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L’appel de l’étranger

Traduire en langue française en 1886

Lucile Arnoux-Farnoux, Yves Chevrel et Sylvie Humbert-Mougin (dir.)

DOI : 10.4000/books.pufr.11309
Éditeur : Presses universitaires François-Rabelais
Année d'édition : 2015
Date de mise en ligne : 17 octobre 2018
Collection : Traductions dans l’histoire
ISBN électronique : 9782869065567

http://books.openedition.org

Édition imprimée
ISBN : 9782869063846
Nombre de pages : 336

Référence électronique
ARNOUX-FARNOUX, Lucile (dir.) ; CHEVREL, Yves (dir.) ; et HUMBERT-MOUGIN, Sylvie (dir.). L’appel de
l’étranger : Traduire en langue française en 1886. Nouvelle édition [en ligne]. Tours : Presses
universitaires François-Rabelais, 2015 (généré le 05 mai 2019). Disponible sur Internet : <http://
books.openedition.org/pufr/11309>. ISBN : 9782869065567. DOI : 10.4000/books.pufr.11309.

© Presses universitaires François-Rabelais, 2015


Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540
L’Appel de l’étranger
Traduire en langue française en 1886
(Belgique, France, Québec, Suisse)
Collection « Traductions dans l’histoire »

Cette collection publie des ouvrages consacrés à l’histoire des traductions, tant
celles de leurs pratiques que de leurs théories, dans une perspective historique et
pluridisciplinaire et donc non exclusivement traductologique. Née d’un groupe de
recherches fondé et animé par des germanistes de l’université François-Rabelais
de Tours (Bernhild Boie, Sylvie Le Moël, Bernard Banoun), nommé TraHis et
travaillant principalement sur les transferts entre la France et l’Allemagne, elle
s’étend aux autres aires linguistiques et culturelles. Complémentaire des ouvrages
et revues, voire des publications en série sur la traduction, cette collection promeut
des travaux d’histoire des traductions, champ de recherche novateur et très actif qui
inclut notamment les aspects sociologiques et esthétiques.

Titres déjà parus

Matthias Zach,
Traduction littéraire et création poétique.
Yves Bonnefoy et Paul Celan traduisent Shakespeare, 2013

Michaela Enderle-Ristori (dir.),


Traduire l’exil ?
Textes, identités et histoire dans l’espace franco-allemand, 1933-1945, 2012

Claire Lechevalier, Sylvie Humbert-Mougin (dir.),


Le théâtre antique entre France et Allemagne, xixe-xxe siècles.
De la traduction à la mise en scène, 2012

Bernard Banoun, Michaela Enderle-Ristori, Sylvie Le Moël (dir.),


Migration, exil et traduction.
Espaces francophone et germanophone, xviiie-xxe siècles, 2011
Sous la direction de
Sylvie Humbert-Mougin
Lucile Arnoux-Farnoux
Yves Chevrel

L’Appel de l’étranger
Traduire en langue française en 1886
(Belgique, France, Québec, Suisse)

Collection « Traductions dans l’histoire »


Presses universitaires François-Rabelais
2015
Illustration de couverture
Henri de Toulouse-Lautrec, Le Clown, 1886, he Alte Nationalgalerie, Berlin.

Le présent ouvrage est issu du colloque « 1886. Pourquoi et comment (re)traduire en français ?
Belgique, Canada, France, Suisse » organisé à Tours les 15 et 16 octobre 2010 par Bernard Banoun
(Université Paris-Sorbonne) et Yves Chevrel (Université Paris-Sorbonne) dans le cadre du
programme de l’Agence nationale de la recherche « Histoire des traductions en langue française »
dirigé par Jean-Yves Masson et Yves Chevrel.

Comité scientiique du colloque


Bernard Banoun, Yves Chevrel, Lucile Arnoux-Farnoux (Université François-Rabelais, Tours),
Sylvie Humbert-Mougin (Université François-Rabelais, Tours)

Avec le soutien de
ANR, programme de recherche « Histoire des traductions en langue française »
(dir. Jean-Yves Masson et Yves Chevrel) ; Centre de traduction littéraire de Lausanne
(dir. Irene Weber Henking) ; Conseil général d’Indre-et-Loire ; Conseil scientiique de
l’université François-Rabelais ; Équipe d’accueil 2115 « Histoire des représentations »
(dir. Jean-Jacques Tatin) ; Équipe d’accueil 6297 « Interactions culturelles et discursives »
(dir. Monica Zapata). UFR Lettres et langues de l’université François-Rabelais.

Maquette et couverture : Mickaël Robert – PUFR


Mise en page : Bertrand Jouanneau pour le compte des PUFR

Ce livre est issu d’un encodage en TEI


(http://www.tei-c.org/index.xml),
réalisé avec des outils Apsed (apsed.fr@orange.fr)
et le soutien de Ciclic – Région Centre (www.ciclic.fr)

© Tous droits réservés, 2015


ISBN : 978-2-86906-384-6
ISSN : 2111-6024
Dépôt légal : 1er semestre 2015
Presses universitaires François-Rabelais
60 rue du Plat d’Étain – BP 12050 - 37020 Tours cedex 1 - France
www.pufr-editions.fr
Sommaire

Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
Lucile Arnoux-Farnoux & Sylvie Humbert-Mougin

1886, aube du cosmopolitisme ?


Yves Chevrel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17

I - Données bibliométriques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35

De L’Imitation de Jésus-Christ à Tradespeople (Les Commerçants) :


panorama de la traduction française
Éléonore Mavraki . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37

Traduire la littérature moderne : un point de vue quantitatif et éditorial


Blaise Wilfert-Portal . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53

La traduction en Suisse romande après 1886 :


coup d’œil sur un champ de recherche
Irene Weber Henking . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91
8 │ Traduire en langue française en 1886

II - La part du littéraire ................................................ 105

1886, année vers-libriste : Laforgue, traducteur de Walt Whitman


Éric Athenot . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107

Les Aventures de Huck Finn de M. Twain par W.-L. Hughes :


le poids des mots et des images d’une première traduction en français
Christine Lombez . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 125

Comment faut-il traduire Shakespeare ?


Sur une traduction avortée d’Othello
Frédéric Weinmann . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 141

Une retraduction française de Fernán Caballero : Un été à Bornos


Maria del Rosario Alvarez Rubio . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 159

La littérature catalane en France : le cas de Jacint Verdaguer


Núria Camps Casals . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 175

Cosmopolitisme et traduction chez les symbolistes belges


Laurence Boudart . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 195

Eugène-Melchior de Vogüé et Le Roman russe


Jean-Louis Backès . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 213

Textes anciens, questions nouvelles :


la traduction des tragiques grecs en France autour de 1886
Sylvie Humbert-Mougin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 229

III - Sciences humaines et politiques .............................. 247

Réception de l’étranger dans la Revue historique (1886-1887) :


pour une mise en perspective des politiques de traduction
Fiona McIntosh-Varjabédian . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 249
Sommaire │ 9

Traduire la Bible en français. Autour de la traduction d’Eugène Ledrain


Claire Placial . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 269

L’Asie, belle endormie ? La traduction des littératures


du monde indien et indianisé dans le Journal asiatique
Christine Le Blanc . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 285

L’exécution de Louis David Riel (16 novembre 1885)


et les enjeux de la traduction au Canada
Denise Merkle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 301

Postface. Les « années de l’éveil »


Philippe Chardin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 317

Bibliographie ................................................................ 325

À propos des auteurs ....................................................... 329


Lucile Arnoux-Farnoux
& Sylvie Humbert-Mougin
Avant-propos

En octobre 2012 paraissait aux éditions Verdier le premier volume de


l’Histoire des traductions en langue française, ambitieux projet éditorial coor-
donné par Yves Chevrel et Jean-Yves Masson visant à retracer en quatre
volumes l’histoire des traductions publiées en langue française depuis
l’invention de l’imprimerie jusqu’au xxe siècle1. C’est dans le prolonge-
ment direct de cette entreprise et plus précisément de ce premier volume
consacré au xixe siècle que s’inscrit le présent ouvrage ; il en reprend les
principales options méthodologiques, tout en adoptant une perspective
diférente et complémentaire, celle de la coupe annuelle : angle limité qui
permet de proposer des résultats aussi précis et complets que possible.
Pourquoi 1886 ? Contrairement à l’année 1830 et à l’année 1936, rete-
nues pour des entreprises du même type (Traduire en langue française en
1830, sous la direction de Christine Lombez, Artois Presses Université,
2012 ; Traduire en langue française en 1936, sous la direction de Michaela

1. Yves Chevrel, Lieven D’hulst, Christine Lombez, Histoire des traductions en langue
française. xixe siècle, 1815-1914, Lagrasse, Verdier, 2012. Le deuxième volume est paru en
2014 : Yves Chevrel, Annie Cointre, Yen-Maï Tran-Gervat, Histoire des traductions en
langue française. xviie et xviiie siècles, 1610-1815, Lagrasse, Verdier, 2014.
12 │ Traduire en langue française en 1886

Enderle-Ristori, à paraître aux PUFR), 1886 n’est pas une année décisive
sur le plan de l’histoire politique ou des relations internationales, et ce
sont ici d’autres raisons qui ont motivé le choix de la coupe chronologique.
Outre l’efervescence particulière que connaît la vie littéraire française cette
année-là, deux éléments sont à mentionner : d’une part, la publication du
Roman russe d’Eugène-Melchior de Vogüé, recueil d’articles parus depuis
1883 dans la Revue des Deux Mondes, qui relète et alimente tout à la fois
une curiosité de plus en plus marquée du public français pour les cultures
et les littératures étrangères ; d’autre part, la signature, en septembre 1886,
de la convention de Berne « pour la protection des œuvres littéraires et
artistiques », qui marque le point d’aboutissement de débats ouverts depuis
longtemps et opère un tournant dans l’histoire des traductions.
Il s’agit ici de mettre à l’épreuve une hypothèse couramment formu-
lée, celle d’une in de siècle marquée par une ouverture accrue du public
français à l’étranger, en prenant pour repère cette année symbolique sans
s’interdire, bien évidemment, de remonter en amont ou d’envisager les pro-
longements et en mesurant aussi précisément que possible ce qui, au cours
de cette année, a facilité l’accès des lecteurs francophones à des ouvrages,
littéraires ou non, traduits ou retraduits. La contribution liminaire d’Yves
Chevrel revient sur cette hypothèse initiale et dresse un tableau d’ensemble
des principales tendances à l’œuvre en matière de traduction en langue
française dans tous les domaines de la vie intellectuelle en les replaçant
dans le contexte des débats de l’époque relatifs à « l’international » et au
« cosmopolitisme », deux termes-clés dont l’histoire et l’évolution sont ici
retracées. Les contributions rassemblées dans la première partie fournissent
les bases statistiques indispensables à une telle étude, selon des approches
complémentaires : Éléonore Mavraki propose un panorama de l’ensemble
des traductions publiées en 1886, tous genres et tous domaines confondus,
d’après la base du catalogue de la BnF (plus de 400 titres) dont elle analyse
la répartition par aires linguistiques et par domaines. Blaise Wilfert-Portal
envisage le corpus des traductions littéraires, d’un point de vue statistique et
quantitatif – qui conirme la percée des littératures russes et plus largement
des littératures de l’est de l’Europe – mais aussi d’un point de vue éditorial
qui met en évidence les stratégies à l’œuvre chez les grands éditeurs impli-
qués dans la traduction et les enjeux nouveaux que revêt cette activité dans
un champ de plus en plus concurrentiel et industrialisé.
Avant-propos │ 13

La série de contributions regroupées dans la seconde partie tente de


rendre compte de cette ouverture aux littératures étrangères et de donner
une idée de la diversité des aires culturelles et linguistiques auxquelles le
lecteur de 1886 pouvait avoir accès – sans prétendre toutefois à l’exhaus-
tivité. Ont été ici privilégiées des études de cas qui sont à chaque fois
l’occasion d’observer des aspects particuliers de la traduction et renvoient
souvent à des débats théoriques plus larges : les enjeux spéciiques de la
retraduction, l’évolution des débats concernant l’adaptation, les stratégies
de naturalisation et d’acclimatation de l’auteur étranger, l’impact éventuel
de la traduction sur les pratiques et les théories esthétiques nationales.
Ainsi la contribution d’Éric Athenot montre-t-elle comment la traduc-
tion en 1886 de Walt Whitman par Laforgue a joué un rôle décisif non
seulement dans la réception en France du poète américain, mais aussi
dans la genèse du vers libre et donc dans l’évolution de la poésie fran-
çaise. Le chapitre de Jean-Louis Backès consacré au Roman russe d’E. de
Vogüé revient plus précisément sur cette « grande lueur venue de l’est »,
et analyse l’œuvre de Vogüé traducteur du russe en la confrontant à celle
de ses prédécesseurs et de ses contemporains. Le secteur, très important
quantitativement, de la littérature pour la jeunesse est abordé à travers
la contribution de Christine Lombez qui étudie la première traduction
française des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain et analyse
un autre aspect du transfert de l’œuvre littéraire, celui de la conversion
des images illustratives qui jouent un rôle décisif dans le processus de
réception. Deux contributions sont consacrées à la littérature espagnole :
Maria del Rosario Alvarez Rubio pose la question des enjeux de la retra-
duction à propos de la difusion en français de l’œuvre de la romancière
espagnole Fernán Caballero, tandis que Núria Camps Casals, à travers le
cas du poète Jacint Verdaguer, étudie la réception de la littérature catalane
dans le Roussillon et dans le reste de la France. Les enjeux spéciiques
de la traduction des « classiques » et des auteurs consacrés du panthéon
sont abordés à travers le cas de Shakespeare et des tragiques grecs, avec
les contributions de Frédéric Weinmann et de Sylvie Humbert-Mougin
qui sont aussi l’occasion d’évoquer les débats et les pratiques propres aux
traductions destinées à la scène où le respect des codes dramaturgiques
nationaux prime souvent sur la idélité au texte original.
14 │ Traduire en langue française en 1886

Comme le montre l’organisation même de l’ouvrage, les auteurs ont


souhaité prendre en compte la traduction dans les domaines les plus larges
de la vie intellectuelle sans restreindre l’étude aux seules traductions lit-
téraires. Les données statistiques initiales rappellent d’ailleurs que la part
du littéraire dans l’ensemble des textes traduits sans être minime n’est pas
majoritaire. La troisième partie de l’ouvrage est consacrée à la traduc-
tion dans le domaine des sciences humaines et politiques à travers quatre
contributions. S’interrogeant sur la place faite aux historiens étrangers
dans la Revue historique, Fiona McIntosh révèle l’impact des rivalités
nationales et des enjeux politiques sur le choix des traductions et la lecture
critique qui en est faite ; dans le domaine de la traduction des textes reli-
gieux, 1886 marque une rupture puisque c’est l’année où paraît la première
traduction « non confessionnelle » intégrale de la Bible, envisagée dans
une perspective purement philologique et non plus théologique, explique
Claire Placial ; l’examen du Journal asiatique permet à Claudine Le Blanc
de montrer que les études indianistes connaissent également un tournant :
la part de la traduction littéraire y régresse en efet au proit des études
philologiques et historiques, jugées plus scientiiques ; enin la traduction
apparaît comme un enjeu éminemment politique dans un pays bilingue
comme le Canada, où le maintien du français comme langue oicielle a
été obtenu au prix d’un dur combat, ainsi que le montre Denise Merckle.
Cet ouvrage adopte enin un autre parti pris méthodologique original :
il s’ouvre aux pays francophones, reprenant le postulat des promoteurs du
projet « Histoire des traductions en langue française » selon lequel « ce qui
est pertinent en matière de traduction, c’est la langue », et leur constat que
« les pays autres que la France, mais dont le français est la langue ou une
des langues ont apporté des contributions essentielles dans le domaine de
la traduction2 ». Pour ce qui concerne l’année 1886 et plus généralement
la in du siècle, ce constat se vériie tout particulièrement dans le cas de la
Belgique, véritable creuset et carrefour d’inluences qui a joué un rôle de
premier plan dans la difusion et la traduction de l’étranger. La contribution
de Laurence Boudart revient sur le cosmopolitisme des avant-gardes sym-
bolistes belges pour l’envisager sous l’angle précis de la traduction dont elle

2. Yves Chevrel, Jean-Yves Masson, « Avant-propos », Histoire des traductions en langue


française…, op. cit., p. 9.
Avant-propos │ 15

met au jour les enjeux particuliers, la traduction des littératures étrangères


ayant ici directement à voir avec la constitution d’une littérature nationale
qui cherche à s’émanciper du modèle français dominant. L’examen des lux
de traduction littéraire vers le français en Suisse conduit en revanche Irene
Weber Henking à la conclusion qu’ils restent peu développés jusqu’à la in
du siècle, les éditeurs parisiens étant encore très présents sur le marché. Le
Canada, rappelle enin Denise Merkle, présente une situation spéciique
puisque la traduction vers le français y est d’abord une traduction institu-
tionnelle impliquant l’existence de traducteurs oiciels qui se sont parfois
engagés très personnellement dans la défense de leur langue.
Cet ouvrage est le fruit d’un colloque tenu à Tours les 15 et 16 octobre
2010 qui réunissait des contributeurs venus d’horizons divers, historiens,
comparatistes et spécialistes de traductologie, d’où des angles de vue variés.
Il en ressort une volonté commune de prendre en compte les traductions
dans leurs réalisations concrètes (conditions de production, données quan-
titatives), y compris dans les réalités matérielles de l’objet livre, mais aussi en
fonction du contexte socio-politique dans lequel elles ont été efectuées. Ce
livre s’adresse aussi bien aux étudiants et aux spécialistes en lettres et sciences
humaines qu’à un public plus large, intéressé par l’histoire culturelle.
Yves Chevrel

1886, aube du cosmopolitisme ?

L’année 1886 est une année réputée particulièrement riche dans l’histoire de
la littérature française au xixe siècle. Ainsi, la page que Dominique Millet-
Gérard lui afecte en ouverture du grand chapitre intitulé « Décadence,
Symbolisme, le tournant du siècle » dans le Précis de littérature française
du xixe siècle réalisé sous la direction de Madeleine Ambrière (Presses
universitaires de France, 1990, p. 535-536) fait déiler les noms de Rimbaud,
Hugo, Mallarmé, Villiers de L’Isle-Adam, Claudel, et il serait loisible d’y
ajouter d’autres noms (Moréas, Saint-Pol-Roux, Quillard, P. Adam…).
Il n’y est pas question de traductions, mais il est noté que « [l’]étranger un
peu exotique se taille une place, avec la publication en volume du Roman
russe du vicomte de Vogüé ». À la in du même Précis, une rubrique est
réservée aux œuvres étrangères dans des « Tableaux chronologiques » ;
pour l’année  1886 (ibid., p.  571) on lit : «  De  Amicis (E., It.), Grands
cœurs,/ Stevenson, Dr Jekill et M. Hide [sic],/ Nombreuses traductions de
Tolstoï, Dostoïevski, H. James.  » La formulation laisse penser qu’en
1886 les œuvres citées sont accessibles en français. Or, si Cuore, le roman
pour la jeunesse d’Edmondo De Amicis, et Strange Case of Dr Jekyll and
Mr Hyde datent bien de 1886, cette date est celle de leur publication en
version originale, et leur première traduction française n’intervient, respec-
18 │ Yves Chevrel

tivement, qu’en 1892 et 1890 ; si par ailleurs les deux écrivains russes men-
tionnés sont bien présents sur le marché français depuis quelques années,
Henry James n’est alors connu en France que par deux romans, traduits
en 1884, L’Américain à Paris (he American) et Roderick Hudson, ainsi qu’un
recueil de nouvelles publié en 1886. Dans l’histoire littéraire de la France,
le repérage et l’identiication des traductions constituent un domaine où
des approximations subsistent encore.
La question des traductions est aussi une question juridique : depuis
le milieu du siècle, la librairie française a essayé, par une série de traités
bilatéraux, de protéger ses auteurs. L’année 1886 est marquée par un évé-
nement important : la signature de la convention de Berne pour la protec-
tion des œuvres littéraires et artistiques intervenue le 9 septembre. Cette
convention est l’aboutissement d’un processus de négociations envisagées
en 1878 à Paris lors du premier congrès de l’Association littéraire et artis-
tique, et prend place dans une évolution générale du xixe siècle euro-
péen, celle d’un règlement international des problèmes. Elle est d’ailleurs
conclue peu après la convention de Paris pour la protection de la propriété
industrielle du 20 mars 1883. Le xixe siècle européen s’est en efet placé de
plus en plus sous le signe de l’international.
Le mot lui-même est relativement récent. En 1789, Jeremy Bentham
avait publié à Londres An Introduction to the Principles of morals and Legis-
lation. Il y forgeait le terme « international […] calculated to express the
branch of law which goes commonly under the name of the law of nations »
(CCCXXIV). Grâce au Genevois Étienne Dumont, qui utilise plusieurs
chapitres de l’ouvrage pour éditer et publier en français trois volumes de
Traités de législation civile et pénale (Bossange, Masson et Besson, 1802)
qui font connaître Bentham, ce néologisme, cité dans le traité « Vue géné-
rale d’un Corps complet de Lois » (t. I), sous la graphie « inter-national »
(p. 147 et 168), ou « international » (p. 328 et 329), s’impose dans la plu-
part des langues européennes et, dans la seconde moitié du siècle, il sert
à spéciier de nombreux congrès, associations, commissions dans tous les
domaines de la vie intellectuelle, artistique, pratique : agriculture, méde-
cine, orientalisme, géologie, droit commercial, etc.
Les négociations qui ont abouti à la convention de Berne ont duré
deux bonnes années. Dans les débats les représentants français ont main-
tenu jusqu’au bout un point de vue qui assimile totalement traduction et
1886, aube du cosmopolitisme ? │ 19

reproduction : « Le droit de traduction ne peut et ne doit être considéré


que comme un démembrement du droit de reproduction ou comme une
forme spéciale du droit de reproduction proprement dit. Bien plus, dans
les rapports internationaux, c’est presque toujours la traduction qui est
le mode normal de reproduction1. » Cette position « maximaliste » (qui
est aussi celle de la Suisse) n’est pas partagée par d’autres États, comme
la Suède, grande importatrice, qui est favorable à une limitation dans le
temps du droit de traduction ; l’Allemagne, de son côté, souhaite que le
consentement des auteurs ne soit pas requis pour la publication d’extraits
ou de chrestomathies ayant un but scientiique ou pédagogique. D’autre
part, des débats ont lieu autour d’une notion juridique nouvelle : celle
d’adaptation, qui est inalement considérée comme une reproduction illi-
cite s’il n’y a pas consentement de l’auteur.
Bien qu’elle n’ait été ratiiée, l’année suivant sa conclusion, que par
huit États – l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, la France, l’Italie, le
Royaume-Uni, la Suisse et la Tunisie – auxquels ne s’ajouteront encore,
jusqu’en 1914, que sept autres – le Danemark, le Japon, le Luxembourg,
Monaco, la Norvège, le Portugal et la Suède –, la Convention de Berne
est la concrétisation d’une réglementation internationale – qui évoluera
au il des années – des échanges intellectuels de toute nature qui caracté-
risent la in du xixe siècle. À ce titre, elle marque bien un tournant dans
l’histoire des traductions.

Une année littéraire « très russe » ?

L’attention que D. Millet-Gérard porte au Roman russe permet-elle de


parler de 1886 comme d’une « année russe », de même que Lieven D’hulst
avait pu montrer que, dans la catégorie des belles-lettres en traduction
française, l’année 1830 avait été une « année Scott » tant l’auteur écos-

1. Déclaration d’un des négociateurs français, René Lavollée, lors de la conférence


des 8-19 septembre 1884, dans Archives diplomatiques. Recueil de diplomatie et d’histoire,
2e série, 1884, t. XIII, p. 58.
20 │ Yves Chevrel

sais l’emportait au palmarès des auteurs étrangers traduits2 ? L’ouvrage


d’Eugène-Melchior de Vogüé, qui intègre des essais d’abord parus dans la
Revue des Deux Mondes de 1883 à 1885, a en tout cas servi de révélateur pour
un lectorat français qui vient tout juste de découvrir Tolstoï et Dostoïevski.
En in d’année, son auteur essaiera de prendre la mesure du phénomène
dans un nouvel article de la Revue des Deux Mondes : citant une bonne
douzaine de traductions parues en 1886 (plus l’Histoire de la littérature russe
de Léon Sichler), il se montre inalement inquiet devant ce déferlement :
« On a poussé la littérature russe comme une valeur à primes », non sans y
joindre quelques observations critiques sur les traductions3.
Les lecteurs de langue française n’avaient certes pas attendu Vogüé
pour découvrir la littérature russe. Au xixe siècle, des écrivains russes font
partie du panthéon littéraire français4. On doit également noter qu’en
Belgique des revues contribuent à faire connaître cette littérature au cours
de la décennie 1880 : c’est en particulier le cas de la Revue de Belgique et de
La Société nouvelle qui vient d’être fondée (1884)5 : elle publie notamment,
en 1886, une traduction d’Oblomov, de Gončarov ; d’autre part un éditeur
gantois publie pendant cette période une collection intitulée « Chefs-
d’œuvre du théâtre russe », traduits par Arsène Legrelle (1834-1899) : on
y trouve des pièces d’Alexis Tolstoï (1882), Griboedov (1884), Kapniste
(1885), Ostrovskij (1885). L’intérêt pour le monde russe tient en partie à
la personnalité de Léon Tolstoï, tout autant qu’à son œuvre. Pour l’accès
à celle-ci, l’impulsion était venue directement de Russie même, où le
Journal de Saint-Pétersbourg avait déjà donné des traductions françaises

2. Lieven D’hulst, « La traduction et les disciplines en 1830 : vers une étude intégrée »,
dans Christine Lombez (dir.), Traduire en langue française en 1830, Arras, Artois Presse
Université, 2012, p. 35-48.
3. Eugène-Melchior de Vogüé, «  Les livres russes en France  », Revue des Deux
Mondes, t. 78, 15 décembre 1886. Cet article et les essais du Roman russe sont accessibles
dans l’édition procurée par J.-L. Backès, Garnier, 2010. La brève citation présente dans
la phrase se trouve page 445.
4. Voir Yves Chevrel, Lieven D’hulst, Christine Lombez (dir.), Histoire des tra-
ductions en langue française. xixe siècle, 1815-1914, Lagrasse, Verdier, 2012, p. 381-382 et
799-804.
5. Voir Roland Mortier, « La pénétration de la littérature russe à travers les revues
belges entre 1880 et 1890 », Revue belge de philologie et d’histoire, no XLV, 1967, p. 777-794.
1886, aube du cosmopolitisme ? │ 21

d’auteurs russes. La première traduction de Vojna i Mir (1865-1869), sous


le titre La Guerre et la Paix, est réalisée à Saint-Pétersbourg, en 1879 ;
elle est due à une Russe, Irène Ivanovna Paskiévitch. 500 exemplaires,
expédiés en France, sont distribués par Hachette, qui en fait ensuite une
édition en 1884, réimprimée en 1886 et les années suivantes.
On a vu que la qualité des traductions inquiétait quelque peu Vogüé ;
dans l’article de la Revue des Deux Mondes cité plus haut, il signale par
exemple que Halpérine-Kaminsky, qui a signé de nombreuses traduc-
tions d’auteurs russes, déclarait fournir le mot à mot « fort exact » des
textes à traduire à de jeunes collaborateurs ignorant la langue originale ;
en revanche, il déclare qu’il « goûte fort les versions de M. Derély » ; Jean-
Louis Backès, évaluant la première traduction, très répandue, de Prestup-
lenie i nakazanie que Victor Derély publie en 1884 sous le titre Le Crime et
le Châtiment, conclut d’ailleurs que ce traducteur, qu’il juge « compétent et
scrupuleux » ne saurait être accusé de négligence : ses interventions visent
à respecter les normes qu’il estime être celles d’un roman6. Toujours est-
il que la percée de la littérature russe se manifeste aussi par le fait qu’on
retraduit des œuvres plus anciennes : en 1885 le roman de Gogol Les Âmes
mortes, d’abord traduit par Eugène Moreau en 1858, est retraduit par Ernest
Charrière, tandis qu’en 1889 Ernest Jaubert retraduit Tarass Boulba, déjà
connu par la traduction que Louis Viardot avait réalisée en 1845 avec l’aide
d’Ivan Tourguéniev (traduction elle-même rééditée en 1882).
Si on ajoute que la littérature d’enfance d’origine étrangère, presque
exclusivement dominée jusqu’alors par les productions allemandes et
anglaises, s’ouvre au monde russe, précisément en 1886, grâce à la version
Enfance et adolescence que Michel Delines donne de l’adaptation pour la jeu-
nesse que Tolstoï avait lui-même réalisée de son roman l’année précédente,
on est bien tenté de reprendre, pour déinir l’année littéraire 1886, le titre
que Jean Lorrain donne à son roman, publié la même année : Très russe !

6. Jean-Louis Backès, « Évolution des normes. Notes sur diverses traductions de


Dostoïevski et de Virginia Woolf  », dans Robert Kahn, Catriona Seth (dir.), La
Retraduction, Mont-Saint-Aignan, Publications des universités de Rouen et du Havre,
2010, p. 173-186.
22 │ Yves Chevrel

Une année littéraire « internationale » ?

On doit toutefois se demander si la russomanie de ces années n’est pas


qu’un aspect particulier d’un engouement général qui afecterait les litté-
ratures étrangères. On constate efectivement, autour de 1886, une accélé-
ration d’un mouvement commencé au début du siècle : un intérêt croissant
pour une approche plus globale des littératures, qui ne se limite plus aux
seules littératures antiques lanquées de la littérature française. En 1805,
ce qui est sans doute la première réalisation, en langue française, d’une
histoire universelle des littératures, avait été une traduction d’un ouvrage
italien : Histoire générale des sciences et de la littérature depuis les temps anté-
rieurs à l’histoire grecque jusqu’à nos jours, un volume de 348 pages, marqué
« tome I » mais apparemment seul paru, publié à l’Imprimerie impériale
de Paris. Le traducteur, Giuseppe Emanuele Ortolani, qui déclarait dans
un « Avis » qu’il avait eu lui-même le projet d’une « Histoire littéraire
universelle », y donnait une version réduite de l’ouvrage du jésuite espa-
gnol Juan Andrés, rédigé en italien, Dell’origine, progressi e stato attuale
d’ogni letteratura, sept volumes parus à Parme de 1782 à 1799. Si Madame
de Staël, puis Sismondi, ouvrent des perspectives nouvelles, la notion de
« littérature étrangère », prise comme un tout, reste loue. La situation
change nettement avec le dernier tiers du siècle, qui voit se multiplier les
tentatives pour proposer, sur des bases assez larges, de véritables « His-
toires des littératures étrangères », celles d’Alfred Bougeault (3 vol., Plon,
1876), d’Eugène Hallberg (2 vol. sur 4 prévus, Lemerre, 1879-1880), de
Jacques Demogeot (2 vol., Hachette, 1880, nombreuses rééditions), de
Marc Monnier (2 vol., limités à la Renaissance et à la Réforme, Firmin-
Didot, 1884-1885), d’Eugène Bouchet (1 vol., Hetzel, 1888, rééd. 1893), de
Henri Tivier (1 vol., Delagrave, 1891).
A. Bougeault (1817-1883), qu’on peut considérer comme un pionnier de
ce domaine, légitime son entreprise dans son introduction :

Nous commençons à comprendre plus que jamais le besoin de nous


initier aux langues étrangères, et d’étudier les littératures des autres
peuples  […]. De plus, les œuvres remarquables de chaque litté-
rature se transmettent d’une nation à l’autre par la traduction ; la
curiosité, comme le goût, trouve dans ces rapides échanges une sa-
tisfaction légitime. (Histoire des littératures étrangères, t. I, p. II-III)
1886, aube du cosmopolitisme ? │ 23

Circonscrit à l’Europe, son ouvrage, qui comprend au total plus de


1 100 pages, englobe un large échantillon des littératures du continent :
allemande, scandinaves, innoise, hongroise dans le tome I, anglaise, néer-
landaise, slaves dans le tome II, italienne, espagnole, portugaise, grecque
moderne dans le tome III. Des traductions complètent les analyses pro-
posées dans une somme qui reste, en 1886, l’ouvrage le plus riche dans
son domaine.
C’est toutefois celui de J.  Demogeot, postérieur mais plus répandu,
qui donne le ton à cette date : il a connu une 2e édition en 1884, et une
3e paraîtra en 1889 (d’autres suivront jusqu’en 1914). Or, ce travail est
délibérément res-treint dans son projet – il ne traite que quatre littératures,
les « septentrionales » (Angleterre, Allemagne) et les « méridionales » (Italie,
Espagne). Surtout, il est assez nettement orienté en fonction de ce qu’on
pourrait appeler une vision universaliste de la littérature française. Son titre
complet est Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports
avec le développement de la littérature française ; dans sa préface, commune
aux deux volumes, Demogeot se cite lui-même, reprenant une formule
employée dans son Histoire de la littérature française depuis ses origines jusqu’en
1830 (1re éd. 1852, 22e éd. en 1886) : « Il semble que, pour devenir européenne,
toute pensée locale doit d’abord passer par la bouche de la France », ce qui
lui permet d’avancer que, jusqu’au xviiie siècle inclus, « [l’]histoire de la
littérature française était […] l’histoire même de l’homme sur une grande
échelle, une étude de psychologie sur le genre humain » (p. II). Intégrée
dans une collection prestigieuse, « Histoire universelle » dirigée par Victor
Duruy, son Histoire des littératures étrangères consolide un schéma « thémato-
chronologique » de la littérature européenne vue de France, qui est fondé sur
les relations avec le quatuor Italie-Espagne-Angleterre-Allemagne.
Dans les années autour de 1886, les membres de ce quatuor sont toutefois
loin d’occuper la même position à l’intérieur du groupe. L’Italie et l’Espagne
contemporaines intéressent peu les maisons d’édition de langue française,
qui préfèrent rééditer des traductions d’œuvres anciennes ou (faire) retra-
duire des valeurs éprouvées : Boris de Tannenberg7, qui publie en 1889 chez
Perrin un volume très documenté sur La Poésie castillane contemporaine

7. Sur Boris de Tannenberg (1864-1914) voir la notice nécrologique que lui consacre
A. Morel-Fatio, Bulletin hispanique, no 16-3, 1914, p. 398-401.
24 │ Yves Chevrel

(Espagne et Amérique), fait une constatation ironique dans sa préface : si, « à
Paris, la mode semble être aux choses d’Espagne » (courses de taureaux et
danses de gitanes), la « littérature actuelle de nos voisins […] est presque
complètement ignorée ». Si, à côté de rééditions de Don Quichotte dans la
traduction de Florian (parue à la in du xviiie siècle), on note aussi, par
exemple, la traduction nouvelle, en 1886, de La Vie de Lazarille de Tormes par
Albert Morel-Fatio (Launette), aucun des romans d’Emilia Pardo Bazán
n’est disponible en français ; toutefois, Albert Savine proite des contro-
verses suscitées par Zola pour traduire la même année le recueil critique
de « doña Emilia » La Cuestión palpitante sous le titre Le Naturalisme ; le
même réussit à obtenir de Zola, toujours en 1886, une lettre préface pour sa
traduction d’un roman catalan de Narcís Oller (Le Papillon, Giraud) – qui
désarçonne quelque peu l’écrivain français. L’Italie n’est guère mieux trai-
tée : alors que de nombreux ouvrages religieux ou de piété continuent à être
traduits (concernant par exemple saint Alphonse de Liguori ou saint Jean
Bosco), 1886 est l’année où des éditeurs catholiques rééditent Silvio Pellico :
Des devoirs des hommes (Ardant, Limoges) dans la traduction de Pierre-
Léon Lezaud (1851) avec une préface de Saint-Marc Girardin qui com-
pare Pellico et Fénelon, ou Mes prisons (Lefort, Lille), tandis que Hachette
reprend celle des Fiancés de Manzoni par Giovanni Martinelli parue en
1877. Un bon document des degrés d’intérêt diférents porté aux langues-
sources est d’ailleurs ofert par la liste des ouvrages disponibles, en 1886, dans
la « Bibliothèque des meilleurs romans étrangers – Traductions françaises »
lancée par Hachette en 1856 : elle comprend un total de 104 auteurs ; 69, soit
les deux tiers, sont de langue anglaise, 18 (17 %) de langue allemande, les
autres langues représentées étant l’italien (6 auteurs), l’espagnol et le russe
(4 auteurs chacun), le danois, le hollandais et le suédois (1 chacun).
Les littératures contemporaines de langue allemande et anglaise sont
efectivement prédominantes. C’est particulièrement vrai pour l’anglais,
comme le montre aussi la place que les traductions de cette langue oc-
cupent dans les feuilletons. Hans-Jörg Neuschäfer a réalisé une enquête
sur le roman-feuilleton en France au xixe siècle et a notamment étudié
l’année 18848. Dans les 68 quotidiens ayant publié des romans-feuilletons,

8. Hans-Jörg Neuschäfer, Dorothee Fritz-El Ahmad, Klaus-Peter Walter, Der fran-


zösische Feuilletonroman. Entstehung der Serienliteratur im Medium der Tageszeitung,
1886, aube du cosmopolitisme ? │ 25

on trouve 22 traductions, soit environ 5,5 % des feuilletons recensés ; les


titres (donnés en français) ne permettent pas toujours de découvrir l’au-
teur, mais, sur les 12 auteurs identiiés, 9 sont de langue anglaise.
On doit de plus noter, autour de 1886, des eforts de discrimination
pour les aires linguistiques allemande et anglaise. L’originalité de la lit-
térature autrichienne est revendiquée dans la préface des Poètes lyriques de
l’Autriche d’Alfred Marchand (Fischbacher, 1881), qui s’insurge contre l’at-
titude des Allemands qui, selon lui, annexent, quand ils ne l’ignorent pas,
cette littérature ; l’ouvrage contient, intégrées aux diférents portraits, de
nombreuses traductions, comme c’est aussi le cas dans un second volume
que publie Charpentier en 1886. La littérature nord-américaine devient
également plus visible : Remy de Gourmont publie, en 1884, des Études
sur la littérature américaine autour de N. Hawthorne, et hérèse Bentzon
consacre un long article aux « Poètes américains » dans la livraison du
1er mai 1886 de la Revue des Deux Mondes (t. 75, p. 80-115).
Les littératures des autres pays restent peu traduites. Toutefois, en
dehors du russe, d’autres aires linguistiques européennes prennent peu à
peu pied dans les pays d’expression française. Une autre littérature slave
opère une percée : la littérature polonaise, dont cinq titres paraissent
en 1886, parmi lesquels le recueil Bartek vainqueur, premier volume de
Henryk Sienkiewicz publié en français9 ; l’introduction est rédigée par
Téodor de Wyzewa (1862-1917), qui publiera lui-même, ultérieurement,
quelques traductions du polonais. Les littératures scandinaves, incarnées
jusqu’alors par les Danois Ludvig Holberg (†1754), le « Molière danois »,
et Hans Christian Andersen (†1875), commencent à concentrer l’atten-
tion ; le Norvégien Bjørnstjerne Bjørnson, dont Xavier Marmier a traduit
une nouvelle dès 1866, est connu en France pour plusieurs romans et
nouvelles, tandis que le Suédois August Strindberg est d’abord traduit en
Suisse, où son recueil de nouvelles Les Mariés. Douze caractères conjugaux
paraît à Lausanne en 1885. Ibsen, déjà traduit dans de nombreux pays
européens depuis 1880, ne l’est en français, dans la Revue indépendante,

Darmstadt, Wissenschaftliche Gesellschaft, 1986. Voir plus particulièrement les listes


établies pages 386-407.
9. La nouvelle « Bartek-vainqueur » a été d’abord publiée dans La Nouvelle Revue,
novembre 1884, p. 133-162 et 394-426.
26 │ Yves Chevrel

qu’à partir de la in de l’année 1888, mais connaît vite un grand succès


auprès du public, sinon des critiques, à partir de 1890.
En ce qui concerne les domaines extra-européens, l’Inde et la Chine, plus
généralement l’Orient, continuent à intéresser le public français, comme en
témoigne, entre autres, la « Bibliothèque orientale elzévirienne », inaugurée
en 1876 par la maison Ernest Leroux, qui publie son 50e volume en 1886 :
sur les cinq volumes parus cette année, trois concernent la Chine, un la
Perse. Il s’agit toutefois d’un intérêt qui est tout autant documentaire que
littéraire. En efet, si le théâtre indien, avec la pièce de Kâlidâsa, Sacountala,
connaît un réel succès depuis le début du siècle, les représentations de
pièces japonaises ou annamites se heurtent, dans les dernières décennies,
à l’incompréhension, voire au mépris injurieux de critiques comme Jules
Lemaitre10. À l’opposé, il vaut la peine de mentionner les Légendes et chants
de geste canaques, publiés en 1885 par Louise Michel, de retour de déportation
en Nouvelle-Calédonie ; elle est soucieuse d’y présenter avec sympathie une
culture orale méprisée, dont elle a défendu les représentants au moment de
l’insurrection de juillet 1878.

En dehors des belles-lettres ?

Les œuvres littéraires ne constituent qu’une partie des œuvres traduites.


L’exemple d’une des deux langues sources les plus traduites en français à
la in du xixe siècle le montre. En efet, à partir des ouvrages conservés à
la Bibliothèque nationale de France, on peut dénombrer 4 005 volumes
traduits de l’allemand publiés de 1870 à 1918 ; l’ensemble regroupé sous
le titre « Philologie (belles-lettres, langues) – Histoire de l’art et de la
musique – Archéologie » en comprend 1 441, soit 36 %11. Se restreindre
aux seules belles-lettres ferait encore tomber le pourcentage.

10. Voir par exemple « héâtre japonais », en date du 30 avril 1888, dans Impressions de
théâtre, Lecène-Oudin, 3e série, 1889, p. 31-43, ou encore « Le théâtre annamite », dans Les
Contemporains. Études et portraits littéraires, Paris, Lecène-Oudin, 5e série, s.d., p. 125-130.
11. Chifres établis à partir de Liselotte Bing, Karl Epting, Bibliographie französischer
Übersetzungen aus dem Deutschen 1787-1944, Tübingen, Niemeyer, 1987.
1886, aube du cosmopolitisme ? │ 27

Devant la masse considérable de documents à explorer, les remarques


qui suivent, limitées à quelques domaines, ne peuvent apporter que quelques
approximations. C’est le cas pour les ouvrages historiques. L’histoire, long-
temps incluse dans les belles-lettres, est en train de s’ériger en science dans
la France du xixe siècle ; cette évolution est d’ailleurs due en partie aux
traductions d’historiens étrangers, même si le « bien écrire » caractérise
encore les historiens français, à l’instar de Michelet. Il suit de rappeler ici
que le programme de la Revue historique, créée en 1876 par Gabriel Monod
et Gustave Fagniez, se concentre sur le passé de la France ain de rendre à
ce pays « l’unité et la force morale dont il a besoin » (avant-propos du no 1,
janvier 1876, p. 4). L’article inaugural de Monod qui suit rappelle que « la
contemplation purement esthétique des œuvres intellectuelles a été de plus
en plus négligée pour faire place à des recherches historiques » (ibid., p. 26)
tout en admettant : « C’est l’Allemagne qui a contribué pour la plus forte
part au travail historique de notre siècle » ; cette phrase ouvre un assez long
paragraphe, qui met l’accent sur le développement de la rigueur scientiique
dû aux historiens allemands. Dix ans après, l’historiographie allemande
demeure une référence essentielle.
C’est ce que montre la grande entreprise lancée en 1880 par Auguste
Bouché-Leclercq, lui-même professeur d’histoire ancienne à la faculté des
lettres de Paris : une monumentale « Histoire de la Grèce », composée des
5 volumes de l’Histoire grecque d’Ernst Curtius, parus de 1880 à 1883 (v.o.
1857-1867), des 3 volumes de l’Histoire de l’hellénisme de Johann Gustav
Droysen, parus de 1883 à 1885 (v.o. 1833, 1836, 1843), et des 3 volumes de
l’Histoire de la Grèce sous la domination des Romains de Gustav Friedrich
Hertzberg, parus de 1887 à 1890 (v.o. 1866-1875). Dirigeant une équipe
de traducteurs, A. Bouché-Leclercq est un bon exemple de la façon dont
un historien conçoit alors la traduction d’une œuvre étrangère. Dans le
cas de Droysen, il est entré en contact avec l’auteur, dont il a obtenu des
renseignements complémentaires ; il a suivi les modiications apportées
par les diférentes éditions, mais en pratiquant une combinaison, non une
juxtaposition des éléments recueillis. De ce fait, comme beaucoup d’autres
traducteurs, il se comporte plutôt en collaborateur. Mais, par ailleurs, il
croit nécessaire de livrer un assez long « Avant-propos du traducteur » (t. I,
p. III-XVI), dans lequel il présente Droysen comme un hégélien qui a le
culte de l’autorité, et conclut sur son espoir d’avoir mis le lecteur français
28 │ Yves Chevrel

en état de résister à l’esprit de système de l’historien allemand (Bouché-


Leclercq admettra d’ailleurs, dans la préface du tome III, que Droysen ne
s’est pas reconnu dans cette présentation).
Les « sciences religieuses », de leur côté, demeurent un des domaines
où les auteurs étrangers jouent un rôle de premier plan, plus dans les
études historiques que dans les rélexions théologiques. Lorsqu’en 1882,
Albert Réville, titulaire de la chaire d’histoire des religions créée en 1880 au
Collège de France, préface la traduction (due à G. Collins) d’un ouvrage
du pasteur néerlandais Cornelis P. Tiele, Histoire comparée des anciennes
religions de l’Égypte et des pays sémitiques, c’est pour constater qu’« assez long-
temps encore l’histoire des religions en France sera tributaire de l’étran-
ger » (p. XII) ; en 1886, année où l’École pratique des hautes études est
dotée d’une nouvelle section, celle des sciences religieuses, le Belge Léon
Parmentier traduit La Mythologie de l’Anglais Andrew Lang, lequel a fait
parvenir des compléments. En ce qui concerne les textes fondateurs des
religions, dans le cas du christianisme – qui reste traité à part des autres reli-
gions –, il y a peu de traductions nouvelles des textes bibliques, à l’exception
du Nouveau Testament du protestant Edmond Stapfer (1885) et surtout de
celle du premier volume de la Bible non confessionnelle d’Eugène Ledrain
(1886). Parallèlement, les œuvres religieuses et de spiritualité continuent
de représenter une part importante des traductions mises sur le marché :
en 1886-1887, L’Imitation de Jésus-Christ est disponible dans au moins sept
traductions diférentes, dont celle de La Mennais (1824), la plus répandue.
En philosophie, 1886 est l’année où Nietzsche publie Jenseits von Gut und
Böse. Vorspiel einer philosophie der Zukunft. Le philosophe allemand est alors
totalement ignoré en France (il le restera jusqu’en 1893), mais Schopenhauer
(†1860), connu d’une poignée de spécialistes, jouit d’une réelle célébrité
depuis 1880, grâce à divers traducteurs comme Salomon Reinach, Auguste
Burdeau, J.-A. Cantacuzène (qui donne, en 1886, chez Brockhaus, à Leipzig,
la première traduction française du Monde comme volonté et représentation),
Jean Bourdeau : la quasi-totalité de ses œuvres est disponible en 1888, et
on a pu parler d’une «  mode schopenhaueriste12  ». En 1891, un petit
opuscule de 72 pages de Schopenhauer, La Volonté, paraît dans la « nouvelle

12. Voir R.-P. Colin, Schopenhauer en France. Un mythe naturaliste, Lyon, Presses uni-
versitaires de Lyon, 1979, en particulier p. 138 sqq.
1886, aube du cosmopolitisme ? │ 29

bibliothèque populaire à 10 centimes » des éditions H. Gautier, qui publie


des abrégés. Surplombant une année russe, on voit ainsi se dessiner une
décennie Schopenhauer. La vogue de ce dernier n’empêche pas que l’intérêt
pour Aristote, dont l’œuvre n’a été traduite intégralement qu’au cours
du xixe siècle, se poursuit, en partie grâce à des programmes scolaires et
universitaires : en 1886, le livre X de l’Éthique à Nicomaque est traduit par
L. Rossigneux (éd. bilingue, Delalain), mais aussi présenté dans la collection
Hachette des « auteurs grecs expliqués […] par deux traductions françaises,
l’une littérale et juxtalinéaire et présentant le mot à mot français en regard des
mots grecs correspondant, l’autre correcte et précédée du texte grec » ; pour
cette dernière édition, le « mot à mot », recomposé sur le modèle de la phrase
française, est dû à Félix de Parnajon, la traduction « correcte » étant celle de
Jean-François hurot (parue en 1823), revue par Charles hurot ; Hachette
ofre aussi la même année la traduction seule du même ouvrage, dans la
version de Jean-François hurot, revue cette fois par Arthur Hannequin.
Les traductions des travaux scientiiques ofrent un large champ d’inves-
tigations en raison de l’efort d’internationalisation qui apparaît, à l’échelon
européen, dans le dernier tiers du siècle. En 1873, l’éditeur Germer Baillière
avait lancé, avec Émile Alglave, une « Bibliothèque scientiique internatio-
nale », reprise, en 1883, par la maison Alcan. Le prospectus de lancement
faisait état des diicultés : « On traduit bien un certain nombre de livres
anglais ou allemands ; mais il faut presque toujours que l’auteur ait à l’étran-
ger des amis soucieux de reprendre ses travaux ou que l’ouvrage présente
un caractère pratique qui en fait une bonne entreprise de librairie13. » En
1883, la collection, qui aborde les sujets les plus variés (des champignons au
Soleil en passant par le darwinisme) comprenait plus d’une quarantaine de
titres, avec plus d’une moitié de travaux provenant de l’étranger (de langue
anglaise, essentiellement) ; en 1886, elle réédite des ouvrages de l’Italien
Pietro Biaserna, de l’Allemand Robert Hartmann, de l’Anglais Herbert
Spencer, du Russe Eugène de Roberty14.

13. Cité par V. Tesnière, « Difuser la science », dans Le Livre et l’historien. Études ofertes
en l’honneur du Professeur Henri-Jean Martin. Réunies par Frédéric Barbier, Annie Parent-
Charon, François Dupuigrenet-Desroussilles, Claude Jolly, Dominique Varry, Genève, Droz,
1997, p. 782.
14. Sur les grandes collections scientiiques de cette époque, voir HTLF XIX, p. 963-964.
30 │ Yves Chevrel

Il est enin nécessaire de mentionner un dernier domaine où la tra-


duction joue un rôle particulier, celui des actes législatifs et juridiques.
Il se pose en termes politiques et sociaux dans des pays plurilingues. En
1886, en Belgique et au Luxembourg, où le français est langue oicielle,
il est rarement langue cible et n’entre donc pas dans la perspective de
cet ouvrage. En Suisse, il est une des trois langues nationales, l’allemand
étant toutefois la langue de référence implicite ; l’État canadien (constitué
en 1867) est majoritairement anglophone. Si « les considérations socio-
logiques du plurilinguisme suisse rendent le terrain peu conlictuel15 », la
situation est plus complexe dans les régions francophones du Canada,
comme le montre la contribution de D. Merkle dans le présent ouvrage.
Dans ces deux derniers cas, la traduction vers le français est une question
aussi bien politique que linguistique. Si l’aspect proprement international
est absent dans ces cas, les traductions jouent un rôle d’autant plus impor-
tant dans la vie des sociétés concernées.
Mais la politique internationale impose encore davantage que les
législations étrangères soient connues. En France, où en l’an IX (1801), un
« Bureau de législation étrangère » dépendant du ministère de la Justice
avait été créé, une société de législation comparée, fondée en 1869, a com-
mencé à publier à partir de 1872 un Annuaire de législation étrangère […]
contenant la traduction des principales lois votées dans les pays étrangers, avec
classement par pays et indication des noms, titres et fonctions des tra-
ducteurs ; suit une « Collection des principaux codes étrangers », dont
un premier volume (Code de commerce allemand) paraît en 1883 ; Alphonse
Gourd y entreprend en 1885 la publication des « Chartes coloniales et
Constitutions des États-Unis de l’Amérique du Nord » : deux volumes
paraissent cette année, le dernier ne pouvant être achevé qu’en 1903.
D’autres volumes paraîtront jusqu’en 1934.

1886 : international ou cosmopolite ?

Les traductions manifestent, sous une forme accessible, une présence


étrangère qui peut être source d’inquiétudes. En France, il existe un

15. Voir ibid., p. 1095.


1886, aube du cosmopolitisme ? │ 31

terme ancien qui prend, autour de 1886, une force nouvelle : « cosmopo-
lite ». À la diférence d’« international », il a une longue tradition derrière
lui, puisque sa première occurrence apparaît dans la qualiication que se
donne Guillaume Postel quand il publie De la République des Turcs en
1560 ; le xviiie siècle lui donne une certaine aura, et il devient une sorte
d’étendard brandi, en bonne ou en mauvaise part, dans les vingt dernières
années du xixe siècle ; ce trait important constitue une autre diférence
avec « international » : ce n’est pas un terme de la langue juridique et sa
valeur sémantique dépend de la position idéologique de qui l’emploie.
Dans la décennie 1880-1890, le mot fait partie du vocabulaire politique de
gauche : un « journal révolutionnaire socialiste indépendant » se dénomme
La Révolution cosmopolite (1886-1887), un organe anarchiste prend pour titre
en 1887 L’Avant-garde cosmopolite ; un « groupe cosmopolite » édite, en 1887-
1888, une « Bibliothèque révolutionnaire cosmopolite » qui regroupe cinq
petites brochures. Mais on le remarque surtout dans un des succès de librai-
rie de l’année 1886 : La France juive. Essai d’histoire contemporaine ; Édouard
Drumont l’accole à « Révolution », « juif », juiverie », on l’emploie comme
substantif pour caractériser tel ou tel personnage : le terme y a évidemment
une charge négative très forte et est une des marques de l’antisémitisme
d’une partie de la société française. En revanche, Drumont ne recourt pas
au substantif « cosmopolitisme », beaucoup plus récent, attesté dans l’édi-
tion de 1823 du Dictionnaire universel de Pierre Boiste (1re éd. 1803) qui le
déinit comme un système mis en relation avec le « philosophisme », que le
dictionnaire dénonce tout au long de ses pages.
Il semble bien qu’autour de 1886, « cosmopolite » s’applique essen-
tiellement à un genre de vie ou de comportement, non à une situation.
Lorsque Paul Bourget emploie à plusieurs reprises ce terme dans un article
qu’il consacre à Stendhal en 1882 dans La Nouvelle Revue16, c’est pour
caractériser le mode de vie de l’auteur. hérèse Bentzon emploie certes le
terme « cosmopolitisme » à propos de littérature, mais il concerne la lit-
térature américaine (dans l’article cité plus haut) ; elle estime en efet que
« le cosmopolitisme, c’est-à-dire l’imitation des littératures européennes »

16. 15 août, t. 17, p. 890-925, repris dans Essais de psychologie contemporaine, Paris,
Lemerre, 1883.
32 │ Yves Chevrel

risque de régner dans les lettres américaines17. Quand Maurice Barrès


publie « La société cosmopolite » dans Le Voltaire du 7 juillet 1887, il
exprime, dans cet article, « sa sympathie pour cette société internationale
de dilettantes vagabondant à travers l’Europe18 », et suggère un peu plus
tard (Le Voltaire, 6 janvier 1888) d’édiier une « place de l’Europe » qui « se
prêterait fort bien à quelque décoration cosmopolite19 ». En 1892, le même
Barrès commence un article par la phrase « Cela est certain, nous allons
vers une culture qui sera plus cosmopolite que nationale » (Le Figaro,
4 juillet 1892) et cite avec éloges la revue belge La Société nouvelle, « le
plus intéressant » à ses yeux « de tous les recueils imprimés en langue
française » en raison de son ouverture aux étrangers (il nomme Nietzsche,
Kropotkine, Emerson, Whitman).
Il est diicile en in de compte d’assigner à l’année 1886 le départ de la
« querelle du cosmopolitisme ». Elle marque plus un approfondissement,
à tout le moins une continuité, qu’une rupture. L’internationalisation
est un fait acquis et gagne même du terrain, même si les efets, comme
dans le cas de la convention de Berne, n’apparaîtront que plus tard. La
société française demeure par ailleurs tributaire de perspectives ethno-
psychologiques rebattues. En avril 1831, dans un article de la Revue des
Deux Mondes titré « De la littérature russe », Alexandre Jaufret trouvait
l’occasion d’évoquer « la profondeur allemande, l’exaltation italienne, le
patriotisme et la gravité anglaise, la délicatesse et l’urbanité française » : en
mai 1886, dans la même revue, T. Bentzon, traitant des poètes américains,
glisse une formule sur « la droiture et le bon sens anglais, la profondeur
et la tendresse allemandes, l’esprit français, la passion italienne »… Per-
sistance des stéréotypes, au-delà de quelques nuances !
Autour de 1886, ce genre de formule se double souvent d’une convic-
tion plus ou moins forte : celle d’un lien, parfois explicite, entre universalité
et emploi du français ; la formule de Demogeot rapportée plus haut (« Il
semble que, pour devenir européenne, toute pensée locale doit d’abord pas-
ser par la bouche de la France ») fonctionne comme un écran protecteur

17. Revue des Deux Mondes, t. 75, 1er mai 1886, p. 113


18. Cité par Zeev Sternhell, Maurice Barrès et le nationalisme français, Paris, Armand
Colin, 1972, p. 30.
19. Loc. cit.
1886, aube du cosmopolitisme ? │ 33

pour les contemporains ; s’appuyer sur le rayonnement international de la


langue française leur facilite l’acceptation d’une présence de l’étranger telle
que les traductions la manifestent. L’internationalisation est perçue à tra-
vers le iltre de l’universel, qui appartiendrait en propre à la tradition fran-
çaise, capable de donner forme à toute pensée étrangère, aussi bien dans les
belles-lettres que dans les autres domaines de la vie intellectuelle.
Dans la France de 1886, il y a aussi la « question du latin » qui préoccupe
les esprits. L’agitation suscitée par le livre de Raoul Frary qui porte ce titre,
édité en 1885, n’est pas sans lien avec des inquiétudes qui se vont se faire
jour. En publiant « La Question du latin, à propos d’un livre récent » dans
la livraison du 15 décembre 1885 de la Revue des Deux Mondes, Ferdinand
Brunetière défend la valeur essentielle des « classiques latins » : ils « sont
immédiatement compris de tout homme qui pense. Ils sont cosmopolites,
et de tout temps comme de tous les lieux20 ». Cette référence à un cosmopo-
litisme des auteurs latins se révèle bientôt comme transmissible aux écrivains
français du xviie siècle : acceptant, à contre-cœur, qu’on puisse concevoir
un enseignement classique purement français, dans un article de la même
revue (1er mai 1891), Brunetière propose que ces écrivains deviennent des
modèles absolus, intemporels, en contractant « quelque chose de l’autorité
qui a si longtemps été celle des textes latins », incarnant la polémique (Pas-
cal), le tragique (Racine), la comédie (Molière), l’éloquence (Bossuet)21. Il
peut ensuite, au moment où la querelle fait rage, titrer un nouvel article « Le
cosmopolitisme et la littérature nationale » (1er octobre 1895) pour assurer
que de « toutes les littératures de l’Europe moderne, il n’y a qu’une qui n’ait
rien à perdre, mais au contraire tout à gagner au développement de l’esprit
“cosmopolite” ou “européen” – et tout justement c’est la nôtre22 » car elle
exprime « l’universelle humanité ».
La déclaration de Brunetière, partagée par beaucoup de ses compa-
triotes, exprime un point de vue français qui, négligeant les modalités

20. Revue des Deux Mondes, t. 72, 15 décembre 1886, p. 872.


21. Ibid., t. 105, 1er mai 1891, p. 222.
22. Ibid., t.  131, 1er  octobre 1895, p.  627. On notera que lorsque Brunetière insère
cet article dans la 6e série de ses Études critiques sur l’histoire de la littérature française
(Hachette, 1899), il ajoute une incise après « européen » : « Si seulement nous savons
la [= cette littérature] maintenir dans ses voies. »
34 │ Yves Chevrel

de l’accès à l’étranger, s’intéresse peu à l’action des traducteurs, mais pri-


vilégie le rôle de la langue cible, dotée d’une sorte de « valeur univer-
selle d’échange » qui fait de ceux qui la pratiquent les « médiateurs de la
circulation des idées »23. L’universel sert à équilibrer l’international et à
accepter le cosmopolite. Peu avant 1914, le Suisse Maurice Muret conclut
la préface de son étude Les Contemporains étrangers [Lausanne, Payot, s.d.
(1911 ?), t. I, p. 3] sur cet éloge du « cosmopolitisme littéraire » : il « pro-
cure à ceux qui le pratiquent des plaisirs intellectuels rainés, multipliés
à l’inini. Les honnêtes gens d’aujourd’hui ne doivent plus s’en priver. »

23. Ces expressions se trouvent page 632 du même article.


Partie I

Données bibliométriques
Éléonore Mavraki
De L’Imitation de Jésus-Christ
à Tradespeople (Les Commerçants) :
panorama de la traduction française

Dans les années 1880, l’opposition entre Républicains laïcs et monarchistes


ou bonapartistes chrétiens ravive les tensions dans une France à peine re-
mise de la défaite et du tumulte de la Commune. Qu’en est-il du rapport
à l’Étranger ? En 1886 émerge à travers ouvrages et conférences un intérêt
pour les œuvres de l’esprit venues d’ailleurs.
Ain de présenter le panorama le plus précis possible de la traduction
en langue française cette année-là, nous avons d’abord recensé les volumes
du catalogue de la BnF aichant dans leur titre leur emprunt à une autre
langue : le premier et le dernier donnent leur titre à cette contribution.
S’agissait-il de premières traductions ou de retraductions, d’originaux ou
de simples rééditions, d’œuvres complètes, de fragments ou de compi-
lations nouvelles ? L’examen des 413 notices et la recherche des éditions
antérieures ont permis de le préciser et d’établir un classement descriptif
des langues et des genres traduits, de distinguer les traducteurs occasion-
nels des professionnels. Il devenait alors possible d’analyser l’« énoncia-
tion éditoriale » de la traduction.
La convocation d’une voix étrangère, aussi éloignée temporellement
parfois que spatialement, obéit en efet à divers mobiles. La volonté de
faire circuler des textes en raison de leur valeur littéraire ou historique
cède le plus souvent le pas aux stratégies des éditeurs, qu’elles soient éco-
nomiques ou politico-religieuses.
38 │ Éléonore Mavraki

Que traduit-on ?

Classement des traductions1

Diverses expressions désignent les traductions, qui relètent la diversité


d’attitude des éditeurs et des traducteurs : « traduction », « traduit » bien
sûr, mais également « imité », « adapté », « adaptation », sans compter
les « librement traduit » ou « librement adapté ». En 1886, près de quatre
traductions sur cinq sont originales (73 %), ce chifre monte à 81 % pour
les textes non ictionnels. Les diagrammes suivants classent les 413 notices
en fonction des genres et des types de sujets traités.

1. Le corpus a été constitué en interrogeant le catalogue général électronique de la BnF,


rubrique « Recherche avancée par mots de la notice » en précisant : « Années » « 1886 » ;
« Langues » « Français » ; « toute la notice » « Traduction » (187 notices)/« Traduit* »
(285 notices)/imit* (51 notices)/« Adapté* » (15 notices)/« Adaptation » (6 notices per-
tinentes). Ces notices comportaient doublons, erreurs de cotation ou titres non per-
tinents – en raison de l’élargissement du critère de « toute la notice ». Ce chapitre
traite donc des 413 traductions en langue française publiées en 1886, principalement en
France ; celles qui ont été publiées à l’étranger n’apparaissent que dans la mesure où
elles font partie des collections de la BnF. Dans la suite de cette contribution, la date
de publication par défaut sera 1886, une date indiquée entre parenthèse désignant celle
de la première édition de la traduction.
Panorama de la traduction française │ 39

Comme celle des genres, la distribution des langues connaît aussi une
certaine variété2.

Dans le domaine des sciences, les nouvelles idées viennent du monde


anglophone (51 % des titres) germanophone (31 %) ou italophone (18 %).
Les ouvrages juridiques sont pour un tiers allemands. Les ouvrages trai-
tant de questions religieuses sont pour un tiers italiens, pour un autre
anglais, les derniers étant davantage des ouvrages d’édiication à l’inten-
tion du grand public. Les livres russes sont littéraires, traitent de l’art ou
de la politique russe. Il en va de même pour les livres espagnols, sauf pour
un livre d’histoire et un autre sur le naturalisme.
Les traductions de textes antiques s’adressent principalement aux sco-
laires ou aux universitaires. La plupart des titres grecs sont des traductions
de Platon, 13 volumes pour le seul livre VI de la République. Le latin repré-
sente trois ouvrages sur quatre de la cinquantaine concernée. Cicéron
domine avec 16 volumes, mais la variété des auteurs est plus grande. Les

2. La catégorie « divers » comprend neuf titres chinois, cinq arabes, trois portugais,
deux persans, deux danois, deux roumains, un araméen, un coréen, un dialecte turc
azéri, un innois, un lamand, un grec moderne, un néerlandais, un phénicien, un por-
tugais, un sanscrit et un serbe.
40 │ Éléonore Mavraki

manuels proposant versions et thèmes se multiplient3. Le type même de


traduction nous indique des changements de société. Depuis 1842 pour
le grec, 1845 pour le latin, Hachette publiait des textes antiques accom-
pagnés de deux traductions, l’une dite « juxtalinéaire », l’autre dite « cor-
recte ». En 1886, sans doute en réponse au livre polémique de Raoul Frary
paru l’année précédente, La Question du latin, qui remettait en cause le
bien-fondé de l’enseignement classique, Charles-Antoine Gidel, auteur
d’une anthologie latine en 1884 en publie la traduction seule en 18864. Il
l’enrichit considérablement et précise dans son introduction : « Un plus
grand nombre d’adeptes sont appelés à augmenter leurs lumières. Ce
volume ne renferme rien que de choisi : il ofre aux jeunes gens vraiment
la leur de la littérature latine ; façonnées par cette lecture, les jeunes illes
et les élèves de l’Enseignement secondaire spécial n’auront désormais rien
à envier à ceux que l’Enseignement classique nourrit de la moelle de ses
fortes études. Sur ce point, l’égalité n’est pas chimérique et personne ne
voudrait la proscrire ou la condamner5. » Ce choix marque à la fois le
recul du latin comme langue lue directement6 et la difusion d’une culture
latine par le biais de la traduction. Langues mortes, le latin et le grec se
fréquentent essentiellement au lycée7.
On traduit également du « français » en français, signe d’une évolution
du rapport à la langue d’un point de vue diachronique comme synchronique.
La catégorie « français » de notre tableau regroupe huit éditions d’ancien et

3. Tout comme les anthologies. Apparaît une industrie promise à un bel avenir, celle
des devoirs de vacances.
4. La Fleur de la littérature latine, morceaux choisis des principaux auteurs latins, Garnier.
5. Il semble répondre à l’argument de R. Frary selon lequel « on apprend le latin pour
être homme du monde, pour entrer dans la société polie et cultivée » (La Question du
latin, Paris, Léopold Cerf, 1885, p. 162).
6. Les traducteurs anglais de l’Ananga-Ranga, traité hindou de l’amour conjugal,
marquent le caractère électif du latin puisqu’ils avaient pensé tout d’abord « le retraduire
en latin pour éviter qu’il ne tombât aux mains du vulgaire » (Kalyanamalla, Ananga-
Ranga, traduit par Isidore Lisieux, Paris, p. XIV).
7. Daphnis et Chloé, réédité tout au long du siècle dans la version de Paul-Louis
Courier, fait igure d’exception.
Panorama de la traduction française │ 41

moyen français (Rabelais8 principalement et La Chanson de Roland pour les


scolaires9), et surtout onze titres en langues régionales françaises (provençal,
niçard…10), dont Cinq poésies roumaines d’Alecsandri […] traduites en vers
provençaux et accompagnées d’une version française, par Alphonse Tavan. Faut-
il y voir une démarche philologique ou, de la part des partisans de langues
attaquées par la République centralisatrice, un ultime acte de résistance à
l’uniformisation du français par la généralisation de la scolarisation ? Cette
hypothèse paraît d’autant plus plausible qu’un opuscule de 43 pages, repro-
duisant le texte provençal et sa traduction (par Charles de Fenouillet) d’un
discours de Xavier de Fourvières tenu en pèlerinage, est vendu « au proit
de 2 écoles11 » que l’on devine ne pas être celles de Jules Ferry.

Littérature : l’hégémonie du récit

Les récits de iction représentent un tiers de la traduction. Le mouvement


d’alphabétisation commencé à la in du xviiie siècle a porté ses fruits et
démocratisé la lecture. Il faut donc fournir aux masses une nourriture
spirituelle ou du moins une pâture ictionnelle. C’est l’un des deux genres
pour lequel les rééditions de traduction sont les plus nombreuses : 62 %
seulement des titres ictionnels sont originaux. Un récit publié en 1886
sera donc souvent une réédition de la traduction des années 1820, 1850

8. Gargantua, traduction par Charles Desormères. La collection « Chefs-d’œuvre


français et étrangers  », s’adressant à des lecteurs non spécialistes de la littérature,
explique le choix d’une nouvelle traduction.
9. Multi-édité au xixe siècle, le titre connaît diférentes traductions autour de 1886,
en raison de la multiplication des éditions scolaires : réservé aux universitaires jusque-là,
il devient « populaire ». En 1886, deux nouvelles versions répondent aux exigences des
programmes scolaires publiés en 1885, celle d’Amédée Jubert en vers et celle « archaïque
et rythmée » de Léon Clédat.
10. Comme Chansons choisies de Joseph Béard en patois de Rumilly, traduction lit-
térale par Aimé Constantin, Annecy, Revue savoisienne ; Nichan Chanson sablaise, en
patois du pays par Jacques Laurent Paliau avec traduction française par M.F.T. – Les
Sables d’Olonne.
11. Lou Sant Sacramen, traduction par F. Charles de Fenouillet, Avignon, Aubanel
frères, 1886.
42 │ Éléonore Mavraki

ou de la in des années 1870. Les œuvres de iction, romans ou contes,


enrichissent les catalogues d’éditeurs assurés de proposer une œuvre déjà
plébiscitée et dont les valeurs sont conformes à celles du public visé. De
génération en génération, la même traduction pourra être vendue – en
particulier comme livre de prix ou d’étrennes. L’augmentation de la sco-
larisation a stabilisé la langue. D’autre part, ces textes, pour la plupart édi-
iants, transmettent une vision du monde encore largement partagée – ou
que l’on cherche à faire perdurer.
En efet, en raison de son succès populaire, le roman ne peut plus être
simplement méprisé comme au xviiie siècle : son pouvoir de séduction doit,
au contraire, être mis au service de la morale. Les romanciers anglophones
ou germanophones, même s’ils sont protestants et non catholiques comme
nombre de leurs éditeurs français, sont relativement épargnés par le mou-
vement de déchristianisation qu’a connu la France durant le siècle et qui
s’est accéléré avec la Troisième République. « L’Angleterre [est] pénétrée
jusqu’aux moelles par sa Bible12 » selon Eugène-Melchior de Vogüé. Ce
que cherchent des maisons d’édition catholiques comme Mame, Ardant ou
protestantes comme la Société des livres religieux, ce ne sont pas des livres
exotiques mais des récits véhiculant des valeurs morales pour les écoles et
les lycées. De ce point de vue, une romancière britannique, un conteur
allemand, rassurent. Ils bénéicient de « la longue préparation inconsciente
dans un milieu sain, […] [de] la qualité religieuse du cœur13 » décrite par
Vogüé dans son essai sur le roman russe paru en cette année 1886. Selon
lui, le romancier « doit accepter ce fait d’évidence, la fermentation latente
de l’esprit évangélique dans le monde moderne14 ». Ce qu’il recherche chez
les romanciers russes, c’est « une beauté supérieure, due à la même inspira-
tion morale : la compassion, iltrée de tout élément impur et sublimée par
l’esprit évangélique15 », le portrait d’une âme qui « se reprend inalement et
se rachète par la charité16 ». Il faut distraire, certes, mais de façon morale,
grâce à la rédemption inale. Ces titres réédités en 1886 sont emblématiques

12. Le Roman russe, Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1886, « Avant-propos », p. XLII.
13. Ibid., p. XLII.
14. Ibid., p. XXIV.
15. Ibid., p. XLIV.
16. Ibid., p. XLV.
Panorama de la traduction française │ 43

de cette volonté édiiante : Alda l’esclave Bretonne17 d’Agnès Strickland, ou


Fabiola ou l’Église des catacombes du cardinal Wiseman qui, entre 1855 et
1903, connaît plus de 70 éditions diférentes – ainsi qu’une adaptation dra-
matique en vers en 1873 et une mise en musique en 1875. Leur succès, prépa-
rant celui de Quo vadis en 1895, est vraisemblablement dû à cette igure du
chrétien primitif, souvent martyr, en butte aux Romains barbares. Il relète
cette angoisse de nombreux catholiques d’être assiégés par une société qui se
laïcise. Dans une moindre mesure participe à ce mouvement Les Robinsons
suisses de J.D. Wyss18, réédité à de très nombreuses reprises tout au long du
siècle, moins polémique que l’original de Defoe.
D’autres succès de librairie font partie du fonds classique d’un éditeur.
La traduction des contes d’Andersen publiée en 1886 par David Soldi pour
Hachette date de 1856. La Chanson de Roland connaît deux types d’éditions :
une pour les élèves et une pour les adultes. La version d’Amyot de Daphnis
et Chloé de Longus, passée dans la collection des publications à 5 centimes,
s’adresse à un large public. Est à l’œuvre ici une préoccupation éditoriale
et économique : ces œuvres déjà connues viennent enrichir des collections
comme celles des « auteurs célèbres à 60 centimes », de la « Petite biblio-
thèque universelle », des « Chefs-d’œuvre français et étrangers » ou de la
« Librairie des publications à cinq centimes » qui nécessitent de nombreux
titres pour idéliser les lecteurs. Coexistent alors rééditions et traductions
nouvelles. Le Capitaine Mayne Reid19 est l’auteur le plus édité avec 12 titres
dont certains sont des traductions originales20. James Fenimore Cooper

17. Traduit de l’anglais par Mme Louise de Montanclos, 13e éd, Paris, Mame, 1858. Le
titre original est Alda, the British Captive : faut-il y voir le travail de naturalisation de
l’héroïne par la traductrice, jouant sur le double sens de « bretonne » pour la rendre plus
attachante aux yeux des petits Français ? La Bretagne, dans les romans français contempo-
rains en particulier, est représentée comme dépositaire de l’identité française. Le rythme
même des rééditions – 8 entre 1858 et 1878 et 13 entre 1880 et 1901 – montre l’engouement
pour ce type de igure.
18. Traduction de E. du Chatenet à Limoges et de Pierre Blanchard à Paris, P. Ducrocq
pour 1886. Cette dernière désignée comme « nouvelle » date de 1837.
19. Le catalogue de la BnF le crédite de 87 titres pour 523 notices.
20. Comme Les Émigrants du Transwaal, traduction de J. Lermont (pseudonyme de
Mme Soboleska) chez Hetzel.
44 │ Éléonore Mavraki

et Walter Scott sont ex aequo avec 7 titres. Cooper est « adapté21 » pour la
jeunesse, Scott est retraduit à partir de 1879. Dans les deux cas, on peut y
voir le signe du vieillissement des traductions antérieures ou la tentative
de l’éditeur de concurrencer d’anciennes traductions. Ouida (Louise de
La Ramée22), Mary Elizabeth Braddon23, Maria S. Cummins24, Charlotte
Mary Yonge25, le curé Christoph von  Schmid26 sont autant d’auteurs
proliiques ou multi-réédités, moins connus aujourd’hui que Frances
H.  Burnett27, Henriette Beecher Stowe28 ou Marc Twain29 dont Les
Aventures de Huck Finn paraissent pour la première fois en France30.
Le théâtre et la poésie semblent les parents pauvres de la traduction.
Le premier fournit essentiellement des traductions pour les scolaires.
La poésie, peu traduite, s’adresse aux adultes, compte le plus de titres
originaux et présente l’une des plus grandes variétés de langues, du sanscrit
du Mahābhārata dont la première traduction complète est achevée par

21. L’Espion, Le Lac Ontario, Le Tueur de daims sont données en « adaptation et réduc-
tion à l’usage de la jeunesse » par A.-J. Hubert qui traduit Quentin Durward de Scott
la même année, tous édités chez Mame.
22. Les Napraxine, par Hephell (pseudonyme de Fanny Le Breton) chez Hachette et
Le Tyran du village par Victor Derély chez Mame sont traduits pour la première fois.
23. Première traduction de Vixen par Marie Bougy Létant.
24. Mme de Marche propose pour Hachette son unique traduction, la première des
Cœurs hantés.
25. Le Petit duc ou Richard Sans peur traduit par Mme Charles Deshorties de Beaulieu
en 1873, Violette (Heartsease) chez Grassart en 1856 et Christine Sorel chez Ardant.
26. Cent contes, édition bilingue de Daniel-Eugène Scherdlin pour Hachette, de Louis
Schmitt chez Garnier, Le Conseiller de l’enfance, Les Étrennes de l’enfance, Les Fleurs de
Schmidt chez Ardant (traducteur anonyme).
27. Entre deux Présidences, première traduction d’Alfred-Pierre-Nicolas Hédouin.
28. La Rose thé, traduction d’Émile de la Bédollière chez Ardant.
29. Le Prince et le pauvre (1883) traduit par Largilière (pseudonyme de Paul Adolphe
Van Cleemputte).
30. L’absence de morale trop explicite explique sans doute leurs rééditions tout au long
du xxe siècle.
Panorama de la traduction française │ 45

Hippolyte Fauche en 188631, à l’allemand du Tristan und Isolde32 de Wagner


en passant par l’anglais des œuvres complètes de Shelley33, le serbe34, le grec
moderne35, le persan36, l’italien ou le « pehlevè musulman37 ».

En dehors du littéraire

Dans le domaine des sciences, en médecine ou en physique, la traduc-


tion rend disponibles de nouvelles théories, de nouvelles méthodes dans
les domaines privilégiés par la recherche. En cette année 1886, l’appareil
reproductif féminin constitue le sujet de quatre titres. La publication de
la biographie d’un scientiique comme Darwin38 marque l’intérêt français
tardif pour son œuvre. Les presses mécaniques, la betterave, la photogra-
phie sont autant de sujets d’actualité. L’un des concepteurs de la Tour
Eifel dont la construction commencera en 1887, Maurice Koechlin, tra-
duit La Ligne élastique et son application à la poutre continue traitée par
la statique graphique de Wilhelm Ritter l’année même de sa parution à
Zurich. Nous notons, à cette occasion, que les délais entre la publication
de l’œuvre et celle de sa traduction sont souvent courts.
En ce qui concerne les titres religieux, les ouvrages catholiques
dominent. Ils s’adressent au plus grand nombre – avec quatre traductions

31. Le Maha-Bharata poème épique de Krishna-Dwaipayana, plus communément appelé


Veda-Vyasa, traduit… du sanscrit en français ; la traduction a été commencée en 1863.
32. Tristan et Yseult, traduit par Victor Wilder, Leipzig et Bruxelles, Breitkopf et Härtel.
33. Par Félix Rabbe chez Giraud.
34. Les Noces de Maxime Tzèrnoïevitch, poème populaire traduit par Auguste Dozon.
35. Athanase Diakos d’Aristotelis Valaoritis traduit par Jules Blancard, Paris, E. Leroux.
36. Menoutcheri, poète persan du xie siècle de notre ère, traduit par Albin de Biberstein
Kazimirski.
37. Les Quatrains de Bâbâ Tahir Urân en pehlevè musulman publiés, traduits et annotés
par Clément Huart, Paris, E. Leroux. Extrait du Journal asiatique.
38. Biographie de Grant Allen traduite de l’anglais par P.-L Monnier, futur traducteur
de Progrès et pauvreté de Henry George en 1887, de L’Utilitarisme de J. Stuart Mill en 1889.
46 │ Éléonore Mavraki

diférentes de L’Imitation de Jésus-Christ39 par exemple – plus qu’ils ne


disputent des articles de foi.
La traduction élargit également le champ des connaissances en droit,
en histoire ou en géographie. L’intérêt pour le « document » se traduit
par l’exhumation et la traduction de textes des chroniqueurs, d’inscrip-
tions araméennes, hiéroglyphiques ou phéniciennes40. Il s’agit de donner
accès à des textes, voire de donner un exemple de langues rares : pour
une comédie en dialecte azéri41, le traducteur avoue dans sa préface ne
pas avoir choisi le texte pour ses qualités comiques mais pour son intérêt
linguistique. L’édition présente souvent alors l’original et la traduction,
visant deux types de lecteurs, spécialistes ou amateurs.
Est-ce le souci de l’« intérêt national42 » qui explique la publication
de la traduction originale de trois livres relatifs à l’art militaire en cette
année 1886 ? Tir courbe ou obus brisants ?43, Recherches tactiques sur les formes
nouvelles de la fortiication44 et surtout la nouvelle traduction de héorie
de la grande guerre de Clausewitz, par le lieutenant-colonel Marc-Joseph
de Vatry illustrent la nature ambivalente de la traduction : on s’enrichit ici
de l’Autre pour pouvoir mieux l’afronter.

39. Les traducteurs de ces rééditions sont Félicité de La Mennais chez Sanchez et Cie
à Paris, Ardant à Limoges, Mame à Tours ; Le R.P. Jérôme de Gonnelieu chez Pellion
et Marchet frères à Dijon, Ardant à Limoges, Mame à Tours ; l’abbé François Petetin
chez l’imprimerie de P. Jacquin à Besançon ; Natalis de Wailly chez A. Burdin à Angers ;
Jacques-Philippe Lallemant dans le Manuel du chrétien publié par Gaume à Paris.
40. Les Inscriptions phéniciennes du temple de Séti à Abydes traduites par Joseph
Derenbourg, Leroux.
41. L’Alchimiste. Comédie en dialecte turc azéri de Fath Ali Akhounzadè traduite par Charles
Barbier de Meynard, Paris, Imprimerie nationale, extrait du Journal asiatique.
42. Traduire l’allemand est en efet problématique. Auguste Dietrich traducteur et
préfacier met en garde son lecteur : « Rien de ce qui touche à l’Allemagne, […] ne doit
désormais nous rester étranger […]. Le vrai patriotisme […] consiste non à dédaigner
et à ignorer son adversaire, mais à l’étudier à l’observer de près, ain de connaître son fort
et son faible », dans Les Mensonges conventionnels de notre civilisation, ouvrage traduit
sur la 12e édition allemande de Max Nordau (pseudonyme de Max Südefeld), Paris,
W. Hinrischen, préface, p. VI.
43. Du Major Mariani, traduit par le Capitaine Camille Benoit, extrait de la Revue
d’artillerie.
44. Du Generalmajor Sauer, traduit anonymement à Berlin.
Panorama de la traduction française │ 47

Questions de personnes et de textes

Les traducteurs :
relation avec les auteurs, statut et reconnaissance.

Diférents liens existent donc entre traducteurs et auteurs. Il peut s’agir de


la même personne comme Frédéric Mistral traduisant sa Mireille45. Cer-
tains s’attachent à un auteur comme Mme Emmeline Raymond qui tra-
duit Eugenie Marlitt46 (pseudonyme de Friederieke Henriette Christiane
Eugenie John) ou Amélie Chevalier traduisant Augusta Noël. Parfois, des
liens d’amitié les unissent comme Alexandre-François Albert-Durade et
George Eliot. La traduction peut même être une collaboration directe
comme dans le cas des Fêtes annuellement célébrées à Emoui. Étude concernant
la religion populaire des Chinois par J.J.M. de Groot, traduite du hollandais
avec le concours de l’auteur par C.G. Chavannes.
Certains sont essentiellement traducteurs, parfois de diférentes langues
et sont proliiques comme Victor Derély qui en cette année 1886 traduit
pour la première fois Le Tyran du village, mœurs de l’Italie régénérée d’Ouida,
Les Possédés de Dostoïevski, Mille âmes et Les Faiseurs de Pisemsky.
« Les chevaux de renfort de la civilisation47 » sont en général des spé-
cialistes, mais pas forcément de la traduction elle-même. Un traducteur
occasionnel œuvre souvent pour ses véritables collègues. Ce sont essen-
tiellement des médecins qui traduisent des manuels de gynécologie, des
prêtres des textes théologiques, ou des enseignants des textes classiques.
Ainsi, Octave Houdas, qui publie son Manuel franco-arabe en 1886, tra-
duit la même année Le Maroc de 1631 à 1812, extrait de l’ouvrage intitulé
Ettordjemân el-m48 ; Camille Chabaneau, professeur à la faculté des lettres
de Montpellier de langue et de littérature provençales traduit en 1886
une Paraphrase des litanies en vers provençaux. Un entrepreneur en plom-

45. Réédition de sa traduction de 1860 de son poème en occitan.


46. La Dame aux pierreries (1857), Le Secret de la vieille demoiselle (1869), Paris, Firmin-
Didot.
47. Expression empruntée à Pouchkine par Vogüé.
48. L’auteur indiqué sur la couverture est Aboulqâsem ben Ahmed Ezziâni (Abū al-
Qāsim ibn Ahmad al Zayyānī dans la notice du catalogue de la BnF).
48 │ Éléonore Mavraki

berie, Poupard, traduit et édite à son compte, un an après sa parution à


Londres, Hygiène publique et privée : la Plomberie au point de vue de la salu-
brité des maisons de S. Stevens Hellyer. Un inspecteur de la boucherie de
Paris, A. Bergeaud, livre l’année même de sa publication londonienne un
Manuel pratique de bactériologie, basée sur les méthodes de Koch par Edgard
M. Crookshank. Poupard comme Bergeaud font partie de ce groupe res-
treint de traducteurs qui ne proposent qu’un seul titre.
Les rencontres entre auteur et traducteur sont parfois savoureuses. Un
spécialiste de la musique, Hermann von Helmholtz49, auteur du Méca-
nisme des osselets de l’oreille et de la membrane du tympan, est traduit par le
Dr Joachim-Agathon Rattel, qui s’intéresse lui à l’oreille et plus particu-
lièrement aux sourds-muets dans 18 ouvrages de 1883 à 1908.
Le cas le plus fréquent est celui où auteur et traducteur apparaissent
dès le titre. Mais le dernier fait parfois preuve de modestie en n’indi-
quant que ses initiales50 ou de prudence en se cachant derrière des asté-
risques – sans doute en raison de l’écriture conjointe d’une postface51 –,
voire s’eface complètement devant le nom de l’auteur. Il y a bien sûr la
révérence aichée de celui qui propose « la seule traduction autorisée par
l’auteur52 » publiée « avec l’autorisation » de l’auteur voire « revue » par lui.
Cette mention, présente pour cinq titres, a son importance : il n’était pas
rare que l’on traduise sans accord ni rétribution des auteurs étrangers. Le
9 septembre 1886, précisément, se tient la convention internationale sur les
droits d’auteur sur les œuvres littéraires et artistiques. Un code général est
ratiié pour que les auteurs étrangers se voient reconnaître les mêmes droits
que les auteurs nationaux des pays signataires. Cette transparence ai-
chée d’un traducteur-passeur est celle revendiquée par Auguste Dietrich
qui explique qu’un traducteur doit « s’acquitter consciencieusement de la

49. 76 notices dans le catalogue de la BnF.


