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N° 4. 15 Octobre 1 9 2 9 .

ANNALES
D’HISTOIRE ÉCONOMIQUE
ET SOCIALE

PEUT-ON RECONSTITUER L’ÉCHELLE DES FORTUNES


DANS LA ROME RÉPUBLICAINE ?

Si, dans cette Revue qui n’est pas destinée à un public étro it de
spécialistes, je reprends la question litigieuse des Comices Centu-
ria te s 1, c’est q u ’elle n ’offre pas seulem ent un intérêt évident pour
l’historien des in stitu tio n s antiques. Son examen et sa solution
im portent non moins à l'économiste.
On sait combien les historiens rhéteurs de l’antiquité sont avares
de renseignem ents économiques et statistiques, combien dès lors le
moderne, légitim em ent curieux de telles notions, est forcé de s’ingé­
nier, et en quelque sorte de ruser, pour extraire de renseignements poli­
tiques ou m ilitaires des données hypothétiques mais plausibles sur ce
qui l’intéresse av an t to u t. Or, la répartition des citoyens en centuries,
si on p arvien t à en élucider le mécanisme, me p araît capable de nous
fournir un des indices les moins incertains que nous puissions nous
procurer sur ce fa it d ’im portance capitale : la distribution de la
richesse aux différentes époques de la république romaine.
F aut-il ajo u ter qu’on ne sau rait se désintéresser de telles
recherches sans graves inconvénients, même pour l’intelligence de
l’histoire proprem ent politique de Rome ? Un exemple entre cent :
dans un des m eilleurs ouvrages qui ont été consacrés, récemment, à
la fin de la république, Mr Edouard Meyer laisse échapper cette
p h rase2 — à propos du passage où Salluste propose de prendre les juges
dans l’ensemble de la prem ière classe : « Il est extraordinairem ent
caractéristique des conceptions romaines que Salluste, ici, ne songe
pas un in sta n t à descendre au-dessous de la première classe pour
1. L’idée générale do n t la présente étude est le développement a été exposée p a r
moi dans la Revue belge de Philologie et d’Histoire, 1928, p. 1481 et suiv.
2. Càsars Monarchie und das Prinzipat, 1918, p. 391.
ANN. D ’H I S T O I R E . — l re A N N É E . 31
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prendre la masse du peuple... P ar l’accession de la bourgeoisie


moyenne, des fortunes jusqu’à 25 000 sesterces, il pense avoir déjà
dém ocratisé les trib u n au x ». L ’ém inent historien ne d onnant pas de
références, je ne sais quelle est la réminiscence qui a jeté ce chiffre
sous sa plume. Mais je suis bien sûr que, si, à l’époque visée, le pouvoir
a v a it été aux m ains de tous les possesseurs de 25 000 sesterces,
l’histoire politique du ier siècle a u ra it eu une physionom ie, une allure
et un aboutissem ent to u t autres.

Bien que les comices par centuries n ’aient été organisés, sous la
forme classique, qu’au ive siècle, leur origine rem onte certainem ent
au ve.
A cette époque, Rome est sim plem ent la ville la plus im p o rtante
du L atium , d’un L atium m utilé, rongé à l’E st p a r les Eques, au Sud
par les Volsques. Avec l’aide de ce qui reste des L atin s indépendants,
et des Herniques de la haute vallée du L iris, elle défend péniblem ent
sa n ationalité latine, de loin en loin contre sa voisine étrusque de
Véies, e t continuellem ent contre les m ontagnards, Sabins, Eques et
Volsques. Pour soutenir cette âpre lu tte , à Rome comme probable­
m ent dans les autres villes latines, les grandes familles dirigeantes
sont forcées d ’exploiter toutes les ressources de la population rurale,
le cultivateur libre auquel on laisse en conséquence sa p a rt de la pro­
priété du sol. Ce peuple arm é, d istrib u é en centuries, on a dû prendre
l’habitude de le consulter dans les grandes circonstances : paix ou
guerre, élections, affaires capitales. De cette origine, les comices cen-
tu riates garderont toujours des traces dans l’appareil extérieur, même
quand l ’institution aura été com plètem ent transform ée. Ils se réuni­
ro n t toujours au cham p de Mars, en dehors de l ’enceinte où le Romain
ne p eu t pénétrer avec armes. Ils vo tero n t to u jo u rs sans discussions,
par oui ou non, sur une question posée p ar un m ag istrat revêtu de
Y imperium.
On peut même faire rem onter au ve siècle le chiffre, m aintenu
ensuite par le traditionalism e rom ain, des 85 centuries. Les 85 cen­
turies de juniores (17-46 ans) seront plus ta rd doublées pour englo­
ber les seniores, e t assurer le privilège de l’âge : en y a jo u ta n t les
6 centuries de chevaliers, ultérieurem ent portées à 18, les 4 centuries
d’ouvriers m ilitaires et la centurie des prolétaires, on aura le chiffre
connu de 193. Mais, au début, il fau t bien supposer une époque où
centurie a voulu dire cent hommes, e t où p ar conséquent l’ensem ­
ble de la population m ilitaire a u ra it été de 8 000 à 9 000 hommes. Or,
à ces 8 500 soldats, on doit adjoindre les vieillards correspondants, ce
qui donne un chiffre to tal de 12 000, plus les prolétaires, la plèbe
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urbaine, 4 trib u s sur 21 : nous sommes à 15 000 hommes, 60 000 p er­


