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Aurélia Peyrical - traduction de travail 29/03/18

T. W. Adorno

« L'étude de la philosophie »

(1955)

In Gesammelte Schriften, vol. 20.1, p.318-326.

1. Si l'étudiant en philosophie ne sait pas par où il doit commencer ; s'il ne trouve pas devant
lui un programme tout prêt ; si des catégories pédagogiques comme celle de « débutant » ou
« d'avancé » l'aident si peu à s'orienter, ce n'est pas tant le signe d'un manque d'organisation ou
d'ordre au sein du champ disciplinaire de la philosophie que l'expression du fait que la philosophie
ne se caractérise pas en fin de compte comme un champ disciplinaire donné d'avance qu'il s'agirait
de mettre en ordre et de communiquer progressivement. Non seulement les philosophies qui,
historiquement, se succèdent, et même d'ailleurs celles qui voient le jour au même moment, se
distinguent les unes des autres de telle sorte qu'il est impossible de les présenter comme un système,
à moins de verser dans une extrême abstraction, mais les concepts eux-mêmes, qui tacitement sont
considérés sur une échelle allant du plus simple au plus compliqué, sont tous sans exception
problématiques : ils dépendent de la critique philosophique. Il n'y a absolument pas de philosophie
« facile » et de philosophie « difficile ». Les philosophies faciles, qui ont un air de ressemblance
avec la langue ordinaire, cachent ce faisant l'effort extrême de la pensée, tandis qu'au contraire des
textes à la terminologie travaillée ont l'air simples une fois que l'on en a compris le principe. C'est
pourquoi la représentation selon laquelle il faudrait partir d'un premier (einem Ersten), d'une
conscience simple, à partir de quoi construire tout le reste de façon évidente, présuppose d'entrée de
jeu qu'on ait décidé de questions qui ne peuvent être arbitrées que dans la philosophie elle-même.
Le concept de l'absence de présupposition (Voraussetzungslosigkeit) est complètement
fantasmatique et aucune philosophie ne l'a jamais réalisé. Qui se familiarise avec la philosophie doit
pour sa part laisser de côté l'absence de présupposition. Les unités de mesure apparemment
éclairantes comme la clarté et l'évidence, l'enchaînement sans faille des preuves, du complexe à
l'élémentaire, l'exhaustivité et la clôture déductive, ne sont pas pour rien le propre de la méthode
cartésienne. Si l'on s'y fie aveuglément, on compromet tout de suite l'attention (Besinnung) envers la
chose qui est en question. Mais si l'on renonce à un tel étalon, et si l'on court à la diable après

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l'origine, on se perd dans une situation dogmatique. Toutes les revendications que la conscience
spontanée porte avec elle lorsqu'elle entre en philosophie présupposent que son objet s'épuise dans
les concepts ordonnés qui sont les siens et qu'ainsi le mode d'exposition de la philosophie
correspond à une hiérarchie conceptuelle. Au contraire, c'est justement une des tâches de la
philosophie que de réfléchir sur ce point. En bref, face à la philosophie, il n'est requis rien d'autre
que de ne la devancer ni par des arguments d'autorité (Autoritätsglauben) ni au moyen d'exigences
fixes ; autrement dit de la transmettre tout en continuant d'avoir une maîtrise sur sa propre pensée.
Pour y parvenir, on peut tout au plus donner de modestes indications, mais aucunement un mode
d'emploi.

2. Qui veut comprendre une philosophie doit d'abord lui concéder quelque chose. Dans les
sciences de la nature on conçoit cela aisément, mais parmi les élèves en philosophie on constate une
tendance, par excès de zèle, à refuser cette exigence. On ne trouve pourtant absolument aucune
pensée qui ne contienne des éléments incapables se justifier eux-mêmes ou de se dissoudre, ou du
moins dont la légitimation ne serait pas à trouver d'abord dans le tout et pas d'entrée de jeu ; et on
peut bien se demander si les philosophies les plus vraies sont celles dont la balance des comptes est
la plus satisfaisante, celles qui sont le plus exempte de contradictions. Si l'on ne commence pas par
concéder à Kant non seulement que la connaissance véritable est constituée d'ensembles réglés de
telle ou telle façon, et qu'elle a pour critère la généralité et la nécessité, mais que les sciences de la
nature mathématisées contiennent bel et bien un tel genre de connaissance, on ne comprendra pas le
système ; au contraire une fois qu'on l'a compris, on saisira aussi pourquoi la règle de la généralité
joue un rôle aussi central chez lui. L'étude de la philosophie requiert ainsi une certaine forme de
patience : elle ne se livre qu'à un entendement qui ne prétend pas avoir d'avance tout compris en un
instant.

