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Revue des Études Amazighes, 5, 2019, p.

39-66

La polysémie du mot-morphème agËÄ en amazighe :


Représentations, charge symbolique et valeurs sémantiques
associées

Abdelâali TALMENSSOUR
Université Ibn Zohr
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, Agadir

Le présent article a pour objectif d’analyser la polysémie du mot-morphème


agËÄ en amazighe. Dans ce travail de description sémantique, nous
essaierons de décrire les significations dominantes du lexème à travers la
diversité de ses emplois syntagmatiques et idiomatiques, et dégager les
différentes valeurs sémantiques et/ou symboliques associées à ce nom de
partie du corps en amazighe.
Soutenant l’idée que le sens ne peut être appréhendé qu’à travers la diversité
des usages du mot, notre projet de description de la signification lexicale
privilégie un modèle holistique où le sens d’un mot doit être cherché dans la
convergence et la concrétion de l’ensemble de ses emplois. Nous partons des
énoncés globaux comme des dispositifs synthétiques de significations (ou de
valeurs)1 pour aboutir à la signification des unités lexicales comme une
concrétion à partir des usages.
Notre projet de description sémantique fait donc une place importante à la
composition nominale (syntagmes et lexies complexes, catachrèses,
métaphores lexicalisées, etc.), au figement linguistique et à la phraséologie
idiomatique, qui sont pour nous les meilleurs révélateurs de l’identité
sémantique des mots- morphèmes. Notons que le figement est un phénomène
coextensif au langage et non pas un phénomène dérivé ou secondaire. Les
lexies complexes et les expressions figées font partie intégrante du lexique
général de la langue, elles en constituent même une part considérable. Loin
d’être un phénomène marginal, le figement lexical est un phénomène

1
Ici, la valeur est quelque chose qui s’isole dans un monde des représentations, un
emploi caractéristique qui s’isole et qui s’illustre idéalement dans ces emplois
syntagmatiques et idiomatiques.

39
universel, un mécanisme linguistique commun à toutes les langues
naturelles, participant à la production linguistique et à la génération lexicale.
Nous estimons que la signification des unités lexicales n’est accessible qu’à
travers la convergence de leurs emplois et non à partir d’un sens supposé
premier du mot, auquel viendraient s’ajouter des sens seconds supposés
dériver de cette première couche d’invariance. Nous souhaitons promouvoir
une microgenèse du sens des unités lexicales, en insistant sur l’idée que la
première intuition d’un sens déjà constitué est un appel à une stabilité
référentielle, alors que les phénomènes de polysémie, de glissement de sens
et de métaphoricité, nous oblige à avoir une autre conception de ces
phénomènes sémantiques.
Nous voulons insister sur la nécessité pour la sémantique lexicale d’intégrer
l’ensemble des usages (et des valeurs) des unités lexicales, et de rompre avec
l’idée qu’il y ait pour les mots, d’un côté, un sens premier, intuitivement
privilégié, et, de l’autre, des emplois figurés censés en dériver. La
signification lexicale doit être conçue comme un principe de génération de
ces valeurs référentielles, qu’elles soient ou non conçues comme figurées,
analogiques ou autres2. Les phénomènes de déplacement de sens sont au
cœur de la signification lexicale3.
Ainsi, notre travail se situe du côté des études sémantiques privilégiant une
conception du signe linguistique à la fois anthropologique et dynamique, une
approche sémiotique de la signification où le langage ne se réalise et ne
fonctionne qu’en relation avec le monde qu’il est chargé de décrire4. Cette
conception se démarque de la conception référentialiste qui voudrait
promouvoir un sens concret comme signification première, selon laquelle il
y aurait un noyau de sens, un sens de base « premier » ou « littéral », et où
les autres sens « figurés » seront considérés comme un acquis plus tardif
dérivant de cette première couche d’invariance.

2
Il faudra alors prendre au sérieux la non-isomorphie de la relation mots-monde : un
même « objet » ou « référent » relève d’un nombre ouvert de rapports possibles, et
réciproquement, le même rapport peut être entretenu avec une infinité potentielle de
référents, et, enfin, cesser de marginaliser les phénomènes dits de déplacement de
sens, les processus décrits en termes de ‘figure’ (métaphore) sont au cœur de la
signification lexicale. [Cadiot (1999 : 383)]
3
Les notions de sens figuré et de figure sont réinsérées au cœur de la mécanique
sémantique et cessent d’être conçues comme des phénomènes rhétoriques, se
découvrant être les traces du mécanisme même de la signification linguistique.
4
C’est une approche sémiotique de la signification selon laquelle le mot est un
instrument, un mode d’accès ou d’appréhension au monde pratique et de
l’expérience, en ce sens que les noms servent d’abord à organiser des rapports de
l’homme à son environnement.

40
Le sens littéral, postulé par d’autres problématiques d’inspiration cognitive,
n’intervient qu’en aval dans la constitution de la signification de base des
unités lexicales. Il n’est, en somme, que la première désignation présente
dans la mémoire des locuteurs5. Dans les nombreux emplois qui s’éloignent
de l’usage dénominatif, il n’y a aucune déviance, mais simplement emploi
dans des domaines spécifiques et variés de l’expérience. Plusieurs noms de
parties du corps (Npc)6, par exemple, ne renvoient à rien d’autre qu’à une
forme (ou gestalt perceptuelle) qui fonctionne comme un schéma pour
l’appréhension de réalités variées. Ces noms ont pour signification de base
un motif lexical (morphologique, perceptuel, constructionnel ou fonctionnel)
aisément transposable dans une variété de situations. C’est sur cette base que
ces mots peuvent servir plusieurs fois pour désigner des référents situés dans
des domaines de réalité ou de l’expérience aussi variés et hétéroclites.
Le lexème agËÄ est aussi très révélateur de ce point de vue7. Nous savons par
exemple qu’en amazighe Tachelhit, le nom de partie du corps agËÄ/ amggËÄ
désigne à la fois la partie du corps qui unit la tête au tronc (cou), l’arrière du
cou (nuque) et la partie antérieure et latérale du cou (gorge, gosier, larynx,
cartilage thyroïde). Notons également que, dans la plupart des parlers du
Tachelhit, le lexème agËÄ/ amggËÄ renvoie aussi à l’organe de la phonation
(Cf. infra.).
En Tamazight, on utilise le lexème agËÄ (pl. igËÄan) pour désigner le « cou
des humains et des animaux », mais aussi la « partie antérieure et latérale du
cou ». La forme féminine tagËÄt (pl. tiÅËÄin), utilisée pour exprimer le
diminutif, désigne un « petit cou », ou une « petite voix, voix aigue » comme
chez les Ayt Hadiddou (Azdoud, 2011 : 38).
En Tamazight encore, la forme amggËÄ (pl. imÅËaÄ) sert à exprimer
l’augmentatif (Taifi, 1991:166 ; Azdoud, 2011 : 38) et s’emploie pour
désigner un « long cou » ou un « gros cou ». Le correspondant féminin
tamggËÄt (pl. timÅËaÄ) désigne plutôt la partie postérieure du cou, la nuque
(Azdoud, Ibid.)8.
5
L’intuition psychologique, le besoin de lier un « objet » à un sens de base, parasite
la reconnaissance du fait que le sens des mots ne se laisse reconnaître qu’à travers la
diversité des usages, le sens premier donné par les dictionnaires masquant
généralement cet aspect.
6
Des noms comme ixf, iγil, afud, imi, ils, etc.
7
Les parlers du Tachelhit utilisent les formes agËÄ (pl. igËÄan) et amggËÄ (pl.
imggËaÄ). Les noms féminins correspondants tagËÄt (pl. tigËÄin) et tamggËÄt (pl.
timggËaÄ) sont utilisés pour exprimer le diminutif et/ou le mélioratif.
8
Les parlers du Maroc central et du Sud-Est utilisent généralement le terme pngi
pour désigner la « nuque ». Taifi (1991 : 166) donne aussi la forme pllmgËd utilisée
pour désigner la « nuque » et les « vertèbres cervicales ».