50. Journal du général Gordon. Siège de Khartoum, préfacé par A. Egmont Hake, traduit
de l’anglais par M.A.B. avec notes et documents inédits. L’emploi d’un pseudonyme est
également fréquent.
51. L’Avenir de la France, par E. Paul, traduit de l’allemand et augmenté d’une postface
par ***, Paris, H. Welter.
52. Comme pour La Perle cachée du cardinal Wiseman, Paris, Lyon, Delhomme et
Briguet (1860), traduit par Agathe Périer Audley.
Panorama de la traduction française │ 49

partie matérielle de sa tâche, sans empiéter sur les attributions spéciales


de la critique. Son seul rôle, en un tel cas, est de présenter au lecteur une
glace transparente et incolore, à travers laquelle chacun découvrira ce que
sa nature d’esprit, son tempérament, ses habitudes d’action et de pensée le
portent à apercevoir53. »
Le traducteur ou l’éditeur poussent parfois la précision jusqu’à indiquer
quelle édition originale a été traduite, le plus souvent pour des textes scien-
tiiques, voire à citer l’auteur d’une première traduction dans une autre
langue qu’il traduit à son tour54, méconnaissant sans doute la langue ori-
ginale. Mais une attitude plus désinvolte est également possible, le nom
de l’auteur n’apparaissant même plus, parce que le texte est une traduction
« libre ». Comme cela se fait à la même époque pour certains auteurs fran-
çais, il arrive aussi que soit seulement indiqué le titre d’un premier ouvrage,
sur la célébrité duquel on compte pour attirer le lecteur55.

Stratégies paratextuelles

Le titre original peut être indiqué pour éviter une confusion avec un
homonyme français56. Mais surtout, comme dans la bonne société de
l’époque, plus d’un livre sur cinq bénéicie d’une recommandation qui
le présente au lecteur sous forme d’explications littérales (pour les textes
antiques), de notes, de « commentaires », ou tout au moins d’une préface,
voire d’un complément, parfois du fait de l’auteur et spéciique à l’édi-

53. Les Mensonges conventionnels de notre civilisation, op. cit.


54. Tchou-Chin-Goura ou une vengeance japonaise, roman japonais traduit en anglais
avec notes et appendice par Frédérick V.  Dickins. Traduction française d’Albert
Dousdebès, Paris, P. Ollendorf. La traduction enrichit la collection d’un texte au par-
fum d’exotisme rehaussé par les « nombreuses gravures sur bois exécutées au Japon par
des artistes japonais ».
55. Ce procédé publicitaire est encore utilisé, dans le monde de l’édition et dans celui du
cinéma.
56. Un lâche (From generation to generation) d’Augusta Noël traduit par A. Chevalier et
Un lâche de Gaston La Perrière, paru en 1884.
50 │ Éléonore Mavraki

tion française57. L’ancienneté de la traduction peut rendre nécessaire cet


accompagnement. Ainsi, Pensées sur l’éducation des enfants est une réédi-
tion de la traduction de 1882 de l’ouvrage de J. Locke. Mais la première
traduction, de Pierre Coste, datait de 1695. Plutôt que d’en proposer
une nouvelle, l’éditeur reprend l’existante, moyennant remaniement du
texte français par Louis Fochier. Faut-il y voir un souci d’économie ou
la reconnaissance de la traduction comme œuvre propre – du fait de sa
circulation durant plusieurs siècles –, comme texte de référence ayant
une valeur intrinsèque qu’il s’agit de faire partager ? Outre l’indication
de l’emploi qu’occupe à titre principal le traducteur occasionnel, un autre
élément donne au texte une caution scientiique, c’est la mention de la
revue spécialisée où fut publiée tout d’abord la traduction,
Ailleurs, une cascade de paratextes veut souligner l’intérêt du volume.
Isidore Liseux58 avant de traduire la préface anglaise de l’Ananga-Ranga,
traité hindou de l’amour conjugal, livre la sienne où il présente les pre-
miers traducteurs anglais. Mais dans certains cas l’introduction risque
de desservir. Ainsi, Zola, dans sa préface au Papillon de Narcis Oller, se
refuse à juger un roman « sur une traduction » ; en outre, il juge la in trop
morale pour considérer l’œuvre comme naturaliste. Son manque d’en-
thousiasme, tant pour l’original que pour le travail du traducteur, oblige
ce dernier, Albert Savine, à écrire une deuxième préface : il tente d’y parer
les critiques du chef de ile du naturalisme et cite abondamment un article
espagnol fort élogieux pour N. Oller. Mais à l’inverse le fait d’être traduit
en français, langue de la diplomatie et des sciences, donne sans doute
un certain prix à un texte. En 1886, on publie d’abord certaines traduc-
tions françaises à l’étranger, que ce soit à Berlin, Copenhague, Vienne ou
Montevideo. Ainsi, c’est à Leipzig, chez F.A Brockhaus, qu’est publiée
la première traduction par J.-A. Cantacuzène du Monde comme volonté et
comme représentation de Schopenhauer.

57. Pour Climatothérapie par le Dr Hermann Webert, traduit de l’allemand par Adrien
Doyon et Paul Spillmann, Paris, F. Alcan, ou Le Chemin qui mène à Dieu de Dwight
Lyman Moody traduit par R. Saillens, Paris, P. Monnerat.
58. Kalyanamalla, Ananga-Ranga, traduit par Isidore Liseux, Paris, 1886.
Panorama de la traduction française │ 51

Traitement de l’œuvre originale :


questions soulevées par la traduction

Le lecteur de L’Agonie d’une race59 doit attendre la préface pour connaître


l’auteur, le traducteur expliquant : « Je devais à la loyauté de faire connaître
la vraie paternité de cet ouvrage. Si j’ai signé seul sa déclaration d’entrée
dans cette collection, c’est qu’ayant apporté au texte original de nombreuses
modiications, indispensables pour répondre aux exigences légitimes de mes
nouveaux lecteurs, j’avais à prendre seul la responsabilité de mon travail. »
On notera le caractère vague des « modiications » ou de ces impérieuses
« exigences ». Dans le domaine des sciences aussi, le traducteur peut traiter
l’œuvre originale comme une base à laquelle il n’hésite pas à ajouter ses
propres recherches soit en notes, soit dans le corps même du texte60. Le
traducteur ne fait plus entendre la voix d’un autre : il s’adresse aux lecteurs.
Il y a là appropriation, utilisation comme matériau de base de l’œuvre ori-
ginale qui devient le fragment d’un discours dont le traducteur ou l’éditeur
serait le véritable auteur. Ainsi, au cœur de la bataille de l’École opposant
républicains laïcs et catholiques refusant « l’école sans Dieu », il n’est pas
étonnant que quatre textes traitant de l’éducation, dont le choix n’est pas
exempt d’arrière-pensées, soient traduits ou réédités61. Même si celui d’Élie
Vinet s’adresse en principe à des historiens, la préface ne manque pas de
souligner que les Jésuites nouvellement installés à Bordeaux ont pris à partie
le collège fréquenté par Montaigne. Traduire une biographie d’un « martyr

59. Charles Simond (pseudonyme de Paul Adolphe van Klemmputte), L’Agonie d’une


race, traduit et adapté de Józef Ignacy Kraszewski, Paris, H. Gautier, 1886.
60. La Pratique des accouchements chez les peuples primitifs, étude d’ethnographie et d’obsté-
trique, par le Dr Georges-J. Engelmann, […] Édition française, remaniée et augmentée par le
Dr Paul Rodet […] avec une préface par le Dr A. Charpentier, Paris, J.-B. Baillière et ils.
61. Pensées sur l’éducation des enfants, traduction de Coste, revue, abrégé, annotée et
précédée d’une introduction par Louis Fochier (1882), Paris, C. Delagrave ; Sur l’éduca-
tion, traduction de Mme Vve Jules Favre, Paris, C. Delagrave ; Emmanuel Kant, Traité
de pédagogie, traduction de Jules Barni, Paris, F. Alcan ; Élie Vinet, Schola Aquitanica.
Programme d’études du collège de Guyenne au xvie sièclepublié pour la première fois par Élie
Vinet en 1583, et réimprimé d’après l’exemplaire de la bibliothèque nationale avec une pré-
face, une traduction française et des notes de Louis Massebieau, Paris, C. Delagrave.
52 │ Éléonore Mavraki

de la Renaissance62 » prend un sens particulier en cette époque de tensions


entre catholiques et républicains. La littérature étrangère permet peut-être
de publier ce qui se dirait diicilement directement en français63.
L’intérêt du lecteur, la nécessité de s’adapter à lui constituent un argu-
ment autorisant l’« adaptation et réduction » à l’usage de la jeunesse, ou
la constitution d’une anthologie comme La Mort, éditée chez Perrin, où
Halpérine-Kaminsky compile diférents extraits de Tolstoï. Il est vrai-
semblable que son édition réponde à la publication de la nouvelle natu-
raliste « Comment on meurt » de Zola publiée en 1883 dans le recueil Le
Capitaine Burle. L’action de traduire et d’éditer constitue parfois un avatar
du recours à l’argument d’autorité à un macro-niveau. La voix étrangère
est invitée à se faire entendre non tant pour sa valeur intrinsèque que pour
le soutien qu’elle apporte à un camp.
Les deux statuts de la traduction découlent des deux attitudes pos-
sibles de l’éditeur et du traducteur face au texte étranger. Ces dernières
ne sont pas forcément antinomiques et ne dépendent ni de l’œuvre, ni de
l’auteur, ni de la langue.
Il y a d’une part le soulignement du caractère étranger, qui peut faire
coexister original et traduction que ce soit dans des éditions scolaires, pré-
sentant jusqu’à deux traductions, ou les éditions des sociétés savantes, où
l’œuvre a un statut documentaire : elle représente un état de la langue, le
témoignage d’une culture irréductiblement diférente. Le lecteur ne peut
y accéder seul et a besoin de la médiation du traducteur. Une autre forme
de traduction naturalise l’œuvre, la fait passer dans la culture commune au
point que le lecteur peu lettré ou peu attentif au paratexte ne l’identiiera pas
comme telle. Si la langue est trop datée, une nouvelle traduction la rempla-
cera, et éventuellement le traducteur deviendra auteur d’une partie du texte.
Ces quelques exemples montrent que, miroir réduit de l’édition fran-
çaise, la sélection des œuvres traduites relète un rapport ambigu au texte
étranger, moins souvent vu dans sa spéciicité qu’assimilé, instrumenta-
lisé, déformé, voire forgé. Ce qui importe alors est moins l’originalité de
la note qu’il apporte que sa participation au concert de l’édition contem-
poraine française.

62. Étienne Dolet de Richard Copley Christie traduit par Casimir Stryienski.
63. Ou de publier de fausses traductions anonymes de textes érotiques ou satiriques,
comme L’Économie de l’amour ou Les Déceptions d’un étranger traduit de l’anglais.
Blaise Wilfert-Portal

Traduire la littérature
moderne : un point de vue
quantitatif et éditorial

La perspective de cette contribution au travail collectif sur la traduction


vers le français en 1886 est de proposer une étude sérielle et quantitative
de la traduction littéraire qui, parce qu’elle s’appuie sur une base de don-
nées bibliographiques constituée à partir d’un catalogue de librairies de
l’époque, fait aussi le choix d’insister sur la traduction comme publication.

Questions de méthode :
nature et limite de la source

Pour procéder à la restitution globale de la traduction en 1886, deux


sources, a priori, semblent susceptibles d’être mobilisées1. La première est
bien connue : c’est la Bibliographie de la France, qui a paru pour la première

1. Les données portant sur l’année 1886 qui sont présentées et utilisées ici représentent
un extrait d’une base de données beaucoup plus large, constituée depuis plusieurs années
dans le cadre de l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (UMR 8066 ENS/
CNRS) et, depuis 2012, grâce au inancement de l’ANR dans le cadre du programme
Transnat. La transculturalité des espaces nationaux.
54 │ Blaise Wilfert-Portal

fois en 1810 (sous le titre Journal général de l’imprimerie et de la librairie,


et appelé Bibliographie de la France ou Journal général de l’imprimerie et de
la librairie à partir de 1815 et jusqu’en 1840). Publication oicielle, liée au
contrôle policier et au dépôt légal, la Bibliographie est, de ce fait, ses listes
dépendant des critères de tri plus ou moins clairs des autorités, beaucoup
moins iable pour le dernier tiers du xixe siècle, à partir de la libéralisa-
tion de la production de l’imprimé par la République2. C’est pourquoi une
bonne partie des travaux de bibliographie rétrospective et de statistique
littéraire tend plutôt à utiliser le CGLF (Catalogue général de la librairie
française) créé en 1858 par Charles Reinwald pour les libraires qui ne se
satisfaisaient plus des renseignements donnés par la Bibliographie de la
France3. Il est par ailleurs réputé reléter d’une manière plus satisfaisante
l’ensemble des livres disponibles dans les librairies, dans la mesure où il
rejetait les publications à compte d’auteur, les tirés à part et l’édition de
province très localisée, tout en recensant mieux les publications typiques
du cœur de la production éditoriale4.
Cette source présente par ailleurs un autre avantage, décisif : celui d’or-
ganiser ses notices, dans sa « table systématique5 », selon des catégories qui
permettent de ne pas devoir extraire de l’ensemble de la production impri-
mée les titres qui concernent, selon nos critères actuels, la traduction litté-
raire, mais seulement des rubriques « Romans », « Poésie », « héâtre », et
« Littérature pour enfants ». Pour éviter les biais rétrospectifs, il convient
de s’en tenir à ces catégories de classement mobilisées par les acteurs dans
leurs répertoires bibliographiques. Par ailleurs, et c’est un atout décisif,

2. Isabelle de Conihout attribue au déclin du dépôt légal la tendance globale à la


baisse de 0,5 % par an du nombre de titres enregistré par les sources fondées sur lui
entre 1890 et 1925, alors que le CGLF notait pour la même période une croissance forte
du nombre de titres publiés.
3. Raymond Josué Seckel, « Bibliométrie, bibliographies, classiications », dans Me-
sure(s) du livre, colloque organisé par la Bibliothèque nationale et la Société des études
romantiques, 25-26  mai 1989, textes réunis et présentés par Alain Vaillant, Paris,
Bibliothèque nationale, 1992, p. 42.
4. Voir sur ce point la présentation du catalogue par Raymond Josué Seckel, « Biblio-
métrie… », art. cit. Le texte cité se trouve précisément page 53.
5. Les deux bibliographies étaient présentées à la fois par ordre alphabétique d’au-
teurs et en tables systématiques, suivant un plan de classement propre.
Traduire la littérature moderne │ 55

ces catégories permettent de calculer la part que représente, pour chacune


d’entre elles, la traduction depuis une langue étrangère.
Un point technique de bibliographie, apparemment anecdotique, et
très rarement explicité dans les études bibliométriques, doit permettre par
ailleurs de mieux cerner ce qu’une base de données de ce genre permet
de mesurer et d’analyser efectivement. Le CGLF ne mentionne les réé-
ditions, réimpressions et retirages des livres que de manière épisodique
et aléatoire, mais explicite ; pour l’essentiel, il recense donc en réalité les
nouveaux titres, ou les œuvres déjà traduites précédemment mais publiées
par un nouvel éditeur, qui représentent donc de nouveaux titres, d’un point
de vue bibliographique ; il permet de repérer les nouvelles traductions, qu’il
s’agisse de nouvelles œuvres traduites, de nouvelles traductions de titres
déjà traduits ou de republications chez un nouvel éditeur d’une traduction
déjà publiée, mais non de saisir le mouvement éditorial dans son ensemble,
qui inclut naturellement les retirages et réimpressions. Il permet donc
moins de mesurer le succès de librairie, celui que l’on saisit par le nombre des
tirages, à défaut du nombre d’exemplaires, que les stratégies d’éditeurs, qui
choisissent ou non d’intégrer tel ou tel titre à leur catalogue, au prix dans
certains cas d’un efort considérable pour ce qui concerne la traduction6.
Une perspective particulièrement intéressante à l’époque de l’autonomi-
sation du champ littéraire, marquée précisément par les investissements
complexes d’éditeurs intéressés non plus seulement à la rentabilité immé-
diate mais de plus en plus à la construction d’un catalogue7.
Les informations contenues dans la table thématique du CGLF sont,
dans le détail, incomplètes : il s’agit en fait d’une réutilisation par les biblio-

6. On peut consulter sur ce point mon étude sur l’investissement de Hachette dans la
traduction de Dickens au cours des années 1850 dans « Traduction littéraire : approche
bibliométrique », dans Yves Chevrel, Lieven D’hulst, Christine Lombez (dir.), Histoire
des traductions en langue française. xixe siècle, 1815-1914, Lagrasse, Verdier, 2012, notam-
ment p. 292-301, et celle sur la traduction de D’Annunzio dans les années 1890 et l’inves-
tissement de la Revue des Deux Mondes et de Calmann-Lévy dans le processus : homas
Loué, Blaise Wilfert-Portal, « D’Annunzio à l’usage des Français. La traduction comme
censure informelle (in du xixe siècle) », Ethnologie française, no 2, 2006, p. 101-110.
7. Sur ce tournant décisif pour la vie littéraire francophone, voir Jean-Yves Mollier,
L’Argent et les lettres. Histoire du capitalisme d’édition. 1880-1920, Paris, Fayard, 1988 ; Pierre
Bourdieu, Les Règles de l’art, Paris, Le Seuil, 1992 ; Christophe Charle, Les Intellectuels en
Europe. Essai d’histoire comparée, Paris, Le Seuil, 1996, notamment le chapitre 6.
56 │ Blaise Wilfert-Portal

graphes de renseignements contenus intégralement dans les notices de


la table alphabétique. Nous avons donc saisi les informations contenues
dans la table alphabétique du CGLF en établissant une liste de notices
mentionnant une « forme de traduction » à partir de la table thématique.
La notice ainsi constituée en croisant les deux tables contient en général :
– le titre ;
– un complément de titre ;
– le nom de l’auteur (sauf en cas d’anonymat) ;
– l’éditeur ;
– le prix ;
– la date d’édition ;
– le format ;
– la mention de traduction ;
– le nom du traducteur ;
– des précisions sur la traduction ;
– la ville d’édition ;
– le paratexte (illustrations, introductions, préfaces, etc.) ;
– diverses particularités de l’ouvrage (récompenses, lieu d’édition de la
publication d’origine, etc.).
La palette des informations disponibles est donc remarquable, et les
lacunes d’information sont dans l’ensemble vraiment rares. De nombreux
croisements sont possibles, qui permettent de procéder à une restitution
aussi large et multiforme que possible de la traduction en français des
littératures modernes en 1886.

Les œuvres et les auteurs :


héritage atlantique et grande lueur à l’Est

Pour peindre un panorama d’ensemble de la traduction littéraire en 1886,


la première donnée à mentionner est le volume global de la traduction.
On compte 107 titres traduits en 1886, dans les quatre catégories thé-
matiques retenues, et qui correspondent donc à la production littéraire
primaire. C’est un niveau assez élevé, à l’échelle de la période : depuis
1840, ce nombre de titres n’a été dépassé que deux fois, en 1858 et 1864, et
quasi égalé à deux reprises seulement, en 1853 et 1865. La décennie 1850
Traduire la littérature moderne │ 57

présentait une moyenne de 71 titres de traduction par an, la décennie 1860


une moyenne de 74 titres, la décennie 1870 une moyenne de 64 titres et la
décennie 1880 une moyenne de 95 titres. Pour la traduction, 1886 est donc,
clairement, une bonne année.

La répartition par genre

On peut s’interroger sur la répartition de ces titres dans les grandes caté-
gories du CGLF, qui permet de présumer pour l’essentiel de leur venti-
lation par genre.

Titres traduits, par catégorie de la table thématique Nombre de titres


1886 107
Enfants (livres pour les) 30
NR* 3
Poésies 6
Romans, contes, nouvelles 57
héâtre (pièces de), pièces isolées 11
Total général 107

* Titres mentionnés dans la seule table alphabétique, et non repris dans la table thématique.

Comme, dans les listes de livres pour enfants, on ne mentionne à peu près
jamais de recueils de poésies ou d’œuvres dramatiques (les bibliographes du
CGLF les rangeaient dans ce cas dans les rubriques « Poésies » et « héâtre »),
on mesure l’énorme domination de la iction en prose sur la traduction lit-
téraire, en 1886, comme d’ailleurs de manière générale à la in du xixe siècle :
avec 87 titres sur 104 ayant une assignation générique, la proportion de iction
est de 83,6 %. La poésie et le théâtre ne comptent donc que très peu dans
la traduction littéraire française, et cette rareté n’est pas seulement absolue
(six volumes de poésie traduite dans l’année, un tous les deux mois…) mais
aussi relative. Si l’on rapporte ce nombre de traductions à l’ensemble de la
production de titres de poésie recensée par le CGLF, on mesure que la tra-
duction poétique et théâtrale représente une part à peu près négligeable de
58 │ Blaise Wilfert-Portal

la production native en français : avec une moyenne de 236 titres au cours de


la période 1886-18908, la traduction poétique représente 2,5 % des titres parus
en 1886 et la traduction théâtrale 4,2 %, des taux particulièrement bas qui
correspondent de nos jours aux taux de traduction des pays les plus fermés
de l’espace littéraire mondial9. Pour le roman et la littérature pour enfants, les
chifres sont plus élevés, même s’ils restent modestes : les 30 titres de littéra-
ture pour enfants représentent 12,3 % de l’ensemble de la production recensée
dans cette catégorie, les 57 romans représentent 7,73 % des publications roma-
nesques, des niveaux que l’on retrouve d’une manière plus générale au cours
des trois dernières décennies de la in du xixe siècle10. Quoi qu’il en soit,
même dans le cas le plus favorable, la traduction ne représentait qu’une part
très faible de la production en français, et donc de la production française.

La langue d’origine des œuvres traduites

La langue d’origine des titres traduits n’est pas toujours explicitement


indiquée dans le CGLF, mais elle n’est pas très diicile à reconstituer, et
cette donnée permet d’esquisser une géopolitique de la traduction fran-
çaise particulièrement signiicative (voir tableau ci-contre).
La domination de l’anglais, sans surprise, est tout à fait massive, avec
57 % du marché à lui seul ; c’est la poursuite d’une domination sans partage
attestée au moins depuis le milieu du xviiie siècle, et que la « crise alle-
mande de la pensée française » n’a en rien changée : les décennies 1860 et
1870, d’après notre base de données, voyaient l’anglais représenter respecti-
vement 51,2 et 58,8 % de l’ensemble, et pour la décennie 1880 ce taux attei-
gnait 54 %. La deuxième place de l’allemand est elle aussi attendue : elle est
dans la droite ligne de ce que l’on sait pour la première partie du xixe siècle,

8. C’est l’estimation faite par Christophe Charle à partir du CGLF dans Henri-Jean
Martin, Roger Chartier (dir.), Histoire de l’édition française, t. 3 : Le temps des éditeurs. Du
romantisme à la Belle Époque, Paris, Promodis, 1985, p. 128.
9. C’est le cas du Royaume-Uni et des États-Unis depuis le début des années 1990,
comme l’a montré Gisèle Sapiro dans G. Sapiro (dir.), Translatio. Le marché de la traduc-
tion en France à l’heure de la mondialisation, Paris, CNRS Éditions, 2008, p. 69.
10. Voir Blaise Wilfert-Portal, « Traduction littéraire… », art. cit., p. 307.
Traduire la littérature moderne │ 59

Étiquettes de lignes Nombre titres Pourcentage


1886 107 100
Anglais 61 57
Allemand 18 16,8
Russe 13 12,1
Italien 5 4,7
Polonais 4 3,7
Espagnol 3 2,8
Inconnu 2 1,9
Hollandais 1 0,9
Total général 107 100

mais aussi des décennies 1860 et 1870, pendant lesquelles, d’après le CGLF,


l’allemand arrive toujours en deuxième position. Mais la part de l’allemand
sur l’ensemble de la production, en 1886, paraît particulièrement basse, à
l’aune du demi-siècle : la décennie 1860 plaçait l’allemand à 25,4 %, la décen-
nie 1870 à 18 % et la décennie 1880 à 18,8 %. À moins de 17 % du marché en
1886, la traduction depuis l’allemand semblait à un étiage, alors que le russe,
à 12,1 %, est nettement supérieur aux 9,7 % de moyenne de la décennie, mais
surtout spectaculairement supérieur au 1,7 % des années 1860 et aux 2 % des
années 1870. L’italien, à 4,7 %, est lui aussi particulièrement bas, même par
rapport à la décennie 1880, déjà basse (5,7 %), et a fortiori par rapport aux
décennies précédentes (respectivement 9,4 et 6,7 %).
L’année 1886 présente donc un événement, à vrai dire attendu du point
de vue des langues traduites, mais dont la netteté statistique est toutefois
remarquable : le russe y réalise une percée majeure, atteignant un niveau
supérieur à sa moyenne de la décennie, pourtant déjà de très loin la plus
faste depuis 1850, et faisant plus que doubler sa part des années 1881-1885.
Et c’est une percée durable, puisque les niveaux atteints au cours de la in
de la décennie sont encore supérieurs. Mais il semble que cette percée se
soit faite au détriment des autres langues secondaires, et en particulier de
l’allemand et de l’italien, qui atteignent alors un étiage décennal. Face à
la mode du roman russe, les éditeurs auraient donc concentré leur force
et sacriié, au moins temporairement, les œuvres issues d’autres langues.
60 │ Blaise Wilfert-Portal

En fait, la question est moins simple qu’il n’y paraît. La polarisation


générique de la vague russe, portée notamment par la publication des
articles d’Eugène-Melchior de Vogüé dans la Revue des Deux Mondes
depuis 1883 et regroupés en 1886 dans Le Roman russe, invite en efet à
interroger la part des langues traduites en fonction des genres littéraires,
en utilisant les catégories thématiques du CGLF :

Langues traduites
Nombre de titres
ventilées par catégorie thématique du CGLF
Enfants (livres pour les) 30
Allemand 1
Anglais 26
Hollandais 1
Italien 1
Russe 1
Poésies 6
Anglais 2
Italien 2
Allemand 1
Inconnu 1
Romans, contes, nouvelles 57
Allemand 13
Anglais 23
Espagnol 3
Italien 1
Polonais 4
Russe 12
héâtre (pièces de), pièces isolées 11
Italien 1
Allemand 3
Anglais 7
Total général 104

La langue de trois titres n’est pas renseignée.


Traduire la littérature moderne │ 61

Ce tableau accentue encore l’impression de domination sans partage


de l’anglais. L’anglais, en 1886, est la langue d’origine majoritaire des tra-
ductions dans tous les genres à l’exception de la poésie où elle partage la
première place avec l’italien. Mais on saisit mieux aussi le domaine où
elle est écrasante, la littérature pour enfants, avec 86,7 % de l’ensemble
des titres. Toutefois, ce tableau relativise la domination de l’anglais dans
le segment du roman, des contes et des nouvelles, soit la littérature de
iction classée comme littérature générale par les bibliographes du CGLF :
l’anglais n’y tient « plus » que 40,3 % du marché, alors que l’allemand et le
russe y tiennent 22,8 et 21 %. Dans ce domaine, du moins, le plus concerné
à cette époque par le débat littéraire et les afrontements critiques, la
domination de l’anglais est contestée, même si ce n’est pas l’enjeu de la
campagne sur le roman russe, qui vise la littérature domestique et la place
qu’y tient le roman réaliste et naturaliste. Et le russe, présent seulement
dans la catégorie roman, n’a visiblement pas pris la place de la littérature
traduite de l’allemand, dont la place a reculé surtout en matière de littéra-
ture pour enfants et de théâtre. On peut même dire qu’avec treize titres de
romans, l’allemand connaît une poussée signiicative à côté du russe, dans
le même segment de marché que lui. Pour comprendre cette évolution, il
faut se plonger dans la liste des auteurs traduits.

Les auteurs traduits

66 auteurs diférents ont été traduits en 1886, dont 51 pour un seul titre.
La liste globale est diicile à commenter, compte tenu du faible nombre
d’informations dont on dispose à leur sujet. La première manière de les
aborder est donc de s’en tenir à tous ceux qui ont été traduits plus d’une
fois, un statut signiicatif puisque le seul fait d’être traduit une deuxième
fois distingue l’auteur de trois quarts des autres. Le CGLF permet alors
d’établir une liste igurant dans le tableau page suivante.
Cette liste, assez étroite, est très caractéristique. Trois groupes peuvent
être délimités.
Le premier rassemble des grands noms de la littérature européenne,
qui sont mis en collection à bas prix depuis les années 1840 au moins,
comme Shakespeare (pièces de théâtre, dont trois fois Hamlet, une fois le
62 │ Blaise Wilfert-Portal

Auteurs traduits plus d’une fois au cours de l’année 1886 Nombre de titres
Shakespeare 6
Tolstoï 5
Cooper 5
Mayne-Reid 5
Dostoïevsky 4
Goethe 4
Eliot 3
Kraszewski 3
Pisemsky 2
Stretton 2
Schiller 2
Foë 2
Twain 2
Ouida 2
Mendoza 2
Total 49

Soit 49 titres sur 107 : 45,8 % de l’ensemble.

Songe d’une nuit d’été, Othello et Romeo et Juliette), de Foë (Les Aventures de
Robinson Crusoë dans son île et Lady Roxana), Goethe (Faust, Les Soufrances
du Jeune Werther et Hermann et Dorothée), Schiller (Les Brigands et Jeanne
d’Arc) et Mendoza (auteur possible des Aventures de Lazarillo de Tormès, à
deux reprises), qui paraissent ici comme des classiques, souvent dans des
collections à bas prix, de 25 centimes à 1 franc, ou au contraire dans des
formats extrêmement onéreux (30 francs chez Launette et Compagnie pour
Mendoza, 20 francs pour Goethe à la Libraire des Bibliophiles) correspon-
dant à des livres de collection de très faible difusion. Cette production,
ventilée de manière assez équilibrée entre les catégories «  héâtre  » et
« Romans », ne fait pas débat et témoigne de la routinisation de l’édition
des classiques européens à partir du mitan du xixe siècle.
Le deuxième groupe est constitué d’auteurs très peu valorisés, dès cette
époque, par l’institution littéraire, pour diférentes raisons : recensés dans
Traduire la littérature moderne │ 63

la catégorie des livres pour enfants, ils paraissent dans des formats au prix
assez élevés : il s’agit de Fenimore Cooper, du Capitaine Mayne Reid, de
la romancière britannique Hesba Stretton (pseudonyme de Sarah Smith,
1832-1911) et de Mark Twain. Le classement dans la catégorie des livres
pour enfants, pérennisé pour chacun d’entre eux par la tradition éditoriale
et littéraire (même si Stretton a pour l’essentiel disparu), et le niveau de
prix à la vente, le plus souvent entre 1,5 et 2,5 francs, indiquent qu’il s’agit
très probablement de livres de prix reprenant des succès éprouvés, notam-
ment pour les deux romanciers best-sellers américains qui ont été massive-
ment traduits depuis les années 1840, mais aussi pour Hesba Stretton, qui
connaissait à cette époque un très grand succès en Grande-Bretagne. Qu’il
s’agisse de quatre auteurs écrivant en anglais n’est pas pour surprendre,
pas plus que la localisation américaine ou atlantique de leur récit : ce sont,
en dehors des qualités de moralisation religieuse, les clés principales de la
littérature pour la jeunesse, qui suit alors de près la passion nouvelle pour
l’aventure11 à partir du milieu du xixe siècle.
Le troisième groupe rassemble des auteurs plus récemment introduits
dans la vie littéraire française et dans l’édition francophone, et qui ont
laissé une marque parfois décisive dans la mémoire et le canon littéraires :
Tolstoï, Dostoïevski, Pisemsky, Kraszewsky, George Eliot, mais aussi
Ouida (pseudonyme de Marie-Louise de la Ramée, romancière à succès
attachée à la peinture des milieux mondains anglais et français) ; traduits
depuis assez peu de temps ou pour la première fois (à l’exception de George
Eliot), ils paraissent dans la rubrique « Romans » du catalogue et sont très
majoritairement vendus au prix de 3,5 francs, ou 7 francs les deux volumes,
soit le prix, élevé, de l’in-18° jésus standard inventé par l’éditeur Charpentier
et qui s’est imposé peu à peu comme le format normal de la publication
nouvelle, chez les éditeurs de littérature générale ciblant le grand public
lettré. Ce prix, qui correspond alors à peu près à une journée de travail d’un
ouvrier qualiié et à deux journées d’un manœuvre ou d’une ouvrière, est
dissuasif pour une partie essentielle du nouveau public des lecteurs, ceux
des catégories urbaines modestes et alphabétisées, et représente une forme
de consommation distinctive pour les catégories sociales dominantes. On

11. Sur ce point, voir Sylvain Venayre, La Gloire de l’aventure, Aubier, Paris, 2002.
64 │ Blaise Wilfert-Portal

rentre de ce fait dans le cercle de la littérature susceptible de faire débat


dans les revues de culture générale, avec au premier rang le roman russe12.
Dans ces trois groupes d’auteurs, on retrouve deux des langues domi-
nantes de la traduction de iction, mais pas la troisième : l’allemand dis-
paraît de cette liste, faute d’auteur suisamment représenté. Et cette dis-
parition prive d’une perspective intéressante sur la traduction de ictions.
Si, pour contourner la diiculté, l’on examine la liste des auteurs qui
igurent dans la seule rubrique « Romans », et en retenant cette fois tous
les auteurs, et non plus seulement ceux qui ont été publiés deux fois, on
peut voir apparaître une autre dynamique particulièrement intéressante.

Auteurs traduits de la catégorie


Nombre de titres
« Romans, contes, nouvelles »
Tolstoï 4
Dostoïevsky 4
Kraszewski 3
Goethe 3
Ouida 2
Anonyme 2
Pisemsky 2
Eliot 2
Mendoza (de) 2
Foë (de) 2
Sacher-Masoch 1
Jokai 1
Trollope 1
Cummins 1
Mancini 1
Fleming 1

12. La proximité des récits d’Ouida avec les romans de Paul Bourget, lui aussi disparu
depuis du canon mais lui aussi célébré par le public lettré dans les années 1880 et 1890,
explique qu’elle puisse être placée aux côté des romanciers russes rétrospectivement les
plus consacrés.
Traduire la littérature moderne │ 65

Auteurs traduits de la catégorie


Nombre de titres
« Romans, contes, nouvelles »
Burnett 1
Marlitt 1
Edwards 1
Brennekam 1
Conway 1
Ebers 1
EdwardsB 1
Edwardes 1
Noël 1
Franzos 1
Perez-Galdos 1
Schubin 1
Rowcroft 1
Scott 1
Corkran 1
Stinde 1
Sienkiewicz 1
Gontcharof 1
Sylva 1
Gould 1
Tourguenef 1
Hofmann 1
Wood 1
Holt 1
James 1

On trouve dans cette liste : des renforts pour la liste des classiques en
langue vernaculaire, avec E.T.A. Hofmann, si présent en traduction fran-
çaise depuis les années 1840, ou Walter Scott, qui avait envahi l’espace
littéraire francophone dans les années 1820 ; des renforts pour les roman-
66 │ Blaise Wilfert-Portal

ciers russes, souvent édités dans les mêmes conditions que leurs capitaines
(« Tourguenef », « Gontcharof », pour reprendre la graphie du CGLF) ;
beaucoup de romancières anglaises ou américaines, comme Maria Cum-
mins, pour Cœurs hantés, Frances Eliza Hodgson Burnett, pour Entre
deux présidences (et non son Petit Lord Fauntleroy, qui paraît en anglais en
1886), Amelia Ann Blanford Edwards, pour sa Mystérieuse disparition de
lord Brackenbury, un best-seller anglais des années 1860 ; Matilda Betham-
Edwards, une amie de Dickens qui situait nombre de ses récits en France,
travaillait au rapprochement actif entre la France et le Royaume-Uni et
qui igure ici pour sa Fortune de Kitty, Jeannie T. Gould, romancière his-
torique, pour sa Quête de Marjorie, Emily Holt, connue pour ses récits
historiques situés dans le monde protestant, avec Mistress Margerie, ou
encore Charlotte Mary Yonge, pour Christine Sorel (alors que les auteurs
masculins anglophones non classiques sont rares, puisque seuls Anthony
Trollope et Henry James apparaissent, pour Les Tours de Barchester et
Daisy Miller), autant de noms largement oubliés qui constituent les gros
bataillons de l’importation littéraire anglophone vers le français, canalisés
par Hachette et des éditeurs suisses, et qui poursuivent en réalité la vaste
circulation des romans gothiques, historiques et sentimentaux entre les
deux rives de la Manche du premier xixe siècle13.
Mais on trouve aussi dans cette liste une série très importante de ro-
manciers récents, germanophones pour une grande part, qui témoignent
d’un tropisme est-européen puissant rarement discuté dans l’histoire
littéraire et intellectuelle, mais qui constitue pourtant un contexte parti-
culièrement signiicatif pour le roman russe. L’allemand, comme langue
d’origine, est en fait trompeuse si l’on pense qu’elle désigne très sim-
plement une production issue principalement de l’Empire allemand :
en réalité Ossip Schubin (Aloysia Kirschner, romancière mondaine de
Bohème), Leopold de Sacher-Masoch, Carmen Sylva (en fait Pauline
Elisabeth Ottilie Luise zu Wied, reine consort de Roumanie par son
mariage avec Karl de Hohenzollern-Sigmaringen, mais en disgrâce

13. Sur ce point, voir notamment Margaret Cohen, Carolyn Dever (dir.), he Literary
Channel. he Inter-national Invention of the Novel, Princeton, Princeton University Press,
2002, et tout particulièrement le chapitre 4, « Sentimental Communities », de Margaret
Cohen.
Traduire la littérature moderne │ 67

en Allemagne à cette date, et traductrice par ailleurs de Pierre Loti en


allemand), Karl-Emil Franzos, quoique tous germanophones, avaient
pour trait commun de venir d’Autriche-Hongrie (sauf C. Sylva) mais
surtout de consacrer une part décisive de leur œuvre à de la peinture
de mœurs est-européennes (la Galicie et la Bukovine chez Franzos et
Sacher-Masoch, la Roumanie chez C. Sylva, la Bohème chez Schubin).
Si Julius Stinde et E. Marlitt (Eugenie John, en réalité), les autres ger-
manophones récents de la liste, écrivent bien depuis l’Empire allemand
et sur l’Allemagne, ces germanophones d’Autriche-Hongrie et d’au-
delà contribuent en fait à une vague d’intérêt sans précédent, appuyée
sur l’importation de romans de mœurs à prétentions réalistes, pour l’est
de l’Europe, un intérêt qui contribue aussi à expliquer l’importation du
romancier hongrois Mór Jókai et l’attrait pour le romancier national
polonais Józef I. Kraszewski (par ailleurs condamné en Allemagne pour
espionnage au proit de la France, de quoi achever de le rendre sym-
pathique à Hachette et Dentu, qui le publient). Le « roman russe » est
ainsi entouré d’une aura d’autres titres, à portée fortement ethnogra-
phique – les articles d’Eugène-Melchior de Vogüé, écrits depuis son
terrain diplomatique, tendaient eux-mêmes à s’airmer comme une eth-
nologie littéraire empirique de l’âme slave, d’ailleurs –, qui manifestaient
un intérêt massif pour l’Europe de l’Est, principalement slave, mais aussi
roumaine ou hongroise, et qui fonctionnaient en relation étroite, auprès
du public lettré, avec les comptes rendus économiques, diplomatiques et
historiques des revues les plus sérieuses14. À l’héritage du roman senti-
mental, historique ou d’aventure atlantique, qui unit auteurs américains,
anglais et français depuis 100 ans, se mesure un nouveau tropisme attiré
par la levée d’une grande lueur à l’Est, qui n’est pas seulement russe.

14. À titre d’exemple, Sacher-Masoch est publié en livraison par la très sérieuse et
académique Revue politique et littéraire, ou Revue bleue, qu’on associe le plus souvent à
l’Académie des sciences morales et politiques, une parente un peu plus austère encore
de la Revue des Deux Mondes où Vogüé publie ses articles.
68 │ Blaise Wilfert-Portal

La traduction au foyer d’un nouveau régime éditorial :


de Mame à Plon, en passant par Hachette

Une des séries de données les plus cruciales que la base de données permet
d’analyser concerne les éditeurs engagés dans la traduction.

Les éditeurs de traduction

La publication de la littérature étrangère en traduction en 1886 présente


une coniguration particulière, que la base de données constituée à partir
du CGLF permet de reconstituer. Le premier constat que l’on peut faire
dans ce domaine est le grand nombre d’éditeurs engagés dans la traduction :
pour 107 titres portant une mention d’éditeurs, on trouve 40 éditeurs dif-
férents, soit une moyenne de 2,675 titres par éditeur. On pourrait déduire
de ce chifre une tendance très nette à la dispersion de la traduction dans le
champ éditorial francophone, mais il faut être plus précis. Sur ces 40 édi-
teurs, 25 ne publient qu’un seul titre, en 1886 ; on peut donc considérer que
le fait d’en publier deux était déjà une opération distinctive. Si on ne retient
que les éditeurs ayant donc publié plus d’un titre au cours de l’année, on
obtient la liste suivante, et une image sensiblement diférente :

Éditeurs engagés dans la traduction Nombre Pourcentage


en 1886 (2 titres et plus) de titres du total général
Hachette et Cie 19 17,8
Lagarde 9 8,4
Plon, Nourrit et Cie 9 8,4
Firmin-Didot et Cie 8 7,5
Mame et ils 6 5,6
Fetscherin et Chuit 6 5,6
Librairie des publications à 5 centimes 5 4,7
Calmann-Lévy 5 4,7
Perrin et Cie 4 3,7
Ollendorf 2 1,9
Traduire la littérature moderne │ 69

Éditeurs engagés dans la traduction Nombre Pourcentage


en 1886 (2 titres et plus) de titres du total général
Fischbacher 2 1,9
Laurent 2 1,9
Dentu 2 1,9
H. Mignot 2 1,9
Hetzel et Cie 2 1,9
Nombre de titres 83 77,6

15 éditeurs ont donc publié plus d’un titre, et leur production repré-
sente 83 titres, soit 77,6 % de l’ensemble. Si l’on sélectionne les éditeurs
qui ont publié plus de deux titres, on trouve cette fois seulement neuf
maisons, mais qui représentent encore 71 titres, soit 66 % de la production,
alors qu’elles ne comptent que pour un quart des éditeurs engagés dans la
publication de traduction. Les quatre éditeurs les plus engagés, Hachette,
Lagarde, Plon et Firmin-Didot, soit 10 % d’entre eux, publient 45 titres,
soit 42 % de l’ensemble. Si on replace l’année 1886 dans son contexte plus
large, celui de la décennie, on observe le même genre de conigurations :
972 titres de littérature en traduction portent alors une mention d’édition
pour 184 éditeurs engagés (une moyenne de 5,3 titres par éditeur sur la
décennie, soit à peu près un titre tous les deux ans), mais avec une hié-
rarchie comparable, si l’on s’en tient aux 18 premiers éditeurs, soit 10 % de
l’efectif (voir tableau page suivante).
161 des éditeurs ont publié une traduction par an ou moins, au cours de
la décennie 1880, pour 306 titres, soit 31,5 % de l’ensemble : si la contribu-
tion moyenne de chaque éditeur à l’ensemble est donc modique (0,2 % en
moyenne), la dispersion de l’édition de traductions littéraires est impor-
tante, puisque les éditeurs épisodiques représentent un tiers du marché en
nombre de titres. La production des dix premiers éditeurs représente ainsi
606 titres sur la décennie, soit 62,3 % de l’ensemble ; quatre des cinq premiers
éditeurs sont les mêmes qu’en 1886, et six des dix éditeurs principaux de 1886
se retrouvent aux premiers rangs de la liste décennale. Si l’on calcule la
proportion que représente l’activité de publication de traduction de chaque
éditeur dans l’ensemble des traductions recensées, on obtient une structure
très proche entre l’année 1886 et l’ensemble de la décennie, Hachette se
70 │ Blaise Wilfert-Portal

1881-1890 972
Hachette et Cie 152 17,7 %
Firmin-Didot et Cie 63 6,5 %
Lagarde 56 5,8 %
Mame et ils 50 5,1 %
Calmann-Lévy 48 4,9 %
Hetzel et Cie 25 2,6 %
Lecène et Oudin 22 2,3 %
Plon, Nourrit et Cie 21 2,2 %
Savine 21 2,2 %
Fischbacher 20 2,1 %
Lemerre 20 2,1 %
Grassart 19 1,9 %
Dentu 19 1,9 %
Marpon et Flammarion 17 1,7 %
Liseux 14 1,4 %
Ollendorf 13 1,3 %
Gilon 13 1,3 %
Librairie des Bibliophiles 13 1,3 %

situant exactement au même niveau, et les cinq suivants représentant 35,5 %


de l’ensemble en 1886 et 27 % pour 1881-1890 : Hachette domine largement,
et le suivent cinq ou six éditeurs qui avec lui font l’essentiel de la publication
de traductions vers le français. 1886, à ce titre, ne semble pas une année
exceptionnelle. Elle présente simplement une représentation plus signiica-
tive des éditeurs de « deuxième ligne », derrière le champion Hachette, du
fait du niveau relatif supérieur de Firmin-Didot, Mame et Lagarde, mais
aussi du fait de la présence d’autres éditeurs à un niveau plus élevé en 1886
que dans l’ensemble de la décennie, avec Plon, à un niveau très haut, et qui
publie alors dans cette seule année près de la moitié des traductions qu’il
publie dans la décennie, et Fetscherin et Chuit, qui édite alors six de ses
sept traductions de la décennie.
Traduire la littérature moderne │ 71

La traduction et le champ éditorial

Malgré la nécessaire prudence, on peut déduire de ces chifres que la


traduction dans le système éditorial francophone était organisée sur le
modèle de l’« oligopole avec frange » décrit par Bénédicte Reynaud15 : un
groupe d’éditeurs dominants assurait une part essentielle de la produc-
tion globale, mais de nombreux éditeurs participaient, quoiqu’à un niveau
individuellement très modeste mais globalement signiicatif, à l’édition de
traductions littéraires. Le coût d’entrée dans la traduction restait visible-
ment modeste, puisqu’un grand nombre d’éditeurs pouvaient s’y adonner
sans efort de concentration ni de rationalisation visible ; mais la traduc-
tion littéraire pouvait relever aussi d’une stratégie concertée, coordonnée,
représentant un nombre de titres très important pour un éditeur donné.
Les quelques éditeurs qui jouent ici les premiers rôles sont assez bien
connus, dans l’ensemble. La domination de Hachette, éditeur puissant,
proche du pouvoir impérial sous le Second Empire, igure dominante du
nouveau capitalisme d’édition et de la profession d’éditeur, est le résultat
d’une stratégie de long terme16. Les années 1880 marquent d’une certaine
manière son apogée dans le domaine de la littérature générale, et l’apogée
de son rôle dans l’importation littéraire.
La maison Plon n’est plus aussi proche du pouvoir, sous la République,
qu’elle l’était sous le Second Empire, mais stratégiquement placée au cœur
des élites sociales parisiennes et surtout du faubourg Saint-Germain. Mais
par rapport à la maison Michel Lévy ou à Hachette, et a fortiori par rapport
aux petits éditeurs des romantiques et des réalistes, c’est un nouveau venu
qui doit faire ses preuves en matière d’édition littéraire.
Mame est aussi bien connu, du côté notamment de la littérature reli-
gieuse : sa position dans les tout premiers rangs de la traduction n’est a priori
pas une surprise, compte tenu du volume de sa production en général, mais

15. Bénédicte Reynaud-Cressent, « La dynamique d’un oligopole avec frange : le cas
de la branche d’édition de livres en France », Revue d’économie industrielle, no 22, 1982,
p. 61-71.
16. Voir sur ce point, à nouveau, Blaise Wilfert-Portal, « Traduction littéraire… »,
art. cit., notamment p. 292-302.
72 │ Blaise Wilfert-Portal

aussi de l’importance de la transnationalité dans le monde catholique et de


la place essentielle de la traduction dans la difusion des livres chrétiens17.
Lagarde est lui aussi un éditeur religieux : il s’agit de la vitrine éditoriale
de la Société des livres religieux de Toulouse, une société vouée à la dif-
fusion du protestantisme en France et étroitement liée à son homologue
britannique, la Religious Tract Society fondée à Londres en 179918. Équi-
librée par des dons de particuliers et de sa société mère, elle soufre à cette
époque, comme les autres éditeurs religieux, de la laïcisation scolaire qui
tend à lui fermer un marché considérable. Mais elle a investi aussi massi-
vement dans la création de réseaux de bibliothèques de prêts protestantes
dans lesquelles elle peut écouler une part de sa production.
Avec Firmin-Didot, maison héritière de la famille Didot, le cas est
un peu diférent : il s’agit plutôt d’un nouvel acteur de la littérature, qu’on
attendrait peu ici, si on ne savait déjà par l’historiographie que cette dynas-
tie d’imprimeurs et libraires tente alors de faire irruption sur un marché en
pleine expansion, le livre pour la jeunesse, comme bien d’autres éditeurs
parisiens, et notamment par des republications massives de Walter Scott19.
Au contraire, l’éditeur Fetscherin et Chuit reste largement inconnu ; la
Bibliothèque nationale de France indique 33 titres, limités à 1886 et 1887,
comptant une part décisive de traductions de littérature étrangère, pour
la plupart de nouvelles éditions, mais aussi des rééditions de Mayne-Reid
ou de Cooper. Les ouvrages d’érudition sont muets sur cette étoile ilante.
Ce portrait général des éditeurs engagés dans la traduction est tou-
tefois pour l’essentiel issu de la bibliographie secondaire disponible, qui

17. On pense à la Bible, évidemment, mais aussi au best-seller oublié du xixe siècle,


le chanoine Schmid, ou encore au succès des récits édiiants d’Alphonse de Liguori,
massivement traduits en français tout au long du siècle. Sur la maison Mame, voir
Cécile Boulaire (dir.), Mame. Deux siècles d’édition pour la jeunesse, préface de Jean-
Yves Mollier, Rennes/Tours, Presses universitaires de Rennes/Presses universitaires
François-Rabelais, 2012, 564 p.
18. Voir Jean-Yves Carluer, « Les enjeux culturels de l’évangélisation protestante au
xixe siècle. Les trois âges de la Société des livres religieux de Toulouse (1820-1891) »,
héologie évangélique, vol. 6, no 3, 2007.
19. C’est le cas notamment de Delagrave, Garnier, Marpon et Flammarion ou Lemerre,
parmi d’autres. Voir Jean Glénisson, « Le livre pour la jeunesse », dans Henri-Jean Martin,
Roger Chartier (dir.), Histoire de l’édition française, op. cit., t. 3, p. 434.
Traduire la littérature moderne │ 73

tient très peu compte en général des questions de traduction ; il n’est pas
sûr que s’interroger sur la traduction, précisément, ne modiie pas un peu
les contours de ce que nous en savons. Pour être sûr de ne pas plaquer sur
notre objet des images d’éditeur trop préconstruites et tenter de restituer
le champ éditorial de la traduction en 1886 dans sa particularité, il peut
être utile de mobiliser quelques autres données que la base constituée à
partir du CGLF permet de construire. Une première approche possible
consiste à ventiler l’efort des éditeurs par catégorie générique, pour tenter
de cerner mieux la position de chacun d’eux.

Éditeurs publiant des traductions


Nombre de titres
en fonction de la catégorie bibliographique
Enfants (livres pour les) 31
Lagarde 9
Fetscherin et Chuit 5
Mame et ils 4
Firmin-Didot et Cie 2
Nouvelle librairie de la jeunesse 1
Lecène et Oudin 1
Delagrave 1
Hachette et Cie 1
Librairie des publications à 5 centimes 1
Hennuyer 1
Mégard et Cie 1
Hetzel et Cie 1
R. Burkhardt 1
Imer. + Monnerat 1
Imprimerie R. Greuse 1
Poésies 6
H. Georg. + Fischbacher 1
Ollendorf 1
Liseux 1
Boussod, Valadon et Cie 1
74 │ Blaise Wilfert-Portal

Éditeurs publiant des traductions


Nombre de titres
en fonction de la catégorie bibliographique
Aux bureaux de l’artiste 1
Colin et Cie 1
Romans, contes, nouvelles 58
Hachette et Cie 16
Plon, Nourrit et Cie 8
Firmin-Didot et Cie 5
Calmann-Lévy 3
Perrin et Cie 3
Mame et ils 2
H. Mignot 2
Librairie des publications à 5 centimes 2
Fischbacher 2
Dentu 2
Librairie des Bibliophiles 1
Laurent 1
Fetscherin et Chuit 1
Librairie générale illustrée, 4, rue de Hautefeuille 1
Lemerre 1
Gautier 1
Giraud et Cie 1
Delachaux et Niestlé + Monnerat 1
Launette et Cie 1
Nouvelle librairie parisienne 1
Attinger + Fischbacher 1
Arnould 1
Hetzel et Cie 1
héâtre (pièces de), pièces isolées 11
Librairie des publications à 5 centimes 2
Calmann-Lévy 2
Perrin et Cie 1
Traduire la littérature moderne │ 75

Éditeurs publiant des traductions


Nombre de titres
en fonction de la catégorie bibliographique
Breitkopf et Haertel 1
Ollendorf 1
Firmin-Didot et Cie 1
Plon, Nourrit et Cie 1
Hachette et Cie 1
Laurent 1

Si on suit ce tableau, le clivage entre les éditeurs était assez clair. Dans
le groupe des cinq éditeurs principaux en matière de traduction littéraire,
une opposition nette existait entre Lagarde, Fetscherin et Mame, d’une
part, principalement ou intégralement classés comme éditeurs de littéra-
ture pour enfants, et Hachette et Plon classés comme éditeurs de romans,
alors que Firmin Didot disposait d’un statut ambigu. Le clivage s’opérait
nettement, dans le domaine central de la iction, pour les grands éditeurs,
entre littérature pour enfants et iction pour le public adulte, avec un
faible recoupement entre les deux listes et une hiérarchie diférente. Au
contraire, ni le théâtre ni la poésie n’ont fait l’objet d’un investissement
spéciique de la part d’un éditeur. La poésie apparaît tout particulièrement
séparée du reste : aucun éditeur n’ayant publié de la poésie traduite ne
se retrouve dans une autre liste, à l’exception d’Ollendorf, et encore à
cause d’une étrange assignation qui classe le Faust de Goethe en poésie.
Au contraire, pour le théâtre, les éditeurs publiant des pièces traduites
sont majoritairement présents par ailleurs dans l’une ou l’autre liste de
la iction. La traduction poétique participe donc d’un régime éditorial
diférent, cloisonné, cohérent avec ce que l’on sait par ailleurs du déclin
éditorial massif de la poésie dans le champ littéraire français de la in du
xixe siècle et son entrée progressive dans une « économie inversée20 »,
alors que le théâtre traduit, anecdotique du point de vue de l’ensemble de
la production française, dominé outrageusement par Shakespeare et d’une

20. Sur ce point, voir Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art, op. cit. ; Christophe Charle,
Les Intellectuels en Europe…, op. cit., notamment le chapitre 5, « La diférenciation des
stratégies intellectuelles » ; Pascal Durand, Mallarmé. Du sens des formes au sens des for-
malités, Paris, Le Seuil, coll. « Liber », 2008.
76 │ Blaise Wilfert-Portal

manière générale les classiques, relève d’une stratégie d’ennoblissement


de leur catalogue par des éditeurs intéressés par des classiques tombés
dans le domaine public. Le cœur vivant de la traduction littéraire bat dans
la iction, alors même que le débat littéraire parisien porte sur la régéné-
ration du roman national par une spiritualité étrangère.
Une deuxième variable mobilisable est la ventilation des langues tra-
duites en fonction des éditeurs. On a vu, d’un point de vue global, la
domination de l’anglais sur l’origine des textes traduits. La répartition
des éditeurs par langue d’origine des œuvres traduites est, dans ce cadre,
particulièrement éclairante.
Langues d’origine des titres traduits, par éditeur :

Langue et éditeurs Nombre de titres


Allemand 18
Hachette et Cie 6
Librairie des publications à 5 centimes 2
Attinger et Fischbacher 1
Breitkopf et Haertel 1
Dentu 1
Firmin-Didot et Cie 1
H. Mignot 1
Lagarde 1
Librairie des Bibliophiles 1
Perrin et Cie 1
Ollendorf 1
Plon, Nourrit et Cie 1
Anglais 61
Hachette et Cie 10
Lagarde 8
Firmin-Didot et Cie 7
Mame et ils 6
Calmann-Lévy 5
Fetscherin et Chuit 4
Traduire la littérature moderne │ 77

Langue et éditeurs Nombre de titres


Librairie des publications à 5 centimes 3
Fischbacher 2
Boussod, Valadon et Cie 1
Delachaux et Niestlé + Monnerat 1
Delagrave 1
H. Georg. + Fischbacher 1
H. Mignot 1
Hennuyer 1
Imer. + Monnerat 1
Laurent 1
Lecène et Oudin 1
Librairie générale illustrée, 4, rue de Hautefeuille 1
Mégard et Cie 1
Nouvelle librairie de la jeunesse 1
Ollendorf 1
Perrin et Cie 1
R. Burkhardt 1
Espagnol 3
Arnould 1
Giraud et Cie 1
Launette et Cie 1
Hollandais 1
Imprimerie R. Greuse 1
Italien 5
Colin et Cie 1
Fetscherin et Chuit 1
Lemerre 1
Liseux 1
Plon, Nourrit et Cie 1
Polonais 4
Dentu 1
78 │ Blaise Wilfert-Portal

Langue et éditeurs Nombre de titres


Gautier 1
Hachette et Cie 1
Laurent 1
Russe 13
Plon, Nourrit et Cie 7
Hetzel et Cie 2
Perrin et Cie 2
Hachette et Cie 1
Nouvelle librairie parisienne 1
Total général 104

D’une manière claire, l’anglais est la langue d’origine majoritaire pour


tous les éditeurs de premier rang, sauf pour Plon. Hachette, pourtant le
premier à avoir massivement investi sur la littérature anglophone dans le
nouveau régime éditorial né autour de 1840-1850, n’a presque aucune pré-
éminence dans ce domaine, et les éditeurs d’orientation religieuse, même
catholiques, y sont très présents. On peut même avancer qu’ils en sont dé-
pendants : en dehors de l’anglais, Lagarde ne publie rien, Firmin-Didot et
Mame peu. Pour eux, et donc de fait pour le marché français, la littérature
étrangère en traduction est anglophone. C’est donc en fait sur l’allemand et
les autres langues que Hachette fait la diférence. Six titres issus de l’alle-
mand, un titre du polonais, un titre du russe : seul Hachette présente une
telle variété de provenances, avec ce que cela implique naturellement comme
réseaux d’information en amont et comme ingénierie de la traduction en
aval. On peut suivre ici le raisonnement de Franco Moretti, c’est un efet
très net de la taille du catalogue : quand un éditeur publie beaucoup de titres,
il y a beaucoup plus de chances que les titres qu’il publie soient plus variés21.
Deux considérations peuvent venir nuancer ce tableau : la répartition des
langues chez Plon et la diversité (relative) de celles traduites chez les « petits »
éditeurs de la traduction. Sur ce second point, comme dans le modèle de
l’oligopole avec frange, la traduction permet visiblement de déployer des stra-

21. Franco Moretti, Atlas du roman européen, Paris, Le Seuil, 2000, p. 178-179.
Traduire la littérature moderne │ 79

tégies alternatives : la majorité des éditeurs qui publient peu de traductions


tirent de l’anglais celles qu’ils publient, mais un nombre signiicatif d’éditeurs
périphériques en proitent aussi pour traduire depuis des langues (relative-
ment) périphériques comme le polonais, avec Dentu, Gautier ou Laurent,
ou l’italien, avec Colin ou Lemerre, ou encore le russe avec Hetzel ou Perrin.
Le russe, naturellement, fait la transition avec l’autre nuance à apporter au
tableau précédent : langue minoritaire, elle fait l’objet d’un investissement
massif de Plon, qui s’y comporte à peu près comme les autres avec l’anglais
et « tient » à lui seul plus de 50 % des traductions issues de cette langue.
La particularité de Plon, Nourrit et Cie, évoquée plus haut, maison d’édi-
tion refondée en 1883 à partir d’un héritage lorissant mais déclinant du fait
du changement de régime, se lit ici clairement : l’importation massive de
littérature russe est pleinement articulée avec les eforts de la Revue des Deux
Mondes pour promouvoir, grâce aux articles d’Eugène-Melchior de Vogüé,
une alternative spiritualiste au réalisme et au naturalisme en passant par
l’importation de Tolstoï et de Dostoïevski, et au-delà par l’importation du
roman russophone dans son ensemble. Plon est l’éditeur du Roman russe,
la même année, et cet investissement massif dans la traduction depuis le
russe, commencé deux ans auparavant, au il des articles de Vogüé parais-
sant dans les pages de la Revue, est l’expression quasi idéale d’une stratégie
d’éditeur nouvellement entré dans la littérature générale et qui utilise la
littérature étrangère et la polémique qu’elle permet de soulever pour percer
sur le marché et s’imposer immédiatement avec un catalogue fortement
typé. C’est le début d’une ascension qui fait de Plon, dès les années 1900,
une des principales maisons de l’édition de littérature générale, comparable
alors à Calmann-Lévy, mais à cette date bien au-dessus de Hachette, qui
aura alors pratiquement déserté ce segment de l’édition.
Du point de vue des auteurs et des œuvres traduits, l’année 1886 té-
moigne de la routinisation de l’édition des classiques de la littérature
européenne en traduction, de l’importance maintenue du roman histo-
rique et sentimental d’écriture féminine et de langue anglaise pour le
grand public lettré, de la rentabilité solide des auteurs américains du
roman d’aventure pour l’édition de livres pour la jeunesse, mais aussi de
l’irruption, de grande conséquence pour les décennies postérieures, d’un
nouveau monde littéraire, celui de l’est de l’Europe, qu’il s’incarne dans
le roman russe ou les récits à portée ethnographique en allemand sur les
80 │ Blaise Wilfert-Portal

marches slaves et roumaine de la Mitteleuropa. La production éditoriale


de 1886 laisse clairement voir la réussite de la révolution éditoriale portée
par Louis Hachette depuis les années 1850, dans laquelle on a souvent
minoré l’importance décisive de la traduction littéraire, mais aussi le rôle
important, quoique sur le déclin, des éditeurs religieux de province dans
les circulations transnationales du livre pour la jeunesse ; mais elle marque
aussi le début d’un réaménagement crucial du champ éditorial franco-
phone, de plus en plus polarisé par Paris et au centre esthétique et idéo-
logique duquel rivalisent des éditeurs fortement capitalisés pour lesquels
la polémique esthético-politique est essentielle et qui apprennent alors à
utiliser l’immense potentiel polarisateur de la traduction littéraire.

Traduction et traducteurs :
le retour des flibustiers ?

Les mentions de traduction : une standardisation acquise

L’une des données disponibles dans la base est la mention de traduction


présente dans le complément de titre. Les mentions de traduction sont
présentes dans 96 cas sur 107 titres, un très bon taux qui renseigne à coup
sûr sur le sérieux des bibliographes du CGLF, mais aussi sur le fait qu’à
cette date la mention de traduction est une information stable, « normale ».
On est loin de la situation luide du milieu et de la in du xviiie siècle
étudiée par Mary-Helen McMurran22, et le durcissement de l’auctorialité
que cette fréquence indique est corroboré par la nature des marqueurs de
traduction qui sont utilisés dans les listes (voir tableau ci-contre) – on ne
présente ici que les radicaux non déclinés des termes utilisés pour éviter
d’en faire igurer toutes les variantes.
Le marqueur « trad », qu’il igure sous la forme « trad. de » ou « tra-
duit(es) de », ou « traduction de », etc., est très nettement dominant en 1886.
Il désigne, alors, une relation de simple transposition linguistique entre le
texte cible et le texte source, puisqu’il ne fait référence qu’à cette opération,

22. Mary-Helen McMurran, he Spread of Novels: Translation and Prose Fiction in the
Eighteenth Century, Princeton, Princeton University Press, 2009.
Traduire la littérature moderne │ 81

Marqueurs de traduction dans les compléments de titres 107


Trad et adapt 4
Abrég 1
Adapt 5
Arrang 1
D’après 4
Imit 4
NR 11
Trad 76
Version française 1
Total général 107

et non à une intervention d’un autre genre, comme la coupe, le réaménage-


ment, la récriture partielle ou complète, etc. Qu’on ne s’y trompe pas : cette
mention ne nous permet pas du tout d’induire que quelque chose comme
une traduction « idèle », ou « mot à mot », domine alors : les exemples sont
bien trop nombreux et bien trop connus de « traductions » qui cachent des
refabrications massives des œuvres « traduites » tout en étant sous-titrées
« traduction » par leur éditeur pour qu’on imagine un lien réel entre la
nature de la mention et le travail de transposition efectué. Par contre, la
domination de ce marqueur montre un souci très net des éditeurs d’airmer
cette transparence du texte cible par rapport au texte source. On peut y voir
un efet des décisions prises dans les années 1850 par Hachette et Michel
Lévy de lancer des traductions de romanciers contemporains appuyées sur
une organisation, une standardisation et une normalisation du travail des
traducteurs, mais aussi sur une publicité active autour de cette stratégie de
transparence : l’auteur étranger traduit mérite un investissement important,
un travail de qualité, en rupture avec les traductions rapides et bâclées qui
inondaient le marché du premier xixe siècle, ce qui justiie le monopole sur
la traduction de ses œuvres qu’il concède (très publiquement) à l’éditeur23.

23. Sur ce point, voir mon développement sur la campagne de publication des tra-
ductions de Dickens lancée par Hachette au milieu des années 1850, dans « Traduction
littéraire… », art. cit.
82 │ Blaise Wilfert-Portal

La mention de traduction standardisée témoigne de l’importance crois-


sante de cet indice de transparence pour les éditeurs sur un marché concur-
rentiel où l’imputation de traduction bâclée était un outil de lutte comme
un autre. Naturellement, cette standardisation de la mention de traduction
était aussi un efet de la normalisation induite au plan légal par les eforts de
constitution d’un droit d’auteur international, depuis les premiers accords
bilatéraux passés par la France dans les années 1850, et dont la dynamique
se concrétise en 1886 même avec la signature de la convention de Berne :
dans tous les textes, dans tous les débats liés à cette instauration d’un droit
de propriété intellectuelle à l’échelle internationale, c’est le terme de tra-
duction et de traducteur qui est retenu, et les termes liés à l’adaptation, à
l’imitation ou aux divers sont très nettement associés à l’insuisant respect
de la propriété intellectuelle contre laquelle les acteurs du monde du livre
luttent avec acharnement.
Il est intéressant de ventiler les marqueurs de traduction par catégorie
d’œuvres, pour mesurer la diversité des pratiques et en rendre raison (voir
tableau ci-contre).
La leçon de ce tableau est nette : le marqueur « trad » est majoritaire dans
tous les genres, mais pas au même degré. C’est en matière de théâtre qu’il
l’est le moins largement, puisqu’il est talonné par le marqueur « d’après »,
rien de surprenant quand on sait le statut du théâtre dans la vie culturelle
française, lorsque Paris était le « Hollywood sur Seine » et imposait, entre
autres, un formatage complet de toute œuvre née en dehors de son système
de production dans les rares cas où elle parvenait à percer la solidité de ses
réseaux défensifs24. Pour les autres catégories, la domination du marqueur
« trad » est beaucoup plus nette, mais surtout pour le roman : le partage
se fait ici signiicatif avec la catégorie des livres pour enfants, où d’autres
marqueurs occupent une place importante et comptent pour un tiers des
marqueurs d’intertextualité. Il est probable, même si une enquête de beau-
coup plus grande ampleur serait nécessaire pour le démontrer pleinement,
que la mention « traduction » était d’autant plus présente, en matière de
iction, qu’on se rapprochait des œuvres culturellement les plus légitimes.

24. Voir sur ce point Christophe Charle, héâtres en capitales. Naissance de la société du
spectacle à Paris, Berlin, Londres et Vienne, Paris, Albin Michel, 2008.
Traduire la littérature moderne │ 83

Marqueurs de traduction, par catégorie 107


Enfants (livres pour les) 30
Trad 18
Adapt 4
NR 3
Imit 2
*trad et adapt 1
Abrég 1
Arrang 1
Poésies 6
D’après 1
Trad 5
Romans, contes, nouvelles 57
Trad 47
NR 4
*trad et adapt 3
Imit 2
Adapt 1
héâtre (pièces de), pièces isolées 11
D’après 3
NR 3
Trad 4
Version 1
Total général 104

Les traducteurs : entre la dispersion


et la production proto-industrielle

Si l’on écarte les 10 titres pour lesquels la mention du traducteur n’est


pas renseignée, l’analyse du CGLF permet de repérer 77 traducteurs actifs
en 1886 pour 95 titres, soit une moyenne de 1,23 titre par traducteur. Ce
niveau, à tout prendre très bas, est diicile à interpréter. Il faut d’abord
84 │ Blaise Wilfert-Portal

être prudent sur la datation : ce n’est pas parce qu’une traduction paraît en
1886 que le traducteur a travaillé cette année-là, ni même d’ailleurs l’année
précédente : les traductions de George Eliot par François D’Albert-
Durade (1804-1886), par exemple, sont pour Hachette des republications
de traductions parues en Suisse dans les années 1860 et traduites par
l’ami de l’auteur25. Les dates de publication peuvent donc n’être le relet
de l’activité des traducteurs que de manière fort détournée. Si l’on veut
proposer malgré tout une interprétation de ce taux global, on peut en
faire à la fois le signe d’une faible spécialisation des traducteurs, très peu
nombreux à publier plusieurs traductions dans l’année et donc par force
incapables d’en vivre dans leur grande majorité, ce qui implique de facto
de la pratiquer comme une activité secondaire, voire comme un passe-
temps ; on peut en faire aussi le signe d’une amélioration de la qualité
du travail des traducteurs, si l’on convient que publier une traduction
dans l’année n’est pas négligeable, et qu’en publier plusieurs la même
année serait précisément le signe d’un travail bâclé, voire de la simple
apposition d’une signature sur un travail d’atelier, sur le mode proto-
industriel qui prévalait notamment dans les années 1830-185026. Quoi
qu’il en soit, il est clair que la traduction n’est pour l’essentiel pas portée
par des traducteurs fortement spécialisés – et on sait par ailleurs que leur
professionnalisation était inexistante.
Il reste toutefois qu’un petit nombre d’entre eux multiplie les traduc-
tions en 1886, d’après le CGLF. Il est donc utile de se pencher sur eux,
pour interroger notamment le lien éventuel entre spécialisation et pro-
fessionnalisation, en prenant pour critère, comme pour les étapes précé-
dentes de cette étude, le nombre de deux traductions dans l’année, qui
produit une forte diférence statistique, puisqu’il isole un petit groupe de
huit noms sur la population totale, soit nettement moins de 10 %. Avec
ce décile proliique, on peut tenter d’esquisser des éléments d’un portrait
du traducteur littéraire du dernier tiers du xixe siècle.

25. Anne-Rachel Hermetet, Frédéric Weinmann, «  Prose narrative  », dans Yves


Chevrel, Lieven D’hulst, Christine Lombez (dir.), Histoire des traductions en langue fran-
çaise…, op. cit., p. 612-615.
26. Ibid., p. 602.
Traduire la littérature moderne │ 85

Traducteurs ayant publié plus d’une traduction en 1886


Halpérine-Kaminsky 5
Derély 4
Hubert 4
Albert-Durade (d’) 3
Holynski 2
Neyroud 2
La Bédollière 2
Hephell 2
Total 24

Il faut d’emblée exclure d’Albert-Durade de notre raisonnement,


on l’a dit, puisqu’il s’agit de republications. C’est la même chose pour
La Bédollière, qui a travaillé surtout dans les années 1840-1860. Les six
traducteurs restants se partagent donc 19 titres, soit une moyenne d’à peu
près trois titres dans l’année. Ces six traducteurs, soit 7,8 % de l’ensemble,
se partagent 17,7 % de la production : la disproportion est modérée. Sur
ces six traducteurs, un nous reste inconnu, A.J. Hubert : traducteur de
Fenimore Cooper et de Walter Scott, mentionné pour dix titres traduits,
actif selon la base entre 1883 et 1889, il est au service exclusif de la mai-
son Mame, et tous les titres sont classés en littérature pour enfants, sauf
son Quentin Durward. Sur les cinq autres, une seule femme, Hephell,
qui semble cacher une Fanny Lebreton, d’après WorldCat27, sur laquelle
les informations sont inexistantes. Pour l’ensemble de la population des
traducteurs, les listes du CGLF ne permettent pas toujours de déduire le
sexe du traducteur, mais sur la soixantaine de noms pour lesquels on a
des informations les femmes représentaient un peu moins d’un tiers de
l’ensemble ; la présence d’une femme (et d’une seule) sur les cinq traduc-
teurs les plus proliiques connus n’est donc pas une aberration.
Halpérine-Kaminsky, Victor Derély, Charles Neyroud et Alexandre
Holynski sont quant à eux mieux connus, et ce n’est pas le lieu ici d’en

27. www.worldcat.org/search?q=au%3ALe+Breton%2C+Fanny%2C&qt=hot_author
(consulté le 3 novembre 2014).
86 │ Blaise Wilfert-Portal

faire le portrait : qu’il suise de dire qu’ils sont tous partie prenante de
la vague du roman russe et de son « halo » est-européen : Halpérine-
Kaminsky ne traduit que du russe, pour Perrin, Plon, et un peu Hetzel ;
Victor Derély traduit trois titres russes pour Plon, et un pour Mame en
anglais ; Neyroud traduit du russe pour Plon et du polonais pour Dentu ;
Holynski traduit du polonais pour Hachette et Dentu.
La convergence est frappante : c’est donc la campagne du roman russe
qui concentre les traducteurs proliiques. La « qualité » des traducteurs
n’est pas en cause, tant du point de vue de la maîtrise du russe que

Traducteurs ayant publié plus d’une traduction en 1886


et leurs éditeurs
Halpérine-Kaminsky 5
Plon, Nourrit et Cie 2
Perrin et Cie 2
Hetzel et Cie 1
Derély 4
Plon, Nourrit et Cie 3
Mame et ils 1
Hubert 4
Mame et ils 4
Albert-Durade (d’) 3
Hachette et Cie 3
Holynski 2
Hachette et Cie 1
Dentu 1
Neyroud 2
Plon, Nourrit et Cie 1
Laurent 1
Bédollière (la) 2
Fetscherin et Chuit 2
Hephell 2
Hachette et Cie 2
Traduire la littérature moderne │ 87

des compétences générales en français lettré : Halpérine-Kaminsky, âgé


alors de 28 ans, est un étudiant russophone venu étudier les sciences à la
Sorbonne, mais qui était déjà actif dans la sphère journalistique franco-
russe depuis plusieurs années au moment où il traduit Dostoïevski pour
Plon ; professeur de lettres anciennes, normalien, Victor Derély, autre
traducteur de Dostoïevski, a bien appris le russe, à la suite de sa liaison
amicale avec le ils d’Alexei Pissemski ; le Suisse Charles Neyroud n’a
que 23 ans en 1886 mais enseigne en Russie dès le début des années 1880,
où il a pu rencontrer de Vogüé, et sa maîtrise du russe ne semble pas
faire problème. Holynski, enin, noble polonais émigré en France puis
aux États-Unis, militant républicain national transatlantique, maîtrise
naturellement le polonais mais aussi le français littéraire qu’il pratique
comme chroniqueur de presse depuis une trentaine d’années.
Pourtant, si l’on suit par exemple les travaux de Jean-Louis Backès sur
la question, les traductions de Derély comme celles de Halpérine-Kaminski
sont, selon nos canons, particulièrement contestables et ce sur le simple
plan de l’intégrité narrative du récit. Or, la traduction du livre par Victor
Derély présente de nombreuses coupes et transformations du texte origi-
nal, de même que ses versions contemporaines des Démons et de Crime
et châtiment – sous le titre Le Crime et le châtiment – où des pans entiers
du récit se trouvent résumés, des chapitres refondus, et le rythme de la
phrase presque toujours modiié. Pissemski lui-même avait recommandé
des coupes à son traducteur, et acquiescé à celles qu’il proposait28. On sait
que Halpérine-Kaminsky a la même année inventé un récit de Dostoievski,
L’esprit souterrain, à partir de deux nouvelles diférentes hâtivement cousues
entre elles avec la bénédiction de l’éditeur. À n’en pas douter, au moins pour
Halpérine-Kaminsky et Derély – que la traduction ait été faite par d’autres
et simplement coordonnée et signée par eux ou qu’ils l’aient par eux-mêmes
bâclée –, la traduction à la hussarde était une condition essentielle pour
parvenir à publier aussi vite autant de titres d’auteurs malaisés à restituer.
Les traducteurs proliiques de 1886, qui n’étaient d’ailleurs pas présents
comme traducteurs les années précédentes, selon le CGLF, font donc leur
entrée dans la carrière avec le roman russe, se faisant les chevilles ouvrières

28. Susan Pickford, « Traducteurs », dans Yves Chevrel, Lieven D’hulst, Christine
Lombez (dir.), Histoire des traductions en langue française…, op. cit., p.  149.
88 │ Blaise Wilfert-Portal

d’une grande polémique et d’une redistribution des positions dans le champ


éditorial. Les nécessités éditoriales font loi, et notamment le besoin de frap-
per fort, de marquer les esprits et de multiplier les titres au moment où se
déploie le débat et démarre la mode littéraire. Contrairement à l’intuition
qu’on aurait pu en avoir, c’est le grand débat esthétique (et politique) qui
ravive des pratiques traductionnelles en bonne part écartées et remet au
goût du jour les traductions hâtives, les ateliers de traduction et la fabri-
cation d’artefacts textuels à l’usage des enjeux littéraires domestiques. Les
polémiques des années suivantes sur l’importation littéraire, son illégitimité
et le rôle qu’y tiennent des éditeurs aventuriers et des prolétaires des lettres
prêts à toutes les compromissions trouveront dans cette scène primitive
quelques-uns de leurs aliments les plus inlammables.

Conclusion

L’année 1886, pour la traduction littéraire, pour autant qu’une analyse


sérielle et quantitative fondée sur une base de données de notices biblio-
graphiques peut permettre de l’esquisser, a été une année faste en nombre
de titres traduits. Le quasi-monopole de la iction, pour adultes ou pour
enfants, y est déjà bien installé, un signe parmi d’autres que la traduction,
comme opération de publication, a partie liée avec le capitalisme industriel ;
les grandes maisons du capitalisme éditorial nées au cours du deuxième tiers
du siècle y tiennent le haut du pavé, même si les logiques de publication
religieuses pèsent aussi d’un poids certain, notamment dans la littérature
pour enfants. Le tropisme anglais, et plus largement atlantique, est tou-
jours très dominant, comme depuis les années 1750 mais, comme à d’autres
moments du siècle, il est contesté par l’éclosion spectaculaire d’une passion
non seulement pour le roman russe, mais en fait d’une manière générale
pour la iction de l’est de l’Europe. La polémique brillante et célèbre sur
Le Roman russe de Vogüé a un contexte éditorial très apparent, qui inclut
cette poussée générale en faveur des littératures est-européennes mais
aussi les prodromes d’un réaménagement du champ éditorial, dorénavant
moins structuré, pour le grand public lettré, par l’opposition entre littéra-
ture industrielle et petites maisons à prétention esthétique, que par une
dynamique de concurrences entre maisons puissamment capitalisées mais
Traduire la littérature moderne │ 89

à la recherche d’un prestige proprement esthétique tout en étant liées à des


segments particuliers du champ du pouvoir et articulées à leurs programmes
politiques. Mais cette vague de littérature étrangère destinée à régénérer la
vie littéraire nationale est mise en œuvre par une poignée de traducteurs,
qui font alors leur irruption sur la scène de la traduction et y remettent au
goût du jour des pratiques qui avaient tendu à reculer au cours du deuxième
tiers du xixe siècle, et ressemblent beaucoup à la libuste traductionnelle
du premier xixe siècle, au temps où les conventions bilatérales et multila-
térales sur le droit d’auteur international n’étaient encore qu’un rêve. Rien
de surprenant, à tout prendre, que le roman russe s’y soit prêté : une langue
peu connue favorise les monopoles abusifs de ceux qui savent l’utiliser, et le
refus de l’Empire russe de passer quelque accord de propriété intellectuelle
que ce soit avant les années 1900 laisse le champ libre à cette manipulation
de grande ampleur qu’a été la russomanie littéraire des années 1880.
Irene Weber Henking

La traduction en Suisse
romande après 1886 :
coup d’œil
sur un champ de recherche

Les sources

Contrairement à d’autres bibliothèques nationales, la Bibliothèque natio-


nale suisse n’a été fondée qu’en 1895 avec la mission de rassembler les
Helvetica, c’est-à-dire toutes les publications qui ont trait à la Suisse,
œuvres et traductions d’auteurs nationaux (ou d’étrangers résidant depuis
longtemps en Suisse) parues en Suisse ou ailleurs, en bref l’ensemble de
la production suisse en matière d’imprimés. Comme la Suisse ne connaît
pas, contrairement à la France, le dépôt légal, la Bibliothèque nationale
suisse a conclu en 1915 une convention avec les éditeurs suisses. Cette
convention règle le dépôt d’un exemplaire gratuit de chacune de leurs
publications – mais ne le garantit pas.
Ce sont par contre les bibliothèques cantonales qui connaissent le sys-
tème du dépôt légal, mais seulement depuis 1938 et seulement dans cer-
tains cantons comme Vaud, Genève et Fribourg. Là encore, la Suisse fait
igure d’exception européenne et là encore, cela ne facilite pas la recherche.
Nous avons donc une bibliothèque nationale suisse, mais 26 cantons avec
26 bibliothèques cantonales régies par autant de lois.
92 │ Irene Weber Henking

Les recherches bibliographiques concernant les années avant 1900


s’avèrent donc particulièrement diiciles.
Si nous avons un catalogue central et en ligne à la Bibliothèque natio-
nale suisse du nom Helveticat qui retrace les documents suisses jusqu’en
1465, date de la plus ancienne publication répertoriée, nous savons que
cette source est lacunaire, partielle et probablement garnie d’un nombre
impressionnant de fautes. Le catalogage n’est pas systématique, ni en
ce qui concerne l’ensemble de la production du livre suisse avant 1900,
i.e. tous les livres n’ont pas pu être rachetés au moment de la création de la
Bibliothèque nationale suisse, ni en ce qui concerne l’établissement d’une
iche par livre. Ainsi, une traduction peut entrer dans le catalogue avec la
mention « traduction », « traduit de », « de l’allemand » ou rien du tout.
Diicile donc d’établir une liste exhaustive dans ces circonstances, sans
parcourir des kilomètres de rayonnage et prendre chaque volume en main.
Du côté des bibliographies imprimées, la situation n’est guère plus en-
courageante : nous disposons depuis 1871 d’une Bibliographie de la Suisse :
revue bibliographique et critique des publications nouvelles de la Suisse, publi-
cation mensuelle, reprise à partir de 1878 (et cela jusqu’en 1900) par la
Bibliographie et chronique littéraire de la Suisse, mais cette bibliographie,
éditée à Bâle chez l’éditeur Henri Georg, qui s’adresse en français et en
allemand à ses lecteurs, ne retrace qu’accidentellement les traductions.
En efet, cette bibliographie s’autoproclame « organe central embrassant
toute la production littéraire en Suisse », mais se base uniquement sur les
annonces spontanées de « MM. les imprimeurs, éditeurs et auteurs […]
de toute nouvelle publication ».
Cette source écrite semble donc particulièrement peu iable et la com-
paraison entre l’année 1886 de la Bibliographie et chronique littéraire de la
Suisse avec les données du catalogue Helveticat de la Bibliothèque natio-
nale suisse le prouve : nous avons répertorié 9 traductions en première
édition pour l’année 1886 dans la Bibliographie imprimée sur papier et
23 traductions dans le catalogue en ligne, ces deux chifres ne comprenant
pas les rééditions. Ce qui est particulièrement gênant, c’est que les traduc-
tions de la Bibliographie imprimée ne se retrouvent pas forcément dans
le catalogue en ligne : ainsi, sur les neuf traductions de la Bibliographie
papier de l’année 1886, nous n’en retrouvons que deux dans le catalogue
en ligne pour la même année. Cinq autres traductions sont dans le cata-
La traduction en Suisse romande après 1886 │ 93

logue en ligne, mais pour des années diférentes et deux traductions ne se


retrouvent plus du tout – même pas à la BnF.
La présente étude ne se base donc pas sur la Bibliographie et Chronique
de la Suisse et privilégie le catalogue de la Bibliothèque nationale suisse. À
cette source imparfaite s’ajoute une deuxième source : les revues littéraires.
Si cette source d’information est assez sûre dans le sens que nous avons un
accès direct aux volumes, il en est tout autrement des références données
ou éludées à l’intérieur des volumes : en ce qui concerne les traductions, il
est très fréquent que ni l’auteur, ni le titre de l’œuvre originale et encore
moins souvent le traducteur ne soient nommés.
Là encore, faire un relevé rapide de la situation de la traduction autour
de 1886 s’avère diicile.
Malgré la iabilité toute relative des sources, les divers documents repro-
duits en annexe donnent un premier aperçu de la situation traductive en
Suisse, autour de 1886.

