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Processus de judiciarisation et (dé)politisations ouvrières lors de conflits

industriels à l’ouest du Grand Tunis

Mohamed Slim Ben Youssef


Doctorant au CHERPA/ IEP d’Aix-en-Provence, boursier de l’IRMC

Ma communication interrogera les rapports entre moments de judiciarisation des


conflits de travail et rapports au politique des groupes ouvriers. En me basant sur une enquête
de terrain menée entre octobre 2018 et janvier 2020, je montrerai en quoi la saisie de la
justice dans ces situations de travail, concomitante d’un désencastrement des relations de
travail et souvent de séquences de mobilisations ouvrières contre des licenciements abusifs,
donne à avoir une nouvelle expérience du politique pour les travailleurs mobilisés. Tirée
d’une enquête qualitative menée dans le cadre d’une thèse comparatiste sur la question de la
domination et de la dissidence au travail dans la Tunisie post-2011, cette présentation se
basera largement sur la description d’un espace de publicisation des injustices au travail dans
la région de Manouba à l’ouest du Grand Tunis. C’est l’analyse des positions sociales des
acteurs de cet espace, principalement des avocat.es multipositionné.es (dans la Ligue
Tunisienne pour la Défense des Droits de l’Homme, dans le champ juridique au sens de
Willemez et dans le champ de l’expertise sur les mouvements sociaux), mais également des
syndicalistes intermédiaires et des militant.es politiques marxistes, et des propriétés sociales
et pratiques pertinentes y afférentes, qui permet de rendre compte des effets de leur
investissement de l’espace des mouvements ouvriers.

En effet, l’intensification des conflits de travail dans le terrain étudié s’accompagne


souvent, à la faveur de la circulation de pratiques et discours, d’interactions et d’effets de
médiation entre les entrepreneurs de la cause ouvrière et les travailleur.es elleux-mêmes, d’un
recadrage politique de cette cause. Sans surestimer les effets de politisation que ces moments
produisent pour ces groupes populaires, je montrerai que l’une des conséquences de ces
processus est de modifier le rapport au politique de ces groupes. En effet, l’hétéronomie
conjoncturelle qui s’établit entre le champ judiciaire et l’espace des mouvements sociaux,
dont ceux des ouvrier.es du secteur privé, par la médiation des avocat.es mutipositionné.es
évoqué.es plus haut, favorise une proximité des travailleurs mobilisés avec les foyers de la
politique “légitime”. En résulte des effets de (dé)politisations différentielles dans les
trajectoires de ces travailleurs, que j’aborderai dans ma communication.

C’est aussi en ces moments de judiciarisation que des espaces ordinaires de


politisation, souvent peu ouverts en temps ordinaire, deviennent extra-ordinairement
accessibles. Ainsi, l’espace de production et d’exercice de la politique légitime qu’est la
centrale syndicale tunisienne (l’UGTT) devient lors des moments exaltés de l’action
collective accessible. Intensifiant le rôle de l’espace syndical comme lieu de rencontres entre
ouvrier.es et syndicalistes d’autres entreprises de la zone, cette judiciarisation participe d’un

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processus de désingularisation des griefs et donne à avoir les conditions de possibilité d’une
solidarité entre ouvriers d’entreprises différentes.

Ainsi, ma communication s’inscrira dans les deux axes de l’appel. Dans le cadre du
premier axe, je montrerai en quoi les profits de la multipositionnalité des avocat.es “liguistes”
aident à pallier le rapport de force défavorable aux travailleur.es au cours du procès en
analysant le jeu de conversion et de médiation qu’ils opèrent entre le champ judiciaire et
l’espace des actions collectives ouvrières, dans un contexte marqué par une politique pénale
hostile aux mouvements sociaux dans le pays depuis 2014. Tentant de répondre aux
interrogations formulées dans le cadre du deuxième action de la section thématique, je
montrerai d’un autre côté les effets ces expériences judiciaires, souvent désavantageuses pour
les ouvrier.es concerné.es, sur des trajectoires d’ouvriers et syndicalistes plus ou moins
dissidents, marquées par des licenciements négociés ou forcés, accompagnés de défections du
champ de la militance syndicale.