41
Force de constater que les noms agËÄ/ amggËÄ et leurs correspondants
féminins tagËÄt/ tamggËÄt s’impliquent dans différentes structures
polysémiques, produisant plusieurs sens apparentés, enregistrés en langue et
attestés par l’usage. Nous retrouvons pour ces lexèmes des cas de polysémie
domaniale distribuée selon des thématiques différentes, et qui se manifeste
notamment dans des emplois syntagmatiques figés : lexies complexes,
collocations, locutions et expressions idiomatiques et/ou métaphoriques.
Lors de ce travail de description sémantique nous pouvons distinguer deux
mécanismes sémantiques différents, qui sont à la source de la polysémie du
mot-morphème agËÄ. Nous avons un premier niveau qui concerne les
emplois métonymiques, méronymiques et/ou méréonymiques où l’on se sert
du nom-objet agËd/ amggËÄ pour désigner des parties ou sous-parties du
corps ou pour désigner des objets ou parties d’objets hétéroclites, mais aussi
des emplois où le mot- morphème renvoie à des relations et des expériences
associables à des référents variés. Nous avons ensuite un deuxième niveau
où le référent « agËÄ/ amggËÄ » est promu qualitativement et représenté
comme siège symbolique de qualités morales et psycho-morales. Dans ces
emplois idiomatiques, le figement est conçu comme un ordre qui organise le
cadre de la représentation. C’est le nom agËÄ/ amggËÄ dans ce contexte
(idiomatique) précis qui fait sens : on est face à des valeurs symboliques, où
l’on ne peut pas parler d’un passage d’un sens littéral à un sens figuré, dans
le sens où l’on va directement vers des valeurs idiomatiques (symboliques)
du mot9.

Pour satisfaire les objectifs assignés à cette étude, les sections suivantes
seront consacrées à l’analyse de la polysémie du mot agËÄ en amazighe.
Dans ce travail de description sémantique, nous essaierons de décrire les
significations dominantes du lexème et dégager les différentes valeurs
sémantiques et/ou symboliques associées à ce nom (Npc) en amazighe.
I. Polysémie domaniale du lexème agËÄ/ amggËÄ
Cette première partie de l’analyse de la polysémie du mot agËÄ sera
consacrée aux emplois métonymiques et/ou méréonymiques où l’on se sert
du nom-objet ‘agËÄ/ amggËÄ’ pour désigner des parties ou sous-parties du

En Tarifit, le nom tamggËÄt (pl. timggaËÄin) désigne plutôt la « partie postérieure du


cou », la « nuque ». C’est le terme iri (pl. iriwn, irawn) qui est utilisé pour désigner
le « cou » d’un humain ou d’un animal. La forme féminine correspondante tirit (pl.
tiryawin) est utilisée pour exprimer le diminutif.
9
Dans ce type de constructions idiomatiques, le nom de partie du corps renvoie
directement à des valeurs sémantiquement (symboliquement) associées en tant que
le nom-objet est promu qualitativement au statut de siège symbolique de qualités
morales.

42
corps ou pour désigner des objets ou parties d’objets hétéroclites. Ces
différents emplois syntagmatiques (généralement figés ou semi-figés)
participent à enrichir et à élargir le spectre de la polysémie domaniale du
mot-morphème, qui se distribue selon des thématiques (domaines
sémantiques) différentes dans lesquelles le nom agËÄ/ amggËÄ peut servir
pour désigner des référents situés dans des domaines de réalité ou de
l’expérience aussi variés et hétéroclites.

1. Cou, région du cou


1.1. Cou
Partie du corps chez l’homme et l’animal située entre la tête et le tronc :
1.1.1. Les formes masculines agËÄ/ amggËÄ
Nous citerons ici le cas des locutions adjectivales [morphème adjectiveur
(bu-/mu-) + Npc] permettant l’expression d’une valeur d’intensité.
Dans ces expressions figées, le nom de partie du corps renvoie à une zone
active, une « partie visible et saillante ». Les noms agËÄ/ amggËÄ et les
diminutifs tagËÄt/ tamggËÄt sont utilisés dans des locutions adjectivales qui
renvoient à des propriétés physiques (formes du cou) connotées positives ou
négatives.
Dans ces locutions adjectivales, le morphème adjectiveur (bu-/mmu-) instruit
une valeur d’intensité (aspect augmentatif) doublée d’une valeur péjorative
(aspect dépréciatif)10. En Tachelhit, les locutions bu-ugËÄ/ bu-umggËÄ (celui
au (gros) cou) sont utilisées pour parler de « qqn qui a un gros cou, un
individu doté d’un cou épais et large », et mmu-umggËÄ (celle au (gros/long)
cou), pour « une femme ou une jeune fille qui a un cou disgracieux ».
En Tamazight, la locution adjectivale est aussi utilisée comme sobriquet ou
pour ne pas nommer directement la personne :
Is tÇËit bu-ugrÄ lliv? Est-ce que tu as vu untel?
D’autres locutions permettent l’expression d’une valeur d’intensité négative.
La locution nominale amggËÄ n uËam (cou de chameau), par exemple, est
utilisée pour qualifier un individu doté d’un gros/ long cou11.
De même, la locution verbale : ifrv umggËÄ nns (son cou est difforme)
s’utilise pour qualifier une personne qui a un physique disgracieux, ou, à
propos d’une jeune fille, pour dire qu’elle n’est pas très belle.

10
L’aspect augmentatif, exprimé par la « grosseur/ longueur du cou », connote une
valeur dépréciative (proéminence/ grossièreté du trait physique).
11
En Tamazight, on utilise aussi l’expression : vurs tamggËÄt n ulvm (Il a un cou de
chameau) : Il a un long cou (Taïfi, 1991 : 166).

43
En Tachelhit, on utilise également la forme dérivée acggËÄ (pl. icggËaÄ) pour
désigner le « cou de la cigogne » ou pour qualifier une personne dotée d’un
« cou long » ou d’un « cou difforme » (Destaing, 1932 : 66).
En Tamazight, la cigogne est aussi dénommée avzzaf umgËÄ (Taïfi, 1991 :
166), en rapport avec le cou longiforme de l’oiseau échassier12.
Le même procédé de création lexicale13 a donné naissance à des
dénominations du domaine botanique désignant des fruits longiformes ou de
forme allongée. En Tachelhit, par exemple, la dénomination bu-umggËÄ sert
à désigner une « variété de figues à pédoncule long et vert » (Demnat) et une
« variété de citrouille de forme allongée et à écorce lisse » (Souss)14.
1.1.2. Les formes féminines tagËÄt/ tamggËÄt
En Tachelhit, les formes tagËÄt/ tamggËÄt sont plutôt utilisées pour exprimer
le « diminutif » dans les locutions adjectivales : bu-tmggËdt (celui ayant un
petit cou) ou l’expression bu-tgËÄt mÇÇin (celui qui a un petit cou).
Quand il est combiné au morphème adjectiveur du féminin, le diminutif
tamggËÄt dénote le plus souvent un aspect appréciatif/ mélioratif, dans la
locution adjectivale mmu-tmggËÄt (celle qui a un petit cou), pour parler
d’une jolie/ belle fille ; ou encore dans l’expression exclamative :
Tga mmu-tmggËÄt ! C’est une jolie fille.
Le diminutif instruit donc une valeur méliorative dans le sens où la
« petitesse du cou » renvoie à une gestalt esthétique15.
Nous trouvons d’autres expressions exclamatives permettant l’instruction de
valeurs positives utilisées pour connoter une valeur méliorative-
appréciative:
Tfulki tmggËÄt nns ! (Son (petit) cou est joli !) : C’est une jolie fille ! ; ou
dans l’expression : Dars yat tmggËÄt waxxa gis tuglt tifalatin ! (Elle a un
(petit) cou juste pour qu’on y accroche des colliers !), pour parler d’une jolie
fille16.

12
Les Ait Merghad utilisent la locution « agËÄ avzzaf » pour désigner la « partie du
cou sous le menton », synonyme « agawa » (Haddachi, 2000 :10).
13
i.e. préfixation du morphème adjectiveur au Npc.
14
Destaing (1932) donne aussi pour cette variété de citrouille la lexie complexe
amggËÄ n uËam (cou de chameau) : « Variété de citrouille à écorce lisse, claire, de
forme allongée, arquée ; sa chair est orangée (à distinguer de la variété dite taslawit
(ou aslawi) très allongée, recourbée, à chair blanche » (Destaing (1932 : 66)).
15
Le « cou fin » étant valué culturellement comme critère de beauté (valeur
esthétique).
16
Se dit aussi d’une jeune fille qui sait danser/chanter dans l’asays (Ahouach).

