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L`Oeuvre

I
Claude passait devant l'Hôtel de ville, et deux heures du matin sonnaient à l'horloge,
quand l'orage éclata. Il s'était oublié à rôder dans les Halles, par cette nuit brûlante de
juillet, en artiste flâneur, amoureux du Paris nocturne: Brusquement, les gouttes
tombèrent si larges, si drues, qu'il prit sa course, galopa dégingandé, éperdu, le long du
quai de la Grève. Mais, au pont Louis-Philippe, une colère de son essoufflement l'arrêta:
il trouvait imbécile cette peur de l'eau; et, dans les ténèbres épaisses, sous le cinglement
de l'averse qui noyait les becs de gaz, il traversa lentement le pont, les mains ballantes.

Du reste, Claude n'avait plus que quelques pas à faire.

Comme il tournait sur le quai de Bourbon, dans l'île Saint-Louis, un vif éclair illumina la
ligne droite et plate des vieux hôtels rangés devant la Seine, au bord de l'étroite chaussée.
La réverbération alluma les vitres des hautes fenêtres sans persiennes, on vit le grand air
triste des antiques façades, avec des détails très nets, un balcon de pierre, une rampe de
terrasse, la guirlande sculptée, d'un fronton. C'était là que le peintre avait son atelier, dans
les combles de l'ancien hôtel du Martoy, à l'angle de la rue de la Femme-sans-Tête. Le
quai entrevu était aussitôt retombé aux ténèbres, et un formidable coup de tonnerre avait
ébranlé le quartier endormi.

Arrivé devant sa porte, une vieille porte ronde et basse, bardée de fer, Claude, aveuglé
par la pluie, tâtonna pour tirer le bouton de la sonnette; et sa surprise fut extrême, il eut
un tressaillement en rencontrant dans l'encoignure, collé contre le bois, un corps vivant.
Puis, à la brusque lueur d'un second éclair, il aperçut une grande jeune fille, vêtue de noir,
et déjà trempée, qui grelottait de peur.

Lorsque le coup de tonnerre les eut secoués tous les deux, il s'écria:

«Ah bien, si je t'attendais...! Qui êtes-vous? que voulez-vous?» Il ne la voyait plus, il
l'entendait seulement sangloter et bégayer.

«Oh! monsieur, ne me faites pas du mal... C'est le cocher que j'ai pris à la gare, et qui m'a
abandonnée près de cette porte en me brutalisant... Oui, un train a déraillé, du côté de
Nevers. Nous avons eu quatre heures de retard, je n'ai plus trouvé la personne qui devait
m'attendre... Mon Dieu! c'est la première fois que je viens à Paris, monsieur, je ne sais
pas où je suis...» Un éclair éblouissant lui coupa la parole; et ses yeux dilatés
parcoururent avec effarement ce coin de ville inconnue, l'apparition violâtre d'une cité
fantastique. La pluie avait cessé. De l'autre côté de la Seine, le quai des Ormes alignait
ses petites maisons grises, bariolées en bas par les boiseries des boutiques, découpant en
haut leurs toitures inégales; tandis que l'horizon élargi s'éclairait, à gauche, jusqu'aux
ardoises bleues des combles de l'Hôtel de ville, à droite jusqu'à la coupole plombée de

Saint-Paul. Mais ce qui la suffoquait surtout, c'est l'encaissement de la rivière, la fosse
profonde où la Seine coulait à cet endroit, noirâtre, des lourdes piles du pont Marie aux
arches légères du nouveau pont Louis-Philippe.

D'étranges masses peuplaient l'eau, une flottille dormante de canots et d'yoles, un bateau-
lavoir et une dragueuse, amarrés au quai; puis, là-bas, contre l'autre berge, des péniches
pleines de charbon, des chalands chargés de meulière, dominés par le bras gigantesque
d'une grue de fonte. Tout disparut.

«Bon! une farceuse, pensa Claude, quelque gueuse flanquée à la rue et qui cherche un
homme.» Il avait la méfiance de la femme: cette histoire d'accident, de train en retard, de
cocher brutal, lui paraissait une invention ridicule. La jeune fille, au coup de tonnerre,
s'était renfoncée dans le coin de la porte, terrifiée.

«Vous ne pouvez pourtant pas coucher là», reprit-il tout haut.

Elle pleurait plus fort, elle balbutia: «Monsieur, je vous en prie, conduisez-moi à Passy!...

C'est à Passy que je vais.» Il haussa les épaules: le prenait-elle pour un sot?

Machinalement, il s'était tourné vers le quai des Célestins, où se trouvait une station de
fiacres. Pas une lueur de lanterne ne luisait.

«À Passy, ma chère, pourquoi pas Versailles?... Où diable voulez-vous qu'on pêche une
voiture, à cette heure, et par un temps pareil?»

Mais elle jeta un cri, un nouvel éclair l'avait aveuglée; et, cette fois, elle venait de revoir
la ville tragique dans un éclaboussement de sang. C'était une trouée immense, les deux
bouts de la rivière s'enfonçant à perte de vue, au milieu, des braises rouges d'un incendie.
Les plus minces détails apparurent, on distingua les petites persiennes fermées du quai
des Ormes, les deux fentes des rues de la Masure et du Paon-Blanc, coupant la ligne des
façades; près du pont Marie, on aurait compté les feuilles des grands platanes, qui mettent
là un bouquet de superbe verdure; tandis que, de l'autre côté, sous le pont Louis-Philippe,
au Mail, les toues alignées sur quatre rangs avaient flambé, avec les tas de pommes
jaunes dont elles craquaient. Et l'on vit encore les remous de l'eau, la cheminée haute du
bateau-lavoir, la chaîne immobile de la dragueuse, des tas de sable sur le port, en face,
une complication extraordinaire de choses, tout un monde emplissant l'énorme coulée, la
fosse creusée d'un horizon à l'autre. Le ciel s'éteignit, le flot ne roula plus que des
ténèbres, dans le fracas de la foudre.

«Oh! mon Dieu! c'est fini... Oh! mon Dieu! que vais-je devenir?» La pluie, maintenant,
recommençait, si raide, poussée par un tel vent, qu'elle balayait le quai, avec une violence
d'écluse lâchée.

«Allons, laissez-moi rentrer, dit Claude, ce n'est pas tenable.» Tous deux se trempaient. À
la clarté vague du bec de gaz scellé au coin de la rue de la Femme-sans-Tête, il la voyait

ruisseler, la robe collée à la peau, dans le déluge qui battait la porte. Une pitié l'envahit: il
avait bien, un soir d'orage, ramassé un chien sur un trottoir!... Mais cela le fâchait de
s'attendrir, jamais il n'introduisait de fille chez lui, il les traitait toutes en garçon qui les
ignorait, d'une timidité souffrante qu'il cachait sous une fanfaronnade de brutalité; et
celle-ci, vraiment, le jugeait trop bête, de le raccrocher de la sorte, avec son aventure de
vaudeville. Pourtant, il finit par dire:

«En voilà assez, montons... Vous coucherez chez moi.» Elle s'effara davantage, elle se
débattait.

«Chez vous, oh! mon Dieu! Non, non; c'est impossible... Je vous en prie, monsieur,
conduisez-moi à Passy, je vous en prie à mains jointes.» Alors, il s'emporta. Pourquoi ces
manières, puisqu'il la recueillait? Déjà, deux fois, il avait tiré la sonnette.

Enfin, la porte céda, et il poussa l'inconnue.

«Non, non, monsieur, je vous dis que non...» Mais un éclair l'éblouit, encore, et quand le
tonnerre gronda, elle entra d'un bond, éperdue. La lourde porte s'était refermée, elle se
trouvait sous un vaste porche, dans une obscurité complète.

«Madame Joseph, c'est moi!» cria Claude à la Concierge.

Et, à voix basse, il ajouta:

«Donnez-moi la main, nous avons la cour à traverser.» Elle lui donna la main, elle ne
résistait plus, étourdie, anéantie. De nouveau, ils passèrent sous la pluie diluvienne,
courant côte à côte, violemment. C'était une cour seigneuriale, énorme, avec des arcades
de pierre, confuses dans l'ombre. Puis, ils abordèrent à un vestibule, étranglé, sans porte;
et il lui lâcha la main, elle l'entendit frotter des allumettes en jurant. Toutes étaient
mouillées; il fallut monter à tâtons.

«Prenez la rampe, et méfiez-vous, les marches sont hautes.» L'escalier, très étroit, un
ancien escalier de service, avait trois étages démesurés, qu'elle gravit en butant, les
jambes cassées et maladroites. Ensuite, il la prévint qu'ils devaient suivre un long
corridor; et elle s'y engagea derrière lui, les deux mains filant contre les murs, allant sans
fin dans ce couloir, qui revenait vers la façade, sur le quai. Puis, ce fut de nouveau un
escalier, mais dans le comble celui-là, un étage de marches en bois qui craquaient, sans
rampe, branlantes et raides comme les planches mal dégrossies d'une échelle de meunier.
En haut, le palier était si petit, qu'elle se heurta dans le jeune homme, en train de chercher
sa clef. Il ouvrit enfin.

«N'entrez pas, attendez. Autrement, vous vous cogneriez encore.» Et elle ne bougea plus.
Elle soufflait, le cœur battant les oreilles bourdonnant, achevée par cette montée dans le
noir. Il lui semblait qu'elle montait depuis des heures, au milieu d'un tel dédale, parmi une
telle complication d'étages et de détours, que jamais elle ne redescendrait.

» Il était revenu sur elle. Cela achevait de le mettre en méfiance. Elle ne devait pas être trop mal. et ce garçon maigre. ça nous séchera. une sensation vague qu'elle ne mentait peut-être pas absolument. un éclair embrasa le ciel. si je vous répugne. si elle croyait le tenir. croyant qu'il voulait la battre. «Entrez donc. je dormirai habillée. redoublait sa peur. ses jupes s'égouttaient. de son air stupéfié. Il exagéra son allure bourrue.» D'ailleurs. sans le regarder en face. malgré un doute inconscient qui le prenait. Lui. toute blanche. Et ne faites pas l'effarouchée. et il refit lui-même le lit.» Elle entra. vingt ans au plus. c'était la fin. comme s'il était sorti d'un conte de brigands. un peu pâle lui aussi. qu'une gêne gagnait à présent. «Non. et le coup de tonnerre suivit de si près. Mais. sur laquelle la pluie battait avec un roulement assourdissant de tambour. habillée.» Du coup. En tout cas. allez-vous me ficher la paix! Puisque je vous donne mon lit. gesticulant. je veux bien changer les draps. pendant qu'elle le regardait faire. des mains frôlaient. juste à ce moment. je vous jure que je resterai là. je suis bien. accompagnée d'une sourde exclamation.. avec ces vêtements qui ruissellent!. avec . «Là! nous sommes chez nous. il en tira une paire d'une armoire.. Par terre.» Et il bousculait des chaises. en voilà un qui n'a pas tapé loin. un scrupule parut le prendre. elle ôta son chapeau en tremblant. avec son chapeau de feutre noir et son vieux paletot marron. à la forte tête barbue. et il lâcha enfin. il écartait un paravent à moitié crevé. elle se laissa tomber sur une chaise. regarda sans voir. il les arrachait. elle se trompait. d'un air de menace. elle leva les yeux vers la baie vitrée. l'avait examinée d'un regard oblique. aux articulations noueuses. il entra en colère. éloignés. empli d'une confusion d'objets. à l'autre bout de l'atelier. qu'avez-vous à vous plaindre?. Ne faites donc pas la bête. Saisie. je coucherai sur le divan. elle avait beau être maligne. —Comment. «Bigre! murmura Claude. on est mieux ici que dans la rue. comme une concession: «Vous savez. il dit d'une grosse voix: «Hein? couchons-nous. Elle ne reconnut rien. verdi par les pluies. Elle murmura: «Merci. continuait de grogner. Puis.» Déjà. Derrière. bientôt le déluge cessa. monsieur. de gros pas marchaient. Elle aussi l'examinait. Moi. non. que la toiture sembla se fendre.. et jeune à coup sûr. c'est inutile. ça y est.Dans l'atelier. hein?» Et il retourna vers la porte qu'il ferma bruyamment. dont les grandes ombres se découpaient bizarrement contre les murs peints en gris. La porte s'éclaira.. déshabillez-vous tout de suite.. à double tour. «la fin. il les lançait sur le divan. il y eut une dégringolade de choses. tapant des poings. il n'y eut plus que des coups là. L'unique bougie pâlissait dans ce grenier. ce n'est pas la peine. Muette.. Il était temps. haut de cinq mètres. dont il se mit à enlever le couvre-pieds.» Une angoisse la fit se lever. Lui. Pourtant. elle aperçut une table de toilette et un tout petit lit de fer.

frappé à cette heure de petits détails. D'abord. et. Enfin. il tâchait de raisonner l'histoire qu'elle lui avait contée. il bordait la couverture du côté de la muraille. les bras nus. la chaleur restait si forte. monsieur. le mépris qu'il était heureux d'afficher. écoutant elle aussi.» Il souffla la lumière. ricanant d'avoir déjoué la tentation. la crainte d'encombrer son existence. au fond du braisillement des étoiles. au moment de souffler la bougie. il saisissait un petit bruit d'étoffe. le silence retomba. après de longues minutes. il l'avait crue endormie. dans l'ardente nuit de juillet. et. comme elle ne disait rien. il imaginait un roman contre sa tranquillité. mais toute sa logique fuyait. Malgré sa lassitude. comme lui. —Alors. il ne l'avait pas entendue remuer: sans doute elle était demeurée toute droite à la même place. malgré l'orage. à présent. —Bonsoir. bonsoir. il attendit. «Vous y êtes. la peur de paraître ridicule. Mais. «Êtes-vous bien. Puis. des mouvements lents et étouffés. il se coucha lui-même: les draps étalés sur le divan. il suivait. toujours immobile. Il étouffa davantage et sortit ses jambes. sans se décider à le déboutonner. mais le mépris finissait par l'emporter. comme si elle s'y était reprise à dix fois. Le ciel était redevenu très pur. devenu perplexe. ouvrait les draps. un sourd débat bourdonnait en lui. il l'entendait se retourner. il songea qu'elle ne verrait plus clair. maintenant!» Et. car elle ne soufflait même pas. dans l'inquiétude de cette lumière qui ne s'éteignait pas. il se fit un grand silence. et lui tout de suite allongé sur le dos. avec d'infinies précautions. Que faisait-elle? Longtemps. promenant ses doigts égarés sur son corsage. «Oui. il tapait l'oreiller. ses paupières bientôt se rouvrirent. il se jugeait très fort. D'une main soigneuse. très bien. il l'enferma derrière le paravent. le sommier cria faiblement. . des nudités amoureuses de femmes. en ne profitant pas de l'occasion. Mon Dieu! que de pudeur! Vivement. mademoiselle?» demanda Claude d'une voix très adoucie. la tête lourde. ses idées se brouillèrent davantage. ses vêtements pendus à un vieux chevalet. plus profond. Dans son peu de pratique des femmes. s'il cédait. pour ce qu'il voulait faire d'elle. qu'il brûlait. il voyait les étoiles étinceler. contre le lit de fer. Elle répondit d'un souffle à peine distinct. au dodo. pendant que. encore chevrotant d'émotion. toute la chair vivante de la femme. Cette fille l'occupait.une adresse de garçon habitué à cette besogne. sur la baie vitrée. Puis. dans l'hallucination du demi- sommeil. maintenant. hors du drap. une insomnie le laissa les yeux en l'air. à quoi bon se casser le crâne inutilement? Qu'elle eût dit la vérité ou qu'elle eût menti. qui la suffoquaient. qu'il adorait.

au grand soleil. quand il aperçut. cette fille. Son cœur tendre l'indignait. Le coucou sonna neuf heures. C'était une de ses théories. en ouvrant les yeux. il finit par les ramasser. marcha sur la pointe des pieds. il entendit une respiration longue et régulière. et il les étira. pour qu'elle filât tout de suite. Rien n'avait bougé. battit des paupières. encore troubles de sommeil. Enfin. et Claude eut un geste inquiet. longs et fins. Bon! elle dormait toujours. il parvint à s'endormir. continuait à s'agiter. qui dormait là. Ah! oui. était gêné par le paquet des jupes. il se grattait les jambes. au milieu . Le bord de la robe les avait mouillés. un paquet de jupes. Alors. eux aussi. comme les étoiles pâlissaient. Cependant. les vêtements étaient trempés encore.il s'en moquait! Le lendemain. elle eut une brusque secousse d'impatience nerveuse. C'étaient des bas de fil d'Écosse. avec son haussement d'épaules habituel. quand il pourrait remuer. et par les étendre sur des chaises. que ce serait dommage de la réveiller. Lui qui vivait là. ceux que le soleil visitait de la flamme vivante de ses rayons. cherchait à quatre pattes les bas. De l'eau avait coulé. à moitié caché par le paravent. pour la renvoyer plus vite. Mais il ne se décidait point. et si calme. il pensa que le mieux était de se remettre à son grand tableau: il ferait son déjeuner plus tard. tout en étouffant des grognements. malgré la fatigue écrasante du voyage. Claude avait envie d'écarter le paravent et de voir. S'il était permis de tout jeter ainsi à la débandade! Jamais ça ne serait sec. Mais un premier ahurissement l'avait fait s'asseoir. redoublait sa mauvaise humeur. près d'elle. qu'il jugeait bête. avant de les pendre. lorsqu'il y eut des mots balbutiés. s'embarrassait dans le corsage de laine noire. Il était très tard. les jambes nues. bonsoir. jamais elle ne s'en irait! Il tournait et retournait maladroitement ces chiffons de femme. Le matin. le mieux était de la secouer. et elle se gênait moins. une large nappe de soleil tombait de la baie vitrée. tourmentée par la lourdeur de l'air. et qui allait lui gâter sa matinée de travail. il passa un pantalon doucement. Cette curiosité. elle reprendrait la porte: bonjour. il les passa entre ses mains chaudes. Derrière le paravent. qu'il examina. sous le zinc chauffé du toit. Il restait étourdi. que les jeunes peintres du plein air devaient louer les ateliers dont ne voulaient pas les peintres académiques. dans le malaise de cet homme. chaussa des pantoufles. Claude. le petit souffle continua. Au jour seulement. ennuyé de cette aventure dans laquelle il retombait. d'un bien- être d'enfant. on ne se reverrait jamais plus. Pourquoi diable se trouvait-il couché sur son divan? et il promenait ses yeux. dans un désordre abominable. Et. un à un. et ce serait fini. il empoignait ses brosses. il se souvenait! Il prêta l'oreille. glissées à terre. un soupir irrité de vierge. d'un gris cendré. tombés derrière une vieille toile. Depuis qu'il était debout. elle.

il s'arrêtait parfois. dans ces traits noyés. ou encore un drame plus compliqué. clignait les jeux.. montrant des dents solides et blanches. car elle était trop fraîche. elle dormait. Mais il avait peur qu'elle ne bougeât. et il céda cette fois. par crainte de l'éveiller. Seulement. passant la tête. Cependant. d'une jeunesse si fraîche! Et. sa poitrine confiante s'offrait. en l'étudiant avec soin. dans une adorable ligne d'abandon. murmurant: «Ah! fichtre!. Déjà.. le printemps de la chair. tout à fait ça. sa tête ensommeillée se renversait. qu'il ne l'avait pas devinée? Une vraie trouvaille! Légèrement. le bas gâtait ce rayonnement de tendresse. Mais ce qu'il aperçut l'immobilisa. venait de rejeter le drap.» La jeune fille. dans la chaleur de serre qui tombait des vitres. Un peu mince. dans son application au travail. et l'haleine douce reprit. et. et l'on sentait le sourire des yeux sous les paupières. il passa à l'ébauche du visage. très sage.d'un grand froissement de linges. deux petits seins rigides. découvrant la gorge. pis une gueuse. Mais pourquoi lui avait-elle conté une histoire si peu croyable? Et il imaginait d'autres histoires: une débutante tombée à Paris avec un amant. gonflés de sève. il posa sur ses genoux un carton. ou bien une petite bourgeoise débauchée par une amie.. des perversions ingénues et extraordinaires. Tout son trouble. Cela dura près d'un quart d'heure. cette gorge-là. comme il l'avait pensé. il avait oublié la jeune fille. d'un air profondément heureux. avec ça. un peu grêle d'enfance. C'était comme un coup de passion. tandis que ses cheveux noirs. d'une grande douceur. où pointaient deux roses pâles. la figure qu'il avait inutilement cherchée pour son tableau. anéantie sous l'accablement des nuits sans sommeil. qui l'avait lâchée. son désir combattu aboutissaient à cet émerveillement d'artiste. il se mit à dessiner. sa curiosité charnelle. Où diable la cachait-elle. Claude courut prendre sa boîte de pastel et une grande feuille de papier. le front limpide. il redevenait un petit garçon. la veille. Le haut était d'une grande bonté. «Ah! fichtre! elle est bigrement bien!» C'était ça. extasié. la mâchoire avançait. lâchant les pinceaux. Puis. il se remettait vite à la besogne. dénoués. la vêtaient encore d'un manteau sombre. il était dans le ravissement de la neige des seins. d'une finesse de soie. grave. attentif et respectueux. . la puberté grondante et qui s'ignorait. mais si souple. à cet enthousiasme pour les beaux tons et les muscles bien emmanchés. Ah! fichtre!. baignée de lumière. il serrait les coudes. si inconsciente. d'une délicatesse enfantine. n'osait rentrer chez ses parents. en retenant sa respiration. toute la manche gauche glissait. et presque dans la pose. des seins déjà mûrs. que pas une onde ne passait sur sa nudité pure. un sourire qui devait illuminer toute la face. accroupi au bord d'une chaise basse. C'était une chair dorée.. Pendant la fièvre d'insomnie. les boutons des épaulettes de sa chemise avaient dû se détacher. Ces hypothèses augmentaient son incertitude. éclairant l'ambre délicat des épaules. aux fines ailes nerveuses. Une modestie inquiète le rapetissait devant la nature. de vagues raisonnements recommençaient à bourdonner en lui. les lèvres trop fortes saignaient. Qui pouvait-elle être? À coup sûr. Elle avait passé le bras droit sous sa nuque. des choses effroyables qu'il ne saurait jamais. uni comme un clair miroir. le nez petit.

oh! non. un frisson courut. car enfin je vous ai ramassée. embarrassé. il n'avait pas bougé. ce garçon en manches de chemise. Non. «Dites. je ne demande pas le torse! La tête. quoi donc? cria Claude.. mécontent. repliée sur elle- même. remettez votre bras comme il était. J'en ai vu d'autres. Peut-être avait- elle senti enfin ce regard d'homme qui la fouillait. autrement je ne vous tourmenterais pas. elle poussa un cri. Ah! ce que je m'en moque. j'égorgerais père et mère. tenez! si vous étiez aimable.. d'une voix très douce: «Voyons.. elle ne bougeait plus. dans une de ces brusques poussées de colère dont il était coutumier..» Elle pleurait plus fort. et je vous en serai reconnaissant. puisque ça vous contrarie. vous me donneriez encore quelques minutes. vous avez couché dans mon lit. jeté hors de lui par la pensée qu'il ne l'achèverait pas. il suppliait. Du reste.. Elle finit par bégayer... ce n'est pas très gentil de me refuser ce service. n'en parlons plus.» Tant de larmes le surprenaient. elle sanglota. le drap serré au cou.. Seulement. «Oh! non. Cette obstination lui semblait stupide. écoutez. Vous pouvez bien tout montrer. au moins!. que vous prend-il?» Elle ne parlait plus.» Un nouveau flot de sang lui rougit les oreilles.» Alors. Voyons. ce lieu inconnu. elle l'écrasa de ses deux bras sur sa gorge. Et. il la laissa se calmer un peu. dites? Si j'avais songé à des bêtises. monsieur!. N'est-ce pas? vous m'excusez. restez donc tranquille! pas le torse. quand il s'agit de cette sacrée peinture. et il s'emporta tout à fait. la tête cachée au fond de l'oreiller. «Je ne vous mangerai pas peut-être. pareil à une moire sur le satin de sa peau. il agitait pitoyablement son crayon. une honte lui venait de sa rudesse. pelotonnée. «Vous ne voulez pas.. la mangeant des yeux. cette nuit. dans l'émotion de son gros désir d'artiste. «Ah! mon Dieu!» Et une stupeur la paralysa. elle ramena la couverture.... dans un élan éperdu.. voyez-vous. que la pruderie de cette fille l'empêcherait d'avoir une bonne étude pour son tableau... ma chère!. loin . non.. soyez gentille. hein? mais c'est imbécile! Pour qui me prenez-vous?. qu'est-ce que ça peut vous faire? En voilà un grand malheur. si vous saviez! J'ai là une figure de mon tableau qui n'avance pas du tout. bossuant à peine le lit.. le sang fouetté d'une telle angoisse pudique.. oh! reconnaissant toute ma vie!» À cette heure.. Est-ce que je vous ai touchée.» Mais lui se fâchait peu à peu. il recommença. le crayon en l'air. remettez-vous comme vous étiez. soyez aimable. «Je vous jure que j'en ai besoin. Puis. si je sais comment vous êtes bâtie!.. Et puis. et vous étiez si bien dans la note! Moi. désespéré devant son dessin. De grâce. que la rougeur ardente de ses joues coula jusqu'à la pointe de ses seins. accroupi devant elle. ensuite. et il se tut. j'aurais eu l'occasion belle. rien que la tête! Si je pouvais finir la tête. Elle ouvrit les paupières toutes grandes. en un flot rose.Brusquement. toujours accroupi sur la chaise basse. «Eh bien.

elle le glissa de nouveau sous sa tête. afin de le mieux juger le lendemain. vous serez libre tout de suite.» Il s'était courbé sur son dessin. perdu dans les poils hérissés des lèvres. restée cachée. sa grosse tête. Près du divan. et il avait l'air si malheureux! Pourtant elle eut une hésitation. Et. de son autre main. un nez délicat de femme. sans dire un mot. tandis que son nez la surprenait. la nappe de brûlant soleil. elle se risqua. la couverture tamponnée autour de son cou. et qu'une grande table de sapin. de ce peu d'elle-même qu'elle aurait montré ingénument dans un bal. elle ne l'analysait pas très bien. tombée des vitres. et qu'il poussait chaque soir vers la muraille. mais elle le sentait. «Ah! que vous êtes bonne!. elle découvrait au fond de ses yeux bruns une grande tendresse. Outre le lit. Je vais me dépêcher. où il s'amassait en un éboulement de toiles jetées pêle-mêle. elle sortit son bras nu. et dont elle était très touchée. un coucou énorme. un flot épais d'esquisses qui descendait jusqu'au sol. dont elle accentuait l'insoucieuse misère. la bougie de la veille traînait par terre. il ne lui jetait plus que ces clairs regards du peintre. qu'elle se tranquillisa. Mais ce dont elle s'effrayait surtout. Puis. barbouillée de vermicelle. les cendres du dernier hiver s'amoncelaient encore. Il ne devait avoir que la brutalité des timides. entendu sur la porte d'une auberge. Que pouvait-elle faire? Elle était à sa merci. lui aussi. elle était redevenue rose. d'assiettes sales. Des chaises dépaillées se débandaient. et il n'y avait que le coucou. la petite table de toilette et le divan. avec sa forte barbe. Un petit tremblement d'inquiétude nerveuse le secouait. continuait à l'effarer un peu. sans savoir pourquoi.. Que pouvait-il cacher. Elle baissait les yeux. ses gestes emportés! Il n'était pas laid pourtant. elle se mettait à l'aise. stupéfaite d'un tel désordre et d'un tel abandon. qui parût gai et propre. l'emplissait là de confusion. dans un coin du parquet. coulant ainsi qu'un or liquide sur tous ces débris de meuble. la bouche détendue en un vague sourire de confiance. de couleurs. éclatante. les joues refroidies. c'était des esquisses pendues aux murs. entre ses paupières mi-closes. Elle y jetait des regards prudents. la sensation de son bras nu. avec son tic-tac sonore. sans cadres. voyageait. une dernière gêne. lentement. . ce garçon lui parut si raisonnable. au travers de la vaste pièce. comme chez un ami. Ce ne pouvait être un méchant. Tout cela. sans être tempérée par le moindre store. Et. d'une violence de tons qui la blessait comme un juron de charretier. Devant le poêle. enluminé de fleurs rouges. il est vrai. attirée pourtant par un tableau retourné. sur laquelle était restée une casserole. D'abord. découvrit son visage apaisé. celui-là. pour qui la femme a disparu. dans la fraîcheur du premier coup d'œil. elle l'étudiait à son tour. et qui ne voit que le modèle. le grand tableau auquel travaillait le peintre. pour qu'on n'osât même pas le montrer? Et. d'une lampe à esprit-de-vin. qu'on devait balayer tous les mois. en ayant bien soin de tenir. Alors. rugueuse. il n'y avait d'autres meubles qu'une vieille armoire de chêne disloquée. Comme il l'avait terrifiée depuis la veille. L'atelier. encombrée de pinceaux. Jamais elle n'avait vu une si terrible peinture. une continuelle passion qui semblait faire vivre le crayon au bout de ses doigts minces. parmi des chevalets boiteux.d'elle..

