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Les semblants et le réel

Éditorial .................................................................................................................................................................. 3
Les semblants et le réel Marie-Hélène Briole................................................................................................... 3
L’orientation lacanienne......................................................................................................................................... 4
Quand les semblants vacillent La formation du psychanalyste Jacques-Alain Miller..................................... 4
La passe et l’École Une Éric Laurent............................................................................................................. 12
Paradoxe sur le psychanalyste Pierre Naveau ................................................................................................ 15
La passe et le contrôle Vicente Palomera ....................................................................................................... 20
Titre-s Francisco-Hugo Freda........................................................................................................................ 22
Le témoignage, entre le Un et la série .................................................................................................................. 26
Désidentification d’une femme Dominique Laurent ..................................................................................... 26
Premier témoignage conceptuel Leonor Fefer................................................................................................ 30
La formule qui n’existe pas Elisa Alvarenga.................................................................................................. 35
«Le cri» de Munch et l’interprétation analytique Lucia d’Angelo.................................................................. 38
Vacillement des semblants ................................................................................................................................... 43
Le semblant nu Catherine Bonningue............................................................................................................ 43
Le réel, entre inclusion et intrusion Antonio di Ciaccia ................................................................................. 46
Tout sur mon père et ma mère Hilario Cid Vivas........................................................................................... 49
Vacillation sauvage et vacillation calculée Serge Cottet ................................................................................ 52
Et passe le regard Patrick Monribot............................................................................................................... 57
Fonction et usages du semblant............................................................................................................................ 60
De l’amour, quand il est mendié Monique Kusnierek ................................................................................... 60
Une femme à postiche Patricia Johansson-Rosen ......................................................................................... 62
Un vacillement mélancolique Dominique Vallet............................................................................................ 64
Une idée fixe Monique Amirault ................................................................................................................... 67
Alice entre la folie et le semblant Nathalie Georges-Lambrichs................................................................... 71
L’incidence du réel dans le rêve Laure Naveau.............................................................................................. 75
Logique lacanienne............................................................................................................................................... 79
L’imaginaire dans la lettre mathématique Gilles Chatenay............................................................................ 79

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Éditorial
Les semblants et le réel le savoir que la religion s’emploie à combler, c’est
Marie-Hélène Briole qu’il puisse se dire quelque chose sans qu’aucun
sujet le sache. Comme l’illustre l’exemple fameux
«L’acte analytique part du semblant, mais il ne emprunté par Lacan à la Bible, «si ça apparaît sur un
supporte pas le semblant.» 1 mur pour que tout le monde le lise, ça vous fout un
empire par terre.» 4
J.-A. Miller, «Les us du laps» Même si la séance analytique tente de s’égaler à la
répétition, elle est également ce lieu où s’accomplit
une inversion, celle de la nécessité à la contingence :
On peut constater, à l’aube du XXIè siècle, que la l’attente étant la condition-même de la surprise, on
pratique de l’écoute, en raison de ses vertus attend l’imprévisible. Ce paradoxe fait de
thérapeutiques, a envahi la civilisation l’événement imprévu un des noms du réel : on est
contemporaine. Que peut-on alors attendre de la pris au dépourvu, démuni, mis à nu, lorsque les
psychanalyse, sinon qu’elle se distingue semblants vacillent… et que le réel apparaît.
radicalement de toutes les autres pratiques appelées Il y a un réel en jeu dans la formation même du
psychothérapies, où la parole tend à résorber le psychanalyste ; un réel qu’il s’agit précisément de
traumatisme du réel ? Il dépend donc du revaloriser car il est la condition de l’invention, et du
psychanalyste qu’il constitue sa pratique d’écoute savoir-y-faire avec le symptôme. Cerner le réel
comme une expérience originale de la psychanalyse, comme impossible dans la passe, et savoir se servir
séparée de la thérapeutique. C’est aujourd’hui du semblant dans la pratique, c’est ce qui est attendu
l’enjeu crucial de la formation du psychanalyste. Car du psychanalyste pour que la psychanalyse soit une
la cure analytique ne vise pas un mieux-être, mais pratique de l’éveil, c’est-à-dire une pratique orientée
une véritable mutation subjective où le sujet se par le réel. D’où l’importance accordée, dans la
sépare de ses identifications, pour se faire réponse formation des analystes, au contrôle et à
du réel. Il s’agit de pousser la psychanalyse à ses l’enseignement.
limites, au-delà de ce semblant qu’est le père, c’est- La passe instituée par Lacan dans son École est le
à-dire au-delà même de l’inconscient freudien. lieu où peut s’effectuer un nouage entre le réel de la
Tout en interrogeant le désir de Freud, Lacan clinique, le désir de l’analyste et un savoir qui soit
s’affirme en rupture avec la tradition puisqu’il s’agit exposable, transmissible à la communauté
pour lui de faire exister la psychanalyse par sa analytique. C’est dire l’importance donnée à la
logique même, et d’en dégager l’essence. Le désir de dimension épistémique, intimement liée à
Lacan l’a amené, en acte, à définir la psychanalyse l’invention de savoir que chacun peut extraire de sa
par sa logique interne : il entend, au-delà des propre analyse. Lacan en attendait un véritable
semblants, l’établir par son réel, c’est-à-dire par un enseignement qui puisse faire progresser la théorie,
discours qui ouvre sur le réel. Un réel qui est qualifié aux points vifs de l’analyse. C’est ce qui fait notre
précisément de sans-loi, à la fin de son souci, et notre exigence de rigueur : même si le
enseignement. discours analytique «ne procède que de l’un à l’un,
Comme l’a souligné Jacques-Alain Miller dans du particulier» 5, que la psychanalyse puisse se
L’orientation lacanienne, les discours sont des transmettre au plus près de la structure, sur le mode
appareillages de semblant, qui ont pour emblème ce du mathème.
semblant qu’est le signifiant-maître, tout cela
1. MILLER J.-A., L’orientation lacanienne, Les us du laps» (19992000), Cours
gravitant autour d’un réel pour l’éviter. Le discours du Département de psychanalyse de l’Université Paris VIII, 26 janvier 2000,
analytique n’y échappe pas, il procède lui aussi du inédit.
2. Ibid.
semblant comme les autres discours : «Il a l’analyste 3. Ibid.
comme semblant, l’analyste représentant l’objet (a), 4. LACAN J., «La méprise du sujet supposé savoir», Scilicet n°1, Paris, Seuil,
1968, p. 38.
qui est essentiellement un semblant.» 2 5. LACAN Télévision, Paris, Seuil, 1974, p. 62.
L’acte lui-même suppose un appareil de semblant,
«mais, avec cet appareil, il essaie de toucher au réel,
un réel qui suscite l’horreur.» 3 Au-delà du sens, ce
qui fait reculer d’effroi ou crier au scandale, c’est le
caractère acéphale de la pulsion, c’est ce trou dans

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L’orientation lacanienne
Quand les semblants vacillent La formation du arriver à percevoir et même à élargir la place de ce
psychanalyste sujet, qui n’est rien à côté de sa marque.
Jacques-Alain Miller
Le vide, catégorie opératoire
Je vais faire résonner ici un dit qui, pas plus tard Vous avez la marque, vous ne voyez qu’elle. Mais
qu’hier, m’a frappé. * qu’est-ce qui se passe si on l’efface ici sur le
«Amuse-toi bien !» tableau ?
-Ah !
«Amuse-toi bien» est une parole qui a été dite à une
personne qui vient me parler.

1. MARQUES DE PAROLE Il reste quelque chose dont il s’agit de savoir ce que


c’est. Dès lors qu’il n’y a plus cette marque, ce que
Les personnes viennent spécialement parler à un j’ai dessiné sous la forme d’un cercle n’a pas lieu
analyste des paroles qui leur ont été dites, ou qui ne d’être, et ce n’est pas non plus. Quand on raisonne
leur ont pas été dites, quand ils les attendaient. sur les classes logiques, il n’y a matière à former une
L’expérience analytique est très occupée des paroles classe que s’il y a quelque chose dedans. Sans ça, on
qui vous ont été dites ou pas dites quand elles dit qu’il n’y a pas, qu’il n’y a rien. Vous ouvrez la
auraient dû. porte : «Oh ! il n’y a personne ici.» Et vous la
Eh bien, là, on a dit à quelqu’un : «Amuse-toi refermez. Ou vous entrez vous-même et vous êtes ce
bien !». C’est quelque chose, comme on dit, qui l’a qu’il y a dedans.
marquée. Cette conception a bougé avec la théorie des
ensembles où le vide est classé, il existe aussi.
Une marque qui absorbe
Même s’il n’y a personne ici, il reste le «ici». Lacan
On cherche ces marques-là, ces marques de parole, en a pris faveur, pour qu’on apprenne à distinguer la
dans la psychanalyse. On les retrouve quand on les a marque de cette marge qu’est intrinsèquement le
oubliées, ou, quand on s’en est toujours souvenu, on sujet.
trouve l’occasion de les expliciter, de les L’ensemble vide est opératoire dans la théorie des
communiquer, d’en voir les conséquences à longue ensembles puisqu’il compte, non pas comme
portée, de ces paroles qui vous ont marqué. Il n’y a élément, mais comme partie de tout ensemble, de
pas d’exception, au moins pour ceux qui viennent en telle sorte qu’à côté de l’élément-marque vous avez
analyse. toujours le fantôme de l’ensemble vide que l’on peut
Si on faisait un sondage, là, je suis sûr que ce que je faire surgir à partir du moment où l’on considère une
dis évoque quelque chose pour vous, que cela fait partie de l’ensemble.
même une cacophonie épouvantable, dans le silence.
Dans l’expérience analytique, on a l’occasion de
prendre ses distances avec ces marques-là, c’est-à-
dire de gagner une marge par rapport à elles.
Lacan l’a mis en forme de la façon la plus simple. C’est ce qui nous aide au moins à saisir que le type
Dans le discours du maître, une marque distinguée a d’être que nous attribuons au sujet peut être
la faculté d’absorber le sujet. Ce discours est approché au moins, situé à partir de cet appareil
l’envers de la psychanalyse pour autant que, dans le logique. Nous n’avons pas besoin là d’avoir recours
discours analytique, le sujet a l’occasion de à la métaphysique, à la mystique, à la théologie. Il
recracher la marque qui l’avait absorbé. suffit de ce recours logique pour donner au manque
DM ↔ DA un aspect, non seulement pensable, mais opératoire.
S1 S C’est en effet faire surgir, faire apparaître, nommer,
↑ ↓ manier ce qui jusqu’alors était comme inconnu,
S S1
invisible, oublié. Il n’y a pas que des personnes, des
Quand le sujet est absorbé par sa marque, il ne s’en éléments, des inscriptions, il y a encore le lieu où ça
distingue pas. On ne voit que sa marque. Il faut s’inscrit, et il faut bien aussi conceptualiser, nommer

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et marquer le lieu, quelque chose de l’espace. De la qualifiant ou se référant à un ensemble de


même façon, nous approchons du moment où nous signifiants, un essaim de signifiants, qui sont des
allons essayer de faire une opération comparable semblants.
avec le temps, qui a lui aussi un statut difficile,
oublié, à l’occasion invisible. … une même identification

Deux discours, maître et inconscient… C’est là qu’il faut donner toute sa valeur à
l’équivalence de ces deux discours. L’équivalence,
Cette petite mise en place a un intérêt accru si l’on c’est deux noms pour la même structure de discours,
veut bien se souvenir de l’équivalence que Lacan pour le même discours. Cela met en valeur que
établit entre le discours du maître et le discours de l’identification – concept freudien qui est en quelque
l’inconscient. Dans l’un comme dans l’autre, S1est sorte mathémisé par Lacan sous cette forme –, dans
cette marque qui commande, et qui peut à un le discours du maître comme dans le discours de
moment vous surgir sous la forme de cette parole l’inconscient, est la même.
«amuse-toi bien». Dans le discours du maître, le sujet est toujours
DM ≡ DI identifié. Il est toujours identifié dans l’Autre. Cela
peut s’étendre jusqu’au discours universel. C’est de
C’est très profond que de faire de l’inconscient un là qu’il pêche, ou qu’il est pêché, croché par un
discours, parce qu’on pourrait avoir tendance à signifiant-maître. Ce qui le croche, c’est ce qui est
penser que l’inconscient est de l’Un-tout-seul, qu’il dit, ce qui se dit, ce qui se dit dans la famille, ce petit
est à vous, qu’il est la propriété de l’unique, puisque morceau de particulier. Mais dès qu’on dit «la
cela semblerait être ce qui est du plus intime. En famille», il y a la société, éventuellement l’état, il y a
effet, on se rend chez l’analyste pour l’opération un ordre, ou un désordre, où cette famille a sa place.
analytique – qui n’est pas une cérémonie –, tout seul. C’est par là que le S1 joue cette fonction éminente
Nous faisons une distinction sévère entre la thérapie dans l’inconscient sous la forme de ces paroles qui
familiale et la psychanalyse. Si vous dites : «Je vous vous marquent.
parle tellement de ma femme que je vais vous Ce S1est en même temps véhiculé et charrié dans le
l’amener.» Non, non. Si vous l’amenez, elle viendra discours universel. C’est un ambocepteur qui, d’un
toute seule de son côté. côté, est branché sur votre intimité et qui la dérange
Quand il y a des sujets à qui il est dangereux de – on se demande ce qu’il vient faire là, il lui est
laisser traverser la rue, comme les petits, il faut justement plutôt extime –, et, de l’autre côté, il est
qu’ils soient accompagnés, et cela fait déjà une branché sur tout ce qui se raconte et qui fait rumeur.
difficulté. Que va-t-on faire de l’accompagnant ? Le C’est le bataclan où la Vénus d’Urbin voisine avec
fait-on entrer, pour être poli ? Le laisse-t-on dans la la théorie des ensembles et donne la main à la
salle d’attente ? Lui dit-on : «Allez faire un tour, et philosophie, aux mathématiques, à la secte. 1 C’est la
puis revenez» ? Il y a vraiment là une exigence de réserve où tout entre, comme celle du bricoleur.
solitude formelle. Quand vous êtes là, dans votre solitude obligée, tout
La solitude de l’analysant faisant couple, partenariat, ce remue-ménage entre avec vous dans le cabinet de
avec l’analyste, pourrait faire penser que l’analyste. C’est l’identification langagière et ipso
l’inconscient est de l’Un-tout-seul. Un con… scient. facto «sociale», entre guillemets, parce que c’est
Un con qui, en plus, sait des choses. justement dans l’expérience analytique que l’on peut
L’Unbewusstsein de Freud pourrait être traduit ainsi. avoir un petit aperçu sur le social, et précisément sur
Le point de vue selon lequel l’inconscient est un le fait que, pour qu’il y ait groupe, et même nation,
discours nous oblige à réviser cette conception classe sociale, il faut que se trouve opérer, pour un
spontanée. Cela dit d’abord que l’inconscient est une certain nombre de sujets, l’identification au même
combinatoire, parce qu’un discours est une signifiant-maître.
combinatoire de termes et de places, et, en tant qu’il Il y a d’autres signifiants-maîtres, qui sont différents,
est un discours, comme bien sûr, mais il faut, pour qu’il y ait le social, qu’il
y ait l’identification à un au-moins-un signifiant-
L’ORIENTATON LACANIENNE
maître valant pour tous ceux de l’ensemble. Cette
tout discours, l’inconscient est gouverné par un identification langagière est la condition du travail,
semblant. Il est gouverné par un signifiant-maître ou la condition pour que travaille cet ensemble de
par un ensemble de signifiants-maîtres, puisque signifiants marqué S2 et qu’il s’en produise ce que,
S1peut aussi bien être avec le nom, la lettre, depuis Lacan, nous indiquons comme petit a.

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2. UN INCONSCIENT POUR JOUIR On sait en effet à quel point Freud a mis l’accent sur
le travail du rêve. C’est l’inconscient que nous
L’inconscient-maître aimons, celui-là. L’inconscient qui commande, en
général, c’est dur. L’inconscient qui travaille, qui
Commentons ce schéma bien connu du discours du tricote, l’inconscient qui interprète, qui comprend de
maître sur le versant discours de l’inconscient. Où travers, qui, avec un mot, arrive à faire naître une
est l’inconscient dans le discours de l’inconscient ? flopée de significations, on se dit : Ah ! quel artiste.
Il est partout. Ici, c’est l’inconscient-sujet, celui que J’écoutais récemment un sujet qui fait son analyse
l’on connaît sous les espèces de la vérité qui trahit dans la langue anglaise. Il avait la notion d’une
votre intention. Inscrivons là le lapsus, la vérité qui petite mouche dans un contenant de verre
fuse, en dépit de ce que vous en ayez, et qui affecte transparent et qu’il avait tout près de l’oreille. Avec
spécialement ceux pour qui l’identification sociale ces trois lettres, a fly, qu’est-ce qu’on ne trouve pas ?
est spécialement prégnante. Le lapsus a tout son Voler. L’avion qu’il a des difficultés à prendre et,
éclat dans la mesure où celui qui en est le siège est par métonymie, la petite abeille qu’on a dans la tête
en fonction sociale. – nous, nous disons une araignée dans le plafond. Il
S1 S2 avait aussi la pensée que c’était plutôt à l’extérieur
↓ que dans sa tête. Il pouvait donc commencer à
S (a)
prendre un peu de distance, une petite marge d’avec
Freud prend l'exemple du président qui révèle la son signifiant-maître. Fly étant aussi un argot pour la
vérité de dessous alors qu'il est en fonction. Chez braguette, le fameux signifiant-maître du phallus
d'autres, si ce n'est pas le président, mais le bouffon, avait réussi à s’y glisser. Et encore, le verbe to fly a
on appelle ça un mot d'esprit. des valeurs érotiques, d’Erica Jong à Joyce. Il a fallu
Mais en S1, il y a l'inconscient-maître, l'inconscient arrêter. Trois quarts d’heure n’y suffisaient pas. Si
saisi comme ce qui vous commande. C'est ce qui on n’était pas analyste, on se mettrait à genoux
opère quand on repère ce que peut avoir de devant la merveille de cette construction. Quel
compulsif un comportement. L'inconscient-maître, travail d’artiste ! comme on dit devant les petits
c'est ce que met spéciale ment en évidence le napperons. C’est artisanal, sans doute, plutôt que du
surmoi. Il a fallu que Freud crée un concept pour ça. grand art, et cela ne sort malheureusement pas
Lorsqu'il veut démontrer que l'inconscient, c'est du vraiment du cabinet de l’analyste, sinon sous la
solide, que ce n'est pas le rêve de Freud, quand il forme de petits récits que fera l’analysant ou
veut donner à l'inconscient un caractère de réel l’analyste un jour.
soutenable au regard du discours de la science, il L’inconscient-vérité, l’inconscient-maître,
n'amène pas le lapsus. Non. Le lapsus, c'est une l’inconscient-travail, sont une mise en forme par
interférence, un court-circuit. A peine apparu, cela Lacan de ce que Freud a trouvé au fil du temps, et
disparaît. C'est une étoile filante, une étincelle. Cela pour quoi il a dû inventer, avec les moyens du bord,
ne compte pas. C'est la même chose que lorsqu'on les concepts qu’il nous a proposés.
rate une expérience de chimie : le papier tournesol Le quatrième de l’affaire, c’est la finalité du
n'était pas à la bonne température, la cornue était système. C’est ce que Freud a amené tout de suite et
fêlée. Ce sont des petits accidents sur quoi on que Lacan n’a récupéré qu’un peu plus tard, après le
n'établit pas du réel. début de son enseignement, à savoir que tout ça,
Quand Freud veut accréditer dans le public la notion l’articulation de l’inconscient-vérité, de
que l'inconscient est du réel, il a recours à l’inconscient-maître, et de l’inconscient-savoir, c’est
l'inconscient-maître. Il met en évidence des actions fait pour jouir, c’est fait pour obtenir un Lustgewinn,
compulsives, répétitives, où le sujet apparaît un gain-deplaisir.
évidemment comme commandé par plus fort que lui. L’inconscient freudien ne pense qu’à ça, ne travaille
autant que pour délivrer ce gain-deplaisir, et essayer
L'inconscient-travail de le faire au moindre coût. C’est son économie.
Ensuite, bien entendu, il y a l'inconscient en S2, Un faux réel
l’inconscient à la place de l’esclave. Ça, c’est
l’inconscient qui travaille, dont à un moment Lacan Tout cet attirail de signifiants, toute cette mécanique
fait même le caractère essentiel de l’inconscient, der – pensez à la machine de Vaucanson, aux machines
Arbeiter – reprenant, non sans dérision, le titre d’un à vapeur, aux pistons – s’enclenche pour que sorte
ouvrage pas forcément recommandable d’Ernst quelque chose qui n’est pas de l’ordre du signifiant.
Jünger. Au moins c’est ce que dit petit a. Ce n’est pas de

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l’ordre de S1-S2, même pas de S barré, qui est au Il y a ensuite la réponse par S barré, qui est la
fond le manque de signifiant où peut s’en inscrire réponse «je ne suis rien de tout ça».
un. C’est quelque chose d’autre, quelque chose On y accède tout de suite par l’expérience
d’autre qui s’est d’ailleurs fait prendre pour le réel. analytique : «Je suis celui qui a la possibilité de nier
On s’est dit : tout ce bataclan signifiant pour ça. Ça, ce qu’il vient de dire.» Quand c’est enserré dans
c’est le réel de l’affaire. Petit a, il suffit de le certaines cérémonies, vous ne pouvez pas dire le
regarder, ce petit a mignon comme tout, bien logé contraire. Une fois que vous avez dit : «Voulez-vous
dans sa parenthèse, c’est une petite jouissance, une prendre pour époux monsieur… ? – Oui. – Alors, je
lichette de jouissance, comme Lacan le dit une fois, vous déclare unis par les liens du mariage.- Minute
et qui reste bien à sa place. Regardez. Ces signifiants papillon, j’ai changé d’avis.» Là, il faut entrer dans
sont à leur place. Bien forcés. Mais petit a, c’est la toute une histoire fort longue. Là, vous n’avez pas la
jouissance bien à sa place, qui arrive à point nommé. possibilité de changer d’avis. « – Mais je me suis
Comme il faut voir ça aussi dans le discours du aperçu juste… – Ah ! non monsieur, non madame.»
maître, eh bien, c’est la production. C’est aussi bien Tandis que, dans l’expérience analytique, vous dites
le produit marchand, ce petit a qu’on empile, qu’on quelque chose de terrible. «-Non, tout compte fait.»
numérote, et que l’on produit éventuellement en flux Vous êtes déjà le sujet qui peut dire le contraire dans
tendu. Demain, on le commandera grâce à la seconde. Vous ne réveillez pas votre analyste pour
l’appareillage électronique, et aussitôt on le autant. Cela donne une extraordinaire liberté par
fabriquera et on l’amènera chez vous. rapport aux identifications. Rien que ça. Vous êtes
Des petits morceaux de jouissance qui se promènent. ensuite celui qui peut toujours en dire davantage. Il
Rien à voir avec la jouissance infinie. Petit a, c’est suffit de revenir à la prochaine séance. Vous êtes
de la bonne petite jouissance numérable, et qui a donc une sorte de plus-un. Il vous est aussi permis
d’ailleurs évidemment quelque chose de commun de vous taire, d’être une sorte de moins-un.
avec le signifiant, sinon on ne pourrait pas l’inscrire Ça, c’est la définition de votre «je suis» comme sujet
sur ce schéma. Ce qu’il y a de commun avec le barré.
signifiant, c’est que ça peut se compter, que ça Et puis, il y a la définition par petit a, quelque chose
s’accumule, et que, tout en n’étant pas signifiant, que l’on pourrait formuler comme «Je suis ce que je
c’est cerné du trait du semblant. Ce qui veut dire que jouis». On pourrait d’ailleurs pourquoi pas ? –
dans ce discours – mais dans les autres aussi –, ce ajouter la quatrième réponse, la réponse par S2 : «Je
qui s’inscrit là, c’est un faux réel. Évidemment suis ce que je sais», «Je suis ce qu’on sait de moi».
substantiel. Tout est là. Toutes ces réponses ne nous donnent pas pour autant
Si l’on prend les termes qui sont en dessous des le réel du discours.
deux barres, on a sans doute ici un terme
insubstantiel, le terme vide du sujet. Le mot même Happé par le signifiant-maître
de sujet porte l’indication que c’est en dessous, c’est
l’upokeimenon, comme s’y réfère Lacan – «upo» Comment Freud a-t-il commencé ? Il a plutôt
c’est dessous. Par rapport à ce terme insubstantiel et commencé par apercevoir l’inconscient-vérité et
vide, sans doute celui-ci est-il substantiel, non pas l’inconscient-travail, et puis, dans sa seconde
upokeimenon, mais ousia, ce qu’on a attrapé dans le topique, il a mis en valeur l’inconscient-maître. Il a
latin par substantia, et qui nous est arrivé comme produit le concept du surmoi, principe de ton
notre «substance». inconscient, ressort de tes symptômes, agent du
discours de l’inconscient.
3. EFFET SOCRATIQUE Freud l’a d’ailleurs fait valoir comme l’emblème du
discours de l’inconscient, comme son insigne. C’est
Que suis-je ? la leçon qui est commune au discours du maître et au
discours de l’inconscient. On gouverne l’homme par
Ce qui fait qu’à la question «je suis» il y a en effet l’identification.
trois réponses que l’on donne à partir de ce schéma. La question se pose, évidemment, de ce qui se passe
La première réponse à «que suis-je ?», c’est la si on arrive vraiment, à la fin du discours analytique,
réponse par l’identification par le S1, par le signifiant à produire S1, si on arrive à sortir le sujet de son
identificatoire. Cela peut aller de «je suis fils de» absorption dans S1, à le séparer.
jusqu’à «je suis professeur», «je suis adjudant», «je Cela a en effet donné l’idée aux analystes qu’à la fin
suis employé à la Poste», etc., des identifications où d’une analyse on se retrouvait un sujet non-identifié.
je suis celui qui a reçu la parole «amuse-toi bien» – Quand on lui a proposé cette lecture, Lacan l’a
mais la réponse par le signifiant identificatoire. réfutée aussitôt en disant : les sujets non-identifiés,

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on ne s’en occupe pas dans l’analyse. Cela dit très les actions compulsives, où le sujet ne comprend
précisément : les sujets non-identifiés n’ont pas absolument pas par quelle force il est agi.
d’inconscient, ils ne sont pas dans le discours de
l’inconscient. Ce qui fait figure de réel dans le discours analytique,
Pour être dans le discours de l’inconscient, il faut c’est le signifiant-maître, les signifiants-maîtres.
avoir été happé par le discours universel, et que, de Gardons bien en mémoire que c’est tout de même un
ce discours universel, soit venu sur vous, vous faux réel.
baptiser, vous transsubstantifier, un signifiant-
maître. Si ce n’est pas le cas, si quelque chose a raté
dans cette capture initiale, si le signifiant-maître a 4. «AMUSE-TOI BIEN»
été mal accroché, mal épinglé, de travers, pas du
«Mené, Mené, Tekél, Upharsin»
tout, désolé, vous n’êtes pas dans le discours de
l’inconscient, vous ne pouvez pas entrer dans le Le thème des Journées d’Études de l’École de la
discours analytique. La condition pour être dans le Cause freudienne se déroulera sur cette affaire-là,
discours analytique, c’est d’être entré dans le sous le titre de «Quand les semblants vacillent…
discours de l’inconscient. Incidences du réel dans la clinique
psychanalytique».
Sujet désidentifié
Je peux déjà dire comment cela sera illustré,
Dans le discours analytique, c’est plus sévère. À la puisqu’on m’en a fait la confidence. Catherine
fin de l’analyse, vous n’avez pas du tout un sujet Bonningue va enjoliver ces Journées d’un tableau de
non-identifié. Faisons une différence ici avec le Rembrandt qui met précisément en scène le moment
désidentifié. Le désidentifié veut dire que le sujet est fameux où, sur la paroi, s’inscrit le fatidique «Mené,
passé par l’identification et puis qu’il s’en est séparé, Mené, Tekél, Upharsin», auquel Lacan se réfère.
sous un mode à voir de près. Il s’en est séparé parce A partir du moment où ces mots araméens
que, dans l’analyse, il a fait l’expérience de lui- apparaissent sur la paroi, le roi sait que ses jours sont
même comme S. Il a fait l’expérience de son comptés, qu’il n’en a plus pour longtemps, que c’est
manque-à-être, c’est-à-dire de sa possibilité de terminé cette histoire, et que tout est appelé à
mettre en question toutes les identifications, et qu’il disparaître – comme on dit dans les grands
y est finalement conduit, nécessairement. magasins. Comme Lacan l’évoque : «Si cela
C’est l’effet ironique de l’association libre, c’est le apparaît sur le mur pour que tout le monde le lise, ça
socratisme analytique spontané. Quand vous n’avez vous fout un empire par terre».
pas quelqu’un pour vous visser les identifications, On pourrait se dire que c’est là un fait de signifiant,
pour vous reconnaître comme l’employé des Postes, mais cela illustre précisément le retour du S1qui fait
le fils d’Untel, etc., quand ce quelqu’un-là vous est fonction de réel et qui l’emporte sur tous les
soustrait, qu’il opère autrement qu’en vous disant : semblants du pouvoir. On a là représentés sur la toile
«Bien entendu monsieur Untel, bien entendu ces semblants du pouvoir qui défaillent au moment
Madame…», et qu’il bouge un petit peu, qu’il n’est où apparaît la parole fatidique, écrite, et qui vaut
pas à la place où il devrait être, à savoir d’acquiescer comme réelle par rapport à ces semblants.
à votre identification, eh bien, en retour, votre
Parole du surmoi
identification tremble, votre semblant identificatoire
vacille, ne reste plus tout à fait en place. «Amuse-toi bien !» Il y a quelqu’un qui a vu en
L’expérience analytique elle-même est socratique. quelque sorte paraître ça sur la paroi, et dans une
Socrate se promenait en disant : «Ah ! tu dis ça ? Et circonstance bien faite pour se graver puisque c’était
tu y crois vraiment ? Tu dis que tu es ça, et vraiment une parole de la mère dite sur son lit de mort, et
tu es ça ? Oh ! oh ! comme c’est intéressant…» Il même la dernière parole de la mère.
gâchait la vie de tout le monde. Là, c’est le C’est la parole que l’on dit à l’occasion aux enfants,
processus analytique lui-même qui, à un point ou à pour les soustraire au devoir, pour leur dire que là
un autre, attaque cette confusion où vous êtes avec c’est la récréation. On autorise l’en fant à s’amuser.
votre identification. C’est le contraire de «fini de rire». «Amuse-toi bien»
Du coup – suivez-moi bien –, dans le discours veut dire «permis de jouir».
analytique, c’est S1, ce que l’on produit, qui fait Quand cela vous est dit dans cette circonstance, cette
figure de réel. C’est bien pourquoi lorsque Freud parole aimable et permissive prend un tour plus
veut accréditer l’inconscient au regard du discours grinçant. C’est un peu «amuse-toi bien avec ce que
de la science, il amène des faits de surmoi, il amène

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je te laisse». Résultat, le sujet ne rigole pas. «- Francesca Biagi-Chai m’a remis une comptine
Amuse-toi bien avant de mourir». italienne qui éclaire bien des choses : «Sotto ogni
C’est une parole qui révèle sa face de terreur, riccio ci stà un capriccio, la donna a riccio non la
d’horreur, à l’occasion, qui est la parole même du voglio, no». Cela qualifie la tête bouclée. «Sous
surmoi, puisque ce n’est pas autre chose que «Jouis» toute boucle, il y a un caprice, la dame-boucle je ne
qui ainsi résonne. veux pas, non». Ce n’est pas la tête hérissée du
Cette volonté de jouissance qui est là proposée est frisson, que mentionne le Dictionnaire historique
justement parente de la pulsion de mort. Se faire dire Robert, mais la tête bouclée qui est liée au caprice.
«amuse-toi bien» par quelqu’un qui est la mère sur C’est plein d’esprit.
son lit de mort, et dont ce sera la dernière parole, je On voit bien pourquoi cela concentre sur la tête cette
peux dire que je ne le souhaite à personne. C’est affaire-là de signifiant-maître. Tout de suite, on va
peut-être seulement au terme d’une analyse que l’on vers la tête, et quand on veut vous faire comprendre
peut supporter la parole «amuse-toi bien» – qui peut que vous n’êtes pas dans l’axe du signifiant-maître,
être une bonne parole. Peut-être que si ce dit m’a ce qu’on vous coupe, c’est spécialement la tête, en
frappé ainsi, c’est que, cette année, j’ai décidé de tout cas dans la tradition française. Et, sur la tête, on
bien m’amuser, y compris ici, surtout ici, où, depuis va justement chercher, pour représenter le caprice, le
quelque temps, je ne m’amusais pas tellement bien, cheveu capricieux, le cheveu qui n’en fait qu’à sa
et spécialement l’année dernière, où j’ai eu le tête à lui, tout cela s’incarnant dans Madame-
sentiment, au moins pendant la première moitié de Boucle, qui a, sous chacune de ses boucles, un
l’année, de soulever l’expérience du réel d’un poids caprice.
énorme. 2 Je passe sur ce que cela pourrait évoquer de la
Les considérations que j’amène font saisir l’essence référence que Lacan prend dans l’ouverture de ses
du signifiant-maître, le signifiant-maître qui vient Écrits, The Rape of the Lock de Pope. The lock, c’est
tout seul, qui est prélevé sur un ensemble. Même s’il riccio, la boucle. C’est là à la belle
forme un essaim, c’est un S1dépareillé, d’où les Belinda qu’un impudent vient couper une boucle.
conflits de devoir dont l’âme humaine est agitée. Si On se bat alors autour de la boucle volée à Belinda,
tout cela se tenait, il n’y aurait pas ces conflits. C’est et Pope mobilise tous les dieux de l’Olympe qui
ce que Kant a essayé de résoudre avec son critère prennent parti pour ou contre Belinda et son voleur.
universel. L’essence du signifiant-maître, c’est tout Comme le dit Lacan, Pope met en valeur l’enjeu de
de même ce que l’on peut appeler son arbitraire : dérision de toute épopée, à savoir que l’on se bat
pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ? On dit pour des riens. Ce n’est vraiment sérieux que
arbitraire d’abord pour faire valoir qu’on n’en lorsqu’on se bat pour des riens.
aperçoit pas la nécessité, même s’il en découle Ce que montrent les guerres de religions, qui
ensuite une chaîne nécessaire que met en évidence – lorsqu’elles existaient – ont le mérite de faire
l’action compulsive comme le symptôme. exister Dieu.
Il y a aussi des guerres psychanalytiques qui ont
Le caprice peut-être eu le mérite de faire exister la
psychanalyse pour un certain nombre d’entre nous.
C’est bien ce qui fait que cette essence du signifiant-
maître est excellemment mise en valeur par le 5. LES DISCOURS ET LE RÉEL
caprice. 3
À propos du caprice, j’ai été comblé cette semaine. Un appareil de semblants
Marie-Hélène Brousse m’a fait cadeau d’un livre
pour enfants, en me recommandant d’ailleurs de le Où est le réel dans tout ça ?
lire à la personne à qui j’avais emprunté le «pas Le réel n’est pas là, nô c’è. Il n’est pas là, no hay. Il
question». Elle m’a signalé, dans ce livre, la page où n’est pas là, there’s nothing.
figure en latin le «Sic volo, sic jubeo» de Juvénal, Rien. Rien du tout.
attribué à une mégère représentée de façon très Tout ça, si l’on regarde de près, et même si cette
vivante, comme on fait pour les enfants. Ce livre place est par excellence celle du semblant
n’est pas de n’importe qui. Il est du dessinateur -et celle-là a l’air d’être place du réel –, tout ça ce
scandinave Tomi Ungerer, dont j’avais jadis acheté sont des semblants, et un discours est un appareil de
le premier volume sorti pour les enfants. J’avais semblants.
perdu de vue sa production. Sans plus de référence, Si on veut loger le réel quelque part, il faut faire,
ce lecteur sans doute plus de Juvénal que de Kant comme Lacan en indique la voie : c’est pas là, c’est
glisse dans ce livre pour enfants cette parole latine. pas là, c’est pas là, c’est pas là… Il faut considérer

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que tout cet appareil et le circuit que l’on peut faire souriant du tout – de Humpty-Dumpty dans De
ici – on peut en faire d’autres – est fait pour l’autre côté du miroir.
enchâsser et pour éviter un réel qui ne se trouve Humpty-Dumpty est le maître. D’ailleurs, on ne peut
gentiment logé à aucune de ces places. pas s’y tromper, il est assis sur le faîte d’un mur
Qu’est-ce que ce serait un réel qui accepterait de quand Alice le rencontre, dans un équilibre que l’on
faire la ronde ? Il faut être semblant comme des pourrait croire instable, mais il y tient. C’est le
signifiants ou comme l’objet petit a pour accepter de caprice incarné.
faire la ronde. Cela fait bien voir d’ailleurs qu’Alice n’est pas le
Ils font la ronde autour de la Chose qui, elle, ne fait moins du monde capricieuse. C’est justement parce
pas la ronde. Représentons-la comme quelque chose qu’elle est si peu capricieuse qu’elle fait voir le
d’un peu baveux – le baveux ayant beaucoup servi à caprice des autres. C’est sur le fond d’Alice que l’on
représenter le réel. Mais c’est encore une image. voit la folie du chapelier, l’inconduite du loir, la hâte
À cet égard, le petit a, que l’on voudrait promouvoir immotivée, la hâte pathologique du lapin.
à être le réel, il ne veut pas, il ne veut pas. C’est parce qu’elle est vraiment une sorte de sujet
D’ailleurs, le petit a est une défense contre l’infini barré qu’elle fait voir les caprices des autres et
de la jouissance, parce que la volonté de jouir, si on comment ils sont fixés sur leur jouissance à eux. Elle
lui laisse libre carrière, révèle qu’elle n’est que est même par excellence le sujet barré, puisqu’elle
pulsion de mort. incarne, comme le note Lacan, moins phi – l’objet
C’est ça que je trouve plutôt vache, le coup de la de Lewis Carroll, la petite fille. C’est sur ce fond
mère mourante à sa fille, de lui avoir dit «amuse-toi que l’on a ce monde bariolé, baroque, où l’on voit
bien» avant de mourir, sous-entendu «avant de chacun suivant sa volupté.
mourir comme moi». Elle a vraiment joué un tour de C’est un puissant effet de dérision qu’introduit, de
cochon, parce que, après, on ne peut pas la rattraper façon immortelle, Humpty-Dumpty. Il met vraiment
pour lui faire des reproches. C’est le dernier ravage. en valeur ce pouvoir régalien du signifiant dont parle
Ensuite, il faut ramasser les morceaux. Lacan dans les Écrits, la possibilité de
La mère a joué à l’invitée de pierre. Le bon Dieu est l’anéantissement instantané de tout l’ordre
plus honnête. Au moins, il dit : «Ton temps est symbolique, pour peu que l’on sache manier le Witz.
compté, tu es fini, mon bon». Si le bon Dieu n’était Que dit Humpty-Dumpty ? «-Lorsque moi j’emploie
pas honnête, il aurait dit «Amuse-toi bien». un mot, répliqua Humpty-Dumpty d’un ton de voix
Il faut concevoir les discours comme essayant quelque peu dédaigneux, il signifie exactement ce
d’entourer la Chose informe qui pourrait nous qu’il me plaît qu’il signifie… ni plus, ni moins.»
représenter le réel. C’est bien pour cette raison que Exquise précision autour du caprice. «-La question,
Lacan signale – c’est son imagerie aussi bien – que dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de
ça ne se boucle pas, qu’il y a ici une discontinuité faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils
qui fait que l’on ne peut pas faire la ronde. veulent dire.-La question, riposta Humpty-Dumpty,
Le réel de chaque discours est plutôt dans cet est de savoir qui sera le maître… un point c’est
intervalle, s’il faut donner une image du maître – du tout.» Voilà un dialogue prodigieux, qui démontre
maître et de son caprice –, qui est aussi l’essence du en effet à quel point l’ordre signifiant est dominé par
signifiant-maître qui est là on ne sait pas pourquoi. le signifiant-maître, par ce qui est l’essence du
maître, son caprice.

Le discours universitaire et le mot d’esprit

Le discours universitaire a cette propriété qu’il met


tout l’ordre du savoir en position de semblant. Lacan
dit à ce propos que le mieux que puisse faire ce
discours universitaire, c’est le mot d’esprit, qui lui
fait horreur. Cela veut dire que faire passer le savoir
tout entier en position maîtresse du semblant a pour
Maître Humpty-Dumpty vérité S1, c’est-à-dire précisément l’arbitraire, le
caprice. Ce avec quoi devrait se familiariser le
Pourquoi est-ce cette parole-là qui vous a choppé discours universitaire, c’est de laisser paraître
comme ça ? Le maître qui connaît le secret du quelque chose de sa vérité, c’est-à-dire, sous le
maître, je le représenterai plutôt sous la figure savoir, faire voir le Witz. Et de la même façon, sous
souriante – souriante pour nous, lui n’est pas l’impératif catégorique de Kant, qui est vraiment

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l’incarnation par excellence de ce S2, faire voir sa On ne peut même pas lire sur le mur la formule, qui
vérité dans Juvénal, comme après tout Kant ne a fait voir au moins qu’il se pourrait que la loi à quoi
l’ignorait pas. Sous l’impératif logique, universel, le réel obéirait ne soit qu’un semblant.
faire voir le caprice particulier, et donc, sous S2, Ce qui est capital, c’est la scission du réel et de la loi
laisser voir le S1en position de vérité. – qui anime le dernier enseignement de Lacan –, que
le réel précisément ça n’obéit pas. Alors que, dans le
La science et le semblant discours, tout le monde obéit à tout le monde.
Ici, le sujet s’identifie au signifiant-maître, lequel
Il est frappant que, dans le discours de la science, commande au savoir, lequel travaille comme un
dont on croirait qu’il nous donne accès au réel dont dingue pour produire petit a. Le seul problème, c’est
il s’agit, le semblant aussi domine. ici où ça se rompt. Il y a ici la vérité, qui est ce qui
On s’en aperçoit, puisque, pour que ça marche, le n’obéit à personne, et là le faux réel.
discours de la science, il faut que Dieu – Dieu ou ce C’est un dysfonctionnement, si l’on veut, mais c’est
qui en tient lieu – soit un gars sérieux, il faut qu’il dans cet intervalle que l’on peut avoir une petite
tienne parole. Il faut que Dieu ne soit pas Humpty- entrevision de ce réel.
Dumpty qui vend la mèche. Avec un Humpty-
Dumpty qui dit : «C’est comme ça parce que ça me
plaît», on a du mal à faire le discours de la science.
Pour le Dieu de Descartes aussi, les vérités éternelles
sont comme ça parce que cela lui a plu. Et Descartes
le laisse : «Allez-y, mon bon.» Une fois qu’il a
choisi les vérités éternelles, il n’a plus le droit de
changer d’avis.
C’est ce que Descartes vient expliquer. Il passe les
menottes au bon Dieu. Il le laisse faire un truc, et Enseignement et psychanalyse
ensuite, il ne peut plus changer. Dieu aurait pu faire
que 2 + 2 = 5. Parfaitement possible. Mais une fois Je terminerai par ce que j’ai aperçu concernant
qu’il a choisi que 2 + 2 = 4, interdit de changer l’enseignement, spécialement l’enseignement de la
d’avis. Il faut donc que Dieu soit un gars sérieux. psychanalyse.
On sait comment Lacan a mis en valeur que, pour L’enseignement consiste à recouvrir S1par S2. Cela
Einstein, il fallait de toute force que Dieu soit fiable, recouvre l’arbitraire par la cohérence, par la
de bonne foi, c’est-à-dire que ça ne se fasse pas au consistance. Cela montre que ça se tient. Comme
hasard ou par caprice. Avec sa relativité, il a fichu disait Alphonse Allais : «Cela se tient où ?» Cela se
par terre tout un monde de semblants. Cela a été tient. Cela ne se tient d’ailleurs qu’à une seule chose.
extraordinaire. Cela se tient à un désir, à une fantaisie, à un plus-de-
C’est tout à fait intéressant d’être là aujourd’hui, au jouir.
début du vingt-et-unième siècle, mais, au début du L’enseignement de la psychanalyse, bien sûr,
vingtième siècle, il fallait s’accrocher. Avec Freud n’échappe pas à promouvoir S2 en position de
qui larguait la psychanalyse dans le monde, et puis semblant, mais, pour enseigner valablement ce qui
la relativité qui a fait tanguer des évidences assises touche à la psychanalyse, il faut l’enseigner sur le
depuis des millénaires ! bord, entre S2 et S1, sur le bord où l’on fait
C’est cet homme-là, ce subversif-là, qui pensait que, communiquer le semblant-maître et la vérité du
pour que ça tienne, il fallait que le réel obéisse à la discours. Et même plus, il y a de la psychanalyse
loi, à une loi, qu’il fallait que le réel soit law-like, dans chaque discours lorsqu’on connecte le
comme on dit en anglais. semblant-maître et la vérité du discours.
*Les us du laps, enseignement prononcé dans le cadre du Département de
La scission du réel et de la loi Psychanalyse de Paris VIII, 2 février 2000. Texte et notes établis par Catherine
Bonningue. Publié avec l’aimable autorisation de J.-A. Miller.
1. J.-A. Miller fait allusion à l’exposé que Claude Arasse fera le soir même sur
De ce point de vue, la mécanique quantique – devant la Vénus d’Urbin du Titien, dans le cadre du séminaire de Politique lacanienne.
quoi Einstein avait toutes les réticences, du genre : 2. Cf. la partie du cours de J.-A. Miller de l’année 1998-99 consacrée à
«L’expérience du réel dans la clinique psychanalytique».
«Je ne mangerai pas de ce pain-là» – menaçait bien 3. Cf. MILLER J.-A., «Théorie du caprice», Quarto n°71.
davantage la notion du réel, dès lors qu’elle
introduisait une fonction d’incalculable, d’aléatoire,
et qu’en effet la mécanique quantique a commencé à
habituer à la notion d’un réel sans loi.