1886 : période et sources

Pour pouvoir apprécier un éventuel impact de la convention de Berne


(signée en 1886 et ratiiée en décembre 1887 par huit États : Allemagne,
Belgique, Espagne, France, Grande-Bretagne, Italie, Suisse et Tunisie)
sur le cours des traductions efectives, la période étudiée a été élargie. Les
documents en annexe rassemblent les relevés du catalogue Helveticat pour
les années 1886 à 1900 et les données de quatre revues littéraires de Suisse
romande entre 1885 et 1890. La diférence de période analysée entre le cata-
logue et les revues est volontaire : le principe de base a été que la réactivité
du marché des revues était meilleure par rapport à celle du livre imprimé.
En clair, il a paru préférable de prendre en considération une période plus
longue pour le livre imprimé pour éventuellement observer un change-
ment dû à la signature et la ratiication de la convention de Berne.
En ce qui concerne les revues, quatre titres au proil plutôt littéraire
sont retenus. Tout d’abord, la Bibliothèque populaire de la Suisse romande,
une revue avec des prétentions esthétiques qui paraît une fois par mois à
Lausanne, entre 1882 et 1888 et qui sera reconduite sous le titre Bibliothèque
du foyer entre 1889 et 1891. Une des plus vénérables revues de la Suisse
94 │ Irene Weber Henking

romande est sans doute la Revue de Belles-Lettres, fondée en 1836 par la


société du même nom et qui continue à paraître et s’engager dans la publi-
cation de poésie française, romande et en traduction. Pour ce qui est de la
troisième revue analysée et qui couvre la période qui nous intéresse, il s’agit
de la revue La Famille. Journal pour tous, un bimensuel qui paraît entre 1860
et 1924. Cette revue a des visées d’éducation morale, et les traductions qui
y sont publiées portent des titres assez évocateurs comme « Le onzième
commandement » d’après Max Frommel (1885), « En l’an de grâce » d’après
Alois Riehl (1886) ou encore « L’utilité d’une ille » d’après un conte chinois
(1887). Enin la quatrième source retenue concerne la Bibliothèque univer-
selle, une revue fondée en 1816 déjà qui devient à partir de 1865 le périodique
littéraire et culturel le plus important de Suisse romande. C’est sous la
direction d’Édouard Tallichet et de ses collaborateurs Eugène Rambert,
Marc Monnier et Philippe Godet que la Bibliothèque universelle connaît
son moment de gloire. Mais en 1930 elle disparaît, la formule encyclopé-
dique de la revue étant « devenue désuète1 ».

La Bibliothèque nationale suisse.


Le catalogue Helveticat

La recherche dans le catalogue de la Bibliothèque nationale suisse a porté


uniquement sur des documents qui contiennent dans leurs champs indexés
le mot « traduit » ou « traduction » ou des formes apparentées (traduits,
trad, trad.) pour la période allant de 1886 à 1900, avec la langue cible
« français » et le lieu d’édition en Suisse. Ont été écartées des recherches
les rééditions car le catalogage n’a observé aucune systématicité dans ce
domaine. Toutefois, il n’est pas exclu que des publications retenues soient
tout de même des rééditions – mais il s’agit alors de rééditions non iden-
tiiées dans le catalogue2.

1. www.hls-dhs-dss.ch (consulté le 3 novembre 2014).


2. Les relevés de la Bibliothèque nationale suisse ont pu être réalisés grâce à la colla-
boration d’Anne-Christine Bussard, doctorante en littérature allemande (université de
Lausanne).
La traduction en Suisse romande après 1886 │ 95

Si on regarde les chifres pour le nombre des traductions publiées entre


1886 et 1900, on constate une relative stabilité : entre 20 et 25 traductions
paraissent chaque année en Suisse romande, avec une pointe de 36 en 1892,
dues essentiellement à des traductions dans le domaine du tourisme. Il
s’agit en efet de la très populaire collection « L’Europe illustrée » dirigée
par l’éditeur zurichois Orell-Füssli, et des publications de l’imprimerie
genevoise Wyss et Duchêne, faisant suite notamment au 25e anniversaire
du Club Alpin Suisse3.
En ce qui concerne la répartition des langues sources, la moitié – voire
une bonne moitié – des traductions se fait à partir de l’allemand – sauf en
1887, année pendant laquelle les textes sont en majorité d’origine anglaise.
Nous n’avons que trois traductions de l’allemand – une situation qui ne
se reproduira plus jusqu’à la in du siècle. Parmi ces trois livres traduits de
l’allemand, nous trouvons un livre du théologien allemand Otto Funcke,
un mémoire sur le devoir de l’église chrétienne et un roman historique de
l’égyptologue allemand Georg Ebers, Sérapis (Deutsche Verlagsanstalt,
Stuttgart, 1885)4. L’essentiel de l’ensemble des livres traduits de cette
année 1887 est consacré à l’éducation morale, que ce soit par la description
d’une vie exemplaire ou des traités religieux et philosophiques. Et la litté-
rature anglaise semble particulièrement riche dans cette catégorie.
Si nous ainons maintenant le regard pour le concentrer sur la tra-
duction littéraire, on constate une variation au niveau des chifres entre
4 et 9  traductions par année, sans progression notable mais avec une
petite pointe unique de 9 traductions en 1898. Cette pointe se réduit à
la moyenne standard si nous tenons compte du fait que pendant cette
année 1898 paraissent deux traductions plutôt exotiques : le missionnaire
suisse Henri-Alexandre Junod (1863-1934) traduit des contes rassemblés

3. Le CAS (Club Alpin Suisse), organisation faîtière des alpinistes suisses, fut fondé
à Olten en 1863 sur l’initiative de Rudolf heodor Simler.
4. Otto Funcke, De la lumière aux ténèbres et des ténèbres à la lumière, traduction avec
l’autorisation de l’auteur, Genève, Schuchardt, 1887 ; Le devoir de l’église chrétienne et des
œuvres de mission intérieure en présence des luttes économiques et sociales, mémoire, traduc-
tion libre de l’allemand, Genève, Paris, Agence Fischbacher, 1887 ; Georg Ebers, Sérapis.
Roman historique, traduit librement de l’allemand par Edmond de Perrot, Neuchâtel,
Attinger, 1887.
96 │ Irene Weber Henking

lors de son séjour au Mozambique et l’helléniste genevois Jules Nicole


(1842-1921) transpose des fragments de papyrus ramenés d’Égypte.
Pour ce qui est des langues sources de ces traductions littéraires, on
recense deux langues principales, l’allemand et l’anglais, et deux langues
qui reviennent avec plusieurs textes, le russe et l’italien. Mais compte tenu
de l’époque et de la frénésie européenne pour la culture russe, on peut
s’étonner du peu de traductions du russe : seulement 4 textes en 15 ans !
En 1887 paraît à Genève Le Démon de Lermontov qui a déjà été publié en
France une première fois en 18585 ; en 1896 paraît à Lausanne et à Paris
Moscou en lammes de Grégoire Danilewski6 qui a également connu une
traduction antérieure, notamment dans la revue Bibliothèque universelle en
1887 ; en 1898 paraissent aux éditions M. Fischer à Genève Les Lettres de
Pierre Olchowik, paysan du gouvernement de Kharkof, qui a refusé de faire
son service militaire en 1895, avec une lettre du comte L. Tolstoi, d’autres détails
concernant cette afaire et une préface de M.G. Godet ; trad. du russe sur l’éd.
de V.G. Tschertkof ; et inalement un volume de Nouvelles et récits, traduit
du russe par N.-V.-A. Kolbert, paru en 1893 à Neuchâtel aux éditions
Berthoud et simultanément à Paris aux éditions Grassart, sans indication
de l’auteur ni du titre original. Sur les quatre titres traduits du russe, il
n’y a donc au inal qu’une seule traduction publiée chez un éditeur suisse,
sans la collaboration d’un éditeur parisien. Pour l’édition de la littérature
russe traduite en livre, la Suisse ne semble donc pas avoir joué un rôle très
important pendant ces années.
Pour mesurer l’éventuel impact de la convention de Berne sur les pra-
tiques de traduction littéraire en Suisse romande, comparaison a été faite
entre la date et le pays de l’édition originale et celle de la traduction.
Étonnamment, on constate peu de changements entre 1886 et 1900. Une
très grande majorité des traductions qui se basent sur des originaux dont
la publication remonte à moins de dix ans mentionne sur la page de garde
« traduit avec l’autorisation de l’auteur », que ce soit autour de 1886 ou vers

5. Mihail Ûrevič Lermontov, Le Démon, poème de Lermontof, traduit en vers fran-


çais par P. Pelan d’Angers, Paris, E. Dentu, 1858.
6. Grigorij Petrovič Danilevskij [1829-1890], Moscou en lammes, traduit du russe,
Paris, Perrin, 1896.
La traduction en Suisse romande après 1886 │ 97

1890. Ce qui signiie aussi que presque toutes les traductions indiquent
l’auteur de l’original7.
Le cas de Johanna Spyri (1829-1901), un auteur de livres pour la jeu-
nesse, notamment les histoires de Heidi, semble particulièrement inté-
ressant. Si les deux premières traductions françaises parues chez l’édi-
teur-libraire Fischbacher à Paris et chez Henri Georg à Bâle en 1882 ne
mentionnent pas l’autorisation de l’auteur, les suivantes, parues en Suisse
à partir de 1885, aichent toutes la mention « traduit avec l’autorisation de
l’auteur » et cela jusqu’en 1932. À partir de 1933, cette mention disparaît à
nouveau, l’éditeur redevient parisien (Flammarion) et le traducteur suisse,
Charles Tritten, ajoute « une in inédite » à l’œuvre de Spyri qui permettra
de prolonger la vie de l’héroïne avec quatre volumes supplémentaires en
français : Heidi a des enfants et devient même grand-mère – un bonheur
qu’elle n’a jamais connu dans l’original allemand8.

Les revues littéraires

Du côté des revues littéraires, le dépouillement des années 1885 à 1890


s’est avéré plus intéressant. Dans la Bibliothèque populaire de la Suisse
romande, nous n’avons que deux traductions de récits italiens en mai et

7. Cette observation semble aussi conirmer l’analyse de Norbert Bachleitner au sujet


des traductions allemandes de la première moitié du xixe siècle : Norbert Bachleitner,
«  Übersetzungsfabriken. Das deutsche Übersetzungswesen in der ersten Hälfte des
19. Jahrhunderts », Internationales Archiv für Sozialgeschichte der deutschen Literatur, 4, 1989,
p. 1-49. Voir p. 40 : « Die Argumente für die Autorisation setzten sich letztlich durch;
seit den sechziger Jahren erschienen fast ausschliesslich autorisierte Übersetzungen,
auch wenn verbindliche gesetzliche Regelungen noch weitgehend fehlten. Eine uni-
versale Regulierung des internationalen literarischen Verkehrs wurde erst in der Berner
Konvention von 1886 und in zahlreichen zwischenstaatlichen Einzelabkommen aus dieser
Zeit, z. B. mit Frankreich 1883, mit Grossbritannien 1886 (nun für das gesamte Reich) und
mit den USA 1892, erzielt. »
8. Sur Johanna Spyri et plus particulièrement Heidi, voir Isabelle Nières-Chevrel,
« Heidi en France ; un rendez-vous manqué », dans Norbert Matros (dir.), Johanna
Spyri und ihr Werk-Lesarten, Chronos Verlag, Zürich, 2004, p. 117-137 ; « Relire Heidi
aujourd’hui. La Suisse entre culture ancestrale et modernité », Strenae, no 2, 2011,
http://strenae.revues.org/266 (consulté le 3 novembre 2014).
98 │ Irene Weber Henking

septembre 1890 sans indications concernant l’auteur ou le titre original.


Il s’agit, en mai 1890, du texte « Le carnaval de Rome » sous la rubrique
« Géographie, histoire, voyages ». Il est signé « traduit de l’italien par
F.G. ». La deuxième traduction paraît en septembre de la même année
dans la rubrique « Nouvelles » sous le titre « Une nuit aventureuse » et est
signée par Jules Versel, en tant que traducteur.
Soit la revue en question n’avait pas conscience que la Suisse, comme
l’Italie, avait ratiié la convention de Berne de 1886, soit alors les textes
traduits datent réellement d’il y a plus de dix ans – ce qui reste diicile à
vériier sans l’indication de l’auteur et du titre original.
Le cas de la Revue de Belles-Lettres semble plus clair : sur les cinq ans pris
en considération pour l’analyse, il y a deux nouvelles d’Ivan Tourguéniev
(1818-1883) – Biriouk. Le loup et Moumou – et une d’Alexandre Pouchkine – La
demoiselle paysanne ; original en 1830 – qui paraissent dans les années 1886,
1888 et 1889 dans la traduction de Léon Weber, étudiant ès lettres, qui
signera dans cette même revue un long article, « L’inluence de Catherine II
sur la littérature russe », en novembre et décembre 1889. Contrairement à la
Bibliothèque du foyer, la Revue de Belles-Lettres donne à chaque fois le nom
de l’auteur original et indique même en toutes lettres celui du traducteur.
Une autorisation formelle pour la traduction n’a pas lieu d’être mentionnée
car la Russie n’a pas ratiié la convention de 1886.
Dans la revue bimensuelle La Famille. Journal pour tous paraissent
8 traductions de 6 langues diférentes, à savoir trois textes de l’anglais, et
un de l’allemand, du polonais, du chinois, du russe et du provençal. Les
indications bibliographiques sont très confuses. Ainsi, en 1885, nous avons
un petit texte de trois pages sous le titre « Le onzième commandement.
D’après Max Frommel » sans indications du traducteur ou de la langue
traduite. Ces indications très peu précises et peu systématiques (avec ou
sans le nom de l’auteur, avec ou sans le nom – ou les initiales – du tra-
ducteur, avec ou sans l’indication de la langue source) font que sur les
années 1885 à 1890, nous trouvons autant de variantes de notices biblio-
graphiques que de textes.
En 1888 apparaît pourtant pour la première fois l’indication « traduit
de l’anglais avec l’autorisation de l’éditeur » – car l’auteur de la nouvelle
en question, parue en quatre épisodes sous le titre « Pas d’ouvrage, pas
de pain », est indiqué sous la forme suivante : « “Pas d’ouvrage, pas de
La traduction en Suisse romande après 1886 │ 99

pain”, par l’auteur de la Première prière de Jessica ». Il s’agit visiblement


de l’auteur anglais Hesba Stretton et son best-seller Jessica’s First Prayer,
paru en 1867 et vendu à plus d’un million et demi d’exemplaires à la in
du xixe siècle.
C’est à partir de 1893 qu’apparaissent dans le sommaire à côté des titres
les indications de l’auteur ou du traducteur, mais une fois de plus sans
aucune systématicité. En 1896, on pourra inalement découvrir déjà dans la
table des matières le titre, l’auteur et le traducteur du texte, mais seulement
pour l’écrivain suisse Jeremias Gotthelf. Pour tous les autres auteurs tra-
duits, on ne trouvera ces informations qu’à l’intérieur du livre, sans qu’elles
apparaissent au sommaire.
Du point de vue du volume des traductions reproduites, c’est certai-
nement la revue Bibliothèque universelle et revue suisse qui est la plus inté-
ressante. Entre 1885 et 1890, on relève 29 traductions, souvent réparties en
plusieurs épisodes paraissant sur plusieurs numéros, réalisées à partir de
cinq langues sources diférentes : allemand, italien, russe, anglais et norvé-
gien. Les cinq traductions de l’allemand sont toutes de l’auteur autrichien
Leopold von Sacher-Masoch, et les très nombreuses traductions de l’an-
glais sont toutes d’auteurs américains, notamment Rose Terry Cooke qui
signe à elle seule 12 des 14 textes traduits de l’anglais. L’unique texte italien
donné en traduction est publié en 1885, donc avant la date de la signature
de la convention de Berne. Les 8 textes russes, dont le récit « L’incendie
de Moscou. Scènes de l’année terrible de M. Grégoire Danilewsky » paru
en 9 épisodes entre avril et décembre 1887, ne sont jamais accompagnés par
des indications bibliographiques complètes, mais l’auteur du texte original
y est systématiquement mentionné. Le traducteur reste par contre pour
toutes les années consultées, à savoir de 1880 à 1900, une instance totale-
ment absente. À l’exception d’une seule traduction : en 1882, les « Contes
de Noël. En Italie » d’Emilio de Marchi sont accompagnés d’une note de
bas de page aussi explicative que frustrante : « Storielle di Natale (Milan.
Agnelli. 1880) Nous en avons traduit deux, […]. Le Traducteur ».
Pour le reste des traductions reproduites dans cette revue, le lecteur
les découvre au fur et à mesure des livraisons et n’en saura pas plus, même
si parfois le travail de la traduction devient visible par des notes de bas
de page qui donnent la translittération d’un mot russe et sa traduction
littérale en français.
100 │ Irene Weber Henking

Si la notion du traducteur ne semble guère préoccuper les rédacteurs


de la Bibliothèque universelle, la personne de l’auteur leur semble par contre
très chère et cela bien avant la convention de Berne. Cela peut s’expliquer
par le fait que parmi les contributeurs réguliers de la Bibliothèque uni-
verselle se trouve aussi Numa Droz, conseiller fédéral entre 1876-1892 et
président de la Confédération suisse en 1887, année de la ratiication de
la convention de Berne de 1886. C’est bien à ce titre de conseiller fédéral
et directeur du département du commerce et de l’agriculture qu’il signe
deux articles en 1882 et 1885 sur la propriété intellectuelle dans la Biblio-
thèque universelle et qu’il préside les deux « Conférences diplomatiques de
Berne dans le but de constituer une Union pour la protection des œuvres
littéraires et artistiques » en septembre 1884 et 1885. La première réu-
nion préparatoire de septembre 1883 n’avait pas encore ce statut oiciel.
Mais cette réunion faisait déjà apparaître le lien entre la future convention
de Berne et la Bibliothèque universelle. En efet, elle était présidée par
M. Édouard Tallichet, qui n’était autre que le directeur de cette revue si
soucieuse du sort des auteurs. Et, parmi ses participants, on retrouve les
plus importants collaborateurs de la Bibliothèque universelle, à savoir Marc
Monnier et Eugène Rambert, mais aussi Gottfried Keller et l’éditeur
Henri Georg à Bâle à qui on doit la Bibliographie et Chronique littéraire
de la Suisse – écartée de ce coup d’œil sur la situation de la traduction en
Suisse romande, car jugée trop peu iable.
Les propos de Numa Droz, conseiller fédéral, président des confé-
rences diplomatiques et contributeur à la Bibliothèque universelle, sont
dans la ligne de la revue. Il « propose de reconnaître en plein à l’auteur le
droit exclusif de reproduction de son œuvre par un procédé quelconque »
(BU, 1882, t. 15, p. 20), et le fait que la Bibliothèque universelle ne cite pas
les noms des traducteurs n’a pas dû l’importuner. Dans la présentation des
débats de la deuxième conférence de 1885, voici ce que Numa Droz répond
aux objections contre le droit de traduction : « […] protéger le droit de
traduction, c’est le meilleur moyen de développer dans chaque pays une
littérature nationale, puisque les auteurs nationaux seront alors mieux
rétribués que si le pillage des étrangers demeure permis. Il est inexact de
prétendre que les éditeurs paient autant une traduction qu’un ouvrage ori-
ginal ; pour traduire, on se contente de plumes de troisième ou quatrième
ordre, et on les paie en conséquence. » (BU, 1885, t. 28, p. 248)
La traduction en Suisse romande après 1886 │ 101

L’introduction du droit de traduction n’est donc qu’une protection de


l’auteur. Il faudra encore attendre un moment avant que le traducteur soit
reconnu comme auteur, notamment en Suisse.

Conclusion

En conclusion à ce rapide coup d’œil sur la situation de la traduction en


Suisse romande autour de 1886, il semble que la signature et la ratiication
de la convention de Berne n’ont pas eu une grande inluence sur le marché
de la traduction romande.
Les échanges entre les maisons d’éditions suisses et parisiennes de
l’époque (et probablement aussi entre les libraires suisses et les éditeurs
parisiens) étaient intenses, si intenses d’ailleurs que le marché de la tra-
duction en Suisse romande n’a vraiment décollé qu’à partir de la seconde
moitié du xxe siècle. Ainsi, en 1960 encore, on ne comptait toujours que
88 traductions vers le français éditées en Suisse. En l’an 2000, les éditeurs
suisses publient par contre 500 traductions vers le français. Une vaste
étude de ce champ littéraire de la traduction entre 1850 et 1950 devrait
donc examiner plus en détail ces réseaux éditoriaux entre la France et
la Suisse et consacrer une attention particulière aux diférents acteurs
dans ce champ littéraire et à leur implication dans la préparation de la
convention de Berne. L’exemple brièvement cité d’Édouard Tallichet,
directeur de la Bibliothèque universelle et président de la première réunion
préparatoire à la convention de 1886, n’est qu’un indicateur. De même, et
pour mieux cerner ce champ littéraire, on devrait mener une recherche
sur l’introduction d’une littérature particulière dans le marché romand,
notamment les littératures non nationales comme par exemple les littéra-
tures russe ou américaine.
Ces éléments réunis permettront assurément de consolider cette pre-
mière approche de l’histoire du marché de la traduction en Suisse et de
mettre en évidence les relations que la Suisse a entretenues et qu’elle
entretient encore en partie avec les marchés littéraires des pays avoisi-
nants. Il serait intéressant de voir dans quelle mesure la traduction en
Suisse romande suit la même évolution que le reste du marché du livre ou
s’en distingue, révélant d’autres (en)jeux de pouvoir.
102 │ Irene Weber Henking

Annexes

Langue source (1886-1900)

Langue source des textes littéraires (1886-1900)


La traduction en Suisse romande après 1886 │ 103

Langue source (1886-1900)


Langue source des textes littéraires (1886-1900)
104 │ Irene Weber Henking

Nombre de traductions par catégorie (1886-1900)

Graphiques et tableaux établis par Anne-Christine Bussard.


Partie II

La part du littéraire
Éric Athenot

1886, année vers-libriste :


Laforgue, traducteur
de Walt Whitman

La poésie américaine en France en 1886 :


quelques repères

En 1886, le visage français de la poésie américaine est loin d’avoir les


traits que nous lui connaissons aujourd’hui. Si Whitman fait l’objet d’une
poignée d’articles dans la presse française dès 1861 (soit six ans ans après
la parution de l’édition princeps de Leaves of Grass1), ses vers, en 1886, ne
sont pour l’essentiel connus que des seuls détenteurs des recueils publiés
aux États-Unis et, de manière expurgée, en Angleterre, ainsi que des
lecteurs des revues littéraires anglo-américaines. Pour le lectorat français
de l’époque, les deux astres qui brillent au irmament poétique améri-
cain sont Edgar Allan Poe (1809-1849) et Henry Wadsworth Longfellow
(1807-1882). Le second est le poète du Nouveau Monde le plus abon-
damment lu et traduit en France dans la seconde moitié du xixe siècle.
Son épopée amérindienne Hiawatha, poème indo-américain, publiée en
1855 (l’année de la première édition des poèmes de Whitman), n’attend

1. Louis Étienne, « Walt Whitman, philosophe et “rowdy” », La Revue européenne,


novembre 1861, p. 104-117.
108 │ Éric Athenot

que cinq ans avant d’être traduite en français2. La Revue des Deux Mondes
donne en 1857 un compte rendu élogieux de l’original. Dans ce poème,
à en croire le critique, Longfellow assume enin une identité poétique
indéniablement américaine :

[L]e chant d’Hiawatha est bien une œuvre américaine : là nous n’avons
plus ces souvenirs de la poésie européenne auxquels se laisse si faci-
lement aller M. Longfellow, ces réminiscences littéraires du bord du
Rhin, des rues de Bruges, des cloîtres du Moyen Âge, pour lesquelles
le poète a si souvent oublié les prairies et les lacs de son pays. Tout
est américain et ne parle que de l’Amérique. Quoique fondé sur une
légende indienne, c’est bien en un sens un poème national.3

Le choix opéré par Longfellow d’utiliser pour son poème la prosodie


du Kalevala innois ne réduit en rien aux yeux du chroniqueur le carac-
tère américain du poème : « La mélodie des vers, rapide et monotone,
ressemble singulièrement aux voix de la nature, qui ne se fatigue jamais
de répéter toujours les mêmes sons4. » Ėvangéline. Conte d’Acadie, publié
en 1847, est traduit en France en 18645. Ce poème devait se révéler le plus
populaire de son auteur. En 1886, précisément, paraît en France une nou-
velle traduction, réalisée par Louis Dépret6, deux ans après celle d’Auguste
Malfroy, qui comportait la version anglaise assortie d’un « commentaire
critique et explicatif », d’un « aperçu de la littérature américaine » et d’une
« notice biographique et littéraire »7. Longfellow faisait en outre l’objet
d’une admiration toute particulière en France suite à la publication, en

2. Henry Wadsworth Longellow, Hiawatha, poème indo-américain, traduction de Henri-


Augustin Gomont, Nancy, N. Grosjean, 1860.
3. Émile Montégut, « Poésie américaine : Une légende des Prairies, de Henry Wadsworth
Longfellow », Revue des Deux Mondes, t. 9, 1er juin 1857, p. 705.
4. Ibid., p. 691.
5. Henry Wadsworth Longfellow, Ėvangéline. Conte d’Acadie, traduction de Charles
Brunel, Paris, Librairie de Charles Meyrueis, 1864.
6. Id., Ėvangéline. Conte d’Acadie, étude littéraire et traduction de Louis Dépret, Paris,
Boussot Valadon et Cie, 1886.
7. Id., Ėvangéline et poèmes choisis, texte anglais, publié avec un commentaire critique et
explicatif, un aperçu de la littérature des États-Unis, une notice biographique et littéraire
par Auguste Malfroy, Paris, Hachette, 1884.
Laforgue, traducteur de Walt Whitman │ 109

1864, de ses poèmes abolitionnistes : La Légende dorée et poèmes sur l’escla-


vage8. Ces mêmes poèmes donnent lieu, en 1885, à une monographie, Les
Sept poèmes de Longfellow sur l’esclavage, due à Julien Duchesne9.
L’histoire de la réception de Poe en France nous est plus connue, même
si sa poésie reste depuis longtemps dans l’ombre de ses œuvres en prose,
très vite et durablement goûtées du public français. On sait le rôle que joua
Baudelaire dans l’acclimatation des contes de Poe en langue française entre
1856 et 1865. En ce qui concerne la poésie, son ultime mouture des Histoires
grotesques et sérieuses se conclut par La Genèse d’un poème, traduction de
l’essai théorique de Poe he Philosophy of Composition, analyse programma-
tique du célèbre poème « Le corbeau », sur lequel se referme le livre et qui
constitue, sauf erreur, l’unique poème de Poe traduit par Baudelaire10. En
1882, Bernard H. Gausseron publie Le Corbeau, poème imité d’Edgar Allan
Poe11. Cette version, qui choisit la idélité à l’esprit et non à la lettre, avait
été précédée en 1875 de la célébrissime traduction du même poème par
Mallarmé, accompagnée des gravures de Manet. Sa version des poèmes
ne devait paraître qu’en 188812.
Les amateurs de poésie américaine, en 1886, ne connaissent donc prin-
cipalement que deux noms, Poe et Longfellow. La postérité retiendra
l’inluence considérable du premier sur la sensibilité symboliste, même
s’il devait inir par s’imposer ultérieurement pour ses dons de prosateur
et d’inventeur d’intrigues à suspense. Quant au second, le poète de langue
anglaise le plus lu du milieu du xixe siècle, il erre depuis des décennies
dans les limbes de l’histoire littéraire américaine, dans l’ombre des deux
géants de son siècle : Emily Dickinson et Walt Whitman. 1886 marque

8. Id., La Légende dorée et poèmes sur l’esclavage, traduits par Paul Blier et Edward
Mac-Donnell, suivis de quelques poésies par P.B., Paris, J. Gay, 1864.
9. Id. Les Sept poèmes de Longfellow sur l’esclavage, traduction et histoire de Julien
Duschesne, Nancy, Impr. de Berger-Levrault, 1885.
10. Edgar Allan Poe, Nouvelles histoires extraordinaires, traduction de Charles
Baudelaire, Paris, Michel Lévy frères, 1865.
11. Bernard-Marie-Henri Gausseron, Le Corbeau, poème imité d’Edgar Allan Poe, Paris,
Imprimerie de A. Quantin, 1882.
12. Edgar Allan Poe, Le Corbeau, traduction de Stéphane Mallarmé, illustrations d’Edgar
Manet, Paris, R. Lesclide, 1875 ; Edgar Allan Poe, Les Poèmes, traduction de Stéphane
Mallarmé, Bruxelles, E. Deman, 1888.
110 │ Éric Athenot

un tournant majeur dans la perception de ces derniers. Le décès de la


première, le 15 mai de cette même année, entraîne pour ses proches la
découverte de près de 2 000 poèmes appelés à changer à jamais la phy-
sionomie du paysage poétique américain. La publication dans La Vogue,
du 28 juin au 2 août, de textes de Whitman traduits par Laforgue allait
accompagner l’éclosion du vers libre en France, entraîner Whitman dans
la mouvance symboliste et lui assurer une visibilité pérenne en France.

Whitman et la presse francophone en 1886

Il n’est pas aisé d’airmer avec certitude comment Laforgue découvrit la


poésie de Whitman. Ses biographes français, qui s’intéressent peu à ce détail
de sa vie, font ressortir la variété des lectures de Laforgue dans le cadre de la
fonction oicielle qu’il occupait à la cour impériale d’Allemagne. L’impé-
ratrice Augusta, dont Laforgue, en 1886 et pour quelques mois encore,
était depuis cinq ans le lecteur de français, possédait une vaste bibliothèque
d’ouvrages écrits dans la langue de Molière, dont la collection complète de
la Revue des Deux Mondes. Le poète rappelle lui-même dans Berlin, la cour
et la ville que « tous les quinze jours, on remet au premier valet de chambre
[de la souveraine] […] la Revue des Deux Mondes pour qu’il en coupe les
feuillets13 ». Par ce biais, mais ce n’était pas l’unique, Laforgue était tenu
au courant de l’actualité littéraire française et étrangère. Le numéro de la
Revue des Deux Mondes en date du 1er mai 1886 comporte la recension d’un
livre publié outre-Atlantique, Poets of America d’E.-C. Stedman. Cet article
est de la main de Marie-hérèse Blanc, alias hérèse Bentzon, inluente
femme de lettres. Elle y relève les « physionomies expressives d’un Edgar
Poe, d’un Whitman », qu’elle qualiie de « igures singulièrement frap-
pantes ». Du second, elle brosse un portrait qui ne dut pas manquer de
retenir l’attention de Laforgue :

Walt Whitman est à sa manière le poète de la nature ; ce titre lui


resterait plus sûrement que le titre ambitieux de poète de l’ave-
nir, qui lui fut jadis attribué. M. Stedman ajoute, en somme, fort

13. Jules Laforgue, Berlin, la cour et la ville, Paris, Éditions de la Sirène, 1922, p. 46.
Laforgue, traducteur de Walt Whitman │ 111

peu de chose [sic] à ce que nous avons écrit sur lui ici-même il y
a une quinzaine d’années. Il nous apprend seulement qu’Emerson,
d’abord séduit par les accens expressifs et sincères du chantre de la
démocratie, se détourna de ce disciple indiscret quand ses audaces
passèrent toute mesure. Old Walt est depuis longtemps vieux tout
de bon, la majesté des cheveux blancs lui est venue, il est resté popu-
laire et mérite de l’être pour beaucoup de raisons : il y eut en lui un
philosophe, un soldat, un patriote aux larges sympathies, au cœur
généreux et débordant de pitié. Il a aimé, il aime encore les petits et
tous les malheureux, il leur a dédié ses chants où vibre souvent une
originalité réelle dans le sujet et dans les sentimens. Quant à la pré-
tendue originalité de la forme, on sait ce qu’elle vaut. Cet irrégulier
a brisé les moules anciens, faute de savoir s’en servir ; il est plus facile
d’arriver au succès par l’excentricité que par tout autre moyen. La
guerre à outrance que Whitman a faite aux conventions, aux préju-
gés marque une certaine étroitesse que l’on pourrait reprocher à tous
les naturalistes, fort intolérans quand il s’agit d’une autre méthode
que la leur. Heureusement, Leaves of Grass, Drum Taps, l’Hymne
funèbre en l’honneur de Lincoln, ont des qualités fort indépendantes
de l’américanisme, auquel leur auteur et ses camarades attachent une
si folle importance.14

En guise de conclusion, Bentzon pose la question du devenir de la


poésie américaine : « Est-ce en Amérique que l’inspiration va élire domi-
cile ? Y donnera-t-elle vraiment des fruits nouveaux ou bien restera-t-elle
ce qu’elle a été jusqu’ici, non pas une imitation, mais une continuation de
la littérature anglaise ? » La référence à Walt Whitman autorise Benzton
à apporter une réponse empreinte d’une forme de condescendance dont
les littérateurs français ne se sont jamais entièrement départis à l’endroit
de la littérature d’outre-Atlantique : « Peu importe en somme – note-t-
elle – à quiconque ne fait pas de l’américanisme l’objet d’un culte fanatique,
comme celui dont ce prétendu citoyen de l’univers, d’un esprit si étroit au
fond, le radical, l’iconoclaste Walt Whitman est le grand-prêtre. Le beau
n’a point de patrie, il n’a pas attendu pour être parfait l’avènement d’une
démocratie, ses antiques manifestations ne seront jamais surpassées et

14. hérèse Bentzon, « Les poètes américains », Revue des Deux Mondes, t. 75, 1er mai
1886, p. 82.
112 │ Éric Athenot

serviront de modèles éternels15. » Il n’est pas impossible que cet article ait
donné envie à Laforgue de se plonger dans le texte que Bentzon consa-
crait dans la même revue, en mai 1872, à l’auteur de Leaves of Grass et dont
il a pu prendre connaissance dans la collection de l’impératrice Augusta.
La femme de lettres y exprime sans ambages son exécration pour un poète
dont la réputation gagne les îles Britanniques dans le sillage de l’édition
expurgée des poèmes réalisée par William Michael Rossetti16.
Ėmile Blémont, prenant le contrepied de Bentzon, publie dès le mois
suivant une réponse en trois volets dans La Renaissance littéraire et artis-
tique, hebdomadaire littéraire connu aujourd’hui pour avoir dédaigné
de publier, la même année, « Voyelles » de Rimbaud17. Pour étayer sa
défense, Blémont plagie verbatim des sections entières de la préface de
Feuilles d’herbe dont Whitman avait fait précéder l’édition de 1855, entre-
coupées de passages traduits et, première absolue dans l’histoire de la
réception de Whitman en France, il inclut l’intégralité du poème consacré
à la Terreur, « France, the 18th Year of hese States », auquel Bentzon
faisait justement allusion.
Il est à signaler, enin, en ce qui concerne la presse francophone, que
l’année 1886 débute pour Whitman sous les meilleurs auspices. Il se voit
consacrer dans le premier numéro du trimestriel la Bibliothèque universelle
et revue suisse un article très élogieux18. L’auteur, Léo Quesnel, s’y signale
par une incompréhension quasi totale du projet whitmanien, qu’il défend
d’une façon singulièrement maladroite. Il loue en efet les textes en prose et
rejette les poèmes en bloc. Quoi qu’il en soit, en comptant les traductions de
Laforgue et les textes de Quesnel et de Bentzon, Whitman aura iguré cette
année-là, à des degrés divers, dans cinq numéros de revues francophones.

15. Ibid., p. 115.


16. Walt Whitman, Poems, selected and edited by William Michael Rossetti, Londres,
John Camden, 1868.
17. Ėmile Blémont, « La poésie en Angleterre et aux Ėtats-Unis. III. Walt Whitman »,
La Renaissance littéraire et artistique, no 7, juin 1872, p. 53-56, no 11, juillet 1872, p. 86-87
et no 12, juillet 1872, p. 90-91.
18. Léo Quesnel, « Poètes américains : Walt Whitman », Bibliothèque universelle et
revue suisse, XCIe année, 3e période, janvier-mars 1886, p. 277-307.
Laforgue, traducteur de Walt Whitman │ 113

Avant de se pencher enin sur le travail de traduction réalisé par


Laforgue, il est utile de rappeler que les circonstances qui l’amenèrent à
s’intéresser à ce poète sont des plus obscures et qu’elles ne peuvent faire
l’objet que de conjectures, où se mêlent des considérations d’ordre artis-
tique et biographique. Ėdouard Dujardin, évoquant 40 ans plus tard sa
rencontre avec Laforgue en 1885, avoue son impuissance à résoudre cette
énigme. « Quelle avait été l’inluence de Walt Whitman, dont il allait
publier une traduction l’été suivant ? Je dois dire que je n’ai aucun souve-
nir qu’il m’ait parlé du poète américain au cours de nos conversations de
Berlin, et je n’ai rien trouvé davantage dans sa correspondance19. » L’année
précédente, Laforgue citait pourtant à son ami Charles Ephrussi un obscur
roman américain de 1881, A Gentleman of Leisure d’Edgar Fawcett. Celui-
ci fait s’exprimer un certain Mr Large, dans lequel il est impossible de ne
pas reconnaître Whitman. Ce personnage déclare que la poésie du futur
dont il est en train d’accoucher « n’est que le nom donné à cette saine
impulsion qui vise à s’émanciper de l’étroitesse de la rime, de l’afecta-
tion maladivement morbide et des absurdes contraintes métriques héritées
du passé20 ». Nous verrons deux ans plus tard Laforgue décrire en des
termes très proches ses propres recherches en matière de vers libre. Dans
ses lettres à Gustave Kahn, il parle des poèmes traduits pour La Vogue sans
révéler comment il en a eu connaissance. Horace Traubel, exécuteur testa-
mentaire de Whitman, cite dans son livre de souvenirs With Walt Whitman
in Camden l’intégralité d’une lettre envoyée de Paris le 1er février 1887 par
un certain R. Brisbane, qui contient le paragraphe suivant :

Je peux vous dire que M. Laforgue est ravi de votre permission de


traduire Feuilles d’herbe et qu’il espère en tirer un ouvrage intéres-
sant. Nous désirons le publier avec une préface en forme d’esquisse
biographique. Il serait opportun d’avoir des anecdotes biogra-
phiques inédites : sur votre jeunesse, sur votre dévouement sur le

19. Ėdouard Dujardin, Les Premiers poètes du vers libre, Paris, Mercure de France, 1922,
p. 59.
20. « “he poetry of the future, sir,” he replied, “is just a name given to that healthy
impulse which would sweep away the rhyming pettiness, the sickly and hectic afecta-
tion, the absurd metrical restrainments, of the past” » (Edgar Fawcett, A Gentleman of
Leisure, Boston, Houghton, Milin and Company, 1881, p. 269). C’est moi qui traduis.
114 │ Éric Athenot

front pendant la guerre, etc. Auriez-vous la force physique et l’envie


de nous les fournir ?21

On sait le terme déinitif que devait mettre la tuberculose à ce pro-


jet éditorial. En ce qui concerne l’édition des poèmes utilisée, on peut
avancer que si le poète a eu entre les mains l’édition complète de Feuilles
d’herbe, il ne peut s’agir que de celle de 1881, la première à inclure le poème
« O Star of France! », qu’il traduit, et qui fut publié en mai 1871 dans le
magazine he Galaxy, en réaction à la défaite de Sedan et à la Commune.
Laforgue, il faut le rappeler, dont l’allemand demeura approximatif
malgré près de six ans passés auprès de l’impératrice Augusta, ne parlait
pas davantage anglais. Comme le note l’un de ses biographes, « Laforgue
avait reçu quelques rudiments d’anglais au lycée de Tarbes, mais était
incapable de s’exprimer dans cette langue22 ». En 1886, précisément, « [i]l
prend des cours privés auprès de Leah Lee, jeune Anglaise exilée à Berlin,
qui complétait la modeste pension que lui versait son père en donnant
des leçons d’anglais à des jeunes illes, et qu’il épousera [le 31 décembre
de la même année]23 ». La langue anglaise est pour Laforgue au sommet
d’un triangle linguistique qu’elle constitue avec le français, « notre douce
langue […] dont la santé m’est bien chère », et l’allemand, langue de
l’exil et du vainqueur24. Toujours selon Leclerc, l’anglais est la langue de
la poésie, dans l’optique de Paul Bourget, le maître, qui juge les écrivains
français « inférieurs dans la poésie aux subtils poètes anglais25 ». L’anglais
serait en outre la langue de « la littérature et de la femme, la langue du

21. « I will say for Mr. Laforgue that he is glad of your permission to translate Leaves
of Grass and that he expects to make it an interesting volume. We want to publish it
with a preface in the shape of a biographical sketch. It would be pleasant to have facts in
your life not yet published: your youth, how you gave yourself on the battleield during
the War, etc. Would you have the strength and the inclination to furnish us such? »
(Horace Traubel, With Walt Whitman in Camden, vol. 4, p. 266). C’est moi qui traduis.
22. Jean-Jacques Lefrère, Jules Laforgue, Paris, Fayard, 2005, p. 454.
23. Loc. cit.
24. Yvan Leclerc, « “X en soi ?” : Laforgue et l’identité », Romantisme, vol. 19, no 64,
1989, p. 29.
25. Loc. cit.
Laforgue, traducteur de Walt Whitman │ 115

désir, avec toute la réserve laforguienne qui s’impose26 ». Pour poursuivre


sur cette lancée, il n’est pas inconséquent de rappeler l’étrange réserve
manifestée dans Saison par le traducteur de « A Woman Waits for Me »
à l’endroit des rousses :

Le type de l’adorable, de l’aimée unique, pour moi est par ex. l’an-
glaise [sic] […]. – Et de fait, a priori, ou a posteriori de cette ten-
dance, elle est la seule race de femme que je ne parvienne pas à désha-
biller. – Je ne peux pas avec toute l’application des gageures littéraires,
ça ne dit rien à mon imagination ardente des dessous. – Mon ima-
gination reste stérile, gelée, n’a jamais existé, ne m’a pas dégradé. Elle
n’a pas pour moi d’organes sexuels, je n’y songe pas, il me serait im-
possible d’y songer, j’aurais beau me battre les lancs, – elle est tout
Regard un regard incarné, emprisonné dans une forme diaphane, et
s’écoulant par les yeux.
– Toutes les autres sont des chiennes.
Elle, j’ose à peine lever les yeux, je reste bée, je baiserai ses pieds, ses
chaussures.
Je dois savoir que le reste viendrait s’il y avait liaison, mariage – mais
je ne le sais pas.27

Dans une lettre du 30 janvier 1886 aux frères Ysaÿe, on trouve une
description de la rouquine que Laforgue allait épouser onze mois plus
tard, dont l’érotisme timide ouvre vers une considération sur la poésie :

Vous ai-je dit que je suis ici merveilleusement épris d’une jeune
Anglaise, mon professeur d’anglais, et que je pourrais bel et bien
me iancer. Ce serait beau, et beau comme une chose déinitive.
C’est alors que j’écrirais d’adorables romans ! Maintenant impos-
sible d’écrire une ligne même factice.28

Les indices sont minces, mais tout semble indiquer que l’intérêt que
manifeste Laforgue pour Whitman procède de trois facteurs : 1/ son statut
de lecteur de littérature française exilé dans un pays dont il ne parle pas
la langue mais dont il admire la culture bien qu’il ait écrasé son propre

26. Loc. cit.


27. Jean-Jacques Lefrère, Jules Laforgue, op. cit., p. 455.
28. Ibid., p. 456.
116 │ Éric Athenot

pays au terme d’un conlit peu glorieux ; 2/ la cour timorée qu’il fait à une
jeune Anglaise, chaste et libre de ses mouvements comme, à en croire une
lettre à sa sœur Marie de cette année-là, ne le sont pas ses homologues
françaises29 ; 3/ son désir de trouver un style qui ne soit point « factice »,
lui qui s’était fait une spécialité de la parodie et de l’ironie ciselée.

Quel genre de traducteur Laforgue est-il ?

Il reste à se pencher à présent sur le statut des textes traduits. Comme


il a été dit plus haut, il ne subsiste aucune trace des motivations qui ont
poussé Laforgue à s’essayer à la traduction des poèmes de Whitman. Sa
première traduction igure en première page du numéro du 28 juin 1886 de
La Vogue, sous le titre « Les brins d’herbes » suivi de la mention « Traduit
de l’étonnant poète américain Walt Whitman ». Il s’agit de 8 dédicaces
choisies parmi les 24 qui ouvrent le recueil. Il est amusant de noter les
maints contresens linguistiques et thématiques que commet le poète
français, qui trahissent un usage un peu maladroit du dictionnaire bilingue.
Dans la première dédicace, « Je chante le soi-même30 », il confond au vers 2
le verbe « utter » (« prononcer ») et l’adjectif « complet » qu’il traduit par
« tout ». Le vers français acquiert ainsi un sens sybillin. La traduction de
« Form » par « Être » évacue les sous-entendus essentiellement physiques
de l’original, qui vient en renforcement du terme introductif, physiology.
Dans la deuxième dédicace, « Aux nations étrangères31 », on trouve un
amoindrissement similaire des accents physiques de l’original. Le « puissant »

29. Ibid., p. 455.


30. « Je chante le soi-même, une simple personne séparée je chante,/ Pourtant tout
le mot démocratique, le mot En Masse./ C’est de la physiologie du haut en bas, que je
chante,/ La physionomie seule, le cerveau seul, ce n’est pas digne de la Muse ; je dis que
l’Être complet en est plus digne/ C’est le féminin à l’égal du mâle, que je chante./ ’est la
vie, incommensurable en passion, ressort, et puissance,/ Pleine de joie, mise en œuvre
par des lois divines pour la plus libre action,/ C’est l’Homme Moderne que je chante »
( Jules Laforgue, « Les brins d’herbes », La Vogue, t. I, no 10, 28 juin 1886, p. 325).
31. « J’ai su que vous demandiez quelque chose pour comprendre cette énigme, le Nou-
veau-Monde, Et pour déinir l’Amérique, sa puissante démocratie :/ C’est pourquoi je
vous envoie mes poëmes pour que vous y contempliez ce que vous désirez là. » (Loc. cit.)
Laforgue, traducteur de Walt Whitman │ 117

du vers 2 sous-traduit athletic, crucial dans l’économie d’un recueil dont


le locuteur du principal poème prétend justement vouer sa poésie aux
« athlètes », version fantasmée des citoyens-lecteurs américains. Ces libertés
prises avec les poèmes révèlent un manque certain de compréhension du
projet whitmanien, à moins qu’elles ne soient le symptôme d’un désir de
réappropriation ou de détournement poétique par le biais même de l’acte de
traduire. Le poème suivant publié par Laforgue est « Ô Étoile de France »,
paru dans la livraison de La Vogue du 5 juillet, toujours suivi de la mention
« Traduit de l’étonnant poète américain Walt Whitman32 ». Le texte de
Whitman fut publié dans le sillage de la défaite de Sedan et de la Commune
et légèrement révisé pour l’édition de 1881. La traduction de Laforgue est en
accord avec le texte déinitif et renforce l’hypothèse énoncée plus haut selon
laquelle c’est bien précisément sur cette édition qu’il aurait pu travailler.
Le poème produit par Laforgue révèle un travail plus approfondi que ses
premiers essais et ne soufre que d’inimes écarts par rapport à l’original.
On peut noter une touche symboliste dans la «  mauvaise ivresse  » du
vingtième vers, peut-être un écho intratextuel à son propre lexique, où,
dans un poème comme «  Préludes autobiographiques  » par exemple,
comme le rappelle Claude Abastado, « le vocabulaire de l’ivresse constitue
systématiquement un lexique de détournement33 ». On notera également
la traduction approximative de « baled » (que Laforgue traduit par un
faux ami, « bafoué », là où « dérouté » eût mieux convenu). Le troisième
texte est « Une femme m’attend ! », publié en première page de La Vogue
du 2 août34. D’abord intitulé « Poème de la procréation » par Whitman,
il s’agit d’un texte éminemment polémique, dont la portée eugéniste (ou
satirique ?) a été invoquée par les féministes américaines dès sa première
parution, en 1856, pour défendre le poète ou pour le vouer aux gémonies.
C’est le seul texte au sujet duquel Laforgue nous gratiie d’un commentaire,
dans une lettre envoyée en juillet 1886 à son ami Kahn : « Je t’envoie […] un

32. Le texte intégral de ce poème est consultable sur Internet à l’adresse suivante :
http ://www.laforgue.org/whit3.htm (consulté le 3 novembre 2014).
33. Claude Abastado, « “Préludes autobiographiques” de Jules Laforgue : anamor-
phose d’un mythe et dérive d’une écriture », Romantisme, vol. 13, no 39, 1983, p. 143.
34. Le texte intégral de Laforgue peut être consulté à l’adresse suivante :
http ://www.laforgue.org/whit2.htm (consulté le 3 novembre 2014).
118 │ Éric Athenot

Whitman. Lis-le, c’est un des plus Whitman du volume. Je crois l’avoir très
heureusement traduit35. » Cette lettre semble indiquer que ces traductions
furent réalisées par Laforgue spontanément et que ce travail n’émanait pas
d’une commande passée par un ami devenu rédacteur de magazine. Que
ce texte soit perçu par Laforgue comme l’un « des plus Whitman » laisse à
penser qu’il était avant tout sensible chez celui-ci à son rejet des conventions
que lui-même respectait à la lettre dans sa vie d’homme et que, dans son
œuvre poétique, il bousculait avec une grâce et une mélancolie absentes
du poème traduit. On remarquera dans la traduction de Laforgue le non-
respect du découpage en strophes. On s’attardera sur le refus du pluriel
(« women » demeure au singulier « femme », dans le but de ne pas ouvrir
le poème à d’autres femmes que celle du titre ?). On relèvera également
quelques passages non dénués d’ambiguïtés, témoins probables du rapport
lointain qu’entretenait encore le traducteur avec l’anglais. Parmi ces passages
ambigus, on notera « [e]lles sont extrêmes dans leur légitimité » ou « [j]e
voudrais te faire un bien ». On s’interrogera sur l’inexcusable « [j]e vois
mon chemin » où « vois » ne peut être qu’une coquille pour « vais » (détail
non rectiié dans l’édition de 1918, dirigée par Larbaud pour la NRF). Le
poème originel mélange à une lourde et agressive métaphore sexuelle des
considérations d’ordre métapoétique que Laforgue sous-traduit. Il n’existe
aucun document qui nous renseignerait sur la réaction de Kahn et des
éventuels lecteurs de son éphémère revue.

Conclusion. 1886, année vers-libriste :


Laforgue, Whitman et Rimbaud

En guise de conclusion, on tentera d’ofrir une réponse commune à deux


questions en apparence éloignées : quel rôle a joué pour Laforgue l’exer-
cice de la traduction dans le virage qu’il opère en 1886 vers le vers libre ?
Quelle est la place qu’occupent ces textes dans l’œuvre de l’auteur des
Complaintes ? S’il est indubitable aujourd’hui pour les spécialistes de la
question que 1886 marque l’éclosion en France du vers libre, un début d’ex-
plication de l’intérêt que Whitman a pu présenter pour Laforgue nécessite

35. Jules Laforgue, Lettres à un ami, Paris, Mercure de France, 1941, p. 197.
Laforgue, traducteur de Walt Whitman │ 119

une ouverture temporelle et une lecture intertextuelle des poèmes tra-


duits. On partira du jugement légèrement exagéré proféré par J.C. Ireson
selon lequel « [l]e rôle de l’œuvre de Whitman en France, si intéressant
qu’il soit, n’éclaire pas les origines du vers libre au xixe siècle36 ». Kahn
et les symbolistes revendiquent par ailleurs d’une seule voix le vers libre
comme « aboutissement logique de l’évolution de la littérature et de la
sensibilité européennes37 ». Ireson insiste :

Quant aux passages traduits de Whitman que Laforgue fait paraître


dans La Vogue, ces essais n’entrent pas en ligne de compte. L’œuvre
de Whitman n’est pas en vers libres tels que les entend Laforgue. Les
versions que celui-ci publie sont en une prose rythmique qui présente
parfois un aspect curieux à côté de l’œuvre de l’Américain.38

Si une confrontation approfondie des poèmes originels et de leur rendu


en français par Laforgue met au jour les écarts de langue, les contresens
ou les choix du traducteur, il ne subsiste, en revanche, aucun doute quant
à la compréhension qu’avait ce dernier de l’esthétique poétique prônée
par l’auteur de Feuilles d’herbe. Il respecte pour l’essentiel les répétitions de
l’original, si contraire à son esthétique gracieusement ciselée, quand il n’en
rajoute pas à l’occasion. Il suit dans l’ensemble le découpage des vers et en
reproduit les anaphores et les épiphores. Qu’il s’agisse pour Laforgue de
« prose rythmique », rien ne permet de l’airmer à la lecture de ces textes.
Il semble par ailleurs avoir évité la position ambiguë prise par Mallarmé dix
ans plus tôt, lorsque celui-ci déclarait à propos de Whitman : « Un poète,
c’est ainsi que se nomme cet homme extraordinaire ; et cependant il écrit
en prose, par versets (il est vrai) et sur un rythme secret39. » La critique
française qui cherche au début du vingtième siècle à minimiser l’impact
de Whitman sur les vers-libristes reproduit la même erreur à l’endroit du
poète américain que celle commise par ses concitoyens : ce n’est pas de la
poésie, c’est de la prose, donc, dans le contexte français, ce n’est pas du vers

36. John Cliford Ireson, L’Œuvre poétique de Gustave Kahn (1859-1936), Paris,
A.-G. Nizet, 1962, p. 86.
37. Loc. cit.
38. Loc. cit.
39. Jean-Jacques Lefrère, Jules Laforgue, op. cit., p. 423.
120 │ Éric Athenot

libre, dont la paternité revient à des poètes bien de chez nous. Ėdouard
Dujardin, qui avait rencontré Laforgue à Berlin un an avant la parution
des textes de Whitman, publie en 1922 une étude consacrée aux premiers
poètes du vers libre, dans laquelle il rétablit la séquence des événements. Il
appelle « verset » les vers de Walt Whitman. Bien vite, pourtant, il indique
que « le vers libre et le verset sont de la même famille » et considère le verset
« comme un vers libre élargi ». Il en conclut qu’il n’y a « aucun inconvé-
nient à comprendre l’apparition du verset whitmanien dans une histoire
des débuts du vers libre » et écrit à propos de la traduction de Laforgue :

Je n’ai pas vériié si elle correspond exactement à l’original, mais


elle est précisément celle que le vers libre (ou le verset) était en train
de prendre. S’ils avaient été publiés sans nom d’auteur, ces poèmes
auraient été des vers libres (ou des versets), et voilà qui me semble
considérable.40

Laforgue, au moment précis où il traduit Whitman, écrit à son ami


Kahn, autoproclamé inventeur oiciel du vers libre français41 : « J’oublie de
rimer, j’oublie le nombre de syllabes, j’oublie la distribution des strophes,
mes lignes commencent à la marge comme de la prose42. » Critique à
l’égard des vers de son ami, il insiste, dans une veine qui n’est pas sans rap-
peler les propos de Blémont sur Whitman cités plus haut : « Question de
rimes. Je suis (tu le vois à ma manière actuelle) dans une période de haine
de la rime rimante, tympanisante (j’en vois parfaitement l’amusant)43. »
Ce qui donne, sous la plume de Laforgue, « Derniers vers », section Des
Fleurs de bonne volonté, rédigée pour l’essentiel en vers libres.
Le rôle « considérable » joué par les poèmes de Whitman dans la genèse
du vers libre, dont Dujardin situe la naissance oicielle en 1886, justiie
pour inir une approche intertextuelle et diachronique de leur éclosion
sur la scène littéraire française. Elle laisse voir la possibilité que Whitman
ait joué pour Laforgue le rôle de igure médiatrice entre lui-même et son
aîné de six ans, Arthur Rimbaud. La Vogue publie en efet régulièrement

40. Édouard Dujardin, Les Premiers poètes…, op. cit., p. 49-50.


41. Voir Gustave Kahn, Les Origines du symbolisme, Paris, Albert Messein, 1936.
42. Jean-Jacques Lefrère, Jules Laforgue, op. cit., p. 500.
43. Jules Laforgue, Lettres à un ami, op. cit., p. 208.
Laforgue, traducteur de Walt Whitman │ 121

le poète ardennais dès son premier numéro. Les Illuminations y paraissent


intégralement au il de plusieurs numéros, à partir du 13 mai 1886. Laforgue
écrit à ce propos à Kahn le 3 juin un commentaire qui n’est pas sans rappe-
ler « l’étonnant poète américain » : « Ce Rimbaud fut bien un cas. C’est un
des rares qui m’étonnent. Comme il est entier ! presque sans rhétorique et
sans attaches44. » Le même mois paraissent les dédicaces whitmaniennes
traduites par Laforgue. Si l’on se penche sur les numéros de La Vogue qui
comportent des poèmes de Laforgue, de Whitman et de Rimbaud, on
remarquera que ceux du deuxième sont donnés précisément une fois ache-
vée la publication des Illuminations efectuée dans la revue. On pourrait en
conclure que les audaces rimbaldiennes ont décuplé l’ironie laforguienne
déversée dans les textes de Whitman. Après tout, rien n’indique que l’ori-
ginal d’« Une femme m’attend ! » soit entièrement dénué de visées paro-
diques. De même, l’emphatique « Ô Étoile de France » serait proprement
indigeste s’il avait été écrit par un poète français.
Plutôt que de répondre de façon oiseuse à la question de l’inluence de
Whitman sur les poètes du vers libres, un autre angle d’approche semble
possible. Les traductions de Laforgue permettent, comme le fait d’ailleurs
Dujardin dans son étude sur le vers libre, d’appréhender l’évolution des
formes littéraires non comme une succession de dépôts de brevets poé-
tiques (à la manière de Kahn s’ingéniant jusqu’à son dernier soule à se
voir attribuer la paternité du vers libre) mais plutôt comme le résultat de
communications intangibles, de liens tissés entre des textes traversant de
conserve les frontières imposées par la géographie et le goût des contem-
porains. À cet égard, la parution des textes de Whitman dans La Vogue
après ceux de Rimbaud renvoie à l’année 1872, date à laquelle ce der-
nier se battait pour voir ses textes publiés dans La Renaissance littéraire et
artistique. Cette année-là, nous l’avons vu, paraissent deux appréciations
radicalement opposées de l’œuvre de Whitman. Au-delà de leurs diver-
gences de points de vue (celle de Blémont venant, à l’évidence, contredire
la sévérité de Bentzon), il est à noter qu’elles permettent toutes deux
pour la première fois au public français de lire du Whitman en français.
Laforgue, qui avait accès dans la bibliothèque de l’impératrice Augusta à

44. http ://www.orsini.net/laforgue/vortex1/Holmes.htm (consulté le 3 novembre 2014).


C’est moi qui souligne.
122 │ Éric Athenot

la collection intégrale de la Revue des Deux Mondes, aura pu découvrir une


esthétique annonçant celle qu’allait adopter les mois suivants Rimbaud
dans Une saison en enfer. Mettons côte à côte :

Je dis qu’aucun homme n’a été encore assez dévot de moitié, – que


nul n’a encore adoré comme il faut,  –  que nul n’a commencé à
comprendre combien divin il était lui-même, combien sûr est l’ave-
nir, – je dis que la grandeur réelle et permanente de ce pays doit être
sa religion, – autrement qu’il n’y a point de grandeur réelle ni per-
manente, – point de caractère, point de vie digne de ce nom, – pas
de patrie, pas d’homme ni de femme sans religion !45

Et :

Fiez-vous donc à moi, la foi soulage, guide, guérit. Tous, ve-


nez, – même les petits enfants, – que je vous console, qu’on répande
pour vous son cœur,  –  le cœur merveilleux !  –  Pauvres hommes,
travailleurs ! Je ne demande pas de prières ; avec votre coniance
seulement, je serai heureux.46

Les divergences thématiques sautent aux yeux, tout comme la proxi-


mité esthétique, due dans ce cas précis au non-respect du découpage des
vers par Bentzon et à son utilisation des tirets à la place des alinéas. Quant
à Blémont, dont la publication des poèmes de Rimbaud dans la Renais-
sance allait inir par justiier sa cohabitation avec l’Ardennais sur le fameux
Coin de table peint la même année par Fantin-Latour, il commet, 14 ans
avant Laforgue, la première traduction intégrale d’un poème de Whitman,
en l’occurrence « France, the Eighteenth Year of hese States », dont
Bentzon proposait également quelques vers. L’esthétique retenue par le
directeur de la Renaissance reprend en tous points les choix de Bentzon.
On en reproduit ici l’incipit :

La France en l’an 18 de ces Ėtats :


Je marchais sur les rives de ma mer orientale. – J’entendis sur les

45. hérèse Bentzon, « Les poètes américains », art. cit., p. 571.


46. Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, Bruxelles, Alliance typographique, 1873, p. 17.
Laforgue, traducteur de Walt Whitman │ 123

vagues la petite voix. – Je vis le divin enfant, où il s’éveilla, vagissant


lamentablement parmi le tonnerre des canons, les malédictions, les
clameurs, le craquement des édiices ruinés. – Je ne fus pas dégoûté
par le sang qui coulait à pleins ruisseaux, ni par les cadavres isolés,
ni par les monceaux de cadavres, ni par ceux qu’on emportait dans
les tombereaux. – Je ne fus pas désespéré par les battues de la mort ;
je ne fus pas si choqué par les fusillades multipliées à la in, san-
glantes et extatiques ; – ici aussi, demandant leurs pleins arrérages
de vengeance.47

En 1872, Rimbaud travaille à une esthétique radicalement visionnaire


au moment précis où paraît une poignée de vers de Whitman plus ou
moins heureusement grimés en français. En 1886, Laforgue se découvre
une voix nouvelle à l’instant où il travaille à la traduction de poèmes du
même auteur. On pourrait, dans les deux cas, tant leurs voix sont diver-
gentes, attribuer à Whitman le rôle de révélateur, au sens photographique
du terme, d’une esthétique vers laquelle tendaient les deux poètes français.
La trajectoire qui part de Bentzon en 1872 et passe par Blémont et Rimbaud
pour arriver, en 1886, à Laforgue pourrait servir à démontrer que la litté-
rature s’embarrasse moins de questions d’antériorité (qui aura le premier
accouché du vers libre ?) que d’ainités électives qui permettent aux plus
audacieux et, surtout au plus talentueux, de se reconnaître, fût-ce par le tru-
chement d’un tiers auteur, Whitman en l’occurrence. En cela, la parution
des textes de Laforgue fait de 1886 une année triplement historique. Elle
marque d’abord la révélation en France de la poésie whitmanienne dans
une esthétique idèle au projet poétique de son auteur (quelles que soit les
approximations relevées plus haut). 1886 associe, en les publiant conjointe-
ment, Laforgue, Whitman et Rimbaud dans des publications qui rendaient
enin visibles l’œuvre des deux derniers, jusqu’alors quasiment inédite en
France. 1886 voit également la naissance oicielle du vers libre, dont ces
textes écrivent conjointement l’histoire. Ces trois raisons, à laquelle il faut
ajouter les vertus de traducteurs de Laforgue, confèrent à ces traductions
une place unique dans l’histoire de la réception de Whitman en France et
dans l’évolution du goût poétique national.

47. Ėmile Blémont, « La poésie en Angleterre… », art. cit., no 11, juillet 1872, p. 87.
Christine Lombez

Les Aventures de Huck Finn


de M. Twain par W.-L. Hughes :
le poids des mots et des images
d’une première traduction en français

Deux ans à peine après la publication des Aventures de Tom Sawyer de Mark
Twain chez Hennuyer paraît, à la in de l’année 1886, chez le même éditeur
parisien, dans la même collection pour la jeunesse, et sous la plume du
même traducteur, William-Little Hughes, la première traduction française
des Aventures de Huckleberry Finn, œuvre du célèbre écrivain américain.
Cette traduction inaugurale s’insère dans un contexte où la jeune littéra-
ture d’outre-Atlantique semble jouir d’un certain intérêt en France. Quelles
sont les caractéristiques les plus saillantes des choix traductifs opérés par la
version de 1886 ? Qui est W.-L. Hughes ? Les conditions du transfert des
illustrations du texte original en traduction (traduire « en images ») sont
également à interroger, ainsi que la nouvelle équation texte/élément visuel :
dans quelle mesure le changement d’illustrateur a-t-il pu (ré)orienter la lec-
ture du roman en langue-cible ? Autant d’éléments de la version de Hughes
qui n’ont pas été sans conséquence, à moyen et long terme, sur la réception
du roman de Mark Twain en France.

Le contexte général de la traduction

Pour le lecteur français et francophone d’aujourd’hui, Mark Twain est un


nom familier, même si l’on associe encore essentiellement l’auteur américain
aux personnages de Tom Sawyer et Huckleberry Finn. La situation était,
126 │ Christine Lombez

en fait, à peine diférente en 1886, qui vit paraître à deux années d’intervalle
la première traduction française des Aventures de Tom Sawyer et celle des
Aventures de Huck Finn. Il est intéressant de noter ici qu’à une époque où
les délais de traduction pouvaient être assez longs, ces deux ouvrages sont
mis très rapidement à la disposition du lecteur de langue française : si Tom
Sawyer paraît en français pour la première fois huit ans après la version
originale (1876), le délai est encore plus court pour Huckleberry Finn, qui
est traduit deux ans seulement après sa première parution anglaise en 1884
(chez Chatto & Windus1). On peut ainsi supposer que le succès obtenu par
la traduction de Tom Sawyer a encouragé l’éditeur à rapidement poursuivre
sur sa lancée. De fait, les premiers comptes rendus parus dans la presse
française enregistrent l’accueil plutôt favorable fait à Mark Twain, bientôt
estampillé comme l’humoriste américain par excellence2.
« Existe-t-il seulement une littérature américaine ? » Ce propos de
F.  Brunetière paru dans un article de la Revue des Deux Mondes le
1er décembre 1900 et abondamment relayé depuis semble souligner l’indif-
férence (voire plus) de la critique française qui n’aurait eu tendance à voir
dans les productions littéraires d’outre-Atlantique qu’un « sous-produit »
de la prestigieuse littérature anglaise. La question de l’autonomie des
écrivains américains se pose de manière récurrente au sein des milieux
littéraires en France dans les années  18803. Néanmoins, les catalogues
bibliographiques aichent moins d’indiférence qu’il n’y paraît. 1886 voit
ainsi arriver la première traduction française d’un auteur américain promis
à un grand avenir : le poète Walt Whitman, dont des extraits de Leaves
of Grass, traduits par Jules Laforgue, paraissent dans La Vogue4. 1886 est
également l’année où l’on republie la traduction d’« Évangéline », célèbre
poème de H.W. Longfellow datant de 18475. La littérature américaine

1. L’édition américaine date de 1885, chez Webster & Co.


2. Pour la réception de Mark Twain en France à partir des années 1880, voir Cyrille
Arnavon, Les Lettres américaines devant la critique française (1887-1917), Paris, Les Belles
Lettres, 1951, p. 71 sqq.
3. Cf. ibid.
4. Jules Laforgue, « Les brins d’herbes », La Vogue, t. I, no 10, 28 juin 1886.
5. Henry Wadsworth Longfellow, Évangéline. Conte d’Acadie, étude littéraire et tra-
duction de Louis Dépret, Paris, Boussod Valadon et Cie, 1886.
Les Aventures de Huck Finn de M. Twain par W.-L. Hughes │ 127

a bel et bien une actualité. Le phénomène ne se limite d’ailleurs pas à


la seule date de 1886. En efet, la Bibliographie de la France (pour la pé-
riode 1810-1840) et le catalogue de la BnF (pour les années postérieures)
enregistrent une activité de traduction de la littérature américaine assez
soutenue en France, et ce, depuis la période romantique. Parmi les auteurs
les plus représentés, Fenimore Cooper (dans la version de Defauconpret
au cours des années 1820, puis retraduit par La Bédollière entre 1851 et
1854) ou Washington Irving (dont les œuvres complètes paraissent dans la
traduction de M. Lebègue en 1825). Le Second Empire voit cet engouement
s’ampliier avec, pour Longfellow, la traduction du Hiawatha en 1860, suivi
par La Légende dorée (1864), la première traduction d’Evangéline (1864,
rééd. 1886), un recueil de ses Drames et poésies dans la version de Xavier
Marmier (1872, rééd. 1885). On ne manquera pas de citer la traduction de
la fameuse Case de l’Oncle Tom de Harriet Beecher-Stowe en 1852, ni de
noter, pour N. Hawthorne, une concentration intéressante de traductions
entre 1850 et la in des années 1860 : La Lettre rouge (1853), Trois contes
(1853), Le Livre des Merveilles (1858, rééd. 1885), Contes étranges (1866), etc.
Si l’on adjoint à ce panorama très succinct les traductions d’E. A. Poe
signées par C. Baudelaire en 1852-1855 ainsi que celles de S. Mallarmé en
1875 (rééd. 1888), on conviendra que les traductions de M. Twain parues
en 1884 et 1886 s’insèrent dans un contexte général d’ouverture et d’intérêt
pour les productions littéraires venues de l’Amérique qui relativise quelque
peu une supposée indiférence française.
La situation sociopolitique au sens large est également à prendre en
compte pour tenter de retracer la raison d’être spéciique et le destin des
traductions de Mark Twain en France. En efet, à une époque (1881-1882)
où les lois de Jules Ferry sur l’école primaire promeuvent le principe d’une
scolarisation gratuite, laïque et obligatoire, le besoin de livres pour enfants
se fait sentir, créant de nouveaux marchés pour les œuvres françaises et
étrangères6. Ce contexte historique particulier dans lequel s’inscrivent les
premières traductions de W.-L. Hughes laissera son empreinte sur Les
Aventures de Huckleberry Finn.

6. Ronald Jenn, « Les aventures de Tom Sawyer : traductions et adaptations », Palimpsestes,


no 16, 2004.
128 │ Christine Lombez

Les Aventures de Huck Finn


dans la version de W.-L. Hughes

Les Aventures de Huck Finn sortent à Paris chez Hennuyer, une maison
d’édition qui, outre des ouvrages labellisés « Bibliothèque nouvelle de la
jeunesse » (comme c’est ici le cas pour M. Twain), édite également des
récits de voyages, des livres d’anthropologie et de botanique, des thèses de
doctorat7, etc. Publier des livres étrangers pour enfants semblait assez ris-
qué à l’époque, comme en témoigne la mésaventure de Hachette qui avait
essayé sans succès, vingt ans auparavant, de mettre sur le marché les contes
américains d’une certaine Miss Macintosh8. Une subvention de l’État était
nécessaire pour que l’aventure soit viable ; le lien étroit de l’institution poli-
tique avec l’éditeur se lit ainsi dans la devise « Liberté, Égalité, Fraternité »
imprimée sur certains livres de la collection. Hennuyer se range parmi les
éditeurs laïques en collaborant étroitement avec le ministère de l’Instruction
publique. Le traducteur « maison », W.-L. Hughes, semble présenter un
proil en adéquation avec cette ligne.
Les travaux réalisés sur la réception des traductions de M. Twain en
France9 indiquent que William-Little Hughes (1822-1887), Irlandais de
naissance, vint s’établir en France en 1857. Tout en travaillant au ministère
de l’Intérieur, il mena une activité de traducteur assez importante dans le
domaine anglophone : M. Twain, mais aussi E. A. Poe (Œuvres choisies).
Il est également l’auteur d’une « imitation » (Les Bébés d’Hélène, 1878)
et d’une « traduction » (Récits d’un Humoriste, 1880) de J. Habberton10,
publiées chez le même éditeur. Ainsi, lorsqu’il s’attaque à Mark Twain,

7. Id., « From American Frontier to European Borders. Publishing French Translations


of Mark Twain’s Novels Tom Sawyer and Huckleberry Finn (1884-1963) », Book History,
vol. 9, 2006, p. 238.
8. Ibid., p. 239. Voir cependant, dans ce volume, les analyses de B. Wilfert-Portal rela-
tives à la politique éditoriale de l’éditeur Mame en matière de traduction de littérature
pour la jeunesse.
9. Claire Maniez, « Les traductions françaises de he Adventures of Huckleberry Finn :
production et réception », Annales du monde anglophone, no 7, 1998, p. 75 (notes) ; Ronald
Jenn, « From American Frontier to European Borders… », art. cit., p. 239 ; Id., « Les
aventures de Tom Sawyer… », art. cit., p. 139.
10. John Habberton (1842-1921) est un auteur américain connu pour des récits humo-
Les Aventures de Huck Finn de M. Twain par W.-L. Hughes │ 129

W.-L. Hughes n’en est pas à son premier essai. Quel sera son projet
de traduction pour rendre en français un récit aussi complexe que Les
Aventures de Huckleberry Finn ?
Cet ouvrage constitue en efet un cas atypique en littérature : dans un
contexte où le passé esclavagiste des États américains du Sud est encore tout
proche11, les héros, un jeune garçon blanc, Huckleberry Finn, en rupture de
ban, et un esclave noir en fuite, Jim, vont peu à peu lier amitié et connaître
un certain nombre d’aventures en descendant le Mississipi. Là où, au début,
on pouvait s’attendre à trouver un roman s’inscrivant dans l’héritage des
plantation novels, où l’esclave est par nature l’incarnation même de l’idiot12,
M. Twain prend le contrepied en campant un Jim souvent malicieux et
émouvant, débrouillard, rendu encore plus vivant par l’usage d’une langue
orale savoureuse, qui tranche avec le langage très populaire et approximatif
du jeune Huck. La visée anti-esclavagiste de l’auteur ne fait ici aucun doute,
qui met, pour ainsi dire, ses deux héros sur un pied d’égalité : Huck, tout
comme Jim, sont des fuyards, dont le niveau d’éducation est plus que rudi-
mentaire (dès le chapitre I, Huck est peint comme un sauvageon qu’il s’agit
de civiliser, mission que s’est donné la pieuse veuve Douglas). La tâche qui
attend W.-L. Hughes n’est donc pas des plus aisées, face à un texte d’une
telle épaisseur linguistique mais aussi idéologique. Force est de constater
que la visée auctoriale de M. Twain n’avait que peu de chance de rencon-
trer celle d’un traducteur français vivant sous la Troisième République. On
reprendra ici – sans s’y attarder outre mesure car des études spéciiques
existent déjà, auxquelles il sera fait référence dans cette étude – quelques
points saillants de la traduction de Hughes.
D’emblée, l’économie générale du livre est bouleversée par le traduc-
teur qui, sur les 43 chapitres de l’original, n’en retient que 34, et introduit
des titres de chapitres, là où l’original américain n’en comporte aucun (au
plus des indications sur les séquences vécues par les personnages dans le

ristiques qui ont remporté un grand succès auprès du jeune public aux États-Unis,
notamment Helen’s Babies (1877) que Hughes a traduit en français.
11. C’est le 18 décembre 1865 que l’esclavage est oiciellement aboli aux États-Unis,
quelques mois après l’assassinat du président Abraham Lincoln qui en avait été l’initiateur.
12. Judith Lavoie, «  Traduire pour aseptiser. Huck Finn revu et corrigé par
W.-L. Hughes », Babel, 43-3, 2002.
130 │ Christine Lombez

sommaire et ajoutées après-coup dans l’édition américaine). La volonté


interventionniste du traducteur est manifeste, comme en témoignent cer-
taines altérations lagrantes du roman. Ainsi, dès le prologue, s’opère un
changement du contrat de lecture voulu par Twain, qu’on a pu qualiier de
« malentendu13 » : en faisant airmer à Huck (c’est la phrase d’ouverture
du livre français) « L’ami de Tom, c’est moi, Huckleberry Finn », Hughes
place le roman dans le prolongement des Aventures de Tom Sawyer (qu’il a
traduites deux ans auparavant), un argument commercial pour ainsi dire
(vous avez aimé Tom Sawyer, vous aimerez Huckleberry Finn), alors que
Twain avait dans l’esprit d’opposer les deux personnages. D’où un efet
répétitif mal perçu en France. Par ailleurs, le traducteur réorganise le
chapitre liminaire en ajoutant des détails absents de l’original, comme par
exemple la réunion chez la veuve Douglas au sujet de l’avenir de Huck,
totalement inventée par Hughes :

– Huck, maintenant que tes moyens te permettent de choisir une


profession, n’as-tu pas envie de devenir médecin ? me demanda un
vieux monsieur.
– Oh ! non, répliquai-je. Mon père disait toujours que les médecins
ne servent qu’à tuer plus vite un malade.14

De même, on remarque un changement sensible dans la caractéri-


sation des personnages : supériorité de Huck dans les dialogues (les
répliques de Jim ont été considérablement raccourcies au il du texte,
ce qui fait pencher le volume global des paroles prononcées en faveur
de Huck) ; à la relation d’amitié présente dans l’original se substitue, en
traduction, un rapport dominant/dominé : Jim vouvoie Huck, l’appelle
« Massa Huck » (une déférence absente chez Twain qui vise au contraire à
mettre les deux héros sur le même plan), et est visiblement cantonné dans
son état d’esclave, bête et soumis (le mot « bêtise » revient souvent chez
Hughes lorsqu’il s’agit de Jim). Corrélativement, Jim n’exprime pas de

13. Claire Maniez, « Ruptures de contrat : les traductions françaises de he Adventures


of Huckleberry Finn », dans Liliane Louvel (dir.), L’incipit, Rennes, Presses universi-
taires de Rennes, 1997, p. 91.
14. Mark Twain, Les Aventures de Huck Finn, traduction de William-Little Hughes,
Paris, Hennuyer, 1886, p. 5-6.
Les Aventures de Huck Finn de M. Twain par W.-L. Hughes │ 131

sentiments en français, alors qu’il appelle parfois Huck « chile » (« child »)


ou « honey » en version originale, soulignant une vraie afection de l’adulte
pour l’enfant. Réciproquement, Huck ne marque pas d’afect particulier
pour Jim en français, notamment lors de l’épisode des retrouvailles entre
Huck et Jim. Après l’épisode chez les Grangerford au chapitre XVIII,
Huck entend la voix de Jim qu’il croyait ne plus jamais revoir :

It was Jim’s voice – nothing ever sounded so good before.


Je me mis à appeler le nègre. Une voix me répondit.

Le meilleur exemple de la volonté du traducteur d’afadir le person-


nage de Jim en lui ôtant toute capacité afective est visible lorsque l’esclave
noir évoque sa douleur d’avoir frappé sa illette alors qu’elle était devenue
sourde suite à une maladie (chap. XXIII) : la scène n’est tout bonnement
pas traduite par Hughes.
Le traducteur ne s’en tient pas là et procède à d’autres réorientations
dans l’intrigue : ainsi la vendetta familiale entre les Grangerford et les
Shepherdson, qui init par un carnage dans l’original, se conclut, en fran-
çais, par un mariage (le traducteur prend même la peine d’expliquer en note
qu’en Amérique, on pratique fréquemment ces « mariages à la minute15 »
où le consentement des parents n’est pas requis !). Autre aménagement
signiicatif de l’intrigue, Huck rentre sagement au bercail à la in du roman
en version française, quand l’échappée belle se poursuit chez Twain : on
assiste au départ de Huck pour le territoire indien ain d’échapper aux
velléités civilisatrices de la tante Sally…
Certaines modiications sont à mettre en relation avec le contexte socio-
politique français déjà évoqué plus haut. En efet, comme il s’agissait de
livres susceptibles d’être oferts comme prix d’école ou comme étrennes,
avec des personnages pouvant devenir des modèles pour les écoliers de l’en-
seignement public, il n’était guère acceptable de présenter des héros com-
plètement incultes et marginaux. Les sociolectes se voient en conséquence
lissés, réécrits en bon français, ain de gommer les variations non standard
de l’anglais parlé par Jim et Huck. Aucun marqueur linguistique caractéri-
sant les personnages ne subsiste (à part le « massa » introduit par Hughes).

15. Ibid., p. 124.


132 │ Christine Lombez

De même, dans la version française, Hughes se sent obligé de modiier


les données de la biographie de Huck (en airmant que sa mère lui avait « un
peu appris à lire et à écrire16 », quand l’original airme – c’est le père du héros
qui parle – : « Your mother couldn’t read, and she couldn’t write, nuther,
before she died17 ») ; Huck manie également avec virtuosité concordance
des temps et imparfaits du subjonctif, ne fait pas de fautes d’orthographe
(« civiliser » au lieu de « sivilize ») – sorte d’hommage implicite du traducteur
aux bienfaits de la scolarisation… D’autre part, l’exigence de laïcité, consé-
quence des lois Ferry sur l’école, empêche sans doute le traducteur de garder
en français toutes les allusions religieuses présentes dans le texte original. Au
chapitre XVII, lorsque Huck arrive chez les Grangerford, il constate la pré-
sence, sur la table du salon, d’une Bible, et d’un livre d’édiication très prisé
chez les protestants, le Pilgrim’s Progress de J. Bunyan (on le retrouve évoqué
dans Les Quatre Filles du docteur March de L.M. Alcott par exemple). On
apprend également au passage que la famille lit le Courrier presbytérien. Rien
de tout cela n’apparaît dans la traduction, pas plus que l’épisode du camp de
missionnaires (chap. XX), purement et simplement supprimé par Hughes.
Au total, on se rend compte que le traducteur, conformément à sa
feuille de route éditoriale et au titre de la collection dans laquelle sa tra-
duction est publiée, a signiicativement réorienté pour un public d’enfants
ce qui, pour M. Twain, était à l’origine un « boy’s book » lisible par jeunes
et moins jeunes. On a pu aller jusqu’à parler de « sabotage18 » de l’intentio
auctoris tant il est vrai que la traduction de Hughes lamine le discours
ironique et engagé inhérent à l’œuvre. Par ailleurs, cette traduction nous
amène aussi à nuancer quelque peu l’image d’un xixe siècle littéraliste,
uniquement préoccupé de idélité traductive, même si, et de manière assez
inexplicable, Hughes se targue d’avoir procédé avec « l’autorisation de
l’auteur ». Le travail de Hughes le rapproche bien plus de la tradition des
« belles inidèles » que d’une traduction sourcière. Et ces transformations
ne s’arrêtent pas là. Elles s’opèrent également sur un autre plan, plus com-
plexe : celui des illustrations de l’ouvrage.

16. Ibid., p. 5.


17. M. Twain, Adventures of Huckleberry Finn, New York, Norton Critical Editions,
1999, p. 32.
18. Judith Lavoie, « Traduire pour aseptiser… », art. cit., p. 194.
Les Aventures de Huck Finn de M. Twain par W.-L. Hughes │ 133

Traduire en images :
la « traduction » des illustrations en français

Les illustrations font partie intégrante des livres de jeunesse qu’elles con-
tribuent à agrémenter ou à expliciter, facilitant ainsi la lecture d’un jeune
public. Elles sont un élément non négligeable du texte avec lequel elles se
situent le plus souvent dans une relation d’adéquation et de complémenta-
rité. Pourtant, paradoxalement, c’est surtout l’aspect textuel des livres qui
a jusqu’ici retenu l’attention ; on s’est encore trop rarement interrogé sur la
nature des images choisies – texte à part entière qui véhicule un message
selon la manière de se situer dans la page, de dialoguer (ou non) avec le
texte qu’il accompagne, de susciter de nouvelles interprétations de l’histoire
racontée, etc.19. Cette question prend une nouvelle ampleur dans le cas
de traductions : bien souvent, en efet, les illustrations de l’œuvre originale
ne sont pas reprises par l’éditeur de la langue cible qui passe commande
de nouvelles planches. La problématique de la traduction devient alors
double : il s’agira à la fois dans ce cas d’une nouvelle traduction intersémio-
tique texte→image dans la langue d’arrivée, ainsi que d’une traduction inter-
culturelle image→image où primera l’acceptabilité visuelle dans la culture
d’accueil. Le choix d’un nouvel illustrateur va donc s’avérer déterminant
dans la réception de l’ouvrage traduit.

Le proil des illustrateurs

William Windsor Kemble (1861-1933) est un tout jeune homme lorsqu’il


entame sa collaboration avec Mark Twain20. Ce dernier était tombé sur les
dessins que Kemble avait fait paraître dans le magazine Life ou bien dans
le New York Daily Graphic au cours des années 1880 et avait souhaité lui

19. Gisela home, « Die Übersetzung deutscher Kinderbücher ins Französische aus
semiotischer Sicht », dans Wolfgang Pöckl, Michael Schreiber (Hrsg.), Geschichte und
Gegenwart der Übersetzung im französischen Sprachraum, Bern, Peter Lang, 2008.
20. Pour plus de détails sur W. Kemble dessinateur voir Earl F. Briden, « Kemble’s “Spe-
cialty” and the Pictorial Countertext of Huckleberry Finn », dans Forrest G. Robinson (dir.),
he Cambridge Companion to M. Twain, Cambridge, Cambridge University Press, 1995.
134 │ Christine Lombez

commander les illustrations de son nouveau livre. Très rapidement, Kemble


va devenir le dessinateur de Noirs par excellence (« the Negro being my
specialty21 »), une igure qu’il poussera presque jusqu’à la caricature dans
Huckleberry Finn, réécrivant pratiquement la relation entre Huck et Jim :
en efet, alors que Jim acquiert de plus en plus d’épaisseur au il du roman,
il se voit pour ainsi dire réduit, dans les dessins de Kemble, à une igure de
bande dessinée à la limite de la caricature (yeux écarquillés en signe d’éba-
hissement, mâchoire tombante, bouche ouverte aux lèvres épaisses, etc.).
Kemble passe ainsi à côté de l’évolution de Huck, qui reconnaît de plus en
plus en Jim un être humain. Twain ne fut guère satisfait, apparemment,
des dessins produits, se résignant à cet aveu révélateur : « he pictures will
do – they will just barely do – & that is the best I can say for them22. » Les
illustrations de Kemble ont nécessairement orienté de manière subtile la
réception du texte, en minorant, en quelque sorte, la portée polémique du
roman de Twain dans le contexte post-esclavagiste déjà évoqué plus haut.
Achille Sirouy (1834-1904), pour sa part, n’est plus vraiment un débu-
tant lorsqu’il s’associe à Hughes pour l’éditeur Hennuyer. Ancien élève de
l’école des Beaux-Arts, peintre et lithographe, il expose successivement aux
Salons de 1859, 1861 et 1863, et semble avoir joui d’une certaine reconnais-
sance : chevalier de la Légion d’honneur en 1869, il a réalisé d’importantes
commandes d’État sous le Second Empire et la Troisième République, de
style très académique, telles que l’allégorie du mariage réalisée à la mairie
du IIIe arrondissement de Paris en 1893, ou bien la décoration de l’hôtel de
Salm. Sa collaboration avec Hennuyer n’est pas une première puisqu’il a
déjà illustré Les Aventures de Tom Sawyer deux ans auparavant, dans la tra-
duction de Hughes. Il est également l’auteur d’illustrations pour Le Neveu
de Sadi, conte persan de F. de Claramond, lui aussi publié chez Hennuyer
en 1888. La participation d’Achille Sirouy au volume semble avoir été un
argument publicitaire de poids à l’époque, son nom étant sans doute plus
connu que celui de l’écrivain américain lui-même23.

