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Comptes rendus des séances de

l'Académie des Inscriptions et


Belles-Lettres

Byzance et le modèle islamique au Xe siècle. A propos des


Constitutions tactiques de l'empereur Léon VI
Gilbert Dagron

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Dagron Gilbert. Byzance et le modèle islamique au Xe siècle. A propos des Constitutions tactiques de l'empereur Léon VI. In:
Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 127ᵉ année, N. 2, 1983. pp. 219-243;

doi : https://doi.org/10.3406/crai.1983.14040

https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1983_num_127_2_14040

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BYZANCE ET LE MODÈLE ISLAMIQUE AU Xe SIÈCLE 219

COMMUNICATION

BYZANCE ET LE MODÈLE ISLAMIQUE AU Xe SIÈCLE


À PROPOS DES CONSTITUTIONS TACTIQUES
DE L'EMPEREUR LÉON VI,
PAR M. GILBERT DAGRON

Vers l'an 900\ un empereur byzantin regarde l'Islam, l'Islam en


guerre dont les victoires ont amputé l'Empire. Léon VI n'est pas,
comme avant lui Maurice et après lui Nicéphore Phokas, un soldat.
Il ne connaît les Arabes qu'à distance, de Constantinople et par des
lectures, les souvenirs de son père ou les rapports de ses généraux2.
Il n'est pas non plus un encyclopédiste comme Constantin VII
Porphyrogénète, son fils, qui classera ensuite et transmettra une
masse de traités tactiques démodés3. Léon VI légifère dans le
domaine de Vars bellica comme dans les autres4 ; ses Tactica ou

1. La date des Constitutions tactiques ou Tactica de Léon VI paraît assez


proche de 895 ; on ne saurait préciser davantage. On trouvera une analyse de
l'œuvre avec une bibliographie dans Moravcsik, Byzantinoturcica* I, p. 404-406,
et surtout A. Dain et J.-A. de Foucault, « Les stratégistes byzantins », Travaux
et Mémoires 2, 1967, p. 354-357. A. Dain avait lui-même mesuré l'importance
de la tradition manuscrite des Tactica : « Inventaire raisonné des cent manuscrits
des Constitutions tactiques de Léon VI le Sage », Scriptorium 1, 1946-1947, p. 33-
49. L'édition de Jean Meurs = Meursius (1612) reprise et complétée par J. Lami
(1745) est celle que présente la Patrologie Grecque de Migne, t. 107, col. 671-
1094. Rudolf Vâri a commencé une nouvelle édition, interrompue par sa mort
et qui comprend deux volumes Leonis imperatoris Tactica, I (Constitutions I-
XI) Budapest, 1917 et II, (Constitutions XII à XIV, 38) Budapest, 1922 ; il
a d'autre part donné une édition de la Constitution XVIII in Pauler et Szilagyi,
A Magyar honfoglalâs Kûtfôi, Budapest, 1900, p. 5-89, ouvrage difficilement
accessible que l'Académie des Sciences de Hongrie a bien voulu m'envoyer en
photocopie. Je me réfère donc au texte établi par Vâri pour Tactica I à XIV, 38
et XVIII, et à la Patrologie (Meursius - Lami) pour les autres parties. Pour la
Constitution XVIII, on trouvera entre parenthèses la numérotation de la
Patrologie, lorsqu'elle est différente.
2. Tactica XVIII, 123 : « ... comme nous l'avons appris en menant une
enquête auprès de nos hypostratèges qui les ont souvent affrontés et comme
nous avons lu dans les récits se rapportant aux empereurs qui nous ont précédé,
et surtout entendu de la bouche de notre très divin père, qui a souvent fait
campagne contre eux » ; IX, 13 et XVIII, 140 : souvenirs de campagnes de
Basile I ; XI, 24-25 et XVII, 83 : opérations de « notre stratège » Nicéphore
Phokas l'ancien. Sur ce personnage, voir plus bas n. 61.
3. Il conçoit et fait exécuter dans le scriptorium impérial un corpus de
stratégistes, le Laurentianus 55, 4 ; cf. J. Irigoin, « Pour une étude des centres de
copie byzantins II », Scriptorium 13, 1959, p. 177-181 ; A. Dain et J.-A. de
Foucault, op. cit., p. 361 et 382-385 ; P. Lemerle, Le premier humanisme byzantin,
p. 292-293.
4. Sur les rapports, de fond et de forme, entre l'œuvre législative et l'œuvre
tactique de Léon VI, voir G. Vernadsky, « The Tactica of Léo the Wise and the
220 COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

Constitutions tactiques reprennent des chapitres entiers d'Onésandros


et surtout de Maurice5, de même que les Basiliques reprennent le
Code de Justinien, car « conserver » est une fonction impériale ;
mais ils innovent aussi, de même que les Novelles innovent par
rapport au corpus juridique, car répondre à toute situation
nouvelle est une autre fonction impériale6. Or ce qui crée dans l'art
militaire une situation nouvelle, c'est l'Islam, dont les succès sont
déjà tempérés par un redressement de Byzance et par un
affermissement de la frontière orientale7, mais qui, combattu depuis deux
siècles et demi, n'a jamais été « pensé » par la stratégie impériale,
ni perçu comme un cas particulier à Constantinople et dans un
document tactique, c'est-à-dire avec le double retard de l'éloigne-
ment et de l'écriture.
Dans le Stratègikon attribué à Maurice (vers l'an 600), Léon VI
trouve un chapitre sur la manière de combattre les peuples
étrangers : Perses, Scythes (= nomades des steppes), peuples blonds
( = Occidentaux) et Slaves8. Il le transpose avec une certaine
négligence, puis le complète par un long développement sur la guerre
contre les Arabes9, qui trahit une assez mauvaise information, mais
où l'empereur reconnaît l'essentiel de son apport personnel : tout
l'ouvrage a été conçu par lui « en pensant au peuple des Saracènes,
car ce peuple voisin de notre État ne nous cause pas moins d'ennuis
aujourd'hui que le peuple perse n'en a causés aux empereurs d'autre-

Epanagoge », Byz. 6, 1931, p. 333-335 et surtout J. Grosdidier de Matons, « Trois


études sur Léon VI », III : « Les Constitutions tactiques et la damnatio memoriae
de l'empereur Alexandre », Travaux et Mémoires 5, 1973, p. 229-242.
5. L'édition Vâri reproduit en tête de chaque page les textes paraphrasés.
Léon VI avait, dans sa jeunesse, écrit des Problemata qui ne sont rien d'autre
que le Stratègikon de Maurice mis sous forme de « Questions et réponses », éd.
A. Dain, Paris, 1935.
6. Le préambule des Tactica insiste sur les notions d'èroxv6p8to(nç, de 7rp6voia
et d'àypuTCVta de l'empereur, comme font à la même époque les prooimia de
Novelles impériales.
7. On se reportera à A. A. Vasiliev et M. Canard, Byzance et les Arabes II, 1 :
La dynastie macédonienne (867-969) , Bruxelles, 1968.
8. Stratègikon, XI, repris en une assez libre adaptation par Léon VI,,
Tactica XVIII, 1-108. Sur l'œuvre tactique attribuée à Maurice, voir A. Dain et
J.-A. de Foucault, op. cit., p. 344-346 ; Moravcsik, Byzantinoturcica" I, p. 417-
421 ; H. Mihaescu, « Prolégomènes à une édition critique des Tactika-Stratègika
de Maurice- Urbicius », Revue des études du Sud-Est européen 5, 1967, p. 401-417 ;
le même savant a publié une édition du texte avec traduction roumaine (Mau-
ricius, Arta Militarû, Bucarest, 1970) ; une autre édition vient de paraître :
Dos Stratègikon von Maurikios, éd. G. T. Dennis, trad. allemande E. Gamill-
scheg, Corpus Fontium Historiae Byzantinae XVII, Vienne, 1981.
9. Tactica XVIII, 109-142, où il est question des Arabes et de la manière de
leur faire la guerre, et 143-154, où Léon VI reprend les problèmes de tactique
et de stratégie en fonction de ce nouvel ennemi. Une partie de cet ensemble
(§ 109-131) a connu une tradition manuscrite autonome, ce qui souligne son
intérêt et son originalité, cf. A. Dain, Scriptorium 1, p. 45-46 ; A. Dain et
J.-A. de Foucault, op. cit., p. 362.
BYZANCE ET LE MODÈLE ISLAMIQUE AU Xe SIÈCLE 221

fois, et il n'afflige pas moins quotidiennement nos sujets. C'est pour


cela que j'ai pris la peine de composer cette 7coXs[juxy) Stàra^tç »10.
Léon VI tente bien d'appliquer aux Arabes les vieux schémas de
l'ethnologie grecque et romaine qu'il retrouve dans Maurice (du
genre : ils sont de constitution chaude, il faut donc les attaquer
en hiver)11, mais il constate que l'Islam bouleverse au moins sur
deux points les données de la tradition ancienne : il justifie la guerre
par la religion (c'est le djihâd) et il a su trouver un système qui
intègre davantage la guerre à la vie sociale (c'est l'organisation
territoriale des Thughûr, le volontariat des ghâzî et des murâbit'ûn,
le financement de la guerre sainte par les waqf). Léon VI est
apparemment le premier à avoir pris en compte ces nouveautés ; en tout
cas, au lieu d'étudier les Arabes comme Maurice étudiait les Perses
ou les Scythes, en postulant une supériorité « romaine », il voit en
eux un modèle dont Byzance devrait s'inspirer pour une réforme des
esprits et des institutions propre à changer le sort de la guerre. Ce
renversement des rôles et cet effet de miroir nous valent une série
de réflexions qui vont bien au-delà de la technique militaire et
traduisent une sorte de fascination politique12 :

XVIII, 128 : (Les Saracènes) se rassemblent sans être inscrits sur


des rôles militaires (oùyl oltzo xaraypacp^ç CTTpaTSuofxsvot,), mais
accourent par libre décision et en masse13, les riches prêts à mourir
pour leur peuple contre une rétribution (puaGoç)14, les pauvres

10. Tactica, XVIII, 142.


11. Ibid., XVIII, 114 ; 124-126. J'analyse ailleurs cette ethnologie des peuples
étrangers chez les tacticiens byzantins.
12. Éd. Vâri, p. 66-69 ; PG 107, col. 976-977.
13. Le mot iravoixet a désormais ce sens ; ainsi dans le traité Rhetorica mili-
taris (cité plus bas n. 35), XII : racvoixl <p0ap7)a6|jt.e6a.
14. L'expression «... ûrcèp toû IStou ë6vouç [iiaGtô âîroSaveiv » peut se
comprendre de deux façons : soit il s'agit des soldats de métier, qui touchent
une solde, opposés aux « volontaires », mais on ne voit ni pourquoi ils sont riches,
ni pourquoi ils devraient mourir ; soit il s'agit des « volontaires » du djihâd qui
sont assez riches pour ne pas s'intéresser au butin et qui attendent de la mort,
comme un salaire, l'entrée au Paradis. Cette dernière interprétation me paraît
la meilleure : 1) (jua96ç revient dans le même paragraphe avec un sens voisin ;
2) au § 132 la même distinction apparaît entre ceux qui ne craignent pas la mort
(dans l'attente du Paradis) et ceux qui espèrent gagner de l'argent ; 3) au § 133
l'équivalent du puoGoç pour les Byzantins serait le « salut de l'âme » ; 4) de même
qu'il ne parle dans tous les Tactica que de l'armée « thématique » et jamais
de l'armée « tagmatique », Léon VI n'envisage du côté arabe que les « volontaires »
et jamais les soldats de métier. Il reste que la formulation est, sans doute
intentionnellement, très elliptique, comme si Léon VI se gardait de définir le djihâd
pour ne pas tomber dans les ornières de la polémique religieuse. Rappelons que
la rémunération accordée par Dieu post-mortem s'appelle en grec byzantin
[Aia0aTCo8oa(a, et que ce mot est précisément celui qu'emploie Nicétas de
Byzance (peut-être le modèle de Léon VI) pour caractériser la promesse faite
au combattant musulman (voir plus bas n. 21).
222 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

désireux de gagner une part du butin ; en outre, ceux de leur race


se cotisent pour leur fournir des armes, les femmes aussi bien que
les hommes, estimant qu'ils participent ainsi avec (les combattants)
à l'expédition, et que c'est tout profit ((xiaOoç) pour ceux qui ne
peuvent par faiblesse physique porter les armes d'armer les soldats.
Voilà ce que font les Saracènes, peuple barbare et sans foi15.

