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SOMMAIRE :

1 PRESENTATION GENERALE DE LA CÔTE-


D'IVOIRE ................................................................................XI
1.1 GÉOGRAPHIE PHYSIQUE........................................... XI
1.2 ECONOMIE (2)........................................................ XIV
1.2.1 Agriculture........................................................................ XIV
1.2.2 Mines et industries............................................................. XV
1.2.3 Transports et services. ....................................................... XV
1.3 GÉOGRAPHIE HUMAINE. ....................................... XVI
1.3.1 Les institutions .................................................................XVII
1.3.2 Démographie générale (3)...............................................XVII
1.3.3 La population étrangère. ............................................... XVIII
1.3.4 La population ivoirienne.................................................... XX
1.3.5 Structure de la population selon la religion. ..................XXVI
1.4 HISTOIRE............................................................ XXVII
1.4.1 La période pré-coloniale. ............................................. XXVII
1.4.2 L'arrivée des Européens. .............................................. XXVII
1.4.3 La période coloniale. ...................................................XXVIII
1.4.4 L'indépendance. ..............................................................XXIX
2 APPROCHE SOCIOLINGUISTIQUE..................XXXII
2.1 HIÉRARCHIE DES LANGUES LOCALES. ............. XXXII
2.1.1 Les vernaculaires.......................................................... XXXII
2.1.2 Les langues nationales.................................................. XXXII
2.1.3 Les langues véhiculaires..............................................XXXIII
2.1.4 Le français langue officielle. ....................................... XXXVI
2.2 L'EXPOSITION AU FRANÇAIS : STATUS ET CORPUS.
XLII
2.2.1 Le « Status ».....................................................................XLII
2.2.2 Le « Corpus »..................................................................XLVI
3 DESCRIPTION SUCCINCTE DES VARIÉTÉS EN
PRÉSENCE................................................................................L
3.1 LE FRANÇAIS POPULAIRE IVOIRIEN (FPI). ................L
3.1.1 Morpho-syntaxe. ................................................................... L
3.1.2 Phonétique. ........................................................................ LII
3.1.3 Le lexique.......................................................................... LIII
3.1.4 Les opinions sur le FPI..................................................... LIV
IX
3.2 LES FRANÇAIS DES SCOLARISÉS............................. LV
3.2.1 Le français des élites. .........................................................LV
3.2.2 Le français « ordinaire » (34) des Ivoiriens..................... LVI
3.2.3 Le nouchi (38).................................................................LVIII
3.2.4 Le zouglou...........................................................................LX
3.2.5 Les opinions des locuteurs................................................ LXI
4 L’INVENTAIRE DES PARTICULARITES
LEXICALES DU FRANÇAIS EN COTE-D’IVOIRE. . LXIII
4.1 HISTORIQUE DU PROJET...................................... LXIII
4.2 LES OBJECTIFS.....................................................LXIV
4.2.1 Constituer un Inventaire ivoirien (IFCI°). .....................LXIV
4.2.2 Mais un inventaire à orientation différentielle...............LXIV
4.2.3 Et à visée non-normative. ................................................ LXV
4.2.4 Une enquête étendue à tous les Ivoiriens francophones.. LXV
4.2.5 Portant sur toutes les formes de communication, tous les
domaines, tous les registres..........................................................LXVI
4.2.6 Une perspective polylectale............................................LXVI
4.3 LES PARTICULARITÉS LEXICALES. ................... LXVII
4.3.1 Quelques précisions indispensables ............................. LXVII
4.3.2 Typologie fonctionnelle des particularités lexicales. .. LXVIII
4.3.3 Collecte et sélection des données. ................................ LXXII
4.4 L’ÉLABORATION DE L’IFCI .............................. LXXV
4.4.1 Le classement de la nomenclature : la macro-structure.LXXV
4.4.2 La constitution des articles : la micro-structure. ....... LXXVII
4.5 LA RÉALISATION DE L’IFCI. ......................... LXXXIII

X
Introduction
1 PRESENTATION GENERALE DE LA CÔTE-
D'IVOIRE
La Côte-d'Ivoire est un pays complexe qui n'a émergé comme état
sous sa forme géographique actuelle que durant l'époque coloniale. Pourtant,
de l'Indépendance aux années 80, on a pu parler de "miracle ivoirien" tant le
développement a été rapide et la modernisation apparemment réussie. Mais
les problèmes économiques et politiques n'ont pas manqué à partir des années
80 et notamment ensuite après la disparition du Président Houphouët-Boigny.
Principal pays d'implantation africaine des Français, bien qu'actuellement la
communauté française semble y être en constante diminution, il est devenu,
malgré la présence d'une soixantaine de langues pour la plupart fort
dynamiques, l'état le plus francophone au sud du Sahara, au point que le
français, langue importée, tend même à pouvoir y compter au rang des
langues nationales. C'est de cette appropriation spectaculaire et de
l'extraordinaire créativité montrée par le vocabulaire français dans son
implantation locale que nous avons voulu rendre compte dans le présent
ouvrage. Cet enrichissement a pratiquement touché tous les domaines
couverts par le lexique, c'est pourquoi il nous a paru nécessaire de fournir un
ensemble d'informations générales et succinctes afin de permettre au lecteur
de mieux appréhender une situation sociolinguistique qui n'en est pas à un
paradoxe près.

1.1 Géographie physique.


La Côte-d'Ivoire est un État francophone de l'Afrique occidentale,
sur le Golfe de Guinée. Elle est limitée au sud-ouest par le Libéria (la
frontière suivant le fleuve Cavally), à l'ouest par la Guinée, au nord par le
Mali et le Burkina Faso, à l'est par le Ghana, au sud par l'Océan Atlantique,
sur environ 600 km. La côte est régulière mais protégée par la barre*(1), ce
qui, faute de port naturel, a rendu difficile, pendant des siècles, l'accès à
l'intérieur par la mer.
De forme quadrangulaire, ce pays de 322 460 km2 constitue une
sorte de plateau uniforme, aux reliefs peu contrastés, s'élevant insensiblement
du sud-est vers le nord-ouest avec pour point culminant, le mont Nimba, à la
frontière guinéo-libérienne (1 750 m.).
Ces faibles reliefs sont cependant compartimentés par des cours
d'eau (un certain nombre de rivières et quatre fleuves) coulant pour la plupart
XI
du nord vers le sud, souvent encaissés, au débit irrégulier et coupés de chutes
et de rapides, navigables seulement en aval pour le flottage des grumes. La
Comoé, bien que traversant le pays sur 1000 km en longeant la frontière du
Ghana, a une trop faible dénivellation pour être aménagée. Le Bandama,
constitué du Bandama blanc (qui se jette dans le lac de retenue de Kossou) et
du Bandama rouge (ou Marahoué), forme ensuite le lac de Taabo et fournit
l'électricité pour Abidjan et la région du Centre, grâce à deux barrages
aménagés sur son cours. Le Sassandra qui vient de Guinée, alimente le lac de
retenue de Buyo. Le Cavally, lui, entre en Côte d'Ivoire en pays dan et dévale
avec des rapides la zone montagneuse en traçant la frontière avec le Libéria.

Une nette opposition bioclimatique sépare cependant le sud et le


nord en deux régions caractéristiques : au sud, la forêt de type sub-équatorial,
XII
au nord, la savane de type tropical, le centre établissant une sorte de transition
progressive entre les deux climats.
a) le sud :
Le long du golfe de Guinée, la côte orientale, basse et sableuse, est
marquée par de vastes lagunes (Tadio, Ebrié, Aby), partiellement navigables
et séparées de l'océan par de minces cordons sablonneux, alors que la partie
occidentale après l'embouchure du Sassandra, est formée de falaises
rocheuses. La zone de mangroves*, riche en espèces aquatiques, cède ensuite
la place à la forêt dense dont l'extension (12,5 millions d'hectares dans les
années 1960) a été quasiment amputée des deux tiers pour céder la place à
des défrichements en vue de l'exploitation des essences commerciales
(acajou*, assaméla*, aboudikro*, fraké*, framiré*, bété*, etc.) ou l'ouverture
de zones de plus en plus vastes dévolues à des plantations* industrielles
(caféiers, cacaoyers*, palmiers* à huile, agrumes, hévéas*, etc.) au point
qu'elle ne couvre plus que 4,6 millions d'hectares (dont 1,6 million dans les
parcs nationaux) malgré une importante campagne gouvernementale de
reboisement.
Dans le centre du pays, de Bondoukou à Man, la forêt devient claire
avec des arbres plus petits et à feuilles caduques en saison sèche.
Dans le sud, on distingue quatre saisons*: une grande saison des
pluies, de mai à juillet, une petite saison sèche d'août à septembre, une petite
saison des pluies d'octobre à novembre, une grande saison sèche, de
décembre à fin avril. Les températures sont toujours supérieures à 18°C,
l'amplitude thermique est quasi nulle (21° et 33°C). L'humidité est forte : 2
500 mm de précipitations en moyenne.
Cependant, en allant vers le centre du pays, les pluies deviennent
moins abondantes (de 1 000 à 2 500 mm) et l'écart des températures
moyennes (entre 14° C et 39°C ) grandit. Une saison sèche de novembre à
mars précède une saison des pluies marquée par deux points culminants de
pluviométrie : en juin et septembre.
b) le nord :
La savane* arborée (: savane guinéenne) avec une pointe
descendant jusqu'à Yamoussoukro, couvre tout le nord de la zone forestière.
Cependant, autour de l'immense lac artificiel de Kossou ou des nombreuses
rivières, on rencontre des forêts*-galeries, qui vont s'insérer dans la grande
forêt. Dans les régions plus septentrionales, on trouve la savane arbustive ( :
savane sub-soudanienne) où les arbres laissent la place à des formations
d'arbustes et d'épineux (acacias*) puis au nord la savane herbeuse (: savane
soudanienne). Les cultures sont traditionnelles (igname*, mil*) et
commerciales (coton*, riz*, canne* à sucre, anacarde*).
Le climat est de type tropical soudanien avec une saison faiblement
humide et une saison sèche (novembre-mai) placée sous l'influence de
XIII
l'harmattan*. L'amplitude thermique est très marquée (entre 10°C et 42°C).

1.2 Economie (2).


La Côte-d'Ivoire est l'un des 6 membres de l'Union monétaire ouest-
africaine (UMOA*). L'unité monétaire est le franc CFA* (: franc de la
Communauté financière africaine) indexé sur le cours de l'euro (1 euro = 655,
957 francs CFA par décret ministériel du 31.12.1998. 100 F CFA = 0, 152
eur.). Le PNB (: Produit National Brut) était en 1997 de 10, 2 milliards de
dollars (dans lesquels l'agriculture représentait 36 %, l'industrie : 24 %, les
mines : 2 % , les services : 38 %) ce qui plaçait, à cette date, la Côte d'Ivoire
au 70ème rang sur les 133 pays du monde pris en considération et donnait un
PNB de 653 dollars par habitant (88ème rang). En 1994, pourtant, la dette
représentait 177, 6 % du PNB et le taux de chomage dans la population était
de 17 %. En 1997, le taux d'inflation s'élevait à 3, 4 % .
Cependant un programme de redressement (remboursement
échelonné de la dette, baisse des dépenses publiques, diminution du nombre
des fonctionnaires, privatisation de certaines entreprises d"Etat, etc.) semblait
devoir favoriser actuellement un certain redémarrage s'il n'y avait eu les
troubles graves qui ont éclaté dans le pays en septembre 2002.

1.2.1 Agriculture.

L'économie ivoirienne repose avant tout sur l'agriculture (cultures


vivrières et cultures d'exportation) qui, en 1995, occupait encore 94 % de la
population active et attirait de nombreux saisonniers en provenance des pays
voisins. Mais la variation des cours des matières agricoles est très dangereuse
pour la Côte d'Ivoire, premier producteur mondial de cacao et dixième
producteur de café. C'est pourquoi, pendant longtemps, une sorte de caisse de
compensation, pour les petits planteurs, la Caistab* a permis d'amortir les
trop grandes amplitudes du prix des produits agricoles sur le marché mondial.
Un tel système a conduit le pays à s'endetter lourdement alors que les
marchés devenaient de moins en moins favorables, de telle sorte qu'en 1987,
la Côte-d'Ivoire a dû se déclarer insolvable et connaître des années difficiles.
Enfin, en 1994, est intervenue, heureusement, une hausse importante des
cours du café et du cacao qui, conjuguée à la dévaluation* du franc CFA, a
permis au pays de renouer avec la croissance après plus de sept années de
récession.
Les autres cultures d'exportation sont, dans le sud, la banane*,
l'ananas* et l'avocat*, le coton, la canne* à sucre dans le nord. Dans un effort
de diversification, le gouvernement encourage depuis plusieurs années la
plantation de palmiers à huile*, d'hévéas*, voire, plus récemment encore,
XIV
d'anacardiers* et de rocouyers*. Les grands barrages (Kossou, Ayramé) ont
facilité l'introduction de la riziculture* irriguée.
Quant à la forêt, exploitée dès l'époque coloniale, et même
surexploitée, notamment dans la zone frontalière du Libéria, elle fournissait
encore, en 1992, par les exportations de bois d'oeuvre et bois précieux 3,4 %
du PNB.
La pêche vivrière est pratiquée sur la côte mais surtout dans les
lagunes, les lacs et les rivières ou dans les fermes aquacoles* qui tendent à se
multiplier (carpes*, machoirans*, tilapias*). La pêche maritime industrielle
pour les conserveries porte sur la sardine*, le thon*, la bonite*, les crevettes.
(100 000 tonnes/ an en moyenne).

1.2.2 Mines et industries

Le secteur minier reste marginal. La production pétrolière, lancée


en 1980, trois ans après la découverte des premiers gisements offshore,
semble avoir régressé mais on commence à exploiter de prometteurs
gisements de gaz naturel qui alimentent plusieurs centrales thermiques. 60 %
cependant de l'électricité produite est fournie par 6 barrages hydroélectriques
permettant même à la Côte-d'Ivoire d'exporter 300 GWh vers le Ghana, le
Togo et le Bénin.
Quelques mines d'or et de diamants sont exploitées de façon très
artisanale.
L'industrie ivoirienne, autrefois liée à l'agriculture et à la forêt
(agroalimentaire, dépulpage du café, séchage du cacao, égrenage du coton,
première transformation du latex, sciage du bois, papeterie) est aujourd'hui en
pleine diversification afin de tenter de maîtriser la chaîne de production. En
1960, ont été mises en place des industries textiles et mécaniques pour réduire
les importations. Puis, entre 1970 et 1980, les activités de transformation des
matières premières agricoles ont été développées (par exemple, dans le nord
du pays, création de vastes complexes* sucriers).

1.2.3 Transports et services.

Plus de la moitié du réseau routier, en bon état, est praticable toute


l'année. 5.600 km bitumés en 1995 contre 1.000 en 1970.
La voie ferrée qui relie Abidjan à Ouagadougou, achevée en 1950,
offre un débouché maritime au Burkina et aide la prospérité des villes
ivoiriennes desservies.
L'aéroport international de Port-Bouët à Abidjan est un des plus
modernes d'Afrique et des liaisons aériennes existent aussi avec les
principales villes de l'intérieur.

XV
Malgré le handicap de la barre* qui a rendu longtemps délicat
l'accès à de nombreux ports, le commerce maritine est florissant, surtout à
Abidjan et à San Pedro, modernisé afin de favoriser le développement de la
région frontalière de l'ouest.
Le tourisme est un secteur encore à développer mais de nombreux
parcs* naturels ont été inaugurés, (Marahoué, Taï, Comoé, etc.) et des
stations balnéaires de l'est du pays sont l'objet d'une certaine promotion
(Assinie, etc.)

1.3 Géographie humaine.

XVI
1.3.1 Les institutions

La Côte d'Ivoire est une république de type présidentiel et pluraliste


depuis 1990. La Constitution, promulguée en 1960 a été amendée en 1985.
L'assemblée nationale compte 175 députés élus pour 5 ans, tout comme le
Président de la République, qui est rééligible sans limitation du nombre de
mandats. Ce dernier est assisté par un Premier Ministre. L'actuel Président,
Laurent Gbagbo a été élu le 27.10.2000.
Le pays compte 58 départements, 230 sous-préfectures, constituant
19 régions depuis 1997. La capitale* politique, depuis 1983, est
Yamoussoukro, au centre du pays.

1.3.2 Démographie générale (3)

+ La population totale était évaluée en novembre 1998 à


15.366.672 habitants (7.844 623 hommes : 51 % et 7. 522.049 femmes : 49
%) ce qui correspond à un taux d'accroissement annuel moyen de 3,3 % sur la
période intercensitaire 1988-1989. (RGPH-98, 2 édition, 2001 : 5). Ce taux
est l'un des plus élevés de l'Afrique subsaharienne. Avec un tel rythme, la
population double tous les 22 ans.
+ Cependant la répartition géographique de la population montre un
net déséquilibre entre la zone forestière qui, bien que ne représentant que 47
% de la superficie totale du territoire, concentre 78 % de la population
globale, alors que la zone de savane, plus étendue (53 % du territoire) ne
compte que 22 % de la population globale. Il y a donc une grande disparité au
niveau régional et départemental dans la densité moyenne nationale qui est de
48 hab. au km2. La région des Lagunes rassemble, par exemple, (à cause du
poids démographique de la ville d'Abidjan) près du quart de la population du
pays, avec une densité de 273 h. au km2, alors qu'au nord, les départements
de Bouna, de Dabakala et d'Odienné, ne comptent respectivement que 8
h./km2, 10 h./km2 et 11h./ km2.
+ Les taux d'urbanisation varient également très fortement d'une
région à l'autre : de 14 % dans le Zanzan, à 57 % dans la Vallée du Bandama
et 84 % dans la région des Lagunes (à cause d'Abidjan). Le nombre des villes
dépassant les 100 000 h. est passé, en dix ans, de cinq à huit. Ce sont par
ordre d'importance = Abidjan : 2.877.978 h, capitale* économique du pays,
deuxième métropole de l'Afrique de l'Ouest après Lagos (Nigéria). Bouaké :
461.618 h., Daloa : 137.107 h., Yamoussoukro, capitale politique et
administrative : 155.803 h., Korogho : 142 039 h., San Pedro : 131 800 h.,
Man : 116 657 h., Gagnoa : 107 124 h. De ces huit villes, Korogho est la
seule appartenant à la zone de savanes. Quant à Abidjan, elle représente à elle
seule 19 % de la population totale et 44 % de la population urbaine. Dans

XVII
l'espace intercensitaire 1988-1998, le nombre d'habitants s'y est accru de près
d'un million (très exactement 948 970 h.). Des estimations plus récentes
(Jeune Afrique/L'Intelligent, 2 avril 2001 : 45) évalueraient aujourd'hui à 3
millions le nombre des Abidjanais.

+ Pour l'ensemble du pays, la transition démographique amorcée


vers les années 1980, avec un taux brut de natalité de 48 naissances pour
1000 habitants et un taux de mortalité de 13 décès pour 1000 habitants,
s'accélère sous l'effet de l'urbanisation, du relèvement du niveau d'instruction
des filles et de l'amélioration de la santé. 43 % de la population a moins de 15
ans (ce qui traduit une légère baisse par rapport à 1988). La population adulte
(15-59 ans) représente 53 % de l'ensemble mais le groupe des plus âgés (60
ans et plus) n'est que de 4 % (en augmentation de seulement 1 point).
+ Certaines données statistiques font apparaître des éléments
intéressants :
- la forte présence des moins de 15 ans et des plus de 60 ans dans la
population rurale,
- la prédominance des hommes sur les femmes en milieu urbain dès
le début de l'âge adulte, vraisemblablement en raison de la migration
masculine massive vers la ville pour des causes économiques.
- le poids démographique important des étrangers.

1.3.3 La population étrangère.

La population du pays (15.366.672 h.) est constituée de 74 %


d'Ivoiriens et de 26 % d'étrangers (4.000.047 personnes soit un taux
d'accroissement moyen annuel de l'ordre de 2, 6 %).(RGPH –1998)
Les plus fortes proportions d'étrangers résident dans les régions
forestières (Comoé, Bas Sassandra) : entre 45 et 43 % , alors que les savanes
en attirent peu (par exemple, Denguélé : 6 %). Abidjan, pourtant, en 2001, ne
compterait plus que 900.000 non-Ivoiriens (29 %).
Cette population étrangère est composée en majorité d'hommes (55
%), provenant en très grande majorité des pays de la CEDEAO*, en
particulier des pays frontaliers.
Il faudrait cependant ajouter une précision importante : 47, 3 % de
la population étrangère, notamment chez les ressortissants du Burkina, du
Mali, du Bénin ou du Nigéria, n'est pas immigrante mais est née en Côte-
d'Ivoire.
Dans le tableau ci-dessous qui prend en considération les données
censitaires de 1988 et celles de 1998, on peut observer une baisse du poids
démographique du Mali, du Ghana, de la Guinée, en ce qui concerne les
étrangers non africains. Par contre, le poids du Libéria particulièrement (le
XVIII
département de Tabou, près de la frontière libérienne détient le record de
population étrangère avec 54,6 % d'étrangers) et celui de l'Afrique centrale
sont en augmentation, sans doute en raison des troubles ou des guerres qui
ravagent ces régions.

Le RGPH de 1998 ne donne pas la ventilation des étrangers non


africains. Les plus nombreux étant, sans doute les Libanais puis les Français.
Car la communauté française, (la plus importante de l'Afrique subsaharienne),
d'environ 60 000 personnes dans les années 1960-1970, ne cesse de diminuer.
En 1985, elle ne comptait plus qu'à peu près 30 000 résidents. Pour diverses
raisons, (baisse constante de la coopération culturelle et technique, insécurité
grandissante, troubles politiques, etc.) cette réduction s'est, depuis,
poursuivie. Dans sa livraison n°2177, relatant les récents troubles ivoiriens,
Jeune Afrique l'Intelligent fait état d'à peine plus de 18 000 Français recensés
au Consulat français de Côte d'Ivoire.

POPULATION 1988 1998


ÉTRANGÈRE
Pays d'origine effectifs % effectifs %
- Burkina Faso 1 564 650 51,5 2 238 548 56,0+
- Mali 712 500 23,4 792 258 19,8-
- Guinée 225 845 7,4 230 387 5,7-
- Ghana 167 783 5,5 133 221 3,3-
- Bénin 86 375 2,8 107 499 2,7-
- Niger 84 826 2,8 102 220 2,6-
- Libéria 4 711 0,2 78 177 2,0+
- Togo 42 664 1,4 72 892 1,8+
- Nigeria 52 875 1,7 71 355 1,8+
- Sénégal 39 727 1,3 43 213 1,1-
- Mauritanie 16 650 0,5 18 152 0,5=
- Autre Af.Occ 2 364 0,1 3 923 0,1=
- Afr.centrale 3 727 0,1 10 770 0,3+
- Reste Afr. 886 NS 4 793 0,1+
- Afr.du Nord 1 142 0,1 1 925 0,0-
Reste du monde 32 312 1,1 32 714 0,8-
- Non déclaré - 58 015 1,4
- TOTAL 3 039 037 100 4 000 047 100

XIX
1.3.4 La population ivoirienne.

Comme la plupart des autres états subsahariens, la Côte d'Ivoire a


des frontières qui ont été tracées lors de la colonisation, sans égard pour les
réalités ethniques et culturelles.
C'est un carrefour composé de peuples, de cultures et de religions
très diverses, même si l'on ne prend pas en compte les étrangers (un quart de
la population globale), dont, rappelons-le, plus de 47 % sont nés dans le
territoire. Toujours est-il que la Côte d'Ivoire est aujourd'hui une véritable
mosaïque culturelle, source à la fois de diversité et donc de richesse, mais
aussi de rivalités, de tensions et de turbulences. J. Vallin in J.A./L'Intelligent,
25.10/06.11.2000 : 36). C'est pourquoi il semble intéressant de montrer la
répartition de la population par groupes ethniques telle qu'elle figure dans les
pages publiées du dernier RGPH.
Pour la lecture de la carte et du tableau ci-joints, un certain nombre
d'explications semblent nécessaires :
+ D'une part, toutes les ethnies du pays (on en compte une
soixantaine) ne sont pas mentionnées. Seules figurent celles qui comptent
environ une centaine de milliers de ressortissants. Telle est la raison pour
laquelle le pourcentage par rapport au groupe ethnique n'est jamais égal à 100
%.
+ Généralement, les appellations habituelles, en français, des
ethnies ne diffèrent pas des appellations désignant, dans le parler ordinaire, la
langue usitée par le groupe : ainsi les Baoulé (4) parlent le baoulé. Ce n'est
pas toujours le cas cependant. "Sénoufo" désigne un groupe ethno-culturel
important dont les langues sont, entre autres, le syènambélé, le tagbana, le
djimini et le palaka. Mais il est assez fréquent que des documents
administratifs parlent globalement de langue sénoufo. Nous avons cru
préférable, par conséquent, de ne pas modifier les dénominations utilisées par
les sources consultées.
+ Cependant, la carte linguistique ci-dessous, pour être lisible dans
le format du livre, exigeait une assez grande simplification, par exemple pour
les langues lagunaires, nombreuses sur un espace limité. Elle permet malgré
tout d'avoir une représentation schématique de la répartition des quatre
groupes de langues ivoiriennes.
+ En résumé donc, le pays peut être découpé en 4 zones ethniques,
selon des critères essentiellement linguistiques et culturels ainsi que selon un
clivage approximatif est /ouest /nord /sud. Chacune de ces zones ethno-
linguistiques se poursuit d'ailleurs à l'extérieur des frontières ivoiriennes dans
un ou plusieurs des pays voisins.

XX
1.3.4.1 Les Akan

Ils constituent un peu moins de la moitié de la population de


nationalité ivoirienne (42 %) et un peu moins d'un tiers de la population
globale. Ils occupent approximativement le sud-est. Comme pour le RGPH de
1988, la progression démographique actuelle du groupe se situe dans la
moyenne nationale (3 251 228 en 1988 / 4 780 797 en 1998). Ils parlent des
langues relevant du groupe Kwa de la famille Niger-Congo (au total à peu
près 17 langues comptant de nombreux dialectes) entre lesquelles il est
d'usage de distinguer =
+ les langues akan proprement dites : abron, agni, baoulé,
+ et les langues lagunaires : abé, abidji, abouré, adioukrou, alladian,
akyé, avikam (: brignan), ébrié, éga, éhotilé, essouma, krobou, m'Batto,
n'zima. (Expression du parlé, Nouvelles Editions Ivoiriennes, 1999).
Arrivés en Côte-d'Ivoire par vagues successives entre le 17 et le
18ème siècle, les Akan ont schématiquement pour caractéristiques
culturelles :
+ un système politique centralisé (royaumes Abron, Sanwi,
Indénié,...),
+ un système de parenté à succession matrilinéaire,
+ une organisation sociale hiérarchisée juxtaposant nobles, hommes
libres, captifs* et descendants de captifs,
+ l'existence de classes* d'âge, notamment chez les Lagunaires.
Ce groupe a connu de nombreuses transformations depuis la
colonisation : forte scolarisation des garçons et des filles, christianisme ou
syncrétismes religieux, agriculture d'exportation diversifiée et rémunératrice,
urbanisation intensive, extension démographique vers l'ouest.