3. En pratique, cela signifie tout simplement que dans le meilleur des cas on étudie un texte
philosophique quand on se sent attiré par lui, et qu'on le lit même si l'on ne comprend pas tout ce
qui est écrit. Beaucoup de choses s'éclairent grâce à l'insistance. Si l'on aime, on comprend.
L'intelligence n'est pas une capacité à part dans l'âme, elle est tissée avec ce qui meut la personne,
ce qu'elle désire. La force de l'obstination devant la pensée va bien plus loin, et elle dépasse les
limites de ce que l'éducation rend accessible. Il faut se rappeler qu'à la question « comment avez-
vous réussi à apprendre toutes les langues étrangères possibles ? » le sociologue américain Veblen
répondait qu'il avait fixé chaque mot jusqu'à ce que le sens lui devienne soudain clair. On trouve là

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un modèle de l'attitude philosophique : en se plongeant dans chaque élément, comprendre la pensée


dans sa totalité, et pas seulement les concepts isolés. Le débutant masque souvent sa résistance en
reprochant à la langue son caractère ésotérique (Geheimsprache). Mais le nombre des mots de
vocabulaire qui doivent être connus pour faire de la philosophie est modeste, et pour ce qui est des
mots les plus importants, n'importe quel dictionnaire en donne une définition. Le sens différent que
les mots peuvent avoir dans les textes philosophiques se déduit à chaque fois en fonction du texte
concerné. Là où l'insistance ne suffit pas, mieux vaut continuer à lire : en général les obscurités
s'éclairent pour qui s'y met à deux fois. Il faut se méfier avant tout des représentations statiques de
ce qu'on a compris. Les textes philosophiques n'ont pas de significations fixes comme celles des
choses, mais ils sont, semblables en cela à l'oeuvre d'art, des champs de force, et principiellement
inépuisables ; mieux on les connaît, plus ils se révèlent, et il est absolument essentiel de les lire
plusieurs fois. Si Nietzsche, qui se souhaitait le plus intelligent des lecteurs, a en même temps prisé
la valeur de ceux qui étaient capables de ruminer, ce n'est pas par une contradiction qu'on lui
reproche d'habitude par pédanterie. Au contraire, cela fait écho à la tension dans laquelle on se
retrouve en philosophie : la tension entre la concentration la plus éblouissante, dans l'instant, et
l'exercice de longue haleine qui n'est la plupart du temps pas si conscient qu'on ne le croit.

4. Ce n'est pas un si grand mal de ne pas tout comprendre, et il n'y a pas à avoir honte de son
incompréhension dans un monde qui, de l'intérieur comme de l'extérieur, mine les forces de la
concentration, forces auxquelles renvoie la philosophie : dans cette mesure elle est un travail
manuel archaïque. C'en est un en revanche lorsque l'on ne se rend pas compte que l'on ne comprend
pas. La philosophie cherche précisément à remplacer l'effet magique du mot par la compréhension.
Pour cela la plus extrême des attentions est requise : ce qu'on ne comprend pas, il faut le noter, il
faut y réfléchir encore et encore, l'interroger, au lieu de prendre les passages flous pour des
révélations d'un vrai ciel des idées. Il est bon de laisser de tels passages de côté quelques jours, de
les oublier et de s'y atteler ensuite à nouveau. Souvent, on les attirait de force dans notre propre
champ d'associations, et on les coupait ainsi de ce qu'ils disaient par eux-mêmes, alors que si on les
regarde avec un œil neuf, ils se révèlent autres, et clairs désormais. Chez Kant, par exemple, les
difficultés viennent de temps à autre de l'architectonique et non de la chose exposée ; on ne doit pas
se laisser terroriser pour autant, mais au contraire s'orienter au moyen des grandes lignes de
l'argumentation. En philosophie, il n'y a pas seulement le danger du vague, de l'indéterminé, de la
distance trop grande par rapport à des pensées précises, mais aussi le risque d'être trop près. Qui
veut apprendre tout en donnant de nouveau naissance à la chose doit constamment joindre à

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l'austérité un moment de libéralité. Car en philosophie tout est littéral et en même temps pas
complètement littéral.