XVIII, 129 : II faudrait que les Romains non seulement mettent


en pratique les mêmes principes et que, d'un élan spontané, les
combattants d'une part, ceux qui ne sont pas encore allés au service
d'autre part, s'unissent pour faire campagne contre les
blasphémateurs du Christ, Roi de toutes choses, notre Dieu, qui en toute
occasion rend forts ceux qui luttent pour lui contre les ethnies (les non-
combattants), fournissant (aux combattants)16 des armes, des dons
et des prières accompagnatrices, mais qu'ils fassent encore quelque
chose de plus : qu'ils pensent aux familles de ceux qui combattent
dans l'armée avec zèle et courage et que, s'il manque quelque chose
pour les corps de troupes — chevaux, entretien, armement — , ils
se cotisent pour le fournir par entraide et solidarité.

XVIII, 130 : Le jour où il en sera ainsi, l'armée des Romains


multipliera ses effectifs, aura un bon armement bien adapté, et ceux qui
auront été sélectionnés (stuXextoi,)17 pour leur bravoure et leur
courage, ne manquant de rien de ce qui leur sera nécessaire,
remporteront facilement la victoire, avec l'aide de Dieu, sur les barbares
Saracènes.

XVIII, 131 : Le jour, en effet, où nous serons bien pourvus en armes


— et particulièrement en arcs et en traits nombreux18 — , renforcés en
nombre, en bravoure, en stratégies appropriées et en machines de
guerre, nous Romains, surtout contre des barbares, nous bénéfi-

15. L'adjectif <5ctcicto<;, « en qui on ne peut avoir confiance », est repris de la


description traditionnelle des Perses (Maurice, Stratègikon XI, 1, 1 : Éfflvoç
xpu^tvouv xod SouXoTupercéç) et des Scythes (ibid., XI, 2, 4 = Tactica XVIII, 46 :
28 )
16. Dans cette phrase un peu embrouillée, l'auteur parle d'abord des
combattants et des non-combattants, puis ne pense plus qu'à ces derniers.
17. Sur ce terme, voir plus bas p. 234 et n. 69.
18. T6<;oiç xal péXeoi tiIzIotoiç, : il faut comprendre « en arcs, flèches et
javelots », car péXiQ désigne toutes les armes de jet. Le De cerimoniis (Bonn,
p. 657) illustre parfaitement notre passage : pour préparer l'expédition d'Himé-
rios (910-911), le stratège de Thessalonique doit livrer 200 000 flèches et
3 000 javelots (^evocûXia), le kritès d'Hellade, 1 000 javelots et le gouverneur
de l'Eubée 200 000 flèches et 3 000 javelots, de même que les stratèges de Niko-
polis et du Péloponnèse (voir A. Vasiliev et M. Canard, Byzance et les Arabes
II, 1, p. 205). Sur la décadence de Parcherie byzantine, voir plus bas p. 233 et
n. 65.
BYZANCE ET LE MODÈLE ISLAMIQUE AU Xe SIÈCLE 223

cierons en toute circonstance de l'aide divine, et il nous sera facile


de renouer contre eux avec la victoire.

XVIII, 132 : Ce peuple, en effet, à cause évidemment du butin


espéré et parce qu'il ne craint pas les dangers de la guerre, rassemble
facilement des effectifs nombreux de la Syrie intérieure et de toute
la Palestine19, et, dans cet espoir sans doute (de butin), des gens sans
courage se joignent volontairement aux soldats des expéditions20.

XVIII, 133 : Si, aidés par Dieu qui combat avec nous, bien armés
et en bonne formation tactique, les affrontant franchement et
vaillamment pour le salut de notre âme (vnèp ttjç ^u^wôjç 7)[x<ov
aomjpuxç), persuadés que nous combattons pour Dieu lui-même,
pour ceux de notre race et tous nos frères chrétiens (u7rèp... duy-
ysvcov xai twv àXXcov Xpicmavtov àSeXcpcov Yjjxtov), si donc nous
nous en remettions sans hésiter à Dieu, nous n'échouerions pas
mais réussirions, et nous remporterions contre eux, à coup sûr, la
victoire.

Malgré quelques injures rituelles, l'Islam est bien ici désigné


explicitement comme modèle. Ses succès, d'après l'analyse de
Léon VI, sont dus à deux causes majeures : une « idéologie » très
mobilisatrice et une solidarité sociale librement consentie et sans
faille. Au moment où la polémique chrétienne voit dans la « guerre
sainte » une aberration religieuse21, l'empereur conçoit le bénéfice
19. Léon VI adapte ici les notions géographiques byzantines aux réalités de
la guerre et de l'organisation territoriale arabe. Il distingue les régions où se
rassemblent les troupes de Tarse à Antioche (correspondant en arabe aux
Thughûr et au district al-'Awâs'im, cf. Encyclopédie de l'Islam s.v. et plus bas
n. 79), et celles d'où viennent les corps de volontaires : Syrie-Mésopotamie
au-delà d'Antioche et Palestine. Est soulignée ainsi l'unité politique de cet
ensemble territorial, qui dépend de moins en moins de Bagdad et davantage de
l'Egypte des Tulunides, au moins jusque vers 882. Les Tactica signalent souvent
ce rassemblement des troupes à la belle saison (XVIII, 125) ; à noter aussi
l'expression « Mésopotamie de Syrie » pour désigner la frontière de l'Euphrate
et tout son arrière-pays, opposé à la Cilicie (Ibid. XVIII, 141), et le passage du
De velitatione bellica 8, évoquant le rassemblement en Cilicie, à Antioche et à
Alep de troupes venant d'Egypte, de Palestine et Phénicie, et de Cœlé-Syrie
(éd. Hase, p. 196).
20. Entendons aux soldats des places frontières (Thughûr), « gens de Tarse,
Adana et autres villes de Cilicie », comme il est dit en XVIII, 125.
21. Théophane signale déjà que la religion musulmane promet le Paradis
à ceux qui meurent dans les guerres contre les infidèles (éd. de Boor, p. 334,
1. 20-22 : « ô à7TOXTévvcov ê/Ôpov ïj àîio ê/Opoû àTuoxTevv6[jievoç etç TcapàSetaov
eioép/Efat ») ; vers la même époque (fin vme-début ixe s.) Théodore Abu-Qurra
note aussi ce point de doctrine (PG 97, col. 1529) ; mais c'est Nicétas de Byzance,
un contemporain de Photius, qui l'approfondit un peu plus tard dans sa longue
Refutatio Mohamedis, 57-58 (PG 105, col. 744), en reprochant aux musulmans :
1) de croire que Dieu est cause aussi bien du mal que du bien (57 : « IlàXiv
8è 8 ô Ù 6 i é 8iç, toû rèv 0eôv elvai
224 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

que pourrait attendre Byzance de formules qui s'en rapprocheraient :


une guerre de tous les chrétiens luttant « pour le salut de leur âme »,
sûrs de l'aide de Dieu et peut-être d'une récompense dans l'au-delà ;
il conçoit surtout l'avantage que tirerait l'État, toujours en mal de
soldats et d'argent, de l'institution de corps nombreux de
volontaires, comme on en voit à la frontière cilicienne22, et du financement
de ces combattants par des contributions elles aussi volontaires,
du même type que les waqf musulmans23. Mais toutes ces réflexions
me paraissent révéler, en même temps que l'esquisse d'une
prédication et d'une réforme inspirées d'un modèle islamique
imprécis et déjà dépassé, un certain scepticisme sur la possibilité
d'adapter ce modèle à la réalité byzantine, comme si Byzance
n'était ni prête pour la guerre sainte, ni faite pour s'organiser dans
une guerre permanente.

Rhétorique militaire et guerre sainte

Ouvrons donc d'abord, avec prudence, le dossier de la guerre


sainte24. D'une armée qui prononce ponctuellement des prières, on

tûv xajtwv aïxiov ») ; 2) de prêcher la guerre sainte en promettant aux


combattants le Paradis (58 : « ÀiavÊcrrrçai Se xat sÇottXi^sl toùç Pap(3àpouç tcxvtoioj Tpo7u<p
toïç t<ôv XpicmavaSv OLiy.cx.ai xaTaxpoâveaOai, è^aipSTCoç Se vfi èlmSi Tf\c, ànoxeniè-
vt)ç, cp7)at, Ttapà 0eco \i\.aQccKo8oa'vxç èv 7rapaSeiao) toïç ôfiôae ^copoîiat. xoct' aùxtôv ».
Commentaire de A. T. Khoury, La polémique byzantine contre l'Islam (VIIIe-
XIIIe siècle), Leiden, 1972, p. 243-259. Il n'est pas exclu que Léon VI s'inspire
directement de Nicétas, qui est un peu plus âgé que lui, dans cette évocation
du djihâd et déjà dans un passage précédent des Tactica (XVIII, 111) : « (Les
Saracènes) semblent avoir de pieuses croyances sur Dieu, mais ils manifestent
leur blasphème sous couvert de piété en n'acceptant pas d'appeler Dieu le Christ,
vrai Dieu et sauveur du monde, en supposant que Dieu est aussi cause de tout
mal, et en disant que Dieu, qui a dispersé les ethnies qui voulaient la guerre
(Ps. 67, 31), aime les guerres. Ils gardent sans les transgresser leurs propres
lois, qui flattent la chair et déshonorent l'âme. En luttant contre une telle
impiété, armés de notre piété et de notre foi orthodoxe, et en conservant bien
mieux qu'eux, sans les transgresser, nos lois religieuses et civiles, faisons
campagne contre eux ! » Nous avons conservé, du règne de Michel III ou de celui
de Romain Lécapène, un certain nombre de réponses mises sous le nom
d'empereurs byzantins aux rasâ'il que leur envoyaient les souverains musulmans
pour leur demander de se convertir, et qui faisaient partie des règles du djihâd.
Elles menti nnent, parmi beaucoup d'autres points de désaccord, le fait que
selon les Écritures il est illégitime de tuer (voir par exemple « La lettre
polémique d'Aréthas à l'émir de Damas », A. Abel, Byz. 24, 1954, p. 367-368 et
P. Karlin-Hayter, Byz. 29-30, 1959-1960, p. 300). Mais on n'y trouve pas la
référence de Léon VI au Ps. 67.
22. On trouvera un très bon exemple du rôle et de la psychologie de ces
« volontaires » dans le récit que fait Tabari de la prise d'al-Badd, à la frontière
arménienne en 836-837 (traduit par M. Canard dans sa nouvelle édition de
J. Laurent, L'Arménie entre Byzance et l'Islam depuis la conquête arabe jusqu'en
886, Lisbonne, 1980, p. 623-626).
23. Voir plus bas p. 238-239.
24. Sur ce sujet, on consultera notamment P. Lemerle, « Byzance et la
croisade », Relazioni del X Congresso internazionale di Scienze Storiche, III (Florence,
BYZANCE ET LE MODÈLE ISLAMIQUE AU Xe SIÈCLE 225

dira simplement qu'elle est pieuse ou soumise à des règles de piété ;


d'un général qui exhorte ses soldats en faisant vibrer la fibre
religieuse, on dira qu'il sait entraîner et convaincre. Ni dans un cas ni
dans l'autre nous ne sommes encore engagés sur le chemin du djihâd,
mais seulement invités à apprécier la valeur d'un rituel et à peser
le poids des mots.
Léon VI le sait bien lorsqu'il évoque, à l'occasion et sans trop
insister, les pratiques religieuses ou les actes liturgiques qui scandent,
depuis la fin du vie s. (donc avant qu'apparaisse l'Islam), la vie de
l'armée byzantine25 : le soir, au camp, les trompettes sonnent par
trois fois pour signifier qu'il faut cesser le travail, souper et chanter
le trisagion26 ; la veille de la bataille, les prêtres bénissent les
étendards27 ; ils prient toute la nuit et les soldats, « purifiés » et «
sanctifiés », doivent aller le lendemain au combat pleins de confiance et
persuadés que « Dieu est avec eux » (<m tov ®eov i-/p\JGiv (3oy]66v)28.
Juste avant le premier choc, l'armée pousse son cri de guerre, le
vix7)ry)pt,ov toû crraupoti : STaupoç lancé par quelques-uns, vtxa
repris par le gros des troupes avant de s'élancer avec un rugissement
féroce29. Prières, jeûnes et sacrements sont multipliés dans la
seconde moitié du xe s.30, mais cet ensemble de pratiques reste du