1.3.4.2 Les Krou.

Ils constituent 11 % de la population d'origine ivoirienne. Ils


occupent le sud-ouest. Par rapport au RGPH de 1988, leur poids dans la
population globale a diminué, passant de 14, 6 à 8, 4 %. (1 136 291 en 1988
→ 1 446 790 en 1998).
Ils parlent 16 langues assez nettement apparentées et relevant du
groupe Kru [kru] de la famille Niger-Congo : ahizi, bakwé, bété, dida,
gnaboua, godié, guéré, kodia, kouya, kouzié, krou (: kroumen*), néyo,
niédéboua, oubi, wané, wobè. (Expression du parlé, Nouvelles Editions
Ivoiriennes, 1999). Là aussi, on peut observer un certain flottement dans les
appellations : ainsi Guéré et Wobé appartiennent en fait à l'ethnie Wè.

XXI
CARTE DES PRINCIPALES LANGUES DE CÔTE D’IVOIRE
(Marie-José Derive, Suzanne Lafage, 1978)

XXII
Installés sur le territoire forestier actuellement occupé depuis
vraisemblablement la préhistoire, ce groupe est caractérisé par son
fractionnement en petites communautés indépendantes, sans pouvoir central,
au sein desquelles la seule autorité reconnue est celle de l'aîné du
patrilignage, au centre d'un réseau très complexe de relations inter-lignagères
La colonisation a connu de nombreuses difficultés à s'imposer dans cette
région forestière. Mais les transformations ont ensuite été rapides : taux élevé
de scolarisation des garçons et des filles, christianisme et religions
syncrétiques chez les autochtones. L'agriculture dynamique (cacao surtout),
les produits vivriers, et l'exploitation forestière ont attiré de nombreux
allogènes*, tant étrangers qu'ivoiriens. Ainsi, par exemple, dans la région
krou du Haut Sassandra ( départements de Daloa, Issia, Vavoua) sur un total
de 1 071 977 résidents, les Krou sont seulement 187 727, alors que les Akan
sont 238 221, les Mandé nord : 124 919, les Mandé sud : 72 788, les Gour :
65 330 et les non Ivoiriens : 373 422. Dans la région du Bas Sassandra, la
proportion des autochtones est encore plus faible, 163 070 contre 435 840
Akan, 75 565 Mandé nord, 41 530 Mandé sud, 74 465 Gour et 596 844 non
Ivoiriens. Des faits de même nature peuvent être observés dans l'ensemble de
l'aire krou. Ce qui ne va pas sans créer un certain malaise dans cette région,
particulièrement avec la crise économique qui vient de secouer la Côte
d'Ivoire et avec l'infiltration d'anciens combattants armés venant du Libéria.

1.3.4.3 Les Mandé.

Il est d'usage d'opérer une partition linguistiquement et


culturellement justifiée entre deux sous-groupes séparés depuis fort
longtemps et ayant évolué dans des environnements très différents.

1.3.4.3.1 Les Mandé-sud.


Ils représentent 10 % de la population ivoirienne. Ils sont installés
de longue date dans le centre et le centre ouest, au nord de l'aire krou. Au
nombre de 831 839 en 1988, ils sont, en 1998, 1 142 336.
Ils parlent des langues relevant du groupe mandé mais nettement
différenciées : gagou (: gban), gouro, mona, n'gain, ouan, toura, yakouba (:
dan), yaourè. (Expression du parlé, Nouvelles Editions Ivoiriennes, 1999).
L'unité politique de base est le village*. Ils sont patrilinéaires. Le
masque* occupe une place essentielle dans leur société. Ils ont un artisanat
traditionnel tout à fait remarquable (masques, ponts de lianes,etc.)
La colonisation s'est imposée difficilement dans ces régions. Mais
l'agriculture s'est développée et est maintenant semblable à celle des groupes
kru .
..
XXIII
Groupe ethnique Recensement ethnies %∈au groupe % Par rapport à la % Par rapport à
global principales ethnique pop ivoir. la pop. totale
Baoulé 2 629 438 55,0% 23,4% 17,1%
Agni 755 355 15,8% 6,7% 4,9%
Akié (Attié) 473 298 9,9% 4,2% 3,1%
Abé 196 012 4,1% 1,7% 1,3%
Abron (Doma) 162 547 3,4% 1,4% 1,1%
Adioukrou 119 519 2,5% 1,1% 0,8%
Ebrié 109 958 2,3% 1,0% 0,7%
N’zima (Appolo) 81 273 1,7% 0,7% 0,5%
Abouré 66 931 1,4% 0,6% 0,4%
Abidji 62 150 1,3% 0,6% 0,4%
Alladian 28 684 0,6% 0,3% 0,2%
Avikam (Brignan) 23 903 0,5% 0,2% 0,2%
Ahizi 19 123 0,4% 0,2% 0,1%
AKAN 4 780 797 4 728 191 98,9% 42,5% 31,1%
Bété 492 089 34,0% 4,4% 3,2%
Guéré 294 251 20,3% 2,6% 1,9%
Dida 180 307 12,5% 1,6% 1,2%
Wobè 143 995 10,0% 1,3% 0,9%
KROU 1 446 790 1 110 642 76,8% 12,9% 9,4%

Malinké 996 542 53,2% 8,9% 6,5%


Dioula 505 764 27,0% 4,5% 3,3%
Mahou 215 418 11,5% 1,9% 1,4%
Koyaka 101 152 5,4% 0,9% 0,7%
MANDE NORD 1 873 200 1 818 876 97,1% 16,7% 12,2%
Yakouba (Dan) 629 427 55,1% 5,6% 4,1%
Gouro 383 824 33,6% 3,4% 2,5%
MANDE SUD 1 142 336 1 013 251 88,7% 10,2% 7,4%
Sénoufo 1 185 288 59,2% 10,5% 7,7%
Koulango 289 338 14,4% 2,6% 1,9%
Lobi 205 529 10,3% 1,8% 1,3%
Tagwana 183 580 9,2% 1,6% 1,2%
Djimini 125 712 6,3% 1,1% 0,8%
GOUR 2 002 625 1 989 447 99,3% 17,8% 13,0%
Sous total 11 245 748 10 660 407
Naturalisés& Sans 120 877
Total pop nat 11 366 625
Étrangers 4 000 047
Total pop 15 366 672

XXIV
1.3.4.3.2 les Mandé-Nord.
Ils représentent 16,4 % de la population ivoirienne et occupent le
nord ouest ainsi que une partie centrale du nord autour de la ville de Kong.
Au nombre de 1 236 129 en 1988, ils sont 1 873 200 en 1998 .
Ils parlent des langues très fortement apparentées du groupe mandé
de la famille Niger-Congo : bambara, dioula*, gbin, malinké (mahou, koyaka,
etc.), nigbi. (Expression du parlé, Nouvelles Editions Ivoiriennes, 1999). Une
variété de malinké, le dioula tagboussi [: de brousse] s'est imposée comme
véhiculaire dans les échanges nord /sud et dans les villes de Côte d'Ivoire. Il
est vrai que cette langue permet également les échanges commerciaux avec
les populations mandéphones d'un grand nombre de pays de l'Afrique de
l'Ouest : Mali, Burkina, Guinée, etc.
Dès le 13ème siècle, (cf. 1.4) la cité de Kong constituait un centre
commercial réputé qui servait de carrefour entre le pays de la cola
(Worodougou) et les villes du Soudan occidental. Par vagues successives du
14 au 18ème siècle, les Mandé s'installèrent dans le nord-ouest.
La société mandé est organisée en lignages patrilinéaires dominés
par l'autorité patriarcale. Plusieurs lignages constituent un village, plusieurs
villages un canton et plusieurs cantons une chefferie* (ou un royaume). La
société est divisée en castes* et caractérisée par une forte islamisation. Ainsi,
Binger, lors de son séjour à Kong, (1887-1889), mentionne l’existence d’une
vingtaine d'écoles coraniques dans la région et note :"L'instruction est très
développée à Kong : il y a peu de personnes illettrées. L'arabe qu'ils écrivent
n'est pas ce qu'il y a de plus pur ; on est cependant étonné de les voir aussi
instruits, car aucun Arabe n'a jamais pénétré jusqu'à Kong."(1892 : 326) (5).

1.3.4.4 Les Gour (ou Voltaïques).

Ils représentent 17,5 % de la population d'origine ivoirienne et


occupent le nord-est. Au nombre de 1 266 234 en 1988, ils sont 2 002 625 en
1998.
Ils parlent des langues Voltaïques [gur] de la famille Niger-Congo :
birifor, degha (: deya), gondja, gouin (: kirma), kamara, komono, koulango,
lobi, lorhon (: téguéssié), nafana, samogho, sénoufo (syènambélé : tagbana,
djimini, palaka), siti (: kira), toonie. (Expression du parlé, Nouvelles Editions
Ivoiriennes, 1999).
Les Gour, installés depuis plus d'une dizaine de siècles, dans les
savanes du Nord, sont organisés en grands lignages matrilinéaires (à
l'exception de ceux de Boundiali qui sont patrilinéaires). L'unité politique est
le village et l'institution centrale des Sénoufo est le poro* dont les femmes
sont exclues et qui marque profondément leur organisation sociale et leur

XXV
culture. Le Sandoho féminin, lui, assure la pérennité des matrilignages et
fournit les devins.
Essentiellement agriculteurs et artisans, traditionnalistes*,
animistes* ou islamisés, les Gour sont restés dans l'ensemble pendant
longtemps assez en marge de la scolarisation et de la modernisation.

1.3.5 Structure de la population selon la religion.

Aux différenciations ethniques, linguistiques et socioculturelles de


la Côte-d’Ivoire, renforcées parfois par l'apport démographique d’immigrés
d’ethnies apparentées provenant des pays voisins, la religion ajoute une
nouvelle partition, non seulement forêt /savane mais encore milieu urbain
/milieu rural.
+ En 1998, comme en 1975 et en 1988, la religion musulmane
constitue la religion dominante du pays. Cela s'explique en partie par
l’importante immigration en provenance notamment des pays frontaliers du
Nord et de l'Ouest, très fortement islamisés : Mali, Guinée, Burkina-Faso.
L'Islam est donc majoritaire quel que soit le milieu mais il l'est plus
en milieu urbain (46 %) qu' en milieu rural (25 %)
+ Les chrétiens ou les adeptes de religions syncrétiques comme le
harrisme* sont majoritairement présents dans le sud et en milieu urbain :
catholiques : près de 23, 3 % de la population urbaine, et 16, 4 % du monde
rural, protestants : 6, 9 % dans les villes et 6, 4 % en milieu rural.

RELIGION RGPH-1988 % RGPH-1998 %


effectif effectif
catholique 2 247 762 20,8 2 976 023 19,4
protestant 572 376 5,3 1 018 402 6,6
harriste* 154 069 1,4 197 515 1,3
autres chrétiens - 470 495 3,1
musulmans 4 182 410 38,4 5 931 958 38,6
animiste* 1 840 297 17,0 2 569 032 11,9
autres religions 368 648 3,4 136 904 1,7
sans religion 1 452 132 13,4 2 569 032 16,7
non déclarés - 108 648 0,7
Total 10 815 694 100,0 15 366 672 100,0

+ L'animisme* est, en fait, la deuxième religion du monde rural


(17, 6 % contre 4, 2 % en ville). Mais cette proportion pourrait bien être sous-
évaluée dans le recensement de 1998. En effet, dans le monde rural, semble-t-
il, la population a une certaine réticence à déclarer sa véritable appartenance
religieuse car on y observe une proportion non négligeable de "sans religion",

XXVI
ce qui peut paraître surprenant dans un univers africain, traditionnel, par
essence même religieux.

1.4 Histoire.
On ne connaît pas grand chose du lointain passé, les recherches
archéologiques étant difficiles en zone forestière. Le pays semble cependant
avoir été peuplé par vagues successives depuis le néolithique. Nous nous en
tiendrons aux évènements les plus connus de l’histoire relativement récente.

1.4.1 La période pré-coloniale.

Dès le Xème siècle, le commerce transsaharien atteint le nord


ivoirien (or, sel, noix* de cola). Les premières populations manden
s'établissent aux environs du XIII siècle à la lisière de la grande forêt. Tandis
que se constituent les empires du Ghana, du Mali et du Songhay, dans le nord
ivoirien, peu à peu se créent des villes (: Kong, Bondoukou) afin d'ouvrir des
marchés le long de circuits commerciaux unissant le pays ashanti au Niger.
Au XVIIIème siècle, Kong devient, durant le règne de Sékou Ouattara, le
centre de l'empire des Manden Dioula*, (: commerçants musulmans) qui va
jusqu'à l'actuelle Bobo Dioulasso (actuellement au Burkina). Le pouvoir
animiste traditionnel de la région est peu à peu renversé et les populations
locales sont islamisées, à l'exception des Sénoufo et des Lobi
(vraisemblablement présents dans la région depuis le XIème siècle) qui
conservent leur identité animiste et leurs coutumes.
Vers le XVIIIème siècle a lieu également la grande migration des
Akan, (les Baoulé, venus de l'actuel Ghana, sous la conduite de la Reine Abla
Pokou). Ceux-ci instaurent, au centre du pays, un pouvoir centralisé de
royaumes dirigés par des souverains absolus, ce qui constitue un mode de
société très différent de celui des populations forestières déjà présentes,
placées sous l'autorité des Anciens*.

1.4.2 L'arrivée des Européens.

Mais déjà, dès le XVème siècle, les explorateurs portugais sont


parvenus jusqu'à la côte de Guinée à laquelle ils donnent des dénominations
rappelant, soit l'hostilité des populations : Costa de Mala Gens (nom dont
provient l'appellation "malaguette*" désignant le poivre* de Guinée), soit
l'intérêt majeur qu'ils y découvrent : "Côte des dents*", "Côte du morphil*",
ancêtre de l'actuel "Côte-d'Ivoire". C'est à eux que l'on doit également
certains toponymes encore utilisés : Sassandra, Fresco, San Pedro, etc.
Au XVIIème siècle arrivent les Hollandais, puis les Anglais. Le

XXVII
commerce côtier porte sur les épices, l'ivoire, les étoffes de coton et les
esclaves. Mais il se déroule surtout en mer, à bord des caravelles, car peu de
comptoirs sont installés sur la côte trop inhospitalière.

Quant aux Français, venus les derniers, ils s'intéresseront d'abord


peu à cette région d'accès difficile et se contenteront ensuite pendant un
certain temps de signer des traités d'amitié avec les populations agni du
littoral en ouvrant quelques missions vouées généralement à une disparition
rapide. On connaît la célèbre histoire des deux jeunes "princes" d'Assinie,
emmenés et élevés à la cour de Louis XIV et l'échec des espoirs fondés sur
l'opération du retour d'Aniaba dans son pays.
A partir de 1830 cependant, Anglais et Français rivalisent dans la
région pour s'assurer par des traités avec les chefs locaux le monopole du
commerce de l'ivoire, de l'or ou de l'huile* de palme. Les Français ouvrent
des comptoirs à Assinie et Grand-Bassam, placent le royaume de Sanwi,
encore inexploré "sous la protection" de Louis-Philippe (1842-43), fondent le
fort de Dabou (1853). Le négociant Verdier introduit la culture du café (1870)
et l'officier Binger (futur premier gouverneur du pays) fonde la Compagnie de
Kong pour gérer les plantations de café.
Un partage des zones d'influence intervient entre la France et
l'Angleterre (Congrès de Berlin, 1885). Aussi Treich-Laplène (agent du
négociant Verdier) remonte le long de la Comoé, atteint Bondoukou puis
Kong, en signant tout le long de son voyage des traités avec les populations.
Enfin, Binger avec une expédition partie de Bamako, rejoint Treich-Laplène à
Kong et ensemble ils redescendent vers Grand-Bassam (mars 1889).
Cependant, dans son expansion vers le nord, la France se heurte au
conquérant manden Samory Touré qui, en 1897, fait raser Kong pour avoir
pactisé avec les Français. Mais, après d’âpres combats, Samory doit se rendre
aux Français et est déporté.

1.4.3 La période coloniale.

Le décret du 10 mars 1893 érige la Côte-d'Ivoire en colonie


française et en délimite les frontières, proches du tracé actuel, hormis
l'intégration (provisoire), au nord, de la Haute Côte d'Ivoire (maintenant
appartenant au Burkina). Binger en est le premier gouverneur. En 1905, la
colonie de Côte-d'Ivoire est rattachée à l'A.O.F. Pourtant, dans les faits, les
populations résistent farouchement et les diverses régions ne sont conquises
qu'une à une. Active jusque vers 1915 (révolte des Bété, des Baoulé), la
résistance aux colons français devient ensuite passive.
La mise en valeur économique du pays est entamée et confiée à des
grandes compagnies (SCOA, CFAO, etc.). Cependant les administrateurs

XXVIII
français négligent pratiquement le Nord et l'Ouest du pays et s'intéressent
essentiellement au Sud. Les colons aménagent la côte et développent
quelques infrastructures routières (grâce au travail* forcé) et médicales. Ils
favorisent l'implantation de cultures d'exportation. dans le territoire forestier.
Pour la main d'oeuvre indispensable, ils recrutent des travailleurs dans le nord
du pays ou les territoires voisins. Et on voit peu à peu apparaître dans le sud
un important groupe de planteurs africains qui développent la culture du café
puis du cacao et dès 1920, s'unissent en associations.
Au cours des deux guerres mondiales, les Français mettent la
colonie à contribution : recrutement de soldats, accroissement du travail
forcé, fourniture gratuite de certains produits (caoutchouc). Le durcissement
du régime et la pression économique des années 40 provoquent le
mécontentement des populations et la montée du nationalisme.
En 1946, pour la première fois, la colonie participe aux élections
françaises. Félix Houphouët Boigny, un Baoulé, qui a pris la tête d'un
syndicat de planteurs de cacao à l'origine du Parti démocratique de Côte-
d'Ivoire (PDCI), section ivoirienne du Rassemblement démocratique africain
(RDA) fondé en 1946 à Bamako, est élu député de la Côte-d'Ivoire à
l'Assemblée française. Il est à l'origine de la loi abolissant le travail forcé
dans les territoires d'Outremer, statut auquel vient d'accéder son pays.
D'abord apparenté au Parti Communiste français, le PDCI-RDA s'oppose
violemment à l'administration française. Mais, en 1951, Houphouët adopte
une stratégie de coopération et rallie l'Union démocratique et socialiste de la
Résistance (dont fait partie le Ministre de la France d'Outremer d’alors,
François Mitterand). Il participe à l'élaboration des réformes qui débouchent
enfin sur la décolonisation. Le 4 décembre 1958, la Côte-d'Ivoire devient une
république au sein de l'Union française avec Houphouët comme Premier
Ministre. Celui-ci est choisi comme président lors des élections qui suivent la
proclamation de l'lndépendance le 7 août 1960.

1.4.4 L'indépendance.

La Côte-d'Ivoire s'affirme alors comme le pays le plus riche de


l'AOF, enlevant au Sénégal son ancienne prépondérance. Abidjan, la
capitale* (après Grand Bassam et Bingerville), est devenue et centre financier
et port de mer avec l'ouverture du Canal de Vridi.
Houphouët-Boigny renforce son pouvoir, écarte l'un après l'autre
ses successeurs éventuels, établit le régime de parti unique qui crée une
stabilité politique et favorise ainsi une forte croissance économique (1960-
1970) dans laquelle les Baoulé occupent une place prépondérante. Malgré
cette prospérité relative, d'autres ethnies se sentent lésées et font resurgir les
particularismes locaux. D'abord, les Agni qui ne sont plus le pôle économique

XXIX
dominant comme à l'époque coloniale, puis les Bété, (marginalisés par les
colons) qui avaient déjà mis en place une opposition à Houphouët en créant
un autre syndicat agricole : la Mutualité bété et qui se présentent contre le
PDCI en tant que MSA (Mouvement socialiste africain). En 1970, une révolte
à Gagnoa est durement réprimée. Les tensions avec les ethnies Krou dans leur
ensemble resteront fortes. Au contraire des Bété, les populations du Nord,
notamment Dioula et Sénoufo, participent par leurs migrations vers le sud au
grand brassage ethnique préconisé par le Président et appuient ce dernier.
Mais dès lors que la prospérité s'affaiblit, la politique capitaliste et
paternaliste d'Houphouët-Boigny suscite une opposition croissante
(manifestations étudiantes, conspirations dans l'armée). Malgré cela, au cours
des années 80, le président entreprend des travaux grandioses, notamment à
Yamoussoukro, son "village*" natal où vient d'être transférée la capitale
(1983). Or l'économie est frappée par la baisse des cours mondiaux du café et
du cacao (le cacao payé à l'exploitant passe de 400 FCFA en 1986 à 200
FCFA en 1990 !! ). En proie à la "conjoncture*", le pays est amené à
suspendre le remboursement de sa dette. La pression de l'opposition
s'accentue et le multipartisme est instauré. L'opposition dirigée par l'historien
bété Laurent Gbagbo, député du FPI (: Front populaire Ivoirien), qui a connu
la prison de 1971 à 1973 et l'exil forcé de 1982 à 1988, est cependant battue
aux élections présidentielle de 1990. Une quarantaine de partis (dont la
plupart disparaîtront rapidement), occupent la scène politique et la démocratie
naissante est encore très fragile. La contestation étudiantine est durement
réprimée en 1991. Gbagbo est condamné à deux ans de prison en 1992, tandis
que les trois plus grands créanciers du pays, le FMI, la Banque Mondiale et la
France (: Caisse de Coopération économique) tentent d'obtenir un
assainissement de la crise économique par des mesures impopulaires :
compressions du service public hypertrophié, privatisation à outrance,
dévaluation du franc CFA, etc.
En 1990, le président nomme l'économiste dioula Alassane
Dramane Ouattara au poste de Premier Ministre. Compte-tenu de son âge
avancé, Houphouët-Boigny prépare enfin sa succession en faisant amender la
constitution. Désormais, en cas de vacance du pouvoir, c’est le président de
l'Assemblée nationale qui achèvera le mandat présidentiel. Donc, lorsqu'après
33 ans de pouvoir sans partage, Félix Houphouët-Boigny meurt le 7 décembre
1993, Henri Konan Bédié, un autre Baoulé, président de l'Assemblée
nationale, assure l'intérim puis est élu président le 22 octobre 1995 avec 62 %
des voix. Le climat économique semble plus favorable : reprise de la
croissance, inflation modérée mais l'atmosphère politique est alourdie par les
partis d'opposition qui ont boycotté l'élection en raison de mesures mal
perçues : retrait du code électoral, interdiction des manifestations, etc.
L'insécurité urbaine devient préoccupante, les investisseurs étrangers se font

XXX
prier, l'opinion publique et les milieux d'affaires restent sceptiques sur la
volonté du gouvernement de mettre fin à une corruption endémique (procès
de Roger Nasra accusé d'avoir détourné près d'un milliard de FCFA des
caisses du Trésor public). Et, malgré une hausse des salaires dans le secteur
agro-industriel, une forte proportion de la population urbaine vit toujours au-
dessous du seuil de pauvreté. Le Président Bédié s'enferme dans une impasse
politique et économique, puis se crispe sur la bataille politico-juridique qu'il
mène contre son rival potentiel, Alassane Dramane Ouattara, ancien Premier
Ministre et ex-directeur général adjoint du FMI, candidat lui aussi à l'élection
présidentielle d'octobre 2000. Il s'agit de démontrer que ce rival n'est pas
ivoirien (au titre du principe de l'ivoirité*) et que, de ce fait, il ne peut briguer
la magistrature suprême. Ce qui mécontente les partisans de celui-ci,
nombreux en zone urbaine et dans le nord du pays. Or, la crise économique
est sévère : chute des cours du café et du cacao, suspension des aides du FMI,
de la Banque Mondiale et de l'Union Européenne après les dérapages
budgétaires et des détournements de fonds. ("scandale des 18 milliards de
francs CFA de l'Union Européenne"). Bref, à la suite d'une prime non versée
aux militaires, une mutinerie éclate et la Côte d'Ivoire connaît le 23 décembre
1999 le premier coup d'état de son histoire. Henri Konan Bédié est renversé et
contraint de quitter le pays tandis que s'installe au pouvoir le Général Robert
Gueï qui est à la tête de la junte militaire. Ce dernier déclare avoir trouvé les
caisses vides et lance une opération « mains propres » sans beaucoup de
résultats. Manquant de fonds, la junte donne la priorité au paiement des
salaires et sacrifie le remboursement de sa dette dont les arriérés s'élèvent à
plus de 10 milliards de francs. La crise est grave car seule la France a promis
une aide d'urgence mais seulement après les législatives de 2000 qui
devraient amener le retour du pays dans la voie démocratique.
A l'élection présidentielle, le 22 octobre 2000, à laquelle Alassane
Ouattara ne participe pas pour cause de « non ivoirité" », Gueï est battu et
l'opposant historique se réclamant du socialisme, Laurent Gbagbo est élu. De
graves violences suivent : celles exercées par des militaires contre les
partisans de L. Gbagbo, puis celles de ces derniers soutenus par la police et la
gendarmerie contre les partisans d'A.Ouattara.
Le nouveau gouvernement entreprend un certain nombre de
réformes mais il ne connaîtra qu'un bref état de grâce (découverte d'un
charnier de 57 civils à Yopougon qui ravive les tensions). Alors que la classe
politique cherche à se rassembler dans un "forum de réconciliation" auquel
prennent part tous les partis politiques car une profonde fracture est en train
de s'agrandir entre le sud chrétien et le nord musulman, la réconciliation
amorcée s'effondre avec un second coup d'état particulièrement meurtrier, le
19 septembre 2002. Et le pays semble s'enfoncer dans une sorte d'amorce de
guerre de sécession nord /sud aux issues pour l'instant bien difficiles à

XXXI
percevoir (6).