44
D’autres locutions nominales, basées sur la symbolique animale, permettent
également la connotation de ces mêmes valeurs positives. Nous citerons à
titre d’exemple les locutions tamggËÄt n utbir (cou de pigeon) ou tamggËÄt n
tznÆÄt (cou de gazelle) ; ou encore dans le vers suivant:
A aznÆÄ, a bu-tmggËÄt icwan : Ô gazelle, au joli cou…
La valeur énonciative- expressive des locutions repose donc sur la
convocation de caractéristiques morphologiques typiques et l’identification à
des emblèmes, soit ici le pigeon et la gazelle en tant que figures- emblèmes
de la beauté féminine17.
Les noms agËÄ/ amggËÄ sont aussi utilisés dans des emplois idiomatiques où
le nom-objet est promu au statut d’indice de propriétés ou caractéristiques
physiques : Irka as ugËÄ (Son cou est sale) : Il est crasseux.
Le nom agËÄ/ amggËÄ est également utilisé dans des locutions verbales
permettant la description-évaluation de propriétés physiques, emplois dans
lesquels le nom-objet « cou » est promu au statut d’indice de l’état
physique et de l’état de santé général :
Isdid umggËÄ nns (Son cou est maigre) : Il est maigre, chétif.

1.2. Cou, partie autour du cou :


Tga nn tifilit v umggËÄ : Elle a mis un collier autour du cou.
Tugl as tifilit g umggËÄ : Elle lui a mis un collier autour du cou.
Tugl iÏÏu ifilu g wagËÄ : Itto a mis un collier (autour de son cou)18.
Tlsa iÏÏu tazra i ugËÄ nns : Itto a mis un collier (autour de son cou).

Collier :
En Tachelhit, le nom ‘amggËÄ’ s’utilise aussi pour désigner un « collier »,
parure ou ornement que l’on porte autour du cou :
Tga nn tislit amggËÄ iplan : La mariée a mis un beau collier.

Col, encolure, collet :


Partie d’un vêtement autour du cou : amggËÄ n uqccab : col/collet de la robe
longue, ample ; tamggËÄt n tqccabt : col/encolure de la tunique19 ; agËÄ n
utffas : le col de la chemise (Oussikoum, 2013 : 200) ; tbbi as tmggËÄt i
utffas : l’encolure de la tunique est déchirée (Taifi, 1991 : 166).

17
Dans le même ordre d’idée, Benamara (2013 : 266) cite, dans l’entrée iri (cou), la
locution iri n usid (cou d’autruche) comme « signe de beauté ». Le « cou long »
étant ici considéré comme un critère de beauté chez une femme.
18
Les parlers des Ait Merghad utilisent la forme wagËÄ pour l’état d’annexion.
19
Ou encore dans l’énoncé injonctif : aÅl tt (taqccabt/ taÄËËaot) v tmggËÄt !
Il faut la pendre (djellaba/ tunique) par le col.

45
1.3. Partie postérieure du cou
Cou, collet :
Dans plusieurs parlers, les noms amggËÄ/ amggËÄ sont utilisés pour désigner
la partie postérieure du cou (d’un humain ou d’un animal) :
AmÇ tt v tmggËÄt ! Il faut la saisir par le cou !
Saisir (l’animal) par le collet.
Vs20.
Emploi idiomatique :
YumÇ t v umggËÄ (Il l’a saisi par le collet) : Il est sous son emprise.

Cou, nuque :
Dans plusieurs parlers du Tachelhit et du Tamazight, le nom agËÄ/ amggËÄ
peut servir à désigner la « nuque » et les « cervicales » :
Iwt t g ugËÄ / Yut t v iggi n umggËÄ : Il lui a donné un cou sur la nuque.
Inva t umggËÄ : Il a mal à la nuque (douleurs aux cervicales)21.

1.4. Cou, région scapulaire :


En Tamazight, le nom agËÄ peut aussi désigner le « cou » et la « région
scapulaire » :
Yusi yiws xf ugËÄ nns : Il porte sur enfant sur les épaules22.
Les formes tigËÄa/ tugËÄa sont utilisées en Tamazight pour désigner la région
scapulaire23 :
Yusi gmas aflla n tgËÄa : Il porte son frère sur les épaules.
La forme tugËÄa est usitée chez les Ayt Hadiddou pour désigner la « partie
du corps située à la base du cou et allant d’une épaule à l’autre », ou « la
manière de porter qqn/ qqch sur les deux épaules à la fois » :

20
Contra. Sens opposé ou différent par rapport à l’exemple précédent.
21
Comme signalé plus haut, les parlers du Tarifit utlisent la forme féminine
tamggËÄt (tamggaËt) pour désigner la « nuque ». En Mozabite, on utilise le terme iri
qui désigne à la fois le « cou » et la « partie sous la nuque », mais aussi le terme
akrum qui désigne la « nuque », le « haut du cou » et la partie « derrière la tête »
(Haddadou (2007), Delheure (1984)). La forme féminine takrumt peut désigner le
« cou » et la « nuque ».
En Tachaouit, le terme takrumt désigne la « nuque » et la « vertèbre » (Haddadou,
2007 : 102). De même dans les parlers Ouargli (Delheure (1987)), le terme takrumt
désigne le « cou » et la « nuque », par extension : « personne, vie humaine,
meurtre ». Cf. infra.
22
Dans le traitement réservé à la racine , Taifi (1991 :166) donne aussi la
forme agËÄ (pl. igËÄiwn) usitée chez les Zayan pour désigner l’« épaule » (syn. ivir).
23
Les Ait Merghad utilisent le terme « pngi » pour désigner la partie allant des
épaules à la tête (Haddachi, 2000).

46
Yusi t xf tugËÄa : Il l’a porté sur les épaules (Azdoud, 2011 : 38).
Dans les parlers des Ait Merghad, la forme tuggËÄa (pl. tuggËÄin) désigne
aussi le « port à califourchon »24 :
Yusi t vif tuggËÄa : Il le porte sur les épaules (à califourchon).
Var25. Iga as tuggËÄa : Il le porte sur les épaules (à califourchon).
Les parlers des Ait Atta utilisent le terme tipuggËÏa pour désigner le « fait de
porter qqn sur les épaules » :
Iga as tipuggËÏa : Il l’a pris sur les épaules (Amanis, 2009 : 138).

1.5. Giron :
En Tamazight, dans les parlers des Ait Atta, le lexème agËÄ sert également à
désigner le « giron (sein, poitrine d’une femme) », notamment dans la
locution nominale : agËÄ n mma (le giron de ma mère) : le giron maternel.

1.6. Partie antérieure et latérale du cou


1.6.1. Gorge :
Mal de gorge : Inva t ugËÄ (La gorge lui fait mal) : Il a mal à la gorge.
Dans les parlers du Tachelhit, le nom amggËÄ est utilisé pour dénommer la
maladie qui affecte la gorge « les angines » :
Yav t umggËÄ (La gorge lui fait mal) : Il a des angines.
Var. YumÇ t umggËÄ (La gorge lui fait mal (l’a atteint)) : Il a les angines.
Var. UmÇn t wazviwn : Il a les angines.
Dans les parlers du Sud-est, le lexème tagËÄt peut aussi désigner « une
maladie qui affecte les enfants en bas âge ».

Egorger. Tuer (un animal, un être humain) en (lui) coupant la gorge :


Ibbi agËÄ i tixsi : Il a égorgé la bête à sacrifier.
Ibbi amggËÄ nns/ agËÄ nns (Il a coupé sa gorge) : Il l’a égorgé(e) 26.
Ibbi as agrjuÏ nns27 (Il lui a coupé sa gorge) : Il l’a égorgé(é).
Ivrs as g wagËÄ28 : Il l’a égorgé(e).

1.6.2. Gorge, trachée artère :


Ikka as waggu agËÄ (La fumée lui a traversé la gorge)
Var. Ikcm as waggu s taqqayt (La fumée lui a traversé la gorge)

24
Isiy vif ÄaËt wagËÄ nil ivariwn (Haddachi, 2000 : 190).
25
Variante.
26
En Tarifit, on utilise l’expression : Indar as iri (Il lui a jeté le cou) : Il lui a coupé
la tête (Serghoual, 2002 : 450).
27
Cité dans Amanis (2009 : 412).
28
Cité dans Haddachi (2000 : 11).

