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Directeur de la publication : Edwy Plenel Directeur éditorial : François Bonnet

Les États-Unis semblent décidés à lâcher leur «salaud»


Moubarak
Par Thomas Cantaloube
Article publié le vendredi 28 janvier 2011

Mise à jour Vendredi 28 janvier, 22h30. que le pays est devenu moins proche, mais parce que d’autres «
Même s’il convient toujours de lire entre les lignes, il semble bien alliés » turbulents lui ont grillé la politesse (l’Afghanistan et le
que la Maison-Blanche a franchi une étape dans sa relation avec Pakistan). Ainsi, comme le confie anonymement un ancien diplo-
le président égyptien Hosni Moubarak. Lors d’une conférence de mate américain travaillant désormais dans le privé : « Si l’armée
presse donnée vendredi soir (heure de Paris), le porte-parole de égyptienne décide de tirer sur la foule pour soutenir le régime,
Barack Obama a expressément refusé de dire que Washington elle le fera avec des fusils et des balles américaines... »
soutenait Moubarak, et il a réitéré à plusieurs reprises que c’était Obama à la Maison-Blanche avec Moubarak (de face), Netanya-
« au peuple d’Egypte de décider de la suite des événements », un hou et Abbas (de dos)
c Pete Souza/Maison Blanche
peuple »qui a des demandes légitimes ». Il a également insisté Cette situation est hautement inconfortable pour une administra-
sur un thème dont Hillary Clinton s’était emparée jeudi, à sa- tion désireuse de redorer le blason américain dans le monde, en
voir qu’il est temps de réformer politiquement, économiquement particulier auprès des populations arabes. Après un soutien public
et socialement le pays. Enfin, et c’est peut être le plus important, relativement net en faveur de la révolution tunisienne ? et peut-
il a admis que les Etats-Unis envisageaient de « réévaluer l’aide être même un appui en coulisses ?, Washington est gêné aux en-
» qu’ils apportent à l’Egypte (1,3 milliard de dollars d’aide mi- tournures face à ce qui se passe au Caire et dans d’autres grandes
litaire directe par an) en fonction de la suite des événements. Il villes égyptiennes.
s’agît là d’une menace claire et nette à l’intention du régime en
place, en même temps qu’un signe adressé à l’armée égyptienne, Les premières déclarations du porte-parole de la Maison Blanche
la principale bénéficiaire de cette assistance. Beaucoup de spé- en début de semaine ont été extrêmement mesurées, invoquant
cialistes pensent en effet que la solution à la crise actuelle repose la « stabilité » du régime et la nécessité pour les manifestants,
désormais entre les mains de l’armée : c’est elle qui a porté Mou- comme pour les policiers, de ne pas recourir à la violence. Les
barak au pouvoir, c’est elle qui pourrait bien le pousser dehors. jours suivants, il a affiné son argumentaire, prônant la nécessité de
Même s’il est encore trop tôt pour se prononcer, il semble que réformes politiques et sociales, et laissant filtrer, selon l’agence
cette journée du 28 janvier a initié un changement dans la po- Bloomberg , l’information selon laquelle l’administration serait
litique étrangère américaine à l’égard de l’un de ses plus vieux prête à renforcer ses critiques de Moubarak au cas où les mani-
alliés. festations continueraient d’être violemment réprimées.
La CIA possède depuis longtemps un dicton pour certains des Il a également expliqué que Barack Obama s’était entretenu jeudi
personnages les moins ragoûtants qu’elle soutient, dictateurs ou au téléphone avec son homologue égyptien et l’avait encouragé à
sources troubles : « C’est un salaud. Mais c’est notre salaud. pousser les feux des réformes démocratiques.
» Les Etats-Unis sont ces jours-ci confrontés à la délicate posi- Pour autant, la rhétorique américaine reste bien timorée. « Quelle
tion de savoir s’ils doivent continuer à soutenir « leur » salaud en que soit l’analyse que la Maison Blanche porte sur les événe-
Egypte, le président Hosni Moubarak. ments qui sont en train de se dérouler en Égypte, et j’ai tendance
Depuis trente ans, celui-ci a toujours donné tous les gages que à croire qu’elle voit plutôt les manifestations d’un bon œil, elle ne
Washington attend de lui : relations apaisées avec Israël, musèle- veut pas donner l’impression qu’elle abandonne un fidèle allié en
ment des islamistes, toujours prêt à accueillir un sommet interna- rase campagne à la moindre difficulté », avance l’ex-diplomate.
tional de crise (Charm El-Cheikh a probablement vu défiler plus Cela fait pourtant quelques années que Le Caire est, sinon dans le
de diplomates qu’aucune autre station balnéaire dans le monde) et collimateur de Washington, du moins sur sa liste d’alliés « pou-
les vols secrets de la CIA pour « interroger » les prisonniers dif- vant mieux faire ».
ficiles... En retour Moubarak a bénéficié des largesses du Trésor En 2005, lors de son discours d’inauguration qui avait fait grand
fédéral américain : 1,3 milliard de dollars d’aide militaire directe cas de la démocratisation dans le monde, George W. Bush avait
par an et 28 milliards de dollars d’aide au développement depuis appelé nommément l’Egypte « à montrer la voie vers la démocra-
1975. tie au Proche-Orient. » Et quand Barack Obama avait prononcé
Longtemps le second bénéficiaire des fonds de l’Oncle Sam der- sa grande adresse au monde arabe, le 4 juin 2009, évoquant un
rière Israël, l’Egypte a été reléguée au quatrième rang, non parce idéal de liberté et de démocratie qui ne devait pas être réservé à

