Vous êtes sur la page 1sur 6

TITRE 2

LE STATUT JURIDIQUE DE L’ETAT


LA CONSTITUTION

La notion de Constitution est par définition une notion essentielle du droit constitutionnel.

Comme le note par exemple Stéphane Pierré-Caps, «  La notion de Constitution désigne cet
effort réflexif pour organiser le pouvoir dans l’Etat, afin d’en fixer des limites par souci de ne
pas ériger l’Etat en réalité absolue et comme une fin en soi ».

Cet ensemble de règles juridiques qui réglemente l’organisation et le fonctionnement des


principales institutions étatiques et qui fixent la règle du jeu politique pour les gouvernants et
les gouvernés forme la constitution.

Elle est directement reliée à la notion d’Etat, et cette liaison apparaît avec une nouvelle
notion : l’ « Etat de droit ».
Il y a Etat de droit dès lors que l’Etat se décompose en de nombreuses institutions qui
sont organisées et réglementées par des règles de droit.
Mais il y a aussi et surtout Etat de droit dans la mesure où les gouvernés comme les
gouvernants sont soumis à des règles juridiques.

Pour comprendre cette notion de constitution:

Ch. 1er : La définition de la notion de Constitution


Ch. 2 : L’élaboration et la révision de la Constitution
Ch. 3 : La suprématie de la Constitution
CHAPITRE 1:
LA NOTION DE CONSTITUTION

Il existe plusieurs définitions de la Constitution, ce qui rend cette notion polysémique


et complexe.
De façon très générale, la constitution peut se définir comme l’ensemble des règles
juridiques relatives à l’organisation et au fonctionnement des pouvoirs publics.
Elle est « une règle qui énonce les droits des citoyens, qui les garantit, et qui organise
les pouvoirs de l’Etat de manière conforme à la séparation des pouvoirs ».
Parce qu’elle concerne le Pouvoir politique dont la compétence souveraine incombe
exclusivement à l’institution étatique, on peut aussi la définir comme « le statut juridique de
l’État » (B. Chantebout).
Dans une conception plus juridique encore, on peut définir la Constitution comme « la
norme juridique suprême de l’État » (H. Kelsen).

Section 1 : les évolutions de la notion de Constitution


Section 2 : les différentes conceptions de la Constitution

SECTION 1 : EVOLUTION DE LA NOTION DE CONSTITUTION

Nous allons retracer l’histoire de la notion de Constitution avant de souligner le lien existant à
partir du 18ème siècle entre la notion de Constitution et le courant politique dénommé
constitutionnalisme.

§1 : Historique de la notion

La notion de Constitution est ancienne.

A) Son origine remonte à l’Antiquité. Issue à l’origine du terme latin Constitutio, la


constitution renvoie à une idée d’ordre, d’organisation d’un tout : la constitution d’un corps
humain pour la médecine, la constitution d’un corps ecclésiastique, et plus particulièrement
d’un point de vue politique, la constitution d’un État.
Pour les grecs, la constitution au sens juridique définirait alors le principe d’ordre, d’existence
même d’une société politique. Cette définition de la constitution sera posée par Aristote : « La
Constitution d’Athènes » (seul texte qui nous soit parvenu d’un recueil qui aurait compris les
158 Constitutions des cités grecques). Même s’il s’agit d’un texte relatif à l’organisation des
pouvoirs, comme le souligne le Pr. O. Beaud, la notion de Constitution renvoie d’abord ici à
un « terme décrivant l’ordre fondamental d’une société humaine et politique, le mode
d’existence politique d’une nation ou d’un peuple (… )».

B) Au Moyen - Age, le terme de Constitution sera repris dans le vocabulaire


ecclésiastique et médiéval. Il servira à désigner l’ensemble des règles d’organisation et de
fonctionnement des monastères. Dès lors, à partir d’ici, la notion de Constitution glissera
progressivement vers une autre signification, plus précise.

La notion de Constitution définira plus strictement un corps de principes et de règles relatives


à l’organisation et au fonctionnement d’institutions sociales et politiques. Elle devient un texte
d’organisation du pouvoir politique mais aussi un instrument de limitation de celui-ci : Magna
Carta (1215…)
Dès lors, le sens de la notion de Constitution va évoluer. Elle ne détermine plus le corps
politique. Elle est un texte juridique spécifique par le biais duquel une nation définit son
régime politique. En ce sens, Vattel dans son ouvrage Droit des gens (1758), définira la
Constitution comme « une forme de gouvernement instituée par une société ou une nation
afin de s’assurer les avantages de l’association politique (…) ».
De même, Montesquieu énonçait que la Constitution peut être la « disposition essentielle des
éléments ou des pouvoirs qui entrent dans la composition d’une forme de gouvernement ».
Cette évolution est importante à prendre en considération. C’est elle qui explique la naissance
de la définition moderne de la notion de Constitution.