47
La fumée l’a étouffé29.

1.7. Partie inférieure du cou


Gorge, gosier :
Ittmra as uvrum g ugËÄ : Le pain lui est resté coincé à travers la gorge.
Isrrp t i ugËÄ nns (Il l’a glissé à sa gorge) : Il l’a avalé, il l’a bu.
Isaka tt agËÄ nns (Il l’a fait passer par sa gorge) : Il l’a avalée.
Vs.
Isaka t ddaw ugËÄ nns (Il l’a avalé (l’a fait passer sous sa gorge)) :
Il l’a ruiné, il lui a tout pris.
Soit encore dans l’expression suivante :
Ad tkk agËÄ, tjju (Une fois passée par la gorge, elle devient infecte) :
Se dit à propos d’un gourmand qui choisit les bons morceaux sur une table
de repas.

2. Partie rétrécie, passage étroit


2.1. Col, goulot :
Partie rétrécie d’un récipient, d’un objet (vase, jarre, bouteille, etc.) : amggËÄ
n ubuqal/ tbuqalt : col du pot (récipient à eau en terre cuite) ; amggËÄ n
tgdurt : col de la jarre ; amggËÄ n tqroit : goulot de la bouteille ; agËÄ n uqlil :
col de la jarre ; agËÄ n tlbuct : col/ goulot de la bouteille30 ; amggËÄ n uskfl :
col du pot (vase pour le lait) ; agËÄ n uqllal : le col de la jarre ; agËÄ n
uyddid : le col de l’outre à eau (Oussikoum, 2013 : 200)31.

2.2. Col, défilé :


Géographie physique. Passage étroit en milieu montagneux :
Les formes agËÄ/ tagËÄt, amggËÄ/ tamggËÄt sont utilisées pour désigner un
passage en lacet au pied d’une montagne. En Tamazight, le nom agËÄ peut
désigner un « col » : partie déprimée d’une crête montagneuse (Taïfi, 1991:
166), ou un « vallon » : dépression allongée entre deux collines, deux
coteaux (Oussikoum, 2013 : 200).
L’emploi de ces termes est attesté dans plusieurs toponymes du Haut-Atlas
et de l’Anti-Atlas32 :

29
En Tachelhit, la « trachée artère » est dite taÅmamt n turin (tube des poumons).
Pour désigner la « trachée artère », les palers des Ait Merghad utilisent la locution
aprsi n wagËÄ : « aynna ittkka wunfus g wagËÄ » (Haddachi, 2000 : 17).
30
Cités dans Taïfi (1991 : 166) et Azdoud (2011 : 38).
31
Dans le parler du Figuig, on utilise le terme iri (pl. iran, iritn) : iri n uqlil : goulot/
cou de la jarre (Benamara, 2013 : 266).
32
L’aire géolinguistique étudiée.

48
agËÄ (Ait Amer, Ihahane) ; agËÄ ann (Idaoutanane) ; igËÄan (Saghro)33 ; agËÄ
n yisk, agËÄ n talat, agËÄ n wurti (Saghro, Tinghir) ; agËÄ n izalgn (AmÏÄi,
Guelmim) ; amggËÄ n imucca (Mzouda) ; tamggËÄt n sidi bËahim u-oli
(Idaoutanane) ; tamggËÄt n tanra (Taghjijt) ; tamggËÄt n uÇËu (Anti-Atlas) ;
tamggËÄt n yismg (Wijjan, Tiznit) ; tamggËÄt n wuccn (Tazeroualt).

3. Partie arrière, postérieure


3.1. Derrière (espace) :
Le nom agËÄ est utilisé dans des locutions nominales pour désigner la
« partie arrière » d’une construction ou d’un espace géographique :
agËÄ n tgmmi/ agËÄ n taddart : Derrière la maison (façade arrière).
Izdv agËÄ n uvulid : Il habite de l’autre côté de (derrière) la montagne.

3.2. Derrière (postériorité dans le temps) :


Le nom agËÄ est utilisé dans des locutions nominales pour désigner la
postériorité dans le temps (après) :
AgËÄ n tiwwutci/ agËÄ n tiyyiÏÃ :
Après la prière du crépuscule/ Après la prière de la nuit.

3.3. Passage d’une saison à une autre :


En Tamazight, le nom agËÄ peut avoir selon le contexte d’utilisation les sens
de « saison, période, époque ». Ces acceptions sont attestées dans plusieurs
parlers du Maroc central.
Nous en donnons des exemples extraits de différents dictionnaires :
YuwÄ d ugËÄ ipman : la saison chaude est arrivée (Azdoud, 2011 : 38)34 ;
Ur tlli ka n tagutt agËÏ ddv : Il n’a pas plu ces temps-ci (Amanis, 2009 :
137) ; Ur illi ma s tddit agËÏ ddv : Il n’y a pas lieu que tu partes au cours de
cette période (Amanis, 2009 : 138) ; Idda div yan ugËÄ : Il est encore parti
pour une longue période (Azdoud, op. cit.) ; yan wagËÄ n wussan (Haddachi
(2000)).

4. Partie supérieure, extrémité


4.1. Monceau, accumulation en tas :
Dans certains parlers du Sud marocain, le nom agËÄ peut désigner « un tas de
céréales prêt à être vanné ».

33
Toponyme de la région du Saghro, nom d’un douar entouré d’un massif
montagneux (Haut-Atlas central).
34
La locution agËÄ n tafuyt sert à désigner, à l’intérieur d’une époque de pluie, une
longue période caractérisée par un manque de pluie et un soleil brulant, nuisibles
aux cultures (Oussikoum, 2013 : 200).

49
Les produits du vannage sont répartis en trois tas établis d’après leur degré
de propreté : agËÄ izwarn (le premier tas) ne contient que des grains
parfaitement nettoyés ; agËÄ n tuÇÇumt (le tas médian) de propreté moyenne ;
et agËÄ igÅran (le dernier tas) dont les grains sont mélangés à tous les
résidus de l’aire de battage.

4.2. Partie supérieure, la plus élevée :


Dans plusieurs parlers amazighes, les noms agËÄ et tamggËÄt peuvent
exprimer la notion d’« extrémité sur le plan de la verticalité » et servent à
désigner, selon les contextes de leur emploi, le « haut d’une montagne,
sommet » ou la « cime (d’un arbre) »35 :
AgËÄ n udrar : Haut de la montagne ;
TamggËÄt : Haut de la colline/montagne.
AgËÄ n tgjjuft : Cime du palmier-dattier.
AgËÄ n uvulid (Ayt Atta) : Près du sommet de la colline/ montagne.
Ce sens est également attesté dans certains toponymes de l’aire
géolinguistique étudiée : agËÄ n uÄaÄ : sommet d’une montagne, visible sur
la route vers Tafraout ; agËÄ (n tmanart) : village à Tamanart (Région de
Tata). Le village se situe à l’extrémité (du versant) de la montagne.

4.3. Extrémité, horizon :


En Tachelhit, le nom agËÄ peut également désigner le « point extrême » en
tant que le nom-objet sert à exprimer la notion d’« extrémité sur le plan de
l’horizontalité », utilisé notamment dans la locution nominale suivante, pour
désigner le point (extrême) que le champ de vision puisse atteindre :
agËÄ n tiÏÏ : Limite de la vue, l’horizon36.

4.4. Extrémité, début :


Le nom agËÄ est utilisé dans le parler des Ayt Atta dans le sens de
« début » en tant que le nom-objet renvoie à la notion d’« extrémité » sur le
plan spatial : agËÄ n yigr/ imi n yigr : Début/ entrée du champ.

4.5. Extrémité, fin (d’un processus) :


Le nom agËÄ est utilisé dans des collocations et locutions verbales pour
désigner la « fin d’un processus » en tant que le nom-objet exprime la notion

35
Le nom-objet « cou » renvoie ici à la « partie la plus haute » et peut commuter
dans certains emplois avec le nom ixf (tête).
36
Dans cet emploi locutionnel, le nom agËÄ peut commuter avec le nom ttmi
(limite) : ttmi n tiÏÏ (limite de la vue, horizon). Certains parlers du Tachelhit utilisent
également la locution lpdd n iÇËi (limite de la vue).