sonnes avec femmes e t enfants. A joutant encore les esclaves ou é tra n ­
gers, nous arrivons, pour un territo ire inférieur à 1 000 km2, à une
densité extrêm em ent forte p ar rap p o rt à celle de la Grèce du même
tem ps. Mais Rome, si elle ne rem plit pas encore l’enceinte servienne
(425 ha.), est déjà une agglom ération respectable, capable de conte­
n ir le tiers des h ab itan ts du territo ire ro m ain 1. On peut donc retenir
le chiffre de 85 centuries pour le ve siècle.
Les guerres qui com m encent vers 400 av. J.-C., la conquête de
Véies, la résistance aux Gaulois, les luttes avec les L atins défec-
tionnaires et leurs alliés ont eu leur répercussion sur l’organisation
interne de la cité rom aine. D’une p art, l’introduction de la solde et
l’in stitu tio n corrélative du tributum ex censu ont forcé à distinguer les
contribuables des citoyens qui n ’étaien t pas assujettis à l’im p ô t2. La
ligne de dém arcation a été fixée à ce chiffre de 50 jugera (12 ha. et
demi) qui allait rester trad itio n n el. D’autre p art, la création de trib u s
nouvelles, les 22e, 23e, 24e et 25e sur le territo ire de Véies (vers 380),
les 26e e t 27e sur le te rrito ire pontin (358) ont permis de m ultiplier le
nom bre des propriétaires fonciers. On s’est habitué à considérer qu’un
chiffre de 7 jugera (un peu moins de 2 ha.) é ta it nécessaire pour quali­
fier le légionnaire, au moins le légionnaire lourdem ent arm é, hastat,
prince ou triaire ; ce chiffre aussi a lla it rester trad itio n n el3.