1955), p. 595-620, repris dans Le monde byzantin : histoire et institutions, Vario-


rum Reprints, Londres, 1978 ; M. Canard, « La guerre sainte dans le monde
islamique et dans le monde chrétien », Revue Africaine, Alger, 1936, p. 605-623,
repris dans Byzance et les Musulmans du Proche-Orient, Variorum Reprints,
Londres, 1973 ; V. Laurent, « L'idée de guerre sainte et la tradition byzantine »,
Rev. hist. du Sud-Est européen 23, 1946, p. 71-98.
25. Cf. A. Heisenberg, « Kriegsgottesdienst in Byzanz », Aufsâtze zur Kultur-
und Sprachgeschichte vornehmlich des Orients, E. Kuhn zum 70. Geburtstag gewid-
met, Munich, 1916, p. 245 sq. ; J.-R. Vieillefond, « Les pratiques religieuses dans
l'armée byzantine d'après les traités militaires », Revue des Études anciennes 37,
1935, p. 322-330 ; H. Hunger, Reich der neuen Mitte, Vienne, 1965, p. 193-195.
26. Léon VI, Problemata XII, 42, qui paraphrase Maurice, Stratègikon VII B,
17, 7 et XII B, 22, 35 (éd. Dennis, p. 262 et 474).
27. Tactica XIII, 1 ; voir aussi IlaoexfioXai 44, 36, éd. de Foucault, Strate-
gemata II, p. 114.
28. Tactica XIV, 1 ; sur cette bénédiction des soldats, voir aussi le discours
de Constantin VII Porphyrogénète édité par Vâri, BZ 17, 1908, p. 83 :
l'empereur envoie à l'armée d'Orient de l'eau bénite (àyiaafjia) et des reliques.
29. Tactica XII, 68 et 106, qu'éclaire la paraphrase de Nicéphore Ouranos,
en bas de page de l'éd. Vâri. Dans Maurice, Stratègikon XII B, 16, 9 (éd. Dennis,
p. 442), il est prescrit qu'avant d'en venir aux mains, sur l'ordre : Parati, certains
s'écrient : Adiuta, et tout le monde reprend : Deus. Léon VI dit encore qu'au
moment de combattre, il faut invoquer Dieu et l'appeler à l'aide... mais d'abord
s'aider soi-même (Tactica XX, 77). Je passe sur d'autres aspects : les actions
de grâce et l'accomplissement des vœux (part de butin consacré à Dieu) après
la victoire (Tactica XVI, 1-2) ; sur l'inhumation des morts, voir plus bas n. 56.
30. C'est ce que montrent les Praecepta militaria, composés sans doute par
un officier de l'entourage de Nicéphore Phokas, éd. Kulakovskij, p. 15 et 20-21 :
les prières du matin et du soir sont obligatoires ; sous peine de graves sanctions,
les soldats doivent alors interrompre toute activité, descendre de cheval et se
tourner vers l'est là où ils se trouvent ; à l'approche des ennemis, l'armée fait
226 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

domaine de ce que Léon VI lui-même appelle plaisamment la «


technique liturgique ». La guerre « naturelle », écrit-il dans les Tadica,
c'est-à-dire la bataille sous son aspect tactique et stratégique, peut
recevoir le soutien de xs^vai, curieusement mises sur le même plan,
parmi lesquelles l'art de l'ingénieur, l'art de l'astronome ou
astrologue, l'art du prêtre et l'art du médecin31 ; dans ce lot, la ts^vt)
tepocTixY) consiste à mettre en œuvre la religion (xà 0sta) avec piété
et constance par des sermons ou lectures saintes et par des actes
liturgiques ; il faut prier Dieu, la Théotokos et les saints afin de
rendre Dieu plus favorable et les combattants, « confiants dans le
salut », plus courageux32. Un peu plus tard, mais dans le même
esprit, un auteur anonyme propose même une exploitation peu
scrupuleuse des textes : « II faut, dit-il, proclamer que les victoires
accomplissent les prophéties et prédictions des saints hommes, et
prédire l'anéantissement des ennemis d'après les Écritures »33.
Léon VI ne va pas aussi loin, mais pour lui aussi religion et
astrologie font bon ménage, et les pratiques chrétiennes à l'armée sont
avant tout une technique propitiatoire et une « mise en condition ».
Une technique, en tout cas, bien distincte de ce que serait une
« idéologie ».
La rhétorique en est une autre. Dans les mêmes Tadica, il est
recommandé au stratège, ou s'il ne sait parler à un officier plus
éloquent que lui, de broder sur quelques thèmes que reprendront,
au moment du combat les xavxàxoopsç, des spécialistes dont la voix
doit dominer le tumulte : la récompense que les soldats peuvent
attendre de leur foi, de leur dévouement à Dieu et à la 7roXixeux,
les promesses de l'empereur (promotions et gratifications), l'aide à

pénitence et pratique trois jours de xérophagie ; la veille de la bataille, il n'y a


plus seulement bénédiction mais communion générale ; avant le corps à corps
une longue prière est prononcée. Cf. J.-R. Vieillefond, op. cit., p. 325-328 ; A. Per-
tusi a édité une « acolouthie militaire » de même époque, « Una acolouthia
militare inedita del x secolo », Aevum 22-23, 1948-1949, p. 145-168.
31. Tadica, Épilogue 53 : « Suvepyoûcn 8s xvj cpôaei xou ttoXIjxou aùxal ai xéxvai,
olov Ô7rXmx7), XoyicmxT), àpxtxsxxovixTr], àaxpovopiixT), lepaxixr), îaxpixr) ». Je ne
pense pas qu'il y ait de doute sur l'authenticité de cet « épilogue ».
32. Ibid., Épilogue 62 : « Tyjç Se ispaxixTJç ècmv xo xaXcoç xà Geta xp^Qai,
xal xaûxa è7nxsXeîv àSiaXet7rxtoç xà axpaxeû[Jiaxa sùaspûç xs xal Geapsaxœç xaxà
xèv 7rapaSo6évxa 0ea[i.ov àvwSev xoïç zùazfioûai Xpiaxiavotç, Stà xs ispoXoyioSv,
xal lepoupyt.âiv xal xwv àXXcov eùx&v xal Sstjcjscov Tupàç xov ©sov êxxevtôç yivo[iiv<ov,
xal 7rpoç X7)v Tiavàxpavxov aùxoô Miqxépa xal 0sox6xov, xal xoùç àyiouç aùxoû
0epa7uovxaç. 'Ei* &v îXeoûxai xo 0eïov, xal Stà xrjv maxiv x/jç acoxrjpiaç ai ^uxai
xôiv oxpaxttoxtôv eùpcoax6xepat rcpoç xoùç xivSûvouç 7rapa<rxeuàÇovxai.. »
33. IlaoExfioXai 44, 35, éd. de Foucault, Strategemata II, p. 114 : « "Oxi Set
çTjjxt^etv vixaç ôfjioXoyoufjiévaç obç àrco 7rpo<p7)xeiaç xal repopp^aecoç àytcov àvSptov,
xal 7rpoXéystv xtjv xaxâXucuv xwv sxQpwv côç ànb ^t^Xtcov ». Sur ce recueil anonyme
et composite, cf. A. Dain et J.-A. de Foucault, « Les stratégistes byzantins »,
Travaux et Mémoires 2, 1967, p. 368-369. Avant la bataille de Mantzikert, on
lit un passage de l'Évangile, qui est interprété comme l'annonce de la défaite
(Attaleiatès, Bonn, p. 154-155).
BYZANCE ET LE MODÈLE ISLAMIQUE AU Xe SIÈCLE 227

espérer de Dieu contre des ennemis impies, la reconnaissance des


compatriotes et de tous les « frères de même foi » (6[i6maxoi) que l'on
prétend défendre34. Ce vocabulaire semble neuf ; il ne l'est pas. On
le trouve déjà mot pour mot dans un traité de rhétorique militaire
de la fin du vie s., à peu près inconnu des historiens modernes, mais
que Léon VI avait lu et qui nous est parvenu dans la même tradition
manuscrite que ses Tactica35. Cette œuvre savoureuse donne des
modèles de harangues de belle facture hermogénienne36 et classe

34. Tactica XII, 71 : « Aéyetv 8è xoùç xavxàxtûpaç rcpoç xàv oxpaxôv reporpe-
7txixà -riva 7tpoç xov 7r6Xe(Xov xoiaûxa* Ttpâixov jjtiv àvajjiifjiVTJcjxovxaç x6v (zktÔov
xîjç sic 0eèv Tuaxetoç xal xàç êx [îaaiXéooç eùepyeafacç xaî xivcov STtixu/tcliv
7rpoysyevir) [xévtov, xal ôxi ô àywv U7ièp 0eoô saxi xal xîjç eîç aùx6v àyà7rr)ç xal
û:cèp ôXou xoû ëGvouç, 7iXéov 8è ûrcèp xwv àSeXcptôv xcov ôfi.O7uaxcov, et tû^oi, xal
U7rèp yjvaixcôv xal xéxvtov xal rcaxpiSoç, xal ôxi atcovta ^.évei r) [Avrjpnr) xûv
àpiaxeuovxoov xaxà ttoXÉjiouç 'J7rèp xîjç xtov àSeXçcôv IXeuOeptaç, xal ôxi xaxà xôv
xoO @eou èyQpûv ô xoaoûxoç àycov, xal ôxi rjji.e'ïç [i.èv xàv 0eàv 'éypy.e\> cpiXov x6v
^xovxa s^ouolav xîjç p07rîjç xou 7ioXé[xou, sxetvoi Se èvavxtov aùxov è)(ouai Stà
xîjç sîç aùxov à7ricjxiaç, xal eï xi sxepov xoûxotç 6[jloiov èTuvoouvxaç 7tot£Ï(r8at
tJ)V 7TpoxpeTrxtx7]v vouGeaiav. IToXXà yàp icr/ûzi xotoûxoç Xoyoç eùxaipœç yivojxsvoç
Sieyeïpai ^u/âç, (xâXXov y\ xpY][idtxtov xo tcXîjÔoç » ; XIII, 4 : ... xr)v èx xîjç
PacnXetaç r)[x.ô>v à[xoiP7)v xal eùspyeotav, xal xèv xîjç eùvotaç xîjç TroXixeiaç jjit-
ct66v... » ; XIV, 116 : «... 7rapa0appyvei,v xoùç axpaxttoxaç xal ÈTrayyeXtaiç xaïç
ânb x^ç PaaiXs^aç tjjicôv xoïç âpiaxsûouatv à7roxetiji.évatç, xal x^v a7ro 0eou Poif)-
Geiav Trapoûaav », et le texte ajoute qu'on peut même imaginer des signes ou
présages annonçant la victoire : « eî Se xt ttXeïov xal arrêta xtvà è7uvoetv xal
Setxvûeiv, xal è7rixt0ea0at tpavévxa xal xt]V 7)[j.sxépav CTyjjjiatvovxa vbcrçv » ; XVIII,
19 : les soldats sont appelés « TOJcvxeç ô;j.oij ol Sià Xpiaxôv x6v 0eôv r)[i.cov xal
Û7rèp auyysvœv xal (pilov xal 7raxp£8oç xal xoû ÔXou xôiv Xpicmavcov ëôvouç
àycovi^o^svot », et l'empereur leur fait espérer des récompenses (jjiiaOot) de Dieu
lui-même et de la (3aatXe£a qu'il tient de lui. Les mêmes formules reviennent
dans les discours de Constantin VII Porphyrogénète à l'armée d'Orient
(notamment éd. H. Ahrweiler, Travaux et Mémoires 2, 1967, p. 399). On
notera que dans tous ces textes \iics%c, désigne la récompense venant de Dieu
ou de l'empereur, ce qui renforce notre interprétation de Tactica XVIII, 128
(plus haut p. 221 et n. 14). Sur le choix des xavxàxtùpeç parmi les officiers et
soldats XoyLot, cf. XII, 70 et 121.
35. Édité par Armenius ( = Hermann) Kôchly sous le titre 'Avwvvfiov
Bvi,avriov noXiTixfjç Koyixov juéooç rjroi nsoï ôrj/urjyooiœv — Anonymi Byzantini
Rhetorica militaris, in Opuscula academica II, Leipzig, 1856. L'édition est faite
d'après le Bern. 96 (xvie s.) et le Paris. 2522 (xve s.) qui dérivent tous deux
du célèbre Laurent. 55, 4 ; le traité, incomplet, figure aussi dans VAmbros. 139
(B 119 sup.), c'est dire qu'il appartient aux principaux manuscrits de la
tradition des Tactica et plus généralement des tacticiens byzantins recueillis à Cons-
tantinople au xe s. Dès avant H. Kôchly, L. Holstein avait remarqué que ce
traité de rhétorique militaire se présentait comme la seconde partie (Xoyix&v
(iépoç) d'une IloXmxy) dont la première partie (7ipaxxix6v jjipoç) n'est autre
que le De re strategica édité par H. Kôchly et W. Riistow, Griechische Kriegs-
schriftsteller II, 2, Leipzig, 1855, p. 42-208. Cf. A. Dain et J.-A. de Foucault,
« Les stratégistes byzantins », Travaux et Mémoires 2, 1967, p. 343-344 et
H. Hunger, Die hochsprachliche Literatur II, p. 327-329. Le De re strategica fait
une allusion à Bélisaire au présent et contient quelques indications
caractéristiques sur la société byzantine du vie s. ; le traité Rhetorica militaris, du même
auteur, ne contient lui-même aucun élément précis de datation, mais son style
est bien celui de l'époque.
36. Hermogène est plusieurs fois cité et l'œuvre tout entière semble suivre
228 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

