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Université Cadi Ayyad

Filière : Etudes Françaises


Faculté des Lettres et des Sciences Humaines
Matière : Catégories du récit
Marrakech
Semestre 2 / M2.3
Département : Langue et Littérature
Mme Essaydi
Françaises

La description
Méthodologie et pratique des exercices littéraires

— Brève histoire de la description : De l'ekphrasis à la description réaliste

La description est connue dans la rhétorique ancienne sous le nom grec d'ekphrasis (qu'on
pourrait traduire comme morceau discursif détaché). À l'origine, elle relève du discours d'apparat
(genre épidictique) qui appelle la description élogieuse de personnes, de lieux ou de moments
privilégiés. Pour le poète, elle est l'occasion de montrer son savoir faire: connaissance des
modèles, variété du lexique et maîtrise des figures. La description a alors une ambition moins
réaliste qu'ornementale.

Au cours du XVIIIe siècle, des formes de plus en plus réalistes de la description se sont
progressivement imposées dans les genres littéraires. La description littéraire a connu son âge d'or
dans le roman réaliste de Flaubert à Zola. Objet d'un travail littéraire intense, elle est devenue le
lieu même de la valeur de l'écriture littéraire.

— II. Description et narration

Ces critiques ouvrent un ensemble de questions.

ü À quoi servent les descriptions?


ü Peut-on les sauter comme font les lecteurs pressés?
ü Sont-elles intégrées ou non aux récits dans lesquels elles apparaissent et, si oui, comment?
ü
II.1. Délimitation de la description

Un récit se compose deux types représentations:

q des représentations d'actions et d'événements d'une part,

q des représentations d'objets, de lieux, de personnages : c’est ce que nous appelons des
descriptions.

Cette distinction semble très claire. Mais, dans la pratique, elle est un peu plus difficile à cerner.

En effet, nous parlons de scène d’action dès qu'apparaît un verbe d'action qui s'applique à un agent
animé. Mais il est peut-être moins évident de définir où commence une description. Réfléchissons
sur un exemple inspiré de Frontières du récit de Gérard Genette. Soient ces deux énoncés:

— La maison était blanche avec un toit d'ardoise et des volets verts


— L'homme s'approcha de la table et prit un couteau.

Le premier énoncé est clairement descriptif. Il ne comporte aucune représentation d'action; en


revanche, il évoque plusieurs objets (maison, toit, volets) et les qualifie par des adjectifs. Il ne fait
pas de doute que le second est narratif puisqu'il comporte deux verbes d'action qui s'appliquent à
un sujet animé, mais est-il purement narratif? À y regarder de plus près, il comporte la désignation
de trois substantifs (homme, table, couteau) qu'on peut déjà considérer comme des amorces de
description d'une scène.

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Donc, on peut imaginer une description pure, où il ne se passerait absolument rien, mais on
peut difficilement concevoir une narration pure, où absolument rien ne serait décrit.

II.2. Le conflit entre narration et description

II.2.1. Suspens ou progression du récit

La narration, en s'attachant aux actions et aux événements fait avancer l'action, elle met en œuvre
l'aspect temporel du récit. La description a un caractère relativement intemporel. Elle s'attarde sur
des objets ou sur des êtres qu'elle fige à un moment du temps. Pour planter le décor de l'action ou
présenter les personnages, le récit interrompt donc le cours des événements. Cela a des
conséquences sur la vitesse du récit. La description constitue une pause, un temps mort dans le
déroulement narratif. Si elle se prolonge, elle menace la progression dramatique du récit.

II.2.2. La motivation de la description

Motiver la description, c'est introduire dans le récit une situation qui la justifie.

Pour cela, il est nécessaire que le narrateur délègue la responsabilité de la description à un


personnage.

Il s'agit de faire en sorte que l'action conduise le personnage à observer un objet, à le décrire pour
autrui ou à s'en servir.

Ce procédé est particulièrement fréquent dans la littérature réaliste, notamment chez Zola.

— Prenons le début de Au bonheur des dames. On a là un exemple net de la façon dont la


narration construit une situation de regard. Le narrateur raconte l'arrivée à Paris de Denise et
de ses deux frères, jeunes orphelins qui n'ont jusque là jamais quitté leur province.

« Denise était venue à pied de la gare Saint-Lazare, où un train de Cherbourg l'avait débarquée
avec ses deux frères, après une nuit passée sur la dure banquette d'un wagon de troisième classe.
Elle tenait la main de Pépé, et Jean la suivait, tous les trois brisés du voyage, effarés et perdus au
milieu du vaste Paris, le nez levé sur les maisons, demandant à chaque carrefour la rue de la
Michodière, dans laquelle leur oncle Baudu demeurait. Mais comme elle débouchait enfin sur la
place Gaillon, la jeune fille s'arrêta net de surprise. ― Oh! dit-elle, regarde un peu, Jean. Et ils
restèrent plantés, serrés les uns contre les autres. »

Zola, dans son texte, multiplie les personnages disponibles au regard: badauds, oisifs, promeneurs
insouciants. Ses personnages sont attirés par les fenêtres ou les baies vitrées propices au regard.Un
autre procédé de motivation est l'introduction de scènes pédagogiques où un personnage explique
à un autre l'usage d'un objet, d'une machine ou d'une activité.

III. La structure de la description

Une description peut aussi bien tenir en un adjectif qu'en une centaine de pages.

Une description ne comporte pas de limites a priori, d'où un risque de vertige du descriptif.