§2 : Constitution et constitutionnalisme :

Cependant, cette nouvelle conception de la Constitution et selon laquelle elle est une
règle relative à l’organisation et au fonctionnement du pouvoir prendra sa pleine et entière
signification au 18ème siècle avec l’essor de la philosophie des Lumières et du libéralisme
politique.

En effet, le libéralisme politique est à l’origine du constitutionnalisme dont les


théoriciens sont Montesquieu au 18ème siècle et B. Constant au 19ème siècle. Quelle est l’idée
véhiculée par le constitutionnalisme ? La limitation du pouvoir politique qui découlera de
l’existence d’une Constitution écrite. Il s’agit d’un texte qui a pour but de fixer une
organisation cohérente et rationnelle l’exercice du pouvoir souverain par l’Etat afin d’éviter
l’arbitraire.

Cette constitution fixe en ce sens les règles du jeu politique. Le constitutionnalisme


vise alors à instituer un gouvernement limité, un gouvernement constitutionnel, un Etat de
droit, c’est-à-dire un Etat au sein duquel les règles juridiques déterminent les compétences des
différents pouvoirs.

Le constitutionnalisme se réduit donc à 3 grands principes, qui sont les suivants :


Un seul mode de gouvernement est bon ; celui où tout est réglé par une Constitution
écrite
Il n’y a pas de liberté individuelle sans Constitution écrite
Il n’y a pas de Constitution sans séparation des pouvoirs et garanties des libertés
individuelles

Voir l’art. 16 Décl° 1789 : « Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas
assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution ».

Mais il faut attendre la fin du 18 ème siècle pour assister, Outre-Atlantique, d’abord dans les
Etats américains devenus indépendants, puis aux Etats-Unis (1787), et enfin en France (1791)
à l’adoption des premières Constitutions écrites des temps modernes. Ce sont ces deux
premières constitutions modernes qui ouvrent l’ère du constitutionnalisme contemporain.

SECTION 2 : LES DIFFERENTES CONCEPTIONS DE LA CONSTITUTION

Constitution matérielle et constitution formelle (§1)


Constitution coutumière et constitution écrite (§2)
Constitution souple et constitution rigide (§3)
§1 : Constitution matérielle et Constitution formelle

Dans une conception formelle, la constitution désigne un texte juridique spécifique,


moins par le contenu des dispositions qu’elle contient, que par la nécessité d’invoquer un
pouvoir particulier, le pouvoir constituant, qui adoptera et révisera ce texte selon une
procédure juridique spécifique. Tels sont les critères qui distinguent traditionnellement la loi
constitutionnelle de la loi ordinaire (R. Carré de Malberg).
Dans une conception matérielle, la constitution se définit par rapport au contenu des
dispositions juridiques. Ici seront considérés constitutionnelles, toutes les dispositions
juridiques qui concernent deux domaines, et ce, quelle que soit la forme dans laquelle elles
ont été adoptées, et les auteurs qui les ont pris. 
1/ L’organisation du pouvoir politique
2/ La garantie des droits de l’homme

En France, comme dans la plupart des autres démocraties, même s’il a pu être discuté,
c’est le critère formel qui a toujours été retenu pour définir la constitution.
Le plus souvent toutefois, ces deux critères se recoupent. Le critère matériel justifie le
critère formel. Parce qu’elle contient les dispositions les plus importantes de l’État (relatives à
la nature, l’organisation, le fonctionnement et les buts du pouvoir), l’élaboration ou la révision
de la constitution nécessite de manière logique l’intervention du pouvoir constituant selon des
procédures spécifiques.

Mais ils peuvent aussi se détacher. Par exemple, la loi électorale en France est une
norme de valeur législative. Il existerait alors une certaine contradiction entre la valeur
matérielle (constitutionnelle) et la valeur formelle (législative) de cette norme.

§2 : Constitution écrite et constitution coutumière

Il existe deux formes de Constitution.