5. S'il n'est pas honteux de ne pas comprendre quelque chose, il ne faut pas pour autant
s'enorgueillir de ne pas comprendre. Lichtenberg écrivait que lorsqu'une tête et un livre entrent en
collision et que cela rendait un son creux, ce n'était pas toujours le livre qui en était responsable.
Cette phrase vaut toujours, alors que s'est répandue la tendance à prendre pour peu pertinent ce que
l'on ne comprend pas. La communication n'est pas un critère mais un thème pour la philosophie.
Des concepts comme le mystique, l'intuition, l'irrationalité, dans la mesure où ils s'attaquent non pas
à dévaluer le non-vrai (das Unwahre), mais simplement l'inhabituel et ce qui requiert un effort de
compréhension, n'alimentent pas la raison, mais l'obscurantisme, même s'ils se réclament d'une
incorruptible scientificité. Les formules du vieux Kant contre la philosophie populaire de son temps,
dont les héritiers aujourd'hui ont la prétention d'être les gardiens de l'honnêteté et de la
circonspection à la façon des pharisiens, sont toujours actuelles : « La fabrication des livres n'est pas
une branche d'industrie insignifiante dans un Etat dont la culture est déjà fort avancée et où la
lecture est presque devenue un besoin indispensable et universel. - Mais cette partie de l'industrie
d'un pays gagne singulièrement à être traitée à la manière d'une fabrique, ce qui ne peut être fait que
par un éditeur capable de juger et de calculer le goût du public et l'habileté de chacun des fabricants
qu'il y peut employer. - Il n'a pas besoin, pour faire vivre son commerce d'éditeur, de prendre en
considération le contenu et la valeur intrinsèque de la marchandise qu'il édite, mais bien le goût du
jour et le prix qui peuvent le mieux activer le commerce des productions, d'ailleurs éphémères, de la
presse, et leur assurer un écoulement prompt, sinon durable1. »

6. Depuis environ 200 ans, la grande philosophie a brisé le diktat des définitions verbales,
diktat qui, héritage de la scolastique sécularisée, régnait encore sur la métaphysique rationaliste.
Philosopher de façon critique signifie en substance : ne pas s'enfermer dans ce simples concepts,
mais réfléchir de façon approfondie (durchdenken) aux rapports fondamentaux entre les concepts et
ce dont ils parlent. La percée de cette intention dans la philosophie allemande date de la critique
kantienne de la preuve ontologique, et Hegel, chez qui tant de motifs kantiens se réalisent, a attaqué
la superficialité du procédé définitoire dans la troisième partie de sa logique (WW ed Glockner, 5

1 « Lettres à M. Nicolaï, Deuxième Lettre », in Elements métaphysique de la doctrine du droit, trad. Barni, 1853, p.385.
Disponible en ligne à l'adresse : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Kant_-_Doctrine_du_droit.djvu/385

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Bd. S. 289 ff. Bes. S 2932). La logique de la science qui a cours aujourd'hui a oublié cela : depuis la
dissociation désastreuse entre les sciences particulières et la philosophie, la croyance en les
définitions a ressuscité au sein de celles-ci, et elle est confondue avec l'exigence de rigueur et de
probité. Ainsi les sciences particulières manifestent-elles leur besoin de définition lorsqu'elles
réprimandent la philosophie et attendent d'elle des définitions à la façon de celles qui se trouvaient
il y a trois cent ans au début de l'Ethique de Spinoza. Elles sont alors déçues lorsque la philosophie
les leur refuse. Elles renforcent ce faisant des tendances que le positivisme contemporain transmet
intactes à la philosophie, alors que justement le rapport entre la philosophie et la science requiert
l'auto-réflexion (Selbstbesinnung). Ce n'est pas par hasard si les définitions sont chez elles dans les
« champs disciplinaires ». Elles concernent toujours quelque chose de déjà constitué, un moulage
réifié de la saisie vivante (lebendige Einsicht) qui se déploie, alors que pour la philosophie il s'agit
au contraire de ne pas suivre les règles du jeu de la conscience réifiée, mais bien plutôt de mettre de
nouveau en mouvement les formes conceptuelles coagulées. Réunir l'austérité et la fantaisie, c'est
bien cela qui est le plus difficile à apprendre : un arbitraire non-improvisé que l'on cautionne, et qui
signifie en réalité la liberté de l'esprit que le concept arrête, sans se laisser cependant clouer par elle.
La plus haute vertu de la philosophie est le courage civique. Elle ne doit jamais chercher refuge
auprès de ce qui est d'avance établi, tel que cela se condense dans les définitions. Renoncer à cela
peut bien en fin de compte être récompensé par des définitions. Mais seule la philosophie une fois
déployée se transforme en enseignement (Lehre).