21. Earl F. Briden, « Kemble’s “Specialty”… », art. cit., p. 35.


22. Ibid., p. 45. « Les illustrations feront l’afaire – juste l’afaire – et c’est la meilleure
des choses que je puisse dire en leur faveur. » C’est nous qui traduisons.
23. Ronald Jenn, « From American Frontier to European Borders… », art. cit., p. 239.
Les Aventures de Huck Finn de M. Twain par W.-L. Hughes │ 135

Premières de couverture
1884 1885

1886

À la diférence des deux ver-


sions en langue anglaise, assez
statiques et conventionnelles, la
couverture de l’édition française
témoigne d’une recherche parti-
culière. Le dynamisme de la igure
du Roi, en haut à gauche (qui n’est
pas sans faire penser aux débuts de
la bande dessinée), renforcé par le
graphisme du titre (volutes in-de-
siècle qui « traduisent » peut-être
aussi le caractère hasardeux des
aventures racontées), contraste de
façon frappante avec la représenta-
136 │ Christine Lombez

tion de Jim et Huck, paisiblement installés dans leur canot et en pleine


discussion. On a pu voir24 dans cette opposition un résumé eicace de
l’univers du roman de Twain, fondé sur la relation entre les deux héros,
que le Roi et son comparse le Duc viendront bouleverser. Le livre lui-
même est un objet rainé (tranche dorée, papier au grain épais, reliure
de prestige), qui témoigne de l’intérêt de plus en plus porté aux « beaux
livres » en cette in de xixe siècle, où l’aspect visuel compte inalement
plus que le texte-lui-même25. On comprend donc sans peine que ce type
d’ouvrage ait pu être ofert comme livre de prix ou d’étrennes.

Les images dans le texte en VO et en VF

Un aperçu rapide révèle que la densité d’images dans le texte est bien difé-
rente selon qu’il s’agit de l’ouvrage original ou de la traduction de Hughes. Le
texte de M. Twain comporte en efet une moyenne de quatre illustrations par
chapitre, ainsi réparties : une vignette en ouverture du chapitre, une ou deux
vignettes dans le cours du texte, et une dernière en clôture de la séquence. Le
texte est donc constamment accompagné par l’image. Le ratio texte/image
est sensiblement modiié dans la version française : le nombre de vignettes
par chapitre n’est pas ixe (de une à quatre selon les passages), il n’y en a
jamais en ouverture ni en clôture de chapitre, et les images de la traduction
sont de taille variable selon les scènes. On comprend donc que le texte fran-
çais est moins dépendant de l’image (dans certains chapitres, comme le troi-
sième, cinq pages s’enchaînent sans une seule image, ce qui n’arrive jamais
dans l’original), ce qui s’explique peut-être par le fait que le livre s’adresse à un
jeune public plus autonome en lecture. En quoi ces changements peuvent-
ils modiier la lecture de l’ouvrage dans la langue d’arrivée ? Des exemples
pris tout au long du roman en version originale et en version française nous
permettent d’esquisser quelques hypothèses. L’image peut ainsi souligner
l’importance accordée à tel ou tel personnage : si, en version française, la
première vignette où apparaît Jim se place au chapitre V (et il n’est pas seul

24. Loc. cit.


25. On pense ici notamment à la Divine Comédie de Dante, illustrée par G. Doré dans
une édition de luxe chez Hachette en 1861.
Les Aventures de Huck Finn de M. Twain par W.-L. Hughes │ 137

sur l’image), en version originale, Jim a droit a un portrait de lui seul dès le
chapitre II, ce qui en fait visuellement, dès le début, un acteur important de
l’histoire. De même, dans le chapitre I (partiellement apocryphe) de la VF, la
vignette où l’on voit Huck questionné sur son avenir occupe quasiment toute
la page, en lieu et place d’un texte qui n’existe pas dans l’original.
D’autre part, le Huck américain apparaît assez diférent du Huck vu par
l’illustrateur français :

W. Kemble présente un petit sauvageon habillé de vêtements de fortune


et coifé d’un chapeau de paille élimé, à côté d’un vieux tronc d’arbre, avec à
la main droite un lapin, à la main gauche un fusil. Huck apparaît ici comme
un petit paysan, pauvre mais facétieux, ainsi qu’en témoigne l’expression
malicieuse de son visage. Le Huck français n’a plus grand-chose de com-
mun avec son homologue américain : visage inexpressif, allure citadine (il
porte veste, gilet et une sorte de lavallière, en tenant fermement son couvre-
chef sous le bras), il apparaît bien plus civilisé sous le trait d’A. Sirouy, ce
qui modiie en profondeur son identité romanesque.
On retrouve un autre aspect de ce changement dans l’illustration de
la fugue de Huck. Voulant échapper à son père violent, le jeune garçon
décide de s’en aller de chez lui et de descendre le Mississipi sur un canot.
138 │ Christine Lombez

Les deux illustrateurs poursuivent encore deux projets graphiques bien


diférents d’une langue à l’autre :

Dans la version originale, on trouve un Huck tranquillement allongé


dans sa barque en train de fumer la pipe, parfait exemple d’un bonheur sans
nuage ; dans l’image française, en revanche, c’est un sentiment d’inquié-
tude qui aleure : Huck est représenté assis, regardant derrière lui, presque
sur le qui-vive. Le soulagement que peut éprouver Huck en retrouvant
la liberté semble ne pas être relayé par Sirouy (ain de ne pas donner de
mauvaises idées aux jeunes lecteurs français ?), qui répugne, en outre (à la
diférence de Kemble), à montrer un enfant en train de fumer.
Autre exemple, mettant cette fois en scène Huck et Jim lors de leur
première rencontre sur l’île, au chapitre VIII. Jim, esclave en fuite qui
craint d’être repris, prend Huck pour un fantôme et le supplie de ne pas
lui faire du mal en se jetant à genoux devant lui (igures ci-contre).
Ici encore, les diférences entre les deux versions sont notables : la pau-
vreté des personnages américains est mise en évidence par leur habillement
(pantalons attachés avec des bretelles de fortune, chapeaux fatigués, etc.)
tandis que dans la traduction française, l’image donne un tout autre efet :
certes, Jim est pieds nus (image stéréotypée de l’esclave), mais pour le reste,
il est vêtu très correctement d’un gilet ajusté et d’une chemise, tout comme
Huck qui, loin de ressembler au petit gamin aventureux de l’original, fait
penser à un ils de bourgeois en goguette, le fusil dans le dos. La volonté de
Sirouy de rapprocher les personnages du lecteur cible semble ici évidente.
Les Aventures de Huck Finn de M. Twain par W.-L. Hughes │ 139

On citera un dernier exemple, touchant cette fois à la traduction gra-


phique des realia :

Jim aide Huck à se déguiser en ille (chapitre X). Dans l’original, le


texte indique qu’ils confectionnent un déguisement de fortune à partir de
vêtements féminins trouvés auparavant sur la maison lottante, qu’ils rac-
courcissent puis ajustent à l’aide d’agrafes (« hooks »). Huck coife ensuite
un « sun-bonnet » (sorte de chapeau de jardin à la mode des pionniers de
l’Ouest). Le traducteur français, lui, ajoute une précision absente dans l’ori-
ginal : « Jim, comme beaucoup de nègres, savait coudre26. » Le chapeau de

26. Mark Twain, Les Aventures de Huck Finn, op. cit., p. 63.


140 │ Christine Lombez

jardin devient « un grand chapeau de campagne », et Sirouy le représente


sous la forme plus élaborée d’une capeline avec rubans très « petites illes
modèles ». La robe témoigne de la même recherche : volants, col agrémenté
d’un nœud, longueur aux chevilles, bref, on comprend que l’illustrateur se
soit ié à la traduction de Hughes qui fait dire à Huck « Elle paraissait avoir
été faite pour moi », là où Twain airme avec une ironie certaine (décalage
que souligne inement le dessin de Kemble) : « It was a fair it. »
Il est donc évident que l’illustrateur français a eu à cœur de ne pas dépay-
ser ses lecteurs, en leur donnant à voir des personnages proches d’eux tant
dans leur habillement que dans leurs attitudes. L’image a (comme souvent)
pour vocation de rapprocher le texte du public visé, en accord ici avec la ver-
sion de Hughes, elle-même parfait exemple de traduction ethnocentrique.
On sait, par son commentaire ironique de la traduction française de sa
nouvelle humoristique « he Jumping Frog of Calaveras County » parue
en 1872 dans la Revue des Deux Mondes, que M. Twain tenait en piètre
estime les traductions réalisées en France27. Qu’aurait-il dit de celle-ci,
qui se réclame justement de son autorisation ? On ne dispose malheureu-
sement pas de réaction de l’auteur à la version de W.-L. Hughes, dont il
fut pourtant le contemporain direct. Ne serait-ce que parce qu’elle fut la
seule disponible sur le marché éditorial français jusqu’en 1948, date de la
traduction de S. Nétillard28, cette traduction eut un impact considérable
dans la réception de l’œuvre de Twain en France, qu’elle contribua à orien-
ter signiicativement. Le fait que certaines illustrations d’A. Sirouy aient
été reprises dans des traductions françaises du xxe siècle29 révèle également
que l’ouvrage paru en 1886 connut une popularité durable. Le nombre de
retraductions ayant été publiées après 194830 témoigne néanmoins d’une
prise de conscience croissance de la complexité de l’œuvre originale et de
l’insatisfaction des traducteurs ultérieurs, de plus en plus désireux de se
rapprocher du « vrai » Huckleberry Finn.

27. Claire Maniez, « Ruptures de contrat… », art. cit., p. 99-100.


28. Mark Twain, Les Aventures de Huckleberry Finn, traduction de l’américain de
Suzanne Nétillard, Paris, Éditions Hier et Aujourd’hui, 1948.
29. Notamment celle d’André Bay, parue en 1970 au Cercle du bibliophile à Genève,
qui reprend quelques planches isolées de l’édition Hennuyer.
30. Le catalogue de la BnF en recense cinq à ce jour (hors les nombreuses adaptations
pour enfants).
Frédéric Weinmann

Comment faut-il
traduire Shakespeare ?
Sur une traduction avortée d’Othello

Le 1er janvier 1886 voit la naissance de la Revue d’Art dramatique, un men-


suel créé par Edmond Stoullig sur le modèle de la Revue des Deux Mondes.
À la « Belle Époque des revues » que constitue la période 1880-19141,
cet organe qui survit jusqu’en 1909 au prix de nombreuses adaptations
semble particulièrement représentatif à la fois des courants dominants
et des tentatives de rénovation de la scène française à la in du siècle
dans la mesure où il rend compte de l’ensemble du paysage théâtral et
qu’il oscille entre discours institutionnel et discours militant, y compris
dans le domaine de la littérature étrangère2. Ainsi, les 12 premiers numé-
ros de la revue attestent la place importante que Shakespeare occupe sur
la scène parisienne en 1886 : Sarah Bernhardt incarne Ophélia dans une
adaptation de Charles Samson et Lucien Cressonnois au héâtre de la

1. Voir Jacqueline Pluet-Despatin, Michel Leymarie, Jean-Yves Mollier (dir.), La


Belle Époque des revues. 1880-1914, Caen, IMEC, 2002.
2. Voir Sophie Lucet, « La critique théâtrale en questions dans la Revue d’Art dra-
matique (1866-1909) », dans Marianne Bury et Hélène Laplace-Claverie (dir.), Le Miel
et le iel. La critique théâtrale en France au xixe siècle, Paris, Presses de l’université Paris-
Sorbonne, 2008, p. 55-67.
142 │ Frédéric Weinmann

Porte Saint-Martin (I, 366-3693) ; l’Odéon propose le Songe d’une nuit


d’été dans l’adaptation de Paul Meurice (II, 168-175) tandis que l’Opéra
Comique reprend le Songe d’une nuit d’été d’Ambroise homas, sur un
livret de Jean Bern Rosier et Adolphe de Leuven (II, 178-182) ; enin, à
l’automne 1886, Hamlet igure à l’aiche de la Comédie-Française dans
la traduction d’Alexandre Dumas et Paul Meurice, revue par ce dernier
après la mort de son célèbre collaborateur (IV, 61 ; IV, 120-123 ; IV, 123-
127). En même temps, derrière l’apparent triomphe, l’omniprésence de
façade, les critiques de la Revue d’Art dramatique dressent un bilan plutôt
sceptique de la réception du « grand Will », comme ils se plaisent à le
nommer. Se moquant de la question rhétorique d’un rédacteur qui s’était
demandé, dans un « journal à un sou », qui ignore le Songe d’une nuit d’été,
Albert Soubies estime que le public de cette pièce se limite dans tout Paris
à deux ou trois mille personnes cultivées :

On connaît le titre de la pièce, parce qu’on a joué dans les concerts


du dimanche la partition de Mendelssohn, parce qu’on ne peut pas
assister à une messe de mariage sans que l’organiste du lieu ne vous
serve la fameuse Marche nuptiale, parce qu’il y a un opéra-comique
qui porte le même titre, mais bien peu de gens connaissent la pièce
parce qu’ils l’ont lue. (II, 169)

De son côté, Jacques Saint-Cère (pseudonyme assez cocasse de l’escroc


d’origine allemande Armand Rosenthal, également rédacteur au Figaro)
déclare sans ambages :

Shakespeare, Goethe, Calderón tout aussi bien que Lopez de Vega,


ont laissé des chefs-d’œuvre que seule la scène française ne connaît
pas. (IV, 61)

Et Émile Morlot écrit au sujet de Hamlet :

Shakespeare est peut-être l’auteur étranger dont le nom est le plus

3. Pour des raisons d’économie, les références à la Revue d’Art dramatique igurent entre
parenthèses dans le corps du texte. Les chifres romains renvoient au numéro du volume
dans l’année 1886, les chifres arabes au numéro de page dans le volume.
Comment faut-il traduire Shakespeare ? │ 143

connu en France ; mais, hélas ! ses œuvres ne sont pas beaucoup


plus représentées que les pièces de Goethe et Schiller. On n’a pour-
tant pas à craindre l’hostilité de la Ligue des patriotes ! Sauf Othello,
Macbeth, Hamlet et le Roi Lear, qui apparaissent de loin en loin sur
un théâtre à court de succès, on ne connaît guère l’œuvre du poète
anglais que par le livre. (I, 366)

Quelques mois plus tard, il récidive et conclut sa critique en ces termes :

Sans lui [l’acteur Mounet-Sully], Hamlet serait à la Comédie-


Française ce que sont à peu près partout en France les pièces de
Shakespeare, une curiosité, mais un spectacle médiocrement inté-
ressant pour la foule qui ne va généralement au théâtre que pour
s’amuser – ce qu’on aurait tort de lui reprocher. (IV, 127)

Shakespeare apparaît donc comme un auteur réservé à une élite, dont


on ne joue guère que quatre ou cinq titres, dans des adaptations souvent
édulcorées. Albert Soubies dénonce par exemple « les étranges libertés
prises avec l’histoire par les auteurs du livret du Songe d’une nuit d’été »
(II, 179). Émile Morlot, pour sa part, qualiie l’Hamlet de Charles Samson
et Lucien Cressonnois de « traduction assez idèle au drame anglais » et
d’« adaptation la plus complète qu’[il] connaisse » tout en signalant que
les auteurs ont « élagué avec habileté ce qui aurait rendu la pièce un peu
lourde pour une scène française » (I, 367). Ailleurs, il mentionne que
Paul Meurice est revenu sur les principales libertés de la traduction qu’il
avait publiée avec Alexandre Dumas en 1848 (notamment la modiication
du dénouement) et en arrive à ce verdict en demi-teinte : « D’ailleurs la
version représentée au héâtre-Français suit d’une façon beaucoup plus
serrée le texte anglais que la version primitive. » (IV, 1254) On ne peut
donc que cautionner l’avis de Georges Pellissier quand il écrit en guise

4. Sur cette mise en scène, on se reportera toutefois à Jean Jacquot, Shakespeare en


France. Mises en scène d’hier et d’aujourd’hui, Paris, Le Temps, coll. « héâtre, fêtes,
spectacles », 1964, p. 31-32 : « Cependant, en 1886, le rôle de Fortinbras fut supprimé,
et fut accepté seulement lors de la reprise de 1896. […] La mise en scène de 1886 est
somptueuse et se déploie souvent au détriment du texte. Ainsi, l’arrivée de la troupe
d’acteurs sert de prétexte à l’auteur des costumes, Bianchini, pour introduire un déilé
des types de la comédie italienne, qui n’avait que faire à Elseneur. »
144 │ Frédéric Weinmann

d’introduction à un long article intitulé « Le drame shakespearien sur la


scène française » (I, 204-221) :

Que d’eforts il a fallu pour nous faire accepter un Shakespeare


vraiment shakespearien […]. Si nous avons ini par nous assimiler
Shakespeare, c’est par une révolution du goût qui, comme notre
révolution politique, a eu tout d’abord ses lents progrès, puis ses
coups d’éclat, ses tentatives de restauration, ses recrudescences su-
bites. Aussi bien, cette assimilation n’est pas encore complète ; l’on
a pu dire que le poète est entré déinitivement dans le domaine de
la pensée française, mais on ne saurait prétendre qu’il soit vraiment
acclimaté sur notre théâtre. (I, 204)

L’agrégé de lettres, alors professeur au lycée Lakanal et futur auteur de


Shakespeare et la superstition shakespearienne5, retrace en trois parties la récep-
tion française du dramaturge anglais : d’abord, le mépris au xviie siècle et la
découverte au xviiie (Abel Boyer, Voltaire, Pierre Antoine de La Place, le
capitaine d’infanterie Douin, Jean-Marie Collot d’Herbois, Pierre Félicien
Letourneur, Jean-François Ducis) ; ensuite, la révolution littéraire dans la
première partie du xixe (François Guizot, Victor Hugo, Alfred de Vigny) ;
enin, l’évolution depuis 1840 (Benjamin Laroche, François-Victor Hugo,
Jules Lacroix, Jean Richepin), résumée par le cri de héophile Gautier :
« Nous sommes enin dignes de Shakespeare6 ! »
Les principaux intermédiaires sont nommés, le schéma d’interpréta-
tion encore en vigueur aujourd’hui déjà posé : Shakespeare se présente
comme le principal agent de la querelle qui a déchiré le monde des lettres
depuis le xviiie siècle et permis le jaillissement romantique. Dans ce cadre,
l’histoire des traductions est conçue comme un cheminement assez rapide
vers une idélité toujours plus grande, une authenticité accrue, c’est-à-dire
un rejet progressif des coupes, des modiications, de l’imitation. À cet
égard, Pellissier introduit une intéressante restriction lorsqu’il oppose une
traduction destinée à la lecture, comme celle de François-Victor Hugo
(« le vrai Shakespeare, aussi exactement rendu qu’il peut l’être dans une

5. Georges Pellissier, Shakespeare et la superstition shakespearienne, Paris, Hachette, 1914.


6. héophile Gautier, Histoire de l’art dramatique en France depuis vingt-cinq ans,
Genève, Slatkine Reprints, 1968 (1re éd. 1858-1859), p. 326.
Comment faut-il traduire Shakespeare ? │ 145

langue étrangère »), et une traduction pour la scène (celle de Jules Lacroix,


par exemple, qui « n’avait pas encore osé donner une traduction vraiment
idèle et complète », jugeant « bien des parties du drame anglais incom-
patibles avec notre scène »). Le professeur publiciste en arrive ainsi à la
conclusion qu’en 1886, les théâtres ou plutôt les spectateurs ne sont pas
prêts à recevoir ce qu’il appelle « le vrai Shakespeare », « le vrai Macbeth »,
« une pièce vraiment shakespearienne » :

Quelques changements que notre théâtre ait subis depuis deux


siècles, depuis cinquante ans surtout, la conception générale n’a pas
varié autant qu’on pourrait le penser. Notre idéal, si nous ne cher-
chons pas à l’atteindre par les mêmes moyens, est encore, dans ses
traits essentiels, conforme à celui des classiques. […] Ce goût pour
la sobriété, pour l’ordre et la proportion de toutes les parties, pour
la juste économie des moyens, pour la logique des développements,
pour une action serrée et vigoureuse qu’aucun hors-d’œuvre n’in-
terrompt, que ne retarde aucun acte inutile, aucune parole oiseuse,
ce goût classique enin, puisqu’il faut l’appeler par son nom, tient
au fond [sic] même de notre génie national […]. Il se concilie d’ail-
leurs avec l’admiration que nous devons au génie vraiment unique
de Shakespeare ; mais le poète anglais, en admettant même que sa
naturalisation soit complète, ne sera jamais chez nous, au moins sur
la scène, qu’un étranger naturalisé. (I, 220-221)

Derrière la conception d’un progrès en matière de traduction, c’est-


à-dire la croyance en un respect de plus en plus sensible de l’altérité, de
l’étrangeté, des particularités du texte original, la théorie de l’identité na-
tionale sert ici à justiier une pratique ambiguë et un point de vue foncière-
ment conservateur. Selon Pellissier, les théâtres se contentent de l’esprit de
Shakespeare et rejettent la lettre. Cependant, il va plus loin : il ne constate
pas seulement que la scène française n’ofre en 1886 que des adaptations ;
il rabaisse par avance la mise en scène – à ses yeux manifestement impro-
bable – d’une traduction « littérale » au rang de simple hommage. En
vérité, il tient les raccourcis, les coupes, les élisions pour inévitables. C’est
en cela que son étude relète sans doute le mieux la situation en 1886.
Un autre document, du mois de septembre, renseigne à la fois sur
la réception de Shakespeare en France dans les années 1880 et sur l’état
de ce qui ne s’appelle pas encore la traductologie. Il s’agit d’une brève
146 │ Frédéric Weinmann

contribution d’Alphonse Pagès, intitulé «  Comment faut-il traduire


Shakespeare ? » (III, 197-202). En vérité, le texte se rapporte à des faits
remontant aux années 1880-1882, mais ceux-ci semblent n’avoir rien perdu
de leur signiication en 1886 – du moins aux yeux de l’auteur. Rappelons-
les brièvement. Enseignant, musicologue, romancier, dramaturge, (co-)
traducteur de Poe, Kotzebue et Bjørnson, Pagès entretenait des relations
régulières avec l’Odéon : en 1862, le directeur de l’époque, Charles de
La Rounat, lui avait demandé de revoir la traduction de Misanthropie
et Repentir de Kotzebue que Nerval avait réalisée (et Dumas corrigée)
pour la Comédie-Française où elle fut créée le 28 juillet 18557 et que Pagès
livra à son tour «  revue, corrigée et expurgée, suivant les indications
prescrites8 ». Au milieu des années 1860, il y avait même mis en scène
« un excellent Molière à Pézénas9 ». C’est dans ce contexte que Charles de
La Rounat, rappelé à la tête de l’Odéon après une interruption de 14 ans,
lui aurait commandé « vers le milieu de l’année 1880 » une traduction
d’Othello, qu’il souhaitait monter l’année suivante. S’attelant aussitôt à
la tâche, Pagès traduisit en vers blancs les trois premiers tableaux et les
envoya à son commanditaire avant de partir à Lisbonne où devait se
dérouler le troisième congrès de l’Association littéraire internationale,
préparant celui de Berne en 1886. À son retour, il trouve chez lui le
manuscrit accompagné du commentaire suivant :

Avec le repos à la césure (6e pied) et l’arrêt du sens au 12e, le vers blanc


pouvait encore passer pour un vers ; mais avec la prosodie moderne,
c’est-à-dire une césure capricieuse ou nulle, et l’enjambement, ce
n’est plus que de la prose contrainte et cela ne signiie plus rien du
tout. À quoi bon ?
Tous les essais, avec l’ancienne prosodie, ont été vains et n’ont donné
aucun résultat. – C.R. (III, 201)

7. Sur la diicile gestation de cette traduction, voir Michel Brix, Claude Pichois,
Gérard de Nerval, Paris, Fayard, 1995, p. 307-309.
8. Christian Genty, Histoire du théâtre national de l’Odéon. Journal de bord. 1782-1982,
Paris, Fischbacher, 1981, p. 35.
9. Jules Claretie, La Vie moderne au théâtre. Causeries sur l’art dramatique, Paris, Barba,
1869, vol. 1, p. 231.
Comment faut-il traduire Shakespeare ? │ 147

La in de non-recevoir du directeur de l’Odéon pose, dans sa sèche


brièveté, quelques problèmes d’interprétation : par « prosodie moderne »,
il entend assurément la poétique issue du romantisme et notamment de
la « dislocation hugolienne », qui culmine dans les années 1870 où l’on
assiste à la « production de vers qui ne semblent plus métriques »10. Par
déduction, « l’ancienne prosodie » désigne la poétique dite « classique »,
dans laquelle on associe en général le vers blanc à la poésie étrangère,
comme le prouve l’article de Marmontel dans l’Encyclopédie : « Dans la
poésie moderne on appelle vers blancs des vers non rimés. Plusieurs poètes
anglais et allemands se sont afranchis de la rime ; mais les Allemands ont
prétendu y suppléer en composant des vers métriques à la manière des
Latins ; les Anglais se sont contentés du vers rythmique qui est le même
que celui des Italiens11. » On l’associe alors en particulier à la traduction
de Shakespeare par Voltaire et on le jugera longtemps contraire à la poé-
sie française. Dans l’avis qui précède l’intéressante traduction de « chefs-
d’œuvre de Shakspeare » par Antoine Bruguière de Sorsum, Chênedollé
écrivait encore en 1826 :

Nous ne voulons point ici déterminer à l’avance le jugement du public


sur l’efet des vers blancs que M. de Sorsum a cru devoir employer,
nous ne nous dissimulons pas nous-mêmes que cette innovation pa-
raîtra bien hasardeuse à un public que Racine, Corneille et Voltaire
ont accoutumé sans retour au joug de la rime ; mais si on veut juger
sans prévention le travail de M. de Sorsum, on ne pourra s’empêcher
de reconnaître dans l’emploi qu’il a fait du vers blanc, jusqu’ici pros-
crit avec tant de rigueur, une sorte d’abandon, de grâce, très propres à
rendre l’efet de la poésie irrégulière et libre de Shakespeare.12

10. Guillaume Peureux, La Fabrique du vers, Paris, Le Seuil, coll. « Poétique », 2009,
p. 485 et 492.
11. Jean-François Marmontel, article « Blancs », dans Supplément à L’Encyclopédie,
Amsterdam, Rey, 1776, t. I, p. 908.
12. William Shakespeare, Chefs-d’œuvre de Shakspeare traduits, conformément au texte ori-
ginal, en vers blancs, en vers rimés et en prose, suivis de Poésies diverses, par feu A. Bruguière,
Baron de Sorsum […]. Revus par M. de Chênedollé, Paris, Dondey-Dupré, 1826, p. II-III.
148 │ Frédéric Weinmann

Le vaudevilliste et metteur en scène La Rounat rejette sans appel


la versiication « moderne », c’est-à-dire le vers au rythme aléatoire, et
tient toujours l’alexandrin non rimé pour la limite extrême de l’audace en
matière de prosodie. Ce qui pose vraiment problème dans son billet, c’est
la dernière phrase, qui semble condamner de manière déinitive les règles
classiques pour la traduction de Shakespeare. Il s’agit pourtant d’une
surinterprétation puisque La Rounat retient inalement la traduction
que, d’après Christian Genty13, son prédécesseur Félix Duquesnel avait
commandée au jeune Louis de Gramont, ils du littérateur et traduc-
teur Ferdinand de Gramont, qui débute ainsi une importante carrière de
librettiste et de traducteur de Shakespeare. Malgré le semi-échec de cette
entreprise (les représentations, amorcées le 15 avril 1882, furent interrom-
pues au bout d’un mois), le texte parut la même année chez Calmann-
Lévy. Dans sa dédicace à La Rounat, Gramont se latte d’avoir joui de
ses précieux conseils d’« homme de théâtre expérimenté et d’homme de
lettres délicat14 ». Quand La Rounat déclarait dans son billet que le vers
blanc, c’est-à-dire l’alexandrin non rimé, était la limite extrême qu’on
pouvait tolérer, il réclamait donc en fait un alexandrin à rimes suivies et
césures variables, comme le montrent les trois premiers vers de la pièce
dans la traduction de Gramont :

Tush! never tell me; I take it much unkindly


Fi ! ne me parle pas, Iago. Lorsque ce More,
Cet Othello, ravit la femme que j’adore,
– Hélas ! Desdémona, – je suis exaspéré
hat thou, Iago, who hast had my purse
Que toi, toi qui puisais dans ma bourse à ton gré,
As if the strings were thine, shouldst know of this.
Tu sois le conident de toute cette histoire.15

Edmond Stoullig, le fondateur de la Revue d’Art dramatique, écrivit


dans L’Année théâtrale en 1882 : « M. de Gramont a rendu dans notre

13. Voir Christian Genty, Histoire du théâtre national de l’Odéon…, op. cit., p. 55.
14. William Shakespeare, Othello. Le More de Venise. Drame en cinq actes, huit tableaux.
Traduction en vers de Louis de Gramont, Paris, Calmann-Lévy, 1882, [p. I].
15. Ibid., p. 1.
Comment faut-il traduire Shakespeare ? │ 149

langue les paroles, les actions et les personnages du poète anglais ; et c’est
là le plus bel éloge que l’on puisse lui faire. Je ne le chicanerai donc pas sur
son vers heurté, sur ses enjambements démesurés, sur ses rimes bizarres ;
l’original a ses heurts et ses bizarreries ; l’essentiel était de le rendre pante-
lant, puissant et hardi comme il est16. » Quatre ans plus tard, Pagès assure
qu’il ne garde aucune aigreur de cette mésaventure. Il prend à témoin le
même Stoullig, à qui l’article est dédicacé, et s’interdit d’avoir un caractère
grincheux. D’ailleurs, il loue lui aussi la traduction de son concurrent.
C’est sans passion, écrit-il, qu’il relance le débat. Le ton qu’il emploie per-
met néanmoins d’en douter car les métaphores juridiques suggèrent assez
qu’il intente un procès en appel. La Rounat, selon lui, n’a pas seulement
« condamné » l’essai de traduction, il en a aussi condamné l’auteur. C’est
pourquoi celui-ci demande l’avis du lecteur17 : « Seulement, prévient-il, il
ne faudrait pas que mon nouveau juge fît comme l’ancien. » (III, 202) Il
exige des preuves et continue jusqu’à nouvel ordre de penser que le vers
blanc est un bon instrument pour traduire Shakespeare :

Je me trompe ? Prouvez-le-moi ! Vous me l’avez prouvé ? Répondez


alors à ma première question, car il faudra bien que je la pose de
nouveau, puisque je ne l’avais pas résolue : « Comment faut-il tra-
duire Shakespeare ? » (III, 202)

Cette question, on le voit, est purement théorique puisque Alphonse


Pagès défend avec hargne une thèse très claire. Elle mérite néanmoins
qu’on s’y arrête un instant. La formulation qui, par un efet anachronique,
rappelle un titre célèbre d’Edmond Cary18 trahit tout d’abord une pers-
pective normative. Falloir n’est pas pouvoir : il est ici question d’impéra-
tif. Pagès n’envisage pas sa façon de traduire comme une modalité parmi
d’autres, mais comme une solution absolue. Il aspire à ofrir une traduction
déinitive. Mais cette question rappelle également – et de manière plus

16. Cité d’après Catulle Mendès, Rapport à M. le Ministre de l’Instruction publique et des
Beaux Arts sur le mouvement poétique français de 1867 à 1990, Paris, Imprimerie nationale,
1902, p. 320.
17. Aucune réponse à notre connaissance. La Revue d’Art dramatique ne fait pas place
au courrier des lecteurs.
18. Edmond Cary, Comment faut-il traduire ?, Lille, Presses universitaires de Lille, 1985.
150 │ Frédéric Weinmann

légitime, sans aucun doute – une autre référence, un grand absent, un dieu
caché, un vide immense, une ombre digne de Hamlet, un géant disparu
un an et demi plus tôt, le père du romantisme français : Victor Hugo et la
« Préface de la nouvelle traduction des œuvres de Shakespeare », parue en
186519, dans laquelle le poète résumait toute l’histoire de la traduction en
l’une de ces formules dont il a le secret :

Faut-il traduire Homère ? » fut la question littéraire du dix-septième


siècle. La question littéraire du dix-huitième fut celle-ci : « Faut-il
traduire Shakespeare ?20

Entre le xviiie et le xixe siècle, la question se serait selon lui dépla-


cée : passé le romantisme, il ne s’agirait plus de savoir s’il faut traduire
le génie anglais, mais comment il faut le traduire. Hugo rappelait que
l’audace pouvait coûter cher au siècle des Lumières. Letourneur, ridiculisé
par Voltaire, en avait fait les frais. Aujourd’hui, écrivait-il sans préciser
exactement quelle époque, traduire Shakespeare ne représenterait plus un
danger. Mais la diiculté n’en resterait pas moindre. Le xixe siècle aurait
induit un déplacement de la question, ou plutôt découvert la question de
la traduction. Aux yeux de Hugo, en efet, Letourneur n’avait pas traduit
Shakespeare, il l’avait parodié. Il peut sembler étonnant que Pagès n’ad-
hère pas ou, au moins, ne renvoie pas à cette préface vieille de vingt ans.
On a du mal à croire qu’il ne la connût pas. Mais si l’on se rappelle que
son article ne s’appuie pas sur une rélexion neutre et posée, qu’il constitue
une plaidoirie, un essai de légitime défense, avec toute la partialité qu’une
telle entreprise suppose, on comprend qu’il ne peut guère citer la préface
de Hugo étant donné que le grand poète répondait à sa propre question
(« Comment faut-il traduire Shakespeare ? ») en des termes incompatibles
avec les siens et qu’il présentait son ils comme le traducteur « déinitif »
des œuvres du « barde » anglais.

19. Voir Yves Chevrel, Lieven D’hulst, Christine Lombez (dir.), Histoire des traduc-
tions en langue française. xixe siècle, 1815-1914, Lagrasse, Verdier, 2012, p. 103-107.
20. Victor Hugo, « Préface à la nouvelle traduction de Shakespeare », dans François-
Victor Hugo (traducteur), Œuvres complètes de Shakespeare, Paris, Pagnerre, 1865,
t. XV, p. V.
Comment faut-il traduire Shakespeare ? │ 151

Hugo père et ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à être passés sous
silence. Alors que l’article de Georges Pellissier, paru six mois plus tôt
dans la même revue, témoigne d’une bonne connaissance de l’histoire
des traductions de Shakespeare en français, celui de Pagès, aux objectifs
tout diférents, en ofre une vision partielle non moins que partiale. Au
total, il n’évoque que quatre traductions d’Othello – celle de Vigny écrite
en 1821 et représentée en 1829, celle de Montégut datant de 1867, celle de
Gramont publiée en 1882 et sa propre traduction avortée – ainsi que (pour
des raisons que nous allons voir) celle de Jules César par Voltaire en 1761.
En outre, il ne traite au mieux que quelques vers. Et il justiie ses choix
de manière presque systématique par l’invocation du hasard.
Son premier exemple, le plus développé, consiste, dit-il, en « vers que
j’ai cités tout simplement parce qu’ils sont les premiers de la pièce et non
à cause de leur lyrisme… il serait peut-être diicile d’en trouver de plus
prosaïques dans Othello » (III, 198). Pour introduire le second, une longue
citation de sa propre traduction, il annonce : « Je prends un passage au
hasard, dans le premier [tableau]. » (III, 200) Quant au troisième, un
extrait de Voltaire, il est même « très réellement pris au hasard » (III, 202).
Pourquoi une telle insistance ? S’agit-il de simple rhétorique ? Procède-t-
il de la sorte par pure commodité ? De fait, le hasard fait bien les choses :
quand il ne cite pas les trois premiers vers de la pièce, il s’agit d’une qua-
rantaine de vers tirés du premier « tableau » d’Othello (dans sa propre tra-
duction) ou de cinq vers extraits de la scène II de l’acte I, c’est-à-dire des
toutes premières pages de Jules César. Sa critique de traduction s’appuie
donc de manière assez grossière sur le début des ouvrages concernés, rien
ne permettant de supposer qu’il soit allé beaucoup plus loin. En même
temps, l’invocation du hasard confère à sa démonstration un caractère
plus général. S’il avait choisi de manière ciblée un passage, on pourrait
lui reprocher un parti-pris. Un sondage, au contraire, mime l’objecti-
vité. Si n’importe quelle citation vériie ses airmations, on est en droit
d’admettre qu’il a raison. Cela étant, ses airmations restent si loues qu’il
n’est guère étonnant que quelques vers suisent. La critique de traduction
telle que la conçoit Pagès se distingue par sa supericialité.
Pourtant, ce qui frappe plus encore, c’est le caractère péremptoire de
ses appréciations. Alors que la critique littéraire s’eforce à cette époque de
s’appuyer sur des faits, évite les jugements à l’emporte-pièce, aspire à une
152 │ Frédéric Weinmann

vérité positive, alors que – comme l’a bien montré Catherine Treilhou-


Balaudé21 – Victor Hugo avait amorcé dès 1865 une critique « descriptive »
de Shakespeare, la critique de traduction telle qu’elle apparaît à travers cet
exemple se révèle être, en 1886, foncièrement normative. Passons rapidement
sur la révérence convenue à son présumé concurrent, Louis de Gramont,
« qui – dit-il – a traduit Othello pour l’Odéon, avec un vrai talent de poète, je
me hâte de le dire, et une exactitude très supérieure à celle de ses devanciers »
(III, 201). Comment a-t-il donc traduit Shakespeare ? Comme il le fallait ?
Pagès ne fournit aucune preuve à l’appui de son appréciation – pas même
une citation prise au hasard –, ce qui laisse à penser que pour démontrer
sa bonne foi, il se contente d’attribuer à la version en cause les qualités
essentielles à ses yeux, et sans doute aussi à ceux de ses contemporains, à
savoir l’« exactitude » et le « talent de poète ». Évidemment, il n’est pas aisé
de démontrer ni même de déinir les deux concepts. Quant à prouver que
Gramont est plus exact que ses prédécesseurs, cela exigerait une enquête
approfondie sur l’ensemble de la pièce, que Pagès n’a probablement pas
entreprise. Mais peu importe. Il vaut la peine de retenir ces notions comme
des poncifs du discours sur la traduction autour de 1886.
L’analyse n’est guère plus convaincante au sujet de Voltaire. En fait,
Pagès se sert à nouveau d’un poncif (le discrédit de Voltaire en tant que
poète et dramaturge) et se satisfait d’un jugement accablant avant de reco-
pier cinq vers qui ne démontrent pas plus qu’ils n’inirment sa sentence :
« […] son vers blanc, presque aussi monotone que son vers rimé, était
impuissant à rendre le libre, fougueux et sonore vers de Shakespeare »
(III, 202). Il ne cite pas l’original, ni aucune autre version française, sup-
pose le contexte connu et n’explique rien, mais qualiie exclusivement
l’efet produit dans la langue d’arrivée : la monotonie. On le dirait démuni
d’instruments. À cet égard, sa critique de traduction mérite bien les
qualiicatifs de supericielle, normative et impressionniste. Au bout du
compte, son article ne renferme qu’un seul extrait où il prend le temps
de développer son point de vue. Il s’agit des trois premiers vers d’Othello
qu’il cite successivement dans l’original, dans une traduction en prose
vraisemblablement de sa plume (ce que les contemporains entendent par

21. Catherine Treilhou-Balaudé, « L’occasion de Shakespeare », dans http ://groupugo.


div.jussieu.fr/groupugo/92-03-21treilhou-balaude.htm (consulté le 4 novembre 2014), p. 6.
Comment faut-il traduire Shakespeare ? │ 153

« version littérale », c’est-à-dire une version de travail), dans la version en


alexandrins de Vigny, dans celle en prose de Montégut, puis à nouveau
en anglais avec le détail de l’accentuation et, pour terminer, dans une
traduction personnelle en alexandrins non rimés qu’il recopie ensuite sans
alinéa pour dissimuler l’alexandrin :

Plus un mot ! Ainsi donc, tu tenais les cordons


De ma bourse, Iago, comme si c’eût été
La tienne, et tu savais la chose ? C’est indigne !
Et il me sembla que je pouvais, de cette façon, suivre le sens de très
près et donner à ma phrase quelque chose de la mélopée du vers
anglais.
On m’objectera sans doute que ce ne sont pas là des vers ? Que m’im-
porte ? Je les écrirai en prose :
Plus un mot ! Ainsi donc tu tenais les cordons de ma bourse, Iago,
comme si c’eût été la tienne, et tu savais la chose ? C’est indigne !

Les deux pages ofrent donc un bel exemple de critique de traduction


telle qu’on la concevait en 1886. Il apparaît d’emblée que la citation constitue
le principal outil de démonstration, comme si les textes parlaient d’eux-
mêmes et contenaient une vérité d’évidence. Cependant, Pagès y joint cette
fois une brève analyse qui permet de mieux comprendre les concepts dont
il se sert, et en particulier celui d’exactitude. Dans la traduction de Vigny,
écrit-il, on perdrait en « exactitude » parce que le poète retranche, ajoute
et change. La prose seule permettrait l’exactitude, c’est-à-dire d’éviter les
ajouts et les omissions. Être exact, ce serait par conséquent « rendre le sens »,
lequel ne lui paraît guère source de problèmes. On chercherait en vain une
prise de conscience ou une prise en compte des diicultés de compréhen-
sion, de la polysémie, des ambiguïtés possibles et des diicultés inhérentes
au transfert d’une langue à l’autre. Le message est conçu comme limpide ;
il n’y a par exemple aucune rélexion sur les divergences existant entre les
deux versions en prose (la version « littérale » et celle de Montégut), voire
entre les trois (si l’on intègre dans cette catégorie la transcription en prose
de ses trois alexandrins non rimés).
La deuxième préoccupation de Pagès se rapporte au rythme. De fait,
il pense en termes binaires : la traditionnelle opposition du fond et de
la forme lui sert à distinguer, de manière non moins traditionnelle, les
154 │ Frédéric Weinmann

traductions en prose et les traductions en vers. On comprend ainsi mieux


quel compliment il fait quand il vante à la fois l’« exactitude » et le « talent
de poète » de Louis de Gramont. Mais ce qui mérite d’être souligné, c’est
que la poésie, pour lui, semble tout entière tenir à ce qu’il appelle l’« efet
rythmique » ou la « forme lyrique ». Il s’exclame par exemple à propos de
Vigny, lequel, à ses yeux, cumule tous les défauts :

Encore si ce que l’on a perdu en exactitude on le gagnait en ressem-


blance rythmique !
Mais non, ces six vers de douze pieds à rimes plates ne rendent pas
mieux l’efet rythmique des trois pentamètres iambiques non rimés
de Shakespeare que les soixante-douze et quelques syllabes qu’ils
contiennent n’en rendent le sens.
Si l’on traduit Shakespeare en prose, on peut le plus souvent tout
dire, ne rien ajouter et être exact, mais l’efet rythmique cherché par
le poète, qui pour une autre manière de dire aurait dit autre chose, ne
sera aucunement rendu. (III, 198)

À preuve Montégut, « ne donnant pas du tout l’impression de ces trois


vers de cinq pieds » (III, 198.). Il faut en conclure qu’en 1886, le lyrisme se
déinit avant tout, sinon exclusivement, par le rythme, la cadence, la pro-
sodie. Les autres aspects musicaux du vers restent absents, toute la poésie
semble se résumer à la seule « mélopée ». La discussion sur l’alexandrin
continue ainsi d’obséder les consciences : on cherche à tout prix à en sor-
tir et, cependant, il semble impossible d’y échapper (à moins de tomber
dans la prose). La génération romantique a débarrassé de la coupe et
normalisé l’enjambement. Pourtant, Pagès ne parvient pas à envisager
un autre mètre que « notre alexandrin ». D’une certaine manière, on sent
une espèce de complexe à l’égard des langues à accent tonique. Toute son
attention se focalise sur cette virtualité qui manque au français et qui lui
paraît d’un grand avantage :

Ah ! si j’avais pu créer de toutes pièces un pentamètre français iam-


bique non rimé ! Mais tout le monde sait que nous n’avons rien de
ce qu’il faudrait pour cela, ni brèves, ni longues, ni accent tonique,
et l’on rit encore des essais infructueux de Baïf. (III, 199)
Comment faut-il traduire Shakespeare ? │ 155

Tant qu’à devoir choisir, il recommande de privilégier le sens, « évidem-


ment plus précieux et plus facile à rendre que l’efet rythmique » (III, 199).
Mais cette préférence, ce conseil découle du désarroi plus que d’un raison-
nement ; il contredit la proposition la plus mystérieuse, sans doute la plus
profonde et aussi la plus importante de l’article – qu’il n’a pas soulignée sans
raison – quand il parle du poète « qui pour une autre manière de dire aurait
dit autre chose ». Pagès semble airmer que pour le poète, la forme prime
le fond, qu’elle dépasse le contenu, qu’elle est sa véritable inalité. C’est
donc en vérité la forme qu’il privilégie. Si La Rounat le lui avait demandé,
prétend-il, il aurait accepté de refaire un essai « soit en prose, soit en vers
rimés » (III, 201). Mais sur ce point, il se leurre lui-même, il touche à
sa propre contradiction puisqu’en dépit de sa mésaventure, il continue de
considérer le vers qu’il appelle « blanc » comme la meilleure solution pos-
sible pour traduire Shakespeare :

Et ne venez pas me dire : « Vos vers blancs ne valent pas mieux que
ceux de Voltaire ! » Il ne s’agit de savoir si je me suis bien ou mal
servi de l’instrument, mais si l’instrument est bon ou mauvais. Je le
crois bon. (III, 202)

On comprend ainsi pourquoi Pagès, allant à l’encontre du sens de l’his-


toire, en vient à la in de son article à citer Voltaire, l’ennemi héréditaire de
Shakespeare aux yeux de ses contemporains. Certes, il décrète ses vers plats
et monotones, il refuse sa conception laxiste de la rime, mais cela n’empêche
qu’il le cite comme référence, comme alternative, position paradoxale à une
époque où Voltaire est condamné et en tant que poète et en tant que dra-
maturge. Il faut donc que sa conviction soit profonde pour aller aussi loin
dans l’obstination, la résistance, la protestation. Quelque six ans après les
faits, il se cabre toujours contre le jugement de La Rounat, se défend d’être
un partisan du vers blanc dans l’absolu et en appelle à l’autorité de héodore
de Banville, « notre maître et ami », qui a composé son Petit traité de poésie
française « à ma prière et pour un journal dont j’avais la direction » :

Je serais le premier à traiter de Welche quiconque oserait proposer


la suppression de la rime dans le vers français ou même le retour à
ce que Voltaire appelait rime. Si je songe à employer le vers blanc
c’est dans un cas tout à fait spécial et probablement unique, pour
156 │ Frédéric Weinmann

traduire celui de Shakespeare, pour obtenir, tout en serrant au plus


près que je ne pourrais le faire avec le vers rimé le texte du poète,
une mélopée analogue à la sienne, dont je ne donnerais assurément
aucune idée à l’aide de la prose. (III, 202)

La suggestion de Pagès est tout à fait intéressante du point de vue his-


torique. Prisonnier des contradictions théoriques de son époque, déchiré
entre l’impératif du sens et celui du rythme, qui apparaissent ici comme
les deux pôles de la théorie de la traduction littéraire en 1886, il suggère de
recourir à une forme impensable dans la poésie en langue maternelle, un
mètre réservé à la traduction, voire à la traduction du seul Shakespeare, un
vers marqué du sceau de l’étrangeté, un « monstre » poétique, comme aurait
dit Hugo. Il suggère ni plus ni moins que la création d’une langue arti-
icielle réservée au domaine de la traduction. La suggestion peut paraître
extrême et absurde, fruit d’un esprit échaufé, incapable de se remettre en
cause, campé sur ses positions, prêt aux excès les plus shakespeariens pour
ne pas avoir tort. Mais au bout du compte, il rejoint les rédacteurs plus
modérés de la Revue d’Art dramatique, en particulier Georges Pellissier
qui en venait dans la conclusion d’un article pondéré, bien documenté,
positiviste, à airmer que Shakespeare ne pourrait jamais être sur la scène
française qu’un « étranger naturalisé » (I, 221).
1886 est, selon l’expression de Clive Scott, un « annus mirabilis22 » : la
mort de Victor Hugo le 23 mai de l’année précédente, qu’il compare à la rup-
ture d’un barrage libérant un lot violent, la création de nombreuses revues
littéraires (La Décadence artistique et littéraire, Le Décadent, La Pléiade,
Le Symboliste, La Vogue, La Wallonie), la parution des premiers vers libres
d’Arthur Rimbaud, de Gustave Kahn et de Jules Laforgue dans La Vogue,
la publication du manifeste symboliste de Jean Moréas dans Le Figaro litté-
raire et des articles de Téodor de Wyzewa sur l’esthétique de Wagner dans
la Revue wagnérienne ainsi que du Traité du verbe de René Ghil avec un
« avant-dire » de Stéphane Mallarmé marquent en efet un tournant décisif
dans la vie culturelle française. Dans notre perspective, c’est en outre l’année
où les traductions de Walt Whitman par Jules Laforgue paraissent dans
La Vogue. Le poète avait passé le Nouvel An à Elseneur où il s’était rendu

22. Clive Scott, Vers Libre. he Emergence of Free Verse in France 1886-1914, New York,
Oxford, Clarendon Press, 1990, p. 55 sqq.
Comment faut-il traduire Shakespeare ? │ 157

avant de mettre la dernière main à une de ses moralités intitulée « Hamlet ».


Le 30 janvier, il avoue à Gustave Kahn qu’il est « merveilleusement épris
d’une jeune anglaise », son professeur de langue à Berlin. Le 29 juillet, enin,
il lui annonce la naissance du vers libre :

J’oublie de rimer, j’oublie le nombre des syllabes, j’oublie la distri-


bution des strophes, mes lignes commencent à la marge comme de
la prose. L’ancienne strophe régulière ne paraît que lorsqu’elle peut
être un quatrain populaire.23

Cette déinition du vers libre pourrait presque s’appliquer aux trois


premiers vers d’Othello dans la traduction avortée d’Alphonse Pagès.
Malheureusement pour lui, le timide auteur n’a pas eu la force ou l’abné-
gation nécessaire pour continuer son entreprise malgré le refus de La
Rounat. Prisonnier de la tradition, il se réclame de son ami héodore de
Banville qui, quinze ans auparavant, avait déini le vers libre comme « le
suprême efort de l’art, contenant amalgamés en lui à l’état voilé, pour ainsi
dire latent, tous les rythmes24 », mais qui entendait par là le vers irrégulier
de Molière dans Amphitryon, de La Fontaine dans les Fables ou d’Alfred
de Musset dans Rolla25. Pagès manque ainsi l’occasion d’entrer dans l’his-
toire littéraire comme un traducteur révolutionnaire de Shakespeare, un
traducteur qui serait parvenu à proposer pour la scène une traduction sans
alexandrins. Pour sa défense, il faut dire qu’André Antoine ne fonda le
héâtre-Libre que l’année suivante et ne monta Shakespeare à l’Odéon
que vingt ans plus tard26. Pour l’heure, les « saisons shakespeariennes »

23. Cité d’après David Arkell, «  L’année  1886  », Europe, no  673, mai  1985 ( Jules
Laforgue), p. 103-122, ici p. 120. Sur la traduction de W. Whitman en vers libres par
J. Laforgue, voir dans ce volume la contribution d’Éric Athenot.
24. héodore de Banville, Petit traité de poésie française, Paris, Bibliothèque de l’Écho
de la Sorbonne, 1872, p. 156.
25. Pour une analyse critique du concept de vers libre chez Banville, voir Clive Scott,
Vers Libre…, op. cit., p. 88-91.
26. Voir Jean Jacquot, Shakespeare en France…, op.  cit., p.  41-42 ; John Pemble,
Shakespeare Goes to Paris. How the Bard Conquered France, London, Bloomsbury
Publishing, 2005, p. 124-126.
158 │ Frédéric Weinmann

de l’Odéon (1886-188827) privilégient encore et toujours des adaptations


comme Le Songe d’une nuit d’été de Paul Meurice, que la Revue d’Art dra-
matique, sous la plume d’Albert Soubies, félicitait d’avoir éliminé les
« grosses plaisanteries de Bottom » et les « grossières injures dont Démétrius
et Hermia accablent à deux reprises la pauvre Héléna » : « On n’aurait pas
pu les conserver sans choquer fortement le goût français. » (II 171)

27. Voir Yves Chevrel, Lieven D’hulst, Christine Lombez (dir.), Histoire des traductions
en langue française…, op. cit., p. 492.
Maria del Rosario Alvarez Rubio

Une retraduction française


de Fernán Caballero :
Un été à Bornos

L’année 1886 marque une nouvelle étape dans la longue série de versions
et de réimpressions en français qui permettent de difuser tout au long de
la seconde moitié du xixe siècle l’œuvre de Fernán Caballero, l’écrivain
espagnol moderne le plus traduit par ses contemporains. À cette date, une
retraduction de son roman épistolaire Un verano en Bornos1 voit le jour sous
le titre homonyme Un été à Bornos2, signée par un traducteur nommé Don
Teótimo T… et vraisemblablement d’origine espagnole. Le volume est
complété par quatre autres récits, dont deux sont traduits pour la première
fois en français – La Farisea (La Pharisienne) et Las dos Gracias o la expiación
(Les deux grâces) – tandis que les deux autres ont déjà fait l’objet d’une
traduction une vingtaine d’années auparavant3. À peine mentionnée par la

1. Ce roman de mœurs a été publié chez Mellado en 1858. Du fait du succès européen
de Fernán Caballero, la collection de ses œuvres complètes (1856-1864) chez Francisco
de Paula Mellado, important éditeur madrilène également bien connu en France, devient
alors une référence, malgré les nombreuses fautes d’impression des rééditions successives.
2. Paris, Téqui, imprimeur-éditeur.
3. Ce sont Callar en vida y perdonar en muerte (Se taire pendant la vie et pardonner à la
mort) et La lor de las ruinas (La leur des ruines). Sur la couverture, il n’est attribué au tra-
ducteur que la responsabilité du roman épistolaire, sans autre allusion aux nouvelles jointes.
160 │ Maria del Rosario Alvarez Rubio

critique, la version de 1886 avait été précédée par celle de 1865, publiée sous
le même titre par Auguste Dumas4. Celui-ci, bénéiciant de l’autorisation
de l’auteur, présentait dans le même volume la dernière œuvre publiée
par lui. Les deux traducteurs avaient mis en français d’autres ouvrages
de l’écrivain, notamment Dumas, qui publia plusieurs textes – dont dix
authentiiés de façon certaine – sous le Second Empire, pendant les an-
nées 1860, alors que la renommée de Fernán Caballero à l’étranger était
à son comble : depuis l’un de ses romans majeurs, La Famille Alvareda,
roman de mœurs populaires5, jusqu’aux nouvelles – dont Un servilón y un
Liberalito o Tres almas de Dios (Un Jeune libéral et un légitimiste, 1863) et
Cosa cumplida solo en la otra vida (Dialogues entre la jeunesse et l’âge mûr,
1864), plusieurs fois retraduites – et récits tirés de ses recueils de Relaciones
y Cuadros de costumbres, tous publiés chez la maison d’édition parisienne
d’E. Dentu (1863). De son côté, Teótimo T. reprenait des écrits parus
dans la presse littéraire conservatrice à la in des années 1850, et surtout
la version d’Alphonse Gillard (Bruxelles, 1860), en ofrant en 1882 sa
retraduction (La Mouette, roman de mœurs, Paris, Blériot et Gautier) de
La Gaviota, considéré comme le meilleur roman de l’écrivain, qui le rendit
célèbre en 1849 dans le journal madrilène El Heraldo. Cette parution en
Espagne favorisa l’édition de nombre de ses textes, écrits depuis longtemps,
ce qui permit à cette femme écrivain, de son véritable nom Cecilia Bolh
de Faber [Morges (Suisse), 1796-Séville, 1877], de subvenir à ses besoins
économiques et la poussa déinitivement vers la publication. Proclamée
rénovatrice du roman national par la critique contemporaine, et entre
autres par Ochoa, illustre passeur franco-espagnol, son succès s’étendit
au-delà des frontières hispanophones et donna d’abord lieu à des articles
dans plusieurs revues européennes. Vinrent ensuite des traductions dans les
langues les plus difusées, en particulier – grâce aux relations de son père,

4. Paris, E. Dentu. Il y aurait eu, semble-t-il, une traduction précédente dans la presse
par Germond de Lavigne, mais malgré les indices fournis par Montesinos (Fernán
Caballero. Ensayo de justiicación, México, El Colegio de México, 1961) il n’a pas été
possible de la trouver. Le second texte (El Alcázar de Sevilla) est paru en 1862 (Sevilla,
La Andalucía) puis chez Mellado en 1863.
5. Meaux, Imprimerie de A. Carro, 1860. Il publiera en 1862 au même endroit une
deuxième édition corrigée d’après la révision faite par l’auteur et augmentée des notes de
tous les deux.
Une retraduction française de Fernán Caballero │ 161

érudit et passionné de littérature espagnole ancienne – dans les cercles


culturels allemands (Wolf, Heyse, Campe et bien d’autres) qui réaliseront
deux éditions de ses œuvres complètes.

Fernán Caballero
dans la littérature espagnole de son époque

Reconnue par tous comme un véritable lien entre le romantisme et le


réalisme dans le roman espagnol du xixe siècle, Fernán Caballero appa-
raît aussi comme le précurseur du roman à thèse et du roman historique
contemporain. Sa formation à l’étranger, ses voyages, son enracinement
en Andalousie et son parcours littéraire portent de façon remarquable les
traces des complexes carrefours culturels de son temps et font d’elle un
auteur encore controversé et diicile à situer. L’atmosphère cultivée, reli-
gieuse et conservatrice de sa famille aux racines allemandes, irlandaises
et espagnoles, orientée vers la modernité philosophique et littéraire, la
marquera profondément. D’une part, elle est inluencée par le romantisme
schlegelien défendu par son père ainsi que par l’empreinte herderienne du
Volksgeist qui la conduit à recueillir des sources orales diverses (proverbes,
dictons, romances, chansons populaires, légendes, contes, tournures).
D’autre part, elle reçoit le soutien de sa mère, elle-même traductrice des
romantiques anglais et probablement de plusieurs manuscrits de sa ille,
qui encourage cette puissante vocation littéraire. Ainsi, une partie impor-
tante de ses ouvrages auraient connu une double métamorphose : conçus
en français, ils auraient été traduits en espagnol par des amis réviseurs,
puis, à travers ce iltre, retraduits en français6. C’est donc sous le signe
du paradoxe que se situe cet écrivain, du fait de l’histoire complexe de ses
publications, des avatars de ses traductions et de ses contradictions per-
sonnelles, en particulier sa rélexion intense sur les modèles idéologiques

6. Plusieurs textes sont rédigés à l’origine dans les langues que l’auteur maîtrisait
alors : le français surtout, l’allemand en raison des vicissitudes familiales, et l’espagnol.
Par exemple, le brouillon de La Familia de Alvareda a été écrit en allemand et ceux de
La Gaviota – traduit en espagnol par J. J. de Mora – et d’Elia o la España treinta años
ha en français.
162 │ Maria del Rosario Alvarez Rubio

et culturels en jeu dans ces années de tâtonnements7. En efet, l’un de ses


objectifs déclarés était de corriger l’image de l’Espagne à l’étranger ; une
image qu’elle façonne à partir de son milieu familier, la basse Andalousie,
partie d’une région hautement symbolique dans une longue tradition lit-
téraire. Les digressions didactiques caractéristiques de la pratique contem-
poraine du roman et sa conception du génie national se rejoignent dans
son exaltation de la spiritualité chrétienne et de la tradition culturelle espa-
gnole, face au matérialisme contemporain né de la philosophie rationaliste
des Lumières. Les arguments pour la difusion de Fernán Caballero en
France s’appuieront autant sur son incontestable talent que sur les valeurs
religieuses et morales qu’elle se plaît à défendre.

Le traducteur de 1886 face à ses prédécesseurs

Du succès du Second Empire


aux éditions de la Troisième République

Au cours de la décennie 1880, la difusion posthume de l’œuvre de l’écrivain


connaît un regain modéré. Durant cette dernière étape qui voit la traduc-
tion d’un nombre important de textes de Fernán Caballero, ces nouveaux
apports ofrent un certain équilibre entre traductions et retraductions.
Ainsi, quatre ans avant la version de 1886, et en même temps que la retra-
duction de La Mouette par Teótimo T., le comte de Bonneau-Avenant pré-
sentait les traductions inédites d’Estar de más (Être de trop) et de Magdalena
(Madeleine)8, à l’instar de l’édition de Ruiz de Apodaca (1878), où il puisait
aussi son introduction biographique assez bien renseignée. En 1888 égale-
ment, Paul-Émile Henry faisait paraître une nouvelle version d’Un servilón
y un liberalito9, dans laquelle, cependant, il reconnaissait son intervention

7. Pour une approche de l’état de la question sur l’auteur, voir l’étude préliminaire
de M. Comellas à son édition de Fernán Caballero, Obras escogidas, Sevilla, Fundación
José Manuel Lara, 2010.
8. Deux Nouvelles andalouses posthumes de Fernan Caballero, Paris, Plon, Nourrit
et Cie, 1882.
9. Une nouvelle de Fernan Caballero, Angers, Imprimerie-librairie Germain et
G. Grassin, 1888.
Une retraduction française de Fernán Caballero │ 163

sur le texte en plaçant son nom au premier plan. Néanmoins, et si l’on


en juge par les plaintes des prologues10 et des histoires littéraires de cette
période, même si les eforts des traducteurs pour vulgariser l’auteur n’ont
remporté qu’un succès limité – inalement restreint aux milieux conserva-
teurs et d’enseignement féminin, aux recueils populaires11 et aux réseaux
de l’hispanisme académique –, tout ce travail témoigne d’une activité non
négligeable. Après la campagne de difusion menée par A. de Latour,
ancien précepteur du duc de Montpensier et son secrétaire particulier à sa
cour de Séville, dans des articles et des versions intégrales, mais également
à la suite de l’impulsion donnée par la grande presse à tendance libérale
conservatrice de la in des années 1850, la décennie 1860 constitue le faîte,
quantitativement parlant, des traductions françaises intégrales de l’auteur.
À côté du vétéran hispanisant Germond de Lavigne – son premier traduc-
teur en nombre de titres par ses versions dans la presse depuis 1855, grâce
au privilège exclusif accordé alors par l’auteur, mais aussi en volumes12 –,
de Latour, de Dumas et d’autres traducteurs plus occasionnels comme
Marie Recurt, Christian de La Villeurnoy ou encore dans une moindre
mesure Hubbard, il convient aussi de mentionner Alphonse Marchais13
dont les versions et les nombreuses retraductions de cette décennie conti-
nuent d’être rééditées jusqu’aux années 1890.

10. Par exemple, la déception de Bonneau-Avenant : « Il y a plus de vingt ans déjà que
les Nouvelles andalouses, signées du pseudonyme de Fernán Caballero, sont devenues
l’une des gloires littéraires de l’Espagne, et malgré tant d’années écoulées, au milieu d’un
succès croissant, ce nom est encore inconnu en France, en dehors du petit nombre de
ceux qui s’occupent de littérature étrangère. […] Mais c’est à peine si quelques-uns de
ses ouvrages ont été traduits en français, à l’heure où leur succès faisait éclat à Madrid,
et à un si petit nombre d’exemplaires que le bruit qui s’était fait un instant autour d’eux
s’est éteint presque aussitôt, pour ne plus renaître. » (Deux nouvelles…, p. 2-3)
11. Fernán Caballero, Nouvelles andalouses, avec notice biographique et littéraire, Paris,
H. Gautier, coll. « Nouvelle Bibliothèque Populaire », s.d.
12. Nouvelles andalouses, scènes de mœurs contemporaines, Paris, Hachette, 1859.
13. Pour une approche de sa façon de traduire et sur l’opinion de l’auteur à cet égard,
voir Anne-Rachel Hermetet, Frédéric Weinmann et al., « Prose narrative », dans Yves
Chevrel, Lieven D’hulst, Christine Lombez (dir.), Histoire des traductions en langue fran-
çaise. xixe siècle, 1815-1914, Lagrasse, Verdier, 2012, p. 630-631.
164 │ Maria del Rosario Alvarez Rubio

Paratextes et desseins

Les paratextes, comme les préfaces et les notes qui peuvent accompagner
les traductions, constituent des jalons qui balisent le discours et fournissent
parfois des indications sur les conditions pratiques de leur réalisation et sur
leurs objectifs. Dans un souci de justiier la qualité et l’intérêt du choix du
traducteur, les préfaces, quand elles sont présentes, ont volontiers recours
à l’autorité des prologues espagnols, à des jugements de critiques français,
anglais ou allemands, ou à des extraits de Fernán Caballero dans lesquels
celle-ci expose son projet. Elles reproduisent quelquefois les censures et
les licences espagnoles, surtout durant cette première période, tandis qu’à
la in du siècle, les jugements clairement idéologiques des traducteurs y
sont aussi introduits. Lorsque le traducteur de 1886 présente au public son
travail, il n’encadre pas son texte, ne justiie pas sa démarche à la façon
d’une captatio benevolentiae et ne propose pas non plus une analyse de
l’ouvrage ou de l’écrivain. Il l’ofre sans préambule, en omettant même la
dédicace auctoriale ainsi que le prologue du critique Emilio Olloqui gar-
dés par Dumas, à l’instar de sa source. Teótimo T. n’est pas non plus un
érudit lauréat de l’Académie comme Bonneau. Surtout, il ne se met pas
au premier plan comme Henry, qui assume sa responsabilité sur le dis-
cours inal. Au contraire, dans toutes ses traductions, il reste dans l’ombre.
On peut supposer que l’auteur, de son vivant, avait été informé jusqu’à un
certain point14 du processus de « translation » de son œuvre15, à en croire
l’insistance avec laquelle certains traducteurs, comme Dumas, déclarent
avoir reçu son autorisation conformément aux décrets-lois de 1852 et 1854,

14. Il faudrait examiner non seulement les contrats mais aussi la correspondance de
l’auteur, grande et infatigable épistolière, en cherchant à analyser ses relations avec
quelques traducteurs français comme Dumas ou Germond, qui cite des extraits de cet
échange dans sa préface de 1859. Pour l’instant, si l’on excepte la correspondance avec
son ami Latour et des commentaires à d’autres destinataires, les indices relatifs à ces
relations ne sont présents que dans des allusions des traducteurs et dans quelques notes
de l’auteur qui n’auraient de sens que pour un lecteur étranger.
15. Il est diicile de savoir jusqu’à quel point. D’après sa correspondance, ses réactions
sur quelques traductions précises ne sont pas positives. D’autre part, malgré les réti-
cences de l’auteur à l’égard des mots et même du style, les déclarations des traducteurs
à ce propos ne sont pas fréquentes et leur position se relète souvent dans leurs textes.
Une retraduction française de Fernán Caballero │ 165

et même lui avoir soumis les textes pour correction. Toutefois, cette posture
déférente, voire de sauvegarde d’une interprétation exacte chez Germond
de Lavigne16, coexiste chez quelques traducteurs avec des décisions person-
nelles concernant la structure des récits. Un cas extrême serait par exemple
les « traductions libres » et déclarées comme telles de Marchais en 1864.
Cette attitude n’est pas non plus celle de Teótimo T., plus respectueux et en
général plus proche du sens et de la forme du roman de Fernán Caballero,
décédée presque dix ans auparavant.
Les notes de bas de page du traducteur, qui soulèvent d’habitude des
questions sémantiques, parfois de lecture ou de prononciation, ou encore
relatives à des aspects géographiques, historiques ou aux mœurs sociales,
apparaissent également dans la version de 1886. Cependant, la sobriété de
ces commentaires en marge contraste fortement avec la pratique habituelle
de Dumas. En 1862 et 1863 notamment, celui-ci ajoute un long discours à
côté du texte, qui est même accompagné d’une ébauche de guide personnel
pour le touriste français. À ce propos, il faut rappeler que la première dif-
fusion de l’auteur sous le Second Empire, propice encore à des entreprises
culturelles franco-espagnoles, bénéiciait aussi bien des conditions légales
du marché éditorial ouvert aux auteurs étrangers17 que d’un horizon d’at-
tente du public moyen qui cherchait toujours le pittoresque et redécouvrait
le caractère et les mœurs du pays voisin méconnu18. À ce moment, entre
autres atouts, les traducteurs faisaient valoir l’intérêt et l’émotion des textes
de Fernán Caballero, ainsi que le naturel des personnages, « reproduits au

16. Dans sa préface de 1859 (p. X-XI) il signale : « Il nous reste maintenant un droit à
défendre, celui que l’auteur a bien voulu nous donner de traduire son œuvre. Ce droit est
à nous depuis plusieurs années, et nous le revendiquons pour nous et pour lui. […] Nous
croyons cette précaution utile, ne serait-ce que pour sauver l’œuvre intéressante du char-
mant écrivain d’interprétations, peut-être incorrectes, souvent fantaisistes, qui pourraient
compromettre aux yeux des lecteurs une exacte opinion et une réputation méritée. »
17. Ces publications appartiennent à une période d’essor spectaculaire de l’édition,
dans les années  1855-1865 [Blaise Wilfert-Portal, «  Traduction littéraire : approche
bibliométrique », dans Yves Chevrel, Lieven D’hulst, Christine Lombez (dir.), Histoire
des traductions en langue française…, op. cit., p. 292-302].
18. Dumas se proposait notamment, de son propre aveu en 1862, d’occuper ses loisirs
et de distraire le public français, en l’initiant « consciencieusement » aux mœurs, cou-
tumes, usages et sentiments populaires du peuple de l’Andalousie.
166 │ Maria del Rosario Alvarez Rubio

daguerréotype », devant un lectorat avide de connaître les coutumes étran-


gères, en particulier celles de l’Espagne, plus proches de leur originalité
primitive. Cependant, en 1862 par exemple, Dumas attribue, sans citer de
titre précis, l’indiférence du public français – et donc les possibles réti-
cences des éditeurs – à l’égard des romans espagnols contemporains non
pas à la moralité et à l’esprit religieux qui les imprègnent, aussi répandus en
France qu’en Espagne à l’époque, mais plutôt à l’expression parfois acerbe
du sentiment nationaliste, qu’il essaie de nuancer dans sa traduction, sans
pour autant « dénaturaliser » le texte, à l’intention d’un public habitué aux
aménités de la presse française, « en général plus jalouse de nous plaire que
de nous éclairer ». Néanmoins, vingt ans plus tard, le choix de ce roman
de mœurs épistolaire répondrait-il à une stratégie éditoriale auprès d’un
certain public pour proiter de l’écho d’un auteur déjà mort mais encore
réimprimé en Espagne ? Même si quelques textes antérieurs font parfois
allusion aux traducteurs précédents, surtout à Germond et à Latour, cette
possible lignée de transmission textuelle ne semble pas être reconnue par
les (re)traducteurs. Notamment en ce qui concerne Un été à Bornos, la
comparaison entre ses deux versions ne suggère aucune dette de la part du
traducteur de 1886 envers son prédécesseur.

La retraduction de 1886 versus la version de Dumas :


similitudes et contrastes

L’intégralité de ce roman épistolaire choral, audacieux et cohérent du


point de vue de la construction homodiégétique et de l’analyse psycholo-
gique notamment, est globalement respectée chez les deux traducteurs :
le nombre, l’ordre, le type – et parfois le ton – ainsi que la structure des
trente lettres croisées entre la campagne andalouse, Cadix et Madrid, la
fonction des voix narratives dans l’intrigue, la temporalité tout au long
d’un été et même les citations françaises intertextuelles en tête de cer-
tains chapitres, malgré quelques diférences dans les tournures choisies,
prouvent leur dépendance à l’égard du texte source espagnol19.

19. Pour les parallèles entre les textes, on a suivi l’édition espagnole Un verano en Bornos,
novela de costumbres, Madrid, Establecimiento Tipográico à cargo de D.J. Bernat, 1864.
Une retraduction française de Fernán Caballero │ 167

Contrairement au silence du traducteur de 1886 sur sa propre pratique,


Dumas exposait déjà en 1862 (p. XI-XII) son intention d’ofrir des tra-
ductions les plus littérales possible, « mais surtout sans altération aucune
de ses pensées, des sentiments, voire même des locutions contenues dans
le roman ». Son remarquable efort trouve un véritable accomplissement
dans Un été à Bornos. Bien qu’il francise les graphies onomastiques (Louisa,
Séraphina, Pegnareal) pour saisir leur prononciation originale, et non pas
celles de noms communs (« gitana », « ollas », « posada o venta », etc.) en
soulignant leur saveur exotique, il n’en est pas moins vrai qu’il rend en
prose les vers – à l’inverse de son successeur – et cède parfois aux bien-
séances20 en esquivant des allusions à la situation politique espagnole. Il
n’hésite pas non plus à supprimer des phrases qu’il juge trop complexes,
de même qu’à plusieurs reprises, il ampliie certains passages, comme par
exemple cet extrait de la lettre VI de Luisa Tapia à Seraina Villalprado :

Tú que eres tan rica, no creas que tienes que aguardar diez años como
yo, ni temas volver a ver a tu Alejandro como me escribe mi Felipe
que lo está, ni que él te halle a ti algo ajada como lo estoy yo. (40)

Toi, qui es si riche, tu n’as pas à craindre, comme moi, une attente
de dix années, ni de revoir ton Alexandre chauve et hâlé par le soleil
des tropiques, comme l’est mon pauvre Philippe, ni que ton iancé
te retrouve, comme je le suis, un peu passée. (D., 95)

Toi qui es riche, tu n’auras pas dix ans à attendre comme moi. Ne
crains pas de voir ton Alejandro vieilli comme Philippe m’écrit
qu’il l’est lui-même, ni que ton iancé te retrouve quelque peu fanée
comme je le suis. (T. T., 42)

Cependant, au proit du lecteur, il met en contexte des allusions inter-


textuelles de l’original et précise la source de quelques citations françaises
de l’auteur ; un efort dont se dispense le traducteur postérieur. Celui-
ci s’écarte moins du texte source, et les exemples sont nombreux. Par

20. Par exemple, il est le seul à ne pas mentionner l’opium parmi les médicaments
prescrits à Seraina, personnage hyperesthésique, de même qu’il substitue aux poules
(« gallinas ») qui bougent librement à Bornos « divers oiseaux de basse-cour ».
168 │ Maria del Rosario Alvarez Rubio

exemple, face à Dumas qui ne signale qu’en note le sens du jeu de mots de
Primitiva (lettre III) sur le nom du médecin don Pío Mate21, on observe :

Aunque este apellido no tiene acento sobre la é, yo se lo he colo-


cado por tener el gusto de repetirle todos los días que su apellido,
puesto en el epitaio que ha de eternizar su memoria, no le reco-
mendará como médico a las generaciones futuras. (14)

Bien que ce nom n’ait pas d’accent sur le e, je l’en ai gratiié géné-
reusement, pour avoir le plaisir de lui répéter tous les jours que son
nom mis sur l’épitaphe qui doit perpétuer sa mémoire, ne le recom-
mandera pas comme médecin aux générations futures. (T. T, 13)

Pourtant, le traducteur de 1886 n’en a pas moins recours à la synthèse,


voire à la suppression ponctuelle. À l’inverse de Dumas tout d’abord, qui
contrairement à son habitude, se montre beaucoup plus modéré en ce qui
concerne l’extension des notes de bas de page dans sa dernière traduction
de l’auteur, Teótimo T. eface les allusions à des anecdotes locales ou à des
moments historiques passés. Tous les deux conservent quelques notes de
l’auteur et parfois de l’éditeur espagnol, en enlèvent d’autres et y ajoutent
les leurs, ain d’insérer des comparaisons lexicales entre les deux langues, ou
bien par exemple pour éclaircir le sens de certains mots et expressions idio-
matiques. Quoi qu’il en soit, le traducteur de 1886 manifeste un certain pen-
chant pour l’économie et la concentration. Ainsi, il va plus loin que Dumas,
qui escamote déjà le malicieux jeu de mots sur la monnaie qui portait le nom
de l’empereur tout en y apportant sa touche personnelle ain de rendre le
sens de l’image, dans le passage de la lettre VI où Luisa révèle à Seraina
qu’elle attend le retour de son amoureux, parti pour tenter de faire fortune :

A mi lo que me parece es, que los pesos duros se muestran por su


más bello aspecto cuando vienen a acortar distancias entre dos per-
sonas que se aman, y para hacer dulce la vida a una Madre a quien se
quiere con ternura; así es que no los miro mal, ni murmuro de ellos.

21. Dumas ajoute l’accent sur le nom du médecin directement dans le corps du texte
en supprimant l’explication de la voix narratrice, quoiqu’il rappelle, sommairement, en
bas de page : « Jeu de mots : mate [sans accent], en espagnol, veut dire tue » (35), sans
faire attention au temps verbal dans la langue d’origine.
Une retraduction française de Fernán Caballero │ 169

Con sus leones que signiican su poder, y sus castillos que signii-
can su fuerza, me gustan más y me parecen más caballeros que los
napoleones, a pesar de gastar estos la orden inglesa de la liga. (38)

Pour moi les écus se montrent sous le plus bel aspect, quand ils
viennent raccourcir les distances, qui existent entre deux personnes,
qui s’aiment, et quand ils contribuent à rendre la vie douce à une
mère aimée avec tendresse. Voilà pourquoi je n’en fais pas i, et
n’en parle pas en mal. Avec leurs lions, qui symbolisent la force, et
leurs châteaux, qui représentent le pouvoir, ils me plaisent mieux
que tes leurs chéries, qui n’ont ni force, ni pouvoir, ni durée, ni
consistance. (D., 89-90)

À mon humble sentiment, l’or se présente sous son plus bel aspect,
quand il vient abréger la distance entre deux personnes qui s’ai-
ment, et rendre la vie douce à une mère qu’on chérit tendrement.
Aussi je ne le vois pas de trop mauvais œil, et je me garde bien de
murmurer contre lui. (T. T., 39)

Bien que Dumas tende vers l’ampliication et Teótimo T. vers la syn-


thèse, les deux traducteurs pratiquent donc également la condensation,
quoique à des endroits et à des degrés divers. Ainsi, ils se permettent d’allé-
ger le style, en supprimant des adverbes ou en éliminant certains adjectifs
ou substantifs dans des appositions. Ils font aussi l’économie d’images et
simpliient des champs sémantiques. Tous les deux interviennent sur le
discours mais l’esprit et souvent la lettre du texte sont cependant généra-
lement rendus. Quelques divergences sont toutefois à signaler concernant
le choix des termes, la parémiologie ou les jeux de mots et les tropes.
Pour citer quelques exemples : le sens de l’espagnol « He embarnecido »
(« j’ai grossi ») (lettre I) est traduit littéralement par Teótimo T., « J’ai
engraissé », et de manière imagée par Dumas, « Mon teint est coloré » ; la
« boina » des carlistes (lettre IV) devient « boina » avec une note descriptive
chez Dumas et « béret » chez Teótimo T. ; Dumas préfère utiliser « par-
tner » plutôt que le terme commun « joueur », comme Teótimo T., pour le
« tresillo », jeu de cartes (lettre III) des « tertulias », lieu de sociabilité que
seul ce dernier mentionne. Chacun surmonte les diicultés des expressions
idiomatiques à sa manière : par exemple, si « para el obispo » (lettre II)
devient littéralement «  pour l’évêque  » mais avec une note explicative
(« travailler pour le roi de Prusse ») et « Pero Grullo » est rapporté comme
170 │ Maria del Rosario Alvarez Rubio

« M. de la Palisse », « eso salta a la cara como un cigarrón » (lettre V),


donne « cela saute aux yeux comme une cigale » (Dumas) et « cela saute aux
yeux » (Teótimo T.). Pourtant, « Esto parece cosa de comedia de magia »
(lettre V) devient « On croirait une décoration féérique de théâtre » chez
Dumas, plus près du contexte théâtral référentiel, et « On dirait un tour
de sorcellerie » chez Teótimo T., plus neutre. Quant à « prosaísmo de
ochenta navidades » (lettre III), cela devient « prosaïsme de quatre-vingt-
dix-années » (Dumas) et « prosaïsme révoltant » (Teótimo T). De même,
leurs versions varient ponctuellement dans certaines images rhétoriques
lors du choix des prépositions comme « Las plumas han dormido como
marmotas sin sus feísimas caretas negras » (lettre III) : « Mes plumes ont
dormi comme des marmottes sous leurs vilains masques noirs » (Dumas) ;
« Les plumes ont dormi comme des marmottes dans l’ombre de leur vilain
d’écritoire » (Teótimo. T., qui a vu plus juste).
Il existe pourtant deux grands écueils au moment de reproduire les
idiolectes les plus marqués de certains personnages : la présence délibérée
de gallicismes d’une part, et d’autre part des registres familiers avec des
expressions imagées et populaires, voire des virelangues. Alors que l’ironie
de l’auteur sur la francomanie des années 1850 à travers les personnages de
Fanchetta de Fuente-Rica et Alejandro Fuertes perd très nettement de sa
force chez les deux traducteurs, qui défont les jeux de mots et les marques
évidentes de gallicismes par suppression, afaiblissement ou manque d’ex-
plications, ces derniers essaient, malgré les diicultés, de rendre le ton pétil-
lant ou moqueur d’autres correspondants. Soit ils le suivent de façon litté-
rale, soit ils l’adaptent à leurs compétences linguistiques et à l’enchaînement
textuel. Voici un extrait de la scène rapportée par l’un des protagonistes,
Félix de Vea, lorsqu’il tombe amoureux, ébloui par l’apparition de la jeune
Primitiva, par sa vivacité narquoise et par son charme andalou22 :

22. « […] – Real mozo, vengan acá esos cinco espárragos, que le quiero decir a su
mercé la buena ventura. Vamos, señor, no sea vd. desaborío, con esa cara de rosa del año
pasado, esos ojos en cueva y ese pescuezo de botella, ¡no gaste tanta fantasía!… que no la
tengo yo, y corre en mis venas la sangre del rey Faraón./ – La niña siempre está de buen
humor, dijo en tono agridulce el diminuto doctor, acercando la silla a la mesa y repar-
tiendo las ichas./ – ¿Quiere su mercé, cara de pitiminí, prosiguió la hechicera gitanilla,
que le cante una copla?/ Y sin aguardar respuesta, cogió una guitarra, y con una hermosa
voz y mucha gracia se puso a cantar:/ Médicos y cirujanos/ No van a misa mayor,/ Porque
Une retraduction française de Fernán Caballero │ 171

[…] Beau sire, montrez-moi vos cinq doigts, qui ressemblent à cinq


asperges ; je veux dire à votre grâce sa bonne aventure. Allons, beau
sire, ne soyez pas désobligeant avec votre visage de roses de l’année
passée, avec vos yeux enfouis dans une grotte, et votre cou de bou-
teille ; ne soyez pas si dédaigneux, beau sire ; moi, je ne le suis pas,
et pourtant, dans mes veines, il coule du sang du roi Pharaon./ La
jeune demoiselle est toujours de bonne humeur, dit d’une voix aigre-
douce le petit docteur, en approchant sa chaise près de la table et en
distribuant les iches./ Votre grâce, avec sa igure de pitimini, conti-
nua la ravissante petite Gîtane, désire-t-elle que je lui chante une
chanson ? Et, sans attendre la réponse, elle prit une guitare et, d’une
voix charmante et avec une grâce sans pareille, elle chanta :/ – « Les
médecins et les chirurgiens ne vont pas à la grand’messe, parce que
les morts leur crient : Voici celui, qui nous a tués !  »/  Puisque ma
chanson ne fait pas plaisir à votre seigneurie, continua la jeune ille,
en voyant que le docteur, plus sérieux que le deuil, ne sourcillait pas,
eh bien ! je vais lui réciter un…./ Allons, Primativa [sic], dit sa mère
en l’interrompant, fais-nous grâce de ces enfantillages, qui sont de
mauvais goût./  Ma mère, répondit celle-ci, puisque nous sommes
à Bornos, c’est-à-dire aux Alpujarras./ Mademoiselle, il me semble
que Bornos,… dit don Pio./ Don Pio, taisez-vous, et faites attention
que, toutes les fois que votre amour pour la patrie vous a porté à vous
faire le champion de Bornos, il vous en a coûté un Codillo./  Jeu !
dit don Cristobal Tamagno./  Commandant, comme vous y allez,

les gritan los muertos:/ “¡Ahí pasa el que me mató!”/ – ¿No le hace a su mercé gracia
la copla? prosiguió la niña al ver que el doctor más serio que un duelo no pestañeaba;
pues le diré un traba-lengua, por ver si lo repite tal cual se lo diré; y con increíble velo-
cidad prosiguió:/ – El bastón del doctor Soyoclo no tiene puño; del rabo de la gatica
mendiga Scipitipandiga se le hará uno; y responde la gatica mendiga Scipitipandiga,
que su rabo no está para hacer puños al bastón del doctor Soyoclo./  –  Vamos,
Primitiva, dijo su Madre, deja esas niñadas, que son chabacanas./ – Madre – contestó
esta-, si estamos en Bornos, que es como si dijéramos en las Alpujarras./ – Niña, me
parece… – dijo don Pío./ – ¡Don Pío, calle usted! – exclamó Primitiva –. Y tenga
presente que cada vez que su amor patrio le ha llevado a salir de Bornos le ha costado
un codillo./ – ¡Juego! – dijo don Cristóbal Tamaño./ – ¡Comandante…, caramba con
usted! – exclamó don Pío –. Es usted capaz de decir que juega sin haber visto sus
naipes. ¡Juego más! ¡Solo!/ – ¿Qué juega usted solo? – preguntó el comandante –. No
puede ser./ – ¡Solo y tres más!/ – Entonces son cuatro – repuso el veterano –. Doctor,
¿ha mirado usted despacio sus naipes?/ – ¡Dale bola! – gruñó don Pío./ – Eso quisiera
usted – le dijo el comandante./ – Comandante – exclamó impaciente el doctor –, he
dicho que juego solo, ¿lo ha oído usted? […] » (Carta XXVI, 169-170).
172 │ Maria del Rosario Alvarez Rubio

s’écria don Pio ; vous êtes capable de dire que vous jouez sans avoir
vu vos cartes. Je joue plus ! solo !/ Que dites-vous ? Que vous jouez
un solo ? demanda le commandant, ce n’est pas possible !/ Solo ! ne
vous déplaise./  Docteur, avez-vous examiné vos cartes avec atten-
tion ?/ Commandant, s’écria le docteur avec impatience, je vous ai dit
que je jouais solo, solo, solo ! […] (Dumas, « Lettre XXVI », 380-384)

[…] – Beau garçon, présentez-moi ces cinq asperges (les cinq doigts


de la main), car je veux vous dire la bonne aventure. Allons, mon
beau monsieur, n’y mettez pas de mauvaise volonté, avec cette i-
gure de rose de l’an passé, ces yeux enfoncés dans leurs orbites et ce
cou de bouteille. N’ayez pas tant de caprices, car je n’en ai pas moi,
et le sang du roi Pharaon court cependant dans mes veines./ – La
petite est toujours de bonne humeur, dit le petit docteur d’un ton
aigre-doux, en approchant sa chaise de la table de jeu et distribuant
les iches./  –  Voulez-vous, igure de pitimini, que je vous chante
un couplet ? dit l’éblouissante bohémienne./  Et sans attendre une
réponse, elle prit une guitare et avec une grâce ininie et une voix
charmante, elle se mit à chanter : Médecins et chirurgiens/ Ne vont
pas à la grand’messe,/ De peur que les morts leur crient :/ Voilà mon
assassin qui passe./ – Est-ce que le couplet ne vous plaît pas ? pour-
suivit la jeune ille en voyant que le docteur, plus sérieux qu’un enter-
rement, ne sourcillait pas. Eh bien ! je vais vous donner une kyrielle
de mots à répéter comme je les dirai ; j’ai envie de voir comment
vous vous en tirerez./ – Et avec une volubilité incroyable, elle pour-
suivit :/ – Le bâton du docteur Soyoclo n’a pas de poignée ; on lui en
fera une avec le bout de la queue de la petite chatte mendiante Sci-
pitipandiga ; mais la petite chatte mendiante Scipitipandiga répond
que le bout de sa queue n’est pas fait pour servir de poignée au bâton
du docteur Soyoclo./ – Allons, Primitiva, dit sa mère, cesse ces en-
fantillages, car ils deviennent fatigants./ – Pourtant, maman, répon-
dit celle-ci, puisque nous sommes à Bornos, comme qui dirait dans
les Alpujarras…/  –  Cependant, petite… dit Don Pio./  –  Taisez-
vous, Don Pio ! s’écria Primitiva. N’oubliez pas que chaque fois
que votre zèle patriotique vous a porté à vous faire le champion de
Bornos, il vous en a coûté un codillo./ – Je joue, dit le commandant
Tamano./ – Que le diable vous emporte, commandant ! s’écria Don
Pio ; vous êtes capable de dire que vous jouez sans avoir vu vos cartes.
Je joue plus Je joue seul./ – Comment vous jouez seul ! demanda le
commandant ; c’est impossible./ – Seul, et trois de plus./ – Alors je
joue quatre, dit le vétéran. Docteur, avez-vous regardé vos cartes
avec attention ?/ – Allons encore ! dit Don Pio en grognant./ – Pre-
Une retraduction française de Fernán Caballero │ 173

nez garde, dit le commandant./ – Commandant, s’écria le docteur


impatienté, je vous ai dit que je jouais seul ; est-ce que vous ne
m’avez pas entendu ? […] (Teótimo T., « XXVIe lettre », 181-183)

Ce parallèle entre les deux versions de cet extrait constitue un exemple


signiicatif des démarches des deux traducteurs qui met en jeu leurs com-
pétences linguistiques et culturelles. Ce fragment, plus complexe à cause
des divers niveaux de langue, face à d’autres passages dont le ton est plus
aisément communicable – comme par exemple la correspondance parfois
soutenue, réléchie et parsemée de leçons de vie entre Seraina et Carlos –,
souligne la supériorité du traducteur de 1886, qui ne cède pas aux stratégies
de Dumas pour éviter le virelangue. Tous les deux parviennent à rendre le
portrait des personnages en situation ainsi que le rythme et la tension du
jeu en y incorporant un vocabulaire spéciique. Mais Teótimo T., dans sa
version plus moderne, se montre plus expressif. Il avertit le lecteur dans
une petite note et s’eforce d’adapter le registre du discours à une ambiance
moins formelle et plus familière. Si le traducteur de 1886 supprime tous les
discours d’autorité et les prologues des éditions originales, s’il fait aussi ses
propres choix sur le texte, il ne se montre pas pour autant moins sérieux
et attentif. Même si, tout en respectant pour l’essentiel le texte original,
il cherche la synthèse d’une façon plus marquée que Dumas, Teótimo T.
contribue avec lui à la difusion de l’écrivain espagnol, et il a pour mérite
incontestable d’avoir traduit d’autres romans de l’écrivain beaucoup moins
répandus en France.
Núria Camps Casals

La littérature catalane en France :


le cas de Jacint Verdaguer

Considérations préalables

Au début du xixe siècle, la Catalogne est le théâtre d’une renaissance cultu-


relle sans précédent. Une Renaixença qui, secouant toute la Catalogne,
ravive le combat de ses habitants contre la dévalorisation de leur langue
et de leur culture. Les Catalans, comme le poète-prêtre Jacint Verdaguer,
s’eforcent d’élever leur langue au rang de langue littéraire, de lui rendre sa
dignité perdue et de lui restituer son esprit originel. Malgré leurs eforts,
cependant, la littérature catalane – qui cherchait à se moderniser en se rap-
prochant des modèles littéraires européens – reste pratiquement inconnue,
voire ignorée, des Français jusqu’à la in du siècle.
La réception de l’œuvre épique et mystique de Jacint Verdaguer, per-
sonnalité hors pair, a néanmoins été notable dans les revues littéraires
françaises entre la in du xixe et le début du xxe siècle (Revue de Lille, La
Science catholique, La Tramontane, Polybiblion…).
On analysera donc les circonstances qui motivèrent la traduction de la
littérature catalane en France, en particulier de l’œuvre de J. Verdaguer ;
le rôle des revues et l’inluence des réseaux d’intellectuels catholiques dans
la difusion des traductions du poète (1883-1890) ; les débats déclenchés
176 │ Núria Camps Casals

par la parution de traductions concurrentes de L’Atlantide – celle de Justí


Pépratx en vers, et celle d’Albert Savine en prose –, et les querelles entre
les traducteurs du poète.
Parmi les traducteurs en français, une attention particulière doit être
portée à Albert Savine – auteur d’une Histoire de la Renaissance de la poésie
catalane, traducteur de Narcís Oller, d’Àngel Guimerà et de beaucoup
d’autres auteurs espagnols –, à Justí Pépratx ou à Mgr Josep Tolrà de
Bordas, qui, à partir de 1883, ont donné des traductions remarquables de
L’Atlantide et du Canigou – le grand poème épique de J. Verdaguer. La
réception de J. Verdaguer en France et, plus précisément, en Catalogne
du Nord (c’est-à-dire au Roussillon), bien que jouant un rôle central dans
la difusion internationale du poète, n’a été que partiellement étudiée. Il
s’agira ici de reprendre cette étude pour la compléter.