des thèmes très variés, qui sont ceux de la rhétorique antique


christianisée par touches. L' « argument » de la harangue (to xeçàXouov)
pourra mettre l'accent sur ce qui est « légal », « juste », « utile »,
« possible », « glorieux », « probable »37 ; et 1' « argument selon la
justice » tirera parti du « zèle pour la foi » (ànb toû ÇyjXou ttjç 7ucrreco<;)
ou pour la patrie (àrco ttjç TOXTpiSoç), de « l'amour pour les frères
de race » (àrcô ttjç îcpoç toùç ôfxocpuXouç àyaTnqç) ou de la vengeance
à tirer des méchants (<kno ttjç tôv àSooqcjàvTCûv Tijjiwptaç)38. On
dira, par exemple : « Les barbares qui nous combattent, nous
combattent à cause de la foi. Si nous avions la même foi qu'eux,
ils ne nous combattraient pas. Ce serait paradoxal que des barbares
risquent leur vie pour leur foi et que nous, nous n'accordions pas
d'importance à la nôtre et négligions l'offense faite à Dieu (alors
que nous avons l'exemple du Christ, mort pour nous) »39. Lorsque
le général évoquera l'utilité de la guerre, il devra aussi rappeler que
Dieu pour la religion, l'empereur pour la patrie, sauront récompenser
les combattants, de même que les frères de race auront à cœur, par
reconnaissance, de rendre la pareille à ceux qui se sont exposés pour
eux40. Dans la « démonstration » (èm^P7)!^) qui doit étayer
1' « argument », on pourra à nouveau faire appel à la religion
(Gpyjcjxeia)41, et déclarer : « Je ne comprendrais pas qu'en voyant
l'impiété des ennemis, nous ne nous dressions pas de toutes nos
forces contre eux ; ils sont sans Dieu ou combattus par Dieu
(YUfxvot @sou y; @sw [xaxoufxevoi)..., et même si personne ne voulait
leur faire la guerre, nous le devrions de toute façon, car nous sommes
des gens pieux et les gardiens de la loi42. » De même que le traité
conseille au général de lire de fausses lettres de l'empereur ou de
faire état de conversations fictives avec lui43, il suggère de tirer

un modèle du même genre que les UQoyvfivaarwà d'Aphtonios (H. Hunger,


loc. cit.).
37. Rhetorica militaris VIII, 2 : « Tôv 8è xeçaXalœv al Siaçopal siaiv $;•
to v6[xi(jiov, t6 Sixatov, t& aufiçépov, t6 8ovoct6v, to 2v8o£ov, tô ix(3r]<76(xevov ».
38. Ibid. IX, 3.
39. Ibid. X, 1-2 qui développe 1' « argument » t6 Slxaiov àtzb toô ÇtjXou tîjç
7utoTe&>ç. De quel peuple peut-on dire au vie s. qu'il fait la guerre 8ià ttjv rcÊcrav ?
Probablement des Perses. A noter dans ce paragraphe l'adjectif ô[jt.67uaTOÇ.
40. Ibid. IX, 3 : « "Etctoci 8è râ à7to xou Çy)Xou t/]ç, 7Û<jTe<oç xà éx 0eoO
àyaOà, r<p 8s àrco T7JÇ 7raTpî8oç rà éxeiBev... tô 8è êazb vqç 7upoç toùç ôjjiocpûXouç
âyâmriç, y] èvTeuôsv xsxpsoJCTT7)[jLévrj Trpèç àXXT)Xouç etfvoia xal ■$) elç xaipov TaÛT7)ç
8tà tûv ëpycov àvTa7r68oCTtç... »
41. L'èmxs^PTlll-cc (défini dans le Lexikon technologiae graecomm rhetoricae
d'Ernesti comme « artificia probandi ») peut s'inspirer de considérations sur les
faits, les personnes, les circonstances, etc. ; dans cette gamme, les èmx£ipy)[LCCvcc
àrco tûv 7cpo(ra>7r<ov peuvent être construits àrco ttjç Oprjcrxstaç (on est pieux ou
impies), ànb toG pîou (on est civilisé ou non), etc. ; ibid. XXV.
42. Ibid. XXVI, 1. Immédiatement après, vient rèmxe£p7)fia dbrè toû filou
qui oppose civilisation et barbarie (XXVI, 2).
43. Ibid. XIX ; XXI, 1-4 ; XXII, 1-8 ; XXIV, 1.
BYZANCE ET LE MODÈLE ISLAMIQUE AU Xe SIÈCLE 229

parti de l'Évangile, qui ordonne aux chrétiens de s'aimer les uns


les autres, donc de défendre les frères ôfi.67rt,crroi44, et de broder sur
les miracles de l'Ancien Testament qui illustrent la supériorité de
la « Loi divine »45. Quant au fond, l'auteur est du reste sans
illusion : « Même s'il ne faut pas interpréter ainsi la loi divine, car
après tout le Christ a empêché Pierre de tirer l'épée (Mat. 26, 52),
on fera violence au texte en raison de l'utilité publique et de
l'urgence »46. La technique oratoire ne suppose, ni n'empêche la
sincérité.
Si donc nous cherchons en amont l'origine des formules qui
paraissent, vers l'an 900 et sous la plume de Léon VI, d'une
brûlante actualité, nous les retrouvons trois siècles plus tôt dans les
cases toutes préparées de la rhétorique antique, où elles ne font que
prolonger des concepts non chrétiens : par le mot v6(xoç on passe
frauduleusement des lois de la cité à la Loi néo- ou vétérotestamen-
taire47 ; mtraç ou Gpyjoxsux continuent d'opposer la civilisation
romaine aux mœurs des barbares48, ojaotcicttoç n'est qu'un décalque
d'ô[x67raTpi<; ou d'ôfxocpuXoç49. La substitution est avouée. Il ne s'agit,
encore une fois, que d'une technique, d'un art de persuader, ou, si
l'on doute que la rhétorique puisse à elle seule ébranler les troupes,
d'un rituel de persuasion.
Faut-il conclure que Léon VI, qui est un rhéteur et qui emprunte
à peu près tout son vocabulaire au traité qui vient d'être analysé,
n'innove pas ? Pour les mots et les formules, assurément très peu.
Mais le modèle du djihâd50 lui fait concevoir qu'on pourrait prendre

44. Ibid. XXXVI, 7-8 ; après avoir cité Jean 13, 34-35 et 15, 13, l'auteur
enchaîne : « el xotvuv xai y\\izic, ttjç StSaaxaXtaç toô @eoû fiéxoxoi, àya7r/)<7O[ASV
toÙç àSeXçoùç ^j[i,t5v, 8ï)CF0fiev xctç <J«xàç Yjfxwv Û7rèp àXXrjXoùV xai xûv ô[XO7rtcfTtov
45. Ibid. XXXVI, 10-11 : allusion aux Macchabées, aux enfants dans la
fournaise, à Moïse et à l'épisode du Veau d'or, à Daniel et les lions.
46. Ibid. XXXVI, 9. Cette réflexion montre que n'a pas tout à fait disparu
l'ancienne prévention chrétienne contre le métier des armes ; on s'étonne moins
de la voir resurgir au temps de Nicéphore Phokas (plus bas p. 231).
47. Voir, par exemple, la transition qui introduit les exemples vétéro-
testamentaires : « 'Aya66v ot v6jj.oi, toûtgjv 8è [zàXi<7T<x oôç 0eàç repàÇet ...»
(ibid. XXXVI, 10).
48. Voir plus haut n. 41 et 42 la complémentarité des thèmes ârcè rîjç
0p7)axeÊaç et à.nb toû (3tou.
49. Dans la littérature chrétienne ancienne (Origène, Athanase
d'Alexandrie, Isidore de Péluse, cf. Lampe s.v.) et dans Théophane (éd. de Boor, p. 459)
les ô[i.67UCTOt ne sont pas les chrétiens opposés aux non-chrétiens, mais les
orthodoxes opposés aux hérétiques ou aux églises séparées.
50. La notion de djihâd (« combat sur le chemin de Dieu ») et celle,
complémentaire, de shahtd (martyr de la foi) se rencontrent déjà en de nombreuses
sourates du Coran : « Ne dites pas de ceux qui sont tués dans le chemin de Dieu :
ils sont morts. Non ! ils sont vivants, mais nous n'en avons pas conscience »
(II 154, trad. D. Masson, Bibl. Pléiade) ; « Si vous êtes tués dans le chemin de
Dieu ou si vous mourez... vous serez certainement rassemblés vers Dieu »
(III 157-158) ; voir aussi II 190-194 ; 216 ; 218 ; 244, etc. ; le Coran prévoit
230 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

la rhétorique au sérieux, qu'au lieu d'une technique héritée des


anciens et dont on use sans trop y croire, elle pourrait avoir des
conséquences hors du domaine qui est le sien, c'est-à-dire devenir
une idéologie, que les mots pourraient changer de sens et de portée.
Telle est, je crois, sa découverte, pour nous passionnante, lorsqu'il
réfléchit sur l'Islam et ses succès. Les 6[lôtzigtoi (coreligionnaires),
dans l'Empire territorialement réduit du ixe/xe s., ne s'identifient
plus aux citoyens ôjxocpuXot, ; cette désignation ancienne suggère
un nouveau système d'alliance qui devrait inclure les Bulgares, les
Slaves et les Occidentaux, tous christianisés (ce que prévoit, en
effet, Léon VI)51 ; elle dessine en Orient une nouvelle frontière,
celle de la reconquête ; elle donne de l'Empire une nouvelle
définition, idéale, celle du Xpicrnavôv £0voç52 face au dâr al-Islâm53.
La « rémunération » ((xiaOoç) à attendre du dévouement à la foi et à
la 7roXtT£ta (tout à la fois État et religion), expression bien banale
pour qui parle grec et latin, devient une idée révolutionnaire
lorsqu'on sait que la « rémunération » du combattant arabe est l'entrée
au Paradis, un statut spécial dans l'au-delà54. Léon VI franchit,
consciemment je crois, et prudemment, les limites de la rhétorique
ordinaire quand il tente de persuader les chrétiens qu'ils luttent
« pour le salut de leur âme »55, et quand il propose non seulement
d'enterrer dignement les soldats morts au combat, mais de les
déclarer « perpétuellement bienheureux, parce qu'ils ont sacrifié
leur vie à leur foi et à leurs frères », autrement dit de les honorer
d'une liturgie particulière qui n'est déjà plus celle des morts
ordinaires56.
aussi que l'on peut contribuer non de sa personne mais de ses biens (II 195 ;
262), cf. M. Gaudefroy-Demombynes, Mahomet2, 1969, p. 518-523. A la suite
du Coran, les musulmans pensent que le shahtd entre au Paradis sans attendre
le Jour du Jugement et sans être alors examiné. Sur la théorie et l'histoire du
djihâd, cf. M. Khadduri, War and Peace in the Law of Islam, Baltimore, 1955 ;
A. I. Wensink, The Oriental doctrine of the martyrs, Amsterdam, 1921 ;
Encyclopédie de l'Islam2 s.v. (E. Tyan) et la bibliographie donnée par E. Sivan, L'Islam
et la croisade, Paris, 1968, p. 215-216.
51. Tactica XVIII, 77 (PG: 78) pour les Francs et Lombards; 100 (PG:
101) pour les Slaves ; 41 et 43 (PG: 42 et 44) pour les Bulgares, dont il est dit
qu'ils sont devenus des frères par la communauté de foi (à-rs 8ià t9}ç fjuâç maxsax;
àSsXçtôv Û7rapx6vTœv), et cela malgré des guerres incessantes.
52. Ibid. XVIII, 19 ; voir plus haut n. 34. Le De velitatione bellica, un demi-
siècle plus tard, parle du xp^tcovu^oç X<x6ç et du XPLCTT tavixov TcX7)pw(xa dans
le même sens (chap. 15 et 19, éd. Hase, p. 224, 1. 17 et 239, 1. 10).
53. « Pays de l'Islam » opposé au « pays de la guerre » (dâr al-h'arb), c'est-
à-dire à tous les États voisins non musulmans et qui, après y avoir été invités,
refusent de se convertir. Il s'agit d'une conséquence de la notion de djihâd;
cf. Encyclopédie de l'Islam2 s.v. dâr al-h'arb (Abel), où l'on trouvera une
bibliographie récente.
54. Tactica, XII, 71 ; XIII, 4 ; XVIII, 128 ; cf. plus haut n. 14 et 34.
55. Ibid. XVIII, 133, traduit plus haut p. 223.
56. Ibid. XIV, 35 : le stratège doit « xoùç SiaTcbrrovraç èv TroXé^cp raçîjç
àÇioOv xal ^axaptÇeiv Sajvsxûç g>ç ÛTcèp rr\c, izicrveoiç xai tôv dSsXçûv {X7]Sè tJjv
BYZANCE ET LE MODÈLE ISLAMIQUE AU Xe SIÈCLE 231