7. Exiger que l'on accorde quelque chose d'avance, et que l'on soit patient, ce n'est pas
seulement, pour qui est encore étranger à la philosophie, une charge difficile à porter. Cela a aussi
de fait un aspect problématique. Cela peut inciter à pratiquer la philosophie elle-même comme une
science spécialisée, comme une branche du savoir, et, parce que l'on reconnait son essence
spécifique, l'impulsion critique, on risque d'aliéner notre propre fermeté et notre autonomie. Si l'on
se refuse à se faire une image mentale de la violence presque irrésistible de Hegel lorsqu'il affirme
que le vrai est le tout, et si l'on repousse, pour s'assurer du tout, les objections innombrables
auxquelles se trouvent ainsi exposés les éléments, on identifie alors bien trop facilement, dès que le
tout est devenu présent, la joie que l'on y prend et la vérité. Hegel présente immédiatement le choix
entre l'auto-congratulation et l'incompréhension. Pour être au clair avec de telles apories on a besoin
du présent de l'esprit : il faut en même temps penser au tout et aux moments, à la précision du
message et à leur situation dans la construction – oui, il faut sans cesse être à la fois dans la chose,
2 v. p.ex. §163 in Logique, 3e partie, Science du concept.

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comme si l'on s'y abandonnait, et hors de la chose, comme si l'on s'en distanciait de manière
critique. Cette maxime traduit peut être la thèse choquante de la phénoménologie hégélienne, selon
laquelle le mouvement dialectique a lieu tout autant à l'intérieur de l'objet que dans la conscience
qui observe. Le mouvement philosophique signifie l'être en mouvement (Beweglichkeit) : ne pas se
laisser abrutir, ne pas s'abrutir soi-même. Aujourd'hui le contrôle de la pensée fait que l'on s'interdit
la spéculation, en faisant mine de requérir de chaque phrase qu'elle se justifie ; et justement là où la
spéculation serait appropriée, elle se fait encore plus ténue et plus vulnérable qu'elle ne l'est ailleurs,
dans l'existence empirique. L'esprit philosophique voudrait pourtant que l'on introduise, dans la
réflexion (Besinnung) sur les objets apparemment les plus spécifiques de la logique et de la théorie
de la connaissance, toute la force que connaît la personne qui en fait l'expérience vivante, au-delà de
la division du travail : c'est cette capacité qui fait toute la valeur incomparable de Hegel et de
Nietzsche, et quand on la laisse s'atrophier on se résigne et on devient un spécialiste
(Sachverstandiger). Même la fidélité philologique demeure un simple ersatz quand cette qualité fait
défaut. La question de la vérité, puisqu'elle ne doit pas être oubliée, ne se laisse pas ajourner pour
des raisons de considérations herméneutiques préliminaires. Qui philosophe ne doit ainsi pas
seulement accorder tout à la philosophie, mais doit aussi au contraire ne rien lui accorder. Que
l'ouverture indéterminée de la pensée fasse la paire avec la force incorruptible du jugement résonne
aussi, tandis que les philosophes attribuent à l'esprit la capacité paradoxale de la réceptivité
spontanée.