Éléments biographiques

Le poète-prêtre Jacint Verdaguer Santaló (Folgueroles, 1845-Vallvidrera,


1902), né dans un petit village près de Vic, dans la province de Barcelone,
est considéré comme le « prince des poètes catalans » du xixe siècle et
l’un des porte-drapeaux du mouvement de renaissance de la littérature
catalane, la Renaixença. J. Verdaguer modernisa le catalan littéraire – tout
en s’inspirant des modèles européens du dernier tiers du xixe siècle –, se
situant ainsi dans la lignée de ses illustres devanciers du moyen âge et du
début de la Renaissance, grâce à l’élan du Romantisme et à la restaura-
tion des concours poétiques de tradition médiévale en catalan, les Jeux
loraux1. Pourtant, sa vie reste presque inconnue hors de Catalogne.
La famille du poète, bien que de condition modeste – sa mère par-
tageait son temps entre le foyer et l’église et son père était tailleur de
pierres –, n’était pas dépourvue d’une certaine culture. Dès l’enfance, et
sous l’ascendant de sa mère, J. Verdaguer se sentit appelé à la vocation
sacerdotale. Mais à 15 ans se manifesta sa vocation littéraire. Au sémi-
naire, J. Verdaguer entra en contact avec les classiques grecs et latins, les

1. Isidor Cònsul, 1902-2002, cien años sin Verdaguer, Centro Virtual Cervantes,
http ://cvc.cervantes.es/actcult/verdaguer/biograia.htm (consulté le 4 novembre 2014).
La littérature catalane en France │ 177

écrivains espagnols de l’époque baroque, les grands auteurs européens et


les romantiques. Le poète acquit une grande connaissance de la littérature
savante, en même temps qu’il développa une compréhension profonde
de la littérature populaire. Les œuvres de J. Verdaguer, nourries de sujets
et de formes poétiques populaires, transmettent les idées du catalanisme
conservateur catholique et ses idéaux concernant la religion et la patrie2.
Durant ces années, J. Verdaguer composa des poèmes religieux (hagio-
graphiques, mystiques et pieux) et patriotiques mais il s’essaya aussi à des
œuvres de nature épique, telles que ses Dos màrtirs de ma pàtria (Deux
martyrs de ma patrie, 1865) et Colom (Colomb), poème inachevé qui est
à l’origine de L’Atlàntida (L’Atlantide). En 1865 et 1866, il obtint plu-
sieurs prix aux Jeux loraux de Barcelone, qui ne irent qu’encourager sa
vocation littéraire, tout en l’introduisant auprès des célèbres igures de la
Renaixença. Il fut ordonné prêtre à l’automne 1870 et exerça son ministère
jusqu’en 1873 dans la petite paroisse de Vinyoles d’Orís. La même année,
à cause de ses problèmes de santé, J. Verdaguer déménagea et s’installa à
Vic. Il visita également le Roussillon et it probablement pour la première
fois l’ascension du pic du Canigou. Malade, il commença alors à oicier
comme prêtre pour une compagnie transatlantique dans l’espoir que l’air
marin lui serait bénéique. En 1876, sur le bateau de retour de Cuba,
J. Verdaguer acheva son chef-d’œuvre, L’Atlantide, pour lequel il reçut
un prix extraordinaire aux Jeux loraux de 1877.
De retour à Barcelone, le poète devint aumônier du marquis de Comillas,
propriétaire de la compagnie transatlantique pour laquelle il travaillait ; en
même temps, à la suite de son succès littéraire, il publia des œuvres telles que
Idil·lis i Cants místics (Idylles et chants mystiques) en 1879, Cançons de Mont-
serrat (Chansons de Montserrat) et Llegenda de Montserrat (Légende de Mont-
serrat) en 1880, Lo somni de Sant Joan (Le songe de saint Jean) en 1882, l’ode
« A Barcelona » (« Ode à Barcelone ») en 1883 ou Caritat (Charité) en 1885.
En mars 1886, à l’apogée de sa consécration littéraire, le Catalan fut cou-
ronné « Poeta de Catalunya » (« Poète de la Catalogne ») par l’évêque de Vic
en même temps que paraissait Canigó (Canigou), son grand poème épique
consacré à la reconquête des terres catalanes occupées par les musulmans. En

2. Narcís Garolera, La obra literaria de Jacint Verdaguer, Centro Virtual Cervantes,


http ://cvc.cervantes.es/actcult/verdaguer/biograia.htm (consulté le 4 novembre 2014).
178 │ Núria Camps Casals

1893, un pèlerinage en Terre sainte bouleversa sa vie et marqua un tournant


dans sa production littéraire et ses convictions. J. Verdaguer abandonna la
vie aisée qu’il menait chez le marquis – son mécène – et choisit de vivre
dans la pauvreté. De cette deuxième époque datent Roser de tot l’any (Rosier
perpétuel, 1894), Veus del bon pastor (Voix du Bon Pasteur, 1894), Sant Francesc
(Saint François, 1895), Flors del calvari (Fleurs du calvaire, 1896), Santa Eulària
(Sainte Eulalie, 1899), Aires del Montseny (Airs du Montseny, 1901), Flors de
Maria (Fleurs de Marie, 1902) ainsi que les œuvres posthumes Al Cel (Au
ciel, 1903), Eucarístiques (Eucharistiques, 1904) et Perles del « Llibre d’Amic e
d’Amat » (Perles du « Livre de l’ami et de l’aimé ») de Ramon Llull.
Malgré des moments de bonheur, les dernières années du poète furent
pénibles, marquées par de sombres épisodes, tel celui connu sous le nom
« Cas Verdaguer » (1893-1898), c’est-à-dire son coninement temporaire
loin de son mécène le marquis de Comillas, qui le repoussa, sa supposée
folie, la révolte contre son évêque, sa suspension a divinis, les dettes ou
les exorcismes. Une fois son honneur et son activité littéraire presque
rétablis, il fut tourmenté par des intrigants avides de son héritage maté-
riel et spirituel. Il init sa vie à Barcelone et mourut de la tuberculose le
10 juin 1902 à Vallvidrera. Ses obsèques furent impressionnantes, près de
300 000 personnes y assistèrent3.

Les grandes œuvres : L’Atlantide et Canigou

J. Verdaguer cultiva, en même temps, les genres épique, religieux, populaire


et la poésie patriotique. Toutefois, la production verdaguerienne repose sur
deux chefs-d’œuvre épiques incontestables, L’Atlantide et Canigou, dans
lesquels l’auteur relate des récits imaginaires portant respectivement sur la
découverte de l’Amérique et sur les origines de la Catalogne. Bien qu’à la in
du xixe siècle le roman se soit substitué à la poésie épique, diverses circons-
tances menèrent le poète à composer ces deux épopées. Sont à prendre en
compte, d’une part, la formation de J. Verdaguer et, d’autre part, le fait que
les intellectuels catalans de l’époque étaient persuadés de la nécessité d’une
grande épopée pour donner de l’envergure à la littérature catalane renais-

3. Ramon Pinyol, « Pròleg », dans Jacint Verdaguer, Poesia i prosa, Barcelone, Pirene, 1995.
La littérature catalane en France │ 179

sante et la faire igurer parmi les littératures nationales. Le succès interna-


tional de L’Atlantide fut incontestable, son accueil en France, enthousiaste.
Au Saint-Siège, Léon XIII commenta L’Atlantide avec son auteur, lors de
la visite à Rome de ce dernier en 1878.
L’Atlàntida (1877) – composée de dix chants et d’une conclusion – trouve
son origine dans Colom, une épopée sur la découverte de l’Amérique que
J. Verdaguer essaya de compléter entre 1865 et 1868 et qui resta inachevée.
L’œuvre chante les origines mythiques de la péninsule ibérique et s’inspire
des modèles classiques. Son élaboration dura dix ans. J. Verdaguer a recours
à de nouvelles formes de composition, dont certaines déjà utilisées par les
romantiques, telles que les formes chorales ou les poèmes autonomes. Le
poème fut traduit en français en prose par Albert Savine (1883-1884) et Joan
Baptista Blazy (1909), et en vers par Justí Pepratx (1885). Il faut mentionner
également l’essai de Josep Tolrà de Bordas Une épopée catalane au xixe siècle.
« L’Atlantide » de Don Jacinto Verdaguer (1881). De plus il reste encore des
traductions inédites.
Canigó (1886) illustre la prise de conscience par le Roussillon de son
identité catalane. L’épopée – constituée de douze chants, un épilogue et une
« couronne » – se compose de poèmes courts, indépendants et de métrique
variée, et célèbre la genèse et les origines légendaires de la Catalogne en
tant que patrie chrétienne. La critique considère Canigó comme le chef-
d’œuvre du poète et, par conséquent, sa consécration. Cette épopée n’eut
pas, cependant, une réception internationale immédiate comparable a celle
de L’Atlàntida. Malgré tout, l’épopée fut bien accueillie par les « Catalans de
França » – comme l’on appelait à l’époque les habitants de la Catalogne du
Nord, c’est-à-dire du Roussillon – auxquels J. Verdaguer dédia son Canigó.
La réception française débuta avec la parution, en 1887, d’une Étude biblio-
graphique du nouveau poème catalan de Jacinto Verdaguer. « Canigó » par Justí
Pépratx qui contenait déjà des fragments de traduction. Le poème complet
fut traduit en prose par J. Tolrà de Bordas (1889) puis par Joan Baptista
Blazy (1908). La traduction de J. Tolrà a été remise à l’honneur en 1986
grâce à une réédition du Conseil régional du Languedoc-Roussillon. Enin,
une nouvelle traduction en prose a été élaborée en 2004 par Miquela Valls
Robinson, professeur à l’université de Perpignan, à l’occasion du centenaire
de la mort du poète.
180 │ Núria Camps Casals

La réception de J. Verdaguer en France

Le succès du poète est à replacer dans le contexte littéraire de l’époque,


dominé par la concurrence entre la Renaixença catalane et le romantisme
tardif. Il s’explique également par l’aisance avec laquelle cet écrivain catho-
lique abordait dans ses textes les grands thèmes de son temps. Comme
l’expliquent Manuel Llanas et Ramon Pinyol4, J. Verdaguer – après le
triomphe en 1877 au concours littéraire des Jeux loraux de Barcelone avec
L’Atlàntida – devint l’écrivain catalan le plus célèbre de son époque. Son
succès personnel était aussi la marque de la réussite collective de la Renais-
sance catalane. L’épopée verdaguerienne déclencha un grand élan patrio-
tique ampliié par la traduction du poème en plusieurs langues européennes
et la reconnaissance de la critique en Catalogne et ailleurs. La version déi-
nitive de L’Atlàntida date de 1878 ; il s’agit d’une édition bilingue catalan-
espagnol qui fut la base des traductions postérieures vers d’autres langues
européennes. J. Verdaguer restitua à la littérature catalane le statut de lit-
térature européenne dont elle avait joui à l’époque médiévale. C’était, sauf
erreur, la première traduction d’une œuvre catalane dans une langue étran-
gère depuis le temps de Raymond Lulle (Ramon Llull en catalan), philo-
sophe, mystique, poète et romancier du xiiie siècle ; depuis lors, et jusqu’à
la in du xixe siècle, la littérature catalane avait été oubliée en Europe.
Rappelons que treize œuvres de J. Verdaguer, sans compter les traduc-
tions partielles, furent traduites en une dizaine de langues européennes.
C’est toutefois en Occitanie qu’il atteignit la plus grande notoriété, grâce
au soutien de Frédéric Mistral, champion de la littérature provençale.
Les traductions en français ont joué un rôle essentiel dans la recon-
naissance internationale de J. Verdaguer. La difusion de l’œuvre et de la
igure de l’écrivain catalan en France se it à travers trois voies : les écri-
vains provençaux, la presse et les cercles catholiques, notamment rous-
sillonnais, et les hispanistes/catalanistes français, principalement à Paris.

4. Manuel Llanas, Ramon Pinyol, «  Les traduccions no castellanes de l’obra de


Verdaguer, Oller i Guimerà ins a 1939 », dans Colloqui Europeu d’Estudis Catalans,
Montpellier, Centre d’études et de recherches catalanes, Université Paul Valéry
Montpellier 3/Association française des catalanistes, 2004, vol. I., p. 69-94.
La littérature catalane en France │ 181

C’était la première fois qu’une œuvre catalane se difusait internationale-


ment depuis des siècles.

La presse et les cercles catholiques roussillonnais :


Justí Pépratx, Josep Tolrà de Bordas et Joan Baptista Blazy

L’étude des cercles et de la presse catholiques dans le Roussillon révèle,


d’après August Bover5, que la Renaixença s’est développée de manière très
diférente de part et d’autre des Pyrénées. Selon cet auteur, la Renaixença
survint avec beaucoup de retard en Catalogne du Nord à cause des pro-
blèmes économiques, de la dépendance à l’égard du marché parisien et de
l’usage du français à l’école. C’est pour ces raisons que les Catalans fran-
çais, contrairement aux Catalans d’Espagne, ne connurent pas de prise de
conscience politique. Les Catalans français durent se livrer à un diicile
travail de reconstitution ain de surmonter les contraintes mentionnées
ci-dessus. Les écrivains nord-catalans de la in du xixe siècle, avec à leur
tête Justí Pépratx, suivirent l’exemple des auteurs du sud et prirent contact
avec eux, tout en leur apportant leur soutien dans la tâche de revalorisa-
tion de la littérature autochtone. Entre eux naquirent des liens d’amitié
qui représentèrent pour les Catalans du sud une possibilité de renforcer
le régionalisme modéré et catholique.
Selon Xavier de la Torre6, en Catalogne française le clergé fut le prin-
cipal soutien du catalan, malgré l’avènement de la Troisième République
et la laïcisation de l’État en 1905. De la Torre rapporte que Mgr Jules
Carsalade du Pont, évêque d’Elne-Perpignan en Catalogne du Nord, et
l’évêque de Cahors, dans le Quercy, où l’on parlait occitan, décidèrent
de soutenir ce qu’ils appelaient les « dialectes provinciaux » à travers la
doctrine religieuse, ce qui explique que beaucoup de clercs, en Catalogne
du Nord, devinrent catalanistes.

5. August Bover i Font, « Pàtria i les relacions nord-catalanes de Jacint Verdaguer »,


Anuari Verdaguer 1988, p. 213-226.
6. Xavier de la Torre, « Avant la Renaissance catalane en Roussillon », Revue catalane,
no 15, juillet 1912, p. 210-212.
182 │ Núria Camps Casals

Justí Pépratx
Justí Pépratx dit Pau Farriol de Ceret (Céret, 1828-Perpignan, 1901), poète,
traducteur et difuseur du catalan, fut un des membres les plus actifs de
la renaissance catalane dans le Roussillon. Pépratx – ami personnel de
J. Verdaguer – avait de bons contacts parmi les acteurs de la vie culturelle
de Barcelone. En 1884, il soutint les Jeux loraux. Sous un pseudonyme, il
publia l’anthologie Espigues i Flors (Épis et leurs, 1882) et le recueil Pa de casa
(Le pain de la maison, 1888). Il publia aussi Ramellets de proverbis, maximas,
refrans i adagis catalans escollits i posats enquartetas (Bouquets de proverbes,
maximes, refrains et adages catalans choisis et mis en quatrains, 1880) en édition
bilingue français-catalan et La Renaissance des lettres catalanes (1883).
On se souvient surtout de J. Pépratx comme traducteur et spécialiste de
J. Verdaguer, un des rares amis à être restés idèles à Verdaguer pendant la
crise qu’il traversa. J. Pépratx traduisit Le Roussillon – fragment du poème
inédit Lo Canigó – pour une carte de Noël qu’il envoya à ses amis en 1884,
avec 21 strophes traduites ; L’Atlàntida (traduction en vers, 1884), Lo somni de
Sant Joan (traduction en vers, édition bilingue, 1888), Jesús Infant (1896) ; Ales
víctimes del bazar de la Caritat. Aux victimes du Bazar de la Charité (poème
indépendant, 1897) ; Flors del Calvari (traduction en prose avec lettre-préface
de Frédéric Donnadieu, 1897) ; Lo Roser de tot l’any (traduction inédite,
découverte par Pep Vila). Il publia également de nombreux articles de
presse sur J. Verdaguer ainsi que l’opuscule « Canigó ». Étude bibliographique
du nouveau poème catalan de Jacinto Verdaguer (1887).

Josep Tolrà de Bordas


Docteur en théologie, en droit canonique et en droit civil, Josep Tolrà
de Bordas (Prada de Conlent, 1824-Toulouse, 1890) fut à la fois prêtre,
historien du Roussillon et professeur de rhétorique au séminaire de Prade
de Conlent. Il exerça son ministère comme curé à Rome où il participa
au concile de Vatican I. Il se déplaça à Paris (1872-1880) où il dédia son
temps à l’historiographie et la recherche. Cette tâche lui valut la distinc-
tion de « Prélat de la Maison de sa Sainteté » qui comportait le titre de
Monseigneur. Il collabora à de nombreuses revues (Polybiblion, Revue
du Monde catholique, Revue des questions historiques, Bulletin de la Société
agricole, scientiique et littéraire des Pyrénées orientales).
La littérature catalane en France │ 183

Dans les années 1880, de retour à Prade – tout en passant une grande


partie de son temps à Toulouse –, il prit contact avec les milieux occi-
tanistes et catalanistes à travers lesquels il découvrit J. Verdaguer. De
son admiration pour l’œuvre du poète naquirent L’Essai sur « I’Atlantide »
(1881), Jacinto Verdaguer, biographie (1883) et l’édition bilingue avec tra-
duction en prose de Canigó (1889). Malade à partir de 1889, il tenta sans
succès de quitter la France pour Barcelone et vécut ses derniers jours dans
un couvent franciscain à Toulouse.

Joan Baptista Blazy


L’un des traducteurs en français les plus prolixes du poète fut Joan Baptista
Blazy (Catllà de Conlent, 1878-Baixàs, 1933). Ecclésiastique et homme de
lettres, il traduisit en prose cinq œuvres de Verdaguer, dont trois mises
pour la première fois en français, Flors de Maria (Fleurs de Marie, 1905),
Idil·lis i Cants místics (Idylles et chants mystiques, 1906) et Al Cel (Au ciel,
1905), publiées dans la revue La Science catholique, et deux nouvelles tra-
ductions de Canigó (Canigou, 1908) et L’Atlàntida (L’Atlantide, 1909),
dans la Revue de Lille.
Blazy maintint le contact avec des représentants de la Renaixença cata-
lane tels que le Dr Benet Roura Barrios – qui s’occupa de J. Verdaguer à
la in de sa vie – et du Félibrige – spécialement avec F. Mistral, comme
l’atteste la correspondance qu’ils échangèrent. En outre, il fut un des col-
laborateurs les plus actifs du Diccionari Català-Valencià-Balear d’Antoni
M. Alcover – un dictionnaire étymologique et descriptif du Catalan. Au-
delà de son activité de traducteur, il convient également de mettre l’ac-
cent sur sa production en tant qu’essayiste, spécialiste de la Renaixença en
Catalogne du Nord, mais aussi conteur et enin biographe de Bernadette
Soubirous et, à une moindre échelle, de Ramon Llull et de Miquel Costa
i Llobera. Néanmoins, Blazy demeura quasi inconnu jusqu’en 2007.

Les hispanistes/catalanistes français

C’est par l’intermédiaire des amitiés littéraires entre naturalistes et réalistes


espagnols – Emilia Pardo Bazán ou José Pereda – et catalans – Narcís
184 │ Núria Camps Casals

Oller – avec les représentants français de ces courants littéraires – Émile


Zola – et les critiques littéraires – Albert Savine – que la littérature cata-
lane et espagnole suscita l’intérêt des Français pendant le dernier tiers du
xixe siècle. On se rappellera à ce propos la place qu’occupait Paris comme
capitale culturelle mondiale de la seconde moitié du xixe siècle à la pre-
mière guerre mondiale. Tous les intellectuels de cette époque-là, venus
des quatre coins de l’Europe, (Russes, Espagnols, Italiens, Catalans…),
convergeaient vers la capitale française où germaient et s’éteignaient les
mouvements artistiques et littéraires.

Albert Savine
Parmi les principaux divulgateurs de J. Verdaguer en France, on trouve
Albert Savine (Aigues-Mortes, 1859-Paris, 1927), un catalaniste proliique,
hispaniste, éditeur et traducteur proche du naturalisme, qui découvrit la
littérature catalane à travers l’œuvre verdaguerienne, dont il traduisit
L’Atlantide – publiée à de multiples reprises entre 1881 et 1887 – et édita la
traduction du Canigou de J. Tolrà de Bordas, en 1889. A. Savine trans-
posa également en français l’œuvre de Narcís Oller. Également hispaniste
et angliciste, il traduisit en français Emilia Pardo Bazán et Juan Valera
ainsi qu’Edgar Allan Poe, Arthur Conan Doyle, Oscar Wilde et Rudyard
Kipling. En 1886, Savine – après avoir travaillé comme lecteur dans la
maison d’édition Giraud – créa sa propre maison d’édition, la Nouvelle
librairie parisienne, ce qui facilita grandement son travail de difusion
littéraire. Néanmoins, les procès que lui occasionnèrent la publication de
livres à caractère antisémite l’obligèrent à abandonner l’activité éditoriale.
Sa traduction en prose de L’Atlantide vit le jour entre le 6 octobre 1881
et le 27 avril 1882 dans les pages du Midi littéraire, une revue éphémère
fondée et dirigée par Savine. En 1883, Léopold Cerf mit en vente deux
éditions bilingues successives7, accompagnées d’une étude sur la Renai-
xençade la poésie catalane et d’annexes. En 1884, parut une variante de la
deuxième édition. En 1887, enin, cette édition bilingue, accompagnée de

7. Lors du tirage des faux titres, tables et couverture, l’imprimeur n’avait pas tenu
compte des corrections du traducteur, de sorte que Savine refusa les exemplaires. D’où
la nécessité d’une deuxième édition.
La littérature catalane en France │ 185

la même étude, est reprise par Savine dans sa propre maison d’édition.
En tant qu’éditeur de l’œuvre verdaguerienne, Savine publia également
en 1889 la traduction du Canigou de J. Tolrà de Bordas. Il s’agissait d’une
édition bilingue catalan-français en prose qui fut rééditée, en fac-similé,
en 1986 à Toulouse chez Privat.

Les écrivains provençaux : Frédéric Mistral

La réception de L’Atlantida fut enthousiaste parmi les cercles littéraires


européens, essentiellement en Provence, où régnait un climat de solidarité
entre les cultures issues de la latinité. L’idée d’une fraternité latine faisait
alors des adeptes parmi les Félibres provençaux – membres de l’association
littéraire pour la défense des cultures régionales traditionnelles et la sau-
vegarde de la langue d’oc – et parmi beaucoup d’autres poètes et écrivains,
et représentait un trait d’union entre eux. En Catalogne, l’admiration
pour le Félibrige naquit grâce aux rapports d’amitié qui unissaient Víctor
Balaguer – éminent politique et écrivain catalan – et le noyau fondateur
du Félibrige dont Frédéric Mistral – écrivain et lexicographe français de
langue provençale, prix Nobel de littérature en 1904 – était le capoulié
(grand maître). Ce fut V. Balaguer qui mit en contact J. Verdaguer et
F. Mistral en 1868 dans le cadre des Jeux loraux de Barcelone. Presque dix
ans après cette première rencontre, le 3 août 1877, F. Mistral écrivit dans la
revue La Muse orientale de Tarbes : « Les catalans considèrent ce splendide
poème [L’Atlantide] comme le couronnement de leur littérature, et ils ont
raison. » Dès lors, la Revue des langues romanes – publiée par la Société pour
l’étude des langues romanes de Montpellier et fondée par l’éminent philo-
logue et historien occitan, le baron de Tourtoulon – et le Polybiblion. Revue
bibliographique universelle, dirigée à Paris par le comte de Puymaigre – cri-
tique littéraire et romaniste – donnèrent régulièrement à leurs lecteurs des
informations concernant J. Verdaguer, les Jeux Floraux de Barcelone et
le mouvement littéraire catalan. Il existe aussi des traductions complètes
et fragmentaires en occitan (par Jan Monné, François Guitton-Talamel,
Frédéric Mistral…), mais ce n’est pas le lieu de les évoquer ici.
186 │ Núria Camps Casals

Les traductions concurrentes

Au moment où Savine travaillait à sa version en prose française de


L’Atlantide (1881-1882), J. Pépratx résolut de la traduire en vers. D’après
une lettre de Pépratx à Narcís Oller datée du 2 novembre 1882, Pépratx
avait achevé sa version l’été de la même année : « […] la traducció que
estich coordinant y corregínt per ultima vegada, habentla acabada fa tres
ó quatre mesos, y à punt de la entregar à la imprempta8. »
Dans une lettre du 31 janvier 1883, répondant à une missive – actuelle-
ment introuvable – de J. Verdaguer l’informant probablement qu’il avait
autorisé Justí Pépratx à traduire L’Atlàntida en vers, A. Savine expliquait
à son correspondant qu’il était au courant du projet et l’avait même men-
tionné dans les pages de la revue Polybiblion, mettant la traduction de
Pépratx au même niveau que la sienne. Il notait que les deux traductions
étaient compatibles, l’une étant en vers et l’autre en prose, et que, tout
en avouant qu’il eût préféré que la traduction de J. Pépratx n’eût pas été
honorée de l’auguste patronage de la Régente d’Espagne, il n’avait eu
aucune hésitation à publier sa propre traduction. Il considérait qu’Àlvar
Verdaguer – éditeur barcelonais – et J. Verdaguer lui-même l’avaient mis
dans une situation de confrontation avec J. Pépratx mais ne renonçait pas
à « courir les chances de cette sorte de concours ». Enin, Savine informait
J. Verdaguer de son intention de briguer le prix Langlois, décerné par
l’Académie française aux traductions de grandes œuvres étrangères.

Conclusion

La production littéraire de J. Verdaguer – répartie sur une quarantaine


d’années (de 1865 jusqu’à sa mort) – fut abondante et amplement célébrée
de son vivant. On relève environ vingt titres en vers, trois en prose ainsi
que des traductions de fragments de la Bible ou de F. Mistral. En outre,
J. Verdaguer laissa presque vingt titres, inachevés ou disséminés, et sa

8. « J’ai ini il y a trois ou quatre mois la traduction que maintenant je coordonne et


corrige pour la dernière fois et je suis sur le point de la remettre à l’imprimeur. » (Arxiu
Històric de la Ciutat de Barcelona. Classeur numéro I-1360)
La littérature catalane en France │ 187

correspondance est précieuse pour qui veut retracer l’histoire littéraire du


xixe siècle. De nos jours, l’intérêt pour l’auteur catalan perdure, comme le
prouve l’existence d’une revue académique spécialisée – Anuari Verdaguer –
et d’une société savante – Societat Verdaguer –, mais aussi l’organisation
régulière de colloques consacrés à son œuvre et plus largement à la littéra-
ture et à la traduction au xixe siècle en Catalogne.

Annexe 1. Inventaire des traductions


de J. Verdaguer en français

Œuvres en vers

Catégorisation
(Classiication
établie à partir Traducteurs
Volume original Traductions en français
de celle proposée vers le français
par R. Torrents et
9
R. Pinyol)
Colom (inachevé,
1864 ?, œuvre
Grands poèmes
posthume éditée
en 1907)
L’Atlàntida
enfonsada i l’Espa-
Grands poèmes nya naixent de ses
ruïnes (1868, publié
en 1946)

9. Ricard Torrents, Ramon Pinyol, « Jacint Verdaguer » dans Enric Cassany (dir.),
Panorama crític de la literatura catalana. Segle xix, Barcelone, Vicens Vives, 2009.
188 │ Núria Camps Casals

Catégorisation
(Classiication
établie à partir Traducteurs
Volume original Traductions en français
de celle proposée vers le français
par R. Torrents et
9
R. Pinyol)
L’Atlantide, poème traduit
du catalan de Mossen
Jacinto Verdaguer, Paris,
Léopold Cerf, 1883.
L’Atlàntida. Poema Albert Savine
L’Atlantide, poème catalan
(1878) Justí Pépratx
de don Jacinto Verdaguer,
traduit en vers français
par Justin Pépratx, Paris,
C. Bayle, 1884.
Le Canigou, Paris, Albert
Grands poèmes Savine, 1889.
Le Canigou, Toulouse,
Privat, 1986.
Canigó. Llegenda Le Canigou, Arras ; Paris, Josep Tolrà de Bordas
pirenaica del temps Sueur-Charruey, 1908. Josep Tolrà de Bordas
de la Reconquista Canigó, Prade de Joan Baptista Blazy
(1886) Conlent, Terra Nostra, Miquela Valls
ICRESS, 2004.
[Biblioteca de Catalunya
Nord, III]
[Édition bilingue]
Qui com Déu!
(1869)
Odes « Ode à Barcelone »,
« A Barcelona »
Ajuntament de Barcelona, Pierre Guidou
(1883)
1963. [Édition polyglotte]
Amors d’en Jordi i
na Guideta [1864,
Poème publié en 1924
bucolique sous le titre Poemet
jovenívol (Petit
poème de jeunesse)]
Jovenívoles (1865,
Poésie publié en 1925 sous
amoureuse le titre Primeres
et cocasse poesies s’un fadrí de
Muntanya)
La littérature catalane en France │ 189

Catégorisation
(Classiication
établie à partir Traducteurs
Volume original Traductions en français
de celle proposée vers le français
par R. Torrents et
9
R. Pinyol)
Dos màrtirs de ma
pàtria o siga Llucià
i Marcià. Poema en
dos cants (1865)
Llegenda de
Montserrat (1880)
Le songe de Saint Jean :
Lo somni légende du sacré-cœur de
de Sant Joan Jésus, Perpignan, Charles Justí Pépratx
(1882 et 1887) Latrobe, 1888. [Édition
bilingue]

Poèmes Betlem (1890)


hagiographiques La fugida a Egipte
(1893)
Saint François. Charité,
Sant Francesc. Agustí Vassal
Paris/Leipzig/Tournai,
Poema (1895) [Frère Bonaventure]
H. & L. Casterman, 1905.
Romanceret de
Santa Clara (1895)
Jésus enfant : poème catalan,
Jesús Infant
Perpignan, Charles Justin Pépratx
(Trilogie) (1896)
Latrobe, 1896.
Santa Eulària.
Poemet (1899)
Idylles et chants mystiques,
Idil·lis i Cants
Arras, Sueur-Charruey, Joan Baptista Blazy
místics (1879)
1906.
Roser de tot l’any
(1894)
Poésie mystique
Fleurs du calvaire : livre de
Flors del calvari
consolations, Perpignan, Justin Pépratx
(1896)
Charles Latrobe, 1897.
Flors de Maria Fleurs de Marie, Arras,
Joan Baptista Blazy
(1902) Sueur-Charruey, 1905.
190 │ Núria Camps Casals

Catégorisation
(Classiication
établie à partir Traducteurs
Volume original Traductions en français
de celle proposée vers le français
par R. Torrents et
9
R. Pinyol)
Au ciel, Arras, Sueur-
Al Cel (1903) Joan Baptista Blazy
Charruey, 1906.
Eucharistiques, Barcelona,
Eucarístiques
Tip. L’Avenç, 1904. Agustí Vassal
(1904)
[Édition bilingue]
Poésie mystique
Brins d’espígol
(1891)
Jesús Amor (2006)
Espines i lors
(2006)
Passió de Nostre
Senyor Jesucrist
(1873)
Cançons de
Montserrat (1880)
Caritat (1885)
Collecció de càntics
Poésie religieuse religiosos per al
poble (1889)
Veus del Bon Pastor
(1894)
Los pobres (1908)
Sants (1908)
Cor de Jesús (2006)
Pàtria (1888)
Poésie Aires del Montseny
patriotique (1901)
Barcelona (2006)
Poème
La Pomerola (1896)
autobiographique
L’adoració dels pastors.
Poème
Musique d’Enric
autobiographique
Morera (1901)
La littérature catalane en France │ 191

Œuvres en prose

Catégorisation
(Classiication
établie à partir Traducteurs
Volume original Traductions en français
de celle proposée vers le français
par R. Torrents
et R. Pinyol)
Excursions i viatges
(1887)
Voyages Dietari d’un pelegrí En Terre sainte, Perpignan,
a Terra Santa Imprimerie Joseph Payret, Juli Delpont
(1889) 1896.
En defensa pròpia
(I) : Un sacerdot
Écrits perseguit (1895)
polémiques En defensa pròpia
(II) : Un sacerdot
calumniat (1897)
Proses autobiogrà-
iques juvenils (186?,
Narrations année de publica-
tion 1958)
Rondalles (1905)
Què diuen els ocells
Folklore
(1907)
Discursos (1905)
Divers Discursos, articles
i pròlegs (1920)
192 │ Núria Camps Casals

Versions
Catégorisation
(Classiication établie à partir de celle Volume original
proposée par R. Torrents et R. Pinyol)
Càntic dels Càntics precedit de
Els Jardins de Salomó (1907)
En vers
Perles del « Llibre d’Amic e Amat »
d’en Ramon Llull (1907)
Nerto. Poema escrit en versos provensals
per Frederic Mistral (1885)
En prose
Les quatre Passions
dels quatre Evangelis (1945)

Annexe 2. Inventaire des traductions


par A. Savine d’auteurs catalans et espagnols10

Traductions du catalan
Aribau B.C., « Adéu-siau, turons », dans La Renaissance de la poésie cata-
lane. Introduction à la traduction de L’Atlàntida. p. X-XI.
Guimerà A., La Boja (œuvre théâtrale). La Nourrice et l’Enfant, dans La
Renaissance de la Poésie catalane, 1884. Introduction à la traduction
de L’Atlàntida, p. XXXVIII-XXXIX.
Maspons i Labrós F., La Dame d’eau [Lo Salt de la Nuvia], dans La Revue
du dimanche, s.d.
Maspons i Labrós F., Le Fort Farell [Lo Fort Farell], dans Le Foyer, s.d.
Oller N., Le Garçonnet du Pain dans La Mosaïque, Paris, 15 décembre 1880
et sous le titre Le Petit Mitron dans Le Moniteur général, 14 avril
1881. Aussi dans La Revue moderne, no 8, série II, 1er et 15 mai 1885.

10. Informations recueillies dans la thèse de doctorat Albert Savine et l’Espagne soutenue
par Christiane Leroy-Bruneau à la faculté des lettres de l’université Paris-Sorbonne en
1977.
La littérature catalane en France │ 193

Oller N., L’Habit de Jaumet, dans La Mosaïque, Paris, 1883.


Oller N., Le Papillon, Paris, Nouvelle librairie parisienne, 1886. Lettre-
préface d’Émile Zola, introduction du traducteur.
Oller N., Le Papillon, Paris, Grande collection nationale, 1921.
Oller N. Le Radiomètre, dans Le petit Aixois et L’Alouette dauphinoise,
mai 1883. Aussi dans Le Magasin pittoresque, no 14, 3 mai 1883.
Oller N., Le Rapiat, étude d’une passion, suivi de Le Soulet, Barcelone,
Juan Gili, 1898, vol. I.
Oller N., Le Soulet, dans Revue du Monde latin, Paris, juin 1886.
Soler F. Fragments de Les Compagnons de Sertorius, dans La Renaissance
de la Poésie catalane, 1884. Introduction à la traduction de L’Atlàn-
tida, p. CXLII-CXLIV.
Ubach y Vinyeta F., Fragments de Ripoll, dans La Renaissance de la Poésie
catalane, 1884. Introduction à la traduction de L’Atlàntida, p. CXL-
VIII-CL.
Verdaguer J., L’Atlantide, Paris, Léopold Cerf, 1883. Édition bilingue, pré-
cédée d’une étude sur La Renaissance de la poésie catalane et suivie
d’appendices.
Verdaguer J., L’Atlantide, Paris, Léopold Cerf, 1884. Deuxième édition
bilingue, précédée d’une étude sur La Renaissance de la poésie cata-
lane et suivie d’appendices.
Verdaguer J., L’Atlantide, Paris, Nouvelle librairie parisienne, 1887. Édi-
tion bilingue, précédée d’une étude sur La Renaissance de la poésie
catalane et suivie d’appendices.
Verdaguer J., L’Atlantide, dans Le Midi littéraire du 6 octobre 1881 au
27 avril 1882.
Verdaguer J., Fragments de Chansons de Montserrat et Légende de Mont-
serrat, dans La Renaissance de la Poésie catalane, 1884. Introduction
à la traduction de L’Atlàntida, p. CXXIII-CXXVII.

Traductions de l’espagnol
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moderne, nos 20-25.
Fernández Bremon J., Le Cordon de soie, dans Le Midi littéraire, 4 août
1881.
194 │ Núria Camps Casals

Fernández Bremon J., Monsieur Dansant. Médecin aéropathe, Paris, Giraud


et Cie, 1886. Préface du traducteur. Aussi dans Le Midi littéraire
du 4 août au 15 septembre 1881 et dans LaRevue britannique, t. II,
juin 1898.
Fernández Bremon J., Penser tout haut, dans Le Midi littéraire, 4 mai 1882.
Fernández Bremon J., Sept histoires en une, dans Le Midi littéraire, 2 mars
et 9 mai 1882.
Mella R., Le Socialisme en Espagne, dans L’Humanité nouvelle, octobre 1897.
Menéndez Pelayo M., Saint Isidore, dans Les Annales de philosophie chré-
tienne, novembre 1882.
Palacio Valdés A., L’Idylle d’un Malade, dans Les Heures du Salon et de
l’Atelier, s.d. Aussi dans Le Français quotidien, 1895.
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Peña M. de la (Baronesa de Cortes), Le Voyage de la Vierge, dans Le Monde,
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1882.
Trueba A. de, Je crois en Dieu, dans Revue Mame, no 177, 20 février 1898.
Trueba A. de, Contes du Pays basque, Tours, Mame, 1900.
Trueba A. de, Contes du Pays basque, Tours, Mame, 1901.
Trueba A. de, Contes du Pays basque, Tours, Mame, 1914.
Urrecha F., Le Porteur de Dépêches, dans LeMagasin pittoresque, no 22, 1er dé-
cembre 1916.
Valera J., Le Commandeur Mendoza, Paris, A. Ghio, 1881. Préface du tra-
ducteur.
Valera J., Le Commandeur Mendoza suivi de El beso, 2e édition, Paris,
Giraud et Cie, 1885. Préface du traducteur.
Valera J., Pepita Jiménez, extraits de la préface du Commandeur Mendoza,
Paris, A. Ghio, 1881.
Laurence Boudart

Cosmopolitisme et traduction
chez les symbolistes belges

La race belge est forte et l’une des plus capables qui soit en Europe.
Le voisinage de tant de cultures étrangères, le contact avec tant de
nations si diverses l’ont fécondée. […] C’est chez ces écrivains, chez
ces artistes, qu’on a senti percer, pour la première fois, un sentiment
vraiment européen, vaste et complexe, tout nouveau. En efet, pour
eux, l’idée de patrie ne saurait se borner au pays belge ; elle embrasse
toutes les nations voisines. Patriotes et cosmopolites à la fois, ils sont
nés dans ce carrefour de l’Europe auquel viennent aboutir tous les
chemins, mais d’où partent aussi ces mêmes chemins.1

Telle était, en 1910, la vision de l’Autrichien Stefan Zweig au sujet de la


Belgique, comme en préiguration du rôle communautaire qu’elle jouerait
un demi-siècle et deux conlits mondiaux plus tard. Creuset de cultures,
réceptacle de courants multiples, symbiose des mondes latin et germa-
nique, les descriptions totalisantes abondent lorsqu’il est question de la
Belgique avant 1914, alors que tous les rêves d’internationalisme sont
encore possibles.

1. Stefan Zweig, cité par Paul Gorceix, La Belgique in de siècle. Romans, nouvelles,
théâtre, Bruxelles, Éditions Complexe, 1997, p. 56.
196 │ Laurence Boudart

L’étude de la composante interculturelle et du cosmopolitisme au sein


des lettres belges du tournant du siècle a intéressé plus d’un chercheur et
les ainités nordiques des artistes du xixe siècle ne sont plus à démontrer2.
Si elle ne peut prétendre à l’exhaustivité, loin s’en faut, cette contribu-
tion a pour modeste ambition d’attirer l’attention du lecteur sur ce qui
se traduit dans la mouvance avant-gardiste belge, en amont et en aval de
l’année 1886, et de postuler l’inluence que ces textes étrangers ont pu jouer
sur le développement d’un mouvement symboliste original en Belgique.

Belgique, année 1886 :


la (re)naissance d’une littérature

Prendre comme balise l’année 1886 pour une rélexion sur la traduction des
œuvres littéraires dans l’espace francophone conduit d’abord, presque natu-
rellement pour qui est sensibilisé à l’histoire de la traduction, à se rappeler
que c’est cette année-là qu’est signée, à Genève, la première convention
internationale sur la protection du droit d’auteur. La Belgique fait partie des
dix pays signataires et s’engage ainsi à ce que « tous les auteurs des œuvres
publiées ou représentées dans un pays contractant, à quelque nationalité
qu’ils appartiennent, sont assimilés dans les autres pays de l’Union aux
auteurs nationaux de ces pays, sans être astreints à la moindre formalité3 ».
Le mois de mars 1886 voit, par ailleurs, la Belgique assister à sa pre-
mière révolte sociale d’ampleur. Déclenché à Liège le 18 mars à l’occasion
de l’anniversaire de la Commune de Paris, le mouvement protestataire
ouvrier essaime rapidement pour atteindre l’ensemble des régions indus-

2. Paul Gorceix, « Poétique du symbole », dans Fin de siècle et symbolisme en Belgique.


Œuvres poétiques, Bruxelles, Éditions Complexe, 1998, p.  597-601 ; Id., «  L’image
de la germanité chez un belge, lamand, de langue française : Maurice Maeterlinck
(1862-1949) », Revue de littérature comparée, no 3, 2001, p. 397-409 ; Robert Gilsoul, Les
Inluences anglo-saxonnes sur les Lettres françaises de Belgique de 1850 à 1880, Bruxelles,
Palais des Académies, 1953 ; Paul Gorceix, Les Ainités allemandes dans l’œuvre de Maurice
Maeterlinck. Contribution à l’étude des relations du Symbolisme français et du Romantisme
allemand, Paris, Presses universitaires de France, 1975.
3. Principe fondamental énoncé dans le projet préalable au texte de la convention,
élaboré par l’Association littéraire et artistique internationale (fondée en 1878).
Cosmopolitisme et traduction chez les symbolistes belges │ 197

trialisées du sud du pays. 1886 apparaît dès lors comme ce moment où,
à l’aune de cette délagration sociale, la Wallonie prend son sens en tant
qu’entité politique et culturelle.
Un des artisans de ce mouvement d’airmation régionale, qui se déve-
loppe aussi en réaction au développement du mouvement lamand, n’est
autre que l’écrivain et militant Albert Mockel (1866-1945), créateur à
Liège, en 1886 toujours, d’une nouvelle revue littéraire, La Wallonie, qui
sera appelée à servir de tribune et d’organe de liaison entre les symbolistes
belges et français. Née en quelque sorte du divorce irréconciliable entre
les deux autres grandes revues littéraires de l’époque, La Jeune Belgique
(1881-1897) et L’Art moderne (1891-1914), elle s’imposera pendant sept ans
comme un point de passage obligé de la poésie écrite en langue française.
C’est en 1886 encore que Camille Lemonnier (1844-1913) publie
son roman Happe-chair, fresque naturaliste de la condition ouvrière,
que paraît le roman d’inluence zolienne Les Milices de Saint-François
de Georges Eekhoud, et que le recueil La Jeunesse blanche de Georges
Rodenbach reçoit un bon accueil, où le poète met au jour « l’analogie
entre son moi intime et sa province natale, la Flandre4 ». En juin de
la même année, c’est dans l’éphémère Pléiade5 française que Maurice
Maeterlinck fera connaître les premières strophes des Serres chaudes, à
l’esthétique décadente, alors qu’il fait en même temps la connaissance,
à Paris, de Mallarmé et de Villiers de l’Isle-Adam6. De son côté, Émile
Verhaeren ofre son deuxième recueil poétique, Les Moines, aux vers
marqués par le mysticisme et la tradition picturale de Van der Weyden
et de Memling7. Autour de 1886, l’efervescence créatrice prend de telles
proportions que ses acteurs eux-mêmes s’en émerveillent.
Grâce à leur jeunesse, leur fougue mais aussi la conscience profonde
de leur mission, cette jeune génération d’artistes va multiplier les initia-

4. Robert Frickx, Lettres françaises de Belgique. Dictionnaire des œuvres, Gembloux,


Duculot, 1988, t II, p. 278.
5. Revue fondée par Rodolphe Darzens, publiée entre mars et novembre 1886 à Paris,
elle est l’antécesseur immédiat du Mercure de France.
6. Qui, pour sa part, publie L’Ève future cette année-là.
7. Cf. Paul Gorceix, Fin de siècle…, op. cit., p. 35.
198 │ Laurence Boudart

tives destinées à sortir le pays de sa léthargie patriotico-romantisante8,


en imposant de nouvelles valeurs esthétiques. Comme le synthétise Paul
Gorceix, « en dix années, la Belgique boucle le parcours que les généra-
tions littéraires européennes ont mis un demi-siècle à efectuer9 » ! Ce
changement paradigmatique vécu au niveau artistique s’inscrit dans un
contexte politique et social marqué, là aussi, par des modiications pro-
fondes. La crise économique, l’exode rural, la paupérisation des masses
laborieuses urbaines sont le pendant d’un enrichissement de la bourgeoi-
sie capitaliste, en majorité industrielle. L’année précédant les émeutes de
1886 avait vu la création du POB (Parti ouvrier belge), antichambre du
parti socialiste, appelé à jouer très rapidement un rôle crucial dans la vie
politique et les conquêtes sociales.
Cette conjoncture n’est pas étrangère à l’engagement idéologique d’au-
teurs, issus pour la plupart de cette même bourgeoisie dont ils contestent
les privilèges. Ralliés à la cause prolétaire, ils se montrent bien décidés à
se démarquer des canons esthétiques oiciels et à revendiquer la fonc-
tion politique de l’art. Si les artistes belges empruntent les mêmes voies
esthétiques que leurs homologues d’outre-Quiévrain – naturalisme, sym-
bolisme, naturisme –, ils les apprivoisent et les adaptent à leur milieu, un
espace voué aux échanges. Et contrairement à ce qui se passe en France, les
uns et les autres, tous courants et genres confondus, feront bon ménage10.
C’est que l’ennemi qu’ils combattent ne fait qu’un : la bourgeoisie, avec ses
poncifs artistiques et politiques.
Désormais, à partir des années 1880-1890, la Belgique apparaît comme
un vivier d’artistes reconnus internationalement. Tandis que Félicien Rops,
James Ensor, Fernand Khnopf ou héo Van  Rysselberghe se font les
ambassadeurs de l’avant-garde picturale, les architectes de l’Art nouveau,
Victor Horta et Henry Van de Velde, hissent haut le pavillon belge. Et la

8. Éric Lysøe souligne le « rôle de premier plan » joué en Belgique par « l’arrière-
garde bien pensante » du « romantisme moralisateur et catholique de L’Oice de publi-
cité ou de la critique académique » (« Pour une approche systémique du symbolisme
belge », Littérature et nation, no 18, 1999, p. 22).
9. Paul Gorceix, La Belgique in de siècle…, op. cit., p. 16.
10. Voir à ce propos la comparaison entre les systèmes français et belge faite par Éric
Lysøe, « Pour une approche systémique… », art. cit., p. 19-34.
Cosmopolitisme et traduction chez les symbolistes belges │ 199

littérature mondiale se réjouit d’accueillir en son sein Émile Verhaeren,


Maurice Maeterlinck, Georges Rodenbach ou Albert Mockel, pour ne citer
que quelques représentants de ce cénacle foisonnant, que certains critiques
n’hésitent pas à baptiser « génération de 188611 ».

Une génération de traducteurs12

L’ascendance lamande de nombreux écrivains leur permet d’accéder plus


facilement que leurs homologues français aux lettres étrangères, notam-
ment germaniques et anglo-saxonnes. Gorceix tient de source sûre le fait
que « Maeterlinck comprenait et parlait la langue du peuple lamand. […]
Du reste […], c’est sa connaissance plus que supericielle du langage du
paysan lamand qui lui permettra l’étude de Ruysbroeck d’après la version
originale13. » Dans le cas de Maeterlinck, la langue lamande n’est pas la
langue maternelle bien qu’il soit originaire de Gand, mais elle lui « facilite
l’approche de l’allemand – et de l’anglais » et « lui donne accès de plain-
pied aux cultures germaniques » :

On n’a peut-être pas assez insisté sur l’importance pour Maeterlinck


de la connaissance de ces langues : elle explique sa compréhension
du génie germanique, de son instinct poétique et de sa sensibilité.
Sans elle, son orientation vers le Nord eût été impensable. D’ail-
leurs, Maeterlinck est parfaitement conscient de cet avantage qu’il
éprouve comme une supériorité par rapport à ses contemporains
français. « Remarquer », note-t-il dans son Cahier bleu, « l’énorme

11. Voir Paul Gorceix, Fin de siècle …, op. cit., p. 45, 71.
12. Nous empruntons l’expression à Paul Gorceix [« La dimension européenne », dans
Christian Berg, Pierre Halen (dir.), Littératures belges de langue française. Histoire et
perspectives (1830-2000), Bruxelles, Le Cri, 2000, p. 371].
13. Paul Gorceix, Les Ainités allemandes…, op.  cit., p.  24. Il ajoute l’observation
de Robert Van Nufel, éminent spécialiste des littératures italienne et française de
Belgique, qui a beaucoup étudié l’œuvre de Maeterlinck : « Sans son lamand maternel,
la connaissance directe de Ruysbroeck, l’initiateur de sa période mystique, l’accès de la
mystique lamande, lui eût été fermé. » (Robert Van Nufel, « Maeterlinck et Gand »,
Europe, nos 399-400, 1962, p. 36)
200 │ Laurence Boudart

infériorité de ceux de la nouvelle génération latine qui ne sont pas


polyglottes ».14

Il est vrai que le symbolisme, de France ou de Belgique, tourne sponta-


nément son regard vers l’extérieur et les artistes français montrent une cer-
taine tendance au cosmopolitisme. Mais ce penchant pour d’autres cultures
ne procède pas du même constat15. Si les symbolistes français veillent à trou-
ver ailleurs des armes eicaces contre le naturalisme, la Belgique prétend
se servir d’un horizon littéraire plus large pour mieux s’opposer à la domi-
nation du modèle français. Ce n’est pas tant les milieux littéraires français,
parisiens en particulier, qu’ils rejettent – les contacts sont alors nombreux et
l’inluence de la France littéraire reste prépondérante – mais les symbolistes
et, plus largement, toute la génération née autour des années 1850-1860,
ont la conscience profonde de l’enracinement dans un espace bien déini.
L’éventuelle facilité d’accès aux textes en langue originale n’explique pas, à
elle seule, le rôle de passeurs que ces artistes décident d’endosser. Il s’agit
non seulement de participer à la difusion des lettres étrangères auprès du
public francophone mais également de s’en servir pour viviier la littérature
nationale dont ils sont occupés à dessiner les contours.
Parmi ces auteurs-traducteurs, on trouve le seul prix Nobel de littérature
(1911) que la Belgique ait connu, à savoir Maurice Maeterlinck. Le parcours
du Gantois est singulier puisqu’il révèle une imprégnation progressive des
inluences qui vont durablement marquer son œuvre et, par syncrétisme,
tout le symbolisme belge. En 1891, Maeterlinck publie une traduction de
L’Ornement des noces spirituelles du mystique lamand Ruysbroeck (1293-
1381), qu’il a découvert quelques années plus tôt. Dans l’introduction de sa
traduction, il met en garde le lecteur et attire son attention sur la particula-
rité et la complexité de l’œuvre, qu’il considère réservée aux initiés « car cette
traduction n’a été entreprise que pour la satisfaction de quelques platoni-
ciens16 ». L’auteur des Aveugles justiie ensuite son travail par la nécessaire
difusion de ce qu’il considère comme un chef-d’œuvre de la civilisation

14. Paul Gorceix, Les Ainités allemandes…, op. cit. La citation de Maeterlinck est tirée
du Cahier bleu, fo 52.
15. Id., « L’image de la germanité… », art. cit., p. 399.
16. L’Ornement des noces spirituelles, de Ruysbroeck l’Admirable, traduit du lamand et
Cosmopolitisme et traduction chez les symbolistes belges │ 201

mondiale : « Maintenant, si j’ai traduit ceci, c’est uniquement parce que je


crois que les écrits des mystiques sont les plus purs diamants du prodigieux
trésor de l’humanité17. » La rencontre du symboliste avec celui qu’il appelle
« l’ancêtre lamand » se révèle capitale car il lui indique la voie vers un retour
aux origines tout en ofrant des assises solides à son écriture.
Maeterlinck se fait ensuite le passeur et l’exégète des idées de Novalis
(1772-1808). En 1895 paraît sa version française des Disciples à Saïs et des
Fragments. Pour le traducteur, Novalis, Ruysbroeck et Emerson, dont il a
préfacé la traduction des Sept essais en 1894, partagent une même parenté
spirituelle. Des Disciples à Saïs, il retient « ces grands dialogues profonds
et solennels, entremêlés d’allusions symboliques qui vont parfois bien au-
delà de la pensée possible18 ». Pour le Gantois, « Novalis règne au pays des
hypothèses et des incertitudes, et la puissance de l’homme devient bien
hésitante en ces contrées ». Les hésitations, les questions sans réponses,
les paroles suspendues, les silences sont autant de procédés expressifs que
l’on retrouve dans le théâtre de Maeterlinck. De l’Allemand, il héritera
aussi l’idée du conte symbolique, du Märchen, « qui ignore la ligne de
démarcation entre le sensible et le spirituel, le réel et l’imaginaire, le rêve
et la veille19 », modèle qu’il appliquera ensuite à L’Oiseau bleu (1909).
Chacun à leur façon, ces auteurs qu’il traduit permettent à Maeterlinck
d’explorer les tréfonds de l’âme humaine, avec une sensibilité et, peut-être,
une méthode qui difère de celle des moralistes français. Pour notre auteur-
traducteur, la germanité, à laquelle il rattache arbitrairement la Flandre, le
monde anglo-saxon et les pays scandinaves, incarne la source inépuisable
d’originalité et de primitivisme, en raison de son lien ininterrompu avec
le Moyen Âge, contrairement au monde latin qu’il juge perverti par la
Renaissance. Au contact des mystiques germaniques, le symbolisme de
Maeterlinck s’afranchit de l’emprise française pour exprimer, avec les
mêmes outils linguistiques, une sensibilité et une vision de l’homme en

accompagné d’une introduction par Maurice Maeterlinck, Bruxelles, Paul Lacomblez


éditeur, 1900, p. III.
17. Ibid., p. XVI.
18. Novalis, Les Disciples à Saïs et Fragments, traduit de l’allemand par Maurice
Maeterlinck, avant-propos de Paul Gorceix, Paris, Librairie José Corti, 1992, p. LIII-LIV.
19. Voir Paul Gorceix, « L’image de la germanité … », art. cit., p. 405.
202 │ Laurence Boudart

harmonie avec son identité. Quant aux thèmes majeurs de l’expérience


mystique, tels que la nuit, le rêve, le silence, la mort, ils se dépouilleront
chez le Gantois de leur enveloppe religieuse pour faire partie intégrante des
motifs de son écriture théâtrale.
Cette attention portée à la littérature mondiale peut s’interpréter
comme une manière d’exprimer le « malaise de l’écrivain qui œuvre dans
une langue qui n’est pas celle du milieu dans lequel il vit20 ». Maeterlinck
s’en prend d’ailleurs à l’esprit de clarté, cher au classicisme français, qui a
sacriié le primitivisme sur l’autel de la transparence, puisqu’en France, la
langue ne sait que « côtoyer la pensée21 ».
Maeterlinck n’est pas le seul parmi les symbolistes à jouer ce rôle de
médiateur. Un peu plus jeune que les représentants de la génération de
1886, Paul Gérardy (1870-193322) a longtemps fait oice de passeur entre la
Belgique et l’Allemagne artistique. Originaire de la région germanophone
de Saint-Vith, alors territoire prussien, fervent admirateur de Heinrich
Heine, cet auteur symboliste reçoit une éducation en langue française,
à Liège, où il sera ensuite directeur de la revue Floréal, très tournée vers
l’Allemagne. Aussi à l’aise en français qu’en allemand, il collabore acti-
vement aux Blätter für die Kunst de Stefan George (1868-193323), dont il
transpose en français plusieurs poèmes et qu’il contribue à faire connaître
au public francophone24. Traducteur des Hymnes à la nuit25 de Novalis,

20. Id., Fin de siècle…, op. cit., p. 29.


21. Ibid., p. 30.
22. Ibid., p. 643-644.
23. Lui-même traducteur de Dante, Shakespeare et Baudelaire.
24. Notamment en lui ouvrant les pages de Floréal.
25. Première publication en allemand en 1800, dans l’Athäneum. La traduction de
Gérardy date de 1904 (dans la revue La Belgique contemporaine), même si le projet est
annoncé dès 1894. Dans l’introduction à sa traduction, Gérardy évoque une certaine
frustration dans sa tâche de traduction : « Novalis est le plus lyrique, dans le sens pinda-
rien, de la langue allemande, laquelle est la plus lyrique des langues. J’ai voulu traduire
son hymnaire mystique en langue française, la plus sage, la plus précise, la plus mesurée,
la plus belle des langues. Je me rends compte que bien peu de beauté est restée dans
mes mains et que j’ai laissé échapper beaucoup de sable précieux. Je me suis eforcé
d’être littéral, de traduire mot pour mot les images abondantes et belles du poète. »
Cosmopolitisme et traduction chez les symbolistes belges │ 203

il s’intéresse aussi à l’œuvre du peintre Arnold Böcklin, à qui il dédie ses


Petits essais d’enthousiasme26.
Parmi les traducteurs belges des lettres allemandes, citons encore
Jeanne de Tallenay (1869-192027) qui publie, en 1894 à Paris aux éditions
Paul Ollendorf, une traduction poétique de L’Intermède lyrique et des
Premières rimes du romantique allemand Heinrich Heine (1797-1856).
Parallèlement aux mystiques et aux romantiques allemands, les sym-
bolistes s’intéressent au théâtre élisabéthain. Maeterlinck adapte ‘Tis Pity
She’s a Whore de John Ford, sous le titre Annabella (189428). De la pièce
de Ford, qui allie la prose aux vers, Maeterlinck dira alors qu’elle est « le
poème ingénu et sanglant de l’amour sans merci. C’est l’amour charnel
dans toute sa force, dans toute sa beauté et dans toute son horreur presque
surnaturelle29. » Comme dans Pelléas et Mélisande, Annabella et Giovanni,
sœur et frère, vivent un amour impossible et semblent n’être inalement
que des pantins manipulés par une société corsetée et hiérarchisée où nul
n’a le droit de sortir du rôle qui lui est (pré)destiné. Le premier théâtre
maeterlinckien est tout entier innervé par l’idée de la fatalité inexorable
et irrationnelle. Si Maeterlinck choisit de modiier le titre de la pièce
de Ford, c’est vraisemblablement pour mettre en lumière la femme que
les symbolistes vénèrent tant, cette femme sublimée et éthérée, comme
l’Ophélie shakespearienne. Shakespeare, justement, dont Maeterlinck
traduit encore Macbeth quelques années plus tard, en 190930.

[cité par Jean-Paul Glorieux, Novalis dans les lettres françaises à l’époque et au lendemain
du Symbolisme (1885-1914), Leuven, Leuven University Press, 1982, p. 182]
26. Publié chez Gnusé, à Liège, en 1895.
27. Collaboratrice de La Jeune Belgique, de Durendal et de L’Art moderne, correspondante
mondaine du Figaro. Pour une biographie complète, voir Eliane Gubin (dir.), Dictionnaire
des femmes belges. xixe et xxe siècles, Bruxelles, Éditions Racine, 2006, p. 191 sqq.
28. Le 6 novembre 1894 a lieu au théâtre de l’Œuvre la représentation de la pièce de
John Ford, traduite et adaptée par Maeterlinck sous le titre Annabella. On dit que Jules
Renard, Alphonse Daudet et Stéphane Mallarmé sont dans la salle.
29. [Maurice Maeterlinck], « Préface », dans Annabella (‘Tis pity she’a whore). Drame
en cinq actes de John Ford, traduit et adapté pour le théâtre de l’Œuvre par Maurice
Maeterlinck, Paris, Paul Ollendorf, 1895, p. XVI.
30. Dans ses Souvenirs, Georgette explique que c’est elle qui a demandé à Maeterlinck
de traduire Macbeth car la traduction « de François-Victor Hugo, la meilleure que nous
204 │ Laurence Boudart

Les sources anglo-saxonnes, qu’elles remontent à la Renaissance ou


qu’elles soient contemporaines, attirent les symbolistes et, plus largement,
tous les artistes belges qui ont un rôle à jouer dans le renouveau des lettres.
Ainsi Georges Eekhoud (1854-1927), représentant du naturalisme, qui a fait
partie de la première étape de La Jeune Belgique, s’intéresse-t-il lui aussi au
théâtre élisabéthain. De John Webster (1580-1625), il ofre une traduction
de La Duchesse de Mali en 189331. Viendront ensuite Francis Beaumont
(1584-1616) et John Fletcher (1579-1625), avec Philaster ou l’amour qui saigne,
traduite en 1895. On trouve dans Le Coq rouge de mai 1896 une critique de la
représentation que dirigea Eekhoud lui-même sur la scène du théâtre com-
munal, le 5 mai, par une troupe amateur appelée L’Avenir. Hubert Stiernet,
qui signe cette critique, souligne « la justesse d’adaptation, la connaissance
du milieu et la science de langage et de nuances que M. Georges Eekhoud
a employées » et précise que la pièce fut précédée d’une conférence donnée
par Hubert Krains, membre du comité de rédaction de la revue, sous le titre
« Au siècle de Shakespeare »32. Cette tragédie en cinq actes sera ensuite
créée à Bruxelles par la section d’art de la Maison du peuple, puis à l’Odéon,
à Paris, en 1897. La critique parisienne dira de la traduction qu’elle est « très
littérale et très littéraire » et qu’elle possède « la saveur des originaux »33.
En 1896, Eekhoud ofre également une version française de la pièce
Édouard II de Christopher Marlowe (1564-1593), aux éditions issues de
la revue bruxelloise La Société nouvelle (1885-1897) dont la vocation inter-

ayons à l’époque, ne [la] satisfaisait pas ». Ensuite, elle reproduit un extrait d’une lettre
à son frère Maurice, où elle décrit la méthode de travail : « Chaque jour nous travaillons.
Maeterlinck suit le texte anglais, pendant que je lis à haute voix les diverses interpré-
tations des traducteurs de Macbeth. D’abord il dit la phrase en la construisant presque
selon la forme française, puis il la redit en déchirant le vêtement français qui ne lui va
pas – il la répète en disloquant de plus en plus le premier sens qui s’était présenté ; et
alors au dessus d’un tas de mots qui tombent au hasard, comme des coques vides, la
vraie pensée du poète jaillit, énorme, immense, intraduisible. » [Georgette Leblanc,
Souvenirs (1895-1918), Paris, Grasset, p. 237]
31. Publiée à Bruxelles, Imprimerie Veuve Monnom.
32. Le Coq rouge, no 1, t. II, mai 1896, p. 33-34.
33. Nouvelles chroniques parisiennes, cité par Mirande Lucien, Eekhoud le rauque,
Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1999, p. 86.
Cosmopolitisme et traduction chez les symbolistes belges │ 205

nationale est bien connue34. Pour Mirande Lucien, le texte d’Eekhoud


reste globalement idèle à celui de Marlowe, si ce n’est « pour favoriser
le jeu scénique, pour rendre la compréhension de l’histoire plus aisée »
et pour « ampliier l’émotion amoureuse des protagonistes »35. L’intérêt
d’Eekhoud pour le théâtre élisabéthain l’a entraîné dans la voie de l’écri-
ture dramaturgique, avec L’Imposteur magnanime, Perkin Warbeck, publié
à Bruxelles en 190236. Georges Eekhoud incarne à la perfection l’ouverture
des auteurs de 1886 vers l’étranger mais aussi l’extrême imbrication de
genres et de courants qui sont loin d’évoluer en vase clos.
Dans un climat français parfois réticent à importer les littératures étran-
gères, la Belgique endosse alors le rôle d’intermédiaire dans le monde fran-
cophone grâce à la publication de traductions dans des revues, comme La
Société nouvelle (1884-1897). C’est dans cette publication, dont l’éventail des
collaborateurs est large, que le lecteur peut lire Nietzsche pour la première
fois en français (Le Cas Wagner, en 1892), les Souvenirs de la maison des
morts de Dostoïevski ou des œuvres de Gogol. Henri Maubel (1862-1917)
y publiera la version française du chef-d’œuvre du théâtre naturaliste alle-
mand, Les Tisserands de Gerhart Hauptmann, entre mai et août 189237.
Les auteurs américains comme Emerson et Poe y trouvent aussi leur place,
ainsi que les Scandinaves Ibsen et Strindberg38. Au départ projet d’un seul
homme, Fernand Brouez, La Société nouvelle accueille pour la plupart des
écrivains de gauche – naturalistes et symbolistes, mais aussi des anar-
chistes, notamment internationaux. C’est également par le truchement
de cette revue que des Belges comme Georges Eekhoud, Francis Nautet
ou Edmond Picard entrent en contact avec des publications anarchistes

34. Il est intéressant de remarquer que l’intervalle déini par l’abondante étude de
Françoise Delsemme porte précisément sur les années 1885 à 1889, preuve s’il en est
du foisonnement cosmopolite du moment (Les Littératures étrangères dans les revues
littéraires belges de langue française publiées entre 1885 et 1889. Contribution bibliographique
à l’étude du cosmopolitisme littéraire en Belgique, Bruxelles, Commission belge de littéra-
ture, 1973, 3 vol.).
35. Mirande Lucien, Eekhoud le rauque, op. cit. p. 85.
36. Chez l’éditeur Charles Bulens.
37. « La première traduction des Tisserands parut dans la Société nouvelle (livrai-
sons 89 à 92, mai-août 1892). » (L’Art moderne, 23e année, no 5, février, 1904)
38. Voir Paul Gorceix, « La dimension européenne », art. cit., p. 372.
206 │ Laurence Boudart

françaises, comme Temps nouveaux. Il convient de souligner encore le rôle


fondamental joué par les revues en tant que vecteur du cosmopolitisme
littéraire de la in du siècle – un regard attentif à leurs sommaires l’atteste
sans aucun doute. Sans elles et sans la curiosité d’une poignée d’auteurs-
traducteurs, nombre d’œuvres capitales de la littérature européenne n’au-
raient pu être connues du public francophone de l’époque et contribuer,
comme elles l’ont fait, à ouvrir l’horizon littéraire et culturel de toute une
génération. Et, par là même, à étayer le mouvement d’airmation identi-
taire des lettres belges.
Georges Khnopf (1860-1927), frère du peintre Fernand, contribue
quant à lui à la pénétration de la littérature scandinave dans le monde
francophone. Poète et musicien, il publie notamment les traductions de
plusieurs œuvres de ses contemporains. Du Norvégien Jonas Lie (1833-
1908), Khnopf publie en 1896 Hans de Sjöholm et le sorcier innois39 dans
la revue française L’Ermitage (1890-1906), que dirige durant ses cinq pre-
mières années Henri Mazel. « L’Ermitage appartient à la première vague
de petites revues symbolistes. Il se distingue du Mercure de France par son
attitude plus éclectique et de la Revue blanche par son caractère apoli-
tique. […] L’Ermitage peut être considéré comme le principal précurseur
de la NRF 40. » Au même moment, dans la livraison de mai 1896 de la
revue bruxelloise Le Coq rouge41, Khnopf publie Isaac et le pasteur de Brôno.
Plus tard, Khnopf publiera encore, de Jonas Lie, le conte bref La Ferme à
l’ouest dans les montagnes bleues à Paris dans la Revue bleue42.
Georges Khnopf s’intéressera également à d’autres de ses contempo-
rains scandinaves. Ainsi traduira-t-il Doublé le Cap Horn du Danois Holger
Drachmann (1846-190843) et un extrait des Chansons du jeune Ofag du

39. En plusieurs livraisons dans L’Ermitage : vol. XII, p. 285-294 et 372-377, vol. XIII,


p. 35-39.
40. Maaike Kofeman, Entre classicisme et modernité. La Nouvelle Revue française dans
le champ littéraire de la Belle Époque, Amsteram/New York, Rodopi, 2003 p. 27.
41. No 1, t. II.
42. 65e année, 1927, p. 167-171.
43. Traduction « autorisée » publiée dans la revue La Belgique artistique et littéraire,
no 46, juillet 1909, p. 133-141.
Cosmopolitisme et traduction chez les symbolistes belges │ 207

Suédois Ola Hansson (1860-192544), que la critique rattache au symbolisme


et à l’esthétique décadente. Mais son activité proliique de traducteur et
de passeur interculturel ne se limite pas aux écritures nordiques. Ainsi
s’intéresse-t-il aussi à la production américaine avec Nathaniel Hawthorne
avec Portraits prophétiques, traduit en 189645 puis la nouvelle Wakeiled
l’année suivante46. D’Oscar Wilde (1854-1900), il ofrira la version française
de La Maison des Grenades en 192447 et du Britannique Walter Pater48, il
publie Denys L’Auxerrois – que Pater écrit précisément en 1886 – dans
la franco-belge Société nouvelle49 et Portraits imaginaires dès 1898 dans le
Mercure de France. Enin, et sans volonté d’exhaustivité, signalons encore
que Khnopf a traduit une partie de la correspondance de Wagner50, de
même que les échanges épistolaires entre Goethe et Carlyle51.
Pour tous les modernistes, qu’ils soient écrivains ou peintres, les préra-
phaélites et leurs idéaux constituent une source d’inspiration permanente.
L’anticonformisme, le rejet de l’académisme, la fonction sociale, édiiante
mais aussi nationale prônés par la Confrérie anglaise ont tout pour séduire
les artistes belges. Dandy notoire, le peintre Fernand Khnopf fréquente
à Bruxelles les cercles anglais. Son anglophilie est sensible dans ses
tableaux, comme dans Who Shall Deliver Me de 1891, inspiré par le poème
homonyme de Christina Georgina Rossetti, la sœur du peintre Dante
Gabriel. Cette tendance pluridisciplinaire au cosmopolitisme « contribue
à accréditer, aux yeux de la France, l’image d’une modernité nordique

44. L’Ermitage, vol. XVIII, janv.-juin 1899, Slatkine Reprints, Genève, 1968, p. 375-380.


45. L’Ermitage, vol. XIII, juillet-décembre 1896, Slatkine Reprints, Genève, 1968,
p. 287-366.
46. Mercure de France, t. XXI, 1897, p. 481-489.
47. Qu’il dédie amicalement à Stuart Merrill (Paris, Éditions H. Jonquières).
48. Celui de Sébastien Van Sorck dans le numéro 103, 1898.
49. En deux livraisons dans le volume XXII, 11e année, t. II, 1895, p. 617-626 et 776-782.
50. Richard Wagner à Mathilde Wesendonk. Journal et lettres, 1853-1871, traduction de
Georges Khnopf et édition de Alexandre Duncker, 1905, 2 vol. ; [Richard Wagner],
Lettres à Hans de Bülow, traduction de Georges Khnopf, Paris, G. Crès et Cie, 1928.
51. Correspondance : Goethe, Carlyle, édition de Charles Eliot Norton, traduction de
Georges Khnopf, Paris, La Libraire française 1921. Réédition aux Éditions du Sandre,
Paris, 2005.
208 │ Laurence Boudart

alternative52 ». Ainsi l’attirance pour l’étranger n’est pas l’apanage de la


seule littérature. Créé en 1883 à l’instigation de la revue L’Art moderne, le
Cercle des XX, dont Khnopf fait partie, est le paradigme de cette com-
munion d’idées et de projets, en rupture avec les salons oiciels.

Apport du cosmopolitisme
à l’identité littéraire belge

Dès la parution du texte considéré comme fondateur, La Légende et les


aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak
au Pays de Flandres et ailleurs de Charles De Coster (1866), il apparaît
comme une évidence que les lettres belges ne pourront s’exprimer qu’à
travers l’acceptation et l’expression du caractère hybride de leur pays.
Nombreux sont les auteurs du xixe siècle qui revendiquent clairement
leurs sources lamandes (légendes, personnages, paysages, villes, cou-
tumes, etc.). La reconnaissance d’un substrat double ouvre naturellement
la porte à une curiosité pour les horizons situés au-delà des frontières
nationales. Or, paradoxalement, le mouvement symboliste est précisé-
ment celui qui suit, du moins dans un premier temps, le plus les préceptes
français, mallarméens en particulier. L’osmose est totale entre les groupes
français et belges, les échanges entre les uns et les autres sont légion et
tous mènent le même combat initial pour la reconnaissance. Mais, mal-
gré tout, le sentiment profond d’une diférence demeure. Les Belges du
xixe siècle sont en efet en majorité scolarisés à l’aide de modèles littéraires
et discursifs relétant « le mode de pensée de l’État-nation par excellence
et [qui] véhiculent les préceptes linguistiques d’une culture hypercentra-
lisée de type élitaire53 », dans un contexte historique, politique et social
qui difère cependant en tout du fonctionnement français. Ainsi, pour
Marc Quaghebeur, « l’histoire nationale au sens français n’a, bien sûr,

52. Véronique Jago-Antoine, « Littérature et arts plastiques », dans Christian Berg,


Pierre Halen (dir.), Littératures belges de langue française…, op. cit., p. 629.
53. Marc Quaghebeur, « Spéciicités des lettres belges de langue française », dans
Renée Linkhorn (dir.) La Belgique telle qu’elle s’écrit. Perspectives sur les lettres belges de
langue française, New York, Peter Lang, 1995, p. 3-22, p. 12.
Cosmopolitisme et traduction chez les symbolistes belges │ 209

aucun sens au sein de ces vieux pays qui n’ont jamais accepté qu’une forme
d’union, à centralisme plus ou moins modéré, marqué par une prégnance
foncière des particularismes locaux. Ceux-ci sont les premiers lieux de
l’inscription civique et mythique des uns et des autres54. »
Outre ce constat sans lequel la compréhension et l’interprétation des
formes d’écriture en Belgique se révèlent impossibles, il nous reste mainte-
nant à synthétiser quelques-uns des apports hérités de cet intérêt pour les
lettres étrangères. Mais avant d’en arriver aux conséquences sur la produc-
tion belge, revenons un instant sur ses causes. Plus qu’une simple curiosité,
l’ampleur du travail de médiation opérée par les symbolistes belges peut
s’expliquer par plusieurs facteurs. En premier lieu, il convient de citer l’op-
position aux canons conservateurs et au discours oiciel. Dès après 1830 et
l’indépendance de la Belgique, les pouvoirs politiques en place ont stimulé
le développement d’une littérature nationale, indépendante des normes
étrangères. Or, la stratégie d’autonomisation du champ littéraire belge,
que contribuent notamment à mener les revues de l’avant-garde littéraire
et culturelle, passent par un combat contre l’appareil étatique de promo-
tion des lettres, jugé rétrograde, utilitariste et corrompu par le favoritisme.
S’opposant aux vecteurs oiciels, les publications à difusion plus restreinte
ouvrent alors naturellement leurs pages aux littératures étrangères, encou-
rageant de ce fait les traductions. La deuxième explication provient, nous
l’avons souligné à plusieurs reprises, de la distance que les auteurs sou-
haitent, consciemment ou non, prendre par rapport au modèle discursif
et esthétique français. Nourris de littérature étrangère importée par le tru-
chement des traductions, les auteurs belges peuvent s’inspirer de thèmes,
motifs, voire de modèles énonciatifs autres que ceux du canon français.
Quant à l’apport ofert par la fréquentation des œuvres étrangères à
la production belge, on ne peut nier qu’il relève davantage de la « nor-
dicité » que de la « méridionalité ». Les signes extérieurs en sont légion :
noms des personnages à consonances nordiques chez Maeterlinck, objets
fétiches porteurs de sens comme le cofret de verre dans Bruges-la-morte
de Rodenbach, que l’on retrouve dans le folklore populaire allemand.
Ajoutons l’usage de formes traditionnelles germaniques, comme le conte
(Märchen) ou les chansons (Lieder). Outre cette intertextualité visible de

54. Ibid., p. 15.


210 │ Laurence Boudart

prime abord, il convient d’ajouter des éléments de fond, comme le mys-


ticisme ou la régénérescence spirituelle tels qu’éprouvés par Maeterlinck
au contact des textes de Ruysbroeck et Novalis.
Mais Novalis ne sert pas uniquement de révélateur métaphysique, il
agit également sur la conceptualisation théorique du symbole. Pour Paul
Gorceix, en lisant Novalis, Maeterlinck « avait découvert une sorte de
bréviaire de l’esthétique symboliste avant la lettre55 ». La rupture dans la
conception de l’écriture poétique, initiée par les romantiques allemands,
implique une modiication dans le rapport même au langage. Se sentant
en porte à faux avec une langue trop « classique », les symbolistes belges
sont plus à même de réaliser ces changements sur une langue qu’ils trans-
igurent alors, et rendent dissonante.
Genre peu pratiqué par les symbolistes français, le théâtre se nourrit
chez les auteurs belges, notamment chez Maeterlinck encore, de thèmes
propres à l’expérience mystique comme l’omniprésence de l’occulte, le
rapport entre l’âme et le corps, la vie et la mort, ce qui, au niveau de
l’écriture, s’incarne aussi dans un jeu constant entre la parole et le silence.
Ajoutons encore le théâtre élisabéthain, que des auteurs belges traduisent
et qui apporte son lot d’inluences. Le poids de la fatalité et du destin,
l’image idéalisée de la femme en sont quelques exemples, mais également
la diiculté à « être soi » dans une société marquée par le positivisme et
les thèses tainiennes que récuse la jeune génération.
La tendance cosmopolite, commune aux avant-gardes européennes de
la in du xixe siècle, ne permet pas d’expliquer à elle seule l’activité tra-
ductrice abondante que manifestent plusieurs auteurs belges. Si d’autres
facteurs doivent entrer en ligne de compte, il n’en demeure pas moins
que la perméabilité du symbolisme aux lettres étrangères a fonctionné
comme une sorte de repoussoir face à l’hégémonie de la France ; d’une
certaine France où, après 1870, on se méie de tout ce qui vient d’ailleurs,
notamment d’Allemagne, au nom du génie national56. Dans un climat
d’échanges entre les symbolistes français et belges, matérialisés au niveau

55. Paul Gorceix, Fin de siècle…, op. cit., p. 29.


56. Caroline Granier, « Nous sommes des briseurs de formules ». Les écrivains anarchistes
en France à la in du dix-neuvième siècle, thèse de doctorat soutenue le 6 décembre 2003
à l’université Paris 8.
Cosmopolitisme et traduction chez les symbolistes belges │ 211

des revues littéraires et des salons artistiques, les Belges s’intéressent


principalement à la production allemande et anglo-saxonne et plus mar-
ginalement – mais assez pour être remarqué – aux lettres scandinaves.
Au contact des lettres étrangères et grâce à leur travail de traduction, les
symbolistes belges cosmopolites ont franchi un pas de plus dans la prise
de conscience d’une identité propre qu’ils projettent dans leur écriture.
Car, avec le symbolisme, c’est toute la littérature belge qui ose œuvrer en
solitaire et emprunter des chemins encore inexplorés.
Jean-Louis Backès

Eugène-Melchior de Vogüé
et Le Roman russe

Le Roman russe paraît en 1886 et connaît immédiatement le succès. Il sera


réédité, avec de très légères modiications, dès 1888, et une nouvelle fois
en 1892. Les réimpressions se poursuivent longtemps, et jusque fort avant
dans le xxe siècle. Ce triomphe a donné lieu à d’étranges commentaires.
On lit par exemple, dès 1889, sous la plume de Charles Morice :

M. de Vogüé, que les hasards de la vie ont de bonne heure initié à


la langue, au génie et à la littérature d’un peuple jeune et plus voisin
de nous que l’Orient, mais qui avait, dès le milieu du siècle dernier,
accueilli l’inluence du vieil occident, nous a rapporté de Russie l’efet
combiné de cette inluence ajoutée et de cette jeunesse native, – une
littérature magniique, – âpre, âcre et tendre, naïve et compliquée,
spirituelle, sentimentale et sensuelle, tout ardente d’un amour exta-
sié jusqu’à la charité, mais violente avec tant de douceur ! types nets
dont tout autour les relets vont s’atténuant à la fois et se spécialisant,
Dostoïevsky, Tolstoï,  –  la Littérature Russe ! La jeune littérature
française la salua comme une alliée naturelle, reconnaissant en elle
quelques-uns de ses plus lointains désirs réalisés, et d’elle, en même
temps, reçut une leçon bienfaisante de simplicité et d’intensité.1

1. Charles Morice. La Littérature de tout à l’heure, Paris, Perrin, 1889, p. 264.


214 │ Jean-Louis Backès

Il vaut mieux ne pas prendre ce texte à la lettre. L’enthousiasme a


quelque peu égaré son auteur. On pourrait croire, à le suivre, ou bien que
la littérature russe se réduit à Tolstoï et à Dostoïevski, ou bien que, de
cette littérature, le public français n’avait jamais rien su avant 1886. On
pourrait croire aussi que Vogüé l’a révélée par la seule force de sa convic-
tion, et sans que personne lui ait prêté la main. Dans tous les cas, on se
tromperait gravement. Le Roman russe n’est pas survenu brusquement ;
il n’a pas éclaté comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Il était
attendu ; il a été préparé de longue main.
Pourtant, l’idée lamboyante exprimée par Charles Morice n’a pas dis-
paru avec lui. Elle se retrouve vingt ans plus tard, sous la plume de Gide.
Il est vrai que l’expression est ironique, et parodie joyeusement le goût de
Vogüé pour les métaphores envahissantes. « Il y a quelque quinze ans,
M. de Vogüé, qui it le noble geste d’apporter à la France sur le plateau
d’argent de son éloquence les clefs de fer de la littérature russe2… »
Il est peu probable qu’il faille entendre une ironie analogue dans la
brève notice du Petit Larousse, où on lit que Vogüé « révéla au public
français la littérature russe3 ». Certaines approximations ont la vie dure,
bien qu’elles soient à la limite de l’erreur.