2 APPROCHE SOCIOLINGUISTIQUE.

2.1 Hiérarchie des langues locales.


Selon l'article 1 de la Constitution ivoirienne, la seule langue
officielle du pays est le français. Mais, nous l'avons vu, la Côte-d'Ivoire est un
véritable carrefour linguistique dans lequel toutes les langues parlées
localement ne présentent pas le même statut.

2.1.1 Les vernaculaires.

La grande majorité des langues ivoiriennes, bien que symbolisant


l'appartenance à un groupe déterminé et constituant le facteur fondamental de
cohésion du groupe, n'ont qu'une utilisation intra-ethnique. Les seules
différences statutaires qui s'établissent entre elles, sont en relation avec le
nombre de dialectes qu'elles comptent et l'étroitesse de la parenté linguistique
qui lient ceux-ci, le nombre des locuteurs-natifs et le poids économique de la
région d'implantation. Tous ces facteurs sont importants pour déterminer le
taux de perméabilité linguistique et le taux d'expansion. Généralement, les
langues dont les locuteurs-natifs dépassent la centaine de milliers ont une
assez faible perméabilité linguistique tandis que leur dynamisme, réel,
demeure cependant limité à leur environnement géographique. (Lafage, 1996
: 588) (7)

2.1.2 Les langues nationales.

Un seul document officiel fait référence à des langues nationales


bien que les langues pouvant recevoir cette appellation ne soit pas
mentionnées expressément. Il s'agit du texte d'une loi portant sur la réforme
de l'enseignement, adoptée le 16 août 1977 par le parlement ivoirien (titre
VIII, article 67). Selon l'article 68 de la même loi, l'Institut de Linguistique
Appliquée de l'Université d'Abidjan (: I.L.A) est chargé de préparer
l'introduction des langues nationales dans l'enseignement. Mais les textes
définissant les modalités d'application de la loi de 1977 n'ont jamais paru.
Cependant, les chercheurs se sont mis en devoir de réaliser des descriptions
scientifiques complètes, de préparer du matériel didactique, d'engager des
expérimentations, en un premier temps pour quatre langues
démographiquement dominantes et régionalement dynamiques, représentant
chacune un des quatre principaux groupes linguistiques répertoriés dans le

XXXII
pays : le baoulé pour le groupe Akan , le bété pour le groupe Krou, le dioula
pour le groupe Mandé et le "sénoufo" pour le groupe Gour.
En fait, l'ILA et la SIL (: Société Internationale de Linguistique) ont
accompli ensuite un travail similaire pour toutes les langues ayant un certain
poids démographique. Treize langues vernaculaires (comprenant une langue
gour étrangère, le mooré, représentant l’ethnie majoritaire de la plus
importante communauté de résidents étrangers en Côte-d'Ivoire, les
Burkinabè) ont obtenu de facto un statut de langue nationale car on leur a
accordé un rôle d'une certaine importance à la radio, à la télévision, et même
mais seulement pour les langues ivoiriennes, dans l'alphabétisation, le pré-
scolaire et quelques expériences d'enseignement dans le primaire.

2.1.3 Les langues véhiculaires.

De jure, la communication à l'échelle de la nation repose sur le


français langue officielle mais aussi langue étrangère importée. Cependant de
facto des solutions locales apparaissent : les véhiculaires que l'on pourrait
définir comme "[.] tout parler spécifique à fonction interethnique impliquant
une prédominance de locuteurs non-natifs ainsi que des modifications de la
structure linguistique engendrées par cet usage particulier". (Lafage, 1982 :
13) (8). Deux parlers largement usités présentent localement et cette fonction
et cette fonctionnalisation : le dioula tagboussi [djula tagbusi] et le français
populaire ivoirien (F.P.I). Une enquête de 1992 montre d'ailleurs que le
bilinguisme oral français-dioula est majoritaire (58,9 % ) sur les marchés
d'Abidjan (Kouadio N'Guessan et als, 1992 : 111-191) (9).

2.1.3.1 Le dioula tagboussi ou jula de Côte-d'Ivoire. [tagbusikan] (10)

C'est un parler mandé nord propre aux "Tagboussi" c'est-à-dire à


"[.] tout Manding ivoirien ou non, et même toute personne, originaire du
Nord et de religion musulmane, née dans le sud de la Côte d'Ivoire" (Téra in
Braconnier, Maire, Téra, 1983 : 17) (11). Il a donc des locuteurs permanents,
les Tagboussi mais aussi des locuteurs occasionnels bien plus nombreux : tout
mandéphone du nord ivoirien aux parlers maternels fortement apparentés,
tout mandéphone étranger d'immigration récente, (les "Nagboussi"), et même
de fort nombreux locuteurs de toutes origines, puisqu'il s'agit du vecteur du
petit commerce, des transports, des échanges nord / sud. Selon une enquête
déjà ancienne, (Atin, 1978 : 80) (12) en 1978, le dioula tagboussi était utilisé
par 47,7 % de la population. Lié à l'Islam et à l'urbanisation, malgré certaines
réticences des ethnies côtières, ce véhiculaire n'a cessé depuis de s'étendre.
Langue maternelle d'une partie de la population et langue seconde d'une
majorité des Ivoiriens, à des degrés divers, le dioula tagboussi est né d'une

XXXIII
nécessité d'uniformisation visant à satisfaire des besoins de communications
intra-dialectaux et inter-ethniques. C'est cette fonctionnalisation qui fournit à
la Côte-d'Ivoire un manding commun, à la fois différent des dialectes du
terroir ouest ivoirien ou de Kong, mais également différent des parlers
guinéen et malien, d'où son nom mélioratif de "dioula de Côte-d'Ivoire". C'est
aussi ce qui, à côté de traits stables caractéristiques, en fait un parler
« particulièrement mouvant [.] à cause de l'arrivée continuelle de nouveaux
immigrants qui s'intègrent aux familles déjà installées, provoquant nouvelles
modes et mimétismes chez les enfants des familles hôtes ». (Tera in
Braconnier et als, 1983 : 20.) (13). Doté actuellement d'une écriture, de
descriptions linguistiques, de dictionnaires et de quelques manuels, ce parler
est également objet d'enseignement à l'université et quelques
expérimentations didactiques dans le primaire ont eu lieu en divers points du
pays. On verra plus loin la place que lui confère actuellement son hybridation
avec le français de la rue.

2.1.3.2 Le français populaire ivoirien (FPI).

C'est vraisemblablement la variété de français autochtone la plus


ancienne du pays mais ce n'est plus aujourd'hui qu'une des variétés locales
dans le système de variétés que constitue la langue officielle en Côte d'Ivoire
car, avec l'extension de la scolarisation, sa place tend à se réduire en même
temps que le nombre des analphabètes et semble devoir bientôt se limiter aux
plus de quarante ans ou aux immigrés de fraîche date. Mais on peut en
retrouver l'influence profonde dans tout français ivoirien actuel.
Cette variété qu'on appelera plus tard "français populaire ivoirien" a
été introduite dans le pays à la fin du XIXème siècle avec la conquête
militaire. A l'origine, c'est une sorte de sabir le « forofifon naspa » utilisé par
les militaires, les administrateurs ou les négociants pour communiquer avec
leurs auxiliaires africains et éventuellement en former de nouveaux. Son
expansion est vraisemblablement le fait des militaires soudanais (ceux que
l'on appelle alors, à tort, les "tirailleurs sénégalais" mais qui sont
généralement issus des actuels Mali et Burkina), enrôlés dans les troupes
coloniales. Car, comme le souligne Manessy en parlant du Mali (1979 : 334)
(14), dès 1882 (mais sans doute un peu plus tardivement en Côte d'Ivoire),
l'instruction publique a été, en un premier temps, confiée à des sous-officiers
ou à des interprètes locaux dans les principales bourgades, même si, à partir
de 1895, le gouverneur Binger fait appel aux missionnaires de la Société des
Missions Africaines de Lyon à qui il confie l'enseignement dans la nouvelle
colonie et qui s'installeront d'abord dans le sud et le centre.
Ce parler rudimentaire se répand par la suite et se complexifie par
nécessité avec les garde-cercle* et les migrations du travail* forcé. Mais son

XXXIV
implantation va s'accélèrer avec le retour au pays des anciens combattants de
14-18, puis de 39-45. Il s’étendra enfin grâce au "miracle ivoirien" qui suit
l'indépendance, par l’accélération de l'exode rural et l’accroissement de
l'immigration étrangère. En effet, né de statégies de communications par
contacts directs, de stratégies d'apprentissage non guidé, développé par le
besoin d'intercommunication intense dans l'hétérogénéité urbaine, accru par
l'extrême mobilité des populations, par un brassage ethnique qui touche
même le plus petit village, cette sorte de "français parlé approximatif"
fonctionne comme un sociolecte. Il semble en effet l'apanage d'une classe
socialement relativement homogène quoique linguistiquement hétérogène,
celle des "petits*" (mais non celle des "en bas d'en bas*" ), persuadés que
toute promotion sociale passe par l'acquisition du français, fût-il des plus
imparfaits. Le FPI concrétise aussi le désir d'intégration locale des immigrés
de toutes origines par l’apprentissage sur le tas, du parler estimé le plus utile.
Dès les années 60, beaucoup d'enfants des quartiers populaires,
parfois avant même la scolarisation, possèdent le FPI comme langue de la
rue, parallèlement à la langue africaine familiale (qui peut changer d'un foyer
à un autre). On l'utilise donc, en ville, à l'école maternelle comme transition
vers le français plus "académique"du primaire. Mais bien des scolarisés en
conservent au delà de l'école, l'usage occasionnel dans la vie quotidienne,
comme un mode d'expression parallèle au "gros français*" de
l'administration, de la politique et des circonstances formelles. En somme,
tout se passe comme si s'installait, pour l'utilisation locale du français, une
sorte de diglossie véhiculaire.
Quantifier le nombre de locuteurs du FPI est une entreprise
périlleuse. On ne peut qu’en tenter une approximation relative. Ainsi, si l'on
considère comme essentiels locuteurs "naturels" de ce français approximatif,
les résidents de 6 ans et plus, décrits comme francophones analphabètes, on
peut grâce au RGP (: Recensement général de la population) de 1975 les
évaluer déjà à 686 000 (sur 1 864 100 Francophones des deux sexes
répertoriés) et grâce à l'EPR de 1978 (: Enquête à passages répétés) à 852 000
sur 2 529 400 Francophones des deux sexes répertoriés), ce qui souligne la
rapidité de la diffusion du français dans la population alphabétisée ou non.
De nombreux travaux ont tenté la description scientifique de ce
FPI, appelé aussi FPA (Français populaire d'Abidjan) car il est évident qu'il
s'est particulièrement répandu dans la mégapole du sud (15). Il apparaît, en
fait, comme une sorte de « pré-créole continuum », système de variétés très
approximatives et encore assez instables, en voie de créolisation sur certains
points, dans lequel trois modèles d'évolution se font jour : une restructuration
interne sur le modèle des langues africaines (spécialement les plus répandues
comme le dioula et le baoulé) ; une restructuration sur le modèle de la langue-
cible, pas forcément d'ailleurs en totale conformité avec ce modèle ; et une

XXXV
restructuration interne, à la fois indépendante des diverses langues sources et
de la langue cible. (cf. Hattiger, 1983) (16).
L'importance sociale du FPI est illustrée par les abondantes
représentations écrites stéréotypées que l'on peut trouver dans le théâtre (cf
par exemple la "pièce "L'oeil" de Bernard Zadi Zaourou), dans la presse
(anciennes rubriques de "Moussa" du défunt Ivoire-Dimanche, journal
"Zazou" des années 80, et actuels "Gbitch!" et "Ya Fohi*"), les bandes
dessinées comme "Dago à Abidjan" etc. Il s'agit là, bien évidemment, de
pastiches à des fins humoristiques, produits par des intellectuels dont le FPI
n'est pas le mode usuel de communication en français mais dont l'observation
est assez fine quoique surtout orientée vers les traits les plus différenciateurs.
Les spécialistes désignent ces représentations stéréotypées des années 1970-
1980 par l'appellation "français* de Moussa" (le locuteur type étant le paysan
du Nord, héros de chroniques bien connues) ou "Français* de Dago" (le
locuteur type étant le paysan du sud-ouest, héros de la célèbre bande
dessinée).
Cependant, avec la démocratisation massive de l'enseignement,
touchant, à presque parité dans le sud les filles et les garçons, avec les efforts
de l'alphabétisation en français diffusée auprès de jeunes adultes, le FPI, sans
disparaître totalement, semble actuellement n’exister sous sa forme pidginisée
des années 70 que chez les peu ou non scolarisés les plus âgés ou à l’intérieur
du monde rural . Partout ailleurs, il s’est fondu dans la communication
ordinaire, non sans se transformer quelque peu, l'urbanisation ayant engendré
un certain nombre de remises en cause des valeurs anciennes traditionnelles,
ce qui ne va pas sans conflits sociaux, adaptations linguistiques et besoins
communicatifs impératifs à assouvir. Mais nous reviendrons plus loin sur les
nouveaux avatars du français populaire ivoirien.

2.1.4 Le français langue officielle.

2.1.4.1 Historique.

Sauf parfois dans sa période récente, l'histoire de l'implantation du


français langue officielle en Côte-d'Ivoire ne diffère guère de celle des autres
colonies africaines de la France. On en trouvera un excellent résumé chez
Quéffelec (17) et, en ce qui concerne plus précisément la Côte-d'Ivoire, le
récit détaillé dans l'ouvrage de Désalmand (18).
Dès l'implantation de l'administration coloniale, et en quelques
points du sud du pays, quelques années avant celle-ci, l"importation" du
français par le canal de l'école, a été un des soucis majeurs des colons,
l'objectif étant essentiellement en un premier temps de former des auxiliaires

XXXVI
et des cadres subalternes. La Côte-d'Ivoire connut donc, comme tout le reste
de l'Afrique française d'alors, les mêmes développements et les mêmes
problèmes : arrivée puis implantation des Missionnaires et des Soeurs,
rivalités entre missions catholiques et protestantes (ces dernières étant
suspectées d'agir pour le compte des Anglophones), installation d'écoles
religieuses, puis ouvertures des premières écoles laïques, organisation d'un
système scolaire à travers toute l'A.O.F (arrêtés du 24 novembre 1903), enfin,
le 1er janvier 1904, suppression de toute subvention aux écoles
confessionnelles, ce qui a eu pour effet, durant un certain temps, la
marginalisation de leur survie. La guerre de 1914-18 et, dit-on, la crainte du
communisme international entraînèrent ensuite une attitude plus conciliante
de l'administration qui, le 14 février 1922, signa un décret règlementant
l'enseignement privé et l'exercice de la propagande confessionnelle en A.O.F.,
interdisant par exemple l'emploi dans les cultes de langues autres que le
français, le latin et les langues locales.
De 1903 à 1945, l'enseignement colonial proprement dit, qui, peu à
peu, s'organisait, fonctionna avec des programmes "adaptés", tout-à-fait
distincts des programmes français (contrairement au mythe fort répandu et
décrié de "Nos ancêtres les Gaulois"), sauf dans quelques écoles urbaines
dites "écoles européennes". (4 à Abidjan en 1944 !). Ce n'est donc qu'à partir
de 1945 (Conférence de Brazzaville) que l'organisation de la scolarisation en
Côte-d'Ivoire tendra à devenir plus ou moins calquée sur le modèle
métropolitain.
Dès 1946, s'ouvre donc "l'ère de décolonisation" de l'éducation.
C'est un vif engouement pour l'enseignement de type français. En 1949,
l'école primaire devient obligatoire, les effectifs sont multipliés par trois. On
crée des "cours normaux" où les moniteurs sont formés en trois ans et les
instituteurs en quatre. L'enseignement secondaire est institué et le pays envoie
déjà quelques étudiants poursuivre leurs études supérieures en France ou à
l’étranger.
Lors de l'Indépendance, le pays est donc déjà caractérisé par la
diglossie enchâssée dont il connaît encore des traces encore aujourd'hui :
+ d'une part, diglossie entre le français « variété haute » remplissant
toutes les fonctions afférentes au pouvoir et les langues africaines, assimilées
à des « variétés basses » (vie quotidienne, famille, marché, etc.);
+ d'autre part, « français de l'élite », proche de la norme du
colonisateur et « FPI », variété locale pidginisée usitée par une partie sans
cesse croissante des masses populaires peu ou non scolarisées.
Cette vision des faits existe toujours au moins pour une partie des
intellectuels ivoiriens comme français, même si dans les faits observables sur
le terrain, le « français des élites » et le FPI tendent maintenant à se fondre en
un ensemble de variétés d’un français régionalisé commun.

XXXVII
La constitution de 1960 (article 1) avait fait du français, nous
l’avons vu, la seule langue officielle afin qu'il réponde à trois objectifs :
- servir de vecteur à l'unité nationale contre d'éventuels
particularismes locaux,
- ouvrir largement le pays au développement technologique et aux
grands échanges internationaux,
- être le medium de la gestion du pays.
Telles semblent être encore les objectifs officiels avancés par les
autorités du pays.

2.1.4.2 La scolarisation après l'Indépendance : les années fastes.

La démocratisation de l'enseignement est alors activement menée.


Des écoles, des collèges, des lycées, des lycées professionnels sont créés dans
toutes les régions, une université s'ouvre à Abidjan. Jusqu'à la récession,
l'Etat ivoirien consacrera 42 % de son budget de fonctionnement et 13 % de
son budget d'investissement à l'éducation et à la formation ; les salaires des
enseignants seront décrochés de la fonction publique de façon à attirer les
meilleurs éléments nationaux et la Coopération Culturelle avec la France
mais aussi avec les autres pays francophones (Belgique, Québec) se
développera intensément et avec succès afin de suppléer à un certain manque
de personnel qualifié durant les premières années.
RGP EPR Estimation Estimation
1975 1978 1980 1990
francophones non scol. 18,3% 19,9% 20,9% 21,9%
(H)
francophones non scol. 7,6% 8,5% 9,9% 15,0%
(F)
Ensemble 13,2% 14,1% 15,7% 17,6%
Francophones 28,9% 35,5% 38% 48,7%
scolarisés(H)
Francophones scolarisés 16% 20,2% 23,7% 35%
(F)
Ensemble 22,7% 27,8% 31,2% 42,3
% total des Francoph. 35,9% 41,9% 48,9% 59,9%
(Accroissement du nombre des Francophones, par rapport à la
population ivoirienne de 6 ans et plus, de 1975 à 1990)
A partir de 1968, le gouvernement investit beaucoup dans
l'enseignement primaire télévisuel qui commencera à fonctionner dès 1973,
relayé sur presque tout le territoire jusque dans les petites écoles de brousse*
afin d'y renforcer grâce aux télémaîtres* formés spécialement, un
enseignement rénové du français parlé visant une utilisation aisée de la

XXXVIII
langue, avec des résultats encourageants.
Le plus remarquable de cette diffusion du français, c'est la montée
rapide de la scolarisation des filles, particulièrement dans le sud du pays,
mais également, l’accroissement du nombre des femmes souhaitant apprendre
à lire, à écrire et à parler français par le canal de l’alphabétisation, alors que
le nombre des hommes ne semble guère progresser de 1980 à 1990.
Mais ces résultats (excellents par rapport à ceux des pays voisins)
peuvent sembler quelque peu décevants, compte tenu des moyens engagés.
Certes, les effectifs entrant en première année du primaire sont plus
importants chaque année en raison de l'explosion démographique. Ils ne
représentent cependant qu'une part relativement restreinte du nombre des
enfants scolarisables, pour diverses raisons : manque d'argent pour des
familles incapables d'acquitter l'écolage*? préférence des musulmans pour
l'école coranique? refus d'envoyer les filles à l'école? discrédit de "l'école*
des Blancs" qui, au fur et à mesure que le temps passe, ne débouche plus à
coup sûr sur la promotion sociale? Par ailleurs, les études semblent très
sélectives et constituent un véritable "parcours du combattant" durant lequel
l'échec est très douloureusement ressenti. Les scolarisés se concentrent dans
les plus bas niveaux d'instruction. La déperdition scolaire au cours du
primaire reste importante mais, malgré le renforcement des heures de cours
de français : 15h.45 en première année de cours préparatoire et encore 11h.20
en dernière année de primaire (CM2), sur 30 h hebdomadaires de cours,
l'entrée au collège pour laquelle existe un concours exigeant (car le nombre
de collèges ouverts ne parvient pas à suivre la croissance démographique de
la scolarisation) constitue un important goulet d'étranglement. La
Commission d'Orientation qui affecte les élèves reçus au concours, en
fonction de leurs résultats, à travers les différents établissements du pays, vise
en fait le brassage ethnique dans l'internat et l'obligation pour les élèves de
recourir au français pour l'intercommunication durant la scolarité. Elle crée
ainsi cependant ce que, plus tard, on qualifiera de "tourisme scolaire" (19) et
coupe plus ou moins les élèves de leur milieu originel. Quant aux enfants qui
n'auront pas pu bénéficier d'un "recrutement* parallèle" faute de bras* longs,
déscolarisés, par régression des acquis et effacement de toute référence à la
norme scolaire, ils augmenteront le nombre des utilisateurs du FPI. et souvent
aussi celui des "enfants de la rue".
Mais un second goulet d'étranglement encore plus rigoureux (5,2%
de déperdition en 1980, 8,9% en 1990) attend les collégiens pour l'entrée en
Seconde. Or, le seuil collège / lycée marque généralement pour l'élève
ivoirien le passage à l'acquisition de la pratique courante du français normé
avec effacement progressif des approximations de l'interlangue.
Les épreuves du baccalauréat marquent la dernière étape de l'accès
à l'université mais elles sont encore plus sélectives. Le nombre des heureux

XXXIX
élus pouvant briguer une bourse universitaire est par conséquent très restreint.
L'usage local du français apparaît donc comme un continuum qui
traduit certes des degrés très différents de possession, comme le montrent les
diverses estimations et projections qui en ont été faites et dont nous ne
citerons ici que les pourcentages (par rapport à l'ensemble de la population de
6 ans et plus) qui semblent plus parlants que les chiffres. (Direction des
Statistiques, 1984), (Perrin, 1985) (20). On y considère 5 niveaux établis en
fonction de la scolarité et de la moyenne des résultats constatés dans l'usage
de la langue officielle.

Niveau 1980 1990


N1' pas de scolarité : 15,7% 17,6%
oralité simple
N1 4 années primaires : 13,1% 14,4%
oralité simple
N2 fin primaire : 10,5% 15,1%
lecture-écriture simple
N3 1er cycle secondaire : 6,1% 9,9%
lecture-écriture : bonne
compréhension
N4 2ème cycle secondaire : 0,9% 2%
pratique aisée
N5 Bac- Etudes 0,6% 0,9%
supérieures :
pratique très aisée

2.1.4.3 Les effets de la récession et des troubles.

La longue crise des années 1980-1995, ce que le peuple appelle la


"conjoncture*", a pesé lourdement sur les performances de l'éducation.
Certes, le nombre des élèves du primaire est passé de 330 000 en 1963 à 1,6
million en 1995, celui des élèves du secondaire de 20 000 à 464 000. Mais, en
réalité, le taux de scolarisation, en constante progression au cours des années
70, n'a cessé de régresser à la fin des années 80.
Dans le tableau de la page suivante où* le taux net de scolarisation
représente les effectifs d’un groupe d’âge officiel dans un degré donné
d’enseignement. Il est exprimé en pourcentage de la population
correspondante. Il est calculé ici pour la population âgée de 6 à 11 ans.
(Institut national de la statistique cité par Afristat sur le site), on pourra
constater cette baisse entre 1988 et 1998.

XL
Taux de scolarisation et Recensement Recensement
d’alphabétisation en % 1988 1998
Taux net de scolarisation* 54,6 48,2
Garçons 62,6 52,4
Filles 46,2 43,8
Taux d’alphabétisation des 35,2 36,3
adultes
Garçons 44,4 40,6
Filles 25,9 28,5

On voit ici que le rythme d’accroissement scolaire n’a pas tenu ses
promesses et qu’il a même fortement régressé pour les jeunes enfants en dix
ans tandis qu’au contraire, le taux d’alphabétisation des adultes a connu une
légère hausse, vraisemblablement en raison d’une plus grande participation
des femmes. Le taux de scolarisation du secondaire, en revanche, est resté
stable mais bien faible, à 22 %. De même, les résultats aux examens se sont
effondrés. C'est que l'Etat n'a plus les moyens de suivre la demande de
scolarisation liée au spectaculaire essor démographique. Le budget de
l'éducation diminue donc sans cesse, passant de 31,4 % du budget général en
1981-94, à 18,8 % en 1994-1998. L'offre scolaire y perd en quantité (d'écoles
et de maîtres) et en qualité (matériel, qualification des enseignants, etc.).
L'enseignement rénové télévisuel (supprimé en 1982 car estimé trop axé sur
l'apprentissage de l'oral, aux dépens de l'écrit), a été remplacé par une
didactique ivoirisée de type "français langue seconde". Malgré cela, les
professeurs du secondaire, presque totalement ivoiriens maintenant, déplorent
une dégradation constante du français à l'école : surcharge d'effectifs (60
élèves par classe)? formation inadéquate des maîtres (Bac + 2 pour les
collèges, CAPES pour les Lycées, en moyenne)? effets des crises politiques
et de l'agitation sociale avec la multiplication des "années blanches*" depuis
1990? démission des parents et démotivation des étudiants devant le chômage
des jeunes diplomés ? Quoiqu'il en soit, les troubles violents qui ébranlent les
premières années du XXIème siècle ne peuvent qu'accroître la chute des
performances du monde scolaire et donc celles de l'acquisition du français
normé. Ainsi, le taux de réussite au baccalauréat, déjà bien faible à la session
de 2001 : 36 %, est carrément catastrophique en 2002 : 22 %! (J.A.
L'intelligent , 23-29.09.2002 : 107).
Malgré la réorganisation des études supérieures à la suite de la
totale saturation de l'Université d'Abidjan, on a mis en place cinq universités :
(Universités autonomes d'Abidjan-Cocody, d'Abobo-Adjamé et de Bouaké,
Universités régionales de Daloa et de Korogho) et une quinzaine
d'établissements supérieurs. Les mêmes observations et doléances se
retrouvent à ce niveau que les troubles politiques perturbent encore plus

XLI
gravement que le secondaire.
Il semble tout à fait clair à l'heure actuelle que, si la connaissance
du français a largement progressé dans la population (c’est absolument
manifeste pour le résident), ce n'est pas dans l’acquisition du français normé
tant souhaité par les intellectuels, mais plutôt à cause de l'influence de la rue
et de l'urbanisation. Car, plus que l'école en pleine déliquescence, c'est la rue
qui peu à peu est devenue le véritable centre de "formation / création" de
français véhiculaires et le lieu principal d'apprentissage.