On estim e généralem ent que c’est vers 310 qu’est apparue à Rome
la m onnaie, m onnaie de cuivre au début, et que c’est seulem ent alors
que les chiffres du cens ont pu être convertis en argent. E n tous cas la
date nous reporte en pleine époque de l’as lourd (327 g. en théorie, en
pratique 273)4. Le chiffre adopté pour la classe supérieure, celle qui
pouvait servir à cheval, fu t alors celui de 100 000 as. Il a m anifeste­
m ent été conservé à trav ers les variations de la monnaie. Quand l’as,
au cours du siècle su iv an t, tom bera peu à peu, dans la proportion de
10 à 1, jusqu ’au dessous de 30 g., le chiffre sera finalem ent porté à
1 m illion d ’as. Ce sont les 400 000 sesterces qui resteront, à p a rtir de
la fin du u ie siècle, le cens du chevalier romain 5.
1 . B e l o c h , Rom. Gesck., p . 2 1 9 .
2. D e n y s , IV , 1 9 ; V II, 19.
3. V a l ê i i e M a x i m e , IV , 3, 5 : « Curius D entatus decretis etiam a senatu septenis
jugeribus agri populo, sibi au tem quinquaginta, popularis assignationis modum non
excessit, parum idoneum reipublicæ civem existimans qui eo quod reliquis trib u eretu r
contentus non esset. »
4 . S y d b n h a m , Aes grave. Londres, 1 9 2 6 ; — M a t t i n g l y , Roman coins. Londres,
1 9 2 8 ; — G i e s e c k e , Italia numismatica. Leipzig, 1 9 2 8 .
5. Ce point p a ra ît établi au-dessus de to u te contestation par B e l o t , De la révolu­
tion économique et monétaire, 1 8 8 5 .
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Nous allons voir que les 400 000 as lo u rd s,au ivesiècle, équivalaient
à peu près à une centaine d’hectares. Mais, pour les fortunes supé­
rieures, il va sans dire que la terre n ’é ta it q u ’un des élém ents qui les
constituaient. Les riches avaient dès lors des tro u p eau x assez nom ­
breux pour que des lois fussent nécessaires contre l’envahissem ent
excessif de Vager publiais. Ils avaient quelques esclaves. A joutons les
bâtim ents d ’exploitations, les fonds de roulem ent, etc. Il semble que
la trad itio n fu t de considérer qu’un patrim oine solidem ent constitué
devait consister pour les deux tiers en biens-fonds1. De fa it, le dom aine
que vise Caton, et qui semble bien être un dom aine type de chevalier
rom ain, ne dépasse pas une soixantaine d ’h ectares2. On p eu t ad m et­
tre que ces conceptions rem ontaient au iv® siècle.
Au-dessous de la première classe, les censeurs en m arquaient
d ’au tres, de 25 000 en 25 000 as : 75 000, 50 000, 25 000.; L ’échelle
conduirait à une cinquième classe, définie p ar un cens de 12 500 as.
Mais il semble que la lim ite vraie a it été 11 000 a s 8, équivalent des
50 jugera dont nous parlions to u t à l’heure, e t au-dessous desquels on
cessait d’être contribuable. E nfin le cens de 1 500 as définissait le
légionnaire 4, et c’était l’équivalent des 7 jugera : pour les patrim oines
inférieurs, le capital mobilier é ta it considéré comme négligeable par
rap p o rt à la terre. Les auteurs qui avaient trav aillé les plus vieux
tex tes législatifs de Rome relevaient l’équivalence de 10 as avec un
m outon, de 100 as avec un bœ uf, de 1 000 as avec un cheval d ’arm es 5.
Un chiffre de près de 1 000 as pour l’hectare ordinaire de terre à blé
n ’a rien qui soit en contradiction avec de pareilles données.
Telles étaient les cinq classes qui se présen taien t aux censeurs,
et c’est entre elles qu’ils avaient à ré p a rtir les centuries su iv an t le
principe que nous avons précédem m ent exposé dans la Revue belge
de Philologie et d1Histoire. La centurie a v a it cessé d’être une u n ité fis­
cale. É tait-elle une unité toujours égale, comme Denys d ’H alicar-
nasse semble l’avoir trouvé écrit dans les plus vieux a n n a liste s6 ?
L ’égalité des centuries de juniores et de seniores dans chaque classe
rend impossible de croire à l’ex actitu d e de cette assertion, à moins que
les censeurs ne se missent au large vis-à-vis de la lim ite d ’âge (46 ans),
ce qui à la vérité est bien possible. Mais l’égalité approxim ative, en
tous cas, é ta it cherchée, chaque classe a v a it le nom bre de centuries
correspondant à la masse de richesse qu’elle représentait. L à encore
il va de soi qu’on ne v isait pas une ex actitu d e m inutieuse ; la rondeur
des chiffres de centuries de chaque classe : 80, 20, 20, 20, 30, nous en
1. T a c ite , A n n ., VI, 22.
2. E . C a v a i g n a c .,Population et capital, p. 97.
3. T i t e L i v e , I , 43.
4 . C i c é r o n , De republ., II, 2 2 .
5. B e l o t , o u v . cité, p. 105 et suiv.
6. G u ir a u d , Études économiques, p. 189.
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est garante. L ’approxim ation dont se contentaient les censeurs eux-


mêmes rend vénielle celle dont nous nous satisferons en supposant les
membres de chaque classe possesseurs de la fortune inférieure, et nous
pouvons représenter la distrib u tio n par l’équation :