La description doit trouver des moyens de se limiter et de se structurer.

III.1. Description, caractérisation, sélection

Contrairement aux ambitions du réalisme naïf, la description ne être ni exhaustive, ni objective.

Décrire n'est pas copier le réel. Décrire, c'est interpréter le réel, en y sélectionnant des traits
caractéristiques. Décrire, c'est classer. Classer, c'est connaître selon un certain point de vue, toujours
particulier. Toute description est nécessairement sélective, limitative, mais c'est par cette limitation

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qu'elle est significative. Décrire, c'est orienter le regard sur des aspects du réel que l'on considère
comme pertinents pour comprendre ce réel.

III.2. Organisation sémantique de la description

La description en littérature se présente comme description d'un objet précis (décor, paysage,
personnage) annoncé par un thème-titre: ce sera, par exemple, un paysage vu d'une fenêtre, la maison
du père Goriot, les Halles au petit matin, etc. Ce thème-titre déclenche l'apparition de sous-thèmes qui
sont en rapport d'inclusion avec lui comme les parties d'un tout. Si le thème-titre est un jardin, il
suscitera l'apparition de sous-thèmes tels que fleurs, allées, arbres, horizon.

III.3. Organisation spatiale de la description

Les formes d'organisation spatiale de la description n'ont rien d'objectif. Elles reflètent des styles de
construction de l'espace propres à des modèles picturaux. Dans la description de paysage la plus
classique, on définit des directions puis on hiérarchise pour chaque direction une suite de plans,
classés du plus proche au plus lointain.

ORGANISATION DE L'ESPACE

Pour la dégager et l'interpréter, il faut construire une grille de lecture mettant en jeu des oppositions
symboliques et fondamentales, souvent binaires :

— clos / ouvert
— Ville / province
— dedans / dehors ou intérieur / extérieur
— haut / bas
— gauche / droite
— espace réel /rêvé
— désert / oasis
— ici / ailleurs etc.
On trouve fréquemment de telles polarisations de l'espace dans les récits ; souvent, par exemple, le
haut est symboliquement associé au bien, au céleste et le bas au mal, au chtonien (infernal).

REPRESENTATION DE L'ESPACE

L'espace peut être décrit soit par un tableau, statique et méthodique, ou une narration qui prendra en
charge des éléments descriptifs d’un paysage en le faisant parcourir et découvrir par un personnage ;
dans ce cas le descriptif est dynamique.

Comme dans le langage cinématographique, différents procédés descriptifs de l'espace existent :

Panoramique horizontal / vertical

Description statique / ambulatoire : l'observateur peut se déplacer éventuellement et découvrir au fur et


à mesure un espace, alors on a une description itinérante. Pour la description statique, un personnage
est posté quelque part et regarde...

IV. Fonctions de la description

IV.1. Fonction référentielle

q Elle permet de situer le cadre de l’action en donnant l’illusion de la réalité.

q La description multiplie alors les repères spatiaux et les toponymes créant ainsi des « effets de
réel ».

IV. 2. Fonction ornementale (esthétique)

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q C'est la fonction la plus ancienne de la description.

q Elle apparaît comme une récréation dans le récit et manifeste la virtuosité rhétorique du poète
ou de l’écrivain, qui rivalisent avec d'autres arts (l'orfèvrerie, la peinture et la sculpture).

q Même si cette fonction est battue en brèche par l'effort réaliste, elle ne disparaît jamais
complètement.

IV.3. Fonction expressive

q Une autre fonction de la description apparaît à la fin du XVIIIe siècle avec l'avènement du
romantisme.

q La description ne vaut plus seulement pour elle-même, en tant qu'imitation d'un décor ou d'un
paysage.

q Elle établit une relation entre l'extérieur et l'intérieur, la nature et les sentiments de celui qui la
contemple.

q En décrivant la nature on cherche à exprimer un paysage psychique.

IV.4. Fonction symbolique

q On peut parler d'une fonction symbolique de la description chaque fois qu'elle est utilisée
comme signe d'autre chose que ce qu'elle décrit.

q Ainsi, chez Balzac, la physionomie, l'habillement, l'ameublement et tout l'environnement


des personnages révèle leur psychologie et la justifie.

q Au fondement de cette relation, il y a une théorie implicite du milieu: les êtres sociaux sont
en adéquation avec le milieu où ils vivent et par conséquent sont interprétables à partir de lui.

q Cette fonction symbolique prend parfois une valeur annonciatrice (ou encore proleptique).

q Elle préfigure ce qui va advenir du personnage ou de l'action dans la suite du récit.

IV. 5. Fonction documentaire

— Elle apporte au récit une dimension informative et/ou pédagogique.

— Elle transparaît clairement à travers le recours aux termes techniques, noms propres,
énumérations et au discours explicatif.

IV. 6. Fonction évaluative

— Elle manifeste plus ou moins explicitement une appréciation méliorative ou péjorative,


euphorique ou dysphorique d’un personnage (portrait), d’un objet ou d’un paysage.

— Elle recourt aux termes à connotation méliorative ou péjorative, aux termes évaluatifs ou
affectifs et aux modalisateurs qui trahissent plus ou moins explicitement la position du
locuteur.

— Conclusion

— Bien loin de se réduire à des morceaux détachables purement décoratifs, les descriptions sont
des lieux textuels saturés de sens.

— Sauter les descriptions, comme le font parfois les lecteurs pressés, c'est prendre le risque
de manquer une très grande part de l'information narrative.

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