A quoi tendent ces formules équivoques et ces approches


feutrées ? Lorsqu'elles réapparaissent, un peu édulcorées, dans les deux
lettres que Constantin VII Porphyrogénète adresse au milieu du
xe s. à l'armée d'Orient, elles semblent avant tout un brillant
exercice sur les lieux communs de la rhetorica militaris57 . C'est un peu
plus tard que nous en voyons l'aboutissement : lorsque l'empereur
Nicéphore Phokas (963-969) décide que « les soldats morts au
combat seront honorés à l'égal des martyrs et célébrés par des
hymnes semblables aux leurs »58. Ce projet, comme on sait, fit long
feu : l'Église et l'aristocratie civile le désavouèrent aussitôt et
allèrent jusqu'à brandir un vieux « canon » de saint Basile imposant
une pénitence de trois ans à tout soldat chrétien qui aura versé le
sang59. On pourrait imaginer que Nicéphore Phokas avait directe-

êocuTÛv Çwrjv 7rpoTt(xrjaavTeç » , c'est un devoir sacré et un réconfort pour les vivants-
Voir aussi XIV, 36 : dédommagement aux enfants et à la veuve ; XVI, 13 ;
XX, 72 : « cIepà elai Ta tôjv teXsutwvtcov èv 7roXé[zco oxpomtoTtôv acôfjiaTa, xal fzàXr
cnra tcôv àpicTTsuaàvTcov Iv T7) ûrcèp tcov Xpicmavtôv jiàxn "• H 'aut donc les
enterrer, les honorer d'une « éternelle mémoire » et s'occuper de leur famille.
Sans doute la prescription est-elle traditionnelle, reprise des tacticiens païens
(cf. ITaQexfîoXai 44, 50, éd. de Foucault, Strategemata II, p. 118, passage inspiré
de Polyen) ; mais Léon VI emploie des termes qui vont beaucoup plus loin
(puxxapiÇeiv) et semble faire un cas particulier du « combat pour les chrétiens »,
c'est-à-dire de la guerre contre l'Islam.
57. R. Vâri, « Zum historischen Excerptenwerke des Konstantinos Porphy-
rogenetos », BZ 17, 1908, p. 75-85 ; H. Ahrweiler, « Un discours inédit de
Constantin VII Porphyrogénète », Travaux et Mémoires 2, 1967, p. 393-404.
Ces lettres font partie d'un recueil de conciones militares qui suit, dans l'Am-
bros. 139 (B 119 sup.), le traité anonyme de rhétorique militaire, et qui est
conçu comme son illustration. La plupart des harangues sont fictives ; celles
de Constantin VII contiennent bien quelques indications précises qui
permettent de les dater (952-953, 958 ?), mais elles n'en sont pas moins des
exercices de style. Rappelons que l'auteur de la Rhetorica militaris conseille en
général de lire de « fausses lettres de l'empereur » (XIX-XXII).
58. Zonaras XVI, 25, 22-23, Bonn III, p. 506 : « ... 86y^a ... èQéamae toùç
èv 7toXé[Xoiç àvY]p7][i.évouç oxpomcÔTaç tiz' ïnr\q Ti[xâo0ai toïç ji.àp-ruoi xal û(i,V(ov
ôfxoUov TUYxâvei,v xal 7tapa7rX7)<7uoç yspaîpsoÔai... » ; Skylitzès, éd. Thurn,
p. 274-275 : « 'EcrcroûSaae Se xal v6[zov Geïvat -roùç èv 7roXépioiç à7io9vf)axovTaç
CTpaxicoxaç [xapTupixaiv àçioûa9ai ysptôv, èv [i6vq) tco 7roXé[ji.<o Ti9é(jt,evoç xal oùx
èv àXXcp Ttvl ty)v Tqc, <^uxîjç acoTTjpîav » ; on retrouve ici la formule exacte employée
par Léon VI. Voir aussi V. Grumel, Les Regestes des Actes du Patriarcat de
Conslantinople n° 790 ; M. Canard, « La guerre sainte dans le monde islamique
et dans le monde chrétien », op. cit., p. 617-620. Dans le christianisme primitif,
seul le martyr est introduit directement, après sa mort violente et prématurée,
auprès de Dieu. Il en va de même pour le shahld mort à la guerre contre les
infidèles (voir plus haut n. 50).
59. Zonaras et Skylitzès, loc. cit. Il s'agit du « canon » 13 (en fait une lettre
à Amphilochios), où Basile remarque que les meurtres commis à la guerre ne
sont pas considérés comme des meurtres, mais conseille néanmoins d'écarter
pendant trois ans de la communion, les soldats qui ont versé le sang. Dans son
commentaire, Zonaras critique ce conseil, qui aboutirait à une excommunication
de toute l'armée et à une facile victoire des barbares ; il constate que ce « canon »
n'a jamais été appliqué et qu'il n'a pas été brandi en 963-969 par le patriarche
Polyeucte que pour contrer le projet de Nicéphore Phokas (Rallès-Potlès,
Syntagma IV, p. 131-132).
1983 16
232 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

ment acquis, dans ses guerres contre les Arabes, une certaine idée
du djihâd et qu'il avait tenté d'en adapter le principe aux chrétiens.
Je ne crois pas qu'il en soit ainsi. Nicéphore Phokas connaît les
Arabes, non l'Islam60, inversement il se réfère aux Tactica comme à
la source de toute inspiration tactique et de toute politique
militaire, et il mentionne Léon VI comme l'empereur auquel est dû
l'essor de sa famille61. Son inspiration vient de là. Un statut de
quasi-martyr, voilà ce que sous-entendait Léon VI en évoquant le
« salaire » et la liturgie spéciale du combattant mort pour la foi.
Mais tandis que l'empereur rhéteur et théologien se garde d'aller
trop loin parce qu'il sait que la rhétorique, même militaire, ne doit
pas être prise au mot et que l'idée de guerre sainte heurte assez
vite la sensibilité orthodoxe62, le général couronné n'a ni les mêmes
scrupules, ni la même délicatesse. Et il bute sur les obstacles que
pressentait son devancier. Ce qui était chez le premier regret, est
devenu chez le second projet, vite réprimé d'ailleurs. En un peu plus
d'un demi-siècle, les réflexions que suggérait à Léon VI la
suprématie arabe ont eu un ample écho dans l'aristocratie militaire des
frontières, mais ont laissé Constantinople indifférente.

Fiscalité militaire et société militarisée


Cette évolution — ou cette hésitation — entre rhétorique
militaire et guerre sainte trouve un parallèle et des correspondances
dans un domaine qui lui est lié, social et économique cette fois : le
recrutement et le financement de l'armée des thèmes. Le
témoignage de Léon VI est de première importance, ne serait-ce que par
sa date, pour l'historien qui cherche à comprendre quand et comment
on est passé d'un enrôlement personnel et héréditaire au système
décrit pour la première fois par Constantin VII Porphyrogénète,

60. On chercherait en vain dans toute l'œuvre tactique qui a été écrite sous
son patronage une allusion au djihâd ou une analyse du comportement religieux
des musulmans.
61. De velitatione bellica 19-20, éd. Hase, p. 239 1. 16-18, 241 1. 10-14 ;
contrairement à l'opinion de H. Grégoire, Nicéphore Phokas l'ancien fit
l'essentiel de sa carrière militaire en Asie Mineure sous le règne de Léon VI, qui l'appelle
dans les Tactica « notre général » (cf. n. 2). Je traiterai de cette question ailleurs.
62. Cf. P. Lemerle, « Byzance et la croisade », op. cit., p. 618. H. Kantorowicz,
dans un très bel article (« Pro patria mori in médiéval political Thought », Amer.
Hist. Rev. 56, 1951, p. 472-492 ; repris dans Selected Studies, New York, 1965,
p. 308-324), montre que bien avant Urbain II, le pape Nicolas I (858-867) avait
déclaré que tout chrétien mort pour la défense de la foi contre les païens et
infidèles serait reçu dans le royaume des cieux. La patrie réelle tend à
s'identifier à la patrie mystique des « frères chrétiens ». En Occident, l'idée de guerre
sainte resurgit périodiquement ; en 1914 le cardinal Mercier, archevêque de
Malines, était obligé, rappelle Kantorowicz, de protester contre la thèse extrême
qui assimilait le combattant mort pour ses frères au saint et au martyr.
BYZANCE ET LE MODÈLE ISLAMIQUE AU Xe SIÈCLE 233

fondé sur la possession de « terres militaires »63. Les quelques pages


des Tactica qui se rapportent à cette question sembleraient vagues
et confuses si l'on n'y distinguait trois points de vue différents :
un constat des insuffisances passées et présentes, des
recommandations pratiques adressées aux stratèges pour y remédier, un vœu
enfin, un peu utopique, formulé dans le fil d'une réflexion sur l'Islam
et où l'on peut chercher les linéaments d'une réforme.
Le constat tient en quelques mots : l'armée des thèmes n'a cessé
de se réduire en effectifs ; elle se recrute de plus en plus parmi les
paysans pauvres ; pour cette raison, son armement est défectueux,
car une 7T<xvo7tXia complète et un bon cheval coûtent cher64. Autant
de causes qui, avec la décadence de l'archerie65, expliqueraient les
défaites byzantines et les victoires arabes.
Les recommandations sont dispersées dans deux ou trois articles.
IV, l66 : « Selon l'usage ancien et primitif »67, le stratège devra

63. Sur ce sujet, qui ne sera ici abordé qu'à la lumière des Tactica, l'étude
fondamentale est 1' « Esquisse pour une histoire agraire de Byzance » de
P. Lemerle, Revue Historique 219, 1958, p. 32-74 et 254-284 ; 220, 1959, p. 43-
94 (et particulièrement, p. 43-70 : La propriété terrienne des stratiotes). Mise
à jour et complétée, cette étude vient de paraître en volume : The agrarian His-
tory of Byzantium from the Origins to the Twelfth Century, Galway (Irlande),
1979 ; c'est ce volume auquel nous nous référons par la suite. Un récent travail
de J. F. Haldon, Recruitment and Conscription in the Byzantine Army c. 550-
950. A Study of the Origins of the stratiotika ktemata, Ôsterr. Akad. d. Wiss.
Philos. -hist. Kl. Sitzungsb. 357, Vienne, 1979, tente de retracer, malgré les
lacunes de la documentation, l'évolution qui a conduit de l'armée du vie s.,
recrutée parmi des volontaires et souvent dans des groupes ethniques
déterminés (Isauriens, Thraces et Illyriens), à l'armée thématique du xe s. ; il est
conduit à supposer un retour à la conscription héréditaire sous Héraclius. Les
familles ainsi inscrites sur des rôles, et solidement implantées dans les thèmes,
étaient tenues de fournir un soldat et de financer son équipement. Ce n'est que
tardivement, à la fin du ixe s. ou au début du xe, qu'on serait passé de
l'enregistrement des personnes à l'enregistrement de leurs biens. Cette interprétation
reste en partie hypothétique, mais l'étude attentive des Tactica de Léon VI me
paraît la confirmer.
64. Voir Tactica XVIII, 129-131 traduits plus haut, p. 222 et XVIII, 156
cité plus bas n. 69. Le mot roxvo7t>ia désigne surtout dans les Tactica les
protections de corps (casque, cotte de maille, cuirasse), qui sont en effet coûteuses
et relativement rares, cf. VII, 66 et 68 '. XVIII, 116. Le soldat qui possède en
outre un cheval devient évidemment cavalier, mais il est surtout un soldat mieux
équipé que les autres ; la cavalerie n'est pas alors un corps spécialisé, elle est
surtout la partie la plus mobile de l'armée.
65. Tactica VI, 5 (repris dans XI, 50) : toutes les recrues doivent porter
l'arc, « ttjç yàp xo^siaç 7ravTsX<5ç à[i.eX7]9siCTY)ç xal SiaTCcroûcnrjç èv xotç 'Pto-
(xaiotç xà 7ioXXà vûv eïcoôe oçàX^aTa ytveaGou » ;XVIII, 131 traduit plus haut.
Voir aussi XI, 50 et XX, 81, où Léon VI recommande que non seulement les
soldats, mais tous les habitants des villages, s'entraînent à l'arc (cf. Maurice,
Stratègikon I, 2, 4) ; XVIII, 22-23 et 134-135 sur l'utilité de l'archerie contre
les Arabes.
66. Texte commenté par P. Lemerle, Agrarian History, op. cit., p. 141-142
(Rev. Hist. 220, p. 60-61) et par J. F. Haldon, Recruitment, op. cit., p. 50-51.
67. Cette expression me paraît renvoyer non pas à une époque historique
déterminée, mais à la tradition des tacticiens antiques, dont les conseils sur le
234 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