fi \ 100 000 A _ 75 000 B _ 50 000 G 25 000 D 11 000 E


80 20 20 20 30

Elle a l’in térêt de nous perm ettre d ’évaluer l’effectif de chaque


classe, si l’un seulem ent de ces effectifs nous est connu. J ’ai fait une
supposition qui, bien entendu, est évidemment fausse : celle que les
membres de chaque classe étaient réduits à la fortune minima. Il va
de soi que les chiffres réels étaient plus forts, qu’il faudrait m u lti­
plier les chiffres 100 000 A, etc., par un certain coefficient. S i ce coef­
ficient était le même pour chaque classe, les équations ne seraient nulle­
ment changées. Mais il d ev ait varier d’une classe à l’au tre : il n ’est pas
sans in térêt de voir quelle peut être l’am plitude de l’erreur. Pour cela,
j ’em ploierai la m éthode que j ’ai indiquée ailleurs. Je prendrai des
chiffres modernes correspondants, pour lesquels nous sommes m ieux
renseignés, j ’exam inerai le résu ltat auquel conduirait une ap p ro ­
xim ation telle que celle que j ’ai employée pour l’antiquité, et je com ­
parerai aux chiffres e x a c ts1.

** *

Je prends les statistiq u es relatives à la France, parce que l’échelle


y est assez semblable à l’échelle romaine. La voici : 100 000 fr., 50 000,
20 000,10 000, 5 000. Si on suppose les membres de chaque classe pos­
sesseurs du revenu m inim um de la classe, on trouve les chiffres su i­
vants : 340 m illions, 490, 1 020, 1 250, 1 470. Or, les chiffres exacts
sont : 572 m illions, 676,1 673,1 798, 2 109. Il faut donc m ultiplier les
chiffres fictifs par les coefficients :
l re classe .............................................................................................. i 68
2e — 1 ,3 7
3e - ............................................................................................. 1 ,6 4
4e — 1 ,4 6
5e — 1 ,4 3

L ’in té rê t de l’échelle cen tu riate serait de nous perm ettre quelques


évaluations sur l’effectif comparé des diverses classes, en p a rta n t p ar
exemple de la prem ière. Voyons encore dans quelle mesure nous nous
trom perions, en p a rta n t de la supposition que nous avons faite pour
établir nos équations. Les chiffres des cinq classes françaises sont
1. Vierteljahrsschrift f. Soz. u. Wirtsckaftsgesch., 1911, p. 1 et su iY .
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donc, nous venons de le voir : 572 'm illions, 676, 1 673, 1 798, 2 109.
A utrem ent d it, le censeur leur a ttrib u e ra it respectivem ent : 6, 7, 17,
18 e t 20 centuries. L’équation correspondante à celle que nous avons
dressée pour Rome serait donc :
100 000 A 50 000 B 20 000 C 10 000 D 5 000 E
6 7 17 — 18 ~ 20

Supposons que nous partions du chiffre (connu) de la l re classe qui


est 3 400, et que nous cherchions à évaluer les au tres :

A = 3400, B =14^, C = 5 X 17^, D = 10 X 18 E = 2 0 X 20 ^


6 o 6 o

e t nous trouverions :
B = 1 924, le chiffre e x a c t é t a n t .................................. 9 800
G = 48110 — 51 000
D = 101 880 — 123 000
E = 226 400 — 294 0 0 0

L’erreur est, sauf pour la 3e classe où la concordance est presque


absolue, de l’ordre de grandeur de 20 p. 100, — toujours en moins.

On voit qu’é ta n t donnée l’approxim ation grossière à laquelle


nous sommes presque to u jo u rs forcés de nous résigner en m atière de
statistiq u e antique, on a u ra it grand to r t de dédaigner les indications
qu’on peut tire r de l’échelle ce n tu riate . Or, la prem ière classe est une
grandeur saisissable. Il ne p eu t guère être qu estio n , pour les cheva­
liers de cette époque, que des sexsuffragia, des 6 centuries qui vo taien t
hors cadres, et co n stitu aien t la cavalerie des deux légions. Ces
600 cavaliers représentent les fils des patriciens e t des riches plébéiens
qui avaient l’âge du service a c tif (17-27 ans) e t qui v o taien t à p a rt,
comme étan t in manu. Q uelques-uns po u v aien t être fils de juniores,
m ais, en général, les pères de ces jeunes gens so n t les seniores de la
prem ière classe. On ne pourra, errer gravem ent en en fix an t le nom ­
bre à 400. — La proportion des hom m es de plus de 46 ans à la je u ­
nesse étan t, en gros, du tiers, on au ra, pour le nom bre des juniores de
la classe, 1 200 hommes. A insi, o u tre les 600 m em bres des sex suf­
fragia, on a encore 600 juniores de cens équestre. Le nom bre des
citoyens de la prem ière classe ém ancipés et possédant réellem ent ne
p ouvait s’écarter beaucoup de 1 000 x.
1. Voir un calcul analogue dans B eloch , ouv. cité, p. 220 et suiv.
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On v oit que l’équation donne :