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La passe et l’École Une publics, discutés, avant de trouver une traduction


Éric Laurent administrative.
Après cette Conversation du 28 mai 2000, il
Ce titre * est un titre que j’ai soumis à l’approbation semblait donc opportun d’ouvrir la problématique de
des AE pour ces Journées, et qu’ils ont retenu après l’extime au sein même de l’expérience de la passe.
discussion. Il me reste maintenant à rendre raison de Nul lieu n’était plus opportun que la Journée des AE
ce choix devant vous. elle-même, cette journée où nous sommes.
Comment parler de l’extime alors qu’aucun des
Extimité et extime Cartels, ni ses AE, n’en a encore l’expérience dans
le dispositif ? Je suis parti de la proposition de J.-A.
Pourquoi mettre l’accent sur l’extimité dans Miller selon laquelle «avant d’être une personne,
l’expérience de la passe ? La question s’est réveillée l’extime est une structure». L’extimité préexiste à
à propos d’un terme dérivé de cette fonction : l’extime. Comme structure elle était dégagée dans le
l’extime. Le contexte de la naissance de l’École Une, cours qui porte ce nom, «Extimité» (1985-1986). Le
dont la Déclaration était adoptée en janvier de cette mot est employé par Lacan en de rares occasions,
année, appelait la question. Parmi les Écoles dans le Séminaire L’Éthique de la psychanalyse,
reconnues par l’AMP, dont les membres allaient se puis dix ans après. J.-A. Miller n’en a pas moins
retrouver dans l’École Une, trois d’entre elles ont souligné le caractère central de cette structure dans
une variante du dispositif de la passe distincte de l’enseignement de Lacan. En un premier sens c’est
celle de l’ECF. Elles incluent dans les cartels des «tout ce qui est le plus proche, le plus intérieur, tout
Commissions de la passe, une place particulière, en étant extérieur». Il est alors légitime de parler
celle de l’extime. Dans l’EOL argentine, au moment d’extimité de l’inconscient. L’extimité inscrit
où son Cartel est en position de nommer un AE, il se «l’hétéronomie radicale» 3 du sujet. Comme telle,
réunit exceptionnellement avec une personne qui ne elle permet de désigner la topologie du tore, puis du
fait pas partie du cartel et qui «fait fonction huit intérieur que Lacan met en place dans les
d’extime». Cette fonction n’a pas encore de place années soixante. L’extimité de l’inconscient est aussi
dans le fonctionnement du dispositif de la passe dans celle de l’objet cause du désir. Celui-ci se retrouve
l’ECF. L’existence de la poussée vers le Un de aussi bien extime au sujet qu’extirpe à l’Autre. De
l’École Une rend ce manque dans le dispositif ECF façon décisive, «l’extimité, en tant qu’elle est tout à
plus lisible. La question avait été déjà posée, le fait distincte de ce qui serait pure extériorité ne
thème avait déjà été discuté par le Conseil de l’École désigne rien de moins qu’une béance au sein de
à mesure que la fonction trouvait sa place dans l’identité de soi à soi…» 4. C’est une place, à ne pas
l’EOL, l’EEP, l’EBP. confondre avec ce qui peut venir l’occuper !
Une Conversation AMP-ECF sur la passe eut lieu le
28 mai de cette année avec l’intention de conclure La passe et l’extimité
cette question. Elle était annoncée par un texte de
Pierre Naveau qui constatait que «les membres des En ce sens, l’expérience de la passe, à son niveau
Cartels de la passe et du Secrétariat de la passe… clinique, doit pouvoir témoigner de la «béance au
sont prêts à ce que ce principe se réalise sans sein de l’identité à soi» et de comment ce qui vint à
attendre» 2. Lors de la Conférence institutionnelle l’occuper se manifeste, choit, ou se déplace. Une
elle-même, il apparut que la problématique de première liste de ce qui vient faire bouchon à cette
l’extime comme telle n’était pas adoptée dans faille est faite dans le cours de J.-A. Miller : les
l’École. Seuls les responsables de l’École ou les signifiants-maîtres S1, l’objet cause du désir a, mais
Cartels faisaient leur cette perspective. Le fait qui aussi l’objet d’amour sous la forme de l’objet
signalait cette adhésion «administrative» au projet fascinant et fatal, le moi dans sa splendeur
était un phénomène négatif, «en creux». Jacques- psychologique et narcissique, le surmoi et son
Alain Miller constatait, ce jour-là, que la «fonction pousse-au-jouir.
extime» n’avait dans l’École fait l’objet d’aucune La clinique de la passe peut parfaitement recueillir la
communication recueillant l’expérience de ceux qui variété des formes où vient s’inscrire pour un sujet
avaient fonctionné dans un tel dispositif, ou ces «bouchons de l’extimité». Le thème de
motivant les vœux de ceux qui souhaitaient qu’elle l’extimité comme structure est parfaitement à sa
s’installe. Il proposait de donner d’abord un contenu place dans cette dimension.
à cette problématique et à cette fonction. Les apports
à la théorie de l’extime auraient ensuite à être rendus

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Les usages «plus-un et extime» de l’AE et du aucune perte. Il faut dire tout de suite que, dans les
dispositif rapports entre l’AE et l’École, nous avons connu
aussi l’AE d’opposition. C’est celui qui s’empressait
Mais la place de l’extimité ne se limite pas à la de dénigrer l’École qui venait de le nommer. Mais
dimension clinique de l’expérience ; elle se l’AE d’opposition n’est qu’une variante de la
manifeste aussi dans sa dimension politique. position précédente. C’est toujours dans un rapport
Le 15 juin, dans sa «Note préalable», J.-A. Miller de totalisation qu’il situait sa position face à une
proposait d’introduire la question de l’extime, «en se École toute bonne ou toute mauvaise.
demandant quel usage il est fait du signifiant AE, Lorsque, dans notre École, nous avons créé des
tant pour les AE eux-mêmes que pour l’École et les soirées mêlant les instances de gestion,
ACF». d’orientation, de garantie, avec les AE – c’est un
Le 17 juin, il précisait dans «Orage et Colombe» les fonctionnement sur le mode totalisateur que nous
développements qui avaient marqué les quinze avons fait exister un moment. L’usage de l’AE est
années depuis le cours princeps. Il reliait la fonction bien là dans le registre du plus-un. Dans le cas de
d’extimité avec la logique du pas-tout et de figure de l’AE d’opposition en réaction avec
l’exception. Il distinguait ainsi précisément le plus- l’orientation, la gestion et la garantie, l’exception
un, exception qui fonctionne du côté du tout et d’AE fonctionnait là encore comme totalisatrice.
extime, exception qui fonctionne côté pas-tout : Simplement, le plus-un se présentait sous la forme
«L’extime n’est pas plus-un, c’est tout le contraire. du moins-un. Nous avons maintenant appris à la
Ce n’est pas non plus du plus-un l’envers, ce qui reconnaître.
ferait qu’ils ne seraient pas sans rapport. Le plus-un Quant à l’usage qu’ont eu les ACF de l’AE, il
est ce qui s’ajoute aux uns pour les totaliser… semble d’après certains échos qu’elles en ont eu un
l’extime au contraire, détotalise, décomplète, fait usage épuisant. Leur fonction de plus-un dans telle
déconsister, il introduit avec lui le pas-tout. Il ou telle ACF se multipliant, elle risquait de tourner
n’additionne pas les uns, il les métamorphose en au moins-un par exhaustion. L’usage de l’ACF ainsi
autant d’exceptions… et quand il a fait son œuvre, il posé vient en opposition, par simple saturation, avec
n’est plus qu’une exception parmi les autres, on ne l’usage de l’AE que pourrait avoir l’École.
sait laquelle : elles foisonnent» 5.
En combinant ces deux indications, je m’efforçais de L’AE comme extime
décrire les usages de l’AE comme plus-un ou
comme extime. Le 20 juin, je proposais de distinguer L’usage de l’AE comme extime serait une toute
les usages de l’AE comme plus-un et l’AE comme autre affaire. Ce qu’il a à faire est quelque chose.
extime 6. C’est-à-dire que cela ne relève pas du tout. Il a
quelque chose à dire. Pas toute la vérité, qui ne peut
L’AE comme plus-un pas se dire toute. Mais pourtant il doit ne pas
renoncer à dire quelque chose qui permette de
Nous pouvons donc nous demander si l’exception favoriser l’École comme expérience analytique. Il y
AE fonctionne dans l’École comme plus-un ou a des exemples d’un tel usage de l’AE.
comme extime. Je crois que nous avons connu les Nous pouvons d’emblée dire que les nouveaux AE
deux modes de fonctionnement. nommés dans l’AMP sont davantage sensibilisés à
L’AE fonctionne comme plus-un quand il vient cette dimension. Leda Guimaràes, AE récemment
s’adjoindre, de façon homogène, au grand nommée par le cartel B5 de l’ECF, est déjà à
fonctionnement de l’École en y ajoutant son agalma l’œuvre. Sa correspondance avec J.-A. Miller,
propre. C’est un point qui a été soulevé lors des publiée dans la Quotidienne, en donne une version.
Séminaires de Politique lacanienne du mois de mai Elle a montré comment un certain usage, dans
2000. Il était constaté que, dans les différentes l’EBP, de l’unanimisme des instances bloquait le
Écoles, l’AE s’était incorporé, sans faire de vagues, débat. Elle proposait de construire, en y contribuant,
aux instances d’orientation et de gestion de celles-ci. un espace de débat qui ait le statut topologique d’un
La garantie analytique en jeu entre l’AE et la espace extime à l’EBP, un espace qui soit un lieu
formation dont il relève se démontrait alors sur le d’exceptions où des opinions s’échangent une par
mode de la boucle fermée. Loin d’évaluer les une. Le débat «repenser l’École» est en cours.
rapports entre l’École telle qu’elle est et telle qu’elle Dans notre École, nos AE, par leurs témoignages,
devrait être comme École de la passe, l’AE pouvait ont eu un effet de ce genre pour les Journées et leur
fonctionner sous un régime tel qu’il venait à garantir thème. Ils ont facilité le travail sur «les semblants
l’École qui l’avait garanti, dans un circuit sans vacillent». Ces Journées vont aussi y contribuer.

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Entre les usages du plus-un et ceux de l’extime, nous tue le désir. Pourtant, il faut s’assurer d’abord qu’il y
connaissons pour l’instant mieux les bons usages du ait «du contrôle», et ensuite du caractère analytique
plus-un que les bons usages de l’extime. de ce contrôle. Pour réinventer la psychanalyse,
Les bons usages du plus-un, Lacan en avait donné chacun s’autorise de soi-même et de quelques autres.
des exemples dès son texte sur «La psychiatrie Quant au caractère analytique, il est à mesurer en
anglaise et la guerre» 7. À partir de l’expérience par regard de la diffusion des contrôles psycho-
Bion du «groupe sans leader», il avait isolé le thérapiques les plus divers : institutionnels, de
nécessaire pousse-à-l'un du groupe. Cette unité du groupe, ou un par un.
groupe n’a pas à s’incarner dans une personne, un L’AE nous apprend aussi comment il vit le rapport
leader ou un chef pour exister. C’est une fonction. «post-analytique», selon une dimension relevée par
Cette fonction plus-une permet une totalisation J.-A. Miller lors d’un séminaire en Argentine sous le
raisonnée du groupe, une distribution des fonctions titre El peso de los idéales 10. Sous cette rubrique,
et du travail, elle permet d’aboutir à un résultat nous pouvons, par exemple, nous demander
tangible. Nous sommes en train de découvrir les comment s’organisent les rapports de l’AE et du
bons usages possibles de l’extime en tant qu’il contrôle ? Comment la chute du sujet supposé savoir
décomplète. Cela ne veut pas dire qu’il fasse du foin permet-elle le maintien du rapport de contrôle ? Que
pour le plaisir d’en faire, ou de l’inconsistance pour nous apprend l’expérience sur cette relation ? S’agit-
le plaisir de fabriquer de l’inutile. Il ne s’agit pas de il de deux mises en fonction distinctes du sujet
donner des versions hystériques de l’extime. Il supposé savoir ? Comment les séparer ? On doit sans
s’agit, par contre, de faire en sorte que, lorsque se doute distinguer le contrôle pendant, et le contrôle
pose une question dans l’École, «ce dont il s’agit après l’analyse. Plus généralement, le contrôle doit
progresse insensiblement» 8, – cela oui, relèverait de être situé dans la perspective de l’antinomie de
la fonction analytique de l’extime. l’analyste et du discours analytique, dégagée par
La position de l’AE comme extime implique une Lacan. Le psychanalyste opère dans une position de
certaine interprétation des attentes envers l’AE, soit fermeture à l’égard de l’inconscient. En ce sens, il
de pouvoir «témoigner des problèmes cruciaux aux opère à rebours de l’opération psychanalytique. J.-A.
points vifs où ils en sont pour l’analyse, Miller peut donc dire : «La pratique de la
spécialement en tant qu’eux-mêmes sont à la tâche psychanalyse produit de manière nécessaire la
ou du moins sur la brèche de les résoudre» 9. Cette méconnaissance du discours analytique». 11
attente relève bien d’un usage d’extime. Ce que l’AE "Comment, dans le contrôle, tenir compte du savoir,
peut dire de la façon dont il se pose et résout certains de ce qui peut s’en dire, s’en transmettre et être
problèmes de psychanalyse, en facilite l’abord pour entendu. La dimension proprement analytique du
l’École comme telle. contrôle se sépare là de toute la dimension
Nous avons donc appris davantage sur la fonction adaptative, d’adaptation de la cure au cas. Le nœud
d’extimité. Nous allons aussi en apprendre lors de clinique, épistémique, politique, en devient très
ces Journées. Plusieurs exposés s’attachent particulier.
explicitement à la fonction de l’extimité dans la mise
au jour du désir du psychanalyste. Je pense aussi que La question de l’extime et le tact
d’autres contribueront à l’exploration de la «béance
de l’identité de soi à soi». Cela relève de la structure La fonction d’extimité s’est incarnée, par un
d’extimité que l’on doit retrouver dans la clinique de transfert, dans un support. Il y a eu des collègues qui
l’expérience. ont fait «fonction d’extime», qui ont incarné cette
Dans les apports des AE à la question de la garantie, place dans les Cartels. L’usage a-t-il été le bon ?
je suis en attente de saisir les développements qui Ont-ils vraiment fonctionné comme extime ou
vont avoir lieu. Si la garantie se déplace de l’AME comme plus-un ? Il faudra ouvrir une rubrique
sur l’AE, le risque est grand de le faire fonctionner «usage de l’extime», et parler de cela avec les
comme plus-un sur le mode totalisateur. Si le Cartels et ceux qui en ont occupé la place.
déplacement se fait sans reste, la totalisation est L’invention de l’extime comme quelqu’un était
assurée. Par contre, en détotalisant la question de la cruciale pour assurer le transfert de passe, la
garantie, en en développant les paradoxes et les croyance de chacune des Écoles en leur dispositif de
tensions, il la rend à elle-même. la passe elle-même, comme le notait J.-A. Miller le
L’AE, dans sa fonction d’extime par rapport à la 28 mai : «Il fallait surmonter le manque de
garantie, peut nous apprendre beaucoup sur les crédibilité de leur propre opération. Inventer
paradoxes de la formation analytique où l’obligation l’extime c’était leur assurer un morceau de la vraie
croix».

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En ce sens, l’extime a fonctionné comme une sorte réunion était bien extime. Elle empêchait l’identité
de bouchon à la structure d’extimité. Disons qu’il a de soi à soi.
suturé la structure de béance. Le bon extime est celui Chaque École a ses particularités au regard du
qui peut rendre l’extimité à elle-même. C’est celui dispositif de la passe. Pour la passe finale, seules
qui défait les totalisés, et les rend à leur structure de l’EOL, l’EEP et l’ECF ont jusqu’ici nommé des AE.
pas-tout. Comment parler de cette expérience, qui L’EBP, qui ne dispose pas de Cartel qui nomme des
fuit le rapport administratif et la transparence ? Avec AE, n’est pourtant pas sans AE. Deux AE ont été
tact, avec le tact analytique qui convient. nommées par l’EEP, une AE a été nommée par les
Cartels de l’ECF. Nous allons l’entendre lors de ces
La passe Une ? Journées.
Dans ces montages, les fonctions de plus-un et
Venons maintenant à l’autre partie du titre. d’extime, là encore, se distribuent. Les aspects
Comment peut-on dire que la passe est Une ? Elle extime ou plus-un sont à examiner de façon précise.
est d’abord multiple. Il y a la passe selon les Écoles. Nous pourrons examiner cela dans le détail. Mais je
D’autant plus qu’il y a la passe finale et la passe à pense qu’il n’est pas excessif de dire que le
l’entrée dans l’École ou les Écoles. dispositif de la passe dans l’AMP et dans l’École
D’un autre côté, nous avons veillé à ce que les Une a fonctionné comme extime du dispositif de la
Écoles forment une véritable communauté passe dans chaque École. Il l’a rendu aux
épistémique. Tout a été fait pour que les titres, dans singularités des résultats obtenus par chaque
les Écoles de soient harmoniques. EAMP n’est pas Commission de la passe.
une fédération d’Écoles. Un titre obtenu dans une Ces Journées seront l’occasion d’en savoir plus et de
École est valable dans les autres. Les problèmes que vérifier dans les trois dimensions, clinique, politique
pose un titre ou le mécanisme d’attribution d’un titre et épistémique, comment se manifeste l’extimité de
dans une École se répercutent dans toutes les autres. la passe Une – Une et multiple dans l’École Une,
Selon l’expression de J.-A. Miller, nous avons fait détotalisante.
en sorte que les titres «fassent partie d’une même
famille de variations logiques». En ce sens, la passe 1. Exposé d’ouverture aux Journées des AE portant le titre «L’extimité de la
passe Une», le 30 septembre 2000.
dans l’AMP peut être dite relever d’une même 2. NAVEAU R, «La passe : évaluation d’une expérience en cours», le 7 mai
famille de variations logiques. Nous en avons eu un 2000, publié sur ecf-débats.
3. MILLER J.-A., «Extimité», Cours 1985-1986, leçon du 13 novembre 1985,
exemple remarquable à Buenos Aires, lors de la inédit.
réunion de tous les Cartels de la passe des 4. Ibid., leçon du 20 novembre 1985.
5. MILLER J.-A., «Orage et Colombe», le 17 juin 2000, publié sur ecf-débats.
différentes Écoles. L’expérience qui est commune à 6. LAURENT É., La Quotidienne n°12, mercredi 13 juin 2000, publiée sur
tous est celle de l’entrée par la passe. Les Cartels ont amp-messager.
7. LACAN J., «La psychiatrie anglaise et la guerre», La Querelle des
largement échangé sur ce point, et cette discussion a diagnostics, Paris, Navarin Éditeur, 1986, pp. 15-42.
aidé à formuler le paradoxe de l’entrée par la passe 8. MILLER J.-A., «Orage et colombe», op. cit.
9 LACAN J., «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyse de l’École»,
dont les effets se font sentir partout. Le paradoxe est Scilicet n°1, Paris, Seuil, 1968, p. 15.
le suivant : d’un côté la passe à l’entrée vérifie le 10. J.-A. Miller, El peso de los idéales, Buenos Aires, EOL Paidos, 1999.
11. Ibid.
rapport du sujet avec son inconscient, elle atteste de
la position analysant ; de l’autre, le dispositif ne
permet pas d’évaluer la capacité d’un sujet à devenir Paradoxe sur le psychanalyste
membre, c’est-à-dire, de fait, à pouvoir s’autoriser à Pierre Naveau
pratiquer la psychanalyse avec l’acquiescement de
ces Écoles. J’ai choisi de vous parler de l’extimité sous le titre :
En reconnaissant dans chaque École les «Paradoxe sur le psychanalyste». Le terme de
conséquences de cette même aporie, les Cartels des «paradoxe» désigne à la fois une opinion et une
différentes Écoles témoignaient bien de la passe proposition contradictoire, c’est-à-dire une
comme Une. Cette réunion fonctionnait-elle comme proposition comportant, dans son articulation, une
plus-un ou comme extime au travail des Cartels ? contradiction.
En un premier sens, elle assure l’unité supérieure des Ce titre, «Paradoxe sur le psychanalyste», évoque un
Cartels de la passe dans l’AMP, elle est plus-un. autre titre, celui d’un entretien qui a été écrit par
Mais dans son fonctionnement, elle rend chacune Diderot, Paradoxe sur le comédien. L’un des deux
des Écoles à sa difficulté, à sa spécificité propre. Ce interlocuteurs qui prennent part à cet entretien est
qui était perçu comme une difficulté est assigné à un appelé par Diderot «l’homme au paradoxe», ou
même paradoxe, certes, mais cela n’unifie nullement «l’homme paradoxal». Le paradoxe que soutient cet
la particularité des conséquences. En ce sens, la homme est qu’un grand comédien n’éprouve pas les

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sentiments et les émotions qu’il exprime sur la un aliquid perditum, à quelque chose de perdu,
scène, mais qu’il joue à les ressentir. À un grand qu’elle cherche à trouver la lumière. Cet exemple
comédien, il n’est pas demandé d’être sensible. Un montre que ce qui est en question, dans la recherche
comédien exprime des sentiments et des émotions de Dieu, c’est de Dieu à la fois comme (A) et
avec d’autant plus d’intensité, de justesse et de comme (a). Dieu représente à la fois le lieu auquel
précision qu’il ne les ressent pas lui-même. C’est on s’adresse et l’objet perdu. Il existe une
ainsi que Diderot formule le paradoxe de la division articulation entre (A) et (a), Comme J.-A. Miller l’a
qui, selon lui, caractérise le comédien. indiqué dans son Cours, cela s’écrit : a ⊂ A. L’objet
Je souhaite, pour ma part, soutenir un paradoxe, non perdu se trouve au cœur de l’Autre à qui le sujet
pas sur le comédien mais sur le psychanalyste. Je adresse sa demande d’amour.
prends comme point de départ la notion d’extimité, Saint Augustin évoque ainsi, à propos de son rapport
que Jacques-Alain Miller a définie dans son Cours à Dieu, une topologie paradoxale : Entre toi et moi,
de l’année 1985-1986. L’extimité désigne un point écrit-il, nusquam locus, point d’espace, il n’y a pas
paradoxal dans un champ. Il est à la fois à l’intérieur d’espace, ou, plus exactement encore, si l’on déplie
et à l’extérieur de ce champ. Ce point indique que – le nusquam, nulle part il n’y a d’espace. Autrement
je cite J.-A. Miller – «le plus intérieur est extérieur». dit, précise-t-il, que nous nous éloignions de toi ou
Comment aborder, dès lors, l’extimité ? Telle est la que nous nous rapprochions de toi, nulle part, entre
question que je me pose. toi et moi, il n’y a d’espace. Le point que Saint
Augustin met ainsi en valeur est un point paradoxal :
«Tu eras interior intimo meo» l’on peut être aussi éloigné qu’il soit possible de
Dieu et, en même temps, être aussi proche de lui
La question que se pose, quant à lui, Saint Augustin qu’il soit possible. Ce qui semble être à l’extérieur
– Dieu est-il ou n’est-il pas ? – est orientée et portée est alors à l’intérieur.
par l’amour de Dieu 1. Le chemin de Saint Augustin, Le problème qui se pose, en fait, n’est pas un
qui se divise en deux temps, montre que l’amour problème d’espace, c’est un problème de temps.
tend à faire exister dans un deuxième temps ce qui Sera amavi, – Tard, je t’ai aimé. Et ecce intus eras et
n’existait pas dans un premier temps. Sa conclusion, ego foris et ibi quaerebam, – Et, toi, tu étais intus, au
en effet, est celle-ci : Je t’aime, donc tu es. dedans, et, moi, j’étais foris, au dehors, et ibi, là, au
Premier temps – Saint Augustin met en évidence la dehors, je te cherchais. L’adverbe de lieu foris
position d’extimité de Dieu à un moment où il est en s’oppose à l’adverbe de lieu intus. Saint Augustin ne
train de confesser ses fautes, c’est-à-dire à un le savait pas, – c’est lui, et non pas Dieu, qui était à
moment où il est en train d’évoquer la période au l’extérieur.
cours de laquelle il s’était le plus éloigné de Dieu. Il Dieu, lui, était à l’intérieur. L’adverbe de temps
était jeune, sa chair brûlait de désir, Dieu était loin. sera, qui veut dire «tard», indique qu’il a fallu à
Or, – c’est ce qu’il découvre –, c’est, précisément, à Saint Augustin le temps qu’il faut, justement, pour
cette époque-là que, sans qu’il le sache, Dieu était le comprendre.
plus proche de lui. Ubi ergo mihi tunc eras ? Où L’extimité est une articulation entre intus et le foris,
donc étais-tu pour moi à ce moment-là ? Quam entre l’intérieur et l’extérieur, qui se détermine
longe eras ! Combien loin tu étais ! Tu autem eras relativement au temps. Cette articulation lie la
interior intimo meo. Mais, toi, tu étais plus intérieur topologie et le temps, c’est-à-dire, en fait, une
que l’intime de moi-même. Ce qui veut dire : Toi, topologie paradoxale et une temporalité elle-même
qui étais à l’extérieur, tu étais plus intérieur encore paradoxale, dans la mesure où sa marque est la
que ce qu’il y avait de plus intérieur en moi. discontinuité, l’abîme à franchir. Que la temporalité
Deuxième temps – Saint Augustin a maintenant soit paradoxale, cela veut dire qu’il y a un saut à
atteint un point de certitude : Domine, te amo, – faire.
Seigneur, je t’aime. Mais il se demande comment il
a pu trouver son chemin, comment il a pu se La fonction logique de l’extime
rapprocher de ce dont il s’était tellement éloigné,
comment il a pu retrouver ce qu’il avait perdu. Saint J’en viens, juste l’espace d’un instant, à la procédure
Augustin, en effet, aborde alors Dieu à la façon d’un de la passe. Comment la fonction logique de l’extime
objet que l’on a perdu et que, par chance, l’on s’articule-t-elle ? Le cartel est sur le point de
retrouve. Il donne l’exemple d’une femme qui a nommer un passant AE. Il décide donc de lui dire
perdu une pièce de monnaie et la cherche cum oui. C’est un pari. Le non est laissé de côté. Le cartel
lucerna, c’est-à-dire à la lumière de sa lampe à huile. fait alors appel à un AE d’une autre École. L’extime
C’est parce que cette femme est ainsi confrontée à n’intervient pas pour entériner une décision déjà

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prise. Il intervient pour entendre quelle est la fins, il se retrouvera toujours dehors. Le Comte dit
position du cartel et pour donner son avis. Cela veut qu’il ne comprend pas pourquoi la Marquise ne veut
dire que, de nouveau, le oui et le non sont mis en pas l’entendre lui dire qu’il l’aime. Mais c’est lui qui
balance. Ma thèse est que l’extime est précisément là est sourd. Ne lui dit-elle pas plusieurs fois : «Mais
pour représenter le oui et le non. Il incarne le oui et fermez donc cette porte !» Sous-entendu : «Décidez-
le non en même temps. Il est la contradiction vous ! Êtes-vous dedans ou dehors ? Choisissez-
vivante. Il ébranle le point de certitude qui a été vous, oui ou non, de vous situer du côté du cercle «la
atteint. J’y reviendrai. femme», et non du côté du cercle «la maîtresse» ?
Laissez-vous la porte ouverte, comme si vous aviez
«Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée» la main sur la poignée de la porte et étiez toujours
prêt à partir, ou la fermez-vous enfin, afin de me
Ma préoccupation est, ici, d’évoquer la contradiction montrer que vous avez décidé de rester ?». C’est
que l’on rencontre au cœur de la problématique de la pour cette raison que la Marquise demande au
passe et qui n’est autre que celle qui caractérise le Comte : «Mais enfin, Monsieur, qu’est-ce que vous
passage du psychanalysant au psychanalyste. me voulez ?». Et elle lui met les points sur les i :
L’articulation logique de cette contradiction peut «Vous imaginez-vous que je vais être votre
être resituée par rapport à une alternative qui a été maîtresse ?». C’est à ce moment-là que le Comte,
formulée, d’une façon lumineuse, par le titre d’une indigné, s’écrie : «Vous, ma maîtresse ! Non pas,
pièce d’Alfred de Musset : Il faut qu’une porte soit mais ma femme !». La Marquise lui fait alors
ouverte ou fermée. Laure Naveau s’y était référé finement remarquer que s’il avait commencé par dire
dans sa contribution qui a précisément porté sur la cela, par faire cet aveu de son désir, ils ne se seraient
problématique de la passe, c’est-à-dire sur la pas disputés. Autrement dit, si elle devient sa
distinction qu’il y a à faire entre la passe qui se femme, elle sera aussi sa maîtresse. La position de
conclut par la nomination d’un AE et la passe qui, leur lien se situera alors au point d’entrecroisement
quant à elle, débouche sur la proposition du cartel de entre les deux cercles d’Euler. Et c’est la Comtesse
la passe que le passant soit nommé, par le Conseil, qui – fine mouche – conclut en disant : Il faut qu’une
membre de l’École. Si l’on se place du point de vue porte soit ouverte ou fermée.
de la passe qui se conclut éventuellement par la Cette alternative qui s’exprime dans un proverbe, Il
nomination d’un AE, une telle proposition du cartel faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, Lacan
de la passe n’est pas l’équivalent d’un oui, mais bien l’évoque, dans son Discours à l’EFP 2, à propos de la
un non. division entre le psychanalysant et le psychanalyste.
Je rappelle ce dont il s’agit dans la pièce d’A. de Dans sa Proposition de 1967, en effet, Lacan avait
Musset. Le Comte aime la Marquise. Il le lui dit. avancé que «le passage du psychanalysant au
Elle lui répond : «Vous me dites que vous m’aimez. psychanalyste a une porte dont ce reste qui fait leur
Est-ce une raison pour que je vous aime ?». Le division, est le gond, car cette division n’est autre
Comte est perplexe. Il ne sait plus dans quelle que celle du sujet, dont ce reste est la cause» 3. En
langue il faut qu’il parle à la Marquise pour qu’elle d’autres termes, Lacan situe la place de la division
entende qu’il l’aime. Mais ce qu’il ne lui dit pas, entre le psychanalysant et le psychanalyste dans la
c’est s’il veut qu’elle soit sa maîtresse ou sa femme. logique du fantasme. Puis, dans son Discours à
Du point de vue du choix qui se présente au Comte, l’EFP, Lacan se réfère à ce proverbe en distinguant
l’on peut se représenter la chose de la manière le chemin et l’acte – le chemin qui est celui du
suivante : deux cercles d’Euler s’entrecoupent, l’un psychanalysant et l’acte qui est accompli par le
est le cercle «la femme», l’autre le cercle «la psychanalyste : «Car enfin il faut qu’une porte soit
maîtresse». L’usage des deux cercles d’Euler permet ouverte ou fermée, ainsi est-on dans la voie
de situer, l’un par rapport à l’autre, un intérieur et un psychanalysante ou dans l’acte psychanalytique». À
extérieur. Si le Comte choisit le cercle «la cet égard, il reprend la métaphore de la porte qui
maîtresse», il se situe alors à l’extérieur du cercle «la bat : «On peut les faire alterner [ces deux positions]
femme», ce qui veut dire, comme le lui fait comme une porte qui bat, mais la voie
remarquer la Marquise, qu’il se trouve au-dehors. psychanalysante ne s’applique pas à l’acte
Comment cela se manifeste-t-il ? Si le Comte entre psychanalytique». Autrement dit, l’acte du
chez la Marquise pour lui rendre visite, eh bien, au psychanalyste est la suite logique d’une
terme de la conversation qu’il aura eue avec elle, il psychanalyse, dès lors que, comme Lacan s’exprime,
sortira de chez elle. À plusieurs reprises, par le psychanalysant «est venu à bout» de cette
conséquent, au gré de ses visites à la Marquise, la psychanalyse. Le paradoxe sur le psychanalyste,
porte se sera ouverte et fermée. Mais, à la fin des

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c’est le paradoxe qui caractérise le psychanalyste. ensemble fermé, c'est un ensemble ouvert. Il n'y a
Lacan l’indique dans le compte-rendu sur le pas le tout des signifiants. La logique à laquelle est
Séminaire «L’acte psychanalytique» 4 – l’acte du ainsi assujetti le lieu du signifiant est une logique
psychanalyste, c’est ce qui est accompli au «moment inconsistante, c'est-à-dire une logique qui admet la
électif où le psychanalysant passe au contradiction, qui l'inclut, qui ne l'exclut pas.
psychanalyste». Le fait qu’il s’agisse d’un «passage»
montre que, relativement à la division entre le
psychanalysant et le psychanalyste, l’on se situe
d’un côté ou de l’autre de la porte qui bat. La porte
est symbolique, mais le gond est réel. C’est oui ou
non.

Le paradoxe de Russell

La constitution d’un ensemble suppose une décision.


Cette opération, en effet, implique un oui ou non.
Soit un élément x – cet élément x appartient ou
n’appartient pas à l’ensemble E dont il s’agit. Tel est
le choix qui se propose. Pour que l’ensemble E
puisse fonctionner en tant qu’ensemble, il faut que
cette décision soit prise et qu’une réponse soit
donnée à la question : l’élément x dont on parle est-il
intus ou foris, dedans ou dehors ?
Dans la théorie des ensembles, l’ensemble est défini
de telle sorte que l’extimité soit exclue, impossible.
La seule chose qui compte alors est de savoir si un
élément fait partie ou non de ce que l’on peut
appeler «l’intimité d’un ensemble». Dans son Cours
sur l’extimité, J.-A. Miller a souligné que l’ensemble
des signifiants (A) a été défini par Lacan en tant que
cette définition inclut l’extimité, la rend possible. La
propriété fondamentale du signifiant est la
différence. Cela veut dire, comme J.-A. Miller l’a
indiqué, que «le signifiant ne se pose que de
s’opposer à un autre signifiant». Question : est-ce
qu’à cette propriété fondamentale correspond un
ensemble de signifiants qui constitue un tout des
signifiants ? Le mot tout est là le mot important. La
réponse est non. L’invention par Lacan de S (A)
implique, dit J.-A. Miller, que Lacan ait abordé
l'ensemble (A) en tenant compte du paradoxe de
Russell. Le paradoxe de Russell met le doigt, en
effet, sur la double valeur de (A), sur le fait que sa
signification littérale soit divisée. (A) est un
ensemble, l'ensemble des signifiants, mais en tant
que signifiant il est lui-même un élément de cet
ensemble. C'est le caractère équivoque de (A) qui a
conduit Lacan à inventer le signifiant S (A). S A) est
un signifiant paradoxal, car il est à la fois au dedans
de (A) et au dehors de (A). La position du signifiant
S (A), du fait qu'elle soit contradictoire, est ainsi une
position d' extimité. Ce paradoxe s'écrit au moyen
d'une formule contradictoire : (A ∈ A) et (A ∉ A).
Le fait que (A) n’aille pas sans S (A) entraîne que
l'ensemble (A) n'est pas un tout. Ce n'est pas un

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La contradiction peut-elle se dire? Abordons les choses le plus simplement possible.


Le passant s'engage dans la passe, – en tant
La différence entre la logique du tout et la logique qu'analysant. Quand il se trouve au coeur du
du pas-tout est articulée par Lacan, dans le dispositif de la passe, il est un analysant qui parle à
Séminaire Encore, à la distinction entre la jouissance deux analysants. L’on appelle ces deux analysants
du phallus et ce qu'il appelle «la jouissance du corps des passeurs, parce que, sans le savoir, ils sont eux-
de l'Autre» 5. D'une part, deux côtés sont mêmes dans la passe, ce qui veut dire qu'ils en sont
différenciés : celui du tout et celui du pas-tout. au même point que le passant.
D'autre part, relativement à la jouissance, deux Le cartel de la passe entend les deux passeurs.
termes s'opposent: le phallus et le corps de l'Autre. Ce qu'il évalue, c'est un analysant. Et s'il juge que
Le phallus est l'obstacle qui empêche l'accès au cet analysant a terminé son analyse, il décide de le
corps de l'Autre. La faille de l'inaccessibilité s'ouvre nommer «Analyste de l'École». Le paradoxe apparaît
ainsi entre un en deçà et un au-delà. Il y a une immédiatement. Le cartel juge de la valeur d'une
jouissance qui est au-delà du phallus et qui, psychanalyse. Or, la conclusion d'un tel jugement est
précisément, est la jouissance du corps de l'Autre. l'attribution du titre de psychanalyste. Il y a donc un
C'est une façon de dire que la contradiction est ce écart, un décalage. C'est J.-A. Miller qui a rendu
qui constitue l'étoffe de la jouissance. Lorsque le lisible ce titre jusqu'alors illisible. AE, cela veut dire
côté du pas-tout est abordé, l'obstacle est franchi, «psychanalyste de l'École» et, plus précisément
l'accès s'ouvre à la jouissance qui se trouve au-delà. encore, «psychanalyste de l'expérience de l'École».
Mais, à cet égard, si l'on considère les choses dans J.-A. Miller a été le premier à le souligner dans son
les termes de la théorie des ensembles, c'est-à-dire séminaire de politique lacanienne, – l'AE n'est pas
en se référant à la relation d'appartenance d'un en position de sujet divisé (S), mais en position de
élément à un ensemble, les points qui se situent du cause du désir (a). La conséquence primordiale de
côté du pas-tout ne peuvent pas être reliés les uns cette mise au point est que l'AE ne doit pas d'abord
aux autres, parce que chacun de ces points est être abordé comme un enseignant, mais bien comme
contradictoire, parce qu'entre un point et un autre, il un psychanalyste. Lui donner une place
y a un abîme infranchissable. Chaque point ne peut d'enseignant, c'est l'assujettir soit, côté discours
donc être abordé qu'en tenant compte de cet abîme. scientifique, à la position (S)/(a), soit, côté discours
Un ensemble fermé ne peut pas être constitué. universitaire, à la position (a)/(S). Or, la position de
Chaque point est tout seul, chaque point s'avère être l'AE, comme l'a indiqué Jacques-Alain Miller, doit
une exception. Autrement dit, chaque point porte la être plutôt située dans le cadre du discours
marque de la contradiction. La jouissance de l'Autre analytique sous la forme (a)→(S), (S) représentant
s'oppose à la jouissance de l'Un, mais il est l'École, ici considérée en tant que sujet divisé, en
impossible de dire quelque chose au sujet de cette tant que sujet de la pensée.
opposition. Il y a là quelque chose Un tel effort de clarification implique de prendre
d'irrémédiablement perdu. L’on retrouve là l'aliquid acte de ce que le jugement du cartel se heurte à la
perditum de Saint Augustin. Comme le dit Lacan, contradiction psychanalysant//psychanalyste. Je
cette jouissance, on l'éprouve, mais on ne peut rien reprends là les termes qui sont ceux de Lacan, à la
en dire. Chaque point est caractérisé par le fait qu'il fois dans sa Proposition de 1967 et dans son
est alors l'extime qui, de l'intime, ne peut rien dire. Discours à l'EFP. D'un psychanalysant nommé AE,
L'inconsistance logique est, en soi, indicible. Un on ne dit pas : «Eh bien, voilà, ce psychanalysant est
énoncé qui tend à se situer du côté du pas-tout court venu à bout de sa psychanalyse», mais on dit : «Il est
donc un risque : il est impossible de résorber un psychanalyste». À l'occasion de l'attribution de ce
l'irréductible contradiction relative à l'opposition titre, un abîme est donc franchi. Un saut s'accomplit
entre les deux sortes de jouissance. Cet énoncé ne pardessus la faille de la contradiction
peut qu'être contradictoire ou équivoque. Et s'il ne psychanalysant/psychanalyste.
tient pas compte de la contradiction, il ravale, il Et le problème que pose cette contradiction est
rabaisse, il dénigre, il devient injurieux ou particulièrement difficile à résoudre, lorsqu'il s'agit
diffamatoire. d'une demande d'entrée à l'École par la passe. Dans
L'enjeu de mon exposé est précisément de se ce cas, c'est aussi un analysant que le cartel évalue.
demander dans quelles conditions la contradiction Et si le cartel propose que cet analysant soit nommé
peut se dire. «membre de l'École», le même paradoxe surgit. Car,
une fois nommé membre de l'École, l'analysant en
Le passage du psychanalysant au psychanalyste question peut se déclarer comme «analyste

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praticien», c'est-à-dire comme analyste pratiquant la La passe et le contrôle


psychanalyse. Certes, cette mention «AP» n'est pas Vicente Palomera
un titre, mais l'expérience montre qu'il arrive qu'il en
soit fait usage comme d'un titre. S’en servir, du contrôle
Or, comme Lacan l'affirme, il faut qu'une porte soit
ouverte ou fermée. Si l'analysant nommé AE reçoit J’ai choisi le sujet de mon intervention à partir de
le titre d'analyste, cela entraîne, au regard de cette l’intérêt qu’a suscité pour moi le débat doctrinal
conjoncture d'attribution d'un titre, qu'à l'opposé, ouvert par le Comité d’action de l’École Une, à
l'analysant, recommandé au Conseil pour être propos de la valeur du contrôle des psychanalystes
nommé membre de l'École, soit, quant à lui, en formation.
considéré comme n'ayant pas reçu ce titre d'analyste. D’autre part, le binaire «passe et contrôle», qui fait
Autrement dit, du point de vue de la valeur du titre le titre de mon exposé, répond à un extrait du Cours
d'AE, deux côtés se séparent l'un de l'autre, le côté de Jacques-Alain Miller «Le banquet des analystes»
de l'analyste et le côté du non-analyste. Les deux (1989-90), récemment édité en espagnol. 1 Dans la
cercles d'Euler qui s'entrecroisent sont le cercle séance du 23 mai 1990, J.-A. Miller établit un
«l'analyste» et le cercle «le non-analyste». Une parallèle entre le contrôle et la passe, puisqu’en
distorsion, dès lors, se manifeste puisque, allant faire contrôler son analyse, l’analysant ne fait
relativement à la nomination, relativement au nom qu’en vérifier les résultats, et ce résultat est
d'analyste, l'analysant qui se déclare analyste difficilement séparable du processus supposé le
praticien se situe, en réalité, non pas du côté de délivrer. C’est ce nœud entre passe et contrôle que je
l'analyste, mais bien du côté du non-analyste. souhaite aborder ici.
Dans les deux cas ainsi opposés, comme on peut le Partant de la difficulté à situer la pratique du
constater, la contradiction psychanalysant//psycha- contrôle, j’ai lu que Paulo Siqueira formulait une
nalyste se révèle être l'os de la passe. L'analysant est position que l’on pourrait prendre comme principe,
jugé en tant qu'analysant. Or, ce qui est en cause, concernant le contrôle et sa pratique à l’École –
c'est le passage du psychanalysant au psychanalyste. «s’en passer à condition d’apprendre à s’en servir». 2
Il me semble que l'intervention de extime, quand elle Sans rendre le contrôle obligatoire, il s’agirait de lui
a lieu, peut être articulée à cette contradiction. À donner toute sa valeur dans la formation du
mon avis, extime, qui peut être lui-même un analyste psychanalyste.
qui en a reçu le titre, est là pour mettre l'accent sur la Cela va dans le sens signalé par Freud dans son
contradiction en question. Il entre en scène pour dire article de 1918, «Doit-on enseigner la psychanalyse
qu'il s'agit précisément de résoudre le paradoxe à l’Université ?» 3 : «En ce qui concerne son
concernant le psychanalyste. Il s'agit en effet expérience pratique, le psychanalyste peut l’acquérir
d'arriver à saisir, chez un analysant, l'essence de dans sa propre analyse, mais aussi au travers des
l'analyste, c'est-à-dire la valeur causale de l'analyste, traitements effectués sous contrôle».
– la valeur de cause du désir. Ce dont il est question, Dans la perspective de l’enseignement de Lacan,
en fait, c'est de saisir quelque chose d'impossible. Éric Laurent rappelait que Lacan a fait «du contrôle
L'extime est donc là pour incarner, en chair et en os, une obligation, non pour le sujet, mais pour l’École
le fait qu'il s'agit de dire ce qui ne peut pas se dire, -- qui doit répondre à la demande de contrôle qui
l'équivoque, la contradiction, le paradoxe. L'objet (a) s’impose» 4, expression que Lacan a introduite dans
n'est pas un contenu, mais un contenant. Ce que la note adjointe à l’Acte de fondation. 5
contient l'objet (a), en ce qui concerne sa consistance J’ai voulu relire ce que Lacan a signalé dans Acte de
logique, c'est la contradiction fondation au sujet du contrôle : «Pour la raison que
psychanalysant/psychanalyste. L'autre nom de toute entreprise personnelle remettra son auteur dans
l'extimité, dès lors qu'elle est située en un point, c'est les conditions de critique et de contrôle où tout
l'irréductible contradiction. travail à poursuivre sera soumis dans l’École». 6
1. SAINT AUGUSTIN, Les Confessions», Oeuvres, I, éd. publ. s/dir. L.
Dans ce paragraphe, on s’aperçoit que Lacan
Jerphagnon, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1998. considère comme un cas particulier de la
2. LACAN J., «Discours prononcé par J. Lacan le 6 décembre 1967 à FE. F.
P», Scilicet n°2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 23.
responsabilité de l’École l’entrée en contrôle des
3. LACAN J., «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École», patients qui exercent la psychanalyse. Malgré
Scilicet n°1, Paris, Seuil, 1968, p. 25.
4. LACAN J., «Comptes-rendus d’enseignement, 1964-1968. V. L’acte
l’absence de réglementation, il existe une
psychanalytique» (1967-1968), Ornicar ? n°29, Paris, Navarin, avril-juin 1984, régularisation de la pratique dans cet Acte de
p. 18.
5. LACAN J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 11.
fondation, qui maintient l’exigence de contrôle
comme étant une responsabilité de l’École. La

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formation est donc de l’ordre d’une responsabilité de de la fonction de l’analyste. Évidemment, incarner
l’École dans son ensemble. C’est dans ce sens l’objet, faire semblant, incarner le grand Autre peut
qu’Éric Laurent signalait que «Lacan fait basculer la conduire à penser que cela est plus facile à faire en
prudence institutionnelle du côté d’un devoir se taisant.
éthique. C’est de l’intérieur même du discours Ce carrefour, que je n’ai pas hésité à appeler un
analytique que provient le désir de demander un contrôle, m’a appris l’essentiel de l’incidence de la
contrôle, en un point où devoir et désir se nouent.» 7 névrose sur la psychanalyse avec les enfants. Un
Le terme d’extimité du contrôle est donc tout à fait enfant peut venir comme porteur du symptôme, mais
justifié, puisque c’est une exigence du dehors qu’il il y a un moment où il faut décider qui est le sujet du
faut savoir reprendre de l’intérieur. C’est donc de symptôme et qui prendre en charge. Ce fut le cas
l’intérieur même du discours analytique que l’on lorsque mon fils aîné (el grande) âgé de cinq ans,
peut découvrir la vérité démonstrative du contrôle. suite à la naissance de son frère cadet (el pequeno), a
Dans la perspective de l’éthique analytique, la commencé à se réveiller la nuit avec un cauchemar
position de l’analyste peut s’établir grâce au dont le contenu était «un voleur entre dans la maison
contrôle. Je pense que le dispositif de la passe et l’emporte».
comme dispositif de contrôle permet de vérifier Dans cette situation, ne pas savoir quoi faire se liait
l’étroite relation qui existe entre désir et devoir. La au fantasme de ne pas blesser par la parole. Par
pratique du contrôle, pour qui est en position ailleurs, il n’était pas conseillé, me disais-je sous la
d’analyste dans le temps de sa propre cure et forme d’une dénégation, de se faire l’analyste de son
s’interroge sur sa position par rapport au fantasme, propre enfant. Il faut dire qu’en un mois, la situation
est donc fondamentale. était devenue assez insupportable. Ici l’analyste,
Au cours de ma passe, en évoquant ma propre avec une fermeté non exempte de tact, m’a pointé
pratique, j’ai signalé comment, dans le contrôle, j’ai l’opportunité d’interpréter. En effet, il s’agissait de
été en position d’analysant, quoique par d’autres faire savoir quelque chose à l’aîné et ceci, à partir du
voies : ici la règle n’était pas de tout dire, mais je savoir textuel où se déployait la conjoncture dans
devais centrer mon commentaire sur les difficultés laquelle le symptôme s’était déclenché (la naissance
rencontrées avec les analysants qui se confiaient à de son petit frère). Ce que je lui ai fait savoir, ce que
moi dans le traitement analytique. Dans la mesure où je lui ai interprété, était que «jamais personne ne
il n’y a pas transfert du transfert, ce qui soutenait pourrait lui voler sa place d’aîné (el primogénito)».
mon travail d’analyste en contrôle était purement et Cela a suffi pour faire disparaître aussitôt le
simplement le transfert. cauchemar. Plus tard j’ai vérifié comment ce
Ainsi, j’ai eu l’occasion de vérifier que le contrôle cauchemar était une interprétation, et même une
vise toujours la relation du sujet à l’acte, davantage interprétation du désir du sujet incarné par le père.
que l’acte lui-même en jeu. Cela ne prescrit rien de La valeur de ce contrôle fut décisive puisque, si
ce qui touche les énoncés du sujet en contrôle, qu’ils jusque-là je n’avais pas une pratique de la
se rapportent ou non à son patient car, comme dans psychanalyse avec les enfants, cela m’a conduit à en
l’analyse, ce qui est visé est le sujet de l’énonciation. avoir une d’une manière régulière. Le cas m’a appris
Le contrôle par conséquent ne communique pas un aussi que l’interprétation, loin d’être une nécessité,
savoir théorique. Il est une expérience comme celle est un choix qui incombe à l’analyste et qui n’est pas
de l’analyse, où le sujet est mis à l’épreuve, c’est-à- automatique ; en cela, elle ne se réduit pas à une
dire où est mise à l’épreuve ce que l’on peut appeler formation de l’inconscient. J’ai appris aussi que ce
«la capacité subjective à soutenir l’acte analytique». que l’analyste introduit par l’intermédiaire de
Cette capacité est toujours le produit de sa propre l’énonciation est justement ce qui ne peut se dire
analyse. Elle est soumise à ce que Lacan a nommé mais qui peut, en revanche, très bien être entendu.
«correction du désir du psychanalyste» 8 par la Dimension qui, pour être sans parole, ouvre l’accès
psychanalyse. au fantasme.
L’indication de l’analyste d’interpréter, tout d’un
L’extimité du contrôle coup m’a fait passer à un autre plan. L’énoncé même
de l’interprétation m’avait touché en un point que
Durant ma passe, j’ai parlé d’une difficulté centrale j’ignorais, en touchant à quelque chose que je
traitée en analyse concernant l’interprétation. C’était n’imaginais pas être et qui s’est vérifié dans la passe.
un sérieux problème dans la mesure où il s’agissait C’est ainsi que l’analyste même s’est manifesté
d’un fantasme qui prenait la forme d’une crainte de comme une question, comme un x. Comme une
blesser par la parole, fantasme qui, d’autre part, question, oui, mais pas seulement – aussi en tant
allait très bien avec l’idée erronée qu’on peut se faire

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qu’efficacité au niveau du résultat de Dans le même sens, Lacan nous apprend aussi à
l’interprétation. Ne dit-on pas que le désir du grand nous servir du contrôle afin d’encourager l’analyste
Autre est le chemin obligé pour que le sujet «à suivre son mouvement» : «dans mes contrôles –
rencontre son propre désir ? au début tout au moins – j’encourage plutôt
Dans une autre séance, j’exposais l’irritation l’analyste – ou celui ou celle qui se croit tel – je
qu’avait provoquée en moi la modalité de la l’encourage à suivre son mouvement. Je ne pense
demande d’analyse d’un homme qui, suite au pas que ça soit sans raison que […] quelqu’un
premier entretien, me quitte en me disant que j’étais vienne lui raconter quelque chose au nom
trop jeune pour lui, et que je n’avais pas «la carrure simplement de ceci : qu’on lui a dit que c’était un
d’un père». Raison pour laquelle il allait rencontrer analyste.»
un autre analyste beaucoup plus âgé que moi. Pour
1. MILLER J.-A., El banquete de los analistas. Los Cursos de psicoanalisis de
quelqu’un qui, comme lui, voyageait régulièrement Jacques-Alain Miller, Buenos Aires, Ed. Paidôs, 2000, p. 385.
en Inde – «pays des Dieux et non des hommes» 2. SIQUEIRA P., Communication personnelle.
3. FREUD S., «On the teaching of psycho-analysis in Universities» (1918),
comme on le sait –, il allait être difficile de trouver Standard Édition, XVII, London, Hogartha Press, p. 171.
quelqu’un de cette envergure. Dans le contrôle, 4. LAURENT É., «Leur contrôle et le nôtre», La lettre mensuelle n°114, Paris,
déc. 92, p. 17.
l’analyste me fit savoir que, pour cet homme, je 5. LACAN J., «Note adjointe à l’Acte de fondation» (1964), Acte de fondation
devais hisser mon cabinet à la dignité d’un temple et autres textes, tiré à part de l’Annuaire 1982 de
l’E. C. F., p. 11.
indien. 6. LACAN J., «Acte de fondation» (1964), Acte de fondation et autres textes,
Au bout de quelques jours, cet homme m’appelle op. cit., p. 7.
7. LAURENT E., op. cit.
pour me demander un autre entretien dans lequel il 8 LACAN J., «Discours prononcé par J. Lacan le 6 décembre 1967 à l’E.F.P.»,
me dit qu’après la visite chez l’autre analyste, il Scilicet n°2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 14.
m’avait choisi. Il avait fait un rêve dans lequel
j’étais présent. Mon visage réveillait chez lui une Titre-s
grande tendresse. À la fin, dans le rêve, je me Francisco-Hugo Freda
transformais en pantin (peléle) – ceux qui se
rappellent les tableaux de Goya sauront qu’il s’agit
Pourquoi ce titre ?
d’un pantin de paille ou de chiffon que l’on agite
lors du carnaval. Je ne me rappelle pas exactement Juillet 1996, Rencontre Internationale du Champ
ce que l’analyste-contrôleur a dit à cette occasion freudien à Buenos-Aires. Une séance plénière est
mais ce qu’il visait, c’était ma répugnance devant cet prévue pour la présentation des AE et de leur
objet. Il s’agissait là de savoir consentir au destin de témoignage. Jacques-Alain Miller coordonne
palea auquel l’analyste est à la fin destiné, consentir l’événement. Il fait part au public de sa surprise en
à son destin de déchet. constatant qu’à la lecture des textes proposés par les
Le contrôle donne lieu à des effets de sujet et, au- AE se dégage un point commun qu’il définit dans les
delà de la transmission d’un savoir, le contrôle termes suivants : «être étranger à».
confronte chacun, comme le rappelait Éric Laurent, Il invite alors chaque AE, un par un, à monter à la
à faire savoir comment «le moins réfléchi» est le tribune, le présente, donne son nom, sa nationalité,
résultat d’un calcul du sujet. 9 son lieu de travail et indique le trait particulier de
son témoignage.
La dit-mension du contrôle
Nous pouvons définir cette présentation simple
Lors des Conférences qu’il a faites dans les comme une variation, au sens musical du terme, sur
universités nord-américaines, Lacan rappelle cette la notion de titre :
dimension d’extimité du contrôle. Il parle alors de la − Il y a le titre d'AE;
dit-mension du contrôle : «Il arrive que je fasse ce - Il y a le titre général de l'ensemble des textes
qu’on appelle des supervisions. Je ne sais pourquoi présentés par les AE, en l'occurrence «être étranger
on a appelé ça supervision. C’est une super-audition. à» ;
Je veux dire qu’il est très surprenant qu’on puisse, à − Il y a aussi un titre particulier, le trait prélevé de
entendre ce que vous a raconté un praticien – chaque témoignage.
surprenant qu’à travers ce qu’il vous dit on puisse Nous constatons que l'AE n'est l'agent d'aucune de
avoir une représentation de celui qui est en analyse, ces trois opérations de titrage. En effet, l'agent pour
qui est analysant. C’est une nouvelle dimension dit- le titre d'AE, ce sont les membres et les instances de
mension…, mention, c’est-à-dire – en anglais, ça se l'École qui participent à la procédure.
comprend – mention, l’endroit où repose un dit.» 10