Lui non plus n'avait pas dit son nom: Depuis la veille. dans l'idée d'être poli. conclut de son air bonhomme: «C'est ce soleil qui entre. Alors avait commencé une série de contretemps et de retards. tandis que ses yeux s'égayaient. sans curiosité. et deux . laissés là en arrière. se souciant peu au fond de savoir la vérité vraie. il la vit qui éclatait d'un joli rire. qu'elle était dans le lit comme dans un bain. Christine. puis l'abandon forcé de ces wagons. C'était l'échappée joueuse d'une grande fille encore gamine. où elle allait entrer comme lectrice chez la veuve d'un général. l'ayant regardée à ce moment. on avait même fixé par lettres un signe de reconnaissance. «Moi. d'abord une interminable pause dans les wagons immobiles. Mais il crut remarquer en elle un malaise d'impatience. qui habitait Passy. Mais voilà que son train était tombé. n'importe quoi.. «Oui. nous aurions eu besoin de ça. la peau. sur un train de marchandises dont les voitures déraillées et brisées obstruaient la voie. en quelques paroles. et toutes les précautions étaient prises. et surtout pour la distraire de la pose. et lui.» Alors. C'était la veille au matin qu'elle avait quitté Clermont. Mme Vanzade.» Cette fois. il s'étonna. un peu chaud». les voyageurs obligés de faire trois kilomètres à pied pour atteindre une station. elle étouffa son rire. une femme de chambre devait l'attendre. un peu au-dessus de Nevers. réglementairement. Mais il eut beau chercher. «Christine. Il clignait les paupières. arrivait à neuf heures dix. il n'imagina que cette question: «Comment vous nommez-vous?» Elle ouvrit les yeux qu'elle avait fermés. je me nomme Claude. pour venir à Paris.Claude finit par trouver le silence lourd. pour l'occuper: «Il fait un peu chaud. Elle trouvait drôle cet échange tardif de leurs noms. Mais. une vieille dame très riche. comme reprise de sommeil. s'oubliait. de la pâleur laiteuse des camélias. cette gaieté native qui renaissait et partait malgré elle. se sentait à bout d'imagination. un bon coup de soleil dans la peau. Puis une autre idée l'amusa. répondit-elle sérieusement.» Et. depuis qu'elle se rassurait. Dites donc. «Tiens! Claude. conta les choses. enchanté d'avoir découvert enfin un sujet de conversation. ça commence par la même lettre. sous la porte. Claude. il reprit au hasard.» Le silence retomba. uniquement désireux de prolonger la séance. cette nuit. les bagages. côte à côte. Christine. Le train. où l'on s'était décidé à former un train de sauvetage. et dans la terreur qu'elle ne bougeât.» Tous deux éclatèrent. moite et pâlissante. On avait perdu deux heures. simplement. bah! ça fait du bien. ils étaient là. une plume grisé à son chapeau noir.. alors. sans se connaître. la questionna sur son aventure. Il voulut dire un mot. La chaleur devenait si forte.

qui sans doute s'était lassée. qui avait tourné dans un endroit très noir.. Maintenant. en s'offrant d'un air goguenard. car il n'y avait plus là qu'un cocher très sale. combattu pourtant. Quand il a su que j'allais à Passy.. à une heure du matin seulement. j'ai sorti une pièce de cinq francs. pour être simple et logique. La pluie tombait à torrents. bientôt déserte. Alors. Il disait qu'il pleuvait trop. mais trop tard. Je perdais la tête. lorsque j'ai été reprise de peur. je me suis rassurée un peu. elle s'était décidée. je voyais du monde sur les trottoirs.. à côté de ce cours naturel des infinies combinaisons de la vie. Puis. reprit Claude. il m'a dit que nous étions arrivés et qu'il m'arracherait mon chapeau.» Claude se mit à rire. j'ai reconnu la Seine. vide. Et je pensais qu'il filerait tout le long des quais. Et. Christine n'avait pas trouvé la femme de chambre de Mme Vanzade. en m'apercevant que nous passions sur un pont. le fiacre. était tout bonnement stupide.. . et il est parti en emportant mon petit sac. Ce qu'il avait imaginé. dans le ruissellement de l'orage. D'abord. Il m'appelait sa petite. Et il s'émerveillait de l'invraisemblance de la vérité. embarrassée: «Bon! bon! le farceur plaisantait. elle n'avait point osé prendre une voiture. un rouleur. Je ne suis jamais venue à Paris. une moitié de brioche et la clef de ma malle. le fiacre roulait doucement dans des rues éclairées.. il me faisait peur. Christine continua. naturellement. il a juré. comme il traversait le pont Louis-Philippe. elle ne pouvait inventer ce cocher-là.. où il n'y avait heureusement que deux mouchoirs. à cette heure avancée de la nuit. qui rôdait autour d'elle. toujours incrédule. Puis.autres furent perdues encore.. comme s'il eût assisté à la réalisation d'un conte bleu. «Pas de chance! interrompit Claude. sans quitter la pose: «C'est lui qui m'a forcée. si bien qu'on était entré en gare avec quatre heures de retard. mais j'avais regardé un plan. Et vous êtes montée dans sa voiture?» Les yeux au plafond. restée en route. Il ne doutait plus. par l'autre portière. il se souvenait d'avoir été frôlé par un fiacre fuyant à toutes roues.. surpris de la façon aisée dont s'arrangeaient les complications de cette histoire.. et il a fouetté son cheval.—Tout de suite. s'est brusquement arrêté. la pluie commençait. Comme elle se taisait. j'ai sauté sur le pavé. —Mais on prend le numéro de la voiture!» cria le peintre indigné. il s'est fâché. le quai était absolument désert.. «Oui. Enfin. empestant le vin. personne ne vous attendait plus?» En effet. que j'ai dû me cramponner aux portières. se promenant avec son petit sac. intéressé maintenant. Justement. il a fouetté son cheval si fort. noire. d'un bout à l'autre de la ligne. C'était le cocher qui descendait de son siège et qui voulait entrer avec moi dans la voiture. espérant que quelqu'un viendrait. si je ne le payais pas. souvent. dans le trouble que l'accident occasionnait. cette grande halle inconnue. Et elle disait son émoi dans la gare de Lyon.

où une paralysie des jambes l'avait forcé de prendre sa retraite. sans un sou. le .. la supérieure ayant fini par lui trouver cette place de lectrice. qui l'avait gardée dans son pensionnat. et elle était née à Strasbourg. à ces nouveaux détails. Mais elle remua. avait vécu là-bas. elle était morte à son tour. Puis. ce dernier.. en province. elle revoyait la cité tragique. entre deux changements de garnison de son père. avec l'unique amitié d'une religieuse. se tuait à la besogne. son bras s'engourdissait. Mme Vanzade. Vous êtes seule? —Oui. à sa maladresse de gestes et de paroles. sous cette porte! acheva Christine.» Puis. cette aventure qui tournait au romanesque le rendaient à son embarras. il n'y avait rien de trop beau pour moi. Comme elle entrait dans sa douzième année. une ville noire. et ces éclairs. Et ces tonnerres.«Vous pensez si j'étais heureuse. Pendant près de cinq ans. cette trouée des quais s'enfonçant dans des rougeoiements de fournaise. comme se parlant à elle-même. encombré de grands corps noirs. le capitaine Hallegrain. la supérieure des Sœurs de la Visitation. d'un air d'intérêt. je vous prie. d'une voix encore brisée des sanglots de son deuil: «Maman. «C'est joli. j'avais des professeurs de tout. ce fossé profond de la rivière roulant des eaux de plomb. qui n'était pas forte. Elle me gâtait. —Comment! ni père ni mère. elle continua très bas. C'était du couvent qu'elle arrivait tout droit. hérissé de grues immobiles. d'abord j'étais tombée malade. un frisson pâlit son visage. Clermont? demanda-t-il enfin. oh! ces éclairs tout bleus. de chalands pareils à des baleines mortes.. je sortais à peine. tout rouges. pour s'excuser: «Ce sont vos parents qui doivent être dans la désolation. je ne sais guère. qui allongeaient des bras de potence.» Elle s'était accoudée. Claude s'était remis à son dessin. les yeux baissés sur son croquis. sa mère. dans ce Paris terrible. Je savais bien que je n'étais pas à Passy. Ce couvent.» Elle avait dix-huit ans. qui était Parisienne.. depuis quinze mois. s'ils ont appris la catastrophe. toujours à rire. Claude restait muet. Était-ce donc là une bienvenue? Il y eut un silence. puis je n'écoutais pas. et. ménageant sa maigre pension. qui me montraient des choses à faire trembler!» Ses paupières de nouveau s'étaient closes. devenue presque aveugle. peignant des éventails.. pour achever d'élever sa fille en demoiselle. —Je n'ai pas de parents. travaillant. et je profitais si peu. Il ne travaillait plus. «Le coude un peu rabattu. était mort à Clermont. par hasard. un Gascon de Montauban.. chez sa vieille amie. j'allais donc coucher la nuit là. la laissant seule au monde. cette orpheline bien élevée. toute seule. —Pas beaucoup.

à mesure qu'il s'empressait devant elle.sang à la tête. Il est temps d'aller à vos affaires... dans ses yeux clairs. dont les murs flambaient.»! Enfin. pour qu'elle pût sauter du lit et se vêtir.. j'ai abusé.. Où avait-il la tête? que voulait-il qu'elle devînt. Elle avait dit merci. il s'en assura en les frottant doucement. Maman. l'étonnement inquiet de cette peinture brutale.. je vous en prie. Claude eut conscience de cet énervement. mal à l'aise dans ce lit où elle brûlait. si consternée des tons violents. il n'entendait pas une voix hésitante. Mais lui. sans comprendre pourquoi elle ne se décidait pas. sur les esquisses terrifiantes... . si vous étiez assez Obligeant. renfonçant au contraire son bras nu. poussa les bottines. me faisait faire un peu d'aquarelle.. sans les bas et les jupes qu'il avait étendus au soleil? Les bas étaient secs. Sans doute. des bruits discrets d'eau remuée. Il lâcha son dessin inachevé. il dit très vite: «Merci bien de votre complaisance. en se jetant à une exagération de pudeur. des grands traits de pastel sabrant les ombres.. puis. Puis.. Au milieu du tapage qu'il déchaînait. ne laissa que le chapeau pendu à un chevalet. «Monsieur. il l'interrompit d'une exclamation. rougissante. C'est encore la peinture qui allait le mieux. et je l'aidais parfois pour les fonds de ses éventails. frais et rond. il tendit l'oreille. il les passa par-dessus la mince cloison. et il aperçut une dernière fois le bras nu.. Il lança ensuite les jupes sur le pied du lit. elle s'agitait. continuait de s'occuper d'elle. et. Levez-vous.» Il se précipita. tourmentée de l'idée de s'en aller. Je ne trouve pas mes bas. levez-vous. «Vous savez peindre!—Oh! non. rien du tout.» Il leva la tête. «Monsieur.. je ne sais rien.. d'en finir avec ces choses qui lui semblaient un songe depuis la veille. Pardonnez-moi. en chemise derrière ce paravent.. qui avait beaucoup de talent. il distinguait à peine des frôlements de linges. D'ailleurs.. malgré elle. un trouble reparut. monsieur. qu'elle n'osait demander à la regarder de près. vraiment. des crampes me tordaient les bras au piano. Une brusque honte l'emplit de regret.» Et. il replaça le paravent et gagna l'autre bout de l'atelier. il eut un geste de fou. un regard autour de l'atelier. qui lui fit ranger bruyamment sa vaisselle. elle voyait à l'envers l'étude que le peintre avait ébauchée d'après elle. d'un charme d'enfance. De loin. sans craindre d'être écoutée. Elle en peignait de si beaux!» Elle eut. elle ne parlait plus. La musique m'ennuyait. mademoiselle.. il lui répétait de se lever.

il allait perdre décidément sa matinée de travail. ça n'en finirait plus. si vous faites tout comme ça!» Il la trouvait plus grande et plus belle qu'il n'aurait cru. Lui. équipée en un tour de main. —Voyons. sans qu'une mèche dépassât. nette et correcte dans ses vêtements noirs. je descends vous chercher un fiacre. son lourd chignon se tordait sur sa nuque. et je me ferai conduire ensuite à Passy. Son visage rosé ne gardait même pas l'humidité de l'eau. il lui répéta qu'elle devait avoir faim. «Comme il vous plaira. «Ah! fichtre. laissez-moi m'en aller toute seule.. au moins. même par des inconnus: elle tairait sa nuit.» Vainement. affecta de l'envoyer au diable. où ma malle est sûrement arrivée. lacée. Permettez-moi. Si vous voulez être aimable. cet entrain de petite ménagère à s'habiller vite et bien. Ce qui le frappait surtout. «Alors. —Non. Elle ne le craignait plus. sur la table. ne vous donnez pas cette peine. Bon débarras! ça l'arrangeait de ne pas descendre..» Il retourna à son ménage. ce qu'il jugeait plus distingué. Voulez-vous de l'eau davantage? Je vous passerai le broc. «Allons.«Le savon est dans une soucoupe. Et il dit ce qu'il hésitait encore à dire! «Vous allez déjeuner avec moi. pas besoin de vous. Sans doute. D'autre part. Mais il émiettait encore le chocolat dans la casserole. évidemment. Un débat l'agitait. Et il demeurait blessé au fond. il lava la casserole et se mit à faire du chocolat. je n'ai. d'un geste de colère.» . n'est-ce pas?» Mais elle refusa. le regardait droit dans les yeux. Sans rien résoudre. il la trouvait ingrate. Devait-il lui offrir à déjeuner? Il était difficile de la laisser partir ainsi. de vous accompagner jusqu'à la station de voitures. Il semblait qu'au sortir de ce lit défait. elle eût remis son armure. après avoir allumé sa lampe à esprit-de-vin. je vous en prie.. c'était son air de tranquille décision. n'est-ce pas? et prenez une serviette propre.. —Non. Ouvrez le tiroir. puisque vous ne connaissez point Paris. boutonnée. sourdement honteux de son vermicelle... elle mentirait et garderait pour elle le souvenir de l'aventure. avec ses bottines et sa robe. Elle soudait. où elle se sentait sans défense. merci.. voilà que je vous embête encore! Faites comme chez vous. vous ne pouvez faire un pareil voyage à pied. Je n'emploierai pas la force. non. que ce n'était guère raisonnable de sortir ainsi sans manger. elle se révoltait à l'idée d'être rencontrée avec un homme. après tout.» L'idée qu'il retombait dans ses maladresses l'exaspéra tout à coup.. Je vais courir à la gare. Et Claude restait béant devant ce miracle de promptitude. «Non. lorsqu'il eut une exclamation! «Comment! déjà!» C'était Christine qui repoussait le paravent et qui apparaissait. une pâtée où il coupait du pain et qu'il baignait d'huile à la mode du Midi.» C'était un parti pris.

avec sa curiosité et sa crainte confuses de l'homme? Maintenant qu'elle ne tremblait plus. changée.» Alors. tout et rien. craignant d'avoir été ridicule. emportant le regret inconscient des choses inconnues et terribles qui n'étaient pas arrivées. . Ses yeux ayant rencontré la grande toile tournée contre le mur. Claude l'ouvrit. Sur le palier.» Elle refusa de nouveau d'un signe de tête. la bouche saignante. elle tendit la main la première. et elle ne partait pas. puis elle n'osa pas. chercha du regard une glace. les yeux tendres. agacé.» Elle avait achevé de nouer ses brides. avait-elle la surprise un peu méprisante d'avoir tremblé pour rien? Quoi! pas une galanterie. pas même un baiser sur le bout des doigts! L'indifférence bourrue de ce garçon. énervée. elle prit son chapeau. l'obscure éclosion de la chair et du cœur. faisant la brave dans son dépit. Rien ne la retenait plus. vous auriez dû déjeuner avec moi. à l'endroit où il y a un bouquet d'arbres. Claude ne reconnaissait plus les traits d'une douceur enfantine qu'il venait de dessiner. posé debout. Et toujours ce sourire énigmatique des jeunes filles. tomba dans l'atelier. «En tout cas. reprit-il. où personne ne descend. «Non. dit-il. puis. comme si elle avait eu la sensation de laisser là quelque chose. elle eut envie de demander à la voir. monsieur. reprit-elle en redevenant grave. une chose qu'elle n'aurait pu nommer. elle était prête. C'est l'insondable. et elle s'en allait ainsi. devait irriter en elle la femme qu'elle n'était pas encore. Les coudes levés. qu'elle avait sentie. sur l'autre quai? —Oui. «Vous voyez. Enfin. Elle ne dit rien. tirait les rubans sans hâte.À cette phrase. cette grande demoiselle? Sans doute ce que les filles savent en pension. elle avait pourtant l'air de chercher encore. gantée. abaissa finement les coins délicats de ses lèvres. non. «Vous dites. C'est ma concierge qui me monte ça tous les matins. Dans ce lieu libre d'artiste. elle roulait. le front limpide. regardant devant elle. un léger rire nerveux. aux belles dents. cette pudique sensuelle venait-elle de s'éveiller. le visage dans le reflet doré du soleil. elle se retourna. elle ne put retenir son rire. Son gai sourire était revenu. je ne pense pas que vous ayez un reproche à me faire. le haut semblait noyé. n'en trouvant pas. Que savait-elle donc. elle se dirigea vers la porte. rendu au combat de ses timidités et de ses ignorances. c'était à présent le bas qui avançait. que la station de voitures est au bout du pont. les mains ballantes. se tint un instant immobile. qui raillait peut-être. elle se décida à nouer les brides au petit bonheur des doigts. la mâchoire passionnée.» Il continuait à la regarder. pas le moindre. le sourire vague de Christine augmenta. Surpris. et un petit pain.

quand il constata que tout se trouvait rangé. merci bien. monsieur. dont les marches craquaient. son air était drôle. se secouant en bonne amitié.» Il avait pas la petite main gantée dans sa main large. ni surtout le cocher. et il s'oublia longtemps à la regarder. La jeune fille lui souriait toujours. dans la serviette humide.» Christine. Il avait pris son dessin. respira d'un air de profond soulagement la bouffée de vent embrasé qui entrait. le savon. à pleine voix. tapa des deux poings l'oreiller odorant. ni l'accident de chemin de fer. après avoir attendu. la tête de Christine. inexplicables. —Adieu. Ainsi. d'un effort exagéré. il avait sur les lèvres une question! «Quand vous reverrai-je?» Mais une honte l'empêcha de parler. II . s'il eût compris pourquoi elle mentait! mais non.«Merci. referma la porte à la volée. l'art pour l'art! Ah! elle riait bien. enragé contre les autres. si enfiévré. qu'il avalait en hâte de grosses bouchées de pain. déjà. qui lui assurait que celle-ci. errante par l'atelier. rentra chez lui. mademoiselle. la cuvette. jamais on ne lui ferait avaler la veuve du général. «Mais on meurt ici! cria-t-il brusquement. au moment de filer. la serviette. il retrouva le même étouffement. Encore. C'est la chaleur qui me rend malade. à cette heure! Violemment. et Claude. elle dégagea sa main. cette odeur pure de jeunesse qui montaient des linges. des mensonges sans profit. Et Claude. ouvrant une petite fenêtre. tachée de pastel. il replia le paravent et l'envoya dans un coin. Alors. il s'emporta parce qu'elle n'avait pas fait le lit. étouffé par cette tiédeur. brutalement. au ras du toit. Ensuite. il continuait de se soulager. Il se mit à le faire. Tout en bousculant du pied les meubles qu'il rencontrait. si enragé de peindre. «Adieu. sans lever la tête. en disant très haut! «Ah! ces tonnerres de Dieu de femmes!» Il était furieux. Est-ce que des histoires pareilles arrivaient? D'ailleurs. Toutes deux demeurèrent ainsi quelques secondes. cette haleine de vierge dont la douceur éparse. Comme il avait raison de ne jamais en laisser monter une! Ces gueuses-là n'étaient bonnes qu'à vous faire tourner en bourrique. Elle avait dû lui en laisser un désordre! Et. enragé contre lui.» Le soleil s'en était allé. il se débarbouilla à grande eau. elle avait une bouche qui en disait long. serrées étroitement. saisit à pleins bras le matelas tiède encore. Ce fut en jurant qu'il mangea son chocolat dans la casserole. descendait l'échelle de meunier. avec son air innocent. très propre. l'oppressait. pour se rafraîchir les tempes et. il faisait moins chaud. ne s'était pas abominablement fichue de lui? Et il avait eu la bêtise de croire des contes à dormir debout: tous ses doutes revenaient.

par amitié. et dont il ne fut pas le maître. sapristi! tu auras joliment du travail. . une femme nue était couchée. j'ai voulu te donner une bonne séance. deux autres petites femmes. deux adorables notes de chair. de la besogne! Cette fois. aux murs épais de verdure. répondit-il.» Et il se mit à siffler fortement. dans un masque énergique. la figure se trouverait établie. au milieu des végétations de juin. en y asseyant un monsieur. Cette ébauche. soulevé par un de ces grands coups d'espoir. et elle souriait. tous deux regardaient.. aux yeux doux. dans tout ça!» Claude. «Très belle d'indication. on ne voyait de lui que sa main gauche. En six mois. un ami d'enfance.» Sandoz. un bras sous la tête. comme au premier plan. C'était une toile de cinq mètres sur trois. Et. Claude travaillait à son tableau lorsqu'une main familière tapa rudement contre la porte. enflant la gorge. vêtu d'un simple veston de velours. commençons.Midi était sonné. le peintre glissa dans un carton la tête de Christine. et pour lui éviter les frais d'un modèle. sur l'herbe. avec une tache de lumière. avait une violence superbe. eut un geste de confiance. était un garçon de vingt- deux ans. «Allons. il endossait le veston de velours. une blonde. dans la pluie d'or qui la baignait. sans regard. très loin. «J'ai déjeuné plus tôt. au nez carré. ravi sans le dire de l'ébauche qu'il avait faite de la tête de Christine. Ce monsieur tournait le dos. d'après laquelle il retouchait sa grande figure de femme. D'un mouvement instinctif. d'où il retombait plus rudement dans ses angoisses d'artiste. En quatre ou cinq dimanches. «Pierre! cria-t-il. le seul jour où il fût libre. les paupières closes. détachaient. le peintre avait eu besoin d'une opposition noire. très brun. peut- être. lorsqu'il eut une brusque réflexion. Puis. à la tête ronde et volontaire. que la passion de la nature dévorait. «Bah! j'ai le temps d'ici au Salon. Au fond. parmi les verts des feuilles.. jetée d'un coup. également nues. et il ajouta tout de suite! «Tiens! tu changes le type de la femme?» Un long silence se fit. Dans un trou de forêt. pas de flânerie! cria-t-il. la femme! reprit enfin Sandoz. à gauche. on en abat. tombait une ondée de soleil. encadré d'un collier de barbe naissante. mais dont quelques morceaux à peine se dégageaient de l'ébauche. une brune. Là. une ardente vie de couleurs. il se décida à ouvrir. sur laquelle il s'appuyait. entièrement couverte. Déjà toi?» Pierre Sandoz. les yeux allumés sur son œuvre. luttaient en riant. Mais. il s'était bonnement satisfait. Ah! diable! ça marche!» Il s'était planté devant le tableau. Puisque tu es là. avait offert de lui poser le monsieur du premier plan. Déjà. je finirai par me prouver que je ne suis pas une brute. immobiles. dans l'herbe. une allée sombre s'enfonçait. seule.

c'est parfait. regarde la casserole!. et accourut à Paris. Mais. malgré leur courage. foudroyé. quitta immédiatement le collège. Le père de Sandoz.. pour retourner dans le coin de Provence où il était né. l'autre s'engourdissait. puis externe. logeant chez son protecteur. avec la faculté de disposer du capital.—allons. Aussi avaient-ils accepté de grand cœur. amateur de tableaux. —Eh bien..«Dis donc. vers cinq heures. Claude Lantier. paresseux!» Vivement. Il laissait par testament une rente de mille francs au jeune homme. près de lui: la toquade généreuse d'un original. hors du monde. toute une série de procès si obscurs. tenant la pose. Descends manger une côtelette. où son ami Sandoz l'avait précédé. ils s'étaient liés d'un coup et à jamais. en leur demandant Claude. d'abord pensionnaire. opposés de natures. jusqu'à sa rhétorique. tous deux se turent..» Après avoir disposé les coussins. toi. j'ai déjeuné. que la fortune entière avait coulé dans le désastre! et la mère. sans vouloir même tenter de passer son baccalauréat. Venus de trois mondes différents. ils n'arrivaient pas à joindre les deux bouts. dans la fatigue somnolente des longues immobilités. Pierre Sandoz et Louis Dubuche. que l'amour de la peinture enfiévrait déjà. entraînés par des affinités secrètes.. je t'attends ici. amoureux fou de sa jolie peau de blonde. C'était à l'âge de neuf ans que Claude avait eu l'heureuse chance de pouvoir quitter Paris. que son fainéant de père avait lâchée à la rue. nous descendrons dîner tout de suite. au milieu de la cohue brutale des abominables cancres qui les battaient. abreuvé d'amertume. il y avait eu les trois inséparables. en laissant à sa veuve une situation si compliquée. un Espagnol réfugié en France à la suite d'une bagarre politique. traqué par la méchanceté locale. Claude était donc resté dans le Midi.. nés seulement la même année. tu vois qu'il reste une croûte de pain. L'un travaillait. à l'âge de vingt-cinq ans. une brave femme de blanchisseuse. Allons. il était mort. n'est-ce pas? —Oui. Et puis. venait d'épouser un bon ouvrier. Je la mangerai. dès leur première culotte usée sur les bancs du collège. il empoignait ses brosses. la tête penchée davantage. le tourment encore vague d'une ambition commune. Il tournait le dos. où fonctionnaient de nouveaux engins de son invention. à la pose. l'éveil d'une intelligence supérieure. Puis.. une Bourguignonne.. . en ajoutant! «Dubuche vient nous chercher ce soir. comme on les nommait. qu'il voulait mettre au collège. Celui-ci. on avait trouvé ce dernier mort en travers de son lit. à quelques mois de distance. Sandoz s'état installé sur le divan.«Mais si. Un matin.. Sa mère. Et. Au collège de Plassans. en huitième.» L'idée de perdre du temps indigna Claude. que des bonshommes barbouillés autrefois par le mioche avaient frappé. puisque tu travaillais. lorsqu'un vieux monsieur de là-bas s'était présenté. mais la conversation n'en continua pas moins un moment encore. il reprenait sa palette. avait installé près de Plassans une papeterie. souffrant d'une paralysie lente dont elle les accusait d'être aussi la cause. car il avait reçu le matin même une lettre de Plassans. pendant sept ans. dès leur huitième. la petite ville provençale où le peintre et lui s'étaient connus. puis. Y es-tu à la fin? La main plus à gauche. tu n'as pas déjeuné sérieusement. cédant à sa rancune contre les Provençaux.

et qu'il aperçut cette chapelle ardente!. auquel dix générations de galopins jetaient le nom de sa femme. quand il ouvrit son armoire pour prendre ses livres. si bon . Claude et Sandoz ne tarirent plus. «Dis donc. à larges coups de brosse. Il attaquait le veston de velours. des profils de méchanceté et de souffrance: le proviseur qui se ruinait en réception pour marier ses filles.. Puis. le sévère Rhadamante qui n'avait jamais ri. une chevauchée lamentable. Spontini. qui. jadis surprise. et l'infirmerie. le mercier. l'ancien couvent moisi qui s'étendait jusqu'aux remparts. plus tard. le maître de physique. et le réfectoire empoisonné du continuel graillon des eaux de vaisselle. où ils avaient appris à nager. l'un fouetté et peignant avec une fièvre croissante. un cocu légendaire. Mais tu la connais. les deux cours plantées d'énormes platanes. clignant les yeux. très ambitieuse. avec son couteau corse qu'il montrait rouillé du sang de trois cousins. elle n'est pas commode. par amour.s'était réfugiée à Paris avec son fils. deux grandes belles filles élégantes. des religieuses en robe noire. fameux par ses horreurs. et il suivait les cours de l'École comme élève architecte. Quant à Dubuche. et le dortoir des petits. égayé par un brusque souvenir. Est-ce qu'on peut bouger. parlant du dos. avec une obstination de juifs qui escomptaient l'avenir à trois dents pour cent. la fille de Galissard. peuplées de sœurs délicates. et les classes du bas dont les plâtres ruisselaient. la cervelle hantée de gloire littéraire. Cinq cents vers à toute la classe!» Sandoz. se faisait sur les mains des entailles au canif. le petit Chantecaille. qui la soutenait maintenant d'un maigre emploi. la petite blonde à qui nous allions donner des sérénades!» Les souvenirs étaient lâchés. d'autres. l'autre tourné toujours vers le mur. si douces sous leur coiffe blanche! Quelle affaire. Tu sais que. vert de mousse. le jour où Pouillaud alluma les chandelles dans l'armoire de ce crétin de Lalubie? Oh! la terreur de Lalubie. poussé par celle-ci. dont le nez fameux s'embusquait derrière les portes. Il reprit la pose.. décelant au loin sa présence. hein?» Claude le laissa s'étirer. le censeur. pareil à une couleuvrine.. grotesque et terrible. il m'annonce justement le mariage de Lalubie. se reculant. avant de grimper à sa chaire. Cette vieille rosse de professeur épouse une jolie fille. du continuel frottement de sa tête. Tu-m'as-trompé-Adèle. Ce fut d'abord le collège. vivant chichement des dernières pièces de cent sous que ses parents plaçaient sur lui. s'était renversé sur le divan. les épaules secouées de passion. avait disparu un beau matin avec Hermeline. il était venu rejoindre ses amis. sans répondre. très âpre. gagné par cet accès de gaieté. et la lingerie. que des dessins et des inscriptions abominables insultaient sur tous les murs.. pour monter et pour qu'elle lui posât des bandes de taffetas d'Angleterre! Puis. lorsque sœur Angèle. ta pose! elle me casse le poignet. entre les bras d'un carabinier. l'aîné d'une boulangère de Plassans. d'autres encore. le personnel entier défila. le pion féroce. tu te rappelles. celle dont la figure de vierge révolutionnait la cour des grands. Pifard.. disait-on. en sixième. un gros de la rhétorique. en disant «Ah! l'animal de Pouillaud!. dans sa lettre de ce matin. il eut un rire énorme. chacun éclaboussé de l'injure d'un surnom. la kyrielle des professeurs.. la Crasse qui teignait les chaires en noir. «Sacredié! murmura Sandoz dans le grand silence. le bassin vaseux.