P ou r la secon d e classe _ = 300 ou 400

P ou r la troisièm e
t = 5 0 0

P ou r la q u atrièm e — = 1 000
3

P ou r la cin q u ièm e = 3,4 A = 3 400


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com m e membres possédant réellem ent. Le nombre des citoyens des


cinq classes ressort à un peu plus de 6 000. Il reste à voir ce qu’il repré­
sente dans l’ensemble de la cité.
Dès cette époque même, Rome, avec les citoyens possédant 7 ju ­
gera, a largem ent de quoi lever deux légions de 4 000 ou 5 000 hommes
chacune. On p eu t même adm ettre q u ’en enrôlant to u te la jeunesse,
prolétaires com pris, on pouvait exceptionnellem ent atteindre q u atre
légions1. Mais ceci suppose 15 000 à 20 000 juniores, et, avec les
seniores, 20 000 à 25 000 têtes pour la population mâle adulte. C’est
un chiffre extrêm e, e t l’on a de bonnes raisons d ’adm ettre que l’orga­
nisation régulière des 4 légions, comme l’organisation corrélative des
12 centuries de chevaliers supplém entaires, n ’a eu lieu que vers la fin
des guerres sam nites, e t grâce à l’adjonction des citoyens sans suf­
frages. E n effet, le te rrito ire rom ain, après la guerre latine, a tte ig n a it
à peine une surface de 6 000 km2, dont 3 000 seulement pour les
citoyens com plets. On ne d o it pas supposer sur ces 3 000 km 2 une
population très supérieure à 150 000 âmes, dans laquelle l’élém ent
étran g er ou servile ne pouvait être négligeable2. Il est donc difficile
de dépasser beaucoup 40 000 pour le nombre total des citoyens d'âge
militaire.
Il fau t encore, pour contrôler ces résultats, voir ce qu’ils donnent
pour la rép artitio n de la richesse foncière, et, à ce sujet, on ne sa u ra it
éviter de présenter quelques objections à Mr Beloch, un des rares h is­
toriens avec lesquels il vaille la peine de discuter ces questions de
chiffres. Il ab o u tit comme nous, quoique p ar des procédés un peu dif­
férents, au chiffre de 1 000 pour les chevaliers possédants au tem ps
de la guerre latin e. Mais, dominé par la théorie qui fa it descendre l’o r­
ganisation centuriate au tem ps de l’as sextantaire, il postule une p ro ­
priété de 40 jugera pour le chevalier ro m ain 3. Je doute que le sav an t
historien a it fa it le rapprochem ent des deux nombres, et aperçu ce

1 . T i t e L i v e , V III, S .
2 . B e l o c h , o u v , c ité , p. 620.
3 . Ib id ., p . 2 2 3 .
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résu ltat extraordinaire : 1 000 Rom ains seulem ent possédant plus de
10 ha. ! Nos conclusions donnent un tab leau plus norm al :
M IN IM A
l rc cla sse 100 000 as, c. 60 ha. 100 m em bres 600 km 2
2e — 75 000 as, c. 50 — 300 ou 400 150 à 200 —
3e — 50 000 as, c. 40 — 500 — 200 —

4e — 25 000 as, c. 20 ou 2 5 1 000 — 200 à 250 —


5e — 11 000 as, c. 12 — 3 400 — 400 —
1 600 k m 2

Il reste une m arge de 1 400 km 2 de terre rom aine p o u r les latifun­


dia, la to u te p etite propriété et Vager publicus, ce qui me p a ra ît suffi­
sant. .
Au reste, nous sommes, en 320-310, à une époque où ces chiffres
son t singulièrem ent m ouvants. A ce m om ent, les Rom ains repous­
saient les dernières attaq u es sam nites sur la Cam panie, ils éta ie n t à la
veille de s’étendre considérablem ent dans l’Italie centrale. Un q u a rt
de siècle plus ta rd , ils étaien t vainqueurs des Sam nites, des É trusques,
des Sénonais1. Les m inim a que nous avons jugé in té re ssa n t de calcu­
ler pour l’époque de la soumission du L atium e t de l’union avec la
Campanie ont été très v ite et considérablem ent dépassés.