2.2 L'exposition au français : status et corpus.


En 1991, Chaudenson (21) propose une méthode pour tracer un
bilan de la situation contrastive du français à travers l'ensemble de la
francophonie. Il s'appuie sur une grille d'analyse des situations linguistiques
permettant, en ce qui concerne la situation singulière de chaque pays, d'établir
ce qu'il appelle le « status » (: statut et fonction) du français puis le « corpus »
(mode, condition d'appropriation et d'usage de la compétence linguistique).
Dans ce même ouvrage, figure un bilan très succinct concernant la
Côte-d’Ivoire établi par J. Kouadio N'Guessan (1991 : 112-112). R.
Chaudenson y ajoute la petite note suivante : « Certaines valeurs de corpus
paraissent excessives ; cf. Chapitre quatrième R.C) ». Nous allons donc
reproduire ci-dessous (22) les quelques données chiffrées de notre collègue
ivoirien en explicitant notre point de vue car les chiffres avancés nous
semblent raisonnables, même s’il est vrai qu’ils auraient gagné à être
accompagnés de quelques commentaires précisant leur signification.

2.2.1 Le « Status ».

« 1. Officialité
langue officielle unique reconnue par la constitution 12 sur 12
2. Usages institutionnalisés :
textes officiels (lois) 4 sur 4
textes administratifs nationaux 4 sur 4 »
Certes, aucune exigence linguistique n'est requise pour exercer le
droit de vote ou remplir des fonctions électives mais il est clair que ceux qui
remplissent ces fonctions doivent implicitement connaître le français, compte
-tenu de l'article 1 de la Constitution.
Par ailleurs, la législation est souvent très explicite pour
l’obligation de français dans le cas de certaines institutions : par ex. :
inscription sur les listes électorales des Chambres de Commerce et
d'Industrie, fonctions au sein de la Chambre d'Agriculture, etc.
Enfin, tous les symboles nationaux (devise, hymne, etc.) et signes

XLII
extérieurs de l'Etat et de la République ou discours officiels sont en français.
« justice 2 sur 4 »
Depuis la suppression des tribunaux coutumiers, il n'existe qu'une
seule législation civile et, bien que cela ne soit pas expressément formulé,
toutes les procédures judiciaires se déroulent en français. Seuls les citoyens
sachant lire et écrire le français peuvent être jurés. Cependant un accusé de
Cour d'Assise ne parlant pas la langue officielle peut faire appel à un
interprète. C’est, semble-t-il, cette possibilité qui explique la quotation 2,
octroyée à ce paragraphe par notre collègue.
« administration locale 4 sur 4 »
Depuis l'indépendance, il n'y a plus mention dans les textes
législatifs de l'obligation de connaître la langue officielle pour accéder à la
fonction publique. Mais le niveau minimum d'instruction requis (diplôme de
fin de primaire pour les fonctionnaires de catégorie D) est en fait une
exigence linguistique, toute la scolarité se faisant dans la langue officielle.
Pour l'écrit, il n'existe aucune disposition législative exigeant le français pour
la correspondance interne sauf dans quelques cas particuliers : le code minier,
le code de santé publique, les livres de compte des commerçants, les agents
d'affaires, les notaires, etc. Turcotte, déjà en 1981, (23) observait : « Les
déplacements dans les bureaux de l'Administration ivoirienne permettent de
constater que les fonctionnaires, autant les femmes que les hommes,
s'expriment spontanément en français entre eux ou avec les administrés, peu
importe qu'il s'agisse de sujets liés au travail ou de questions d'ordre
strictement personnel ».
« religion 2 sur 4 »
C'est dans ce domaine que l'usage du français est le moins
institutionnalisé : l'école coranique, les médersas et les cultes musulmans
fonctionnent en arabe. Pour les chrétiens ou assimilés (religions
syncrétiques), les langues locales prédominent dans l'exercice du culte.
Néanmoins, le catéchisme est dispensé en français aux élèves ayant atteint le
cours élémentaire et les catholiques urbanisés célèbrent la grand-messe ou
divers évènements religieux dans la langue officielle.
« 3. Education
- medium primaire 10 sur 10
- medium secondaire 10 sur 10
- medium supérieur 10 sur 10 »
Nous l'avons vu, le français est la seule langue usitée à tous les
niveaux de l'enseignement, tant comme matière que comme medium d'accès à
toute autre discipline. Quelques expérimentations didactiques ont parfois
tenté l'utilisation des langues locales les plus répandues. Elles n'ont pas
véritablement eu de suites. Quant aux quatre langues nationales entrées à
l'Université, elles constituent un objet d'enseignement à option relativement

XLIII
marginale, ouvert à toute personne intéressée.
« 4. Moyens de communication de masse :
presse écrite 5 sur 5 »
Depuis l'instauration du multipartisme, la presse écrite a connu de
spectaculaires bouleversements. mais elle demeure de langue française dans
sa totalité. Plus de soixante-dix journaux ont vu le jour ces dernières années
mais une bonne quarantaine ont disparu presque aussitôt. Fraternité-Matin,
l'ancien quotidien gouvernemental déclare tirer toujours à 50 000
exemplaires, d'autres quotidiens connaissent aussi un certain succès, des
quotidiens du soir comme Ivoir'Soir, des journaux de parti : La Voie (Front
Populaire Ivoirien), Téré (Parti Ivoirien du Travail), Le Patriote (proche du
parti d’A. Ouattara), Le Démocrate (PDCI-RDA). Le plus ancien des
magazines, Ivoire-Dimanche a disparu mais d'autres hebdomadaires se
développent : Notre Temps (enquêtes et dossiers ), Kabako (sports), Mousso
(presse féminine), Détective , etc. Quelques publications destinées à distraire
offrent des rubriques ou des bandes dessinées en « français de la rue» teinté
de nouchi* : Ya Fohi ! Gbich !, voire même la colonne "Télexpress"
d'Ivoir'Soir.
« radio 3 sur 5 »
La radio, née à Abidjan en 1960, a connu un surprenant essor ces
dernières années. « Fréquence II, la station publique en modulation de
fréquence, complète autour d'Abidjan, depuis 1991, la chaîne nationale,
internationale et régionale. Ensemble ou à tour de rôle, ces dernières
diffusent désormais vingt-quatre heures par jour en français, en anglais et en
treize langues locales. » (Thiam, 1993 : 39). (24). De nouvelles radios sont
apparues : Radio-Espoir (liée à Radio-Vatican), Radio Phoenix FM
(partenaire de RTL), Radio Nosthalgie (filiale de Radio Montecarlo), Africa
n°1, etc. Cependant, malgré cette abondance, il ne semble pas que la place
accordée aux langues locales se soit véritablement étendue, sauf peut-être
dans le domaine diffusé de la chanson. Il est vrai qu'une ancienne enquête
ivoirienne de l'IFOP (: Institut français d'Opinion Publique) des années 1980
montrait déjà que 14 % seulement de la population enquêtée préférait des
émissions en langues ivoiriennes.
« télévision 4 sur 5 »
La télévision a un rôle plus important qu'on pourrait le supposer.
Car en 1983 déjà, 85 % des personnes interrogées (Enquête Marcomer)
disaient disposer d'un téléviseur. En effet, par le biais de la télévision
scolaire, la plupart des villages du pays ont été dotés d’un poste de télévision
à écoute collective. La télévision a ainsi largement pénétré le monde rural.
Deux chaînes publiques sont actuellement en service. La première date de
1963 et consacre une heure par jour aux informations dans les treize langues
locales utilisées à la radio. Ces langues interviennent aussi éventuellement

XLIV
dans les émissions de variété, de vulgarisation ...ou la publicité. La seconde
chaîne, Canal 2, est entièrement en français. Il en est de même pour Canal
Horizons, ainsi que pour les autres chaînes privées à décodeur, seulement
accessibles aux plus nantis. Les programmes diffusés sont aux trois quarts
produits sur place, ce sont les préférés du grand public.
Il faut donc préciser que le français de la télévision correspond
généralement à des usages locaux du français, assez différents du français
hexagonal, même familier. Selon une enquête déjà ancienne, (Lafage, 1983,
1-57) (25), les étudiants interrogés estiment qu’on parle mieux français à la
télévision qu’à la radio (59,70 %). Cependant, ils apprécient plutôt
moyennement la façon de parler français des présentateurs : (1,49% « aiment
beaucoup », 40, 29% « aiment assez », 52,23% « aiment un peu », alors que
5,97% « n’aiment pas du tout » ). Des questions de même type posées
récemment mais de façon informelle sembleraient souligner une évaluation
plus favorable et montreraient que les performances en français à la télévision
du pays sont plus en accord avec les attentes du public. Mais on pourrait
interpréter cette attitude moins comme une amélioration qualitative des
performances que comme une moindre exigence normative des auditeurs.
« cinéma (circuit commercial)5 sur 5 »
Qu'il s'agisse des salles climatisées de haut standing, des salles
dépendant des services culturels des ambassades ou des associations, des
salles de quartier ou régionales, les films sont parlant français ou sous-titrés
dans la langue officielle, quelle que soit leur origine : France, USA, Italie,
Angleterre, Inde, Egypte, etc. Même les quelques rares films ivoiriens dans
une langue du pays sont sous-titrés en français pour être intelligibles à
l'extérieur du groupe ethnique concerné. Cependant la bande-son est, dans les
salles populaires bon marché, d'une qualité technique approximative qui
réduit son écoute et sa compréhension (la participation bruyante du public
parachevant l’inintelligibilité). Il n'en reste pas moins qu'une certaine partie
du vocabulaire français familier ou argotique de l'hexagone est ainsi introduit
dans la communication ivoirienne populaire.
« édition 5 sur 5 »
Il existe depuis déjà longtemps dans le pays deux maisons d'édition
: le Centre d'Edition et de Diffusion Africaine (CEDA) et les Nouvelles
Editions Africaines (NEA), vouées au livre scolaire ou à la publication de
quelques romans ou ouvrages ivoiriens, en français exclusivement. D'autres
ont tenté de s'implanter sans beaucoup de succès. La grande majorité des
ouvrages diffusés dans le pays, cependant, est importée, de France
principalement ou d'autres pays francophones.
« 5. Secteur secondaire et tertiaire privé
possibilités professionnelles ouvertes 18 sur 20
excellentes. »

XLV
Qu'il s'agisse des entreprises publiques du secteur secondaire ou
tertiaire privé, il est évident que l'accès à l'emploi et surtout l'obtention d'une
situation élevée passent par la maîtrise du français. Parler français, surtout s'il
s'agit d'un français rudimentaire, cela ne suffit certes pas pour le commerce de
gros ou de demi-gros, le secteur bancaire ou hôtelier par exemple, mais paraît
cependant quasi indispensable parallèlement au dioula, en milieu urbain,
même pour des « petite boulots » comme coiffeur, chauffeur de taxi, serveuse
d'un maquis*, vendeur sur le marché, etc.(cf. N’Guessan Kouadio et als,
1992 : 111-191) (26).

« TOTAL 98
total sur la base 100. : 91. »

Les résultats chiffrés présentés pour la Côte-d’Ivoire, quant au


status, se situent à parité avec ceux du Gabon, parmi les plus élevés
d’Afrique.

2.2.2 Le « Corpus ».

Du point de vue du status, la langue française possède en Côte


d’Ivoire une position tout à fait privilégiée par rapport aux autres langues.
Néanmoins, l’évaluation des corpus et des conditions d’appropriation et
d’usage de la compétence linguistique dans les diverses langues du pays
montre une situation légèrement plus équilibrée.
« Acquisition (i.e. : compétence en langue maternelle)
l1 (frcs langue mat. unique)
l1/l2(frcs lang. principale. acquise en même temps qu’une autre[s]
langue[s])
l1l12(apprentissage simultané et équilibré du frcs et d’une autre
langue)
l1\l2(situation inverse de l1/l2) 5

Apprentissage (i.e. : développement d’une compétence en L2 : £ :


mode d’apprentissage)
£ 1(français médium du système scolaire) 5
£ 2(français enseigné comme l. seconde)
£ 3(pas d’enseignement en français ou du français). »
Ces estimations de Kouadio N’Guessan nous paraissent non pas
surévaluées comme le suggère R. Chaudenson mais au contraire un peu
faibles par rapport à la situation locale actuelle, notamment si on les compare
avec les résultats fournis pour d’autres pays d’Afrique centrale dans la même
partie de l’ouvrage alors que, sauf pour le Congo et le Gabon, la situation du

XLVI
français y est sans commune mesure avec celle de la Côte-d’Ivoire.

BUR CAM CENTR CONG GABO RWA TCHA ZAIRE


11 12 13 14 14 11 11 13
(Chaudenson, 1991 :107, ouv. cit.)
.
Certes les langues africaines, comme partout en Afrique, sont
apprises généralement dans le cadre familial comme langues maternelles,
spécialement dans le monde rural plus homogène. Il n’est pas rare que
l’enfant issu d’un mariage interethnique apprenne la langue des deux parents
ou la langue ethnique de la communauté villageoise dans laquelle il vit,
parfois même, ce qui est moins fréquent, le véhiculaire régional. De même,
dans les familles d’origine mandé par exemple, (autochtones ou allogènes)
dont le parler maternel est proche du dioula commun ivoirien, l’enfant
acquiert cette variante véhiculaire quasi-simultanément.
En zone urbaine, là où le brassage ethnique est intense, la situation
est plus complexe. L’enfant est conduit dans son foyer à apprendre la langue
ethnique de ses parents (si c’est la même pour le père et la mère). Mais très
souvent, il apprend presqu’en même temps le véhiculaire le plus usité par ses
parents, et qui est quasiment imposé par l’environnement immédiat. Car,
notamment dans les mégapoles comme Abidjan, pour les enfants (de couples
exogames ou non), il arrive de plus en plus fréquemment que se développe en
premier l’acquisition de la langue véhiculaire de la cour* commune dans
laquelle sa famille co-existe avec des familles de toutes provenances, en
partageant tout avec celles-ci et en n’ayant pour s’isoler que l’«entrer*-
coucher» qu’elle loue. L’espace ouvert intérieur de la cour étant trop réduit
pour les temps de loisir des nombreux co-habitants, la rue et bientôt le
quartier finissent par être le lieu d’évasion et donc d’initiation aux deux
véhiculaires populaires : le dioula tagboussi ou le français de la rue, en
fonction de la prédominance des regroupements ethno-religieux du quartier,
plutôt français s’il s’agit de sudistes ou de ressortissants étrangers de pays du
Golfe de Guinée comme le Togo, le Bénin, le Ghana, etc, plutôt dioula s’il
s’agit de nordistes ou de ressortissants de pays du Sahel ou de Guinée. Dans
les cours familiales* des zones résidentielles des couches moyennes, ou les
concessions* des nantis, généralement langue ethnique et français sont acquis
quasiment en même temps, sauf dans le cas de familles mixtes : (européen ou
étranger / ivoirien) ou d’intellectuels ivoiriens chez qui la variante parlée
ordinaire de la langue officielle devient de plus en plus souvent le mode
d’expression du foyer .
De façon logique, c’est donc ce « français de la rue » qui semble la
langue principale des groupes des Bakromen*.(Ploog, 2001) (27). Enfin, les
quartiers administratifs ou commerciaux de la ville, le Plateau*, par exemple,

XLVII
semblent quasiment imposer l’emploi du français à leurs résidents.
L’environnement extra-familial informel, s’il renforce
généralement en Côte-d’Ivoire l’apprentissage quasi simultané d’une ou de
plusieurs autre(s) langue(s), vernaculaire(s) régionale(s) ou véhiculaire(s),
particulièrement chez les personnes appelées à beaucoup se déplacer, minore
en milieu urbain les langues vernaculaires, d’usage trop restreint dans l’inter-
communication, et valorise les deux véhiculaires de portée nationale, le
« français de la rue » étant à son tour survalorisé par sa proximité apparente
avec le français normé du monde scolaire et des élites. Cependant, les
locuteurs, même ceux qui ne pratiquent que le « petit*–français » sont
conscients des différences socio-linguistiques entre la variété qu’ils utilisent
et le français de l’école, tant dans l’aptitude à la communication que dans les
débouchés qu’ouvrent leurs utilisations respectives . [ avDk frSse musa ty pV
mSFe travaje. avDk frSse tubabu, ty pV tu]. (28) comme l’affirment les
revendeuses* du marché à leurs rejetons.
Pendant longtemps, l’apprentissage du français se faisait
essentiellement par l’école, même si, en milieu urbain, l’enfant possèdait un
peu de français véhiculaire avant d’être scolarisé. Cela n’est plus entièrement
le cas. D’une part, nous l’avons vu, parce que l’école actuelle connaît de
redoutables carences, que, en raison des situations précaires de leurs parents,
de nombreux enfants sont très tôt déscolarisés et livrés à la rue pour s’y
occuper à de petits métiers voire à la délinquance afin de survivre, d’autre
part, parce que le mode de vie urbain : travail des parents, toujours absents
car contraints d’effectuer de grands déplacements pour rejoindre leur emploi
ou pour en chercher un, brise les liens familiaux traditionnels, déjà fragilisés
par la co-existence dans un habitat regroupant dans la même cour jusqu’à une
centaine de familles différentes. Qu’il s’agisse d’Ivoiriens ou d’étrangers,
installés depuis peu ou de longue date, dans un tel cadre, la rupture entre les
générations s’intensifie, les plus jeunes renforcent les liens avec ceux de leur
âge dont ils partagent le mode de vie, les inquiétudes et les mirages, au
détriment des valeurs anciennes, culturelles, morales ou religieuses. Le
« français de la rue », seul médium commun, se vernacularise peu à peu,
renforçant ses propres spécificités et devient, dans l’hétérogénéité urbaine, le
substitut d’un parler ethnique dépassé, un signe d’identification à la nouvelle
cohésion du quartier et des « bras* », le symbole d’une identité collective
ivoirienne éventuelle, encore mythique dans l’agitation intense socio-
politique de ces dernières années.
Si donc le nombre des personnes déclarant parler français est en
constante augmentation, la qualité générale de la langue officielle est
déplorée par les intellectuels du pays, ce qui ne touche guère les jeunes
générations, persuadées que leur français ivoirien est du français. Mais le
français usité en Côte-d’Ivoire tend actuellement, à apparaître comme un

XLVIII
système intralinguistique de parlers pour la plupart fortement régionalisés, au
point qu’assez souvent, l’intercompréhension avec le reste de la francophonie
est remise en question. On pourrait en prendre pour preuve le sous-titrage de
la télévision française lors des reportages concernant les interviews de
participants autochtones aux récents évènements du pays.
C’est peut-être dans ce sens qu’il convient d’interpréter les résultats
ci-dessous plutôt modérés de Kouadio N’Guessan.
« vernacularité partielle 1
véhicularisation urbaine étendue 13
rurale limitée 3
compétence 2
production langagière moyenne 6
exposition langagière forte 8

total 43
sur 100 : 54 »

Ces résultats situent encore une fois la Côte-d’Ivoire, en ce qui


concerne le « corpus », parmi les pays africains, derrière le Congo, le
Sénégal, le Gabon (55,5) et le Mali (55 ??).Ce dernier résultat étant des plus
surprenants !!
Nous ne reviendrons pas sur l’exposition langagière dont l’intensité
dans l’environnement quotidien a déjà été démontrée supra. De toute
manière, à côté des situations formelles où seul le français est possible et
impose au non-francophone le recours à un interprète, il est de nombreuses
situations informelles dans la communication ordinaire, dans lesquelles une
variété locale de français s’intègre à des stratégies langagières de séduction
(Gorce, 2002) (29), de rivalité (affirmation de sa position socio-économique
privilégiée), de dissuasion (étalage de sa proximité du pouvoir) voire de
parade (utilisation de termes ampoulés ou de phrases ronflantes pour
provoquer l’admiration, ce que, pas toujours dupes, les Ivoiriens nomment le
gros* français). Les francophones locaux les plus assurés, jouent de toute
évidence à l’oral avec l’ensemble des variétés de français à leur disposition,
pour s’adapter à la situation, à leur interlocuteur, au ton qu’ils entendent
donner à leur propos, avec verve et créativité. (Lafage,1991) (30)
C’est pourquoi il nous paraît maintenant indispensable de tenter
une rapide description des spécificités linguistiques les plus visibles dans les
variétés de français en présence .

XLIX
3 DESCRIPTION SUCCINCTE DES VARIÉTÉS EN
PRÉSENCE.
Le français est donc en Côte-d’Ivoire en situation de continuité
intralinguistique « emboitée » car sa variété basilectale, le FPI est, comme
nous le disions supra intrinsèquement un continuum dans lequel ont été
classées jusqu’à ce jour des réalisations plus ou moins approximatives, allant
d’un quasi sabir, jusqu’à des formes pidginisée voire créolisées. Nous
opposerons donc le FPI à l’autre continuum que constituent les diverses
variétés produites par les scolarisés, variétés entre lesquelles on a coutume de
distinguer le basilecte, le mesolecte et l’acrolecte, même si cela ne correspond
plus véritablement à grand chose dans la communication francophone
ordinaire actuelle du pays. Nous essaierons de mettre succinctement en
évidence quelques points de repères tentant de montrer certaines spécificités
de chacune des variétés ainsi assez arbitrairement désignées mais nous
chercherons surtout à en souligner les lignes d’évolution à partir des points de
convergence qui aboutissent à faire de ce français abidjanais un « français
avancé » dans lequel la vernacularisation pourrait déboucher sur
l’autonomisation.

3.1 Le français populaire ivoirien (FPI).


Ainsi que nous l’avons montré (cf. 2.1.3.2), ce que l’on a appelé
plus tard le « français populaire ivoirien » est la première et la plus ancienne
variété de français local implanté en Côte d’Ivoire par les colons. Elle a
évolué, selon toute vraisemblance, à partir du « forofifon naspa » ou
« français-tiraillou » des troupiers indigènes dont Delafosse donne quelques
exemples (1904 : 263-265).(31).

3.1.1 Morpho-syntaxe.

Les critères fondamentaux de spécificité du FPI actuels sont d’ordre


morpho-syntaxique. Quelques traits en semblent déjà fossilisés, alors que la
plupart des caractéristiques, trop instables, ne peuvent être décrites qu’en
termes de tendances :
- phénomènes relevant d’une réduction.
+ pour un paradigme donné (par exemple, les pronoms personnels),
le nombre de formes se restreint : [T kTtS twa bjR] « Nous t’aimons bien »,
[nu va pBle lPi] « Nous l’appellerons ». [ty krwa i va mwajR mwa ] « Tu crois
[qu’]il va me vaincre ? ».[vu samyze bjR] « Vous vous amusez bien ? ». [T na
ne lPi] «Il est né ».
+ effacement des marques de genre, des morphèmes marqueurs en

L
particulier les déterminants du nom : [pur simtjDr ja pas kulwar] « Une fois
qu’on est mort, c’est fini les magouilles ! » (proverbe). [adFame nSfS i fatige
nu tro] «A Adjamé, les enfants nous embêtent beaucoup». [kamjT a vSd nuvo
kamjT jSna mD tuFur sa vjR dB lagos] « Des camions à vendre, des nouveaux
camions, il y en a mais ils viennent toujours de Lagos ».
- Tout se passe comme s’il n’existait qu’une classe unique de
verbo-nominaux face aux pronoms et aux morphèmes. [fam la i parti kuri o
vilaz pur sT la mCr sT kDkX muri] « Cette femme s’est rendue précipitamment
dans son village à cause de la mort d’un des siens, du décès d’un membre de
sa famille. ». L’ordre des mots dans l’énoncé constitue la seule marque de la
fonction. [matR bCnZr ty lBve parti travaje] « Le matin, de bonne heure, on
[se] lève pour aller travailler».[sD nSfS pur mwa mDm sa sD pa pur kDlkR sD
pur mwa] « Lui, c’est mon enfant, ce n’est pas l’enfant d’un autre, c’est le
mien ».
Les diverses thèses effectuées sur le sujet, n‘ont pas toutes été
publiées (Hattiger,1983, Lescutier, 1985, Abolou, 1994, etc.) et sont, de ce
fait, très peu connues. Elles montrent que, contrairement à l’opinion la plus
répandue, les langues sources n’ont qu’une influence réduite sur l’extension
des fonctions de cette variété dans laquelle trois modèles d’évolution se
mêlent :
+ une restructuration sur le modèle des langues sources, les plus
importantes par le nombre de locuteurs (dioula ou baoulé). Par exemple, pour
le syntagme distributif [takisi sD kTbjR kTbjR ? -sD sS frS sS frS] « Le taxi,
c’est combien par personne ? – « C’est cent francs chacun. ». Le syntagme
complétif : [le FS sT zabi] « les vêtements des gens », ou la subordonnée
relative : [se vu kB vu fotip] « C’est vous qui êtes des faux-jetons ! »,
+ une restructuration plus importante vers la langue-cible, mais
sans qu’elle soit forcément absolument conforme à son modèle. Ainsi, en ce
qui concerne les formes fléchies du relatif : [le zS kD dS la kur T di] « Les
gens qui sont dans la cour ont dit… » , ou les déterminations du nom,
l’accord des pronoms substituts [fam selibatDr sB sT tV ki fD ja boku volZr
AbiFS] « C’est à cause des femmes célibataires qu’il y a beaucoup de voleurs
à Abidjan ».
+ restructuration interne, à la fois indépendante des langues-source
et de la langue–cible. Par exemple dans le système d’actualisation du nom
(opposition morphème zéro/morphème là postposé). [javD bwa dS brus T prS
bwa la taje pi tape] « Il y avait [un] morceau de bois dans la brousse, on
prend ce bois, on [le] taille puis on [le] tape (: pour écraser la fibre ) ». Ou
bien dans la série verbale apparente qui traduit en fait une valeur aspectuelle :
[ty a by tT kafe fini] « Est-ce-que tu as fini de boire ton café ?»
Il est toutefois difficile d’identifier toujours avec exactitude
l’origine réelle d’un trait du FPI car, dans un même énoncé, les trois

LI
tendances peuvent apparaître.