8. Que sous prétexte qu'il manque à la pensée philosophique un progrès évident et constant,
comme celui des sciences de la nature, la philosophie présente un échantillonnage de systèmes,
exprimant chacun une explication du monde plus ou moins unanime et satisfaisante, dans laquelle
chacun pourrait trouver ce qui s'accorderait le mieux avec son naturel intellectuel, semble être une
représentation indéracinable. Cette représentation est largement coupable du fait que la philosophie
se délabre en une vision du monde neutralisée, désengagée. La distinction entre philosophie et
science dégénère en la dispense de l'engagement de la connaissance à l'égard de la vérité ; la
philosophie doit s'adapter à celui qui cherche à connaître, qui confond la liberté de l'esprit avec une
sphère de réserve de pensée allant droit au but en toute insouciance. Ce comportement à l'égard de
la philosophie, qui seul a rendu possible que les pronunciamientos du national-socialisme aient
trouvé des adeptes, est relativiste, même lorsque le contenu de la philosophie du point de vue, qui
ne dit pas son nom, est absolutiste. Opter, en raison de motifs politiques et culturels, pour une
philosophie qui ait des attaches (Bindungen), parce qu'il serait sain d'avoir des attaches, renforce

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justement le subjectivisme que s'imaginait dépasser celui qui a pris sa résolution (der
Entschlossene3). Que depuis Kant, ou au moins de façon certaine depuis Hegel, les philosophes qui
l'étaient vraiment4 ne se soient pas seulement moqué de la philosophie du point de vue, mais aient
montré son caractère borné et unilatéral ; qu'ils aient ainsi mis en lumière, dans l'histoire de la
philosophie, l'unité de problèmes qui débordent les systèmes respectifs, rebondit contre les
impuissants, ceux qui veulent s'attacher à du solide, et qui ne sont pas satisfaits à moins de pouvoir
s'enrôler dans une école établie. La tendance récemment renforcée à la subsomption de tout
phénomène sous son concept spécifique (Gattungsbegriff) s'oppose à eux ; ils aimeraient pouvoir se
présenter comme de simples passeurs d'un discours secret déjà rodé (eingeschliffenen Parole) et
parlent le jargon larmoyant de la rencontre avec le rien ou avec l'être. Cela nous amène à la
question, ruminée ad nauseam ces dernières années, de savoir si Kant est encore d'actualité, s'il a
quelque chose à nous dire – à nous, c'est-à-dire à eux – comme si Kant devait s'adapter à une
humanité formatée par les journaux illustrés et le cinéma, et comme si ce n'était pas plutôt celle-ci
qui devait d'abord renoncer aux chères habitudes qui lui sont imposées, avant de se permettre
d'évaluer la vitalité de celui qui a écrit le traité sur la paix perpétuelle. Ils sont sans cesse prêt à
prononcer un « de mon point de vue ». Dans la mesure où celle phrase, de façon conciliante,
signifie la possibilité d'un autre point de vue, elle s'arroge en même temps de façon éhontée le droit
de dire de telles absurdités, sous prétexte que l'on aurait certes bien ce point de vue, mais que
chacun aurait bien le droit de conserver le sien : parodie du moment libéral de la pensée. Le concept
de style de pensée, importé de l'histoire de l'art par les sociologues affairés, n'est plus bon à rien. Il
fait perdre la substance historique de Leibniz dans la soit-disant ressemblance entre sa pensée et les
perruques à la mode à l'époque, et néglige ainsi la position de la pensée relativement à l'objectivité
(die Stellung des Gedankens zur Objektivität 5). Dans l'art déjà le concept de style, à propos de la
contrainte immanente de la chose, était trompeur. En philosophie le style littéraire peut bien trahir
d'un écrivain ce que sa doctrine porte avec elle de vérité, mais son style de pensée ne le peut pas,
puisqu'il ramène d'entrée de jeu la vérité au moment subjectif de la pensée. La tâche de la
philosophie consiste à liquider les points de vue et non pas à adopter un point de vue.

3 Référence à peine voilée à Heidegger, p.ex. Etre et Temps, 2e section, chapitre II « L'attestation par le Dasein de son
pouvoir-être authentique et la résolution » ou encore chap.3 §62 « Le pouvoir-être-tout existentiellement
authentique du Dasein comme résolution devançante ».