Dès le m om ent que la d istrib u tio n cen tu riate é ta it basée su r la


capacité fiscale, elle é ta it indépendante de la d istrib u tio n des citoyens
en trib u s, puisqu’il est impossible de croire que la ré p a rtitio n de la
propriété fût la même dans chaque trib u . Aussi bien voit-on, à la
simple inspection des chiffres, que le nom bre des centuries (80, 20,
20, 30) n ’a rien à faire avec le nom bre des trib u s, lequel d ’ailleurs ne
cessa de varier et de croître au ive e t au m e siècle. Si quelque effort
fu t fa it pour obtenir une péréquation des trib u s, on ne p u t envisager
dans cet effort que l’ensemble des citoyens possédant 7 jugera : c’est
une question sur laquelle nous reviendrons. Ce n ’e st pas au p o in t de
vue des comices p ar centuries q u ’elle p o u v ait présenter de l’in té rê t,
m ais au point de vue des au tres comices, ceux où l’on v o ta it p ar
trib u s.
| P ar l’adoption du principe fiscal que nous avons déterm iné, les
comices centuriates avaient pris un caractère ploutocratique, puisque
le vote av ait lieu p ar centurie e t non p ar tê te . La l 16 classe dispo­
sait de 86 voix sur 181. Avec la 2e classe, elle co m p tait 106 voix, la
m ajorité absolue. On a rriv a it dès lors au régime que Polybe fera défi­
n ir ainsi par Nabis de S parte : « A Rome, vous trouvez n atu re l qu’un
1. A dcocx. dans Cambridge Ane. H isl., V II, p. 581 e t suiv.
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p e tit nom bre de riches décide des plus hautes questions »*. La con­
tre-p artie fut l’im portance croissante des comices par tribus en
m atière de législation sociale : le couronnem ent de leurs progrès fu t,
comme l’on sa it, la réforme de 286. C’est donc dans ces comices que
résidait l’im portance de la distribution trib u taire : encore une fois,
nous y reviendrons2.

II

La période qui va de 340 à 264 a vu les guerres sam nites, la guerre


de P yrrhus, la conquête de l’Italie péninsulaire. Des transform ations
de toutes sortes qui la m arquent, retenons celles qui intéressent les
comices par centuries.
1<> L ’as, la vieille m onnaie de bronze qui est resté si longtemps
l’unité de com pte des Rom ains, n’a cessé de descendre pendant cette
période. Il est tom bé au poids d’une demi-livre (6 onces), puis de 4,
3, 2 onces. On enseignait naguère qu’il en était là, qu’il é ta it devenu
sextan taire, lorsque fu t émise à Rome la première monnaie d’argent,
le denier (268). Les num ism ates semblent aujourd’hui plus hésitants
sur ce point. Il n’est pas sûr non plus que le rapport de l’argent au
cuivre a it été dès ce m om ent de 120 à 1 3. En tous cas, il est bien évi­
d ent que le p rix de toutes choses n ’a pas augm enté d’une m anière
rigoureusem ent proportionnelle à la dépréciation pondérale de l’as.
Mais, si les censeurs ont très certainem ent tenu compte du fait moné­
taire, le changem ent économique général é ta it un phénomène trop
sub til pour être apprécié par une adm inistration rudim entaire. On ne
sau rait dire si, en 264, les cens prim itifs avaient été multipliés p ar 3,
4 ou 6. Ce qui est sûr, c’est que l’ascension s’est faite par paliers. Les
censeurs n ’ont pu procéder avec la sim plicité brutale que p o stu lait
B e lo t4.
2° Le territo ire rom ain av ait passé de 16 000 km2 à 25 000 km 25.