50
abstraite d’« extrémité » exploitée ici dans un processus d’évaluation d’une
expérience :
Igula as nn agËÄ : Il a presque fini (il arrive à la fin)37.
Ikka d agËÄ nns : Il est arrivé à la fin de ce qu’il a entrepris.
Atteindre l’objectif de sa mission/ recherche.
Iga as agËÄ (Il lui a mis fin) : Mettre fin à qqch, ne plus avoir qqch38.
Iga as agËÄ i uyda nns39 (Il a mis fin à son bien) : Il a vendu tous ses biens.
Vendre, dilapider son bien.
Tga as agËÄ (Ça lui a mis fin) : C’est ce qui a causé sa perte (fin
malheureuse).
Dans les emplois parémiques suivants, le nom-objet amggËÄ/ agËÄ renvoie à
la notion abstraite « extrémité, fin » et peut commuter avec le nom-objet ixf
pour désigner la « partie terminale (constituant la fin d’un processus)40 » :
Yazu tt ar amggËÄ, ifl tt
Il l’a écorchée jusqu’au cou, (et) il l’a abandonnée.
Var. Yazu tt ar agËÄ, izri tt
Il l’a écorchée jusqu’au cou, (et) il l’a abandonnée.
Var. Yazu tt ar ixf, izri tt
Il l’a écorchée jusqu’à la tête, (et) il l’a abandonnée.
Faire l’effort dans un travail et abandonner à la fin.
Il ne faut pas se décourager par la difficulté que l’on peut rencontrer à/vers la
fin (ne pas abandonner, se donner les moyens d’aller jusqu’au bout).
Les noms agËÄ/ amggËÄ sont utilisés dans les locutions prépositives ar agËÄ/
ar amggËÄ (jusqu’au cou) pour exprimer le contenu des adverbes de manière
« complètement, entièrement, pleinement » :
Tettut tbuqalt ar amggËÄ (La jarre est remplie jusqu’au cou)
La jarre est pleine/ remplie à ras bord.
Soit encore dans l’extrait suivant tiré d’un conte amazighe célèbre :
Tnna as tfqqirt : “Ma trit ? ad ak kksv uxsan, nvdd ad k azuv ar amggËÄ ?”
La vieille lui dit : « Qu’est ce que tu choisis (veux) ? Que je t’enlève les
dents ou que je t’écorche jusqu’au cou ? » (Roux, 1942 : 32).

Dans l’expression suivante, le lexème amggËÄ renvoie à la notion abstraite


d’« extrémité », exploitée ici dans un processus d’évaluation d’une
expérience : « arriver à un stade critique ». Le sémantisme de l’expression

37
L’expression tient son origine de l’écorchage de la bête sacrifiée.
38
Iga as agËÄ i timmuzva nns : izla tt, ur yad dars tsul (Haddachi, 2000).
39
Var. Iga as aÅri (Souss).
40
Pour écorcher la bête sacrifiée (mouton, chèvre), on commence par les pattes
arrière pour finir par le cou et la tête.

51
repose sur l’idée d’enfoncement (i.e. jusqu’au cou) pour désigner l’état
critique (i.e. surendettement, accablement) dans lequel se trouve le sujet
expérienceur :
IngÄ ar amggËÄ (Il est noyé (plongé) jusqu’au cou)
Il est accablé de dettes, de problèmes.
La locution permet l’expression d’une valeur d’intensité dans le sens où le
nom amggËÄ fonctionne comme « majoratif » pour désigner l’atteinte d’un
« haut degré » ou d’un « seuil de l’intolérable ».

La même idée est exprimée dans les variantes suivantes :


IngÄ ar imzgan (Il est noyé jusqu’aux oreilles)
Var. Ila taqqayt (Il a la gorge) : Il est surendetté. Il est accablé de problèmes.

4.6. Position supérieure, supériorité :


Le référent agËÄ/ amggËÄ renvoie à la « partie la plus haute » exploitée pour
la qualification d’une expérience.
Promu qualitativement, l’objet {cou} est construit comme repère sémiotique
permettant l’évaluation. La qualification/ évaluation passe par la mise en
parallèle de deux individus x et y, où la qualification de l’état-qualité est
exprimée par le biais d’une relation comparative/ appréciative, et où le nom-
objet agËÄ/ amggËÄ est utilisé comme zone de repérage sémiotique (point
permettant l’évaluation) pour désigner un « haut degré » dans une hiérarchie
et le « point le plus haut » dans cette échelle évaluative41.
« Etre supérieur, meilleur, avoir le dessus sur qqn » :
Ikka d agËÄ nns (Il passe (au-dessus de) son cou)
(i) Etre plus grand que qqn (dépasser en hauteur de taille), (ii) Avoir le
dessus sur qqn.
Var. Ikka d iggi nns (Il est passé au-dessus de lui)
Var. Ikka fllas (Il passe au-dessus de lui/ il le dépasse)
Etre meilleur, supérieur à qqn. Avoir le dessus sur qqn.
Ur izÄaË ad d ikk agËÄ nns (Il ne peut pas être à son niveau) : Il ne peut pas le
devancer/ concurrencer. Avoir le dessus/ l’ascendant sur qqn.

41
Selon le même schéma, l’‘orteil’ est conçu comme le « point le plus bas » de
l’échelle évaluative.
Dans la locution exclamative: Ur as iËap tifdnt (Il ne lui arrive pas à l’orteil) :
Etre très inférieur à qqn. Fr. Il ne lui arrive pas à la cheville.
On qualifie ainsi l’infériorité du sujet (x) par rapport à un individu (y) promu à un
rang supérieur dans cette hiérarchie (à l’extrême opposé de cette dimension, ici,
l’extrémité à l’échelle du bas) à tel point qu’il est absurde de vouloir comparer les
deux personnes (i.e. il y a un écart énorme entre les deux individus !).

52
Etre meilleur, supérieur à qqn (dans un domaine précis) :
Ikka d ugËÄ nns winnk ! : Il est meilleur que toi !
Ikka d agËÄ nns v tvri : Il est meilleur que lui à l’école (études).

5. Organe de la phonation
Par l’usage qu’en fait la langue, le nom agËÄ/ amggËÄ renvoie ‘directement’
à l’organe de la phonation pour désigner la voix et la qualité de la voix
(parole et chant).
Voix, timbre de la voix :
Dans les énoncés injonctifs suivants, le référent « gorge » renvoie à
l’émission sonore comme entité (physique) mesurable et gradable :
All agËÄ nnk/ amggËÄ nnk! : Lève ta voix !
Dans ce contexte précis, le lexème agËÄ/ amggËÄ peut commuter avec le
lexème taqqayt (gorge) :
All taqqayt nnk [ad ak nslla]! (Lève ta voix (gorge) [pour qu’on puisse
t’entendre] !)
Pour demander à qqn de lever sa voix, de parler plus fort.

Parler fort, hausser la voix :


Ikks i ugËÄ nns (Il a enlevé à sa gorge) : Il parle trop fort. Il crie.
Crier, parler à très haute voix, hausser la voix.

Voix forte, qui porte :


Ivzzif umggËÄ nns (Sa voix est longue) : Il a une voix qui porte.
Avoir une voix forte, puissante42 .
Illa dars ugËÄ (Il a de la voix) : Il a une voix qui porte.
Avoir une voix puissante et retentissante.
Var. Ila aprsi (Il a la gorge) : Il parle trop fort (Amanis, 2009 : 208).

Certains parlers du Tamazight utilisent aussi les locutions adjectivales :


bu-ugËÄ / mu-ugËÄ : celui/ celle qui parle haut et fort (Taifi, 1991 : 166) et
bu-uprsi/ mmu-uprsi : celui/ celle qui parle fort (Amanis, Ibid.).
42
Plus généralement, c’est le terme polysémique awal qui est utilisé pour qualifier la
voix (émission sonore). Les propriétés attribuées à la voix dans ces locutions
renvoient à des caractéristiques permanentes :
isdid wawal nns (Sa voix est mince) : Avoir une voix aiguë.
iÄni wawal nns (Sa voix est grosse) : Avoir une voix grave.
idra wawal nns (Sa voix est profonde) : Avoir une voix basse (registre de la voix).
Azdoud (2011: 96) donne les locutions suivantes usitées dans le parler des Ait
Hadidou :
Isdid as wawal : Sa voix est aiguë ;
Izur as wawal : Sa voix est rauque.