sans que le professeur s'en aperçût. celle-ci! Dubuche.» Alors. nous avons été protégés. Et la plus drôle. s'enhardissant à mesure qu'ils grandissaient. s'était mis à tirer en fuyant par le corridor et par les trois étages de l'escalier. qui faisait le clergé. autrement dit le Squelette-Externe. le pillage des champs d'oignons en promenade. des voyages qui duraient souvent plusieurs jours. Oh! le matin où l'on avait brûlé dans le poêle les souliers de Mimi-la-Mort. puis portés autour du bassin comme des cadavres d'émeute. toute la gourme imbécile d'un bourgeois qui se range!» Il y eut un nouveau silence. les bancs de la cour sciés. avec des chants funèbres. qui bondissait et volait en éclats derrière lui! Claude resta un pinceau en l'air. «Cet animal de Pouillaud!. la bouche fendue d'hilarité. avec les cassures.. qu'on avait surnommés Paraboulomenos et Paralleluca. la meilleure. Ils profitaient des moindres congés. fameuse. que le pion avait saisi la cruche. Pouillaud? —Mais rien du tout. les belles journées de plein air et de plein soleil qu'ils avaient vécues là-bas. jusqu'à un marmiton de la cuisine et à la laveuse d'assiettes. en dégringolant du chœur noyé de ténèbres. deux monstres. au fond d'un trou de rocher. Et si tu voyais le ton qu'il a déjà. qui avait fait le coup. dont on se tordait après des années. et lues couramment par tous les cancres. en gros caractères. où le grand chic était d'obtenir. les soudaines évocations des bonnes blagues. Tout petits. d'autres souvenirs leur vinrent. sur l'aire pavée. pour voir si c'était bon à manger. un matin de grandes vacances. . puis au matin. pour avoir un bénitier. la nuit où Pouillaud avait attaché tous les pots de chambre du dortoir à une même corde qui passait sous les lits. et qu'on accusait d'une idylle dans les épluchures. Il finit son droit.. ceux dont les cœurs battaient à grands coups. les leçons de grec écrites à l'avance. criant. il reprendra ensuite l'étude d'avoué de son père. hors du collège. dès leur sixième les trois inséparables s'étaient pas de la passion des longues promenades. Sa lettre est d'un bête!. en se remontant sur les coussins. Et il ajouta: «Ah! nous. s'était fichu au fond du bassin. en voulant prendre de l'eau dans sa casquette. une fumée si épaisse s'était échappée du pupitre. un maigre garçon qui apportait en contrebande le tabac à priser de toute la classe! Et le soir d'hiver où l'on était allé voler des allumettes à la chapelle. Et il t'a écrit? qu'est-ce qu'il fabrique maintenant. encore brûlante. les pierres jetées dans les vitres. comme on le disait! Une puanteur si âcre. ils s'en allaient à des lieues. Et ils couchaient au petit bonheur de la route. finissant par courir le pays entier. Ensuite arrivaient les farces. qu'il laissait fumer en promenade. avec cette effroyable queue de faïence. des cartes de géographie connues.. vois-tu. croyant à un incendie. Et la maraude. près de la veilleuse. mon vieux.. en long cortège. où la paille du blé battu leur faisait une couche molle. avait eu la belle idée de griller des hannetons. au fond de son pupitre. dont ils couvraient le carreau d'un lit de thym et de lavande. pour fumer des feuilles sèches de marronnier dans des pipes de roseau! Sandoz. dans quelque cabanon désert. sa sueur froide. sur le tableau noir. Et le jour où Claude. mon vieux! répondit Sandoz.enfant. Ah! oui. avouait maintenant son épouvante.

par les ardeurs troublantes des soirées de juillet. . à l'infini. qu'ils savaient nager et c'était une rage de barboter au fond des trous. le ravissement de ne plus se sentir aller. Dubuche. une adoration irraisonnée de gamins pour les arbres. pas une ombre. ils avaient ainsi. fouillant les herbes des berges. dans des terres rouges. allaient chaque dimanche s'éveiller dès quatre heures du matin. la voix enflée pour les héros toute mince et réduite à un chant de fifre pour les ingénues et les reines. Il avait du reste les jambes lourdes. Ces jours-là. qui les berçait comme du fond d'un rêve. en déchargeant les fusils. Mais Claude et Sandoz ne se lassaient pas. allant voir le soleil se coucher derrière des ruines. tandis que Sandoz avait toujours dans sa poche le livre d'un poète. Ils avaient douze ans à peine. leur donnait des rires frais de galopins échappés. la forfanterie triomphante d'avoir marché encore plus que l'autre fois. pour cette joie sans limite d'être seuls et d'être libres. six lieues faites pour tuer une demi-douzaine de becfigues. ils s'y oubliaient jusqu'aux étoiles. toujours. le torrent dont le mince filet arrose les prairies basses de Plassans. encore. les imaginations géantes qui s'y promènent parmi l'éternelle bataille des antithèses. quatre saules tachant de gris la terre éclatante.C'étaient des fuites loin du monde. des expéditions formidables dont ils revenaient souvent les carniers vides. rien que des oliviers nains. une délicieuse hébétude de fatigue. les avaient d'abord ravis en pleine épopée. gesticulant. à chaque retour. enthousiastes. Claude. la chasse les avait envahis. C'était une frénésie romantique. une absorption instinctive au sein de la bourre nature. quand ils avaient découvert une source. à se sécher sur le sable brûlant pour replonger ensuite. les monts. que des amandiers au grêle feuillage. en jetant des cailloux dans leurs persiennes. puis ils coupaient à travers champs. Ce ruissellement d'eau pure qui les trempait au grand soleil prolongeait leur enfance. vécu isolés. sur le dos. ravagés d'une fièvre de littérature et d'art. de passer là des journées entières. emportait un album où il crayonnait des bouts d'horizon. ils rentraient à la ville. lorsque jeunes hommes déjà. des odes jetées au grand frisson lumineux de l'air qui brûlait. Déjà. sur le ventre. où l'eau s'amassait. des strophes ailées alternant avec les gravelures de garnison. regardant passer la vie sous un éclairage faux et superbe de cinquième acte. ils laissaient les moineaux tranquilles. chargées de fer. tout nus. à vivre dans la rivière. heureux d'y entendre craquer leurs gros souliers. couvertes d'une couche de poussière. et. d'avancer seulement par la force acquise. ils rêvaient de la Viorne. les eaux. où ils galopaient encore. mais la chasse telle qu'on la pratique dans ce pays sans gibier. comme d'une tombée épaisse de neiger ils les suivaient toujours. et. Plus tard. ils y jouaient les drames qu'ils savaient par cœur. entre sa poire à poudre et sa boîte de capsules. Dans cette province reculée. avec une chauve souris imprudente. L'été surtout. Le décor énorme d'Hugo. Leurs yeux se mouillaient au souvenir de ces débauches de marche! ils revoyaient les routes blanches. qui était pensionnaire. dès quatorze ans. s'enfonçant jusqu'aux oreilles et guettant pendant des heures les cachettes des anguilles. et un ciel de plomb. en se fouettant de quelque terrible chanson de troupier. la chair endormie du bon élève piocheur. au milieu de la bêtise somnolente des petites villes. abattue à l'entrée du faubourg. se joignait seulement aux deux autres les jours de vacances.

des maladresses. Sandoz nourrissait des rêves. toutes sortes de coins bien connus: le vallon de Repentance. C'était comme s'ils avaient eu. si resserré. ils montraient une belle gloutonnerie de jeunesse. qui se livreraient tout un jour. Cette vie provinciale qui prenait les enfants tout jeunes dans l'engrenage de son manège. roulant à l'infini ses vagues de pierre. à jouer de la clarinette et du cornet à pistons. un furieux appétit de lecture. en jouant aux cartes la consommation. ils étaient peu difficiles. l'habitude du cercle. ils professaient l'horreur des rues. et quels rires attendris. déclamant des vers sous des pluies battantes. la même promenade à la même heure sur la même avenue. la gorge des Infernets ouvrait son entaille béante. . par l'éternel cri de misère qu'ils devaient désormais entendre monter de toutes choses. d'une blancheur de mosquée. Ils n'entraient jamais dans un café. du temps où ils faisaient partie de la musique du collège. d'autres. une plaine s'étendait. qui auraient suffi à leurs besoins. des sérénades données à deux petites demoiselles. la partie de dominos sans cesse recommencée. sans autre verdure que des buissons morts de soif. un monde s'ouvrait plus humain. sans vouloir d'abri. qu'ils érigeaient en une austérité de gandins supérieurs. couleur de rouille. Musset était venu les bouleverser de sa passion et de ses larmes. un désert farouche. Ils projetaient de camper au bord de la Viorne. s'était consumé d'amour pour une apprentie chapelière. au moindre souvenir! Les murs de l'atelier étaient justement couverts d'une série d'esquisses. des bouts de routes aveuglantes qui tournaient. tant elle leur semblait sotte. dans la joie d'une baignade continuelle. escaladant les collines voisines pour y découvrir des solitudes ignorées. par haine des cités. au crépuscule. d'une fraîcheur de bouquet parmi les champs calcinés. l'abrutissement final sous cette meule qui aplatit les cervelles les indignait. ils avaient des timidités. avec le moutonnement des petits oliviers grisâtres. Et. lorsque déjà des camarades à eux traînaient leurs manches d'écoliers sur les petites tables de marbre. le bois des Trois-Bons- Dieux. Leur seule aventure galante les égayait encore. Claude. Ici. le Jas de Bouffan. puis qui se dissiperaient comme des ombres. où s'engouffraient l'excellent et le pire. si avides d'admirer. des cacophonies affreuses effarant les bourgeois du quartier. Puis. jusqu'au soir mémorable où les parents révoltés avaient vidé sur eux tous les pots à eau de la famille.Puis. d'autres encore. Ah! l'heureux temps. et jamais il n'avait eu l'audace de lui adresser la parole. pendant deux ans. ils écoutaient en lui battre leur propre cœur. qui les conquérait par la pitié. les jetait à des protestations. avec cinq ou six livres. l'eau tarie de la Viorne se desséchait sous l'arche d'un vieux pont. faites là-bas par le peintre. autour d'eux. des filles très belles qui surgiraient dans un bois inconnu. Plus loin. les anciens horizons. Là. des nuits passées sous une fenêtre. que souvent des œuvres exécrables les jetaient dans l'exaltation des purs chefs-d'œuvre. si ombreux. c'était cette fringale de lecture. au centre de ses vastes terres. c'était l'amour des grandes marches. pleuraient leur résine sous le grand soleil. La femme elle-même était bannie. des dames rencontrées en voyage. le journal épelé jusqu'aux annonces. d'y vivre en sauvages. un immense chaos. pas plus. au milieu de ses écroulements de roches foudroyées. l'ardent ciel bleu sur la campagne rousse. enfariné de poussière. comme Sandoz le disait à présent. dans un récent voyage. Du reste. dont les pins. posaient même pour y dépérir comme des aigles mis en cage. d'un vert dur et verni. qui les avaient protégés de l'engourdissement invincible du milieu. pareilles à des mares de sang. entre des coteaux brûlés. que chaque soir il accompagnait de loin. jusqu'aux dentelures roses des collines lointaines.

ils partaient à pied. que ses cent cinquante francs nourrissaient mal. Nous avons failli nous y casser les os. Claude. toi et moi. gardant seulement au cœur la plaie secrète de la déchéance de sa mère.» Sandoz. à la fabrication des portraits bourgeois. depuis que les trois inséparables avaient réalisé leur rêve de se retrouver ensemble à Paris.» Un fou rire les secouait encore. nous nous cramponnions avec les ongles. du fond de Jaumegarde. ah! oui. l'existence se faisait terriblement dure. pressé de payer à ses parents les intérêts des sommes placées sur sa tête. par économie. il cria à Sandoz: . pour le conquérir.. Ils essayaient bien de recommencer les grandes promenades d'autrefois. des sommets dans l'azur. Du lundi au samedi. ayant rompu avec sa tante. De son côté. Mais ils accusaient Paris de leur gâter les jambes. où est-ce donc. allaient battre les taillis de Verrières.des ravins où la chaleur semblait faire monter des bouillons à la peau cuite des cailloux. «Tiens! s'écria Sandoz en se tournant vers une étude. mais quelles fins de mois terribles. des sentiers de chèvre. des trous de taupe. tout entiers à leur bataille. certains dimanches. tellement qu'au beau milieu. Tu sais bien. poussaient jusqu'à Bièvre. quand il s'est agi de faire cuire les côtelettes. Dubuche.» C'était vrai. et comme mes baguettes brûlaient. cherchait de basses besognes chez des architectes. tu m'exaspérais à blaguer ma côtelette qui se réduisait en charbon. cloué là par l'unique pensée de sa mère.. des saintetés de pacotille. en dehors de ses travaux de l'École. mon vieux! Ici. il avait eu. Le peintre se renaît à son tableau. parce qu'elle se portait trop bien. et il conclut gravement: «Fichu tout ça. que des hommes mangeaient et poussaient au ruisseau. un atelier très vaste.. Puis. et. dans l'impasse des Bourdonnais. se rappelait. ça?» Claude. «Comment! tu ne te souviens pas?. des stores de restaurant et des enseignes de sage-femme. avait sa liberté. dans un coin sombre du bureau des naissances. du reste. «Ah! oui. brouillé avec sa famille qui le dégoûtait. C'était lisse comme la main. d'un absolu dédain pour tout ce qui n'était pas la peinture. Brusquement. nous ne pouvions plus ni monter ni descendre. il était venu au quai de Bourbon. chacun devait faire cuire la sienne. ils n'en quittaient plus guère le pavé. maintenant. surtout lorsqu'il partageait le fond de ses poches! Heureusement.. que de recourir au commerce. grâce aux mille francs de rente. Il y vivait en sauvage. en haut. charcutière aux Halles. il aimait mieux crever la faim. brandit sa palette. sur des baguettes de romarin. Lors de son retour. puis rentraient par Grenelle. puis. par la barrière de Fontainebleau. le jour où nous avons grimpé avec Dubuche. lui. Sandoz s'enrageait à la mairie du cinquième arrondissement. un marchand rusé. maintenant. il n'y a plus à flâner. traversaient les bois de Bellevue et de Meudon. nous nous sommes presque battus. des langues de sable altérées et achevant de boire goutte à goutte la rivière. il commençait à vendre de petites toiles achetées des dix et douze francs par le père Malgras. indigné.

luttant sans repos avec la nature. lorsque je me reçois un tableau. mon tableau des Halles. quand un de ces cocos-là aura bâti un torse comme celui-ci. et. depuis un quart de siècle. coupé le poignet. là-dedans. Aussi. il y avait . dans la note personnelle où on la voit. cette peinture au jus de chique.. dans son coin. à en faire une débauche. des hommes. maintenant. parce qu'ils copiaient des nez et des bouches. qu'il continua d'un flot intarissable.. il trouvait là du nu.. Claude se montrait débonnaire. et nous causerons. Oh! je reprendrai ça un jour. par exemple! Je suis plus sévère pour moi qu'ils ne le sont pour eux. «Hein? mon vieux. il y perdait le boire et le manger. à vingt reprises. Quand son travail marchait. une botte de carottes! étudiée directement. puis à la rendre comme on la sentait? est-ce qu'une botte de carottes. dans une salle du Musée. honteusement cuisinée d'après les recettes? Le jour venait où une seule carotte originale serait grosse d'une révolution. enlevée avec une largeur de maître. pour se dérouiller les jambes. ça marche? Tu as une crâne tournure. un ancien capitaine manchot. disait-il. plutôt que d'y retourner gâter son œil à une de ces copies. D'ailleurs. Il y eut un repos de dix minutes. quand je saurai. il indiquait une académie peinte. et j'en ferai d'autres. un atelier libre qu'un ancien modèle tenait rue de la Huchette. vois-tu. Est-ce que. Elle était superbe. C'était pourquoi. fou de travail. dont il avait fréquenté l'atelier pendant six mois. il se serait. qui. mon vieux. et qui parlaient arrogamment de leurs études. s'ils me refusent celui-ci. des femmes. qui encrassent pour toujours la vision du monde où l'on vit. Berthou. enseignait les belles hachures aux gamins de Plassans. près de la porte. à peine son ami eut-il repris la pose. il ricana en demandant quelle tête aurait devant sa peinture son premier maître. et il sauta du canapé. à Paris. il vida un tube de bleu sur sa palette. ne valait pas les éternelles tartines de l'École. il se contentait d'aller peindre. Quand il avait donné ses vingt francs au massier. ces six mois d'imbéciles tâtonnements. à côté. il devenait bavard.. d'exercices niais sous la férule d'un bonhomme dont la caboche différait de la sienne! Il en arrivait à déclamer contre le travail au Louvre. oui. il s'allumait peu à peu. bien sûr: et. lui qui peignait les dents serrées. si tu voulais bien ne pas t'avachir!» Mais Sandoz déclara qu'il s'ankylosait. qu'il ne ferait jamais rien! Ah! qu'il les regrettait aujourd'hui. comme pour balayer une foule. pendue au mur. «Écoute ça.» Du bout de sa brosse. Ah! les crétins. le père Belloque. décidément: ça ne venait pas. sous l'œil d'un maître. dès qu'il sentait la nature lui échapper. et il s'acharnait. On parla d'autre chose. le célèbre peintre de Néron au cirque. mes deux gamins sur des tas de légumes. eh bien. il montera me le dire. rageant à froid. trop lourde encore pour mes épaules. puis. ne lui avait-il pas répété. à côté des beaux fils qui l'accusaient de paresse ignorante. sans perdre un coup de pinceau. je l'ai gratté. je m'étais fichu là dans une sacrée machine. oh! des machines à les flanquer tous par terre d'étonnement!» Il eut un grand geste. à l'atelier Boutin.«Hé! dis donc. c'est plus sérieux que s'il avait passé devant tous les jurys de la terre. il y avait autre chose que de donner ce qu'on avait dans le ventre? est- ce que tout ne se réduisait pas à planter une bonne femme devant soi. en art. peinte naïvement. Tu sais.

tandis que la vision restait celle des vieux maîtres et que la facture reprenait et continuait les beaux morceaux de nos musées. si on les lui avait donnés: sa palette bouillait et débordait. la peinture que nos yeux d'aujourd'hui doivent faire et regarder. sans lâcher là pose. Tous les deux. je serais très fort. un ventre de femme surtout. parbleu! ils ont crié à la profanation. Hein? le vieux lion romantique. si l'on donnait son existence entière à une œuvre. il faudrait savoir. celles qui annonçaient un grand peintre.. il avait la fierté de ces quelques études. entravé par des impuissances soudaines et inexpliquées. doué admirablement. comme s'il eût parlé au mur. tant pis! ça me gratte. Dans ses rares heures de contentement.. les choses et les êtres tels qu'ils se comportent dans de la vraie lumière. des réputations volées. il bégayait. les seules dont il fût satisfait. s'absorba une minute dans la sensation de son œuvre. et je lui tire mon chapeau. il dit alors à son tour «Non. Sandoz l'avait écouté.. vivante du sang qui coulait sous la peau. Le reste. un rude ouvrier.. chaque fois qu'un professeur a voulu m'imposer une vérité. on ne sait pas. le plus vraiment peintre du siècle. l'autre est venu. Oui. il me semble que la vérité est plus large.«Il se trompe ou il me trompe..» Il se tut. Tiens! le père Ingres. Il poursuivit avec violence. le dos tourné.«Tous des barbouilleurs d'images à deux sous.. l'arche immense! Et pas dans l'ordre des manuels de philosophie. sabrant à grands coups le veston de velours. j'ai eu une révolte de défiance. se fouettant dans son intransigeance qui ne respectait personne. celui-là. les bêtes. qu'il a fait avaler de force aux idiots. entends-tu! ils ne sont que deux. frissonnante. non. Puis. qui croient aujourd'hui le comprendre. car il se fichait de tout. où le chien qui passe. et c'est encore que la peinture noire de Courbet empoisonne déjà le renfermé. mais en pleine coulée de la vie universelle. Ah! que ce serait beau. où l'on tâcherait de mettre les choses. se sont produits à l'heure voulue. ce n'était que de la fantasmagorie...«Maintenant. Moi.... et jusqu'à la pierre des chemins. Ils ont hurlé. n'arrivait pas à formuler la sourde éclosion d'avenir qui montait en lui. moi! notre peinture à nous.. Mais ce que je sens. une chair de satin. Un grand silence tomba. les hommes. c'est de la fripouille. selon la hiérarchie imbécile dont notre orgueil se berce. Delacroix et Courbet. puis repartit. dans un rêve. exquis de vérité délicate. ce que pas un de ces crétins n'a senti.. le moisi de l'atelier où le soleil n'entre jamais.» Leurs idées m'exaspèrent. Et maintenant. Après ça. Ils ont fait chacun son pas en avant.» Sa voix s'éteignit de nouveau. Et... Ah! quoi? je ne sais pas au juste! Si je savais et si je pouvais. il faut peut-être le soleil. au réalisme. il avait un dessin du tonnerre de Dieu. il faut le plein air.. enfin je ne puis pas dire. des imbéciles ou des malins à genoux devant la bêtise publique! Pas un gaillard qui flanque une gifle aux bourgeois!. oh! maintenant. c'est que le grand décor romantique de Delacroix craque et s'effondre... Je sais bien. des pieds de fillette. pour incendier l'École. en songeant. un monde où nous ne serions qu'un accident. une peinture claire et jeune.encore d'admirables morceaux.. tu sais s'il me tourne sur le cœur. nous . mais. il faut autre chose. pendant qu'il achevait d'ébaucher le veston de velours. se recula pour juger l'effet. lorsque ce fameux réalisme n'était guère que dans les sujets. avec sa peinture glaireuse? Eh bien! c'est tout de même un sacré bonhomme. frémissant.. il fallait ça. et d'un métier absolument classique. Comprends-tu. Delacroix et Courbet. quelle fière allure! En voilà un décorateur qui faisait flamber les tons! Et quelle poigne! Il aurait couvert les murs de Paris.. et je le trouve très crâne.. il n'y aurait plus que moi.

une Ève désirée naissant de la terre. depuis. quand les architectes ne seront plus des crétins! Et il ne faudra que des muscles et une tête solides. L'hiver précédent. et les campagnes!. Sandoz. les deux femmes luttant au soleil. au fond des ruelles populeuses. tandis que la grande figure. quelle série de bouquins je lancerais à la tête de la foule!» Il se tut.. flottait toujours. l'histoire de l'humanité. et il y avait là une telle envolée de jeunesse. Alors.. où il ferait tenir pourtant sa vaste ambition. basé par la pose. D'abord. Ah! si je savais. achevant de créer le monde. le peintre et l'écrivain en arrivaient d'ordinaire à cette exaltation. . Mais il s'était refroidi devant les hypothèses trop hasardées de cette troisième phase.. Mais. parmi lesquelles quelques notes plus rudes indiquaient seules le révolté. confuses encore. à peine indiquée encore. quitta le divan et alla se mettre près de lui. il tâtonnait. les mairies.. c'est à la science que doivent s'adresser les romanciers et les poètes. semblaient s'être éloignées. y demeura adossé. ainsi qu'une chair de songe. et toutes les passions remises debout. que les petites silhouettes du fond.compléteraient. une telle passion du travail. la main.. dans le frisson lumineux de la clairière. le grand tout. tout ce qu'on bâtira. faisait dans l'herbe une note très intéressante. épris des besognes géantes. et tous les métiers en branle. aux courses. sans haut ni bas. les êtres se succédant toujours. je sens que je patauge. rétablie d'après la science. qui battaient son crâne. décorer les gares. On verra. «Ah! tout voir et tout peindre! reprit Claude. Le monsieur en veston de velours était ébauché entièrement. par le travail sans fin de la vie. si je ne suis pas une brute! J'en ai des fourmillements dans les mains. si je savais. avec son visage qui soudait. Claude. plus poussée que le reste. car ce ne sont pas les sujets qui manqueront. il avait eu le projet d'une genèse de l'univers. la femme nue et couchée. une suite d'esquisses aimables. tel qu'il fonctionne. qui se reculait maintenant jusqu'au mur. lui aussi. Ils se fouettaient mutuellement. le passionné de vérité et de puissance. nous expliqueraient. il avait publié son premier livre. aux marchés. sous le plein jour. Puis. en trois phases: la création. qu'eux- mêmes souriaient ensuite de ces grands rêves d'orgueil. ni sale ni propre. sur les boulevards. Hein? la vie telle qu'elle passe dans les rues. plus humain. et les paysans. comme entretenus en souplesse et en force. sans regard. de nouveau muets. il s'interrogeait dans le tourment des idées. la vie des pauvres et des riches. rapportées de Plassans. elle est aujourd'hui l'unique source possible. d'une jolie fraîcheur de ton. Avec des lieues de murailles à couvrir. dans la chaîne des êtres. l'avenir.. et il cherchait un cadre plus resserré. ragaillardis. Bien sûr. ils s'affolaient de gloire. s'abandonnant. voilà! que lui prendre. les halles. on verra. arrivant à son heure jouer son rôle. et les bêtes. après un long intervalle. comment marcher avec elle? Tout de suite. enfin. Et.. les paupières closes. et la tache sombre du dos s'enlevait avec tant de vigueur. tous deux regardèrent. Oui! toute la vie moderne! Des fresques hautes comme le Panthéon! Une sacrée suite de toiles à faire éclater le Louvre!» Dès qu'ils étaient ensemble..

voici Dubuche. Des femmes et un homme se reposent dans une forêt. là. Nous allons dîner. Lui-même attendait de tomber. Mais ce titre parut bien technique à l'écrivain. si. et carrément. le bonhomme y serait.» On frappait.«Nom d'un chien. au point qu'il ne savait même pas qu'il mangeait.«Décidément. oh! très bien peint. Ah! nous y trempons tous. il se jeta sur son reste de pain. Au fond. il ajouta entre ses dents. Mais. malgré lui. il y en a assez pour faire un chef-d'œuvre.» Il renversa la tête.. le cheveux ras. dans la pondération de sa nature. Est-ce que ça ne suffit pas? Va. revenu devant son tableau. Il donna des poignées de main. il le cassait de ses doigts tremblants. «Eh bien! quoi donc? Ça ne te va pas? demanda Sandoz qui le guettait. c'est du Courbet. Cependant. «Cinq heures. tiens! cette main-là. repris par son idée. nous en sommes barbouillés jusqu'au menton. c'est ce monsieur.. et Dubuche entra. comment appelles-tu ça? demanda Sandoz. Pour cette fois. Et ça. il le mâchait à peine. les jambes rompues. dans l'excitation heureuse d'une bonne séance. tout habillé. il s'arrêta d'un air interloqué devant le tableau.. «Plein air. ne les lâchant qu'évanouis. —Si. il y en avait assez. cette peinture déréglée le bousculait... et sa vieille amitié seule empêchait d'ordinaire ses critiques. Il nous faudra une fameuse lessive. Et. Seulement. Tous deux plaisantèrent. —Allons..» Du coup.. —Ça n'a besoin de rien dire. Qu'est-ce qui te chiffonne? —Seulement. comme cinq heures sonnaient au coucou. était parfois tenté d'introduire de la littérature dans la peinture.. répondit Claude d'une voix brève. Justement. dans la sauce romantique. dans son respect de bon élève pour les formules établies.. morts de fatigue. C'était un gros garçon brun. Si son ami pouvait lui donner deux ou trois dimanches pareils. —Plein air». tout son être se révoltait. car d'habitude il tuait ses modèles. au visage correct et bouffi. le ventre vide. au soleil. Est-ce qu'au Louvre. accouche. il le dévora. au milieu de ces femmes nues.. les moustaches déjà fortes. les deux autres éclatèrent. ça ne dit rien. On n'a jamais vu ça. Claude restait satisfait. qui. dit Sandoz qui s'étirait. il n'y avait pas ..» Sandoz haussa désespérément les épaules: lui aussi se lamentait d'être né au confluent d'Hugo et de Balzac.. visiblement. Épuisé. les bras en l'air. Notre jeunesse y a trop barboté. c'est encore noir! J'ai ce sacré Delacroix dans l'œil. cette fois.