La littérature russe était-elle inconnue en France lorsque Vogüé a pu-


blié son livre ? Certainement pas. Il en a été question dès le début du
xixe siècle. Les intermédiaires ont été nombreux. Ce n’est pas ici le lieu
de les évoquer tous. Mais il peut être utile de dresser rapidement le bilan
de leur action.
Il faut évoquer les Français que « les hasards de la vie » ont conduits
en Russie où ils ont pu apprendre la langue sur le vif. Pour la plupart,
ce sont des enseignants, aujourd’hui bien oubliés. Qui connaît encore
le nom de Jean-Marie Chopin, auteur, dès 1826, d’une traduction de La
Fontaine de Bakhtchisaraï, « de M. Alexandre Pouschkin », sous le titre,
moins exotique, La Fontaine des pleurs ? L’original était paru deux ans
plus tôt. L’adaptation française, assez libre, puisqu’en vers et rimée, est

2. Il s’agit de l’article « Dostoïevsky d’après sa correspondance », qui date de 1908 et


ouvre le recueil intitulé Dostoïevsky et publié en 1923, chez Plon.
3. Formule toujours présente dans l’édition de 2012.
Eugène-Melchior de Vogüé et Le Roman russe │ 215

publiée à Paris, chez Dondey-Dupré. C’est en revanche à Pétersbourg


que paraissent en 1847 les Œuvres choisies de A.S. Pouchkine, poète national
de la Russie, traduites par un certain H. Dupont. Mais l’éditeur russe a col-
laboré avec un confrère parisien. Et la Revue des Deux Mondes s’empresse
de mentionner la publication4, tout en reconnaissant la médiocrité de la
traduction. Dix ans plus tôt, au moment de la mort du poète, elle n’avait
pas manqué de lui consacrer un article5.
Pouchkine n’est certes pas le seul auteur dont le nom soit connu en
France et dont les œuvres donnent lieu à traduction. Beaucoup d’autres
écrivains, pour la plupart aujourd’hui oubliés, ont bénéicié du même trai-
tement. Les intermédiaires français relètent docilement les goûts chan-
geants du public russe.

Il en va de même pour les intermédiaires russes, qu’ils publient dans leur


patrie ou en France. Bilingues, ils ne dédaignent pas toujours de s’assurer
la collaboration d’un francophone. Faut-il citer des noms ? Le plus célèbre
est sans aucun doute le jeune écrivain qui aide Louis Viardot à traduire
Gogol, et notamment le petit roman Tarass Boulba6. Cette traduction,
« honnête », comme le dit Vogüé7, marque peut-être un début ; non pas la
révélation de la littérature russe, qui se faisait très progressivement depuis
près d’un demi-siècle, mais l’entrée dans le patrimoine littéraire français
d’une œuvre russe, suivie de près par La Dame de Pique, de Pouchkine,
que traduit Mérimée.
Le collaborateur anonyme de Louis Viardot n’allait pas tarder à se faire
connaître. L’année 1847 voit la publication en Russie du premier de ses
Récits d’un chasseur, qui connaissent d’emblée un immense succès, et bénéi-

4. Charles de Saint-Julien, « Pouchkine et le mouvement littéraire en Russie depuis


40 ans », Revue des Deux Mondes, t. 20, 1er octobre 1847.
5. Charles Baudier, « Poètes et romanciers du Nord. II. Pouchkin », Revue des Deux
Mondes, t. 11, 1er août 1837.
6. Nicolas Gogol, Tarass Boulba, traduction de Louis Viardot, Revue indépendante,
25 octobre 1845, p. 433-469 ; 10 novembre 1845, p. 5-72. Repris dans Nicolas Gogol,
Nouvelles russes, traduction de Louis Viardot, Paris, Paulin, 1845.
7. Eugène-Melchior de Vogüé, Le Roman russe, Paris, Garnier, 2010 (1re éd. 1886),
p. 198 (édition désormais citée RR).
216 │ Jean-Louis Backès

cient bientôt de deux traductions françaises (18548 et 18589). Tourguéniev ne


s’est pas encore installé en France ; il vit de préférence en Allemagne. Mais,
grâce à de fréquents séjours, il est présent dans la vie littéraire parisienne.
Sa collaboration avec Viardot se poursuit, en faveur de Pouchkine :
c’est à elle que le public français devra de pouvoir lire La Fille du capitaine
et Boris Godounov.
D’autre part, ses propres œuvres sont presque toutes traduites en fran-
çais dès leur publication en russe. C’est le cas notamment pour Pères et
enfants, le roman où apparaît, avec un sens nouveau et prophétique, un
mot jusque-là coniné dans le vocabulaire technique de la philosophie :
«  nihilisme10  ». Ce mot apparaîtra avec une grande fréquence et une
grande richesse de signiications dans Le Roman russe. C’est en grande
partie sur lui que repose la rélexion philosophique et politique du livre.
Vogüé a une très grande admiration pour Tourguéniev. La notice
nécrologique fort développée qu’il donne, en 1883, à la Revue des Deux
Mondes constituera, légèrement modiiée, un des chapitres les plus
importants du Roman russe. « Je me souviens qu’un jour, à Pétersbourg,
en revenant de chez un haut personnage, Ivan Serguiévitch nous dit, sur
un ton de plaisanterie non exempt d’amertume11… » Dans ce « nous », il
faut évidemment entendre l’auteur. Respectueux de son aîné – il est de
30 ans plus jeune que lui –, il a malgré tout tendance à jouer l’identii-
cation. Comme lui, il se sent européen au meilleur sens du terme, celui
qui ne prétend pas efacer les particularités des nations. Comme lui, il
estime qu’un écrivain – et c’est ce qu’il veut être avant tout – doit poser
des questions de morale, mais se garder de proposer des solutions immé-
diatement utilisables : il loue Tourguéniev d’avoir, dans les Récits d’un
chasseur, évoqué les méfaits du servage sans se transformer pour autant en

8. Ivan Tourgheniev, Mémoires d’un seigneur russe, ou Tableau de la situation actuelle


des nobles et des paysans dans les provinces russes, traduction du russe d’Ernest Charrière,
Paris, Hachette, 1854.
9. Ivan Tourguénef, Récits d’un chasseur, traduction de H. Delaveau, illustrations de
Godefroy Durand, seule édition autorisée par l’auteur, Paris, Dentu, 1858.
10. Ivan Tourguénef, Pères et enfants, précédé d’une lettre à l’éditeur par Prosper
Mérimée, Paris, Charpentier, 1863.
11. RR, p. 294.
Eugène-Melchior de Vogüé et Le Roman russe │ 217

doctrinaire. Et, admirateur de ses romans et de ses nouvelles, il se retrouve


sans doute dans leurs personnages tendres, pudiques et résignés : on dirait
que la ligne qui va du Dominique de Fromentin à son propre Jean d’Agrève
passe par Nid de gentilshommes.
Lorsqu’il a commencé l’étude du russe, il s’est plongé dans Pouchkine
et dans Tourguéniev. Il leur restera idèle. On pourrait soutenir que, pour
lui-même, il les a préférés à tout, même à Tolstoï et à Dostoïevski.
Curieusement, le parcours de Vogüé ressemble à celui qu’avait suivi,
30 ans avant lui, Mérimée. Il commence par Pouchkine. Les deux écri-
vains français, chacun en son temps, ont rêvé de consacrer au poète russe
une longue étude. Mérimée réalise la sienne à la in de sa vie12. Pour
Vogüé, elle prend la forme d’un chapitre de son livre. Toutes les deux ont
un point commun : Pouchkine y est vu comme le modèle d’un classique
qui serait libre de tout académisme. « Ce Slave a sur toutes choses les idées
claires d’un Athénien. […] Son style châtié, alerte, est élégant et pur de
son comme un bronze grec. » Cette phrase de Vogüé semble faire écho à
une lettre de Mérimée qu’il connaissait peut-être : « Je me suis mis à lire
ses poésies lyriques et j’y trouve des choses magniiques, tout à fait selon
mon cœur, c’est-à-dire grecques par la vérité et la simplicité13. » Certes,
alors que Mérimée semble se renfermer dans ce classicisme élégant et
discret qui lui est propre, Vogüé est capable d’envisager et d’accepter les
bizarreries d’une littérature qui ne respecte pas toujours la rhétorique à
l’occidentale. L’un ne cesse de reprocher à Gogol, et même à Tourgué-
niev, dont il est l’ami, la prolifération des détails ; il loue constamment
Pouchkine d’avoir su choisir. L’autre, au contraire, a compris que cette
exubérance de l’analyse, qui ne recule devant aucune minutie, est la rai-
son d’être d’un réalisme qu’il approuve sans réserves. Pourtant, lorsqu’il
n’est plus en position de critique, lorsqu’il n’a plus à rendre compte d’un
étranger qui lui est sympathique, qu’il comprend, qu’il approuve, mais qui
lui reste étranger, il retrouve pour lui-même le goût de la mesure, de la
composition, de la phrase discrètement élégante.

12. Prosper Mérimée, « Alexandre Pouchkine », Le Moniteur universel, 20 et 27 janv. 1868.
13. Lettre à Jenny Dacquin, 17 novembre 1860, Corr. Gén., t. X, p. 75. On sait que les
Lettres à une inconnue ont été publiées dès 1873.
218 │ Jean-Louis Backès

Comme Vogüé, Mérimée a passé pour avoir fait découvrir au public


français la littérature russe. Il n’a pourtant rien fait d’autre que d’apprendre
le russe, à une époque où l’idée n’en serait venue à personne, de lire ce
qui lui faisait envie, de traduire ce qui lui plaisait. Il n’a jamais accepté le
rôle de spécialiste qui est supposé tout savoir. Peut-on en dire autant de
Vogüé ? Les circonstances étaient autres.

Vogüé a embrassé la carrière diplomatique, sans grande conviction peut-


être. Il l’abandonnera assez tôt, et sans regrets. Il veut être écrivain. Bien
introduit dans la Revue des Deux Mondes, il y donne des notes de voyage,
des études historiques, de ces articles un peu longs qui pourront être réu-
nis dans des recueils. Son premier livre est l’un de ces recueils ; il s’appelle
Syrie, Palestine, Mont Athos.
Le jeune diplomate arrive à Saint-Pétersbourg au début de 1877. Il
commence presque immédiatement l’étude du russe et la mène tambour
battant. Très tôt, il se sent capable de lire dans l’original des textes d’une
certaine étendue. Très tôt, il se sent capable d’en donner une traduction
qui mérite d’être publiée. Sait-il qu’il va écrire Le Roman russe ? Rien
n’est moins sûr. Ce livre est encore un recueil d’articles. Il ne construit sa
cohérence que de manière très progressive.
La littérature russe apparaît d’abord à travers des études historiques.
C’est Pouchkine qui est mis à contribution. Un article sur Pougatchev doit
beaucoup non pas à cette afabulation qu’est La Fille du capitaine, mais
à l’Histoire de la révolte de Pougatchev, l’aride ouvrage historique que le
poète avait consacré au personnage14. Une notice sur Mazepa cite, et très
largement, la petite épopée intitulée Poltava15. À cette occasion, Vogüé
est amené à traduire en grand nombre des vers de Pouchkine. Comme
Mérimée, il choisit la prose, car il recherche avant tout l’exactitude.
Sauf erreur, Vogüé n’a publié qu’une traduction d’une œuvre inté-
grale : celle de la nouvelle de Tolstoï, Trois Morts. Mais, dans ses études
sur la littérature russe, il a, selon un usage alors répandu, multiplié les

14. Eugène-Melchior de Vogüé, « Une guerre servile en Russie. La révolte de Pougatchef »,


Revue des Deux Mondes, t. 34, 15 juillet 1879.
15. Id., « Mazeppa. La légende et l’histoire », Revue des Deux Mondes, t. 48, 15 nov. 1881.
Eugène-Melchior de Vogüé et Le Roman russe │ 219

longues citations. En réunissant ces citations, on ferait une intéressante


anthologie de la littérature russe du xixe siècle.
Vogüé est un excellent traducteur, au moins aux yeux de qui accepte
les principes en vogue au milieu du siècle dernier, principes qui n’ont pas
encore disparu de notre horizon : il suit son texte d’aussi près que pos-
sible, en usant de toutes les ressources de la langue française, sans jamais
se permettre la moindre entorse au bon usage. Principes scolaires, si l’on
veut, mais qui ne sont pas faciles à mettre en œuvre.
Quelques exemples pris au hasard pourront montrer, mieux qu’une
appréciation générale, nécessairement loue, comment il s’eforce de ser-
rer son texte. On pourrait citer Taras Boulba, dont il a traduit plusieurs
pages dans l’article sur Gogol qui deviendra le chapitre III du Roman
russe. La possibilité est ainsi oferte de procéder à une comparaison avec
la traduction de Louis Viardot, qu’il considérait comme « honnête ».
Voici un passage qui se situe au début de l’œuvre. La femme du héros
contemple ses deux ils endormis. Viardot écrit :

« Mes ils, mes ils chéris ! que deviendrez-vous ? qu’est-ce qui vous
attend ? » disait-elle ; et des larmes s’arrêtaient dans les rides de son
visage, autrefois beau. En efet, elle était bien digne de pitié, comme
toute femme de ce temps-là. Elle n’avait vécu d’amour que peu d’ins-
tants, pendant la première ièvre de la jeunesse et de la passion ; et
son rude amant l’avait abandonnée pour son sabre, pour ses cama-
rades, pour une vie aventureuse et déréglée.

La traduction est, dans l’ensemble, exacte. En examinant celle de


Vogüé, on se rend compte que Viardot a supprimé quelques détails, atté-
nué certains mots, pris quelques distances. À « que deviendrez-vous ? »,
Vogüé propose « Qu’arrivera-t-il de vous ?16 ». « Des larmes s’arrêtaient
dans les rides de son visage, autrefois beau » s’éloigne de l’original, dont
Vogüé ne néglige rien, en écrivant : « Ses larmes s’arrêtaient dans les rides
qui avaient changé son visage, si beau jadis17. »
Dans le texte russe, le mot traduit par « instant » est au singulier ; les
deux groupes qui suivent sont construits en parallèle, avec une forte répé-

16. ?
17. , - .
220 │ Jean-Louis Backès

tition18. Vogüé traduit : « Elle avait vécu de l’amour un instant, la durée du


premier éclair de passion, du premier bouillon de jeunesse. » S’il atténue la
répétition, il se garde de la faire disparaître. Et, au lieu du « rude amant »,
il évoque, tout près du russe, un « farouche séducteur19 », expression certes
un peu étonnante dans ce contexte.
Des remarques analogues pourraient être faites, par exemple, à propos
de la traduction de La Guerre et la paix que la princesse Irène Paskévitch
fait paraître en 187920. Le prince André, gravement blessé, médite sur le
champ de bataille : « Rien, rien n’est certain, sinon le peu de valeur de ce
qui est à la portée de mon intelligence et la majesté de cet inconnu inson-
dable, le seul réel peut-être et le seul grand21 ! »
Vogüé a retraduit le passage pour Le Roman russe22 : « Rien, il n’y a rien
de certain, excepté le néant de tout ce que je conçois et la majesté de quelque
chose d’auguste que je ne conçois pas23 ! » Il se tient tout près de l’original,
allant jusqu’à reproduire la répétition que Tolstoï avait ménagée.
Telle est la tendance générale de ses traductions. Sans doute, il lui arrive
de faire des erreurs. Dans la phrase qui précède, il a mal analysé la syntaxe,
et se trouve écrire : « Ou une force indéinie, inaccessible, à qui je ne puis
m’adresser, que je ne puis même exprimer par des mots, le grand tout ou
le grand rien, – ou bien ce Dieu […]. » La princesse Paskévitch proposait :
« Ou cette force incommensurable, incompréhensible, à laquelle je ne puis
ni m’adresser, ni exprimer ce que je sens, est le grand Tout, ou bien c’est le
néant, ou bien c’est ce Dieu », qui est plus exact et nettement plus compré-
hensible, malgré la disparition du tour interrogatif. Mais la même traduc-

18. , ,
. Littéralement : « Seulement dans la première ièvre de la passion,
dans la première ièvre de la jeunesse. »
19. .
20. La Guerre et la paix, roman historique par le comte Léon Tolstoï, traduit par une
Russe, Paris, Hachette, 1879.
21. Guerre et paix, livre I, 3e partie, chap. 19. Traduction d’Irène Paskévitch. 1884, t. I, p. 325.
22. RR, p. 387
23. , , , ,
- , ! Littéralement : « Rien, il n’y a rien
de véritable, sauf le néant de tout ce qui m’est compréhensible, et la grandeur de quelque
chose d’incompréhensible, mais d’essentiel. »
Eugène-Melchior de Vogüé et Le Roman russe │ 221

trice négligeait le détail concret dans les mots qui suivent : « ce Dieu qui est
renfermé ici dans cette image de Marie ! » Cette fois, c’est elle qui se fait
diicilement comprendre. Vogüé traduit : « ce Dieu qui est cousu là, dans
cette amulette que m’a donnée Marie24 ? » Il ne recule ni devant « cousu »,
ni devant « amulette », qui est peut-être, pourtant, excessif : le mot russe ne
connote pas le paganisme ; mais il est vrai que le prince André n’a guère de
respect pour les superstitions.
Il serait intéressant d’établir un rapport entre le goût de Vogüé pour la
précision du détail dans la traduction et son intérêt pour la méthode dite
« réaliste », qu’il suppose liée à la minutie de l’analyse. Dans les deux cas,
il est question de vérité. Que peut signiier pour lui l’adjectif « honnête »
qui lui sert à caractériser les traductions de Viardot ? On a pu le voir : la
question des coupures n’est pas en jeu. Il peut s’agir de coupures minimes :
un mot ou deux. Il peut s’agir de chapitres entiers : la princesse Paskévitch
a fait disparaître les grandes dissertations de philosophie historique qui se
multiplient à la in de La Guerre et la paix ; Vogüé l’approuve. Il n’hésite pas
à lui décerner ce qui est sans doute, à ses yeux, le plus beau compliment
imaginable : la traductrice « a fait tout ce qu’il était possible de faire, en
se gardant idèle, sincère et sobre comme le texte original ; notre langue a
donné tout ce qu’elle pouvait donner ; nul Français, en lisant ces pages, ne
pourra se douter qu’il les doit à une plume étrangère25. » Le mot « sobre »
doit retenir l’attention. Il pourrait faire, indirectement, allusion à la manie
de l’ajout, de l’ornement pittoresque qui caractérise nombre de traducteurs à
l’époque de Vogüé. Dès la première page de Crime et châtiment, traduit par
Victor Derély26, on lit : « Dans l’escalier, il eut la chance de ne pas rencon-
trer sa logeuse. Elle habitait à l’étage au-dessous, et sa cuisine, dont la porte

24. И – , ,
, ,– ,–
,– Б , , ,
? Littéralement : « Ou bien la force indéinie et inaccessible à laquelle
non seulement je ne peux pas m’adresser mais que je ne puis exprimer en mots, est-elle
le grand tout ou rien, – se disait-il, – ou est-ce ce Dieu qui a été cousu ici, dans cette
amulette, par la princesse Marie ? »
25. Eugène-Melchior de Vogüé, « Essais et notices », Revue des Deux Mondes, t. 33,
15 juin 1879. RR, p. 426
26. h. Dostoievsky. Le Crime et le châtiment, Paris, Plon, 1884.
222 │ Jean-Louis Backès

était presque constamment ouverte, donnait sur l’escalier. Quand il avait à


sortir, le jeune homme était donc obligé de passer sous le feu de n’ennemi. »
Dans l’original, il n’y a ni « feu » ni « ennemi ». Ces joliesses ne vont-elles
pas contre la idélité, contre la sincérité, contre la sobriété ?

Fidèle, sincère, sobre, la traduction de la princesse Paskiévitch est à l’ori-


gine du Roman russe. Elle a paru, selon l’usage, à la fois à Pétersbourg et
à Paris. En fait, l’imprimeur russe a envoyé en France quelques centaines
d’exemplaires, qui n’ont guère retenu l’attention, sinon celle de Flaubert.
Vogüé avait pourtant recommandé le livre par une notice dans la Revue
des Deux Mondes. Qui l’a entendu ?
En 1883, Vogüé rédige, pour la même revue, la notice nécrologique de
Tourguéniev. L’année suivante, une autre occasion se présente : la maison
Hachette va mettre en vente une nouvelle édition de La Guerre et la paix27.
L’article igure sous la mention « Les grands écrivains russes contempo-
rains ». Le projet du Roman russe semble nettement envisagé. Entre-temps,
Vogüé a publié, toujours dans la Revue des Deux Mondes, sa traduction de
la nouvelle Trois Morts.
Depuis quelque temps, les revues, et d’abord la Revue des Deux mondes
multiplient les articles sur la Russie. Visiblement, quelque part, quelqu’un
prépare la future alliance franco-russe.
Depuis quelque temps aussi, les éditeurs semblent enclins à publier
d’autres Russes que Tourguéniev. On voit paraître en traduction Gontcha-
rov, Pisemski. Vogüé fait observer que La Guerre et la paix a paru la même
année que Pères et enfants. Mais le roman de Tourguéniev a des dimensions
acceptables. Celui de Tolstoï est beaucoup trop long. On hésite. Hachette
tente néanmoins la chance.
La réussite est totale. Du jour au lendemain, Tolstoï suscite des fana-
tiques.
Pendant ce temps, Plon médite de lancer Dostoïevski. Paradoxale-
ment, Vogüé, qui est un des auteurs de la maison, ne sait rien. Dès qu’il
apprend le projet, il commence son troisième article.

27. La traduction est toujours celle de la princesse Paskiévitch, dont le nom n’est tou-
jours pas prononcé.
Eugène-Melchior de Vogüé et Le Roman russe │ 223

Il connaissait bien Tolstoï, ou au moins ses romans, sans jamais avoir


rencontré l’homme. Il avait en revanche été confronté, dans des salons
pétersbourgeois, à Dostoïevski, qui l’avait un peu efrayé, avec ses allures
de prophète. Qu’avait-il lu ? Il est diicile de le savoir. Pendant l’été 1884,
il avale toute l’œuvre. Et il est conquis. C’est qu’il possède une clef dont
sont privés plusieurs de ses contemporains : il perçoit la dimension reli-
gieuse de ces ictions. Sans doute a-t-il tendance, quand il étudie l’écri-
vain, à mettre l’accent sur la soumission plus que sur la rébellion. Sa lec-
ture n’en est pas moins profonde, plus que celle de ses contemporains qui
verront dans l’écrivain russe un socialiste utopiste, un humaniste idéaliste,
et qui iniront par en faire un relet de Tolstoï.
Après Dostoïevski, et toujours sous la rubrique générale « Les grands
écrivains russes contemporains », Vogüé donne un « Gogol ». On peut
s’étonner : l’auteur des Âmes mortes n’est plus un contemporain. Voilà 30 ans
qu’il a quitté ce monde. Mais Vogüé a deviné en lui l’ancêtre de tous ceux
qu’il vient de présenter. Le Roman russe, encore dans les limbes, trouve sa
logique. C’est à Gogol qu’est due la rupture.
Dostoïevski aurait dit : « Nous sommes tous sortis du Manteau de
Gogol. » Souvent citée, au moins en France, cette phrase n’a pas d’autre
garant que Vogüé. Il est le seul à l’avoir entendue. Encore ne dit-il pas
expressément qu’il l’a saisie sur les lèvres de Dostoïevski. Il se peut en
fait qu’elle appartienne à un autre. Peu importe. Le livre de Vogüé se
construit sur l’idée qu’elle exprime.
Et cette idée exerce un curieux efet sur les premiers chapitres de ce
livre, chapitres qui sont écrits en dernier. Réduit à représenter le roman-
tisme, un romantisme d’essence européenne, voire exclusivement occi-
dental, Pouchkine est représenté d’une manière un peu étriquée. Vogüé
ne cesse de l’admirer. Mais son admiration se concilie mal avec la thèse
qu’il défend : «  Est-ce diminuer Pouchkine que de l’enlever à sa race
pour le rendre à l’humanité ? Je ne le pense pas. Disons, si l’on veut,
qu’il représente une petite classe de ce grand pays, l’aristocratie cosmopo-
lite à laquelle il appartient, et dans cette classe une aptitude dominante,
son incroyable souplesse à sortir d’elle-même, à se modeler sur tous les
patrons28. » Il y aurait beaucoup à dire sur les jeux d’identiication que

28. RR, p. 168.


224 │ Jean-Louis Backès

suppose cette phrase. Vogüé n’est-il pas un des plus vieux noms de la
noblesse française ? Il vaudrait par ailleurs la peine d’en comparer le mes-
sage à celui que délivrait Dostoïevski dans son Discours sur Pouchkine.
Pour Dostoïevski, la faculté d’adaptation qui caractérise Pouchkine vient
de ce que Pouchkine est russe.

Le succès du Roman russe s’appuie sur celui qu’ont obtenu deux traductions
françaises, celle de La Guerre et la paix et celle de Crime et châtiment. Aux
lecteurs curieux d’en savoir plus, Vogüé ofre un guide sûr, enthousiaste
et fort bien écrit. Il éclipse sans peine l’Histoire de la Littérature contem-
poraine en Russie de Céleste Courrière (1875) et Les grands Maîtres de la
littérature russe d’Ernest Dupuy (1885), ouvrages médiocres, dont la seule
signiication historique est de montrer que le public attendait Le Roman
russe. Rares sont ceux qui boudent. Évoquons pourtant le petit cercle de la
rue d’Ulm : Romain Rolland, André Suarès n’ont pas besoin du vicomte ;
ils ont découvert Tolstoï sans lui.
Le sentiment général est diférent ; il s’exprime par l’élection de Vogüé
à l’Académie française : l’écrivain a tout juste 40 ans.
Il est consacré expert. On fait appel à lui pour des préfaces. Et il se
prête au jeu : Souvenirs de la maison des morts, L’Idiot, Poésies populaires de
Nékrassov sont précédés de copieux avant-propos ; il est plus rapide avec
Krylov, Fonvizine, Tiouttchev. Mais ce n’est jamais en vain qu’on le sollicite.
Il rend compte, et longuement, de ce qui fut un des couronnements
de la mode russe, la représentation, en 1888, de La Puissance des ténèbres29.
Pourquoi n’a-t-il rien dit de cet autre bouquet du feu d’artiice, la représen-
tation, à l’Odéon, la même année, d’un drame adapté de Crime et châtiment ?
Peut-être parce qu’il a voulu éviter la tentation du sarcasme. La pièce a
enchanté les critiques, bien qu’elle accumule les contresens sur l’œuvre de
Dostoïevski, ou peut-être parce qu’elle les accumule.
Le Roman russe a éclairé plusieurs générations, parfois au prix d’interpré-
tations contestables. L’exemple le plus frappant reste celui-ci : le chapitre
consacré à Dostoïevski a pour sous-titre « La religion de la soufrance » ;
une célèbre phrase du roman, montée en épingle dans le drame, est dite à

29. Eugène-Melchior de Vogüé, « La Puissance des ténèbres, de Léon Tolstoï. Rélexions
d’un spectateur », Revue des Deux Mondes, t. 86, 15 mars 1888.
Eugène-Melchior de Vogüé et Le Roman russe │ 225

Sonia par Raskolnikov : « Ce n’est pas devant toi que je m’incline, je me
prosterne devant toute la soufrance de l’humanité. » D’innombrables cri-
tiques ont procédé à un montage, qui fait de Dostoïevski le propagandiste
d’une « religion de la soufrance humaine ».
Vogüé n’a pas protesté.
On observe plusieurs phénomènes étonnants.
D’abord il prend quelque distance par rapport aux écrivains qu’il est
supposé avoir révélés. Le Tolstoï qui devient amer, dans La Mort d’Ivan
Ilitch ou dans La Sonate à Kreutzer, le Tolstoï qui renonce à l’art, n’a plus
toute son approbation. Dans l’article de 1883, il avait fait allusion à la lettre
que Tourguéniev mourant avait adressée à Tolstoï pour le supplier de ne
pas abandonner « les travaux littéraires ». En reprenant cet article pour en
faire le chapitre IV de son livre, il introduit une longue citation de cette
lettre. Déjà, il se méiait de ce qu’il appelait le « nihilisme » de Tolstoï.
C’est par un détour qu’il exprime on ne sait quelle réticence à l’égard
de Dostoïevski. Dans un bilan de ce que la mode russe a déjà produit en
188630, il est assez sévère pour L’Esprit souterrain. « La seconde partie est
illisible. Ô les cinquante pages du monologue métaphysique d’Ordinof ! »
Ce livre montre, pour lui, que Dostoïevski, lorsqu’il « veut s’essayer dans
le fantastique », ne peut être qu’« inférieur à lui-même ». Il ne s’est pas
aperçu que ce livre est une fabrication malhonnête : les deux traducteurs
ont pris deux nouvelles diférentes, La Logeuse (1847) et Mémoires écrits
dans un souterrain (1864), les ont par nombre de coupures réduites à l’état
de squelette et les ont collées l’une à l’autre par une longue transition de
leur cru. Ses souvenirs de lecture sont sans doute trop lous pour que
Vogüé aperçoive la tromperie. Si La Logeuse a efectivement quelque
chose de «  fantastique  », il n’en va pas de même pour les Mémoires,
l’œuvre la plus amère et la plus agressive de Dostoïevski. Vogüé a-t-il
retrouvé, en parcourant cette traduction inidèle, quelque chose de la
terreur que lui inspirait le romancier, quand il le rencontrait dans le salon
de la comtesse Tolstoï31 ?

30. Id., « Les Livres russes en France », Revue des Deux Mondes, t. 78, 15 décembre 1886.
RR, p. 438.
31. Il s’agit de la veuve du comte Alexis Constantinovitch Tolstoï, poète et dramaturge,
cousin du romancier.
226 │ Jean-Louis Backès

Loin de foudroyer les malfaiteurs, il les félicite. Élie Halpérine32 s’est


contenté, dit-il, « de donner le sens du texte russe à son collaborateur
français ». Celui-ci n’est autre que Charles Morice. « M. Morice appar-
tient à cette jeune école qui entreprend avec tant de coniance la refonte
de notre pauvre langue. J’avais lu de sa prose, j’avais compris quelque fois,
avec efort. » Surprise ! Ce « symboliste », cet amateur de style chantourné
est l’auteur de « la traduction la plus vigoureuse, la plus artistique dont un
auteur russe ait encore eu le bénéice ».
Si Vogüé éprouve le besoin de ménager Charles Morice, c’est pour
une double raison.
D’abord, il souhaite – il le répète à satiété – se convaincre que la jeune
génération a trouvé son salut dans le roman russe ; il pressent cette question
qui se pose aujourd’hui aux historiens : comment se fait-il que soient exacte-
ment contemporaines la mode russe et l’apparition du symbolisme au sens
strict du terme ? Il évoque des lettres reçues. Mais il ne nomme personne.
Par ailleurs, il évite d’accabler les intermédiaires qui ont permis le
succès en France d’écrivains qu’il admire. Comme autrefois Mérimée, très
indulgent pour l’extravagant Ernest Charrière, il prend soin de féliciter
des traducteurs qui peut-être ne le valent pas, et qui, en tout cas, ne pra-
tiquent guère sa méthode. Il tient pour « fort exact » le sens du texte russe
tel que Halpérine le transmet à ses collaborateurs, pour « fort exacte » la
traduction que Victor Derély a donnée de Crime et châtiment33. Ce qu’il ne
dit pas, c’est que, pour certaine formule célèbre, il n’a pas reproduit la ver-
sion « fort exacte » de Derély ; et il n’a pas écrit : « Ce n’est pas devant toi
que je me suis prosterné, mais devant toute la soufrance humaine. » Il a
préféré : « Ce n’est pas devant toi que je m’incline, je me prosterne devant
toute la soufrance de l’humanité. » Il peut avoir cité de mémoire ; pour
une fois, sa propre traduction est un peu lointaine. Et Derély, de fait, est
plus exact. Il reste que Vogüé évite l’expression « soufrance humaine »,
qui aura de si fâcheux efets.

32. Plus connu, depuis, sous le nom de Halpérine-Kaminsky.


33. L’expression igure dans l’article sur Dostoïevski ; elle disparaît dans RR, qui porte
en revanche : « La version de M. Derély est une des trop rares traductions du russe qui
ne soient pas une mystiication. » Voir p. 340, 341 et 623.
Eugène-Melchior de Vogüé et Le Roman russe │ 227

Exigeant pour lui-même, bienveillant pour les traducteurs des grands


textes, Vogüé a moins d’indulgence pour le menu fretin.

Aujourd’hui, on croit volontiers qu’on peut traduire une œuvre


de style comme un dossier d’afaires commerciales, à la grosse. Je
constate deux opinions erronées sur la pratique de cet art. D’abord
il y a les personnes du monde russe qui ont eu une institutrice fran-
çaise et des revers de fortune ; elles se persuadent que ces deux par-
ticularités les constituent traductrices. Le malheur est toujours res-
pectable, mais il ne fait pas seul un bon traducteur. Les gens de sens
plus rassis estiment qu’il suit de posséder dans la perfection les
deux langues. Quiconque a vécu en Orient et employé les services
des drogmans sait par une expérience pratique quelle erreur c’est là.
Le meilleur drogman n’est pas toujours le plus savant arabisant ; tel
autre qui en a appris moins long rendra bien mieux votre pensée
dans une conversation délicate ; il a le don de trouver rapidement
l’équivalent, la moyenne entre le génie des deux idiomes.

On se trouve là dans une zone mystérieuse. L’art de traduire échappe-


t-il à l’analyse ?
La pensée de Vogüé est nette : on ne peut bien traduire qu’en respec-
tant sa propre langue. Il faut être impitoyable pour les maladroits. Il est
indécent d’écrire : « Peut-être était-ce un efet de sa confusion de petite
provinciale, qu’elle avait fait semblant de dormir34. »
Mais la traduction est-elle possible ? « Le dictionnaire est un pauvre
changeur, qui n’a jamais la monnaie exacte35. »

Cette petite phrase prend place au milieu d’un développement sur le sens
exact du mot « otchaïanié ». Vogüé n’invite pas à retrouver une idée fami-
lière derrière ces sonorités étranges. C’est un efort qu’il suggère à son
lecteur.
Il ne s’agissait pas pour lui « d’apporter sur le plateau d’argent de son
éloquence les clefs de fer de la littérature russe ». Il ne s’agissait pas d’ap-
porter un produit tout fait à un lecteur immobile et passif. Son passage par

34. RR, p. 449.


35. RR, p. 373.
228 │ Jean-Louis Backès

la Russie, son étude du roman russe l’avaient persuadé que seuls ceux qui
savent sortir d’eux-mêmes auront la chance de voir vraiment le monde.
Aussi a-t-il parlé de certains Russes en employant l’étrange mot
« Scythe ». « Voici venir le Scythe, le vrai Scythe, qui va révolutionner
toutes nos habitudes intellectuelles. » Dans la Revue des Deux Mondes,
la formule désigne Tolstoï. Dans Le Roman russe, elle a été transposée :
c’est à Dostoïevski qu’elle s’applique. Peu importe au fond. L’essentiel
est bien de « révolutionner les habitudes intellectuelles ». À cette tâche,
la traduction peut contribuer.
Sylvie Humbert-Mougin

Textes anciens,
questions nouvelles :
la traduction des tragiques grecs
en France autour de 1886

« S’il y a un temps où les traductions des plus belles œuvres de l’Antiquité


aient chance d’être bienvenues, il me semble que c’est celui où le public
est, d’un côté, devenu beaucoup trop étranger aux langues mortes, et,
d’un autre, grâce aux idées qui ont pénétré de toutes parts, plus capable
qu’autrefois d’admirer cette littérature dont il lui est diicile de s’appro-
cher sans interprètes1. » Ce constat dressé en 1863 par l’homme de lettres
et traducteur Paul Mesnard n’a rien perdu de sa pertinence en 1886, bien
au contraire. À cette date, le public français est devenu encore un peu
plus « étranger aux langues mortes » : la part dévolue aux « humanités »
dans l’enseignement secondaire est de plus en plus sérieusement remise
en question par la série de réformes intervenues dans le système édu-
catif depuis 1865 qui alimentent dans l’opinion française un débat pas-
sionné entre partisans et adversaires de l’enseignement moderne ; l’article
que publie Albert Duruy en 1884 dans la Revue des Deux Mondes sous le
titre « La réforme des études classiques » établit un bilan précis de cette

1. Paul Mesnard, L’Orestie, trilogie lyrique traduite en vers, Paris, Hachette, 1863,
p. 17.
230 │ Sylvie Humbert-Mougin

évolution en remontant à l’époque napoléonienne2. Mais dans le même


temps, la curiosité des Français pour l’Antiquité et plus précisément pour
l’Antiquité grecque n’a fait que s’aviver ; elle est même devenue un trait
si caractéristique de la vie culturelle et littéraire que Jules Lemaitre lui
consacre une étude intitulée le « néo-hellénisme », publiée précisément
en 1886, dans laquelle le critique analyse les composantes de ce « rêve hel-
lénique » constitutif selon lui de « l’âme moderne »3. Les « interprètes »
et les passeurs de l’Antiquité deviennent plus que jamais indispensables.
Les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide occupent une place
privilégiée dans ce retour à l’antique – la remarque de Mesnard citée plus
haut igure d’ailleurs dans la préface à sa traduction de l’Orestie. L’intérêt
pour la tragédie grecque antique n’est certes pas nouveau et remonte au
moins à la génération romantique, qui redécouvre notamment Eschyle ;
mais il s’accentue dans le dernier quart du siècle pour tourner à l’engoue-
ment, voire au phénomène de mode, comme en témoignent le renouvel-
lement de l’interprétation critique ainsi que l’augmentation sensible du
nombre de traductions nouvelles et des représentations théâtrales. Sans
marquer un pic particulier, l’année 1886 est bien représentative de ce mou-
vement observable sur toute la période des années 1880-19104 : au mois de
janvier, le public parisien de l’Opéra découvre l’Agamemnon d’Eschyle dans
une version française composée pour l’occasion par Henri de Bornier et
publiée la même année ; à l’automne, la Revue des Deux Mondes publie un
long article de Victor Duruy intitulé « Le théâtre d’Athènes au ve siècle.
Étude historique5 » ; si l’article est à lui seul un indice de la curiosité des
Français pour cette forme théâtrale, sa teneur très pédagogique (présen-
tation successive des diférents auteurs, mise en perspective historique,
analyse des principales pièces, et, pour les « chefs-d’œuvre », quelques brefs

2. Albert Duruy, « La réforme des études classiques », Revue des Deux Mondes, t. 61,
1884, p. 845-874.
3. Jules Lemaitre, Les Contemporains. Études et portraits littéraires, Paris, Lecène et
Oudin, 1886, t. I : « Le Néo-hellénisme », p. 129-164.
4. J’ai tenté d’en rendre compte dans mon ouvrage Dionysos revisité. Les tragiques grecs
en France de Leconte de Lisle à Claudel, Paris, Belin, coll. « L’Antiquité au présent », 2003.
5. Victor Duruy, « Le théâtre d’Athènes au ve siècle. Étude historique », Revue des
Deux Mondes, t. 77, 1886, p. 593-625.
La traduction des tragiques grecs en France │ 231

extraits donnés en traduction) conirme bien que même le lectorat cultivé


de la revue n’est plus de plain-pied avec ces œuvres anciennes.
Comment, pourquoi, mais aussi pour qui retraduit-on, en 1886, les
œuvres d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide ? Sans prétendre ici apporter
une réponse exhaustive à ces questions, on se propose de montrer com-
ment la diversiication des supports éditoriaux et des publics potentiels
de la tragédie grecque renouvelle les pratiques et les débats relatifs à la
traduction des œuvres de l’Antiquité classique.

« Mot à mot » et « bon français » :


des méthodes éprouvées

La traduction des tragédies grecques reste d’abord, sans surprise, l’af-


faire des spécialistes, universitaires et professeurs de lycée. L’année 1886
n’enregistre dans ce secteur des traductions procurées par des hellénistes
professionnels aucune publication nouvelle. Si on élargit l’empan chrono-
logique, on recense plusieurs titres, mais il s’agit presque toujours de réé-
ditions et non de traductions nouvelles, publiées par les éditeurs parisiens
qui se partagent le marché de l’édition scolaire et universitaire (Hachette,
Garnier, Delagrave) : la traduction du théâtre complet d’Euripide pro-
curée par Gustave Hinstin en 1856 est rééditée en 1884, celle de Nicolas
Artaud (1842) en 1887 ; la traduction d’Eschyle par Louis Bouillet (1865),
déjà rééditée en 1878, le sera de nouveau en 1891. Les éditions séparées
se limitent à quelques titres, ceux des œuvres inscrites au programme
des lycées : on réédite en 1887 la traduction de l’Iphigénie en Aulide par
h. Fix et Ph. Le Bas (1843) et en 1888 la traduction d’Alceste d’Euripide
par Félix de Parnajon (1881), celle d’Antigone (1864) et d’Œdipe Roi (1843)
par Louis-François Bellaguet.
La traduction du théâtre complet de Sophocle procurée par Louis
Humbert en 1883 chez Garnier est la seule traduction nouvelle publiée aux
environs de l’année 1886 ; elle fournit un échantillon assez représentatif des
conceptions et des pratiques de la traduction savante de l’époque. Tout
d’abord, c’est la traduction et non l’établissement du texte ou son com-
mentaire qui représente alors la priorité de l’helléniste français, ce qui le
sépare foncièrement de son collègue et concurrent allemand (les volumes
232 │ Sylvie Humbert-Mougin

de la Bibliotheca scriptorum graecorum et romanorum Teubneriana fondée par


Teubner à Leipzig en 1850 proposent le texte original et un apparat critique
sans traduction, comme ce sera aussi le cas des volumes de la Scriptorum
Classicorum Bibliotheca Oxoniensis qui paraitront à Oxford à partir de 1894).
Ici, la traduction est donnée seule, sans recours au texte grec, et se fonde,
comme le précise L. Humbert dans sa préface, sur l’édition du texte déjà
ancienne procurée par Édouard Tournier en 1863 qui servait aussi de réfé-
rence aux traductions complètes publiées par Émile Pessonneaux (1870)
et L-.F. Bellaguet (1877). Comme ses prédécesseurs, Humbert opte pour
la prose, qui est depuis le siècle précédent la marque distinctive des tra-
ductions savantes. Les exigences prioritaires du traducteur sont la clarté et
la luidité du texte d’arrivée, deux qualités revendiquées comme l’apanage
de la tradition classique française, par opposition à la présumée lourdeur
des travaux philologiques allemands – une tradition que Louis Humbert
semble d’ailleurs particulièrement désireux de perpétuer, lui qui rend dans
sa préface un hommage appuyé à ses prédécesseurs et avait réédité quelques
années plus tôt, en 1880, la traduction d’Eschyle par François-Jean-Gabriel
de La Porte Du heil (1795).
À titre d’exemple, voici la traduction de la première réplique d’Antigone :

Tête chérie associée à ma destinée, Ismène, ma sœur, de tous les


maux que nous a légués Œdipe, en connais-tu un seul dont Jupiter
ne nous ait pas encore accablées pendant notre vie ? Non, il n’en est
point de si sensible, de si cruel, de si honteux, de si déshonorant, que
toutes deux nous ayons soufert ; et maintenant, quel est ce nouvel
édit que le roi vient, dit-on, de faire publier dans la ville entière ?
L’as-tu entendu, ou bien ignores-tu encore les outrages que nos
ennemis préparent contre ceux qui nous sont chers ?6

6. Louis Humbert, héâtre de Sophocle, Paris, Garnier, 1905 (1re éd. 1883), p. 203. Texte
original (v. 1-10) :
Ὦ Ἰ ,
ἆ ᾿ ᾿ Ζ ἀ ᾿
ὁ ῖ ἔ ῖ;
ὔ ᾿ἀ ὔ ᾿ἄ ἄ
ὔ ᾿ ὔ ᾿ἄ ἐ ᾿ὁ ῖ
ἀ ᾿ἐ
Κ ῦ ῦ ᾿ ὖ ῳ
Κ ῖ ἀ ;
La traduction des tragiques grecs en France │ 233

Si le sens est restitué et l’ordre du texte conservé autant que possible,


certaines nuances sont sacriiées à l’efort de lisibilité et de clarté, par
exemple l’idée d’achèvement contenue dans le verbe ῖ (v. 3) rendu
par « accabler », le sens militaire de (v. 8) traduit par « roi » ou
encore l’image contenue au dernier vers dans le participe (litté-
ralement « qui avancent ») qui personniie le sujet abstrait (« les mal-
heurs »), surtraduit ici par « outrages ». On notera aussi que le traducteur
rend les noms de divinités par leurs équivalents latins ( Jupiter pour Zeus)
comme c’est l’usage à l’époque, y compris dans les travaux des spécialistes.
Les traductions des pièces séparées mentionnées plus haut (Iphigénie
en Aulide, Alceste, Œdipe Roi, Antigone) sont destinées à un public bien
particulier, celui des lycéens hellénistes qui doivent savoir traduire et com-
menter ces œuvres inscrites au programme. Adressées à des lecteurs censés
se reporter au texte original (qui igure sur la page de gauche en vis-à-
vis de la traduction donnée sur la page de droite), elles ont pour vocation
non seulement de restituer l’œuvre antique, mais aussi d’aider l’élève dans
l’apprentissage de la langue grecque et dans la résolution des diicultés de
compréhension. Les quatre titres sont publiés par Hachette ; les deux pièces
de Sophocle (Œdipe Roi et Antigone) sont présentées selon la méthode
nouvelle de double traduction lancée par l’éditeur au début des années 1840,
ainsi décrite sur la page de couverture : « Les auteurs grecs expliqués d’après
une méthode nouvelle par deux traductions françaises, l’une littérale et jux-
talinéaire présentant le mot-à-mot français en regard des mots grecs cor-
respondants, l’autre correcte et précédée du texte grec, avec des sommaires
et des notes par une société de professeurs et d’hellénistes. » Le début de la
première tirade du coryphée dans Œdipe Roi est ainsi présenté :
Texte original (v. 14-21) :

Ἀ ᾿, ὦ ύ ἐ ῆ,
ὁ ἡ ἡ
ῖ ῖ ῖ,
, ᾳ ῖ,
ύ ,ἐ Ζ , ᾿ᾐ
᾿ἄ ἐ

Ἔ ;ἤ
ἐ ;
234 │ Sylvie Humbert-Mougin

ἀ ῖ ῖ, ῖ
ῖ ,ἐ ᾿Ἰ ῦ ᾳ .

Mot à mot de Sommer :

Eh bien !
ô Œdipe,
qui commandes mon pays,
à la vérité tu vois nous,
de-quel-âge nous sommes-assis-auprès des autels les tiens ;
les uns ne pouvant pas encore
voler un long trajet,
les autres prêtres
appesantis par la vieillesse,
moi, prêtre de Jupiter ;
et ceux-ci
choisis d’entre les jeunes gens ;
et le reste de la nation
orné-de-rameaux
est assis dans les places-publiques
et devant les temples doubles
de Pallas,
et sur la cendre prophétique
de l’Isménus.

Traduction correcte de Bellaguet :

Ô toi, souverain de ma patrie, Œdipe, tu vois des suppliants de tout


âge au pied de tes autels : des enfants qui marchent encore à peine,
des prêtres appesantis par les années, et moi, pontife de Jupiter ;
plus loin, l’élite de notre jeunesse : le reste des hébains, tenant à la
main les rameaux sacrés, est prosterné devant les deux temples de
Pallas, et sur la cendre prophétique de l’Isménus.

La présentation mot à mot obéit à un certain nombre de conventions


typographiques, reprises dans tous les ouvrages de la collection, qui sont
censées aider l’élève dans son déchifrage du texte : un trait réunit les mots
français qui traduisent un seul mot grec, les italiques désignent des mots
« qu’il était nécessaire d’ajouter pour rendre intelligible la traduction litté-
rale, et qui n’ont pas leur équivalent dans le grec » ; les mots entre paren-
thèses «  doivent être considérés comme une seconde explication, plus
La traduction des tragiques grecs en France │ 235

intelligible ». Une fois le sens établi, l’élève est invité à produire une version
en bon français qui pourra faire l’économie de certaines nuances jugées
incompatibles avec la correction de la langue d’arrivée (par exemple le verbe
, « voler », qui introduit une image animale apparemment jugée
incongrue), ou inversement gloser pour plus de clarté (par exemple l’ajout
de « hébains », la traduction de ἐ , littéralement « parés »,
par « tenant à la main les rameaux sacrés »). Charles Péguy évoquant ses
souvenirs de lycéen n’aura pas de mots assez durs pour cette pratique de
la « juxtalinéaire » et pour cette double injonction contradictoire : après
avoir « suisamment barboté » et s’être débattu « dans le mot à mot et
dans le français des phrases démembrées », l’élève est tenu de « rétablir »
ce « pauvre texte disloqué », « de le ressaisir tout d’un seul tenant, comme
il était » – bien vainement d’après Péguy : « ce qui est brisé est brisé »7.
Le marché de l’édition scolaire s’enrichit aussi, dans ces années-là, de
publications destinées au public des non hellénistes : la loi Camille Sée de
1880 a instauré l’enseignement secondaire des jeunes illes, pour lesquelles,
comme pour les élèves de l’enseignement moderne fondé en 1865, la décou-
verte des auteurs classiques de l’Antiquité, latins et grecs, passe exclusive-
ment par la traduction. En 1887, l’éditeur Delagrave publie à leur attention
une anthologie intitulée La Tragédie grecque, analyses et extraits du théâtre
d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide et réalisée par deux professeurs, Félix
Deltour et Charles Rinn, qui propose une sélection d’extraits en traduction
agrémentés d’illustrations et de commentaires. Le même éditeur propo-
sera à nouveau en 1894 une nouvelle anthologie (Eschyle, Sophocle, Euripide,
2 vol.) procurée par Venceslas Gasztowtt et destinée aux élèves de seconde
moderne. Le commentaire ici a autant d’importance que la traduction pro-
prement dite (dans l’ouvrage de Gasztowtt, il igure d’ailleurs dans le cœur
du texte et non en note de bas de page) ; soulignant la valeur morale et
esthétique de l’œuvre originale, le commentaire incite l’élève au rapproche-
ment entre la tragédie grecque antique et la tradition classique française,
comparaison que favorise aussi la sélection des extraits retenus.
À mi-chemin entre l’ouvrage à vocation scolaire et la littérature pour
la jeunesse, on relève la parution en 1884 d’une traduction du Philoctète de

7. Charles Péguy, « Les suppliants parallèles » (1re éd. 1905), Œuvres en prose. 1898-


1908, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1959, p. 881-882.
236 │ Sylvie Humbert-Mougin

Sophocle par Gaston Cheneau chez Sarlit, dans une collection de « comé-
dies arrangées pour être jouées par les jeunes gens ». On comprend les
raisons pour lesquelles l’éditeur a souhaité ajouter ce titre à son catalogue
jusqu’alors réservé aux comédies françaises de l’âge classique : dépourvue
de rôle féminin, la tragédie de Sophocle lui a sans doute paru bien adaptée
à son public d’adolescents ou de jeunes gens, auquel elle est susceptible de
plaire aussi par son allure de robinsonnade et son dénouement heureux.
Dans la préface, le traducteur G. Cheneau déclare « avoir suivi pas à pas
l’auteur » mais précise qu’il ne faut pas ici « chercher une traduction mot à
mot et scrupuleuse du texte grec »8. De fait, la traduction en vers opère plu-
sieurs aménagements qui sont convergents et vont tous dans le sens de la
simpliication, de l’allègement, mais aussi de l’atténuation de la dimension
tragique de la pièce, présentée dans la préface comme « la plus charmante
des créations de Sophocle », « un chef-d’œuvre de délicatesse et de bon
goût »9 – sans doute pour respecter le cahier des charges de l’éditeur. Ainsi,
dans le prologue, les tirades où le jeune Néoptolème épanche ses scrupules
à l’idée de trahir Philoctète sont supprimées, de même que la plus grande
partie du kommos de douleur du héros éponyme (v. 1081-1217) et tous les
détails prosaïques relatifs à sa blessure purulente – qui occupent une place
si importante dans la pièce de Sophocle ; les chants du chœur sont en
revanche intégralement traduits et destinés à être mis en chant (une parti-
tion musicale signée Ed. Haas est mentionnée sur la page de couverture) :
ces parties chorales étaient bien adaptées au public « des maisons d’éduca-
tion et des cercles de jeunes gens10 » auquel s’adresse le traducteur.
Ce dernier exemple le montre : les tragédies grecques sont lues et goû-
tées en dehors de l’institution scolaire par un public de non spécialistes
en plein essor ; à son attention sont rééditées des traductions anciennes,
dans les nouveaux formats éditoriaux qui font leur apparition à la in du
xixe siècle : la « Nouvelle bibliothèque populaire à dix centimes » créée
en 1887 réédite la même année la traduction d’Antigone par Guillaume
Dubois de Rochefort (1787). L’essor de la bibliophilie et les « beaux livres »

8. Sophocle, Philoctète, tragédie en trois actes, traduction en vers de Gaston Cheneau,


Paris, Sarlit, 1884, p. 5.
9. Loc. cit.
10. Loc. cit.
La traduction des tragiques grecs en France │ 237

représentent aussi un débouché nouveau ; les tragiques grecs feront leur


entrée dans ce secteur avec la publication en 1889 de l’Orestie d’Eschyle
à la Librairie des Bibliophiles (« Collection Bijou »), dans la traduction
d’Alexis Pierron (1841) précédée d’une préface de Jules Lemaitre et ornée
de gravures de Rochegrosse.

Les tragiques grecs sur la scène :


traduire ou adapter ?

La scène vivante représente dans le dernier quart du dix-neuvième siècle


une autre forme nouvelle de patrimonialisation des tragiques grecs. La
traduction des pièces d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide bénéicie de
la « vague d’anticomanie11 » qui déferle sur la scène française dans les
années 1880-1900. Le public parisien se passionne alors pour le « théâtre
à l’antique » et pour les grandioses reconstitutions archéologiques à la
manière de la héodora de Victorien Sardou (1884) ; il reste très friand
d’opérettes mythologiques, telles La Belle Hélène d’Ofenbach (1864)
reprise avec un vif succès au héâtre des Variétés en 1886, année qui voit
aussi la création du Plutus de Lecoq à l’Opéra Comique ; mais il se montre
aussi de plus en plus désireux de voir représenté sur scène le répertoire
antique lui-même et au premier chef les tragédies grecques qu’il découvre
avec ravissement sous un angle neuf, dans leur composante spectaculaire
et lyrique. En 1881, la création de l’Œdipe Roi de Sophocle dans la traduc-
tion de Jules Lacroix est l’une des premières manifestations de cette curio-
sité nouvelle ; la pièce remporte un grand succès, auquel la performance
de l’acteur Mounet-Sully dans le rôle titre contribue pour une bonne part.
Les traductions de pièces isolées destinées à la scène se multiplieront
surtout à partir de 1895, avec le développement des scènes de plein air
(théâtre antique d’Orange restauré, théâtre de Verdure de Champigny,
arènes de Nîmes et de Béziers notamment) qui stimuleront une impor-
tante loraison de traductions. Il est signiicatif cependant que la seule
version inédite d’une tragédie grecque publiée pendant l’année  1886,
l’Agamemnon, un acte en vers de Henri de Bornier (1825-1901), relève pré-

11. Simone Fraisse, Péguy et le monde antique, Paris, Armand Colin, 1973, p. 91.
238 │ Sylvie Humbert-Mougin

cisément de cette catégorie nouvelle des traductions destinées à la scène.


Réalisée sur commande, cette version française de la pièce d’Eschyle ne
fut représentée qu’une seule fois, le 26 janvier 1886, dans le cadre d’une
fastueuse soirée de gala organisée par l’Opéra de Paris dont l’ambition
était de retracer « toute l’histoire du théâtre, depuis la tragédie antique
jusqu’au ballet moderne12 », en passant par la farce médiévale et les clas-
siques français. De l’avis des chroniqueurs de l’époque, l’Agamemnon qui
inaugurait la soirée en fut aussi le « clou » ; il est vrai que les organisa-
teurs n’avaient pas ménagé leurs eforts ; « fanfare grecque » en lever de
rideau, acteurs chaussés de cothurnes et masqués (une première), rôles
féminins assurés par des hommes comme dans l’Antiquité (pratique elle
aussi totalement inédite), recours à l’eccyclème : le goût ambiant pour la
reconstitution archéologique était ici comblé.
Guillaume Livet (1856-1919), auteur dramatique et journaliste, revient
sur l’évocation de cette soirée dans un article publié en 1893 dans la Revue
d’Art dramatique. On y apprend que c’est Livet lui-même, chargé de la
« restitution » scénique, qui a également fourni à Bornier une première
traduction de la pièce d’Eschyle :

J’ai traduit l’Agamemnon en prose cadencée en maintenant les


strophes, antistrophes, épodes, indispensables aux mouvements
des chœurs ; Auguste Vitu demanda la traduction en vers ; j’envoyai
la mienne à M.  de  Bornier qui voulut bien la mettre en vers en
vingt-quatre heures ! M. Charles de Sivry fut chargé d’en écrire la
musique, ce qu’il it en trois jours !13

Le témoignage est éclairant sur les pratiques de l’époque en matière de


traduction théâtrale, qui en l’occurrence ne sont sans doute pas propres à
la traduction des auteurs anciens. Le texte de théâtre étranger peut faire
l’objet de plusieurs opérations distinctes, éventuellement assurées par des
intermédiaires diférents, la traduction à proprement parler, puis la versi-
ication, étape indispensable : même « cadencée », la prose est à l’époque
jugée parfaitement irrecevable sur la scène dans le cas de la tragédie, ce

12. R. Chincholle, Le Figaro, 30 janvier 1886.


13. G. Livet, « Le théâtre grec à Paris », Revue d’Art dramatique, no 29, janvier 1893, p. 3.
C’est l’auteur qui souligne.
La traduction des tragiques grecs en France │ 239

qui sera encore vrai longtemps comme le prouvent les réactions de stupeur
et d’incompréhension que déclencheront en 1896 la représentation sur la
scène de l’Odéon du Philoctète de Sophocle dans la traduction en prose de
Pierre Quillard. Pour l’une comme pour l’autre étape (traduction, versi-
ication), le directeur du théâtre Auguste Vitu ne s’adresse pas à des spé-
cialistes du grec ancien et de la tragédie antique (cette pratique, courante
aujourd’hui, n’est guère attestée qu’à partir du début du xxe siècle) mais à
des professionnels de l’écriture théâtrale, éventuellement spécialisés dans
« l’antique » : Henri de Bornier, surtout connu à l’époque pour son drame
patriotique La Fille de Roland (1875, qui connaît en 1885 sa 48e édition),
avait déjà composé une vingtaine d’années plus tôt une adaptation de
l’Agamemnon de Sénèque (1868) ; quant à Guillaume Livet, c’est un jeune
auteur spécialisé dans les comédies, les revues et les pièces faciles telles
sa héodora à Montluçon (1885), parodie de la pièce de Victorien Sardou
évoquée plus haut – peu versé donc dans le domaine antique non plus
que dans le registre tragique, mais bien à même par ses talents de « ice-
lier », d’improviser une traduction dans les délais particulièrement courts
imposés par les circonstances, qui rappellent à quel point la production
théâtrale est devenue en cette in du dix-neuvième siècle une véritable
industrie du loisir où la rapidité est garante de rendement.
La traduction de Livet n’a pas été conservée, et l’on n’en connait l’exis-
tence que par ce témoignage rétrospectif. Publié sous le seul nom de
Bornier, et sous-titré « Un acte en vers d’après la tragédie d’Eschyle », le
texte inal de la pièce ne se donne pas pour une traduction de l’Agamemnon
d’Eschyle, comme l’explicite Bornier dans son avant-propos (« ce n’est
pas une traduction dans le sens exact du mot, mais plutôt une inspiration
d’après l’œuvre du Père de l’Art tragique14  ») qui précise aussi : «  Par
suite de quelques diicultés matérielles, j’ai dû même retrancher (et je le
regrette) la première scène, celle du Veilleur de nuit, et la dernière, celle
d’Egysthe [sic]15. » En réalité, les aménagements opérés sur le texte original
ne se limitent pas à ces deux seules suppressions ; et s’ils s’expliquent sans
doute en partie par les conditions particulières de la représentation (le

14. Henri de Bornier, Agamemnon, un acte en vers, d’après la tragédie d’Eschyle, Paris,
Dentu, 1886, p. 7.
15. Loc. cit.
240 │ Sylvie Humbert-Mougin

programme très chargé de cette soirée de gala imposait de faire court et de


synthétiser la pièce d’Eschyle), ils relèvent aussi des pratiques courantes à
l’époque en matière de traduction théâtrale, où le respect des habitudes du
public importe tout autant, sinon plus, que la idélité à l’œuvre originale
et implique souvent un travail de reformatage de la pièce étrangère, à
commencer par la coupe en acte et en scènes. On pourra en juger d’après
le début de la tirade des prophéties de Cassandre (qui correspond aux
vers 1100 et suivants dans la pièce d’Eschyle) :

Dieux ! que prépare-t-on ? Quel forfait inouï ?


Là sont les assassins, là les victimes… oui !
Sera-ce fait avant que ce jour ne inisse ?
– Vite ! Écartez le noir taureau de la génisse !
Cette reine… voyez ! Celui qui partagea
Sa couche, elle le frappe !… Ah ! Dieux ! C’est fait déjà !
– Venez, de vos clameurs à nos clameurs unies
Remplissez ce palais, farouches Érynnies !16

Non seulement ici l’adaptateur synthétise, condense et uniie (dans


l’original, les paroles de Cassandre sont éclatées sous la forme de brèves
répliques entrecoupées par le coryphée qui la presse de questions), mais il
transforme l’efet même que produit le kommos de la prophétesse, réduit
ici à son contenu informatif, rationalisé et dépouillé de ses éléments d’her-
métisme et de lyrisme.
Quelques années plus tôt, avec sa traduction d’Œdipe Roi déjà évoquée
(inscrite en 1888 au répertoire de la Comédie-Française et dès lors reprise
régulièrement jusqu’au début des années 1930), Jules Lacroix quant à lui
avait fait le choix de « traduire Œdipe Roi – idèlement, religieusement,
et le transporter sur la scène française avec ses chœurs, vers pour vers,
sans changement, sans nul sacriice au goût moderne17 ». Bornier (ou ses
commanditaires), sans doute tributaires d’un cliché romantique persistant,
celui de la « monstruosité » d’Eschyle, en ont apparemment jugé autrement

16. Henri de Bornier, Agamemnon, op. cit., p. 27.


17. Jules Lacroix, Œuvres, Paris, Michel Lévy frères, 1874, p. 5. Lacroix avait publié
une première traduction d’Œdipe Roi en 1859, qu’il a remaniée pour la reprise de la pièce
en 1881.
La traduction des tragiques grecs en France │ 241

dans le cas d’Agamemnon. On notera cependant que la brève préface de


Bornier est révélatrice d’une forme de mauvaise conscience assez nouvelle
de l’adaptateur, qui tient à se justiier (voire à s’excuser) de ses diverses inter-
ventions sur le texte original ; l’intention est bien de « rendre la physionomie
sombre et grandiose18 » de la pièce d’Eschyle et non de créer une œuvre
originale à partir du texte antique. Les aménagements semblent ici limités
au maximum ; Bornier respecte entièrement l’ordre des scènes, ne pratique
aucun ajout et s’eforce, en accord avec le projet de reconstitution archéolo-
gique, de préserver les caractéristiques originales de la dramaturgie antique,
notamment sa composante musicale : les parties chantées sont maintenues,
structurées en strophes de mètres variés (alexandrins et octosyllabes) que
déclament en alternance les coryphées des deux demi-chœurs
Dans le même ordre d’idée, on notera que la pratique de l’« imitation »,
pour reprendre un mot de l’époque, dont relevaient par exemple l’Orestie
d’Alexandre Dumas (« tragédie en trois actes, imitée de l’antique », 1856)
ou les Erynnies de Leconte de Lisle (1873), semble en perte de vitesse en
cette in de siècle – elle réapparaîtra avec le succès que l’on sait à partir
des années 1920 dans les libres et fantaisistes réappropriations du répertoire
antique signées par Jean Cocteau (Antigone, 1922), André Gide (Œdipe, 1930)
ou Jean Giraudoux (Électre, 1937). La publication en 1888 de L’Apollonide
de Leconte de Lisle, pièce imitée de l’Ion d’Euripide que le poète publie sous
son seul nom, comme l’une de ses œuvres originales, sans aucune mention
ni référence à la pièce antique (pourtant démarquée de près !), fait igure
d’exception et relève d’une pratique désormais perçue comme anachronique.
La pièce composée en collaboration avec le musicien Franz Servais ne sera
représentée qu’en 1896, deux ans après la mort du poète.

Leconte de Lisle
et la « traduction archéologique » :
la fin d’un débat ?

Quatre ans avant L’Apollonide, en 1884, Leconte de Lisle avait fait paraître
chez Alphonse Lemerre la traduction du théâtre complet d’Euripide en

18. Henri de Bornier, Agamemnon, op. cit., p. 7.


242 │ Sylvie Humbert-Mougin

deux volumes. Âgé de 66 ans, le poète qui publie la même année son
dernier grand recueil (Poèmes tragiques) est alors au faîte de la gloire et de
la consécration : il vient d’être nommé chevalier de la Légion d’honneur
et sera bientôt élu à l’Académie française au fauteuil de Victor Hugo, en
1886 précisément. Avec cette traduction d’Euripide qui vient s’ajouter à
celles d’Eschyle (1872) et de Sophocle (1877), Leconte de Lisle est le pre-
mier traducteur à ofrir en langue française une version intégrale des tra-
giques grecs (le héâtre des Grecs du père Brumoy publié en 1730 et réédité
encore en 1880 n’ofrait qu’un choix assez sélectif). Il parachève ainsi un
vaste programme de traduction des poètes grecs entamé plus de vingt ans
auparavant avec les Idylles de héocrite et les Odes anacréontiques (1861) et
poursuivi avec les épopées homériques (l’Iliade en 1867, l’Odyssée en 1868).
Dès les premiers vers de Hécube sur lesquels s’ouvre ce nouveau volume,
le lecteur de 1884 reconnaît immédiatement les principaux procédés qui
ont fait la célébrité de Leconte de Lisle traducteur :

Je viens, quittant la caverne des morts et les portes de l’obscurité


où habite Aidès, loin des Dieux, moi, Polydoros, né de Hékabè la
Kisséenne et de Priamos mon père. Et celui-ci, quand la ville des
Phryges fut en danger de tomber sous la lance hellénique, plein de
crainte, m’envoya secrètement de la terre troïque dans les demeures
de son hôte thrékien Polymèstôr, qui ensemence l’excellente plaine
khersonésienne et dirige de la lance son peuple ami des chevaux.19

Pratique du décalque et de la transcription – sans réelle cohérence ni


systématisme, Θ ῃ étant ici rendu par « thrékien » mais ailleurs par
« thrace », de même, Τ ici traduit par « troïque » et ailleurs par

19. Charles Marie René Leconte de Lisle, Euripide, traduction nouvelle, Paris, Lemerre,
1884, t. I, p. 3-4. Texte original (v. 1-9) :

᾿Ἅ ᾤ ,
,Ἑ ῖ ῆ Κ
, ᾿, ἐ
ἔ ῖ Ἑ ,
Τ ῆ
ῃ ,
᾿ἀ
, .
La traduction des tragiques grecs en France │ 243

« troyen » –, recours à l’onomastique grecque pour les noms de divinités,


choix de la prose, particulièrement inattendu de la part du « prince des
poètes », refus de la « belle langue » : tous ces traits, déjà présents dans
les premières traductions des poètes grecs, sont convergents : il s’agit de
défamiliariser les œuvres de l’Antiquité classique pour mieux « ressusciter
l’historicité du miracle grec20 » selon l’expression de Georges Mounin. Ces
diférentes options susciteront des critiques virulentes, surtout de la part
des hellénistes qui reprochent à Leconte de Lisle ses nombreuses erreurs
ou approximations – largement explicables par les conditions matérielles
dans lesquelles ces traductions ont vu le jour : efectuées dans l’urgence,
sur commande de l’éditeur Lemerre, elles n’étaient guère qu’une besogne
purement alimentaire pour le poète qui, médiocre helléniste, paraît s’être
plus souvent attaché à la version latine procurée par l’édition bilingue
Didot qu’à l’original grec21. Mais les polémiques n’empêcheront pas ces
traductions de connaître un succès durable et d’être très régulièrement
rééditées jusqu’à nos jours – celles des tragiques grecs l’ont encore été
partiellement en 2007 chez Omnibus.
La nouveauté ièrement revendiquée par Leconte de Lisle, qui fait
igurer sur la page de titre de toutes ses traductions la mention « tra-
duction nouvelle », réside avant tout dans ces partis-pris ostentatoires
(qui semblent d’ailleurs particulièrement appuyés au seuil du volume),
mais aussi dans une conception implicite de la traduction et du rapport
à l’œuvre originale. Comme les précédentes, la traduction d’Euripide
publiée en 1884 se présente entièrement vierge de toute préface, note, ou
référence au texte grec. Le péritexte, qui constitue d’ordinaire un espace
de dialogue entre le traducteur et son lecteur, est ici totalement évacué :
le silence orgueilleux du poète tranche avec la posture d’humilité tradi-
tionnelle du traducteur qui se sent toujours plus ou moins comptable de
ses choix, voire contraint d’avouer son impuissance face au texte original.
Publiée chez Lemerre, dans la même présentation soignée que les recueils

20. Georges Mounin, Les Belles inidèles, Marseille, Cahiers du Sud, 1955, p. 99.
21. Voir Daniel Donnet, « La traduction du Philoctète par Leconte de Lisle. Version
grecque ou version latine ? », LesLettres romanes, XLI, 1987, p. 289-309 ; Albert Léonard,
« Leconte de Lisle traducteur des Grecs. Le cas de l’Électre de Sophocle », Les Lettres
romanes, XLIII, 1989, p. 155-186.
244 │ Sylvie Humbert-Mougin

du poète et sous son nom d’auteur (le nom du tragique grec igurant
seulement dans le titre du volume), la traduction d’Euripide se trouve
hissée, comme les autres, à la même dignité que les œuvres originales du
prince du Parnasse. Ce dispositif éditorial est une manière pour Leconte
de Lisle de façonner sa propre légende : celle d’un poète de plain-pied
avec l’Antiquité, dialoguant d’égal à égal avec ses « génies frères » de la
Grèce archaïque et classique et dont la parole oraculaire se veut davantage
celle d’un « interprète » au sens fort du mot que celle d’un traducteur.
La publication des deux volumes du théâtre d’Euripide par Leconte
de Lisle ne déclenche pas les polémiques passionnées qu’avait suscitées ses
premières traductions et qu’avaient encore réactivées en 1873 la création à
l’Odéon des Érynnies, son adaptation de l’Orestie d’Eschyle : à l’époque, les
partis pris de littéralisme, tel l’emploi de l’expression « avoir un bœuf sur
la langue », décalque de la catachrèse bous épi glôssa (« garder sa langue »),
avaient suscité dans la presse un lot de critiques et précipité l’échec de
la pièce. En 1884, l’ultime traduction de Leconte de Lisle passe presque
inaperçue ; la Revue bleue est l’une des rares à lui consacrer un compte
rendu, publié en mai 1885 sous la plume de Maxime Gaucher. Profes-
seur, lui-même traducteur (notamment de l’Histoire romaine de Tite-
Live), Gaucher reprend les critiques désormais traditionnelles à l’égard
du poète-traducteur, « le plus cruel trahisseur qu’on ait jamais vu » : il
ironise sur la « superstition de la idélité », dénonce la manie du « mot à
mot qui rappelle les traductions juxtalinéaires ou intra-linéaires à l’usage
des aspirants au baccalauréat », déclare préférer encore « les belles inidèles
de l’autre siècle »22 et va jusqu’à sous-entendre que le poète ne traduit pas
de première main (« on dirait le décalque d’un décalque23 », note-t-il non
sans peridie). Cependant, le ton ici est davantage celui de l’ironie amu-
sée – coutumier sous la plume de Gaucher – que de l’indignation scanda-
lisée, et la critique tourne pour inir au pastiche plaisant :

Quel singulier langage ! Ainsi vous entendez des sœurs dire à leurs
frères, non pas « Bonjour, mon frère » ; mais « Bonjour, ô tête fra-
ternelle » ! Un jeune spectre, celui de Polidôros, vous racontera que

22. Maxime Gaucher, Revue bleue, 9 mai 1885, p. 604.


23. Loc. cit.
La traduction des tragiques grecs en France │ 245

son père l’avait envoyé chez son hôte Khersonisien avec «  un or


nombreux ». Voyez-vous un coquin de neveu écrivant à son oncle
pour un envoi de subsides : « Ô tête avunculaire, expédiez-moi un
nombreux argent ? » Mais à quoi bon réclamer ? M. Leconte de Lisle
ne changera pas sa méthode. Il s’est persuadé qu’il fait œuvre d’ar-
tiste […]. Une seule grâce ! Qu’il ne s’obstine pas à appeler Pluton
Plouton et Hécube Hékabè ! Et surtout qu’il en transforme plus
la Néréide Téthys, la ille de Nérée, en Mlle Néréide. « J’irai voir
Néréide » fait le même efet que « adressez-vous à ouvreuse » ou
« Allez trouver pédicure ». Cela n’est plus parler grec, mais parler
nègre. « Je viens demander pardon à maître. » Mais je n’en inirais
pas si je protestais contre toutes les erreurs ou les distractions ; met-
tons un bœuf sur notre langue !24

On croirait déjà ici entendre l’hommage de Proust (dont Gaucher fut


le professeur au lycée Condorcet) qui évoquera bientôt à son tour dans
À la Recherche du temps perdu les traductions du poète parnassien via le
personnage de Bloch, le jeune potache qui s’amuse à détourner les péri-
phrases homériques du « père Leconte ».
En 1886, les « traductions archéologiques25 » de Leconte de Lisle ne
font plus véritablement débat. Est-ce parce qu’elles viendraient satisfaire
« la soif de littéralité » caractéristique de la in du xixe siècle, comme
le suppose Justin Bellanger dans son Histoire de la traduction en France
(1892) ? Il semblerait plutôt que leurs « arêtes vives » dont « l’éclat inso-
lite » a tant séduit le jeune André Gide et ceux de la génération symbo-
liste commencent à s’émousser au milieu des années 1880 et que ces tra-
ductions soient alors en passe de devenir elles-mêmes canoniques. Elles
auront frayé la voie à d’autres tentatives et à d’autres poètes traducteurs
qui à leur tour, une dizaine d’années plus tard, subvertiront les usages en
vigueur, soit en radicalisant les principes du maître parnassien comme le
fera Pierre Quillard dans son Philoktétès (1896), soit en s’en démarquant,
tel Paul Claudel dans sa traduction d’Agamemnon publiée elle aussi en
1896, qui explorera de tout autres voies pour souligner l’altérité du texte
antique, notamment le travail sur le rythme.