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L'agent pour le titre général «être étranger à» qui manque, ce qui nous fait dire que ce «titrer un
appartient à l'ensemble des membres de l'École sans savoir» fore la place où va se loger le sujet de la
appartenir à celui qui nomme l'AE. passe, qui inclut à la fois la relation du sujet à l'être
Cette opération nous permet de différencier deux et la relation du sujet au savoir.
ensembles : le premier constitué par les AE, et le De la position du sujet en tant que sujet de la passe,
second constitué par les productions de savoir des seul l'AE peut répondre. Il fait du titre d'un savoir le
AE réunis sous le titre «être étranger à». Dans un lieu où se localise une jouissance qu'il nomme, qu'il
deuxième temps, ce même agent va titrer chaque hisse à la catégorie de concept. Ce moment porte un
production, une par une. Ce titre, différent de celui nom : le titrage qui, comme l'indique le dictionnaire,
proposé par l'AE, est une variation du titre général. est l'opération qui désigne une substance, qui la
Ces deux opérations, Titre Général et Titre nomme. Au fond l'AE fait d'un titre, un sujet.
Particulier, ne peuvent se confondre avec l'art de Je fais l'hypothèse que c'est à l'intérieur de cette
lire, avec la capacité de synthèse et encore moins triple opération, la nomination d'AE, le fait de titrer
avec une interprétation au sens analytique du terme. un savoir et le titrage de la jouissance – en tant que
Il s'agit de poser un titre qui, à la fois, nomme un moments différents de la passe – que la position de
savoir et détache un sujet inclus dans la production. l'extime peut se concevoir.
Cette torsion entre sujet et savoir n'est pas tout-à-fait
la même que celle qui produit le titre d'AE. Celui-ci Un moment de ma passe: de l'extime au sujet
noue désir et savoir, désir d'analyste en tant qu'inédit
et savoir sur un bout de réel en tant que rencontre. Je n'ai jamais tiré publiquement les conséquences du
Si ces trois termes – sujet, désir et savoir - titre donné à ma passe par J.-A. Miller. Je l'avais
s'entrecroisent en permanence dans l'analyse, dans la évoqué dans un contexte plutôt privé, et je n'avais
passe ils s'articulent en produisant un AE. La mise pas éprouvé jusqu'à maintenant la nécessité de
en ordre de ces trois registres trouve dans l'École son l'intégrer aux enseignements que j'ai proposés
lieu d'inscription, ce qui fait de la passe une des pendant trois ans à l'École, bien que ce titre ait
procédures de recrutement des analystes. Sans ce imprimé une certaine direction à mon travail.
lieu, la passe n'existe pas. L’inscription de l'AE est Récemment, en juillet dernier à Buenos-Aires, j'ai eu
liée à la nature même de la passe, toujours à refaire – l'opportunité de rendre public cet événement dont je
d'où l'invention par Lacan de la notion de contre- fais aujourd'hui un moment de ma passe.
passe qui est une manière différente de dire : le réel J.-A. Miller titrait ainsi ma passe : «l'émergence du
insiste toujours. Il y a une fin de l'analyse, il n'y a sujet en tant qu'extime au langage». Au-delà de
pas de fin de la passe. toutes les déformations que le temps imprime aux
J'ai parlé du titre d'AE, d'une nomination et de titrer événements, le rapport établi entre sujet et extime
un savoir; il s'agit de deux opérations qui ne se s'est gravé dans ma mémoire. Il y a dans ce titre une
confondent pas. La première inscrit un patronyme apparente contradiction. Le sujet est une production,
dans une catégorie, celle des AE de l'École et, l'extimité une place excentrée, une place marquée du
comme toute inscription, elle est régulée par le signe «être en dehors de» – sans pour autant être
symbolique. L'Autre de la nomination existe, c'est indéterminée, forclose par rapport à un système. Le
l'École. sujet, lui, est intimement lié à l'existence et au
En revanche, titrer un savoir ne relève pas de la fonctionnement du signifiant. Lacan fait de
même logique. J'emploie «titrer» au sens chimique l'articulation signifiante la condition de possibilité de
du terme. Le dictionnaire nous indique que c'est l'émergence du sujet, d'où la formule : un signifiant
l'action de séparation et de mesure des éléments qui représente un sujet auprès d'un autre signifiant; c'est
composent un produit; c'est l'opération à partir de une formule qui subvertit l'idée du sujet
laquelle, dans une liqueur par exemple, on mesure la «psychologique» promu comme indivisible,
quantité, dans un volume donné, d'un réactif en complet, unifié.
dissolution de sorte qu'on détermine par le nombre Le sujet divisé par l'articulation signifiante souffre
de centimètres cubes de liqueur qui sont décomposés aussi d'une autre division, celle que lui impose
au contact d'un autre liquide, la quantité de ce réactif l'objet a, produit de l'entrecroisement du symbolique
existant dans le liquide qu'on examine. et de l'imaginaire, et qui vient bousculer le lien
Il n'est pas difficile de s'apercevoir que «titrer un supposé univoque entre le sujet et le langage. Lacan
savoir» relève de l'extraction, de la séparation, d'une fait pivoter l'objet a dans deux directions différentes
opération réglée par la métonymie. Nous savons que, : d'un côté, il divise le sujet du signifiant; de l'autre,
par définition, toute métonymie est métonymie de ce il perfore l'Autre comme lieu de référence absolue.
L'Autre est aussi frappé par le signifiant qui lui

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manque; cependant, nous devons différencier le mettre en évidence. Bien qu’elle rompe avec
manque d'un signifiant du trou dans l'Autre où l’hégémonie de l’Autre, la formule du fantasme
l'objet a vient se loger. En effet, trou et manque ne n’est pas pour autant synonyme de nom du sujet, car
sont pas synonymes, même s'ils constituent, dans le fantasme fait de l’objet a le bouchon qui laisse
l'enseignement de Lacan, deux moments différents dans l’ombre le réel.
orientés vers un même but, décompléter l'Autre. Une traversée a toujours son point d’arrivée, sa fin.
Manque dans l'Autre, trou dans l'Autre, l'Autre qui Il peut aussi y avoir un retour, c’est le propre de
manque et l'Autre qui n'existe pas : ces concepts toute traversée. Le produit de ce voyage est la forme
témoignent d'un mouvement qui a des conséquences qu’a prise la division, et non pas le nom du sujet.
pratiques, parce que chaque saut définit une praxis Cette division est double parce qu’à la sonorité de la
autre qui se reflète sur la définition du sujet. Nous voix où je me perds, je trouve mon être sexué où je
constatons une «chute de l'Autre», une m’annule. Tous ces «je» sont à mettre entre
«désupposition» du savoir et dans le savoir de guillemets. Cependant, le secret de la traversée du
l'Autre. Énumérons quelques-unes des conséquences fantasme ne se trouve pas dans la conclusion mais
qui nous intéressent plus particulièrement dans sa phénoménologie, dans sa description et dans
aujourd'hui : le reste qu’elle produit. Ce qui compte vraiment,
- l'analyste passe du statut de porte-parole de la c’est ce qu’elle laisse en suspens : la réponse à la
vérité à celui de semblant d'objet a; question qui déclenche la traversée, le «Che vuoi ?».
-l’Autre du temps, dans la durée de la séance, est La réponse ne se trouve pas dans le résultat final
remplacé par le temps de la coupure ; mais dans la substance du langage que la formule
-l’identification à l’analyste fait place au transfert de transporte en tant qu’«extime» au langage même.
travail et à la chute du sujet supposé savoir ; C’est à l’intérieur même du langage que résonne la
-l’analyse didactique est remplacée par «l’analyste voix muette de lalangue. C’est pour cette raison que
s’autorise de lui-même», et par la passe dans le l’analysant réclamait une réponse et la seule chose
recrutement des analystes ; – la primauté du qu’il a reçue, c’est la voix muette de la pulsion.
signifiant cède la place à l’homogénéisation des trois Le sujet est là «en exclusion interne à son objet»,
registres – Réel, Symbolique et Imaginaire – ainsi que le dit Lacan. C’est entre «le rire sans voix»
constituant ainsi une troisième topique : le nœud et «extime au langage» qu’il se constitue en tant que
borroméen ; réponse. De cette réponse, le sujet parle. Il dit ce
-de l’intime à l’extime, il y a une subversion de la qu’il peut, sans s’apercevoir que l’acte même de
subjectivité et de la notion de l’être. parler le sinthomatise, le fait symptôme de la
lalangue.
Un autre sujet Il fallait être «folle» comme Joyce pour s’apercevoir
de ce fait sans en passer par le sujet supposé savoir
Une autre conséquence de cette réduction de et s’adonner, toute une vie durant, à rompre les
l’importance de l’Autre, si ce terme m’est permis, limites du langage pour se donner une «langue
c’est la délocalisation du savoir. Le savoir Autre». Une «langue Autre», au-delà des limites
analytique, c’est-à-dire celui que produit l’analyse, exactes que lui propose la langue maternelle –
surgit au lieu même de la faille de l’Autre, avec son maternelle du seul fait d’être la première entendue.
corrélat nécessaire : un sujet défini par ce qui Cette langue première n’empêche pas le Joyce de
manque, ce qui n’existe pas, ce qui n’a jamais existé Finnegans Wake de rire quand il découvre que ce
dans l’Autre. Ainsi, le sujet produit par l’analyse qu’il faut entendre dans un dire, ce n’est pas ce qu’il
n’est pas seulement celui de l’inconscient en tant signifie, mais les inflexions du sens : l’insensé que la
que discours de l’Autre, le «je le savais déjà» parole profère. Il y a aussi le Joyce d’Ulysse.
freudien, mais un autre sujet. Il ne s’agit pas du Monsieur Bloom vu par les saucisses sent qu’elles
«sujet de la reconnaissance» mais du «sujet de nourrissent son regard. Il y a donc une différence
l’argumentation», un sujet qui dit pourquoi, comme entre la réalisation de l’objet a et la subversion du
Lacan l’indique dans «Subversion du sujet et sujet, en tant que réponse du réel de la lalangue.
dialectique du désir». Ce que l’artiste fait sans savoir, la passe l’érige en
En ce sens, la traversée du fantasme répond à cette méthode. Constatons que Lacan n’avait pas à portée
exigence parce que le sujet, dans cette traversée, part de main la production d’un psychanalyste du niveau
de la reconnaissance d’un binaire signifiant, dont de l’œuvre de Joyce qui lui aurait permis de faire du
l’existence l’antécède, vers un objet dont la valeur symptôme, le sinthome.
dépend beaucoup plus de son choix que de sa
localisation dans l’Autre, comme ma passe a pu le

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Les psychanalystes n’ont pas inventé un symptôme


nouveau, encore, mais faisons le pari que la passe
puisse faire de l’Autre un sinthome, un simple signe
de la jouissance.

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Le témoignage, entre le Un et la série


Désidentification d’une femme singulier. Celui de l’angoisse. L’angoisse est liée au
Dominique Laurent devoir, non pas de bien dire son rapport à la
jouissance, mais de bien-dire – avec l’invention que
La psychanalyse depuis Lacan fait l’hypothèse que cela suppose – son rapport clinique, épistémique et
le vrai cas clinique, c’est celui qu’écrit le sujet lui- politique au sein de notre communauté. L’angoisse
même à partir de son expérience. Le vrai récit de cas est bien là prélude de l’acte, comme l’énonçait
n’est pas celui que fait le psychanalyste de son récemment J.-A. Miller.
analysant, c’est celui qu’il fait d’abord de sa propre L’analyse a été longue. Elle s’est déroulée en deux
vie dont il tire des effets de style dans l’expérience séquences. Une première analyse de quatorze ans
analytique elle-même. C’est d’ailleurs ce que fit qui se termine sur une impasse liée à une
Freud avec son interprétation des rêves. Grâce au interprétation. Cette analyse est marquée
dispositif de la passe, nous arrivons à mettre nos pas transférentiellement du sceau de la terreur et d’une
dans ceux de Freud. Le psychanalyste doit d’abord inertie particulière qui semble éterniser le processus.
écrire sa propre vie, écriture qui en son terme se La deuxième analyse de quatre ans a été d’un tout
réduit à l’usage des mathèmes de Lacan. Là encore, autre style. Fulgurante. Le temps y est accéléré en
nous retrouvons Freud et l’injection faite à Irma, une cavalcade jubilatoire, contemporaine de la
véritable mathème. Ces mathèmes ne sont réduction aux mathèmes et de la mise à jour de la
opératoires que dans la mesure où les signifiants position de jouissance du sujet.
particuliers du sujet viennent s’y articuler. Les
signifiants du sujet sont au lieu de l’Autre, il faut les Le premier temps : du père et son Idéal
dégager d’abord. Pour le sujet névrosé, l’Autre Elle s’adresse donc il y a bien longtemps à
existe, bien entendu, au début de la cure. Il est même l’analyste. L’adresse à l’analyste s’impose, car elle
aux commandes. L’effort de la cure analytique est sait par sa formation médicale et psychiatrique que
précisément, au-delà de l’Œdipe, de le frapper nul savoir de ce côté-là n’est à attendre pour
d’inexistence. Encore faut-il en cerner la résoudre son tourment. Elle le sait d’autant plus
signification. Pour qu’il y ait une véritable douloureusement que le savoir acquis au terme de
destitution subjective, il faut pouvoir distinguer ce toutes ces années de formation lui paraît bien mince,
qui relève du registre symbolique et en dernier bien peu opératoire pour saisir ce dont souffre le
ressort du signifiant-maître S1, de ce qui relève du sujet parlant. Le choix de l’analyste obéit à quelques
registre réel de la jouissance épinglée par S Il faut
critères. Ce doit être une femme aux compétences
aussi pouvoir apercevoir la dimension de fiction
reconnues et à ce titre, elle doit avoir un point de vue
qu’implique tout agencement signifiant ou, plus
spécifique sur la question féminine. L’analyste ne
précisé ment, saisir la dimension de semblant dans le
doit pas être médecin ou psychiatre de formation.
serrage du réel.
Enfin, le prénom et le nom de l’analyste ne lui sont
L’engagement dans la procédure de la passe est une
pas indifférents. Le prénom est celui de sa mère. Le
expérience subjective prise dans l’expérience
nom la séduit pour une raison qui lui reste opaque.
analytique sans pour autant être l’analyse elle-même.
Ceci permet de souligner d’emblée l’importance que
Elle se révèle comme le temps de logification de la
revêtira dans la cure l’Autre maternel dans son
cure. C’est le temps de la démonstration, pas sans
articulation à la question féminine et la question du
risque, d’un savoir sur la jouissance appareillée aux
nom. L’énoncé d’emblée formulé auprès de
signifiants les plus intimes. En ce sens, son produit
l’analyste est très simple : «elle veut sauver son
est celui d’une objectivation. L’engagement dans la
couple». Elle attend de la psychanalyse un savoir qui
procédure de la passe est aussi pris dans l’expérience
lui permette de se délivrer d’un bovarysme qui la
analytique de l’École, en tant qu’elle fait vérifier par
conduit à des rêveries totalement inédites concernant
d’autres analystes la logique de l’élaboration
un autre homme que son mari. La plainte met en jeu
subjective. Ceci suppose que chacun de ceux qui
le sujet lui-même, dans sa relation au partenaire de
sont impliqués dans le dispositif puisse en rendre
la vie amoureuse. Les méandres de la plainte passent
compte en raison. La passe a été pour moi une
d’une rive à l’autre de la relation. Elle se plaint
expérience gaie, liée à l’enthousiasme de transmettre
d’abord d’elle-même. Puis les plaintes se déplacent
sa trouvaille, son petit savoir sur un autre déjà
sur le partenaire appréhendé dans sa nouvelle
éloigné de soi. La nomination d’AE produit un affect

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posture de père. C’est un point de structure. La ventilation. Elle le mord. Le geste paternel qui sauve
variété des énoncés de la plainte du sujet hystérique est irrémédiablement fixé pour elle. Alors qu’elle
renvoie invariablement au père en tant que marqué était entrée en analyse pour sauver son couple, elle a
du sceau de la carence. pris progressivement la mesure de la façon dont
Dans ce cas, c’est la mise en tension de la fonction «sauver» organisait sa vie, que ce soit dans ses choix
paternelle mobilisée par l’arrivée du premier enfant amoureux ou professionnels. Sauver est ainsi aperçu
qui brouille tout à coup les cartes du jeu d’une à partir de l’amour du père et de l’identification
relation depuis longtemps engagée. La plainte a le virile au Dr Schweitzer, doublée d’une autre
ton de la déception quant à l’effectuation de la identification prélevée sur un signifiant paternel,
position paternelle du partenaire. Notons que celui du soldat.
l’homme de ses pensées est déjà père et incarne pour Cette seconde identification est repérée à partir de
elle une figure de père qui tient le coup. Ce critère l’usage de métaphores militaires et l’exaltation de
est décisif, mais il n’est pas le seul. Toute la vie conduites où l’on ne cède pas devant l’adversité. La
amoureuse partagée avec son partenaire est décision précoce du soin s’articulé à l’aperçu non
interrogée jusqu’aux conditions du choix d’objet. Ce moins précoce de l’espoir phallique qu’elle constitue
qui les a réunis est la médecine et cela dès le début pour ses parents alors qu’un frère aîné souffrant s’en
de leurs études. La convocation du signifiant voit destitué. Le triomphe phallique de la petite fille
médecin ouvre la boîte de Pandore de son histoire et se produit d’emblée sur un fond de douleur
la conduit à interroger tous ses engagements. La voie insupportable. La phallicisation fit d’elle longtemps
d’accès royale qui lui permettra de saisir son rapport un être androgyne dans son allure, moyennement
à la médecine et aux soins est la voie paternelle. Elle anorexique, encombrée d’un corps qui ne convenait
percevra progressivement la position centrale qu’a pas. La tristesse et le souci étaient souvent son lot,
occupée son père pour elle. Grand invalide de guerre mais ils étaient subvertis par une activité incessante.
dont les problèmes orthopédiques sont au premier Si la voie paternelle a été la voie d’accès royale pour
plan, son père incarne pour elle une figure héroïque saisir son rapport au soin, il faut considérer l’autre
que la guerre a brisée dans son élan. Son voie qui y a contribué de façon fondamentale : la
dévouement durant de nombreuses années de son voie maternelle. Cela rappelle ce que Lacan constate
enfance et de son adolescence dans des soins pour l’hystérie. L’amour du père structure l’hystérie,
prodigués, scelle très tôt chez elle l’engagement la jouissance de la mère la déstructure. Nous
dans l’abîme du soin. Petite fille, elle sait déjà pouvons là dire le désir ou la jouissance selon les
qu’elle sera médecin. Ce sera ça ou rien. Elle a différents moments de l’enseignement de Lacan. Le
longtemps l’idée d’être médecin de ceux qui sont les problème de structure dont il s’agit, c’est que ce
plus démunis. Elle sera un autre Albert Schweitzer. dont jouit la mère n’est pas du père. Le père n’y
Celui qui n’a rien et qui donne. Cet homme constitue apparaît que comme instrument d’un mode de jouir
pour elle une figure emblématique du don, qui ne le représente pas, qui ne dit pas de lui ce qu’il
autrement dit une figure de l’amour. Être médecin est comme père. La jouissance de la mère déborde
des plus démunis de la terre, être un autre Albert tout ce que peut signifier le père par ces effets de
Schweitzer est une identification à l’homme châtré. signifiants. Il y a en effet un au-delà de la jouissance
Elle peut s’entendre aussi comme une version laïque phallique. Ce qui est une énigme pour l’enfant, c’est
de la nonne dévouée à l’amour de Dieu le père. ce qui vient capitonner cette jouissance au-delà du
Comment le curseur de la machine inconsciente a-t- père. M.-H. Brousse soulevait la question du ravage
il sélectionné ce nom, Albert Schweitzer ? C’est ce maternel. Je proposerais que la mère comme femme
que l’analyse révélera dans l’approche progressive produit toujours un ravage auprès de ses filles, mais
de ce qui sera pour le sujet un souvenir-écran. Le a aussi quelques effets sur ses fils. C’est un
nom d’Albert Schweitzer est lié au souvenir-écran problème de structure, spécialement perçu dans
car celui-ci se déroule dans le village natal de ce l’hystérie. Certes, le ravage peut s’exercer de façon
grand médecin. Ce village est de surcroît situé à plus ou moins marquante. Il dépend du discours dans
quelques kilomètres à peine du lieu où son père a été lequel la mère vient à nommer l’au-delà du phallus.
blessé. Schweitzer se trouve désormais lié au père de Elle peut le nommer dépression dans ce cas. Le
façon surdéterminée. Le souvenir-écran met en symptôme produit chez les hommes est de les rendre
scène le père et le sujet dans la scène suivante. Alors malades de la signification phallique. A ne pas
qu’elle s’asphyxie dans une quinte de toux qui la vouloir savoir ce qu’est la jouissance féminine, ils
conduit à avaler sa langue, son père la sauve en sont aspirés par le trop de signification phallique.
introduisant son doigt pour permettre une meilleure D’où l’embarras !

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Le deuxième temps la mère et sa jouissance découvre alors une figure de carton-pâte, figure
obscène et ridicule toute de noir vêtue. Ce
L’analyse du sujet a dégagé progressivement personnage est un personnage d’opéra qu’elle
l’inquiétant mode de jouir de la mère. Elle est identifie au réveil à la Reine de la nuit. Après coup,
régulièrement dépressive depuis la toute petite la Reine de la nuit dont le signifiant vient du
enfance de l’analysante. Elle ne cesse de déclarer à personnage mozartien et du XVIIè siècle français,
haute voix ses idées suicidaires, des idées l’évoquant par les femmes qui l’incarnent dans l’histoire de
morte ou bientôt morte, associant à l’occasion sa l’analysante, se dévoile comme une pure fiction. Le
fille dans le tableau. Cette façon d’être était en déchiffrage de la jouissance féminine maternelle
quelque sorte justifiée par ce que savait l’analysante n’est en fait que celui du sujet dans sa position
de l’enfance de sa mère marquée par du deuil et de féminine.
l’abandon. Cette vie douloureuse suscitait une
compassion sans limites chez cette analysante, Le troisième temps : l’au-delà du fantasme
compassion qui la livrait tout entière à
l’insupportable. Elle avait aperçu très tôt que son Après plus d’un an, le sujet se précipite à nouveau
père, quels que fussent ses mérites, n’arrivait pas à la chez un analyste. Cette fois un homme,
décrocher suffisamment de cette aspiration-là. nécessairement un homme. Elle s’adresse à lui dans
Apparaissait ainsi le contrepoint de l’idéalisation un moment douloureux où se voit ébranlée sa
œdipienne, le père dans sa dimension d’impuissance position fantasmatique dans le couple qu’elle forme
ou de maître châtré. On peut saisir combien le avec son partenaire. Ce partenaire, l’homme de ses
dévouement au soin peut s’étayer ici sur la mère. Il pensées du début de l’analyse, était devenu l’homme
s’articule cette fois à une position de jouissance : de sa vie depuis bien longtemps déjà. Par l’analyse
celle fondée sur la pulsion de mort. Il lui faut sauver d’emblée centrée sur la position fantasmatique, cette
la mère de cette aspiration-là. Le signifiant sauver a deuxième analyse sera une analyse au-delà de
été appréhendé dans la première analyse comme l’Œdipe. Elle repartira du point de certitude obtenue
signe de l’amour. Il ne se soutient que d’une de la Reine de la nuit laissée en suspens. Ce
identification virile. Il n’a été qu’entr'aperçu au signifiant Reine de la nuit est le nom de jouissance
niveau de la jouissance pulsionnelle. L’aperçu de la qu’elle assigne à la position maternelle qui la
jouissance de l’Autre maternel ne trouvait pas terrorisa tant d’années. C’est le moment pour
d’articulation avec ce que l’analyse avait l’analysante de convoquer à nouveau tous les
progressivement dégagé de l’importance de la signifiants de son histoire. D’abord sa mère dont elle
sphère orale à partir de l’examen de l’anorexie, du avait dégagé l’inquiétant mode de jouir à travers la
mutisme. Un fantasme cannibalique dans le rapport récurrence des propos sur la mort. Elle se souvint du
à l’Autre s’esquissait sur le mode de se faire manger jeu favori de celle-ci lorsqu’elle était enfant : revêtir
par l’Autre. C’est à ce point que s’interrompt la les vêtements de deuil que portait toujours sa grand-
première analyse. mère paternelle. Celle-ci a fasciné l’enfance de cette
Une interprétation brutale de l’analyste vient mère. Elle fut considérée comme responsable de
assigner explicitement l’analysante à résidence dans l’échec conjugal de ses parents. La grand-mère
la dépression et son voisinage mortel. C’est ce interdisait en effet à son fils et sa femme de fermer
contre quoi elle avait lutté toute sa vie. Cela la fait la porte de leur chambre la nuit. Elle régnait ainsi sur
fuir du cabinet de son analyste dans un moment de la relation sexuelle du couple par l’interdit. La Reine
terreur absolue. L’analyste vient incarner dans le de la nuit portait les oripeaux de la mort, ceux
transfert une figure persécutive du rapport à l’Autre, qu’elle n’avait jamais quittés sa vie durant. Cette
dans sa volonté de jouissance. La résolution du nomination de la jouissance maternelle, au-delà de la
virage transférentiel se négocie. Elle aboutit jouissance phallique, par le signifiant Reine de la
cependant à un tarissement du travail inconscient et nuit fut dédoublée en Reine de la mort par une
donne à l’analysante l’idée que l’analyse est interprétation de l’analyste.
terminée. Cette séquence se ponctue par un rêve fait La mise à plat de S(A) à partir de la première
hors analyse et qui ne sera donc pas analysé. Ce rêve nomination de l’au-delà de la jouissance phallique,
lui donne la certitude d’en avoir terminé avec fut la condition de la mise à jour de la grammaire
l’analyste et la position maternelle. Le rêve met en pulsionnelle. Le signifiant sauver fut alors mis à
scène l’analyste, la mère de l’analyste et l’épreuve de la lecture littérale du texte du souvenir-
l’analysante. L’analyste, terrorisée par sa mère, écran. Le geste paternel qui sauve est alors lu
hésite à la présenter à son analysante. Celle-ci n’en autrement comme se faire mordre par l’Autre. Que
ayant aucune crainte veut bien la rencontrer. Elle restait-il alors du «je» au niveau pulsionnel ? Il

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restait un : je mords. Je mords fut aussitôt lu dans Ne pourrait-on pas dire plutôt que Roi Soleil-Reine
l’équivoque signifiante. Je mort. Dans une assertion, de la nuit est un seul et même bloc signifiant écrit
qui veut conclure ce moment-là, Reine de la nuit et métaphoriquement ?
je mords (t) lui apparaissent comme les deux faces Roi S
de la médaille, celle d’un mode de jouir. Cette
assertion la réjouit par l’aperçu du cadre symbolique Reine N
matérialisé par la médaille de cette jouissance. La La généralisation du fonctionnement conceptuel de
médaille la renvoie aussitôt au père dont le courage l’Œdipe freudien que J.-A. Miller a développé dans
pendant la guerre lui valut de nombreuses médailles. «Cause et consentement», permet d’écrire :
La voie est alors ouverte pour la mise à jour du
signifiant-maître qui régissait sa vie. Il se déduira de
l’histoire paternelle qui la conduit à considérer à un
moment qu’elle n’a aucune racine, aucun terroir Roi Soleil
comme l’on dit. L’histoire de sa famille l’avait en La métaphore
Reine Nuit
effet bringuebalée d’un pays à l’autre. Elle saura
donc que sa seule terre d’élection est le XVIIè siècle serait alors l’écriture de la séparation de l’Autre
français : le siècle des lumières. Elle rapportera alors d’avec la jouissance, la jouissance comme interdite,
son goût passionné depuis le début de son toujours perdue, à celui qui parle comme tel. Le
adolescence pour des promenades solitaires dans le statut du sujet «est la barre, le trou», comme dit
jardin du château de Versailles. «Versailles, c’est la Lacan, qui sépare l’Autre de la jouissance. Nous
ville du Roi Soleil», dit négligemment l’analyste. savons que la substitution de l’Autre du signifiant à
Elle poursuivit et précisa que Versailles était le lieu la jouissance n’est pas complète, que toute la
marqué pour elle de la remise de la légion d’honneur jouissance n’est pas significantisée. Il y a un résidu
à son père alors qu’elle était enfant. Cette légion a. C’est ce qu’écrit :
d’honneur est l’insigne du père, d’un père dont elle
avait l’idée qu’il avait été vraiment grand jusqu’à sa
mutilation à la fin de la guerre. Avant la guerre, sa
vie était liée sur deux générations à un pays dont L’objet a n’est pas un signifiant, n’est pas un
l’emblème sélectionné par le sujet tout enfant était le élément de l’ensemble des signifiants (A) mais il en
soleil. Le père lui-même dans sa blondeur en était fait tout de même partie.
tout auréolé. Dans ce cas, la mise à jour de la grammaire
Le Roi Soleil, insigne du père mort, venait alors pulsionnelle articulée au signifiant Reine de la nuit,
simplement s’articuler dans un binaire signifiant à la au-delà des valences phalliques qu’elle peut
Reine de la nuit. Le travail de réduction d’énormes recouvrir, est le produit d’un effort de
significations à l’opposition signifiante est significantisation, là où il n’y avait rien de nommé.
saisissante par sa simplicité même. Roi soleil-Reine Il montre aussi comment l’objet a est dans l’Autre et
de la nuit sont les signifiants singuliers des que la jouissance lui est liée. À mesure que se
mathèmes que Lacan désigne de S1 et S(A). Leur significantise l’objet, qu’il se cerne, l’inconsistance
isolement a procédé de la séparation progressive de de l’Autre se dévoile. Les relations de ce a avec A,
ce qui relève du symbolique et du réel. Je c’est ce que J.-A. Miller, suivant l’indication de
souhaiterais m’arrêter ici pour considérer plus avant Lacan, a problématisé sous le nom d’extimité.
le statut de ces signifiants. Enfin, ne pourrait-on pas dire surtout que ce binaire
Ne pourrait-on pas dire que cette opposition signifiant, extrait de multiples significations et de
signifiante est en fait un S1-S2 qui résorberait toutes leur valeur, constitue un point de rebroussement du
les significations auprès duquel le sujet barré vient à déchiffrage au chiffrage ? Il ne se déchiffre pas plus
se représenter ? S représenté par le Roi Soleil auprès loin. Le point de rebroussement fait de cette
de la Reine de la nuit et inversement, ramènerait à structure un véritable appareil. Il est chiffrage, un
un effet subjectif ultime auquel on pourrait donner nom de symptôme. Ce symptôme contracté à
une valeur d’identification. Cela conduirait à dire : l’extrême, séparé de la chaîne signifiante, est ce avec
j’ai toujours été cela. Notons que le binaire introduit quoi le sujet chiffre l’indéchiffrable profond de
une différence de soi à soi – le soi Roi Soleil ou le S(A). Il appareille la jouissance de la parole d'avant
soi Reine de la nuit – et qu’il préserve une barre le langage du sujet avec un Autre qui n'est plus
subjective. l'Autre consistant du fantasme, celui qui est imaginé
dépositaire de la jouissance. Cet Autre inédit serait
celui de l'inconsistance.

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En un sens, ne pourrions-nous pas dire que le l’enseignement, m’ont démontré la difficile position
parcours analytique permet de passer de qu’implique être analyste de l’expérience de l’École
– ce qui fait d’elle un sujet. Analyste comme
travailleur décidé à soutenir le poids et la
responsabilité de ce transfert complexe, et en même
en tant que la jouissance est chiffrée ?
temps en tant qu’enseignant, analyste en position
Ce point atteint dévoile aussi le jeu de fictions dans
d’analysant de son propre discours. Tout d’abord, je
lequel s'inscrit le rapport à l'Autre. C'est ce jeu de
voudrais faire référence à cette position à partir de
fictions qui voile l'absence du rapport sexuel et ne
laquelle je commencerai mon enseignement.
dévoile que le non-rapport.
Le travail de transmission à la communauté
Et après? analytique à partir de cette nomination, m’a conduite
à avancer selon des tours nouveaux par rapport à
Qu'y a-t-il une fois la fiction traversée ? Il y a l’analyse elle-même ; pour me déprendre ensuite, me
d'abord l'idée que la fiction révèle son être de fiction. décoller de l’intime de l’expérience subjective, qui
Cela n'implique aucun désespoir, aucun cynisme. gardait toute sa prégnance ; la perdre, pour prendre
Cela révèle seulement la nature des semblants. Cela la distance adéquate à produire ce qui est
permet aussi de s'intéresser à ce type de semblants. Il enseignable. Parvenir à ce que Jacques-Alain Miller
n'y a rien de plus précieux. Ils donnent un nom a appelé «un témoignage conceptuel», qui articule le
toujours provisoire du réel en jeu. Dire que ce sont conceptuel au singulier, au désir inédit qu’est le
des semblants, c'est s'apercevoir que les signifiants- désir de l’analyste, c’est trouver le moyen de
maîtres sont précieux en tant que semblants. Le formuler ce semblant de réel qu’est l’objet a. Un
janus féminin, c'est de ne savoir que trop savoir-faire avec un reste, distancié de l’intime, pour
l'importance de l'usage des semblants pour ne pas le faire passer à d’autres. Pas sans angoisse.
verser dans l'exercice du cynisme dans tous ces S’interroger sur son propre dire, être en position
affects. Il faut s'intéresser aux semblants produits par d’analysant du discours, est la seule manière de
la communauté de ceux qui les ont traversés. Ils rendre compte de ce qui s’enseigne, à condition d’en
couvrent un abîme, comme le dit la déclaration de suivre les effets dans le discours analytique. On
l'École Une à propos du nom propre de Lacan verra ensuite quels en sont les effets, si quelque
considéré comme un index. chose a pu se transmettre, faisant avancer la
psychanalyse et pariant sur une responsabilité pour
le progrès de l’École. Commencer un enseignement
Premier témoignage conceptuel
en tant qu’AE est une expérience qui implique de
Leonor Fefer
parler à d’autres, non plus à un analyste, non plus à
soi-même. Il s’agit du tracé d’un vecteur dont le
Après la conclusion de l’analyse, il y eut un temps point de départ n’est plus le même que celui à partir
pour comprendre ; ensuite, il y eut la demande à duquel le sujet parlait à d’autres moments de sa vie.
l’École et l’engagement de travail assumé au sein du Cela exige un énorme travail de détachement. Il
dispositif de la passe. s’agit d’accomplir un nouveau tour, homologue au
Ce travail terminé, après avoir témoigné du plus tracé pulsionnel, qui inscrit d’autres moments de
intime de l’expérience analytique arrivée à sa fin, séparation et de coupure que ceux de l’expérience
dans un consentement décidé à l’École fondée par analytique.
Lacan et à la psychanalyse comme cause, il En débutant cet enseignement, c’est un nouveau tour
s’ensuivit un long temps d’attente, durant lequel j’ai qui est fait aujourd’hui pour le parlêtre. Il est à
pu faire savoir d’un inconscient réel, à partir de la nouveau en position d’analysant de son propre
découverte des différents modes de jouissance qui discours, en train de se faire à l’être, favorisant la
affectent le parlêtre. Sont alors apparus des affects position analysante de l’analysé pour que l’École
qui faisaient partie de l’élaboration de la fin de advienne comme concept, que la cause ne reste pas
l’expérience analytique : temps serein, tranquille, forclose, et que le désir de savoir ne se perde pas.
parfois plutôt productif, parfois d’une certaine
aridité. Moments du parcours analytique
La conclusion du cartel de la passe a permis de
vérifier à quel point la nomination comme Analyste Je soulignerai quelques moments de mon parcours
de l’École fait événement pour un sujet. analytique qui trouvent leur ordonnancement dans la
L’effet éprouvé de la nomination et la nécessité de discontinuité dont participe le trajet dans son
produire un développement pour débuter ensemble. Moments hétérogènes mais qui

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définissent une orientation vers le réel, «opérant Le réel, note Lacan dans «La troisième», est ce qui
avec les os d’une analyse, afin d’arriver à l’os, pour se met en croix devant la carriole, ou mieux encore,
modifier son usage». ce qui ne cesse jamais de se répéter pour gêner la
D’abord une première analyse s’est interrompue marche.
lorsqu’elle a commencé à avoir une certaine Depuis un certain temps, le sujet pensait retourner à
incidence sur la position d’obéissance à l’Autre que l’analyse. Il avait trébuché, comme le dit J.-A.
le sujet ne voulait pas abandonner. Une autre se Miller dans «L’os d’une analyse», car il y avait une
termina au moment de la rencontre, chez l’analyste, pierre sur le chemin. y cause de cette pierre, et parce
d’une difficulté à se soutenir dans sa fonction, qu’il avait buté contre elle, le chemin était difficile,
analyse donnée pour terminée lorsque la dissolution car d’anciens symptômes réapparaissaient, des
du transfert se produisit. Enfin, l’expérience souffrances déjà connues : des craintes vis-à-vis de
analytique fut conduite à son terme, suivie du travail la mort et du temps qui passe, des difficultés à
au sein du dispositif de la passe et de la nomination établir des liens transférentiels, à produire un travail
comme AE. A partir cette dernière expérience, je personnel, il se trouvait comme suspendu aux autres
vais situer trois moments : l’entrée ; l’écriture du du savoir. Savoir qu’il répétait sans pouvoir entrer
tissu fantasmatique, le nom de jouissance et dans le texte, répétant seulement. Il se nourrissait de
l’extraction de l’objet ; le moment de conclure : notes, sans pouvoir les articuler pour produire un
c’est-à-dire une contre-analyse, comme tour travail final. À cela s’ajoutaient la douleur et la
nécessaire pour qu’une deuxième coupure ait lieu, culpabilité causées par sa mère qui se plaignait de la
cherchant à inscrire le mode selon lequel le corps, en solitude dans laquelle un veuvage prématuré l’avait
tant que substance jouissante, est cette singularité à laissée. Le sujet ne trouvait rien qui lui appartienne,
travers laquelle le parlêtre est resté affecté par le se sentait enfermé, asphyxié, comme lorsqu’il avait
langage. décidé de suivre des études de psychologie, alors
qu’à vingt-six ans naissait son cinquième enfant.
L’entrée dans le dispositif analytique Il avait parcouru quelques expériences analytiques
plus ou moins brèves, avec ces enseignants de la
Débordé par une angoisse insupportable, le sujet a Faculté qui le fascinaient par leur savoir théorique,
commencé les entretiens qui, au bout d’un an, ont trait sur lequel il les choisissait. De sa précédente
rendu possible une nouvelle entrée en analyse, avec analyse, le sujet était sorti avec l’accord de
une analyste presque inconnue. Il l’avait entendue l’analyste, la considérant terminée. À présent,
une seule fois, lors de la présentation d’un travail à pourtant, il était là, demandant à la psychanalyse de
l’École, qu’il avait à peine compris. Cette analyste le libérer de son enfermement.
se situait, à ce moment-là, comme si elle était en L’analyste posa l’axe sur lequel le travail analytique
dehors de l’institution, comme bordant un lieu. Ce allait s’engager par une intervention, gravée pour le
fut le trait privilégié du choix. sujet comme une interprétation inoubliable. Celle-ci
Invité à dire, le sujet devait situer le début de cette fera tourner le sujet comme dans une spirale, à
souffrance à un moment précis : quelque chose chaque fois plus près de son os, de son symptôme,
s’était dévoilé lors de la présentation d’un travail dans une orientation vers le réel : «On dirait qu’il y a
dans un colloque à Buenos-Aires. Une critique une bouche collée à ton oreille. Tu écoutes trop. Il y
venant de la part de quelqu’un dans le public, a beaucoup d’accumulation et peu de restes.» Elle
adressée à ceux qui étaient en train de lire leurs soulignait ainsi l’excès qui mortifiait le sujet,
contributions, visait le manque de considération, position de «faire que l’Autre lui parle», prêtant son
dans leurs travaux, pour les Écrits de Lacan, pour oreille à la jouissance de l’Autre. Cette position
ses révisions postérieures, notamment les vingt notes s’articulait au rêve maternel que le sujet partageait –
de bas de page du «Discours de Rome», texte que le «être venue au monde pour l’aider à faire du père, ce
sujet venait de commenter. Suivit un geste d’Éric pauvre type, un roi». Confondu dans ce scénario,
Laurent qui, s’approchant de l’oreille du sujet, lui dit sans pouvoir mettre un point à aucune phrase,
à voix basse et avec un certain humour : «Voyons, toujours collé à cet Autre, place occupée par divers
Leonor, comment vous vous débrouillez avec ces autres tout au long de sa vie, il n’y avait pour le sujet
vingt notes en bas !» aucune possibilité d’un mouvement qui lui soit
Malgré une réponse adéquate, bien qu’il reconnaisse propre. On reprenait ainsi l’analyse précédente, au
et accepte l’observation, le sujet sortit de là en cours de laquelle on avait travaillé intensément et de
éprouvant un terrible malaise. Il voulait disparaître, façon presque constante un cauchemar qui se
s’isoler de tous. répétait depuis la plus tendre enfance : un bateau,

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dans une mer gluante de confiture de lait, ne pouvait Entre rêve familial et chemin latéral.
pas avancer, n’arrivait nulle part, toujours à la
dérive, dans un mouvement constant. En suivant Le travail des entretiens, ouvrant l’inconscient
l’orientation de la pulsion orale, on avait cherché à comme faille dans le savoir, permit l’entrée en
décoller la bouche de la confiture de lait. analyse, en cherchant de quelle façon hériter d’un
Un rêve, lors de cette analyse, fut lu comme le père pour s’en servir, autre version que celle du père
décollement de la fixation pulsionnelle car, à la de l’échec qu’écrivait le scénario maternel, du père
différence du cauchemar, il montrait le sujet mort qu’écrivait le rêve – ce père tant aimé,
voyageant avec des collègues sur un aéroglisseur transformé en momie à la fin de l’analyse
vertigineux et dans une mer déchaînée – voyage précédente. Ce père, mort assez jeune, avait presque
fulgurant mais sans but. Un fantasme et un rêve été un copain, un camarade d’espiègleries, joyeux et
marquèrent ensuite la fin de cette analyse : en créatif. Le sujet avait hérité de lui sa passion pour la
arrivant à la séance et au moment de sonner chez musique. Pendant que le père jouait n’importe quelle
l’analyste, le sujet imagina l’analyste mort chez lui. mélodie au piano sans connaître la musique, le sujet
Dans le rêve, l’analyste était une momie, réduite à étudiait la musique depuis toute petite, avec un don
ses yeux. particulier pour cela. La mère du fantasme, attentive
Le sujet était resté seul, sans Autre à qui parler, ou à ses études, avait transformé ces désirs en devoirs.
qui lui parle. Le transfert s’était dissous. D’accord Restait ainsi recouvert le choix du sujet, et
pour considérer que c’était la fin, le sujet est parti en recouverte aussi la sexualité qui éclôt à
laissant l’analyste mort, derrière une fausse porte de l’adolescence, la légalisant très tôt par un mariage.
sortie. Il ressentait une exaltation quasi mystique ; il Le monstrueux, à éliminer, apparaissait du côté du
croyait avoir réussi à sortir de l’enfermement, car il sujet. Le créatif, l’invention, la sexualité, rien de tout
sortait sur le vertigineux overcraft. Au bout d’un cela ne pouvait faire partie de son calcul. Tout serait
certain temps, il a saisi que les idéaux restaient dilettantisme, improvisation, sans le savoir, comme
intouchés ; ces autres qui l’accompagnaient dans son pour le père.
voyage étaient ceux qui emportaient ce savoir, L’analyste mit le sujet face à une décision :
scénario que le sujet cherchait nécessairement à abandonner le rêve familial, celui de la fixité ou
répéter, en s’effaçant. Dans cette nouvelle analyse, celui du voyage vers nulle part, pour suivre le
un rêve articulera cette fausse sortie, en dénonçant chemin qu’il avait choisi, la psychanalyse elle-
son trajet : un visage illuminé de l’intérieur de la même. Forcer le pas là où il n’y avait pas de regard,
bouche, entre la peau et le maxillaire, montrait qu’il lieu d’un impératif. Inversion du point de vue par
était creux, sans chair. Le sujet se réveilla une lecture à l’envers. Nouveau tour du «ça efface»
épouvanté. Ce visage ressemblait à un masque, la – ne pas écouter l’Autre et inverser le point de vue,
lumière illuminant un vide horrible. Cette horreur se lisant à l’envers de ce que ses désirs lui indiquaient,
lisait : je ne suis que cela. Seulement peau et os. mode par lequel le sujet revenait au rêve. Champ
L’interprétation «ça efface» produisit une invoquant, champ scopique.
élaboration de savoir ; les ravages de la langue de Ces coordonnées, qui sont celles de la scène
l’Autre chez le sujet laissaient place nette. fantasmatique, commençaient à s’écrire, avec un
L’orientation de cette analyse a donc été de dés- souvenir des premières années du sujet : depuis la
écouter l’Autre. Mouvement en solitaire, se fenêtre de la chambre de ses parents, il voyait le
débarrassant des opinions et des critiques qu’il passage permanent des corbillards sur le chemin vers
cherchait chez les autres ; non plus bateau dans la le cimetière. La petite fille, désespérée, cria qu’elle
confiture ou overcraft véloce avec les autres. ne voulait pas mourir. La mère prononça cette
L’excès de scénario montrait l’horreur qui se lisait phrase qui promettait ce qu’on ne peut promettre :
dans le rêve : un sujet que l’Autre voulait creux, «tu ne mourras jamais». Le sujet resta dans cette
immobile, collé. Le sujet était resté collé à l’Autre jouissance du mouvement perpétuel, maison-
maternel. La position du père pouvait se lire dans un cimetière.
autre cauchemar, répété depuis la première enfance,
dont le sujet se réveillait en criant : le père assis, De la scène fantasmatique, passant par le nom de
yeux fermés, affichant un sourire ou une grimace, jouissance, jusqu’à l’extraction de l’objet
était mort, et il ne le savait pas. Une phrase venait le
confirmer. Le père avait maintes fois répété à son Plus tard adviendra un rêve montrant le travail qui
épouse et à sa fille unique : «Ma vie se répartit entre était en train de se faire, en rapport à ce qui
vous deux. Toi, ma fille, tu es ma demi-vie.» commençait à se jouer. Commençait ainsi un trajet
vers l’inconscient pour le trouer : il y avait un point

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d’arrivée, un bord. Un point indiquait un espace invariant, à l'irréductible : il incluait en lui-même le


différent, il l’ouvrait en tant qu’espace. Ce processus radeau qui conduisait le sujet à «Entre Rios», lieu de
s’accompagnait d’une profonde tristesse chez le la famille paternelle et de ses morts. Radeau –
sujet, produite par la perte de la fixité. À travers de bateau dans la confiture couleur marron de
nouveaux rêves et souvenirs, le sujet découvrait un l'inondation de l'avenue, celle où le sujet voyait
savoir qu’il ne se savait pas savoir : il était un dessin passer les corbillards, et lieu de la scène
animé, sans vie propre, mort comme le père du fantasmatique imagée. Mélange aussi d'amour et de
cauchemar. Il était cette tête du rêve – seulement la jouissance, car «embaumé» incluait l'amour lié à la
peau et les os – avec lequel il avait commencé cette mort, jusqu'au baume de la nourriture-voix de
analyse. Il n’avait pas de corps. Peut-être comme ces l'Autre qui remplissait le corps, pointant son vide. Le
moines dont les habits recouvrent totalement le faisant éclater encore davantage, surgit la valse, le
corps, chargés de lourds balluchons, qu’il imaginait son musical. Cette chute du S1mis en morceaux,
dans la nuit marchant lentement sur les avenues, au produisit alors dans la structure une limitation à
milieu de cantiques sacrés, de gémissements, de l'excès, vérifiable en un mouvement relevant d'un
lamentations. Ils approchaient. Il pouvait le supposer retournement du sujet sur ses pas.
car les sons, les plaintes devenaient plus distincts, au
fur et à mesure qu’ils avançaient sur le chemin Extraction de l'objet
emprunté par les corbillards.
Il y avait dans cette scène un mouvement perpétuel, Ensuite, réduction majeure, un rêve écrira ce qui
comme celui du bateau dans la confiture de lait, était déjà séparé : elle entrait au cabinet de l'analyste
comme le léger tremblement des mains de la mère, au moment où sortait un autre patient, dont le nom
attribué au poids du corps de la petite fille portée était proche de celui par lequel on appelait
dans ses bras. La nuit, le sujet écoutait et imaginait familièrement le père. Le rêve montre le sujet sur le
cette scène comme si elle avait lieu dehors, au-delà divan, l'analyste rapproche sa bouche de son oreille
du cadre de la fenêtre. Il l’attendait même, car cela et dit quelque chose d'inintelligible. L'analyste éclate
l’endormait. en sanglots comme un bébé. Pleurs, cris – ce qui
Cette scène montrait la disparition comme idéal, le échappe, l'indicible.
monstrueux qui devait être recouvert avec les habits, Ce qui attachait le sujet à l'Autre chutait: la voix au
interdiction précoce de la sexualité dans sa logique champ de l'Autre. Dans une nouvelle réduction, telle
œdipienne du Tout et de l’Un, du manque et de ses que le rêve l'écrit, se produit la chute de l'objet,
voiles, du mode selon lequel un reste de jouissance, l'extraction de l'objet de l'Autre. Le vide, celui de la
l’objet a, venait boucher le manque, le – φ. castration, se creuse, provoquant un trou véritable.
S'entrecroisaient le regard et la voix dans cette scène Une division est démontrée – l'excès entre bouche et
imagée dehors-dedans, dont la trame était déjà oreille, quelque chose chute, le reste de la
rompue, déjà chue. Le sujet écoutait et s'imaginait soustraction de la signification au signifiant. Ainsi a
voir la scène, sans le savoir. Réapparaissaient la été cerné ce qui se trouve au plus près de la Chose,
bouche collée à l'oreille et une nouvelle lecture de la présence du père originaire, un hurlement, les
l'angoisse ressentie avec la bouche près de l'oreille, pleurs ou le premier cri.
confirmant alors que l'angoisse se situe, dans la Les pleurs mettent l'affect à sa place – ce n'est plus
structure, à la même place que le fantasme. Dans ce l'angoisse du bateau confiture, ni non plus celle du
parcours, le sujet produisit quelque chose de l'ordre colloque – en découvrant le trou impossible : il y a
d'un Witz, son nom de jouissance – «embaumée». coupure entre l'ouïe et la voix. La voix qui chute, cet
C'était le nom écrit par le sujet pour se sauver de objet du désir, n'appartient pas au registre sonore. Ce
l'horreur de la mort, de la putréfaction du corps. n'est pas la parole, ce n'est rien qui puisse se dire.
Pour ne jamais mourir – telle avait été l'impossible C'est le temps où le sujet accède à une torsion, déjà
promesse de la mère – ce nom était parfait. présente au plus intime de lui-même : il peut
Ce signifiant-maître donnait la loi de la série de ses s'écouter. Le pas était fait, de s'en séparer. La même
dits : le père mort – momie – embaumé; les coupure produit l'inconsistance de l'Autre et la
corbillards; la promesse irréalisable de la mère; la destitution subjective, «au-delà du père, à condition
terreur, déjà plus âgée, d'être enterrée vivante; le de s'en servir.»
rêve qui montrait le vide épouvantable. Une fois ce Lacan indique la voie à suivre, aller au-delà du père
nom écrit, le sujet commença à le triturer, dans un à condition de s'en servir : se faire un nouveau nom
processus consistant à mettre en morceaux la langue, avec les restes de cet objet chu, avec sa substance. Il
cherchant à le mener jusqu'à sa racine, à son y a peu de soi-même, mais il y a là un semblant.
Avec cette petite goutte de substance, avec le

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découpage que fait l'objet voix dans sa chute, il faut vue se constituait, que le sujet nommait «un regard
se composer un semblant pour la sortie. Séparer le de moi sur moi». Jusqu'à ce qu'il devienne le seul
phonique, la sonorité, de l'aphone de la voix, c'est point de vue pour une visée vers soi, visée produite
séparer la lettre de l'objet, lui donnant sa mobilité. par la poussée, centrifuge, fuyant le centre en
De cette opération de vidage surgit la substance qui expansion.
rend possible d'écrire ce nouveau nom: musicalité, Le corps vivifié était en train de se produire,
invention de savoir, nouvelle fiction-fixation à nécessaire pour situer un mode de jouir. Ainsi
l'Autre. s'articulait le sensible à la voix et au regard, et
L'objet qui chute, ainsi que le signifiant qui s'écrit, s'écrivait le support du nœud : l'impossible de la
participent de ce qui est le plus lié au réel. voix, aphone; l'impossible du regard, point,
La musicalité consiste à écouter quelque chose qui seulement traversée de l'espace, regard pur qui ne
n'est pas de l'ordre du sens, ni de la signification. voit pas, et le tracé pulsionnel bordant, découpant le
C'est quelque chose qui participe de l'impossible à corps sensible. En démontant ainsi la scène du
dire, comme trou véritable que l'on peut seulement fantasme, il est resté l'espace pour ce qui fut nommé
border en tant qu'il est impossible à écrire. C'est «le regard de moi sur moi». Une fois la scène
aussi la possibilité d'un nouvel amour qui ne soit pas tombée, chaque corps s'est mis à occuper sa place et
hypnotique, ni mortifère. le sujet put avoir le sien.

