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Évol Psychiatr 2002 ; 67 : 402-5

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En vitrine

L’Esprit freudien, pris à la lettre lacanienne


Laurent Ottavi *, Jean-Claude Maleval
Professeurs de psychopathologie, université de Rennes II, 6, avenue Gaston-Berger,
35043 Rennes cedex, France

À propos de... Le sexe et le signifiant d’Alain Abelhauser 1

D’abord, une accroche, un franc intérêt et un singulier ravissement ! L’esprit,


(celui du Witz) est en éveil… N’y aurait-il pas comme l’ombre du soupçon de la
trace d’un Woody Allen dans ce titre ainsi ramassé ? Car enfin, du sexe et du
signifiant — formule quasi stendhalienne, mais revisitée par Freud et Lacan —
n’allons-nous pas apprendre enfin « tout ce que nous n’avions jamais espéré
savoir jusque-là » ?
Sans aucun doute nous allons apprendre quelque chose de ces deux registres,
hétérogènes l’un à l’autre et pourtant coordonnés, mais ce que nous apprendrons
procédera bien plus par la vertu du trait, des traits, que des exposés spécialisés,
ceux-là même qui sont systématisés au point que leur charpente en vienne à
masquer l’édifice, selon le mot de Freud. Non, avec le livre d’Alain Abelhauser,
c’est par la vertu de l’incise, du moment et de sa scansion que nous allons nous
retrouver convoqués. Bref, ce que nous allons apprendre viendra là du psycha-
nalyste, et non du professeur de « sciences naturelles » (en matière de sexualité),
ou « culturelles » (en matière de signifiant). C’eût été en effet un comble, car ce
qui rechigne à toute complétude — le symbolique — comme à tout renferme-
ment organiciste — le sexe —, appelle un discours qui ne tient pas pour rien les
conditions de son exposition : ce sont ici celles du savoir textuel (Freud, Lacan,
en sont les principaux organisateurs), et des conditions de son déchiffrage,
comme de son élaboration.
Mais qui dit savoir textuel, en notre domaine, dit aussi que les choses se jouent
à plus d’un niveau, qu’elles ne se situent pas seulement au niveau du livre
comme objet marchand , mais qu’elles fonctionnent aussi bien dans l’art d’être
convoqué par les références établies que sont les grands textes princeps de la
psychanalyse que dans l’art de la « construction » clinique, qui succède toujours
à un « déchiffrage », in praesentia. C’est l’art, non seulement de l’épistémologue

* Auteur correspondant. Tél. : +33-2-99-31-50-13.


Adresse e-mail : laurent.ottavi@uhb.fr (L. Ottavi).
1
A. Abelhauser Le sexe et le signifiant : suites cliniques. Paris: Seuil; 2002. 350 p.
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et du savant, mais aussi du psychanalyste, lequel est toujours légitimement