53
Encore, la locution nominale agËÄ n uvyul (voix (gorge) d’âne) est utilisée,
dans les parlers des Ait Atta, pour qualifier une personne qui parle trop fort,
une voix bruyante, qui casse les oreilles43.
Voix enrouée, éraillée, voilée :
Iggurza umggËÄ nns (Sa gorge est enrouée)
Var. Tggurza taqqayt nns (Sa gorge est enrouée)
Var. Iggurza : Il est enroué.
Avoir la voix enrouée. Fr. Avoir un chat dans la gorge.
Autres variantes expressives :
IgËujjm ugËÄ nns (Sa gorge n’est pas bien cuite)
Il a la voix enrouée, éraillée.
Iqqn as ugËÄ (Sa gorge est bloquée)
Il est enroué, aphone (Taifi, 1991 : 166).
Soit encore dans la locution nominale : agËd agËawaÇ (voix (gorge)
balbutiante) : Voix éraillée, voilée. L’expression est aussi utilisée pour
désigner un « discours ambigu », des « paroles pas très claires ».

La forme féminine tagËÄt s’utilise plutôt pour désigner une « jolie voix »,
dans la mesure où le diminutif permet l’instruction de valeurs positives,
utilisé pour connoter une valeur méliorative- appréciative. Encore, en
Tachelhit, la locution adjectivale tagËÄt ipnnan (voix douce) s’utilise pour
parler d’une « voix féminine », d’une femme.

6. Organe du chant
Dans ces emplois syntagmatiques et locutionnels, le nom agËÄ/ amggËÄ
renvoie ‘directement’ à l’organe du chant pour désigner la voix pour chanter,
mais aussi la qualité de cette voix (qualité du chant), en tant que le nom
agËÄ/ amggËÄ vise une expérience sémantiquement associée au référent :
agËÄ n talbnsirt : la voix de rraissa Demsiria ;
agËÄ n ulbnsir : la voix du rrais Demsiri.

6.1. Qualité de la voix, du chant :


Dans les expressions suivantes, la possession de l’organe du chant (agËÄ/
amggËÄ) renvoie à la possession de la voix pour chanter : Avoir une belle
voix (pour chanter).
Les locutions correspondent ici à des énoncés assertifs permettant
l’expression d’une valeur méliorative et/ou appréciative :
IÏÏaf /tÏÏaf agËÄ (Il/elle a de la voix)
Var. Dars agËÄ/ Illa dars ugËÄ (Il/elle a de la voix) : Il/elle a une belle voix.

43
Var. Illa vurs ugËÄ am win uvyul (Il a une voix comme celle d’un âne).

54
Var. IÏÏaf /tÏÏaf amggËÄ /Illa dars umggËÄ (Il/elle a de la voix)
Il/elle a une belle voix pour chanter.

En Tamazight, on utilise aussi la locution adjectivale mmu-ugËÄ (celle qui a


la voix) pour désigner une femme qui a une belle voix (Azdoud, 2011 : 38).

Le nom (Npc) taqqayt (gorge) peut commuter avec le nom agËÄ/ amggËÄ
dans ces emplois locutionnels, emplois dans lesquels le lexème taqqayt
renvoie à la « gorge » en tant qu’organe du chant. Comme pour les exemples
précédents, la qualification- évaluation se fait selon la possession ou la non-
possession de l’organe du chant :
IÏÏaf/ tÏÏaf taqqayt (Il/elle possède la gorge)
Var. Tlla dars taqqayt (Il/elle a (possède) la gorge)
Il/elle a une (très) belle voix (pour chanter).
Vs.
Ur vurs illi ugËÄ (Il/elle n’a pas de voix)
Var. [Iga] war agËÄ ((Il est) dépourvu de voix)
Ne pas avoir une voix pour chanter.
Considérons également les expressions suivantes :
Lap as agËÄ [i umarir] (Le chanteur manque de voix)
Il a perdu la voix (pour chanter). Extinction de voix, voix cassée.
[IÏÏaf/ tÏÏaf] gar agËÄ (Il/elle a une mauvaise voix)
À propos d’un chanteur/ une chanteuse sans voix.
Dans ce même contexte phraséologique, la voix du chant peut être qualifiée
de « belle » ou « mauvaise » :
Ifulki umggËÄ nns (Sa voix est belle) Il/ elle chante bien.
Var. Dars agËÄ ifulkin : Il/elle a une belle voix.
Var. Ipla ugËÄ nns/ ipla as ugËÄ : Il/elle a une belle voix44.
Vs.
Ixcn umggËÄ nns (Sa voix est mauvaise) : Il/elle a une voix horrible.
Ne pas avoir une voix pour chanter.
Dans d’autres expressions figées, les notions de « douceur » et de
« légèreté » sont convoquées pour exprimer des valeurs positives. Les
expressions sont donc utilisées pour connoter une valeur méliorative-
appréciative :
Immim ugËÄ nns (Sa voix est douce) : Il/elle a une belle voix.
Ifssus ugËÄ nns f wul (Sa voix est légère sur le cœur) : Il/elle a une belle
voix. Chanter agréablement.

44
Var. iÇil as ugËÄ : Elle a une belle voix (Taifi, 166).

55
Variantes stylistiques/ expressives :
Dans ces expressions idiomatiques, la voix du chant est qualifiée selon des
valeurs (critères) esthétiques. Le sémantisme de ces expressions repose sur
des relations d’assimilation (comparaison et métaphore prédicative)45.
La bonne sonorité du métal (pureté du son) et le bourdonnement des abeilles
(son continu) sont ici convoqués pour exprimer la beauté de la voix (du
chanteur) :
Tga taqqayt nns zun d tanast (Sa gorge est tel (un vase) de cuivre !)
Il a une très belle voix !
[iÏÏaf/ tÏÏaf] agËÄ n tzzwit (Il a une voix d’abeille)
Il/elle a une très belle voix (de chant).

6.2. Chant :
Dans les exemples suivants, le nom-objet agËÄ renvoie à l’organe de la voix
et du chant pour désigner le « chant » en tant que produit de l’activité du
sujet et expérience sémantiquement associée au référent :
Ifka [umksa] agËÄ i tagant (Il [berger] donne la voix/chant à la forêt)
Il [berger] a laissé libre cours à son talent de chanteur.
Iskr s ugËÄ nns aqaËiÄ : Il a fait fortune grâce à sa voix (à ses chansons).
Izznza agËÄ nns (Il a vendu ses chants (sa voix)) : Il (chanteur) a enregistré
(vendu) ses chansons (auprès d’une maison de disques qui va le rémunérer).
Dans ce contexte précis, lié au chant et à la chanson, le nom agËÄ peut
également désigner la « mélodie » et l’« air musical » :
Lap as agËÄ [i umarg] : Il n’a pas de mélodie [pour une chanson].

7. Organe de la parole
Dans les exemples ci-dessous, le nom agËÄ renvoie à l’organe de la voix et
de la parole pour désigner la « parole » en tant que produit de l’activité du
sujet et expérience sémantiquement associée au référent.
Considérons les locutions et expressions suivantes :
[nttan ad igan] agËd n tqqbilt : [Il est] le porte parole de la tribu.
[iÏÏaf] agËÄ n lprir (Il a une parole soyeuse) : Bel orateur, beau parleur.
Se dit généralement d’un poète-chanteur.
Soit encore dans la locution adjectivale bu-ugËÄ (celui qui a (le don de) la
parole) : Bel orateur, poète-chanteur ; locution qu’on utilise dans
l’expression : Isawl bu-ugËÄ : Le poète a raison/ a laissé une belle parole.

45
La phrase comparative [élément comparatif + SN] et la métaphore prédicative
nominale [Verbe de possession + SN] permettent l’expression d’une valeur
méliorative.

56
Soit encore dans des expressions du type :
Innra t var s ugËÄ (Il l’a vaincu (seulement) par la parole)
Var. Innra t var s wawal (Il l’a vaincu par la parole)
Avoir le dessus (sur qqn) dans une conversation.