1. T ite L iv e , X X X I V , 31.
2. Voir p. 493-494.
3. M a t t i n g l y , o u v . cité, p. 11 ; — S y d e n h a h , o u v . cité, p. 8 7 ; — G i e s e c k e , o u v .
cité, p. 244 et suiv.
4. B e l o t , o u v . cité, p. 110 et suiv., 119.
5 . P our le territoire, B e l o c h , o u v . cité, p. 620-621. Mais il faut dater autrem ent que
lui les annexions, si l’on v eu t conserver les chiffres de cens donnés p ar P l i n e , H ist.
n a lu r . , X X X III, 16, et T i t e L i v e , X, 47. De 1 000 km» vers 400, le territoire romain
passe à 2 500 vers 340 (les 1 902 km* de Beloch, plus Caeré 640), puis, après les an n e­
xions du Latium e t de la Campanie, à 8 000 (les annexions mentionnées par Beloch,
moins Suessa et Interam na, plus 2 000 km* pour les Samnites de V e l l e i u s P a t e r c u l u s
1 , 14). C’est à cette époque qu’on p eu t rapporter les 150 000 citoyens de Pline (densité
60 au km*). Les annexions qui suivent, jusque vers 293, po rten t le territoire rom ain à
13 000 km* (sans la Sabine, mais avec 2 000 km* pour les annexions d’É tru rie e t d’Om-
brie). A ce m om ent, Tite Live indique 262 321 citoyens (même densité). L’annexion de
la Sabine, qui ne fu t d’ailleurs pas complète ( V e l l e i u s P a t e r c u l u s , II, 24) ajoute 4 000
490 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

E t, cette fois, nous ne sommes plus réduits à dès su p p u tatio n s pour


nous faire une idée de la population qui l’h a b ita it, puisque nous
avons la série des chiffres du cens pour le i i i « siècle. Ils oscillent au tour
de 270 000 citoyens mâles adultes, avec ten d an ce à dépasser ce chiffre.
Le difficile est de savoir quelle é ta it, sur ce to ta l, la p a r t des citoyens
avec suffrage, les seuls qui nous in téressen t ici. Pour la classe des
citoyens sans suffrage, on est sûr des Cam paniens, d o n to n n o u s donne
même le nom bre : 34 0 00 1. On est sûr encore d ’A rpinum , de F undi,
de Formies, qui n ’ont obtenu la cité com plète q u ’au ii® siècle2. Mais
on ne nous d it pas quand a eu lieu, pour les au tre s, l’accession au suf­
frage : pour les Sabins seulem ent, la d ate de 268 est donnée 3. Il reste
donc, de ce fait, un élém ent d’in certitu d e : Mr Beloch, estim e la p ro ­
portion des citoyens avec suffrage aux deux tiers 4.
Il n ’est pas inutile de supputer quelle p o u v ait être la rép artition
de la richesse publique en supposant :
1° Que les censeurs se soient bornés à en reg istrer le changem ent
de poids de l’as, en m u ltip lia n t p ar 4, p ar exem ple, les chiffres de
l’échelle prim itive.
2° Que la rép artitio n soit restée la même q u ’au iv® siècle, les
chiffres absolus seuls changeant en raison d irecte de l’accroissem ent
de la population.
Il va sans dire que, dans la réalité, il se ra it ex trao rd in aire que ces
conditions aient été remplies, m ais l’échelle im aginaire ainsi cons­
tru ite est indispensable pour apprécier le sens des changem ents réels,
que l’on constate ou soupçonne.
On au ra it donc en 264 :

l rc classe 400 000 a s ......................................................................... 10 000 m em bres


2° — 300 000 a s ........................................................................... 1 500 —
3e — 200 000 a s .......................................................................... 2 000 —
4e — 100 000 a s .......................................................................... 4 000 —
5® — 40 000 ou 50 000 a s ................................. 12 000 à 15 000 —
E n v i r o n ..................................................................................... 32 500 m em bres
L égionn aires ( 6 0 0 0 a s ) .................................................................... ?
N om b re to ta l des c ito y e n s av ec s u f f r a g e ................................... 180 0 0 0 m em bres
C ito y en s sans s u f f r a g e ....................................... 90 000 —

ou 5 000 km* et explique l’ascension du chiffre des citoyens jusque vers 300 000 en 265
( E u t r o p e , II, 1 8 ) , mais l a densité tom be à 50. L ’annexion du pays sénonais (2 000 km*),
du Picenum (3 000), de la Sila, porte le territo ire à plus de 23 000 km*, sans se trad u ire
p ar une augm entation de la population civique : la densité tom be à 40. Il no semble pas
que les colonies latines aien t absorbé beaucoup de citoyens rom ains.
1 . T i t e L i v e , X X III, 5. ‘
2. Ibid., X X X V III, 36.
3 . V e l l e i u s P a t e r c u l u s , II, 1 4 .
4 . B e l o c h , Der ital. ffund, p . 7 6 .
L E S F O R T U N E S A ROME 491