3.1.2 Phonétique.

Les mêmes observations semblent pouvoir être appliquées aux faits


phonétiques et prosodiques. Les Abidjanais se disent souvent assez capables
d’identifier l’origine régionale d’un allogène nouvellement installé dans la
capitale économique, en fonction de ses habitudes articulatoires quand il
utilise le FPI. Mais après un certain temps de séjour, cet accent deviendrait
plus difficile à identifier (cf. Lafage, note 26) car, lorsque les besoins de
communication semblent satisfaits, les traits phonétiques du FPI urbain se
fossilisent et tendent à ressembler à ceux que l’on pourrait trouver dans les
basilectes des pays voisins :
- confusions entre le [a] et le [S] en position initiale : comme pour
« apporter » confondu avec « emporter » [demR Fe ve tSpCrte ma mamS]
« Demain, je t’amènerai ma mère ».
- problèmes pour la réalisation des voyelles centrales et de
quelques consonnes [F,G] : [fo ty va travaje pur sDrse larzS] . «Il faut [que] tu
ailles travailler pour gagner [de] l’argent. »
- méconnaissance des frontières du mot : éclatements [trap tT kXr]
«Attrape ton cœur : calme toi !» ; amalgames : [nSfS] «l’enfant», [sT dyri]
« son riz ».
- modifications rythmiques dues soit à l’adjonction de voyelles
épenthétiques reconstituant la structure syllabique usuelle des langues
sources : [takisi] «taxi», soit à la suppression de groupes consonantiques dans
certains léxèmes longs : [kCdivwar] «Côte d’Ivoire», [kardStite] « carte
d’identité ».
- mélodie tonale en vagues qui s’atténue au fur et à mesure de la
stabilisation de l’acquisition mais reste marquée par des prosodèmes
expressifs avec tons hauts surélévés ou tons très bas assortis de durèmes. [il a
mSFe Fyskaa fatige] « Il a mangé jusqu’à ce qu’il ne puisse plus rien
avaler » ; [velo sD gate vwalàà] « Le vélo est fichu. Voilà l’important! »
Par contre, ce qui pourrait sembler spécifique du FPI, parlé à
Abidjan, par rapport au débit hésitant et aux possibilités restreintes
d’expression des locuteurs basilectaux des pays voisins, c’est la rapidité, la
fluidité des échanges, la longueur et la complexité des énoncés : [lB ply grS
pSse Fyskaa i parl dS sT kDr mD i sCr pa sa dS sa bus i di mD kCmS Fe partaFe
plStasjT sDtD Fys alCr kCmS sa sB fD kB pur mwa D mCr e pPi pur lB peti D la]
« L’aîné a réfléchi très longtemps, gardant ses pensées dans son cœur et ne
laissant rien sortir de sa bouche. Il dit : Mais comment ça se fait ? J’ai
partagé les plantations de façon juste, alors comment ça se fait que mes
plantations sont mortes alors que celle de mon cadet sont en bon état ? »

LII
3.1.3 Le lexique.

Il est difficile de dire quelles sont les spécificités lexicales du FPI,


la frontière, dans ce domaine, entre les différentes variétés locales de français
étant complètement artificielle. Rien ne semble véritablement propre au FPI
sauf les stratégies de communication pour pallier un mot qui fait défaut : ainsi
la création lexicale consistant en une juxtaposition de léxèmes sans marque
grammaticale : [lelepCr sD la u levjT vCl veni tTbe la] « L’aéroport, c’est là où
les avions atterrissent ( : volent viennent tombent) ». [takisi ty mwajR mTte
sD gate] « L’ascenseur ( : le taxi que tu prends pour monter) est en panne » ou
en une description : [Dl vV fDr trapnSfS] « Elle veut trouver un travail de
bonne d’enfants ». Les mots-outils polysémiques (« gagner, gâter, chaud, fort,
etc. ») sont surabondants. Certaines expressions familières ou vulgaires de
l’hexagone, sont ici dépourvues de toute connotation [madam la i mDrde mwa
tuFur] « Ma patronne m’embêtait sans arrêt. ». Par contre, les emprunts aux
langues locales sauf emprunts de nécessité, sont relativement rares. Ainsi les
30 pages de transcription du corpus d’Hattiger (1983) ne contiennent que 8
emprunts. De même on ne trouve dans aucun des enregistrements de FPI
consultés, (plusieurs heures d’écoute) aucune trace d’alternance codique, les
hybridations (32) y sont très rares. Le lexique est relativement pauvre sans
être limité. Certains mots peuvent y subir des modifications de sens plaisantes
tout à fait involontaires de la part des locuteurs. Ainsi, la conjoncture
[kTzTtyr], constamment évoquée par la radio, à une époque de forte récession
économique pour la Côte d’Ivoire, ne pouvait être qu’une « mauvaise
conjoncture » et par conséquent évoquer le « manque d’argent » :
[kCdivwarjR kTprese T kTtS pa kTzTtyr] « Les Codivoiriens* compressés
[: licenciés pour cause de compressions budgétaires] n’aiment pas la
conjoncture ».
Pourtant, parallèlement à ces caractéristiques réductrices, on peut
noter une certaine tendance à la complexification du lexique qui se traduit par
des quasi-synonymes différemment connotés : se saouler*, se bigrer*, se
gnoler*, être* dans son verre, être* tire-tire, etc.
D’où vient alors la réputation de verve créatrice populaire que l’on
prête habituellement au FPI et que les corpus enregistrés ne font pas
apparaître ? L’origine devrait en être cherchée plutôt dans les pastiches
(chroniques, BD, scènettes, etc.), écrites en « français* de Moussa » par des
auteurs (journalistes, étudiants, intellectuels,…) qui ont tous accès au français
normé et le possèdent assez bien pour éprouver du plaisir à jouer avec la
langue. Destinés à faire sourire mais aussi parfois à exprimer une certaine
critique sociale, ces pastiches sont fort appréciés par le grand public. Il arrive
alors qu’un terme ainsi lancé connaisse le succès et qu’on puisse le rencontrer
dans tous les lectes du français local sans pouvoir déterminer avec certitude

LIII
où il a pris naissance : D’où vient par exemple accélérateur* :
«aphrodisiaque» ?

3.1.4 Les opinions sur le FPI.

Dans une enquête à l’Université d’Abidjan, (cf. Lafage, note 25),


nous avions tenté, en 1983, de sonder notre groupe d’étudiants de DUEL 2 de
Lettres modernes afin de connaître leurs opinions sur le FPI. Ces opinions,
dans l’ensemble étonnamment favorables pour un groupe de futurs
enseignants, sont, quoique déjà lointaines, intéressantes car elles permettent
de comprendre pourquoi ce parler a pu prendre peu à peu, en s’adaptant, la
place qu’il occupe aujourd’hui dans le français ivoirien. Tous les étudiants,
ivoiriens ou étrangers reconnaissent l’utiliser, certains : (52,23 %) « très
souvent et souvent ». Beaucoup lisent les publications en FPI (très souvent :
8,95 %, souvent : 52,23 %), la grande majorité pensent « très utile ou
utile »(31,34 %, 53,73 %) d’en étudier les caractéristiques en DUEL 2. Les
opinions peuvent être regroupées en trois tendances :
+ 7, 46 % sont défavorables. Leurs positions peuvent être résumées
par cette réponse d’un Mandé-Sud (Gouro) « C’est exagéré ! Ne pourrait-on
pas recycler le peuple ? On a l’impression au contraire que le FPI est
encouragé par l’Etat (radio, télévision, revues). La classe dirigeante veut
abîmer le peuple ! ».
+ 28,35 % ont des positions plus nuancées : « Il vaut mieux ce
français que rien du tout ! (Kwa : Baoulé). « Le FPI n’est pas à négliger
dans ce pays parce que ce qui importe, c’est le message. Si le message
transmis par le locuteur est décodé par le récepteur, je n’y vois aucun
inconvénient. Mais il ne faut pas l’instaurer en tant que français à enseigner
à l’école ». (Kwa : Agni).
+ 65,67% sont favorables . Pour plusieurs raisons. D’une part, le
FPI est divertissant (allusion aux textes en français de Moussa) . D’autre part,
il est facile et utile comme l’exprime très clairement un Mandé-nord
(Dioula) : « Le FPI me semble plus proche des réalités africaines. C’est le
juste milieu sur le plan de la communication car il permet à celui qui n’est
pas allé à l’école de s’exprimer et à celui qui y est allé et qui ne comprend
pas son dialecte très bien, de se faire comprendre par les analphabètes. Et en
même temps, il cache sa lacune linguistique [: en langue africaine] ». Mais la
plupart voient dans le FPI un phénomène social : « Comprendre le FPI, c’est
comprendre la classe sociale qui s’exprime de cette façon ». (Mandé-sud,
Yakouba). « C’est le français du peuple. C’est celui qui réellement nous
identifie et brise les barrières tribales et les particularismes. Ce français met
le ministre au niveau du manœuvre et tout Ivoirien le comprend sans même
l’apprendre ». (Mandé-nord, Dioula).

LIV
Ces attitudes rejoignent la position d’un jeune écrivain, Kitia
Touré, (Gour, Sénoufo), étudiant en maîtrise de lettres modernes et auteur
d’un premier recueil de nouvelles « L’arbre et le fruit », répondant à des
critiques sur son style estimé par le journaliste qui l’interroge « parfois assez
proche du FPI » : « J’ai voulu traduire le langage africain, m’exprimer
comme les Africains. Puisqu’il fallait écrire dans une langue véhiculaire, j’ai
emprunté le français qui me sert d’outil . [.] Il faut savoir ce que l’on veut, on
ne peut pas être Africain et classique à la fois ! » (Fraternité-matin,
12.03.1980).

3.2 Les français des scolarisés.

3.2.1 Le français des élites.

Nous ne parlerons que peu ici du « français des élites » (i.e. celui
des diplômés de l’enseignement supérieur et des personnes occupant des
fonctions de statut social élevé) parce que leur français diffère peu de celui de
leurs homologues de l’hexagone. Nous nous contenterons seulement de noter
que, plus le temps passe, plus le nombre d’Ivoiriens qui ont fait localement
leurs études supérieures s’accroit, ce qui pourrait expliquer qu’un accent
spécifiquement ivoirien est de plus en plus sensible, peut-être d’ailleurs parce
que parler comme un Parisien (on dit ici «chocobiter*») induit désormais
dans le pays une image défavorable de m’as-tu-vu ridicule. Par ailleurs, la
langue châtiée locale, admet désormais en matière de lexique un certain
nombre d’ « ivoirismes » de bon aloi : emprunts de nécessité (realia),
créations ou glissements sémantiques correspondant à l’expression d’un
univers de pensée africain, (cf. « bouche*»), expressions préférentielles
estimées élégantes comme « poser* un acte ». Mais sans doute faudrait-il
remarquer que même pour les élites, la norme n’est plus exogène, au
contraire, par bien des côtés elle semble devenir endogène et intégrer des
réalisations qu’on aurait classées autrefois dans le mésolecte. Les opinions
qui se faisaient jour chez la majorité des étudiants des années 80 ont
visiblement prévalu plus tard.
En effet, les années 90, avec l’effervescence liée à l’amorce de
démocratisation, la légalisation du multipartisme ont véritablement libéré la
parole et levé les vieux interdits. Les « conférences nationales », la naissance
d’une multiplicité de journaux de tous bords, l’explosion de la chanson
contestataire ont véritablement provoqué une sorte d’accélération dans
l’évolution de la langue française en Côte-d’Ivoire. Ce changement est même
visible dans la langue littéraire. On est loin des boursouflures maintenant
décriées de l’écriture d’antan. Le modèle serait plutôt un français

LV
harmonieusement africanisé « susceptible de devenir une langue littéraire,
comme l’a tenté avec succès Amadou Kourouma dont la langue n’est pas plus
celle des Abidjanais que des Guinéens ou des Maliens, mais un compromis
littéraire qui compose avec le procédé du calque comme avec celui de la
création néologique, une véritable « subversion du français » . (Prignitz,
2002, comm. pers.) (33).

3.2.2 Le français « ordinaire » (34) des Ivoiriens.

En fait, une variété de français semble dominer la communication


quotidienne puisque l’acrolecte tend à se fondre dans le mésolecte, et que les
formes basilectales plus ou moins proches du FPI se marginalisent avec le
temps. C’est ce que, comme F. Gadet, nous sommes tentée d’appeler le
«français ordinaire» de Côte-d’Ivoire, bien que nous entendions par là toute
une gamme de niveaux différents de possession et de normalisation (liés à
divers facteurs : durée des études, profession exercée, lieu de vie, durée
d’urbanisation, etc., du locuteur). Car, actuellement, en milieu urbain, les
situations de communication sont pratiquement isomorphes à celles que l’on
pourrait rencontrer dans le milieu hexagonal équivalent. Un francophone
moyen abidjanais a, en français, généralement le choix entre plusieurs modes
d’expressions : langue orale surveillée, parler relâché, familier ou vulgaire,
plus ou moins régionalisé, argot identitaire (nouchi, zouglou,..), voire FPI
plus ou moins stéréotypé. Ce choix dépend à la fois de la personnalité que le
locuteur veut endosser, des interlocuteurs auxquels il s’adresse, etc.
Ce français « ordinaire » reste d’une certaine façon marqué par le
FPI pour plusieurs raisons :
- pour des raisons sociales : les plus cultivés sont souvent amenés à
pratiquer cette variété dans les échanges quotidiens avec les peu ou non
scolarisés dont c’est l’unique forme de français.
- D‘autre part , au cours de leurs études, dans la cour ou à l’internat,
à cause de l’hétérogéneité ethnique voulue dans les établissements, ils ont été
amenés, lors des moments de détente, à pratiquer un argot estudiantin français
qui repose sur des structures morpho-syntaxiques relevant en général du FPI.
(Lafage, 1991 : 98, cf note 30).
- Enfin, si dans le monde scolaire, la distinction entre la langue
maternelle et le français est assez tôt démontrée et si les interférences sont
vigoureusement combattues, par contre l’opposition entre «français parlé et
écrit de l’école» et « français parlé de la rue» est rarement enseignée
(l’enseignant la perçoit-il toujours clairement ?) et est, de ce fait, bien plus
longue à être appréhendée par l’apprenant. C’est pourquoi en morphosyntaxe,
les traits caractéristiques du FPI : problèmes de genre, de nombre,
d’actualisation, de conjugaison etc. ne s’estompent que laborieusement et

LVI
peuvent être rencontrés à tous les niveaux de possession.
Quels sont donc les points de convergence de ce français ivoirien
ordinaire ?
- Du point de vue phonologique, Simard note (1994 : 90) (35) dans
le parler des lettrés divers phénomènes comme une délabialisation des
voyelles palatales, mais il observe surtout « un découpage de la chaîne parlée
s’apparentant plus à celui de l’écrit » ce qui chez des scolarisés ayant fait
l’apprentissage du français à partir du discours écrit pourrait paraître normal.
Or « la prosodie du français des locuteurs non scolarisés présente, à peu de
choses près, la même caractéristique ». Il constate en outre le changement de
la courbe mélodique de la phrase, l’allongement très fréquent de certaines
voyelles et tire de ses enregistrements de discours spontanés la conclusion
que « le français de Côte d’Ivoire est une langue à ton ». Ce « morphème
tonal » aurait pour traits : hauteur , durée, intensité, et serait « polysémique
[car il peut] servir de modifieur à un adjectif, un noyau prédicatif, un nom
ainsi qu’à différents adverbes et présentatifs » (Voir dans l’Inventaire les
articles concernant : vraiment*, jamais*, voilà*, depuis*, jusqu’à*, etc.)
- Du point de vue morphosyntaxique, Manessy (1994 :194) (36)
avance l’hypothèse (qui paraît justifiée) d’une large convergence dans
certains traits susceptibles d’être maintenus dans le parler ordinaire local, par
exemple : l’expression de la comparaison, le «que*» conjonctif marque d’une
parole latente ou extériorisée (: Il ment qu’il n’a pas volé), l’extension de sens
pour un léxème qui « exprime une idée susceptible de multiples
interprétations selon le contexte » (cf. gâter*, prêter*, pardonner*, ...), etc. Il
soutient l’idée d’une sémantaxe qui traduirait des « manières africaines de
voir les choses et de catégoriser l’expérience, [.] de discours élaborés selon
des principes différents de ceux qui nous sont familiers. Il y a là un mode
d’appropriation difficile à déceler par le locuteur mais qui manifeste
l’inaptitude de la langue importée à rendre exactement compte des
démarches de sa pensée ». Le niveau de la sémantaxe se situerait donc « dans
les processus cognitifs qui président à la mise en forme et à l’organisation de
l’information ». C’est ainsi que s’expliquerait une grande part des
modifications morphosyntaxiques convergentes dans l’oralité des scolarisés
ivoiriens, sans doute en raison de points de faiblesse propres au français mais
aussi et surtout sous l’influence de cryptotypes communs à l’ensemble socio-
culturel des langues africaines.
- Du point de vue lexical, à propos du mot « vieux*» (Lafage,
1984 : 103-112) (37) dès 1984, nous avions montré les convergences entre
toutes les variétés ivoiriennes de français et les divergences socio-
sémantiques par rapport aux utilisations hexagonales de ce même mot. Nous
n’insisterons donc pas sur cet aspect dont l’Inventaire montrera de multiples
attestations. Par contre, pour expliquer l’évolution récente du lexique du

LVII
français ivoirien ordinaire, il est indispensable maintenant d’évoquer
l’influence du nouchi*.

3.2.3 Le nouchi (38).

Le nouchi*, terme d’origine controversée, est mentionné pour la


première fois dans un long article de Bernard Ahua et Alain Coulibaly paru
dans Fraternité-Matin (06.09.1986 : 2-3). Il est décrit comme une langue
métissée (français / langues africaines) qui serait apparue vers 1980 dans des
bandes de jeunes des quartiers périphériques d’Abidjan, plus ou moins mêlés
à des activités répréhensibles . Les Woya, groupe musical de François Konian
auraient adopté ce parler pour les paroles de leurs « tubes » et les média en
diffusant ces derniers l’auraient répandu à travers toute la jeunesse ivoirienne.
La mode aidant, le nouchi aurait pris la place du FPI en l’assimilant et serait
devenu emblématique pour les jeunes « qui le revendiquent en tant
qu’affirmation de leur esprit créateur et de leur volonté de liberté » car ils y
trouveraient « un palliatif affectif en même temps qu’un code qui peut avoir
plusieurs fonctions : se faire reconnaître par les membres du clan, échapper
à une autorité qu’on veut braver, revendiquer un certain talent créateur. »
Ce parler, étudié et décrit par un petit nombre de linguistes, en
particulier Kouadio N’Guessan en 1990 (39) est en réalité un argot dont à
l’origine les raisons d’être n’étaient pas très différentes de celles qui ont
provoqué la vogue du verlan chez les jeunes des quartiers défavorisés en
France : volonté cryptique, signe de reconnaissance, identification à un
groupe, etc. Mais, du point de vue linguistique, le nouchi a provoqué un
phénomène sans précédent en Côte-d’Ivoire et en pleine extension :
l’hybridation croissante des énoncés. (Lafage, 1998 :279-291) (40). Nous
avons choisi d’utiliser le terme « hybridation » plutôt que « métissage » car il
ne s’agissait plus là d’interpénétration entre deux langues déterminées. Le
corpus nouchi ne touche que le lexique (sa morphosyntaxe est celle du
français ordinaire ivoirien, largement marqué de FPI) mais ce lexique est très
clairement plurilingue, bien qu’on puisse distinguer une certaine
prédominance du dioula ivoirien véhiculaire dans l’apport allogène du
français local. Cependant l’etymon étranger, sous sa forme d’utilisation est
assez difficilement identifiable : il peut avoir été emprunté à un des dialectes
différenciés que compte une langue et de ce fait s’écarter sensiblement de la
forme la mieux connue. De plus, en s’intégrant au français, sa morphologie
peut être profondément altérée, d’autant plus que la grande majorité des
utilisateurs ne sont pas des locuteurs-natifs de la langue-source. Ainsi, par
exemple, « bras » ou « bra » : pote, frère, écrit souvent à la française, est la
troncation de « baramogo* », du dioula [bara mCgo] littéralement « chez soi
homme > compatriote, frère ». Et un tel phénomène peut être vrai non

LVIII
seulement pour chacune de la soixantaine de langues du pays mais aussi pour
le pidgin english des pays voisins ou n’importe laquelle des langues
étrangères qui s’entrecroisent dans les quartiers chauds d’une mégapole
portuaire. C’est ainsi qu’un « certain nombre de mots provenant des langues
ivoiriennes, retenus, modifié, tronqués, associés parfois à des éléments d’une
autre langue, dérivés ou composés, changés de signification par métaphore
ou métonymie » (Kouadio N’Guessan, 1990 : 375) pénètrent peu à peu dans
l’oralité quotidienne des jeunes urbanisés, créant ce qu’ils appellent le
« français des rues ». Le problème, c’est que les procédés par lequel ces mots
empruntés s’intègrent au français local sont également en œuvre pour les
mots français qui, du coup, prennent également une apparence étrangère.
Ainsi : il a momo mon pia : « il a barboté mon fric », comprend sur une
structure française, un emprunt au dioula [mCmC] « caresser > voler » et un
mot français pia* : « pierres > fric ». Nous n’entrerons pas ici, faute de
place, sur les différents cas d’hybridation et sur les difficultés de
compréhension qu’ils entraînent. Cependant nous donnerons un exemple de
cas où plusieurs langues différentes sont mises à contribution pour constituer
un lexème qui, bien évidemment ne peut exister que dans ce parler ivoirien
complexe : « se boro d’enjaillementer* » dont le sens est à peu près « prendre
un extrême plaisir > s’éclater » et qui est constitué d’un mot dioula [bCrC]
« sac », du verbe anglais francisé «to enjoy » et de suffixes français.
Le nouchi est constamment en renouvellement, des mots
disparaissent, se transforment, sont remplacés par d’autres d’une autre
origine. La compréhension, malgré le peu d’innovations syntaxiques, est loin
d’être évidente d’autant que, comme l‘ont constaté certains observateurs « le
nouchi se parle à une vitesse qui le rend pratiquement incompréhensible pour
le profane. (Krol, 1994 : 209) (41). Mais il a désormais largement débordé le
cadre des petits délinquants de banlieues périphériques pour entrer dans ce
que les jeunes eux-mêmes nomment le « français des rues » ce qui « a le
mérite de délimiter l’espace dans lequel la variété est parlée. Il ne s’agit pas
de la langue employée dans le cadre familial (qui est rarement le français) ni
de celle employée dans un cadre formel, mais bien d’une variété qui s’est
forgée dans le lieu où se croisent les gens les plus divers : la rue. ».
(Tschiggfrey, 1997 : 14) (42). Or cet argot est souvent revendiqué, dans un
pays multilingue et sans langue nationale prédominante, comme « un parler
franco-ivoirien, à la fois porteur d’une certaine critique sociale, emblème
contestataire d’une contre-norme ». (Lafage, 1991 : 96 . cf. note 30). En
principe, le nouchi est uniquement d’usage oral. Il arrive néanmoins
qu’actuellement un certain nombre de termes et d’expressions en soient
attestés à l’écrit, en littérature parfois mais surtout dans la presse
quotidienne . Nous en prendrons pour exemple l’extrait suivant dont, de toute
évidence, les dialogues sont en nouchi et posent quelques problèmes de

LIX
compréhension. (Ivoir’Soir, mardi 29 juillet 1997, article de Michel Man, p .
4) (44) :« Seul le plus grand nommé Vié* Père, lève la tête. [.]. Il s’adresse à
un des visiteurs qu’il appelle Doum : « Doum Kèssiah ! C’est quel môguô
ça ? » Puis doucement : « C’est pas un zôguô ? » Doum essaie de le
rassurer : « C’est pas un zôguô.. C’est un bras… Il veut un mide… » .[.]
Doum tend un billet de 5000 F à Vié Père. Celui-ci se lève et prend sous son
vieux lit un sachet insignifiant qu’il donne à Doum. Puis il déclare : « Pour
tes togo, ce sera la prochaine fois… ». Doum se fâche : « Vié Père, donne
mon l’ar’ent ? Je ne suis pas là pour qu’un fafro krou mon pierre ! ». « Oh
Kièèèè ! y sabaly ca ! » rétorque Vié Père, « la prochaine fois… ». On trouve
dans ce bref passage des mots de provenances variées, surtout d’origine
dioula, mais transcrits de façon fantaisiste : môguô [mCgC] « homme », bras,
abréviation de [baramCgC] « frère pays », fafro [fafCrC ] « père-membre
viril > couillon », krou [kuru] « plier, reprendre > piquer, barboter », y
sabaly [i sabali] « Laisse tomber ! ». Mais zôguô vient d’une langue non
identifiée (bété ?), mide est d’origine anglaise « sachet de drogue » valant 4
500 f., mon l’a’rent est FPI pour « mon l’argent > mon argent », pierre au
masculin singulier : « fric », togo : « pièce de 100 f » par allusion à
l’inscription AOF-Togo que portaient les premières pièces. Kièèè,
interjection marquant la lassitude, semble provenir des langues lagunaires.
La place prise par cet argot dans la communication et la
revendication qui en est faite par les Ivoiriens sont également soulignées par
l’existence actuelle sur le web d’un site (nouchi.com) consacré à
l’établissement d’un dictionnaire du nouchi et largement ouvert à tout apport
de vocabulaire fourni par les locuteurs.
Néanmoins, c’est avec la naissance du mouvement zouglou que
s’est accélérée l’invasion du français parlé ordinaire par certains mots du
nouchi et l’hybridation croissante du lexique local, avec malgré tout une
tendance prédominante à la fusion des deux parlers véhiculaires.