. impatient. puis. tu n'étais pas si bête!» C'était la plaisanterie courante de ses deux amis. la figure de la femme ne tenait plus. du moment que tu fais des excuses. depuis qu'il suivait les cours de l'École des Beaux-Arts.» D'un geste irrité. on le verrait. Ah! ils te crétinisent raide à l'École. pour un sculpteur qui cherche une Psyché. pas pour moi. Oui... on avait raison de le dire. ça ne l'empêcherait pas d'avoir ses idées à lui. On s'en fichait bien. machinalement. n'est-ce pas? Elle est très bien. en tapant sur les peintres. si l'on n'avait jamais vu ça. et il s'était remis au travail. comparant. de peur de l'exaspérer davantage: «Tu as tort de t'acharner. il la cernait d'un trait vigoureux. cédant à une pudeur singulière. avait repris un pinceau. doucement. ne répondit point. et il se sauva. «Viens-tu? répéta son ami.» Sandoz hocha la tête. «Bon! dit Sandoz. —Tout à l'heure.cent tableaux composés de la sorte? Et puis. à l'École. la question changeait. les peintres étaient de jolis crétins. allons dîner. Il tira fiévreusement la tête de Christine du carton où il l'avait cachée. un peu inquiet de la violence que prenait la querelle. —Oh! personne.... Où voulait-on qu'il fît ses études? Il se trouvait bien forcé de passer par là. pour la rétablir au plan qu'elle devait occuper. Maintenant. Le public trouvera ça cochon. au milieu de sa joie d'une bonne séance. Il battit alors en retraite. Laisse-moi indiquer ça. tu crèves de faim. tu es éreinté. Plus tard. Tu devrais me donner l'adresse. mon vieux. C'était sa continuelle histoire: il ne pouvait lâcher à temps la besogné. «Tiens! s'écria Dubuche. Et il affecta. un modèle! Toute jeune.. pour les architectes.» Mais Claude. s'aidant de ce document pris sur nature. il se grisait de travail. Ça... Dubuche répétait tranquillement: «Le public ne comprendra pas. comme l'autre jour.. Oui. que de ne pas savoir tout de suite. une allure très révolutionnaire. de se prouver qu'il tenait enfin son chef-d'œuvre. où as-tu dessiné ça?. Mais. et je suis à vous. Qui est-ce?» Claude. à côté du monsieur en veston. il mentit. lui qui leur disait tout. avait-il eu raison de donner une telle puissance au veston de velours? retrouverait-il la note éclatante qu'il voulait pour sa figure nue? Et il serait plutôt mort là. le peintre lui coupa la parole. au sentiment délicat de garder pour lui seul son aventure. un modèle. Des doutes venaient de le désespérer. «Hein! qui est-ce? répétait l'architecte. sans raisonner. que diable! rien ne presse.. —Vrai. dans le besoin d'avoir une certitude immédiate. c'est cochon: —Sale bourgeois! cria Claude exaspéré. saisi de cette question.. Est-ce que tu as . du public! Sans se troubler sous la furie de ces réponses. Énervé. puis. et tu vas encore gâter ton affaire.

là?» Et Dubuche s'était tourné vers un pan de mur grisâtre. Ces filles qu'il chassait de son atelier. rue Campagne-Première.. Zoé Piédefer. Ah! ce sacré Paris. pour un cigare trop fort. de ses deux bras éperdus. Il était plus subtil que Dubuche. chez son patron. d'ailleurs.. où le patron passait en courant. trois fois par . où se trouvaient. l'église Saint-Mathieu. vous me faites de la peine. l'une et l'autre assez fraîches. aujourd'hui architecte des bâtiments civils. qu'il blaguait. d'une main emportée. 32. «Eh! fiche-moi la paix!. l'ancien grand prix. il parla de lui. Le second alluma une pipe et s'étala sur le divan: lui seul fumait. lorsqu'il fut sur le dos. indiquée à peine sur l'étude. as-tu l'adresse?» Alors. dont le chef-d'œuvre. on ne lui demandait pas de la prêter. sachant qu'il n'y avait pas à l'empêcher de se tuer ainsi. se turent. un amour fou des nudités désirées et jamais possédées. et ils se mirent à plaisanter. Ah! le gaillard.» Sandoz et Dubuche. à créer de cette chair autant qu'il rêvait d'en étreindre. comme il fallait s'y user la peau. jetées dans tous les sens. le célèbre Dequersonnière. Est-ce que je sais?. des adresses de modèles. il attaqua la gorge. qui se payait les belles filles! Et où l'avait-il ramassée? Dans un bastringue de Montmartre ou sur un trottoir de la place Maubert? De plus en plus gêné. «Hein! dix minutes. désespéré jusqu'aux larmes de ne pouvoir les faire assez belles. c'était sa passion de chaste pour la chair de la femme. Puis. il lui fit un signe d'intelligence. en phrases monotones. se résignèrent. écrites à la craie. officier de la Légion d'honneur. et Judith Vaquez. il n'aurait pas appas grand chose à leur atelier de la rue du Four.» Sa voix était si altérée. à vous déranger toujours. quand on travaille!» Sandoz n'avait rien dit. mal assurée. immédiatement. et nous descendons. une juive. Son excitation augmentait. il les caressait et les violentait. Sans les camarades. les deux autres ne s'étaient jamais bien accoutumés au tabac. longuement. le peintre s'agitait. toujours menacés d'une nausée. tenait du moule à pâté et de la peinture Empire: un bon homme au fond. mon Dieu! Si vous saviez comme vous êtes bêtes!.. tout en partageant son respect des vieilles formules classiques. 69. rue du Rocher. J'établis les épaules pour demain. une grande brune dont le ventre s'abîmait. «Que vous êtes bêtes. membre de l'Institut. en grosses écritures d'enfant. coupait en deux la petite Flore Beauchamp. la redessina et la repeignit. étonné d'abord. n'est-ce pas? répéta-t-il. Claude s'emporta. les regards perdus dans les jets de fumée qu'il soufflait.. 7. Puis. En voilà assez. assez vivantes. puis souriant. qui s'égarait. Tu es agaçant. d'après la tête de Christine. une impuissance à se satisfaire. «Dis. après avoir gratté de nouveau la tête de la figure nue.l'adresse. Pardon! excuse! du moment que monsieur la gardait pour son usage intime. il les adorait dans ses tableaux. rue de Laval. que les deux autres.. mais trop maigres.. pour arriver à une position! Il rappelait ses quinze mois d'apprentissage. leurs cartes de visite. et lui. Les femmes surtout laissaient là.

en dehors de ces besognes. si l'on veut passer ses examens et décrocher les mentions nécessaires. . incapable de se tirer d'un décalque.. avant d'oser se présenter à l'École! Avec ça. une cariatide et une salle à manger d'été. je ne crois pas. mais. j'en crève. car il était très ferré sur la partie scientifique. en ai-je de l'argent à lui rendre!». il s'était assis au ras du toit. «Cours de perspective. qui lui avaient rendu la vie joliment dure. Il faut que j'aille dans une famille.semaine. «Tout de même. où l'on danse. il le repêcha à l'aide de ses deux pieds. pour pouvoir donner les vingt-cinq francs au massier! et que de feuilles barbouillées péniblement. animés de la même passion de l'art. trouver le temps de gagner son pain. tantôt un projet. Ça tombe joliment bien. on n'a pas idée d'un architecte de cette ignorance. oh! non. histoire de l'art. les camarades de Plassans.. remâchant ses idées de tous les jours. Fagerolles. sans rien dénicher! Avant-hier. les camarades. Ah! ils vous en font noircir du papier.. cours de géométrie descriptive. d'autres connus à Paris. Moi. que d'heures passées chez lui sur des bouquins. qui au moins lui avaient enseigné à coller un châssis. à dessiner et à laver un projet. Mahoudeau. il est vrai qu'il s'était relevé à l'oral.» Un coussin ayant glissé par terre. l'avaient classé tout au bout. on se réunissait chez Sandoz. surtout lorsqu'on doit. à prendre des notes. régulièrement. je lui remets ses maisons debout. Il y a tant de camarades qui cherchent à faire la place.. cours de construction... «Dis donc. il devait se décarcasser pour. répondit Dubuche. —Est-ce que tu espères y carotter une dot?. Maintenant qu'il se trouvait à l'École. comme élève de seconde classe. Mais il finit par interrompre l'architecte. avec son calcul de logarithmes. tantôt une simple esquisse. tous les mois. une bande. Comme Dubuche parlait évidemment pour lui. j'ai découvert un architecte qui travaille pour un grand entrepreneur. tous révolutionnaires. Et. cours de stéréotomie. et il me donne vingt-cinq sous de l'heure. au début.. fuma plus fort..» Chaque jeudi. il avait failli être retoqué. très médiocres. Jory. Il n'y a point à s'amuser. très haut.. «Jeudi prochain. sur les coussins. des gaillards féroces. ses épures de géométrie et l'examen d'histoire. un concours d'architecture. est-ce que tu viens dîner jeudi?. enlever son diplôme de première classe. Quelle chienne de vie! Jamais ça ne finissait! Il écarta les jambes. Et que de déjeuners faits d'une tasse de chocolat et d'un petit pain. Pauvre mère. Il avait ouvert la petite fenêtre. malgré son effort de gros travailleur: l'imagination écrite. un vrai goujat.. la mère m'avait signifié qu'elle était complètement à sec.. Sandoz ne prenait pas la peine de l'écouter. Gagnière. j'ai de la chance. sa continuelle préoccupation d'une fortune prompte.. Ils y seront tous. souffrant à la longue de la chaleur qui régnait dans l'atelier.

d'un élan. tout coule autour de soi. regardait le tableau sans répondre. le peintre hors de lui. Pendant dix minutes. furieux. jamais je ne ferai dent» Et. Puis. reprit Sandoz. pour la crever du poing. Ses amis le retinrent. avec ses cheveux blancs coupés en brosse et sa face rouge.. au point qu'il oubliait les premiers éléments du dessin.. très sale. mon vieux. puisqu'elles refusaient de lui obéir? Il s'affolait davantage. Sa lettre est très raisonnable. Sois sage. Décidément. lorsque tout fuit.. je suis une brute. avec son air de farceur. où brûlait l'affreux tourment de son impuissance..—Tiens! ce ne serait déjà pas si bête!» Il tapa sa pipe sur la paume de sa main gauche. avec un soudain éclat de voix! «J'oubliais. la gloire rêvée. pour l'entendre ainsi craquer de son effort inutile? Était-ce une lésion de ses yeux qui l'empêchait de voir juste? Ses mains cessaient-elles d'être à lui. et tu nous fais crever de faim. d'une voix de rogomme: . n'avait plus desserré les dents. Il y vida de nouveaux tubes.. et qui d'autres fois l'abêtissait de stérilité. tremblant encore. dans une crise de folle rage. il la salissait. quand il aurait le mortel regret d'avoir abîmé son œuvre. pour la vider. et.. Il dit. enveloppé dans une vieille redingote verte. d'un regard ardent et fixe. lorsqu'un juron désespéré de Claude les interrompit. Pouillaud! En voilà un qui a mal tourné! —Pourquoi donc? Il succédera à son père. une colère pareille! il serait bien avancé ensuite. se battant avec sa toile. Et sentir son être tourner dans une nausée de vertige.. Toi aussi!. la voix tonnante: «Non!». Ce dernier... là-bas. qui lui donnait l'air d'un cocher de fiacre mal tenu. Qu'avait-il donc dans le crâne. comme on frappait à la porte. qui parfois lui rendait la création si heureuse. «Nom de Dieu! c'est encore raté. Voyons. il voulut se jeter sur sa toile. J'ai reçu une lettre de Pouillaud. Mais lui. cette chair adorée qu'il rêvait éclatante. les deux autres troublés et chagrins de cette crise. ce fut l'architecte qui alla ouvrir. l'orgueil du travail. qu'ils ne savaient de quelle façon calmer.» Claude nettoyait à l'essence un coin de sa palette. plaquée de violet. Ah! cet animal de Pouillaud!» Sandoz allait répliquer. il répondit d'un seul mot. personne ne parla plus. depuis qu'il s'obstinait au travail.. l'existence entière! «Écoute. j'ai toujours dit qu'il nous donnerait une leçon à tous. il mangera tranquillement son argent. Il semblait même ne pas les entendre. et rester là quand même avec la fureur de créer. Hein? est-il assez vidé. était-ce enfantin. il n'arrivait même pas à la mettre à son plan. la gorge de la femme s'empâtait de tons lourds. «Tiens! le père Malgras!» Le marchand de tableaux était un gros homme. descends avec nous. ce n'est pas pour te le reprocher. en s'irritant de cet inconnu héréditaire. retombé à son silence. Rien de clair ni de vivant ne venait plus sous ses doigts. mais il est six heures et demie.

je ne serai pas venu pour rien. et je suis monté. Enfin. Le père Malgras. qu'il affectait de ne pas voir. que voulez-vous? ils ne mordent pas.. Avec cela.. quel sentiment de la vie.. Qu'est-ce que vous me demandez de cette pochade?» Claude. dont son nez flamboyant d'ivrogne sentait de loin le grand avenir. Oh! pour ça. il se montrait d'une ruse de sauvage. je ne cesse de le leur crier. une de vos affaires du Midi... qui avait le goût et le flair de la bonne peinture. quand je me retourne. vous avez du talent.. devant les académies peintes à l'atelier Boutin. C'est trop cru. J'en ai plein un appartement. d'une phrase où il y avait de l'ironie et de la tendresse. les yeux luisant d'une jouissance de connaisseur. carrément planté sur ses fortes jambes.» Il s'interrompit. par instinct. encore contestés. ils ne mordent pas!» Il jouait l'émotion. Arrêté près de la porte. l'admirable ventre de la femme surtout. vingt pour cent. J'ai vu monsieur à la fenêtre. . interminables. et il avait déjà fait son choix. qui s'était retourné vers sa toile. je ne demande qu'à obliger les jeunes gens de talent comme vous. avec l'élan d'un homme qui fait une folie: «Enfin. «En voilà une machine!» Et. il allait droit. il dit négligemment: «Qu'est-ce que c'est que ça? Ah! oui. j'ai le cœur plus grand que la poche. Il mentait d'ailleurs superbement. très à l'aise. avec un mouvement d'exaspération. agacé. le ravissaient. comme personne encore ne soufflait mot. une petite esquisse. Du reste. n'achetant jamais le matin sans savoir auquel de ses amateurs il vendrait le soir. il se promena tranquillement à petits pas dans l'atelier. trente pour cent au plus. Jamais il ne s'égarait chez les barbouilleurs médiocres.. sans tourner la tête «Vingt francs. et je finirai à l'hôpital. puis. Il le jugea sans gêne. Mais. devant le silence du peintre. ça ne se vend pas du tout. pas du tout. sous l'épaisse couche de sa crasse. regardant le long des murs. Il n'y a pas moyen que je continue.» Et il continua en phrases molles. ah! non. en face. monsieur Lantier. était un gaillard très fin. violente et délicate. chez ce grand toqué qui perdait son temps à d'immenses choses dont personne ne voulait! Les jolies jambes de la fillette. un coin de la campagne de Plassans. il ne se troublait pas. pour emporter à bas prix la toile qu'il convoitait. il les contempla quelques minutes en silence. Mais cela n'était pas de vente.«Vous refuserez peut-être de me croire. Quel talent. ayant basé son affaire sur le renouvellement rapide de son petit capital. Ensuite. aux artistes personnels. il se contentait d'un bénéfice de brave homme. il s'approcha.. il avait le marchandage féroce. examinant de ses yeux tachés de sang le tableau ébauché. peignait avec des tressaillements nerveux... qu'il éteignait sous ses lourdes paupières. N'est-ce pas? vous me connaissez. j'ai encore les deux que je vous ai achetées. je crains toujours de crever quelque chose.«Je passais par hasard sur le quai. parole d'honneur! il faudra que je liquide. Il répondit d'une voix sèche.

Son coup fait. j'ai besoin d'un homard. Ce cochon m'a achevé!» Sept heures venaient de sonner au coucou.. Mais ses jambes fléchissaient. les sacrés fainéants. où elles sonnèrent parmi les assiettes. Avait-elle glissé au fond d'une poche spéciale? dormait-elle sous le revers? Aucune bosse ne l'indiquait. voilà un sale tour dont tu te repentirai!» Épuisé. le peintre cédait tout de suite. en le traitant de fils ingrat. et il les lança de loin comme des palets.. aveuglé. sur la table. je te la retiendrai sur autre chose. Ces rosses de peintres. devant son œuvre informe. Mais. n'est-ce pas?». que le marchand s'égaya. vous m'en ferez une nature morte. il vint crier des insultes dans la face du marchand de tableaux.. Mais il se ravisa et revint dire.—Comment! Vingt francs! Vous êtes fou! Vous m'avez vendu les autres dix francs pièce.. il s'entêta.. D'habitude. Hein? vous me devez bien ça. ça ne fichait rien de bon. Dans le grand silence morne qui s'était fait. Merci bien. éclatèrent d'un si grand rire.. Sandoz et Dubuche. et tu me la rendras. il chancelait. le soleil se . Qu'est-ce qu'ils seraient devenus. je ne peux plus. ses bras retombaient. trois.. ça! Ah! mon petit. avec son souffre d'admiration railleuse. honteux et excédé de ces querelles misérables. ça crevait la faim. de temps à autre. lui aussi. bien heureux. Aujourd'hui. égaré. Pas une de plus. cette fois.. secoué de fièvre. deux.. ou un homard avec son bouquet de persil? «J'aurai mon homard. pas un sou de plus!». il avait travaillé là huit longues heures. après m'avoir étrillé.. Elle disparut comme par enchantement. lui retira tout talent. Et il partit enfin. qui se mit à le tutoyer. une barbue bien fraîche. À cette proposition. de trouver ce peu d'argent. dans la grande redingote verte.» De nouveau. et vous le garderez pour la peine. en répétant: —«En voilà une machine!» Claude voulut reprendre encore sa palette et ses brosses. au fond.. Ce dernier avait fini par sortir de sa poche. Claude le laissa décrocher la toile. entends-tu! car il y en a déjà une de trop.. «Une. tu as tort. engourdis comme liés à son corps par une force supérieure.. de son air bonhomme: «Écoutez donc Lantier. je ne donnerai que huit francs. si le père Malgras. Quinze francs. après l'éclat de la dispute. le père Malgras se dirigea vers la porte. ne leur avait pas apporté un beau gigot. l'accabla d'invectives.. debout. sans manger autre chose qu'une croûte. parole d'honneur!. vous le mangerez avec des amis. Alors. subitement calmé. Entendu.. n'est-ce pas? Lantier. il restait planté devant l'ébauche de la grande toile. Je vous apporterai le homard. trois pièces de cent sous. Maintenant. sans se reposer une minute.. qui avaient jusque-là écouté curieusement. une à une. il bégaya: «Ah! je ne peux plus.

d'un seul coup. III Le commencement de la semaine fut désastreux pour Claude. À pleine main. Ce jour-là. il resterait au moins. un écrasement: tout disparut dans une bouillie fangeuse. comme tous les jeudis. après trois horribles journées de lutte vaine et solitaire. avec l'attendrissement d'une pitié fraternelle. Il aurait couru tout de suite chez son ami. Il demeurait cloué au parquet. il dînait chez Sandoz. il referma violemment sa porte. le désespérait. «Viens. maintenant que ses doigts raidis lâchaient le pinceau? Il ne savait pas. le jeudi. jusqu'à ce que la chaleur et l'odeur de bataille des pavés lui eussent remis du cœur au ventre. la pensée de Dubuche lui vint. Viens dîner. d'une exécration d'amant trahi.» Un moment. Déjà. de cette femme nue. où il y avait réunion.couchait. Mais que faire jusqu'au soir? L'idée de rester seul. si écœuré de lui-même qu'il jurait de ne plus toucher un pinceau. marcher surtout. qu'une tache vague de cadavre. Viens. c'était comme si le soleil ne devait jamais reparaître. s'il ne faisait rien. à se dévorer. il gratta la tête et la gorge de la femme. une ombre commençait à assombrir l'atelier. accablant l'infidèle d'insultes. Ce fut un meurtre véritable. s'il ne s'était dit que ce dernier devait être à son bureau. il n'avait qu'un remède: s'oublier. car leur vieille camaraderie se refroidissait depuis quelque temps. il sortit dès huit heures du matin. qu'un tronçon mutilé. Il . Lorsque la lumière s'en allait ainsi. sur une crise de mauvais travail. une chair de rêve évaporée et morte. Et. Que voulait-il faire. il avait pris un couteau à palette très large. Puis. mais il avait beau ne plus pouvoir. de créer quand même. et. lentement. et. à côté du monsieur au veston vigoureux. supplia Sandoz. il se décida. et il hésita. un tressaillement le traversa comme d'un grand sanglot. Alors. torturé du besoin de l'adorer encore. Quand une de ces crises le détraquait. aller se prendre de querelle avec des camarades. il était ravagé par un désir furieux de pouvoir encore. profondément.» Dubuche lui-même ajouta: «Tu verras plus clair demain. farouche dans son entêtement. marcher au travers de Paris. parmi les verdures éclatantes où se jouaient les deux petites lutteuses si claires. après avoir emporté la vie. où cette fin de jour prenait une mélancolie affreuse. Puis. Claude refusa de se rendre. sourd à leurs voix amicales. Il était tombé dans un de ces doutes qui lui faisaient exécrer la peinture. Et Claude les suivit. s'enfuit de son œuvre. il n'y eut plus. avec la souffrance abominable de la laisser ainsi. il ne quitterait pas la place. mon vieux. balafrée d'une plaie béante. sans poitrine et sans tête. Sandoz et Dubuche descendaient bruyamment l'escalier de bois. la gaieté chantante des couleurs.

de godets.ne sentait pas entre eux la fraternité des heures nerveuses. Il fallait traverser deux cours puantes. où était plantée de travers une sorte de hangar fermé. des additions. à quelle porte frapper? Et il se décida. les murs surtout tiraient l'œil. Signé: Godemard. des profils d'objets déshonnêtes. Mais. par crainte des huées dont on y accueillait les profanes. tous les pans restés libres s'étaient salis d'inscriptions. qui avait servi jadis à un emballeur. le poêle oublié du dernier hiver se rouillait.» . blanchi à la chaux. cria d'un ton aigre que M. Claude était au second. Il erra un moment sans but. une escapade de Dubuche. Lentement. écrasé par cette ligne laconique de procès-verbal. Tout de suite. de vases d'eau. pour conquérir un compagnon de misère. où l'architecte habitait une étroite chambre. ses compas et ses couleurs. Pourtant. au point qu'il se sentait prêt à subir des injures. avec ses quatre longues tables. Et. ayant poussé la porte. une dernière nuit de terrible travail. une débandade de moulages. Jusque-là. sous un amas de planches à laver. à côté d'un reste de coke. il se retrouva sur le trottoir. Dubuche n'était pas chez lui. on ne voyait que le plafond nu. par les quatre grandes fenêtres. Rue du Four. la veille du jour où les projets des élèves devaient être déposés à l'École des Beaux-Arts. Du dehors. et qu'il avait même découché. dont les vitres inférieures étaient barbouillées de céruse. lorsque la concierge. Peu à peu. au milieu de cette nudité de halle mal soignée. disparaissant plus bas sous une forêt de tés et d'équerres. en grosses lettres. Mais Claude. C'était une malchance incroyable. des tables doubles. encombrées d'éponges mouillées. à l'autre bout. il monta vers la rue du Four. tandis que. dans laquelle était l'atelier. d'une écume montante. il se rendit rue Jacob. sourdement hostile. le rappelant. puis des sentences. engagé dans d'autres ambitions. sa timidité s'enhardissait dans son angoisse d'être seul. des adresses. Et il y allait carrément. Il y avait des charges de camarades. à l'endroit le plus étroit. stupéfié par cette chose énorme. ne sachant de quel côté tourner. comme il s'arrêtait au coin de la rue de Seine. il se souvint brusquement de ce que lui avait conté son ami: certaine nuit passée à l'atelier Dequersonnière. à la plus belle place: «Le 7 juin. occupées des deux côtés par des files d'élèves. le tout dominé. Gorju a dit qu'il se foutait de Rome. La vaste salle s'étendait. Dans un coin. demeura immobile sur le seuil. une vaste salle de planches et de plâtras. entre deux serviettes. qu'on n'avait même pas balayé. de dessins. il le devinait inintelligent. perpendiculaires aux fenêtres. une grande fontaine de zinc était pendue. il avait évité d'y aller jamais prendre Dubuche. sur des étagères. de caisses de bois. et l'on arrivait enfin dans une troisième. alignant en haut. l'atelier se trouvait au fond d'un vieux logis lézardé. très larges. comme sur les marges d'un livre toujours ouvert. de chandeliers de fer. jetée là. les caisses où chacun serrait sa blouse de toile blanche. au sixième étage d'une grande maison froide. des mots à faire pâlir des gendarmes. retenues en paquets par des bretelles.

. retardés par les basses besognes payées du dehors. que deux gaillards très barbus amenaient au galop. au milieu des coudoiements. on s'était empiffré de charcuterie et de vin au litre. En moins de cinq minutes. au matin de «la nuit de charrette». qui venait à la queue. aidant les autres. tirèrent au pas de course. la grande élégance. les concurrents en retard. lorsque Dubuche le reconnut. la rue envahie.«les nègres».. s'attelèrent comme des bêtes. Oh! cette gueule!. cependant. qui reculait. tandis que le flot des autres vociférait et poussait par- derrière.» À ce moment. chancela un instant. c'était l'aspect de la salle. étant de rivaliser d'ordures. «Qu'est-ce que tu fais ensuite? —Oh! j'ai des courses toute la journée. les deux cours franchies dans un fracas de torrent. Il était neuf heures moins un quart. il répondait. Des voix hurlèrent. Qu'est-ce qu'il veut. par terre. les élèves. au milieu de la fumée des pipes. ceux qui voulaient s'entêter à finir un détail étaient bousculés. Je t'avais dit de ne jamais entrer.Un grognement avait accueilli le peintre. qui se tournaient contre lui. même pour les natures les plus distinguées. Claude. une clameur éclata. Depuis la veille. on avait le temps bien juste d'arriver à l'École. Il eut honte de son ami. Vers une heure. tout l'atelier. Ce fut une rupture d'écluse. et.. Attends-moi un instant dans la cour.. ceux qui n'avaient pas de projets à déposer.. sous la rudesse de cette tempête. Il en restait. et il bégaya: «Comment! c'est toi!. et les deux gaillards barbus. Et il se remettait. très contrarié de n'avoir pas eu un quart d'heure de plus. près de Dubuche. on avait fait venir trois dames d'une maison voisine. de culs de bouteilles cassées. On en arrivait aux mots abominables. sauvages: «À la porte!. Une débandade énorme vida la salle. mêlée à celle des saucisses et du vin bleu. comme dessert. répétaient le cri: «Oh! que je suis en charrette!» Dès qu'elle parut. forcés d'abattre en douze heures la besogne de huit jours. Dès minuit.. une jonchée de papiers gras. car il détestait ces aventures. soixante élèves. de mares louches. C'était de cette charrette que la nuit de gros travail tirait son nom. l'odeur sure du musc des dames. maintenant. cet empaillé?. depuis huit jours. À la porte! à la porte!» Claude. emportés. la fête avait tourné à l'orgie romaine. .» Le peintre fut désespéré de voir que cet ami lui échappait encore. étaient enfermés là.. Ce derier devint très rouge.. pendant que l'air gardait l'âcreté des bougies noyées dans les chandeliers de fer.. le grognement des fauves dérangés chez eux. il accourut. Ce qui l'immobilisait. s'était mis à courir. les châssis de tous se trouvèrent empilés dans la voiture. Claude. Et sans que le travail se ralentît.. ainsi que les architectes nomment cette nuit suprême de travail. que le parquet achevait de boire. manqua d'être écrasé par une petite charrette à bras. sous les huées. chacun sortait ses châssis. inondée de cette cohue hurlante. étourdi. les derniers nouveaux de l'atelier. pour soigner un lavis.

un grand blond fit la farce de saisir une petite bonne. ce matin-là. C'était encore trop bon. il se retrouva rue de la Femme-sans-Tête. dont les gros bras au moins faisaient leur besogne. je te laisse. il s'attarda. Pendant une heure. tirée. pour serrer la main de Sandoz. «Eh bien. Après avoir soufflé un moment. chaque fois qu'il voulait avoir. À ce soir!—Oui. la charrette à bras.. et les boutiquiers. au hasard. au milieu de cris si affreux. et elle se jetait dans la rue de l'Échaudé. Mais il demeura suffoqué. Ce serait dix bonnes minutes. comme eux. Des maçons. lorsqu'une fraternité d'artiste. garnie de haricots. Il traîna sa mélancolie noire sur les quais jusqu'à midi. dit Claude. toute une journée de bon travail. croyaient à une révolution. allongeait le chemin. il était dit qu'il ne débaucherait pas un camarade. Il connaissait cependant l'histoire.. éclaboussés de plâtre. et de l'entraîner. même lorsqu'il défendait la mauvaise . chez Sandoz? —Oui. hors d'haleine. le bouillon dans un bol. La bande. et. où il trempa une soupe. avec la danse lamentable des châssis dont elle était pleine. forçant les passants à se coller contre les maisons. pour une brute qui ne savait pas son métier: quand il avait manqué une étude. il pensa qu'il pouvait toujours entrer à la mairie. la tête si lourde. place de l'Hôtel-de-Ville. Et. et gai. puis. Claude regagna la rue de Seine. il marcha lentement jusqu'à la place du Panthéon. je crois. étaient là. bondissait sur les pavés inégaux. chez lui. Devant lui. béants sur leurs portes. il mangea son «ordinaire» de huit sous. Tout le quartier était dans le bouleversement. Claude dut se résigner. Puis. la débâcle devint telle. son ami alléguait ce motif. dehors. Et il prenait défi sa course. que des persiennes se fermèrent. Comme on entrait enfin rue Bonaparte. au moment où il abattait sans doute gaillardement la sienne. Une paille dans le torrent. Mais. ce soir. un scrupule de travailleur honnête. et la tranche de bouilli. un marchand de vin. Fagerolles. attablés. poussée plus fort. Rue Jacob. On pouvait causer avec lui. pour un enterrement. Sa malchance s'aggravait. adieu. dont l'enseigne: Au Chien de Montargis. puis. elle s'était ruée à travers la place Gozlin. Et tu en es. pour promener davantage son vacarme. sur une assiette humide des eaux de vaisselle. sans se ralentir. il s'abêtit. Dès lors. il reprit sa marche lente. la cour de l'École se trouvait grande ouverte. l'intéressait. En tête. si bourdonnante de la pensée continue de son impuissance. sans idée nette. Pourquoi n'avait-il point songé à Fagerolles? Il était gentil. il se ravalait. à moins qu'on ne me retienne à dîner ailleurs. en blouse de travail.«C'est bon. bien qu'il fût élève de l'École des Beaux- Arts. à ce soir!» Le peintre. et il remonta la rue. ahurie sur le trottoir. la queue galopait. Tout s'y engouffra. de lui apporter le découragement d'une œuvre rebelle. s'ils ne voulaient pas être renversés. Après avoir descendu la rue du Four. et pas bête. Sandoz avait demandé un jour de congé. qu'il ne voyait plus que dans un brouillard les horizons aimés de la Seine. dans les conversations des tables voisines. quand un garçon lui répondit que M. avec eux. il y déjeuna chez Gomard. l'arrêta: c'était un crime que d'aller déranger un brave homme. s'était arrêté au coin de la rue des Beaux-Arts. il se mettait plus bas que les manœuvres. une idée lui fit hâter le pas.» Tous deux s'essoufflaient.

des façades plates. un grand garçon pâle rêvait. bariolées d'enseignes jusqu'aux gouttières. restait mouillé et gras. qui. une petite boutique de journaux le retint: c'était. et. des gifles. une vieille demeure sombre qui avançait sur les autres. des camions. l'odeur fade et moisie d'un fond de citerne. il n'eut que le temps de sauter sur le trottoir. et une humidité montait du pavé. avec la débandade mal alignée de ses maisons. en entrant dans cette rue étroite. malgré le ciel pur. une série de brouilles et de réconciliations. en garçon qui gâtait sa vie. un large escalier. Est-ce qu'Henri est encore là?» Le fabricant. au bord de ce trottoir mangé par les roues. par une porte vitrée. il y avait eu des querelles. béante sur une cour qui avait le jour verdâtre. il fut inondé jusqu'aux genoux. Plantés devant les images. Fagerolles. À un des passages les plus étranglés. au plein air. des suavités de romance mêlées à des ordures de corps de garde. il occupait. Puis. il se hâta de traverser la rue. tout ce joli affreux et menteur de l'imitation. le traitait durement. Et. Après s'être secoué. Alors. en vraie plante du pavé parisien. au premier étage. L'escalier s'ouvrait sous une marquise. Il . réduit là à une simple bordure: les roues lui frôlèrent la poitrine. Et.peinture. avait ses ateliers au rez-de-chaussée. lorsqu'une bousculade le forçait à quitter le trottoir. un étalage de gravures imbéciles. S'il avait déjeuné chez son père. «Bonjour. à vieille rampe dévorée de rouille. se redressa au milieu de ses porte-bouquet. d'un étouffement de cave. parlant de l'École. le père. Il les aurait giflés tous les trois. éprouva une sensation de fraîcheur. en face de la boutique à images. pour sûr il s'y trouvait encore. À chaque minute. mouchetée des éclaboussures boueuses du ruisseau. un petit logement obscur.. Claude enfila le porche de la maison. trempé par le ruisseau. pour son usage personnel. résigné à le laisser libre. bien qu'Henri eût remporté de premiers succès. monsieur. Pourtant. fabricant de zinc d'art. trouées de minces fenêtres. des tapissières manquaient de l'écraser. car la maison de Fagerolles se trouvait juste en face. voulant être poli. C'était là que son fils Henri avait poussé. un gros homme blême. où l'on entendait bruire tous les métiers en chambre de Paris. lorsque le gamin s'était révélé avec des ambitions plus hautes. comme un omnibus arrivait. il entra. Claude. Aujourd'hui encore. une voûte profonde. malgré son écœurement d'artiste pour tout ce zinc peinturluré en bronze. la rue l'amusait. il aperçut. comme le peintre passait devant les magasins du premier étage. M. de ses buires et de ses statuettes. rue Vieille-du-Temple. La journée devenait très chaude.. entre un coiffeur et un tripier. pour abandonner à ses magasins d'échantillons les deux grandes pièces éclairées sur la rue. sous le continuel piétinement des passants. D'abord. Fagerolles en train d'examiner ses modèles. s'attaquant à la peinture. M. sur la cour. du tripier et du coiffeur. le fabricant de zinc d'art. deux gamines se poussaient en ricanant. son père avait fait de lui un dessinateur d'ornements.