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quelques nations, il l’avait fait au Caire. Mais maintenant que les Pour Marc Lynch, professeur de sciences politiques à George-
choses bougent, dans la foulée de ce qui s’est produit en Tunisie, town University, écrivant sur le site de Foreign Policy : « L’admi-
les discours se font plus hésitants. nistration Obama a bien maîtrisé les événements depuis un mois.
Obama doit comprendre que le chemin de la démocratie au Elle a eu raison de s’abstenir de réclamer crédit pour les chan-
Proche-Orient ne passe pas par Jérusalem gements en Tunisie. Obama a également eu raison, par le passé,
de ne pas faire de déclarations creuses sur la démocratie arabe
Le dilemme américain, explique Shadi Hamid, directeur de re- ou égyptienne, déclarations qui n’auraient abouti à rien et se-
cherche à la Brookings Institution, est que « les Etats-Unis sont raient apparues hypocrites. Mais maintenant que les conditions
conscients qu’il est extrêmement difficile, voire quasi impossible ont changé, et que l’hypothèse de transformations rapides existe,
d’avoir un pays arabe qui soit à la fois démocratique et pro- il est temps de saisir l’occasion et de faire la différence. »
américain. Non seulement parce que l’anti-américanisme est très
répandu, en partie parce que Washington soutient des régimes Si Obama veut accompagner ces changements, il va devoir mus-
corrompus, mais aussi parce que les islamistes représentent sou- cler davantage ses prises de parole et essayer de tordre quelques
vent l’opposition la plus organisée, et qu’un gouvernement libre- bras en coulisses. Après tout, si la Maison Blanche ne semblait
ment élu prendrait ses distances avec les Etats-Unis ». pas avoir énormément d’influence en Tunisie (contrairement à
l’Élysée qui a marché à rebours de l’histoire), elle en a bien da-
Washington sait que les opinions arabes lui sont massivement vantage en Egypte. Avec Moubarak, la diplomatie américaine a
hostiles. Mais dans le même temps, nombre de diplomates amé- clairement les moyens d’agir dans l’arène publique, comme dans
ricains, sont conscients du fait que c’est justement cet appui aux d’éventuelles tractations pour faciliter son départ.
régimes répressifs qui est à la source de cet anti-américanisme.
Il suffit de se plonger dans les câbles diplomatiques révélés par En plus de ce changement d’attitude, Obama devra également re-
WikiLeaks pour se rendre compte que les émissaires américains voir les fondements de sa politique proche-orientale. Depuis sa
n’ont pas des œillères sur les yeux en permanence. campagne en 2008 et son accession au pouvoir, il n’a cessé d’ex-
pliquer que la solution de tous les maux de la région passait par la
« Il existe, au sein Département d’État, un certain nombre de di- résolution du conflit israélo-palestinien. Il a promis de s’y enga-
plomates qui sont convaincus que beaucoup de régimes arabes ger pleinement, l’a fait sans aucun succès, et voilà que la Tunisie,
ne peuvent plus tenir par la force, parce qu’ils sont corrompus et maintenant l’Egypte, mais aussi le Liban, l’Algérie, le Yémen, la
qu’ils nient les aspirations de leur jeunesse », explique l’ancien Jordanie, l’Iran l’an dernier, lui rappellent que tous les chemins
du State Department. « Par conséquence, ils estiment qu’il faut ne passent pas par Jérusalem.
commencer à s’en désolidariser et à appuyer les mouvements de
réformes, quitte à lâcher nos alliés habituels. » Résoudre la querelle entre Israéliens et Palestiniens ne réglera pas
les problèmes de chômage et d’absence de libertés fondamentales
Des étudiants égyptiens écoutent le discours du Caire d’Obama des autres pays de la région. La révolution tunisienne et les mani-
en juin 2009
c Pete Souza/Maison Blanche festations égyptiennes représentent bien une moment favorable ?
Barack Obama sera-t-il l’homme qui initiera ces changements ? pas seulement pour les Etats-Unis ? de refondre l’approche diplo-
En arrivant au pouvoir, il s’est distancié de la rhétorique des an- matique du Proche-Orient : cesser d’attendre que les Israéliens
nées Bush, notamment en cessant de promouvoir l’agenda néo- veuillent bien bouger et que les Palestiniens se mettent d’accord
conservateur qui, en dépit de ses beaux arguments sur la défense entre eux, et soutenir les aspirations de ceux qui descendent dans
des libertés et de la démocratie, a causé plus de dégâts que de la rue pour réclamer le changement sans délai.
changements de régimes porteurs d’espoir.

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