3.2.4 Le zouglou.

Le zouglou est apparu à Abidjan au tournant des années 90 dans un


climat de fortes tensions, tant à l’université que dans le pays tout entier, à
l’instigation d’un groupe d’étudiants convertis à la chanson : « Les parents*
du campus » (45). A l’origine, le zouglou est un syle mélodique venu de
l’ouest (foyer de la contestation) qui, adapté et modernisé, est devenu une
danse chantée très appréciée aux figures symboliques. « Du cadre estudiantin
de départ, le mouvement se transforme rapidement en exutoire pour une
génération d’exclus du système, refoulés de l’institution scolaire et du
marché du travail qui prend la parole et témoigne de sa détresse, sans se
départir d’un humour dévastateur ». (Tchisggfrey, n°33, 1995-2 : 72) (46)

LX
Le zouglou n’est donc pas à proprement parler une variété de
langue mais il crée ce qu’on appellera bientôt le « style* Z ». Né de la
chanson, il s’inspire des paroles de chansons et se répand dans toute la
jeunesse par ce puissant canal médiatique. Du point de vue linguistique, il
serait plutôt caractérisé par le passage continuel du standard au non-standard .
On y rencontre pêle-mêle des traits relevant certes de l’oralité, sans aucune
structure uniforme tant dans la morphosyntaxe qui passe du FPI au « français
ordinaire » que dans le lexique qui puise aussi bien dans le nouchi que dans le
lexique courant, les régionalismes les plus répandus, voire la langue
recherchée. De sa naissance estudiantine, le zouglou tire son goût de la
néologie (cf. lancer* le foulard, entrer*-coucher), et son humour dévastateur
(cf. gouverner* , DCS* , séfonisme*). Il contribue par conséquent
intensément à la naissance d’un « français des rues » qui, loin de constituer
un rejet de la langue officielle importée, est dans son essence même une
adaptation de celle-ci à l’expression d’un mode de pensée typiquement
ivoirien et contemporain. Il se pourrait bien que s’exprime ainsi chez les
jeunes, le désir profond de conforter une identité nationale encore chancelante
par l’emploi d’un parler commun intégrant des mots de toutes les parlers du
pays, les mêlant même pour en constituer de nouveaux et traduisant ainsi un
sémantisme à leurs yeux à la fois moderne et pourtant profondément africain.
Nous en donnerons un exemple, lui aussi emprunté à la presse et
qui, parce qu’il est écrit, sera bien plus facile à comprendre que s’il était
entendu dans l’oralité quotidienne. « S’il y a un point commun entre les
« parents* » d’aujourd’hui, c’est bien leur insolence vis-à-vis des
« parentes*». Quelle que soit la cité, ils se mettent à leur fenêtre ou devant
leur porte et dès qu’une « parente » passe, ils la sifflent ou l’interpellent
grossièrement. Au campus ils ont fait ça jusqu’ààà. Un jour ils sont tombés
sur une « go yankee* ». Une « go », elle-même elle dit elle a « enlevé*
depuis* camarade avec la honte » . Est-ce qu’on la provoque ? Mais, comme
on ne connaît jamais « papa de chien », ils l’ont cherché et ils l’ont trouvée.
En plein midi elle les a lavés* normalement* ces insulteurs publics
qui étaient tellement étonnés pour la circonstance qu’ils perdaient leur
langage. Quand finalement ils se sont repris, la copine était un peu loin.[.]
« Go ziguehi ! Toi tu peux effrayer qui ici, on a vu pire ailleurs. Même les
« potes* de la rue » sont en drap* de nous. Espèce de fériman. ». (Ivoir’Soir,
23 avril 1998).(47).

3.2.5 Les opinions des locuteurs.

Ce français ordinaire foisonnant et hétérogène n’est évidemment


pas du goût des plus âgés et des plus instruits. Les parents des familles aisées,
les enseignants, tentent d’en interdire l’usage à leurs enfants, sans beaucoup

LXI
de résultats, semble-t-il. Dans une enquête récente, portant sur ce que
pensent et disent du français de jeunes Ivoiriennes de familles privilégiées,
Gaid Corbineau (48) montre le reflet chez celles-ci de l’opinion officielle
enseignée « le français, c’est pour notre culture / il faut qu’on sache+ qu’on
apprenne correctement le français / on ne doit pas mélanger le français
nouchi avec le français [.]. le bon français, c’est le français soutenu, je
pense. (2000 : 49) le faux*-français, bon, c’est genre ce qu’on parle dans la
rue entre amis- genre là le nouchi, tu vois. (2000 : 51) .
Mais comment apprend-on le nouchi ? La réponse est assez
surprenante « Ah à l’école ! » -« Mais à l’école t’es pas sensé// » -« Mais
justement +à l’école avec les amis ». Or l’école dont il est ici question, c’est
le lycée français d’Abidjan !! Il paraît donc difficile en contexte urbain
d’échapper à la propagation de ce parler.
D’autant plus que, malgré la réprobation de leurs aînés, ces jeunes
lycéennes, comme la plupart des autres adolescents, si l’on en croit les divers
sondages d’opinion, revendiquent la particularité d’avoir un français unique,
spécial, ivoirisé et soulignent avec une certaine fierté combien leur français
est différent de celui des autres pays africains. « ici on a le français soutenu
et le français nouchi + eux ils ont un seul français pour tout »,[.] « le nouchi,
ça nous permet de nous retrouver entre Africains+ en tant qu’Ivoirien » (:
55).
Le « français des rues » est perçu alors comme une sorte de parler
mixte qui réconcilierait les aspirations des Ivoiriens à une langue qui leur soit
propre et l’ouverture sur le monde. Il apaiserait la permanente insécurité
linguistique et la frustration à assouvir les besoins communicationnels que
procure le français de l’école.
Vers quel avenir débouchera ce phénomène où les ressources du
français sont, semble-t-il, reprises et exploitées dans une restructuration
relevant de la culture africaine du discours ? Il est encore trop tôt pour le
pronostiquer. Il n’en reste pas moins important de tenter une description
objctive d’une langue en mutation. Renforcera-t-elle sa dualité : français
régionalisé / parler populaire hybride de français et de langues ivoiriennes
diverses à partir du nouchi, un peu à l’image de ce qui se passe au Québec où
le français québecois côtoie le « joual » ? A moins que le français des rues où
se mêlent français et nouchi ne finisse par se fondre en une sorte de « créole »
si la déliquescence actuelle du système éducatif devait perdurer.

LXII
4 L’INVENTAIRE DES PARTICULARITES LEXICALES
DU FRANÇAIS EN COTE-D’IVOIRE.

4.1 Historique du projet.


De 1972 à 1983, un vaste programme de recherches lexicales a été
mené à travers un grand nombre de pays africains sous l’égide de l’AUPELF
(Association des universités entièrement ou partiellement de langue
française) devenue actuellement l’Agence Universitaire de la Francophonie.
La collecte ivoirienne a été alors placée sous la responsabilité scientifique de
Laurent Duponchel, directeur adjoint de l’Institut de Linguistique Appliquée
d’Abidjan (ILA), jusqu’en juin 1975, date à laquelle ce dernier a regagné la
France après avoir publié un « Dictionnaire du français de Côte d’Ivoire »
(1975), première étape du travail dont il nous a confié alors la poursuite.
Nous avons donc à la fois continué et complété les enquêtes ivoiriennes puis
rédigé les fiches de synthèse pour les pays dont nous avions la
responsabilité : Bénin, Côte d’Ivoire, Haute-Volta et Togo. L’Inventaire des
particularités lexicales du français en Afrique noire (IFA) a paru en 1983 et a
été réédité en 1987. Mais le terrain nous paraissait si complexe, si inépuisable
et si mouvant que nous avons tenu à continuer nos recherches, dans le cadre
de l’INaLF-CNRS (: Institut National de la Langue Française - Centre
National de la Recherche Scientifique) lorsqu’en 1984, nous avons réintégré
l’université de Paris III-Sorbonne Nouvelle.
En fait, une poursuite élargie du projet IFA, au cours des années
85-90, envisageait une révision et une complémentation des travaux
antérieurs afin d’opérer un regroupement complet des données africaines
destinées à entrer par la suite dans l’établissement d’un Trésor Informatisé
des Vocabulaires francophones (TIVF) mais il est apparu peu à peu que
l’évolution de la langue française dans chacun des pays africains divergeait
sensiblement d’un pays à l’autre, tout comme les troubles socio-politiques, de
telle sorte que l’établissement de critères communs de sélection
indispensables (comme cela avait été le cas pour l’élaboration de l’IFA)
soulèverait d’assez graves problèmes et rendrait aléatoire la réalisation
scientifique d’un IFA 2.
C’est pourquoi, avec la collaboration de quelques étudiants de
maîtrise et de doctorat (trop nombreux au fil des ans pour que nous les citions
tous ici mais dont les travaux figurent dans la bibliographie finale), d’amis
ivoiriens, de chercheurs de toutes disciplines, passionnés par la Côte-d’Ivoire,
nous avons entrepris de constituer une banque de données lexicales
ivoiriennes plus largement indépendante des critères généraux mis en place
pour l’IFA et donc plus à même de coller étroitement à la réalité

LXIII
sociolinguistique du pays.

4.2 Les objectifs.

4.2.1 Constituer un Inventaire ivoirien (IFCI°).

Notre objectif premier est de décrire le lexique français


contemporain utilisé en Côte d’Ivoire tel qu’il est usité par les Ivoiriens mais
aussi par les non-Ivoiriens parlant du pays et contraints, de ce fait, à employer
des mots locaux pour décrire certaines réalités historiques, culturelles,
scientifiques, administratives ou techniques qu’il s’agisse d’emprunts à des
langues locales et de néologismes français de forme ou de sens. C’est
pourquoi on trouvera, dans la bibliographie des ouvrages dépouillés, un
grand nombre d’ouvrages ou d’articles spécifiques ayant trait au pays mais
écrits par des étrangers.

4.2.2 Mais un inventaire à orientation différentielle.

Le présent ouvrage n’a pas l’ambition de se présenter comme un


véritable dictionnaire du français de Côte d’Ivoire. Sa visée principale est de
constituer une sorte de portrait du lexique français adopté et adapté par les
Ivoiriens, un état des lieux actuel des spécificités d’une langue en pleine
évolution.
L’enquête a couvert essentiellement les vingt-cinq dernières
années. Mais il arrive assez souvent qu’elle prenne en compte quelques lexies
antérieures, soit parce qu’elles ont survécu en changeant de référent (cf.
commandant*), soit parce qu’on les retrouve dans certaines œuvres littéraires
assez récentes parlant du passé (cf. garde*-cercle).
Déterminer des spécificités lexicales ivoiriennes, c’est recourir à
une méthodologie différentielle, ce qui n’est pas particulièrement aisé à
définir et à justifier. En effet « le corpus différentiel idéal devrait être celui
qui résulterait d’une analyse contrastive entre tous les topolectes de la
langue française, extensive à tous les domaines couverts par le lexique et
exhaustive à l’intérieur de chacun d’eux ». (Lafage, 1997 : 88) (49). Une telle
visée relève évidemment encore de l’utopie. N’ont donc été répertoriés dans
l’IFCI ( : Inventaire des Particularités Lexicales du Français de Côte d’Ivoire)
que les usages lexicaux locaux, absents du français de l’hexagone ou
présentant des divergences par rapport à ce dernier tel qu’il apparaît non
seulement dans les ouvrages descriptifs spécialisés (grammaires,
dictionnaires de toutes natures : encyclopédiques, de langue, de français non
conventionnel, de sport, etc.), mais encore tel qu’il est attesté dans le

LXIV
quotidien des locuteurs français dont les différentes usances
sociolinguistiques ont servi de référence aux réalisations ivoiriennes estimées
équivalentes.

4.2.3 Et à visée non-normative.

Il ne s’agissait aucunement dans l’IFCI de fixer une norme d’usage,


ce que seules les autorités compétentes ivoiriennes sont qualifiées à effectuer.
Il n’était pas davantage question d’établir une nomenclature de ce qui devait
être accepté comme vocabulaire de bon aloi ou rejeté comme « faute ».
Compte-tenu de la situation, il est apparu indispensable d’établir, seulement,
face à une réalisation ivoirienne déterminée, quelle qu’elle soit, quelle était la
réalisation habituelle hexagonale de même niveau, (domaine du discours
formel, littéraire, scientifique, soutenu etc. ou usage oral quotidien, familier,
argotique, relâché, etc). Pour chaque entrée de l’Inventaire, il a semblé
cependant utile de porter simplement à la connaissance du lecteur un
ensemble de notations sociolinguistiques appropriées indiquant les
informations obtenues sur l’usage local qui en est fait, sans s’encombrer de
jugements de valeur (cf. microstructure). On le voit, l’ensemble du travail est
purement descriptiviste et tente de concilier l’imaginaire linguistique des
locuteurs ivoiriens et la prise en compte de l’observation scientifique.

4.2.4 Une enquête étendue à tous les Ivoiriens francophones.

Contrairement au choix adopté pour l’IFA et la plupart des


inventaires publiés à ce jour, qui donnait comme visée exclusive la langue
générale définie traditionnellement comme « l’usage linguistique des gens
ayant atteint un certain niveau de scolarité (niveau de formation
universitaire) » et prenait pour informateur-locuteur francophone type
l’ « instituteur /professeur /journaliste /avocat /médecin ou tout autre
représentant d’une profession intellectuelle » (Mel’Cuk /Clas /Polguère,
1995 : 43) (50), c’est-à-dire ce qui représente seulement une petite minorité
des francophones nationaux, l’IFCI appuie ses enquêtes sur le français de la
totalité des francophones locaux, scolarisés ou non, estimant que certaines
catégories socio-professionnelles ( petits commerçants, planteurs, employés
des secteurs techniques ou industriels, prestataires de service du secteur
tertiaire, etc.) sont fondamentales pour l’économie nationale et jouent dans la
communication, par leur nombre, un rôle non négligeable dans
l’appropriation, la démocratisation ivoirienne du français et son évolution
actuelle.

LXV
4.2.5 Portant sur toutes les formes de communication, tous les
domaines, tous les registres.

Etant donné la fonction officielle du français et son rôle véhiculaire,


l’enquête a été étendue à toutes les formes de communication potentielles,
qu’il s’agisse de l’écrit littéraire, du para-littéraire, du discours technique, de
la presse, de la bande dessinée, des pastiches, du web, en passant par l’oralité
formelle (conférences, théâtre, politique, média, etc.) ou informelle
(conversations prises sur le vif, entretiens radiodiffusés, etc).
De même, aucun domaine n’a pu être exclu : de l’agriculture à
l’industrie, de l’aquaculture à la foresterie, de la cuisine à la santé, de la vie
traditionnelle aux activités urbaines, de la justice à la délinquance. Ce qui
impliquait, évidemment, que tous les registres devaient aussi être pris en
compte, du plus vulgaire au plus recherché. Car « on ne saurait réduire
arbitrairement la réalité langagière aux seules manifestations de bon aloi ni
prétendre qu’un locuteur francophone se limite toujours au bon français de
l’école dans les échanges quotidiens avec ses compatriotes. » (Lafage, 1997 :
89, ouvr. cit. note 49).

4.2.6 Une perspective polylectale.

Le contexte actuel de mondialisation et d’urbanisation en


perpétuelle croissance favorise le développement de véhiculaires appris par
contact direct, dans la rue, dans des conditions plus ou moins isomorphes,
qu’il s’agisse du verlan des banlieues françaises, du parler de Cool-Mondjers
gabonais ou du nouchi ivoirien. Mais, malgré une observation d’assez longue
durée, les informations sous l’angle diachronique ne permettent pas encore de
déterminer dans le cas de certains apports s’il s’agit d’autre chose que de
modes passagères très répandues. Pour en vérifier la durée éventuelle, il nous
paru important de noter toutes les dates d’apparition ou de disparition d’une
lexie ainsi que tout glissement éventuel de sa signification ou de son registre,
tout effacement suivi d’une réapparition, portés à notre connaissance, etc., car
cela permettait de saisir en profondeur les fragilités et les permanences .
Parce que la conscience de la non-exhaustivité d’un corpus de
première main était constante, nous avons également estimé indispensable
d’ouvrir largement le corpus et la sélection de données dont la persistance
pouvait sembler douteuse (sans qu’il soit possible d’en être totalement
assurée) afin d’enregistrer dans la banque un maximum de renseignements sur
l’évolution du lexique. Partant du principe que « est pertinent non pas ce qui
est a priori jugé correct mais tout ce qui est attesté » (Berrendonner / Le
Guern / Puech, 1983 : 23) (51), nous avons adopté une perspective polylectale
et visé plutôt le « lexique linguistique local », certes hétérogène, que le

LXVI
« lexique dictionnairique » de la langue française restreint et idéalisé contenu
dans les ouvrages de référence usuels, (selon la distinction de D. Corbin,
1987 : 44) (52). Car nous avions toujours à l’esprit que « le traitement
différentiel écrême la totalité de la langue, faisant disparaître les
convergences complètes entre le topolecte étudié et le français commun de
référence (ce qui en quelque sorte constitue ‘la partie immergée de
l’iceberg’) alors que sont mises en évidence les quelques divergences
rencontrées dans le lexique ». (Lafage, 1997 : 98, ouvr. cit. note 49).
Cette recherche, vaine il est vrai, de l’exhaustivité à travers les
divers domaines lexicaux du français local d’une époque donnée, provoque,
nous en sommes pleinement consciente, malgré le traitement lexicographique
systématiquement identique des articles de l’inventaire, un certain effet
d’incohérence, sans doute inévitable, puisque, en raison de la perspective
polylectale, le classement alphabétique rapproche des données de tous
domaines, de tous types, de tous registres.

4.3 Les particularités lexicales.

4.3.1 Quelques précisions indispensables

Comment définir une particularité lexicale ? Bien des lexicographes


s’y sont essayé sans y réussir totalement. A notre tour, nous dirons que la
particularité lexicale est un trait divergent entre le lexique d’un topolecte
particulier (ici, le français de Côte-d’Ivoire) et le lexique du français de
France servant de référence, sous conditions de réalisations possibles à
confronter en raison de la similarité du contexte situationnel, du domaine
déterminé, du registre utilisé, des intentions sémantiques des locuteurs, etc.
+ La particularité lexicale, comme nous le verrons sur le tableau ci-
après (cf. 4.3.2.) présentant une typologie systématique des particularismes
rencontrés, peut également provenir de l’absence d’un mot ou d’une
expression dans l’un des topolectes confrontés alors qu’elle est fréquente dans
l’autre. Ainsi « engelure » n’a pas de réalité ivoirienne, pas plus que « cécité*
des rivières » n’a de réalité française. De même, on ne peut utiliser
l’expression « manche à balai » (personne très maigre) dans un pays où les
balais locaux n’ont pas de manche. Mais comment répertorier une absence ?
La divergence peut aussi consister en un changement de fréquence
dans l’utilisation, une distorsion dans le sens, la forme, la graphie, la
prononciation, l’emploi, la connotation, etc.
Cependant quelques précisions préliminaires demeurent encore
indispensables :
+ Ainsi, l’IFCI ne contient pas que des particularités strictement

LXVII
ivoiriennes (made in Ivory Coast, oserions-nous dire). Pour des raisons
historiques, le français des colons et de l’administration coloniale a marqué
l’ensemble des pays africains relevant de l’autorité française, si bien qu’il est
même possible de percevoir encore actuellement de légères différences
lexicales entre AOF et AEF dont la gestion a assez longtemps été séparée. De
même qu’une semi-frontière linguistique (en voie d’effacement d’ailleurs)
sépare le français des anciennes colonies belges de celui des anciennes
colonies françaises. Mais, parce que ces barrières ne sont pas étanches, que
les Africains et les personnels français, belges, suisses ou québecois se
déplacent beaucoup, au fil du temps, de nombreuses lexies ont voyagé à
travers tous les pays dits francophones (constituant la base de ce que l’on
pourrait dénommer « français d’outremer » par exemple).
De même, des expressions familières continuent encore à voyager à
travers l’Afrique subsaharienne. Ainsi, le terme « deuxième* bureau » semble
bien être apparu d’abord en R.D. du Congo vers les années 60. Serait-ce une
raison suffisante pour l’exclure de l’IFCI alors qu’il est devenu usuel en Côte-
d’Ivoire depuis une trentaine d’années ? Il serait également délirant de vouloir
délimiter exactement les mots de naissance ivoirienne et les mots de naissance
burkinabé (qui seraient alors à exclure de l’IFCI si nous adoptions une telle
ségrégation) alors que les mouvements de population entre ces deux états
voisins ont l’intensité que l’on connaît et que, de ce fait, une quantité de
particularités lexicales du français de Côte-d’Ivoire et du Burkina sont
communes.
+ L’IFCI, par son volume, peut donner l’impression qu’il existe un
très grand nombre de particularismes lexicaux. Cela tient en grande partie à la
minutie de la recherche et surtout au temps que nous lui avons consacré. Il
faut cependant reconnaître, que, malgré cela, nous sommes loin de pouvoir
prétendre à l’exhaustivité. Ainsi, l’analyse d’enregistrements effectués
récemment à Abidjan par M. Gorce (ouvr.cit. note 29) nous a montré, alors
que la mise en page de l’IFCI était terminée, un nouveau sens
d’enjailler*« aimer, plaire ».
+ La plupart de ces particularismes sont relativement rares dans
l’usage écrit local et plus fréquents dans l’oralité quotidienne. Mais leur
nombre reste lié au thème traité. Ainsi l’étude de R. Furmann (1986) (53)
portant sur 8 numéros successifs du défunt Ivoire-Dimanche fait apparaître
que sur un corpus de 180 000 mots, 750 seulement peuvent être considérés
comme des particularités, soit 3, 78 %, et que ce taux, à y regarder de près, est
tout à fait variable selon les rubriques de l’hebdomadaire.

4.3.2 Typologie fonctionnelle des particularités lexicales.

Dans le tableau ci-après (Lafage, 1976 : 130-141), nous tentons de

LXVIII
catégoriser les trois types principaux de modifications de la lexie (usage,
morphologie ou sémantique) qui aboutissent aux changements spécifiques du
français déplacé en Côte-d’Ivoire. Précisons cependant que, dans bien des cas,
plusieurs traits peuvent être cumulés, par ex. un changement de forme
entraînant une modification du sens.

A. Variations de l’usage.
+ modification de la fréquence : des termes rares ou spécialisés en
France relèvent en Côte d’Ivoire du vocabulaire commun disponible :
pian* ; onchocercose*, etc.
+ changement de distribution des parasynomymes : an* est
étendu à des contextes généralement dévolus à année, jour* à journée, etc.
+ survivance d’états de langue : des mots vieillis ou sortis de
l’usage restent localement bien vivants : billetage* (paiement d’un salaire
en espèces), accoutrement* (vêtement), chanceux* (soumis aux caprices
de la chance), honnir* (vilipender), etc.
+ neutralisation de l’opposition des registres : belle* de nuit,
d’euphémisme devient insulte (putain), un s’en fout*- la mort est un risque
tout, etc.
+ modifications d’expressions figées. Le figement est rompu par
l’addition d’un élément : ne pas avoir le gros sou*, (ne pas avoir le sou), la
fusion de deux expressions proches : demander la main* d’une fille en
mariage (demander la main d’une jeune fille / demander une jeune fille en
mariage), la suppression d’un élément : être tiré* (être tiré à quatre
épingles), la substitution d’un élément : baisser* les pieds (baisser les bras),
la permutation d’éléments : être les oreilles et les yeux de qqun* (être les
yeux et les oreilles de qqun), etc.
+ modifications graphiques. L’orthographe du mot est fluctuante :
ceintrer*/ cintrer, cayas* /caillasse, échis*/ équisse, (vipère à dents de
scie), ou usuellement erronée : traper* son cœur, s’accoster à (s’accoter
à), briquettier (briquetier), etc.
+ modifications d’ordre phonétique. bagas* (bagages), bandicon
(venant de bande de cons compris comme bandit-con et appliqué à une seule
personne), etc.

LXIX
Français standard

modificat ion d’usance

d’état de
langue
sans changement
confusion
sémant ique Français standard
de niveau de
langue "Déplacé"

modification de collocation
Formes att estées en
français standard
par restriction
modification rapport
(signifiant /signifié) par extension

par translation

avec Africanismes
changement sémantiques
sémant ique
dans la
connot ation

modification

Organisation dans la
dénot ation
du lexique
français en
contexte par changement de catégorie
grammaticale
africain
par abréviation

format ions
locales par redoublement

par dérivation

par composition
Africanismes
lexématiques
Néologismes emprunts + formations locales = formations hybrides

à une langue non africaine

emprunts à une langue africaine non locale

emprunts
à une langue locale
calques

LXX
+ modifications référentielles. Certains articles nécessitent l’ajout
de notations encyclopédiques, notamment les entrées : animisme*, dot*,
masque*, danse* car les définitions figurant dans les ouvrages de référence
sont trop « eurocentrées » pour être fidèles aux réalités culturelles africaines.
La distorsion à éclairer peut également porter sur la forme du référé : peigne*,
ou sa fonction : brasero*, etc.

B. Variations sémantiques.
Le mot est attesté dans les dictionnaires de référence sans
modification de forme ou de nature grammaticale . Mais localement il subit
quelques transformations sémantiques :
+ restriction de sens : ainsi, localement lunettes* ne désigne que les
lunettes de soleil par opposition aux verres médicaux*, la piqûre* ne peut
provenir que d’un insecte et l’injection* d’un infirmier. La graine*, c’est la
noix de palme et le charbon* du charbon de bois.
+ extension de sens. Ainsi affaires* recouvre les significations de
occupations, entreprises ; procès, disputes, problèmes, projets, histoires, etc.
Gâter traduit toute idée de destruction : abîmer, détruire, dilapider,
désorganiser, gâcher, etc.
+ translation. goudron* (route goudronnée), craie* (profession
d’enseignant dans « abandonner la craie », dormir* (habiter), etc.
+ changement de connotation. Courte maladie* (maladie d’origine
suspecte ayant provoqué la mort), dialecte* (langue africaine), affectation*
(mutation disciplinaire). L’araignée* devient le symbole de la ruse et la
hyène* de la sottise, le ventre* est le siège des sentiments.
+ changement de dénotation. Un tablier* est un marchand à
l’étalage, un gros mot*, un mot ronflant, un gendarme*, un oiseau (Ploceus
cucullatus Müller). Désormais* prend la valeur de depuis un certain moment
du passé jusqu’à maintenant.