Claude jura entre ses dents. Je vous demande pardon. comme s'il y avait laissé le cadavre d'une affection morte. d'une chambre à coucher et d'une étroite cuisine. La rue était déserte. seulement.. Claude trouva Sandoz dans sa chambre. . Non. qui portait sur son nez le léger tube.. Bonsoir. «Henri n'est pas rentré déjeuner».. se composait d'une salle à manger. de l'autre côté du palier. Déveine complète. de nouveau.. une jongleuse accroupie. «Ah! il n'est pas rentré. les fenêtres ouvraient sur le vaste jardin des Sourds-Muets.. que dominaient la tête arrondie d'un grand arbre et le clocher carré de Saint-Jacques du Haut-Pas. —Bonsoir. ça ne va guère. l'autre comprit. avait. pour voir si son tableau était vraiment très mauvais. absorbé devant une page écrite. Cet accueil troubla le jeune homme. j'en ai assez. Tant pis! il était trop malheureux. que le fils occupait. courbé sur sa table. une vieille femme l'arrêta. Un grand tour pour nous dérouiller un peu. une chambre où elle vivait dans une solitude chagrine et volontaire. pour le dîner.tenait à la main un nouveau modèle de thermomètre. monter les trois étages. ouvrir la porte. Il s'en voulait maintenant d'être venu et de s'être intéressé à cette vieille rue pittoresque. dont le remords m'a torturé pendant tout mon déjeuner. furieux de la gangrène romantique qui repoussait quand même en lui: c'était son mal peut-être. répondit-il sèchement. monsieur. . le jeudi. Sortons. «Hein? toi. il suivit toute la rue Saint-Jacques. clouée par la paralysie. Fagerolles aussi lui échappait. Mais cette pensée seule le secoua d'un tremblement. à le voir si lugubre. je travaille depuis ce matin. rue d'Enfer..» Dehors. veux- tu?» Mais. voici une heure que je m'épuise à retaper une phrase mal bâtie. non. Son atelier lui semblait un lieu d'horreur. C'était sa femme de ménage. «Je te dérange? —Non. et. où il ne pouvait plus vivre. au quatrième. de verre. l'idée fausse dont il se sentait parfois la barre en travers du crâne. elle restait l'après-midi entier. il allait. comme il passait devant la cuisine. Le petit logement. Et lorsque. il retomba sur les quais.. qui d'habitude venait deux heures le matin et deux heures le soir.. s'enfermer en face de ça: il lui aurait fallu une force au-dessus de son courage! Il traversa la Seine. imagine toi.» Le peintre eut un geste de désespoir. tandis que la mère. débaucher Sandoz. la pensée lui vint de rentrer.

Pourtant. Mettez toujours cinq couverts. répondit Claude. et il s'y était installé. Sandoz eut une idée. tombèrent sur la place de l'Observatoire. si vous voulez. Et c'était là. —C'est ça. demanda-t-elle. Pour sept heures. montrant des enfilades de cours. on verra ensuite. flanquée de ce couvent et d'une herboristerie. tous deux descendirent. les dévisageait. sous les herbes séchées de la porte. debout. devenue un atelier. Devant la gare de l'Ouest seulement. en grosses lettres jaunes. Ils ne parlaient toujours pas. un mur de couvent s'allonge. monsieur: de la raie et un gigot avec des pommes de terre? —Oui. Il y avait. une femme maigre et brune. en train de cracher . ils arrivaient. Claude et Sandoz faillirent être éborgnés par des petites filles qui sautaient à la cordé. ils y aboutissaient quand même. ils finirent par remonter la rue. aimant ce large déroulement des boulevards extérieurs. n'est-ce pas? Nous tâcherons d'y être». à quelques pas du boulevard. silencieux. Sandoz se glissa chez sa mère. apparaissait le profil noyé d'un petit homme pâlot. et. décorées d'irrigateurs. c'est décidé. du même mouvement discret et tendre. —Et combien faut-il que je mette de couverts? —Ah! ça. dans l'ombre. rassérénés peu à peu d'être ensemble. si nous allions chez Mahoudeau voir où en est sa grande machine? Je sais qu'il a lâché ses bons dieux aujourd'hui. quand il en fut ressorti. adoucie encore d'une pointe d'odeur ecclésiastique: des portes charretières restent béantes. une vacherie exhale des souffles tièdes de litière. que se trouvait la boutique. d'où sortait une continuelle haleine d'aromates. pendant que. après avoir flairé à gauche et à droite. derrière elle.. sur les trottoirs. la rue est d'une bonhomie provinciale. en se contentant de barbouiller les vitres d'une couche de craie.«Alors. enfilèrent le boulevard du Montparnasse. la boutique d'une fruitière tombée en faillite. sur le palier. comme pour prendre le vent. et dont l'enseigne portait toujours les mots: Fruits et légumes. la tête lourde encore. de toutes sortes d'objets intimes et délicats. Entre les deux vitrines. «Dis donc. interminable. C'était leur promenade ordinaire. Dehors. des familles assises. lorsque la vue de l'herboristerie les attarda un moment. on ne sait jamais.. dont les barricades de chaises les forçaient à prendre la chaussée. pendant que Claude attendait un instant. très profondes.» Ils s'engagèrent tout de suite dans la rue du Cherche-Midi. À cet endroit. où leur flânerie vaguait à l'aise. large et déserte. Allons chez Mahoudeau. Puis. de bandages. Le sculpteur Mahoudeau avait loué.

ses poumons. Ils se poussèrent du coude, les yeux égayés d'un rire farceur; puis, ils
tournèrent le bec-de-cane de la boutique à Mahoudeau.

La boutique, assez grande, était comme emplie par un tas d'argile, une Bacchante
colossale, à demi renversée sur une roche. Les madriers qui la portaient, pliaient sous le
poids de cette masse encore informe, où l'on ne distinguait que des seins de géante et des
cuisses pareilles à des tours. De l'eau avait coulé, des baquets boueux traînaient, un
gâchis de plâtre salissait tout un coin; tandis que, sur les planches de l'ancienne fruiterie
restées en place, se débandaient quelques moulages d'antiques, que la poussière amassée
lentement semblait ourler de cendre fine. Une humidité de buanderie, une odeur fade de
glaise mouillée montait du sol. Et cette misère des ateliers de sculpteur, cette saleté du
métier s'accusaient davantage, sous la clarté blafarde des vitres barbouillées de la
devanture.

«Tiens! c'est vous!» cria Mahoudeau, assis devant sa bonne femme, en train de fumer une
pipe.

Il était petit, maigre, la figure osseuse, déjà creusée de rides à vingt-sept ans; ses cheveux
de crin noir s'embroussaillaient sur un front très bas; et, dans ce masque jaune, d'une
laideur féroce, s'ouvraient des yeux d'enfant, clairs et vides, qui souriaient avec une
puérilité charmante. Fils d'un tailleur de pierres de Plassans, il avait remporté là-bas de
grands succès, aux concours du Musée; puis, il était venu à Paris comme lauréat de la
ville, avec la pension de huit cents francs, qu'elle servait pendant quatre années. Mais à
Paris, il avait vécu dépaysé, sans défense, ratant l'École des Beaux-Arts, mangeant sa
pension à ne rien faire; si bien que, au bout des quatre ans, il s'était vu forcé, pour vivre,
de se mettre aux gages d'un marchand de bons dieux, où il grattait dix heures par jour des
Saint-Joseph, des Saint-Roch, des Madeleine, tout le calendrier des paroisses. Depuis six
mois seulement, l'ambition l'avait repris, en retrouvant des camarades de Provence, des
gaillards dont il était l'aîné, connus autrefois chez tata Giraud, un pensionnat de mioches,
devenus aujourd'hui de farouches révolutionnaires; et cette ambition tournait au
gigantesque, dans cette fréquentation d'artistes passionnés, qui lui troublaient la cervelle
avec l'emportement de leurs théories.

«Fichtre!, dit Claude, quel morceau!» Le sculpteur, ravi, tira sur sa pipe, lâcha un nuage
de fumée. «Hein! n'est-ce pas?... Je vais leur en coller, de la chair, et de la vraie, pas du
saindoux comme ils en font!

—C'est une baigneuse? demanda Sandoz.

—Non, je lui mettrai des pampres... Une bacchante, tu comprends!».

Mais, du coup, violemment, Claude s'emporta.

«Une bacchante! est-ce que tu te fiches de nous! est-ce que ça existe, une bacchante?...
Une vendangeuse, hein? et une vendangeuse moderne, tonnerre de Dieu! Je sais bien, il y
a le nu. Alors, une paysanne qui se serait déshabillée. Il faut qu'on sente ça, il faut que ça

vive!» Mahoudeau, interdit, écoutait avec un tremblement. Il le redoutait, se pliait à son
idéal de force et de vérité.

Et, renchérissant:

«Oui, oui, c'est ce que je voulais dire... Une vendangeuse. Tu verras si ça pue la femme!»
À ce moment, Sandoz, qui faisait le tour de l'énorme bloc d'argile, eut une légère
exclamation.

«Ah! ce sournois de Chaîne qui est là!»

En effet, derrière le tas, Chaîne, un gros garçon, peignait en silence, copiant sur une petite
toile le poêle éteint et rouillé. On reconnaissait un paysan à ses allures lentes, à son cou
de taureau, halé, durci, en cuir. Seul, le front se voyait, bombé d'entêtement, car son nez
était si court, qu'il disparaissait entre les joues rouges, et une barbe dure cachait ses fortes
mâchoires. Il était de Saint-Firmin, à deux lieues de Plassans, un village où il avait gardé
les troupeaux jusqu'à son tirage au sort; et son malheur était né de l'enthousiasme d'un
bourgeois du voisinage, pour les pommes de canne qu'il sculptait avec son couteau, dans
des racines. Dès lors, devenu le pâtre de génie, le grand homme en herbe du bourgeois
amateur, qui se trouvait être membre de la Commission du Musée, poussé par lui, adulé,
détraqué d'espérances, il avait tout manqué successivement, les études, les concours, la
pension de la ville; et il n'en était pas moins parti pour Paris, après avoir exigé de son
père, un paysan misérable, sa part anticipée d'héritage, mille francs, avec lesquels il
comptait vivre un an, en attendant le triomphe promis. Les mille francs avaient duré dix-
huit mois. Puis, comme il ne lui restait que vingt francs, il venait de se mettre avec son
ami Mahoudeau, dormant tous les deux dans le même lit, au fond de l'arrière-boutique
sombre, coupant l'un après l'autre au même, pain, du pain dont ils achetaient une
provision quinze jours—d'avance, pour qu'il fût très dur et qu'on n'en pût manger
beaucoup.

«Dites donc, Chaîne, continua Sandoz, il est joliment exact, votre poêle!» Chaîne, sans
parler, eut dans sa barbe un rire silencieux de gloire, qui lui éclaira la face comme d'un
coup de soleil. Par une imbécillité dernière, et pour que l'aventure fit complète, les
conseils de son protecteur l'avaient jeté dans la peinture, malgré le goût véritable qu'il
montrait à tailler le bois; et il peignait en maçon, gâchant les couleurs, réussissant à
rendre boueuses les plus claires et les plus vibrantes. Mais son triomphe était l'exactitude
dans la gaucherie, il avait les minuties naïves d'un primitif, le souci du petit détail, où se
complaisait l'enfance de son être, à peine dégagé de la terre. Le poêle, avec une
perspective de guingois, était sec et précis, d'un ton lugubre de vase. Claude s'approcha,
fut pris de pitié devant cette peinture; et lui, si dur aux mauvais peintres, trouva un éloge.

«Ah! vous, on ne peut pas dire que vous êtes un ficeleur! Vous faites comme vous sentez,
au moins. C'est très bien, ça!» Mais la porte de la boutique s'était rouverte, et un beau
garçon blond, avec un grand nez rose et de gros yeux bleus de myope, entrait en criant:

«Vous savez, l'herboriste d'à côté, elle est là qui raccroche... La sale tête!» Tous rirent,
sauf Mahoudeau, qui parut très gêné.

«Jory, le roi des gaffeurs, déclara Sandoz en serrant la main au nouveau venu.

—Hein? quoi? Mahoudeau couche avec, reprit Jory, lorsqu'il eut fini par comprendre. Eh
bien! qu'est-ce que ça fiche? Une femme, ça ne se refuse jamais.

—Toi, se contenta de dire le sculpteur, tu es encore tombé sur les ongles de la tienne, elle
t'a emporté un morceau de la joue.» De nouveau, tous éclatèrent, et ce fut Jory qui devint
rouge à son tour. Il avait, en effet, la face griffée, deux entailles profondes. Fils d'un
magistrat de Plassans, qu'il désespérait par ses aventures de beau mâle, il avait comblé la
mesure de ses débordements, en se sauvant avec une chanteuse de café-concert, sous le
prétexte d'aller à Paris faire de la littérature; et, depuis six mois qu'ils campaient ensemble
dans un hôtel borgne du quartier Latin, cette fille l'écorchait vif, chaque fois qu'il la
trahissait pour le premier jupon crotté, suivi sur un trottoir. Aussi montrait-il toujours
quelque nouvelle balafre, le nez en sang, une oreille fendue, un œil entamé, enflé et bleu.

On causa enfin, il n'y eut plus que Chaîne qui continuât à peindre, de son air entêté de
bœuf au labour. Tout de suite, Jory s'était extasié sur l'ébauche de la Vendangeuse.

Lui aussi adorait les grosses femmes. Il avait débuté, là-bas, en écrivant des sonnets
romantiques, célébrant la gorge et les hanches ballonnées d'une belle charcutière qui
troublait ses nuits; et, à Paris, où il avait rencontré la bande, il s'était fait critique d'art, il
donnait, pour vivre, des articles à vingt francs, dans un petit journal tapageur, le
Tambour. Même un de ces articles, une étude sur un tableau de Claude, exposé chez le
père Malgras, venait de soulever un scandale énorme, car il y sacrifiait à son ami les
peintres «aimés du public», et il le posait comme chef d'une école nouvelle, l'école du
plein air. Au fond, très pratique, il se moquait de tout ce qui n'était pas sa jouissance, il
répétait simplement les théories entendues dans le groupe. «Tu sais, Mahoudeau, cria-t-il,
tu auras ton article, je vais lancer ta bonne femme... Ah! quelles cuisses! Si l'on pouvait
se payer des cuisses comme ça!» Puis, brusquement, il parla d'autre chose.

«À propos, mon avare de père m'a fait des excuses.

Oui, il craint que je ne le déshonore, il m'envoie cent francs par mois... Je paie mes dettes.

—Des dettes, tu es trop raisonnable!» murmura Sandoz en souriant.

Jory montrait en effet une hérédité d'avarice, dont on s'amusait. Il ne payait pas les
femmes, il arrivait à mener une vie désordonnée, sans argent et sans dettes; et cette
science innée de jouir pour rien s'alliait en lui à une duplicité continuelle, à une habitude
de mensonge qu'il avait contractée dans le milieu dévot de sa famille, où le souci de
cacher ses vices le faisait mentir sur tout, à toute heure, même inutilement. Il eut une
réponse superbe, le cri d'un sage qui aurait beaucoup vécu.

Mathilde comme on la nommait familièrement. l'âpreté du sureau. Par malheur. défrisée toujours: le sucre fade des mauves. lorsque de légers coups. mais surtout la flamme de la menthe poivrée. et encore quelques indications. «Comment! cria-t-il. des bruits d'avortement avaient couru: une calomnie du marchand de vin d'en face. «Ah! mon Dieu! Vous avez du monde!. la senteur des simples dont sa robe se trouvait imprégnée. l'herboristerie dépérissait. aux paupières violâtres et meurtries. pendant que le sculpteur bégayait des explications: oh! non. l'amertume de la rhubarbe. Laisse-la entrer. ce sera drôle. «Ah! elle est embêtante à la fin! dit Mahoudeau avec un geste d'humeur. elle était entrée. je reviendrai. un veuf dont l'herboristerie prospérait alors. maintenant que Jabouille était mangé. la figure plate. Elle avait trente ans.«Oh! vous autres. Mais Mathilde riait avec les autres. trouvant qu'elle s'affichait trop avec des jeunes gens. grâce à la clientèle pieuse du quartier. On racontait que les prêtres l'avaient mariée au petit Jabouille. Carrément. il fut hué. Il y régnait une discrétion de cloître. c'est madame qui te pose ces muscles-là? Bigre. la chair finie. firent cesser le vacarme. Un instant. frappés contre une vitre. chuchotaient comme au confessionnal. la porte s'était ouverte sans attendre. les herbes séchées du plafond tombaient en poussière. l'haleine chaude qu'elle soufflait au nez des hommes. disaient les personnes bien- pensantes. vous ne savez pas le prix de l'argent. Une senteur forte s'était répandue. Et les rires recommencèrent. Mme Jabouille. heureuse au milieu de tous ces . elle avait refermé la porte. Puis.» D'ailleurs.. comme chez elle. traversant le mystère de la boutique. D'un geste. —Hein! qui est-ce? l'herboriste? demanda Jory. très contrarié. regarda Mathilde. puis la Vendangeuse. dans la vente des canules. glissaient des injecteurs au fond de leur sac. qui était comme son haleine propre. réduit à rien. tu l'engraisses!». puis s'en allaient.. bien que Mathilde eût de la religion «la clientèle pieuse l'abandonnait peu à peu. embaumée par les aromates d'une odeur d'encens.» Cette fois. rien que la tête et les mains. avec des yeux de passion.» Claude. stupéfait. Et. Vous me donnerez une séance dimanche. d'un rire aigu d'impudeur. pas le torse. une onction de sacristie. Les bocaux semblaient pâlir. parut sur le seuil. pas davantage. lui-même toussait à rendre l'âme. ni les jambes. elle resta immobile. ravagée de maigreur. dit Mahoudeau. les yeux baissés. et la voisine. et les dévotes qui entraient. je ne savais pas. elle feignit la surprise. fouillant les coins d'un rapide coup d'œil. La vérité était qu'on apercevait parfois de vagues ombres de soutanes. et qu'elle apportait dans sa chevelure grasse. —C'est ça. Quel bourgeois! Et les invectives s'aggravaient. Depuis que le veuf s'était remarié. Je vais sortir d'ailleurs.

. et ils l'aidèrent à couvrir son ébauche de vieux linges. En voilà une gueule de vieille chienne qui n'a plus de crocs!. avec sa fraîcheur de poulet gras. elle se contentait de changer de place. Avec ça. dévastée déjà. Et tu sais que.. par-dessus son épaule: «Et. son grand nez rose qui promettait. qui semblait enfoncé dans une forte discussion avec Claude. Tous répondirent qu'on les attendait. d'abord. —Moi! où ça?. Mathilde. Dehors. Mange et dors. dans la boutique humide. la peau cuite. il se décida. l'air soumis et désespéré.» Cette exagération fit rire Sandoz. ne s'en allait point. Adieu. sous le grand jour crayeux des vitres barbouillées. tu n'es pas si difficile. Mahoudeau. Elle le poussa du coude. il lança de nouveau. où manquaient plusieurs dents. la couvait de ses gros yeux. J'ai affaire. dit celui-ci en se levant. plein d'une convoitise gloutonne de timide. trempés dans un seau. «Laisse donc. elle est affreuse. avec la belle carrure de leurs vingt ans. qu'elle voyait pour la première fois. il n'avait pas desserré les lèvres. désireux d'une bonne flânerie. se retourna au milieu d'une phrase. Claude et Mahoudeau marchèrent les premiers. elle empoisonne la pharmacie. et elle était ainsi laide à inquiéter. ils doivent s'en payer ensemble!» Vivement. N'est-ce pas? vous autres. «Non. dix pas plus loin. au milieu des tas de glaise et des flaques d'eau... par-dessus sa toile. comme Mahoudeau partait enfin avec les trois camarades. Ah! les cochons. Son rire avait montré les trous noirs de sa bouche.. par s'asseoir sur les genoux de Mahoudeau. Ces gaillards. elle a sauté sur Chaîne. prenaient possession du pavé. devait la tenter. Il haussa les épaules.. Debout. C'était l'expansion habituelle. la marche libre d'une horde partie en guerre. il dit de sa voix sourde. en lui affirmant qu'il avait fait la conquête de l'herboriste. finit brusquement. tandis que Chaîne..» Et Chaîne demeura seul avec Mathilde. se frottant à eux. pendant que les deux autres les suivaient. derrière notre dos. Tous quatre. elle les flaira. des fanfares sonnaient devant eux.. collée sur les os. lorsque Sandoz l'eut plaisanté. —Très tard.» Il avait cligné les paupières. voulant l'exciter sans doute. dans un abandon de fille. et Jory se récria. qui ne travaillait plus. Cependant. tu en prends qui ne valent guère frileux. on nous attend là-bas.. flânant. ils empoignaient Paris d'une main et le mettaient . quand on la bousculait. elle pourrait être notre mère à tous. Mais. laisse.hommes. Chaîne est trop bête!» On n'en parla plus. pour dire: «Ce que je m'en fiche!» Il acheva sa phrase à son compagnon.. Dès qu'ils se trouvaient ensemble. qui éclairait crûment ce coin de misère mal tenu. semblaient tenir la largeur du boulevard des Invalides. Jory. et. empâtée de longs silences: «Tu rentreras?. Jusque-là. «Ah! non. la bande peu à peu accrue des camarades racolés en chemin.

croyant à une farce. Qui ça.. quel ton! c'est ça qui fichait une note! Ravis. devant le Corps législatif. Rouher? . très bons amis.. bornée seulement au sud par la perspective lointaine des Invalides. n'ayant du reste qu'à vouloir pour être les maîtres. paraissaient être faites pour leurs disputes. inquiets. les rangées de beaux arbres. c'était dégoûtant. regardait les vieilles dames sous le nez. dont la demi-solitude. finissaient pas s'attrouper autour de ces jeunes gens si furieux. Jory. Claude. ils suivaient la nourrice sous les quinconces. s'anima. Ce qu'il a embêté Rouher!» Mais les trois autres ne le laissèrent pas continuer. Mais. Et cela n'allait point sans un immense mépris de tout ce qui n'était pas leur art. ouverte de partout sous le ciel. indigné: «Quel sale monument!. —L'autre jour. Hors de lui. au sujet d'une nourrice vêtue de clair. Ah! sacré bon sort. là-dedans! Une injustice superbe les soulevait. —Non. Et. répondit ce dernier.. ce bas intérêt de commerce! De leur côté. le rêve fou de n'être que des artistes sur la terre. ils promenaient leurs vieilles chaussures et leurs paletots fatigués. jamais ne se raturait. Des bourgeois. dans le premier jet de l'inspiration. «Est-ce que vous allez quelque part? demanda Sandoz à Mahoudeau et à Jory. à l'infini.. et ils reprenaient un peu haleine. il est vrai. s'émerveiller ensemble. quand ils eurent débouché sur l'Esplanade. où l'air manquait à l'ambition de leur poitrine. les passants s'en allèrent. Ils en étaient stupides parfois. À quoi bon. mais cette passion les rendait braves et forts. murmura: «Je ne sais pas. la querelle devint si violente. une ignorance voulue des nécessités de la vie sociale. car ils y avaient suffisamment de place pour les gestes. le mépris de la politique surtout. qu'ils s'arrêtèrent. la querelle recommença. les enchantait.» Ils tournèrent sur le quai d'Orsay. tout en discutant. Cette Esplanade. tournaient la tête. eux qui déclaraient trop étroit Paris. lui. Sandoz et Mahoudeau parlaient à la fois. Et. Il recommençait à croire dans cette chaleur des espérances mises en commun. Par là. dit Jory. si calme. si grande. La victoire ne faisait plus un doute.tranquillement dans leurs poches. et il en était de nouveau à discuter sa toile avec Mahoudeau et Sandoz. Jules Favre? qui ça. ces saletés-là? Il n'y avait que des gâteux.. les quatre continuaient à descendre le boulevard. dédaigneux de ces misères. ils le remontèrent jusqu'au pont de la Concorde. Ses tortures de la matinée ne lui laissaient qu'un engourdissement vague. avec de longs rubans cerise. vexés. Puis. Où allez-vous?» Claude. qui semblaient vouloir se mordre.. se répandait en théories sur la production artistique: on devait se donner tel qu'on était. le mépris du monde. le mépris de la fortune. les regards perdus. comme réveillés en sursaut. très fort.. en jurant. lorsqu'ils les virent brusquement. de la crever le lendemain.. le peintre reprit. ils clignaient les yeux. très myope. étonnés d'être déjà là. nous allons avec vous. Jules Favre a fait un fameux discours. alors. Claude traita Jory de crétin: est-ce qu'il ne valait pas mieux détruire cette œuvre que de la livrer médiocre? Oui. au milieu de la vaste étendue.

» Tous quatre se passionnaient. peuplée de points noirs qui étaient des hommes. béante sur l'infini. c'était là une de leurs grandes tournées favorites. les vagues fuyantes des voitures. ils haussaient les épaules de pitié. lorsque Sandoz s'exclama: «Mais c'est donc chez Baudequin que nous allons?» Les autres s'étonnèrent. dont personne ne parlerait plus. Ils s'étaient remis à marcher. ils se turent. Fagerolles et Gagnière doivent y être alors. aux chaussées larges comme des lacs.Est-ce que ça existait! Des idiots. —Parbleu!» dirent simplement Mahoudeau et Jory. du haut de cette avenue.. tant que leurs jambes pouvaient les porter. «Quel jour sommes-nous? demanda Claude. les carrefours. avec les remous vivants des attelages. vers la Madeleine et vers le Corps législatif. d'un bout à l'autre des quais parfois. suivie d'un crochet par les boulevards extérieurs. traversée en tous sens du rayonnement des roues. Hein? jeudi. la place. Tiens! ils allaient chez Baudequin. de la porte Saint-Jacques aux Moulineaux. l'avenue des Champs-Élysées montait tout là-haut. Allons chez Baudequin. ce n'est pas bête du tout. tout le pavé battu par leurs semelles. exhalaient une fraîcheur. et le pavé semblait à eux. un double fleuve y roulait. frémissant. Claude.. se découpaient nettement au ras du ciel. aux trottoirs immenses. Un double courant de foule. ce vieux sol de combat d'où montait une ivresse qui grisait leur lassitude. cria: «Ah! ce Paris. En bas. dix ans après leur mort! Ils s'étaient engagés sur le pont.. Il est à nous. il n'y a qu'à le prendre. et ils le voulaient. Puis. dans cette vie ardente. s'emplissait de ce flot continuel.» Il était quatre heures. entre les deux bordures vertes des contre-allées. ou bien un morceau des fortifications.. mais ils avaient d'autres itinéraires. ça. À droite et à gauche. ils arrivaient à la place du Havre. l'étincelle d'une vitre de lanterne semblaient blanchir d'une écume. en jetant leurs théories retentissantes aux façades des maisons. la belle journée s'achevait dans un poudroiement glorieux de soleil. ouvraient des yeux luisants de désir. . finit par déclarer Claude. Ils couraient les rues. ils vagabondèrent encore. sur la ville entière? Paris tenait là. les places. Et. tandis que le jardin des Tuileries étageait les cimes rondes de ses grands marronniers. comme s'ils avaient voulu conquérir les quartiers les uns après les autres. lorsqu'ils se trouvèrent au milieu de la place de la Concorde. et les deux fontaines ruisselaient. à perte de vue. Enfin. terminée par la porte colossale de l'Arc de Triomphe. ou encore une pointe sur le Père-La-Chaise. «Eh bien. Ils venaient de traverser Paris. «Ça. que le reflet d'un panneau. N'était-ce pas la gloire qui soufflait..» Et ils gravirent la rue d'Amsterdam. nous le prendrons! affirma Sandoz de son air têtu. se trouvèrent derrière la Madeleine. des lignes d'édifices filaient en lointaines perspectives. enfilèrent la rue Tronchet. ils vaguaient des journées entières..

Sans qu'on sût pourquoi. au fond. Il avait l'art facile. tandis que le monsieur.. ceux qui étaient libres avaient pris l'habitude d'y paraître un instant. calcul. Est-ce qu'il ne veut pas me faire dessiner des choses pour ses cochonneries en zinc! C'est bien assez du zinc de l'École.» Vivement. une grande bouche rieuse dans un museau rose. Tous s'assirent. où passaient des étincelles d'acier. Mais eux avaient l'horreur de ce coudoiement. «Et Gagnière. un tour de main à tout réussir. elle est à moi!. la bande l'avait choisi comme lieu de réunion. Elle feuilletait un journal illustré. de cet étalage en public: et ils bousculèrent le monde. puis. sérieusement. le jeudi. Et. Très instruite d'ailleurs. elle était fille d'un épicier de la rue Montorgueil.. le vieux!. À qui diable en a-t-elle?. elle lançait de gais regards vers la bande... il y a une heure que je suis là. «Hein? gentille! murmura Jory. deux sergents jouant aux cartes. «Ah! il m'embête.. Il m'a joliment reçut» Fagerolles. Oh! une petite d'un drôle! Il connaissait son histoire. C'était presque une enfant. qui affectait des airs de casseur et de voyou. et le peintre reprit: «Tu sais que je suis allé te chercher chez ton père. dans le fond de la salle. une de ces galopines de Paris qui gardent à dix-huit ans la maigreur du fruit vert. silencieux. tu ne l'as pas vu? —Non. «Tiens! Fagerolles qui est seul!» cria Claude. tandis que ses longs doigts souples.. à gauche. car elle avait . il leur parla d'Irma Bécot. et. J'ai filé ce matin. se tapa sur les cuisses. Si tu crois que je suis là depuis une heure pour vous attendre!» Les autres rirent. après un attrapage. Il n'y avait. demanda Mahoudeau. à toute minute. dont la figure de fille était éclairée par des yeux gris. Il les amusait. Il avait marché à leur table accoutumée. que deux autres consommateurs. Son sourire inquiétant allait des uns aux autres. poussa du coude Sandoz. Elle s'y réunissait régulièrement le dimanche soir. en lui montrant de la tête une jeune fille qui occupait une table avec son monsieur.» Mais Jory. on commanda des bocks. et il serrait la main d'un garçon mince et pâle. «Eh! dis donc. bien que Gagnière seul habitât le quartier. pas d'erreur. d'une adresse native. du reste. par-dessus le journal.. buvait un madère. vers cinq heures. une pluie de petits cheveux blonds sur un nez délicat.» Cette plaisanterie aisée sur ses professeurs enchanta les camarades. On aurait dit un chien coiffé. qui s'allumait. C'est moi qu'elle regarde.Le café Baudequin était situé sur le boulevard des Batignolles à l'angle de la rue Darcet. pour entrer dans la salle déserte et fraîche. avec des gouttes de bière répandues. par ce beau soleil. les petites tables du dehors.. ébauchaient sur la table des scènes compliquées. Ce jour-là. Fagerolles intervint. se trouvaient toutes occupées d'un double rang de consommateurs barrant le trottoir. histoire sainte. il se faisait adorer par cette continuelle lâcheté de gamin flatteur et débineur. d'une câlinerie moqueuse. sous la tente. orthographe. baissant la voix.