Le temps de la conclusion Le dernier tronçon de l'analyse

Le sujet estime qu'il est arrivé à la fin mais, avec L'enthousiasme surgit chez le sujet: il sentait qu'il
l'analyste, il consent à faire un nouveau tour, une s'était établi une sorte de pont entre sa propre
contre-psychanalyse, avançant un peu plus dans la analyse, la place qu'il occupait sur ce divan en étant
réduction jusqu'à l'os de l'expérience son propre analyste, et ce fauteuil du cabinet depuis
psychanalytique, allant ainsi vers le symptôme lequel il dirigeait les cures des autres. Dans
comme réel irréductible. Car le fantasme, tel que J.- l'analyse, il s'était installé quelque chose qui
A. Miller le définit dans «L’os d'une analyse», fonctionnait tout seul : le sujet pouvait s'écouter
n'inscrit pas de quelle façon le corps en tant que puisqu'il avait été écouté d'abord par l'analyste,
substance jouissante est ce mode singulier par lequel ensuite par lui-même. Dans ce parcours, le sujet
le parlêtre a été affecté par le langage. arrive à un impossible-à-dire, commotion qu'il ne
Un second tour fut nécessaire, pour savoir comment peut pas mettre en mots : découverte que pas-tout
le sujet avait pu se déprendre de la jouissance qui le peut être dit, que la parole ne suffit pas à dire la
retenait dans le fantasme, la bouche collée à l'oreille. Chose. Expérience de la signifiance comme reste de
Ainsi, à partir de cette nouvelle position, le sujet la signification, qui s'incarne mais qui ne peut se
débuta un nouveau parcours analytique, soutenant dire. Irréductible auquel on arrive quand l'on a trituré
encore pendant un temps – temps nécessaire – la tous les semblants et que l'on a consenti à la pulsion
supposition de savoir sans l'Autre. Parcours difficile, qui, par sa poussée, revient alors sur la division
comme un regard vers l'arrière, sans la folie de subjective en introduisant l'Autre satisfaction.
l'inconscient ni la lourdeur de la jouissance. Ce fut un temps de clôture, celui de la conclusion et
Une nouvelle distance entre l'ouïe et l'écoute d'un nouveau bout de savoir. Cela s'articula à la
commença à s'instaurer. discussion autour de l'Un qui était alors l'actualité de
l’AMP, et donna au sujet un intérêt nouveau pour les
Un corps dans le monde destins d'une politique d'École. Le nouveau était ce
lien à l'École, une responsabilité certaine dans son
Un corps dans le monde commençait à se constituer, progrès et un intérêt pour ce qui touchait à sa
vivant. Un corps dont il prenait soin pour la vie, la politique. Cela se traduisit par la constitution de
sienne, avec des sensations jusque-là toujours tues, nouveaux liens de travail en cartel, pour pouvoir
cachées : le tracé du contour de l'objet produisait une avancer concernant ce savoir qui l'intéressait. Ainsi
surface, prenait corps, s'incorporait. Ce corps autre les restes transférentiels se transformaient en
que celui du miroir se construisait par ces coupures; nouveaux transferts de travail.
le sujet le remarquait dans ses propres mouvements, Il s'agissait d'un enthousiasme accompagné d'une
en marchant. C'était la constitution de la part prise à grande sérénité, ce qui permettait de dire le pas-tout
l'Autre. Une sensation étrange, intéressante. Même de l'enthousiasme, par lequel il était nécessaire de
si le miroir, regard de l'Autre, lui renvoyait une passer pour se séparer de l'effet asservissant de la
image du corps obèse, en échange un autre point de sortie de la précédente analyse. Une fois la hâte

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tombée, apparaissait l'usage du temps comme analytique : il s’agit désormais de se fier au calcul
symptôme; ce temps maintenant était le sien, le sujet d’un inconscient nouveau.
pouvait l'utiliser, ayant un savoir-faire-avec. Ainsi,
le temps est le pulsionnel même. Savoir-faire-avec La formule qui n’existe pas
est savoir-faire avec le pulsionnel présent dans le Elisa Alvarenga
symptôme : c'est cela, un inconscient réel. À la fin,
le sujet découvre un nouveau savoir : temps – espace
– corps étant le pulsionnel même, leur trajet était La psychanalyse d’orientation lacanienne, celle des
maintenant libre de toute fixité. élèves de Lacan qui ont mis la passe au cœur de leur
École, permet définitivement d’aller au-delà des
Position féminine: la voix cause, érotise. impasses du transfert rencontrées par Freud ;
impasses dont, à la fin de sa vie, en 1937, il a
Il s'était produit une autre torsion dans la structure témoigné dans son texte «Analyse finie et analyse
déjà modifiée, c'était un fil qui, partant du Tout de infinie». A la fin d’une analyse, si l’on n’avait pas
l'overcraft et de la hâte de l'Autre, allait vers le pas- l’invention de la passe comme possibilité de
tout, inaugurant un nouveau désir de savoir. Du pas- démonstration logique, on pourrait imaginer garder
tout de l'enthousiasme au pas-tout du savoir, le point l’indication freudienne de tranches d’analyse afin de
impossible de la vérité toute. L'expérience du «il n'y calmer la pulsion, toujours disposée à venir
a pas», accompagnée d'un désir d'avoir un corps, perturber l’homéostase, certes impossible, du sujet.
cela pouvait seulement se dire ainsi : un désir La passe, pour moi, a été un pari ; pari pour faire
impérieux. Ce qui apparaissait comme un impératif avec ce qui, du transfert, semblait impossible à
propre était nouveau, ce n'était pas infantile. Il était traiter à l’intérieur du dispositif analytique lui-
important de le faire entrer dans la structure, car même. L’École est donc, me semble-t-il, le lieu où
c'était un désir inédit. ce qui reste du transfert, impossible à liquider, peut
Un rêve montre au sujet de manière voilée et même servir.
avec une certaine pudeur son sexe de femme, et la
séduction causée par la voix de son époux au Du surmoi à l’Œdipe
téléphone. Cette voix de laquelle, une fois perdu le
texte, se détachait le timbre, traversait le sujet, L’analyse commencée il y a douze ans avait été
l'érotisant. Cette voix qui le causait écrivait, du côté précédée par une longue psychothérapie et deux
de la résonance, le rapport à la dimension sensible tentatives d’analyse, au cours desquelles le sujet
du corps, articulé à une position féminine. Du pas- s’était trouvé perdu dans les labyrinthes de l’amour
tout de l'enthousiasme, on passait au pas-tout de la de transfert. La croyance à l’amour, qui faisait la
sexuation. C'était, dans l'expérience qui était en train passion du sujet, était sans issue. Ayant quitté son
de se conclure, un savoir autour des trois dit- pays d’origine pour faire une thèse à l’Université,
mensions de l'impossible : le sexe, le sens, la elle a bientôt découvert que ce qu’elle cherchait était
signification. Cette voix était la plus grande distance une boussole pour sa clinique : elle s’était installée
que le sujet pouvait obtenir entre l'Idéal et l'objet, comme psychiatre et avait commencé à étudier la
entre cette voix qui retenait le sujet dans son psychanalyse, mais elle ne savait pas très bien ce
fantasme et ce timbre qui, pur son, le causait, le qu’elle faisait. Après coup, elle se rend compte
situait comme désirant. qu’elle n’avait pas de quoi s’autoriser. Et pourtant,
Du plus-de-jouir à la cause, il vocalisait sans aucun ce qu’elle cherchait avant tout, c’était une
souci de se faire comprendre. Il s'agit ici du orientation dans sa vie : elle avait passé plusieurs
fonctionnement de ce reste : le reste chu fonctionne années, en franche rébellion, à défier les signifiants-
maintenant du côté de la sexuation. Le sujet peut en maîtres et elle se retrouvait égarée, ne sachant pas à
faire usage. quoi elle pouvait encore croire. C’est ainsi qu’elle
C'est aussi le début d'un nouvel amour qui n'est plus cherchait, paradoxalement, à faire exister l’Autre.
hypnotique ni mortifère. Avec la barre, condition de Il y eut une rencontre décisive avec l’orientation
l'écriture, se fait l'espace. Le sujet se fait Un grâce à lacanienne, transmise par ses premiers contrôleurs
la castration, et peut faire usage avec art de cette en psychanalyse, à travers le texte intitulé «La
barre. Il sait faire avec, il peut construire un espace à clinique du surmoi» – conférence prononcée par
soi avec une jouissance désormais utilisable. Jacques-Alain Miller à Buenos Aires en 1981. La
S'ouvre à présent pour le sujet un nouveau temps, le rencontre avec le signifiant du transfert a eu lieu
temps pour comprendre un inconscient qui n'est plus dans le même sens, quand elle a écouté une
celui des formations du début de l'expérience conférence de celui qui allait occuper la place

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d’analyste pour elle, à l’École de la Cause Une dépression infantile s’est manifestée vers l’âge
freudienne, conférence dont le titre évoquait la de sept ans, déjà justifiée, à l’époque, par la charge
souffrance du sujet alors à la recherche de repères. de devoirs scolaires exigés pendant les vacances : à
La supposition de savoir qui s’est installée à partir la place de la jouissance attendue, elle devrait
de là, dirigée vers ce signifiant de l’analyste, l’a travailler. Cette dépression témoignait du deuil à
amenée quelques mois plus tard à commencer une accomplir, recouvert par cette idée, transmise par la
analyse, ce qui a arrêté son errance et l’a finalement mère, qu’elle aurait eu à faire avec un père très
mise au travail. Au moment de faire la passe, elle se sévère, si elle ne l’avait pas perdu. Le sentiment de
rend compte que le signifiant du transfert avait réuni culpabilité œdipien vient se manifester de cette
deux traits : la sévérité supposée au père et le savoir manière.
supposé à la mère. À l’âge de onze ans, pourtant, la perte s’actualise
Le début de la cure, difficile, a été marqué par le d’une autre façon, quand la mère se remarie. Une
dégoût du savoir, manifeste dans un rêve : dans les scène, vers cette époque, fixe sa position comme
égouts s’écoulaient des étagères remplies de livres, objet regard, exclu de la paire formée par la mère et
qui étaient celles de la salle d’attente de l’analyste. son nouveau compagnon, un homme qui avait fait
Sa question, alors méconnue d’elle qui se trouvait des études et vécu à l’étranger. Elle s’apprête à
toute entière identifiée du côté masculin des entrer dans le salon quand elle les voit, dans le reflet
formules de la sexuation – sujet divisé par la de la vitre, qui s’embrassent en dansant. Elle s’arrête
jouissance phallique – se manifestait déjà dans un étourdie. Se sentant trahie, elle va se livrer dès
autre rêve du début de la cure, où l’analyste l’adolescence à la répétition d’une quête vouée à la
apparaissait travesti, sous une longue chevelure de déception. Le goût des langues étrangères doit venir
femme. de cette époque, quand le couple, pour préserver son
L’entrée en analyse a eu lieu après un rêve dans intimité, échangeait dans une langue dont elle se
lequel l’analysante racontait, à une analyste voyait exclue. La décision d’opter pour la médecine,
particulièrement sévère, les histoires des Mille et une elle aussi, se fait par identification au beau-père,
nuits, telle Schéhérazade évitant ainsi la mort. Parler qu’elle va bientôt décevoir en choisissant la
à l’analyste, en effet, lui semblait la seule issue psychiatrie, puis la psychanalyse. Son goût pour
possible à la jouissance mortifère dont elle se l’étranger va déterminer également, quelques années
trouvait encombrée. Elle s’est alors aperçue que la plus tard, le choix d’un compagnon auquel, après
«stratégie de remplacement», jusqu’à ce moment-là quelques allers-retours et plusieurs années d’analyse,
prépondérante dans sa vie, s’épuisait, avec le elle restera attachée par un nouveau lien.
détachement d’une phrase qu’elle croyait être la Le symptôme central va s’installer après le mariage,
formule de son fantasme fondamental. Quelques au moment où elle répète la structure fantasmatique
années plus tard, au moment de la demande de passe fondamentale. Une longue période d’anorexie
finale, derrière cette première phrase elle vient à s’installe quand, identifiée à celle qui l’avait
découvrir une deuxième phrase qui énonçait sa «trahie», elle répète sa première phrase. Ce
manière d’éprouver la castration, voilée par la symptôme, qui est une tentative de soutenir, à grand
stratégie fantasmatique formulée dans la première peine, le désir, n’est pas sans faire appel à l’Autre,
phrase. qu’elle angoisse et rend consistant par sa manière de
Le fantasme fondamental a trouvé sa matrice au refuser ce qu’il veut lui donner. C’est un retour au
début de sa vie, à l’occasion d’une première perte premier Autre : du risque de se faire bouffer par son
réelle, la perte du père, à l’âge de deux ans. Elle ne amour, elle passe à la position de bouffer-ne pas
se souvient pas du fait lui-même, mais de ce que la bouffer, mettant l’objet oral, offert par la mère, au
mère a pu lui en dire, à savoir sa propre envie de premier plan. L’anorexie, réelle, devient une forme
partir avec le père. Cet abandon par le désir de la de refus de la féminité, du corps, de la castration, se
mère est resté voilé par son effort pour parer à la manifestant – en tant que mentale – sur le mode de
castration maternelle. Elle s’y emploie, sous les ne rien vouloir savoir de tout ça. Plusieurs années se
formes les plus variées, faisant d’elle-même offre sont passées, avec des tentatives, stériles, de se
phallique pour soutenir l’image de cette première séparer d’un Autre auquel elle demandait tout, sans
femme idéalisée, une femme qui, jeune veuve, s’est rien pouvoir en recevoir. La castration, qu’elle ne
occupée de ses petites filles et a embrassé une voulait pas accepter, était rencontrée à chaque échec
carrière littéraire. L’idéalisation de cette femme, dans sa recherche, symptomatique, de retrouver
studieuse et travailleuse, lui a valu une longue l’objet qui la rendrait enfin femme.
inhibition par rapport au travail intellectuel créatif.

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C’est ainsi qu’elle arrive à l’analyse, ravagée, si l’on la maternité, de la même façon que le sujet supposé
peut dire, par l’impératif de jouissance du surmoi. savoir se trouvait jusqu’ici lié, sur son versant
Le premier acte de l’analyste, celui qui a permis que imaginaire, à la place occupée par le père.
l’analyse puisse avoir lieu, a été de lui dire non. Le À chaque tranche, jusque-là, l’analysante avait
père sévère, auquel elle avait toujours voulu découvert un élément de son casse-tête : l’autre
échapper, fut retrouvé dans le semblant que femme, confondue avec une figure idéalisée du
l’analyste a d’abord incarné. Elle s’est mise au savoir, ou du pouvoir ; le père, essai de garantie
travail, découvrant la logique impitoyable de contre la jouissance phallique ; l’objet, bouchon,
l’inconscient, dont les effets, sur le corps et les sous les espèces du rien, de l’objet oral, de l’enfant.
affects, l’ont étonnée. Un effet dépressif s’ensuit, la Avec le regard, objet privilégié, se manifestait
libido est mortifiée par le travail du signifiant. surtout l’inhibition quant au savoir. Bien qu’elle soit
L’excès de jouissance donne lieu à un manque de très curieuse, et même boulimique quant au savoir,
jouissance étendu : la culpabilité liée à l’excès celui-ci était toujours de l’Autre, qu’elle faisait ainsi
devient culpabilité due au manque. consister, et elle se mettait dans la position de
Obligée de retourner dans son pays d’origine, à la spectatrice, exclue de la scène où le savoir était
fin du travail universitaire, elle poursuit son analyse produit. Ce fantasme, en plus de lui valoir des
par tranches, comme on dit, avec la régularité qui lui symptômes gênants aux yeux, la maintenait dans
est possible. Elle s’engage dans la construction de l’anorexie mentale telle que Lacan la présente : les
l’École Brésilienne de Psychanalyse, dont elle idées étaient toujours de l’Autre.
devient membre, et recommence sa pratique, Ce moment, que j’appellerais passage au-delà du
orientée cette fois par le travail de l’analyse, au-delà père, a pour conséquence, dans sa vie, une
des séances de contrôle. Quelques acquis émergence pulsionnelle, un retour de la libido
thérapeutiques ne peuvent pas être niés : de la jusque-là profondément mortifiée tout au long du
position d’être le phallus, dépourvue de tout bien et travail d’analyse, qui commence à exiger
même des attributs de la féminité, elle peut venir à satisfaction, au-delà de la satisfaction masochiste
avoir quelque chose : gagner sa vie, avoir un liée à la logique du signifiant. Elle est surprise par
compagnon, avoir un enfant. Elle poursuit son un désir nouveau, qui n’est pas sans lui rendre la vie
analyse, toujours cherchant chez l’analyste un plus gaie, mais aussi plus difficile, car son
repère, un soutien pour son désir d’analyste, jusqu’à contrepoids l’effraie : aucune garantie sur ce
ce moment crucial, il y a deux ans et demi, où une chemin, elle ne sait pas où ça va la mener.
fin possible a pu alors être envisagée. La tranche d’analyse suivante, quelques mois plus
tard, révèle un transfert négatif ; l’analyste est objet
Au-delà de l’Œdipe, l’objet de suspicion, elle le tient à l’œil : saura-t-il la
conduire jusqu’à la fin ? Elle sait qu’il n’y a pas voie
Une première chute du sujet supposé savoir, avec un de retour possible, mais elle n’aperçoit pas encore la
passage que j’appellerais au-delà du père, se sortie. Cette tranche se conclut avec une pensée,
manifeste à l’occasion d’une crise que traverse ridicule, qui vient la déranger : l’analyste est cette
l’Association Mondiale de Psychanalyse, tandis fois désupposé sous les traits du vieux père de la
qu’une série de ruptures s’annonce dans le Champ psychanalyse, alors que l’analysante se présente sous
freudien. L’analyste, qui jusque-là avait servi de les traits d’une analyste connue, de l’avis de Freud,
repère fondamental – c’est ce que la langue française comme une femme incurable.
permet de dire avec justesse : un repère, c’est-à-dire Au fur et à mesure que les garanties chutent, elle
celui qui a rendu possible la construction de travaille mieux à l’École, débarrassée maintenant
l’histoire œdipienne, faisant semblant d’une fonction des idéaux qu’elle soutenait auprès de certaines
en souffrance – chute de la place de sujet supposé personnes. A la tranche suivante, elle est surprise par
savoir faire le père. Cette chute est la première d’une un rêve : elle dérobe une formule, écrite sur un bout
série dévoilant le manque de garantie qu’elle de papier, des mains d’un membre de l’École,
essayait de recouvrir avec le transfert. Cela a été porteur d’attributs phalliques. Cette formule,
possible, non seulement par la conjoncture alors supposée lui apprendre à faire exister le rapport
présente dans le Champ freudien, mais surtout par le sexuel, ne lui apprend néanmoins pas tout-à-fait ce
constat, fait par l’analysante, que l’analyste ne qu’elle veut. Avisée des ruses, des équivoques, des
pouvait pas lui donner le savoir qu’elle en attendait, bévues de l’inconscient, elle n’en est pas moins
à ce moment-là, sur l’être mère. Sa question sur la perplexe devant ce rêve-interprétation, au sens où –
féminité se trouvait cachée derrière celle portant sur

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comme l’indique J.-A. Miller – l’inconscient mais pas-toute phallique, que nous rencontrons du
interprète. côté féminin des formules de la sexuation, élaborées
Elle est encore aux prises avec ce rêve, quand un par Lacan, dans le mathème du L. De la position
autre la surprend, qui fait nettement allusion à la d'objet, maintes fois laissé tomber par le phallus, elle
séparation d’avec l’analyste : la laissant seule, il lui passe à la position d'objet cause du désir, laissant
rend un personnage, qui est la condensation de tomber la jouissance phallique dans la rencontre
l’analyste avec quelqu’un dont elle doit se séparer en avec le S(A). Il y a un effet d'allégement, de
tant qu’objet. Elle revient sur le premier rêve et pacification, dans sa vie quotidienne et dans sa
pense, d’abord, que la formule, ce n’est pas le savoir pratique, qui accompagne le désir d'être nommée. Le
de la psychanalyse qui va la lui donner, mais que cartel de la passe demande un autre témoignage;
c’est elle-même qui doit la construire, en inventant c'est l'occasion de produire un nouveau récit, cette
sa propre solution. Elle conclut, ensuite, que cette fois détaché du savoir produit, sans tristesse, avec
formule n’existe pas. Encore une fois, désupposition une meilleure formalisation des éléments de son
de savoir à l’Autre : l’Autre de la formule n’existe histoire et de son analyse.
pas. Le modèle anorexique, voler les idées des Si, pendant l'analyse, la préférence donnée à
autres, selon l’exemple qu’en donne Lacan dans «La l'inconscient tendait à recouvrir, avec le symbolique,
direction de la cure» – ici, voler la formule à l’Autre tout l'imaginaire et le réel, au fur et à mesure que le
– perd sa raison d’être. sujet, divisé, avançait dans son travail, une autre
Lors du rendez-vous suivant avec l’analyste, elle lui coupure a été nécessaire à la fin, pour restaurer le
parle de son désir de faire la passe – désir ancien, noeud borroméen dans sa forme originale, comme le
mais qui n’avait pas encore trouvé le moment dit Lacan. Cela l'empêchait de continuer à raconter
clinique, dans la cure, pour se mettre en place. une histoire de plus. Il y a eu là ce que Lacan a
L’analyste l’y encourage. Il y a là un pari, car la appelé une contre-psychanalyse, dans son Séminaire
conclusion et la séparation définitives de l’analyse «L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre». Le
seront possibles grâce à l’entrée dans le dispositif jeu de mots ici présent nous dit que «l’insuccès de
Entre la demande de passe et l’entrée dans la Umbewusst, c’est l’amour» – d’où la nécessité de la
procédure, vient un troisième rêve : elle nage dans la contre-psychanalyse.
mer, attachée à un sous-marin. Elle a peur de s’en Reste un trait symptomatique, résidu de l’Autre qui,
détacher et de se perdre. Soudain, le sous-marin est avec son désir, a laissé une marque, un reste de
sur terre, ouvert, entouré de gens. Cette fois, le rêve jouissance pulsionnelle qui ne peut pas être négativé
lui semble limpide : l’eau de la mer, comme dans par le signifiant. La division du sujet, incurable, se
plusieurs de ses formations de l’inconscient, manifeste aujourd’hui dans le désir de continuer, à
représente la jouissance, jouant sur l’équivoque, partir de ce bout de réel, à transmettre les bouts de
dans la langue française, avec la mère, premier savoir qu’il ne cesse d’élaborer.
Autre du sujet. Le sous-marin représente le savoir
inconscient, supposé, dont elle a peur de se détacher. «Le cri» de Munch et l’interprétation analytique
Jouissance du savoir, donc. Le sous-marin ouvert, Lucia d’Angelo
sur terre, entouré de gens, représente son désir
d’exposition de savoir, de transmission dans le
dispositif de la passe. L’Art crie
Elle entre dans la procédure, mais elle a,
Dans ses notes de 1892 écrites pendant sa
effectivement, des difficultés à se détacher de ce
convalescence à Nice, Munch rappelle la scène qui
savoir, produit, et à se séparer de l’analyste, objet,
donna son origine au tableau «Le cri» (1893) : «Je
semblant, mais en même temps personne admirée, à
me promenais avec deux amis sur un chemin, le
qui elle aurait voulu continuer à parler. Un affect
soleil se levait, le ciel devint soudainement rouge, je
dépressif s’installe.
m’arrêtai. Fatigué, je m’appuyai sur une balustrade
Quelques rencontres, difficiles, contingentes, avec la
qui donnait sur la ville et vis non pas le fjord bleu
figure de La femme ou encore de L’analyste, lui
marine, mais du sang et des langues de feu. Mes
causent une profonde horreur, la menant à conclure
amis continuèrent leur marche et je restais immobile
que, ces figures de La femme ou de L’analyste
au même endroit, tremblant de peur, et je sentais
qu’elle avait tellement voulu incarner, mieux vaut
qu’un hurlement infini pénétrait toute la nature».
les tenir à distance. Cesse la demande, impossible à
«Le cri» est le tableau le plus connu de Munch ; il en
assouvir, dans cette rencontre avec la femme pas-
existe une cinquantaine de copies en plus de la
toute, qui a ses limites, marquée par la castration
version de 1893, qui nous confronte à la peur et à la

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solitude de l’être humain dans une nature qui, au lieu trois ans (1997), s’appuie également sur ces
de consoler, s’empare du cri et le traîne dans la large références.
baie jusqu’au ciel ensanglanté. La référence au «Cri» de Munch fut très présente au
L’historien de l’art Robert Rosenblum put identifier moment crucial et conclusif pour le sujet produit par
le modèle qui inspira à Munch le personnage central l’expérience analytique parvenue à son terme. Le
du tableau : il s’agit d’une momie péruvienne témoignage d’AE, «El Friso de la vida», publié dans
conservée à Paris, au Musée de l’Homme. La Freudiana n°21 4et «La fenêtre sur le réel» dans La
«similitude surprenante» qui a frappé l’historien face passe et le réel 5 tentent de rendre compte de cette
à ces deux personnages est leur crâne. 1 contingence.
Christian Krhog, qui a été le plus talentueux des Le poids de la doctrine de l’époque sur la fin de
peintres de Norvège jusqu’à l’entrée en scène de l’analyse a marqué le témoignage de son empreinte :
Munch, interpréta ainsi son œuvre : «Munch peint, la traversée du fantasme et son au-delà, l’extraction
ou bien contemple les choses d’une façon différente de l’objet a du cadre du fantasme, le consentement à
des autres artistes. Il ne voit que l’essentiel, et c’est la pulsion, les conclusions et la sortie du dispositif
également ce qu’il peint.» 2 analytique par la voie de la passe.
Lacan s’intéresse au «Cri», et interprète le tableau à Inexplicablement, ce tableau m’avait toujours
sa façon : «Quand nous voyons l’image dans le intéressée sans pour autant me plaire. Lacan utilise
tableau de Munch, le cri est traversé par l’espace du cette référence pour situer un champ autre, différent
silence, sans que celui-ci ne l’habite. La perception de celui du scopique, le champ de l’invoquant. Et
primordiale, si l’on veut, est justement là, dans le pourtant, l’exemple même du «Cri» nous permet de
trou du cri, cri infranchissable, marque à l’intérieur comparer les deux champs parce qu’ils ont la même
de nous-mêmes et dont nous pouvons à peine nous structure. Lacan choisit justement ce tableau pour
approcher.» parler du silence.
Et il nous propose d’arriver jusque-là dans l’analyse, Dans la cure, l’analysante rapporte à l’analyste qu’à
de cerner le bord du trou du cri, où se loge, la lecture de la référence de Lacan, elle s’est trouvée
indestructible, l’objet a, cause du désir. 3 surprise de ce qu’elle ne se souvenait nullement des
Qu’est-ce qu’un tableau ? Comment interpréter couleurs stridentes du «Cri». Son évocation du «Cri»
l’image d’un tableau ? A la différence de la avait toujours été une image en noir et blanc, sur
perception, dans un tableau, il est toujours possible quoi l’analyste interprète : «Il y en a aussi une
de noter une absence. Dans la mesure où s’établit version en noir et blanc». Grande surprise chez
une relation avec le désir, au niveau de la toile, le l’analysante, non pas tant parce que l’analyste
sujet en est élidé. connaissait ses références que parce que, sans
C’est pour cela, parce que le tableau n’agit pas dans concession imaginaire au regard, il avait donné à
le champ de la représentation de l’image, que la fin voir qu’il manquait quelque chose à sa version du
et l’effet de l’interprétation ne sont pas les mêmes tableau.
pour l’artiste, l’historien, ou le psychanalyste. La traversée du fantasme allait dévoiler la structure
L’interprétation de l’image d’un tableau à partir du de tromperie de l’amour qui, comme l’angoisse,
discours analytique, l’interprétation analytique avait toujours été perçu comme venant en excès pour
proprement dite, n’est pas de l’ordre des similitudes, le sujet. La traversée de ces semblants, les uns après
des apparences, du perceptible, de la représentation les autres, révèlerait que la demande
du sujet. inconditionnelle de l’Autre et à l’Autre ne
s’adressait pas à l’Autre, mais au prix qu’avait pour
L’interprétation qui n’est pas comme les autres elle l’exigence de présence absolue. Elle avait
montré aussi, et sans voile, que son envers était la
Dans mon cas, quelques contingences strictement mort.
subjectives et rendant compte de la fin de l’analyse, La fenêtre sur le réel fait voir comment une
de sa conclusion et de sa sortie ultérieure par la fulgurance de l’objet – ce que je regardais dans la
passe paraissent soutenues par quelques références scène représentée sur le tableau – était l’image de
imaginaires, qui sont intimement liées au processus ma propre expulsion au moment même de ma
de la cure, à partir de deux tableaux : «Les naissance. Moment mythique du cri de l’enfant jeté
Ambassadeurs» d’Holbein et «Le cri» de Munch, sur la scène du monde. Je n’avais pas crié. C’est
que Lacan commente plus exhaustivement dans Les juste au moment où il aurait fallu rencontrer l’Autre
quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse pour accueillir le cri et lui donner valeur d’appel,
(1964) et dans Problèmes cruciaux pour la que se produit la naissance du sujet et celle de
psychanalyse (1966). Mon témoignage d’AE, il y a

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l’Autre. L’Autre n’était pas présent pour écouter le V qui comporte un retour au corps, on introduit
silence, il avait laissé tomber le vivant suspendu nécessairement une nouvelle problématique de la fin
entre la vie et la mort, suspendu entre le cri et de l’analyse : «La fin de l’analyse, chez Lacan,
l’appel. C’est alors qu’il me fut possible de regarder concerne toujours la relation du sujet à la jouissance
en face par la fenêtre ouverte sur le réel, et que se et la modification qui peut y être apportée. Penser la
dévoila le secret de cet objet énigmatique du cadre relation à la jouissance sous la forme du fantasme,
du fantasme. D’imparables images visuelles, c’est penser l’obstacle sous la forme d’un écran qu’il
puissamment silencieuses, vinrent à ma rencontre et s’agit de traverser. C’est la transgression appareillée
toute mon histoire défila devant mes yeux comme dans l’analyse comme fin de l’analyse, avec
une galerie de tableaux. C’était toujours la même l’invitation d’aller au-delà dans la direction du vide,
image, c’est-à-dire cette image de toutes les fois où de la destitution du sujet, de la chute du sujet
le sujet avait ouvert grand les yeux et la bouche et où supposé savoir, et dans l’assomption de l’être de
il avait crié en silence. C’est alors qu’apparut jouissance.»
également le signifiant du transfert à l’analyste, et En suivant ce développement de l’enseignement de
que je franchis le seuil qui me séparait de lui. Lacan, J.-A. Miller signale que, précisément dans
L’interprétation signifiante de l’analyste – «il y en a Les quatre concepts fondamentaux, le modèle du
aussi une version en noir et blanc» – écrit la rupture rapport à la jouissance, c’est l’art, le tableau, la
de la chaîne (S2//S1) du mathème de l’interprétation, contemplation pacifique de l’objet d’art : «L’œuvre
déplace l’articula tion de S2– S1et sépare le sujet de d’art calme les gens, les réconforte, elle leur fait du
l’objet a en rompant la formule du fantasme : S//a. bien.» 8
Mais cette formule, comme nous l’indique J.-A. C’est précisément en travaillant sur cette référence
Miller 6, permet seulement de maintenir le fantasme des Quatre concepts fondamentaux que ma lecture
à distance. Le discours analytique suppose, au s’était arrêtée sur une remarque de Lacan sur l’art où
contraire, le rétablissement de la connexion et de la il précise : «… la peinture expressionniste. Celle-là,
division entre le sujet et l’objet à chaque fois que le et c’est ce qui la distingue, elle donne quelque chose
sujet perd les pédales de sa représentation, parce que qui va dans le sens d’une certaine satisfaction – au
l’identification primordiale n’est pas de l’ordre de la sens où Freud emploie le terme quand il s’agit de
représentation signifiante. satisfaction de la pulsion – d’une certaine
satisfaction à ce qui est demandé par le regard. (…)
Les deux compléments du sujet : a et S C’est pourtant dans un appel totalement direct au
regard que se situe l’expressionnisme.» 9 Cette
Au bout de mes trois ans de fonctionnement en tant citation avait attiré mon attention et j’avais publié un
qu’AE – trois années qui ont mis à l’épreuve de la travail sur «Le cri» de Munch, que l’analyste n’avait
communauté analytique le trajet qui va du pas lu. C’est dans ce contexte de l’expérience de la
témoignage à la transmission et à l’enseignement à cure analytique que l’analysante raconte à l’analyste
l’École – je propose un dernier exercice de lecture et qu’en lisant la référence de Lacan et en consultant la
d’interprétation sur le texte de mon témoignage d’il reproduction de la toile de Munch, elle avait été
y a trois ans, animé par une question qui a insisté : surprise par le fait qu’il n’était pas mentionné que
pourquoi cette interprétation ne fut-elle pas comme «Le cri» était un tableau aux couleurs stridentes.
les autres, et pourquoi le sujet la prit-il pour C’était par ailleurs ce qui m’attirait le plus dans la
conclusive ? peinture expressionniste parce que, chaque fois que
La question ne fait qu’anticiper la réponse ; c’est la j’évoquais «Le cri», m’apparaissait toujours une
différence, une fois de plus, entre la pratique de image en noir et blanc, qui rendait le tableau encore
l’interprétation dans l’art et dans le discours plus terrifiant et étouffait complètement les couleurs
analytique. Selon Krhog, «une œuvre d’art est du tableau. S’agissait-il d’un souvenir-écran, dans ce
complète quand l’artiste a dit tout ce qu’il avait à cas ? Par ailleurs, pourquoi m’intéresser au «Cri»
dire». Pour l’analyste, cette interprétation n’a pas de alors que les tableaux que je préférais de Munch
valeur. Justement parce que lorsque tout ce qu’il y étaient ses représentations de figures féminines,
avait à dire a été dit, avec les dires qui se logeaient notamment l’une d’elles intitulée «La Madone» ?
au lieu de l’Autre, l’interprétation analytique, celle L’interprétation de l’analyste surprend l’analysante :
qui compte, est celle qui produit un dire qui «Il y en a aussi une version en noir et blanc» fait
décomplète l’Autre, et ce dire parle de lui, du sujet apparaître alors, avec une extrême netteté, le
seul. souvenir d’une scène de jouissance infantile, répétée
Dans «Les six paradigmes de la jouissance», 7 J.-A. de nombreuses fois, et qui produisait plaisir et
Miller signale qu’en suivant la logique du paradigme

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horreur en même temps. L’acte consistait à ouvrir sujet avec un signifiant (S1) qui ne le représente pas
une revue à la page centrale où se trouvait une photo pour un autre signifiant, parce que c’est l’exception
en noir et blanc qui montrait sur un fond des signifiants logés dans l’Autre.
extrêmement obscur l’image d’une femme pâle et
maigre habillée de noir, à côté d’une luxueuse L’interprétation dissociative
voiture, noire également, comme celles qu’on utilise
pour conduire les morts au cimetière. La petite fille J.-A. Miller, dans «Ce qui fait insigne» 11, explique
ouvrait et fermait la revue, l’image apparaissait et qu’il faut faire «des interprétations sur mesure parce
disparaissait comme si surgissaient en alternance qu’une interprétation réussie est une interprétation
plaisir et horreur. qui décomplète l’Autre. Bien que tous les signifiants
En même temps, cette interprétation révéla le du sujet en analyse soient dans l’Autre, il manque
signifiant de l’identification phallique : le surnom cependant le signifiant propre du sujet. (…) Le sujet
donné par le père à la petite fille qui, dans le cristal produit à la fin d’une analyse est barré parce qu’il
de la langue où il se loge, fait référence à la n’a plus sa place dans la série des signifiants de
sexualité. 10 l’Autre. » 12
Ainsi, nous pouvons extraire du texte du témoignage La version en «noir et blanc» du «Cri» est un dit
les arguments qui tentent de rendre compte des premier pour le sujet en tant qu’il répond à la scène
effets de cette interprétation – à partir de la traversée mythique originaire du sujet, et qu’il faut l’entendre
du fantasme et de l’extraction de l’objet a du cadre comme le contraire de ce qui a déjà été dit parce que
imaginaire de celui-ci, sur le versant d’un des deux cela parle de lui.
compléments du sujet produit et de son équivalence Dans le même texte, J.-A. Miller fait un examen
avec l’objet a : S équivalent à (a). exhaustif du binôme identification-interprétation
Nous voyons, dans cette nouvelle lecture, les dans l’enseignement de Lacan dont nous ne
arguments que nous pouvons extraire du témoignage tiendrons pas compte dans le présent travail, à
en essayant de rendre compte des effets de cette l’exception d’une distinction opératoire au sujet de
interprétation, du franchissement du plan des l’interprétation, qui ouvre des voies nouvelles pour
identifications jusqu’à l’identification fondamentale, orienter notre pratique de l’interprétation analytique
sur le versant de l’autre complément du sujet produit – l’interprétation associative et l’interprétation
et de son équivalence avec le S1 : S équivalent à S1 dissociative.
L’interprétation de l’analyste pointe le regard vers Si l’on prend en compte cette distinction,
l’objet, mélange de signifiant et de jouissance, mais l’interprétation proprement dite, celle qui compte,
en même temps franchit le plan des identifications, n’est pas une association de l’analyste, c’est
au-delà de l’identification phallique, et atteint le simplement une dissociation. Parce que
signifiant de l’identification primordiale du sujet, le l’interprétation «qui convient» et qui doit se produire
S1. dans l’expérience analytique, implique une rupture
Ce que je regardais dans la scène représentée par de la chaîne associative (S1-S2). C’est pour cette
«Le cri» était l’image de moi-même au moment de raison que le mathème de l’interprétation s’écrit
ma naissance, à ce moment mythique du cri de S2//S1.
l’enfant mis sur la scène du monde, moment où je Ainsi l’identification primordiale, comme J.-A.
n’avais pas crié : l’Autre ne fut pas présent pour Miller le déduit de la façon dont Lacan l’aborde à
écouter le silence et laissa tomber le vivant suspendu partir de l’insigne, peut seulement être atteinte par
entre la vie et la mort, suspendu entre le cri et l’interprétation analytique, si nous prenons en
l’appel. compte que cette identification, et seulement celle-
On peut après-coup déduire de la fin de l’expérience là, n’est pas une identification signifiante
analytique la logique qui agit sur l’interprétation (S2) représentant le sujet pour un autre signifiant.
et qui atteint l’identification fondamentale du sujet Tout au long d’une cure et dans les multiples
(S1), ainsi que la raison pour laquelle elle est interprétations de l’analyse, il n’y aura aucun trait,
conclusive pour le sujet, et pourquoi il est aucune similitude, aucune représentation qui
impossible d’aller plus loin. permette de percevoir qu’à un moment déterminé, le
Si l’image signifiante du tableau «Le cri» signifiant-maître (S1) surgit de la production de la
représentait le sujet pour un autre signifiant (S1-S2) chaîne signifiante de l’analysant. Et l’analyste est le
de la chaîne signifiante dans l’Autre où se loge premier surpris de son interprétation. 13
l’interprétation, le signifiant de l’analyste – «la Et c’est là, là précisément, que le sujet se prend pour
version en noir et blanc» – produit la rencontre du Un-tout-seul.

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Pour conclure

Au moment où je finis d’écrire ce texte, j’ai jeté un


dernier regard aux quelques livres sur l’œuvre de
Munch qui m’ont accompagnée toutes ces années,
avant de les remettre sur les étagères de ma
bibliothèque. L’un d’eux, récemment publié en Italie
à l’occasion d’une exposition rétrospective de
l’artiste, qui a beaucoup voyagé en Europe, porte en
couverture, évidemment, le tableau du «Cri». 14
Parfaitement encadré, occupant les pages centrales
de la revue, la toile de Munch de 1893, avec ses
couleurs stridentes, resplendit de tous ses feux. À
gauche, dans un petit cadre, comme extrait du centre
même du tableau, se trouve une petite reproduction
de la xylographie du «Cri» de 1895, en noir et blanc.
Si Munch pensait que le commerce dévaste l’art
moderne, – On ne peint pas par désir de peindre –
pourquoi existe-t-il plus de cinquante versions du
même tableau ? Je laisse les spécialistes de l’art faire
leur interprétation.
Mes livres sur Munch et ma propre version du «Cri»
sont déjà dans la bibliothèque, avec les autres livres.
1. MUTHESIUS A., Edvard Munch (1863-1944), Cuadros sobre la vida y la
muerte, Benedikt Taschen, 1944, Alemania, p. 53 (Traduction de Felix
Treumund).
2. Ibid, p. 28.
3. LACAN J., Le Séminaire Livre XII, Problèmes cruciaux pour la
psychanalyse» (1965-66), inédit.
4. D’ANGELO L., «E friso de la vida», Freudiana n°21, p. 43.
5. D’ANGELO L., «La fenêtre sur le réel», La passe et le réel. Témoignages
imprévus sur la fin de l’analyse, Le Paon, Agalma, Paris, 1988, p. 37.
6. MILLER J.-A., Los signos del goce. Los cursos psicoanaliticos de Jacques-
Alain Miller, Buenos Aires, Paid6s, 1998, p. 147.
7. MILLER J.-A., «L’orientation lacanienne – Les six paradigmes de la
jouissance», La Cause freudienne n°43, Paris, Seuil, 1999, pp. 7-29.
8. Ibid
9 LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la
psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, pp. 94 – 100.
10. D’ANGELO L., «El friso de la vida», op. cit., pp. 49 et suivantes.
11. MILLER J.-A., Los signos del goce. Los cursos psicoanaliticos de
Jacques-Alain Miller, Buenos Aires, Paid6s, 1998, p. 147.
12. Ibid, p. 34.
13. Ibid., p. 149.
14. DI STEFANO E., Munch, Giunti Gruppo Éditoriale, Dossier Art no 96,
Firenze, 1999, pp. 20-21.