C.Variations lexématiques
La néologie peut naître de processus divers.
+ modification de la classe grammaticale. Acharnément*, de nom
devient adverbe, façon* devient adjectif (bizarre) ou adverbe (d’une drôle de
manière), moyen* devient un verbe (pouvoir), content* également (aimer),
etc.
+ d’un changement de construction syntaxique. Préparer* devient
intransitif (faire la cuisine), de* suivi de l’infinitif introduit une
interrogative : De sortir ? (est-ce-que je peux sortir ?), etc.
+ abréviation. DCS*, abréviation de deux chambres-salon (chauve),
GVC* (groupement à vocation coopérative) sont des siglaisons courantes.
Mais des abréviations comme po* (policier), palu* (paludisme), hippo*
LXXI
(hippopotame) sont tout aussi usuelles.
+ redoublement. Distributif comme combien*-combien ?(combien
chacun), intensificateur comme vrai*vrai (c’est sûr et certain !), etc.
+ dérivation. Processus très productif. Ainsi sur marabout*, on
trouve : maraboutal*, maraboutique*, marabouter*, maraboutage*,
maraboutisme*, démarabouter*, démaraboutage*, etc. Préfixale,
suffixale, parasynthétique, la dérivation peut parfois être régressive :
compétir*(à partir de compétition), carent* (à partir de carence), alphabète*
(à partir d’analphabète), etc.
+ composition. Le plus productif des processus. Oiseau-trompette*
(grue couronnée), arbre* à chapelets (sapindus saponaria Linn.), mange*-
mille (jeune fille intéressée par l’argent), tais-toi* (billet de cent francs
CFA), France au revoir (véhicule d’occasion), taper clairon (vider une
bouteille en buvant au goulot) etc.
+ emprunts. Fort nombreux et provenant de langues locales : dioula
wourou fato (littéralement chien fou < véhicule de transport collectif),
baoulé : djamo*-djamo (salutations à des gens qui travaillent), bété :
didaga* (forme de théâtre traditionnel), sénoufo : poro* (étapes de
l’initiation masculine) ; ou africaines non locales, haoussa :
aboki*(restaurateur en plein vent), ou non africaines : anglais : wax* (pagne
de luxe), arabe : magrib* (quatrième prière de la journée qui se fait au
crépuscule), etc.
+ hybrides. bôrô* d’enjaillement (jouissance) du dioula « sac » +
anglais « to enjoy » prendre plaisir et suffixe français ; ndamance* : mot
valise du wolof ndama + « Abondance », race alpine (race de bovidés de
petite taille résistant à la maladie du sommeil), zraman* (fumeur d’«herbe»),
du dioula « tabac/ herbe » + anglais homme) , dioulakro*, du dioula
« colporteur » + baoulé kro « village » (quartier urbain où vivent surtout des
personnes originaires du Nord), etc.
+ calques. Du dioula : ne pas être à domicile* (ne pas arriver
vierge au mariage), de presque toutes les langues locales : demander* la
route (demander l’autorisation de se retirer), des langues akan : refroidir
son cœur* (se calmer), etc.

4.3.3 Collecte et sélection des données.

Etant donné la durée de la collecte (près de vingt-cinq ans), celle-ci


ne peut qu’avoir été extensive (en fait, nous ne pouvons nous empêcher de la
poursuivre encore à travers les divers documents portés à notre connaissance
alors que l’IFCI est pratiquement terminé). On trouvera dans la bibliographie
finale la liste de tous les ouvrages, articles, journaux, etc., dépouillés ou
consultés ainsi que les sites web sur la Côte d’Ivoire le plus fréquemment

LXXII
visités. On pourra ainsi juger de la diversité des domaines explorés. Mais ce
n’est pas là l’unique source de nos relevés. Il faut y ajouter l’ensemble des
enregistrements opérés (TV, radio, discours officiels ou conversations
privées,…) soit par nous au cours de nos douze années ivoiriennes soit depuis,
par des amis ou des étudiants, selon nos directives, soit enfin par des
chercheurs d’autres disciplines qui ont accepté de nous communiquer leurs
enquêtes. Tous les documents oraux recueillis ont été accumulés et conservés
dans le but de constituer un fonds documentaire qui n’a été, à ce jour, exploité
que sous l’angle lexical. Les particularités relevées, même si, à la longue,
elles paraissaient répétitives, ont fourni un très grand nombre d’attestations,
conservées dans la Banque de données. Mais comme il n’était guère possible
d’alourdir le volume du présent ouvrage par une surabondance d’illustrations,
nous avons restreint les contextes pour ne retenir que ceux qui montraient la
durée de vie de la lexie, éclairaient son ou ses significations et pouvaient
témoigner de sa diffusion diachronique dans la communication locale : oralité,
puis presse, documents para littéraires, et littérature. Il est intéressant
d’ailleurs de noter que certains mots cantonnés longtemps à l’oral, tendent à
pénétrer l’écrit ces dix dernières années.
Aucune entrée de l’IFCI n’est un hapax et la banque possède
toujours plusieurs illustrations de la lexie étudiée. Mais il arrive souvent
qu’un mot familier très typé : juron, insulte, formule usuelle, etc , entre
toujours dans des contextes tellement semblables qu’il n’est pas utile d’en
utiliser plusieurs comme illustrations..
De même, tous les exemples fournis pour l’oral sont véridiques et
ont été effectivement réalisés. Cependant, nous avons été parfois contrainte de
les « toiletter », pour les réduire à la seule séquence illustrative, et pour en
ôter les inévitables ratés (répétitions, hésitations, autocorrections, etc.) afin
d’en préserver l’intelligibilité. Lorsque, d’ailleurs, cela s’avérait
indispensable, nous avons accompagné l’illustration d’une traduction entre
parenthèses.
Ceci posé, il convient d’expliquer en quoi les critères de sélection
adoptés ont été beaucoup moins limitatifs que ceux de l’IFA.
+ Ainsi le critère de fréquence n’est pas très pertinent pour une
collecte qui ne s’en tient pas au lexique commun fondamental. Il est tout-à-
fait évident que les appellations concernant la faune, la flore, la santé, etc., ne
sont pas forcément connues du locuteur moyen (sauf cas de dénomination
populaire attestée et parfois erronée cf. par exemple bambou*) et se
rencontrent peu hors des manuels spécialisés. Cependant, dans un pays dont le
bois est une des richesses, à l’heure où des commission francophones de
terminologie tentent d’unifier la diversité des appellations d’un pays africain à
un autre en établissant un nom pilote unique pour le commerce du bois, il
nous est apparu utile d’effectuer plusieurs enquêtes auprès de forestiers et de

LXXIII
botanistes locaux, d’autant plus que nos collègues ivoiriens qui essayaient de
constituer des dictionnaires de langues du pays, nous demandaient de les aider
dans leurs efforts de traduction en français, afin d’éviter par exemple de s’en
tenir à l’identification scientifique latine ou de crainte que l’appellation
française locale courante soit scientifiquement inadéquate. C’est pourquoi
nous avons signalé dans les articles concernant flore ou faune, chaque fois
que cela a été possible, dans la rubrique SYN. : (: synonymie) l’équivalence
de l’entrée dans quelques langues du pays.
+ D’autre part, nous avions pu constater que les appellations des
domaines cités supra (faune, flore, santé, etc.) si elles étaient présentes dans le
dictionnaire français de référence, soit y avaient été introduites après la
publication de l’IFA dans lequel elles figuraient (et dans ce cas il s’agissait de
realia impossibles à omettre dans un lexique concernant leur propre lieu de
vie), soit fonctionnaient localement comme un générique, entraînant une série
de sous-entrées usuelles ou plus rares (cf. arbre*, oiseau*, singe*, etc) qu’il
fallait regrouper.
+ Placer l’élaboration d’un inventaire dans une perspective pré-
dictionnairique nous semble, enfin, impliquer qu’il est impossible de
cantonner le lexique français en Côte-d’Ivoire à la langue courante mais qu’il
faut au contraire l’ouvrir au vocabulaire scientifique ou technique
intertropical. Ainsi, le pays a développé son agro-industrie, d’où par exemple,
la naissance à partir de « cabosse » d’écabosser* (extraire mécaniquement les
fèves de cacao, de la cabosse), écabosseuse*, écabossage*…Il améliore son
cheptel : ndamance*, mouton* dialonké,.. .
+ On l’a vu puisque nous l’avons précisé supra, le critère
chronologique, nous a paru quelque peu aliénant dans une quête aussi longue
que la nôtre. Bien au contraire, il nous semblé nécessaire de relever tout ce
que nous rencontrions car, dans une époque troublée où le mouvement du
lexique est intense, il est impossible de prévoir quelle sera la vie d’une lexie.
L’expérience nous a appris que des expressions rejetées en 1975 comme trop
« dialectales » ou « trop récentes », se sont depuis banalisées dans les média,
voire dans le théâtre ou le dialogue romanesque. Enfin, puisque toutes les
attestations relevées sont datées, même celles qui proviennent de l’oralité
quotidienne, cela permet pour chaque entrée de fournir éventuellement la
disponibilité actuelle, l’attestation la plus ancienne et la plus récente, la
diffusion ou la régression polylectale, voire, pour les mots obsolètes, la
dernière apparition. Rappelons d’ailleurs que collecter une information n’est
pas l’entériner mais simplement la stocker en vue de la soumettre à l’épreuve
du temps.
+ Le critère géographique n’a pas beaucoup de sens si l’on dépasse
une étroite synchronie, car les mots voyagent beaucoup. Se plaçant à l’échelle
d’un seul pays, l’IFCI ne tente pas de construire l’histoire de la lexie. Mais il

LXXIV
fournit un maximum d’informations locales au linguiste qui, à travers les
inventaires de plusieurs pays africains, essaierait de le faire : origine de
l’étymon, dates des attestations, image de la dispersion polylectale éventuelle,
etc.
+ Mais comment vérifier la collecte ? Nous avons donc eu recours à
la méthode des « jurys » conçue par Duponchel et que nous avons adaptée aux
necessités du corpus retenu.
- Pour la langue « ordinaire », le jury est constitué d’un échantillon
aussi représentatif que possible de la population francophone locale
(personnes ayant effectué au moins le premier cycle du secondaire et
provenant de villes des diverses régions du pays). L’unité litigieuse est
présentée à chaque membre du jury séparément, dans un contexte non
éclairant. La définition du mot proposé est alors demandée. Seuls les items
connus d’au moins la moitié des membres du jury est conservée pour l’IFCI.
- Quant au problème délicat de l’acceptabilité des emprunts aux
langues locales, il est proposé à un second jury, constitué de personnes non
autochtones et résidant dans le pays depuis au moins trois ans. Ainsi est
vérifiée l’hypothèse d’abord élaborée à partir du nombre d’attestations et des
marques linguistiques éventuelles (phonétique, graphique, morpho-
syntaxique, sémantique). L’accord du jury permet de conclure à l’intégration
du mot étranger dans le français local.
- Quant aux vocabulaires spécialisés, il impose le recours à des
jurys spécifiques. Mais, de tout manière, une recherche comme celle que nous
avons eu l’ambition de réaliser, exige une approche pluridisciplinaire, pour
l’indication des ouvrages à consulter, l’établissement d’éventuelles
synonymies, la vérification des identifications définitoires, etc.

4.4 L’élaboration de l’IFCI

4.4.1 Le classement de la nomenclature : la macro-structure.

Fidèle à la tradition dictionnairique (qui est d’ailleurs fort commode


pour l’aisance de consultation), l’IFCI classe ses entrées en fonction de
l’ordre alphabétique.
- Dans les cas assez nombreux où la lexie connaît plusieurs
variantes graphiques, celles-ci sont toutes indiquées par ordre de fréquence
dégressive, ce qui signifie que l’entrée citée en tête de l’article est la plus
attestée dans l’usage local. Cependant, si les variantes diffèrent sensiblement,
les autres graphies importantes sont répertoriées dans l’Inventaire en fonction
de leur propre classement alphabétique. Elles sont alors suivies de leur
identification grammaticale et d’un renvoi à l’entrée de l’article principal,

LXXV
elles sont généralement accompagnées d’une illustration écrite éclairante
référenciée. Ainsi l’entrée diakouadio est suivie des variantes graphiques
diékoudio, djékoudio, djé kouadio, djé kouadjio, diékwadio, djakoidio,
djakouadio, djakouôdjo, djécouadjio, djékoudjo puis de la totalité de
l’article afférent. Par contre, quelques pages de l’IFCI plus loin, on trouvera
seulement :
djekouadio, n.m. V. DIAKOUDIO*. Mais sa vengeance inachevée
laisse dans sa bouche un goût de piment, de djekouadio rouge, [.]. Adé
Adiaffi, 2000 : 278.
- Par contre, il ne nous a pas paru utile de faire un rappel de ce type
lorsque les deux graphies sont orthographiquement très proches, par exemple
gbass, gbas .
- Pour les lexies seulement attestées à l’oral, nous avons procédé de
façon à peu près identique mais en tenant compte du fait que la graphie
couramment indiquée par les informateurs était l’objet d’une reconstitution
orthographique le plus conforme possible au système graphique du français,
ce qui reflètait certes la prononciation locale mais pouvait en camoufler
l’origine. Nous avons alors choisi d’enregistrer les variantes indiquées mais
de privilégier l’origine (anglaise, ici) pour l’entrée principale : cf. base, bèze,
bèz.
- Comme nous utilisons fréquemment un système de renvoi quelque
peu compliqué, il faut en expliquer l’emploi :
+ Le renvoi V. suivi du mot en majuscules grasses est accompagné
d’un astérisque qui, lorsqu’il s’agit d’une lexie complexe suit le segment
permettant de déduire la classification de l’entrée principale : EN* BAS DE
EN BAS > classé à la lettre E, COURGE*-TORCHON > classé à la lettre C,
SE SALIR LE CŒUR*, classé à la lettre C.
+ Mais ce renvoi, selon sa place dans l’article prend une valeur
différente :
+ Il suit immédiatement l’identification grammaticale. Dans ce cas,
il établit entre l’entrée et une autre entrée une parenté sémantique
(synonymique, antonymique, etc.) : bangui, n.m. V. BANDJI*[variante
dialectale].
+ Il suit la définition. Dans ce cas, il établit entre l’entrée et le
renvoi un lien de similarité (construction grammaticale, identité de
composition morphologique, etc.). Ainsi, pour l’entrée alokodrome, après la
définition, on trouvera le renvoi V. -DROME* qui signale un suffixe très
créatif dans le français local.
+ Cependant, lorsque l’astérisque accompagne un mot contenu dans
une attestation et qui n’est pas l’objet de l’article, cela signifie que le mot
ainsi marqué est l’objet d’un article ailleurs dans l’inventaire.
- Pour pallier l’effet arbitraire déstructurant que crée l’ordre

LXXVI
alphabétique, nous avons choisi de rassembler dans de très longs articles une
série de sous-entrées hiérarchisées (classées par ordre alphabétique) de mots
dérivés, composés ou d’expressions relevant du même thème :
+ soit parce que le rapport entre eux est celui du générique (l’entrée
principale, par ex. : arbre), au spécifique (42 composés, allant des sous-
articles arbre à bdellium à arbre-voyageur), chaque arbre cité étant fort
différent des autres et généralement bien connu.
+ soit parce que l’ensemble des expressions collectées relève de la
perception ivoirienne du monde, par ex. en ce qui concerne la symbolique du
corps humain. Les 24 expressions recensées successives contenant le mot
bouche sont l’objet d’autant de sous-articles permettant d’appréhender les
divergences des représentations symboliques africaines. Dans ces conditions,
casser la bouche, figurant à sa place alphabétique (C.), ne contiendra qu’un
renvoi V. BOUCHE -8 (sous-entrée où l’on trouvera informations
sociolinguistiques, définitions et attestations référenciées).
- Toutefois, nous avons allégé les entrées très spécialisées, en
rassemblant dans un seul et même article, les appellations françaises
techniques désignant des espèces différentes relevant d’un même genre dont
des non –spécialistes ont du mal à percevoir les subtiles distinctions : par ex :
barbu*, tilapia*.
+ Lorsque, pour une entrée, plusieurs sens ou plusieurs
constructions sont attestés, ceux-ci sont hiérarchisés, d’abord en fonction du
sens (sens propre puis sens figuré), puis de la nature grammaticale :
signification liée à la construction transitive d’un verbe, puis à sa signification
quand ce dernier est intransitif, ou bien : distinction nom, puis adjectif. Une
nuance de sens plus étroite peut être indiquée par une subdivision A) et B) de
l’entrée ou de la sous-entrée concernée.
+ Par contre les homonymes font l’objet d’entrées séparées et
numérotées, ex : poro (1) n.m. (de l’abé). Arbuste (Ficus capensis Thunb), et
poro (2) n.m.(du tyembara). Initiation masculine sénoufo .
- Enfin, précisons que pour les articles de taille importante
comportant un grand nombre de sous-articles, les indications concernant
l’identification grammaticale et les diverses marques d’usage, sont notées une
seule fois près du mot-vedette, si elles sont valables pour l’ensemble des
lexies traitées dans l’article.

4.4.2 La constitution des articles : la micro-structure.

Tous les articles de l’Inventaire sont organisés selon une grille


identique :
- l’entrée est présentée en caractères minuscules gras afin que toute
accentuation puisse être représentée visiblement. Comme nous le disions

LXXVII
supra, la forme vedette de l’entrée est suivie des variantes graphiques
éventuellement rencontrées, toujours en caractères gras. Toutes les variantes
graphiques mentionnées, quand elles sont rares, ne sont pas forcément
illustrées dans l’article, pour ne pas alourdir inutilement le texte. Mais des
attestations écrites en figurent dans la Banque de données. Lorsqu’il s’agit
d’une variation fréquente et assez différemment orthographiée, elle est
mentionnée à la place fixée par le classement alphabétique mais fait
simplement l’objet d’un renvoi à l’article principal .
- la transcription phonétique entre crochets est en caractères du
style Chambers. Bien souvent la vedette s’accompagne d’une ou de plusieurs
transcriptions lorsque nos informateurs nous ont fourni plusieurs
prononciations divergentes. Dans un pays plurilingue comme la Côte-
d’Ivoire, la prononciation des emprunts notamment dépend souvent des
habitudes articulatoires de la langue, voire du dialecte du locuteur. Autant que
faire se peut, nous avons choisi comme informateurs des personnes habitant la
capitale économique depuis un certain temps dans l’espoir d’observer une
certaine convergence dans les réalisations. Mais ce n’est pas toujours le cas.
Ainsi le nom d’Abidjan peut être prononcé [abidFS] /[abidjS] /[abi5S], etc..
Ce qui d’ailleurs nous a posé le plus important problème phonétique de
transcription, c’est le domaine forestier. Car nos informateurs ont été
essentiellement des exploitants forestiers ou des ingénieurs d’origine
française. Et, faute de dictionnaires existant pour la plupart des langues
ivoiriennes, il ne nous a pas été possible de vérifier la prononciation du mot
dans sa langue d’origine.
Dans le domaine des transcriptions, il est donc tout à fait
vraisemblable qu’une révision de l’IFCI serait souhaitable . Mais puisqu’il ne
s’agissait pas d’un ouvrage normatif, nous nous sommes contentée
simplement d’indiquer les réalisations (parfois divergentes) de nos
informateurs pour tenter d’éviter les pièges les plus communs des graphies du
français en Afrique, les [B] prononcés [e], les confusions [e] / [D] / [Z] / [V] ;
[o] / [C], les « u » réalisés [u]. Traditionnellement, dans les emprunts, les
graphies ô et è ou ê devraient correspondre aux [C] et [D] mais cette règle
implicite n’est pas toujours appliquée. A dire vrai, plus l’emprunt est ancien,
moins son intégration graphique au français est satisfaisante.
- la catégorie grammaticale, notée en abrégé, en caractères italiques,
suit la transcription. Il arrive parfois que les deux genres soient indiqués pour
signaler l’instabilité locale du genre d’un nom : palabre, n.m.ou f. Par contre
nous ne mentionnons à côté d’un nom au masculin, la graphie d’un nom au
féminin que si cette féminisation présente une particularité cf. griot, griotte.
Il peut arriver également que le mot au féminin précède le masculin
équivalent lorsque l’emploi du féminin est beaucoup plus fréquent dans
l’usage local et présente une modification sémantique plus marquée comme

LXXVIII
c’est le cas pour amante*. La spécificité du nombre est précisée si la lexie
présente un emploi préférentiel au singulier ou au pluriel : cf. funérailles,
n.f.pl., parfois masc., souvent sing. Tout pluriel exigeant une notation
particulière attestée est indiqué : boval, n.m. pl. : bové /bowé. Quant aux
adjectifs, ils ne figurent que sous la forme du masculin sauf si la formation du
féminin n’obéit pas aux règles habituelles. Enfin, les verbes sont
accompagnés de leur mode de construction et d’éventuelles modifications de
valence sont précisées. La mention v.inv. (: invariable) signifie que la lexie,
employée localement comme verbe, ne reçoit aucune marque verbale :
moyen, v.inv.
- les différentes marques d’usage viennent ensuite toujours en
caractères italiques.
+ La fréquence : Usuel signifie que le terme est courant dans la vie
quotidienne et dans tous les milieux, Dispon. (disponible) qu’il est connu
mais d’un usage plus restreint, Spéc. (spécialisé) qu’il relève d’un vocabulaire
technique, dans ce cas il est suivi de l’indication entre parenthèses du
domaine au sens large, ex. : movingui, n.m. Spéc., (flore). Parfois la mention :
mais fréq. (fréquent) signifie que le mot technique est passé dans le
vocabulaire disponible commun, ex : néré, nété, n.m. Spéc., mais fréq. (flore).
Vx. ou Vieilli signalent une lexie obsolète ou en déclin dans l’usage.
+ Exceptionnellement quand nous avons des certitudes sur le sujet,
nous indiquons la date de la dernière attestation rencontrée, comme nous
donnons la date approximative de la première apparition ou celle de la
première attestation écrite relevée, ex. : morguier, n.m. Dispon. (récent
1990).
- L’étymologie du mot-vedette emprunté figure ensuite entre
parenthèses, toujours en caractères italiques. La langue (ou les langues–
sources s’il s’agit d’un hybride) sont précisées, accompagnée entre crochets
de la signification du mot dans la langue d’origine, lorsque la lexie a changé
de sens en passant en français, ex : logobisseur, [lCgCbisZr], n.m. Dispon.,
nouchi, (hybride : baoulé « recoin » + suffixe français). L’absence
d’indication de l’origine signifie qu’en l’état actuel de la recherche, il ne nous
a pas été possible encore d’identifier la langue-source.
- Le code n’est pas évidemment pas précisé pour les termes
spécialisés, le plus souvent attestés à l’écrit. Mais pour les mots courants, la
mention écrit ou oral indique si la lexie est d’emploi préférentiel en langue
écrite ou dans l’oralité. L’absence de toute indication signifie qu’il n’y a pas
lieu de signaler une spécificité d’usage de l’un ou l’autre code.
- Quelques notations sociolinguistiques supplémentaires concernent
la spécification éventuelle d’un groupe d’utilisateurs : intellectuels /jeunes
urbanisés /tous milieux /etc. Le type de réalisation peut également être précisé
si nécessaire : langue recherchée /mésolecte (parler ordinaire) /basilecte

LXXIX
(parler spécifique des peu ou non scolarisés) /stéréotype . Le registre est
indiqué : littéraire /familier /vulgaire /argot /etc., ainsi que la connotation :
mélioratif /péjoratif /plaisant /ironique etc. Enfin, éventuellement une
limitation géographique de la diffusion peut être mentionnée.
+ Cependant, précisons que le choix de la notation Usuel, entraîne
l’absence de toute autre mention sociolinguistique à l’exception de la
connotation.
- La définition est aussi brève que possible sans perdre de
l’information. Le mot-vedette est défini par une autre lexie de même catégorie
grammaticale . Nous avons aussi voulu en fournir un équivalent de même
registre en français hexagonal. Ainsi, si le mot est perçu en Côte-d’Ivoire
comme familier, argotique ou vulgaire, nous nous sommes efforcée, dans la
mesure du possible, de trouver un substitut définitoire susceptible de produire
le même effet dans l’hexagone (mais il nous aurait sans doute fallu une
meilleure connaissance de l’argot français !!) : être moise /moisi : être
fauché, être à sec. faux rendez-vous : « lapin » ( : rendez-vous auquel on n’a
pas l’intention de se rendre), etc. Pourtant, pour des termes relevant de la
culture traditionnelle ivoirienne, lorsque les contextes illustratifs n’étaient pas
toujours suffisants pour éclairer un lecteur non ivoirien, nous avons jugé
indispensable d’ajouter quelques informations de type encyclopédique (cf.
masque*, fétiche*, gbasseur*, etc.
- Pour les items du domaine de la faune ou de la flore, la définition
est toujours précédée de l’appellation scientifique actuelle accompagnée du
nom de l’identificateur en abrégé et éventuellement des identifications
anciennes (notées = ). En effet, il n’est pas toujours facile pour un non-
professionnel de se retrouver dans les diverses appellations qui se sont
succédé ou qui ont coexisté selon le pays (France, Angleterre, Allemagne par
exemple), sans recourir à un Index fixant les équivalences (quand il en existe,
comme c’est le cas de l’Index de Kew pour la flore). Ainsi filao est défini
(Casuarina equisetifolia Forst = C. littoralis Salisb.). Lorsqu’un seul élément
de la dénomination scientifique a été modifié (généralement le nom du
précédent identificateur), l’ancienne forme est mise entre crochets : arbre-
miracle (Leucaena glauca [Linn.] Benth = Leucaena leucocephala [Lam] de
Wit). Mais le nom de l’identificateur étant rarement mentionné dans des
ouvrages moins spécialisés que les flores ou les index, nous n’avons pas
toujours pu donner cette précision, en particulier pour les quelques rares
insectes possédant des noms populaires.
- Les contextes illustratifs sont donnés ensuite en caractères
italiques et classés par ordre chronologique, sans mention de la rubrique
d’appartenance (i.e. littérature, presse, ouvrage technique, etc) bien que celle-
ci soit soigneusement répertoriée dans la banque de données. Mais il est
apparu que, pour ne pas surcharger le texte, il n’était pas nécessaire de

LXXX
préciser la rubrique d’appartenance que l’on pouvait aisément déduire des
références qui accompagnent la citation. Ainsi l’IFCI contient donc des
attestations littéraires ( : littérature de fiction, identifiées par le nom de
l’auteur, la date de parution de l’ouvrage et la page dont la citation est
extraite, toutes les autres informations pouvant être retrouvées dans la
bibliographie des ouvrages dépouillés), des illustrations provenant d’ouvrages
divers (histoire, ethnologie, tourisme, économie, thèses, identifiées par le nom
de l’auteur, la date de publication et la page), ou d’ouvrages techniques
(semblablement identifiés); Cependant, pour les ouvrages scientifiques très
spécialisés, il arrive que le mot-vedette apparaisse dans des énoncés où la
plupart des termes sont très techniques et nécessiteraient des gloses
explicatives. Dans ce cas, nous ne fournissons pas d’illustration et renvoyons
simplement aux références habituelles (nom de l’auteur, date de publication et
page où figure le mot-vedette objet de l’article). D’autres illustrations
proviennent de documents variés (bandes dessinées, dessins humoristiques,
affiches, lettres circulaire extraits de copies d’étudiants. Elles sont toujours
aussi clairement référenciées que faire se peut. Pour les enregistrements
d’émissions télévisées ou radiodiffusées, les citations sont accompagnées du
nom de l’émission, de la date et heure de celle-ci.
+ Quant aux contextes oraux, (par ex : extraits de conversations),
nous les accompagnons de la fonction du locuteur, du lieu et de l’année de
l’enregistrement. Si l’attestation provient d’un corpus qui nous a été
communiqué, nous le précisons, (par ex. pour certains extraits de chansons
zouglou : corpus Tschiggfrey).
+ Enfin, pour certains contextes oraux, il nous a paru indispensable
de joindre une « traduction » complète de l’énoncé qui, sans celle-ci,
risquerait de ne pouvoir être compris.
- une rubrique COM.: (Commentaire) apporte éventuellement des
éclaircissements supplémentaires, par ex. pour l’arbre, appelé en Côte-
d’Ivoire : aboudikro*, aboudikrou, COM.: sapelli est le nom pilote de ce
bois . CTFT, 1989 : 35. Pour le terme administratif acte* de notoriété,
COM.: depuis l’indépendance (1960), le terme semble avoir disparu de
l’usage courant au profit de « jugement supplétif ». Pour un mot souvent
d’usage basilectal : affaire*, COM.: omission ou postposition de l’article,
caractéristique du FPI, et apparaissant même en contexte non-basilectal.
Parfois réalisation amalgamée « laffaire », etc..
- La rubrique ENCYCL.: (encyclopédie) est réservée à
d’éventuelles informations de nature encyclopédique qu’il n’a pas été possible
d’insérer dans la définition et que les contextes n’éclairent pas suffisamment.
Ainsi à propos de 10- acajou figuré, ENCYCL.: parmi les bois figurés, les
spécialistes distinguent les frisés, les lamés, les mouchetés, les rubannés ;
pour le plus cher, le bois drapé, il s’agit d’une loupe d’acajou en hélice. Ou à