La constitution écrite désigne un texte juridique, distinct par rapport aux autres textes
existant dans l’ordre juridique (traités, lois, actes administratifs), parce qu’elle est instituée
par l’organe constituant, et qu’elle ne peut être révisée que par des procédures spéciales
définies par le texte constitutionnel lui-même.
Depuis 1791, et excepté l’expérience de la Charte de 1830, la notion de constitution
écrite sera toujours retenue en France, comme d’ailleurs dans l’ensemble des démocraties
constitutionnelles en Europe et dans le monde.
Parfaitement adaptée aux principes de la philosophie des Lumières, la constitution
écrite symbolise une nouvelle ère politique où l’homme délié de l’héritage du passé et
désormais souverain des choses du gouvernement, construit, adapte, ou même reconstruit son
système politique à l’aide d’une norme juridique qu’il peut changer ou réviser. Tels les
géomètres tenant entre leurs mains leurs instruments de mesure, les citoyens détiennent la
Constitution pour définir et organiser le mode de gouvernement d’une société. La constitution
écrite sera le corollaire de l’avènement de la démocratie politique.
A l’inverse, la constitution coutumière ne retient qu’un critère matériel. Ce dernier
conduit à inclure toutes les dispositions relatives à l’organisation et au fonctionnement des
pouvoirs publics, sans qu’il soit nécessaire d’invoquer l’intervention d’un pouvoir constituant
spécial, ni de définir des procédures spécifiques de révision (textes non écrits, usages,
pratiques, coutumes). Une constitution coutumière est celle dont les règles, en totalité ou en
partie, ne sont pas énoncées par un document officiel ou écrit, mais résultent de la répétition
constante et ininterrompue d’usages et de précédents anciens acceptés par la plus grande
partie du corps social auquel ils s’appliquent.
Bien que la constitution coutumière existe dans quelques Etats (Chine, Israël, Nouvelle-
Zélande), elle est surtout le produit de l’histoire politique de l’Angleterre. Comme le rappelle
O. Beaud, « Par Constitution, écrivait Bolingbroke en 1733, nous entendons, (…) cet
assemblage de lois, d’institutions et de coutumes, (…) selon lequel la communauté est
convenue d’être gouvernée » (A dissertation on Parties, 1733-1734). La constitution
rassemble donc toutes les règles, et ce, quelle que soit leur nature ou leur valeur, relatives à
l’organisation et au fonctionnement des pouvoirs publics.
Il importe de mettre en lumière cette distinction entre Constitution coutumière et
Constitution écrite dans la mesure où elle permet de mettre en lumière la distinction existante
entre Constitution souple et Constitution rigide.

§3 : Constitution rigide et Constitution souple

Dans un système qui adopte la Constitution souple, celle-ci est un texte qui peut être
modifié comme les autres règles de droit (loi essentiellement). Il n’existe donc pas de
procédure juridique spéciale pour réviser la Constitution : Constitution anglaise.
Dans un système en revanche qui adopte la Constitution rigide, celle-ci est un texte qui
ne peut être modifié qu’en suivant une procédure juridique spéciale déterminée par la
Constitution elle-même. Étant une loi écrite spéciale émanant d’un acte politique du
constituant bénéficiant en outre de procédures juridiques spéciales de révision, la Constitution
possède une valeur juridique formelle supérieure par rapport aux lois.

En conclusion :

La distinction entre Constitution coutumière et Constitution écrite, aussi pertinente


soit-elle, doit être relativisée. Il a toujours existé au Royaume-Uni des textes constitutionnels
écrits comme le prouvent la Grande Charte de 1215, la pétition des droits de 1628, l’Act
d’Habeas Corpus de 1679, le Bill des droits de 1689, l’Act d’établissement de 1701, les
Parliament Acts de 1911 et de 1949, ou encore l’European Community Act de 1972.
On assiste même aujourd’hui au développement des textes constitutionnels écrits. En
1998, le gouvernement de Tony Blair a fait adopter ce type de textes sur des questions
politiques majeures : l’ Human Rights Act en premier lieu, et ayant pour objet l’incorporation
des traités européens au droit britannique ; les Scotland Act, Governement of Wales et
Northern Ireland Act en second lieu. Ces derniers définissent les principes d’une
décentralisation moderne, conciliant les revendications à l’autonomie régionale et la
souveraineté du Parlement de Westminster.
A l’inverse, les constitutions écrites peuvent, elles aussi, être influencées par certaines
coutumes constitutionnelles (principes implicites) sans lesquelles d’ailleurs le texte de la
Constitution ne peut réellement bien se comprendre. C’est L. Rolland en 1927 et R. Capitant
en 1929 qui ont découvert l’importance du rôle des coutumes constitutionnelles en France.
Pour R. Capitant, la constitution, dans ses degrés supérieurs, serait nécessairement
coutumière. La souveraineté nationale par exemple, plus qu’un principe constitutionnel écrit,
serait une coutume. Située à la base de l’ordre juridique de l’État, elle le conditionnerait de
manière permanente, en dépit des variations sémantiques formulées quant à son contenu dans
les textes constitutionnels.
Mais à côté des coutumes, il existe une autre notion, qui hypothèque l’idée selon
laquelle la nature et le fonctionnement d’un régime politique ne pourrait se comprendre qu’à
la lecture d’un texte constitutionnel. Il s’agit des conventions à la constitution dont la notion a
été dégagée par J.S. Mill (Le gouvernement représentatif, 1865) et surtout par A.V. Dicey en
1885. Elles ont fait l’objet d’une théorisation en France, de manière relativement récente, par
le professeur Pierre Avril. Ces conventions à la Constitution se distinguent des coutumes
parce qu’elles désigneraient des pratiques qui ne nécessitent pas de manière obligatoire une
répétition. A la différence de la norme constitutionnelle elle-même, les conventions sont
essentiellement des règles non écrites (ex. désuétude de la dissolution en 1877-1879).