« choisir ses soldats et leurs officiers », dans « tout le thème qui


dépend de lui », « parmi ceux qui auront été reconnus aptes à faire
la guerre ». Il ne faut pas penser à un bureau du thème chargé de
dresser la liste de ceux qui seront soumis à des obligations
militaires (les (rrpaTiomxol xaTaXoyoi ou xcoSixeç dont ne parle pas
Léon VI, mais dont nous savons qu'ils existaient de son temps)68,
mais à une commission ayant pour tâche de sélectionner ceux qui
appartiendront à une armée combattante d'environ 4 000 hommes,
les è7uXexTOi que les Tactica distinguent ailleurs de la masse des
recrues inutiles69. Les critères de sélection seront, comme on s'y

recrutement et la sélection des soldats sont répétés inlassablement (Onésandros


Strat. II, 3 ; Maurice Stratègikon I, 5).
68. Voir les exemples hagiographiques réunis par P. Lemerle, Agrarian
History, op. cit., p. 143-149 (Rev. Hist. 220, p. 62-65) : Vie de saint Euthyme le
Jeune (rédigée au tournant du ixe et du xe s., donc contemporaine des Tactica),
où il est dit que le père du saint est arpaxeia xaTaXsyopievoç et qu'à sa mort son
fils est inscrit sur les axpaTtwxtxol xtoSixeç; Vie de saint Nikôn le Metanoïte
(xe s.), où il est question d'un homme de Corinthe qui fait partie toû xaxaX6you
Ttôv CTTpaTeuo[xévtov et pourvoit lui-même à son entretien ; Vie de saint Luc le
Stylite (milieu Xe s.) dont les parents sont aTpaTicmxTJ xouarcùSîa xaTaXsyotAsvoi
et qui lui-même part en campagne. A quoi il faut ajouter un Miracle de saint
Georges commenté par J. F. Haldon (op. cit., p. 57) relatif à un soldat aisé inscrit
èv toïç aTpaTiamxoïç xaTaXoyoiç et qui se fait remplacer par son fils pour une
campagne contre les Bulgares en 917, et deux lettres de Syméon, magistros et
logothète du Drome, demandant des dispenses d'enrôlement pour un jeune
homme inapte à la aTpocriamxY] XsiTOupyfac et pour le fils d'une veuve trop pauvre
pour lui payer l'équipement nécessaire à son recrutement dans la aTpaTiamx'})
Xsyecov (J. Darrouzès, Épistoliers byzantins du Xe siècle, Paris, 1960, II, 30,
1. 9 et II, 50, 1. 14-15, p. 119-120 et 130-131. Il semble bien que soient enregistrées
sur ces rôles des personnes tenues héréditairement au service, avec possibilité
de se faire remplacer, voire de se racheter (J. F. Haldon, op. cit., p. 46-49) et
non pas encore des « terres stratiotiques ».
69. Lorsqu'il propose au stratège de thème une tactique bien adaptée à la
guerre contre les Arabes, Léon VI se place dans l'hypothèse où, sur toutes les
forces du thème, 4 000 combattants d'élite ont été sélectionnés : XVIII, 143
« IIotrjcTetç 7rapaTa^tv izoiyxktp , àç êv TÙ7tca sItcsïv, ouzb àvSpœv
s7uXéxTtov... »; 149 (PG — 145) « ... [xocXtcxa tcov elprjfiivtov p
àvSpwv é7TtXéxTCJv Ôvtcov xal StaçepovTWv rfi àvSpsta xod Tfj rapl toùç j
àpsTTJ, Ô7rep ôtpsiXsi — où yàp 7upoç àv8pa7ioSa)87] arpocrov Yjfxïv TrpôxsiToa f)
StaTa^iç, aXXa npbç fotavov jASTaxsipiaaaOai Ô7iXov xal sxôû^coç àycovîaacrSat »;
153 (PG = 149) a ... Koù outcoç (j.èv èm toû êvoç Qi\ia.roç èTrtXeyéCTOcoaav àvSpsïoi
CFTpaxitoroa, xat 7rXir)poÔTCùCTav xb Xsyo^evov arpaxitoTixàv 6é(xa, ^toi tôv Texpa-
xiax^aw tov àpt0(i.ôv ê7uXsxTCûV, xal êvoTCXoav xafiaXXaptcov xal yevvodwv raïç
àpexatç. T6 8' àXXo 7rX-?)0oç èx toO 8é[xaTOÇ etç érépaç toc^eiç xal XPe^aÇ 5<aTa-
(jtepiCéo0œ, àç àv aol Soxfj... »; de même 154-155 (PG = 150-151); 156 (PG =
152) : Les stratèges d'Asie Mineure pourront réunir leurs forces « ô^oitoç xôv
olxeïov axpaTOV ê7nXsÇàpLsvoi, xaî Siaxpîvovreç toùç XP7!0^00? ^^ T&v àxpsfwv,
û>ç àxpt TECTCTapcov ~/iki(k8<ùv, wç eïp7]Tai, èç' sxàaTa> 0é(j.aTi 8tà tyjv vûv èm-
xpa-ajaaCTav tôv arpaxioTÛv âyu(xvaoiav te xal àfiiXeiav xal oXiyorTQTa ». Voir aussi
Tactica, Épilogue 57. D'autres textes montrent la sélection opérée par les
stratèges, ainsi De cerimoniis, Bonn, p. 657, 1. 1 sq., mis très justement par
J. F. Haldon en rapport avec Tactica IV, 1 (op. cit., p. 50-51 et n. 87). Dans
Maurice les £7uXextoi sont soit des troupes d'élite, soit des sous-officiers. On
retrouve cette notion d'un « choix » ou d'un tri parmi les soldats dans le discours
de Constantin VII Porphyrogénète édité par Vâri, BZ 17, 1908, p. 79-80 ; voir
BYZANCE ET LE MODÈLE ISLAMIQUE AU Xe SIÈCLE 235

attend, d'âge (« ni trop jeunes ni trop vieux »), de vigueur physique,


de courage, mais aussi de fortune : le stratège choisira des soldats
« aisés » (su7ropot), « de façon que, lors de la mobilisation et du départ
en expédition, pendant qu'ils seront eux-mêmes retenus au service
(sic, tt)v tStav arpaTstav à(T/oXoû(jL£voi,)70, ils aient chez eux des
membres de leur famille qui cultivent la terre et puissent fournir
ce qui est nécessaire à l'équipement et à l'armement des soldats,
ces familles étant libres de toute servitude fiscale, car nous voulons
que notre compagnon d'armes (aucrTpaTKOTrçç)71 — j'appelle ainsi
celui qui va s'illustrer au combat pour notre royauté et pour la
7toXiTsia romaine — ne soit soumis qu'à l'impôt de base et à aucune
autre servitude ». Cet allégement des charges fiscales pour les
combattants et leur famille est ailleurs précisé : l'impôt foncier et
l'àepixov seront payés, mais il y aura dispense de toute corvée ou
perception supplémentaire72. Ce mode d'autofinancement avec
compensation fiscale semble déjà ancien73, mais fonctionne mal :
les paysans aisés inscrits sur les rôles militaires peuvent, en effet,
se faire remplacer ou se racheter de leurs obligations ; il y a non
seulement crise de recrutement, mais baisse du niveau social du
soldat. L'armée thématique tend à devenir une armée de paysans
pauvres, peu combative et mal équipée, comme le montrent un
épisode célèbre de la Vie de saint Philarète"7* et les mesures prises

aussi H. Ahrweiler, « Un discours inédit de Constantin VII Porphyrogénète »,


Travaux et Mémoires 2, 1967, p. 395 et n. 9.
70. Dans les Tactica, oxpareta signifie toujours service militaire actif et jamais
contribution fiscale ou terres grevées d'obligations militaires ; il n'y a pas non
plus de différence de sens entre cxpoc-icô-r/jç et aTpaTeu6[jievoç. Le soldat sera
autant que possible eurcopoç et l'officier eÙ7TopwTaToç, de façon à pouvoir
compléter l'armement des hommes placés sous ses ordres sur sa fortune
personnelle (Tactica IV, 3) ; on penserait à une tendance « féodalisante », si ce
paragraphe n'était la simple paraphrase d'Onésandros Strat. II, 3, contrairement
à Tactica IV, 1 qui est parfaitement original.
71. Ce terme appartient à la rhétorique militaire, cf. Rhetorica militaris XXII,
2 : « "AvSpeç àSeXçol xal auc7TpaTt.ôrum... » ; discours de Constantin VII
Porphyrogénète, éd. Vâri BZ 17, 1908, p. 81 (§ 5, 1. 2-3).
72. Tactica XX, 71, commentaire de P. Lemerle, Agrarian History, op. cit.,
p. 142 (Rev. Hist. 220, p. 61) ; les dispositions de IV, 1 sont reprises dans le
Sylloge tacticorum 36, 1-2, éd. Dain, p. 58 (texte de la première moitié du xe s.,
très proche des Tactica) et, sur le ton d'un manifeste en faveur des soldats,
dans De velitatione bellica 19, éd. Hase, p. 239 (texte inspiré par Nicéphore
Phokas et qui se réfère explicitement aux Tactica).
73. Déjà dans VEcloga des Isauriens XIV, 2 (741 plutôt que 726) le soldat
fait l'acquisition de son cheval et de ses armes, et en est propriétaire ; cf. Haldon,
op. cit., p. 67-71, qui voit là le plus ancien texte montrant un changement de
fait dans le recrutement et le financement de l'armée.
74. « La vie de saint Philarète », éd. M.-H. Fourny-M. Leroy, Byz. 9, 1934,
p. 125-127 ; commentaire de P. Lemerle, Agrarian History, op. cit., p. 59-60
(Rev. Hist. 219, p. 71) ; J. F. Haldon, op. cit., p. 51 et n. 88, 72-73. L'épisode se
place dans les années 780-790. Voir aussi les textes cités plus haut n. 68-69 et
Tactica XVIII, 129-131 traduit plus haut.
236 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