« Gorge sèche »
La perte de salivation désignée par la « sécheresse de la gorge » renvoie au
sentiment d’impuissance éprouvé par le sujet face à (i) la résistance ou
l’obstination de son interlocuteur et (ii) l’inefficacité (ou vanité) de ses
paroles :
IqquË ugËÄ nns [s wawal]46 (Sa gorge est sèche [par trop de paroles])
Var. Izwa umggËÄ nns (Sa gorge est sèche) : Il n’a plus la force de parler.
Vs.
Iwpl as ugËÄ (La gorge lui est fatiguée)
Il est fatigué (par trop de paroles).
Vs.
Isvr amggËd nns (Il a asséché sa gorge)47
À propos de qqn à qui l’on répète les mêmes paroles (conseils) et qui refuse
d’écouter, de faire ce qu’on lui demande.

« Gorge douce/ acide »


Transposées à la « gorge », comme organe de la parole, les notions de
« douceur/ acidité » renvoient ici à la qualité de la parole et des propos
proférés.
Bonne parole, éloquence :
Immim umggËÄ nns (Sa gorge est douce) : Il sait bien parler/ chanter.
Etre éloquent. Dire de bons mots.
Mauvaise parole, insolence :
Ismmum umggËÄ nns (Sa gorge est acide)
Var. Ismmum uvnbu nns (Son bec est acide) : Il est grossier, insolent.

II. Réseau de repérage sémiotique48, charge symbolique et valeurs


sémantiques associées

46
Var. Ar asn isawal aylliv iqqur umggËÄ nns/ allig iqqur ugËÄ nns :
Il (leur) a parlé jusqu’à ce qu’il n’en put plus.
47
La construction causative- agentive permet de spécifier la cause/ origine du
sentiment-affect présenté ici comme une manifestation subie.
48
Processus d’individuation. Le nom- objet « cou » est exploité en tant qu’entité
individualisante, pour construire un réseau de repérage sémiotique : on accède à
l’individu par le biais du « cou ». Cf. Talmenssour (2014 : 218).

57
1. Personne, vie humaine
Enrôlé dans une perspective métonymique, le nom-objet amggṛ renvoie à
l’individu et à la vie de l’individu.
1.1. Individu, personne physique
Dans cette perspective métonymique, le nom-objet amggṛ renvoie à
l’individu entier49.
Personne physique :
Yucka d s amggËÄ nns50 (Il est venu par son cou) : Il est venu lui-même.
Se présenter physiquement51.
Personne, individu :
Iga yan umggËÄ (Il est un (seul) cou)
Il est tout seul (à besogner). Il n’a personne pour le seconder52.

1.2. Vie humaine, intégrité physique


À partir de la métonymie cou ≥ l’individu entier se développe un deuxième
degré de métonymie cou ≥ la vie de l’individu53.
Dans les exemples suivants c’est le nom féminin tamggËÄ qui sert à désigner
l’« intégrité physique », la « vie humaine » :
Unna invan tamggËÄ ad ifru ddiyt
Celui qui commet un crime doit payer le prix du sang 54.
A ayd d tmgËaÄ ad inva ! Que de gens il a tué ! (Taïfi, 1991 : 166)55
Dans ce contexte précis, le nom tamggËÄ peut facilement se substituer en
Tachelhit au lexème ËËup « âme, vie humaine », dans l’expression :
Inva ËËup (Il a tué une âme) : Il a commis un meurtre.
49
On accède à l’individu par le biais du « cou » parce que c’est la partie la plus
valorisée, la représentation du « cou » vaut comme indice de l’individu tout entier.
50
Exemple tiré de Amahan (1998 : 303).
Notons que dans les variétés du Haut Atlas central, le complément prépositionnel ne
prend pas toujours la marque de l’annexion quand le nominal est régi par la
préposition [s].
51
Var. Yucka d s ixf nns
52
Var. Iga yan ufus
53
On voit que le processus métonymique est exploité de façon à permettre une sorte
de montée en abstraction: on passe du cou ≥ l’individu entier ≥ la vie de l’individu.
54
La même expression existe en kabyle :
nγa ta er ti e ra (Il a tué un cou/ des cous) : Il a commis un (ou plusieurs)
meurtre(s) » [Taleb (1996:92)].
55
En Tachelhit encore, le nom tamggËÄ désigne également le « prix du sang ».
En Mozabite, le nom timgËÄt est utilisé pour désigner une « tuerie » ou un
« assassinat ». De même, en Kabyle, le nom tamgerÏ peut désigner « vie humaine »,
« meurtre » et « dette de sang ».

58
Etrangler, donner la mort par strangulation56 :
Yuki nn f umggËÄ nns (Il lui a sauté sur le cou) : Il l’a étranglé.
Serrer le cou à qqn, étrangler qqn.
Var. Iga as taqqayt (Il lui a fait la gorge) : Il l’a étranglé.
Donner la mort par strangulation.
Variante expressive (portée par l’expansion déterminative) :
Iga as taqqayt n sin iÄuÄan (Il lui a fait la gorge de deux doigts) : Il l’a
étranglé. Tuer, étrangler qqn.
Notons que le prédicat nominal taqqayt déclenche ici une action-type à
laquelle le nom référent est associé « étranglement/ strangulation»57.

2. Siège de l’honneur et de l’identité sociale


À partir de la valeur générique « partie supérieure », l’objet « cou » est
promu qualitativement (symboliquement) comme la partie noble, partie
publique, puisque identifiée comme une « zone de présentation de soi » :
Ad spllav amggËÄ inu (Pour rendre mon cou licite) : Pour me purifier58.
L’acte qui consiste à « rendre son cou licite » renvoie ici à l’idée de
« purification morale » comme attitude intentionnelle et contrôlée, pour
désigner le fait de « recouvrir son prestige » ou d’ « honorer sa réputation ».
2.1. Responsabilité, engagement moral
Siège symbolique, le nom-objet agËÄ/ amggËÄ renvoie à la notion de
« responsabilité morale » pour désigner un ensemble de caractéristiques
comportementales.
Engagement moral, responsabilité dans l’action :
Dans la locution elliptique suivante, traduisant ici une valeur énonciative,
interpellative et apostrophique :
F umggËÄ nnk ! (Sur ton cou !) : Tu prends tes responsabilités !
Pour prévenir une personne de ne pas engager sa responsabilité dans la
décision/ le choix de l’autre.
Ou encore dans l’expression :
Ittyagal sul s umggËÄ nns (Il est finalement suspendu par son cou) :
Il est puni pour les fautes qu’il a commises (manquement au devoir, à la
règle morale).

56
Dans ces expressions, le référent « cou » est représenté comme une partie
vulnérable et fragile qui peut être l’objet d’agression violente.
57
Le prédicat nominal taqqayt renvoie ici à une zone sensible, fragile et vulnérable,
pouvant faire l’objet d’une agression. En même temps, le nom taqqayt renvoie à une
expérience-type à laquelle le nom reste sémantiquement associé.
58
Sens (paraphrastique) donné in A. Amahan (1998 :303)

59
2.2. Engagement moral, serment
La locution [f ugËÄ/ f umggËÄ] est utilisée dans les formules de serment :
F umggËÄ inu ! / xf ugËÄ inu ! : Je te le jure ! Jurer sur sa tête.
F umggṛ inu abla … : Je te jure que …
Var. Xf tmggËÄt inu ! Je le jure sur ma tête ! (Taifi, 1991 : 166)59
Var. Ha tt nn xf ugËÄ inu! (Ayt Atta) : Sur mon honneur !
Var. I ugËÄ inu ! Sur mon honneur !
Je donne ma tête à couper (Azdoud, 2011 : 38)
Var. S agËÄ nnk ! Jure-le ! ; S agËÏ inu : Je le jure ! (Amanis, 2009 : 137)
S ugËÄ inu avzzaf ! Je le dis en toute confiance/ assurance !
Même chose dans les locutions verbales suivantes utilisées comme formules
de serment :
Ad asiv f umggËÄ inu! Je le jure !
Jurer sur sa tête.
Asi tt f umggËÄ nnk ! Jure-le !
Var. Ggall ! Jure-le !
Ou encore dans les locutions verbales suivantes :
Yusi tt f umggËÄ nns (Il l’a portée sur son cou) : Il a juré (de faire qqch).
Ar ittbbi f umggËÄ nns (Il coupe sur son cou) : Il jure sur sa tête.
Promettre par serment ; affirmer avec assurance.