4 Je comprends : qui étaient vraiment subjectivistes.


5 Expression consacrée chez Hegel, cf. Le concept préliminaire de l'Enclyclopédie des sciences philosophiques en
abrégé, Vrin, trad. Bourgeois. Première position de la pensée relativement à l'objectivité – Métaphysique /
Deuxième position de la pensée relativement à l'objectivité – I Empirisme II Philosophie critique / Troisième... Le
savoir immédiat + Concept plus précis et division de la logique.

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9. Le moment de l'exclusion fait partie de la philosophie du point de vue. Cet aspect s'accroît
avec la conscience du caractère hasardeux de chaque point de vue. Cela est mon point de vue, cela
veut toujours dire : je ne peux pas en tolérer un autre. L'esprit qui craint de se perdre dans son
propre arbitraire et dans le hasard se prend pour la totalité6 précisément pour cette raison. Cela
contamine le rapport à la philosophie : la pensée, qui est riche et fructueuse dans la mesure où elle
accueille en elle-même la force de la contradiction, s'atrophie en l'alternative rudimentaire du
« pour » ou « contre ». Certains étudiants attendent impatiemment de savoir quel parti à présent va
prendre le professeur, sont surpris s'ils entendent dans le cours de l'exposition une affirmation ou un
mot polémique, et choisissent la position de la réflexion 7. La plus extrême attention est de mise à
l'encontre de telles déformations de la nuance philosophique, nuance dans laquelle se cache la
plupart du temps le plus important, la différence spécifique. Le besoin démesuré de prendre des
notes réduit ce qui est exposé à des thèses et laisse de côté comme ajout décoratif le chemin où la
pensée vit réellement, quand du moins ne s'éveille pas une forme de rancune contre les réflexions
qui refusent ou dépassent (aufheben) la thèse. La dialectique comme école philosophique, on
l'accepte à la rigueur ; mais la pensée qui procède effectivement de façon dialectique, libre dans son
exécution, provoque l'irritation ; elle se glisse furtivement de temps à autre et complique la
préparation à l'examen. Pourtant le fait de prêter serment à la thèse, et d'attendre que l'on nous
dise enfin de façon concise et claire ce qu'il faut penser et si possible ce qu'il faut faire, c'est
justement cela qui est authentiquement non-philosophique (das eigentlich Unphilosophische),
et même l'ennemi absolu de l'esprit (das Geistfeinliche schlechthin). Car l'hétéronome ne calme
en rien la philosophie. Elle consiste en la médiation à travers l'esprit qui pense, et elle n'accepte
aucun résultat tout prêt. La plus fatale des difficultés, celle qui se présente aujourd'hui à qui fait de
la philosophie, peut se décrire ainsi. Des changements sociaux prévus, dessinés d'avance, qui
plongent jusqu'à l'anthropologie, ébranlent l'idée même d'autonomie de l'être humain ; trop faibles
pour être encore un « Je », excessivement méfiant vis-à-vis des désavantages de qui est retenu par
une conscience de soi forte, assoiffés de principes (Prämien), qu'un « je » faible se permet d'espérer,
des myriades de gens sont prêts à oublier le meilleur, ce qui les fait être des sujets, et cela les fait se
vouer à ce qu'eux-mêmes avec orgueil reconnaissent comme étant de l'idéologie. La philosophie
n'est dans ce cas de figure pas complètement assurée. Son programme peut toujours se retourner en
son contraire. Sans cesse un grand nombre de personnes, dans leur candeur, voient encore la
6 Ultrasubjectivisme : sentiment de danger
7 Préfèrent la réflexion à la spéculation. Voc hégélien. Ex 1801 Deux systèmes de Fichte et Schelling, « Darstellung
des Fichtesten Systems », « Spekulation und Reflexion »

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philosophie comme ce en quoi, au temps de l'amoindrissement extrême, on l'a dégradée, à savoir un


cours d'école. Ceux qui cherchent en elle plus qu'une méthode et une logique de la science la
présentent comme un ersatz de religion8. A une époque dépourvue de chef, et où l'on a vu ce qu'il en
coûtait d'avoir un chef, on ne peut aucunement reprocher aux incertains la détresse et le besoin de
leur esprit. Qui le leur reprocherait en ayant pour cela recourt à la philosophie doit pourtant en fin
de compte se débarrasser de l'illusion autoritaire qui assombrit aujourd'hui tout autant le monde que
la pensée.

8 Cf Thèses contre l'occultisme