. vivant sur le trottoir. demain soir. Sa mère était morte. et elle se donnait aussi aux autres. et.. lorsque le monsieur reparut. Jory surtout semblait l'intéresser. les légumes secs. est-il assez crampon!. qui déshabillaient les abominations du quartier. Elle faisait ses devoirs entre deux sacs de lentilles. que l'épicerie y passait peu à peu. ah! c'est amusant!. en crevant de rire. et elle achevait son éducation. la contemplaient d'un air sérieux. tandis que Mahoudeau la voyait en gamin. cela. Du reste. dans une grimace d'un comique extravagant. derrière le dos du monsieur. «Hein? crois-tu.. au galop d'une telle drôlerie. la maison était mangée. elle entendit revenir son monsieur. leur riait d'une façon engageante. se remirent à battre leurs cartes. lorsque.. de plain-pied avec la rue. en fermant la boutique. en regrettant qu'ils ne fussent pas assez riches pour se payer des femmes à eux tout seuls. mais cela lui donnait le goût des femmes. elle s'en alla. il la retrouva immobile. un peu pâle. un garçon l'avait jetée en travers d'un panier de figues. un soir. fixant sur elle des yeux de braise. je vas vous chatouiller. il va revenir. pour éviter de courir dehors. une statuette qu'on vendrait pour sûr. les bras en l'air. si tu veux. pendant qu'on leur pesait cinq sous de gruyère. Mais elle restait l'oreille aux aguets. en partait avec un jeune homme d'en face. elle lui enleva sa cigarette de la bouche et la mit à la sienne. «Vous êtes tous des peintres. après avoir replacé la cigarette tout humide aux lèvres de Jory. comme son monsieur se levait et sortait. apprenant la vie dans les continuels commérages des cuisinières en cheveux. moi! vous allez voir!» En effet. interloqués. des baisers à toute la table. elle accourut s'asseoir sur les genoux de Fagerolles. pourquoi ont-ils l'air de bouder? Rigolez donc. Claude et Mahoudeau. les bocaux.» Puis. Viens me prendre à la brasserie Bréda. de bons diables. les yeux sur la même gravure du journal illustré. «Une roulure!» murmura Claude de son air de mépris. avec une violence d'écolier échappé. que les deux sergents. Et ces trois-là. la mine grave. Sandoz déclarait son nom de Bécot très bien pour un roman. une . Claude demandait si elle voudrait lui poser une étude. Irma allait encore à l'école.suivi jusqu'à seize ans les cours d'une école du voisinage. en envoyant du bout des doigts. but dans son verre. très raisonnablement. le père Bécot avait fini par coucher avec ses bonnes. Irma Bécot le regarda disparaître. Comme il fumait. Bientôt. très excité. elle se cavala à longues enjambées. puis. après lui avoir parlé bas. bientôt il s'était lancé dans une telle noce. Sandoz. son père mourait d'un coup de sang. au milieu des bousculades. les tiroirs aux sucreries. Tout d'un coup. sans interrompre son bavardage de vie polissonne.» Elle le baisa sur les lèvres. il lui en avait fallu d'autres. Cette scène s'était passée si rapidement. Baise-moi vite. elle se réfugiait chez une tante pauvre qui la battait. et elle jeta vivement dans le nez de Fagerolles: «Tu sais. pour s'envoler définitivement un beau jour dans tous les bastringues de Montmartre et des Batignolles. y revenait à trois reprises. Six mois plus tard. car elle avait la passion des artistes. Irma les avait tous conquis.

et. lorsque Sandoz eut fait entrer les quatre autres chez lui. la difficulté d'avoir de la place dans l'omnibus de l'Odéon. Cela émotionna le café. Des habitués du quartier avaient envahi les tables voisines. chuchotèrent en se montrant Claude. demanda enfin Claude. est-ce que nous attendons Gagnière?». des fiées. une légende commençait à se former. ils retraversèrent Paris. les fit crier d'admiration. et lentement. des discussions. «Ah! çà. Il y a un gigot ce soir.» Chacun paya sa consommation. des peintres sans doute. où une affiche tirée en trois couleurs.pluie de baisers. prête à se livrer au premier mâle assez vigoureux pour la prendre. la bande fit revenir de la bière. ils se retrouvèrent cinq. Plus ils étaient. Il était cinq heures. Et ils ne parlèrent plus. ils fumèrent en échangeant des mots rares et des rires d'intelligence. et tous sortirent. On les connaissait bien. d'ailleurs. Eux. c'était la ville lasse qui attendait l'ombre. qui achevèrent d'enflammer Jory. traversèrent la Seine au pont des Arts pour insulter l'Institut. Gagnière était assommant. Et ce fut aussitôt. «Alors. avec le souffre discret et attendri qu'il avait toujours en en sortant. mais tous étaient du même avis: les toiles ne valaient pas les cadres. le public devenait complice et allait créer de lui-même l'école du plein air. gagnèrent enfin le Luxembourg par la rue de Seine. Mais Fagerolles ne voulait pas la prêter encore. Le soir venait. et ces bourgeois jetaient sur le coin des artistes des regards obliques. la chaleur qu'il faisait. C'était le fameux article de Jory qui produisait son effet. puis revint sans dire un mot. le jour où ils l'avaient choisi pour être le berceau d'une révolution. dont la bande plaisantait encore. plus ils barraient largement les rues. On protesta. Rue d'Enfer. il disparut dans la chambre de sa mère. dit Sandoz. très amusé inconsciemment de retrouver en elle une enfant du même trottoir que lui. allèrent prendre la rue Richelieu. Ainsi qu'ils le disaient gaiement. la découverte d'un marchand de vin chez qui on mangeait de la vraie viande. dans son étroit logis. . Fagerolles avait renforcé le groupe. qui était la sienne. ils suivirent la rue de la Chaussée- d'Antin. plus ils emportaient à leurs talons de la vie chaude des trottoirs. filons. des clameurs. tâchons d'être à l'heure. il y resta quelques minutes. il arriverait bien à l'odeur de la soupe. comme s'ils avaient vu passer le chef redoutable d'un clan de sauvages. le flot des passants coulait ralenti. de leur air tranquille de conquête. un vacarme terrible. causaient maintenant de choses bêtes. la réclame violemment enluminée d'un cirque forain. Quand ils eurent descendu la rue de Clichy. le café Baudequin ne s'était pas douté de l'honneur qu'ils lui faisaient. Sur le boulevard. Des jeunes gens. chatouillé par cette perversion du pavé. où le dédain se mêlait à une déférence inquiète. Un d'eux voulut entamer une discussion sur un lot de tableaux infects qu'on venait de mettre au musée du Luxembourg.

on se sent mourir. il pâlissait comme dans une jouissance trop vive. «Oh! Gagnière!» hurla-t-on en chœur. plus personne!. les morceaux de pain disparaissaient. et que son gigot se desséchait. des protestations furieuses s'élevèrent. la reposa dans son assiette.. avec sa figure poupine et étonnée. aucun raffinement.. . oui. Gagnière. Jory raconta qu'il l'avait rencontré en voiture avec une vieille dame et sa demoiselle. le lâcheur!» Dubuche. des machines de Schumann. pour ne pas pousser à la dépense. —Non. non. demeura un instant sur le seuil à cligner ses yeux verts. «Mange ta soupe. en bégayant des explications. et il avait appris la peinture tout seul dans la forêt de Fontainebleau. «Est-ce que je suis de trop? demanda-t-il doucement. À la porte. «Vrai.. une folie de musique.. Il m'a dit qu'il viendrait sans doute. dont il tenait les ombrelles sur les genoux. je vous assure. il peignait des paysages consciencieux. parce qu'il était sept heures et demie. attablés. et l'on fit apporter la bouteille de vinaigre sur la table.Lui-même donnait l'exemple. une soupe à l'oignon très bonne. derrière la tête. Les cinq. la femme de ménage apportait un couvert. fils de gros bourgeois qui venaient de lui laisser là-bas deux maisons.» La raie fut servie. Oui. «J'étais rue de Lancry. d'intentions excellentes. et le maître de la maison s'était mis à le découper. non. qui fréquentait des femmes du monde. mangeaient déjà la soupe. Il était de Melun.» Mais on conspua Dubuche. «Si l'on ajoutait tout de suite une assiette pour Dubuche? dit Claude. Oh! mon cher. c'est comme si une femme vous soufflait dans le cou. Mais. «Non. ahuri de tomber au milieu de ces hurlements. mais sa vraie passion était la musique. essoufflé d'avoir couru. l'effleurement d'une haleine. qui semblait fade. cette fois. pour être si en retard?» reprit Fagerolles.. du vin au litre. où ils font de la musique de chambre. petit.. On mangeait dur. qui allait avaler sa première cuillerée de soupe. c'est la faute de l'omnibus. quand un nouveau convive parut. entre donc!» cria Sandoz... Parole d'honneur. «D'où sors-tu. que les convives mouillaient beaucoup. Celui-ci. aidait au service la femme de ménage. tu n'as pas idée! Ça vous prend là.. en s'adressant à Gagnière. qui s'emportait en paroles amères..» Ses yeux se mouillaient. tu sais. lorsque de nouveau la porte s'ouvrit. dit Mahoudeau. avançait sa grosse face pâle. quelque chose de plus immatériel qu'un baiser. D'ailleurs. tu nous raconteras ça après. Déjà. pour corser le beurre noir. vague. On venait de saluer le gigot d'un hourra. une flambée cérébrale qui le mettait de plain-pied avec les plus exaspérés de la bande. par discrétion. qu'une barbe follette blondissait.

avec la raideur cérémonieuse d'un bourgeois qui dîne en ville.» Mais. Puis. et qu'il accourt manger notre gigot. se blagua. Même aux heures de misère. à la porte!» Pourtant. et assieds-toi entre nous deux. Ils te laisseront tranquille. en bon enfant. il y avait de la bière. le ventre rond. en faisant claquer sa langue. et le premier appela Dubuche d'un signe. il avait toujours eu un pot-au-feu à partager avec les camarades.. allez-vous-en.. très tard dans la nuit.. Bien qu'il fût de leur âge. tout en noir. «Tiens! il a raté son invitation. parce qu'il était architecte. on finissait par causer sans se voir. tous parlaient à la fois. j'ai fini.J'en ai attendu cinq aux Champs-Élysées. et. Le pain faillit manquer. Vous ne voyez pas que ses femmes du monde l'ont laissé partir. cravaté. comme le vin manquait réellement. quand il les voyait chez lui. pour lui dire: «Mets ton couvert toi-même. tous vivant de la même idée. Chacun apportait son tabac. on apercevait dans la nuit claire deux silhouettes noires. une mère qui lui avait refusé sa fille. puis-je m'en aller? —Oui. Et.. Ce jour-là. torchait goulûment son assiette. et ne rentra qu'au .» Sandoz s'était levé. Il affectait d'être affamé. Les jours de richesse. la tour de Saint-Jacques du Haut-Pas et l'arbre des Sourds-Muets. et il racontait une histoire. deux ou trois devaient s'asseoir sur le lit. Lui-même. ivres d'espoir. Cela l'enchantait d'être en bande. —Non. au milieu du grand silence mélancolique de ce quartier perdu. n'est-ce pas? Je ferai le thé moi- même. et l'on remarqua alors qu'il était très correctement mis. ils passèrent dans la chambre à coucher. prends là un verre et une assiette. parce qu'il ne sait plus où aller!» Il devint rouge.. autour de lui. sa chambre à coucher était à eux. Fichez-moi la paix à la fin!» Sandoz et Claude. C'étaient les bonnes soirées de Sandoz. tous amis. chacun avala une claire lampée d'eau. On n'en laissa pas. tout le temps qu'on mangea le gigot. une paternité l'épanouissait. La fin du dîner fut ainsi très bruyante.. la main dans la main. non. eut un succès énorme. l'unique dessert. la place manquant. les plaisanteries continuèrent. soudaient. Par ces chaudes soirées d'été. la face fleurie. une bonhomie heureuse. il n'aura pas de gigot!. Comme il n'avait qu'une pièce. Il disparut derrière la femme de ménage. il avait fini par entrer. dès neuf heures. redingote noire. Vous avez laissé de l'eau au feu. Qu'il s'en aille.. pantalon noir. chaussé. la femme de ménage vint dire: «Monsieur.. au milieu des grands rires. placés côte à côte. cria plaisamment Fagerolles... Un morceau de brie. quand la femme de ménage lui eut retrouvé une assiettée de soupe et une part de raie. À la porte. il ment!. la chambre s'emplissait vite de fumée. il balbutia: «Oh! quelle idée! Êtes-vous méchants!. dominant les maisons. épinglé. avec la béatitude de gens qui viennent de se nourrir très richement. la fenêtre restait ouverte au grand air du dehors.

éternelle et changeante. ils corrigent le modèle.. que de morceaux de nature. on doit apprendre son métier.bout d'un quart d'heure. Oh! je sais. Voyez-vous. ce qui ne l'empêchait pas de blaguer ailleurs ceux du plein air. la seule façon d'être Dieu!» Sa foi revenait. Il eut un geste fou. elle les a comme ça... quel idiot! dire que les cuisses de Flore Beauchamp ne sont pas d'aplomb! Et des cuisses si étonnantes. il continua d'une voix ardente: «Ah! la vie. à l'École. comprendre que les prétendues laideurs ne sont que les saillies des caractères. depuis le . et faire des hommes. hein? vous les connaissez. «Mon Dieu! chacun ses idées. et faire vivre. la course à travers Paris l'avait fouetté. avant qu'elle s'endormit: Mais le bruit des voix montait déjà. là-dessus. mais l'embêtant. Sans doute. où il se trouvait. y voir la seule beauté vraie. tous partirent en imprécations.» On se roula. et.. à qui Fagerolles contait l'histoire. mon idée est que. il subissait son influence. «Il a raison. qu'il accusait d'empâter leurs études avec une cuiller à pot. la vie! la sentir et la rendre dans sa réalité. jetés sur la toile. vivants. si tu trouves qu'on vous y abrutit? C'est bien simple. ne pas avoir l'idée bête de l'anoblir en la châtrant. Mazel s'approche et me dit: «Les deux cuisses ne sont pas d'aplomb. il était repris de sa passion de la chair vivante. cette enragée noceuse. les yeux en l'air. pour lui faire sa cour. ce n'est guère bon de l'apprendre sous la férule de professeurs qui vous entrent de force dans la caboche leur vision à eux.» Des cris féroces s'élevèrent. c'est qu'ils sont encore plus intolérants que nous à l'Institut. monsieur.» Et. Là!» Il se renversa sur le lit. Seulement. il ne parlait plus que de peinture grasse et solide. il était allé embrasser sa mère. Claude surtout. Dubuche.» Alors. vous êtes tous contre moi. car cette question du jury était un éternel sujet de colère.. On l'écoutait en silence. parce que je défends l'École. furieux: «Si elle les a comme ça. et.. qui n'avait pas ri. osa répondre: «Pourquoi restes-tu à l'École. mon vieux. bien qu'il continuât de peindre avec une adresse d'escamoteur. elle a tort. L'autre jour.» C'était la petite Flore Beauchamp. puis il se calma.. je lui dis: «Voyez. chacun avait une solution prête. On exigeait des réformes. Depuis quelque temps. Et il me dit. lorsqu'on veut faire un métier. des cuisses qui la disent jusqu'au fond. dont il bordait le lit chaque soir.. Fagerolles racontait une histoire. vous savez. tels qu'ils étaient. l'aimer pour elle. on s'en va. grouillants. «Oui. Le jury du Salon est à eux. froissé dans son honnêteté. il n'est pas mauvais d'abord de l'apprendre. et il fallut à Claude toute son autorité pour dominer les voix. Ce Mazel. je suis sûr que cet idiot de Mazel va me refuser mon tableau.

jusqu'à la liberté entière. n'exposait pas. En secret. vois-tu. Un petit paysage peut-être. un coin de route mélancolique. les regards perdus dans la nuit: «Oh! ce n'est rien... avec l'ombre d'un arbre qu'on ne voit pas. tu seras reçu: les sculpteurs sont plus larges que les peintres. Mais ce qu'il y a là- dedans!. quatre mesures. dit Mahoudeau. un coin de Seine. je me régale à l'idée de les faire loucher. elle s'en va. et on ne la rencontrera jamais.. le jury. Elle sera pleine de jolies choses. un bazar infect où la bonne peinture tournait à l'aigre avec la mauvaise.. le Salon libre pour tous les exposants. Fagerolles cria: «Dis donc.» Claude acheva de se monter. très malin.» Ce compliment laissa Mahoudeau sérieux. il y a tout.. Devant la fenêtre ouverte.. Et Wagner qu'ils ont encore sifflé dimanche!» Mais un nouvel appel de Fagerolles le fit sursauter. Ses scrupules de conscience artistique le tenaient pendant des mois sur une toile grande comme la main.. tu sais très bien ton affaire. Pour moi.. je le bombarde. ce fut un enthousiasme général. et il tapait sur le Salon. «Oh! toi. c'est un paysage qui fuit. Oui. en théoricien dont l'honnêteté finissait par alourdir la main.. oui. Gagnière. tu as dans les doigts quelque chose qui plût. de l'exacte observation des valeurs. tous se . de peur de mécontenter ses maîtres. au milieu de sa passion révolutionnaire. jamais plus. comme une fleur qui s'entête dans le dur terrain où un coup de vent l'a semée. une femme passe. pendant que les autres discutaient. Vous me donnerez des notes. Dites donc.. une grâce invincible qui repoussait quand même de ses gros doigts d'ouvrier sans éducation. il poursuivait.. son verre de bière au poing. voulez-vous que je le démolisse? Dès le prochain numéro. et puis.» Claude haussa les épaules. Et. il rêvait le prix de Rome.» À ce moment. il faut avant tout que je sois content. Mais Jory se planta au milieu de la chambre. souvent. Et du reste. il s'ignorait et méprisait la grâce. car il posait pour la force. il se préoccupait de la justesse du ton.» Il était redevenu brusquement timide et inquiet. il déclara: «À la fin.. c'est l'infini.. Ce sera rigolo. il n'osait plus risquer une note vibrante. avec ma bonne femme. ces maîtres qui ont les premiers conquis la nature. extasié: «Dans Schumann. «Hein? quoi? ce que j'enverrai au Salon?. une impression jetée.. et puis. «Moi. et il murmurait d'une voix éteinte.suffrage universel appliqué à l'élection d'un jury largement libéral. qu'est-ce que tu envoies au Salon. cette année?» Il n'entendit pas. je commence. Gagnière avait attiré Mahoudeau. d'abord. ta Vendangeuse. Fagerolles. C'est si difficile. Tout en le vidant à petits coups. n'est-ce pas? et nous le flanquerons par terre. à peine un profil. il fallait faire campagne! Tous en étaient. d'une tristesse grise qui étonnait. il m'embête. À la suite des paysagistes français. qu'il plaisantait d'ailleurs comme le reste.

les mains convulsées. cria Sandoz. et Dubuche. croyait à la nécessité d'être une armée. disant: «Ah! que c'est gentil de nous aimer un peu et de nous surprendre!. dont la flamme le réchauffait. Il venait d'entrer à l'Institut. ni leurs profondes dissemblances qu'ils ignoraient. en plein milieu des obstacles. «Je vais faire le thé». Mais il aimait la jeunesse. chacun donnant son effort. ne lâchons plus. quand il revint de la cuisine avec la théière et les tasses. il reprit: «À onze heures! qui diable est-ce donc?» Il courut ouvrir. Et. ses meilleures escapades étaient de tomber là. à ce moment. fumant sa courte pipe de terre. fils d'un père bourgeois. Et Mahoudeau exagérait ses brutalités voulues. Il . et Gagnière. bien heureux. de loin en loin. dans le vacarme qui avait repris. qui réservât sa part de gloire. que le maître de la maison annonçait ainsi. de conviction pesante. C'était un gros homme de quarante-cinq ans. sonnait la victoire. ne jetait que des mots. Il aurait vidé la maison. s'avança. heureux de cette poignée de main si large et si cordiale. petit-fils d'un fermier beauceron. ils recommençaient l'éternel rêve de s'enrégimenter pour la conquête de la terre. la face tourmentée. plus épais d'appétits. Tous se levèrent vivement. Jory se dépensait en camaraderie utile. distribuait des couronnes. tous dans la même chemise. celui-ci poussant celui-là. mal débarbouillé de sa province. s'entendre quand on a des choses dans la caboche. mais des mots pareils à des coups de massue. car rien ne les séparait encore.. et que le tonnerre de Dieu emporte les imbéciles!» Mais.. comme il disait. Fagerolles lui-même. Alors. il trouva Bongrand installé. sur le même rang. tandis que. riant d'aise à les voir si unis. à cette minute.. Il n'y en avait pas un.. Est-ce que le succès de l'un n'était pas le succès des autres? Leur jeunesse fermentait. déboucha une nouvelle bouteille de bière. Sandoz. de sang paysan. la bande arrivant d'un bloc. il cria: «Hein? nous y sommes. raffinait la sensation jusqu'à l'évanouissement final de l'intelligence. affiné par une mère très artiste. préparant là ses articles. on l'entendit jeter une exclamation joyeuse. pâmé. Au milieu du silence brusque des autres. sous de longs cheveux gris. ils débordaient de dévouement.pressaient pour se mieux sentir les coudes et marcher au feu ensemble. ouvrant la porte toute grande. malgré sa blague de Parisien. Bongrand. Déjà. messieurs!» Le grand peintre. ni les rivalités qui devaient les heurter un jour. il revenait. dégagé du gris de sa peinture. les mains tendues. Bongrand lui-même parlait d'une voix de tonnerre. en chef accepté. un coup de sonnette le stupéfia. et le simple veston d'alpaga qu'il portait avait à la boutonnière une rosette d'officier de la Légion d'honneur. ainsi qu'un geindre dont les poings pétriraient un monde. avec une familiarité respectueuse. à califourchon sur une chaise. Déjà Claude. émotionnés. Il n'y a que ça de bon. au milieu de ces débutants. pour fumer une pipe. prenant au vol des phrases.

plus de perfection dans la facture. croyant à un paradoxe. lorsqu'on y est. «Il n'y a rien de beau. dit Claude. qu'elle excusait d'ailleurs.. debout. il renonça à se faire comprendre. —Et la grande paysanne.. des paysans étudiés de près. il les écouta. je ne suis personne. «Fichez-moi la paix. puis la mariée avec le vieux paysan.. donc. on est si brave. Bongrand écoutait d'un air gêné. vous autres. elle tourne pour moi au cauchemar. depuis qu'on l'a mise au musée du Luxembourg. pour avoir tout à faire. ah bien! j'aime mieux crever que d'en être! disait-il Avec de grands gestes. sous les crudités du plein air. je voudrais trouver un coup. «Leur jury. —Et le coup de vent dans les blés. et très vrais. Riez.était riche. va te faire fiche! les embêtements commencent. je vous en avertis. Je ne compte pas.. il répondit avec un haussement d'épaules: «Mon Dieu! rien. À la suite de Delacroix. vous pourriez nous rendre un fameux service. hein! avec la Noce. à une pose d'homme célèbre. dans la crainte d'en dégringoler trop vite!. J'avais envie de la prendre pour une statue. silencieux. qui avaient une allure épique de héros d'Homère. avec un sourire de souffrance. vous verrez un jour!» La bande riait. car il avait apporté une formule nouvelle. Ah! que vous êtes heureux. et les deux tâches si jolies de la fille et du garçon qui se poussent. Est-ce que je suis un bourreau pour flanquer dehors de pauvres diables. Pourtant. n'avait pas besoin de vendre. quand il s'agit de monter là-haut! Et puis. vous verrez. si le peintre de la Noce au village ne compte pas!» Mais Bongrand s'emportait.» Il y eut une clameur de protestation. Fagerolles lança d'une voix aiguë: «Alors.. celle qui se retourne et qui appelle d'un geste!. s'écria Mahoudeau. Je n'exposerai pas. c'était un romantisme tempéré de logique. qui ont souvent leur pain à gagner?—Cependant. le sang aux joues. De ce tableau datait une évolution. la Noce. Vraiment. sans que la nature y fût encore abordée de front. en y défendant nos tableaux.. ajouta Gagnière. et des efforts sans cesse renaissants. toute la jeune école se réclamait de cet art. fit remarquer Claude. très loin!». laissez donc! je vous compromettrais.. avec plus d'exactitude dans l'observation.» Cette Noce au village restait jusque-là son chef-d'œuvre: une noce débandée à travers les blés. d'être encore au pied de la montagne! On a de si bonnes jambes. Elle commence à m'embêter. Comme Fagerolles lui demandait ce qu'il faisait en ce moment. .... le joueur de violon. en effet. Ma parole! on préférerait être en bas. comme les deux premiers groupes... et parallèlement à Courbet. des petites choses. en tirant de sa pipe de lentes fumées.. Est-ce que la suprême joie n'était pas d'être salué comme lui du nom de maître? Les deux bras appuyés au dossier de sa chaise. Une vraie torture. et des coups de poing. et gardait des goûts et des opinions de bohème.. —Moi.

les yeux mouillés d'attendrissement: «Oh! jeunesse. Et le vacarme continua. et la maison retomba dans un grand silence. et en une séance il réalisait son rêve. jeunesse!» Jusqu'à deux heures du matin. Cependant. qui avait des qualités d'homme de ménage. à travers les rues désertes. cette joie bruyante de l'assaut. exalté par cette bonne journée de camaraderie. lui. il avait trouvé la peinture. eut un geste vague de souffrance. grisés de paroles. il était certain de faire un chef-d'œuvre.» La dégringolade assourdie des souliers le long des marches alla en s'affaiblissant. la seule passion de l'œuvre. en disant très bas: «Ne faites pas de bruit. une cousine à sa femme. retirant de la bouche sa petite pipe. le dédain du monde entier. Sandoz. le cœur battant à grands coups. en lui répétant que cette sacrée peinture était un métier du tonnerre de Dieu. ayant de nouveau exprimé des idées basses de lucre. à la clarté vacillante des becs de gaz. causait toujours. la fièvre montait toujours. brusquement. Tous les marchands furent conspués. qui lui semblait un abandon sans fin. et que l'on eût seulement de l'eau à boire? Jory. on n'écouta pas sa réponse. Et l'un et l'autre continuaient à vaguer. qu'il prêtait. et lui. Il ne voulait pas se coucher. des maraîchers commençaient à descendre vers les Halles. il débutait. En riant. se consumer dans ce brasier qu'ils allumaient! Bongrand. il pensait à l'accouchement de l'œuvre dont il venait de laisser l'ébauche sur son chevalet. jusque-là immobile. prit la lampe. il murmura. sous les étoiles pâlissantes. qui se multipliait. Il oubliait les cent toiles qui avaient fait sa gloire. qui accompagnait Bongrand. Cette question du pain les excitait encore. chacun parlant pour lui. on félicitait Gagnière au sujet d'un amateur qu'il avait connu à la musique du Palais-Royal. il attendait le soleil. Cette fois. Bongrand l'arrêtait par un bouton de son paletot. dans l'espoir d'obtenir un rabais. les éclaira par-dessus la rampe de l'escalier. Claude. au point de vouloir absolument passer par un intermédiaire. Mahoudeau était furieux. tous les vingt pas. c'était à se casser la tête contre les murs. que les jurements d'une chatte en folie. le tumulte grandit. désespéré maintenant de cette absence d'un jour. À chaque œuvre nouvelle. Le ciel s'éclairait. si l'on avait fait un chef-d'œuvre. aidait Sandoz à servir le thé. le journaliste! On lui posait des questions sévères: est-ce qu'il vendrait sa plume? est-ce qu'il ne se couperait pas le poignet. souleva une indignation. avec une rage d'impatience. la conversation tomba sur les modèles. anéanti de sommeil. les autres demandaient l'adresse. il était vraiment fâcheux que l'amateur se défiât du peintre. Ainsi. Enfin. dégagée des infirmités humaines. Et. remit de l'eau chaude dans la théière. À la porte. Fagerolles racontait une histoire impayable du père Malgras. un petit rentier maniaque dont l'unique débauche était d'acheter de la peinture. eh bien! qu'est-ce que ça fichait. avait beau être un malin. Dubuche. Mais. Quatre heures sonnaient. ma mère dort. lorsqu'ils se décidèrent enfin à partir. très haut. Puis. et il allait droit à sa toile.Cependant. Bongrand. mise en l'air comme un soleil. pour se remettre à son tableau. Quel désir! se perdre. la tête douloureuse et grosse d'un monde. devant cette confiance illimitée. Tous divaguaient. quand on voulait bien lui en faire une académie. il n'y entendait rien encore. il se voyait rentrant dans son atelier comme on retourne chez une femme adorée. plutôt que d'écrire le contraire de sa pensée? Du reste. c'était maintenant la belle folie des vingt ans. les yeux brûlés. On n'entendait plus monter du quartier. . la gorge arrachée. parce que les beaux ventres s'en allaient: impossible d'avoir une fille avec un ventre propre. Claude montrait un beau mépris: on était volé.

se jetait à une exagération de politesse.. et ces fleurs la gênaient horriblement. «Vous. elle était passée à l'état de vision fuyante et regrettée. et. Il crut que c'était Mme Joseph. Tout d'un coup. elle venait d'acheter cette botte de roses. il y eut un remuement léger.. et il ne la connaissait point. et le courage au travail lui revenait avec le ciel bleu. Il avait lâché sa palette. continuait de peindre. De pluies continues avaient attristé le milieu d'août. et qui avait fini par lui sembler toute naturelle? Le pis était qu'en passant sur le quai. depuis près de deux mois qu'elle ne donnait pas signe de vie.. c'est moi. il s'y appliquait pendant de longues matinées silencieuses. Sans doute la montée de l'escalier l'avait essoufflée. elle balbutiait... Lui. Ah bien! si je songeais à vous!» C'était Christine. Mais ce silence frissonnant.. et elle tenait une botte de roses qui achevait de l'ahurir. il la reconnut. «Mademoiselle. plus troublé encore.» ..IV Six semaines plus tard. mademoiselle!. Mais Claude. Eh quoi? était-ce donc déplacé. il cria simplement: «Entrez!» La porte s'était ouverte. le visage à demi caché sous une voilette blanche. finirent par l'inquiéter. Son grand tableau n'avançait guère. sans même tourner la tête. Vraiment. à mesure que les jours s'écoulaient. puis tout cessa. car son cœur battait très fort. Il n'avait pu rattraper à temps ce cri peu aimable. qui lui montait son déjeuner. une vague haleine qui palpitait. la concierge. je vous en prie. raisonnée si longtemps. monsieur. comme la clef restait toujours sur la porte. Il regarda. qui était le cri même de la vérité. de profil charmant qui se perd et qu'on ne doit jamais revoir. en artiste combattu et obstiné. il demeura stupéfait: une femme était là. cette visite. dans l'intention délicate de témoigner sa gratitude à ce garçon. J'ai pensé que c'était mal de ne pas vous remercier. vêtue d'une robe claire.. D'abord.. On frappa.» Elle rougissait. «Oui. Vous êtes trop charmante... elle l'avait préoccupé de son souvenir. Comment les lui donner? Qu'allait-il penser d'elle? L'inconvenance de toutes ces choses ne lui était apparue qu'en ouvrant la porte. ensuite. asseyez-vous. Claude peignait un matin dans un flot de soleil qui tombait par la baie vitrée de l'atelier. ne pouvant trouver les mots.. c'est une surprise. il bouleversait l'atelier pour débarrasser une chaise.