2.3. Responsabilité, obligation morale


Obligation morale : prise en charge, engagement à la charge :
Dans ces expressions idiomatiques, les notions de « port » ou de « charge »
évoquées par les prédicats introducteurs renvoient à la charge morale (i.e. le
poids de cet engagement), l’engagement et la prise de responsabilité :
Yusi tt f umggËÄ nns / Yusi tt xf ugËÄ nns (Il l’a portée sur son cou) :
Il a pris la responsabilité de qqch. S’engager dans une affaire, prendre un
engagement, se porter responsable/ garant pour qqn.
Vs.
Yusi tt f umggËÄ (Il l’a portée sur le cou)
(i) Prendre un engagement pour faire qqch, en assumer la responsabilité.
(ii) Se porter garant pour qqn.
(iii) Avoir une dette envers qqn.

59
En Tarifit, on utilise la locution : x yiri unu (sur mon cou) : En mon âme et
conscience (Serhoual, 2002 : 450).

60
Vs.
Ar ittasi f umggËÄ nns aylli mi ur izÄaË (Il porte sur son cou ce dont il n’est
pas capable) : Il s’engage pour des responsabilités qu’il ne peut pas assumer.
S’engager dans des affaires dépassant ses propres capacités.
Soit encore dans les expressions (idiomatiques) suivantes :
Iga tt i ugËÄ nns (Il l’a mise sur son cou) : Il s’(y) est engagé.
Iga tt xf ugËÄ nns (Il l’a mise sur son cou) : Il en a pris la responsabilité.
Gan as tt f umggËÄ (Ils la lui ont mise sur le cou) : Ils l’ont chargé de le
faire ; ils lui en ont confié la responsabilité.
(i) Charger qqn de faire qqch, (ii) confier à qqn la responsabilité de qqch.
Giv ak tt f tmggËÄt nnk !
Je la mets sous ta responsabilité, sous ta protection (Taifi, 1991).
Illa as s agËÄ (Il lui est avec le cou) : Il est sous sa responsabilité.
Etre sous la responsabilité/ la protection de qqn.
Vs.
Kks tt f umggËÄ nnk ! (Retire/ enlève la de (dessus) ton cou !)
(i) Défais-toi de cette responsabilité ; (ii) sors de cette affaire !
Ne plus engager sa propre personne. Se retirer, se soustraire à une obligation.

3. Personnalité, caractère
Siège symbolique de qualités morales, le lexème agËÄ/ amggËÄ renvoie à la
« personnalité », au « caractère d’une personne ».
Caractère irresponsable :
Da ikkat s ugËÄ (Il dandine le cou) : Il ne fait pas les choses en leur temps.
Etre nonchalant, irresponsable.
Caractère courageux :
IÏÏaf agËÄ/ iÏÏaf amggËÄ/ dars amggËÄ (Il a le cou) : Il a du courage.
Etre courageux, audacieux.
Ivzzif umggËÄ nns (Son cou est long/ Il a le cou long) : Il a de l’audace.
Etre audacieux, aventureux.
Force de caractère, obstination :
IqquË ugËÄ nns (Son cou est dur) : Il est entêté. Etre obstiné, tenace.
Var. IqquË ixf nns (Sa tête est dure) : Il est têtu. Etre entêté, obstiné.
Hardiesse, audace :
Iga bu-umggËÄ (Il est celui au cou) : Etre entêté, obstiné. Etre audacieux60.

60
Dans les parlers du sud-est, aussi, la locution adjectivale bu-ugËÄ sert à qualifier
un individu « audacieux et téméraire ».

61
La locution adjectivale (avec le morphème adjectiveur bu- adjoint au Npc)
permet l’expression d’une valeur intensive (péjorative) qui renvoie ici à
l’idée d’excès (i.e. trop d’audace).
La même idée d’« excès d’audace » est exprimée dans les expressions
métaphoriques (figées) suivantes :
Ur ar ittyabbay umggËÄ nns ! (Son cou ne se coupe pas !) : Il est hardi.
Etre hardi, tenace, intrépide.
Var. AmggËÄ nns, ur ar t ttËÇÇant tglzam ! (Son cou, (même) les haches ne le
coupent pas !) : Il est hardi, intrépide. Ténacité, obstination, hardiesse61.

4. Ambition, pouvoir
Siège symbolique de qualités morales, le lexème agṛ /amggṛ renvoie à la
personnalité et à la personne sociale, et permet la qualification de certaines
qualités morales et/ou psycho-morales.
Ambition, appétit :
Iggut umggËÄ nns (Son cou est trop) : Il est trop ambitieux.
Etre avide, ambitionner beaucoup de choses.
TmÇÇiy tmggËÄt nns (Son (petit) cou est petit) : Il n’a pas beaucoup
d’appétit. Il n’est pas avide, il sait modérer sa convoitise.
Pouvoir :
IÃpa as ugËÄ (Son cou est fort/ puissant) :
Il est soutenu par une personne influente.

5. Fierté, prestige
Siège symbolique de qualités morales, le lexème agËÄ/ amggËÄ renvoie ici à
la personne sociale : « honorabilité, prestige, fierté, etc. ».
Fierté excessive, orgueil :
Iga nn agËÄ g ignna (Il a mis le cou dans le ciel) : Il est orgueilleux.
Var. Iga nn ixf v ignna (Il a mis la tête dans le ciel) : Il est orgueilleux.
Etre (très) orgueilleux. Fierté excessive.
Var. Iga nn tinxar/anxarn v ignna (Il a mis le nez dans le ciel)
Var. Iga nn anxarn [nns] v imanarn (Il a mis le nez dans les étoiles)
Il est (très) orgueilleux. Se conduire orgueilleusement.
Les expressions permettent la connotation d’une valeur dépréciative.
L’expansion indirecte [v ignna/ dans le ciel] instruit une valeur intensive
(attitude/ comportement extraordinaire) et oriente le procès vers une polarité

61
Le sentiment d’impuissance évoqué par l’impossibilité d’action renvoie ici au
caractère rebelle et inchangeable du sujet, dont le comportement demeurera
incorrigible.

62
négative. Le mouvement ascendant de la « tête » est promu au statut d’indice
de qualités internes de l’individu, évaluées négativement (qualités morales
et/ou psychologiques négatives)62.
Prendre une attitude fière :
All amggËd nnk ! (Lève ton cou !) : Sois fier (de toi) !
Var. All ixf nnk ! (Lève ta tête !) : La tête haute ! Marcher la tête haute.
Prendre une attitude fière (valeur positive).
Fierté, honneur:
Yull as amggËÄ nns (Il lui a haussé son cou) : Il l’a rendu fier.
Yull as agËÄ/ ulln as agËÄ (Il/ils lui a/ont haussé le cou) : Il/ils l’a/ont rendu
fier. Procurer un sentiment de fierté à qqn (ce dont on peut s’enorgueillir).

Conclusion
Au terme de cette étude, force est de constater que le nom- morphème agËÄ
s’implique dans différentes structures polysémiques, produisant plusieurs
sens apparentés, enregistrés en langue et attestés par l’usage. En effet, nous
retrouvons pour ce nom- morphème des cas de polysémie domaniale,
distribuée selon des domaines sémantiques différents, et qui se manifeste
notamment en contexte phraséologique, dans des emplois syntagmatiques et
idiomatiques. Dans cette étude, nous avons essayé de décrire les
significations dominantes de ce mot- morphème, à travers la diversité de ses
emplois idiomatiques, et dégager les différentes valeurs sémantiques et/ou
symboliques associées à ce nom de partie du corps en amazighe.
Dans cette analyse sémantique, nous pouvons distinguer deux niveaux,
correspondant à deux mécanismes sémantiques à la source de la polysémie
du mot. Nous avons, d’un côté, un niveau qui concerne les emplois
métonymiques, méronymique et/ou méréonymiques où l’on se sert du nom-
objet agËÄ/ amggËÄ pour désigner des parties ou sous-parties du corps ou
pour désigner des objets ou parties d’objets hétéroclites, mais aussi des
rapports et des complexes relationnels transposables, en tant que valeurs
sémantiques caractéristiques des types de rapport entretenus avec le
référent ; et, de l’autre, un deuxième niveau où le nom-objet « cou » est
investi d’une charge sémantique (symbolique) qui fait que le nom- référent
est représenté en tant que siège (symbolique) de qualités morales pour
désigner un ensemble de valeurs sémantiquement associées.

62
Le comportement du sujet renvoie à la même idée de « suprématie supposée »,
l’idée de se croire supérieur aux autres, au-dessus des autres.

63
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