24. Loc. cit.


25. L’expression est de Marie Delcourt (Étude sur les traductions des Tragiques grecs et
latins en France depuis la Renaissance, Bruxelles, Lamertin, 1925, p. 212 sqq.).
246 │ Sylvie Humbert-Mougin

Si l’année 1886 n’enregistre pas de hausse spectaculaire sur le plan


quantitatif dans le domaine de la traduction des tragiques grecs, elle est
bien représentative de la diversiication des pratiques et du renouvellement
des débats dans ce domaine. Les hellénistes professionnels demeurent les
premiers traducteurs de ces œuvres ; dans un contexte de concurrence avec
la philologie allemande, encore exacerbée par la rivalité politique entre
les deux pays, ils s’enorgueillissent d’une tradition française des études
classiques où la traduction, conçue comme un apprentissage rhétorique,
prime sur l’établissement du texte et son commentaire. Mais à côté de
ces interprètes « naturels » si l’on peut dire, d’autres passeurs font leur
apparition à la faveur de l’« anticomanie » caractéristique de la in du
xixe siècle et de la curiosité du public français pour cette forme théâtrale
éloignée dans le temps comme dans la forme. Le cycle des traductions
des tragiques par Leconte de Lisle qui s’achève autour de 1886 a ouvert
un autre mode d’accès à ces œuvres et modiié plus largement le regard
sur l’Antiquité grecque. La médiation de la scène constitue une nouvelle
donne qui commence à stimuler une production de traductions. De nou-
velles questions se posent : la traduction doit-elle marquer l’inscription
historique de l’œuvre antique et par quels moyens ? jusqu’où doit-elle ou
peut-elle restituer les caractéristiques propres de la dramaturgie antique
lorsqu’elle est destinée à s’incarner sur scène ? Des questions d’ailleurs
toujours d’actualité, qui ne sont pas propres à ce corpus (les traducteurs de
Shakespeare sont alors confrontés au même type d’interrogations) et qui
témoignent d’une manière neuve de s’approprier les pièces d’Eschyle, de
Sophocle et d’Euripide : comme des œuvres étrangères et vivantes.
Partie III

Sciences humaines
et politiques
Fiona McIntosh-Varjabédian

Réception de l’étranger
dans la Revue historique
(1886-1887) :
pour une mise en perspective
des politiques de traduction

Pour son numéro 30 de 1886 qui marque l’entrée dans « sa seconde période
décennale », la Revue historique s’airme comme la plus internationale des
revues du même genre « par le nombre et la précision des renseignements
qu’elle fournit sur les mouvements historiques dans divers pays1 » et se
place comme « une sorte de moniteur international des sciences histo-
riques2 ». Ce rôle se traduit par la volonté de faire une place encore plus
large aux publications étrangères et de surmonter les diicultés que la
revue avait rencontrées jusque-là, à savoir la diiculté d’avoir des collabo-
rateurs réguliers et iables dans un grand nombre de pays européens ainsi
qu’aux États-Unis et de pouvoir rendre compte dans des délais raison-
nables des productions étrangères. L’accent qui est ainsi mis sur l’ouver-
ture internationale de la revue3, ainsi qu’au cours des diférents articles et
comptes rendus, sur une émulation scientiique commune aux diférentes

1. Revue historique, dirigée par Gabriel Monod et Gustave Fagniez, 11e année, livrai-
sons 1-4, t. 33, p. II. Par la suite, pour suivre l’indexation Gallica, les références seront
notées ainsi : RH, 1886/01-04, t. 33.
2. Loc. cit.
3. Ouverture qui est conirmée lors du cinquantenaire de la revue. Voir Histoire et
250 │ Fiona McIntosh-Varjabédian

nations ne peut manquer d’étonner les premiers lecteurs de la revue par le


contraste qu’il y a entre le panorama historique dressé par Gabriel Monod
en 1876 pour le numéro 1, où domine l’école française aux dépens d’une
historiographie anglaise à qui le créateur de la revue ne reconnaît rien,
de références à l’école italienne rejetées au début de la Renaissance et
aux balbutiements de l’historiographie moderne et de quelques pages fort
peu nombreuses consacrées à l’Allemagne seule rescapée de la suprématie
française sur le plan européen.
Cet inléchissement évident en l’espace de dix ans, nous invite à mettre
en perspective le positionnement international de la revue en 1886 ain de
voir sous quelles formes elle se manifeste. Il s’agira à partir de là de voir
quelle est la place des traductions et si les divers témoignages de recon-
naissance, à savoir les comptes rendus ou les éloges et les nécrologies de
savants étrangers, ont été inluencés par des traductions antérieures ou
ont donné lieu à une politique concertée de traductions ultérieures. Nous
voulons par ce biais comprendre la place particulière des historiens et de
l’historiographie dans les échanges des idées et la circulation des livres
principalement vers la France et expliquer la part réduite des traductions
dans ces transferts culturels. L’étude porte sur les années 1886 et 1887, pour
tenir compte des délais nécessaires qui existent entre la publication d’un
ouvrage et des réactions qu’il est susceptible de susciter. À l’issue de ce
parcours, nous pouvons ainsi montrer comment la réception de l’étranger,
les politiques de traduction servent à déinir un canon à la fois scienti-
ique et littéraire dans le paysage de l’écriture historique, mais sont aussi
évoqués parce que ce corpus de références internationales conirment des
normes d’écriture existantes.
Les références aux ouvrages et aux historiens étrangers apparaissent
sous plusieurs formes dans la Revue historique : des notes bibliographiques
lorsque les articles de fond traitent de sujets étrangers, de comptes rendus
critiques étendus, au même titre des ouvrages français, selon parfois sous la
forme d’un compte rendu parallèle entre deux auteurs, un Français (Henri
Delpech pour la livraison 9 du tome 35 paru en 1887), et un étranger, alle-
mand en l’occurrence (Gustav Koehler), qui ont traité d’un sujet analogue

historiens depuis cinquante ans, méthodes, organisation et résultats du travail historique de


1876 à 1926, Paris, Librairie Félix Alcan, 1927, p. XIII-XIV.
Réception de l’étranger dans la Revue historique (1886-1887) │ 251

(la tactique militaire médiévale pour le premier, le développement de la


stratégie militaire au temps de la chevalerie pour le second4). La comparai-
son sert ici à mettre en avant les diférences de méthodes et d’établir lequel
des deux auteurs propose l’étude la plus aboutie. À côté de ces comptes
rendus critiques, la rubrique des bulletins historiques fait état des décès
des igures marquantes de l’histoire internationale, des programmes de
publications et de inancement, celle des bulletins critiques cite nombre de
revues étrangères et en donne la table des matières à la fois des articles et
des comptes rendus. Parfois, les articles ainsi cités sont rapidement com-
mentés (bon, soigné, excellent, médiocre) ou résumés. Mais la pratique
n’est pas constante, bien qu’on remarque que les commentaires, fussent-ils
brefs, sont plus fréquents dans le recensement des revues anglaises.
L’ampleur des références aux revues les plus diverses est impression-
nante et correspond bien au programme annoncé dans l’avis au lecteur
de 1886. Elle contraste non seulement avec l’article programmatique de
Monod en 1876, auquel nous avons fait déjà allusion, mais avec les débuts
de la Revue des questions historiques, fondée en 1867 par le Marquis de
Beaucourt et dont Monod et Gustave Fagniez s’étaient démarqués préci-
sément en fondant leur propre publication scientiique. Dans le cas de la
Revue des questions historiques, le tropisme avait été d’emblée anglais par la
parution régulière de la rubrique « courrier anglais » rédigée par l’anglo-
français Gustave Masson5.
Dans la Revue historique de Monod-Fagniez, certains pays l’emportent
assurément, puisque pour l’Allemagne, cette revue cite une trentaine de
périodiques et va jusqu’à s’intéresser aux revues régionales (Zeitschrift des
Vereins für hüringische Geschichte, Preussische Jahrbücher notamment), témoi-
gnant ainsi, du foisonnement des sociétés savantes ainsi que d’une activité
historique soutenue, aux deux sens du terme, puisque les publications sont
intenses et relèvent d’une véritable politique régionale voire municipale

4. RH, 1887/09, t. 35, p. 185-195.


5. Par la suite on voit paraître un « courrier italien » tenu par le folkloriste Giuseppe
Pitrè, un « courrier polonais » tenu par l’artiste Bronislas Zaleski et enin un « courrier
du nord » tenu par l’antiquaire Eugène Beauvois qui contribue à la difusion des œuvres
historiques danoises en France. Voir Revue des questions historiques, 1876/01, t. 19, notam-
ment p. 250, 258, 279 et 292.
252 │ Fiona McIntosh-Varjabédian

qu’on retrouve également en France et en Grande-Bretagne. Elle fait la


part belle aussi bien aux revues théologiques, protestantes ( Jahrbücher für
protestantische heologie) ou catholiques (Der Katholik)6, alors qu’elle-même
avait été fondée en 1876 contre la Revue des questions historiques, réputée
trop catholique et conservatrice. La Belgique est bien représentée par des
publications monographiques ou des articles en français ou en néerlandais
et par des périodiques. Il est régulièrement fait référence à l’historiographie
italienne (environ cinq à dix revues, dont la Rivista Storica Italiana fondée
en 1884 et toujours vivante aujourd’hui ou des revues locales tels l’Archivio
Storico Siciliano ou l’Archivio veneto), anglaise (environ cinq, six revues
plutôt généralistes pour chaque numéro du bulletin critique, à savoir he
English historical Review de création récente, he Academy, he Atheneum,
revue littéraire, he Contemporary Review, tournée vers l’actualité, plus rare-
ment he Scottish Review, he Nineteenth Century Monthly Review), enin
le bulletin critique renvoie aux travaux américains dans he Nation, voire
roumains (RH, 1887/05, t. 34), hollandais, autrichiens.
Ce panorama, qui est fourni au lectorat éclairé de la Revue historique,
permet de donner la juste mesure de la place qui est accordée, dans chaque
pays, aux études historiques et à l’organisation scientiique et institutionnelle
de la discipline. Il est complété plus ponctuellement par des rubriques spé-
ciales consacrées à la Suisse, à son histoire et aux documents qu’elle a publiés
(RH, 1886/05, t. 31), au Danemark (RH, 1887/12, t. 35, p. 372-387) – qui sus-
cite un intérêt croissant, annoncé justement dès 1886 par celui qui s’airme
en France comme le grand traducteur et le spécialiste du domaine danois,
E. Beauvois (1886/01, t. 30, p. 173), et qui a également publié, on l’a vu, dans
la Revue des questions historiques. Des rubriques sur l’Espagne, la Hongrie, la
Grèce, et sur la Pologne font leur apparition notamment dans la première
livraison du tome 33 (1887) qui a une très forte coloration internationale en
raison de notices consacrées à la Russie et à la Bohème.
Les éditeurs de la revue s’emploient à classer les revues ou les articles,
dont les titres sont le plus souvent traduits par le correspondant dans le
cas des langues plus rares, par sujet (par exemple les Vaudois) et non

6. Il s’agit de références à des revues de 1886 pour la plupart qui ont été citées dans
la Revue historique (1887/12, t. 35, p. 435 pour les revues de théologie, 438 pour la revue
thuringienne, 442 pour la revue prussienne).
Réception de l’étranger dans la Revue historique (1886-1887) │ 253

seulement par discipline (histoire médiévale, histoire ancienne ou géné-


rale) et par nationalité, ce qui a pour efet de mettre en lumière (est-ce
un efet de perspective ou une réalité, il est parfois diicile d’en juger)
une politique scientiique de publication concertée et cohérente, presque
à l’échelle internationale7. Pour les pays qui ne font pas l’objet d’une
rubrique régulière, la Revue historique cherche à encourager des écoles
locales, encore considérées comme en marge du grand mouvement euro-
péen, en témoignant de leur état d’avancement supposé dans la voie des
bonnes pratiques historiques (selon les normes éditoriales véhiculées par
les disciples de Gabriel Monod). Enin, chaque numéro est complété par
une liste d’auteurs et d’ouvrages reçus qui conirme la nette prédominance
du pôle allemand au sein des publications étrangères. La comparaison
avec les sommaires des autres revues historiques françaises cette fois, qui
apparaissent aussi dans le bulletin critique, semble corroborer l’avis au lec-
teur de 1886, à savoir la Revue historique est bien celle qui s’intéresse le plus
aux recherches menées à l’étranger et qui y fait le plus largement écho.
Toutefois, malgré l’étendue visible et tout à fait remarquable des ru-
briques ouvertes sur l’Europe et les États-Unis, les jugements portés sur
l’étranger ne sont pas sans condescendance, condescendance qui est à la
fois liée aux pratiques historiques employées qu’on juge encore défectueuses
ou au regard qui est porté sur une nation encore à déinir. La revue se pose
alors pleinement comme le moniteur de l’Europe, pour reprendre le texte
programmatique de 1886, puisqu’il s’agit de conduire sur le droit chemin
les écoles historiques archaïques ou balbutiantes. Elle salue la fondation de
sociétés historiques patronnées par le pouvoir, comme la société historique
russe créée en 1882, sous l’égide de l’empereur lui-même, à laquelle la revue
accorde une mention spéciale en 1886 (livraison 5, t. 31, p. 136 sqq.). Elle
fait également écho au patronage de collègues historiens étrangers (ainsi la
société pour l’étude de l’histoire anglaise sous le patronage de « l’éminent
jurisconsulte du xviie siècle, Roger Selden8 »). Elle met en avant la créa-
tion de revues qui semblent inspirées par la Revue historique elle-même ou
rapporte la mise en œuvre de dictionnaires biographiques, sur le modèle
de ce qui existe déjà en France : le lecteur est régulièrement informé des

7. RH, 1887/05, t. 34, p. 367


8. RH, 1887/01, t. 33, p. 459.
254 │ Fiona McIntosh-Varjabédian

progrès du Dictionary of National Biography publié en Grande-Bretagne


(RH, 1887/01, t. 33, p. 235) ou du Dictionnaire biographique espagnol « sur
le modèle de la Biographie nationale belge » (RH, 1886/01, t. 30, p. 2739),
ou encore des débuts timides de la biographie nationale que le Danemark
ne possédait pas encore « tandis que la plupart des autres pays en étaient
pourvus »(RH, 1887/09, t. 35, p. 335). Les parallèles sont ainsi dressés ain
de montrer comment il existe un seul et même mouvement scientiique
(l’article programmatique de la revue en 1876 est clair là-dessus, il y a un
mouvement vers le progrès), les nations moins avancées prenant exemple
sur ce qui se passe ailleurs pour l’imiter et se mettre au diapason :

Une petite collection de récits sur l’histoire de France, publiée par


M.  Zeller va avoir son pendant en Angleterre : sous la direction
de M.  York Powell, un volume composé d’extraits des chroni-
queurs, de papiers d’état, de mémoires, de lettres etc. sera consacré
à chaque époque caractéristique de l’histoire de ce pays. Nous sou-
haitons bonne fortune à cette entreprise que le succès, malgré les
inexpériences peut-être inévitables, au début, a déjà récompensée
en France. (RH, 1887/01, t. 33, p. 236-237)

Il faut savoir que Frederick York Powell n’était pas encore l’historien
reconnu qu’il est devenu par la suite, puisqu’il ne s’était fait connaître que
par son Early England up to the Norman Conquest10 publié en Grande-
Bretagne en 1876, tandis que l’entreprise que Paul Louis Berthold Zeller a
entamée en 1876 s’était déjà traduite par 65 volumes publiés régulièrement
jusqu’en 1888. On mesure alors pleinement le décalage que suggère la
Revue historique entre les deux projets, l’un encore à ses balbutiements et
l’autre couronné de succès.
La condescendance de la revue s’exprime de façon récurrente dans les
jugements qui sont portés sur les historiens et sur les méthodes employées :
il s’agit de véhiculer des valeurs et des normes d’écriture par les fautes et les
manquements que l’on décèle. Il serait fastidieux de faire un catalogue des
reproches qui ont été faits, mais ils sont tellement nombreux et empreints
de préjugés nationaux qu’il est important d’en donner quelques exemples

9. L’auteur de ces remarques est Domingo Rostrituerto.


10. Publié chez Longman, Green and Co. en 1876.
Réception de l’étranger dans la Revue historique (1886-1887) │ 255

ain de comprendre quel est le regard qui est jeté sur l’historiographie
étrangère et en déduire les raisons pour lesquelles les auteurs, même ma-
jeurs, ont été sous-traduits comme on le verra plus loin. Ainsi Samuel
Berger, spécialiste d’histoire religieuse, parlant de l’Histoire des Vaudois
d’Italie, depuis leurs origines jusqu’à nos jours (publié à Paris, Fischbacher,
1887) reproche à l’auteur Emilio Comba d’avoir un style « en dehors des
usages » (RH, 1887/09, t. 35, p. 413), et l’invite à « compren[dre] que les
questions de méthode sont des questions de forme autant que de fond,
qu’un livre d’histoire doit avoir l’air d’être impartial s’il veut l’être en efet
et que le style lui-même dans un livre d’histoire doit être strictement histo-
rique sous peine de séduire l’auteur et de l’entraîner hors de la vérité » (RH,
1887/09, t. 35, p. 415). On pourrait n’y voir qu’une attaque générale contre
un auteur trop engagé, toutefois des présupposés analogues (à savoir que
le progrès scientiique a imposé certains canons d’écriture auxquels il est
impératif de se soumettre sous peine d’être disqualiié) apparaissent dans
un compte rendu critique publié en 1886 sur Metz et hionville sous Charles
Quint (1880), de l’historien belge francophone Charles Rahlenbeck, spé-
cialiste de l’histoire des Pays-Bas :

On peut regretter seulement que l’auteur […] ait oublié […] que


la gravité de l’histoire n’admet plus de nos jours les ampliications
à la Tite-Live et nous ait ofert à certaines pages de son récit des
conversations dont il ne serait guère possible de retrouver les mi-
nutes dans les pièces d’archive. (RH, 1886/01-04, t. 30, p. 175)

Le jugement est tellement caractéristique du ton général de la Revue


historique qu’il peut servir d’excuse pour évoquer ici un auteur francophone.
En efet, ce n’est pas la seule occurrence – le trait se retrouve pour le Belge
Joseph-Bruno Kervyn de Lettonhove qui fait l’objet de fréquentes attaques
en règle11 – où on reproche à un étranger d’avoir une conception archaïque
de l’histoire et de répondre à des critères esthétiques qui appartiennent au
mieux à la première moitié du siècle ou qui renvoient, au pire, à une période
où l’histoire n’avait aucune prétention à être scientiique.
Parmi le lot des reproches, ce sont certainement les historiens anglais
qui essuient le plus de critiques, à la fois méthodologiques et idéologiques,

11. Voir notamment RH, 1887/05, t. 34, p. 370.


256 │ Fiona McIntosh-Varjabédian

alors que la génération précédente d’historiens – on peut penser à François


Guizot ou à Augustin hierry – s’en était largement inspirée et, dans le
cas de Guizot, les avait même traduits. On peut se demander dans quelle
mesure il ne s’agit pas là d’une réaction contre la Revue des questions his-
toriques puisque le « courrier anglais » de Gustave Masson ne trahit pas
du tout cette condescendance de principe, même lorsque celui-ci fait état
d’entreprises historiques qui n’ont pas été menées par des professionnels
(femmes de lettres, nobles, par exemple12). Le compte rendu critique de
Charles Gross sur he Literature of Local Institutions de George Laurence
Gomme (RH, 1887/09, t. 35) est caractéristique de ce revirement à maints
égards. D’abord, il se moque de l’historien anglais et lui reproche de vou-
loir « rechercher les vestiges encore vivants de formes primitives et de types
archaïques, comme si le seul problème essentiel dans l’histoire des institu-
tions locales était de prouver qu’elles dérivent des anciennes communautés
du village » (RH, 1887/09, t. 35, p. 195-196). Gross marque ainsi une critique
fondamentale à l’encontre de l’historiographie britannique whig, libérale,
en particulier, qui accorde une large place aux précédents les plus anciens
dans l’établissement du droit, celle-là même qui a inspiré les Guizot ou
les hierry. Ensuite, il s’attaque aux méthodes de recherches qui règnent
encore, selon lui, en Grande-Bretagne, à savoir l’intérêt pour de « futiles
étymologies, de[s] généalogies interminables, d’innombrables épitaphes
et de récits emphatiques de visites royales ». Le ton d’ensemble est des
plus cinglants et suggère fortement l’incompétence générale des historiens
d’outre-Manche : « Il est un peu humiliant pour l’érudition historique
en Angleterre de penser que jusqu’ici presque personne n’ait encore osé
mettre le pied sur ce sol vierge, si facilement accessible. » (RH, 1887/09,
t. 35, p. 196) Même si Gross accorde à Gomme un rôle de pionnier, dans
certaines des données qu’il a su recueillir, on ne s’étonnera pas, en raison
du ton d’ensemble que l’auteur anglais, pourtant membre fondateur de
la Folklore Society en 1878 et membre important de la communauté des
historiens anglais, n’ait jamais été traduit.
Mais même lorsque l’ouvrage se rapproche des canons de la Revue his-
torique, la rivalité nationale l’emporte le plus souvent dans les jugements

12. Voir Revue des questions historiques, 1867/01, le jugement sur Miss Freer (p. 307) ou
celui sur Mrs Green (p. 311). Le second est encore plus favorable que le premier.
Réception de l’étranger dans la Revue historique (1886-1887) │ 257

qui sont portés sur cette production étrangère qui est globalement sous-
traduite. La volonté de réduire, en particulier, l’inluence de l’Allemagne
se fait nettement sentir. Monod ne s’est-il pas plaint de l’importance
exagérée accordée aux recherches et ouvrages allemands ? On appréciera
dans l’article anonyme de 1886 sur Franz von Wegele, auteur d’un ouvrage
sur l’histoire de l’historiographie allemande (Geschichte der deutschen
Historiographie seit dem Auftreten des Humanismus, 1885), la réaction qui
est attribuée à son lecteur français :

Plus d’un lecteur, je le crains, poussera un profond soupir de compas-


sion en prenant ce gros volume […] « Voilà bien, diront-ils, un vrai
livre allemand ! » Les côtés intéressants du sujet ne sont qu’eleurés ;
les points secondaires, les détails fastidieux sont, au contraire traités
avec un soin qui fait honneur à la puissance de travail et à la persévé-
rance de l’auteur, mais qui laisse en doute s’il est capable de discerner
ce qui est vraiment important de ce qui l’est moins ou de ce qui ne
l’est pas du tout. (RH, 1886/05, t. 31, p. 186)

Le commentaire témoigne de toute la force du préjugé. On aurait pu


croire que grâce aux valeurs de scientiicité historique défendues par la
Revue historique la prévention contre l’érudition tatillonne allemande, lieu
commun de la première génération d’historiens français du xixe siècle, ne
serait plus de mise. En fait, elle ne cesse d’aleurer. Une telle force du
préjugé confère d’ailleurs à la suite du compte rendu une sorte d’ironie
involontaire lorsque l’auteur anonyme reproche à l’école allemande et à
Wegele en particulier de ne pas avoir reconnu les inluences étrangères
en aucun point essentiel.
Des faits, des documents originaux, voilà bien la norme scientiique
défendue par la Revue, mais il s’agit de trouver un point d’équilibre entre
les données factuelles et les notes d’un côté et les qualités d’exposition de
l’autre. Là encore les préjugés anti-allemands ont la vie dure, ne serait-ce
qu’en creux, lorsqu’il s’agit de montrer comment Alfons Huber, autri-
chien, a réussi à éviter les défauts habituels de l’historiographie germa-
nique : « Malgré l’abondance des faits particuliers, ce livre est moins toufu
que la plupart des livres allemands ; l’air y circule avec plus d’aisance. »
(RH, 1887/12, t. 35, p. 391) L’enjeu de ces remarques n’est pas seulement
ici pour la Revue historique de renvoyer une image latteuse de ses propres
258 │ Fiona McIntosh-Varjabédian

pratiques et d’en montrer la valeur universelle. La question nationale n’est


jamais loin et transparaît souvent dans les comptes rendus et explique
peut-être pourquoi tel ouvrage a été traduit ou a été reçu favorablement
ou non. L’ouvrage de Huber (Geschichte Österreichs) fait partie en efet de
la collection allemande de l’histoire des États européens initiée par Arnold
Herman Ludwig Heeren et Georg Heinrich Ukert en 182813. Cette vaste
collection intitulée Geschichte der europäischen Staaten14 a été poursuivie par

13. Les œuvres individuelles de Georg Heinrich Ukert ont été traduites en français,
mais pas celles d’Arnold Herman Ludwig Heeren.
14. Le catalogue de la BnF répertorie la liste suivante des ouvrages publiés dans
la collection : [1-5]  Geschichte der Teutschen, von J.C.  Pister.  – 1829-1835. 5  vol. ;
[6-10] Geschichte der italienischen Staate, von Dr. Heinrich Leo… – 1829-1832. 5 vol. ;
[11-15] Geschichte des preussischen Staats, von Gustav Adolf Harald Stenzel. – 1830-1854.
5 vol. ; [16-18] Geschichte des Kurstaates und Königreiches Sachsen, von C.W. Böttiger. – I.
[-II. Von Dr. h. Flathe. III. Von J. Böttiger.] – 1830-1873. 3 vol. ; [19-25] Geschichte
von Spanien, von Friedrich Wilhelm Lembke. I. [Von Dr. H. Schäfer. II.-III. Von
Dr. Friedrich Wilhelm Schirmacher. IV.-VII.] – 1831-1902. 7 vol. ; [26-27] Geschichte
der Niederlande, von N.G. Van Kampen. – 1831-1833. 2 vol. ; [28-34] Geschichte des rus-
sischen Staates, von Dr. Philipp Strahl. I. [-II. Von Dr. Ernst Herrmann. III.-VII.] –
1832-1866. 7 vol. ; [35-41] Geschichte Schwedens, von Erik Gustav Geijer. I. [-III. Von
Friedrich Ferdinand Carlson. IV.-VI. Von Ludwig Stavenow. VII.] – 1832-1908. 7 vol. ;
[42-52] Geschichte von England, von J.M. Lappenberg. I. [-II. Von Reinhold Pauli. III-
V. Von Moritz Brosch. IX-X.] – 1834-1898. 11 vol., dont 1 de tables ; [53-57] Geschichte
von Östreich [des östreichischen Kaiserstaates], von Johann Grafen Mailáth. – 1834-1850.
5 vol. ; [58-62] Geschichte von Portugal, von Dr. Heinrich Schäfer. – 1836-1854. 5 vol. ;
[63-67]  Geschichte von Frankreich, von Dr.  Ernst Alexander Schmidt.  – 1835-1848.
5 vol., dont 1 de tables ; [68-72] Geschichte von Dännemark, von F.C. Dahlmann I. [-III.
Von Dietrich Schäfer. IV-V.] – 1840-1902. 5 vol. ; [73-76] Geschichte Frankreichs im
Revolutionszeitalte, von Wilhelm Wachsmuth. – 1840-1844. 4 vol. ; [77-83] Geschichte des
osmanischen Reiches in Europa, von Johann Wilhelm Zinkeisen. – 1840-1863. 7 vol. ; [84-
88] Geschichte Polens, von Dr. Richard Roepell. I. [Von Dr. Jacob Caro. II-V.] – 1840-
1888. 5 vol. ; [89] Geschichte Deutschlands von 1806-1830, von Prof. Friedr. Bülau. – 1842 ;
[90-94] Geschichte der Magyaren, von Johann Grafen Mailáth. – 1852-1854. 5 vol. ; [95-
97] Geschichte Griechenlands seit dem Absterben des antiken Lebens, von Gustav Friedrich
Hertzberg. – 1876-1879. 3 vol. ; [98-99] Geschichte Toscanas, von Alfred von Reumont. –
1876-1877. 2  vol. ; [100-103]  Geschichte Frankreichs von der Thronbesteigung Louis
Philippes. – 1877-1898. 4 vol., dont 1 de supplément et 1 de table ; [104] Geschichte Baierns,
von Siegmund Riezler. I. [-VIII.] – 1878-1914 ; [105-106] Geschichte des Kirchenstaates,
von Moritz Brosch. – 1880-1882. 2 vol. ; [107-108] Neuere Geschichte des preussischen
Staates, von E.  Reimann.  – 1882-1888. 2  vol. ; [109-110]  Geschichte Württembergs,
Réception de l’étranger dans la Revue historique (1886-1887) │ 259

Wilhelm von Giesebrecht15 et Karl Lamprecht jusqu’en 191416. Les dii-


cultés, dont il est fait état dans le compte rendu de 1887, sont liées explicite-
ment au sujet et au pays, l’Autriche, qui « dépourvue d’unité géographique
et de frontières naturelles, déchirée par des oppositions de race, de langues,
de religions n’est même pas une nation » (RH, 1887/12, t. 35, p. 389). Dès
lors, il semble diicile d’appliquer les méthodes en vigueur propres à une

von Paul Friedrich Stälin. I. – 1882-1887. 1 t. en 2 vol. ; [111-113] Deutsche Geschichte.
I. Von Felix Dahn. – 1883-1889. 1 t. en 3 vol., dont 1 de tables ; [114] Deutsche Geschichte.
VI. Von Alfred Dove. – 1883 ; [115] Geschichte der in der preussischen Provinz Sachsen
vereinigten Gebiete, von Eduard Jacobs. – 1883. In-8o ; [116-117] Geschichte Schlesiens, von
Dr. C. Grünhagen. – 1884-1886. 2 vol. in-8o ; [118-119] Geschichte von Braunschweig und
Hannover, von Dr. Otto von Heinemann. – 1884-1892. 3 t. en 2 vol. ; [120-124] Geschichte
Österreichs, von Alfons Huber. – 1885-1896. 5 vol. ; [125-128] Geschichte der schweizerischen
Eidgenossenschaft, von Johannes Dierauer. – 1887-1912. 4 vol. ; [129] Geschichte der Provinz
Posen, von Dr. Christian Meyer. – 1891 ; [130] Geschichte des Königreichs Westfalen, von
Dr. Arthur Kleinschmidt. – 1893 ; [131] Geschichte Finnlands, von M.G. Schybergson. –
1896 ; [132-135]  Geschichte Italiens im Mittelalter, von Ludo Moritz Hartmann.  –
1897-1911. 3 t. en 4 vol. ; [136-137] Geschichte Russlands, von A. Brückner. – 1896-1913.
2 vol. ; [138-139] Geschichte Böhmens, von Adolf Bachmann. – 1899-1905. 2 vol. ; [140-
143] Geschichte Belgiens, von Henri Pirenne. – 1899-1913. 4 vol. ; [144-148] Geschichte
der Niederlande, von P.J. Blok. – 1902-1912. 5 vol. ; [149] Geschichte von Pommern, von
Martin Wehrmann. I. – 1904 ; [150] Geschichte Nieder- und Oberösterreichs, von Max
Vancsa. I. – 1905 ; [151-152] Geschichte des rumänischen Volkes, von N. Jorga. – 1905. 2 vol. ;
[153]  Geschichte von Venedig, von Heinrich Kretschmayr. I.  – 1905 ; [154]  Geschichte
von Japan, von O. Nachod. I.  – 1906 ; [155] Geschichte von Livland, von Dr.  Ernst
Seraphim. I. – 1906 ; [156-158] Geschichte der Deutschen in den Karpathenländern, von
Raimund Friedrich Kaindl. – 1907-1911. 3 vol. ; [159-161] Geschichte Salzburgs, von Hans
Widmann. – 1907-1914. 3 vol. ; [162] Geschichte Spaniens unter den Hapsburgern, von
Konrad Häbler. I. – 1907 ; [163-167] Geschichte des osmanischen Reiches, von N. Jorga. –
1908-1913. 5 vol. ; [168] Geschichte von Ost- und Westpreussen, von Dr. Karl Lohmeyer.
I. – 1908 ; [169] Geschichte der Serben, von Constantin Jirecek. I. – 1911 ; [170] Neuere
Geschichte der freien und Hansestadt Hamburgs, von Adolf Wohlwill. – 1914.
15. Qui n’a pas été traduit pour ses œuvres individuelles malgré l’importance de sa
production qui va de l’histoire de l’Antiquité pour se concentrer sur l’époque médiévale
allemande. Pourtant, son ouvrage de 1885 sur Charlemagne aurait pu directement inté-
resser le public français.
16. Qui a été traduit : voir ses Études sur l’état économique de la France pendant la pre-
mière partie du Moyen Âge, traduction de l’ouvrage allemand par A. Marignan, Paris,
Guillaumin, 1889. Une seule œuvre dans une production riche et fournie, qui a été
sûrement traduite parce qu’elle traitait d’histoire française.
260 │ Fiona McIntosh-Varjabédian

étude scientiique ainsi que les critères historiques habituellement utilisés


de nationalité, de langue et de géographie.
Si la place qui est laissée à l’étranger est considérable dans la Revue his-
torique, elle ne témoigne pas d’une circulation aisée des textes et des idées
en dehors des cercles érudits. Malgré l’inluence de l’école de Monod en
France, il est remarquable de constater que les historiens qui ont été tra-
duits ou qui seront traduits par la suite sont minoritaires, ce qui signiie,
en somme, qu’un auteur peut être reconnu et distingué par la commu-
nauté scientiique française sans que cela donne lieu à la moindre traduc-
tion. De façon corollaire, les historiens n’ont pas besoin d’être traduits
pour la plupart pour être connus et pour être soumis aux normes d’écriture
historique françaises.
En efet, si l’on prend tous les noms d’historiens étrangers qui ont
été distingués, en bien ou en mal, dans les comptes rendus critiques,
ou de façon des plus élogieuses dans les nécrologies ou les bulletins cri-
tiques, on s’aperçoit en entrecroisant les noms que bien peu de ces igures
européennes ont été traduites. Il serait fastidieux de citer tous les noms
mais Ernst Dümmler, spécialiste d’histoire médiévale qualiié pourtant
d’« érudit le plus compétent de notre époque en tout ce qui concerne
l’histoire carolingienne » (RH, 1887/09, t. 35, p. 66) n’a pas été traduit, pas
plus que ne l’ont été Ludwig Prowe, « l’érudit biographe de Copernic », de
renommée internationale (RH, 1887/09, t. 35, p. 236), Köhler ou Huber,
évoqués plus haut. Il en est de même pour Bernhard Sepp dont on loue
l’enthousiasme historique, si rare (RH, 1887/09, t. 35, p. 396), ou encore
pour le Hollandais Franz de Potter – couronné par l’Académie (RH,
1887/05, t. 34, 1887, p. 146). La liste pourrait être encore fort longue. Plus
remarquable est peut-être l’absence de traduction de Giovanni Livi, dont
l’ouvrage La Corsica et Cosimo I de’ Medici a été publié en 1885 – le compte
rendu paraît l’année suivante (RH, 1886/01, t. 30, p. 174) – et donne lieu
à des polémiques politiques sur Nice, la Savoie et la Corse, du premier
intérêt pour le public français, d’autant que l’auteur du compte rendu
dramatise son propos et voit dans l’ouvrage les signes de l’irrédentisme
italien qu’il perçoit comme ferment d’une future guerre européenne. On
peut noter également dans cette rubrique des oubliés tels Samuel Lawson
Gardiner, cité à de très nombreuses reprises comme un historien majeur
et dont on reconnaît pourtant l’importance pour le renouvellement des
Réception de l’étranger dans la Revue historique (1886-1887) │ 261

études historiques en Grande-Bretagne – « ouvrage très remarquable par


l’étendue des recherches, le talent de l’écrivain, l’impartialité des juge-
ments » (RH, 1887/01-4, t. 33) –, mais qui n’a apparemment pas été tra-
duit avant le xxe siècle17. Le grand Heinrich von Sybel est sous-traduit18
et seule son histoire de la Révolution amorcée en 1853, traduite par une
femme19, un pamphlet et des lettres de Marie-Antoinette qu’il a éditées
échappent au désintérêt des traducteurs.
La nature des écrits et le rapport entre le lectorat et les œuvres étran-
gères expliquent en partie cette sous-traduction. En fait, on le devine à
la lecture des pages de la Revue historique, une traduction est rarement
ressentie comme nécessaire, parce qu’il est sous-entendu que l’historien
doit être capable de lire les ouvrages en version originale, sauf si la langue
ne fait pas partie des langues accessibles :

Si le livre de M. Huet était traduit dans une langue plus familière aux
étrangers, il comblerait cette lacune importante dans la connaissance
de l’histoire européenne […]. Espérons que ce livre important sera
traduit en français ou en allemand, en français surtout, parce que le
style de M. Huet est peut-être un peu plus français qu’un Hollandais
pur sang ne l’aurait désiré. (RH, 1886/01, t. 30, p. 187 et 190)

À cela, il faut ajouter, et cela réduit encore le champ des traductions,


les nombreux cas où les historiens étrangers, tels certains Danois ou
Hollandais, le Russe Jacques Novicow, ou l’Italien Emilio Comba, pour

17. Samuel Lawson Gardiner, Manuel d'histoire d'Angleterre (depuis les origines jusqu'à la
mort de la reine Victoria), nouvelle édition traduite de l’anglais par Mme Beck, préfacée par
M. Ch. Seignobos, recueil de documents traduits du latin et de l'anglais par E. Reybel et
revus par M. Chr. Pister, Paris, A. Joanin, 1905.
18. Il est souvent accusé de sectarisme, il n’est pas le seul ; voir RH, 1887/05, t. 34, p. 97.
Traduction de l’ouvrage de Janssen Geschichte des deutschen Volkes seit dem Ausgang des
Mittelalters, chez Plon, Nourrit et Cie : « La traduction est excellente, idèle et élégante à la
fois, et nous souhaitons qu’elle trouve dans le public français le succès que l’original a ren-
contré en Allemagne. Nous regrettons seulement que M. Heinrich ait cru devoir, dans la
préface mise en tête du volume, se montrer bien plus sectaire que M. Janssen lui-même. »
19. Histoire de l’Europe pendant la Révolution française, traduit de l’allemand par Mlle
Marie Bosquet [sic], édition revue par l’auteur et précédée d’une préface écrite pour
l’édition française, Paris, F. Alcan, 1869-1888, 6 vol., in-8o. La préface ne contient
aucune remarque sur la traduction.
262 │ Fiona McIntosh-Varjabédian

son Histoire des Vaudois (1887), écrivent directement en français. La supré-


matie encore visible de la France et le prestige du français permettent
des modes de circulation des textes alternatifs en quelque sorte à la seule
traduction. C’est une évidence qu’il convient de rappeler ici.
Puisqu’il ne s’agit pas d’une activité nécessaire à la transmission des
idées et des connaissances, qu’est-ce qui fait qu’il y a traduction ? Pour
répondre à cette question, on s’appuiera ici seulement sur les ouvrages
modernes traduits qui ont été cités ou commentés dans la Revue historique
en 1886 et 1887, ainsi que sur les annonces de traduction.
Un manuel-outil de vulgarisation aura plus de chances d’être traduit.
On l’a vu pour Gardiner, il en est de même, à une date qui nous intéresse
davantage, pour Ernst Guhl et Wilhelm Koner, La Vie antique des Grecs et
des Romains, traduit par Florentin Trawinski20, historien et collaborateur
de la Revue historique :

C’est un de ces manuels indigestes, à la mode allemande, où l’auteur


tient à ne rien laisser de côté, pour ne pas perdre son renom de sa-
vant. En France nous concevons les manuels d’une autre manière et
nous pensons que leur suprême qualité est de se faire lire, d’éveiller
la curiosité par un choix d’ingénieux exemples, de donner le goût des
choses que l’on veut enseigner […]. Le traducteur paraît avoir com-
pris qu’il était nécessaire de répandre un peu d’air et de jour dans
cette composition toufue […]. Peut-être aurait-il bien fait d’alléger
aussi ses phrases et de ne pas donner sous prétexte de idélité, le
calque de périodes traînantes et enchevêtrées de style germanique.
(RH, 1886/01, t. 30, p. 130-131)

On soulignera encore une fois le préjugé à l’égard de l’érudition alle-


mande qui est trop pointilleuse pour savoir distinguer ce qui est important
de ce qui ne l’est pas. Le compte rendu sous-entend que le travail de
vulgarisation du traducteur n’est pas allé assez loin : la critique pointe du

20. Ernst Guhl, Wilhelm Koner, La Vie antique : manuel d’archéologie grecque et romaine,
d’après les textes et les monuments igurés, traduit, sur la 4e édition de E. Guhl et
W. Koner, par F. Trawinski, traduction revue et annotée par O. Riemann et précé-
dée d’une introduction par A. Dumont, Paris, J. Rothschild, 1884-1885, 2 vol. in-8o. La
première partie est consacrée à la vie des Grecs (sous le titre « La Grèce. Architecture
publique et privée, mobilier, armes etc. »), la deuxième à la vie des Romains (sous le titre
« Rome etc. »).
Réception de l’étranger dans la Revue historique (1886-1887) │ 263

doigt le statut particulier de l’écrit historique : c’est un texte qui peut être
largement amendé pour répondre à des normes d’écriture ou d’érudition.
Cette traduction des manuels relète le sentiment des Français que
les Allemands ont, malgré les critiques récurrentes, une nette supériorité
pour les études antiques dans le domaine de l’érudition. C’est ainsi qu’est
saluée, non sans ambiguïtés toutefois, la traduction « monumentale » ini-
tiée par Gustave Humbert et ses collaborateurs du Handbuch de héodore
Mommsen et de Joachim Marquardt21 :

C’était un lieu commun, il a quelques années, lorsqu’on comparait


les conditions de la science en France et en Allemagne, de déplorer
le manque de manuels et de livres de référence qui nous créait une
infériorité fâcheuse à l’égard de nos voisins. Ces plaintes ont cessé
d’être légitimes. La France sera bientôt le pays du monde le plus
riche en manuels, parce que nos savants en composent et traduisent
les meilleurs livres de ce genre publiés en Allemagne […] on serait
presque tenté de se plaindre d’une abondance de biens et souhaiter
qu’un temps d’arrêt se produisît dans l’accroissement de cette litté-
rature de seconde main […]. (RH, 1887/12, t. 35, p. 113)

Cet appel à l’arrêt des traductions d’ouvrages de référence au moment


où l’auteur du compte rendu Camille Couderc rend hommage au travail
de Hubert et de Giraud (le traducteur du premier volume de droit public)
paraît pour le moins paradoxal : la Revue historique est encore habitée dans
les années 1886-1887 par la défaite de la France en 1870 face à Bismarck.
Il en résulte que si Mommsen, Ranke, Heinrich Schliemann sont tra-
duits, si Mommsen est appelé « l’illustre historien dont le nom éclipse
peut-être à l’étranger tous les autres » (RH, 1886/05, t. 31, p. 191), les
piques sont nombreuses et les remises en cause de leurs thèses fréquentes.

21. heodor Mommsen, Joachim Marquardt [et P. Krüger], Manuel des antiquités ro-
maines, traduit de l’allemand sous la direction de M. Gustave Humbert, Paris, E. horin
et A. Fontemoing, 1887-1907, 18 vol. La suite du compte rendu évoque la traduction et
publication parallèle de L’Histoire romaine de Mommsen, par Cagnet et Toutain (Paris,
Vierweg, 1887) ; ce compte rendu est assez fade, il évoque les choix typographiques des
traducteurs pour raisons d’économie et rappelle à la suite de Masquerey qu’« il faut se
déier beaucoup de M. Mommsen »). Le même ouvrage est mentionné dans la Revue
historique (1887/05, t. 34, p. 427).
264 │ Fiona McIntosh-Varjabédian

Les divers comptes rendus ou remarques sur Schliemann oscillent entre


l’éloge et le scepticisme – voir notamment RH, 1887/05, t. 34, p. 321 sqq.
sur Troie, publié chez Frimin-Didot en 188522, le compte rendu expose
de façon critique les diférentes hypothèses archéologiques sur le sujet ;
la première livraison du tome 33 (1887) parle en revanche des résultats
remarquables de Schliemann et de la traduction patiente et profonde de
Mme Émile Egger à partir de l’anglais (1887/01, t. 33, p. 334). En dehors de
toute considération de revanche intellectuelle, à moins qu’on ne considère
que les remarques récurrentes sur les améliorations scientiiques appor-
tées par les traducteurs ne soient le relet de cet esprit de revanche, la
première livraison du tome 30 (1886) de la Revue historique rappelle que
la publication de la traduction de Tirynthe a été retardée ain de prendre
en compte les derniers résultats (« ce n’est pas la simple traduction de
l’ouvrage allemand, l’éditeur a retardé la mise en vente […] à cause des
fouilles nouvelles qui l’ont enrichi d’un chapitre inédit », RH, 1887/01, t. 33,
p. 218. Rien n’est dit sur l’auteur du chapitre23). Ces mentions indiquent
que dans un texte d’érudition, c’est la source d’information qui prime24 sur
le texte original, d’autant que dans le cas de la traduction annoncée des
Antiquités grecques de Georg Friedrich Schömann par Charles Galusky un
appendice apparaît dans la traduction indiquant clairement des point de
désaccord – c’est souligné par la revue (RH, 1887/12, t. 35, p. 22925).
Outre les manuels et les ouvrages sur l’Antiquité, les œuvres à portée
politique ont toutes les chances d’être traduites : lorsque le sujet concerne
la France, les chances sont encore plus grandes, que ce soit l’œuvre de

22. Heinrich Schliemann [1822-1890], Ilios, ville et pays des Troyens : résultat des fouilles
sur l’emplacement de Troie et des explorations faites en Troade de 1871 à 1882, traduit de
l’anglais par Mme E. Egger, Paris, Firmin-Didot, 1885.
23. À propos de l’ouvrage de H. Schliemann Tirynthe : le palais préhistorique des rois de
Tirynthe : résultat des dernières fouilles, préface de M. le professeur F. Adler, contribu-
tions de M. le Dr. W., 1 vol. (XLVI-401 p.-XXVII f. de pl.), p. 233.
24. Voir le jugement qui est porté sur la traduction d’Edward Freeman : « Le traduc-
teur a contrôlé avec soin les faits d’un ouvrage où l’on désire avant tout la plus grande
exactitude, surtout il a soumis à une révision très rigoureuse l’atlas qui accompagne le
texte. » (RH, 1886/01, t. 30, p. 398)
25. G.F. Schömann, Antiquités grecques, traduction de Charles Galuski, Paris, Picard,
1885, t. I [-II]. Le texte est réédité en 1894.
Réception de l’étranger dans la Revue historique (1886-1887) │ 265

Bartholomaeus Stürmer, Napoléon à Sainte Hélène, publiée à la Librairie


illustrée et traduite par Jacques Saint-Cère (RH, 1887/12, t. 35, p. 142), ou
l’ouvrage de Sybel, évoqué à de nombreuses reprises, qui est un ouvrage
« de premier ordre que tout Français instruit devrait lire » et qui dans sa
forme traduite est accompagné d’une table alphabétique « plus complète
que l’original » (RH, 1887/12, t. 35, p. 153). Ranke est remis au devant de
la scène au cours des années 1886-1887 grâce à une deuxième vague de
traduction de son Histoire de France26 : la lecture qui est faite de la person-
nalité et les présupposés de l’historien allemand sont presque entièrement
politiques (conservateur, proche du pouvoir prussien). En somme, comme
le rappelle le compte rendu anonyme de ses Sämtliche Werke, il aurait dû
être mieux connu et mieux difusé, ses idées sur la Prusse auraient dû se
réaliser dans les faits à une époque où la France aurait pu encore s’y oppo-
ser sans perdre (RH, 1887/12, t. 35, p. 411). L’esprit de revanche n’est pas
loin. C’est donc de façon tout à fait exceptionnelle qu’on peut lire dans
la première livraison du tome 33 (1887) de la Revue historique, suite à la
traduction du droit public romain de Mommsen, un appel à la réconci-
liation par la traduction, appel qui tout en prenant acte des malentendus
(politiques et historiques) qui séparent la France et l’Allemagne invite
à intensiier les liens entre les deux pays et à les placer dans un rapport
d’égalité : « Cet ouvrage se répandra vite chez nous. Il contribuera encore
à resserrer les liens intellectuels qui rattachent si étroitement la France à
l’Allemagne. Par quelle fatalité faut-il que deux pays, faits pour s’entendre
à tant d’égards, soient si profondément divisés par la politique qu’à cer-
tains moments ils semblent plutôt prêts à s’entre-égorger ! » (RH, 1887/04,
t. 33, p. 365-366), conclut C. B. (Charles Bémont, collaborateur de la
Revue historique dès ses origines).
L’Allemagne, toutefois, n’est pas la seule cible de cette lecture poli-
tique. Bien que cela soit moins fréquent, parce que les historiens britan-
niques, on l’a vu, jouissent d’une aura moins grande, la Revue historique
se livre également à une lecture politique des traductions portant sur des
ouvrages anglais. Ainsi, Monod et Bémont font un commentaire cen-

26. Leopold von Ranke, Histoire de France, principalement pendant le xvie et le xviie siècle,
traduction de Camille Miot, Paris, Klinchsieck, 1886-1889, t. 4 [-6]. L’ouvrage poursuit
l’édition de 1885, traduite par Jean-Jacques Porchat, Paris, Klinchsieck, 1854.
266 │ Fiona McIntosh-Varjabédian

tré sur l’actualité de la traduction, par le Colonel Baille, de James Scott


Jeans27 (RH, 1887/05, t. 34, p. 294) :

M. le Colonel Baille, qui avait eu déjà la main heureuse en traduisant


pour la maison A. Colin l’Expansion de l’Angleterre, par M. Seeley, a
traduit pour la librairie Guillaumin la Suprématie de l’Angleterre, ses
causes, ses organes et ses dangers par M. Jeans. C’est un des ces livres
qu’il serait bien diicile d’analyser, tant il est rempli de faits, de ta-
bleaux statistiques, etc.

Les auteurs de la Revue historique soulignent les faiblesses cachées de


l’Angleterre, notamment en ce qui concerne les afaires de l’Irlande qui est
le talon d’Achille du Royaume-Uni. Quelques lignes plus loin, les présup-
posés des auteurs se lisent clairement dans un jugement sur la traduction
d’un ouvrage de Joseph Comyns Carr28 (RH, 1887/05, t. 34, p. 295-296),
déclaré inférieur dans le traitement à l’ouvrage français sur le même sujet
muséologique de Clément de Ris :

[…] ce qui a décidé M.J. Comte à en patronner la publication c’est


l’appréciation de l’organisation de notre enseignement des arts en
province, donnée par un des critiques les plus distingués d’un pays
dont nous sommes trop portés à exagérer les progrès et à admettre
la supériorité. Pour nous d’ailleurs, le véritable intérêt du livre est
dans la préface et les notes qui accompagnent le texte anglais.

Là encore c’est la prétendue avancée anglaise qui est interrogée. La


France n’a pas à avoir honte d’elle-même, tel est le message clair de la
Revue historique, elle peut être ouverte sur le monde parce qu’elle a une
place de choix dans le concert européen.
Ces remarques prouvent qu’en matière de traduction des œuvres his-
toriques la transmission des connaissances et la circulation des savoirs ne
constituent pas les buts premiers. Il s’agit de toucher un large public, celui

27. James Scott Jeans, La Suprématie de l’Angleterre, ses causes, ses organes et ses dangers,
traduction de Jean-Baptiste-François Baille, Paris, Guillaumin, 1887.
28. Joseph Comyns Carr, L’Art en France. Musées et écoles des beaux-arts des départements,
traduction de l’anglais, revue par l’auteur, complétée par des renseignements statistiques
et précédée d’une préface par Jules Comte, Paris, J. Rouam, 1887.
Réception de l’étranger dans la Revue historique (1886-1887) │ 267

des hommes instruits, les historiens, eux, sont censés lire les œuvres en
langue originale. Il faut donc qu’il y ait un enjeu supplémentaire, le plus
souvent politique, pour que les œuvres traversent les frontières linguis-
tiques et qu’elles soient jugées sous cette nouvelle forme potentiellement
rentables. Dans certains cas, la notoriété d’un auteur ou des polémiques
savantes qu’il a pu susciter peut représenter un deuxième moteur à l’entre-
prise de traduction, mais le phénomène est de toute évidence secondaire,
parce que la transmission des textes, les débats sur l’écriture de l’histoire se
font de plus en plus dans un milieu spécialisé où la connaissance tant des
normes historiographiques que des langues étrangères est attendue dans
le nouveau métier de l’historien. Lors du cinquantenaire de la Revue his-
torique, la question même des traductions et de leur rôle dans la difusion
des connaissances est presque totalement évacuée, les indications biblio-
graphiques, les résultats des recherches classées par pays puis par thèmes
laissent place à la mention parfois commentée des textes en version ori-
ginale presque exclusivement, la chronologie retenue par les auteurs des
écoles historiques et de leur développement au sein des nations coïncide
le plus souvent avec la chronologie française, c’est-à-dire en somme avec
la date d’apparition de la revue29, ce qui témoigne d’un manque d’inté-
rêt certain pour une réception décalée des textes et pour des problèmes
d’interprétation liés à des question de langue30.

29. Voir en particulier Alphonse Dopsch, « Allemagne », dans Histoire et historiens


depuis cinquante ans…, op. cit., p. 1.
30. Voir Histoire et historiens depuis cinquante ans…, op. cit., passim.
Claire Placial

Traduire la Bible en français.


Autour de la traduction
d’Eugène Ledrain

La convention de Berne ne change pas grand chose dans la pratique de la


traduction de la Bible : ce n’est pas du point de vue de l’impact de la législa-
tion sur la traduction que le choix de l’année 1886 est susceptible de révéler
des tendances nouvelles. Cette année voit cependant paraître le premier
tome de la Bible d’Eugène Ledrain, qui est la première Bible intégrale non
confessionnelle en français. Par Bible non confessionnelle, nous entendons
Bible dont le traducteur n’est pas religieux, non destinée à une communauté
religieuse, et non orientée vers une lecture exégétique du texte1.

Un sondage dans les catalogues de la Bibliothèque nationale de France,


de la Bibliothèque royale de Belgique et du réseau des bibliothèques gene-
voises nous apporte les informations suivantes sur les parutions de traduc-
tions bibliques en français en 1886 :

1. Voir Claire Placial, « Qu’est-ce qu’une traduction confessionnelle ? Rélexions


en marge d’une histoire des traductions du Cantique des cantiques. », dans Christian
Berner, Tatiana Milliaressi (dir.), La traduction : philosophie et tradition, Villeneuve-
d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2011, p. 247-263.
270 │ Claire Placial

– Paraissent deux éditions intégrales de la Bible, l’une éditée par la


Société biblique de France2, l’autre par l’imprimeur de Nancy Berger-
Levrault3 ; ce sont toutes deux des révisions de la Bible d’Ostervald,
publiée à Neuchâtel en 1744.
– Paraissent des éditions du seul Nouveau Testament, là encore
dans des rééditions ou révisions : la huitième édition du Nouveau
Testament d’Oltramare (première édition en 18724), la réédition de
la version d’Ostervald, par l’Agence de la société biblique protes-
tante et par la Société biblique de Londres5.
– Paraissent plusieurs tomes de la Bible des éditions Lethielleux, avec
une introduction générale de l’abbé Trochon6, l’Exode dans la tra-
duction de l’abbé Bayle7 et le livre de Job dans la traduction de l’abbé
Lesêtre8.
– Par ailleurs, l’année 1886 ne semble pas une année riche pour ce qui
est de la traduction de livres bibliques édités séparément. On ne
trouve dans le catalogue de la BnF trace d’aucune traduction nou-
velle du Cantique des cantiques et des Psaumes, qui sont les livres
les plus fréquemment retraduits (il existe certes des collections de
psaumes, mais ce sont des ouvrages de chants et non des traductions
du livre biblique). Ce n’est pas forcément représentatif de l’activité

2. La Sainte Bible ou l’Ancien et le Nouveau Testament, version de Jean-Frédéric Ostervald


révisée, Paris, Société biblique de France, 1886.
3. La Sainte Bible ou l’Ancien et le Nouveau Testament, d’après la version revue par
Jean-Frédéric Ostervald, Nancy, Imprimerie de Berger-Levrault, 1886.
4. Le Nouveau Testament de Notre seigneur Jésus-Christ, version nouvelle par Hugues
Oltramare…, 8e éd., Paris, À l’agence de la société, 1886.
5. Le Nouveau Testament de Notre Seigneur Jésus-Christ, version de Jean-Frédéric
Ostervald, nouvelle édition revue, Londres, Société biblique, 1886.
6. La Sainte Bible : texte de la Vulgate, traduction française en regard, avec commen-
taires, introduction générale par M. l’abbé Trochon, Paris, P. Lethielleux, 1886-1887.
7. La Sainte Bible : texte de la Vulgate, traduction française en regard, avec commen-
taires, L’Exode, introduction critique et commentaires par M. l’abbé H.-J. Crelier,
traduction française par M. l’abbé Bayle, Paris, P. Lethielleux, 1886.
8. La Sainte Bible : texte de la Vulgate, traduction française en regard, avec commen-
taires, le livre de Job, introduction critique, traduction française et commentaires par
M l’abbé H. Lesêtre, Paris, P. Lethielleux, 1886.
Traduire la Bible en français │ 271

traductive de la période, puisqu’en 1885, trois nouvelles traductions


du Cantique des cantiques avaient paru9.
En 1886 paraissent donc dans l’ensemble davantage de rééditions ou de
révisions que de nouvelles traductions. Cela semble représentatif des édi-
tions de bibles françaises dans la seconde moitié du xixe siècle, et du travail
de difusion de la Bible par les sociétés bibliques, qui la plupart du temps ne
commandent pas de nouvelle traduction mais utilisent celles déjà existantes.
Il faut noter toutefois que l’Agence de la société biblique protestante dif-
fuse abondamment la traduction toute récente de Louis Segond10 : en 1885
et 1887 en paraissent ainsi deux éditions successives. Les deux traductions
de bibles intégrales qui sont en cours de parution sont celle de la Bible des
éditions Lethielleux (dont les premiers tomes paraissent en 1877) et celle de
Ledrain, la traduction qui nous intéresse plus précisément ici.

D’après la notice d’autorité «  personne  » de la BnF, Eugène Ledrain


(1844-1910) est « Archéologue et orientaliste. – Prêtre de l’Oratoire puis
conservateur adjoint du département des Antiquités au Louvre ». Il est
spécialiste d’épigraphie hébraïque et assyrienne. Parmi ses œuvres conser-
vées à la BnF, bon nombre sont en efet des études épigraphiques11 ; on y
trouve également des ouvrages décrivant les fonds du musée du Louvre
et des bibliothèques nationales12 ; des dictionnaires de langues sémitiques
anciennes13 ; et également une Histoire d’Israël14. Cet ouvrage, antérieur de

9. Le Cantique des cantiques, par Albert Fornelles (Paris, A Lahure, 1885) ; L’Éternel
Cantique, par Jean Aicard (Paris, Librairie Fischbacher, 1885) ; chez l’éditeur de Ledrain,
Le Cantique des Cantiques, traduction en vers de Jean Lahor d’après la version de M. Reuss
(Paris, Lemerre, 1885).
10. La Sainte Bible. Ancien Testament, version de Louis Segond, Nouveau Testament,
version de H. Oltramare, Paris, Agence de la société biblique protestante, 1877. L’Ancien
Testament paraît seul à Genève dès 1884.
11. Ainsi, « Inscriptions palmyréniennes inédites » en 1888 ou « Inscriptions cunéi-
formes archaïques du musée du Louvre » en 1903.
12. Par exemple Les Monuments égyptiens de la Bibliothèque nationale (Paris, F. Vieweg,
1879-1881) ou Monuments nouveaux au Musée du Louvre.
13. Dictionnaire des noms propres palmyréniens, Paris, E. Leroux, 1886 ; Dictionnaire de
la langue de l’ancienne Chaldée, Paris, E. Leroux, 1898.
14. Histoire d’Israël, Paris, Lemerre, 1879.
272 │ Claire Placial

sept ans au début de la publication de sa Bible, ne se fonde pas tant sur les
documents épigraphiques qu’était pourtant en mesure d’analyser Ledrain,
que sur une relecture de l’Ancien Testament, perçu comme une chro-
nique du peuple d’Israël. Le texte biblique est amplement cité, et vient
appuyer la chronologie proposée par Ledrain. Cet ouvrage, qui implique
une relecture extensive de la Bible, est sans doute à considérer dans la
genèse du projet de traduction intégrale de Ledrain.
Jusqu’ici, les traducteurs individuels ayant pris en charge une traduction
intégrale de la Bible étaient liés aux églises. Les traducteurs catholiques
(Antoine-Eugène Genoude, Jean-Baptiste Glaire, Antoine Arnaud ainsi
que les auteurs de la Bible Lethielleux…) sont des ecclésiastiques. Chez les
protestants, c’est plus complexe. Édouard Reuss est professeur à la faculté
de théologie de Strasbourg ; sa préface explicite le fait que sa traduction
(1874-1879) s’adresse au « public protestant français15 ». Segond a été pas-
teur à Genève jusqu’en 1864 ; il a continué à enseigner la théologie pendant
les années suivantes lors desquelles il a traduit la Bible.
Ledrain quant à lui n’est pas théologien de métier et ne semble pas avoir
eu de pratique de traduction en dehors de son travail d’épigraphiste et de sa
traduction de la Bible. Il continue au long des années qui voient la publica-
tion des diférents tomes de sa Bible à publier des articles ou des ouvrages
d’épigraphie : on peut supposer qu’il a cumulé le travail de traduction avec
sa tâche habituelle de conservateur du Louvre. Si, d’après la notice biogra-
phique de la BnF, il a été prêtre, il semble avoir perdu la foi – du moins, il
a quitté la prêtrise, et publie une traduction non confessionnelle.
Cette première dans l’histoire de la traduction de la Bible est passée
relativement inaperçue : près d’un siècle plus tard, les éditeurs de la Bible
de Pierre de Beaumont (1981) écrivent en efet : « La Bible de Pierre de
Beaumont, qui est sans doute le premier laïc à avoir entrepris cette longue
tâche (il y a consacré dix-sept années) va permettre aux Français la décou-
verte d’un livre essentiel à leur culture16. »

15. Préface de La Bible traduction nouvelle avec introductions et commentaires, traduc-


tion d’Édouard-Guillaume Reuss, Paris, Sandoz et Fischbacher ; Strasbourg, Imprimerie
de J.-H.-E. Heitz, 1874.
16. La Bible, présentée par Pierre de Beaumont, Lac Beauport, Québec, Editions
Traduire la Bible en français │ 273

Il faut cependant modérer la nouveauté de cette traduction de la Bible


par un laïc. Existaient déjà en 1886 des traductions de livres bibliques dues
à des laïcs, et pouvant être considérées comme des traductions non confes-
sionnelles. Notons seulement les travaux de Renan, que connaissait bien
Ledrain, qui avait d’ailleurs publié un compte rendu de la traduction de
Renan du livre de l’Ecclésiaste17, et qui au moment de la mort de Renan
écrira en hommage un article sur sa vie et son œuvre18. Renan est un des
premiers (avec d’autres auteurs moins connus, comme Albert Réville19)
à aborder systématiquement les textes bibliques dans une perspective
philologique et historique, dégagée des enjeux théologiques, considérant
qu’il ne s’agit pas de textes révélés, mais de documents à valeur historique
témoignant des mœurs et de la littérature de l’Orient ancien. Ledrain a une
formation, une pratique professionnelle qui est proche de celle d’Ernest
Renan dans le domaine biblique, ou plus largement des philologues du
second xixe siècle. Là où il se diférencie de Renan, dont il partage en
partie les convictions et les méthodes, c’est dans le fait qu’il s’attaque à la
traduction de l’ensemble de la Bible.

La Bible de Ledrain comporte un avertissement d’une dizaine de pages qui


explicite la démarche du traducteur. Le projet de traduction de Ledrain
se construit dans l’articulation de la conception de la Bible comme corpus
littéraire et du refus des dogmes religieux. Dans l’avertissement, Ledrain
articule deux positions : les livres bibliques n’ont pas de vérité historique20,
mais ont une valeur littéraire et morale. Il récuse donc « la vieille apo-
logétique » dont il qualiie la volonté de démontrer « la vérité historique

Anne Sigier, 1981, p. 9. La Bible intégrale poursuit un travail entamé par le traducteur
à partir de 1966.
17. « M. Renan et l’Ecclésiaste », extrait de la Philosophie positive, septembre-octobre 1882.
18. « M. Renan, sa vie et son œuvre », extrait de L’Artiste, Paris, novembre 1892.
19. Voir Claire Placial, « La problématique des genres et la traduction de la poé-
sie biblique. Approches comparatistes chez les philologues allemands et les orienta-
lisants français », Actes du XXXVIe congrès de la SFLGC « Littérature comparée et
esthétique(s) », Aix-en-Provence, 29-31 octobre 2009, http ://ufr-lacs.univ-provence.fr/
cielam/node/559 (consulté le 5 novembre 2014).
20. C’est là une airmation curieuse si l’on considère que son Histoire d’Israël se fonde en
grande partie sur les récits bibliques.
274 │ Claire Placial

de ces derniers livres juifs » comme « la plus puérile et la plus vide des
entreprises. C’est absolument comme si l’on voulait, à tout prix, trouver
des personnages réels, portant leur vrai nom, dans certains romans de
George Sand et dans La Morte, de M. Octave Feuillet21. »
Cet exemple montre combien Ledrain considère les textes bibliques
comme des créations littéraires, comme des ictions. La comparaison avec les
romans contemporains de George Sand et d’Octave Feuillet (plutôt qu’avec
les œuvres homériques, par exemple, auxquelles les auteurs convaincus de
la nature proprement littéraire de la Bible la comparent volontiers) apporte
implicitement une précision quant au statut donné aux livres bibliques,
sous-entendant qu’à leur époque ils relevaient de la littérature populaire.
Ledrain dans l’avertissement déploie ainsi tout un réseau termino-
logique précisant la nature littéraire, ictionnelle des livres bibliques. Il
emploie les expressions « charmant récits », « œuvres purement morales »,
« contes gracieux, fruits de l’imagination juive », « chefs-d’œuvre de l’esprit
humain ». Cela le conduit à une déinition pour le moins peu conven-
tionnelle de l’aggadah (récit rabbinique constituant l’enseignement non
législatif, relevant du mythe ou de l’anecdote, à portée morale) :

Pour rendre une vérité morale, ou pour produire dans l’âme un efet
déterminé les Juifs avaient recours à ce qu’ils ont appelé l’aggada, du
verbe igguid, annoncer. C’était un procédé très commun en Israël, et
qui, du reste, n’est pas étranger à la littérature la plus moderne. Tout
roman où l’auteur se propose pour objet de développer ou de prouver,
sous la forme vivante du récit, une idée philosophique, rentre dans
la même catégorie que Jonas, Job, Ruth et l’histoire de Suzanne.22

Ledrain considère donc la aggada comme récit ictionnel, comme


« roman » même. Pour lui, c’est précisément cette perception du corpus
biblique comme collection d’ouvrages à caractère purement littéraire qui
permet de sauver la Bible, d’en justiier la valeur, face aux attaques par

21. Eugène Ledrain, La Bible, traduction nouvelle d’après les textes Hébreu et Grec,
Paris, Lemerre, 1886, t. I : « Les Juges – II et II Samuel – I Rois », p. II.
22. Loc. cit.
Traduire la Bible en français │ 275

exemple de Voltaire23. La critique de Voltaire portait en efet tant sur le


fond (les récits bibliques sont ridicules et invraisemblables, Jonas n’a pu
passer trois jours dans le poisson) que sur la forme (les livres bibliques ne
sont pas composés avec goût). Pour Ledrain, en revanche,

considérer comme des œuvres purement morales, comme des contes


gracieux, fruits de l’imagination juive, ces sortes d’histoires, c’est en
réalité les sauver du ridicule, et leur donner une place distinguée par-
mi les chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Quoi de plus délicieux que
l’embarquement de Jonas, la tempête, le séjour dans le monstre ma-
rin, l’entrée dans Ninive « la ville grande pour Iahvé lui-même ! »24

Cet argument de Ledrain n’a rien de nouveau. Dans son étude « sur
le plan, l’âge et le caractère du poème » publiée avec sa traduction drama-
tique du Cantique des cantiques, Ernest Renan écrit ainsi que

le poème n’est ni mystique, comme le voulaient les théologiens, ni in-


convenant, comme le croyait Castalion, ni purement érotique, comme
le voulait Herder ; il est moral […].25

Cette lecture du corpus biblique comme recueil d’œuvres littéraires


n’est possible que dans le cadre d’une position non confessionnelle,
airmant que les textes bibliques ont des auteurs humains non inspirés.
Ledrain, dans son avertissement, précise le contexte religieux dans lequel
il écrit : « Et maintenant, qu’on ne se méprenne point sur la pensée qui
m’a fait entreprendre ce long travail. Je n’ai voulu ni attaquer ni servir
les religions26. » Qu’il ne les attaque pas, c’est discutable ; en tout cas, il

23. Pour Voltaire, par exemple, le Cantique des cantiques est une « rhapsodie inerte »
(Dictionnaire philosophique, article « Salomon »).
24. Eugène Ledrain, La Bible, op. cit., p. III.
25. Dans Le Cantique des Cantiques, traduit de l’hébreu avec une étude sur le plan,
l’âge et le caractère du poème, Paris, Michel Lévy frères, 1860. Nouvelle édition : Paris,
Arléa, 1990, p. 157. Sébastien Châteillon, dit Castellion, est l’auteur de traductions
latine (1552) puis française (1555) de la Bible, parues à Bâle. Il estimait, d’après ses contra-
dicteurs, que le Cantique était un texte profane. Cela a entraîné sa brouille avec Calvin
et son départ de Genève.
26. Eugène Ledrain, La Bible, op. cit., p. V.
276 │ Claire Placial

critique la notion même de religion pour ce qui est du judaïsme (« c’est


une race plutôt qu’une église27 » et qui ne peut « entrer dans une catégorie
dogmatique quelconque28 ») et du protestantisme plongé dans un « état
d’illogisme et de perpétuel malaise29 » par la multiplicité de ses « commu-
nions » et par le fait que la lecture individuelle de la Bible a pour support
« la libre pensée ». Ledrain conclut ainsi :

Restent donc en face l’un de l’autre le catholicisme et la liberté. Mais,


dans la question biblique, le premier léchit déjà. Après avoir enseigné
que, dans le texte, les mots eux-mêmes sont inspirés, il en est venu
à n’admettre l’inspiration que pour la pensée, non pour les mots.30

Ledrain, pourrait-on en conclure, s’intéresse « aux mots », contre une


vision catholique de la traduction, qui dans la tradition paulinienne pri-
vilégie l’esprit, le « message » à la lettre. Si l’on suit les propos qu’il tient
dans l’avertissement, on ne peut cependant pas faire de Ledrain un tenant
de la lettre seule. Ledrain écrit ainsi :

Des versions françaises de la Bible ont été tentées depuis Sacy par
des savants qui sont entrés en communication directe avec le texte
hébreu ; mais, pour faire passer dans notre langue toute l’ardente lit-
térature juive, les connaissances philologiques ne suisent pas. Qui
les possède seules ne peut fournir qu’une traduction pâle et tout à
fait inidèle. Comment redire les paroles d’Isaïe et d’Ézéchiel sans
avoir eu ses lèvres touchées comme les leurs par les vifs charbons de
l’inspiration poétique ?31

Ledrain, qui considère que le corpus biblique est une œuvre unique-
ment humaine, fait tout de même appel au concept d’inspiration, mais
elle est d’ordre littéraire. Partant de là, une traduction philologique ne
suit pas. Le traducteur doit lui-même être inspiré. Voilà ressurgir sous
la plume d’un traducteur non confessionnel des propos que l’on est davan-

27. Loc. cit.


28. Loc. cit.
29. Eugène Ledrain, La Bible, op. cit., p. VI.
30. Ibid., p. VII.
31. Ibid., p. VIII.
Traduire la Bible en français │ 277

tage habitué à trouver chez les traducteurs s’en remettant à l’esprit saint
ain de garantir la « idélité » au message divin. La notion de trahison
est également présente dans l’avertissement : « J’ai essayé, pour ma part,
de trahir le moins possible les grands écrivains d’Israël32. » La question
du respect de l’esprit au delà de la lettre est donc présente chez Ledrain,
en dehors de toute perspective religieuse. L’avertissement est très évasif
quand aux moyens employés par le traducteur pour rendre « l’ardente
littérature juive » : on ne trouve pas chez Ledrain d’exposé des méthodes
employées pour rendre en français le style de l’original. Il faut donc se
confronter aux textes pour se faire une idée des choix de traduction.

La parution de la Bible de Ledrain se fait en dix tomes, chez l’éditeur


Alphonse Lemerre à Paris. Seul le premier paraît en 1886. Il contient la
traduction du livre des Juges, de I et II Samuel et de I Rois, précédée d’un
long avertissement fondamental pour la compréhension de la démarche de
Ledrain. La parution des tomes suivants se fait dans l’ordre et aux dates
suivants :
– Tome II : II Rois ; Esdras ; Néhémie ; I et II Chroniques ; I et II
Maccabées 1887.
– Tome III : L’hexateuque. Genèse ; Exode 1887.
– Tome IV : L’hexateuque II. Lévitique ; Nombres ; Deutéronome ;
Josué 1888.
– Tome V : Les prophètes I. Isaïe ; Jérémie ; Lamentations 1889.
– Tome VI : Les prophètes II. Ézéchiel ; Les douze petits prophètes ;
Baruch ; Daniel ; Épître de Jérémie 1890.
– Tome VII : Œuvres morales et lyriques I. Cantique des cantiques ;
Ecclésiaste ; Proverbes ; Sapience ; Ecclésiastique ; Ruth ; Esther ;
Tobie ; Judith 1891.
– Tome VIII : Œuvres morales et lyriques II. Psaumes ; Job 1893.
– Tome IX : Évangiles. Épitres de Jean ; Apocalypse 1896.
– Tome X : Actes ; Épitres 1899.
Est annoncé en quatrième de couverture du premier tome un ordre
diférent, qui n’aura donc pas été respecté :
– Tomes I et II : Livres historiques.

32. Ibid., p. IX.


278 │ Claire Placial

– Tomes III et IV Livres législatifs ou hora.


– Tomes V et VI : Œuvres morales et lyriques.
– Tome VII : Les prophètes.
– Tomes VIII et IX : Évangiles, Actes, Apocalypse, Épitres.
– Tome X : Étude critique.
L’« Étude critique » annoncée dans le premier tome ne paraîtra jamais.
Dans les deux cas, l’ordre des livres bibliques est peu canonique. La déi-
nition d’un « hexateuque » est sans doute la nouveauté la plus lagrante,
dans la mesure où le Pentateuque, appelé dans la Bible hébraïque Tora
(la Loi), constitue un ensemble cohérent dans les canons juif et chrétiens.
Aux cinq livres constituant le Pentateuque traditionnel est ajouté le livre de
Josué, car, selon Ledrain, « le livre de Josué est lié aux cinq livres attribués à
Moïse33 » ; de fait, il s’inscrit dans la continuité narrative du Deutéronome
qui se conclut par la mention de la mort de Moïse. Si l’on observe l’annonce
des livres à paraître sur la quatrième de couverture du premier tome, on
comprend qu’il faut considérer l’hexateuque comme l’ensemble des « livres
législatifs ou hora », encore que la nature législative de Josué soit sujette à
caution. Cette déinition d’un « hexateuque » semble un cas isolé dans l’his-
toire de la traduction de la Bible en français au xixe siècle, mais l’hypothèse
d’un hexateuque rassemblant des livres sinon écrits, du moins compilés par
un écrivain unique se trouve déjà dans les travaux du philologue néerlandais
Abraham Kuenen, professeur à Leyde34.
Ce sont des critères essentiellement génériques qui ordonnent l’ordre
de parution des livres bibliques, et qui recomposent ainsi le corpus biblique
en « livres historiques » (selon une appellation conforme à la tradition
catholique, mais qu’il faut comprendre chez Ledrain comme livres retra-
çant l’histoire d’Israël, et en proposant le « roman »), « livres législatifs »,
« œuvres morales et poétiques » (que la tradition chrétienne catholique et
protestante appelle en général « livres poétiques et sapientiaux »), prophètes,
Évangiles. Il ne s’agit donc ni de l’ordre habituel des diférents types de

33. Ibid., t. III : « L’hexateuque », p. III.


34. Nous avons trouvé trace de ce philologue à travers la bibliothèque d’Ernest Renan,
qui possédait la traduction allemande de 1887 de l’ouvrage de Kuenen : Historisch-
kritische Einleitung in die Bücher des alten Testaments, von A.  Kuenen. Autorisierte
deutsche Ausgabe von Prof. Dr. h. Weber. Leipzig, Verlag von Otto Schulze, 1887.
Traduire la Bible en français │ 279

bibles chrétiennes, ni de l’ordre de la Bible hébraïque, qui comporte trois


ensembles, la Loi, les Prophètes, les Écrits. Notons par ailleurs la présence
dans la Bible de Ledrain des livres deutérocanoniques, absents de la Bible
hébraïque et considérés apocryphes par la plupart des Bibles protestantes :
Sapience (Sagesse de Salomon), Ecclésiastique, Judith, Tobie, qui donc ne
sont pas traduits de l’hébreu, mais du grec des Septante.

Les paratextes de la Bible de Ledrain n’ont formellement rien de très


original. Chaque ensemble de livres est précédé d’une préface ; une intro-
duction précède certains livres ; des notes de bas de page relativement
rares précisent le sens d’un mot ou la discordance des versions anciennes.
Le livre de Josué qui ouvre la Bible de Ledrain ne comporte pas de notice
préliminaire, alors que se trouve au début du troisième tome un essai
intitulé « Composition et date de l’hexateuque » ; dans la même veine, on
trouvera une « préface » aux « œuvres morales et lyriques » ; une notice
introductive au Cantique des cantiques et aux Psaumes, mais pas à Job ni
à l’Ecclésiaste ; aucune introduction pour les Évangiles. Ce qui diférencie
cette Bible des autres bibles de l’époque, c’est le manque de systématisme
dans l’introduction des livres, là où dans les bibles confessionnelles en
général chaque livre comporte une introduction.
La mise en page de la Bible de Ledrain tranche par rapport à la pré-
sentation des bibles de l’époque. Le texte est disposé en pleine page, sans
colonnes. Les chapitres sont numérotés, mais pas les versets, et il n’y a pas
d’alinéa en début de verset. Ledrain distingue apparemment livres en vers
et livres en prose. En efet dans les livres historiques et législatifs le texte
est disposé en blocs de proses correspondants aux diférents chapitres ; les
livres considérés poétiques35 ne sont pas rendus en vers réguliers, mais la
disposition en lignes rappelant le vers libre les distingue formellement et
les identiie comme poétiques.
Cette mise en page se distingue des traductions intégrales de la Bible
parues au xixe siècle par le fait que les versets ne sont pas numérotés.
Ledrain dans les paratextes ne s’exprime pas sur ce choix ; on peut penser

35. Parmi les livres composant les « œuvres morales et lyriques », sont traduits en lignes
ou vers libres le Cantique des cantiques, les Proverbes, l’Ecclésiastique, Job et les Psaumes ;
sont traduits en prose l’Ecclésiaste, la Sapience, Ruth, Esther, Tobit et Judith.
280 │ Claire Placial

qu’il a considéré que les versets, dont la numérotation a été introduite en


France par l’édition de la traduction d’Olivétan par Robert Estienne en
1552, ne fait pas partie du texte original. L’absence de numérotation des
versets surprend le lecteur, en se démarquant de l’horizon d’attente qui
est celui, encore maintenant, d’un lecteur de Bible. Supprimer la numé-
rotation des versets, c’est souligner la littérarité, la continuité du texte, et
cela s’accorde bien au projet de traduction de Ledrain.
D’un autre côté, la distinction entre blocs de texte assimilables à de
la prose et lignes assimilables au vers libre n’est pas une innovation de
Ledrain, même si elle va dans le sens d’une attention à la littérarité, et
notamment au genre littéraire des textes bibliques. En efet, Segond, une
dizaine d’années avant lui, introduit le premier dans une Bible intégrale
une traduction en lignes des livres poétiques, tandis que la pratique de
la mise en vers de livres séparés (les Psaumes, le Cantique des cantiques
notamment), avait toujours existé.

Quant à la traduction elle-même, d’après Christian Cannuyer, « il s’agit


surtout d’un essai philologique et littéraire, souvent d’un littéralisme très
respectueux du texte hébreux36 ». Ce littéralisme s’illustre de façon parti-
culièrement frappante dans la traduction des noms propres de personne
et de lieux. Le début du livre des Juges, qui ouvre le premier tome, est
rendu ainsi :

Après la mort d’Ioschoua ( Josué), les Benê-Israël interrogèrent


Iahvé en ces termes : « Qui d’entre nous montera le premier contre
le Kenaanite, pour le combattre ? – C’est Iehouda ( Juda) qui mon-
tera, répondit Iahvé ; je lui ai livré le pays […].

Plusieurs remarques sur ce bref extrait. Les noms propres dont la gra-
phie habituelle est « Josué » et « Juda » sont rendus par une transcription
très proche de la prononciation du texte hébreu massorétique, par les mots
« Ioschoua » et « Iehouda ». Il s’agit davantage d’une transcription phoné-
tique que d’une véritable translittération. Pour rendre le texte intelligible
au lecteur accoutumé à lire « Josué » et « Juda », ces noms igurent entre

36. Dans Pierre-Maurice Bogaert (dir.), Les Bibles en français : histoire illustrée du
Moyen Âge à nos jours, Turnhout, Brepols, 1991, p. 207.
Traduire la Bible en français │ 281

parenthèses. L’expression « Benê-Israël » est une transcription de l’hébreu


qui est surprenante : elle opaciie un texte hébreu tout à fait intelligible,
l’expression signiiant en efet « ils d’Israël », d’où le terme « Israélite ».
Le nom de Dieu est rendu de manière particulière, sans parenthèse expli-
cative. Ledrain écrit en efet Iahvé, une graphie qui correspond à la trans-
cription du tétragramme (les quatres lettres yod – hé – waw – hé formant
le nom imprononçable de Dieu) à laquelle s’ajoute une des vocalisations
possibles lors de la lecture à haute voix du texte : celle qui consiste à pro-
noncer, devant le tétragramme, le mot ha-schem (« le nom »). Ledrain
n’utilise pas la vocalisation fondée sur les voyelles du mot Adonaï, qui sont
présentes sous le tétragramme dans le texte massorétique, au contraire
des traducteurs et exégètes qui écrivent alors « Jehovah ». La traduction
du nom de Dieu est assez systématique : on trouvera ainsi Iahvé pour le
tétragramme, tandis qu’Elohim est simplement transcrit, les deux étant à
l’occasion combinés pour donner « Iahvé-Elohim ».
Pour le reste, qu’en est-il du « littéralisme », réel ou supposé, de la Bible
de Ledrain ? Il semble qu’il faille tout de même mesurer cette dimension
de sa traduction. Prenons par exemple les premiers versets de la Genèse
dans la traduction de Ledrain :

Au commencement, quand Elohim it les cieux et la terre, celle-ci


était sans forme et un chaos, les ténèbres étaient sur l’abîme, et l’esprit
d’Elohim planait sur les eaux. Elohim dit : « Que soit la lumière », et
fut la lumière.37

Certes la transcription « Elohim » peut être comprise comme signe de


littéralisme. Pour le reste, quand bien même Ledrain s’appuie sur le texte
hébreu, le choix du vocabulaire porte l’inluence de la Vulgate, que les
traducteurs, même de l’hébreu, même protestants, ont toujours à l’oreille.
Voici en efet comment les mêmes versets sont rendus dans la Vulgate :

1 1 In principio creavit Deus cælum et terram. 2 Terra autem erat


inanis et vacua, et tenebræ erant super faciem abyssi : et spiritus Dei
ferebatur super aquas. 3 Dixitque Deus : Fiat lux. Et facta est lux.

37. Gn 1, 1-3.
282 │ Claire Placial

Traduire bereshit par « commencement », hoshek par « ténèbres » et


ruah par « esprit », c’est se conformer à une forme d’horizon d’attente
lexical du lecteur habitué aux « tenebrae » et « spiritus » qui, au delà de
la traduction de Gn dans la Vulgate, ont infusé le vocabulaire théolo-
gique chrétien et, au delà, la civilisation chrétienne (que l’on pense aux
expressions « Esprit saint » ou « Prince des ténèbres », par exemple). Le
lexique choisi par Ledrain dans ce verset est, somme toute, celui de la
tradition chrétienne. Il faudrait à ce sujet faire des études plus exten-
sives à partir d’un nombre de termes-clés plus importants. En tout cas,
dans l’exemple envisagé, on voit que le traducteur n’a pas spéciiquement
cherché à rendre les mots hébreux par des mots français qui échappent
à la connotation chrétienne, là où par exemple un siècle plus tard André
Chouraqui, qui donne une version délibérément calquée par moment sur
l’hébreu, traduit Gn 1,2 ainsi :

entête Elohîms créait les ciels et la terre,


2. la terre était tohu-et-bohu,
une ténèbre sur les faces de l’abîme,
mais le soule d’Elohîms planait sur les faces des eaux.
3. Elohîms dit : « Une lumière sera. »
Et c’est une lumière.

L’usage du terme « soule » pour traduire ruah est de fait plus proche
de la signiication du mot hébreu, puisque ruah est efectivement le soule
vital qui émane de la respiration, sans la connotation abstraite qu’à le
mot « esprit » en français moderne. Pour ce qui est de la syntaxe, là aussi,
Ledrain ne s’éloigne guère des normes du français : les waw hébreux (les
« et » qui scandent la narration du texte hébreu au début de chaque propo-
sition) ne sont pas systématiquement reproduits, le pronom démonstratif
« celle-ci » évite la répétition de « la terre », des guillemets sont introduits
pour mettre formellement en relief la parole de Dieu…
D’un autre côté, l’usage que fait Ledrain de la syntaxe dans sa tra-
duction des premiers versets de la Genèse est révélateur d’une volonté
de rompre avec les habitudes, qui est peut-être également un indice de la
méiance de Ledrain vis-à-vis de la théologie. La mention de la création
est en efet doublement mise à distance : parce que Ledrain n’utilise pas
le verbe « créer » mais le verbe « faire » (qui est tout à fait acceptable
Traduire la Bible en français │ 283

pour traduire ‫) ר‬, et parce que, alors que dans le texte hébreu les pre-
miers mots sont clairement la proposition principale, Ledrain mentionne
la création dans une subordonnée temporelle qui est absente du texte
hébreu, et qui aurait pu facilement être évitée sans pour autant tomber
dans la redondance (par une phrase du type « au commencement, Elohim
it le ciel et la terre ; cette dernière était sans forme », etc.).

Il est diicile de déterminer a priori quelle a été la réception de la Bible de


Ledrain par les milieux religieux. Notons que la Bible de Ledrain ne semble
pas mise à l’Index, dans lequel igure parmi ses œuvres pourtant son Histoire
d’Israël. On imagine cependant mal un accueil chaleureux de la part du
public et des autorités catholiques. Néanmoins, le milieu philologique fait
un accueil semble-t-il favorable à cette Bible. Jean Berge écrit dans « Les
livres du mois » une recension du troisième tome de la Bible de Ledrain. Il
loue le fait que selon lui « le seul but poursuivi par Ledrain, a été le triomphe
de la vérité qui existe en soi, non dans telle ou telle tradition admise depuis
plus ou moins longtemps38 ». Ernest Renan lui-même avait porté un certain
intérêt à cette Bible, puisque l’on sait qu’il en possédait les deux premiers
volumes39. Ledrain a par ailleurs été le premier à écrire une nécrologie à
la mort de Renan en 189240. Il faut dire que, quand bien même Ledrain
critique certains aspects de la démarche de Renan, leurs travaux vont globa-
lement dans la même direction, et la Bible de Ledrain est dans une certaine
mesure une application de la méthode philologique à l’intégralité du corpus
biblique. La traduction de Ledrain n’aurait peut-être pas été possible si elle
n’avait été précédée par les travaux de Renan.
La part réservée à la Bible de Ledrain dans les ouvrages analysant les
traductions françaises de la Bible est extrêmement congrue. On lit ainsi
dans l’ouvrage dirigé par Pierre-Maurice Bogaert ces simples mots :

Entre 1886 et 1889, parurent aussi dans cette même veine, chez
A. Lemerre, à Paris, les dix volumes de La Bible. Traduction nou-

38. Jean Berge, « Livres du mois », extrait d’une publication dont le titre manque,
conservée à la BnF sous la cote 8 Z 12701, p. 993.
39. Conservés dans le fond Renan de la BnF sous la cote Z RENAN 8817.
40. « M. Renan, sa vie et son œuvre », L’Artiste, Paris, novembre 1892.
284 │ Claire Placial

velle d’après les textes Hébreux et Grecs, par Eugène Ledrain ; il s’agit
surtout d’un essai philologique et littéraire, souvent d’un littéra-
lisme très respectueux du texte hébreux [sic].41

Frédéric Delforge, dans son ouvrage de synthèse La Bible en France


et dans la francophonie : Histoire, traduction, difusion, consacre presque une
page à Ledrain. Il constate que « Ledrain se veut hors des chemins tradi-
tionnels suivis, selon lui, par le judaïsme et le christianisme » et note que
« Ledrain, qui connaît bien les problèmes historiques, critiques, exégétiques,
relatifs à la Bible, relègue “dans un volume spécial ce qui concerne l’âge et
la composition des livres juifs” »42. Pour les deux critiques, la démarche de
Ledrain est caractérisée par son orientation non confessionnelle et critique.
Delforge n’a manifestement pas consulté la Bible de Ledrain, puisqu’il ne
se rend pas compte que le « volume spécial » n’a inalement jamais paru.
On peut par ailleurs remettre en cause l’analyse de ces critiques qui font de
Ledrain un littéraliste : le littéralisme de Ledrain est à peu près limité à la
question des noms propres.

Cela dit, quand bien même la traduction de Ledrain n’a eu qu’un écho
limité lors de sa parution, et qu’elle semble bien mal lue par les critiques
actuels, il faut noter l’importance de certaines innovations de Ledrain. Il
semble le premier traducteur d’une Bible intégrale à transcrire le tétra-
gramme par le mot « Iahvé », et à systématiquement transcrire phonéti-
quement les noms propres depuis l’hébreu. Il faudrait tenter de déterminer
s’il est absolument le premier à faire ainsi dans les traductions françaises
de textes bibliques, où si il a emprunté ces méthodes à des essais philo-
logiques ou des traductions de livres séparés. Ce sont, quoi qu’il en soit,
des choix de traduction qui connaîtront une certaine fortune au xxe siècle.

41. Pierre-Maurice Bogaert (dir.), Les Bibles en français…, op. cit., p. 207.


42. La Bible en France et dans la francophonie. Histoire, traduction, difusion, Paris,
Publisud/Société biblique de France, 1991, p. 231.
Claudine Le Blanc

L’Asie, belle endormie ?


La traduction des littératures
du monde indien et indianisé
dans le Journal asiatique

C’est en 1830 que fut publiée la traduction par Antoine-Léonard de Chézy


de la célèbre pièce du théâtre sanskrit Shakuntalâ1 de Kâlidâsa, première
traduction réalisée directement du sanskrit en français et traduction im-
parfaite à bien des égards, mais traduction littéraire, au sens où son auteur
était porté par un désir de donner à la littérature sanskrite une place com-
parable dans le panthéon littéraire à celle occupée par les lettres grecques2.
Aussi se demander ce que signiie, à la in du siècle, traduire des langues
indiennes implique-t-il de mesurer quel accomplissement ce désir a pu
trouver. Un élément de réponse nous est fourni en 1877 par Ernest Renan
dans son rapport sur les activités de la Société asiatique de Paris ; à propos
de la thèse principale soutenue par le sanskritiste Abel Bergaigne, Les dieux
souverains de la religion védique, il déclare :

1. Pour la transcription des termes sanskrits, les conventions suivantes ont été rete-
nues : l’accent circonlexe note une voyelle longue, « R » le « r » voyelle, la majuscule
un son rétrolexe, « sh » enin représente le « s » palatal. Les graphies adoptées par les
auteurs cités ont toutefois été reproduites littéralement.
2. Voir « Naissance de la littérature sanskrite en France : la traduction de Shakuntalâ
de Kâlidâsa par Antoine-Léonard de Chézy », dans Christine Lombez (dir.), Traduire
en langue française en 1830, Arras, Artois Presses Université, 2012, p. 93-108.
286 │ Claudine Le Blanc

Ceux qui, comme Chézy, animés d’un esprit purement littéraire,


cherchaient en sanscrit des morceaux à comparer aux belles pages
des littérature grecque, latine, italienne, etc., seraient étonnés de [la]
réserve [d’Abel Bergaigne]. Loin d’exagérer la valeur de la littérature
qui lui est coniée, M. Bergaigne a l’air surtout préoccupé de la tenir
à sa place. L’école scientiique trouve cette réserve justiiée. Le jour
où la langue sanscrite, envisagée en elle-même, et les Védas sont ap-
parus comme deux phénomènes historiques hors de ligne, on a cessé
d’avoir les yeux d’un William Jones ou d’un Schlegel pour les pro-
duits, relativement modernes, d’une littérature curieuse sans doute,
mais, au point de vue du goût, de second ordre entre les grandes
littératures de l’humanité.3

Il est vrai qu’en 1886, à l’exception d’un traité érotique traduit via
l’anglais4, un seul ouvrage traduit du sanskrit ou d’une langue indienne
paraît en français ; encore a-t-il fait l’objet d’une pré-publication partielle
dans un périodique, le Journal asiatique. Aussi, pour préciser le propos
de l’auteur de la Vie de Jésus, est-ce du côté des revues scientiiques qu’il
convient de chercher la petite « place » ménagée à la littérature indienne,
et en premier lieu dans le Journal asiatique, organe de difusion de la
Société asiatique de Paris présidée du reste depuis 1884 par Ernest Renan.