. au milieu du grand calme de son existence nouvelle. Pourquoi donc l'aurait-elle oublié? Elle ne trouvait à lui faire aucun reproche? au contraire. Il revint. dans cette demeure somnolente! le flot de sa jeunesse bouillonnait si fort.. comme une faute. le souvenir de la nuit passée chez un homme l'avait tracassée de remords. un désir ignoré d'elle-même. sans qu'elle sût comment. inquiète de ma santé. N'est-ce pas? vous êtes comme ces fées des contes qui sortent du plancher et qui rentrent dans les murs. elle est impotente.. mais sans avoir rien à cacher.. l'image était ressortie de l'ombre. continua-t-elle.. qu'elle eut un souffre. quand elle fut assise. C'est la première fois que je fais ce compliment à une femme. Lorsqu'il eut vu qu'elle ne se moquait pas.. «Tenez! c'est pour que vous sachiez que je ne suis pas une ingrate. saisi. Et puis. me forçât à prendre l'air. en répétant: «Ah! par exemple. . parole d'honneur!». Oh! Mme Vanzade est très bonne pour moi. à les briser. lui rendit un instant son embarras. debout devant elle. et elle croyait être parvenue à chasser cet homme de sa mémoire.. si étouffée. il mit tout de suite le bouquet dans son pot à eau. Puis. ses yeux dans les siens: «Vrai. la contempla. elle rougit. avait ainsi tourné en elle à l'idée fixe. j'ai profité de ma première sortie. il faisait tellement beau. ne lui devait-elle pas de la gratitude? La pensée de le revoir. elle ne sort jamais. son cœur avait une si grosse envie d'amitié! «Alors. puis. vous le savez. repoussée d'abord. heureux.. il lui demanda. répondit-elle en riant. Elle était si seule. Je me disais: C'est fini. vous ne m'avez pas oublié? —Vous le voyez bien. ce matin. elle le sentait lui-même si timide.» Elle ne disait pas la honte où son aventure du quai de Bourbon l'avait jetée. en s'accentuant. ce n'était plus qu'un mauvais rêve dont les contours s'effaçaient. il lui serra les deux mains. Le mensonge qu'elle faisait. vous!.Alors. ce n'est peut-être pas vrai qu'elle a traversé cet atelier. bravement. toujours au moment où l'on ne s'y attend pas. en se précisant. longtemps combattue ensuite. après toutes ces averses maussades!» Claude.. Et elle lui tendit les roses. se confessa lui aussi. dans la maison de la vieille dame. Christine se calma. «Moi. la tentation la reprenait dans la solitude de sa chambre. En se retrouvant à l'abri. seulement. —Pourquoi alors avez-vous attendu deux mois?» De nouveau. «Mais je ne suis pas libre. un malaise dont elle s'irritait. Il était si drôle avec ses grands gestes éperdus. jusqu'à devenir l'obsession de toutes ses heures. vous êtes un bon garçon.. les premiers jours.» Il ne dit rien d'abord. je n'osais plus songer à vous. Chaque soir. et elle ne s'était apaisée un peu qu'en s'expliquant ce trouble par son besoin de reconnaissance. et il a fallu qu'elle-même.

. comme si. un juron jeté dans le vide. la blonde et la brune. elle la jugeait exécrable. «Mais je ne sais pas. la voix changée: «Je vous dérange. Ah! ce sacré tableau. se détachaient dans la lumière. cette subite réserve. lorsqu'il put lui prendre la main. un de ces jours.. et une révolte la soulevait.. Mais les deux petites lutteuses. tout de suite. sérieuse.. Elle fut reprise d'une véritable crainte. si désespéré de ne pas se satisfaire. le geste qui avait pu la blesser. Je m'abrutissais au travail. en disant très vite: «Quand je le pourrai. ça me fait du bien de causer avec vous. presque terminées. elle parut hésitante. et qu'elle avait eu en vain le désir de voir. il cherchait sans document. si vite? —Oui. Adieu!» Claude était resté planté sur le seuil. se reconnut. restait en détresse. elle répéta d'une voix brève: «Je m'en vais. affectait maintenant de regarder autour d'elle. l'anatomie terriblement exacte des études. sans comprendre. les flamboyantes esquisses du Midi. depuis deux jours. Il osa lui demander: «Quand vous reverrai-je?» Sa petite main mollissait dans la sienne. comme si elle avait eu son corps. Adieu!» Et elle était à la porte déjà. Les fonds. elle dit. je m'en vais. changeant le modèle chaque semaine.» Claude la suivait des yeux. Christine. étonné et chagriné de ce changement brusque. la clairière sombre trouée d'une nappe de soleil. elle ne la comprenait pas. les paupières closes. le monsieur. un bras sous la nuque. il me torture assez déjà!» Et Christine. «Comment. l'on eût déshabillé là toute sa nudité de vierge. avec leurs deux notes si fraîches. la peinture féroce qu'elle retrouvait là. Elle était surtout blessée par l'emportement de la peinture. l'on m'attend. Christine tournait la tête. Au premier plan. il marcha. cette irritation sourde? Il referma la porte. il s'acharnait sur le corps. elle se sentait contre elle une haine. les bras ballants. —Mais non! mais non! cria Claude en l'empêchant de quitter sa chaise. la haine instinctive d'une ennemie. un . cette toile. souriant sans regard. Un moment. tournée l'autre fois contre le mur. à la femme couchée. recommencé trois fois. la glaçaient comme la première fois. elle se dégagea. Je suis si occupée!» Puis. lui qui se flattait de ne pouvoir inventer. Son sourire disparut. brutalement. cette fille.Et vous voilà. que. et ça me fait un plaisir. cherchant en vain la phrase. Quoi? qu'avait-elle eu encore. si rude qu'elle s'en trouvait violentée. Elle se mit debout. Cette peinture. La colère le prenait à son tour. regarda le grand tableau. Cette fille nue avait son visage. que le peintre travaillait: il n'avait plus repris la tête. Et c'était surtout à la figure centrale. vautrée dans l'herbe. n'étaient toujours qu'indiqués à larges coups. C'était elle. la chair meurtrie. elle s'en alla. en dehors de la nature. levant les yeux. oh! un fier plaisir!» Souriante et gênée.

sans rien de caché ni d'hostile désormais. dans ce premier frisson de l'hiver. Christine. il n'y avait plus que la peinture. Son petit chapeau de velours était sombre. une semaine d'impuissance et de doute. ce fut elle qui lui tendit cordialement la main. on devait égorger les parents. tant il sentait bon. Il n'y eut pas d'explication. «Vous savez. sur le seuil. C'était elle enfin. des idées à elle. toute une semaine de torture. et. et la concierge lui ayant dit. Il ne comprenait pas. elle avouait qu'elle avait hésité. Et il se remettait. Est-ce qu'on savait jamais. inabordable pour tous. silencieux. l'apaisa. les jours suivant les jours. qu'une jeune fille était venue le demander vers cinq heures. et elle souriait de son air franc. Puis. au moindre bruit. On n'avait pas frappé. je reviendrai. puisqu'elle était là. comme si l'entente s'était faite à leur insu. un soir. très d'accord. qui ne faisait pas même ressemblant. qu'elle avait bien failli ne plus vouloir: oui. mais il venait de reconnaître un pas qui montait. les camarades. lorsque. il se remit au travail. avec les femmes! Mais la vue du bouquet de roses. Il ne sortait plus avant quatre heures. . Pendant près d'une heure. et le brouillard du dehors avait emperlé sa voilette de dentelle noire. et elle entra. chacun garda le tourment et le combat des jours passés. tournait vivement la tête. débordant du pot à eau. sa lutte résignée et solitaire contre son tableau. Toute la pièce en était embaumée. Elle ne sembla même pas voir les esquisses et les études des murs. ils causèrent. il tressaillit et posa rapidement sa palette. Deux nouveaux mois se passèrent. par une matinée brumeuse de la fin d'octobre. à se croire frappé de stupidité. Claude. comme il rentrait. Non. avait un geste involontaire de désappointement. la figure de femme nue. dans ce parfum. d'une violence de théories telle que ses amis eux-mêmes n'osaient le contrarier. Il ouvrit. portait un large manteau de laine grise qui l'enveloppait tout entière. qu'elle consentit à monter de temps à autre. Au départ. Elle s'excusa d'avoir tardé si longtemps à revenir. les premiers jours. les femmes surtout! De cette fièvre chaude. il était tombé dans un abominable désespoir. Cela suffisait qu'elle ne fût point fâchée. elle regarda fixement la grande toile. cette fille n'avait ni son visage ni son corps: comment avait-elle pu se reconnaître dans cet épouvantable gâchis de couleurs? Et son amitié s'attendrit d'une pointe de pitié pour ce brave garçon. Mais il la trouva très gaie. Il balayait le monde d'un geste. il avait repris son train habituel. ce jour-là. Zoé Piédefer. loin l'un de l'autre. il avait eu une crise furieuse de travail. Un instant. dans la visiteuse. couchée dans l'herbe. comme pour se débarrasser de cette préoccupation imbécile. en bonne camarade. sous l'or flambant du soleil.terrible haussement d'épaules. le matin lorsque Mme Joseph lui apportait son déjeuner ou des lettres. ce n'était pas elle. il ne demandait pas à comprendre. il ne s'était calmé qu'en reconnaissant un modèle. des choses qu'il devait comprendre.

. d'abord sans date régulière. celle-ci avait vu sa mère pâlir et maigrir. sous les brouillards de la Seine. M me Vanzade lui ayant accordé ce jour-là. un soupçon lui était resté. la voix éteinte. le rire clair de la jeune fille. elle était heureuse d'être au moins pour ce coin de douceur. . elle lui avait raconté son enfance à Clermont. Pendant cinq années. recommençant tous les lundis de beaux projets. peignant sans bruit ses éventails. avec des yeux doux. Vous verrez bien. et elle était morte. Dès qu'elle arrivait. allongé sur un matelas. de ses crises folles de tapage! Aussi loin qu'elle pouvait remonter. sa mère lui criait. jurant de l'aider bientôt à gagner de l'argent. elle reparut. dès lors. Même. il la sentait d'une innocence de grande enfant. dans deux mois. sous les pâles soleils qui attiédissaient les quais. fixés sur elle. Elle se rappelait parfaitement leur retour. d'octobre à février. au hasard de ses jours libres. elle redescendait l'escalier. et elle gardait le remords de n'avoir pas été très sage. mais ses jambes et ses bras partaient malgré son effort. elle arrivait toute rose d'avoir couru. profitant d'une course dans Paris pour monter. les yeux pleins de grosses larmes. elle travaillait si tard.» Le jeudi. à l'aise comme chez un ami. tombé de son fauteuil ainsi qu'une masse.—Oui. quand elle ne savait de quelle façon la dompter: «Ah! menton de galoche. tout ce qu'elle tenait d'elle aujourd'hui. mais les yeux doux. le capitaine Hallegrain. elle l'avait ainsi présente. tu te mangeras le sang comme ton père!» Pauvre mère! l'avait-elle assez étourdie de ses jeux violents. la semaine prochaine. dès le deuxième mois. le capitaine très gros. elle ne pouvait le revoir autrement. une fois par semaine. très fort. foudroyé. Dans son éternelle méfiance de la femme. s'en aller un peu chaque jour. sa mère et elle étaient à l'église. très exacte. Toujours. car il y avait une bonne course de Passy au quai de Bourbon. morte déjà. Elle devait être rentrée à onze heures. Claude commençait à connaître Christine. fluette. un autre jour de la semaine. elle ne cessa plus de venir. Comment vivre? la pension de veuve. elle choisit le lundi. pour marcher et respirer au plein air du bois de Boulogne. elle arriva parfois à l'improviste. Elle aussi avait cette mâchoire-là. les six cents francs qu'elle touchait suffisait à peine aux besoins de l'enfant. elle s'en vint ainsi sous les pluies battantes. en criant bonsoir.. Vingt fois. Et. voulant lui faire plaisir: «Elle a vos yeux. dans sa mémoire de gamine. avait eu sa dernière attaque. dans le visage de sa fille. que sa vue se perdait. petite. À jeudi. jusqu'à n'être plus qu'une ombre. Le soir où son père. sa mère n'avait pu se lever. Maintenant. Alors. elle la trouvait devant la même fenêtre. avec sa mâchoire inférieure qui avançait. On le lui disait parfois. elle se hâtait à pied. les yeux grands ouverts et pleurant encore. et elle ne pouvait s'attarder plus de deux minutes. à la chère femme. avaient tout emporté. on avait tout juste le temps de se dire bonjour: déjà. si bien que. puis. la désespérant par son manque d'application au travail. un matin. c'était pour bavarder. d'un flot intarissable. —Non. l'idée d'une aventure galante en province.» Et elle souriait. Depuis la mort de son mari. et elle y revenait toujours. elle tombait malade dès qu'elle restait tranquille. puis la nuit affreuse. sans un embarras. Pendant quatre mois d'hiver.

on les apercevait au bout des rues. oubliait tout ce deuil. en lui procurant cette place chez Mme Vanzade. étroite et humide. de l'autre côté. depuis quarante ans dans la famille. Une surprise lui en restait. Elle devait entrer en religion. mais. avec le tic-tac affaibli des vieilles horloges. ensuite cloîtrée avec sa mère que la moindre sortie épuisait. elle ignorait si complètement la ville et les environs. des innocences à faire trembler. Christine. parce que les feuilles étaient trop difficiles à imiter! Brusquement. Dans la ville. questionnée par Claude sur Clermont. Elle avait. elle sautait aux quinze mois qu'elle avait passés à la Visitation. qui descend au Jardin des Plantes. elle en frissonnait encore! Dans sa chambre. on voyait des champs plats. Dans le petit hôtel de Passy. c'était là que. dont les arcades étaient garnies d'une glycine géante. au-dessus des toits. on prenait la rue des Gras. des niaiseries. sous de formidables éclats de foudre. à l'infini. c'était trop loin. tous les trois jetés dans cette Auvergne. C'était là que sa mère lui avait appris à lire. avec des jardins magnifiques. elle suffoquait à l'église.D'autres fois. une cuisinière et un valet de chambre. La rue de l'Éclache. Alors. Oh! les orages de là-bas. née à Strasbourg. traversaient seuls les pièces vides. elle se serait rendue à la cathédrale. elle s'endormait en écoutant ses professeurs. mais on n'y allait pas. lorsque la supérieure qui l'aimait beaucoup l'avait elle-même détournée du cloître. il y avait des montagnes d'un côté. qu'ils abominaient. elle lui donnait de nouveaux détails. un grand couvent. elle était en effet tombée à une complète indifférence religieuse. dominant des cours intérieures. une sorte de galerie de bois. vers le midi. rien que les façades mornes. des jalousies. aux volets toujours fermés. tellement la fatigue des leçons l'étourdissait. et. qu'elle et Claude finissaient par s'égayer lorsqu'elle accueillait ses questions d'un éternel: Je ne sais pas. Aussi. Même la salle à manger ouvrait sur un large balcon. Et elle y avait grandi. se moquait-elle de son ignorance: Ah! une demoiselle bien instruite. dans la salle à manger qui servait aussi de salon. avec les dates! une musicienne fameuse qui en était restée aux Petits bateaux. qui les enfouissait dans sa verdure. Claude voulait savoir quelle était sa vie chez Mme Vanzade. Tandis que. elle. une aquarelliste prodige. Elle reconnaissait seulement le Puy-de- Dôme. silencieux et fermé. depuis qu'elle habitait Paris. après la mort de sa mère. tout rond. quand les souvenirs de Clermont se trouvaient épuisés. où les pluies d'orage roulaient comme des fleuves. l'existence passait régulière. une profonde embrasure. . le reste s'enchevêtrait. jamais un passant. des ruelles et des boulevards en pente. Les montagnes? oui. où se trouvaient sa table de travail et ses petites affaires. Deux serviteurs antiques. les yeux fermés: on faisait le tour par la place de Jaude. pour lâcher les gais souvenirs. en enfilant d'autres rues. grande comme une pièce. Tout lui semblait fini. les fenêtres de leur logement avaient la joie du grand soleil. maintenant. une cité de lave noire qui dévalait. pas une boutique. et il ne fallait point lui en demander davantage. plus tard. une fenêtre à elle. Elle riait à belles dents de leur campement. qui n'aurait pas su dire seulement tous les noms des rois de France. qui ratait les arbres. le père Gascon. était d'une mélancolie de caveau. rue de l'Éclache. le paratonnerre du musée était toujours en feu. comment la mère des Saints-Anges avait-elle lu si clairement en elle? car. pareil à une bosse. d'abord près de son père infirme. chaque semaine. hors de la ville. la mère Parisienne. et les histoires de bonnes sœurs ne tarissaient plus.

elle aurait crié et sauté. D'abord.. Chaque jour. inventer une cérémonie à l'église. d'une demi-domestique! Et puis. ivre du besoin de vivre. Non. sans autre galanterie qu'une poignée de main à l'arrivée et qu'une poignée de main au départ.. si desséché. avec le vacillement des yeux. elle avait pleuré un soir que celle-ci l'appelait sa fille. à elle comme à lui. à la voir si vieille et si infirme. Mais rien encore de brûlant ni d'agité ne gâtait le plaisir qu'ils éprouvaient à être ensemble. Cela leur semblait naturel et très simple. une rébellion de son sang la soulevait. vous serez récompensée. le trouble étonné de la passion qui s'ignore. qu'est-ce que je deviendrais?» Claude s'était détourné.. et c'était elle qui le sentait timide. à travers les lames des persiennes. elle n'avait d'autre distraction que de se faire lire des livres de piété.» Christine demeura saisie. n'ayant connu que des filles de hasard. pour faire plaisir à sa mère. gaufré des pétales de fleurs! Dire qu'elle n'était capable de rien. lorsque. le cœur noyé de pitié. parbleu!. le soleil s'y mourait en lueurs de veilleuse. avec quelle joie elle aurait coupé des robes. Parfois. d'un pas de fantômes... «Avec un de ses vieux amis. qu'elle était pleine de remords. où elle ne mettait plus les pieds. qui sentait la mort. sans doute. quelque général octogénaire. je n'y ai jamais songé. le général qui a un menton en argent. et qu'il n'y avait en elle que l'étoffe d'une fille à gages. qu'il pesait à peine sur les tapis. elle l'interrompit d'un éclat de rire. à ce mot. venait une visite. de se voir de la sorte en secret. C'était la maison des ombres.sans un bruit de leurs pantoufles. elle vous mariera. elle vous fera son héritière. ne se questionnait même plus sur ce qu'elle pouvait savoir de la vie et de l'homme. épinglé des chapeaux. «Oh! pensez-vous?. «Bah! dit Claude un matin. Madame semblait éprouver pour elle une tendresse plus grande. lui ordonnant de longues promenades. qui le regardait fixement parfois.. Ah! la bonne folie!» Tous deux en restaient à une camaraderie de vieilles connaissances. au retour du quai de Bourbon. dans ses ignorances de demoiselle honnête. Mais Madame la traitait si doucement. par amitié. parler du bois de Boulogne. prise par les genoux et devenue aveugle. qu'elle avait tout appris. Lui. dans des amours romantiques.» Mais. . c'étaient sans cesse des cadeaux. elle souffrait de cette demeure close. rigide.. et elle-même aimait beaucoup Madame. quand jadis elle voulait se forcer au travail. ne quittait plus sa chambre. comme elles pesaient à la jeune fille! Si elle avait su un métier. une robe de soie. Il était presque aussi neuf qu'elle en toutes choses. elle jurait de ne la quitter jamais maintenant. Ah! ces lectures sans fin. elle devait mentir. je ne veux pas. On dit qu'elle a trois millions. de loin en loin. vivant au-dessus du réel. jusqu'à du linge. une petite montre ancienne. elle était reprise des étourdissements de son enfance.. la renvoyant de sa chambre. Depuis que Madame. et il ajouta d'une voix brusque: «Vous deviendriez riche. interminablement. non.

des chevalets boiteux appuyés aux murs. mais ce n'était point besogne facile. qu'aurait-on dit? Du coup. nette de taches de couleurs. stupéfait. tourner en chantant. le coucou énorme. Claude. Aussi que de remontrances. les premières fois. Était-ce donc cette paresseuse qui avait des migraines intolérables. à cette heure. elle bousculait tout. l'institutrice aux mains fines. avec des yeux de pécheresse qui mord au fruit défendu. elle rangeait la vaste pièce en trois tours. un pan de veston déchiré. Quand la neige couvrait les toits voisins. dans l'atelier où le poêle rouge ronflait comme un tuyau d'orgue! L'hiver semblait les isoler encore. Puis. oui. elle avait pris possession de l'atelier. Et elle venait se satisfaire quai de Bourbon. qu'ils ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre. de peur que la poussière ne couvrît ses toiles fraîches. à peine arrivée. le divan était brossé. ils trouvaient ça drôle.Leurs mains demeuraient fraîches. Lui. et. Quels mois heureux ils passèrent. elle ne savait pas. personne ne viendrait les déranger. l'armoire frottée et luisante. au-dessus des chaises posées en belle symétrie. au contraire. Pour la faire asseoir et causer tranquillement. venir. la redressait comme un jeune arbre. le peintre défendait à Mme Joseph de balayer. tandis que le travail des pieds et des mains. car elle souffrait nerveusement. il la suivait d'un regard inquiet et suppliant. Dès que Christine était là. Seulement. la jupe épinglée pour ne pas la salir. Devant le poêle. et tous les deux en plaisantaient. le paravent cachait le lit et la toilette. lorsque son amie tentait un bout de nettoyage. elle n'aurait plus été une dame. Mais ce n'était plus sa belle flamme de ménagère qui s'agite. C'était magnifique. lui faisait du bien. au moindre travail? Mais elle riait: le travail de tête. ils parlaient de tout gaiement. Une idée d'y mettre un peu d'ordre la tourmentait. épanouissant ses fleurs de carmin. il lui demandait parfois de recoudre un poignet arraché. cette amitié devenait si vive. ils se disputaient parfois. si elle avait pu se battre contre la poussière. on n'aurait pas reconnu la pièce. D'elle-même. À quoi bon changer les choses de place? est-ce qu'il ne suffisait pas de les avoir sous la main? Pourtant. au milieu d'un pareil abandon. dégantée. en amis certains de ne jamais se fâcher. essoufflée de tant d'exercice. chez Mme Vanzade. qu'il avait fini par la laisser libre. Elle avouait. toute petite. ainsi qu'une dépravation. D'abord. et. torchonnant. L'atelier reluisait de propreté. elle montrait une obstination si gaie. ces quatre mois de gelée et de pluie. Au bout de quelques visites. cette immobilité. elle y semblait chez elle. ne touchant à rien. ces petits points à soigner un par un l'exaspéraient. mais Claude restait en guenilles. elle tenait son aiguille en fille élevée dans le mépris de la couture. on ne voyait plus un tas de cendre accumulée. sentait autour de lui les bons soins d'une femme. Seulement. elle se serait moins ennuyée. quand on la surprenait. elle paraissait si heureuse de jouer à la ménagère. elle avait bien offert de visiter son linge. que des moineaux venaient battre de l'aile contre la baie . son goût pour les soins bas du ménage. la regardait aller. balayant. cette attention. ce goût qui désespérait sa mère. avait l'air de battre d'un tic-tac plus sonore. comme un salon. Elle-même l'exigeait: de cette façon. jouant à la cuisinière avec délices! Encore aujourd'hui. dont l'idéal d'éducation était l'art d'agrément. Maintenant. la table de sapin désencombrée de la vaisselle. Claude enlevait la clef de la porte.

Cependant. Paris grondant alentour. que peu à peu elle céda. ils découvrirent une berge solitaire. sur les ponts. ignorés de tous. il fallut bien qu'elle le laissât descendre avec un parapluie. dominée par la double tête de ses tours. Dans le ciel pâle. dans la fuite des deux courants. au milieu de la grande ville muette. ils souriaient d'avoir chaud et d'être perdus ainsi. Puis. elle finit par lui permettre de la reconduire. ils revinrent en suivant le quai de Béthune et le quai d'Orléans. si serrées que des planches. s'exhalait avec le souffle humide de la rivière. au-dessus de sa longue échine de monstre. cette berge fut leur coin de campagne. Christine refusait de se laisser accompagner plus loin que le Mail. regarde Paris sans jamais l'atteindre. Et ils n'eurent pas toujours que ce coin étroit. la dragueuse dont les seaux grinçaient. que ce quai Henri IV. elle congédiait toujours Claude. surtout. tandis qu'une odeur forte. cette proue de navire continuellement à l'ancre. des dômes de monuments bleuissaient. ils étaient seulement restés quelques minutes devant le parapet. avec sa berge immense. l'averse ayant cessé tout de suite. faisaient des sentiers. Mais Passy était si loin. des tas énormes qui encombraient la berge. Elle oubliait le danger. Au quai des Ormes. eût commencé à cette longue file de quais. jusque-là. de l'autre côté du pont Louis-Philippe. elle l'avait renvoyé. sur les quais. Mais leur trouvaille. plantée de grands arbres: et c'était un refuge délicieux. contre les pavés du port. que tout cet horizon de ville peuplée et active fût l'horizon de cité maudite. ce jour-là. puis jusqu'aux Tuileries. lui permettant d'abord de pousser jusqu'à l'Hôtel de ville. Elle. où couraient des enfants et des femmes. comme le soleil avait reparu. s'étonnait: était-ce possible que ce quai des Ormes. autour de l'île Saint-Louis. puis jusqu'au Pont-Neuf. tourmentée de la honte d'être vue dehors au bras d'un homme. colossale et accroupie entre ses arcs-boutants. s'arrêtant à chaque pas. un jour qu'une averse brusque tombait. des paniers ronds qui voyageaient. en train de décharger un chaland. les yeux au loin sur le Port-au-Vin et le Jardin des Plantes. Dès lors. la nuit de son arrivée? Ensuite. si vivant en face. intéressés par la vie de la Seine. et. une odeur de cidre en fermentation. presque puante. qui. sa plage où des bandes d'enfants et de chiens se culbutaient sur des tas de sable. ralentissant encore leur marche. elle avait voulu s'en aller seule. entre elles. pareils à des pattes au repos. qu'il lui fallait suivre. et elle s'ennuyait tant à faire seule une course pareille. rapprochés par l'élargissement du fleuve. Ils remontèrent le quai de Bourbon et le quai d'Anjou. là-bas. vue ainsi du chevet. le bateau-lavoir secoué d'un bruit de querelles. ils tournèrent la pointe. pour jouir du désert et du silence que de vieux hôtels semblent mettre là. heureux de se trouver ensemble sous le ciel libre. à regarder le Mail. Longtemps. aperçu dans un éclaboussement de sang. et qu'il lui vantait la solitude des quais. elle consentit à une promenade. quand la grosse chaleur de l'atelier. pendant qu'ils goûtaient au bord de l'eau la joie d'être seuls. ils regardèrent l'eau bouillonner à travers la forêt des charpentes de l'Estacade. les suffoquait et commençait à chauffer leurs mains d'une fièvre dont ils avaient peur. où le poêle rouge ronflait. tous deux s'en allaient . se serrant l'un contre l'autre devant cette coulée énorme. ce fut la pointe occidentale de l'île.vitrée. un asile en pleine foule. Ils descendirent un escalier très raide. avec sa foule et ses rencontres possibles. Comme ils arrivaient au pont Saint-Louis. le pays de plein air où ils profitaient des heures de soleil. et ils s'amusèrent de cet écroulement de fruits. comme si Paris. En bas. il dut lui nommer Notre-Dame qu'elle ne reconnaissait pas. les grandes roues pleines de pommes s'alignaient sur quatre rangs. une grue. La semaine suivante.