par Nicéphore I (802-811) qui prévoient que, dans chaque commune,


les habitants se cotiseront pour aider les soldats sans ressources
à payer leurs armes, leur entretien et leurs impôts75. En
recommandant au stratège de choisir de préférence les combattants parmi les
paysans aisés, Léon VI veut remédier à cette dégradation du système,
mais il ne dit pas clairement comment il compte y parvenir. Le
problème est bien posé : seuls des soldats assez riches, ou
appartenant à des familles assez riches, pourront s'acquitter
convenablement des frais du service ; mais cet idéal reste loin de la réalité, et
Léon VI prévoit, comme Nicéphore I un siècle avant lui, le cas où
le stratège aura des soldats mal équipés ; il devra alors « prescrire
aux gens aisés (su7ropoi) qui ne font pas campagne, s'ils ne veulent
pas faire campagne, de fournir chacun un cheval et un homme ; ainsi
les pauvres courageux seront bien équipés, et les riches sans courage
seront soumis à un service équivalent à celui des combattants »76.
Léon VI n'innove sans doute pas plus en matière de recrutement
et de financement de l'armée qu'en matière de rhétorique militaire ;
il adopte le système en vigueur, qu'il voudrait seulement restaurer
et rééquilibrer grâce à une intervention plus directe du stratège et
à un certain nombre de garanties fiscales.
75. Théophane, éd. de Boor, p. 406 : « II ordonna que les pauvres
fissent campagne et qu'ils fussent équipés par les habitants de leur commune
qui verseraient une contribution de 18,5 nomismata (par indigent incorporé) et
paieraient (en outre) solidairement les impôts fonciers (de cet indigent) ».
P. Lemerle, Agrarian History, op. cit., p. 55-58 (Rev. Hist. 219, p. 72-73) remarque
très justement que rien n'évoque ici les « terres stratiotiques » mais la solidarité
communale, dont le principe est clairement évoqué dans le Code Rural. Il ne
faut sans doute pas comprendre que Nicéphore « enrôle » des indigents, mais
qu'il garde sur les rôles militaires des soldats devenus sans ressources, et qui ne
peuvent donc faire face eux-mêmes aux frais de leur équipement, en faisant
appel à la solidarité fiscale de la commune (J. F. Haldon, op. cit., p. 50, n. 87) ;
c'est déjà le système des auvSoxai, « contribuants » qui aident financièrement le
stratiote qui n'appartient pas à la catégorie des sÛTropoi : P. Lemerle, Agrarian
History, op. cit., p. 125, 128, 134-135 (Rev. Hist. 220, p. 50-51, 56-57, 67-68).
76. Tactica XX, 205 qui transforme en obligation imposée par le stratège
aux « riches » de son thème le vœu de solidarité spontanée formulé en XVIII,
129-130. Mais on ne saurait dire exactement si la contribution demandée aux
riches intervient à l'échelon de la commune, comme le prévoyait Nicéphore I,
ou si elle parvient directement au stratège, auquel Tactica, Épilogue 56 prescrit
de se soucier « Tipiûv xal oùcritôv xal sÙTroptaç, êÇ cov al xt/joeiç tôv ôttXcov xat
al Sarcàvai al Tcepl xà acopiaxa àpxoûaai ëcrovrai ». D'autres textes des Tactica
laissent entendre en effet que le stratège et ses officiers procurent aux soldats
sur des fonds de l'armée, sur leur propre fortune ou sur un stock de réserve,
l'armement qui peut leur faire défaut au moment de l'expédition (IV, 1 et 3 ;
V, 1 et 10-11 ; VI, 1, 21 et 23 ; XI, 50 ; XVI, 4). Il n'est pas non plus certain
que 1' « homme » fourni avec le cheval par les riches soit un combattant (on aurait
dit alors aTpaxiwTTQç) ; je croirais plutôt à un de ces valets d'armes ou « goujats »,
chargés notamment de l'entretien des chevaux et servant d'écuyer au cavalier,
très souvent mentionnés dans les ouvrages tactiques sous les noms de 7ràXXtxeç,
TOxXXixàpia, TratSsç, ÛTnr]peToû^.evo!, et dont l'importance a été sous-estimée. Je
reviendrai sur ce sujet en commentant De velitatione bellica 19, éd. Hase, p. 239,
1. 13-15, qui s'inspire précisément des Tactica.
BYZANCE ET LE MODÈLE ISLAMIQUE AU Xe SIÈCLE 237

Mais, bien au-delà de ces recommandations pratiques, le modèle


islamique suggère à Léon VI un projet de réforme plus audacieux,
qui ne toucherait pas seulement à l'organisation militaire et
reposerait sur deux principes : le volontariat des combattants et la
solidarité de tout le corps social.
Les combattants de l'Islam, remarque-t-il, ne sont pas inscrits
sur des rôles militaires (comme le sont les soldats des thèmes) ; ce
sont des volontaires qui affluent par bandes, poussés par l'idéal
religieux ou par l'appât du gain77. Et il est vrai que les murâbifûn
ou les ghâzî78 qui se rassemblent ou qui vivent dans les places
frontalières des Thughûr, un peu comme commencent à le faire les
« akrites » des « petits thèmes » de la frontière byzantine79, ne sont
pas des soldats enrôlés80 et répondent spontanément à l'obligation,

77. Tactica XVIII, 128 traduit plus haut. Ce passage me paraît faire allusion
aux seuls « volontaires de la guerre sainte », qui correspondent dans l'esprit
de Léon VI aux soldats des thèmes et non pas aux soldats de métier, qui
correspondraient à Byzance aux soldats de l'armée centrale des rày^aTa, dont
l'empereur ne parle jamais dans les Tactica, puisqu'il s'adresse exclusivement aux
stratèges des thèmes.
78. Les ghâzi sont des hommes qui prennent part aux razzias (ghazw) et dont
la subsistance est essentiellement assurée par le butin ; ils formaient de
véritables compagnies de routiers, facilement turbulentes, qui offraient leur service
pour lutter contre les infidèles (cf. notamment I. Mélikoff, Encyclopédie de
l'Islam2 s.v.) Les murâbifûn sont implantés dans la ribât' et vivent à la fois du
butin et des « fondations pieuses » dont nous parlons plus loin ; cf. le résumé
que donne de l'organisation militaire Cl. Cahen, Encyclopédie de l'Islam2 s.v.
djaysh. Le calife al-Mu'tazz (866-869), de la génération qui précède
immédiatement Léon VI, dépensa lui-même des sommes considérables pour l'entretien
de formations de murâbifûn encadrées militairement et religieusement.
79. Il serait intéressant d'étudier en parallèle les deux politiques des
frontières. On sait que, du côté arabe, al-Mahdi et Harun al-Rachid (786-809) mirent
au point un nouveau système territorial en détachant de la Djaztra les places
frontalières (Thughûr), en y favorisant les immigrations et en les rattachant au
gouvernement spécial de al-'Awâs'im (= « les protectrices »), dont elles
formaient les postes avancés. A cette réforme commence à correspondre du côté
de Byzance, à partir du ixe s., la création des « kleisourai » et « petits thèmes »,
détachés des « grands thèmes » (Charsianon, Lykandos, etc.), peuplés de plus
en plus d'Arméniens, et où se développe 1' « esprit de frontière » propre aux
« akrites ». Tout semble lié, et il n'est pas impossible que Léon VI, qui renforce
ce mouvement, ait en tête le modèle islamique. Sur l'organisation de la frontière
orientale de Byzance, cf. Vasiliev-Canard, Byzance et les Arabes II 1, p. 219
(réformes de Léon VI) ; N. Oikonomidès, Les listes de préséances byzantines des
IXe et Xe siècles, Paris, 1972 ; « L'organisation de la frontière orientale de
Byzance aux xe-xie siècles et le Taktikon de l'Escorial », Actes du XIVe Congrès
international des Études Byzantines, Bucarest, 1974, I, p. 285-302. Voir aussi
la récente thèse de Xaaaèfi. 'IaizoàjX 'AX TÇà(7aefz, Hv/ufioAri eîç rr\v ôieoevvrjoiv
rov deafiov rôiv de/ndrcov rwv dovyovo xaX dovdaiju ênl rfj fidoei rœv àgafiixcôv
nriyœv, Athènes, 1982, notamment p. 54-94 (les Thughûr et al-'Awâs'im).
80. Cl. Cahen, Encyclopédie de l'Islam2 s.v. djaysh, p. 518. A l'époque de
Léon VI, on distingue nettement, 1) les soldats de l'armée régulière inscrits
sur les rôles du dtwân, recevant seuls une solde régulière et de moins en moins
utilisés aux frontières, 2) les corps francs de « volontaires » venus de l'intérieur,
3) les frontaliers. C'est aux deux dernières catégories que pense Léon VI.
238 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

personnelle ou collective, de djihâd81 et à l'esprit d'aventure. De


l'abolition des aTpaTiamxol xaTaXoyoi à Byzance, Léon VI attend
une mobilisation plus large, des effectifs enfin suffisants, et donc la
possibilité pour chaque stratège de sélectionner dans ce tout-venant
une petite troupe d'è7uAsxToi,82.
Pour équiper et entretenir l'armée des volontaires de l'Islam,
note encore Léon VI, leurs « congénères », y compris les femmes,
se cotisent et participent de cette façon à la guerre, avec les
bénéfices (spirituels) qui y sont attachés83. L'allusion est claire. Il s'agit
de donations pieuses et plus particulièrement des waqf ou Kabûs
fî sabîl Allah dans la définition qu'en donnent les plus anciens traités
de fiqh8i (ixe s.) : ceux qui ne peuvent ou qui ne veulent aller eux-
mêmes en campagne ont la possibilité de s'acquitter de leur devoir
de djihâd par le don aux soldats de chevaux, d'armes,
d'équipement et d'argent, par des fondations leur assurant des revenus, ou
par ces constructions de maisons et ribâV (casernes et couvents)
qui font encore la gloire de Tarse au moment où Léon VI écrit85.
Sans doute l'empereur généralise-t-il et idéalise-t-il quelque peu
l'institution islamique ; peut-être pense-t-il aussi aux donations et
fondations pieuses qui, à Byzance même, assurent la prospérité de
ces autres combattants volontaires de la foi que sont les moines,

81. Obligation collective (fard kifâya) pour la collectivité dans son ensemble,
obligation personnelle (fardPayn) et plus contraignante pour les habitants des
territoires les plus proches de l'ennemi (cf. E. Tyan, Encyclopédie de l'Islam*,
s.v. djihâd).
82. Voir plus haut Tactica XVIII, 130, et n. 69. Léon VI donne constamment
l'impression d'hésiter entre une sorte de mobilisation générale et une armée
thématique de spécialistes peu nombreux, sélectionnés et bien entraînés. En
fin de compte la mobilisation sera fiscale et le recrutement celui de soldats
d'élite.
83. Tactica XVIII, 128 traduit plus haut. Si Léon VI insiste sur le rôle des
femmes, c'est que l'importance de ces dernières dans la transmission et la
dévolution de l'héritage est considérable à Byzance, société de droit romain.
84. On se reportera à J. Schacht, « Early Doctrines on Waqf », in Mélanges
Kôprûlû (Kôprulû Armagani), Istanbul, 1953, p. 443-452 et à Cl. Cahen,
« Réflexions sur le waqf ancien », Studia Islamica 14, 1961, p. 37-56, repris dans
Les Peuples musulmans dans l'histoire médiévale, Damas, 1977, p. 287-306, où
l'on trouvera aussi une bibliographie.
85. On pense au tableau rétrospectif et nostalgique dressé vers 980 par Ibn
Hawqal, Configuration de la terre, trad. J. H. Kramers et G. Wiet, I, p. 181-
182 ; voir surtout M. Canard, « Quelques observations sur l'introduction
géographique de la Bughyat at-Tâlab de Kamâl ad-dîn Ibn al-Adîm d'Alep »,
Annales de l'Institut d'études orientales de la Faculté des Lettres d'Alger 15, 1957,
p. 41-53 (repris dans Miscellanea Orientalia, Variorum Reprints, Londres, 1973),
où l'auteur étudie l'introduction géographique de la Bughyat de Kamâl ad-dîn
Ibn al-Adîm, consacrée aux anciennes places des Thughûr d'après des ouvrages
perdus du xe s. et notamment Abu Amr Umar al-Tarsûsî. C'est un document
unique sur Tarse, ses ghâzî, ses ribât' et ses waqf au bénéfice des combattants
(Cl. Cahen, « Du nouveau sur les frontaliers dans l'Islam médiéval », Journal
of the Economie and Social History of the Orient 2, 1959, p. 333-335).
BYZANCE ET LE MODÈLE ISLAMIQUE AU Xe SIÈCLE 239

inutiles à la guerre86 ; mais il se garde d'en parler pour ne pas


mélanger les genres. Dans un système inspiré des waqf, il voit le moyen de
résoudre le lancinant problème du financement de l'armée
thématique non plus par une régulation fiscale, mais par une sorte d'élan
« national » : tous les non-combattants, ceux qui sont incapables
de porter les armes et ceux qui s'abstiennent de partir en
expédition, contribueraient à l'équipement et à l'entretien des
volontaires sans y être astreints par le jeu complémentaire de
l'enrôlement et de la fiscalité, qui ne touche en fait qu'une minorité. C'est
un vœu, que Léon VI formule ici encore sans trop d'illusions ; et
il apporte à son modèle une correction révélatrice lorsqu'il précise
que ces généreux donateurs aideront particulièrement « les familles
de ceux qui se sont engagés dans l'armée avec zèle et courage »87,
car l'évocation de ces foyers en difficulté nous situe à mi-chemin
entre ce qui serait une large solidarité de tous les chrétiens et ce qui
est une simple procédure fiscale à l'échelon de la commune ou du
thème.
Quoi qu'il en soit, c'est bien le modèle islamique qui éclaire la
pensée de Léon VI et qui justifie ses silences : il ne parle ni de rôles
ni d'impôts militaires délimitant une catégorie de personnes ou de
biens, parce qu'en regardant Byzance dans le miroir de l'Islam, il
conçoit une armée de volontaires financée par une « nation » tout
entière impliquée dans la lutte. Comme pour la guerre sainte,
l'équivoque vient de ce qu'il part d'une technique, non plus la rhétorique
mais la fiscalité, pour nous conduire beaucoup plus loin, non plus
vers une idéologie militaire mais vers une société militarisée. Et il
ne va pas jusqu'au bout, conscient peut-être que des structures
sociales prévues fondamentalement pour l'état de paix ne
s'adapteront jamais tout à fait à l'état de guerre.
Qu'observe-t-on après l'an 900 ? D'abord un renforcement de la
fiscalité militaire qui, d'expédient, tend à devenir système. Une
Novelle de Constantin VII Porphyrogénète (944-959), qui légifère
sur ce qui n'était avant que « coutume n88, constate à son tour que

86. Le rapprochement s'impose d'autant plus que le djihâd est considéré


dans certains hadith comme « une porte du Paradis » et comme le « monachisme
de l'Islam », que les combattants morts au djihâd sont, de même que les moines,
apparentés aux martyrs, et que les waqf dans leur définition large ont de plus en
plus les mêmes caractéristiques que les fondations pieuses du christianisme :
biens dont les revenus sont consacrés aux pauvres ou à des institutions
religieuses, mais qui peuvent garder un statut de propriété familiale et héréditaire
qui les met à l'abri de la convoitise de l'État, du fisc ou des héritiers que l'on
veut écarter au profit d'une sorte de « clientèle » (cf. Cl. Cahen, op. cit.).
87. Tactica XVIII, 129, traduit plus haut.
88. Zépos, Jus Graecoromanum I, p. 222-226 ; Novelle sans date, analysée
en détail par P. Lemerle, Agrarian History, op. cit., p. 116-125 (Rev. Hist. 220,
p. 44-50). Constantin VII se réfère à une « coutume » (gi>W)0sioc) qui accordait
240 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

les soldats s'appauvrissent parce que leur patrimoine s'effrite.