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Vacillement des semblants


Le semblant nu recrutement des analystes qui croiraient en
Catherine Bonningue l’inconscient» (pour se recruter), et qui «ne se
recrutent pas que de semblants d’y croire». Dans la
C’est par le semblant que nous aborderons le thème psychanalyse, le semblant «y est nu à tel point que
du réel, auquel nous avons affaire dans la clinique tremblent les semblants dont subsistent religion,
psychanalytique. Ces deux termes de semblant et de magie, piété, tout ce qui se dissimule de l’économie
réel sont en effet couplés, je dirai, dans un de la jouissance. Seule la psychanalyse ouvre ce qui
mouvement d’éclipse : il faut que le semblant fonde cette économie dans l’intolérable : c’est la
vacille, que le semblant tremble, pour que le réel jouissance que je dis.» 3
apparaisse. L’acte analytique fait horreur, il ne supporte pas le
Rembrandt l’a illustré pour nous : une sentence semblant. C’est à une psychanalyse qui ne se rallie
valant comme réelle annonce la fin prochaine d’un pas au semblant que Lacan nous convie.
règne tout entier basé sur les semblants du pouvoir. Il ne s’agit pas dans la psychanalyse que le
psychanalyste croit à ce qu’il fait, mais qu’il croit en
REPÉRAGES THÉORIQUES l’inconscient, un inconscient qui n’est pas de
semblant. L’inconscient freudien est réel. 4
L’époque où tout ne serait que semblant
Le réel l’emporte sur le vrai
Il y a quelques années, Jacques-Alain Miller pouvait
dire que notre époque, celle de l’Autre qui n’existe Cette formulation de «vacillation des semblants»
pas, voyait «s’inscrire à son horizon – à son horizon, obéit à la conception de la dichotomie du réel et du
et non sur le mur – la sentence que tout n’est que semblant du dernier enseignement de Lacan. 5 C’est
semblant» 1 C’est une époque, poursuit-il, celle qui alors le réel qui domine le semblant. Le réel n’est
sera «l’époque lacanienne de la psychanalyse», où le plus abordé dans cet enseignement comme «une
sens du réel est devenu une question. Ce monde des donne de départ qui serait passée au signifiant,
semblants, issu du discours de la science, «a pris le signifiantisée». 6 Le réel domine le semblant,
tour de détruire la fixion du réel». Et c’est «entre l’emporte sur le vrai. C’est ce qui, me semble-t-il,
semblant et réel qu’est le lieu de la psychanalyse», doit nous guider, nous orienter dans notre pratique.
dans cette nouvelle époque. Entendons peut-être que Si le discours analytique, comme les autres discours,
c’est à la psychanalyse de maintenir le «Mené, se supporte du semblant, si c’est la vérité qui est
Mené, Tekél, Upharsin», «Compté, compté, pesé, appelée, c’est le réel qui répond. «Ce que serre
divisé» du livre de Daniel. Lacan dans son dernier enseignement, c’est que là
Que l’Autre ne soit qu’un semblant est aussi ce qui même où l’analysant cherche le vrai, l’algorithme le
nous pousse à l’échange, au débat, à converser sur conduit à trouver le réel, et que la déception du vrai
nos concepts, sur notre clinique pour en vérifier la est corrélative d’un accès au réel où, à vrai dire,
pertinence. c’est moins qu’il trouve le réel que le réel le trouve,
le rattrape.» 7 C’est cette structure-là qu’il s’agit de
L’inconscient est réel mettre en place. Ce qui se soutient du transfert, de
l’artefact du sujet supposé savoir.
De quel réel s’agit-il dans la psychanalyse ? Quel
réel y est en jeu ? Ne perdons pas de vue que c’est Marques de parole et marge du sujet
avant tout celui de la formation des analystes, où il
s’agit de «trouver un accord entre le réel en jeu dans Dans le deuxième extrait de L’orientation
la formation et les semblants qui l’appareillent», lacanienne du volume préparatoire à ces Journées 8,
Lacan ayant tenté «d’en desserrer les semblants». 2 le thème du semblant et du réel est abordé à partir de
Et ce réel en jeu dans la formation n’est-il pas le la marque de parole, des marques de parole dont le
même que celui qui est en jeu dans une cure ? sujet analysant vient entretenir l’analyste. Nous
Ce n’est pas par hasard que l’on trouve, dans la dégagerons ci-dessous l’essence de ce que nous
même page du «Discours à l’EFP», une définition de enseigne J.-A Miller dans ces pages.
l’acte analytique qui «serait celui qui ne supporte Dans le discours du maître, discours de départ du
pas le semblant» et le projet d’un nouveau «mode de sujet qui arrive chez l’analyste, «cette marque de
parole, S1, a la faculté d’absorber le sujet, S». Dans

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le discours du maître, le S1est en place d’agent du est inclus dans l’association libre même, c’en est
discours. Le sujet alors «ne se distingue plus de sa «l’effet-socratique».
marque, la marque prend le dessus sur le sujet». Mais qu’est-ce qui ébranle les semblants
À l’opposé, le discours analytique, par son appareil identificatoires du sujet si ce n’est les S1produits du
de semblant, permet au sujet de «recracher cette discours analytique ? Le S1produit du discours
marque qui l’avait absorbé», lui, le sujet. Cette analytique fait figure de réel – même si ce n’est
opération est rendue possible par la marge que peut qu’un faux réel. Ainsi, le réel ne se situe à aucune
prendre le sujet conçu comme ensemble vide par des places du discours. Le discours, même le
rapport à cette marque. discours analytique, est «un appareil de semblants
fait pour éviter le réel».
Un inconscient fait pour jouir Notons enfin qu’il y a toujours un arbitraire de ce
signifiant-maître : pourquoi celui-là plutôt qu’un
Tout comme le discours du maître, le discours de autre ?
l’inconscient est gouverné par un semblant, un
signifiant-maître ou un ensemble de signifiants- CLINIQUE MISE EN SÉRIE
maîtres. Dans le discours du maître, «le sujet trouve
une identification dans l’Autre». Toujours un Je prendrai maintenant quelques exemples cliniques
signifiant-maître le croche. Ce S1 «est extime et en de sujets féminins que je peux situer d’un point à
même temps branché sur l’intimité du sujet». Mais l’autre du discours du maître et du discours de
ce S1est au fond aussi réceptif. Ce signifiant-maître l’analyste, sujets féminins dont on connaît l’affinité
est prélevé sur le particulier de la famille mais aussi spéciale avec les semblants.
sur l’universel du social. «Entre avec lui dans
l’intimité du sujet les rumeurs du monde.» C’est Trajet d’un signifiant-maître
pourquoi l’inconscient est un discours et non de
l’Un-tout-seul. Melle A. demande un entretien avec un analyste sur
C’est un inconscient fait pour jouir qui nous est là le conseil d’une amie. Elle se demande si elle veut
présenté. Même si l’inconscient est un travailleur – il réellement faire une analyse. Elle donne, malgré
rêve –, même si l’inconscient commande – c’est sa elle, dans cet entretien, les coordonnées, le secret
face de surmoi, il répète, c’est l’action compulsive d’un signifiant-maître qui gouverne son existence
mise en évidence par Freud –, même si l’inconscient depuis la petite enfance. Lorsqu’elle était petite fille,
est vérité – il révèle dans le lapsus –, l’inconscient son père se livrait à un rituel – peu commun – qui
est avant tout producteur de jouissance. Il travaille consistait, au moment du coucher, à aller soulever
pour la production d’un plus-de-jouir, il révèle la les couvertures de son lit ainsi que sa chemise de
vérité pour le plus-de-jouir, il commande aussi pour nuit, pour tendrement la congratuler d’un baiser sur
la jouissance. le ventre. Ce geste était accompagné d’une parole :
«Qu’est-ce qu’il a celui là ?» Bientôt gênée par cette
Sujet désidentifié conduite paraissant de plus en plus étrange à
l’enfant, de plus en plus perplexe face à cette phrase
Si le sujet en fin d’analyse est censé sortir de son énigmatique, après avoir tenté de détourner le
absorption dans S1, que le sujet le produit, il devient problème en portant des pyjamas plutôt que des
alors un sujet «désidentifié» et non pas non-identifié. chemises de nuit, elle finit par oser lui fermer la
Bien au contraire, «l’identification du sujet à porte de sa chambre. Peu de temps après, elle crut
l’universel du signifiant-maître est le point de départ surprendre le regard espion de son père par le
requis pour qu’il y ait analyse, prise dans le discours carreau qui donnait dans les WC, son père
de l’inconscient». Au fond, le sujet en fin d’analyse l’observant lorsqu’elle prenait sa douche. Là encore,
ne se sépare pas absolument de ce signifiant-maître. sans rien dire, elle déjoua cette manœuvre en prenant
Le sujet a fait l’expérience de son manque-à-être, de sa douche plus tard, après le départ de son père au
ce qu’il est comme S. Le sujet met en question. bureau. Elle évoque le jour où, sortant de la maison,
C’est ainsi que J.-A. Miller nous propose de définir habillée pour aller au collège, son père lui mit la
l’enjeu d’une psychanalyse, comme «la mise en main sur le ventre, la congratulant d’un «Qu’est-ce
question des identifications». L’analyste n’acquiesce qu’il a celui-là ?» – «Pourquoi me dit-il cela ? se
pas aux identifications de l’analysant. C’est ainsi demandait-elle, je ne suis pas malade, je n’ai pas mal
que le semblant identificatoire peut vaciller, ne plus au ventre.»
rester à sa place. Cet ébranlement des identifications On peut suivre le trajet de ce signifiant-maître, de
cette marque de parole chez ce sujet. À quinze ans et

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demi, elle tombe enceinte d’un garçon dont elle était l’avance qu’en lui demandant, elle l’aurait,
très amoureuse, et se fait avorter par défi envers ses commente la jeune femme –, à l’occasion d’une
parents. Elle en parle aujourd’hui, soit dix ans plus sieste qu’elles avaient coutume de faire ensemble,
tard, comme d’un enfant qu’elle a tué. Elle lui avait lui pratiqua l’opération à l’aide de petits jouets
attribué un sexe et un prénom ; ce prénom d’infirmière. C’est le premier souvenir honteux
l’accompagne encore dans le nom du parfum qu’elle qu’elle retrouve, ladite opération ayant laissé sa
utilise. Cet enfant n’est pas mort pour elle, il habite trace d’une jouissance teintée de déplaisir. Le sujet
toujours ce ventre : voilà ce qu’il a, celui-là. associe à ce souvenir, à très juste titre, un autre : elle
Mais c’est dans le rapport amoureux que l’on a environ neuf ans, elle regarde un film à la
retrouve les effets de cette petite phrase : «Qu’est-ce télévision où une femme se dénude répondant aux
qu’il a celui-là ?» Ce que le sujet méconnaît, bien ordres d’hommes matérialisés par des voix off. C’est
sûr. Elle se demande pourquoi elle répète le même son deuxième souvenir honteux, ayant éprouvé la
type d’échec avec une série d’hommes. Elle tombe même jouissance, toujours teintée de déplaisir.
amoureuse d’un homme qui ne présente pas à ses Comme elle l’évoque dans l’amorce d’une analyse,
yeux de faille particulière. Et, irrémédiablement, au la phrase «Les garçons ont un petit robinet» ouvre la
bout de quelques semaines, de quelques mois, cet voie à d’autres phrases qui viennent parasiter la vie
homme qui auparavant n’allait pas si mal que ça du sujet de leur caractère surmoïque. Citons cette
sombre… Il sombre dans l’alcoolisme, le chômage, petite phrase anodine d’une amie qui, répondant au
la folie, la dépression… Et elle se met à le soigner, à discours logorrhéique du sujet sur ses déboires avec
tenter de le guérir, à tenter de le sortir de là, avant les hommes, lui lance : «Tu es peut-être lesbienne».
que d’en changer. Ce qu’elle ne voit pas, c’est qu’en Elle reprend : «Suis-je lesbienne ?» Elle est alors
tant que sujet, elle a dis paru sous le signifiant- parasitée par cette phrase, ce qu’elle associe au
maître qu’est devenu pour elle le «Qu’est-ce qu’il a souvenir de la tante. Cette vacillation identificatoire
celui-là ?» Elle est ce «Qu’est-ce qu’il a celui-là ?», ouvre pour elle le gouffre d’une angoisse
ou plus exactement elle l’agit. Son dernier ami lui a insoutenable. Il y a en quelque sorte pour ce sujet
dit qu’elle avait l’art de mettre le doigt sur les une démultiplication de marques de parole qui lui
problèmes. Elle se consacre actuellement à le viennent de l’Autre à partir d’une plus importante
soigner, lui a fait entreprendre une cure de portant sur le signifiant phallique.
désintoxication, le surveille pour qu’il ne boive pas ;
elle est l’alliée du thérapeute, veut le faire soigner Identifiée au phallus
par des psychiatres, etc.
Ce sujet préfère pour l’instant le discours du maître Mme C., elle, est identifiée au signifiant phallique.
au discours analytique : être au service du signifiant- Le travail analytique qu’elle poursuit depuis
maître qui l’a absorbé. plusieurs années lui permet de trouver la marge du
sujet quant à ce signifiant-maître, mais sans la
S1 démultipliés décoller d’une position de «n’être pas sans l’avoir».
Elle n’est plus dans un rapport à l’homme-
Melle B. vient aussi tenter de commencer une Pinocchio, nom de jouissance dont je l’avais
analyse sur le conseil d’une amie. Elle parle épinglée 9 ; elle a pu substituer à ce choix d’objet un
beaucoup de ses problèmes et l’amitié a ses limites. autre, qui la réconcilie avec une position plus
L’amie lui indique le chemin où la parole trouvera féminine, mais son être-femme la précipite dans un
son efficace. Elle hésite entre le traitement projet d’être mère, ce un peu sur le tard. Son choix
médicamenteux, d’antidépresseurs, et l’analyse. Ce d’objet se porte maintenant sur un homme qui veut
qui nous intéressera ici, c’est encore une fois une bien la faire mère et lui donner le phallus tant désiré.
parole marquante, d’une mère cette fois, et venant Elle est passée d’un avoir le phallus sous la forme de
comme réponse à une question du sujet enfant. La l’homme à le recevoir de l’homme qu’elle aime.
petite fille demande à sa mère : «Comment les Mais cet enfant qu’elle espère, tel qu’elle en parle en
garçons font-ils pipi ?» Et la mère de répondre : «Ils analyse, garde tous les traits de l’homme-Pinocchio,
ont un petit robinet.» C’est ce qu’elle a fait de cette soit d’une petite marionnette qu’elle se fabrique au
phrase au fond innocente de la mère qui lui fait dire service de sa jouissance.
maintenant qu’elle aurait mieux fait de ne pas lui
dire cela. Elle se mit à tanner une tante (en fait une Déploiement d’un semblant
grand-tante), lui demandant de lui faire une
opération pour qu’elle ait un robinet comme les Melle D. me paraît être à un tournant crucial de
garçons. Et la tante, qui lui passait tout – elle savait à l’analyse dans laquelle elle est engagée depuis

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quelques années. Elle vient de rompre avec l’homme demande adressée à l’analyste : quelque chose fait
qui était l’objet d’une passion tumultueuse, passion intrusion dans la vie du sujet d’une manière
qui fut d’ailleurs l’occasion de sa demande inattendue et péremptoire. Freud avait appelé cela
d’analyse. Elle a en fait déployé pendant tout ce laps trauma. Il l’avait appelé trauma sexuel, en indiquant
de temps les rapports d’un signifiant aux signifiés – par ce terme cette zone où, pour tout un chacun, le
définition même du semblant –, elle a déployé son sujet manque, d’une façon ou d’une autre, de
semblant, en assurant du même coup sa part de maîtrise. Le sexe, l’Autre et la jouissance, étant
«dégonfle» attenante. Ce n’était pas un homme, toujours pour le sujet du domaine d’un ailleurs,
c’était L’homme, incluant les traits du père, de la ailleurs dont Lacan nous a appris qu’il s’articule
mère, du grand-père, bref, de toute la constellation «comme un discours (l’inconscient est le discours de
familiale qui a présidé à sa naissance, qui était l’Autre)» 1 composé d’éléments hétérogènes et qui
l’objet de sa passion. rend évident pour le sujet qu’il reste toujours un
Elle ponctue ce changement fondamental de position étranger chez lui.
– qui s’accompagne d’un réel travail d’analyse – Le deuxième niveau est celui de la rencontre avec
d’une question naïve, naïve en apparence, posée à l’analyste. L’analyste aussi est tissé de la même
l’analyste «Je me demande maintenant dans quelle étoffe que ce qui pousse le patient à venir se
mesure vous me protégiez pendant tout ce temps- plaindre : si l’analyste est à la hauteur de sa fonction,
là». Elle évoque là ce qu’elle a pu rejouer à un degré il est lui aussi un trauma. Mais un trauma qui n’est
moindre d’un drame qui a coûté la vie à sa grand- pas seulement intrusif, parce que le patient, si tout se
mère. Je lui ai répondu sur ce point. Mais au-delà il passe selon la structure, va l’inclure, non seulement
s’agit bien sûr pour elle de dégager la dimension comme un élément de son inconscient, mais comme
éthique, non seulement de l’analyse, mais de cet élément particulier qui se fait boîte aux lettres
l’inconscient même, tel que le définissait J.-A. pour le sujet de l’inconscient.
Miller, de n’être pas ontique mais éthique. C’est Lacan, dans sa pratique, dans cette pratique
bien que «l’inconscient freudien est l’inconscient- analytique dont il pouvait mettre en valeur l’aspect
sujet qui se réalise dans une cure» que pointe ce quasi bureaucratique, avait réussi à incarner une
sujet. sorte de mutation du trauma en force tranquille. Il
avait réussi, ne se fiant qu’à son rapport à la cause
1. MILLER J.-A., «L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique.
Introduction», La Cause freudienne n°35, Paris, 1997, pp. 7-14. analytique et au style qui lui était propre, à faire de
2 MILLER J.-A., Politique lacanienne 1997-98, à paraître. chaque séance une rencontre, une rencontre orientée
3 LACAN J., «Discours à l’EFP», Scilicet n°2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 29.
4 Cf. MILLER J.-A., «Les us du laps», notamment «La nouvelle alliance par le réel. Sans l’imiter, il est impératif que chaque
conceptuelle de l’inconscient et du temps dans l’inconscient freudien», La analyste fasse comme lui.
Cause freudienne n°45, Paris, 2000, pp. 7-16.
5. Cf. MILLER J.-A., L’orientation lacanienne III, 1 (1998-99), notamment la Le troisième niveau est celui de l’effet de la parole,
deuxième leçon publiée à Nice (Revue Section clinique) sous le titre «Le de l’intervention, de l’interprétation de l’analyste.
nouvel algorithme du réel et du semblant».
6. Cf., aussi sur ce thème de la signifiantisation «Les six paradigmes de la Cette parole est une parole qui a un statut différent
jouissance», La Cause freudienne n°43, en particulier le paradigme 2, pp. 7-29. de tout autre usage du verbiage : parce que cette
7. MILLER «L’éthiquette de la psychanalyse», Rivages n°6, Bulletin de
l’ACF-Estérel-Côte d’azur, 2000, pp. 5-16. parole fait acte. C’est une parole qui est faite de
8. Les paragraphes qui suivent (jusqu’à la partie clinique) tentent de tirer mots ou même de silence, voire de bruit ou de coups
enseignement de l’apport de J.-A. Miller dans cette leçon du 2 février 2000, à
paraître dans La Cause freudienne. de pied. Ce qui importe, c’est qu’elle ne demande
9. BONNINGUE C. «La femme au Pinocchio», L’essai, n°3, publié par le rien. Mais elle tranche. Après, pour le sujet, ce n’est
Département de Psychanalyse de Paris VIII, 2000, pp. 123-126.
pas comme avant. Par cette parole, par les éléments
qui font intrusion et qui sont repris par le sujet, le
Le réel, entre inclusion et intrusion trauma, le symptôme, non seulement se constituent
Antonio di Ciaccia en histoire, mais subjectivés, constituent la base
même de la réalisation du destin du sujet.
La psychanalyse a à faire avec le réel. Pour être plus
précis, l’expérience de chacun qui s’offre au Conjonction du symbolique et du réel
dispositif analytique a à faire avec le réel. Et on
pourrait ajouter : à tous les niveaux. Comme le fait remarquer Jacques-Alain Miller,
Lacan a réservé deux lieux précis pour la
La rencontre avec le trauma conjonction du symbolique et du réel. Deux
conjonctions exceptionnelles, qui intéressent toutes
Le premier niveau est celui qui est à l’origine même les deux l’expérience analytique : si la deuxième
– certes non de la psychanalyse – mais de la concerne le temps, la première concerne exactement
la position de l’analyste. C’est à partir de son

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«abstention», de «son refus de répondre» 2, que prend tout son ressort à partir de l’écriture sur la
l’analyste va incarner une dimension particulière de muraille qui illumine la scène. C’est le point
l’interlocution : non pas la dimension discursive du d’angoisse, mais c’est aussi le point de lumière.
symbolique, mais la dimension du réel du Comme C. Bonningue l’a rappelé dans son texte de
symbolique, de cette dimension par quoi le symbole présentation en commentant le tableau de
comporte le meurtre de la Chose. C’est pour cela Rembrandt, Lacan reprend plusieurs fois l’écriture
que J.-A. Miller peut dire que l’analyste, «tout en biblique tracée sur la muraille, en déplaçant chaque
étant situé […] dans, ce qui pour Lacan, […] est la fois le point de perspective.
communication symbolique, se soutient de s’en
soustraire, incarnant par là […] en lui-même le
meurtre de la Chose» 3. Et il indique que dans les
D’abord Lacan, dans le chapitre «Le rêve de
développements ultérieurs, Lacan pourra donner des
l’injection faite à Irma» du Séminaire II, met en
indications sur les affinités de l’analyste avec le réel,
parallèle l’écrit biblique avec l’horrible découverte,
jusqu’à dire que l’analyste est une figure du réel.
celle de la chair au fond de la gorge d’Irma, d’où
Nous avons donc un réel qui fait intrusion, trauma,
cette chair sort, chair souffrante, quelque chose
symptôme. Nous avons un réel qui peut être inclus
d’informe qui provoque l’angoisse : «Vision
dans un dispositif symbolique qui se révèle plus ou
d’angoisse», nous dit Lacan, «identification
moins adéquat. Mais, de toute façon, pour que le réel
d’angoisse, dernière révélation du tu es ceci » 6. Ici
puisse entrer dans le monde de l’homme, il faut qu’il
Lacan fait équivaloir l’écriture sur la muraille à la
soit habillé en symbolique : un cataclysme naturel ne
Chose que le sujet est : le sujet n’est rien d’autre que
pourra jamais être rien d’autre qu’un cataclysme
cette Chose horrible.
naturel, s’il n’est pas doublé d’une signification qui
Deuxième perspective : Lacan, un peu plus loin,
lui permette d’atteindre le monde de l’homme.
reprend l’écriture biblique pour la mettre en parallèle
En d’autres termes, pour que l’évitement animal du
avec la formule de la triméthylamine. Lacan
danger prenne la forme de l’angoisse, il faut que le
commente : «Le rêve, qui a culminé une première
réel y apparaisse non pas dans un hypothétique état
fois […] sur l’image horrifique que j’ai dite, culmine
naturel, mais chargé de signification et commandé
la seconde fois à la fin dans une formule écrite, avec
par une volonté de jouissance : la méchanceté des
son côté Mané, Thécel, Pharès, sur la muraille […].
hommes ou la volonté divine font l’affaire, mais
Tel un oracle, la formule ne donne aucune réponse à
aussi, comme le rappelait J.-A. Miller dans le texte
quoi que ce soit. Mais la façon même dont elle
qui introduit à ces Journées, «la Fortune» 4 fait
s’énonce, son caractère énigmatique, hermétique, est
l’affaire, cette figure capricieuse et féminine, avec
bien la réponse à la question du sens du rêve. On
laquelle il convient de se comporter comme un jeune
peut la calquer sur la formule islamique – Il n’y a
impétueux – nous apprend Machiavel dans le
d’autre Dieu que Dieu. Il n’y a d’autre mot, d’autre
chapitre XXV du Prince – parce qu’elle est femme –
solution à votre problème, que le mot» 7.
donna 5– et donc il faut la battre, parce qu’elle est
Il me semble qu’ici, on peut entendre que si d’un
femme et qu’elle aime les jeunes.
côté le mot inclut la solution du problème, de l’autre
Le tableau de Rembrandt côté Lacan anticipe que le mot porte en soi
l’intrusion de ce réel qui angoisse, comme Balthazar
A relire le passage de J.-A. Miller sur la présentation est angoissé par l’écriture biblique sur la muraille.
de ces Journées, je me suis trouvé interrogé par le Ainsi Lacan, en quelques pages, passe du réel de la
tableau de Rembrandt que Catherine Bonningue a Chose au symbolique qui inclut cette Chose. Il y a
bien voulu, pour notre plaisir, mettre à l’affiche de là, à mon sens, d’une part une anticipation de ce que
ces Journées. Voilà une magnifique représentation Lacan développera beaucoup plus tard entre la
picturale de ce que, dans son cours, J.-A. Miller Chose, le réel et la jouissance, et, d’autre part, l’idée
rappelle : que le réel inclus dans le symbolique que cette Chose est étroitement liée au signifiant, en
s’appelle l’angoisse. étant cette Chose, pour le dire avec Lacan, «ce qui,
Rembrandt y reproduit le roi Balthazar et sa cour qui du réel […] pâtit du signifiant» 8.
se tournent vers la main qui écrit sur la muraille. La Cette conjonction entre réel et signifiant, Lacan la
main apparaît au moment du sacrilège lorsque le roi reprend à la fin du Séminaire II où il rappelle que
Balthazar jouit, avec sa cour, d’honorer les idoles «depuis toujours, l’homme a cherché à conjoindre le
avec les vases sacrés ravis par Nabuchodonosor au réel et le jeu de symboles. Il a écrit des choses sur
temple de Jérusalem. L’art du contre-jour où les murs, dit-il, il a même imaginé que des choses,
Rembrandt a su être à la hauteur d’un Caravage, Mané, Thécel, Pharès, s’écrivaient toutes seules sur

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les murs» 9. En fait il s’agit de quelque chose qui «a d’un mur, parce que «là où on a le devoir
à se faire reconnaître» 10, quelque chose qui reste d’interpréter», ça sera la parole où ne se lit pas «ce
suspendu, refoulé, nous enseigne Freud. qu’elle dit». 18
Refoulement, rappelle Lacan, qui est toujours là, qui Pour lire, il faut y reconnaître que le réel, qui fait
insiste dans les combinaisons symboliques «et intrusion, entre dans le monde de l’homme avec une
demande à être» 11. Or, dans cette conjonction entre signification à déchiffrer et avec un sens qui est
réel et signifiant apparaît déjà, me semble-t-il, ce jouissance.
que Jacques-Alain Miller nous a appris à reconnaître
dans le dernier enseignement de Lacan sous les
termes d’«alliance de la jouissance et de la vérité»12.
Je lirai, toujours dans cette perspective, une autre
récurrence du passage du prophète Daniel chez Revenons au tableau de Rembrandt.
Lacan. Dans «La logique du fantasme», Lacan L’horreur est bien présente. L’écriture aussi. Mais
s’interroge sur la répétition du terme Mené 13 écrit qu’avait écrit Rembrandt sur le tableau ? Rien n’est
sur le mur. Mené, que Daniel interprète par plus inquiétant qu’une écriture qui vous concerne
«compter» 14. Lacan commente que la fonction mais qui vous reste opaque. C’est une écriture qui
même de compter découle d’un manque premier : indique la présence d’un quod d’autant plus
«La marque se répète. Mais pour que la marque angoissant que le quid reste énigmatique. «La
engendre la répétition, il faut que la marque s’efface présence réelle n’est jamais si forte, si insistante, que
au niveau de ce qu’elle a marqué» 15. La marque et lorsqu’il y a éclipse du symbolique et de
le manque sont donc articulés à la logique du l’imaginaire» 19, rappelait à Angers J.-A. Miller.
signifiant. Comme le dit Jacques-Alain Miller : Pour produire l’effet, Rembrandt n’écrit pas
«Manque et marque, c’est comme être et normalement l’écriture biblique sur la muraille.
signification : ce n’est qu’à barrer tout ce qu’il est Vous pouvez reconnaître sur le tableau du peintre les
que le signifiant peut signifier son être» 16. lettres en hébreu. Mais, normalement, vous n’arrivez
pas à lire mené, mené, teqél, u-farsin. Qu’est-ce que
L’écrit sur la muraille et la fonction de l’analyste Rembrandt avait donc écrit ? En fait, Rembrandt, qui
avait sa maison dans le quartier juif, dans un milieu
Il y a encore au moins une autre perspective dans
composé de calvinistes – qui sont, à la différence des
l’enseignement de Lacan. En effet, Lacan reprend ce
catholiques, des lecteurs de la Bible – met en
passage du prophète Daniel dans «La psychanalyse
peinture un cryptogramme 20. C’est un détail, mais
et son enseignement» : il ne s’agit pas de la Chose,
un détail qui met en valeur ceci : pour que
ou de son rapport au signifiant. Mais il s’agit de
l’interprète puisse donner sens à l’écriture, il faut
l’analyste lui-même et de sa fonction. Je le cite :
avant tout qu’il la lise en la déchiffrant.
«Quelqu’un devant qui se répète toujours à point
Revenons au texte biblique. Il est écrit : «les doigts
nommé sur la muraille le phénomène de l’inscription
d’une main d’homme tracèrent une écriture»
des mots «Mané, Thécel, Pharès», fussent-ils tracés
(Daniel, 5, 5) 21. Le texte biblique ne dit pas quelle
en caractères cunéiformes, ne peut indéfiniment n’y
écriture. Et le roi Balthazar demande qu’on lui lise
voir que festons et astragales. Même s’il le lit
ces graffiti et qu’on les lui interprète. Mais voilà, les
comme on lit dans le marc de café, ce qu’il lira ne
Chaldéens n’arrivent point à interpréter parce qu’ils
sera jamais si bête, pourvu qu’il lise, fût-ce comme
n’arrivent point à lire. Avant tout, il faut pouvoir
M. Jourdain sans savoir ce que c’est que lire» 17.
lire. Armé non pas d’un savoir supposé, mais du
L’analyste pourrait donc, bon gré mal gré, jouer le
savoir d’Elohim, Daniel va déchiffrer, puis il lira et
rôle de l’analyste gentilhomme, mais de toute façon,
il interprétera. Vous connaissez la suite : alors que
il ne pourra pas prétendre que ce ne sont que festons,
Balthazar se montra plein d’angoisse devant des
que ce ne sont qu’astragales, pour le dire à la mode
graffiti qui le concernaient, il se montra plein de
de Nicolas Boileau. Il s’agit donc de lire, avant
gratitude envers Daniel qui venait lui apprendre son
d’interpréter. Il s’agit de déchiffrer.
destin : la mort allait le frapper la nuit même de la
Dans le récit biblique, les Chaldéens, qui étaient les
main des Perses.
interprètes diplômés du temps, n’arrivaient pas à
Rembrandt présente donc, dans son tableau,
interpréter, parce qu’ils n’arrivaient pas à lire, parce
l’écriture sur la muraille comme un cryptogramme.
qu’ils n’arrivaient pas à déchiffrer ce qui, pourtant,
Il s’agit d’un cryptogramme qui d’un côté est facile
était patent comme écriture.
parce que, pour le lire, il suffit de ne pas le lire de
L’écriture, c’est ce qui permet le dégagement de
droite à gauche comme il se devrait, mais le lire en
l’interprétation ; bien sûr, nous n’avons pas besoin

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partant de la droite, de haut en bas. D’un autre côté, 1. LACAN J., «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la
psychose», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 549.
en revanche, il s’agit d’un cryptogramme qui ouvre à 2. LACAN J., «Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse»,
un horizon complexe parce que les lettres qui sont à Écrits, op. cit., p. 309.
3. MILLER J.-A., L’orientation lacanienne, «L’expérience du réel dans la cure
lire dans la séquence indiquée par un rabbi inconnu, analytique» (1998-99), inédit. Enseignement prononcé dans le cadre du
comme le rappelle Abraham Aboulafia au XIIIe Département de Psychanalyse de Paris VIII, leçon du 13 janvier 1999.
4. MILLER J.-A., L’orientation lacanienne,» Les us du laps» (19992000),
siècle, ouvrent à la dimension du Midrash et de la inédit. Enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse
Cabale 22. de Paris VIII, leçon du 26 janvier 2000.
5. MACHIAVELLI N., Il Principe (1513), Milano, Mondadori, 1994, p. 113.
6. LACAN J., Le Séminaire, Livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans
La méprise du sujet supposé savoir 23 la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, p. 186.
7. Ibid., p. 190.
8. LACAN J., Le Séminaire, Livre VIL L’éthique de la psychanalyse, Paris,
Il me semble que la référence de Lacan au prophète Seuil, 1986, p. 142.
9. LACAN J., Le Séminaire, Livre II, op. cit., p. 346.
Daniel est une figure du réel et illustre bien 10.. Ibid., p. 354.
l’analyste face au réel. Avec une différence de taille 11. Ibid.
12. MILLER J.-A., L’orientation lacanienne, «La nature des semblants»
dont Lacan parle dans «La méprise du sujet supposé (1991-92), inédit. Enseignement prononcé dans le cadre du Département de
savoir», un autre texte où il reprend l’écriture sur la Psychanalyse de Paris VIII, leçons des 25 mars et 1"avril 1992.
13. Dans le texte araméen, est écrit : mené mené téqél uparsin. Dans la version
muraille. Alors que Daniel se supporte du nom grecque des Septante et dans la Vulgate, les termes – trois et non quatre – sont :
d’Elohim, l’analyste ne se supporte que de la mené teqél phares. Ces mots indiquent les noms de trois monnaies : une mine,
une shékel et une demi-mine.
structure propre au sujet supposé savoir. Et la 14. «Voici l’interprétation de ces trois mots : mené : Dieu a compté les jours de
structure propre au sujet supposé savoir est la ton royaume et l’a livré ; teqél : tu as été pesé sur la balance et ton poids se
trouve en défaut ; parsin : ton royaume a été divisé et donné aux Mèdes et aux
méprise. Perses» (Daniel, 5, 26-28). Daniel interprète à partir des trois noms de
«La méprise est la forme propre de la prise du savoir monnaies en faisant des jeux de mots. Le dernier terme suggère à la fois la
division et les noms des Perses.
inconscient. […] C’est par excellence la méprise qui 15. LACAN J., Le Séminaire, Livre XIV, «La logique du fantasme», leçon du
couvre la méprise» 24. Il s’agit de la méprise qui 23 novembre 1966, inédit.
16. MILLER J.-A., «Matrice», Ornicar ? n°4, Paris, Lyse, 1975, p. 6.
consiste à croire qu’il y a un sujet à ce savoir qui est 17. LACAN J., «La psychanalyse et son enseignement», Écrits, op. cit., pp.
le savoir inconscient. Pour le dire avec les mots de 455-456.
18. LACAN J., «Postface», Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts
Lacan : «ce que le psychanalyste couvre, parce que fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 252.
lui-même s’en couvre, c’est qu’il puisse se dire 19. MILLER J.-A., «Clôture. Vide et certitude», Le conciliabule d’Angers,
Paris, Agalma, Seuil, 1997, p. 226.
quelque chose, sans qu’aucun sujet le sache» 25. Dès 20. On notera dans le tableau une bizarrerie de Rembrandt : la dernière lettre,
lors, comme le rappelle J.-A. Miller, «le sujet celle que la main est en train d’écrire, au lieu d’être la lettre Nun est la lettre
Zayin.
supposé savoir est un pseudonyme de l’inconscient» 21. Je remercie Liliana Mimas pour son aide.
26 22. Cf. ABULAFIA A., «Seva'Netivot ha-Torah», in AA. VV., Mistica
. ebraica, Einaudi, Torino 1995, p. 395. Trad. française : A. ABOULAFIA,
Daniel peut supporter et faire supporter aux autres le L’épître des sept voies, Paris, 1985. Aboulafia donne trois possibles
poids du réel parce qu’il est doté, non pas d’un combinaisons entre les lettres écrites sur la muraille. La troisième correspond à
celle reprise dans le tableau de Rembrandt.
savoir supposé, mais d’un savoir sûr et certain. Il 23. LACAN J., «La méprise du sujet supposé savoir», Scilicet n°1, Paris, Seuil,
suffit d’ailleurs, pour s’en convaincre, de passer du 1968, pp. 31-41.
24. MILLER J.-A., L’orientation lacanienne, » La nature des semblants»
chapitre 5 au chapitre 2 du Livre de Daniel, où le roi (1991-92), inédit. Enseignement prononcé dans le cadre du Département de
Nabuchodonosor prétend que ses magiciens lui Psychanalyse de Paris VIII, leçon du 4 décembre 1991.
25. LACAN J., «La méprise du sujet supposé savoir», op. cit., p. 38.
délivrent non seulement l’interprétation du rêve, 26. MILLER J.-A., L’orientation lacanienne, «La nature des semblants», op.
mais le rêve lui-même. Daniel seul est en mesure de cit.
27. Cf. à ce propos HAAG E., Wuerzburg, Echter Verlag, 1993.
révéler non seulement l’interprétation, mais aussi le 28. LACAN J., «Discours prononcé par J. Lacan le 6 décembre 1967 à
rêve. Daniel seul est en mesure d’affirmer que «le l’E.F.P.», Scilicet n°213, Paris, Seuil, 1970, p. 29.

rêve est sûr, et certaine l’interprétation» (Daniel, 2,


45) en révélant au roi ces «choses», comme dit le Tout sur mon père et ma mère
texte (Daniel, 2, 23) 27. Hilario Cid Vivas
Le psychanalyste, au contraire, ne se soutient pas
d’un savoir sûr et certain, mais seulement supposé. Ce travail est une réflexion sur un court
Dans la psychanalyse, le semblant y est, mais nu, développement fait par Lacan dans un texte datant
comme le rappelle Lacan : «C’est qu’il y est nu à un de septembre 1974, où il commente la pièce de
tel point que tremblent les semblants dont subsistent Wedekind L’éveil du printemps, en disant du père
religion, magie, piété, tout ce qui se dissimule de qu’il n’a «pas de Nom qui soit son Nom-Propre,
l’économie de la jouissance. Seule la psychanalyse sinon le Nom comme ex-sistence. Soit le semblant
ouvre ce qui fonde cette économie dans par excellence». 1 De plus, il me semble que ce petit
l’intolérable : c’est la jouissance que je dis» 28, texte de Lacan est l’un des piliers du Cours donné

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par Jacques-Alain Miller en 1991-92, sous le titre C’est alors que Monseigneur l’Archevêque de Paris
«De la nature des semblants». prononça cette sentence : «Ces Espagnols ne sont
Tout sur ma mère 2 n’est pas le titre d’un témoignage pas prêts, ils ont confondu liberté et libertinage». Je
d’AE, mais celui d’un film d’Almodovar. C’est dans ne souscris pas à ces propos de Monseigneur
le contexte du post-franquisme que ce réalisateur l’Archevêque. Je prendrai plutôt en compte ce qui
espagnol s’est immédiatement fait connaître. Il est peut arriver quand chute le semblant par excellence :
devenu l’un des représentants les plus notoires de la cela peut avoir une incidence sur la jouissance.
Movida, ce mouvement social apparu à Madrid à la Cela nous ramène à Tout sur ma mère. Les idées
fin des années soixante-dix et au début des années directrices de ce film magnifique de Pedro
quatre-vingt, où se sont trouvé réunies liberté et Almodovar me paraissent identiques à celles du
jouissance, marquant ainsi la chute de la dictature. texte de Lacan qui concerne l’œuvre de Wedekind,
Porter son regard sur ce qui est arrivé en Espagne sur un point précis : le Père est le semblant par
quand elle était maintenue sous la tyrannie de celui excellence, et La femme est une version du Père.
qui s’était posé comme Un, n’est pas une si Manuela, le personnage principal de Tout sur ma
mauvaise perspective pour voir ce qui arrive quand mère, est une infirmière encore très jeune qui, dans
les semblants vacillent. Car une dictature est une les années quatre-vingt, a émigré d’un village
production humaine où les semblants sont, de façon d’Argentine pour venir s’installer en Espagne. Elle
spectaculaire, objets de vénération : drapeaux, se consacre entièrement à son travail et à son rôle de
étendards, décorations, etc. y sont obligatoirement mère. Manuela a un fils âgé de dix-huit ans, dont la
vénérés comme phallus du régime. passion est d’écrire sur sa mère, et sur son énigme,
Le franquisme a particulièrement mis l’accent sur un le père, dont elle lui a seulement dit qu’il était mort
mélange de semblants militaires et de semblants avant sa naissance, sans rien ajouter d’autre.
catholiques, produisant ces figures particulières de Il n’y a peut-être pas pour un être humain
l’homme toujours prêt à mourir pour les valeurs de d’événement plus imprévu que la mort soudaine
la Patrie, et de la femme prête à renoncer à toute d’un fils. En effet, le fils de Manuela meurt dans un
jouissance pour le bien de son mari et de ses enfants. accident le jour même de son dix-huitième
Bref, le franquisme a magnifiquement donné à voir anniversaire. La vie de Manuela se soutenait de ce
ce qu’est l’aspiration de l’Un-Père, à savoir semblant qu’était son rôle de mère. La perte de son
l’appropriation de la jouissance et sa distribution en fils ne fait pas seulement vaciller ce semblant, mais
fonction des semblants propres à son régime. aussi la confronte au réel qui l’avait conduite à fuir
Cependant un événement que le franquisme n’avait de Barcelone vers Madrid, pour s’assagir. C’est ainsi
pas prévu s’est produit, la mort du Général Franco. qu’elle pourra retrouver son histoire. Et son histoire
Alors, les semblants ont vacillé et toute la est réellement lacanienne. Il se trouve que Manuela
construction franquiste s’est écroulée comme un s’était mariée très jeune avec un beau garçon qui
château de cartes. émigra ensuite à Paris, à la recherche d’une vie
meilleure, plus digne et plus libre – c’était l’époque
Chute d’Un-Père de Videla. Manuela devait venir le rejoindre en
Europe quand il aurait trouvé une situation. De
Ce qui est ici intéressant, c’est ce qui se passe Paris, son mari part à Barcelone où il s’installe
lorsque chute l’Un. Le peuple espagnol – en partie, définitivement. Quand Manuela rejoint enfin son
évidemment – libéré de ce Père, a semblé donner bien-aimé, elle se trouve face à un événement
raison à Lacan lorsqu’il formule l’idée que «le sujet imprévu : son mari «s’était fait mettre des seins plus
est heureux», assurant ainsi la jouissance dans la gros que ceux de sa femme» 3. C’est-à-dire qu’elle
gaieté et le divertissement, donnant lieu à ce qu’on a rencontre une femme qui dorénavant s’appellera
appelé la Movida. Ce mouvement, survenu après la Lola la Pionnière. Les concessions que fait une
chute des semblants militaires et catholiques, n’a pas femme, en raison de son amour pour un homme, font
été bien accueilli partout. Alors que j’étais à Paris au que Manuela assume que son homme se soit
début des années quatre-vingt, je me souviens avoir transformé en femme ; elle vit avec elle les années
vu une émission télévisée consacrée aux réactions de folles de l’Espagne post-franquiste. Mais pour
la société espagnole après la chute du franquisme. Manuela, il y a une limite aux concessions, elle ne
Plusieurs personnalités françaises de prestige y peut supporter «La femme comme version du Père».
commentaient un reportage sur le nouveau mode de C’est son point d’horreur et, quand elle se trouve
vie des Espagnols. On montrait des scènes de la enceinte, elle prend la fuite. La mort de son fils et la
télévision espagnôle, où de jeunes présentateurs vacillation consécutive des semblants qui la
menaient leur émission tout en fumant du haschich.

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soutenaient dans son rôle de mère amènent Manuela Tout sur ma mère, c’est qu’il vient du film de
à affronter son point d’horreur et à chercher La Mankiewicz, All about Ève, magnifiquement traduit
femme-Lola, pour lui dire qu’Elle est le père. en espagnol par Eva al desnudo. On peut dire que,
Le personnage de Lola la Pionnière est une pour Freud, la fin d’une analyse est la confrontation
invention tout à fait géniale. C’est une représentation avec «Ève mise à nu».
distillée, épurée, de ce qu’est une femme. Laissons- La chute du signifiant-maître qu’est le Père, peut
la s’exprimer : «J’ai toujours été excessive ! Trop ainsi conduire un sujet dans son analyse jusqu’à ce
grande, trop belle, trop homme, trop femme ! Je n’ai point d’horreur, isolé par Freud, qu’est la castration.
jamais su trouver la mesure…» 4 Lola la Pionnière Ici se feront jour pour le sujet les questions du désir
est sans aucun doute une représentation de la Déesse de l’Autre et, bien sûr, de la jouissance de l’Autre,
blanche, la Différente, toujours Autre dans sa version lacanienne d’«Ève mise à nu». Mais s’agit-il
jouissance – c’est ce qui apparaît quand chute le là des points ultimes d’une analyse ?
semblant du Père. Rappelons-nous que «le voile levé ne montre rien» 9,
et qu’arriver à ce point de la jouissance de l’Autre ne
Logique de la castration donne pas pour autant les clefs de la jouissance du
sujet. Il est nécessaire de faire un pas de plus, et de
Nous prendrons cela comme l’introduction qui subjectiver «sa propre jouissance sous la forme de la
convient réellement au thème – ce qui arrive dans jouissance de l’Autre» 10. C’est, à mon avis, la
une analyse, dans l’expérience analytique, quand perspective qu’envisage Jacques-Alain Miller dans
vacille ce semblant par excellence qu’est le Père. son Cours «De la nature des semblants». Dans la
Une psychanalyse lacanienne menée à son terme leçon où il introduit la fin de l’analyse par
comporte nécessairement la chute de ce semblant l’identification au symptôme comme sortie possible
qu’est le Père. C’est ce qu’implique la structure de pour l’obsessionnel, il propose comme fin véritable
son discours, où le signifiant-maître est en position d’une analyse l’assomption, le consentement du
de production. C’est pourquoi nous pouvons dire sujet à sa propre jouissance. En effet, cela suppose
qu’une analyse lacanienne va au-delà du Père. que le père est le semblant qui condense la
Abordons cette problématique à partir de la jouissance, celui qui se l’approprie et la distribue. La
métaphore paternelle. Le signifiant du Nom-du-Père mère qui apparaît derrière le père ne fait qu’occuper
vient raturer, se substituer à ce signifiant qu’est le la même fonction. C’est-à-dire que nous sommes
désir de la mère, désir qui désigne les allées et dans la logique de la castration, et dans la
venues de la mère, l’apparition et la disparition de dialectique entre jouissance perdue et jouissance
son signifiant, régies par son caprice 5. Ce désir de la récupérée.
mère est refoulé par le signifiant du Nom-du-Père et,
par conséquent, la chute ou la vacillation du Incidences sur le réel de la jouissance
signifiant-maître qu’est le Père peut faire émerger
toute la problématique d’un sujet par rapport à la Si une analyse peut faire que le semblant du père
mère, puisque «le rôle de la mère, c’est le désir de la vacille, cela doit avoir une incidence sur le réel en
mère» 6. jeu dans la pratique psychanalytique, à savoir sur la
Dans certaines analyses, quand le travail analytique jouissance. S’ouvre ainsi la possibilité de se
a conduit le sujet à faire vaciller et même à faire confronter à la jouissance d’une autre manière que
tomber le semblant-Père 7, nous pouvons observer le selon la logique de la castration.
déploiement de toute la problématique de sa La thèse de Jacques-Alain Miller est que, pour qu’il
signification dans le désir de la mère, au-delà de la y ait à proprement parler fin d’analyse, il faut passer
signification phallique. Cela peut conduire à la d’une logique de la castration à une logique des
question même de la position du sujet comme objet pulsions. Car si le père, la mère, le phallus et l’objet
dans le désir de la mère. Et il est sûr que cela va a sont des noms de la jouissance, la pulsion est aussi
l’amener à parler de sa mère. Mais puis-je dire tout un nom de la jouissance. La pulsion n’est-elle pas
sur ma mère ? «un nom qui ignore le père» 11 ? La pulsion ne
Nous le savons bien, on ne peut pas dire tout, l’idée connaît pas le père, et donc ne connaît pas non plus
du tout est soutenue par le fantasme, et la moindre la perte. Parler de pulsion, c’est parler d’un réel qui
rencontre avec le réel fait objection à cette idée. Il échappe à la maîtrise du père – d’où la possibilité
serait important que l’on puisse arriver au moins d’un réel permis et accepté par soi-même.
jusqu’à ce point crucial indiqué par Freud, celui de Échapper à la maîtrise du père implique le maximum
la castration, car pour lui la crainte de la castration de responsabilité au niveau subjectif, puisque le
est «au fond celle de la mère.» 8 Car l’intérêt du titre semblant qui disparaît n’est pas seulement celui qui

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s’approprie la jouissance et la distribue, c’est aussi le qu’aucun effort ne soit ménagé pour suivre les traces
lieu-même où s’adresse toute plainte. Peut-être que qu’il a laissées dans l’inconscient.
pour certains ne pas pouvoir se plaindre est excessif, Dans son Introduction à la psychanalyse, Freud fait
mais pour celui qui finit son analyse en parvenant à valoir à quel point le névrosé, évitant le détour par le
ce point, c’est ainsi. Le sujet est toujours heureux, principe de réalité, se satisfait d’objets imaginaires,
c’est-à-dire qu’il n’y a plus de différence entre ce pâles substituts de la valeur absolue qui caractérise
qu’on est et la manière dont on jouit. l’objet perdu.
Nous pouvons dire, en prenant appui sur les Cependant, nous ne sommes pas dans l’inconscient
développements théoriques de J.-A. Miller, que la comme dans la caverne obscure de
chute du semblant du père permet une fin d’analyse Platon, peuplée d’images et d’apparences, d’ombres
où il y ait consentement du sujet à la pulsion. La et de simulacres, tandis que derrière le sujet se
traversée du fantasme et l’identification au tiendraient le réel et la vérité, éclairés par le soleil
symptôme ne sont alors que deux façons différentes d’un savoir absolu. Le philosophe ménage alors une
de décliner ce consentement à la pulsion. transition d’un monde à l’autre par les vertus de la
dialectique.
1. LACAN J., «L’éveil du printemps», préface à WEDEKIND E, L’éveil du
printemps, Paris, Gallimard, 1974, p. 12. Nous ne sommes pas enfermés dans la prison de
2. ALMODOVAR R, Tout sur ma mère, scénario original, édition bilingue, l’ignorance d’où la psychanalyse nous sortirait pour
traduction de M. Delporte, Paris, Cahiers du cinéma, 1999.
3. ALMODOVAR P., op. cit., p. 107. apercevoir la chose en soi.
4. Ibid., p. 183. Il est vrai qu’au sein même de la philosophie, la
5. LACAN J., Le Séminaire, Livre IV La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994.
6. LACAN J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, condamnation des apparences a fait l’objet de
Seuil, 1991, p. 129. controverses dont les sophistes s’étaient fait une
7. LACAN J., «L’éveil du printemps», op. cit., p. 10.
8. FREUD S., «La tête de Méduse», Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, spécialité et que Platon lui-même a tenté de remettre
1985, p. 49. à leur place. Pourtant, l’autre versant de cette
9. LACAN J., op. cit., p. 10.
10. LACAN J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, op. cit., orientation n’a pas disparu : des stoïciens avec leur
p. 74. théorie du simulacre jusqu’à Nietzsche et son
11. MILLER J.-A., L’orientation lacanienne, enseignement dispensé au
Département de Psychanalyse de Paris VIII, année 1991-1992, «De la nature rétablissement de la valeur des apparences 2, son
des semblants», leçon du 26 février 1992, inédit. éloge des masques.
Cependant la subversion lacanienne dépasse le
Vacillation sauvage et vacillation calculée binaire de l’apparence et de la réalité. Le semblant
Serge Cottet n’est pas le faux ; le réel n’est pas le vrai. Le concept
de jouissance est introduit dans son apparentement à
la vérité 3. Les hiérarchies s’en trouvent déplacées.
Dans la caverne de Platon
D’autres séries sont inaugurées. Des oppositions
Une tradition philosophique célèbre, issue du qu’on croyait radicales, s’inscrivent dans une
platonisme, a déjà balisé et pour longtemps, le continuité.
champ des apparences par rapport à la réalité. La Il en résulte des inversions et des paradoxes tels
psychanalyse semble hériter de cette opposition que : «le fantasme, c’est le principe de réalité» ou
lorsqu’elle assigne à la pratique une orientation vers encore : «la vérité est un semblant» ou encore : la
le réel après que se soit effectuée une traversée de jouissance, toute réelle qu’elle soit, «ne s’élabore
l’imaginaire, une chute des semblants. qu’à partir du semblant 4 ».
C’est le programme que vise Freud lui-même dans Ces paradoxes s’accordent avec la structure de la
son dernier grand texte sur la direction de la cure : la libido freudienne qui fait dépendre les mécanismes
psychanalyse comme recherche de la vérité doit de la jouissance d’un certain nombre de leurres.
s’exercer au-delà des semblants. Freud emploie les Mais, contrairement à l’éthologie animale où le
termes «Schein und Trug» 1. Dans son Séminaire leurre est une image bien spécifiée comme véhicule
«D’un discours qui ne serait pas du semblant», de l’instinct, l’image narcissique chez l’homme n’est
Lacan traduit : «Il y a lieu de rejeter tout faux- pas le seul leurre en cause dans les embrouilles de la
semblant et toute tromperie». L’opposition à laquelle sexualité.
Freud se réfère se réduit à l’ensemble des De même, il existe des appareils de la jouissance ou,
contrefaçons, des leurres et des délires qui sont, pour comme disait Deleuze, des machines désirantes,
lui, des ersatz de satisfaction. L’autre terme de agencés par une matière signifiante, tenant lieu tout
l’opposition est l’objet réel considéré comme aussi bien de semblants. Il en résulte que l’artifice
difficile ou impossible à rejoindre, mais qui justifie peut être considéré comme voie d’accès au réel
autant que comme obstacle.