et. les jours de marché aux fleurs. Sur la gauche. que Claude la reconduisait à son bras. le soleil oblique chauffait d'une poussière d'or les maisons de la rive droite. au contraire. se solidifiait dans la flambée dernière de l'astre. ils s'arrêtaient à respirer les premières violettes et les giroflées hâtives. le bâtiment carré de la Monnaie. de murs croulants et de jardins suspendus. se déroulait. dès qu'ils débouchaient du pont Louis-Philippe. semblait un château du rêve. les cinq arches du pont Notre-Dame sous l'arche unique du pont d'Arcole. au milieu des fumées roses de l'horizon. un surtout. la rive se découvrait et se prolongeait: au-delà des poivrières du Palais de Justice. sans s'être donnés encore. et cette promenade sans cesse répétée. au-dessus du Mail. des maisons plus hautes. Par les jours de ciel clair. Il semblait que l'âme de la grande ville. les enveloppât de toutes les tendresses qui avaient battu dans ces vieilles pierres. la caserne. tout un entassement de constructions baroques. bleuâtre. détournaient les yeux de cet éblouissement. les édifices se découpaient en une ligne noire. Enfin cette marche éclatante et cette marge sombre. lorsque le soleil déclinait. comme un jeune ménage. le pâté de maisons très vieilles. malgré la rudesse de la saison. une péniche. c'étaient les . que le pavillon de Flore. toute la trouée des quais. ils délaissaient bientôt les grands bâtiments qui suivaient. coupée des barres minces de ses ponts. par-derrière. tout là-bas. montrant chacun. l'Hôtel de ville. les îles. puis le Pont-Neuf. cette marche lente sur le même trottoir. Et là. En face. Des boîtes de bouquinistes commençaient à envahir les parapets. un promontoire de toitures que les poteries des cheminées faisaient ressembler à une falaise rocheuse. Ils marchaient. de plus en plus fins. un enchevêtrement de planches et de maçonneries. de l'autre côté du fleuve. bras dessous. du côté de l'eau. étaient comme dorées à neuf. toujours les mêmes. le quai Malaquais. D'un bout à l'autre. au-delà de son ombre. une longue barre grise de façades dont on ne distinguait même pas les fenêtres. resplendissantes. fleuries de lauriers et de vignes vierges. sans berge. le quai Voltaire. si allongée et si perdue. étalant des linges aux fenêtres. pendant que les découpures crépusculaires de gauche se terminaient par la silhouette des tours pointues du Palais de Justice. à l'extrême pointe. où des boules de verre allumaient des étoiles. et. la Seine pailletée luisait. sous une arche du pont Notre-Dame. pour s'intéresser. Christine ne venait plus que l'après-midi. tandis que la rive gauche. à gauche. charbonnées durement sur le vide. Alors. à mesure qu'ils avançaient. léger et tremblant. sur la gloire enflammée du couchant. blanchissant dans un reflet de miroir. un vif coup de lumière. puis le pont au Change. Depuis les grands froids de décembre. d'autres quais sortaient de la brume. aux deux bords de l'eau. montant du fleuve. à la cité. les tours de Notre-Dame. et c'était vers quatre heures. Mais eux. baignés de soleil sous les platanes sans feuilles. avait pris un charme infini. cependant. délabrées. s'enfonçant au milieu d'une mer phosphorescente. très loin. immense à l'infini. une jouissance de bonheur telle qu'ils ne devaient jamais en éprouver de plus vive. s'égayaient à certains coins. jusqu'à la touffe d'arbres du terre-plein. le pavillon de Flore sortait du rêve. à droite. puis. surmontées de terrasses. une eau de satin bleu. au travers des âges. Ils étaient l'un à l'autre. en bas.maintenant bras dessus. avaient paru les petites maisons blafardes du quai de l'Horloge. serrée dans ses murailles droites et lisses. qui s'avançait comme une citadelle. luttait contre le courant terrible. la coupole de l'Institut. Au- dessus des maisons assombries. de petites boutiques de quincaillerie et d'articles de pêche à un étage. une courbe molle s'arrondissait à droite dans la clarté. profondément. chargée de charbon.

perçait ce rempart d'une telle poussée de lumière. C'est Paris qui s'endort dans sa gloire.profondes perspectives du boulevard Sébastopol et du boulevard du Palais. la danse des reflets au fil du courant. reparaissant derrière la pluie. ainsi qu'une volée de flèches d'or. près des grands arbres des bains Vigier. Tandis qu'ils avançaient. sans le dire. sous l'approche de ce fer rouge. la braise ardente du couchant s'empourprait à leur gauche. les grandes féeries de l'espace ne flambaient que les soirs de nuages. Christine semblait ne plus . ou encore. elle tomba droit dans la Seine. Un jour enfin. au fond. qui s'irisait de bleu et de rose. tout d'un coup. Alors. Les jours de ciel pur. c'étaient les bâtisses neuves du quai de la Mégisserie. elle agrandit sa courbe. un instant. l'astre. pendant ces flâneries de chaque semaine! Le soleil les accompagnait dans cette gaieté vibrante des quais. Ah! que de beaux couchers de soleil ils eurent. par les prairies d'aucune plaine. tout ce tapage de sons et de couleurs qui fait du bord de l'eau l'éternelle jeunesse des villes. et l'astre semblait les attendre. À chacune de leurs promenades. les lointains sans borne. au-dessus de la ligne sombre des maisons. Et le crépuscule se faisait. les Tuileries. puis. sur aucune route de montagne. suivant le caprice du vent. ils regardaient en arrière. la boule se violaçait. Un soir qu'une averse venait de les surprendre. dès qu'ils avaient dépassé le pont Notre-Dame. et les cages assourdissantes des oiseliers. partaient d'un bout du ciel à l'autre. pareil à une boule de feu. s'écroulant. couché derrière un voile de vapeurs. disparu déjà. dans l'or du soleil devenu rouge. à toujours recommencer ensemble cette promenade. d'où ils venaient. sous le ciel ardoisé de l'orient. la nouvelle préfecture de police en face. une fin confuse de capitale. c'étaient des mers de soufre battant des rochers de corail. par-dessus Grenelle. descendait majestueusement dans un lac de saphir tranquille. il arriva ce que Claude redoutait. qui semblait bouillonner à l'horizon. puis. que des traits d'étincelles jaillissaient. et les fleurs en pot de grainetiers. l'incendie changeait. et. se noyait au tond du lac devenu sanglant. c'étaient le Louvre. des fournaises nouvelles ajoutaient leurs brasiers à cette couronne de flammes. que la nuit gagnait déjà. et il n'y eut plus sur leurs têtes que cette poussière d'eau embrasée. Mais les grands décors. visibles. Jamais Claude n'allait plus loin. le long des vieux parapets de pierre. ils sentaient ce Paris triomphal complice de la joie qu'ils ne pouvaient épuiser. alluma la nuée tout entière. des architectures entassées. avec la tache d'encre de sa statue. Dés février. le soleil. le soleil. comme une lune à son déclin. c'étaient des palais et des tours. lâchant par leurs brèches des torrents de lave. brûlant. quand ils se retournaient pour échanger encore une poignée de main. le vieux Pont-Neuf. en face du fleuve élargi. la campagne noyée d'un ruissellement de rayons. Christine toujours l'arrêtait avant le Pont-Royal. et ils se quittaient avec ce dernier éblouissement dans les yeux. il n'y aura jamais des fins de jour aussi triomphales que derrière la coupole de l'Institut. ils retrouvaient à l'autre horizon l'île Saint-Louis. au contraire. l'amusement des boutiques chaudes comme des serres. les coteaux de Sèvres. s'inclinait à mesure. roulait lentement vers les toits lointains. la vie de la Seine. la coupole noire de l'Institut l'écornait. Dans aucune futaie séculaire.

le cœur battant à grands coups. l'aborder. il tomba sur Sandoz et Dubuche qui descendaient les marches du pont. comme elle était montée en courant passer une heure. ce jour-là justement. Les coups continuaient dans la porte. l'haleine coupée. elle se promenait. Il était travaillé d'une pudeur. Sa poitrine s'était gonflée d'une tristesse immense. comme elle se serrait à son bras. lui causait un insupportable malaise. On tapait plus fort. Claude. . Mais elle était devenue blême. des pas descendirent en faisant craquer les marches de bois. si bouleversé de l'aventure. car ils souriaient. que chaque semaine elle déménageait ses trois chemises. Christine. Depuis quinze jours. ou plutôt il s'était résigné à ce caprice. on était presque face à face. il avançait toujours. en voyant Dubuche faire un mouvement vers lui. qu'il en renversa une chaise: impossible maintenant de ne pas répondre. Elle jetait alors sa jeunesse aux quatre coins des ateliers. l'emmenait. et il avait donné rendez-vous à Sandoz. ils disparurent dans la cour du Louvre. n'avait rien remarqué. plaisanter peut-être. les yeux à terre. sans même se retourner. et il pensa tout perdu. expliqua le journaliste. par crainte de la perdre tout à fait. sans attendre. elle s'exclamait. à chacun de ces pas qui s'en allaient. Tous deux venaient de reconnaître l'original de cette tête au pastel. et je te l'amène». très gaie. introduisait Irma Bécot. Cependant. et Claude n'eut que le temps de murmurer avec désespoir: «La clef est restée sur la porte!» En effet. Une voix cria: «Claude! Claude!» Lui. quitte à revenir pour une nuit. et il demeura immobile. son mouchoir sur la bouche. songeait aux camarades. Fagerolles la lui avait cédée. Mais. débordant de gratitude pour la discrétion de ses deux vieux compagnons. tomba assise au bord du lit. lorsqu'on frappa du poing. Il n'attendait pas Christine. lui répondait par des mots étranglés. Elle s'effara. comme s'il eût renié l'amitié de toute sa jeunesse. Tout de suite. s'élança derrière le paravent. Christine avait oublié de la retirer. si le cœur lui en disait. la connaissait? Elle passerait ainsi. ne bougeait toujours point. éternellement inconnue. dans une telle folie de son corps. combattu pourtant. ses amis l'avaient aperçu sans doute. l'idée qu'on pourrait dévisager la jeune fille. des rires éclataient. très libre. lui reconnut cette façon de s'annoncer. familièrement. puis. Qui. Lui. galamment. le peintre dut crier: «Entrez!» Et son malaise augmenta. en apercevant Jory. du reste. Très pâle. «C'est elle qui a voulu visiter ton atelier.croire qu'on pût les rencontrer. Ils passèrent d'un air indifférent. avait parfois un petit frisson en croyant distinguer au loin quelque dos de sa connaissance. d'ailleurs. il la sentait éclater de remords. dans une de ces surprises qui les ravissaient. elle le suppliait d'un geste éperdu. ils venaient à leur habitude de retirer la clef. Un grand silence régna. un après-midi. touché aux larmes. Et. et qu'ils approchaient du pont des Arts. mais déjà Sandoz le retenait. pour étouffer le bruit de sa respiration. Impossible de les éviter. À quelques jours de là. on frappa encore. les lèvres blanches. il eut encore une secousse. que le peintre cachait avec une jalousie d'amant. qui.

elle levait son petit nez d'un air entendu. «Tu sais ce qu'elle vient te demander? reprit gaiement Jory. non. anxieux d'inquiétude. était sorti d'une audition de Wagner. Oh! quelle drôle de peinture!.. de se montrer. l'autre jeudi. Il s'imaginait Christine là derrière.. avait manqué d'avoir un duel... elle n'en a pas besoin. Elle te posera tout ce que tu voudras. qui empêcheraient la nature d'entrer.. Jory s'enflamma. mon tableau me prendra jusqu'au salon. il était désolé déjà de ce qu'elle entendait. dit le peintre embarrassé. Jory. Irma dénoua vivement son chapeau. Défais-toi. «Laisse donc! c'est à elle que tu fais plaisir. Madame est trop petite.. .. défais-toi un peu.. C'est qu'il les menait raides. pour qu'il voie. Alors. Jory causa de la bande. Claude. Claude l'empêcha de se déshabiller. mais ça la régale.. vous verrez toujours. montrez- moi tout. en ce moment. Il bégayait des excuses: plus tard. Elle ne pose pas d'habitude.» D'une main. c'est inutile. eut peur qu'elle n'écartât le paravent. en le regardant fixement de ses jolis yeux de vice. les réputations volées! La campagne contre le jury du Salon faisait un vacarme du diable. chez Sandoz? On ne le voyait plus. Hein? soyez aimable. n'est-ce pas.. et elle cherchait de l'autre les agrafes de son corsage. «Cette femme nue.. les peintres de quatre sous. Pourquoi donc Claude n'était-il pas venu.. au café Baudequin.. Et où couchez-vous?». dans l'herbe. le dimanche d'auparavant. Comment.. ma chérie. ma chère? —Pardi...«Oh! que c'est drôle. Ce n'est pas du tout ça. Il y a là une figure qui me donne un mal! Impossible de m'en tirer avec ces sacrés modèles!» Elle s'était plantée devant la toile.. ici!. tu ne te rappelles pas? tu lui as promis de faire quelque chose d'après elle. il ne resterait pas un morceau de ses gabelous de l'idéal. puisqu'il a peur que tu ne le manges!» Enfin. il craignait qu'un document nouveau n'achevât de l'embrouiller. pour un de ses derniers articles du Tambour. Oh! il y avait eu un attrapage entre Fagerolles et Mahoudeau. Défais-toi. je veux tout voir.. sans la trouver!. Elle va se défaire. il serait très heureux. Rien que la gorge.. à propos de l'habit noir en sculpture! Gagnière. dites donc. «Non. si je pouvais vous être utile?» Du coup... «Tiens! mais c'est une idée! Toi qui cherches une belle fille. Eh bien. Dubuche l'accusait d'être entretenu par une actrice. avec un œil en compote. malgré les refus énergiques de Claude qui se débattait comme si on l'eût violenté. tout de suite!—C'est que. d'un air de souriant mépris. et elle se contenta de hausser les épaules. pas du tout! —Qu'est-ce que ça fiche? dit-elle. Elle vivrait sans chemise. ma chérie.» Et Jory s'obstinait.. Lui.

et. C'était laid. «Dame! j'ai eu si peu de leçons de maman!. ce milieu d'art brutal. ces éventails d'une délicatesse de rêve. elle l'apporta. dans une impatience irritée.Claude l'écoutait. Elle ne parla pas de cette fille. et Claude dut aller écarter le paravent. Souvent encore. à la réalité crue des études faites en Provence. «Tu désires travailler. Lui. si fausse? car elle ne trouvait pas seulement ces réalités d'une hideur de monstres. tremblant d'entendre frapper encore. Enfin. Et. Après s'en être longtemps défendue. portant déjà sa fortune. malgré le ton bonhomme qui le rendait aimable. flattée au fond.» Irma continuait à regarder le peintre.» Alors. Un jour. j'aime que ce soit bien fait et que ça plaise. elle s'offrit une dernière fois. Elle ne pouvait s'habituer aux nudités vraies des académies. blessée. était demeuré pour elle un malaise.. avec son vague sourire. .. nous te laissons. il piétinait devant son tableau. et elle voulut s'en aller tout de suite. tourmentée maintenant du caprice de l'avoir. c'est innocent. répondit-il. étonnée de la bêtise de ce nigaud qui ne voulait pas d'elle. Et elle s'étonnait: était-ce possible qu'un garçon intelligent peignît d'une façon si déraisonnable. car. intelligente. un chalet et des sapins blancs de neige. où des couples lilas flottaient au milieu de jardins bleuâtres. et lui-même n'avait rien de beau. elle déclara simplement qu'elle avait eu bien peur. un moulin battant l'eau d'une rivière. Surtout elle n'y comprenait rien. Moi. à la porte. fine. ces fines aquarelles de sa mère. Christine restait au bord du lit. comme sans force pour se lever. si laide. dont elle lui avait parlé. n'est-ce pas? —Mais non. elle les jugeait aussi en dehors de toute vérité permise. comme il se taisait. d'ailleurs. deux ou trois motifs toujours répétés. elle murmura la première: «Vous trouvez ça mauvais. Il avait repris sa palette. derrière. elle-même s'amusait à de petits paysages d'écolière. son ancien album de Clermont. grandie dans la tendresse et l'admiration d'un autre art. ayant la vive curiosité de savoir ce qu'il dirait. dans le débraillé de sa jeunesse.» Ils étaient partis.» Le mot la froissa. malgré lui. répugnée. son atelier. emportant au fond de ses yeux inquiets le trouble des choses qu'elle ne disait point. il fallait être fou. le feuilleta en souriant. un lac avec une ruine. mais pourquoi posait-il pour la vertu? Elle le plaisanta un instant. «Quand vous voudrez. L'autre fini par comprendre. en lui chauffant la main d'une pression longue et enveloppante. Claude voulut absolument voir un petit album. cet atelier empli de tableaux violents. il éclata franchement de rire. Longtemps.

elle était conquise. elle se plantait devant les toiles. Mais vous vous y accoutumerez. n'en avait plus peur. Leur amitié lui paraissait en pâtir. celui du prochain Salon. qui continuait à la blesser. bien dans la lumière». dès lors. évitant au contraire de parler art avec elle. Maintenant. couchée dans l'herbe. Je l'ai remarqué. revenant cent fois sur le même morceau. il n'y a là qu'une éducation de l'œil.. mais commençait à répéter des mots d'artiste. il était un tableau. une sourde gêne en face de ce grand corps. qu'elle fut longue à accepter. à chaque trait qui s'effaçait. elle restait des minutes entières. vous arrondissez des yeux de terreur. dans une contemplation muette.. ce que je fais là. en voyant quelle place souveraine elles tenaient dans l'existence du peintre. si elle le trouvait triste. à la suite d'une bonne séance ou d'une mauvaise.. ce fut sa préoccupation: avait-il beaucoup travaillé? était-il content de ce qu'il avait fait. Et. Ah! certes. et. Elle s'attristait. elle s'égayait. lorsqu'elle remarqua les joies et les douleurs qui le bouleversaient. jamais content. le grand. n'approuvait toujours pas beaucoup cette façon de peindre. elle l'aimait tant. la honte d'avoir cru un instant se reconnaître. encore moins pour les jeunes filles. cette ressemblance s'évanouissait un peu chaque fois. avec son dédain des jugements de la femme. Déjà elle regardait. Il lui semblait si bon. Ce fut sa première étape. La conviction artistique n'y entra pour rien d'abord. elle dont la pudeur s'était révoltée le premier jour. quand il l'accueillait gaiement. d'autant plus que Claude. crânement bâti. sans déplaisir. Christine s'accoutuma. elle en venait à leur découvrir des qualités pour les aimer aussi un peu. ne l'endoctrinait pas. sans qu'elle osât même se l'avouer. les regards fixes. elle se sentait moins près de lui. C'était une rancune personnelle. ce n'est pas de la peinture pour les dames. qu'après l'avoir excusé de barbouiller de pareilles horreurs. Seulement. Cependant. elle avait protesté en détournant les yeux. en dehors de la passion nouvelle qui l'envahissait. comme s'il eût voulu se réserver cette passion de sa vie. Comment donc sa ressemblance avait-elle disparu ainsi? À mesure que le peintre s'acharnait. elle s'attendrit de cette rage du travail. depuis leur dernière entrevue? Au bout du deuxième mois. elle finissait par éprouver de l'intérêt pour ces toiles abominables. elle éprouvait un chagrin croissant à voir que rien d'elle ne demeurait plus. bien qu'elle y retrouvât de moins en moins ses traits. qu'il la laissait ainsi sortir de son œuvre? et quelle était cette femme nouvelle. Ne l'aimait-il pas.» En effet.. cette face inconnue et vague qui perçait sous la sienne? . et vous verrez que c'est très sain et très honnête. les académies de l'atelier Boutin et les études de Plassans. peu à peu. elle arriva d'elle-même à se mettre de moitié dans son effort.«Avouez que ma peinture vous rend malade. elle glissait à l'habitude. qu'elle s'irritait encore contre la femme nue. de ce don absolu de tout un être: n'était-ce pas touchant? n'y avait-il pas là quelque chose de très bien? Puis. sans qu'elle pût analyser cela. D'abord. déclarait ça «vigoureux. vous pincez les lèvres.

dans une hâte d'homme qui craint d'être allé trop loin: «Bien sûr. il se mit à peindre. elle se renversa sur un coussin. tout d'un coup honteux. il la saisit par les épaules et la posa sur le divan. Après s'être promis de la supplier gaiement. ne savait justement de quelle manière lui demander quelques heures de pose. rendez-moi ce service. à cligner les yeux. en laissant donner sa ressemblance à cette nudité de femme. en lâchant des ruades dans les meubles. elle restait troublée d'avoir lâché une pareille phrase. «Quoi. dont il n'était pas le maître. même devant elle. désolé d'avoir gâté la tête. Tout d'un coup. nouveau. Elle se serait simplement assise. bredouilla. éclatante sous le soleil. mais d'une expression étonnante. cette semaine-là. elle aussi. l'avaient rendue grave. sans réfléchir. «Je vous en prie.. et il avait raison. tandis que les yeux en l'air. il criait que c'était son meilleur morceau de peinture. Il parlait de gratter sa toile. bien sûr. pas très ressemblante toujours.Claude. en deux séances.. Déjà.. que voulez-vous?» Puis. pourquoi ne me l'avez-vous pas demandé plus tôt?». qu'il craignait de l'irriter encore. Il exultait de joie. elle ne comprenait pas. elle glissa le bras sous la nuque. comme si elle entrait dans quelque chose de coupable. un visage plus vivant. Nom d'un chien! la sacrée bonne femme que je vais bâtir avec vous!» De. à se reculer . Ravi. il la bouleversa par un de ses accès de colère. Heureuse de le voir si heureux. parole d'honneur!» Effarée. au point de trouver sa tête très bien. elle ajouta étourdiment: «Ah! oui. Rien n'avait marché. lorsqu'elle le vit prendre ses brosses. il ne trouvait pas les mots. Un après-midi. Christine s'était égayée. D'elle-même. ou j'en crève. Mais une surprise et une confusion d'avoir consenti si vite. il n'aurait pris que des indications. il se promenait furieusement. car elle ne se savait pas décidée à cette chose. campa la tête. Ils restèrent longtemps devant le tableau. Mais il l'avait vue si fâchée. il cria: «Vrai! vous consentez!. elle dit: «Oh! la tête seulement!» Et lui. seulement la tête!» Une gêne les rendit muets. elle aurait bien juré que jamais plus elle ne lui servirait de modèle. jamais il n'avait baigné dans de la vraie lumière.. immobile. comme s'il se fût agi d'une inconvenance. Claude. sa complaisance l'emplissait de remords.

comme il s'apprêtait à la reconduire et qu'elle remettait son chapeau. pris de désespoir. aigu. je vais la bâcler avec un modèle. dès la semaine suivante. car le reste de l'œuvre. qu'elle céderait peut-être. il s'y remit. tonnerre de Dieu! est-ce qu'on plante la tête d'une femme sur le corps d'une autre!. autant valait-il renoncer au tableau. le monsieur en veston. qu'elle savait sa continuelle pensée. il empoigna la jeune fille. en paroles si touchantes. Un soir. ce qui le força à changer les tonalités. jamais il n'en aurait l'audace. Mais. puis. ils dansèrent ensemble ce qu'il appelait «le pas du triomphe». depuis qu'il y songeait. Elle riait très fort. avec son rire de camarade. dit-il enfin. ni scrupules ni malaise.. solides. au fond de son regard. pourtant. On ne pouvait exiger d'une amie un service pareil. Mais elle arrivait. il jura. la grande Judith. terminés. il se dévorait d'impuissance à ne plus savoir où donner un coup de pinceau. je la tiens donc!» Et. il lâcha ce cri de colère: «Aussi. et il perdait tout courage.jusqu'au mur. indispensable. il ne lui restait que quelques jours pour l'envoi au Salon.. quinze jours plus tard. Cela. les bras en l'air. les deux petites femmes. enfin le désir net. lui frémissant devant les pointes des seins relevés qui crevaient l'étoffe. de peur qu'elle ne le surprit à chercher. sa robe chaste qui ne livrait rien de son corps. gratta. Ah! cette gueuse. pourtant. la ligne souple du torse. recommença. S'il ne l'avait pas. Cette gorge qu'il avait entrevue quelques minutes. le satisfaisaient pleinement.. Claude redevint sombre. ils restèrent deux secondes les yeux dans les yeux. adorant le jeu. le hantait d'un souvenir obsédant. Février s'achevait. disait-il. En effet. il fit revenir Zoé. Lorsque. ne sut plus où il allait. À deux autres reprises. il lui dirait son tourment.» Au fond de lui. ne s'emmanchait point sur ces épaules canaille. n'éprouvant plus rien de son trouble. avait germé. lentement. une pensée unique montait: obtenir d'elle qu'elle consentît à poser la figure entière. malgré elle. dans un ciel couleur de vieux cuivre. pour poser le corps. Je devrais me couper la main. l'attention éveillée par des . et elle ne lui donnait pas ce qu'il voulait: la tête. elle si brusquement sérieuse. il lâcha le tableau. qu'il se sentit deviné. Il avait choisi Zoé Piédefer. Et le pis était que la figure centrale seule l'enrageait ainsi. dans un accès de gaminerie. elle s'était mise à y songer aussi. sans cesse reprise. devant Christine. Les choses se gâtèrent encore. c'était un désastre. il détournait les yeux. avec un autre modèle. si pâle. d'abord un simple souhait vite écarté comme absurde. sous le fouet de la nécessité. rayonnante. puis une discussion muette. il prenait des résolutions héroïques: dès qu'elle entrerait.. ils parlèrent à peine: cette chose demeura entre eux. les arbres. sous le corsage. «Maintenant. Et. Il la revoyait dans sa fraîcheur de jeunesse. Vers le milieu de janvier. maintenant. il lut. le retourna contre le mur. tombé sur une chaise. si fine. malade d'incertitude et d'angoisse. un soir. pendant des heures. car aucune autre ne le contenterait. Le long des quais. pendant que le soleil se couchait. Il s'obstina.

. sans retrouver au fond cette chose impossible à dire tout haut. et j'ai cru un moment avoir une idée: oui. ce serait d'aller chercher cette fille. l'idée fixe grandissait. malgré les éclats subits de ses colères. Et ce qu'ils avaient évité jusque- là. cette Irma qui est venue comme vous étiez ici. —Le temps? eh non! Il faudrait un miracle. Ah! moi qui avais tant compté sur ce Salon!» Tous deux retombèrent dans leur accablement. «Eh bien?» lui demanda-t-elle doucement. Vers le milieu de mars. pensant à voix haute: «On aurait le temps encore. ils rougissaient pour s'être frôlés du doigt. Il ne l'avait pas même entendue.. c'est fichu. qu'il faudrait tout changer peut-être. sans pouvoir se le cacher. Des chaleurs leur montaient aux joues. les mots innocents retentissaient en significations gênantes. Les yeux brûlants . elle dut s'y arrêter ensuite. sous l'évocation constante de cette nudité vierge. Il tressaillit. tandis que. entre eux.. les yeux vides et hagards sur l'œuvre inachevée. je vais en essayer.allusions involontaires. la poitrine gonflée de grands soupirs. jamais. Je sais bien qu'elle est petite et ronde. rien d'autre ne resta dans leur vie de camarades. Christine. à cette heure?. le tourment de ce qu'ils taisaient ainsi. Jamais. l'éveil de l'homme et de la femme dans leur bonne amitié. je n'exposerai pas cette année. écrasé de chagrin. éclatait enfin. elle reprit.. Peu à peu. ils n'échangeaient plus un sourire. avant qu'il eût bégayé les premiers mots. elle l'aurait fait taire d'un souffle.. Dans trois jours expiraient les délais pour l'envoi au Salon. ils ne pouvaient plus ne pas y penser. elle croyait se sentir déshabiller par son regard.» Il s'interrompit. Ils n'en ouvraient point la bouche. C'était fou. faisait couler un léger frisson le long du corps. La peur même qu'il osât le demander ne lui vint pas: elle le connaissait bien à présent. car cela lui semblait hors de la vie. mais leurs silences en étaient pleins. le trouble de leur liaison. Où voulez-vous que je trouve un modèle. je me débats. Dès qu'ils se trouvaient ensemble. chaque poignée de main allait au-delà. s'exagérait au point qu'ils en étouffaient. trouva Claude assis devant son tableau. il se retourna. ignorée d'eux-mêmes. «Eh bien. Décidément. ils ne risquaient plus un geste. Elle en fut effleurée d'abord. dans cet envahissement de tout leur être. et. une de ces imaginations du sommeil dont on a honte. simplement.. fouettant leur sang.. désespérée de son désespoir. mais elle est jeune. ils se découvraient une fièvre secrète. mais elle ne croyait pas avoir à s'en défendre. du poignet. Bientôt. des jours s'écoulèrent. il restait immobile. où s'agitaient de grandes choses confuses. Puis. Tenez! depuis ce matin. S'il la regardait. à une de ses visites. C'était désormais comme une excitation de chaque minute. et dont ils débordaient.. elle doit être possible.

En hâte. tant de fois évoquée. les yeux fermés. toujours muette. il ne remua pas. comme s'ils venaient de gâter leur existence. Christine quittait le divan. Durant trois longues heures. toute droite. il bouscula une chaise pour tourner le dos plus vite. entendait chaque mot. elle semblait autre part. les fixait sur un point vague de l'espace. le retira ainsi que le corset. lui la regarda se dévêtir.dont il la regardait. elle ôta son chapeau et sa pelisse. une tristesse infinie. il se mit à peindre. remontant son col. s'ils disaient une seule phrase. avec le sourire mystérieux et figé de la pose. comme les soirs. il restait surpris de la transfiguration du visage. il la baisa au front. un bras sous la tête. la plus chaste!» Elle. sans un frisson. pour ne plus laisser un seul coin de sa peau nue. son cœur battait comme devant une nudité religieuse. Pourquoi donc laisser une rivale donner son corps. Alors. Saisi. déboutonna les épaulettes de la chemise. en comprenant enfin quel malaise jaloux ce monstre bâtard lui causait depuis longtemps. je vous le demande. attendri et navré. Il ne s'approchait point. hésitants. d'une jeunesse si fraîche. ils se contemplèrent. inconsciente et innommée? car leurs paupières se gonflèrent de larmes. grêle encore. dégrafa le corsage. redevenu gauche. dont les mâchoires un peu massives et sensuelles s'étaient noyées sous l'apaisement tendre du front et des joues. Il la retrouvait. d'un geste. dans le silence recueilli qui s'était fait. Jamais la chair de la femme ne l'avait grisé de la sorte. très rouge. elle se coucha sur le divan. faisant le don de sa pudeur. si vous me faisiez ce suprême sacrifice! Je vous implore. Elle n'avait pas prononcé une parole. la plus belle. dans un grelottement brusque. perdue au fond de quelque rêve. Seulement. qu'elle s'agrafait de travers. de toucher le fond de la misère humaine. elle se rhabilla. simplement. où. dit qu'il avait fini. le triomphe certain. et ces yeux d'ardente prière exerçaient sur elle une puissance. abattit les jupons. elle se déshabillait machinalement. sans une gêne. Pourtant. de temps à autre. et. disaient clairement: «Ah! il y a vous. tandis que. ne se décidait pas à risquer un regard. Et. qu'il acheva d'un coup une ébauche superbe du corps entier. qu'on ne soupçonnait point sous la robe? Il ne parla pas non plus. sans y prêter attention. quand elle avait déjà donné sa face? Elle voulait être là tout entière. d'un effort si viril. une grande honte leur viendrait. tirant ses manches. qui glissa sur les hanches. pas même un remerciement. Claude. il se rua au travail. immobile de joie. comme à une amie adorée. mais si souple. retombait dans son néant de beau marbre. elle ne souffla pas. Tous deux sentaient que. très blanche. et il s'étonnait de nouveau: où cachait-elle cette gorge épanouie. Pendant les trois heures. La vision rapide. dans sa tendresse. C'était cette enfance. Sans hâte. elle continua du même geste calme. nue et vierge. Ah! ce serait le miracle attendu. enfermée dans sa chambre. Était-ce donc de la tristesse. redevenait vivante. Et elle était contre le mur. ne trouvant rien. il revint vers elle. puis les refermait. . restait ainsi un instant sans qu'il pût rien y lire de ses pensées. puis. étranglés d'une émotion qui les empêcha encore de parler. prit la pose. chez elle. elle ouvrait ses yeux clairs. prise d'un tel émoi.