Donnant un contenu précis au critère un peu vague d'eÙ7ropi<x, elle
fixe la valeur minimale des terres à conserver au titre du « service » :
entre 2 et 4 ou 5 livres d'or ; ces tjTpaTiomxà xTrçfxaTa seront
désormais enregistrés, et leurs propriétaires seront tenus de faire
face à la charge d'une sTpareta, service effectif ou non, en
contrepartie d'un dégrèvement d'impôts. Ces terres sont transmissibles
par testament, avec partage éventuel, mais ne peuvent être vendues
à quiconque serait a priori dispensé d'obligations militaires89. Telle
est, en résumé, l'analyse que fait M. Paul Lemerle de ce document
important ; elle permet de caractériser ainsi l'institution : les terres
stratiotiques sont des propriétés foncières normales (c'est-à-dire
de droit romain) mais « conditionnées »90, notion qui est à la limite
du fiscal et du juridique ; leur enregistrement n'est en principe qu'un
subterfuge garantissant le financement de l'armée, mais il aboutit
à diviser la paysannerie en familles « civiles » et « familles
militaires » (oîxot, 7roXtTixot et oïxoi, CTTpaTiomxot)91, distinction qui est
cette fois à la limite du fiscal et du social. Rapporté à ce que nous
avons lu dans les Tactica, ce double empiétement de la fiscalité
s'explique assez bien. Le « choix » du soldat su7ropoç se trouve garanti
par l'inscription sur les rôles militaires non plus des hommes et
des familles, mais de la partie minimale de leurs biens qui assure
les frais de la sTpaxEia ; ce n'est plus le stratiote qui donne à la terre
le statut fiscal de terre stratiotique, mais la terre stratiotique qui
confère à son détenteur le statut personnel de stratiote92. On ne
saurait dire exactement quand s'est produite cette inversion lourde
de sens, qui visait évidemment à mieux garantir la petite propriété

aux « terres stratiotiques » un statut fiscal particulier. L'allusion aux crrpaTKùTixà


XTTjfAOCTa dans une Novelle antérieure de Romain Lécapène est une interpolation,
et il est certain que Constantin VII légifère pour la première fois sur le sujet ;
P. Lemerle, Agrarian History, op. cit., p. 86, 115, 149-150 (Rev. Hist. 219, p. 266 ;
220, p. 43 et 66). Je ne suis pas sûr qu'il faille prendre à la lettre ce que dit
Constantin VII ; il serait assez dans les habitudes byzantines de faire cautionner
par la « coutume » un soudain changement qui aurait ici consisté à ne plus tenir
un registre des paysans astreints au service, mais de leurs terres.
89. Les « puissants » : fonctionnaires, gens d'Église et plus particulièrement
chefs de l'armée (à^itojjiaTtxoO.
90. P. Lemerle, Agrarian History, op. cit., p. 149-156 (Rev. Hist. 220, p. 66-70),
voir aussi J. F. Haldon, op. cit., p. 42-43.
91. Voir notamment De cerimoniis, Bonn, p. 694 sq. ; sources rassemblées
et étudiées par P. Lemerle, Agrarian History, op. cit., p. 133, 137, 147 (Rev.
Hist. 220, p. 55, 57-58, 67) ; cf. également H. Ahrweiler, « Recherches sur
l'administration de l'Empire byzantin aux ixe-xie siècles », B.C. H. 84, 1960,
p. 12 ; repris dans Études sur les structures administratives et sociales de Byzance,
Variorum Reprints, Londres, 1971.
92. Telle est l'évolution mise en évidence par le petit livre de J. F. Haldon,
qui note avec raison qu'avant la Novelle de Constantin VII les biens militaires
n'ont jamais été enregistrés (op. cit., p. 46).
BYZANCE ET LE MODÈLE ISLAMIQUE AU Xe SIÈCLE 241

foncière des « stratiotes » — comme du reste de la paysannerie —


contre les appétits des « puissants » ; peut-être, comme le pense
John F. Haldon, s'amorce-t-elle au tournant du ixe et du xe s.93,
dans le flou de formules qui conduisaient, par vague référence aux
waqf, à dépasser un simple artifice fiscal pour jeter les bases d'un
système social, de même qu'elles invitaient à dépasser la rhétorique
pour atteindre l'idée de guerre sainte.
Un peu plus tard, Nicéphore Phokas se rapproche encore de l'idéal
des Tadica non seulement en préconisant un statut particulier du
combattant à l'intérieur de l'organisation thématique94, mais en
faisant enregistrer presque toutes les terres des thèmes au titre du
service de crrpaTsia95, c'est-à-dire en étendant à presque tous les
contribuables de l'Empire la procédure fiscale mise au point pour
les seuls stratiotes recensés. Assurément ce n'est pas aux waqf
qu'il pense alors, mais à la solidarité « nationale » prônée par
Léon VI et que, faute d'un élan spontané, il impose. Et comme
l'attribution aux combattants morts à la guerre d'un statut compa-

93. G. Ostrogorskij, comme on sait, supposait la création des oxpaxtcoTixà


XTT)(jLaTa dès le vne s. et la mettait en rapport avec l'implantation des Slaves
en Asie Mineure. P. Lemerle critique cette théorie et, tout en rappelant que
les castellani et les limitanei sont déjà des militaires pourvus de terres à statut
particulier, pense que les « terres stratiotiques » peuvent n'être apparues que
vers le ixe s. : Agrarian History, op. cit., p. 58-59, 149-150 (Rev. Hist. 219, p. 70 ;
220, p. 65-66). J. F. Haldon décompose le processus en plusieurs temps : retour
à la conscription héréditaire (vers l'époque d'Héraclius), enracinement
progressif des soldats-paysans des thèmes qui bénéficient d'avantages fiscaux en
contrepartie des frais d'entretien qu'ils assument, passage plus tardif encore
de l'enregistrement des personnes à l'enregistrement des terres vers la fin du
ixe ou le début du xe s. (op. cit., p. 48 notamment). Je suis, pour ma part,
sensible au fait que Léon VI semble ignorer totalement le système des « terres
stratiotiques, mais propose un idéal du soldat euTropoç et une définition fiscale
des terres des « familles militaires » qui y conduisent. Si l'on considère que
l'institution des « terres stratiotiques » n'est rien d'autre que la prise en compte
d'un statut fiscal particulier des terres de paysans astreints héréditairement au
service, on peut seulement constater que ce statut fiscal existe sous Léon VI
et qu'il est renforcé dans la première moitié du xe s. pour éviter les empiétements
des « puissants » ; c'est ce renforcement qui fait naître l'institution, dans la
Novelle de Constantin VII.
94. A cet égard, le De velitatione bellica 19 (éd. Hase, p. 239-240) et le De re
militari 28 (éd. Vàri, p. 49), textes qui reflètent exactement la pensée de
Nicéphore Phokas, vont beaucoup plus loin que les passages des Tadica invoqués
comme référence (notamment VI, 8 et 32-33 ; XVIII, 129 ; XX, 71) : il est
réclamé pour les soldats — au sens cette fois de combattants — et pour leur
famille des privilèges juridictionnels et fiscaux, presque un statut social
particulier, qui n'a plus rien à voir avec le statut des terres stratiotiques.
95. Zonaras, Bonn III, p. 505-506 : Nicéphore Phokas envoie dans les thèmes
des fonctionnaires qui alourdissent pour chacun le aTpomamxàv XeiToûpyTQjjLa et
enregistrent même les indigents, inscrits au titre de la Spo^ixY] cxpoc-csta, « si bien
qu'il semblait que tout eut été inscrit dans la condition stratiotique ». Il s'agit
bien entendu d'une mesure fiscale. Le passage précède immédiatement celui
qui expose le projet de Nicéphore Phokas concernant les soldats morts au
combat.
242 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

rable au statut des martyrs s'était heurtée à une sorte de non


possumus, cette relative militarisation des structures sociales suscite
des réserves et rencontre des obstacles. La société byzantine ne sera
que provisoirement et superficiellement militarisée ; la réforme de
Nicéphore Phokas s'interprétera finalement en termes de fiscalité96.

Le modèle islamique, si éclairant pour comprendre comment se


nouent et évoluent ensemble problèmes idéologiques et problèmes
de société, intervient, il faut le souligner, à contretemps. Dès
l'époque de Léon VI, l'élan du djihâd s'est affaibli97 et l'institution
des waqf ne concerne plus prioritairement la guerre98 ; l'empereur
byzantin n'a du monde musulman qu'une connaissance
fragmentaire, dépassée, sans doute livresque. L'Islam n'en est pas moins le
point de départ de réflexions qui le ramènent très vite à Byzance
et aux difficultés présentes à surmonter. Et lorsque les velléités de
l'an 900 sont devenues la volonté des années 960-970, lorsque
Byzance tend à se rapprocher de ce que fut l'Islam, avec une
mystique combattante et une mobilisation des hommes et des biens,
ce n'est plus l'ennemi arabe qui sert d'exemple, mais le lointain
empereur de Constantinople, dont les idées ont lentement germé.
Plus qu'au modèle étranger, un instant entrevu sinon compris
et dont la greffe est rejetée, on prêtera attention aux déformations
qu'il subit et aux allergies qu'il provoque ; elles permettent une
meilleure compréhension de la Byzance médiévale, à cette ligne
de crête du ixe/xe s. où, la personnalité de Léon VI aidant, se
reconnaît un passé et se devine un avenir. Dire qu'elle est chrétienne
et romaine serait une banalité ; confrontés à un projet de guerre
sainte et de société militaire, son christianisme oppose une
sensibilité culturelle et sa romanité une tradition juridique bien
enracinées. On ne fait bouger ce double et lourd héritage que par
l'intermédiaire de « techniques » qui ont elles-mêmes leurs règles et leurs
limites : la rhétorique et la fiscalité, érigées en modes de pensée et
d'action. Ce sont des mots qui véhiculent les idées, et qui les
écornent au passage ; ce sont des réglementations fiscales qui
mettent en œuvre les réformes, et qui endiguent les révolutions.

96. Cf. P. Lemerle, Cinq études sur le XIe siècle, p. 263-271.


97. E. Sivan, L'Islam et la croisade, Paris, 1968, p. 10-11. On assiste vers le
milieu du xe s. à un réveil de l'esprit de djihâd avec les Hamdanides.
98. J. Schacht, « Early Doctrines on Waqf », op. cit., p. 445-446 : les waqf
ft sabtl Allah sont rapidement considérés par les juristes comme une institution
démodée.
SÉANCE DU 22 AVRIL 1983 243

MM. Paul Lemerle, Claude Cahen, Robert-Henri Bautier,


Louis Robert et Paul-Marie Duval interviennent après cette
communication.

LIVRE OFFERT

Le Secrétaire perpétuel dépose sur le bureau de l'Académie le 4e fascicule


des Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
de l'année 1982 (novembre-décembre), Paris, De Boccard, 1982).