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Certains élèves de Lacan, tout en tenant compte de épreuves de toutes sortes, toutes choses qui, comme
son enseignement des années soixante-dix, n’ont pas disent les stoïciens, «ne dépendent pas de nous».
toujours réussi à échapper au dualisme de Nombre de mirages qui soutenaient jusque-là
l’apparence et du réel. Je pense à la tentative de l’imaginaire du sujet, se dissipent. Le superflu
Serge Leclaire, illustrée par le titre de son ouvrage s’évanouit et subsiste une douleur d’exister qui rend
Démasquer le réel 5. La thèse de l’auteur consiste à à ces semblants leur fonction de valeur refuge, si
substituer au binaire classique, l’opposition de bien qu’une demande d’analyse peut en procéder.
l’objet et du signifiant. Plus exactement, Leclaire Dans ces conditions, c’est cette expérience
met en question un usage du signifiant en tant qu’il dissolvante d’avant l’analyse qui apparaît comme
induit un rapport d’opacité à l’objet. C’est «la face une des conditions d’entrée. Il n’est pas impossible
figée de la lettre 6». Une certaine manipulation de la que ces conditions éclairent aussi les vacillations
lettre engendre une illusion d’objet à la manière dont produites par l’opération analytique elle-même 7.
le discours religieux, selon Freud, produit une L’actualité et les faits divers fourmillent d’exemples,
illusion qu’il différencie de l’erreur. La lettre fait convaincants à cet égard, concernant les
semblant d’objet. Elle court-circuite l’exigence remaniements subjectifs et les nouvelles hiérarchies
pulsionnelle. L’illusion, c’est l’escamotage d’un de valeur qui succèdent au traumatisme, d’autant
manque, le remplissement d’un manque par une plus que ceux-ci suspendent toute certitude
opération signifiante qui produit un effet de présence narcissique comme ils altèrent fondamentalement
fantomatique. C’est ce que Leclaire appelait toute certitude concernant la fiabilité de l’Autre.
«l’escamotage de l’objet», considéré comme objet- Tout en recourant à d’autres moyens pour faire
manque. Un certain discours vise à conjurer le valoir, par l’analyse, ce qui est essentiel au sujet, la
manque d’objet, à savoir, le discours du Maître. On tradition analytique, après Freud, s’est efforcée de
donne alors pour tâche au discours analytique de prendre appui sur ces exemples brutaux de
dévoiler ce vide, de mettre à nu la puissance traumatisme pour tenter de calculer l’impact de la
dissolvante du réel. Si le discours du Maître vérité et sa capacité à faire tomber l’inessentiel.
participe au refoulement comme stratégie de Lacan fait référence, dans le Séminaire I, au distique
substitution d’un leurre à la place du vide de l’objet, d’Angélus Silesius dans le Pélerin Chérubinique, à
il rentabilise ce vide par l’industrie du fantasme. La propos du binaire essentiel/inessentiel au sujet 8.
psychanalyse devrait confronter le sujet à ce vide et À cette époque, Lacan conçoit la fin de la cure
conduire à un certain extrémisme voisin de la comme avènement de l’être, au-delà des semblants
rencontre avec le néant. que caractérisent «les captations aux fixations
On pourrait objecter que c’est moins la lettre que le imaginaires». Les défenses ne doivent pas être
fantasme qui réalise l’opération de comblement du considérées comme un masque «derrière quoi autre
vide. Si le fantasme n’est pas seulement le masque chose se cache 9». Dans cette perspective, le
du réel mais le principe de réalité lui-même, on peut contingent et l’accidentel font partie de la réalisation
douter que la psychanalyse rejoigne la philosophie symbolique du sujet au lieu d’être synonyme
dans une opération de dévoilement. d’insymbolisable. L’accidentel doit être
De plus, si l’on fait prévaloir le réel comme sans loi, significantisé. 10 Il en résulte, non pas un réveil par
impossible à supporter, il n’y a pas à le démasquer : l’intrusion d’un réel sans loi, mais d’un crépuscule,
il est toujours prêt à vous sauter à la gorge. «d’un déclin imaginaire du monde "». Lacan cite le
Opposons alors deux acceptions du semblant : Pélerin chérubinique :
-l’artifice de méconnaissance ou de défense contre
l’objet de la pulsion ; «Contingence et essence
-les suppléances signifiantes, imaginaires ou Homme, deviens essentiel : car quand le monde
sublimatoires qui soutiennent le désir. passe,
La contingence se perd et l’essentiel subsiste.»
Effondrement sauvage ou vacillation calculée
Cette chute des semblants est ici calculée ; elle
En général, le réel se charge disions-nous, sans résulte de l’interprétation.
attendre la psychanalyse, de réveiller le sujet en C’est sur un autre versant, celui de la vacillation
opérant une chute des semblants, considérés comme sauvage, que nous aborderons la question de la
l’ensemble des signifiants divertissant le sujet de sa contingence et de l’imprévu. Au dénudement de
stupide existence. La brutalité de cette opération l’imaginaire narcissique par l’interprétation
redonne droit de cité, dans la psychanalyse, à tout ce symbolique, succède l’appauvrissement réel du sujet
qui est d’ordre traumatique : deuil, maladie, guerre,

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par les coups du sort, les malheurs incalculables. Le coups imprévus du sadisme ou du cynisme de
pire est que les plus atroces contingences puissent l’Autre.
avoir un effet de vérité dans certains cas.
Un exemple : il y a quelques années, l’enlèvement Métamorphoses et anamorphoses du semblant
du Baron Empain révéla au grand public la fragilité
des contes de fée dont elle crédite volontiers Plutôt que de concevoir le réel comme «ce qui se
l’existence des grands de ce monde, soit des riches. cache derrière le semblant», on préfère montrer le
Décrivant ses états d’âme, lors de sa captivité et plus procès de continuité qui va du semblant d’objet à
encore son bonheur de vivre après sa libération, non l’objet réel. Une structure d’anamorphose caractérise
sans avoir laissé un doigt coupé dans l’opération, le le rapport de la libido à l’objet. On sait que ce
Baron Empain satisfaisait pleinement l’imaginaire rapport n’est pas constant. Le désir est intermittent,
médiatique en admettant que sa fortune même lui évanescent dans son rapport à l’objet. D’où le
avait masqué jusque-là le prix de la jouissance recours au semblant pour permettre une certaine
d’exister. Au-delà d’une anecdote rassurante stabilisation. On appelle, au contraire, «le réel» ce
qu’offre ce tableau de nouvelles vanités, l’exemple qui vient faire pavé dans la mare de la tranquillité.
met surtout en fonction l’impossibilité d’une analyse Récemment, dans son Cours «L’incidence du réel
du riche, difficile à traumatiser par le signifiant dans l’expérience analytique» 14, Jacques-Alain
interprétatif 12. On sait qu’Empain jetait son argent Miller distinguait le réel du structuralisme du réel
par les fenêtres et flambait aussi volontiers au jeu du lacanien. Le premier se trouve comme en harmonie
poker en compagnie de psychanalystes renommés. préétablie avec le signifiant. Il sert à signifier. En
On conçoit bien que cette auguste compagnie ait été revanche, on appelle «réel lacanien», un trou qui
impuissante à signifier, par les vertus d’un transfert échappe à la significantisation et que le semblant
bien improbable, les manquements au devoir de bien recouvre tant qu’il le peut. C’est donc comme sans
dire que cette pratique révélait. D’ailleurs, les loi et comme déréglementation que le réel est ici
compagnons de débauche eux-mêmes, quoique défini. Il n’est pas là comme être substantiel
spécialistes, étaient bien les plus mal placés pour lui préalable.
en faire remontrance. Pour frapper fort, toute autre La clinique met en valeur cette révélation du hors-
épreuve que l’infortune imposée par les faits sens dans les symptômes caractéristiques d’un
traumatiques dont il s’agit eut été impuissante. Sans fading du désir. Le sujet n’a plus à sa disposition
doute ne fallait-il pas moins que cette castration l’outil par lequel «le semblant domine le réel», à
sauvage administrée par ses ravisseurs, pour donner savoir : le phallus. La phénoménologie a mis en
à notre baron l’idée d’une virilité consacrée plutôt fonction cette continuité dans sa description de la
par l’épreuve que par la jeunesse dorée qui avait été désexualisation de l’objet. Dans le Séminaire XI,
la sienne. Lacan évoque la solidarité entre la désexualisation et
Au reste, l’anecdote semble conforter l’adage la fonction de la réalité. Il prend l’exemple du
populaire : on sait ce qu’on perd, mais on ne sait pas dégoût hystérique :
ce qu’on a. En réalité, notre fable produit une lecture «C’est dans la fonction où l’objet sexuel file vers la
inversée. Le baron savait ce qu’il avait (sa fortune) pente de la réalité, et se présente comme un paquet
mais ne savait pas le prix à payer pour ce qu’il de viande que surgit cette forme de désexualisation
n’avait pas (son désir). si manifeste qu’elle s’appelle chez l’hystérique
Le riche, ici, sort de l’aliénation par une séparation réaction de dégoût. 15»
sauvage. Perdre la bourse lui révèle le sens de l’être. Cette notation semble faire écho aux descriptions de
L’Autre l’arrache aux vanités qui faisaient sa seule Sartre sur la chair comme «contingence pure de la
substance. Le choix forcé de la rançon présente une présence de l’autre.» Sartre décrit ainsi la chute des
variante de la formule lacanienne «la bourse ou la insignes phalliques qui rendaient l’objet supportable
vie.» Normalement, la perte est assurée à tous les au désir : «Elle est ordinairement masquée (la chair)
coups ; dans le cas du riche c’est, au contraire, tout par le vêtement, le fard, la coupe de cheveu ou de
bénéfice. 13 barbe, l’expression, etc. Mais, au cours d’un long
On peut penser qu’une épreuve moins brutale, celle commerce avec une personne, il vient toujours un
que produit l’interprétation, permette une dissolution instant où tous ces masques se défont et où je me
des artifices dont s’enveloppe le narcissisme de la trouve en présence de la contingence pure de sa
personne. Un réveil, calculé et entériné par le sujet présence : en ce cas, sur un visage ou sur des autres
lui-même, est sans doute plus profitable que les membres d’un corps, j’ai l’intuition pure de la chair.
Cette intuition n’est pas seulement connaissance ;
elle est appréhension affective d’une contingence

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absolue, et cette appréhension est un type particulier Fuite du sens ou cynisme


de nausée. 16»
On serait tenu aujourd’hui, d’ailleurs, de distinguer Loin de rejoindre aucun réel déjà là, l’expérience
plus rigoureusement «soutien-gorge» et «barbe à analytique témoigne plutôt d’un vacillement du
papa» dans leur fonction de fétiche. La description fantasme. Nous laisserons de côté la question de sa
est donc impropre à faire saisir la fonction du traversée et celle du réveil.
semblant comme condition du désir. Un semblant On porte ainsi attention à l’altération du champ de la
qui n’est pas seulement image ou mirage. Elle a réalité comme à la fuite qui affecte la signification
pourtant le mérite de décrire cette anamorphose à de l’objet. L’expérience d’un fading des semblants,
l’envers lorsque se délite l’image phallique. On souvent décrite dans la clinique, mérite d’être
glisse de la réalité du fantasme au réel impossible à reprise, non pas seulement du point de vue des
supporter. semblants comme illusion mais comme plus-de-
Lacan a aussi décrit cette dissolution continue des jouir, ersatz du réel ou, comme dit Lacan de l’objet
semblants comme caractéristique du désir a, substance épisodique, mais qui peut avoir la vie
obsessionnel. Il en a même fait une sorte de loi longue.
psychologique : plus le sujet s’approche de l’objet Il en résulte que la psychanalyse ne peut entièrement
de son désir, plus il apparaît comme impossible à s’associer à la dérision des semblants entendue
désirer. La mise à mort des insignes de l’Autre ne comme contestation de la comédie du désir et des
laisse subsister qu’un désir lié aux avatars du sublimations. Autrement dit, l’écart est à maintenir
phallicisme. Ici, c’est la débandade qui succède à la entre cynisme comme idéologie contemporaine au-
chute de l’objet, ce dernier comme impossible à delà des semblants et «tremblements» de ceux-ci
rejoindre prend valeur de réalité non sans dans l’expérience analytique.
surgissement de l’angoisse. 17 De ce point de vue, on ne saurait trop souligner
Cette clinique de l’objet réel est surtout destinée à l’incidence pour notre réflexion de la question de la
montrer «la domination du semblant sur le réel» que féminité intéressée dans l’affaire. Nous voulons dire
le phallus symbolise 18. Le fantasme s’y rattache qu’une chose est la mascarade féminine et une autre
comme écran et soutien du désir. L’habillage de est la dénonciation des semblants, notamment du
l’objet, par les insignes phalliques et narcissiques, phallocentrisme de la toute-puissance. En effet, la
introduit cependant un binaire : vacillation mascarade est essentiellement destinée à soutenir le
progressive, calculée, calculable, interprétable et à désir de l’Autre à l’aide d’une stratégie bien connue.
l’opposé, vacillation sauvage, brutale, imprévue. Ce n’est pas que la jouissance féminine soit libérée
La rencontre avec le réel peut donc s’entendre en de toute fiction, mais elle génère un réalisme de
plusieurs sens : l’objet et parfois un extrémisme de la vérité qui
-soit le traumatisme proprement dit, l’imprévu qui conclut à une dérision des semblants. La Zazie de
met à l’épreuve l’ensemble des défenses du sujet, ce Queneau, naguère commentée par J.-A. Miller, en
que Freud appelle, dans Inhibition, symptôme et reste la figure paradigmatique 20.
angoisse, le pare-excitation ; J’avais à l’occasion employé l’expression de
-soit la rencontre avec l’inconscient en tant que «cynisme féminin» dans un compte rendu de fin
signifiant traumatique. Elle peut être assimilée à une d’analyse transmis dans le dispositif de la passe. Elle
rencontre imprévue avec le réel. avait soulevé l’indignation du public féminin.
L’inconscient, en effet, n’offre aucune garantie de Pourtant, la passe faisait état, de façon assez
savoir établi. Il ne présente pas les garanties du réel convaincante, d’une expérience de désidéalisation de
de la science. On le tient pour moins fiable que le l’amour faisant suite à un dépit amoureux. On
Dieu d’Einstein 19. pourrait dire que la «touthommie» de la personne
Dans son Cours consacré aux «Réponses du réel», faisait l’objet d’une révision aboutissant à un
J.-A. Miller confrontait ce réel de l’expérience nouveau rapport à l’objet masculin. La jeune femme
analytique avec la définition classique du réel corrigeait le caractère irréparable de la perte par le
lacanien : ce qui vient toujours à la même place. choix d’un quelconque ou d’un au-moins-un, moins
Mais l’inconscient n’est pas que répétition. La agalmatique que l’homme-dieu qui l’avait accaparée
notion d’un réel menteur fait partie du concept jusque-là. Or, il ne fallait pas moins de ce «solde
lacanien de l’inconscient. cynique» 21 pour que le désir consente à nouveau à la
jouissance. Bien entendu il n’est pas question
d’élever l’exemple au paradigme d’une fin de cure.
Il suffit de signaler ce renversement du pour au
contre que caractérise la disjonction exclusive du

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grand I et du petit a. Dans notre cas, le sujet se Il suspend provisoirement l’analyse. Un point d’arrêt
dédommageait de ses illusions par un prosaïsme de a balisé sa recherche inépuisable du sens du désir de
la jouissance provocateur. la mère. L’objet se sépare des semblants
Au reste, le «porno» féminin en vogue aujourd’hui narcissiques qui en faisaient l’agalma. Le sujet
dans la littérature et le cinéma renforce cette division constate alors l’évanouissement progressif de son
de la féminité par rapport au semblant phallique fantasme pédophile, comme son assujettissement au
qu’elle incarne. A un féminisme essoufflé dans son service sexuel de la mère. La vacillation des
juridisme, succède la question de fond concernant identifications confronte le sujet à un manque-à-être
l’origine de l’inégalité des jouissances. Nos que le semblant phallique recouvrait. Cependant, un
féministes libertaires peuvent ainsi en remettre sur la progrès dans l’analyse n’entame aucunement le
dérision de la parade virile, dont Lacan signalait la choix d’objet qui reste maintenu. L’impulsion
pente féminine. Le déclin de l’imago de la virilité obsédante est tenue en bride après que le sujet a
n’intéresse pas aujourd’hui que l’industrie du réussi à réduire l’emprise de son «faux self». Les
vêtement. semblants phalliques ont beau s’évanouir (père et
Quoi qu’il en soit, l’expérience à elle seule suffit mère), l’objet est toujours là. Ici, c’est par une
pour mettre en valeur les phénomènes de séparation des semblants qui aliènent le sujet au
discontinuité et d’évanouissement de la libido qui désir de la mère, que l’objet réel se dévoile comme
soulignent l’inconsistance des semblants. pure absence. Le fantasme pervers soutient bel et
L’expérience si riche de la perversion en apporte de bien le sujet dans son être.
nombreux témoignages. Lacan rappelle, dans le Contrairement à l’orientation du Séminaire I, l’être
Séminaire I, que la fascination de l’objet est dans ce n’est dévoilé par aucune ascèse. À une conception
cas particulièrement menacée par des renversements ascétique de la fin de l’analyse par la levée des
qui font passer l’image de l’actuel au virtuel. Ce semblants, on peut opposer une version moins
registre imaginaire du désir n’échappe donc pas à pudique. Le semblant «impudent» en effet se révèle
une scansion signifiante que Lacan élabore à partir être l’os du fantasme tel qu’il est inclus dans le
des renversements de fonctions mathématiques réel.25 Il fait l’étoffe du sujet.
lorsque l’on passe de moins l’infini à plus l’in fini. 22 Cette version «cynique» ne revient pourtant pas à
On se souvient de la psychanalyse sauvage que fit accélérer le crépuscule des idoles, ni à dissoudre les
Sartre de Jean Genet 23. Pas moins de sept cents faux-semblants qui matérialisent les insignes de
pages pour épuiser les significations existentielles de l’amour. Si la rencontre imprévue peut servir de
l’imaginaire de l’auteur du Journal d’un voleur. La boussole à la direction de la cure, c’est qu’elle
jouissance du sens qui caractérise la psychanalyse présente des analogies avec l’inconscient. Elle
sartrienne fut communicative. Elle provoqua bouscule la routine. Parfois la séance mime cette
l’écoeurement de Genet et inhiba sa création pour insécurité. Mais, comme nous l’avons dit, la
des années. Celui-ci raconte le temps qu’il lui a fallu vacillation des semblants n’est pas sans effet
pour se relever 24 de cette «castration d’angoisse, de dépression, etc. On ne tient pas
psychologique». L’analyse sauvage du fantasme ne forcément avec «la vérité du sujet».
sut pas inclure le semblant dans le réel, soit le On n’a donc pas à entériner aucun philosophème
nouage de l’écriture et la perversion. Ce livre relatif à l’être authentique, ni à pousser au cynisme
«oppressif» substitue le choix existentiel à l’empire de la dérision des semblants.
des semblants qui rendent la jouissance supportable.
1. FREUD S., «Analyse avec fin et analyse sans fin», Résultats, idées,
Un exemple clinique permet de montrer les problèmes, tome II, Paris, PUF, 1985, p. 263 et G. W., tome XVI, p. 94.
résistances des semblants à l’interprétation, leur 2. DELEUZE G., La logique du sens, Paris.
3. LACAN J., Scilicet n°1, Paris, Seuil, 1968, p. 58.
rapport de continuité avec le réel dans ce même 4. LACAN J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1973, p. 85.
registre de la jouissance. Un jeune homme obsédé 5. LECLAIRE S., Démasquer le réel Paris, Seuil, 1971.
6. Ibid, p. 91.
par la pédophilie, par ailleurs pédagogue compétent, 7. La Lettre mensuelle, n°188, mai 2000, l’argument de Patricia Johansson-
est confronté à deux signifiants majeurs qui font la Rosen, p. 6.
8. LACAN J., Le Séminaire, Livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris,
trame de son mythe familial : l’enfant et la putain. Seuil, 1975, p. 258.
Ce sujet, «sans père et mère» évoque d’ailleurs 9. Ibid, p. 313.
10. Ibid., p. 257.
fortement l’histoire de Jean Genet. Dans le transfert, 11. Ibid., p. 258.
le jeune homme aperçoit une identification à 12. LACAN J., Le Séminaire, Livre VIII, L’éthique de la psychanalyse, Paris,
Seuil, 1986.
l’analyste dans la position autoritaire qu’il a vis-à- 13. Sur la psychologie du riche, cf. LACAN J., Le Séminaire, Livre VIII, Le
vis des enfants dont il a la charge : il fait le père. transfert Paris, Seuil, 1991, pp. 65, 416 et 417.
14. MILLER J.-A., L’orientation lacanienne, «L : expérience du réel dans la
cure analytique (1998-99), inédit. Enseignement prononcé dans le cadre du
Département de Psychanalyse de Paris VIII.

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15. LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de chez le garçon, dit-il, lorsqu’il «aperçoit un organe
la psychanalyse, Paris, Seuil, 1993, p. 157.
16 SARTRE J.-E, L’être et le néant, Paris, Gallimard, 1943, p. 410. '7 LACAN adulte,… fondamentalement celui de la mère».
J., Le Séminaire, Livre V Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, Il s’agissait pour cet enfant de lever le voile de la
pp. 402-403.
18 MILLER J-A., Ibid. nudité chez une mère qui, à la même époque, disait à
'9 LACAN J., «La méprise du sujet supposé savoir», Scilicet n°1, op. cit., p. 32 son fils qu’elle urinait «par un trou». Cet aveu,
(à propos du réel d’Einstein).
2°Cf. le commentaire qu’en fait J.-A. Miller dans son cours de 1991-92 sur le signifiant d’une jouissance étrangère et inconnue, ne
thème «Napoléon, mon cul !». suffit pas aux effets de trauma : l’effroi suppose de
21 LACAN J., «Comptes rendus d’enseignement», Ornicar ? n°29, Paris,
Navarin Seuil, été 1984, p. 22. voir, nous dit Freud. Et peu importe qu’une opacité
22 J., Le Séminaire, Livre L Les écrits techniques de Freud Paris, Seuil, 1975, obscure ait noyé la réalité anatomique dans l’ombre
p. 246.
23 J.-R, Saint Genet, comédien et martyr, Paris, Gallimard. des tissus.
24 E., Jean Genet, Biographies NRF Gallimard, Paris, 1973, p. 391. Lacan a repéré ce type de scène comme «une étrange
25 J., Scilicet n°2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 29.
contingence» par où se présente le regard. La
fonction du regard surgit, se dénude dans cette
Et passe le regard scène, habillée par cette scène – scène soldée par le
Patrick Monribot refoulement dont le témoignage clinique est
l’irruption du symptôme. Une énurésie nocturne, en
«J’ai dit que le a est un semblant d’être…» 1 effet, vient interroger la jouissance trouée de la mère
Parmi ces semblants, Lacan accorde une place et tente de la phalliciser, ce qui permettra aussi alors
spécifique au regard. Son enseignement lui consacre de s’y égaler par la voie de l’identification : la mère
un développement 2 à la mesure de son caractère aussi avait été énurétique dans sa jeunesse. Nous
fugace et volatile. Ce caractère impossible fait aussi retiendrons de cette scène que le regard est
la difficulté particulière d’en témoigner. Comment, inséparable du «manque constitutif de l’angoisse de
au fil du cas, transmettre l’insaisissable ? la castration» 5 ; il symbolise ce manque.
Le regard «passe» dans la cure, en toute équivoque : Mais le regard est un semblant d’être ; comme tel, il
il la traverse de part en part, mais il s’y perd, s’y est au principe de la constitution du sujet : «… je
dénude comme semblant et cesse finalement surgis comme œil, prenant en quelque sorte
d’alimenter le transfert, dans le meilleur des cas. émergence de ce que je pourrais appeler la fonction
de la voyure 6». Autrement dit, la voyure installe le
La gifle voyeur, trait saillant du fantasme chez cet enfant.
Qu’en déduire ? Au moment précis où le regard
L’enfant en bas âge joue sur le sol. Il essaie d’aller symbolise et installe le vide central de la castration,
voir sous les jupes de sa mère. Il reçoit en retour une la pulsion scopique se déchaîne car, démenti oblige,
gifle monumentale ; il n’a de toutes façons rien vu, elle est «celle qui élude le plus complètement le
si ce n’est l’obscurité des dessous maternels. terme de castration 7». Le sujet regarde ce qu’il ne
Cette scène ancienne n’a pas d’âge. Peut-être même peut pas voir sous les jupes et l’y installe comme
est-ce un souvenir écran ?… L’analyste interprète : mystère. Il a désormais trouvé un lieu pour loger ce
«Ça vous a giflé !» La gifle est ici rencontre avec le qui échappe au signifiant, et à toute possibilité de
surmoi qui barre une jouissance primaire. Primaire, symbolisation.
au sens où Lacan évoque dans le Séminaire XI «ce Ce faisant il dément la castration – précisément par
voir à quoi je suis soumis d’une façon originelle.» 3 le jeu de la voyure. Le voyeurisme permet de
Cette scène est première, d’instituer comme refoulé continuer à ignorer que le regard est insaisissable.
le désir sexuel infantile. A partir de la gifle Non pas que celui-ci soit invisible ou caché dans une
traumatique et fondatrice, le désir en effet n’a alternative avec le visible, mais parce qu’il est
d’autre issue que le refoulement, qui se sustente du d’emblée un trou dans le scopique. Face au
fantasme fondamental. Ainsi, le fait d’être «battu» surgissement d’un tel objet et de son vide, le sujet ne
sera l’un des aspects de ce fantasme, où se déploie peut que vaciller et chuter. Mais la chute passe
l’œuvre de la métaphore paternelle : articuler le «ça inaperçue car elle est à la mesure de la taille de cet
vous a giflé» de la mère et le «être battu par le père». objet «punctiforme et évanescent 8», dès lors que le
Le fantasme, dans sa valeur de mensonge, a vertu de sujet essaie de s’y accommoder.
défense. Mais contre quoi ? La division est ainsi méconnue, autant que le regard
Le trauma de la gifle n’est sans doute rien au regard est réduit dans l’exercice voyuriste ; d’où le succès
de «l’effroi devant la Méduse» 4 dont la tête est de la fonction scopique chez ce sujet. Mais la
décapitée. Cet effroi est rattaché par Freud à satisfaction se paie. La gifle installe le phallus
«quelque chose que l’on voit». Cela se produit aussi comme voilé par le démon de la pudeur, et il

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organise la honte. L’enfant est surpris en train de choses me regardent», au moment même où je pense
voir. Celui qui regardait, se transforme en «être que je les vois.
regardé». Est-il simplement regardé par la mère qui Ce n’est point l’analyste qui épiait derrière le miroir,
le surprend ? Ou bien est-il, par elle, vu en train mais ce miroir lui-même qui regardait l’analysant ;
d’être regardé par le sombre entrejambe qu’il car le regard est au-dehors et, de ce fait, l’analysant
ambitionnait de voir ? devient tableau. «Il entre dans la lumière» 10, nous
dit Lacan.
Le miroir L’acting met ici en scène un «désir-à-l’Autre» 11 ;
c’est un appel. Les objets de la demande – oral et
Le même sujet, devenu adulte, a commencé une anal – se prêtent plus volontiers aux signifiants, par
analyse. Il va mesurer l’importance et la récurrence définition. Ceux du désir – voix et regard – butent
du regard à partir de sa prise dans le transfert. sur la demande, échappent aux signifiants. D’où,
Au temps un, il s’étonne de ce que l’analyste, croisé sans doute, leur tropisme particulier pour le sexe de
dans un lieu public, ne l’ait pas vu, alors qu’il la femme qui, lui aussi, «est hors langage», ainsi
regardait pourtant dans sa direction. Il en est plus qu’il peut se lire dans Télévision.
étonné que vexé, et dira : «C’est comme si j’étais Ce sujet analysant est dans un «donner-à-voir»
transparent,… comme une vitre ; vous voyiez à fondamental, car il lui faut apaiser «l’appétit de
travers moi, mais vous ne me voyiez pas». l’œil» 12, cet œil qu’il s’agit de nourrir chez celui qui
L’analysant, «sans le savoir», a pointé un regard qui regarde. C’est aussi cela, la gourmandise du surmoi :
ne voit pas. L’analyste, par sa manœuvre, s’est faire jouir l’Autre qui regarde en gavant son appétit.
positionné comme semblant de regard, justement en Le trait pervers est là une exigence.
faisant semblant de ne pas le voir. Se dénude ainsi la Ce sujet s’épuise dans un «donner-à-voir» sans fin
structure du regard «comme manque dans le champ pour satisfaire à l’appétit supposé de l’œil,
du visible. Ce point d’angoisse et de castration a nécessairement mauvais, qui le cerne. Le donner-à-
incommodé l’analysant, et provoqué le temps voir anticipe l’être-regardé pour le prévenir,
suivant. l’annuler vainement, comme le brouhaha de la
Au temps deux, «voir à travers la vitre» a fait son parlotte vient recouvrir le silence de la voix qui
chemin. Depuis le début de la cure, un miroir sur le résonne.
mur de la salle d’attente intrigue l’analysant : et si Évidemment, les effets cliniques sont risibles entre
c’était un miroir sans tain ? si l’analyste l’observait à le comique du «m’as-tu-vu ?» et la honte du
son insu en train de «bouillir» dans l’attente démasqué. Ainsi, honte oblige, l’analysant n’a-t-il
anxieuse ? La réponse vient sous la forme d’un pu alors parler sur le divan de son acting, qui resta tu
acting, un jour où l’attente se prolonge : il démonte pendant longtemps ; il trouvait cela grave et ridicule
le miroir. Derrière, il y a le mur, bien sûr ! Il en est à la fois.
soulagé et déçu à la fois. Que signifie ce mur, sinon Dans L’être et le néant, Sartre décrit
«qu’au-delà de l’apparence, il n’y a pas de chose en «admirablement» – selon Lacan dans le Séminaire I
soi, car il y a le regard» 9 ? Cette remarque de Lacan 13
– la phénoménologie de la honte. A faire exister
indique non seulement la consistance invisible du un regard supposé dans l’obscurité ou derrière une
regard, mais le lieu et la place où le transfert a logé fenêtre, voire, comme ici, un miroir sans tain, par ce
l’analyste. «regard fixé sur moi, je deviens objet et j’ai alors
C’est en effet le mur du transfert qui soutient ce honte de moi par le biais d’autrui qui m’objective».
miroir, et l’amur qui s’y joue – qui s’y jouit – est Bien plus tard, Lacan reviendra sur ces louanges en
une guise de l’insaisissable objet. Objet que voilà récusant la thèse sartrienne. Dans le Séminaire il
fixé chez l’analyste, une fois pour toutes, croyait-il. affirme : «Le regard qui me réduit à quelque honte
Du temps un, nous dirons que la vision et le regard n’est pas un regard vu mais imaginé par moi au
s’y dissocient : l’analyste regarde sans voir, et c’est champ de l’Autre.» 14 L’expérience du miroir
l’analysant qui voit ; c’est un moment de démonté est à cet égard édifiante. Et Lacan
«vacillation essentielle». Mais le temps deux est une poursuit : «Le regard me surprend dans une position
tentative d’annuler cette schize, un essai de renouer désirante, à faire consister l’Autre, en lui remettant
regard et vision. l’objet cause, le regard.»
Comme l’indique Lacan, «le rapport du regard à ce La série des traits cliniques de ce sujet trouve alors
qu’on peut voir est un rapport de leurre». Inutile de sa logique :
démonter le miroir afin de se voir être vu car – -Côté symptôme : resurgit, du fond de sa jeunesse,
comme le martèle l’Évangile – «Ils ont des yeux un tic oculaire – écarquiller les yeux – qui vaut
pour ne pas voir». Ne pas voir justement que «les

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d’abord comme «piège-à-regard». C’est un gain de trouve au contraire un «vide central». Rien à dire,
satisfaction, et un moyen de s’insérer davantage rien à savoir, et rien à voir du côté de ce fauteuil
dans «le spectacle du monde». Mais l’analysant dira réduit à son vide.
aussi qu’il s’agissait de «se voir voir». Un peu Ce n’est ni une perte, ni une butée qui imposerait
comme une bouche se baiserait ou se mangerait elle- deuil ou renoncement. L’éprouvé qui domine à ce
même, l’œil se verrait voir. Dans le Séminaire XI 15, moment-là est plutôt une libération, au sens des trois
Lacan évoque La Jeune Parque de Paul Valéry, qui prisonniers du sophisme de Lacan. L’autre affect est
tente de «se saisir comme se voyant voir». C’est un de certitude : il peut sortir ! Et l’enthousiasme qui
escamotage, dit-il, car s’y opère un évitement de la s’y corrèle tient au gain de savoir que suscite la
fonction du regard. Toujours la voyure. réduction de l’objet, non plus à sa taille punctiforme
Pourquoi cela ? Le narcissisme spéculaire d’un œil évanescente, mais à une pure et simple consistance
qui se verrait voir vient couvrir une division qui se logique.
résumerait ainsi : le regard est hors-corps «au lieu de
l’Autre qui nous cerne». Le drame du sujet est qu’il Pour conclure
ne peut voir, alors que ce qui lui est montré (le
miroir mural) le regarde. De plus, ce qui le regarde Il y a dans ce rêve conclusif et concluant un «se voir
le cause comme celui qui veut voir, tout en se ne plus être vu» qui décomplète l’Autre de son
dérobant à sa saisie visuelle. Reste la solution du voyeurisme foncier. Cet allégement n’est possible
fantasme, restauration de l’insaisissable, par où il que si l’Autre s’est d’abord décomposé côté savoir.
tente de s’équivaloir à l’objet. Mais cet acting de La méprise démasquée du sujet supposé savoir
démontage est une traversée sauvage, pas une précède en effet la déprise de l’objet.
construction, et le chemin reste à faire. Long chemin Seule cette extraction de l’objet hors du lieu de
pour prendre la mesure de ce que le regard, comme l’Autre fait alors vaciller le regard comme semblant,
objet perdu au champ visuel, n’est finalement que le c’est-à-dire le dénude comme tel, et le révèle comme
fruit d’une métonymie qui en conditionne la perte 16. ayant été l’ersatz d’une jouissance impossible.
-Côté fantasme : ce sexe féminin que l’enfant Quand passe le regard, les «yeux pour ne pas voir»
cherchait à cadrer sous les jupes, s’y dérobe d’être se ferment, et s’ouvrent des fenêtres sur le réel.
un lieu hors-langage 17. La solution en retour est de 1. LACAN J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 73.
fétichiser le corps d’une femme là où l’inconscient 2 LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la
psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, pp. 78-79.
est inapte à le qualifier. Ce tour de passe-passe n’est 3. Ibid., p 69.
pas un tour de passe, il est ce par quoi le sujet 4. FREUD S., «La tête de méduse», Résultats, Idées, Problèmes, Tome Il,
échoue dans la perversion. 18 La grammaire de la PUF, Paris, 1985, pp. 48-49.
5 LACAN J., Le Séminaire, Livre xt, op. cit., pp. 69-70.
pulsion exerce sa magie. Il n’est plus seulement 6. Ibid., p. 77.
7. Ibid., p. 74.
tableau offert au spectacle du monde, mais devient 8. Ibid, p. 79.
celui qui se «rince l’œil» pour en nourrir l’appétit à 9. Ibid., p. 95.
10. Ibid., p. 98.
son propre menu, même si le banquet annoncé n’est 11. Ibid., p. 105.
que miettes et rogatons. Une fois encore, le 12. Ibid., p. 105.
13. LACAN J., Le Séminaire, Livre 1, Les écrits techniques de Freud, Paris,
voyeurisme couvre «l’être regardé». Seuil, 1975, pp. 240-241.
14. J. LACAN, Le Séminaire, Livre xi, op. cit., p 79.
Le vacillement du semblant 15. Ibid., p 71.
16. LACAN J., Le Séminaire, Livre LA', L’identification inédit, leçon du 14
mars 1962.
Dans le moment de conclure surgit un rêve : le sujet 17. LACAN j., Le Séminaire, Livre xx, op. cit., p 13.
18. LACAN J., Télévision, Paris, Seuil, 1974, p 60.
est en séance d’analyse, une dernière séance où il
n’a rien à dire. Il se retourne sur le divan, dans le
silence de la pulsion, et constate que le fauteuil de
l’analyste est vide. Il prend acte, et s’en va.
Ce rêve témoigne d’une chute du semblant. Il ne
s’agit plus de «se voir voir», ni de se voir être vu, ni
de se faire voir. C’est une réponse à la scène du
miroir avec, dans l’intervalle, une traversée du
fantasme qui interroge l’exercice de la pulsion, au-
delà.
La scène du miroir installait le regard au lieu de
l’Autre, ce rêve l’en désinstalle. Le sujet ne bute
plus sur un mur où s’opacifie l’invisible regard, mais

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Fonction et usages du semblant


De l’amour, quand il est mendié point. Elle a continué à lire, elle a même envoyé
Monique Kusnierek régulièrement ses enfants à la bibliothèque.

J’indiquerai tout d’abord quelques coordonnées Lorsqu’elle était petite fille


signifiantes qui ont présidé à la naissance de cette Voici ce que cette constellation signifiante a donné
analysante qui a aujourd’hui plus de cinquante ans. chez cette patiente lorsqu’elle était petite fille : vive
et précoce, elle a parlé très tôt, elle savait lire avant
Trois données de départ
d’entrer à l’école et elle a d’emblée posé beaucoup
Elle est la cadette d’une famille de quatorze enfants, de questions. Des questions du genre : Pourquoi a-
dont sept sont morts en bas âge. Pour sa mère, ton un nombril ? Pourquoi les filles ont-elles deux
fatiguée par ses grossesses et à laquelle les médecins trous ?
après son septième enfant avaient interdit toute Pourquoi font-elles pipi assises alors que les garçons
nouvelle grossesse, ces enfants morts étaient les le font debout ? Pourquoi Dieu existe-t-il ? Pourquoi
enfants parfaits, des petits anges, sans corps ni 1 + 1 font 2 et pas 5 ? Qui a dit ça ?
présence, qui ne dérangeaient pas. Cette patiente en «Le désir de l’Autre – je cite le Docteur Lacan dans
a déduit qu’il était préférable, pour être aimée par sa le Séminaire XI – – est appréhendé par le sujet dans
mère, de ne pas déranger et, donc, d’être morte. ce qui ne colle pas, dans les manques du discours de
Sa famille était pauvre, et ceci d’autant plus que son l’Autre, et tous les pourquoi de l’enfant témoignent
père, qui était ouvrier, avait fait vœu de pauvreté, moins d’une avidité de la raison des choses, qu’ils
c’est-à-dire qu’il a toujours travaillé au salaire ne constituent une mise à l’épreuve de l’adulte, un
minimum. Cet homme pauvre avait néanmoins une pourquoi est-ce que tu me dis ça ? (…) qui est
passion : il réalisait de très belles sculptures en bois l’énigme du désir de l’adulte.» 1
et il consacrait ses petits sous du dimanche à l’achat Cette petite fille questionnait donc la place qu’elle
du bois nécessaire à la réalisation de ces sculptures occupait dans le désir de ses parents. Elle
qu’il destinait aux orphelins. C’est en allant déposer interrogeait, dans leur discours, ce qui ne collait pas
ces sculptures à l’orphelinat qu’il a rencontré sa et même ce qui faisait symptôme entre eux : la
femme, qui était orpheline. Le trait «orpheline» fait femme, la sexualité, le péché, Dieu. Et, à ce propos,
donc partie des conditions d’amour de cet homme. elle y allait, il faut bien le dire, non sans une certaine
Ce trait, en tout cas, lui a permis l’accès à sa femme. effronterie. Ainsi, il est arrivé un jour, alors que son
Par ailleurs, il se maintenait à la plus grande distance père organisait la prière du soir et distribuait à
des femmes. Ces filles d’Ève, par lesquelles venait chacun de ses enfants une petite croix, tout en disant
le péché, étaient dangereuses. Aussi, il ne regardait «Dieu te bénisse», qu’elle laisse échapper, de sa
jamais ses filles. L’amour du père pour une femme petite voix, «et que le diable te rôtisse». Elle était
passe donc, dans ce cas, par la stricte condition de donc bien vivante, et plutôt qu’un ange, un petit
«l’orpheline», qui vient en quelque sorte habiller, diable dérangeant, une ergoteuse comme elle dit
voiler, apprivoiser, domestiquer la femme-péché qui d’elle-même aujourd’hui.
conduit en enfer. En général, son père, tout occupé par ses
Si la mère de cette patiente préférait ses enfants bondieuseries, ne réagissait pas, il avait affaire
morts, elle avait néanmoins un souhait pour sa ailleurs, à l’église, dans les mouvements chrétiens,
dernière fille : elle aurait voulu – ça ne s’est pas fait etc. Sa mère, par contre, qui gérait tout à la maison,
– lui donner le prénom d’une bibliothécaire qui portait les culottes, considérait qu’un homme valait
devait être sa marraine. C’est-à-dire qu’elle aimait deux enfants, ne supportait pas. Elle ne supportait
beaucoup la lecture et voulait transmettre à sa pas que cette petite fille, qui lui ressemblait tant,
dernière fille cette passion. Mais la lecture avait fasse trembler les semblants qui organisaient cette
mauvaise presse auprès de son mari : quand on est famille autour du symptôme du père. Et elle la giflait
pauvre en effet, on le reste, on ne lit pas, on ne méchamment, la traitait d’enfant pervers et sexuel et
s’adonne pas au savoir ; et si on le fait, alors c’est l’envoyait à la cave.
qu’on est paresseux, autre péché qui mérite lui aussi Mais cette petite fille ne cédait pas, questionnait de
l’enfer. Cette femme n’a toutefois pas cédé sur ce plus belle, prenait tous les risques, allait au-devant
des coups, relevait la tête, malgré les menaces,

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fussent-elles de l’enfer. Elle avait bien sûr crocheté demandé de lui apprendre le grec ancien et qui avait
ce trait chez sa mère, qui, elle, avait choisi de dans un premier temps accepté, s’était par la suite
continuer à lire. Mais sur ce chemin, c’est sa mère désistée. La raison invoquée à ce désistement était
précisément qu’elle rencontrait. que, dans ce cas, selon la religieuse, l’étude du grec
Excédée, celle-ci lui a finalement tenu le discours ancien était égoïste et ne servait qu’un intérêt
suivant : «Il faut te mater, un jour tu trouveras ton personnel. Ce raisonnement n’était pas loin de celui
maître». de son père. Furieuse, elle a alors décidé de
s’adresser à la psychanalyse, une discipline
Une série symptomatique antinomique à la religion.
En ce qui me concerne, je me suis intéressée à ce
Cette phrase a organisé la vie de cette patiente, elle qu’elle savait et lui ai laissé entendre qu’il était
donne la raison d’une série de symptômes permis de savoir. Par ailleurs, comme elle agitait
spectaculaires : elle n’a cessé, toute sa vie durant, de l’idée de sa mort, j’ai très fermement posé un
se jeter dans la gueule de petits maîtres, plus interdit : il n’était pas question de se faire mal. J’ai
stupides les uns que les autres, jusqu’à ce que, sur le donc à la fois formulé une permission de savoir et
point de se faire mater, elle se redresse et se révolte, une interdiction de se faire mal. Au fond, j’ai
comme sa mère, ou plutôt comme sa mère aurait dû introduit de nouvelles coordonnées. Qu’ont-elles
le faire, elle qui, en tant que femme, était accusée donné ?
d’être le péché. Plus jamais, il n’a été question de passage à l’acte.
Elle recherchait donc un maître pour le toiser. Mais Finies, les grandes querelles avec les médecins, les
non sans à chaque fois en accuser le contrecoup. À assistantes sociales, les religieuses. Par contre, à la
dénoncer l’inauthenticité de l’Autre, elle se faisait en place de ce rapport ravageant au maître qui allait la
effet rejeter, elle n’était pas aimée, et donc elle ne mater, s’est installée une névrose de transfert
valait pas. Et si elle ne valait, alors c’est que l’Autre marquée par une demande d’amour importante. Les
avait raison, elle était mauvaise, perverse, pas vraie. pourquoi que la petite ergoteuse adressait à ses
Et, dans ce cas, mieux valait mourir, rejoindre ces parents relevaient bien d’une demande d’amour.
petits anges qui ne dérangent pas et que sa mère Ainsi, au cours de ces six années, elle a rêvé qu’elle
disait préférer. dénichait un livre que j’aurais écrit, mais lorsqu’elle
Elle n’avait pas cinq ans quand sa mère l’a mise au l’ouvrait et allait enfin découvrir son contenu, pas de
pensionnat. Et si ce n’est quelques brefs retours en chance, les pages étaient blanches. Récemment, elle
famille, elle y est restée jusqu’à seize ans. Mais elle a rêvé qu’elle se retrouvait à une drôle de séance,
y était bien, mieux que chez elle. Par ailleurs, au elle ne cessait de demander : «Madame, est-ce que
pensionnat, elle était quasi-orpheline, comme sa vous m’aimez ?». Au réveil, elle a pensé que c’était
mère. Mais l’orpheline n’est pas seulement un trait vraiment excessif. Une telle demande d’amour rend
de sa mère, c’est également celle qui a été choisie complètement idiot, en effet. Mais, de fait, elle a
par son père, un nom de la femme aimée et matée. toujours voulu être la préférée, et même la préférée
C’est à la sortie du pensionnat que les choses se sont de Dieu. Ainsi, elle n’était pas d’accord lorsque son
moins bien passées pour elle. Les religieuses avaient père disait que Dieu aimait tous ses enfants de la
dit à sa mère qu’elle travaillait très bien. Sa mère a même manière et qu’il ne fallait pas être orgueilleux.
alors considéré qu’elle pouvait réintégrer la famille, Elle voulait être l’élue. Voilà, dit-elle, pourquoi elle
aller travailler et lui remettre son salaire. Elle a alors s’est toujours sentie folle. Elle est une mendiante
tenté de se suicider et a eu affaire aux médecins avec d’amour.
lesquels elle ne s’est jamais entendue. À vingt ans, Aujourd’hui, elle entame, je pense, un nouveau
elle s’est mariée pour échapper à sa famille avec un chapitre de son analyse. Après avoir parcouru en
homme qui voulait l’épouser. Mais, devant sa propre long et en large sa folie d’amour, elle entrevoit la
impuissance lors des rapports sexuels, celui-ci la folie religieuse de son père, par rapport à laquelle
battait. Elle l’a alors quitté. Elle a fait partie de elle a toujours défendu sa mère, accusée de tous les
groupes de prières, mais elle «ergotait» et se faisait péchés, y compris de celui d’avoir eu quatorze
rejeter. Etc. enfants, autant de preuves vivantes d’un commerce
sexuel dont elle était accusée d’être l’instigatrice.
Une folle demande d’amour Elle entrevoit également combien sa mère a protégé
son mari et sa folie religieuse de la petite ergoteuse
Il y a six ans, lorsque je l’ai rencontrée pour la
qui aimait tant la vérité et qu’elle était.
première fois, elle sortait d’une dernière «bis-
brouille». Une religieuse, à laquelle elle avait

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Une névrose extraordinaire En fait, l’angoisse a surgi dans sa vie il y a plus de


trente ans et depuis, elle ne cesse de consulter
Il y a un an, j’avais qualifié sa névrose régulièrement et sans la moindre trêve, psychiatres
d’extraordinaire. Je dirais aujourd’hui que cette et autres médecins qui l’ont aidée «à rester debout».
névrose est une réponse du réel, un choix du sujet – Elle avait alors trente-cinq ans. Ce jour-là, elle était
que rien n’explique au fond, même si on peut en dans le métro, pour la première fois «seule avec ses
suivre les méandres. En effet, lorsqu’elle a été mise deux filles» âgées de onze ans et d’un an, quand elle
au pensionnat par sa mère, l’ordre du monde aurait ressentit une sensation de vertige. Aussitôt lui vint
pu basculer pour elle, le sens des choses s’effondrer. l’idée que si elle tombait, ses deux petites seraient
Mais ce ne fut pas le cas. Elle est restée celle qui des «filles perdues». L’angoisse s’installa.
voulait être la préférée. Ce signifiant maître, la «Tu n’es qu’une fille perdue», lui disait son père,
préférée, est venu métaboliser, dans une insondable fou d’inquiétude, sitôt qu’adolescente elle rentrait à
décision de l’être, ce qu’on ne peut qu’entrevoir, de la maison avec quelques minutes de retard.
la chute qui aurait été la sienne, s’il n’y avait eu ce Perdue, elle le fut souvent petite fille, notamment
semblant – ce qu’on ne peut entrevoir qu’à travers ce quand sa mère, toujours malade et gémissante,
semblant. tomba sous ses yeux évanouie à la suite d’une
I
coupure au doigt, le père excédé ayant alors tourné
LACAN J., Le Séminaire Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la
psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 194. les talons ; mais aussi plus tard quand, étudiante, elle
se retrouva enceinte avant le mariage, au grand dam
Une femme à postiche de celui-ci.
Patricia Johansson-Rosen
Les deux mêmes

Le postiche est un ornement qui remplace «Je veux toujours en avoir deux», s’étonne M. à
artificiellement la nature. Dans son Cours, J.-A. l’évocation de sa collection de poupées. Quand on
Miller l’évoque comme «un semblant qui dit : ceci lui offre une petite poupée de collection, elle
n’est pas un semblant», un semblant qui ment. s’efforce toujours de racheter la même, pour les
«La femme à postiche est celle qui ajoute avoir en double, car elle aime les jumelles.
artificiellement ce qui lui manque, à condition que, Or, des jumelles, elle en a eu à l’âge de vingt-quatre
toujours, et en secret, elle l’ait d’un homme. Chez ans. Mais c’était beaucoup trop tôt, elle n’était pas
elle, le paraître est essentiel, en tant que cela doit prête. Nées après une grossesse longtemps niée, puis
paraître comme d’elle-même, de sa propriété. (…) refusée jusqu’au bout par M. malgré le mariage, les
Le postiche de la femme à postiche est un postiche jumelles sont nées très prématurées.
qui ment. (…) Elle veut que les autres le croient. L’une est morte à quelques jours, l’autre a survécu
Elle aime le respect comme elle-même. au grand désarroi de M. qui se sentait incapable de
Corrélativement, elle respecte les semblants l’élever. Cette enfant restante l’a toujours agacée,
masculins, et les adopte, lorsque le vrai, parfois contrairement à la cadette que M. a désirée et qu’elle
caché chez une femme, est qu’elle ne respecte rien eut, malgré une grossesse difficile, dix ans plus tard.
ni personne, et dénonce le phallus même comme un Avec cette dernière, jusqu’à ses quatorze ans, elles
semblant au regard de la jouissance» 1. ont été longtemps comme des jumelles : elles se
Le cas de M., névrosé obsessionnel féminin, me disaient tout.
paraît illustrer cet usage du semblant. Pour M., en avoir deux est essentiel. Ainsi explique-
t-elle le désarroi ressenti quand, de l’amant qu’elle
Une fille perdue voulait avoir pour répliquer à l’infidélité de son
mari, elle a aperçu l’ectopie testiculaire unilatérale.
Depuis six ans, M., petite femme retraitée à l’allure Il lui fallut partir sur-le-champ. Cette anomalie
jeune, débordante de vitalité et d’activité, vient me physique rendrait impuissant, selon les dires de sa
voir : «Je ne m’entends pas avec les autres et en belle-mère. De même, pendant des années, elle ne
même temps, je ne peux m’en passer». Toutes ses put, sous peine d’angoisse, quitter mon cabinet sans
relations, en effet, sont sur ce mode. Sa vie est avoir au préalable inscrit dans son agenda nos deux
insupportable. prochains rendez-vous.
Depuis quatre ans, elle consulte une La crainte qu’on ne lui prenne sa place chez moi
psychothérapeute qui n’est autre que celle de sa fille ayant depuis peu cédé, elle peut donc se passer du
cadette. Un conflit ouvert avec celle-ci l’a amenée second rendez-vous qu’elle parvenait toujours à
récemment à cesser de voir celle-là. m’extorquer. M., dans le transfert, ne tient plus,

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coûte que coûte, «à avoir le dessus», le dessus -l’image insoutenable, car elle est pour elle
qu’elle n’a jamais pu avoir dans sa vie, si ce n’est «obscène», du Christ à moitié nu sur la croix.
avec ses élèves au temps béni où elle était professeur Elle ne peut la regarder car elle est obsédée par ce
de français. qui est caché sous le pagne ;
Longtemps, M. a attendu que je lui dise comment -le souvenir du chat qu’elle aimait et qu’un jour, elle
faire avec ses filles, son mari, ses rêves. Mon silence avait fortement pincé sans savoir pourquoi, jusqu’à
l’a beaucoup agacée, mais elle est revenue ce qu’il miaule de douleur ;
ponctuellement, sans jamais à ce jour rater un seul -les idées rares, mais très inquiétantes pour elle,
rendez-vous. d’agression physique à l’endroit de ses deux filles en
Elle fut, sur ce mode, intarissable jusqu’au jour où, bas âge, puis sur ses petits-enfants, dont elle s’est
alors qu’elle me faisait part des reproches de sa d’ailleurs beaucoup occupée ;
cadette, je lui dis : «Pourquoi n’avez-vous pas fait -et puis le souvenir de son père dont, alors qu’elle
intervenir le père ?» Sans attendre de réponse, je était encore petite, elle avait distingué une fois la
levai abruptement la séance. forme des organes génitaux sous le vêtement de nuit.