L’Inde dans le Journal asiatique en 1886 :


philologie, histoire, religion

La Société asiatique de Paris a été fondée en 1822, sur le modèle de la


prestigieuse Asiatic Society of Bengal, créée en 1784 à Calcutta par les Bri-
tanniques. Société savante comme les Lumières les ont multipliées, elle
se donne pour mission le développement et la difusion des connaissances
sur les civilisations de l’Asie. C’est la première de ce type en Europe, avant

3. Abel Bergaigne, « Rapport sur les travaux du conseil de la Société asiatique pendant
l’année 1876-1877, fait à la séance annuelle de la Société, le 30 juin 1877, par M. Ernest
Renan », Journal asiatique, VIIe série, t. X, p. 19-20.
4. Ananga-Ranga, traité hindou de l’amour conjugal, rédigé en sanscrit par l’archi-
poète Kalyana Malla (xvie siècle), traduit sur la première version anglaise, par Isidore
Liseux, éditeur de textes érotiques et de curiosa de la Renaissance et des siècles classiques.
L’Asie, belle endormie ? │ 287

Londres (Royal Asiatic Society, 1824), les États-Unis (American Oriental


Society, 1842) et l’Allemagne (Deutsche Morgenländische Gesellschaft,
1845), et elle témoigne du dynamisme français dans l’institutionnalisation
de l’orientalisme savant né en Inde à la in du xviiie siècle dans le cadre
de la colonisation britannique.
Le premier président de la Société asiatique de Paris fut Silvestre de Sacy
(1758-1838), professeur de persan au Collège de France ; son secrétaire était
Garcin de Tassy (1794-1878), indianiste spécialiste de ce qu’on appelait
alors l’hindoustani. Le sanskritiste Chézy est un des 17 membres du conseil
élu lors de la réunion fondatrice du 1er avril 1822. Dans un premier temps,
la Société, qui reçut la personnalité civile par ordonnance royale en 1829
(ce qui l’habilitait à recevoir des dons et des legs), réunit non seulement
des érudits mais aussi des hommes de lettres, tel Chateaubriand dès 1823,
ainsi que des hommes politiques et des notables de la Restauration, portés
à la fois par une curiosité pour l’Orient, et tout particulièrement l’Égypte,
mise au goût du jour par les campagnes napoléoniennes – c’est précisément
en 1822 que Champollion rédige sa Lettre à M. Dacier relative à l’alphabet
des hiéroglyphes phonétiques – et des intérêts colonialistes.
Publié dès 1822, le Journal asiatique ou Recueil de mémoires, d’extraits et
de notices relatifs à l’histoire, à la philosophie, aux langues et aux littératures
des peuples orientaux, qui constitue l’essentiel de l’activité de la Société,
s’est toutefois déini d’emblée par une volonté d’érudition ; seuls les
orientalistes savants, compétents dans les langues asiatiques, sont censés
y contribuer. Dès 1823, dans son discours prononcé à la séance générale du
21 avril, Silvestre de Sacy distingue ces professionnels entrés dans « la car-
rière des études orientales » des « amateurs éclairés de littératures orien-
tales »5. En réalité, les articles des premiers tomes sont très divers, dans
leur objet comme dans les compétences linguistiques de leurs auteurs :
on y recense des traductions certes, très nombreuses, comme des articles
plus politiques (« Démêlés des Anglais avec les Chinois, à la in de 1821 »).
C’est avec Eugène Burnouf, ils de l’helléniste Jean-Louis Burnouf,
né en 1801, entré très jeune à la Société asiatique dont il devint secrétaire
en 1830 jusqu’à sa mort en 1852, que s’imposa la scientiicité voulue par

5. Voir Roland Lardinois, L’Invention de l’Inde. Entre ésotérisme et science, Paris, CNRS
Éditions, 2007, p. 50.
288 │ Claudine Le Blanc

Silvestre de Sacy, mais déinie sur de nouvelles bases : avec Burnouf, qui
avait entrepris la traduction des travaux de Bopp avec son père en 1822, la
connaissance des langues s’inscrit dans le cadre nouveau de la grammaire
comparée. Cette dernière permettait une pratique philologique plus rigou-
reuse – elle permit de corriger la traduction du Zend-Avesta par Anque-
til-Duperron (Commentaire sur le Yaçna, 1833) – mais engageait en même
temps un inléchissement notable des recherches sur l’Inde : en s’intéressant
aux langues du moyen indien (Essai sur le pali, 1826, en collaboration avec
son collègue allemand Christian Lassen), Burnouf plaçait au devant de la
scène les deux corpus rédigés dans ces langues, les inscriptions d’une part, la
littérature bouddhique ancienne d’autre part. Les deux corpus se recoupent
d’ailleurs pour partie, puisque les inscriptions d’Ashoka (ou Piyadasi) sont
celles du premier empereur Maurya converti au bouddhisme. Compo-
sées en prâkrit (dialectes vernaculaires du moyen indien), elles avaient été
déchifrées par James Prinsep au début des années 1830. Burnouf n’est pas
le seul acteur, en efet, de cette évolution, mais il est sans doute celui qui en
déploie le plus remarquablement les implications : grâce à ces découvertes,
l’Inde est réintégrée dans l’Histoire, en particulier comme lieu de naissance
du bouddhisme que l’Europe savante connaissait jusque-là dans ses ver-
sions tibétaine et chinoise. En 1844, l’Introduction à l’histoire du buddhisme
indien conirme les nouveaux champs de la recherche indianiste qui avaient
été exposés dans la leçon inaugurale délivrée au Collège de France en 1833.
Burnouf, qui y succédait à Chézy, mort du choléra en 1832 (comme le
sinologue Abel-Rémusat), y déclarait : « Si je viens, après un maître qui
savait répandre tant d’agréments sur l’étude du sanscrit, vous entretenir
du même sujet, j’ai besoin de compter sur l’intérêt croissant qu’excitent,
depuis le commencement de notre siècle, les questions qui se rattachent à
la langue, à la philosophie et à la religion de l’Inde ancienne et moderne6. »
Après l’excentricité du littérateur Chézy, Burnouf retourne à l’essentiel :
les langues et les littératures (religieuses, philosophiques, etc.) de l’Inde en
tant que celles-ci constituent la seule source pour une histoire de l’Inde,
dont l’horizon est l’Inde ancienne, bouddhique et prébouddhique, c’est-à-
dire védique (ce qui fera dire à Renan en 1876 que les études brahmaniques

6. Journal asiatique, IIe série, t. XI, p. 253.


L’Asie, belle endormie ? │ 289

« semblent […] un peu dormir7 »). C’est donc doublement que la littéra-


ture se trouve remisée à partir des années 1840 : à la in des traductions de
littérateurs s’ajoute la subordination à l’histoire des traductions de la litté-
rature. Burnouf ajoute : « C’est en nous une conviction profonde qu’autant
l’étude des mots, s’il est possible de la faire sans celle des idées, est inutile
et frivole, autant celle des mots, considérés comme les signes visibles de la
pensée, est solide et féconde8. »
Le Journal asiatique enregistre idèlement cette (r)évolution sous le
signe de laquelle se déroule toute la seconde moitié du siècle (rappe-
lons que L’Avenir de la science de Renan est adressé à Burnouf), et qui
se trouve d’une certaine façon renforcée à la in des années 1860 par la
fondation, sur le modèle des instituts allemands, de l’École pratique des
hautes études, dont la 4e section a pour mission de former à la pratique
des « sciences historiques et philologiques ». Avec deux tomes par an en
général, le Journal asiatique propose à chaque fois, sur plus de 500 pages,
une petite dizaine d’articles scientiiques, dits «  mémoires  », les pro-
cès-verbaux des séances (dont un rapport en avril sur l’état des diverses
recherches orientalistes) et des comptes rendus d’ouvrages donnés à la
Société. Dans la section « Mémoires et traductions » des deux livraisons
de l’année 1886 (VIIIe série, t. VII et VIII), on compte, sur 19 articles,
6 indianistes. Les autres articles portent en majorité sur le monde musul-
man (arabe, turc, berbère, persan, dont deux traductions), deux traitent
du monde chinois (deux traductions), un de l’assyrien, un de la Bible – on
note le repli par rapport à l’étendue des intérêts dans les années 1830, dont
témoigne le rapport de Burnouf sur les travaux de la Société et l’état de
la littérature orientale, en 18329, qui mentionne des domaines tels que le
géorgien, le javanais, le japonais, le mongol, etc. L’Inde est donc assez
bien représentée, même si le chifre est un peu trompeur dans la mesure
où une étude unique, celle d’Émile Senart sur les inscriptions de Piyadasi,
donne lieu à une série de quatre articles. À ceux-ci s’ajoutent donc deux

7. Ernest Renan, « Rapport du 28 juin 1876 sur les travaux du conseil de la Société
asiatique pendant l’année 1875-1876 », Journal asiatique, VIIe série, t. VIII, p. 31.
8. Ibid., p. 272.
9. Publié dans le Journal asiatique, 1833, IIe série, t. XI, p. 492-534.
290 │ Claudine Le Blanc

« mémoires » : « La B ihatkathāmañjarī de Kshemendra » de Sylvain Lévi


et « La Saṃhitā primitive du ig-Veda » d’Abel Bergaigne.
Les grands axes de recherche, on le voit, sont restés ceux d’Eugène
Burnouf. Trop jeune pour avoir été son élève, Émile Senart (1847-1928)
a été formé en Allemagne à Göttingen par heodor Benfey. Senart, qui
sera président de la Société asiatique de 1908 à sa mort, n’en a pas moins
très précisément repris le lambeau de Burnouf : ses travaux portent sur le
bouddhisme (Essai sur la légende du Bouddha, Imprimerie nationale, 1875 ;
Les inscriptions de Piyadasi, Imprimerie nationale, 1881-1886 ; LeMahāvastu,
recueil de légendes bouddhiques en sanskrit, Imprimerie nationale, 1882-
1898), les UpaniSad (commentaires des Védas). Ses articles du Journal asia-
tique de 1886 viennent clore une longue étude engagée en 1880 (XVIIe série,
t. XV) où le savant, après avoir rappelé l’aventure du déchifrement des
inscriptions de Piyadasi, déclarait que l’heure était désormais à l’interpré-
tation, dans le sillage de Burnouf toujours qui, le premier, avait repéré le
contexte bouddhique des inscriptions. Dans les chapitres successifs de son
étude parus de 1880 à 1885, Senart examine tout le corpus, proposant des
leçons à partir de la comparaison des textes, sans donner de traduction ; et
en 1885 (VIIIe série, t. V), il entreprend de présenter les « conclusions qu[e
ces monuments épigraphiques] autorisent ou dont ils fournissent les élé-
ments essentiels, soit sous le point de vue de l’histoire et de la chronologie,
soit sous le point de vue de la paléographie et de la grammaire10 ». C’est à ce
dernier aspect qu’il se consacre en 1886, à la in du chapitre 4 (« Deuxième
partie. La langue des inscriptions ») et au chapitre 5 (« La langue des édits
et l’histoire linguistique de l’Inde »). L’épigraphie est désormais au cœur des
littératures de l’Inde entendues au sens le plus large comme documents sur
la civilisation indienne, documents à exploiter au moyen de la plus rigou-
reuse philologie, mais dont la traduction ne s’impose pas11.

10. Émile Senart, « Étude sur les inscriptions de Piyadasi », chap. 4 : « L’auteur et la
langue des inscriptions », Journal asiatique, VIIIe série, t. V, p. 269.
11. Contrairement à Burnouf, Senart ne considère pas toutefois que le texte soit la
seule source, et dans Les Castes dans l’Inde en 1896, il en appelle aux sciences sociales
pour éclairer ce qu’il pointe comme le « problème de la tradition », c’est-à-dire le mono-
pole de la théorie brahmanique dans la production théorique. Voir Roland Lardinois,
L’Invention de l’Inde…, op. cit., p. 231-234.
L’Asie, belle endormie ? │ 291

Avec l’article d’Abel Bergaigne (1838-1888), un des plus remarquables


indianistes français, c’est l’ambition de Burnouf de remonter aux origines
de la civilisation indienne qui trouve un accomplissement. Spécialisé
dans le sanskrit védique après des études de sanskrit et de grammaire
comparée, Bergaigne a aussi travaillé dans les années 1880 avec Émile
Senart et Auguste Barth sur les inscriptions sanskrites découvertes au
Cambodge, lesquelles témoignent de l’expansion du monde indianisé.
Mais il a surtout contribué par ses travaux à extraire les Védas de leur
aura romantique de poésie primitive en montrant qu’il s’agit tout au
contraire d’une œuvre cléricale très sophistiquée. Son article dans le deu-
xième tome de l’année 1886, où il entreprend d’établir la forme première
de la collection d’hymnes du RgVeda sur la base d’un ordre numérique
croissant qui règle la place des hymnes, est exemplaire de cet efort pour
accéder à la forme primitive de la civilisation indienne sans tomber
pour autant dans le primitivisme qui a longtemps caractérisé l’intérêt
pour l’Inde ; c’est un travail de pure philologie, sans traduction, qui fait
aujourd’hui partie des acquis de recherche12. Il faut toutefois signaler
que Bergaigne travaillait à une traduction du RgVeda plus sûre que la
traduction intégrale par Alexandre Langlois parue en 1848-5113 ; après sa
mort accidentelle lors d’une randonnée alpine en 1888, elle se limitera à
la publication de quarante hymnes14. Le grand ouvrage de Bergaigne,
La religion védique d’après les hymnes du Rig-Veda, engagé dès sa thèse et
idèle à l’esprit de Burnouf, comme son titre l’indique, était, lui, paru en
trois tomes, de 1878 à 1883. La réorientation des champs de recherche sur
l’Inde, qui est aussi une hiérarchisation des disciplines (l’appréhension
historique, philologique du texte, d’une part, et les sciences religieuses,
d’autre part, étant désormais souveraines) entraîne ainsi la mise en cause
de la place et la nécessité de la traduction.

12. Voir l’article « Abel Bergaigne » rédigé par Georges-Jean Pinault dans F. Pouillon
(dir.), Dictionnaire des orientalistes de langue française, Paris, Karthala, 2008.
13. Réimprimé par Maisonneuve en 2009.
14. Quarante hymnes du Rig-Véda, traduits et commentés par Abel Bergaigne, publiés
par Victor Henry, Paris, Bouillon, 1895.
292 │ Claudine Le Blanc

La place ambiguë de la littérature stricto sensu


et de sa traduction

Bergaigne en était d’une certaine façon conscient qui, parallèlement à son


activité savante dont le Journal asiatique se fait l’écho, pratiqua la traduction
« littéraire » d’œuvres littéraires sanskrites : Nâgânanda (La Joie des serpents),
pièce attribuée à Harsha, en 1879, chez Ernest Leroux, libraire-éditeur de
la Société asiatique, dans la « Bibliothèque orientale elzévirienne » et, deux
ans avant notre année repère, en 1884, une nouvelle Sacountala15, en colla-
boration avec un non-sanskritiste, Paul Lehugeur, professeur d’histoire au
lycée Charlemagne puis à Henri-IV, auteur d’ouvrages historiques variés
(sur l’armée française, les Carolingiens, Mahomet, etc.) et notamment,
vers 1886, d’une Histoire de France en cent tableaux (chez A. Lahure, s.d.).
Paul Lehugeur n’est autre que le beau-frère de Bergaigne, et est mani-
festement apparenté au dédicataire de l’ouvrage, «  Monsieur Alfred
Lehugeur », connu pour sa traduction en vers modernes de la Chanson de
Roland chez Hachette en 1870. Quoi qu’il en soit de cette curieuse entre-
prise familiale, la préface est assez éloquente dans son ambiguïté. Alors que,
grâce à sa traduction, la pièce prend place dans la prestigieuse « Nouvelle
bibliothèque classique des éditions Jouaust (littérature étrangère)  »,
Bergaigne – on peut supposer qu’il est l’auteur de la préface – commence
par déclarer : « Calidasa est, de tous les poètes de l’Inde, celui dont le goût
est le moins éloigné du nôtre, et Sacountala est son chef-d’œuvre. Est-il
permis d’aller plus loin et de dire : Sacountala est un chef-d’œuvre ? Goethe
n’hésitait pas […]. » Bergaigne, lui, semble hésiter et reconnaître une cer-
taine légitimité au désintérêt du public pour une littérature « savante »,
« aristocratique » et « précieuse », excessivement invraisemblable : « L’Inde
ne sait pas s’arrêter dans l’usage du merveilleux : Douchanta ne répudie pas
sa femme, à proprement parler : il l’a oubliée […]. Nous ne sommes pas
très sûrs que les contemporains de Câlidâsa crussent tous à cette histoire,

15. Calidasa, Sacountala, drame en sept actes, mêlé de prose et de vers, traduit par
Abel Bergaigne et Paul Lehugeur, Paris, Librairie des Bibliophiles, 1884. Kâlidâsa reste
la référence principale en matière de littérature indienne : trois des neuf traductions
indiennes proposées dans la « Bibliothèque orientale elzévirienne » entre 1876 et 1914
sont de ses œuvres.
L’Asie, belle endormie ? │ 293

mais on y avait cru avant eux. La légende était consacrée, et on l’accep-


tait, comme les contemporains de Sophocle acceptaient celle d’Œdipe, par
exemple, qui ne brillait pas précisément par la vraisemblance16. » Pourtant,
airme la préface, l’« ambition [de cette traduction nouvelle est] de faire
lire Sacountalâ » (bien qu’elle ait déjà été lue, et bien qu’elle ne soit pas
si remarquable, donc). Aussi des libertés ont-elles été prises, à savoir la
traduction des vers par des vers (qui est présentée par conséquent comme
une liberté), et des coupes (« coupures » de « redites » et de « deux passages
d’assez mauvais goût », p. IX). Derrière le disparate des procédés visant à
donner à lire un Kâlidâsa à la fois « plus exact » et « plus simple », il s’agit
de « ne pas fatiguer inutilement le lecteur » d’une publication au « caractère
purement littéraire » (p. XI).
Faut-il souligner la piètre conception de la littérature indienne que
véhicule paradoxalement un tel ouvrage, sur fond de piètre conception
de la littérature en général, où le parallèle avec la littérature grecque se
fait désormais aux dépens d’une littérature classique réduite comme la
littérature sanskrite à être un objet de croyance, et où toute œuvre semble
toujours en deçà d’un idéal de bon goût dont on peut se demander s’il a
jamais existé ? Le modèle que suggère la préface est celui de Geneviève
de Brabant perdue par Golo dans l’esprit de son époux Sifroy, héroïne
médiévale sans doute connue du parent d’Alfred Lehugeur, qui a ins-
piré de nombreuses œuvres littéraires et musicales, un drame de Madame
de Staël, un opéra-boufe d’Ofenbach, mais nul chef-d’œuvre, sinon,
quelques années plus tard, une page de À La Recherche du temps perdu.
Ce traitement de la littérature se retrouve dans le dernier article consacré
à l’Inde dans le Journal asiatique en 1886, celui du jeune Sylvain Lévi (1863-
1935), élève de Bergaigne, dirigé vers celui-ci par Renan17. Dans la suite
de sa carrière, Sylvain Lévi devait revenir à l’histoire et la linguistique,
explorant des voies nouvelles en Inde et hors d’Inde (le sacriice védique,
l’histoire du Népal, les voies d’expansion du bouddhisme, le tokharien),
mais le jeune agrégé de lettres s’intéressa pour commencer à la littérature,

16. Calidasa, Sacountala, op. cit., p. VII.


17. Voir Lyne Bansat-Boudon, Roland Lardinois (dir.), Sylvain Lévi (1863-1935). Études
indiennes, histoire sociale, Actes du colloque tenu à Paris, 8-10 octobre 2003, Turnhout,
Brepols, 2007.
294 │ Claudine Le Blanc

consacrant sa thèse au héâtre indien (189018). Son article dans le Journal


asiatique (VIIIe série, t. VII) en 1886, qui achève une étude commencée en
1885 (VIIIe série, t. VI), propose – enin – une traduction, celle du récit-cadre
et des deux premiers des contes du « vampire » (vetâla, en réalité un être qui
se contente de loger dans les cadavres humains) de la BRhatkathâmañjarî
(Bouquet de la Grande Histoire) de KSemendra. Cependant cette traduction
est présentée de façon bien ambiguë, puisqu’elle donne à lire ce qui est
identiié par l’auteur comme le remaniement sanskrit le moins remarquable
d’un original perdu rédigé dans une variété de prâkrit («  La Grande
Histoire », BRhatkathâ en sanskrit ainsi qu’on la désigne en général), alors
que le plus réussi, le Kathâsaritsâgara de Somadeva, n’a encore fait l’objet
d’aucune traduction française. En fait, comme l’expose Sylvain Lévi en
introduction de son travail, l’enjeu est de poursuivre le grand combat des
« études sanskrites, enveloppées de ténèbres en apparence impénétrables,
et cependant éclairées chaque jour d’une nouvelle lumière par les progrès
rapides de la science19 », en faisant le point sur KSemendra qui « il y a quinze
ans […] n’était dans l’histoire littéraire qu’un nom ». C’est dans cette pers-
pective que Sylvain Lévi s’attache à un auteur polygraphe, qu’il n’épargne
pas : « Nous avons parlé jusqu’ici des qualités littéraires de Kshemendra ;
la Brihatkathā va nous obliger de parler de ses défauts. Elle en présente
un recueil malheureusement trop complet20. » Reprenant la métaphore du
bouquet du titre, Sylvain Lévi évoque des leurs « desséchées » ; par la suite,
comparant à l’incipit de Somadeva celui de KSemendra, il fait l’hypothèse
qu’« une œuvre aussi peu estimable », manifestant « un pareil manque de
goût »21 doit être une œuvre de jeunesse, voire un exercice scolaire. En réalité,
le principal intérêt de la BRhatkathâmañjarî, découverte 14 ans plus tôt
seulement, est de conirmer l’existence d’un original plus ancien en prâkrit :

18. C’est précisément en 1886 que S. Lévi, alors maître de conférences de sanskrit à la
4e section de l’École pratique des hautes études, se vit conier un cours sur les religions
de l’Inde à la toute nouvelle 5e section des « sciences religieuses » créée grâce aux fonds
récupérés par la suppression des crédits alloués aux facultés de théologie d’État. Voir
Roland Lardinois, L’Invention de l’Inde…, op. cit., p. 105.
19. Émile Senart, « Étude sur les inscriptions de Piyadasi », art. cit., t. VI, p. 397.
20. Ibid., p. 410.
21. Ibid., p. 419-420.
L’Asie, belle endormie ? │ 295

« Ainsi, ce ne sont point les beautés littéraires qu’il convient de chercher


dans cet ouvrage ; mais pour l’histoire de la littérature des contes, il est de la
plus haute importance22. » Voici donc un texte qui vaut d’être un chaînon,
dans l’histoire de la littérature des contes, puisqu’il a sans doute suscité la
réécriture plus tardive de Somadeva (même si Lévi airme en même temps,
de façon contradictoire, que la Mañjarî a dû assez vite tomber dans l’oubli) ;
et dans l’histoire de la connaissance de celle-ci, puisque c’est la comparaison
des deux termes qui permet de poser l’existence d’un hypotexte commun.
Mais quel est alors l’intérêt de traduire ce texte, dont Lévi fera paraître
à part la traduction complète dans le courant de l’année23 ? La traduction du
premier livre jointe à l’article de 1885, explique l’auteur, a pour but de « facili-
ter les recherches » dans le texte sanskrit qui précède, produit intégralement
ain de conirmer la validité et l’absence de partis pris de l’argumentation
développée sur des exemples isolés. Bref, la traduction fait en quelque sorte
oice de répertoire, « d’autant moins superl[u] – ajoute S. Lévi – que le
Kathāsaritsāgara attend encore lui-même un traducteur français ». On tra-
duit donc une œuvre esthétiquement de second rang, parce qu’elle constitue
un document pour l’établissement de l’histoire ; l’œuvre de premier rang,
elle, peut attendre, et elle attendra : traduite partiellement en français par
Félix Lacôte24, Louis Renou25 et Léon Verschaeve26, elle ne fera l’objet
d’une traduction intégrale qu’en 1997, par un collectif de traducteurs sous la
direction de Nalini Balbir, pour la « Bibliothèque de la Pléiade ».
Mais le raisonnement que tient Louis Renou en 1963 (« D’un point de
vue littéraire, il n’était pas question d’hésiter sur le texte à choisir [pour
la traduction]. La version poétique de Somadeva s’imposait par sa inesse
et son élégance27. ») n’est pas celui de Sylvain Lévi en 1886. En introduc-

22. Ibid., p. 421.


23. Paris, Imprimerie nationale, 1886, 128 p.
24. L’Histoire romanesque d’Udayana roi de Vatsa, extraite du Kathâ-Sarit-Sâgara de
Sômadêva et traduite pour la première fois du sanskrit en français avec une introduction
et des notes, Paris, Bossard, coll. « Les Classiques de l’Orient », 1924.
25. Contes du vampire, Paris, Gallimard, « Connaissance de l’Orient », 1963.
26. La Cité d’Or et autres contes, choix de contes tirés du Kathāsaritsāgara, Paris,
Gallimard, « Connaissance de l’Orient », 1979.
27. Louis Renou, Contes du vampire, op. cit., « Introduction », p. 20.
296 │ Claudine Le Blanc

tion de sa traduction des Vingt-cinq contes du vampire dans la version de


KSemendra, ce dernier répète :

Le premier lambaka [livre] […] a démontré nettement qu’il ne faut


pas chercher dans ce recueil soit des contes nouveaux, soit même un
remaniement original de contes déjà connus. Mais du moins l’œuvre
de Kshemendra peut-elle servir à élucider quelques problèmes de
chronologie et d’histoire littéraire : tel est le cas, par exemple, en ce
qui concerne la Vetālapañcavinçatikā.28

Cette dernière permet en efet à Sylvain Lévi de conirmer l’hypothèse


formulée cinq ans plus tôt par l’indianiste allemand H. Uhle, selon laquelle
la version anonyme publiée par ses soins ne serait autre qu’une transpo-
sition en prose des vers de KSemendra, tandis qu’une autre recension,
attribuée celle-là, comprendrait des emprunts notoires à KSemendra, en
particulier la longue description du cimetière dans le premier récit, « vers
d’un goût détestable » qui avaient frappé les éditeurs antérieurs. Lévi,
qui a manifesté tout au long de sa carrière un souci d’incarner les noms
transmis par la tradition indienne29, c’est-à-dire d’ancrer les textes dans
un contexte, commente : « Il est curieux de voir Kshemendra frappé d’une
condamnation aussi sévère que méritée avant même d’être reconnu30. »
Sans trancher sur la valeur d’un passage qui est un échantillon de
kâvya, composition en style orné qui constitue le cœur de la poétique
indienne dont le maître de KSemendra, Abhinavagupta, est un des prin-
cipaux théoriciens, on notera l’absence de toute référence à la nature de
cet art littéraire31, et le silence sur la gageure que constitue pour le tra-
ducteur l’exploitation jusqu’au vertige des ressources de la composition
nominale en sanskrit. La première phrase de la description du cimetière
chez Sylvain Lévi est la suivante :

28. Émile Senart, « Étude sur les inscriptions de Piyadasi », art. cit., t. VII, p. 190.
29. Il est l’auteur en 1913 d’un volume intitulé « Les grands hommes dans l’histoire de
l’Inde », Annales du musée Guimet, no 40.
30. Émile Senart, « Étude sur les inscriptions de Piyadasi », art. cit., t. VII, p. 191.
31. Renou, lui, écrit de la version de KSemendra : « Le style “kāvya”, et non du meil-
leur, y sévit ». Contes du vampire, op. cit., « Introduction », p. 15.
L’Asie, belle endormie ? │ 297

Il entra sans crainte dans le cimetière rempli de démons ; c’était


comme un ensemble achevé de tout ce qui peut nuire et torturer :
plein d’os reluisants et enduits de cervelle, arrosé de ruisseaux de
sang, jonché de coupes crânes, tel enin qu’on l’eût pris pour le
jardin de plaisance de la mort ; obscurci par les ténèbres fumées,
retentissant comme de coups de foudre, du bruit des hommes ; illu-
miné d’éclairs par les lammes qui jaillissaient des bûchers, on l’au-
rait pris pour le nuage de la mort (pour un nuage noir) ; enguirlandé
d’entrailles arrachées par les vautours et qui lui faisaient comme un
collier ; c’était à se croire à la fête de Kālī, quand les folles danses
amenées par les K ttikās [Pléiades] font trembler le sol ; le vent
impétueux y chantait par les trous de ossements pourris, roseaux
de sa lûte ; on aurait cru entendre le bruit des nūpuras [bracelets
de cheville des danseuses] aux pieds d’une compagnie de sorcières
en mouvement ; au tumulte immense et terrible qui se répercutait à
tous les coins de l’horizon, on aurait dit que la Destruction poussait
son cri, signal de la destruction des trois mondes.32

C’est, peut-on dire, une traduction quasiment mot à mot, structurée


non par la syntaxe de la langue française, mais par les distiques du sans-
krit qu’on retrouve entre les points-virgules. Ainsi vont de pair appré-
hension historique et érudite de la littérature, et usage non littéraire de la
traduction. Sylvain Lévi qui, plus tard, a publié pour le grand public des
ouvrages de vulgarisation (L’Inde et le monde, Champion, 1926 ; L’Inde
civilisatrice, Maisonneuve, 1938), n’a que peu traduit : La Légende de Nala
et Damayantî, en 1920 chez Bossard, premier titre de la collection « Les
Classiques de l’Orient », avec des bois dessinés et gravés par Andrée
Karpelès, est en fait une traduction de jeunesse d’un épisode très connu
du Mahâbhârata ; quant à la Bhagavad Gîtâ, publiée de façon posthume
en 1938, par les soins de son élève Joseph T. Stickney, il s’agit d’une
traduction de cours du texte sanskrit le plus traduit depuis la traduc-
tion de Wilkins en 1785, laquelle était la première traduction du sanskrit
dans une langue européenne (Senart en a aussi publié une traduction
aux Belles Lettres, qui fait référence). La compétence linguistique et la
connaissance de l’Inde se trouvent à la in du siècle séparées de la pra-
tique de la traduction : les plus savants ne traduisent pas et se contentent

32. Émile Senart, « Étude sur les inscriptions de Piyadasi », art. cit., t. VII, p. 206.
298 │ Claudine Le Blanc

souvent de préfacer les traductions33 ; ceux qui traduisent, tel Édouard


Lancereau (1819-1896) pour le Pañcatantra, autre recueil de contes, en
1871, ne sont pas les plus grands savants.
Le divorce entre le monde académique et la traduction n’est pas
propre à l’indianisme, et aurait pu être le signe d’une vulgarisation de la
matière indienne, mais il apparaît dans les années 1880 comme l’abou-
tissement d’un processus où il n’en a pas toujours été ainsi. C’est bien la
mise de l’Inde « hors de ligne », pour reprendre l’expression de Renan,
c’est-à-dire hors de tout rapprochement avec les intérêts des lecteurs de
la in du siècle, qui explique la place limitée et ambivalente des traduc-
tions de la littérature indienne en 1886. Alors que désormais les outils
existent pour des traductions rigoureuses, la littérature est tenue à dis-
tance, parce qu’elle est considérée principalement comme objet philo-
logique, mais plus encore parce que l’appréciation esthétique, quand
elle apparaît, est généralement défavorable. La in de la comparaison34
marque ainsi une sorte d’impossibilité de la traduction ; par contraste,
un conte arabe étudié (mais non traduit cependant) la même année dans
le Journal asiatique par Hermann Zotenberg (« L’histoire de Gal’ad et
Schîmâs »), jugé aussi bien « médiocre », se recommande pour l’auteur
par ses apologues « devenus populaires parmi nous »35. C’est aussi le cas
de certains des contes indiens du Pañcatantra (« Le Brahmane et le pot
de farine », devenu sous la plume de La Fontaine « La Laitière et le pot
au lait »), mais tel n’est pas le souci des indianistes sanskritistes du Journal
asiatique, qui ne se préoccupent guère non plus de l’Inde moderne des
langues vernaculaires dont la littérature en cette seconde moitié de
xixe siècle se métamorphose sous l’inluence des formes européennes.
Si l’enseignement de l’hindoustani et du tamoul aux Langues orientales

33. Voir les préfaces d’Abel Bergaigne et Sylvain Lévi aux volumes de la « Bibliothèque
orientale elzévirienne ».
34. À nuancer toutefois chez les « amateurs » : c’est en 1879 que Mary Summer, l’épouse
de l’indianiste Philippe Édouard Foucaux, publie Les héroïnes de Kalidasa et les héroïnes
de Shakespeare (tome XXIV de la « Bibliothèque orientale elzévirienne »).
35. Émile Senart, « Étude sur les inscriptions de Piyadasi », art. cit., t. VII, p. 109.
L’Asie, belle endormie ? │ 299

débouche sur des traductions d’œuvres antiques et médiévales36, l’Inde


littéraire contemporaine, absente des préoccupations des philologues,
n’existe pas dans la France de 1886.

36. Voir par exemple, aux environs de 1886, la traduction de l’hindoustani par Garcin
de Tassy de Bag o Bahar, Le Jardin et le Printemps, chez Ernest Leroux en 1878 – il est
alors devenu président de la Société asiatique – et, en 1889, la traduction du tamoul
du Livre de l’amour de Tiruvalluvar, par un élève de Julien Vinson, G. de Barrigue
de Fontainieu, chez Alphonse Lemerre.
Denise Merkle

L’exécution de Louis David Riel


(16 novembre 1885) et les enjeux
de la traduction au Canada

[…] je travaille à améliorer la condition de la population de la


Saskatchewan au risque de ma vie […]
1
Louis David Riel

Le 1er  juillet 1867, un nouveau pays voit le jour. L’AANB (Acte de


l’Amérique du Nord britannique) unit le Haut-Canada (Ontario), le
Bas-Canada (Québec), la Nouvelle-Écosse ainsi que le Nouveau-
Brunswick et fonde la fédération canadienne qui compte alors quelque
3 400 000 habitants, dont quasiment un million de francophones. En
1885, la population atteint 4 500 000 personnes, dont 1 500 000 franco-
phones. Durant les premières années de son histoire, donc, près du tiers
de la population du Canada est d’expression française.
En vertu de l’article 133 de l’AANB, les lois du Parlement du Canada
et de l’Assemblée législative du Québec doivent être lues en anglais et en

1. Louis David Riel, cité par René Rottiers, « Des lieux », dans Musée virtuel de la
Saskatchewan, Société historique de la Saskatchewan, s.d., http://musee.societehisto.com/
51e_article_n381_t873.html (consulté le 5 novembre 2014).
302 │ Denise Merkle

français avant d’être débattues, et tous les projets de loi doivent être impri-
més dans les deux langues avant de passer en deuxième lecture. Puisque
l’article 133 n’aborde pas la question de la rédaction et de l’interprétation
des lois dans les deux langues oicielles2, on les traduit de l’anglais au
français. Seule la version anglaise de l’AANB est oicielle, le français
étant la langue de traduction, d’où un risque d’interférence linguistique.
L’Acte du Manitoba de 1870, créant la cinquième province canadienne,
prévoit, à l’article 23, l’usage facultatif du français ou de l’anglais dans les
débats de l’Assemblée législative et devant les tribunaux, l’emploi obliga-
toire des deux langues dans les registres et journaux des deux Chambres
ainsi que l’impression et la publication des lois dans les deux langues oi-
cielles, et, à l’article 22, l’existence d’un système scolaire pour les franco-
catholiques. L’article 23 n’a cependant jamais été respecté.
L’apparence d’une quasi-égalité linguistique entre le français et l’an-
glais au sein du jeune pays est donc trompeuse. Par ailleurs, un projet
d’assimilation guide bon nombre de décisions prises par les gouverne-
ments fédéral et provinciaux pendant la seconde moitié du xixe siècle.
De son côté, le 17 novembre 1885, La Presse de Montréal se prononce en
faveur de l’indépendance du Québec, moins de 20 ans après la création du
pays, 95 ans avant le référendum de 1980 et 110 ans avant le référendum de
1995. Le même jour Wilfrid Laurier, le chef du parti libéral, écrit dans son
journal intime que « [l]a race et la religion sont sur le point de dominer
la politique au Canada. Pas la justice, pas la liberté, la race et la religion.
Un goufre séparera nos deux peuples3. » Ce repliement des communautés
sur elles-mêmes contraste avec l’attention croissante portée en Europe à
la difusion à l’étranger des produits culturels nationaux, alliée au souci de
la protection de la propriété intellectuelle et des cultures nationales. Alors
que bon nombre de pays européens cherchent à favoriser le transfert de
leurs biens culturels à d’autres pays, la consolidation d’un nouveau pays

2. Rémi Michael Beaupré, Interprétation de la législation bilingue, Montréal, Wilson


& Laleur, 1986, p. 8.
3. Sir Wilfrid Laurier, cité dans Bâton de parole (dernière mise à jour le 11 mars 2013),
« Louis Riel 1844-1885 », 2013, http://www.lebatondeparole.com/pages/general/histoire/
les-personnages-d-hier-et-d-aujourd-hui/louis-riel-1844-1885.html (consulté le 5 no-
vembre 2014).
Les enjeux de la traduction au Canada │ 303

« britannique » – sous la tutelle du Royaume-Uni jusqu’en 1982 – ayant


une importante population francophone préoccupe les deux communau-
tés « nationales », mais pour des raisons opposées.
Dix États signent en 1886 la convention de Berne pour la protection des
œuvres littéraires, qui permet notamment à un auteur de se prévaloir des
droits en vigueur dans le pays étranger où son œuvre est traduite. Le jeune
pays outre-Atlantique n’est pas du nombre, car il n’est pas un État souverain,
mais se trouve sous l’autorité du Royaume-Uni qui n’est pas un État signa-
taire de la convention. Du fait que le Canada n’a pas d’autonomie culturelle,
les Canadiens français, surtout ceux qui résident au Québec, s’inquiétant
de plus en plus de la survivance de leur langue et de leur culture au sein de
la confédération canadienne, se replient sur eux-mêmes et expriment leur
mécontentement grandissant. Il s’agira donc ici d’étudier la façon dont l’ac-
tivité des traducteurs franco-canadiens « oiciels » a contribué à l’expression
publique et visible4 du mécontentement contre le régime anglo-canadien et
ses abus de pouvoir, et d’analyser le désir d’indépendance qui se manifeste
au Québec moins de vingt ans après la fondation de la Confédération. La
coïncidence chronologique 1885 (exécution de Louis Riel)/1886 (convention
de Berne) révèle la spéciicité profonde de la situation canadienne, où la
majorité des traducteurs ne travaillent pas dans des « usines à traduction5 »
littéraire telles qu’elles peuvent exister en Europe, mais sont, au contraire,
des journalistes et des écrivains politisés qui contribuent activement à la vie
publique et politique de leur communauté socio-linguistique. Les traduc-
teurs oiciels participent en efet à la traduction institutionnelle au Canada,
qui a une dimension profondément politique.
Un peu moins de 50 ans après la Rébellion des Patriotes (18376), la
pendaison de Louis David Riel le 16 novembre 1885 génère un sentiment
de crainte non seulement pour l’avenir de la minorité francophone du

4. Sur la notion de l’invisibilité du traducteur, voir Daniel Simeoni, « he Pivotal


Status of the Translator’s Habitus », Target, vol. 10, no 1, 1998, p. 1-39 ; Lawrence
Venuti, he Translator’s Invisibility, Londres/New York, Routledge, 1995.
5. À titre d’exemple, voir Norbert Bachleitner, « Übersetzungsfabriken. Das deutsche
Übersetzungswesen in der ersten Hälfte des 19. Jahrhunderts », Internationales Archiv
für Sozialgeschichte der deutschen Literatur, 4, 1989, p. 1-49.
6. Rénald Lessard, « Événements de 1837-1838 : sur les traces des Patriotes » dans
Bibliothèques et archives nationales du Québec, s.d., http://www.banq.qc.ca/archives/
304 │ Denise Merkle

Manitoba, province bilingue lorsqu’elle fut créée en 1870, mais aussi


pour celui de la francophonie pancanadienne. À Montréal, une foule de
50 000 personnes se rassemble pour écouter le Premier ministre du Québec
Honoré Mercier, qui tire avantage de l’insatisfaction de la population à
l’égard d’Ottawa pour fonder le Parti national, orienté vers la défense des
intérêts du Québec et la lutte contre la centralisation fédérale. Un peu plus
de deux ans plus tard, dans un ouvrage publié en 1888, soit quasiment 50 ans
après la parution de la première traduction du Lord Durham’s Report qui
rend explicite le projet d’assimilation britannique, le traducteur oiciel
Antoine Gérin-Lajoie déplore qu’il ne soit « guère possible de se [procurer
la traduction] aujourd’hui7 » pendant cette période de tensions aiguës entre
le gouvernement fédéral et les populations franco-canadiennes, tensions
attisées par l’exécution du « grand patriote » Louis Riel, qui avait « expi[é]
sur l’échafaud le crime d’avoir réclamé les droits de ses compatriotes », selon
l’éditorial publié dans La Presse8.
Après avoir pris le contrôle des territoires de la CBH (Compagnie de
la Baie d’Hudson) dans les années 1860-1870, le gouvernement du Canada
commence à encourager le peuplement de ces terres par l’immigration.
Or, le gouvernement ne tient pas compte des revendications territoriales
des Autochtones et des Métis qui vivent dans la région, non plus que les
arpenteurs, chargés de mesurer les terrains des Métis, mais qui agissent
plutôt en propriétaires9. Les Métis avaient divisé leurs terres en seigneu-
ries, c’est-à-dire en de longues bandes étroites donnant sur un cours d’eau
ou sur un lac, comme au temps de la Nouvelle-France. Les Métis de
la Rivière Rouge (aujourd’hui le Manitoba) craignant d’être dépossédés

genealogie_histoire_familiale/ressources/bd/instr_evenements/patriotes/ (consulté le
5 novembre 2014).
7. Antoine Gérin-Lajoie, cité par Charron, « “Demain tout recommence” : Lord
Durham’s Report en traduction », TTR. Traduction, terminologie et rédaction, vol. 10,
no 1, 1997, p. 109, http://id.erudit.org/iderudit/037281ar (consulté le 5 novembre 2014).
8. Anonyme, « “À la mémoire de Louis Riel”. La Presse le 16 novembre 1885 », dans
Centre du patrimoine, Société historique de Saint-Boniface, 2010, http://shsb.mb.ca/
Gravure_LaPresse (consulté le 5 novembre 2014).
9. Jacques Leclerc, « Manitoba. 3. Données historiques », dans L’aménagement linguis-
tique dans le monde, 2013, http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/manitoba.htm (consulté
le 5 novembre 2014).
Les enjeux de la traduction au Canada │ 305

de leurs terres le long des rivières Rouge et Assiniboine, prennent les


armes et, menés par Louis Riel qui est trilingue (français, anglais et cri,
langue algonquine parlée par les Cri, Amérindiens vivant en Ontario,
au Manitoba et en Saskatchewan), empêchent le nouveau gouverneur
canadien d’entrer sur le territoire durant l’hiver  1869. Ils constituent
un gouvernement provisoire indépendant du Canada et s’emparent du
Upper Fort Garry, jusqu’alors possession de la CBH. La crise semble
inie. Deux mois plus tard, cependant, en mars 1870, l’organiste homas
Scott est jugé pour insubordination, et la cour martiale métisse demande
la peine de mort. Le Premier ministre John A. Macdonald comprend
qu’une action militaire est inenvisageable du fait que les distances à par-
courir depuis Ottawa jusqu’à la Rivière Rouge sont énormes – surtout
en hiver – et qu’il n’y a pas encore de service ferroviaire vers l’Ouest. De
toute façon, les Métis n’avaient enfreint aucune loi canadienne, puisque
Londres n’avait pas encore ratiié le transfert des territoires de la CBH au
Canada. Les négociations aboutissent à la loi sur le Manitoba de 1870 qui
crée la cinquième province de la Confédération. Le recensement de 1870
conirme que la population de la province est hétérogène et plurilingue.
La communauté de la Rivière Rouge compte en fait environ 5 700 Métis
(hommes francophones catholiques ayant épousé les femmes autoch-
tones), 1 500 Canadiens (anglophones), 4 100 Country Born (hommes
anglophones de l’Ontario ayant épousé les femmes autochtones) et
550 membres des Premières Nations. Au moins 50 % de la population
de la Rivière Rouge est francophone ou parle un dialecte du français (le
méchif). La province est créée à partir des terres des Territoires du Nord-
Ouest, et ses frontières initiales sont assez réduites10.
Si l’article 23 sur le bilinguisme oiciel de l’Acte du Manitoba n’est
jamais respecté, au contraire l’article 133 de l’AANB l’est. À la diférence
de ce qui se passe dans les nations unilingues, au Canada constitué en
confédération en 1867, tout ce qui a trait au travail législatif fait l’objet
d’une traduction11. La langue de la politique et du pouvoir étant l’anglais,

10. Pour plus de détails sur l’histoire du Manitoba, voir ibid.


11. Sont également traduites des œuvres littéraires, quoique peu nombreuses au
xixe siècle du fait que les systèmes littéraires canadiens sont jeunes et fragiles. Cependant,
dans cet article, nous nous limitons à la traduction « institutionnelle ».
306 │ Denise Merkle

les débats sont d’abord rédigés dans cette langue, le français étant relégué
au statut de langue de traduction. Les traducteurs oiciels travaillaient
jusqu’à une heure avancée en vue de produire le compte rendu des déli-
bérations de la Chambre dans les deux langues oicielles après chaque
jour de séance. Or, ils n’arrivaient pas toujours à faire face aux échéances,
ce qui provoque de vifs débats dans la Chambre des communes. Il faut
rappeler qu’au xixe siècle le seul accès aux décisions politiques était les
documents oiciels parfois publiés dans la presse. Si on voulait suivre
l’actualité politique, il fallait lire les débats, à moins d’être un député qui
y avait participé. Mais les députés également revendiquaient l’accès aux
documents écrits, et ce dans les deux langues.
À cet efet, en 1875, le Parlement commence à publier les débats des deux
Chambres dans les deux langues oicielles. Le libéral Achille Fréchette,
avocat et premier traducteur des lois, semble accepter que l’anglais soit la
langue des afaires et de la politique12, et il garde son poste de traducteur
quand les conservateurs de John A. Macdonald arrivent à nouveau au pou-
voir en 1878. En 1883, la Chambre des communes adopte une résolution
reproduite dans les débats de 1888 qui autorise l’embauche de quatre traduc-
teurs permanents dont un chargé de diriger le service. Les traducteurs ne
peuvent exercer aucune autre fonction à la Chambre et relèvent d’un comité
parlementaire13. À partir de 1884, la Chambre des communes est ainsi dotée
d’un service « oiciel » de traduction des débats, sous la direction initiale de
Fréchette, dont les employés sont recrutés par concours.
Lors de la 2e session du 5e Parlement au mois de février 1884, alors
que les députés discutent de la traduction des Débats, le député Lesage
demande si le gouvernement a l’intention de s’assurer que la traduction se
fait avec célérité et est achevée moins d’une semaine après la prorogation
du Parlement. Le député Boswell répond que le comité parlementaire
créé par la Chambre supervise la publication des Débats, et le président du
comité assure à Boswell qu’il veillera à ce que la traduction des débats vers
le français soit achevée le plus rapidement possible à la suite de l’ajour-
nement de la Chambre. Le comité nommé pour superviser la publication

12. James Doyle, Annie Howells and Achille Fréchette, Toronto, University of Toronto
Press, 1979, p. 74.
13. Débats parlementaires, 2e session du 6e Parlement, 51 Victoriae, 1888, p. 715.
Les enjeux de la traduction au Canada │ 307

du compte rendu des délibérations de la Chambre est composé en 1884


et 1885 de deux députés francophones, Alphonse Desjardins (Hochelaga)
et François Béchard (Iberville), et présidé par un anglophone, homas
White (Cardwell)14.
Lors de la 3e session du 5e Parlement, les députés poursuivent la dis-
cussion sur le manque de célérité de la publication de la traduction fran-
çaise du compte rendu des délibérations ou « hansard15 ». Sans vouloir blâ-
mer le gouvernement, le député Casgrain souhaite tout de même attirer
l’attention sur le fait que la presse de langue française ne reçoit pas assez
rapidement la traduction française du hansard, laquelle accuse un retard
de quatre ou cinq jours. Casgrain ajoute qu’une plainte additionnelle
adressée par les députés francophones et la presse canadienne-française à
la traduction oicielle est relative au décalage entre la parution des bleus16
en langue anglaise et celle des bleus en langue française. Lors de la même
session parlementaire, le député Langevin répète qu’il incombe au comité
nommé par la Chambre de s’assurer que les deux versions du hansard sont
distribuées en même temps. Le député précise que les débats sont d’abord
transcrits en anglais pour ensuite être traduits vers le français17. Dès que
la version anglaise est approuvée par le gouvernement, elle est envoyée

14. Pour plus de détails, voir les Débats parlementaires, 2e session du 5e Parlement,
47 Victoriae, février 1884.
15. Dans la base de données terminologiques Termium du gouvernement du Canada,
on retrouve la déinition suivante de « hansard » : « […] nom de la famille britannique
qui, à l’origine, a été chargée de la transcription des débats de la Chambre des com-
munes du Royaume-Uni », 2011, http://www.btb.termiumplus.gc.ca/tpv2alpha/alpha-
fra.html?lang=fra&srchtxt=hansard (consulté le 5 novembre 2014).
16. Dans le Vocabulaire de procédure parlementaire du Parlement du Canada, on retrouve
la déinition suivante de « bleu » : « Transcription intégrale non révisée des délibéra-
tions de la Chambre et des comités, appelée ainsi parce qu’autrefois imprimée sur du
papier bleu », 2011, http://www.parl.gc.ca/About/House/Glossary/gloss-f.htm (consulté
le 5 novembre 2014). Les « bleus » peuvent être consultés aux ins de vériication des propos
tenus par un député.
17. Certains députés, dont Sir Hector Langevin, s’expriment en français quand ils
s’adressent à leurs compatriotes de langue française, d’où la nécessité de la traduction
vers l’anglais, assurée du moins en partie par Rémi Tremblay reçu à l’examen de traduc-
tion vers l’anglais. À ce sujet, voir Anonyme, Notice nécrologique inédite, Fonds Rémi
Tremblay P10/1/1, Centre de recherche en civilisation canadienne-française, 1926.
308 │ Denise Merkle

aux traducteurs, et à partir de ce moment-là, le gouvernement n’a plus de


contrôle sur la traduction18. On constate non seulement que les députés
francophones font preuve d’esprit de conciliation, mais aussi que certains
d’entre eux ne remettent pas en question le fonctionnement du Parlement
en matière de traduction, pas plus qu’ils ne discutent la position du gou-
vernement fédéral sur l’afaire Riel.
En 1884, même si les traducteurs des Débats doivent être reçus à un
examen, il n’empêche qu’ils sont souvent les amis de députés puissants et
risquent de se faire renvoyer quand un nouveau parti politique obtient la
majorité des sièges. Ces traducteurs oiciels sont les francophones bilingues
qui traduisent vers le français ou vers l’anglais. Pendant la prorogation du
Parlement, ils exercent le métier de journaliste ou d’écrivain. En règle géné-
rale, au niveau provincial comme au niveau fédéral, on publie la traduction
des débats dans la presse, lorsqu’on ne publie pas en outre une version oi-
cielle du document. Le Moniteur acadien (Shédiac, Nouveau-Brunswick),
premier journal de langue française dans les Maritimes, paraît de 1867 à
1926. Ses journalistes traduisent et publient en français les débats de l’As-
semblée législative de la province. De 1885 à 1903, le Courrier des maritimes
(Bathurst), se charge également de la traduction française des débats de
l’Assemblée législative. Les deux journaux reçoivent une indemnité du gou-
vernement pour ce service. À partir de 1888, L’Évangéline, journal français
fondé en 1887 en Nouvelle-Écosse, assume la traduction française des déli-
bérations du conseil législatif et de l’Assemblée législative de cette province.
Ayant d’abord reçu des indemnités de 50 à 200 $ par session entre 1888 et
1901, le journal continue ce travail sans rétribution jusqu’en 190419.
À la suite de la fondation de la province du Manitoba en 1870, bon
nombre de Métis quittent la Rivière Rouge pour s’établir dans le district
de la Saskatchewan, à savoir le Nord-Ouest. En 1885, dans le contexte lin-
guistique très complexe du Nord-Ouest, où se parlent en outre le cri et le
sioux, on se sert autant du français que de l’anglais dans la vie quotidienne

18. Voir les Débats parlementaires, 3e session du 5e Parlement, 48-49 Victoraie, 1885.


19. Pour plus de détails, voir Jean Delisle, La traduction au Canada. 1754-1984, Ottawa,
Presses de l’université d’Ottawa, 1984, p. 54-61.
Les enjeux de la traduction au Canada │ 309

et la traduction est essentielle à la survie20. Toutefois, l’interprétation est


plus courante que la traduction, car bon nombre de Métis ne savent ni
lire ni écrire. Ils n’en jouent pas moins un rôle-clé dans la négociation
des traités entre les autochtones et le gouvernement fédéral. Bien que la
moitié de la population soit francophone, l’essentiel de l’interprétation
entre les autochtones et le gouvernement fédéral se fait entre une langue
autochtone et la langue anglaise. Parfois, les autochtones choisissent un
interprète diférent de l’interprète oiciel, ce qui révèle leur manque de
coniance envers le gouvernement fédéral. Par exemple, les autochtones
préfèrent le Métis Peter Erasmus à l’interprète oiciel John McKay,
soupçonné de commettre des erreurs de traduction21. Le Manitoba et le
Nord-Ouest sont alors plurilingues. Lorsque le Métis, Louis Goulet, se
trouve au lac des Grenouilles, il se rappelle l’arrivée des hommes armés du
campement du chef cri Gros Ours (Big Bear) et le fait qu’ils échangeaient
des plaisanteries en cri, anglais, français et sioux22. La Rébellion du Nord-
Ouest est la manifestation du malaise socio-économique éprouvé par des
autochtones, des Métis et des colons blancs.
Selon Bob Beal et Rod MacLeod23, la quasi-extinction du bison réduit
à la misère les tribus autochtones des Prairies (Cris, Pieds-Noirs, Gens-
du-Sang, Peigans, Saulteaux), dont certaines acceptent de résider dans les
réserves créées par le gouvernement fédéral. Gros Ours n’accepte pas cette
ofre et s’applique à former une confédération des autochtones. Il trouve
un allié en Crowfoot, grand chef des Pieds-Noirs. L’antagonisme entre les
autochtones faméliques et les employés du ministère des Afaires indiennes
au sujet des rations alimentaires menace de mener à la violence. Les Métis,
quant à eux, éprouvent beaucoup de diicultés à passer de la chasse à l’agri-

20. Ray Ellenwood, « Translation and the North-West Rebellion of 1885 », dans Denise
Merkle, Jane Koustas, Glen Nichols, Sherry Simon (dir.), Traduire depuis les marges,
Québec, Éditions Nota bene, 2008, p. 48.
21. Loc. cit.
22. Guillaume Charrette, L’espace de Louis Goulet, Winnipeg. Éditions Bois-Brûlés,
1976, p. 145.
23. Bob Beal, Rod MacLeod, « Rébellion du Nord-Ouest », dans L’Encyclopédie cana-
dienne, 2011, http://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/north-west-rebellion/
(consulté le 5 novembre 2014).
310 │ Denise Merkle

culture et, en 1884, cessent d’espérer que leurs droits territoriaux seront
reconnus. Les colons blancs ont aussi des griefs. Ceux qui se sont installés
le long de la rivière Saskatchewan croyaient que le nouveau chemin de fer
allait desservir leurs communautés et étaient mécontents que la compagnie
ferroviaire Canadian Paciic choisisse une route plus au sud. Le gouverne-
ment conservateur de John A. Macdonald néglige de prendre au sérieux
et d’examiner les griefs de ces trois groupes, autochtones, métis et colons.
Exilé aux États-Unis depuis 1870 à la suite de l’exécution de homas
Scott, Louis Riel se fait ramener par une délégation du Nord-Ouest. Le
8 juillet 1884, lors de sa première réunion publique au Canada depuis 1870,
le chef des Métis incite tous les mécontents du Nord-Ouest à s’unir pour
revendiquer leurs droits auprès d’Ottawa. À l’automne 1884, Riel prépare
une pétition faisant état de leurs griefs et encourage les Métis francophones
et anglophones, ainsi que les colons, à la signer24. Le 8 mars 1885, une assem-
blée tenue à Saint-Laurent, en Saskatchewan, adopte une « Déclaration
révolutionnaire des droits » qui réclame pour les Métis les droits de posses-
sion de leurs fermes, entre autres exigences. À Batoche, les 18 et 19 mars,
les Métis forment un gouvernement provisoire présidé par Riel et une force
armée commandée par Gabriel Dumont, chef des chasseurs de bisons. Ils
capturent des prisonniers dans la région de Batoche. Le 26 mars, une cen-
taine d’hommes de la police montée du Nord-Ouest et de volontaires com-
mandés par le surintendant Lief Crozier avancent vers le village du lac aux
Canards. Une importante troupe de Métis et d’autochtones les attend. Les
pourparlers se terminent dans la confusion, et les policiers et volontaires
canadiens font feu sur les rebelles. La rencontre prend in peu après quand
policiers et volontaires battent en retraite vers Fort Carlton. Neuf volon-
taires et trois policiers sont tués, de même que cinq Métis et un autochtone.
Riel convainc les rebelles de ne pas poursuivre la troupe en retraite, et les
Métis retournent à Batoche. Capturé par les troupes canadiennes à Batoche
le 12 mai 1885, Riel est accusé de haute trahison25.
À la suite du soulèvement et de la capture de Riel, le député Wilfrid
Laurier (opposition libérale) remet en question le jury unilingue anglo-
phone composé de six hommes et revendique un jury bilingue composé

24. Jacques Leclerc, « Manitoba… », art. cit.


25. Bob Beal, Rod MacLeod, « Rébellion du Nord-Ouest », art. cit.
Les enjeux de la traduction au Canada │ 311

de douze hommes auquel a droit Louis Riel. Malgré les eforts de Laurier
auprès d’autres députés fédéraux, le procès se déroule en anglais. Le 1er août
1885, le juge anglophone Hugh Richardson termine la lecture de la preuve
au jury et ce dernier déclare Riel coupable, tout en recommandant la clé-
mence. L’avocat de Riel, Me Fitzpatrick, renouvelle alors son objection à
la compétence socio-linguistique de ce tribunal, puis l’accusé prononce son
dernier discours avant le prononcé de la sentence. Ce discours « occupe
douze pages dans la traduction française du compte rendu » de son procès
et s’adresse à la fois au juge et aux jurés, « même si ceux-ci avaient été ren-
voyés, prématurément, semble-t-il, puisque Riel n’avait pas encore terminé
sa défense »26. Il importe de noter que Riel a prononcé son discours avant
de connaître sa condamnation à mort, et qu’il continuait à espérer la grâce
du tribunal. Selon Rottiers, Riel se déclare « hôte […] étant donné qu’il
est alors citoyen américain, et qu’il est venu en Saskatchewan à la demande
expresse des Métis ». Il se propose de continuer son travail, « si on lui
accorde la vie sauve »27. Son exécution est reportée trois fois. On porte
deux fois la cause en appel devant des tribunaux supérieurs. La troisième
fois, on procède à un examen médical plus complet, à cause de sa présumée
aliénation mentale, mais le rapport médical n’est pas concluant. Les appels
échouent. Le gouvernement fédéral de Macdonald a décidé de ne pas com-
muer la peine de mort de Riel et de laisser la loi suivre son cours28. Le chef
des Métis est pendu29 à Régina le vendredi 16 novembre 1885, ce qui soulève
beaucoup de passion au Québec où il est considéré comme un martyr, mort
pour la cause des francophones catholiques.

26. René Rottiers, « Des lieux », art. cit.


27. Ibid.
28. Bob Beal, Rod MacLeod, « Rébellion du Nord-Ouest », art. cit.
29. Il y aura d’autres procès. Il est permis de se demander si le service d’interprétation
oicielle auquel avaient droit, du moins en principe, les autochtones permettait aux
accusés de comprendre les enjeux et la démarche des procès. « Le 27 novembre, six
guerriers cris et deux Assiniboines, dont Wandering Spirit, chef du soulèvement du
lac La Grenouille, sont pendus à Battleford. Trois autres accusés trouvés coupables de
meurtre voient leur peine commuée. Tous les rebelles condamnés à l’emprisonnement
sont bientôt libérés. Gabriel Dumont [en 1860, chef des chasseurs de bisons], entre
autres, revient des États-Unis grâce à une amnistie générale en 1893. » (Bob Beal, Rod
MacLeod, « Rébellion du Nord-Ouest », art. cit.)
312 │ Denise Merkle

Si bon nombre de Canadiens français appuient la campagne pour contrer


la rébellion, comme par exemple le député Joseph Adolphe Chapleau30,
l’exécution de Riel provoque au Québec surtout un intense sentiment d’in-
dignation qui ne se calme pas avec le temps. Wilfrid Laurier dénonce avec
passion les actes du gouvernement conservateur. Si des ministres provin-
ciaux du Québec ont tenté, en vain, d’intercéder en faveur du leader des
Métis, les ministres fédéraux francophones n’ont rien fait pour lui venir en
aide. Le quart de la population de Montréal manifeste contre l’exécution
de Riel et les protestations continuent à Québec, où Le Canadien dénonce
l’attitude du pouvoir central : « Le sang est un mauvais ciment et, si la
Confédération n’en a pas d’autres, le coup de vent qui la culbutera n’est pas
loin dans l’horizon31. » Rémi Tremblay est du nombre des indignés.
Traducteur pendant plus de 30 ans, Rémi Tremblay fut également
un homme de lettres qui jouit d’une carrière littéraire et journalistique
fort longue. « Ses œuvres, dont quelques-unes furent reçues avec éloges
par la critique française, étaient [pourtant] relativement peu connues au
Canada32 », et au moment de son décès, ses livres encore rares dans son
propre pays. Selon sa notice nécrologique, ce ils d’un Patriote de 1837,
autodidacte et assoifé de justice, avait la passion des voyages et it deux
fois le tour du monde ; il vécut à plusieurs reprises aux États-Unis et
voyageait en Europe quand il pouvait se le permettre33. Sa carrière jour-
nalistique fut également mouvementée : il fut tour à tour simple jour-
naliste (Pionnier de Sherbrooke, La Justice, L’Opinion publique), directeur
(Les Laurentides), collaborateur (La Patrie, Canada-Revue) ou rédacteur
en chef de diverses publications dont Le Courrier de Montréal. Avant
d’être nommé traducteur oiciel, Rémi Tremblay se voit ofrir, au début
de 1877, un poste de traducteur remplaçant à La Minerve. Au moment de
son embauche par la Chambre des communes en 1880, il est membre du

30. Joseph Adolphe Chapleau, Discours de l’Hon. J.A. Chapleau, M. P., sur l’exécu-
tion de Louis Riel, Chambre des communes, 24 mars 1886, https://archive.org/details/
cihm_00613 (consulté le 5 novembre 2014).
31. Le Canadien cité par Marie-Hélène Morot-Sir, 1608-2008. Quatre cents hivers,
autant d’étés, Paris, Publibook, 2008, p. 289.
32. Anonyme, Notice nécrologique inédite, op. cit.
33. Ibid.
Les enjeux de la traduction au Canada │ 313

parti conservateur, alors qu’il dénonce l’anglomanie et la francophobie de


l’époque dans Le Courrier de Montréal :

Les angliiés [sic] se divisent en deux classes bien distinctes : ceux qui
sont fermement convaincus que les Canadiens [au sens originaire
de Canadiens français] ne feront jamais rien de bon que lorsqu’ils
seront devenus anglais, et ceux qui, tout en restant français de cœur,
s’angliient [sic] par routine sans trop savoir pourquoi, et se laissent
entraîner par le courant parce qu’ils croient que c’est de bon ton.34

Défenseur de la langue française toute sa vie durant et traducteur des


débats de la Chambre des communes du Canada à Ottawa de 1880 à 1887,
Tremblay fut en 1884 – la même année où il publie en feuilleton son roman
autobiographique, Un revenant, dans La Patrie – le premier fonctionnaire
à être reçu à un concours pour la traduction des débats de la Chambre,
sa nomination étant décrétée par Sir John A. Macdonald. Si le Premier
ministre Macdonald était bilingue gaélique et anglais, il n’avait qu’une pra-
tique approximative du français, la langue ayant commencé à perdre de son
prestige au Royaume-Uni et par le fait même au Canada. Il comptait ainsi
sur la traduction vers le français pour respecter l’obligation de produire les
débats en français et sur la traduction vers l’anglais lorsqu’un député fran-
cophone s’obstinait à s’exprimer dans sa langue maternelle.
Lors de la prorogation du Parlement en 1885, Tremblay était rédac-
teur propriétaire de L’Indépendant à Fall-River, Massachusetts, d’où il
passa à la direction de L’Opinion publique de Worcester. La Rébellion
du Nord-Ouest de 1885 ayant enlammé les sentiments francophobes, le
Premier ministre et le parti conservateur – y compris 23 députés canadiens-
français – ne se souciaient guère d’apaiser les francophones nationalistes ni
de commuer la peine de Louis Riel. La pendaison de Riel en novembre 1885
contribua ainsi au renforcement du nationalisme canadien-français et au
durcissement du positionnement linguistique de la part du gouvernement
fédéral dirigé par Macdonald et de certains gouvernements provinciaux,
dont le Manitoba. Bon nombre de francophones, anciens conservateurs, se
rallient au Parti libéral, dont le chef est Wilfrid Laurier. Rémi Tremblay

34. Rémi Tremblay, Aux chevaliers du nœud coulant : poèmes et chansons, édition critique
établie par Jean Levasseur, Québec, Université Laval, 2007, p. 236.
314 │ Denise Merkle

est du nombre. Il rentre des États-Unis, où il avait exercé le métier de jour-


naliste et éditeur jusqu’en février 1886. Bouleversé et désillusionné par la
conclusion de l’afaire Riel et par le comportement des députés conserva-
teurs canadiens-français ayant soutenu le gouvernement Macdonald, dont
Joseph Alfonse Chapleau35, il airme en outre vouloir quitter le journa-
lisme, mais continue d’exercer le métier de traducteur, vraisemblablement
ain de pouvoir continuer de suivre de près les débats parlementaires. Cet
écrivain polyvalent ne quittera en fait jamais le journalisme. Au contraire,
journaliste militant et intransigeant sur les principes, il deviendra l’un des
doyens du journalisme canadien36.
Rémi Tremblay retourne ainsi le 25 février 1886 à Ottawa pour l’ouver-
ture de la 4e session du 5e Parlement, où il remplit pendant trois mois
ses fonctions de traducteur, jusqu’à la prorogation – à nouveau – de la
Chambre le 2 juin suivant. Le 15 janvier 1887, la Chambre est dissoute et
une élection fédérale est annoncée pour le 22 février. Dans l’introduction
à son ouvrage Aux chevaliers du nœud coulant : poèmes et chansons, Jean
Levasseur explique que Rémi Tremblay considère cette élection comme
l’occasion de se débarrasser du gouvernement conservateur, tout comme
deux de ses collègues traducteurs également partisans du parti libéral,
Ernest Tremblay et Eudore Poirier37. Tremblay augmente les rencontres
politiques et assemblées publiques dans les Cantons de l’Est, pendant
qu’il participe à la campagne électorale du concurrent libéral James Nais-
mith Greenshields, conseiller de Louis Riel lors de son procès. De plus,
il déclare publiquement et ouvertement son appui au leader métis et son
opposition aux « pendards », pour reprendre le mot dont se sert Levasseur
dans son introduction38. Le député William Bullock Ives réussit quand
même à se faire réélire, tout comme le parti conservateur de Macdonald,
avec une marge réduite toutefois. Quatre jours après l’élection, Tremblay
achève son poème polémique intitulé « Aux chevaliers du nœud coulant »
dans lequel il honnit les députés canadiens-français n’ayant pas appuyé
Louis Riel. Le poème fut publié dans Le Progrès de l’Est (Sherbrooke,

35. Joseph Adolphe Chapleau, Discours de l’Hon…, op. cit.


36. Anonyme, Notice nécrologique inédite, op. cit.
37. Rémi Tremblay, Aux chevaliers du nœud coulant…, op. cit., p. 107.
38. Ibid., p. 108.
Les enjeux de la traduction au Canada │ 315

4 mars) et La Patrie (Honoré Beaugrand, 5 mars). Les ministres fédéraux


et québécois qui y sont montrés du doigt lui tournent le dos. Bien que
le rapport de l’enquête – ouverte ain de déterminer la culpabilité des
traducteurs – eût été favorable aux accusés du fait qu’ils n’avaient désobéi
à aucune loi, Rémi Tremblay est destitué en 1888 de sa fonction de tra-
ducteur parlementaire, en même temps qu’Ernest Tremblay et qu’Eudore
Poirier. S’ensuit un long débat dans La Minerve et L’Étendard sur la légi-
timité de la révocation de Tremblay et de ses deux collègues.
Rémi Tremblay et Antoine Gérin-Lajoie, de même que des interprètes
métis et autochtones, étaient des agents socioculturels qui travaillaient
dans l’intérêt de leur peuple respectif, tout en s’acquittant de leur tâche
de médiateur linguistique neutre, dans la mesure du possible. De tous les
traducteurs dont il a été question dans cette étude, Rémi Tremblay était
le moins « soumis39 » et le plus « visible40 », ayant dénoncé les députés
qui avaient été élus pour défendre les intérêts de leurs compatriotes cana-
diens-français, mais les avaient trahis. Les Canadiens français, dont Rémi
Tremblay, qui étaient inquiets pour l’avenir du français au Manitoba dans
ce Canada post-Riel, ne s’étaient pas émus pour rien puisque, en 1890,
l’Assemblée législative de la province adopte l’Oicial Language Act qui
fait de l’anglais la seule langue oicielle. Le gouvernement de homas
Greenway va jusqu’à abolir le système scolaire des franco-Manitobains.
Les députés conservateurs, dans leur innocence obstinée, avaient contri-
bué à accentuer « le goufre » qui « séparera » les deux peuples fondateurs
du Canada, pour reprendre les paroles de Sir Wilfrid Laurier41.

39. Daniel Simeoni, « he Pivotal Status… », art. cit. ; Lawrence Venuti, he Scandals
of Translation, Londres/New York, Routledge, 1998.
40. Id., he Translator’s Invisibility, op. cit.
41. Sir Wilfrid Laurier, cité dans Bâton de parole, « Louis Riel 1844-1885 » (voir supra
note 3).
Philippe Chardin

Postface
Les « années de l’éveil »

L’année 2013, durant laquelle se sont multipliées les commémorations


du centenaire littéraire, parutions de Du côté de chez Swann de Marcel
Proust, du Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, d’Alcools d’Apollinaire,
naissances d’Albert Camus et de Claude Simon, etc., aurait pu être aussi
celle d’une commémoration plus discrète en forme de mise en abyme :
cette année 1913, éblouissante dans les arts comme en littérature, est en
efet la première qui ait donné lieu, sous la direction de Liliane Brion-
Guerry1, à une somme pionnière en matière de coupe synchronique qui a
fondé la tradition dans laquelle s’inscrit le présent ouvrage, consacré à 1886
examiné à travers le prisme original des traductions en langue française
qui ont paru durant une année particulièrement riche à cet égard, mar-
quée par la grande découverte en France de Schopenhauer et du roman
russe et par cette première grande reconnaissance juridique des droits des
auteurs étrangers traduits qu’a été la convention de Berne. À la demande
de Lucile Arnoux-Farnoux, d’Yves Chevrel et de Sylvie Humbert-
Mougin, moi qui ne suis pas tourné de façon spécialisée vers ce champ

1. Liliane Brion-Guerry (dir.), L’année 1913. Les formes esthétiques de l’œuvre d’art à la
veille de la Première Guerre mondiale, Paris, Klincksieck, 1971.
318 │ Philippe Chardin

de recherche mais qui ai pris un grand intérêt aux communications de


ce colloque de Tours et à la lecture des articles du livre qui en est issu,
souhaiterais tenter de mettre en évidence dans cette postface, à la lumière
des résultats obtenus par cette enquête, quelques-uns des mérites métho-
dologiques d’un type d’investigation qui semble particulièrement bien se
prêter à l’approche comparatiste.
Le choix d’une période étroitement circonscrite dans le temps et d’une
catégorie limitée d’ouvrages puisqu’il est justement souligné la faiblesse
surprenante du pourcentage (7 % environ) que représentent les traductions
par rapport à l’ensemble des livres publiés en français permet d’abord de
viser à une certaine exhaustivité, objectif scientiique qui caractérise ce
volume : prise en compte de l’ensemble de l’espace francophone ainsi que
de traductions venues de toutes les parties du monde, en particulier de
l’Asie, et de traductions de toutes natures – alors qu’on aurait par exemple
tendance à oublier, plus facilement que quand il s’agit de l’âge classique,
l’importance quantitative que garde encore, en cette in du xixe siècle, la
part des traductions de textes religieux ou à ne pas songer à des répartitions
assez claires par langue en fonction du type de texte traduit (dominantes
allemande pour ce qui est du domaine juridique, anglaise pour ce qui est
des sciences, italienne pour ce qui est de la littérature religieuse…). On
aurait tendance aussi à négliger les lycées, ces lieux où l’on pratiquait pour-
tant « massivement » à la in du xixe siècle (même si l’enseignement secon-
daire n’était encore fréquenté que par une toute petite minorité d’élèves)
la traduction de textes antiques selon des préceptes codiiés qui faisaient
se succéder le « mot à mot » et le « bon français ». Les données statistiques
présentes dans plusieurs articles évitent en outre de prendre les phéno-
mènes les plus spectaculaires ou les phénomènes qui nous apparaissent
comme qualitativement les plus signiicatifs pour la norme. Ainsi, « la crise
allemande de la pensée française », formule rendue célèbre par le titre de
l’ouvrage de Claude Digeon2 pour évoquer l’une des principales formes
de l’esprit du temps intellectuel en France, ne doit pas masquer, encore
ou déjà à cette époque, une nette domination quantitative des traductions
venue de l’anglais. Les grandes découvertes nouvelles de cette année 1886

2. Claude Digeon, La Crise allemande de la pensée française : 1870-1914, Paris, Presses


universitaires de France, 1959.
Postface │ 319

ne doivent pas occulter la reprise d’un «  répertoire  » plus traditionnel


puisque ceux qu’on continue à traduire le plus sont en premier lieu les
classiques de la littérature européenne, Shakespeare, Goethe ou Schiller
bien qu’aucune des traductions ou retraductions de ces valeurs sûres ne
soit passée à la postérité pour ce qui est de cette année-là. En matière de
traduction comme en matière de création artistique et littéraire, « l’avant-
garde » ne doit donc pas occulter ce que, de façon à demi ironique seule-
ment, William Marx appelle « l’arrière-garde3 » ou Antoine Compagnon
les « modernes antimodernes4 ». De telles coupes par année, éclairées par
des données statistiques précises, présentent le grand intérêt de restituer
cette coexistence de tendances opposées dont la réunion en un lieu et un
moment donnés produit des efets de disparate et d’anachronisme qui, en
l’occurrence, apparaissent tout simplement comme des « efets de réel » liés
à une dimension paradoxale essentielle de la vie intellectuelle et artistique.
Même si la crise du boulangisme se proile alors en France, cette
année 1886, d’apparence paisible, n’est pas de celles qui invitent à mettre
immédiatement en rapport les événements politiques et culturels, comme
on le fait spontanément pour ces diférentes années du xxe siècle qui ont
été prises pour autre champ d’investigation dans des études similaires : 1913,
1936 – sujet d’un colloque ultérieur qui s’est également tenu à Tours – ou
1939 – année qui, comme on le sait, ne fut malheureusement pas seulement
marquée par cet événement heureux que fut la naissance d’Yves Chevrel
auquel il s’agissait aussi en l’occurrence de rendre hommage5 ! Et pour-
tant, des problématiques politiques apparaissent fréquemment au détour
de ces questions de traduction qui mettent toujours en jeu par excellence
« l’inquiétante étrangeté » ou la « déroutante familiarité » (ambiguïté du
fameux das Unheimliche freudien) du rapport à l’étranger. Au Canada bien
entendu, où la concurrence entre le français et l’anglais fut traversée par
des tensions dans le domaine des traductions respectives mais aussi en

3. William Marx (dir.), Les Arrière-garde au xxe siècle : l’autre face de la modernité esthé-
tique, Paris, Presses universitaires de France, 2004.
4. Antoine Compagnon, Les Antimodernes de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Paris,
Gallimard, 2005.
5. Pierre Brunel, Danièle Chauvin (dir.), 1939 dans les lettres et les arts : essais oferts à
Yves Chevrel, Paris, Presses universitaires de France, 2001.
320 │ Philippe Chardin

France, à travers surtout le rapport à l’ennemi passé et potentiellement


futur, l’Allemagne – qu’on ait afaire à des traductions à visée stratégique
en vertu de la devise « connaître l’adversaire pour mieux le combattre » ou
qu’il s’agisse de proclamer la supériorité du génie français… par exemple
en matière de traduction : au sens littéraire aérien s’opposerait la lour-
deur germanique, à la traduction conçue comme apprentissage rhétorique
s’opposerait la traduction conçue comme travail d’érudition. Les absences
et les méconnaissances peuvent avoir également une signiication idéolo-
gique implicite : se dessine ainsi à plusieurs reprises ici l’image d’une cer-
taine Troisième République du préjugé envers le reste du monde culturel
et littéraire, surtout si celui-ci apparaît comme éloigné et exotique : l’Inde
littéraire contemporaine n’existe pas dans la France de 1886 et les États-
Unis eux-mêmes, à quelques exceptions près, y existent à peine davantage ;
cette condescendance française envers l’inculture américaine supposée per-
durera d’ailleurs au xxe siècle beaucoup plus longtemps qu’on ne le croit,
ainsi que l’a montré récemment la thèse de Vanessa Besand6.
Une telle somme d’investigations circonscrites à une seule année – qui
n’a naturellement pas été choisie au hasard – a pour autre grand mérite de
mettre en évidence, à un moment ponctuel et en un lieu donné, des phéno-
mènes de cristallisation et d’apparition au premier plan de processus créa-
teurs dont la genèse est nettement antérieure. Ainsi, l’ouvrage mémorable
du comte de Vogüé, Le Roman russe, représente, durant cette année 1886,
non seulement une somme de ses propres travaux antérieurs épars, mais
aussi un événement éditorial qui aura cristallisé, à la faveur de traductions
nouvelles de Tolstoï et de Dostoïevski, un intérêt pour une littérature
étrangère jusqu’alors mal connue qui était allé croissant en France durant
les décennies précédentes. Si l’année 1886 apparaît comme l’année du vers
libre, c’est parce que se crée alors une constellation notamment constituée
dans les librairies françaises de rééditions de Rimbaud, de publications de
Jules Laforgue et de traductions de Whitman. Indépendamment du retard
des traductions françaises qui ne sera comblé que durant ces années 1880,
la difusion du Monde comme Volonté et comme Représentation de Schopen-

6. Vanessa Besand, Discours théoriques et ictions narratives : France/États-Unis (des


années 1920 à nos jours), thèse de doctorat soutenue sous la direction de Didier Souiller
et de Sébastien Hubier, Dijon, Université de Bourgogne, 2009, non publiée.
Postface │ 321

hauer, même dans les pays de langue allemande, constitue, quant à elle, un
singulier exemple d’écart maximal entre le moment de la première paru-
tion et le début de la difusion véritable : une œuvre de l’époque roman-
tique, d’abord publiée en 1818, deviendra, du point de vue de sa réception,
un livre in de siècle.
Cristallisation si l’on se place en amont et aussi dissémination en
aval. Le succès remporté par les traductions-phares de cette année 1886,
Schopenhauer et le roman russe, concourt en efet à cette grande réaction
antinaturaliste, anti-objectiviste et même anti-progressiste qu’on fait
généralement débuter en 1889 en raison de la parution cette année-là
d’œuvres emblématiques de cette réaction comme L’Essai sur les données
immédiates de la conscience de Bergson ou comme Le Disciple de Bourget mais
qui est déjà largement amorcée en 1886, année durant laquelle est d’ailleurs
publié le roman de Zola, L’Œuvre, dans lequel ce « changement d’horizon
d’époque » – pour reprendre la terminologie de Jauss – est remarquablement
mis en scène dans la iction à travers la lassitude et le sentiment d’être
délaissé par la jeune génération qu’éprouve l’écrivain réaliste Sandoz et à
travers la tentation symboliste et décadente qui va s’emparer du peintre
« de plein air », Claude Lantier, et causer sa perte. Le conservateur et pieux
comte de Vogüé va se servir du modèle du roman russe pour opposer à un
réalisme matérialiste et sordide, qui réduirait l’homme à des déterminations
sociales et à des instincts animaliers, celui de Zola et de ses disciples, un
réalisme charitable tout diférent qui, tout en reconnaissant la part de
l’existence humaine incarnée dans la vie du corps et dans l’environnement
social, ne méconnaît ni l’âme ni la spiritualité, celui des romanciers russes,
en particulier de Tolstoï. Et l’airmation d’apparence subjectiviste selon
laquelle « le monde est ma représentation », l’idéalisation de l’ascétisme
et du monde de l’art qui permettraient seuls d’échapper à la soufrance
de la vie, la détestation de l’idée de progrès, un pessimisme sarcastique et
désabusé sont les grands leitmotive que l’on retient d’abord du Monde comme
Volonté et comme Représentation7 en réaction à toute une vulgate antérieure
qui semblait avoir triomphé en France autour de 1880.

7. Voir le volume collectif Schopenhauer et la création littéraire en Europe dirigé par Anne
Henry, Paris, Klincksieck, 1989.
322 │ Philippe Chardin

Ce volume consacré à l’année exemplaire en matière de traduction que


fut 1886 abonde en illustrations d’états d’esprit et de pratiques qui semblent
situés – puisqu’il est question d’années – à « des années-lumière » des pré-
ceptes qui ont peu à peu prévalu et permet disons de mesurer le chemin
parcouru, même si l’on se méie à présent à juste titre, dans un domaine
qui touche à l’histoire des mentalités, de la notion de progrès. Concep-
tion désinvolte et « interventionniste » à l’extrême du rôle du traducteur :
exemples devenus canoniques dans le cas de deux des plus grandes œuvres
de la littérature mondiale et de deux écrivains dont George Steiner a d’ail-
leurs rapproché le génie tragique dans son parallèle Tolstoï ou Dostoïevski 8,
on estime nécessaire de couper les longueurs jugées insupportables des
romans de Dostoïevski de même qu’on expurge encore des traductions de
ses pièces les obscénités du théâtre de Shakespeare. On rend à destination
des écoliers français plus châtié le langage, plus laïc l’esprit et plus édiiant
le dénouement des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain. La mau-
vaise connaissance de la langue qu’on traduit semble fréquente, qu’il s’agisse
de langues mortes ou de langues vivantes. La traduction est d’ailleurs une
activité perçue par beaucoup comme suisamment subalterne pour que
certains des meilleurs spécialistes, par exemple de sanskrit, la dédaignent
au proit d’autres tâches plus nobles. Leconte de Lisle, attaqué pour ses
erreurs de médiocre helléniste, se perçoit, quant à lui, comme un inter-
prète, pas comme un vulgaire traducteur, et assimile volontiers à son œuvre
poétique propre ses traductions des tragiques grecs ; le style inimitable de
son Homère « défamiliarisé » émerveillera en tout cas suisamment Marcel
Proust pour que celui-ci, alors en seconde au lycée Condorcet et amené à
traduire des œuvres latines et grecques qui ont laissé plus d’une trace dans
son œuvre, fasciné par Leconte de Lisle (qui pourrait bien être l’un des
modèles peu connus de l’écrivain Bergotte), prête plus tard à l’ami pédant
du narrateur de la Recherche, Albert Bloch, de désopilants pastiches appli-
qués à la vie quotidienne de traductions qui apparaissaient déjà à certains
comme un premier pastiche de la langue homérique ! Indice juridique de
ce statut encore subalterne, c’est avec seulement des objectifs modestes, en
particulier ain de lutter contre la pratique fréquente qui consistait à ne

8. George Steiner, Tolstoï ou Dostoïesvki, traduit de l’anglais par Rose Celli, Paris,
Le Seuil, 1961.
Postface │ 323

même pas mentionner le nom de l’auteur étranger traduit, qu’est signée,


durant cette année 1886, la convention internationale de Berne. Quant à
la reconnaissance à sa juste valeur de la tâche du traducteur et même de la
qualité d’œuvre véritable sur laquelle celle-ci peut déboucher, elle est encore
plus tardive ; est-il besoin de rappeler que le processus s’est accéléré durant
ces dernières décennies avec un essor considérable des rélexions consacrées
à la traduction, avec des « assises » périodiques et avec un prestige gran-
dissant des grands traducteurs (parmi lesquels deux ont d’ailleurs des liens
particuliers avec l’université de Tours, Jean-Louis Backès, qui a été profes-
seur de littérature comparée dans cette université et André Markowicz, qui
a été accueilli en tant qu’artiste en résidence, ce qui était alors une première,
sur le site des Tanneurs en 2006), à cette réserve près que c’est à présent le
droit d’auteur tout entier lui-même dont la convention de Berne défendait
l’extension qui tend à se trouver remis en cause par les nouvelles techniques
mondialisées et anonymées que l’on sait…
Au risque de donner dans le lieu commun, on ajoutera qu’un recueil
comme celui-ci permet aussi tout simplement de mettre à nouveau l’accent
sur l’importance capitale des traductions dans l’histoire de la vie intel-
lectuelle et littéraire en France. De même que peu d’écrivains roman-
tiques français ont lu dans leur langue originale les œuvres fondatrices du
romantisme anglais et du romantisme allemand, combien des nombreux
écrivains français imprégnés par la lecture de Dostoïevski auraient été en
mesure de lire une langue aussi peu enseignée en France que le russe et
combien des nombreux penseurs et écrivains français soudain convertis au
schopenhauerisme auraient pu avoir accès en allemand à un texte de nature
philosophique, aussi « littéraire » et aussi bien écrit que Le Monde comme
Volonté et comme Représentation pût sembler par rapport à la prose de Hegel
ou de Kant ? Sans compter des ignorances plus surprenantes rappelées au
passage, le fait par exemple que Jules Laforgue ne savait pas l’anglais. Ce
qui n’empêchera pas certains écrivains en question de se rendre compte et
de se plaindre de la mauvaise qualité des traductions qu’ils sont en train de
lire, tel Marcel Proust, encore lui – il est vrai édiié par son propre exemple
et par sa propre expérience dont il se moque lui-même de traducteur de
Ruskin qui connaît très mal l’anglais ! –, lorsqu’il lit des traductions de
Dostoïevski qu’il qualiie dans sa Correspondance d’« exécrables » sans être
pour autant moins impressionné par cette lecture.
324 │ Philippe Chardin

On pourrait enin, dans le prolongement indirect de ce type de travail


circonscrit à une année, s’intéresser davantage, à présent que des œuvres
célèbres, Ulysse de Joyce, Mrs Dalloway de Virginia Woolf, Vingt-quatre
heures de la vie d’une femme de Stefan Zweig et, dans la littérature russe,
Histoire de la journée d’hier de Tolstoï ou Une