LXXXI
propos d’agouti*, ENCYCL.: le véritable agouti est un rongeur d’Amérique
tropicale très différent. L’animal local vit à l’état sauvage mais est également
parfois élevé pour sa viande.
- Les rubriques DER.: (dérivés) et COMP.: (composés) soulignent
la productivité du mot-vedette par préfixation, suffixation, dérivation, para-
synthèse ou composition. Les léxèmes cités renvoient tous à des entrées ou
des sous-entrées distinctes et entérinent, de ce fait, la pertinence de la
sélection du mot-vedette.
- LOC.: (locutions) regroupe toutes les locutions ou syntagmes
dans lesquels entre la lexie objet de l’article. Ceux-ci également font l’objet
d’une analyse distincte dans une sous-entrée du l’article.
- SYN.: (synonymie) nécessite quelques explications. En effet, nous
citons dans cette rubrique la liste des équivalents du mot-vedette dans le
français local. Le point de vue est plus pragmatique que linguistique. Nous
nous appuyons avant tout sur la notion de mots ou expressions estimés
substituables car bien qu’ayant une forme différente, ils possèdent une
relation d’équivalence sémantique puisqu’ils peuvent s’insérer sans en
modifier le sens dans le même énoncé que le mot-vedette. C’est dans une telle
optique que, dans cette rubrique, nous pouvons considérer comme
fonctionnant comme des synonymes :
+ des variantes graphiques qui pourraient ne pas être reconnues
comme telles par le lecteur. Ex.: bacosse, SYN.: abacost*, etc, dè, SYN.: kè*,
djinamori, SYN.: guinamori*, etc.
+ des variantes dialectales ou argotiques ex.: bandji, SYN.:
bango*(argotique), bangui*, vin* de palme, etc.
+ mais aussi des abréviations comme 13- banane pôyo, SYN.:
pôyo*, ceinture (2), SYN.: poisson*-ceinture, poisson*-sabre, sabre*, bri
(nouchi), SYN.: brigander*.
+ voire des impropriétés courantes dont les locuteurs ne sont pas du
tout conscients, ex. bentamarè, bantamaré, SYN.: café* des noirs, café*
nègre, casse* puante, faux* kinkéliba, herbe* puante, kinkéliba* (impropre).
De même, nous pouvons considérer comme synonyme (parce que le mot
fonctionne comme tel) une dénomination complètement erronée du point de
vue culturel mais courante, ex.: wakasran, SYN.: blolo*-bian/ blolo* bla,
époux de l’au-delà, gens de bois, statue*-colon (impropre).
+ des lexies d’emploi rare ou limités : barracuda , SYN.: brochet*
(impropre), bécune (manuels).
+ un pluriel prenant la place d’un singulier lorsqu’il s’agit
d’oppositions propres à une langue locale et ignorées des autres locuteurs.
Ainsi mossi (pluriel) peut être en français local l’équivalent de moaga
(singulier) : un Mossi.
+ notamment pour la faune et la flore, des lexies de langues

LXXXII
ivoiriennes, certes inusitées dans un contexte français mais destinées à des
collègues ivoiriens lexicographes.(cf. supra) ex. : 1- carpe blanche, SYN.:
truite* de mer, assiman (ébrié), kprékpré (alladian), saboué (nzéma)
+ tous les lexèmes cités en position de synonymes renvoient à une
entrée spécifique. Cependant pour éviter d’inutiles répétitions définitoires, les
mots possédant de nombreux synonymes sont suivis d’un renvoi au mot le
plus fréquemment employé qui, seul , fait l’objet d’un article complet.
- Quant à la rubrique antonyme, ANT. : elle n’est utilisée que pour
signaler des lexies de sens opposés que le classement alphabétique ne
placerait pas à côté. Ainsi abandonner la craie est l’antonyme de reprendre
la craie (et vice-versa), faire contrat est localement l’antonyme de faire
aboussa* ou de faire abougnon*, etc.

4.5 La réalisation de l’IFCI.


Le présent ouvrage comporte environ 6 000 entrées (avec pour un
certain nombre d’entre elles près d’une trentaine de sous-entrées représentant
de nouvelles unités de sens, regroupées pour des motifs d’ordre sémantique.
Il en résulte quelques distorsions de l’ordre alphabétique strict mais, croyons
nous, une meilleure approche de l’appropriation locale du français. On en
prendra pour exemple l’entrée collective des composés à partir de faux- qui
range les lexies selon deux groupes, le premier comportant le sème « porteur
d’une ressemblance pouvant induire une erreur » et contenant un grand
nombre de noms composés du domaine de la faune et de la flore, de faux
arbre à pain à faux thon, le second contenant les sèmes péjoratifs
d’« mensonge, erreur volontaire, faux semblant, tromperie » et allant de faux
blanc à faux type .
+ Nous sommes, par ailleurs, consciente de l’anomalie
dictionnairique que constitue un tel ouvrage.
- En effet, à le regarder de près, l’IFCI fonctionne comme un
lexique monolingue quand par ex. il présente l’article beurre* ou
charognard* mais comme un lexique plurilingue lorsqu’il s’agit d’un mot-
vedette comme ahua*, var. ahuha, ahoya, hoia, hoya, ula, waya, woya,
n.m. Spéc. (faune). (onomatopée visant à reproduire le cri de l’anaimal tel
qu’il est perçu en mandenkan : ahua, ahuha, ahoya, en baoulé, hoya, en
ébrié, woya, en attié, waya, en guéré, ula, etc pour désigner le daman
d’arbres) ou d’un mot relevant d’un emprunt à une langue africaine quelle
qu’elle soit (cf. matiti*), ou à l’anglais (cf. been*-to), ou à l’arabe, cf.
assalam* alekoum, etc.
- Il peut apparaître tantôt comme une sorte de dictionnaire de
mots, lorsqu’il se contente de définir le mot-vedette, tantôt comme une sorte
de dictionnaire encyclopédique lorsque l’article porte sur une réalité

LXXXIII
culturelle ivoirienne, qu’il faut expliquer ou préciser : interrogatoire* du
mort, inceste*, post*-nom, etc.
- Il se présente tantôt comme un dictionnaire d’encodage (pour les
locuteurs non-ivoiriens), tantôt comme un dictionnaire de décodage (pour
les lecteurs ivoiriens, voulant rendre en français hexagonal certaines réalités
locales).
- En outre, le critère d’intelligibilité n’est pas constant, même
dans les attestations : certains termes sont accessibles d’entrée, d’autres
entraîneront de sérieux risques de confusions (payer au kilo*) ou de rupture
de compréhension (enlever* camarade avec la honte), même si localement
ces expressions sont perçues comme françaises.
- Le français de référence n’est pas non plus totalement
homogène. C’est celui, contemporain, de l’hexagone (argot compris) certes,
mais aussi le français de plusieurs références historiques successives : le
français colonial général avec ses distinctions plus tardives (AOF et AEF,
anciennes colonies belges), le français d’outremer caractéristique des pays
du sud, etc.
- Nous l’avons vu, aucun point de vue normatif n’est adopté, ni en
ce qui concerne la graphie du mot-vedette, ni pour la prononciation de
celui-ci, ni en ce qui concerne son identification grammaticale, parfois bien
délicate à établir, notamment quant la hauteur tonale et la durée phonétique
pertinente vient modifier le statut : (ainsi, jusqu’aaa* est identifié comme
adverbe puisqu’il peut permuter avec « pendant très longtemps »).
- Ce travail hétéroclite, nous ne le considérons ni comme achevé
car il nous a conduite à une réflexion socio-sémantique pour l’instant à l’état
d’ébauche, ni comme exhaustif car bien des termes nouchi par exemple nous
ont échappé. Il est vrai que nous n’avons pas souhaité faire un dictionnaire du
nouchi (qui, semble-t-il, est en cours de façon artisanale sur le net) mais
seulement relever les quelques termes de ce parler qui nous ont paru avoir
acquis droit de cité et peuvent actuellement être rencontrés à l’écrit, dans
certains dialogues familiers de romans, dans une certaine presse ou dans
l’oralité abidjanaise quotidienne des jeunes adultes, un peu comme certains
mots de verlan ont fini par penétrer les plus respectés des dictionnaires
normatifs du français.
- En aucun cas cependant, cette collecte ne doit être prise pour une
simple nomenclature amusante d’expressions imagées, même si la créativité
ivoirienne fait montre parfois d’un humour féroce et d’une surprenante liberté
de ton. L’appropriation locale du français dont nous portons témoignage n’est
pas attestée seulement dans la langue familière, car les besoins du
développement, l’extension contemporaine du français dans les divers
domaines d’activités techniques, commerciales ou industrielles entraînent
l’éclosion de termes peu usités certes en dehors du domaine où ils trouvent

LXXXIV
place mais qu’il serait dangereux d’écarter en raison même de leur utilité :
A.M*., anti*-simulidien, coopérative* sanitaire, circuit*-lèpre (secteur
médical), café* gradé, ciseau* palmiste, écabosseuse*, cacoette*,
coagulat*, décocage*, (agro-industrie), brume* sèche, FIT* (météorologie),
déguerpi* légal, gare* lagunaire, habitat* spontané, bidonvillisation*,
durcification*, géo-béton*, (urbanisme), etc.
- Fallait-il renoncer à la richesse de l’information collectée pour
gagner en cohérence ? Ce qui nous a semblé important, c’était moins de trier
par avance en fonction de présupposés les corpus à dépouiller, que de veiller
à en accroître le nombre de façon à recueillir le plus vaste échantillonnage
possible ouvrant sur un maximum d’informations, accompagnées de notations
sociolinguistiques concernant l’usage, la fréquence, les lieux et contextes
d’apparition, les groupes utilisateurs, les thèmes et les connotations, les
collocations les plus courantes etc. Pendant plus de vingt ans, nous avons
stocké, puis vérifié, affiné. Du corpus primaire que constitue la banque de
données, nous avons essayé d’extraire ce qui représente ici le corpus
secondaire retenu. Nous n’en ignorons pas les nombreuses imperfections.
Pourtant, nous avons souhaité offrir l’IFCI au jugement du public, d’une part,
nous l’avons dit, parce que le temps passant et l’âge aidant, il devenait
impossible de continuer plus longtemps à jouer les Pénélope, d’autre part
parce que nous avons l’espoir de susciter quelqu’interêt pour les problèmes
onomasiologiques et sémasiologiques du français ivoirien et donc peut-être
d’attirer critiques, conseils, idées neuves, corrections, collaborations… ou
succession !
- Il faut cependant le reconnaître : nous avons passionnément aimé
ce jeu de pistes et d’enquêtes dans lequel nous avons entraîné amis et
étudiants, avides comme nous de mieux appréhender cet univers complexe et
fascinant qu’est la Côte-d’Ivoire avec ses coutumes si variées, ses traditions
millénaires, généralement ignorées du touriste de passage car c’est avec le
temps qu’on les approche et qu’on peut les comprendre non seulement avec
sa tête mais aussi avec son cœur, comme on dit « à chez nous pays ». Quels
que soient les défauts de cette entreprise, sans doute trop ambitieuse, nous
souhaitons simplement qu’elle laisse percer en filigrane le profond
attachement que nous ont inspiré ce pays et ses habitants, la gratitude envers
tous ceux qui ont bien voulu nous parler, nous expliquer, répondre à nos
questions fastidieuses avec patience et gentillesse, pendant plus d’un quart de
siècle. Puisse ce modeste travail, à eux tous dédié, parce que sans eux nous
n’aurions pu le conduire jusqu’à cette publication, leur dire notre fidèle
affection et notre immense reconnaissance.
Et puisse la paix et l’unité revenir dans ce pays qui en offrit l’image
au monde pendant si longtemps !

LXXXV
Suzanne Lafage

LXXXVI
NOTES
(1) Tous les termes marqués par * font l'objet d'un article dans les pages de
l'Inventaire.
(2) Sources économiques : Caractéristiques socio-économiques de la
population, Ministre Délégué auprès du premier Ministre, chargé de
l'Economie, des Finances, du Commerce et du Plan, novembre 1991.
(3) Toutes les données démographiques ici citées proviennent de l'Institut
National Ivoirien de la Statistique : Premiers résultats définitifs du
RGPH-98, deuxième édition, janvier 2001. 30 p.
(4) Il est d'usage dans le pays, de laisser, en français, les ethnonymes
invariables, faute de pouvoir utiliser la véritable opposition singulier /
pluriel de la langue source. On écrit donc un Bété, des Bété, la langue
bété, les traditions bété. Nous nous conformons donc à cet usage.
(5) Capitaine Binger. Du Niger au Golfe de Guinée en passant par le pays de
Kong et le Mossi (1987-1889). Paris, Hachette, 1892, 2 tomes.
(6) Sources de la partie historique outre les sites web indiqués dans la
bibliographie in fine : P. Biarnès. Les Français en Afrique noire, de
Richelieu à Mitterand, Paris, Colin, 1987, le Bilan du Monde 1996-
2001, le Dictionnaire de Géopolitique de Flammarion, les numéros
2175-2177 de J.-A. L'Intelligent. La présente introduction a été écrite en
septembre / octobre 2002 alors que bien des éléments concernant les
troubles ivoiriens ainsi que l’issue de ces derniers demeuraient
mystérieux.
(7) Suzanne Lafage. «La Côte-d'Ivoire, une appropriation nationale du
français? » in Le français dans l'espace francophone, D. de Robillard et
M. Beniamino (eds.) Tome 2, Paris, Champion, 1996.
(8) Suzanne Lafage. « Esquisse des relations interlinguistiques en Côte-
d'Ivoire », Bull.OFCAN n°3, 1982, Paris INalf-CNRS : 9-27.
(9) Jérémie Kouadio N'Guessan et als. « Les langues du marché en Côte-
d'Ivoire ». In Louis-Jean Calvet, Les langues du marché en Afrique.
Paris Didier Erudition, coll. Langues et développement. 1992, 359 p.
(10) La graphie "jula" semble être adoptée par les spécialistes des langues
mandé. Pourtant nous nous en tiendrons ici à la graphie administrative
usuelle qui facilite la prononciation française.
(11) Cassian Braconnier, John Maire, Kalilou Tera. Etudes sur le mandingue
de Côte-d'Ivoire. Abidjan, ILA/ACCT, 1983, 189 p.
(12) Kouassi Atin. « Les langues africaines, facteur de développement ». In
Cahiers ivoiriens de Recherche Linguistique, Abidjan, ILA, n°3, avril
1978 : 1-82.
(13) Ouvrage déjà cité à la note 11.
(14) Gabriel Manessy. « Le français en Afrique noire : Faits et hypothèses ».
LXXXVII
In Valdman (ed.) Le français hors de France, Paris, Champion, 1979,
333-362.
(15) On en trouvera la liste quasi exhaustive dans la bibliographie finale de
l'Inventaire.
(16) Jean-Louis Hattiger. Le français populaire d'Abidjan : un cas de
pidginisation. Abidjan, ILA,1983, 348 p.
(17) Ambroise Quéffelec. « Le français en Afrique noire ». In G. Antoine et
R. Martin (éds.) Histoire de la langue française 1914-1945, Paris,
INaLF, CNRS-Editions, pp.823-860.
(18) Paul Désalmand. Histoire de l'éducation en Côte-d'Ivoire. Des origines à
la Conférence de Brazzaville. Abidjan CEDA, 2 volumes.
(19) La plupart des élèves sont ainsi amenés à changer plusieurs fois
d'établissements et donc à voyager à travers le pays, durant toute leur
scolarité secondaire.
(20) Ghislaine Perrin. La langue française en Côte d'Ivoire. Paris,
Commissariat Général de la langue Française, IRAF, 1985. 240 p.
(21) Robert Chaudenson (ed.). La francophonie : représentations, réalités,
perspectives. Coll. Langues et développement. Université de Provence /
Didier Erudition. 1991. 218 p.
(22) Les citations de Jérémie Kouadio N'Guessan reproduites ici sont en
italique.
(23) Denis Turcotte. La politique linguistique en Afrique francophone : une
étude comparative de la Côte d'Ivoire et de Madagascar. Québec,
Presses de l'Université Laval, 1981. 217 p.
(24) Augustin Thiam. « Côte d'Ivoire, les médias se démocratisent ». In Jeune
Afrique, n° 1703, 26 août-1er septembre, pp. 38-40.
(25) Suzanne Lafage. « Petite enquête sur la perception du français populaire
ivoirien en milieu estudiantin » In Bull. OFCAN, 4, 1983, Inalf-CNRS
/Didier Erudition. pp.15-57.
(26) Jérémie Kouadio Nguessan et als, cf. note 9.
(27) Katya Ploog. « Les Bakroman abidjanais dans la dynamique de
l'intégration urbaine ». Education et sociétés plurilingues. Centre
Mondial d'Information sur l'Education Bilingue et Plurilingue, Aoste,
10. 2001. pp. 57-68.
(28) « Avec le français populaire ivoirien, tu peux trouver du travail pour
avoir à manger. Avec le français des Blancs [ : des Français, donc de
l’école], tu peux faire tout ce que tu veux ».
(29) Mathieu Gorce. L’usage du français dans le discours de séduction à
Abidjan. Université de Paris III, mémoire. 2002. 240 p.
(30) Suzanne Lafage. « L’argot des jeunes Ivoiriens, marque d’appropriation
du français ? » in Langue française : parlures argotiques. (François-
Geiger, / Goudaillier, éds.) n° 90, 1991. 91-105

LXXXVIII
(31) Maurice Delafosse. Vocabulaires comparatifs de plus de 60 langues ou
dialectes parlés à la Côte d’Ivoire. Paris, Leroux, 1904.
(32) Au sens que nous donnons à ce terme (Lafage, 1998), c’est à dire : mot
créé à partir d’étymons provenant de deux ou plus de deux langues
différentes, dans un pays fortement multilingue susceptible de fournir
des langues sources nombreuses. Le composé ou dérivé ainsi constitué
et souvent déformé par des locuteurs qui en ignorent la provenance,
appartient alors uniquement à la variété locale de français et ne peut en
aucun cas être réintégré dans l’une ou l’autre des langues sources.
(33) Gisèle Prignitz . « Usages du français en Afrique noire : l’exemple du
Burkina Faso ». Communication pers.
(34). Françoise Gadet. Le français ordinaire. Paris, Colin, 1989.
(35) Yves Simard, « Aspects du français de Côte d’Ivoire : prosodie et
prédominance du concret. In A propos du français en Afrique ;
questions de normes, Bull du centre d’Etudes de plurilinguismes
(IDERIC), mars 1994 , pp 89-118.
(36) Gabriel Manessy. Le français en Afrique noire : mythe, stratégies,
pratiques. Paris, l’Harmattan. 1994.
(37) Suzanne Lafage. « Note sur un processus d’appropriation socio-
sémantique du français en contexte ivoirien ». In Langues et Cultures :
mélanges offerts à Willy Bal, cahiers de l’Institut de Linguistique de
Louvain 9, 3-4, 1984, 103-112.
(38) Suzanne Lafage. « Le rôle des médias et des intellectuels dans la
transmission en Côte-d’Ivoire, signe d’une appropriation ?. in Paris,
CILF. La solidarité entre le français et les langues du Tiers Monde
pour le développement, 1988 : 98-113.
(39) Jérémie Kouadio N’Guessan, « Le nouchi abidjanais, naissance d’un
argot ou mode linguistique passagère ? » In Gouaini / Thiam (eds.) Des
langues et des villes. Paris, ACCT/ Didier Erudition, 1990, pp. : 373-
383.
(40) Suzanne Lafage. « Hybridation et français des rues à Abidjan ».In
Queffelec (éd.), Alternances codiques et langues parlées en Afrique,
Publications de l’Université d’Aix en Provence.1998, pp.279-291.
(41) P.-A. Krol, Avoir vingt ans en Afrique. Reportage. Paris, L’Harmattan,
1994, 250 p.
(42) Thomas Tschigffrey. Zouglou : étude morphologique et syntaxique du
français dans un corpus de chansons ivoiriennes. Université de Paris
X-Nanterre, mémoire de DEA, 1994, 200 p.
(43) Suzanne Lafage. « Le français des rues, une variété avancée du français
abidjanais ». In Faits de langue, les langues de l’Afrique subsaharienne
n°11-12. Paris, Orphys, 1998, pp.134-144.
(44). Traduction approximative en hexagonal équivalent : « Doum, Qu’est ce

LXXXIX
qu’il y a ? C’est qui ce type ? »[.] « C’est pas un poulet au moins ? »
« C’est pas un poulet, c’est un pote . Il veut sa dose »[.] « Pour tes
jetons, ce sera la prochaine fois… »[.] « Vieux père, refile moi mes
sous. je suis pas là pour qu’un couillon me barbote mon fric ! ». « Oh
merde ! Laisse tomber ça ! La prochaine fois. ».
(45) C’est vraisemblablement à cause du nom que le groupe avait choisi que
le terme « parent* » a pris la nouvelle signification locale
d’«étudiant».
(46) Thomas Tschiggfrey. « Procédés morphologiques de néologie dans un
corpus de chansons zouglou en français. » In Université de Paris X-
Nanterre, Linx, n°33, 1995-2, pp 71-78.
(47) « parent/parente » : étudiant / étudiante « jusqu’ààà » : pendant très
longtemps « go yankee » fille délurée « elle a enlevé camarade avec
la honte »elle a cessé d’être intimidée, « depuis » depuis belle lurette.
« On ne connaît jamais papa de chien » On ne peut pas savoir sur qui
on tombe. « elle les a lavés normalement » elle leur a savonné les
oreilles de son mieux. « go ziguehi » Eh boudin !. « potes de la rue »
les poulets : les flics. « sont en drap de nous » sont au courant de ça.
« feriman » pouffiasse.
(48) Gaïd Corbineau. Le français en Côte-d’Ivoire. Le parler de deux jeunes
Ivoiriennes : ce qu’elles pensent de la langue, ce qu’elles disent.
Université de Paris X –Nanterre, mémoire, 2000. 200 p.
(49) Suzanne Lafage. « Extensivité et cohérence : de quelques principes
apparemment contradictoires dans la constitution d’un corpus
lexicographique différentiel ». In Frey et Latin (eds.) Le corpus
lexicographique, Louvain-la-neuve, de Boeck/Lastier, 1997, pp. 87-
100.
(50) I. Mel’Cuk, A, Clas, A. Polguère. Introduction à la lexicologie
explicative et combinatoire . Louvain-la-Neuve, Duculot/ AUPELF-
UREF, 1995. 255 p.
(51) A. Berrendonner, M. Le Guern, G. Puech. Principes de grammaire
polylectale. Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1983, 272 p.
(52) Danielle Corbin, Morphologie dérivationnelle et structuration du
lexique. Lille, Presses de l’Université de Lille.1987.
(53) René Furhmann. Etude sociolinguistique d'un hebdomadaire ivoirien
« Ivoire-Dimanche ». Paris III -Sorbonne nouvelle, mémoire de
maîtrise, 1986 259 p.
(54) Suzanne Lafage « Le dictionnaire des particularités lexicales au Togo et
au Bénin ». Annales de l’Université d’Abidjan, série H (Linguistique).
t.x.,1976 , pp 130-141

XC
SIGNES ET ABREVIATIONS UTILISES

* symbole de renvoi placé après toute lexie faisant l'objet d'une entrée
distincte.
[ ] élément supprimé ou facultatif.
[.] coupure dans la citation.
[ ] encadre la transcription phonétique.
( )encadre l'origine de la lexie ou son mode de formation.
abrév.abréviation.
adj.adjectif.
adv.adverbe.
ANTON.:antonyme.
aux.auxiliaire.
Cf.confer.
COM.:commentaire.
COMP.:composé.
compl.complément.
conj.conjonction, conjonctif(ve).
connot. connotation.
dém.démonstratif.
DER.:dérivé, dérivation.
dir.direct.
Dispon.disponible.
ENCYCL.:encyclopédie, encyclopédique.
exclam.exclamation, exclamatif.
ex. exemple.
f.féminin.
fam.familier.
fréq.fréquent.
Hist.histoire, historique.
IFA.Inventaire des particularités du français en Afrique noire.
IFCI. Inventaire des particularités du français en Côte-d'Ivoire.
impers.impersonnel.
impr.impropre.
indéf.indéfini.
indir.indirect.
inf.infinitif.
interj. interjection.
interr.interrogation, interrogatif.
intr.intransitif.
inv.invariable.
iron.ironique.
XCI
l. langue.
l.loc.langue locale.
LOC.: locution.
m.masculin.
mélior.mélioratif.
n.nom.
nom.nominal(e).
part.partiel, partiellement.
péj.péjoratif.
pers.personnel.
pl.pluriel.
pop.populaire.
poss. possessif.
prép.préposition.
pron. pronom.
pronom.pronominal.
qqch.quelque chose.
qqn.quelqu'un.
sing. singulier.
spéc.spécialisé
spécialt.spécialement.
sub. subordonnée, subordination.
SYN.:synonyme.
tjrs.toujours.
tr. transitif.
v.verbe.
V. se reporter à
verb.verbal(e).
vulg.vulgaire.
vx.vieux.

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