Le mari, un père ? Un père imposteur

M. s’étonne de n’avoir jamais pensé que son mari «Mon père, je le détestais. Il s’emportait pour un
pouvait intervenir en tant que père pour ses filles. rien. A la maison, il ne savait pas se tenir. Il
M., par contre, s’est toujours plaint à elles de son menaçait sans arrêt de partir.»
mari indisponible et peu assidu. Cet homme, au bout Cet instituteur passionné était le fils unique chéri
de quarante-cinq ans de mariage, elle ne le d’une mère tyrannique qui lui fit épouser sur le tard,
comprend pas. Souvent, elle a pensé à le quitter, non pas la jeune institutrice qu’il aimait, mais un
mais elle ne peut vivre sans lui. bon parti qu’il n’affectionnait pas, et
Il y a peu, elle l’a vérifié à l’hôpital lorsqu’elle n’a réciproquement. M. fut l’enfant unique de ce couple
pu quitter son chevet – surtout, pointe-t-elle, quand qui ne s’entendit jamais.
les infirmières venaient lui faire des soins locaux La mère de M. était toujours malade. Elle ne put
quelque peu douloureux. Son mari a en effet été jamais se séparer de sa mère et de sa sœur, qui
opéré d’un rétrécissement urétral ancien, mais l’aidèrent à s’occuper de sa fille. Les trois femmes,
devenu au fil du temps gênant. Comme quand il avec leurs conjoints respectifs, habitèrent la même
avait eu «une histoire avec une autre femme», elle maison jusqu’à leur mort.
s’est alors sentie sexuellement très excitée. C’était Mais, à l’extérieur, pour les autres, son père était un
insupportable. homme de bien, respecté de tous : enseignant
Après sa sortie il a été, un temps, plus désirant et dévoué, pompier bénévole infatigable fasciné par le
performant sur le plan sexuel. Mais cela n’a pas feu, dira M. interprétant un rêve.
duré. Les relations sexuelles ont donc été pour M. Il aimait raconter à sa fille, dont il s’occupait
satisfaisantes, au prix cependant d’une série beaucoup lorsqu’elle était petite, des histoires
d’infections urinaires qui lui donnent l’occasion de terrifiantes où les morts reviennent hanter les
courir encore plus les médecins. vivants.
Récemment, elle a fini par se rendre compte, non «Sur son lit de mort, me dit-elle, mon père très âgé
sans horreur et pas sans honte, que sa jouissance avait encore un petit sourire ironique. Je me suis
sexuelle dépendait essentiellement de la pensée alors demandé quel tour il avait bien pu encore me
qu’elle lui occasionnait une douleur génitale. Voir le jouer.»
visage grimaçant de douleur de son mari durant les Elle découvrit quelques années plus tard, après que
relations sexuelles l’amenait à l’orgasme. sa mère fut morte, que son père était juif. Interpellée
Une scène d’enfance restée particulièrement nette et par le nom de jeune fille de sa grand-mère
troublante lui revient. Au cours d’un jeu de cache- paternelle, elle avait en effet entre pris des
cache avec un petit garçon qu’elle aimait beaucoup recherches généalogiques. Son père ne lui en avait
sans qu’il le sache, elle s’était retrouvée le jamais parlé. Elle pense d’ailleurs qu’il s’en est
chevauchant, alors que lui était tombé sur le dos. caché jusqu’à la fin de ses jours. Il s’était fait
Excitée par la situation, elle pesait de tout son poids baptiser pendant la guerre au moment où elle fit sa
sur son bas-ventre pour lui faire mal. communion. Elle avait d’abord pensé qu’il s’était
D’autres associations vinrent à la suite de cette converti pour la protéger, et puis pour se protéger
scène : lui.

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Son père avait toujours peur. Il était tourmenté par la La municipalité de sa ville natale veut donner le nom
mort jusqu’à l’obsession et les histoires «à dormir de son père à l’école de musique où il a enseigné. En
debout» qu’il racontait, de morts-vivants qui vue de cet hommage posthume, il a été demandé à
reviennent hanter leurs proches, ont fait le lit de bien M. d’établir sa biographie. Elle a accepté d’emblée
des peurs de M. mais, depuis lors, n’a pu écrire une seule ligne :
«J’ai eu beau ressortir tous les rapports d’inspection
Les deux ont fait la paire. que mon père avait soigneusement gardés, je n’y
arrive pas. Même s’il l’a caché, mon père était juif.
En partageant les histoires à dormir debout du père, Me faut-il le dire ? Et moi alors…, que suis-je ?»
M., qui se présentait ouvertement comme une enfant Le postiche de M. voudrait faire croire que le
effrontée, volontiers moqueuse à son égard, a phallus n’est pas un semblant, et que le père ne se
soutenu la jouissance du père et couvert sa duplicité. réduit qu’au réel de la jouissance. Il achoppe
Elle l’a prise à son compte et a faite sienne la façon pourtant dans sa tentative de résoudre le manque-à-
d’être de celui-ci, façon où le paraître ne reflète être du sujet féminin par l’avoir – avoir ce qui lui
jamais ce qui est ressenti. La vérité se doit d’être manque d’un homme.
cachée, donc tue. Là où pourrait se rencontrer l’amour qui s’adresse au
Elle peut enfin repérer les traits d’identification au semblant, ici démenti, vient se loger la haine. À ne
père : le mensonge, l’hyperactivité, la difficulté de pouvoir se servir du père comme il convient, M. ne
s’arrêter de faire. Comme lui, elle ne peut supporter peut donc «réellement» s’en passer pour l’instant.
les autres qu’en partageant avec eux une activité.
Tout en présentant son père comme un homme de 1. MILLER J.-A, «Des semblants dans la relation entre les sexes», La Cause
freudienne n°36, Seuil, Paris, 1997, pp. 12-13.
semblant, elle a soutenu, en même temps, qu’il
n’était pas un semblant au regard de la jouissance,
jouissance obscène qu’elle partage. Un vacillement mélancolique
C’est une présence réelle, comme en témoignent ses Dominique Vallet
cauchemars où il lui apparaît toujours comme un
revenant silencieux, immobile et malfaisant qui la Dans son article «Clinique ironique» 1, J.-A. Miller
regarde dormir. Angoissée, elle appelle à l’aide et se éclaire une clinique psychanalytique fondée sur
réveille. l’inexistence de l’Autre comme défense contre le
réel. Il propose une clinique universelle du délire, à
Vacillement et disparité partir de la place singulière du schizophrène pour
qui tout le symbolique est réel. De cette place peut
Son insensibilité légendaire dans la famille à la apparaître que, pour les autres sujets, le symbolique
douleur d’autrui, insensibilité de semblant, pure n’est que semblant.
feinte pour protéger le réel de la jouissance, s’en La structure névrotique est sans doute celle où se
trouve pour le moins ébranlée. Ainsi, récemment, repère le mieux la dimension du semblant, en
lors d’un échange avec son mari, homme peu bavard particulier au travers des différentes modalités de
sur ses sentiments, elle a pu lui dire l’émotion ratage dans la relation à l’Autre. Mais c’est dans la
éprouvée de l’entendre parler pour la première fois structure psychotique que l’on peut mesurer encore
de son chagrin et de son désarroi, lors de mieux la fonction nécessaire du semblant lorsque,
l’enterrement de la jumelle auquel elle n’avait pu radicalement en défaut, il ne vient plus limiter les
assister. effets ravageants de la jouissance. La clinique du
Son postiche «des deux semblables» a vacillé, déclenchement permet de souligner ce moment de
comme le dénote une série de rêves récents où vacillement radical qui, dans des conjonctures
apparaissent, entre les deux qu’il faut toujours, une particulières, vient dévoiler l’absence de signifiant
disparité : une pomme et une poire, un oiseau blanc du Nom-du-Père. À partir de la dimension de
et un oiseau noir. La relation aux deux personnes semblant de la métaphore paternelle, cette clinique
qu’elle aime, son mari et sa fille cadette, a conduit à interroger ce qui, dans la psychose, peut
progressivement changé. venir occuper cette place après le déclenchement –
Ainsi, M. n’est plus autant obsédée par le sexe de dans différents aménagements subjectifs possibles.
son mari et elle supporte mieux sa relation à lui. Ils C’est l’ensemble de la clinique de la métaphore
plaisantent même ensemble. Sa cadette a pu délirante et des modes de stabilisation possible dans
s’éloigner considérablement de sa mère. Elle vit en la psychose. Au sein de ces différents
province depuis deux ans avec un compagnon. aménagements, il convient de repérer ce qui peut

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maintenir cette stabilisation ou ce qui peut, de de la circulation, survenu le jour de la date


nouveau, tout remettre en cause. anniversaire de l’insémination artificielle. Cette
C’est encore une clinique des phénomènes coïncidence prend pour elle valeur de certitude : son
«prépsychotiques», dans lesquels on peut voir père, décédé, est à l’origine de l’accident ; le
apparaître les éléments de la structure psychotique, conducteur de la voiture qui les a percutés est le père
sans toutefois assister à un déclenchement de biologique de son enfant. Elle ne restera pas fixée à
psychose. cette construction imaginaire qui aurait pu donner
Ainsi, il est possible de considérer deux occurrences lieu à un délire sur la filiation de son enfant, mais
dans la psychose. D’une part, tout ce qui relève du cela lui permettra de confier à son entourage ce
vacillement et de l’effondrement psychotiques, avec qu’elle contenait jusque-là de sentiments de
un bouleversement radical du sujet dans son rapport culpabilité et d’indignité face à ce qu’avait fait
à la jouissance. Mais aussi, par ailleurs, tout ce qui surgir, pour elle, l’arrivée de cet enfant.
relève des aménagements subjectifs particuliers pour C’est la première hospitalisation. Les circonstances
venir en limiter les effets mortifères. Il y a là des de la maternité, et plus particulièrement le moment
enjeux essentiels, tout autant ceux du diagnostic que de l’accouchement avec la présence réelle de
ceux du maniement du transfert avec un sujet l’enfant, viennent révéler la carence de la
psychotique. C’est ce que peut illustrer le cas de ce signification phallique. Cette présence réelle de
sujet. l’enfant ne vient pas satisfaire la réalisation d’un
désir, qui trouverait à se soutenir de la présence
Le déclenchement symbolique du père et qui pourrait se déplacer
métonymiquement sur la figure du mari. Ici, elle
Cette jeune femme a déclenché sa psychose au vient plutôt révéler de façon radicale la carence de la
moment de la naissance de son premier enfant. Elle fonction paternelle, faisant surgir alors la présence
est mariée depuis cinq ans, et la mort de son père est réelle du père mort. Dans l’après-coup, on peut relire
intervenue peu auparavant. Ces cinq années auront toutes les manifestations d’angoisse qui ont marqué
été marquées par de grandes difficultés à avoir un le cours de la grossesse de ce sujet comme les
enfant. La raison en est la stérilité mise au compte premiers signes de l’effondrement qui s’annonçait.
d’une hypofertilité du mari. Le recours à la Les circonstances particulières de la conception de
procréation médicalement assistée, au terme d’un l’enfant, marquées d’une dimension de forçage,
parcours médical très éprouvant, permettra de mener soulignent tout particulièrement la dimension de
à bien cette grossesse tant attendue. Elle se déroulera semblant de la fonction paternelle. Le délire de cette
dans une atmosphère d’angoisse, marquée dès le patiente ne porte pas essentiellement sur la filiation
début par la crainte de donner naissance à un enfant de son enfant. Elle a, certes, pu un temps fixer cette
anormal. Cette angoisse culminera au moment de question autour de la rencontre accidentelle avec un
l’accouchement, vécu dans une atmosphère proche père présumé. Le délire est davantage corrélé à la
de la dépersonnalisation. La naissance de son enfant, position subjective qu’elle nous indique au moment
dont le prénom souligne à la fois la dimension de où il s’agit pour elle de «présenter l’enfant au père
l’engagement et du combat mené pour l’obtenir ainsi mort». Pas question, ici, à l’instar du sujet névrosé,
que celle de l’effet de néantisation qui d’inscrire cette question dans l’ordre symbolique,
l’accompagne, marque pour elle une rupture avec toute la dimension de ratage que cela peut
radicale. impliquer. Nous sommes là dans un tout autre
Le retour de la Maternité est marqué par un profond registre où c’est la question de l’être même qui est
abattement. Elle ne comprend pas ce qui la fait tant touchée. Il en découle cet effet de néantisation qui
souffrir malgré la présence de cet enfant tellement emporte le sujet tout entier, au risque d’y entraîner
désiré ; elle reste perplexe face à cette force qu’elle aussi son enfant. La naissance de l’enfant ouvre le
éprouve profondément, et qui la pousserait à mourir tombeau du père, et pourrait l’y précipiter. Voilà la
avec son enfant pour le présenter à son père mort. place, pour elle, que lui désigne l’enfant. Elle y est
Elle se surprend plusieurs fois, alors qu’elle se entièrement prise.
baignait avec l’enfant posé sur son ventre, à le
laisser glisser sous l’eau au risque de le noyer. Cela Le recours à l’idéal
suscite chez elle une angoisse profonde et indicible
qui alimente un sentiment d’horreur face à ce qu’elle C’est dans un certain collage à l’idéal d’être une
vit comme son incapacité à être mère. Ce moment de bonne mère qu’elle arrivera quelque peu à se
perplexité durera quelques semaines et trouvera sa dégager de cette position. Cela ne va pas sans ravage
limite dans les circonstances banales d’un accident dans sa relation avec son entourage, en particulier à

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l’égard de son mari. Il a très mal supporté la maladie qui allait l’emporter rapidement. Elle avait été
de sa femme, et le couple a failli se séparer. La particulièrement étonnée de ce que lui avait alors
survenue, inattendue, d’une deuxième grossesse les confié son père du secret de sa propre enfance : il
a surpris, notamment par rapport au diagnostic avait été abandonné par sa mère et élevé par
médical initial. La naissance de ce deuxième enfant l’Assistance publique. Jusque-là, elle n’en avait rien
sera suivie d’une deuxième hospitalisation, en raison su. D’autres zones de silence marquent encore
de l’émergence de nouvelles idées suicidaires. Cet l’histoire familiale : le suicide d’une sœur de son
état mélancolique est alors marqué d’une dimension père, dont elle ne peut rien dire, et le souvenir
interprétative, centrée sur la personne du mari. Elle énigmatique des visites qu’elle faisait, enfant, au
s’inquiète des problèmes qui pourraient surgir entre cimetière, conduite par sa grand-mère maternelle sur
son fils et son mari, dans la mesure où ce dernier la tombe de la première épouse du grand-père
pourrait préférer sa fille. Elle est particulièrement maternel, qui était morte en couches. Ces éléments
attentive à tous les signes qui, dans son attitude sont importants à resituer ici dans leur dimension de
envers les enfants, pourraient en rendre compte, pour secret, au regard de la position de cette patiente sur
aussitôt lui en faire le reproche. Ce qui s’était son exigence de vérité, en particulier vis-à-vis de son
produit au premier épisode – présenter l’enfant au fils à qui il faudrait tout dire des circonstances de sa
père mort – se déplace ici sur la personne du mari. Il conception.
se trouve, sur le plan imaginaire, convoqué à assurer
sa place de père, et elle le somme à chaque fois de Les effets du transfert
venir y répondre. Tout cela ne va pas sans de
grandes difficultés. C’est autour de la difficulté à tenir sa place auprès
C’est à l’occasion de cette deuxième hospitalisation de ses enfants qu’elle établira la relation
qu’elle s’engage un peu plus dans le lien transférentielle dont elle se soutient. Dans cette
transférentiel. Les premiers temps de cette relation adresse, elle peut trouver à loger autrement la
seront marqués par la dimension prégnante de sa question qui a surgi au moment du déclenchement.
position mélancolique. Les moments Présenter l’enfant au père, c’est ce qui se répète dans
symptomatiques se succèdent de manière ses moments mélancoliques. C’est également ce qui
rapprochée, avec un retentissement important sur sa insiste dans l’effort qu’elle soutient en veillant à
vie familiale et professionnelle. Les circonstances préserver auprès de ses enfants la place de leur père.
d’un stage, qui doivent l’éloigner quelques semaines Elle y insistera encore davantage lorsque son mari
de son mari et de ses enfants, précipiteront un aura pris l’initiative de leur séparation. Il est parti
troisième moment délirant qui la ramènera à vivre avec un homme, révélant ainsi son
l’hôpital. Dès son arrivée sur le lieu de stage, tout homosexualité. Elle en sera touchée, surtout après ce
s’est mis à faire sens autour d’elle. L’actualité du qu’ils avaient traversé ensemble pour avoir des
moment était centrée sur un mouvement social enfants. Mais, là, elle ne vacillera pas. Face à la
d’ampleur nationale : elle était responsable de ce difficulté qu’il a à maintenir une relation avec ses
désordre et tout lui indiquait qu’elle devait enfants, elle sera attentive à ne rien faire qui puisse
disparaître. Le regard des gens lui désignait la place le disqualifier à leurs yeux, et se montrera toujours
qui lui était assignée, celle de la benne à ordures. Ce soucieuse de soutenir le moindre mouvement de sa
nouvel épisode, qui date de plus de huit ans, reste à part vers eux. Elle doit aussi faire face aux
ce jour le dernier moment de grande vacillation difficultés qui ne manquent pas de surgir avec les
subjective. enfants : son fils semble déprimé, alors que sa fille
Arrêtons-nous sur quelques coordonnées de son manifeste beaucoup d’exigences envers elle et la
histoire. La patiente souligne un sentiment précoce sollicite de manière intense, souvent conflictuelle.
d’abandon, éprouvé à l’égard d’une mère qu’elle Elle a par ailleurs pu reprendre, après une longue
trouvait trop absorbée par ses deux plus jeunes interruption, sa vie professionnelle.
enfants, et la dimension d’une relation conflictuelle Les aléas des négociations parfois difficiles avec son
avec un père plutôt brutal dans les rares moments où ex-mari autour de la garde des enfants lorsqu’il ne
il était présent à la maison. Cette opposition s’était veut pas les recevoir, ou les moments de tension
exprimée assez bruyamment au moment de dans son travail peuvent rapidement faire surgir un
l’adolescence, et n’avait trouvé à s’apaiser que dans sentiment d’incapacité douloureux, qui se trouve au
les circonstances de son engagement professionnel. cœur de ce dont elle vient témoigner dans nos
Alors seulement, elle avait pu se rapprocher de lui, entretiens. Les exigences de l’idéal éducatif qu’elle
en particulier au moment de la maladie cancéreuse voudrait atteindre la conduisent à des engagements à
la limite de ce qu’elle peut effectivement soutenir.

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Deux points restent centraux dans ses jouissance. À partir de ce point de vacillement qui
préoccupations : s’assurer que le père tient toujours ouvre une béance radicale où elle pourrait
sa place auprès de ses enfants ; trouver le moment disparaître, elle puise dans l’adresse à l’analyste la
où elle pourra révéler à son fils les circonstances de capacité à y remettre du semblant. C’est ce trajet, du
sa naissance. réel au semblant, qu’elle vient construire grâce au
Du fait de la distance manifestée par leur père, elle transfert. Ce n’est pas sans effets de pacification,
se heurte parfois à la décision de ses enfants qui ne même si cette construction reste encore fragile et ne
manifestent pas beaucoup d’enthousiasme pour le la met aucunement à l’abri des mauvaises
voir, lorsque cela leur est possible. Elle met cela sur rencontres.
le compte de la souffrance qu’elle leur suppose. Au
1. MILLER J.-A., «Clinique ironique», La Cause freudienne n°23, Paris, Seuil,
cours des entretiens sera évoquée l’éventualité que 1993, pp. 7-13.
ses enfants puissent aller parler à quelqu’un. Elle se
saisit de cette démarche, sans attendre le conseil
Une idée fixe
d’une orientation précise. Elle s’adresse directement
Monique Amirault
à une psychologue qui va se montrer plutôt directive.
Celle-ci, prenant le parti de dénoncer
l’inconséquence du mari, lui conseille de cesser de Rébecca est une jeune femme de vingt-cinq ans.
s’en soucier et de l’effacer de sa vie. Elle ressort de Bien qu’elle ait fait des études supérieures, elle
cette entrevue très angoissée, envahie par cette idée travaille comme caissière dans un hypermarché. Ce
qu’elle pourrait tuer ses enfants pour se suicider qui n’était qu’un travail occasionnel est devenu le
ensuite. L’intervention de la psychologue est venue cadre principal de son existence auquel s’ajoute
toucher au cœur même de sa position mélancolique. celui de sa famille, puisqu’elle vit toujours chez ses
Présenter l’enfant au père est ce qui la tient au parents. C’est une jeune fille d’allure plutôt sportive,
monde, elle est tout entière prise dans, cet énoncé. vêtue sobrement mais avec goût, au joli visage lisse
Son inquiétude sur l’attention que porte son mari que n’animera jamais un sourire pendant les
aux enfants n’en est qu’une variante ; c’est aussi ce premiers mois de rencontres. Seul, un mordillement
qu’elle vient présenter dans la relation thérapeutique, constant des joues signera son embarras. Rébecca
lorsqu’elle fait part de son inquiétude sur l’état de s’adresse à l’analyste avec une question bien
ses enfants, conduisant à poser l’indication d’une précise : elle a une idée fixe. Il s’agira
prise en charge. Il aurait sans doute mieux valu aller d’accompagner et de soutenir l’effort de cette jeune
jusqu’au bout de cette démarche, et ne pas laisser cet fille qui, au moment de notre rencontre, est lâchée
énoncé en suspens. Cela lui aurait évité cette par tous les semblants et suspendue, d’une certaine
intervention extérieure qui, immédiatement, a fait manière, au bord du gouffre ouvert dans le réel, par
resurgir la jouissance mortifère. Mais, dans ce une seule formule propre à nommer l’objet indicible
moment singulier où tout pouvait à nouveau – une idée fixe – qui fournira longtemps sa seule
basculer, elle a pu trouver un point d’arrêt en matière à nos échanges et leur donnera un style
s’appuyant aussitôt sur sa relation au thérapeute. minimaliste.
C’est ici le transfert qui est venu faire barrage à la Très vite, en effet, il s’avère que ce signifiant idée
jouissance. fixe est sans contenu, et qu’il doit être considéré
Voici les deux temps qui illustrent la position comme un syntagme figé, S1 non articulable, dont la
mélancolique de cette patiente. Tout d’abord le contrepartie se situe dans une impossibilité pour
moment du vacillement, lorsque la naissance de Rébecca à user du langage. D’un côté, il y a l’idée
l’enfant implique pour le sujet un appel au père. Ce fixe ; de l’autre, un débranchement radical du
qui lui revient alors est l’horreur de sa position de système signifiant. Cela rendra nos rencontres
déchet, puisqu’elle est le déchet universel. Puis le difficiles car Rébecca a beaucoup de mal à répondre
second temps, celui de la stabilisation où, dans aux questions, et ne peut donner que peu d’éléments
l’adresse à l’Autre du transfert, elle instaure un pour expliquer ce qui s’est passé pour elle, dans ce
Autre à qui l’on peut continuer à présenter l’enfant, moment où elle s’est trouvée désarrimée de l’Autre.
ce qui lui permet ainsi de mettre un peu d’écart entre Ce n’est qu’au bout de plusieurs mois qu’elle pourra
elle et le père mort. revenir sur le temps d’«avant» et énoncer quelques
Le trajet effectué par cette patiente n’est pas celui précisions sur la conjoncture ayant conduit à cette
d’une cure analytique. Pourtant il témoigne de son rupture radicale.
engagement dans le transfert, par le développement
d’une invention où elle trouve à réduire la

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Les trois temps d’un «débranchement» «En fin de compte, c’est pas évident»

Il semble qu’une vacillation étrange se soit produite, Le premier temps est marqué par la douleur du sujet
deux ans plus tôt environ, lors d’un échange avec un qui ne trouve plus à se situer dans la structure
jeune homme, un copain à qui l’attachait quelque signifiante, ne parvient pas à articuler quoi que ce
sentiment amoureux. Une troisième personne a joué soit dans la parole et finit par pleurer
un rôle dans cette conjoncture il s’agit d’un ami, silencieusement sur la solitude qui l’habite de ce fait.
commun à Rébecca et à son copain. C’est dans un Lorsque Rébecca parvient, dans un immense effort,
échange des regards qu’elle dit avoir éprouvé, un à prendre la parole, c’est avec deux expressions qui
certain jour, un grand malaise, malaise énigmatique cernent un vide central : «en fin de compte… c’est
qu’elle tente d’exprimer à l’un de ses amis, à quoi pas évident». La phrase, le plus souvent, n’est
celui-ci répond en lui disant : «Tout ça, c’est dans ta constituée que de cela. L’analyste se doit de
tête». Rébecca éprouve aussitôt un violent mal de présentifier pour elle un minimum de système
tête, cette formule la pénètre et, à partir de cet langagier pour l’assister dans son effort pour
instant, elle devient silencieuse et solitaire. Le hors- nommer, situer, border par des mots le gouffre
sens radical du premier temps de la séquence se ouvert dans le réel. Je lui offre donc des mots
confirme dans ce second temps par un capitonnage comme hameçon pour un semblant de sens, à elle
corporel. 1 qui utilise tout juste quelques formules qui
Elle se demande si elle n’est pas folle et va consulter surnagent, désarrimées, dans des propositions
un médecin qui lui fournit la matière à nommer ce souvent tautologiques, du style : «quand ça va, ça va
qui lui arrive : c’est une idée fixe. Les deux temps – quand ça va pas, il y a l’idée fixe», «quand il y a
précédents sont ainsi suivis d’un troisième temps, où l’idée fixe, ça va pas», «l’idée fixe, c’est un
un arrimage minimum dans la structure lui est problème de communication», «l’idée fixe, c’est la
permis par cette nomination qui opère un solitude»,«l’idée fixe, c’est le regard des autres».
capitonnage signifiant. Elle va alors voir une La tentative pour localiser cet objet trop réel se
psychothérapeute qui trouve prudent de l’envoyer traduit ainsi : «c’est un bloc», «c’est le socle de
faire des examens. Aucun trouble, ni neurologique ni l’idée fixe», «c’est un bloc à écraser», «c’est la
tumoral, n’est repéré. Puis, pendant un an, elle poche de solitude», «c’est pas toujours là». Les
consulte un psychiatre. Enfin, au hasard de essais de métaphorisation se repèrent dans des
l’annuaire téléphonique, elle s’adresse à moi avec formules telles que : «il y a peut-être une autre idée
cette question, au téléphone : «est-ce que vous derrière», ou «ça sert peut-être à cacher la solitude».
soignez les idées fixes ?».
Ce n’est que beaucoup plus tard que j’apprendrai «Disons que…»
qu’un autre événement est survenu dans la logique
de cette conjoncture. Rébecca était sortie soulagée et Le second temps des rencontres de Rébecca avec
heureuse de chez le médecin qui lui avait donné l’analyste est ponctué par la formule «disons que»,
matière à nommer un symptôme et à circonscrire formule avec laquelle elle se présente, complétée
ainsi la jouissance hors-sens. Le malaise avait souvent de «ça va mieux», «c’est normal» et
disparu, mais cet état n’avait duré que quatre ou cinq accompagnée de légers sourires à son arrivée aux
jours, jusqu’à ce qu’elle entende dire à la télévision séances, sourires qui s’éteignent vite lorsque, cette
que Freud aurait couché avec sa fille. Ce qui se première phrase énoncée – «ça va mieux» Rébecca
présente là comme interprétation délirante ou se retrouve face au gouffre dont elle doit
hallucination, retour dans le réel témoignant de s’accommoder. Cependant, cette formule – «disons
l’absence de la signification phallique sous-jacente, que» – atteste d’une position d’énonciation, d’un
la laisse très affectée et dans une grande perplexité. engagement du sujet qui se traduit dans quelques
Elle «change de couleur» au point que son père s’en séquences langagières, en réponse aux incitations de
aperçoit et, depuis lors, un grand malaise persiste l’analyste. Après-coup, Rébecca parvient à
avec ses parents, surtout son père avec qui elle évite transmettre l’expérience qui a été la sienne, ce qui
d’être seule – tandis que sa mère s’inquiète de son ouvrira à la recherche d’un savoir-y-faire-avec son
silence, qui fait énigme. sinthome qui l’inscrive dans un lien social, malgré sa
Je distinguerai les temps de nos rencontres en les position hors-discours.
spécifiant par les formules dont Rébecca use pour
tenter de capitonner les séquences langagières
minimales dont je me fais l’adresse.

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L’hérésie du psychotique celle dite française, pour y être parvenu moi-même


ce qui fascine de témoigner de la jouissance propre
Comment se débrouille-t-elle avec l’idée fixe ? Au au symptôme. Jouissance opaque d’exclure le sens.
mieux, quand ça va, elle se dit «c’est qu’un On s’en doutait depuis longtemps. Être post-joycien,
symptôme» ou encore «il y a que moi qui le sais, ça c’est le savoir» 2. Lacan ajoutera encore que Joyce
se voit pas» mais reste qu’avec les autres, «ça «choisit. En quoi il est comme moi un hérétique
n’accroche pas, ça fait barrage», elle se sent (…). Il faut choisir la voie par où prendre la vérité,
étrangère. Elle rend compte du moment où s’est ce d’autant plus que le choix une fois fait n’empêche
produite pour elle cette bascule : «j’ai été terrassée, personne de le soumettre à confirmation, c’est-à-dire
ça m’a frappée, je n’y étais pas préparée», d’être hérétique de la bonne façon – celle qui,
témoignant par là de l’absence de recours au d’avoir bien reconnu la nature du sinthome, ne se
signifiant pour articuler ce phénomène qui l’a laissée prive pas d’en user logiquement, c’est-à-dire jusqu’à
au bord du gouffre, jusqu’à ce qu’elle retrouve un atteindre son réel» 3.
ancrage minimal par ce signifiant idée fixe. Elle dit A ce qui se présente comme dévoilement chez le
encore : «c’est comme si j’étais lâchée en pleine névrosé s’oppose, chez le psychotique, l’expérience
nature», «je suis rattachée à rien», «ça m’a rendue énigmatique d’un réel dont il n’est plus protégé et
plus faible», formules exemplaires dans leur dont il vient témoigner chez l’analyste.
simplicité. Si Rébecca parle maintenant un peu plus
avec les autres, elle en éprouve les limites : «quand La bonne façon d’être hérétique
on parle de travail, ça va, mais quand on parle de
soi, je peux pas, je suis à l’extérieur, j’y suis pas…» La bonne façon d’être hérétique concerne le
ou encore «je suis détachée», «j’ai plus de psychotique comme le névrosé, et avant tout
sentiments». Elle m’apprend qu’elle a commencé à l’analyste lui-même, dont l’acte permet de s’orienter
sortir en ville, à s’acheter des vêtements ; une fois, dans cette voie par où prendre la vérité, voie que
elle est même allée au cinéma, ce qu’elle n’avait pas Lacan indique là comme celle du réel. Le corollaire
fait depuis deux ans, toujours seule cependant. en est, lorsque l’Autre n’existe pas, de «soumettre
Quand «ça va pas», ou «quand j’y pense… enfin, son choix à confirmation». C’est, pour Rébecca, le
c’est pas que j’y pense, mais c’est là, ça me temps qu’il lui faut pour trouver la bonne manière de
bloque…», c’est en «se bougeant», là où le faire avec les semblants auxquels elle ne croit plus
signifiant phallique forclos ne vivifie pas le corps afin de s’en servir dans le lien social, car, dit-elle,
d’une manière réglée, qu’elle «actionne» son corps «c’est à moi d’en sortir, d’être responsable de moi»,
et court alors sur le parking de son supermarché. Il «de ne pas déraper». Sa question est celle que
lui arrive aussi de prendre sa voiture et de partir au formulait ainsi J.-A. Miller : «Comment faire et faire
bord de la mer, de rouler longtemps. De manière bien quand il n’y a pas de règles ?» 4.
générale, elle sort souvent, c’est-à-dire qu’elle C’est dans une conversation plus légère que se
«vadrouille» en ville, sans but précis. poursuivent alors nos rencontres. Les formules
Ici s’atteste la modalité singulière de l’hérésie qui toutes faites, prises dans le discours commun, sont
est d’emblée le lot du psychotique, et qui se dévoile bricolées avec assez d’à-propos et donnent le
lorsque s’écroulent les fragiles semblants. L’hérésie, change. Rébecca sait bien qu’elle doit prendre
dans son acception la plus commune, est une opinion quelques précautions, qu’elle doit s’efforcer
ou une doctrine qui corrompt les dogmes ou se situe d’«avoir l’air de sentir les choses comme les autres».
en opposition aux idées reçues. Pour Lacan, être «Maintenant, dit-elle, y'a plus vraiment d’obstacle,
hérétique va au-delà et suppose un savoir singulier, faut faire avec…», «quand je m’y prends mal, ça va
non pas en opposition à l’Autre et à ses idéaux, mais pas», «faut que je fasse attention de ne pas déraper»,
séparé de l’Autre, hors l’Autre, un savoir révélé au- «il faut que je me contente de me porter comme je
delà du voile des semblants. Il porte sur le pas de suis», «je me laisse être», «je suis plus libre», «je
sens, sur l’impossible à écrire le rapport sexuel et retrouve des sensations, des repères». Un de ces
corrélativement sur la reconnaissance de la repères perdus est celui du temps. Depuis trois ans,
jouissance du symptôme, ce vers quoi une analyse elle vivait hors temps. «Maintenant, dit-elle, quand
orientée vers le réel doit conduire. je vais travailler, que j’arrive sur le parking, c’est
C’est donc un savoir nouveau sur le symptôme qui, comme si la journée commençait».
bien au-delà de ses déterminations signifiantes, porte Rébecca est ainsi passée d’une position de
sur son usage de jouissance. La rencontre avec Joyce sidération, d’angoisse massive, d’où émergeait,
permet à Lacan d’en dégager cette fonction isolé, un unique signifiant a-sémantique «idée fixe»
radicale : «Je suis assez maître de lalangue, dit-il, constitué et adressé comme un symptôme à

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l’analyste, à ce «point de rebroussement où le sujet en silence dans le dérèglement d’une sémantique qui
n’est plus écrasé par son symptôme» et peut donner l’a désertée. Il ne s’agit pas non plus de se faire son
son assentiment au réel en jeu. semblable pour deviser «à bâtons rompus» 8, là où la
parole comme semblant est presque inutilisable. En
Une question de style effet, «parler à bâtons rompus c’est, avec le sujet
psychotique, une manière d’emprunter les chaînes
Se dégage alors ce que l’on peut entrevoir comme le signifiantes qui, par le nouage qui peut s’y produire,
style du sujet, sa façon singulière d’être au monde fasse lien social et lien transférentiel» 9. Encore faut-
qui signe l’écart imposé au psychotique par rapport à il pour cela que le sujet use aisément de la parole, ce
la norme : «Psychose et style sont deux mots qui qui n’est pas le cas de Rébecca. Les tentatives de
vont très bien ensemble» 6. C’est une invention l’analyste dans ces deux directions se sont vite
permanente à laquelle Rébecca est tenue pour révélées inopérantes, les conséquences étant
trouver comment, avec des bouts de semblant, faire repérables dans le retour des larmes silencieuses et
obstacle au réel et se glisser dans des échanges dont la fuite du regard.
la facticité ne lui échappe pas. Le style minimaliste Ici la faillite de l’imaginaire est telle, de ne plus être
de Rébecca, habitée et traversée de quelques noué au symbolique, que l’usage de la parole est
propositions, de formules standard, mais qui extrêmement difficile – contrairement au
émergent avec pertinence, fait d’elle «la discrète». Il déferlement sémantique qui se produit le plus
y a chez elle une alliance remarquable entre le souvent. Rébecca rend compte de l’écart qui existe
sérieux et l’application nécessaires à user des pour elle entre les formules du discours courant et
semblants pour éviter le «dérapage», et une discrète leur impossibilité à rendre compte du réel qui
ironie qui, de ces mêmes semblants, révèle l’habite : «Quand j’y pense… enfin, c’est pas que j’y
l’impudence. pense, c’est là…» ou encore «je fais semblant…
«Je ne prends pas les choses au sérieux, alors il faut enfin, c’est pas que je fais semblant…» 10. Pourtant,
que je fasse attention», dit-elle. Au début de nos à partir des effets obtenus, nous pouvons déduire que
rencontres, elle avait été l’objet d’une remarque d’un les premiers échanges avec l’analyste, si réduits
de ses supérieurs sur le fait qu’elle n’était pas assez soient-ils, ont opéré un nouage, une «épissure»,
souriante. «Des fois, je souris trop», dit-elle, entre l’imaginaire et le symbolique, suffisant à ce
«maintenant je rouspète pas, je rends service». que, du même coup, «le réel, parasite de la
Cependant elle ajoute – «quand ça ne m’intéresse jouissance» et le symptôme se raboutent en une
pas, je peux pas toujours faire semblant !», et deuxième épissure 11. L’idée fixe, ainsi constituée en
l’ironie pointe lorsqu’elle évoque les réunions et symptôme, devient ce que le sujet a de plus réel 12 et
autres cérémonies destinées à faire consister dans avec quoi il doit se débrouiller. C’est au regard de ce
l’entreprise l’identification au groupe, ce à quoi elle noyau de réel que Rébecca se présente, avec
se dérobe volontiers. exactitude, à chaque rencontre, obtenant ainsi une
«Au travail, j’ai ma place», conclut-elle un jour, car certaine permanence de l’ego : «ça va…», «ça va
sans doute peut-elle glisser son être de pur semblant mieux…», «c’est normal», «c’est toujours là»,
dans la facticité de l’organisation, entre le parking «quand j’y pense pas, je vois le jour», «ça a tout
où elle s’«actionne», son uniforme de caissière et les changé, c’est incroyable». Rébecca n’attend rien
propos anodins dont elle se doit d’user avec les d’autre.
clients qui se succèdent devant elle et auxquels elle C’est du côté de l’analyste qu’«en fin de compte…
se surprend parfois à répondre, «du tac au tac». c’est pas évident», lorsque vacillent pour lui les
semblants dont se supporte son acte et qu’un
La séance analytique comme «pur topos» 7 nouveau calcul doit prestement restaurer la
dimension opératoire d’une fonction qui s’avère être
C’est auprès d’un analyste que Rébecca est venue
pur soutien de ce nouage auquel le style du premier
attester de cette expérience indicible du réel qui a
temps des rencontres, à être sans doute devenu
fait d’elle un sujet radicalement Autre, et de ce qui
quelque peu standard, ne répond plus. La séance se
s’est constitué ainsi comme symptôme – l’idée fixe.
doit d’être sans paroles, mais aussi bien, sans
La singularité de cette jeune fille aux prises avec le
silence : toute proposition, même à bâtons rompus,
réel sans le recours, ou presque, de la langue, pose la
remet Rébecca devant le gouffre ouvert par la perte
question du statut de la séance analytique et de la
de l’articulation signifiante. À l’analyste d’inventer
forme à lui donner. Avec Rébecca, il ne s’agit pas
la bonne façon de faire de la séance non pas un
précisément de se faire «secrétaire de l’aliéné»,
espace, «un lieu occupé par les préoccupations du
sinon pour prendre acte de ce dont elle vient attester

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patient, occupé par le contre-transfert, occupé par les Un semblant de liberté.


productions mêmes du psychisme» mais un lieu «qui
doit se réduire à un point», un lieu qui «n’est pas un Alice, onze ans, que je reçois depuis plus d’un an
espace mais un pur topos» 13. Que l’échange se dans une consultation publique, y a été amenée pour
borne à quelques mots, et il s’agit d’arrêter la séance sa dysorthographie, sa dyslexie et sa lenteur en
au moment précis où se produit un capitonnage classe par sa belle-mère qui l’élève avec son père.
minimum, une «agrafe», fût-elle fragile et éphémère, La belle-mère d’Alice me fait aussitôt part de ce qui
car nous savons avec Lacan que «l’espoir n’y fera l’inquiète le plus : la mère d’Alice est devenue folle
rien, ce qui suffit à le rendre futile, soit à ne pas le à la naissance de sa fille, il a fallu l’interner.
permettre» 14. À cette condition seulement, Rébecca Alice sait par sa belle-mère que je suis informée de
peut repartir, non dans les larmes de son désastre la maladie de sa mère et me fait savoir qu’elle érige
mais avec le léger sourire qui signe son style, en condition absolue de sa venue qu’elle ne parlera
l’accompagne dans le parcours de la vie quotidienne pas de sa mère. Pas question que quiconque l’y
et lui permet d’«être hérétique de la bonne façon». force. Elle n’accepte de venir que parce qu’elle lit
mal et qu’elle a de mauvaises notes.
1. Je remercie Pierre MALENGREAU de l’échange que nous avons eu à ce Notons ce «de force», à l’entrée de la cure. Alice ne
sujet oit il a fait valoir, en prenant appui sur ce cas, en quoi la notion de
débranchement ne relève pas d’une nosographie descriptive mais bien d’une consent à venir que quand elle peut s’assurer qu’elle
clinique démonstrative, fondée sur une temporalité. n’y est pas forcée. Elle est ce que nous appelons un
2. LACAN J., «Joyce le symptôme II», Joyce avec Lacan (s/dir. AUBERT J.),
Paris, Navarin, 1987, p. 36. sujet moderne, un sujet libre, qui a des droits et ne
3. LACAN J., Le Séminaire, Livre «Le sinthome» (19751976), Ornicar ? n°6, l’ignore pas.
Paris, Lyse, mars-avril 1976, leçon du 18 novembre 1975, p. 6.
4. MILLER J.-A., Intervention lors de la journée La stylistique des psychoses, Elle vérifie donc qu’elle parle parce qu’elle est libre
Rencontre des Sections et Antennes cliniques du Champ freudien, Paris, 3 de le faire, et qu’elle le veut bien. Dans cette marge,
juillet 1999.
5. Ibid. elle constitue et élit donc à son insu un Autre «à sa
6. Ibid. main» en tant que dépendant de son vouloir à elle.
7. LAURENT E. (entretien avec), «Une séance orientée par le réel», La Lettre
mensuelle n°188, mai 2000, p. 16. Elle s’allie cet Autre-ci contre l’Autre-là, le tyran
8. LACAN J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la qui pourrait vouloir la forcer.
personnalité, Paris Seuil, 1975, p. 213.
9 BRIOLE G., «À bâtons rompus», L’Essai n°3, Paris, Département de L’analyste se prête à ce malentendu, énonçant, au
psychanalyse, Université de Paris VIII, 2000, p. 5. départ de la cure, en réponse à la question d’Alice
10. Cela n’est pas sans évoquer les propos de Gaston CHAISSAC distinguant
«le laisser-aller des gens en place» et le «laisser-aller des éliminés» «mais pourquoi voulez-vous donc que je vienne ?»
(intervention lors de la journée La stylistique des psychoses, op. cit.). qu’elle ne veut rien si ce n’est ne pas entraver le
11. LACAN J., Le Séminaire, Livre XXIII, «Le sinthome» (19751976),
Ornicar ? n°7, Paris, Lyse, juin-juillet 1976, leçon du 13 janvier 1976, p. 16. vouloir d’Alice, à supposé que, précisément, venir
12. LACAN J., «Vers un signifiant nouveau», Ornicar ? n°17/18, Paris, Lyse, soit ce qu’elle, Alice, veuille.
printemps 1979, p. 9.
13. LAURENT E., op. cit. Pendant une première série de séances, Alice s’est
14. LACAN J., Télévision, Paris, Seuil, 1974, p. 68. présentée comme prisonnière d’un passé qu’elle
s’est donc décidée à construire dans sa parole. Ce
Alice entre la folie et le semblant temps avait eu lieu, entre le moment où son père
Nathalie Georges-Lambrichs avait quitté sa mère et celui où il avait rencontré sa
nouvelle femme, avec qui il vit depuis et de qui il a
Pour franchir le cap de la puberté, Alice a mis en eu il y a deux ans, sa seconde fille. Ce temps, elle l’a
fonction trois semblants : un semblant de liberté, étendu à presque toute son enfance, puis ramené,
nécessaire pour rencontrer un analyste, un semblant peu à peu, par petites corrections successives, à ses
de mythe œdipien, pour établir une version justes proportions. Elle en a conçu aussi une
satisfaisante de son roman familial et un scénario véritable nostalgie qu’elle a également formulée,
fantasmatique visant à réduire l’angoisse que lui s’apercevant que ce temps où elle avait vécu seule
cause la folie de sa mère. Face à ces succès avec son père était maintenant révolu pour toujours.
manifestes, l’analyste pose la question du statut et de En ce sens, elle n’y a pas renoncé. C’est un souvenir
l’empan de ce qui est demeuré latent ou à peine mythique, précieux, dans lequel, comme dans un
effleuré – pierres d’attente capables de faire voler en rêve, Alice peut encore se réfugier, au mépris de ses
éclats la défense que constitue la croyance dans le intérêts actuels. Si elle le peut, est-ce pour autant
fantasme ou ombilic d’une autre certitude ? qu’elle le veut ? La question reste posée, c’est
l’enjeu de la poursuite de sa cure.