appelé par ces rébus (res-rebus, rappelait Lacan) qui sont autant de signes de
l’inconscient.
Car Alain Abelhauser manie la plume comme d’autres l’art de la distinction :
il nous invite, par la série de ses déplacements et par le kaléidoscope de ses
approches, à constituer, trait à trait, un système de références d’ensemble dans
lequel le sérieux ne se prétend jamais pompeux, mais est au contraire toujours
travaillé par l’art de l’ellipse, et, faut-il le préciser, par celui du « bien dire ».
Qu’on en juge : voici en effet un livre bien né, et donc constitué en trois parties.
La première, qui présente sept fragments de cas directement prélevés de la
pratique de l’auteur, est logiquement intitulée « Singularité du cas », puisqu’il
s’agit chaque fois de mesurer et de respecter à la fois la manière dont chacun des
sujets s’inscrit dans une structure clinique, et la façon dont leur singularité propre
les amène pourtant à y déroger. À en parcourir seulement la table, on mesure
qu’il y a aussi du Stephen Jay Gould qui surgit de la série des titres : « Le
panache du bichon », « Un chien de ma chienne », « Le myopotame », « Le vrai
et le faux », etc… Mais ce n’est pourtant pas de l’éthologie, même si l’auteur s’y
entend en ce domaine, comme en d’autres, pour y manier l’interrogation
épistémologique.
Ce n’est pas de l’éthologie, en effet, parce qu’il s’agit de référer, sous ces titres,
non pas des comportements, terme qui ne saurait être de mise en notre domaine,
mais des positions subjectives, lesquelles sont toujours des tentatives pour
donner consistance actuelle, non à ce qui relèverait de l’être immergé dans son
Umwelt, mais à l’incidence, au marquage dans la « réalité », des effets du
signifiant, lequel s’avère toujours orienter le sujet et ses identifications.
Le champ d’élaboration est ici très clairement conçu, et il est posé dans tout
son empan clinique, méthodologique et conceptuel. Il faut lire, par exemple, le
commentaire qu’Alain Abelhauser fait de l’illustration livrée par Lacan sur
l’écart entre la conception saussurienne du signe, d’une part, et sa construction
du signifiant, d’autre part. C’est là en effet ce qui va épistémologiquement
constituer la première ligne de tension que l’on retrouvera différemment égrenée
tout au long du volume : le sujet est, non pas premier, mais second ; il surgit
comme effet du signifiant, en tant qu’assigné à des places particulières,
déchiffrables dans l’assomption, ou le refus, qu’elles produisent.
Cette première dimension du propos est celle qui se dénote tout au long de ces
cas, ou plutôt de ces vignettes, toujours saisies à travers « l’instant de voir » qui
les constituent. Aussi bien s’agit-il d’y rapporter la surprenante inventivité du
sujet pris au travail de déchiffrage de cette fonction du signifiant, via ses
identifications. Ainsi trouvera-t-on grand profit à suivre, au fil des pages et de la
lecture, la mise en série de ces cas présentée comme une remontée des textes
freudiens fondant la découverte de l’inconscient : la première vignette prend son
départ d’un « oubli de mot » ; la seconde d’un « double acte manqué » ; la
troisième d’un rêve ; la quatrième (qui déploie plus d’ambition, puisqu’elle
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déploie le cas, à la façon d’un feuilleton, sur l’ensemble de la cure) s’appuie sur
une simple maladresse syntaxique ; la cinquième part d’un incident de conduite,
etc…
Parfois, ce qui se donne comme invention du sujet, trouvailles accordées par
les formations de l’inconscient, se relaye du témoignage de ce que l’acte, en
clinique analytique, « échappe » aussi à sa saisie raisonnée et planifiée par
l’analyste. Là encore, c’est au titre des réponses du sujet que se mesure la
justesse des calculs de l’analyste, lequel est toujours plus ou moins « décalé » ou
placé en anticipation, ou en retard, par rapport au surgissement de l’acte. Aussi,
dans la série de ces constructions de cas, s’arrêtera-t-on avec plaisir et curiosité
sur le sixième article, au titre encore plus mystérieux que les autres : « Le
myopotame ». C’est un nom qui entraînerait facilement le lecteur très loin de son
propos, par son côté « à la découverte des sources du Nil » et ses échos à la
Buffon, mais en fait — et sans révéler ici le fin mot du texte ! — son titre revisite
les recours à une étiologie maniaque — savante et fixée — à la manière d’un
Molière, lorsque celui-ci s’amuse sur le dos des doctes ! Attention pourtant, avec
cet article, c’est bien en effet Molière qui surgit sur la scène, mais ce n’est point
le docteur qui est infatué, ni le malade d’ailleurs : c’est leur couple qui est ici
ravivé par une psychanalyse mise à l’heure de « l’efficacité symbolique » !
La seconde partie, « Variétés de la clinique », arpente avec bonheur cet
élargissement de la psychopathologie de la vie quotidienne au kaléidoscope du
malaise dans la civilisation. C’est en effet à une « clinique élargie » que nous
avons là affaire, élargie au discours de la science (« L’éthologie amusante », « La
biologie modèle »), voire de la science-fiction (« Solaris »), à l’actualité médi-
cale (« L’homme qui voulait avoir le sida »), aux productions littéraires (« Mor-
pho Eugenia »), aux processus de censure (« Histoire d’un procès ») ou de
croyance (« La divine miséricorde »). Ainsi se noue-t-elle comme un point
d’appel de cette zone, symbolique certes, imaginaire aussi, et bien sûre réelle, qui
se délimite entre le coup d’éclat d’une « Interprétation des rêves » (car enfin, à
un siècle près, c’est bien le début de la grande aventure !), son pôle Nord, son
point d’arrimage de la pensée moderne, et « Fonction et champ de la parole et
du langage », son pôle Sud ; entre les « Trois essais sur la théorie de la
sexualité », ces (trop ?) puissants promoteurs de l’importation de la peste à
l’Ouest, et — bien sûr enfin — le Witz, très Mitteleuropa, lui….
En voilà donc la géographie, et cette seconde partie se parcourt non comme une
synthèse de ces points cardinaux, mais comme une série de coups de projecteurs,
qui les met en tension et retourne à la fraîcheur et à la surprise de leur promotion.
Ce sont les traits de la culture contemporaine, on l’a dit, qui y servent cette fois
de points d’appels. Mais que l’on ne s’y trompe pas : on lira ici beaucoup plus
que des billets ; leur taille leur interdit en effet cette appellation et leur rigueur
résiste à la vacuité finale de ce genre. On lira de véritables contributions,
savamment organisées, qui viennent faire écho aux « Minutes de la société
psychanalytique de Vienne », même s’il n’y a ici qu’un seul auteur. Comme plus
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haut, nous nous interdisons d’établir l’inventaire complet et explicatif de ces


quelques douze textes fort denses. Nous laissons ici un reste : ce sera au lecteur
d’établir son propre plan pour arpenter ces paysages…
La troisième partie enfin, « Épreuves », après avoir repris sur un mode plus
théorique les principales questions soulevées par les textes des parties précéden-
tes, et après en avoir conceptualisé la « méthode », nous convoque à ce point de
tension, souvent remarqué, et sans doute jamais élucidé, qui se noue entre le
« psychanalyser » et « l’enseigner », pour se résoudre dans l’épreuve de la parole
et « l’éthique du bien dire ». Bien sûr, une telle question renvoie aux aléas de la
biographie de l’auteur, psychanalyste et professeur, mais au-delà, elle se trouve
ici peaufinée selon des lignes propres qui, là encore, ne parient pas sur
l’exploitation, ou pédante ou redondante, de « l’impossible de ces pratiques »,
mais qui déplient, toujours grâce à la vertu de la vignette, l’enseignement du
« divin détail ». Le tout culmine, avec le dernier article, dans l’articulation de la
clinique et de l’éthique, mises en regard tant à travers leur exigence réciproque
que par le biais de la singularité sur laquelle se fonde chacune. « Épreuves »
donc, puisqu’il n’y a d’acte qu’à la mesure de « l’x » de l’énonciation, du désir
de l’analyste, comme le pointe Lacan dans la « Proposition d’Octobre 1967 », et
qu’il n’y a jamais d’enseignement qu’à ses propres risques, tandis que la
publication — au sens propre du terme — expose, dans un autre temps, à une
reprise de ses scansions.
C’est ce que nous propose ici Alain Abelhauser, dans un livre qui n’est donc
pas seulement bien écrit, mais qui expose les données nécessaires à toute
considération sur les rapports de l’acte, du dire, et de l’écriture : « ce qui ne cesse
pas de s’écrire… ».