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Vérités du sujet et mensonges de l’amour effraction qui permet à Alice de faire entrer sa mère
dans son discours. Examinons avec quelles
Son mythe individuel s’établit ainsi : Alice est seule conséquences.
avec son père, sur un bateau. Le temps, suspendu, «Ma mère» cristallise un mythe sur la folie de celle-
semble s’être figé dans une bienheureuse éternité. Le ci. Ce mythe a été livré à Alice prêt à porter, et elle
sujet y apparaît douloureusement fixé. Faisons m’en fait part tel quel : «ma mère est devenue folle à
l’hypothèse que la mise en forme signifiante de ce ma naissance. Ce n’est pas qu’elle ne voulait pas
moment a permis qu’il soit à la fois historisé en tant d’enfant mais elle n’a pas pu m’avoir quand elle m’a
que récit et conservé hors du temps comme un abri eue. Dans le berceau elle voyait une petite boule
contre le réel, comme un recel de jouissance verte.» Alice délivre ce message dont elle est
interdite. porteuse, sans l’interroger. Elle s’en déleste et
Alice, en effet, énonce que cela a eu une fin. Même vérifie qu’il est articulable. C’est un temps premier.
si elle ne le dit pas dans ces termes, il apparaît La suite du mythe est plus actuelle : «ma mère ne
qu’elle a bel et bien été chassée de ce paradis par voulait pas se soigner, c’est mon père qui l’a forcée.
l’arrivée de la seconde femme de son père. Mais rien Il l’a attachée et conduite à l’hôpital pour la forcer.»
ne dit, – en tout cas Alice ne dit pas – qu’elle Ici gît le signifiant-maître qui a organisé la donne de
admette cette fin comme telle, qu’elle y consente. départ. Pas question, pour Alice, d’être forcée
Plutôt ce temps est-il celui de l’établissement d’un comme sa mère. Tel est l’explicitation du message
texte qui comporte les signifiants-maîtres de la manifeste, dont nous verrons qu’il ne laisse pas
destinée d’Alice. «Seule», «bateau», «belle-mère» d’être, comme toute vérité, équivoque. Sous
constituent des nœuds, des points d’appel que les l’empire de ce signifiant, Alice tente de secouer le
rencontres qui organiseront la vie du sujet activeront joug qui l’assujettit aux coups de téléphone de sa
ou non, dans un sens duquel nul, avant l’heure, ne mère et aux envies imprévisibles que celle-ci a de la
saurait prévoir la détermination. voir ou de ne pas la recevoir. Alice s’efforce de
Tel est l’embryon mythique avec lequel Alice est trouver une formule qui rende compte de ce en quoi
arrivée en séance. Celui-là était déjà écrit, elle a consiste le désir de sa mère. Qu’est-ce qu’elle veut ?
simplement décidé de le dire, seule, à quelqu’un, à Alice me précisa que sa mère ne voulait pas
couvert de cet idéal de liberté placardé à l’orée de la participer au rachat de son violon volé. Elle a choisi
cure. d’impliquer la responsabilité de sa mère dans ce vol
La suite du travail d’Alice a consisté en la poursuite dont elle a été victime et elle l’utilise pour avancer
de l’écriture de ce mythe qui a concerné ce qu’elle sur le chapitre ambigu de ce que sa mère veut et de
savait sans le savoir et qu’elle a pu élaborer, à partir ce qu’elle-même, en retour, peut oser.
d’événements imprévus dont elle a fait un certain «Ma mère est, dit-elle, une menteuse, elle dit qu’elle
usage dans sa cure. Il est apparu aussi que cette n’a pas d’argent et pourtant elle veut m’acheter avec
écriture avait des limites et que des choses pouvaient des cadeaux qu’elle m’achète tout le temps». Elle en
arriver et se répéter, ne pas cesser de ne pas s’écrire, détaille la liste et enchaîne : elle a eu vingt sur vingt
introduisant à la cure dans la dimension du en logique, c’est qu’elle s’entraîne à l’ordinateur, qui
symptôme. Cette répétition permet de centrer la lui permet de travailler en s’amusant. Mais il a des
problématique afférente à ce que nous appelons la problèmes, ne voila-t-il pas qu’il lui a dit hier qu’elle
position du sujet, c’est-à-dire de sa responsabilité. avait zéro point ? Elle en a eu ce matin mille cinq
Alice, dans ses dires, va être déportée de la position cents, mais quand elle pense aux millions qu’elle
qu’elle cherche à faire valoir fallacieusement de fille avait avant… On pourrait penser alors qu’Alice
du second mariage de son père, à celle, plus choisit le chiffre, qui ne trompe pas, même si
complexe et qui lui fait horreur, de fille de ce l’ordinateur a des problèmes, contre la lettre qu’elle
premier mariage. ne maîtrise pas. Pourtant elle a, dit-elle, horreur des
Au départ elle dit «mes parents», parlant de son père divisions : «quand il y a une division je me mélange
et de sa belle-mère et «ma sœur», parlant de sa complètement».
demi-soeur. Elle se lance dans l’apprentissage du Il y a donc ici une butée : quelque chose concernant
violon, m’expliquant que sa belle-mère regrette tant ce vouloir maternel littéralement dérive, dans la
de n’avoir pu en faire, elle aime Beethoven comme métonymie mais ne se chiffre pas pour autant.
sa belle-mère, qui est allemande, elle veut d’ailleurs L’horreur s’infiltre jusque dans les chiffres, qui sont
apprendre l’allemand. contaminés par la jouissance maternelle sans loi.
Mais il se produit bientôt un événement imprévu : au Alice se détourne de la scène de ce fantasme
cours d’un week-end, le violon d’Alice est soudain concernant sa mère et rejette en bloc le savoir qui
volé dans la voiture de la mère, et c’est cette

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vient en continuité avec ce fantasme, par le toujours préféré son autre fille. Sa mère, Alice la
truchement de l’argent. plaint, elle la plaint en tant que petite fille. Mais ce
L’axiome concernant sa mère : «Ma mère veut n’est pas une excuse, et Alice juge sa mère en tant
m’acheter» organise donc son agir avec sa mère : que femme. Là, elle ne la plaint plus, plutôt la range-
Alice se défend de céder à ce chantage auquel elle telle dans la catégorie des menteuses. Elle dit, en
croit dur comme fer. C’est dans la métonymie effet, avoir découvert, parce qu’elle a trouvé chez sa
imaginaire qu’elle questionne le vouloir de mère des préservatifs, que celle-ci se prostitue. Pour
l’analyste : celle-ci est-elle rémunérée pour le métier Alice, c’est un constat pur et simple, le résultat de
qu’elle fait ? Elle se satisfait apparemment de la son enquête, et si c’est un jugement, elle n’en veut
réponse qu’elle obtient : «plus tard, si tu veux pour l’instant rien savoir d’autre que l’usage qu’elle
continuer à me voir, tu devras me donner de l’argent en a : un prétexte pour pouvoir dire «non» à sa mère.
pour cela.» Une fois posée cette condition, elle a pu construire
L’analyste signe ici un compromis avec un mythe œdipien empreint de nostalgie, et dire
l’analysante ; avec le temps pour comprendre aussi qu’elle se rappelle comment, toute petite – ses
bien, se faisant complice, le temps qu’il faut parents se sont séparés quand elle avait deux ans –
(rappelons l’équivoque de ce «faut» soulignée par elle allait dans leur lit, le matin, se nicher entre eux
Eric Laurent, faut de falloir comme faut de faillir), deux dans leur grand lit. Nous voyons se préciser
de l’assertion répétée par Alice en plusieurs ainsi une tension entre ces deux termes de mère et de
occasions : «je suis une enfant». Ainsi se marquent femme. La mère existe, pour Alice ; le signifiant
des coupures : l’écart entre maintenant et plus tard – père opère comme semblant, et voile le réel de la
maintenant tu ne gagnes pas d’argent, plus tard tu folie de la sienne. Elle entre ainsi dans cette
décideras de l’usage que tu en auras –, redoublant la «relation primitive du savoir à la jouissance», en
scansion effectuée par le vol du violon – avant je posant la question du désir féminin sous la forme
faisais du violon, maintenant je ne veux plus en faire d’une «vérité» qu’elle fait dire à sa mère, attrapant la
–, où la question du désir et celle de l’argent se carpe de la vérité avec l’appât du mensonge. «Tu te
recoupent, d’une part, et où la fiction du discours prostitués», lui dit-elle, et elle obtient comme
prend le pas sur un réel renvoyé à «plus tard», réponse : «non, j’ai des besoins sexuels». La valeur
restaurant l’enfance comme un moment orienté par de cet énoncé reste pourtant à problématiser, dans la
une première construction, fondation de la mesure où la croyance d’Alice se déplace : «elle dit
construction à venir de l’âge adulte. ça, mais comme je sais qu’elle ment…» La question
Alice affirme alors que désormais elle ne désire plus du sexuel et de sa corrélation avec les supposés
faire de violon, en quoi elle se sépare de sa belle- besoins repasse donc sous la barre.
mère, à qui elle avait tenté de s’identifier en Autant Alice soupçonne sa mère de mensonge, et me
manifestant le désir d’apprendre le violon. Sa belle- prend donc à témoin de ce qu’elle ne peut se fier à sa
mère, en effet, aurait bien voulu en faire, mais elle parole, autant elle croit tout ce que dit sa grand-mère
n’a pas pu. En ce temps-là, m’explique Alice, on paternelle, qui lui dit tout, c’est-à-dire beaucoup de
n’écoutait pas les enfants, on les forçait. Il n’en reste choses énigmatiques qu’Alice me confie comme des
pas moins que le violon l’a déçue, surtout à cause du vérités premières.
solfège et elle m’affirme qu’autrefois on laissait les Dans sa famille recomposée, la position d’Alice
enfants jouer librement de leur instrument, alors varie alors. Elle me prend à témoin de ce qu’elle y
qu’aujourd'hui on les force à faire du solfège, ce à subit : tandis que ses parents dorment la porte
quoi elle ne peut consentir. ouverte, c’est elle, dont la porte est fermée, qui
Alice n’envisage pas, toutefois, de ne rien faire, il entend crier sa sœur en proie à des cauchemars. Les
faut quand même qu’elle fasse quelque chose à la parents dorment, elle a le sommeil léger. Ne la
place du violon. Alors, du théâtre ? Mais elle bute laissent-ils pas se charger de cette enfant comme une
sur un obstacle : il faut apprendre les textes par mère qu’elle n’est pas… si ce n’est, peut-être, dans
cœur. Pourra-t-elle ? Veut-elle vraiment ? Que veut- un désir qu’elle ignore ? Je l’engage à réveiller la
elle ? Elle veut bien, dit-elle, danser en public, mais mère de cette petite fille, à ne pas se laisser forcer
quant à parler…, elle hésite, et poursuit pendant ce ainsi, à préserver son sommeil.
temps l’écriture de son mythe.
La machine-à-ne-pas-écrire et ses ratés
L’Œdipe et son au-delà
Alice déteste le français, elle déteste lire et écrire, et
Alice tient pour authentique la plainte de sa mère. le fait est qu’elle n’écrit pas l’histoire de sa famille.
C’est vrai, dit-elle, que sa grand-mère maternelle a Tranquillement elle refuse de le faire, et elle refuse

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mes bons offices pour l’y aider. C’est, déclare-t-elle, demande : est-ce pour cela qu’ils sont violents ? Il
impossible. Il y a trop de monde, elle ne les connaît lui arrive, à elle, de s’énerver, et cela lui fait peur.
même pas tous. La chose est orale, elle la tient de sa Cela lui arrive quand un autre la contredit. Elle s’est
grand-mère paternelle qui est dans sa vie un ainsi énervée contre une de ses amies qui contestait
personnage clé. C’est chez elle, en effet, qu’Alice que ses chaussures fussent «violettes». Elle était si
passe pratiquement toutes ses vacances, car depuis énervée qu’elle ne voyait plus rien, et pourtant, ses
qu’elle est en âge de choisir, elle préfère aller chez chaussures ne sont-elles pas violettes ? Elle me les
sa grand-mère plutôt que de partir avec ses parents montre, et s’étant assurée que je n’ai rien à dire sur
qui lui infligent des randonnées dont elle a horreur. la question, elle se rassure. Violettes, elles le sont
Chez cette grand-mère, Alice fait ce qu’elle veut. bel et bien. L’Autre fonctionne donc pour elle, à ce
Elle a un vif plaisir à me raconter les bizarreries de niveau où son propre message lui en revient, sans
son aïeule, qui ne vit ni ne pense comme personne. parasite. Le mot dit la couleur de la chose, voilant le
Mais elle évoque aussi le point où le mythe est gouffre de l’évidence. Alice entend appeler un chat
impuissant à traiter le réel, ainsi, cet événement qui un chat. Qu’elle rencontre un autre pour qui un chat
semble avoir dessiné pour partie sa place auprès de fait ouah ouah, c’est l’angoisse, ce qu’elle appelle
cette grand-mère, à savoir la mort de son grand-père s’énerver, tandis que, au cœur de son angoisse, la
lorsqu’elle avait quatre ans, d’une maladie qui avait question de la cause ne cesse pas de l’habiter. Sa
commencé lors de la naissance d’Alice. Cet défense consiste néanmoins à se tenir à l’écart du
événement est dans sa parole comme un récit dans le problème, plutôt qu’à tenter de le résoudre. Alice
récit, halo qui signale la présence du réel : «je l’ai vu parle dans la position du spectateur sinon du témoin,
mort. On était là autour du lit, mon oncle a dit «il a elle est extérieure aux scènes qu’elle décrit et ne se
le bras qui fuit», je n’ai pas compris ce que ça voit pas d’où elle se regarde. Mais elle ne cherche
voulait dire. Ma grand-mère m’a donné une photo de pas non plus à se voir, se satisfaisant plutôt d’être
mon grand-père et ses lunettes en souvenir, mais j’ai regardée par l’analyste à qui elle s’adresse.
fait tellement de cauchemars que j’ai mis la photo L’analyste, ici, tamponne l’angoisse qu’il y aurait
sous ma lampe-globe terrestre». Ici, l’enfant, dans sa pour Alice à, soudain, ne plus y être.
solitude, a su trouver une solution à son problème : Ou bien, soudain, elle est dans la scène, entièrement.
littéralement enterrer une deuxième fois ce grand- En vacances, elle s’est violemment opposée à trois
père trop présent. Les récits de la grand-mère sont, garçons qui voulaient la déloger de sa balançoire,
en revanche, assez encombrants quoiqu’encore elle a été jetée à terre, molestée, mais elle a tenu
inertes, c’est-à-dire non angoissants, et elle les bon. Pourquoi ? Elle ne voulait pas céder.
dépose en séance : «ma grand-mère m’a dit qu’elle -Tu referais la même chose ?
sentait la mort. Quand quelqu’un va mourir elle le -Je ne sais pas, me répond-elle, encore choquée.
sait toujours, elle le sent. Quand mon grand-père est Ici, il n’y a plus de semblant auquel Alice puisse
mort elle le sentait. Elle ne savait pas que c’était lui s’accrocher, c’est son corps propre qu’elle met en
mais elle savait que quelqu’un allait mourir.» Ou jeu pour se défendre, croit-elle, contre l’agresseur et,
encore : «Ma grand-mère m’a dit que mon père avait plutôt, à son insu, serve de son fantasme : «on force
failli tuer son père. C’est un frère de ma mère qui a une fille», dans lequel elle est bel et bien identifiée à
failli le persuader de le faire pour de l’argent. Il sa mère, telle que son père l’a forcée.
venait de quitter ma mère, il était encore très faible». Lorsqu’elle se détourne du savoir scolaire, c’est
Seule boussole ici, l’argent, obscur objet de la aussi comme son père, qui est un artisan, self made
pulsion mortelle, ferment empoisonné des volontés man, un peu artiste, comme sa mère, du reste. Ces
silencieuses opaques, s’imposerait, si le sujet ne s’en identifications, robustes, fixent l’être de jouissance
détournait pas avec horreur. Dans cette zone où la d’Alice qui n’est pas divisée par le savoir qui seul
mort rôde, Alice trouve un refuge paradoxal, que je pourrait les transmuer pour partie en semblant. 1
rapprocherai de son vouloir «être une enfant», c’est-
à-dire faire exister ce statut précaire de l’être, au L’événement de corps
bord de l’éternité.
C’est son corps, pourtant, qu’Alice, depuis cet
Actualité de la pulsion événement de la balançoire, met en jeu. C’est son
corps qui, quoi qu’elle en ait, se met en jeu
C’est par le biais de ses contemporains qu’Alice maintenant, la dépasse, l’étonne, l’angoisse. Forcée
pose la question de la cause. Elle a été par deux fois à courir, en gymnastique, elle a des crises
agressée, par des garçons, et m’explique que chacun d’étouffement. On la fait courir soixante mètres puis,
de ses agresseurs était un enfant de divorcés. Elle se d’un coup, cent. Ce n’est pas possible, m’explique-t-

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elle. Il faut courir soixante mètres, puis quatre-vingts L’incidence du réel dans le rêve
et enfin, cent. Une étape a été oubliée, et, dans cette Laure Naveau
faille, elle a sombré. Voilà la porte d’entrée à un
savoir modeste, celui qui chiffre, simplement. Dans une intervention faite en 1980 au Colloque
Alice rencontre un autre obstacle : l’écriture. Elle a d’Ornicar, Jacques-Alain Miller considérait que la
beau se forcer et se forcer encore, elle déteste tout à séance analytique pouvait, dans la pratique de
la fois grammaire, vocabulaire, conjugaison et n’en Lacan, «se réduire à la scansion», indiquant que
fait pas pour l’heure symptôme. Elle en veut au «cela tient à ce qu’elle s’assigne pour terme le
français et à ses règles qu’on lui demande réveil : non pas que cesse le symptôme, qui ne cesse
d’apprendre «par cœur». Le cœur, quand elle pas de s’écrire, mais qu’émerge le réel, qui ne cesse
travaille, justement n’y est pas, et c’est bien, en pas de ne pas s’écrire». Cependant il soulignait que
effet, ce qui ne se peut forcer. «le réveil au réel est impossible» «Le réveil à la
Alice avait clairement énoncé pourquoi elle venait : réalité n’est que la fuite du réveil au réel, celui qui
«je fais des fautes en français». «Le d, le p, le s, je s’annonce dans le rêve quand le sujet s’approche,
les oublie quand ils ne s’entendent pas, parce que ce comme Freud le note lui-même, de ce dont il ne veut
sont des lettres muettes». Elle ajoute «les verbes, je rien savoir.» 1
ne sais pas comment ils se terminent» et articule : C’est à partir de cette proposition, celle du réveil au
«ma mère s’est jamais occupée de moi». Le réel comme impossible, que je souhaite traiter de la
fantasme «une mère abandonne son enfant» cachait, question du réel et des semblants dans la cure
nous l’avons vu, «une mère achète sa fille.» Mais analytique, avec une vignette clinique de ma
ces guises du fantasme achoppent toutes sur la pratique. Y a-t-il une rencontre avec le réel dans le
jouissance qui les outrepasse : être forcée. La voie rêve, ou rêve-t-on pour éviter le réel, dont l’abord –
du verbe est ici passive, et c’est le passage de cette disait Jacques Lacan – est étroit ? Ce réel, qui n’a
voie à la voie moyenne qui est maintenant en pas de sens, est «ce qui, à l’imaginaire et au
question. Alice use plus volontiers du chiffre (qui ne symbolique, c’est-à-dire à des choses qui sont très
ment pas) que de la lettre (toujours équivoque), c’est étrangères l’une à l’autre, (…) apporte l’élément qui
un commencement. peut les faire tenir ensemble» 2.
Qui ment, en effet ? Celui qui parle ne ment-il pas Dans le Séminaire Encore, Lacan donne une
toujours ? C’est le point pivot de cette cure, qui indication de ce dont il s’agit quant à l’impossible du
donne leur mesure aux conséquences de cette réel. Le chapitre s’intitule «Aristote et Freud :
autorisation préalable de parler sans contrainte dont l’Autre satisfaction». Lacan y fait valoir que c’est
le sujet a fait sa condition pour élire son partenaire- par l’appareil du langage que la jouissance est
analyste dans la conversation qu’elle poursuit avec appareillée chez l’être parlant, et que la réalité est
lui aujourd’hui. En même temps que certains abordée avec les appareils de la jouissance. Le réel,
éléments de la constitution signifiante du sujet se dit-il, «c’est réservé aux gens que nous connaissons,
décantent et qu’il y a une relance quant aux ces adultes dont, par ailleurs, il est expressément dit
identifications, les marques du trauma apparaissent, qu’ils ne peuvent jamais arriver à se réveiller –
non activées mais enregistrées – petite boule verte, quand il leur arrive dans leur rêve quelque chose qui
bras qui fuit –, traces d’un réel incompréhensible par menacerait de passer au réel, ça les affole tellement
principe mais néanmoins articulées, qui tiennent le qu’aussitôt ils se réveillent, c’est-à-dire qu’ils
sujet dans leur puissance et ne manqueront sans continuent à rêver.» 3
doute pas de faire cortège aux rencontres qui L’on peut lire ici l’équivalence paradoxale entre le
pourront lui advenir dans cet au-delà du principe de réveil et le rêve, qui va nous introduire au ratage,
plaisir qui définit pour une part le pays de la «seule forme de réalisation du rapport sexuel». Et si
psychanalyse, l’amour plus digne en étant l’autre «ça rate, il ne s’agit pas d’analyser comment ça
part. réussit. Il s’agit de répéter jusqu’à plus soif pourquoi
*Ce cas a fait l’objet d’un exposé lors des conversations cliniques, dans le
ça rate». Car «le ratage, c’est l’objet.» 4 C’est donc
cadre des Journées d’automne de l’ECF. Le débat auquel il a donné lieu, et la par la référence à l’objet et à son ratage, que Lacan
suite du travail avec Alice, m’ont fait opter en faveur d’une névrose,
l’événement de corps et la manière dont le sujet a montré comment il faisait
nous conduit à l’impossible du rapport sexuel.
pour lui symptôme ayant suivi – de près – la première élaboration qui, elle, Quelle est alors la fonction, relativement à cet abord
était restée plus ouverte quant à la question de la structure.
1. Cf. MILLER J.-A., «Les six paradigmes de la jouissance», La Cause
du réel, de ce que Jacques Lacan a appelé «le
freudienne n°43, Paris, Seuil, p. 18. semblant» ? J.-A. Miller indique que «nous appelons
semblant ce qui a fonction de voiler le rien.» 5 Le
semblant est un voile, et si c’est sur ce voile que

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l’expérience analytique a chance d’opérer, comment l’arrivée de la fille de l’un des deux couples avec
se fait cette opération ? son mari. Mais ceux-ci n’arrivaient pas. La patiente,
Je voudrais tenter de cerner, dans un moment crucial fille d’un des couples était ainsi la spectatrice
de la cure d’une jeune femme, le moment où le silencieuse d’un appel téléphonique de cette fille à
semblant qu’est le phallus pour une femme vacille, sa mère, qui annonçait un accident de voiture. Dans
sous les espèces de la mort de l’homme et de le silence de la mère et de ce qu’elle ne pouvait
l’enfant. Ce moment s’articulé autour de trois entendre de cet appel, elle devinait que le mari de la
séances consécutives, sept années après le début de jeune fille avait trouvé la mort. Elle énonce donc
son analyse : une séance manquée ; un rêve de mort, cette phrase en séance : «je savais qu’il était mort».
qui fait suite à la séance manquée ; et un rêve Dans la réalité, le mari de Marianne venait à ce
qualifié par elle «rêve de transfert», comme réponse moment de soutenir avec succès une thèse
à une ponctuation interprétative de l’analyste. Ce universitaire qu’il avait mis très longtemps à
rêve a permis un virage dans la cure, désigné par la conclure, ce dont la patiente s’était plainte au cours
patiente comme un passage du négatif au positif Il y de l’analyse. Elle avait aussi tenté de supporter, en
a une dimension d’imprévisibilité dans un rêve, qui en parlant, le calvaire de leur parcours de couple
réside en ce que les effets de son énonciation et de stérile pour tenter, sans succès, d’avoir un enfant par
son interprétation ne sont pas calculables à l’avance, procréation assistée. L’échec de ces tentatives
même s’il est prévisible qu’un patient en analyse répétées d’insémination artificielle, et son incidence
rêve et apporte des rêves à ses séances. La question sur la sexualité du couple, avaient occupé de
qui se pose est celle du réveil, car se réveille-t-on nombreuses séances. Récemment, une ultime
pour continuer à dormir, ou y a-t-il un réveil ? Si opération dite de «transfert d’embryons», avait valu
l’expérience analytique est une expérience de à Marianne de manquer exceptionnellement sa
«réveil», par quelle opération cela peut-il s’écrire, séance d’analyse, peu après l’intervention
c’est-à-dire, passer du «ne cesse pas de ne pas chirurgicale, alors que je l’avais invitée à s’y rendre.
s’écrire» au «cesse de ne pas s’écrire», de La ponctuation, à la séance suivante, de la passivité
l’impossible à la contingence ? 6 supposée de Marianne dans le désordre familial dont
Que le vecteur du dire de l’analysant soit le transfert elle se plaint, lorsqu’elle est prise à témoin de la
à l’analyste implique qu’il revienne à ce dernier de dispute au téléphone, la renvoie aux disputes
ponctuer, voire de couper ce dire, pour que incessantes de ses parents dont elle a été témoin et
l’analysant puisse s’impliquer dans le réel ainsi dont elle s’est plainte. L’occasion du rêve permet
touché, celui de la coupure, un réel qui n’est pas de d’indiquer la répétition, et cela produit un effet : elle
sens, mais de jouis-sens. interprète son rêve sous la forme d’une dénégation
du désir. À propos de la mort du mari, qui est, selon
Le rêve elle, son propre mari, elle dit ceci : «En soutenant sa
thèse, mon mari franchit un pas décisif aux yeux de
La jeune femme dont il s’agit – appelons-la sa mère qui le dévalorise depuis toujours, comme
Marianne – est une institutrice. Elle apporte un rêve elle l’a fait avec ses deux autres fils qui sont
dans lequel il est question de la mort d’un homme, homosexuels. Il s’agit donc d’une mort symbolique.
un «mari», et qui pourrait se résumer à la phrase Une mort de l’enfant qu’il était resté pour cette mère
qu’elle énonce en séance : «Au téléphone, elle ne le ravageante, dont je veux le sauver.»
disait pas, mais je savais que son mari était mort». Je
donnerai le rêve complet plus loin. Marianne dit ne Le réel
pas comprendre son rêve et raconte à l’analyste les
conditions dans lesquelles elle l’a fait. Elle relate L’élément discret relatif au réel concerne son entrée
une scène de dispute au téléphone avec ses parents, à en analyse, qui s’était effectuée sept ans auparavant
propos de son mari, juste avant le rêve, une scène autour de la question de la mort, du désir de mort,
répétitive au sujet de laquelle elle fait valoir, en s’en des hommes de sa famille. Elle voulait, à l’époque,
plaignant, sa position de «témoin éternellement les sauver de leur dépression : son grand-père, son
passif des disputes parentales». L’analyste met en père et son frère avaient, en effet, chacun à leur
cause, c’est-à-dire rend causal, l’énoncé même de façon, tenté de se tuer au cours des années
cette «passivité éternelle», en répétant le mot sous la précédentes. Son grand-père était décédé en refusant
forme interrogative – «passif ?» et arrête la séance de s’alimenter, en se laissant mourir de faim. Son
sur cette ponctuation. père, alcoolique, cuisinier de métier au sein de
Voici le rêve : les protagonistes du rêve étaient deux l’Éducation Nationale, avait essayé de s’endormir
couples de parents et ma patiente, qui attendaient avec du gaz, et son frère cadet avait avalé des

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cachets pour ne pas partir à l’armée. Dès le premier masochistes –, quel événement imprévu va pouvoir
entretien, j’avais signifié à cette jeune femme que entrer en jeu pour faire apparaître le réel en cause,
l’on ne peut pas empêcher l’autre de mourir s’il le c’est-à-dire, derrière la dialectique de la demande et
souhaite, et surtout, que l’on ne fait pas une analyse du désir (vouloir aider un homme à quitter sa mère,
pour cela. Cette première intervention avait eu des et désirer qu’il meure), la jouissance qui s’y recèle ?
effets. Elle avait fait déjà vaciller les semblants, Quelle scansion dans l’analyse va pouvoir
dirais-je aujourd’hui, vacillation qui avait provoqué s’introduire, enfin, dans la répétition de ce scénario
un virage de sa question sur le désir, un passage de : sans cesse identique, et donner chance au nouveau
«que me veut cet Autre qui veut mourir ?», à «que d’advenir ?
veux-tu, toi qui viens demander une analyse ?» Elle Marianne, je l’ai signalé, est une institutrice.
avait permis son entrée en analyse. Le signifiant-maître de «l’école» la soutient, S1qui
Durant les premières années, Marianne s’était est à la fois le lieu du savoir, lieu d’où elle tire le
plainte de son jeune frère qui avait perturbé son savoir qui lui permet d’éduquer l’enfant, celui où
enfance en perturbant toute la famille par son elle s’est réfugiée très tôt pour échapper à la névrose
comportement caractériel. Elle s’était aussi plainte familiale, mais aussi le lieu dans lequel la famille a
de son père qui avait rendu malheureux sa femme et toujours vécu, puisque ses parents avaient un
ses enfants en buvant. Elle avait condamné sa mère logement de fonction dans le collège où ils
qui se plaignait à sa fille de son mari, en repérant s’occupaient de la cuisine. Là se sont déroulées
chez celle-ci le plaisir qu’elle pouvait toutes les scènes de son enfance, et elle n’en est
paradoxalement prendre à cette situation jamais sortie. C’est enfin le lieu de la rencontre
pathologique de disputes, disputes violentes du amoureuse, puisque son mari et elle se sont connus
couple parental, devant les enfants «passifs et dans l’internat où elle avait demandé à ses parents de
angoissés». Elle avait ainsi reproché à sa mère de loger, pour terminer ses études secondaires.
s’être laissé séduire sexuellement par le père devant Au cours de l’analyse, Marianne se marie et la
sa propre fille, constituant cette scène primitive stérilité du couple est découverte. Ils s’engagent
comme un traumatisme, révélateur de la «non- dans de longs protocoles de procréation
sincérité de la mère» dans ses plaintes à l’endroit du médicalement assistée, et c’est dans ce contexte –
père. alors qu’ils n’ont pas d’enfant, et que son mari vient
Marianne avait repéré à quel point elle était une juste d’obtenir sa thèse –, qu’elle rêve qu’un mari
rêveuse, son analyse étant toujours ponctuée de meurt. L’appel téléphonique aux parents se situe du
nombreux rêves, dans lesquels elle avait pu isoler côté de la répétition, mais il apparaît aussi comme
une constante : la mort, et une variable : soit il s’agit un événement imprévu, indiquant un réel en jeu, et
de la mort d’un ou de plusieurs enfants dont elle ne prenant cette fonction de réel que dans l’après-
s’occupe (l’un de ses petits écoliers, ou son frère, ou coup de sa restitution dans le cadre de la séance
un bébé de ses amis dont elle a, en rêve, la garde), d’analyse. Cet «appel aux parents» a en effet
soit c’est elle qui est en danger de mort, poursuivie constitué un léger précédent entre Marianne et son
par un ou plusieurs hommes méchants. Le réveil mari. Celui-ci, sachant que les parents de sa femme
venant toujours la tirer du mauvais pas de cette refuseraient d’assister à sa soutenance de thèse à
rencontre impossible avec le réel. cause de leur inhibition devant le savoir, ne les avait
Dans la Traumdeutung, au chapitre sur «La pas invités. Il avait par contre invité ses propres
déformation dans le rêve», Freud dit au sujet des parents, ce que ma patiente avait mal pris. Aussi
rêves pénibles que ceux-ci contiennent des faits avait-elle décidé de faire elle-même cette invitation,
pénibles à la seconde instance, – celle qu’il appelle sans en avoir parlé à son mari, ni non plus évoqué
la déformation, mais renferment l’accomplissement dans l’analyse cette intervention inopinée. Le récit
d’un désir à la première, – celle où se révèle la force de son rêve, incompréhensible pour elle, vient juste
créatrice du rêve –, sous la force du désir 7. après la soutenance de la thèse du mari et
Notre patiente avertie a souvent protesté de ce que l’intervention chirurgicale de «transfert
c’était, pour elle, tout le contraire d’un désir réalisé d’embryons». L’appel à ses parents, et la dispute qui
que de faire mourir par maladresse ou inattention en a résulté, n’ont trouvé leur place dans son dire
des enfants dans ses rêves, alors que son rêve qu’à cause de cette incompréhension de sa part au
précisément, son vœu le plus cher, est d’avoir des sujet du rêve. Elle savait pourtant, m’a-t-elle avoué,
enfants. Et lorsqu’elle se voit poursuivie par un que son père et sa mère se disputeraient au sujet de
méchant homme, rêve de punition par excellence – son invitation, puisqu’elle savait que sa mère
où Freud lisait l’apaisement des tendances voudrait venir et que son père ne le voudrait pas.

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Le réveil Il s’agit pour elle de recevoir de l’Autre, en rêve, ce


qui lui manque, plutôt que d’être celle qui a toujours
D’avoir reconnu en séance ce point de savoir qui est de quoi faire l’éducation de l’Autre – des hommes
un point de jouissance, et qui concerne sa place dans en particulier, mais aussi de sa mère, qui ne sait
le désordre du monde familial dont elle se plaint, vraiment pas lui dire comment y faire dans le rapport
donne l’occasion à l’analyste de ponctuer sur cette sexuel.
place par la répétition interrogative du mot «passif», L'opération analytique, pour toucher au réel — soit
ce qui provoque ce nouveau rêve : ce qui manque — par le semblant, est une
«J’étais amoureuse de vous. Nous discutions, nous opération de soustraction.
nous disputions, et je voulais vous reprendre les trois S'il est lacanien, au sens des Quatre concepts
statuettes que je vous avais offertes.» fondamentaux de la psychanalyse, l'analyste aura au
«C’est un rêve de transfert positif ; me dit-elle. moins le devoir de ne pas s'employer à suturer cette
Comme je viens de subir la dernière opération de béance et ce que le sujet est appelé à manquer, soit
transfert d’embryons, à cause de laquelle j’ai le réel:
manqué une séance, je rêve que cela va être positif et «Ainsi, la rencontre, toujours manquée est passée
que je vais être enceinte. Car les statuettes que vous entre le rêve et le réveil...» 9
avez, et que je vous reprends, ce sont des enfants».
1. MILLER J.-A., « Réveil», Ornicar ? 20/21, Paris, Seuil, 1980,
Marianne sait-elle que, dans la langue grecque, les pp. 49-53.
statuettes sont les agalmata et que l’analyste, tel 2. LACAN J., Séminaire Le sinthome, «Le réel est sans loi », Ornicar? n°
10, leçon du 13 avril 1976.
Socrate, est décrit par Lacan dans son Séminaire Le
3. LACAN J., Le Séminaire Livre XX, Encore, Paris, Seuil 1975.
Transfert, comme celui qui contient l’objet pp. 52-53.
précieux ? Loin de céder cet objet à son patient, 4. LACAN J., Op. cit., pp. 54-55.
5. MILLER J.-A., «Des semblants dans la relation entre les sexes», La
l’analyste s’en fait le dépositaire, «le contenant Cause Freudienne n° 36, p. 7.
ingrat» dit Lacan, pour susciter chez l’analysant le 6. LACAN J., op. cit., pp. 55-56.
7. FREUD S., La Traumdeutung, Paris, PUF, 1967. Chap. IV,
désir de savoir, ce désir qui précisément s’oppose à pp. 124 et suivantes.
l’amour du savoir, qui est l’un des voiles de ce qui 8. FREUD S., «Analyse avec fin et analyse sans fin », Résultats, idées,
problèmes 11, Paris, PUF, 1985, pp. 266-267.
manque. 9. LACAN J., Le Séminaire, Livre XI Les quatre concepts fondamentaux
Dans le processus de dénégation de l’interprétation de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 57.
de son premier rêve, Marianne ne peut encore
apercevoir le désir de mort dont elle est l’héritière,
ce réel de la mort, en jeu dès sa demande d’analyse,
c’est-à-dire dès l’origine. Car le vœu de mort d’un
sujet de sexe féminin pour le porteur du phallus a un
nom dans la théorie psychanalytique. Il est une
version extrême de l’envie, du désir du phallus, le
Penisneid, sur lequel Freud a fait buter l’analyse des
femmes. 8 Dans la logique de sa cure analytique,
n’est-ce pas ce Penisneid qui fait se plaindre
Marianne de son analyste qui se tait trop, qui ne dit
rien, qui ne fait pas avancer assez vite la résolution
de ses difficultés ? À juste titre, elle en veut à
l’analyste de ne pas lui donner ce qu’elle attend.

L’impossible

Comme au premier jour, Marianne veut sauver son


père impuissant. Mais elle y implique, cette fois, un
analyste, semblant d’objet a, le partenaire de sa
pulsion, dont le désir n’est pas un désir mort, pour
contrer ce qu’elle avait très tôt repéré comme un
vœu de mort inconscient chez les hommes de sa
famille. Elle peut alors se constituer comme celle qui
lui manque en manquant une séance ; et comme
manquante (-φ), en voulant reprendre, en rêve, des
objets qu’elle n’a pas.

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Logique lacanienne
L’imaginaire dans la lettre mathématique mathématique – il l’est sans aucun doute, mais ce
Gilles Chatenay n’est pas ce qui m’occupe ici.
Il s’agit donc de la lettre, du fonctionnement de la
Que le raisonnement mathématique puisse se lettre en elle-même.
supporter de l’imaginaire est un fait d’expérience. Il nous faut une petite théorie de la lettre
Le mathématicien, même lorsqu’il parle d’objets mathématique 1 – et d’abord, une définition. Peirce
aussi abstraits que les topos de Grothendieck, définit trois valeurs du signe : le symbole, l’indice et
dessine des figures au tableau. Et ce n’est pas parce l’icône.
que le professeur est obsessionnel qu’il demande à
ses élèves des petites classes de soigner leur
présentation : il est tout de même plus facile
d’additionner lorsque les chiffres sont alignés
comme il faut, bien à leur place – la numération par
position demande de respecter, justement… la
position, y compris dans la graphie.
Mais soutenir que l’appel à l’imaginaire n’est pas un
épiphénomène, que la dimension imaginaire est plus
qu’un support externe occasionnel, et qu’elle
participe intrinsèquement au mouvement de la lettre
mathématique, va moins de soi – surtout pour un
lacanien. Lacan, dans ses références aux
mathématiques, paraît plutôt s’inscrire dans un Symbole, Signifiant
courant formaliste, voire bourbakiste : la
mathématique, ainsi que nous entendons Un symbole est «un signe conventionnel ou
habituellement Lacan, doit intéresser la dépendant d’une habitude» 2 en termes saussuriens,
psychanalyse comme exemple même de pur jeu de il y a un arbitraire du symbole peircien. De plus,
la lettre – pur, c’est-à-dire épuré de tout sens et toute «l’objet immédiat d’un symbole ne peut être qu’un
signification – en d’autres termes, un jeu de la lettre symbole» 3 : autrement dit, le symbole ne renvoie
épuré de tout imaginaire. qu’à d’autres symboles, et je l’écrirai S1→S2.
Qu’y a-t-il entre cet abord formaliste et celui où Conclusion : le symbole peircien a les plus grandes
j’inclus l’imaginaire dans la lettre mathématique ? affinités avec les définitions saussurienne ou
Pour le dire rapidement, il y a le nœud borroméen : lacanienne du signifiant.
dans le nœud borroméen, aucun des trois ronds, réel, Dire que le symbole, par définition, ne renvoie qu’à
symbolique ou imaginaire, ne surplombe l’autre. d’autres symboles, c’est dire qu’un symbole – disons
Mais surtout, dans le nœud borroméen, chacun des maintenant un signifiant – ne se définit que par
trois n’existe, ne se définit que dans son rapport aux rapport, par différence avec les autres signifiants,
deux autres, et pour le dire plus précisément, chacun qu’il ne se définit pas par lui-même, et en fin de
ne se définit que dans son nouage aux deux autres. compte qu’il n’est pas identique à lui-même, comme
Dès lors, on ne peut plus soutenir qu’il y aurait du l’a fait valoir Jacques-Alain Miller dans son Cours 4.
symbolique pur de tout imaginaire – un jeu de la Ce qui s’écrit S ≠ S.
lettre purifié de tout imaginaire. Au signifiant, je réfère le sens – la dimension du
L’imaginaire est donc engagé dans le jeu de la lettre, sens : dans l’ordre signifiant, tout énoncé convoque
dans l’écriture mathématique. J’insiste sur ce point : la dimension du sens : dire d’une suite de sons
c’est bien dans l’écriture que l’imaginaire est qu’elle est «signifiante», c’est lui supposer qu’elle
engagé, et non pas «au-dessus». Je ne suppose pas, signifie quelque chose : c’est lui supposer un sens.
au-dessus de l’écriture, une quelconque Ce qui ne signifie pas que ce sens soit décidable.
transcendance néokantienne ou une esthétique Lorsque Lacan dit «l’amour est un caillou riant sous
poincaréenne. Et d’autre part, je ne dis pas non plus, le soleil», la dimension du sens est convoquée, mais
comme aurait pu le dire Brouwer, que l’imaginaire le sens reste en attente. En fait, le sens est
du mathématicien est engagé dans l’écriture indécidable toujours, car toujours pourraient venir
d’autres signifiants qui modifieraient le sens de ce

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qui a déjà été dit. La dimension du sens, c’est les relations entre ces lettres. Soit, en d’autres
l’interrogation posée sur le sens supposé. termes, leur combinatoire.
La lettre, comme le signe, et à la différence du
Indice, signe signifiant, est identique à elle-même. Il faut bien en
effet que tout au long d’un texte, les lettres de
L’indice peircien, lui, renvoie à la chose. Par l’alphabet restent identiques à elles-mêmes : L = L.
exemple, «une girouette est un indice de la direction Cependant la lettre, à la différence du signe et
du vent ; parce qu’en premier lieu elle prend comme le signifiant, n’existe en tant que telle que
réellement la même direction que le vent, de sorte prise dans une combinatoire avec d’autres lettres, et
qu’ils sont réellement liés l’un à l’autre ; et parce éventuellement avec elle-même. Si je dessine un
qu’en deuxième lieu […] elle attire notre attention bâton, en tant que signe isolé, ce peut être un
dans cette direction» 5. En d’autres termes, l’indice segment, une cicatrice, un «i», n’importe quoi. Mais
ne renvoie pas à d’autres signes, il renvoie au réel. si je ne sais pas compter et que je suis berger, je
Ceci a pour conséquence qu’il est identique à lui- peux, lé matin, écrire un bâton à chaque fois qu’un
même. En effet la girouette doit toujours indiquer la mouton sort de la bergerie, et le soir faire de même
direction du vent – si elle ne le fait pas, parce qu’elle lorsqu’ils rentrent, en-dessous de la ligne du matin.
est rouillée, ou parce qu’il n’y a pas de vent, c’est Je saurai ainsi si des moutons manquent – ou si j’en
qu’elle a perdu la connexion au réel qu’elle doit ai pris au voisin. Dans cet exemple, le bâton n’est
indicer, et elle n’est donc plus un indice. Je l’écrirai plus un signe, c’est une lettre prise dans une
donc : i = i. combinatoire – ici, dans un calcul. La lettre n’existe
L’indice peircien répond à la définition lacanienne que dans une combinatoire avec d’autres lettres
du signe : «Le signe représente quelque chose pour (sinon c’est un signe) : la lettre renvoie à d’autres
quelqu’un», mais plus précisément il répond à la lettres : L1 →L2.
définition restreinte que Lacan en donne dans son Mais il y a plus : Peirce fait de l’expression
séminaire Encore : l’exemple habituel du signe, algébrique une icône, et non un symbole, par ses
nous dit-il, est «pas de fumée sans feu» : la fumée effets : «Il peut sembler à première vue qu’il est
est le signe du feu. «Et pourquoi, nous dit-il, arbitraire de classer les expressions algébriques
n’avancerais-je pas ici ce qu’il me semble ? La parmi les icônes ; qu’il serait tout aussi bien et
fumée peut aussi bien être le signe du fumeur. Et mieux de les considérer comme des signes
même, elle l’est toujours, par essence» 6. Disons-le conventionnels composés» – je dirais ici des
en reprenant une formulation que donnait Eric signifiants, et cela conviendrait à l’approche
Laurent 7 : le signe présente – et non pas représente formaliste. Poursuivons : «Mais il n’en est pas ainsi,
– une jouissance. Ce que j’écrirai d’une flèche qui car une des grandes propriétés distinctives de l’icône
de i pointe vers a, (a, évidemment, selon la notation est que par son observation directe peuvent être
lacanienne de l’objet plus-de-jouir). découvertes concernant son objet d’autres vérités
En tant que le signe indice un réel, je le rangerai que celles qui suffisent à déterminer sa construction.
dans l’ordre de la référence – j’ajoute ainsi un […] Cette capacité de révéler une vérité inattendue
troisième terme à l’opposition frégéenne entre Sens est précisément ce en quoi consiste l’utilité des
et Signification, entre Sinn et Bedeutung. (Voir formules algébriques, c’est pourquoi le caractère
Figure 2) iconique est leur caractère dominant» 9.
Qu’est-ce à dire, sinon que l’icône – disons
Icône, lettre l’écriture, la lettre – a en elle-même des effets.
Donnons-en un exemple, et disons que l’icône que
Reste l’icône, qui nous intéresse particulièrement ici,
nous mettons ici à l’œuvre est un nœud borroméen
puisque Peirce fait de l’équation algébrique une
simplifié en triangle 10. Il y a le symbole, l’indice et
icône. L’icône a avec ce qu’elle dénote une relation
l’icône, cela fait trois ; il y a le signifiant, le signe et
de ressemblance – ainsi, sur le panneau routier qui
la lettre, cela fait trois encore. L’effet d’écriture
signifie «route glissante», est dessinée une voiture
réside en ce que ce ternaire, face à un binaire comme
qui dérape. Mais il faut être plus précis : ce qui fait
sens et signification, pose la question du troisième
d’une écriture une icône, ce n’est pas la
terme et de sa place : d’où l’adjonction de la
ressemblance globale entre celle-ci et son objet,
référence, du côté du signe.
mais le fait qu’il y a «une analogie entre les
Évidemment, je placerai la signification du côté de
relations des parties de chacun d’eux» 8. Appelons
la lettre.
lettres les parties de l’icône. Ce qui compte, ce sont

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qui n’est pas déterminée par la théorie, et pourtant


produit sur celle-ci «rencontres et renversements».
Cela revient à souligner dans celle-ci ce que
Cavaillès appelle le geste 14, et que j’appellerai acte.
Un acte porté dans un savoir et somme toute dans un
lien social, ici la communauté mathématique : un
acte qui passe par un dire 15. Et cet acte emporte la
signification.

La signification en acte

Le sens est toujours indécis, toujours en attente La


signification, par contre, se réalise en acte.
Si, lors d’un Colloque, nous sommes là, présents,
c’est bien que nous n’avons pas posé, ou avons
Le dynamisme de la lettre cessé de poser la question du sens de l’énoncé «le
Colloque commence à 14 heures» : sinon nous
La lettre a en elle-même des effets de signification. serions encore à attendre la réponse définitive…
Il s’agit d’en rendre compte, dans l’écriture Nous avons produit, montré la signification tout
mathématique. simplement en étant là à quatorze heures – ou en
Hourya Sinaceur, dans son livre sur Jean Cavaillès, arrivant un peu en avance ou en retard.
écrit ceci : «Le signe (pour nous ici : la lettre) La signification, pour Peirce, est corrélée à ce qu’il
possède un dynamisme propre». Et elle cite appelle une «habitude» 16. Pour Wittgenstein, la
Cavaillès : «Le retentissement sur d’autres plans de signification ne peut se dire, la signification c’est
la combinaison réalisée entraîne un enchevêtrement l’usage dans un jeu de langage, et en définitive dans
de rapports dont l’esprit ne se sent plus maître» 11. une forme de vie.
Soit, par exemple, la combinaison de lettres réalisée Je proposerai que la signification est ce qui se réalise
dans une démonstration nouvelle. Cette combinaison en acte dans un lien social, c’est-à-dire un discours.
– cette écriture – a un dynamisme propre, elle Et cela a à voir avec la lettre.
entraîne un enchevêtrement de rapports dont l’esprit
ne se sent plus maître 12. Lituraterre
Il y a des démonstrations élégantes, et des
démonstrations pesantes. Mais surtout, il y a des Lacan, dans «Lituraterre» 17, produit trois facettes de
démonstrations nouvelles, et ce sont des la lettre : la lettre joycienne, la calligraphie, et la
démonstrations qui créent, qui inventent des rapports lettre dans son usage scientifique – disons, pour ce
nouveaux. Gödel produit ses théorèmes qui nous occupe ici, la lettre mathématique. Toutes
d’incomplétude en réponse au savoir mathématique trois participent du symbolique par la combinatoire
existant, mais rien dans ce savoir existant ne qu’elles mettent en jeu, du réel par la jouissance
permettait de déterminer sa méthode, sa qu’elles accueillent, et de l’imaginaire par le corps
démonstration, sa production des nombres gödeliens. qu’elles engagent. La lettre joycienne convoque le
Il y a, nous dit Cavaillès, «une indépendance relative corps, par exemple dans son usage de la phonation.
des méthodes et des théories, qui permet des La calligraphie évidemment convoque le corps, en
élaborations autonomes provoquant par leurs recueillant le geste. Et la lettre mathématique ? Elle
résultats rencontres et renversements» 13. Et faisons se transmet d’autant mieux, traduirai-je de ce que
une incise : Cavaillès appelle «intuition» la nous dit Lacan 18, que l’on n’en comprend pas le
manifestation pour la conscience empirique de cette sens. Qu’est-ce à dire ? Il faut entendre cela, à mon
relative indépendance. Cela revient à donner une avis, à partir du conseil qu’il donne quant à ses
définition non psychologique de l’intuition. Mais nœuds (et qui est, à mon sens, tout aussi pertinent
revenons à notre propos la méthode gödelienne est le pour ses mathèmes) : ne cherchez pas à comprendre
lieu de son invention, et cette méthode – pas à quoi cela sert, dit-il, faites-en usage. 19 J’insiste sur
seulement son résultat – change quelque chose dans le terme d’usage ; souvenons-nous de Wittgenstein :
l’ensemble du savoir mathématique. la signification, c’est l’usage.
Mettre l’accent sur la méthode, sur la relative Il y a mieux : si l’on suit Peirce, et David Hilbert
indépendance de la méthode, c’est mettre l’accent («Une démonstration formelle constitue un objet
sur la pratique mathématique, sur la part de celle-ci concret et visualisable exactement comme un

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chiffre») 20, l’écriture mathématique donne à voir. de Lacan où celui-ci dit du discours mathématique qu’il se renouvelle «en
prenant sujet d’un dire plutôt que d’aucune réalité». L’exemple en question est
Elle donne à voir des rapports jusqu’alors inaperçus. celui de la méthode de la diagonale de Cantor, par laquelle celui-ci a produit un
Et ce n’est pas un hasard si dans la langue commune nouveau réel qui a bouleversé le discours mathématique.
C’est bien d’un dire qu’il s’agit, puisque l’acte se traduit en énoncés, et qu’il
il nous arrive de dire, face à un vide de signification, porte le fer dans un discours. Mais poser cet acte comme un dire va plus loin :
que nous «ne voyons pas le rapport». il permet de situer le sujet – pas de dire sans sujet – dans l’écriture
mathématique. Une lecture trop superficielle de la «forclusion du sujet de la
La lettre mathématique réalise en acte la science» ou du «formalisme» de Lacan nous faisait rejeter le sujet hors de la
signification, en donnant à voir. pratique mathématique, ne lui laissant pour seules places «qu’en deçà» de
celle-ci (l’orientation spéciale du désir qui amène quelqu’un à faire des
mathématiques), «après», dans les effets parfois dramatiques («le drame du
Le corps de la mathématique savant») que cette pratique peut avoir sur lui, ou encore «au-dessus», comme
chez Poincaré ou Brouwer. Lacan, en tout cas en ce point, n’est plus formaliste.
16 Pour PEIRCE, l’habitude n’a rien de psychologique : «Le cours d’eau qui
La lettre mathématique met en jeu le voir, d’où creuse un lit prend une habitude». (5. 492). (Cité par C. Chauviré, Peirce et la
signification. Introduction à la logique du vague, Paris, PUF, 1995, p. 80.)
l’appel de Poincaré à une esthétique. Elle met en jeu 17 LACAN J., «Lituraterre», Ornicar ? n°41, Paris, Navarin-Seuil, 1987, pp.
le voir et, si l’on suit Cavaillès, elle met en jeu le 5-13.
18 LACAN J., «Lituraterre», op. cit., p. 13.
geste. Mais il ne s’agit évidemment pas ici de l’œil 19 LACAN J., «Le Séminaire, Livre XXII, R. S. I.», Ornicar ? n°2, séance du
et de sa fonction, ni de la motricité. Il s’agit de 17 décembre 1974.
20 HILBERT D., «Sur l’infini», trad. française dans J. Largeault, Logique
l’imaginaire, et du corps comme imaginaire. mathématique. Textes, Paris, A. Colin, 1972. (Cité par H. Sinaceur, op. cit.,
Avançons une image : la mathématique comme note p. 64).
21 (Note ajoutée en 2000) Prendre comme ici appui sur le nœud borroméen
corps. C’est une image, et c’est plus qu’une image. pour faire valoir, entrelacée avec sa dimension symbolique, l’imaginaire dans
Car il est une exigence absolue, pour le la lettre mathématique, induit une question : et le réel ? Question que le thème
du Colloque de Cerizy («Le réel en mathématiques», 1999, Actes à paraître)
mathématicien : que par-delà la diversité foisonnante m’invitait à affronter («Le réel dans la formalisation même»).
des mathématiques, aucune partie, aucune région,
aucun énoncé de celles-ci ne soit contradictoire avec
les autres. Le mathématicien peut concéder que la
mathématique ne soit pas complète : les théorèmes
d’incomplétude de Gödel ne font peut-être pas
plaisir, ils ne provoquent pas une catastrophe. Mais
insupportable serait son inconsistance. Les
mathématiciens, pour travailler, s’appuient sur la
consistance imaginaire du corps de la mathématique.
Et risquons cette proposition : le mathématicien,
dans sa pratique, a le corps de la mathématique pour
partenaire. Sa geste y trouve son appui et y opère, en
donnant à voir 21.
* Reprise d’une intervention au premier Colloque «Psychanalyse et
mathématiques», E. N. S., Paris, juin 1997.
1. Bien sûr, ce montage doit s’entendre sur fond de la théorie générale de la
lettre que Lacan déploie, notamment dans «Le Séminaire sur La lettre volée» et
dans «L’instance de la lettre», Écrits, Seuil, Paris, 1966.
2. PEIRCE C. S., Écrits sur le signe, Seuil, Paris, 1978, p. 164.
3. PEIRCE C. S, op. cit., note p. 162.
4. MILLER J. A., «Extimité», cours 1985-86, inédit.
5. PEIRCE C. S., op. cit., p. 154.
6. LACAN J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, séance du 16
janvier 1973, p. 48.
7. LAURENT E., «Que faire ?», Conférence à la Section Clinique de Paris,
1995, inédit.
8. PEIRCE C. S., op. cit., p. 150. (C’est nous qui soulignons).
9. PEIRCE C. S., ibid.
10. Jacques-Alain MILLER fait jouer un tel abord «triangulaire» dans «Le
triangle des savoirs», Cahier de l’ACF-VLB n°7, 1996, pp. 6-11.
11. SINACEUR H., Jean Cavaillès. Philosophie mathématique, Paris, PUF,
1994, p. 62. (C’est nous qui soulignons). D. Hilbert va dans le même sens :
«Au commencement est le signe», cf. H. Sinaceur, op. cit., p. 61.
12. Il y a évidemment un dynamisme de la lettre chez LACAN : on peut en lire
la clinique des effets dans, par exemple, «La lettre volée», Écrits op. cit.
13. CAVAILLÈS J., «Transfini et continu», Oeuvres complètes de philosophie
des sciences, Hermann, 1994, p. 471. (Cité par H. Sinaceur, op. cit., p. 90.)
14 CAVAILLÈS J., «La thématisation est un geste sur un geste… sur un geste
sur le sensible primitif», Méthode axiomatique et formalisme, essai sur le
problème du fondement des mathématiques, Paris, Hermann, 1981. (Cité par H.
Sinaceur, op. cit., p. 81.)
15 (Note ajoutée en 2000). Jacques-Alain MILLER, en 1999 («Un rêve de
Lacan», intervention au Colloque de Cerizy «Le réel en mathématiques»,
inédit), a donné un exemple lumineux pour expliquer le propos plutôt opaque

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