***
Il fau t m ain ten an t rapprocher de cette base de com paraison ce
que nous savons de la réalité. C’est pour la classe des chevaliers que
nous sommes naturellem ent le moins mal renseignés. Nous savons
qu’au tem ps des guerres sam nites le nombre des centuries de cheva­
liers proprem ent d its fu t porté à 18. Il est probable aussi que la règle
des dix campagnes obligatoires remonte jusque-là1. A utrem ent d it, à
l ’époque de l’in stitu tio n , les Romains estim aient pouvoir m aintenir
l ’effectif de 1 800 avec dix classes sur tren te ; ceci nous donne envi­
ron 5 000 juniores de cens équestre, soit environ 7 000 hommes pour
to u te la l re classe. Mais ce chiffre a été bien dépassé dans la suite, p ar
suite de l’abaissem ent du cens résu ltan t de la dépréciation constante
de l’as. D’après le cens de 230, on com ptait 23 000 chevaliers Rom ains
ou C am paniens2. La p a rt des Campaniens é ta it de 4 000. En défal­
quant les autres citoyens sans suffrage, l’effectif des Romains propre­
m ent d it ne peut guère être évalué au-dessous de 15 000. On voit que
la classe te n d ait, comme nous dirions, à se « dém ocratiser ». Mais il est
douteux qu’avec la fortune réellement représentée p ar le cens, to u s les
hommes de la l re classe fussent en é tat de faire face aux charges e n tra î­
nées par le service équestre.
Il y a des indices d’un phénomène analogue pour l’ensemble des
citoyens des cinq classes. L’assemblée centuriate g ard ait un carac­
tère ploutocratique, mais on le voit atténué dans certaines circons­
tances. Q uand, par exemple, fut mise aux voix la première déclara­
tion de guerre à G arthage (264), on nous d it que le Sénat eu t la m ain
forcée par « le peuple » (les comices par centuries naturellem ent). Les
gens étaient appauvris par les guerres précédentes e t obérés, leurs
propriétés foncières grevées de dettes : ils com ptaient sur la guerre de
Sicile pour les rem ettre à flot. Le calcul s’est trouvé juste : le trib u t
imposé à la Sicile, à p a rtir de 241, a certainem ent dégrevé le co n tri­
buable rom ain. On vo it, dans cette occasion, com ment l’assemblée
centuriate se ressen tait des effets de la crise m onétaire perm anente.
P ar l’application du principe qui était à la base de l’in stitu tio n , les
censeurs autom atiquem ent arrivaient à en relever le niveau, mais to u ­
jours avec quelque r e ta r d 3.
Nous ignorons si le cens qualifiant pour le service légionnaire res­
ta it équivalent aux 7 jugera traditionnels, et quand il fu t abaissé aux
14 000 as que nous rencontrerons plus ta rd . Mais nous avons quelques
indications sur les effectifs qu’il donnait. Au cours des guerres sam ­
nites, le chiffre norm al des légions av ait été fixé à quatre. E t c’est à
1. P O L Y B E , V I, 19.
2. Ibid., II, 24.
3. E. G a v a i g n a c dans Revue des Études hist., 1913, p. 1 et suiv.
492 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA LE

cette époque que rem onte la fixation du m inim um de six cam ­


pagnes exigé pour l’infanterie. Donc on p en sait o b ten ir les 15 000 ou
20 000 soldats nécessaires annuellem ent avec six classes sur tren te.
Ceci donne plus de 80 000 juniores, e t, en to u t, plus de 100 000 citoyens
qualifiés pour l’armée *. Mais il y a ici un élém ent d ’in certitu d e ven ant
de ce q u ’on ne sa it si le chiffre com prend les citoyens sans suffrage :
pour les Campaniens, il y a des raisons de croire qu’ils servaient à
p a r t 2.
Il fau t en tous cas supposer au-dessous de cette catégorie de
Rom ains une large classe de prolétaires, réservés pour le service de la
m arine (les citoyens des colonies navales avaient en principe 2 jugera) 3.
A utrem ent, on s’expliquerait difficilem ent les efforts faits dans la
prem ière guerre punique, puisque les Rom ains o n t mis en ligne dans
cette guerre des centaines de vaisseaux, d ont beaucoup de quinqué-
rèmes (la quinquérème exigeait 300 ram eurs). Ils o n t subi des pertes
énormes. Il est bien entendu que l’effort n ’a pas porté seulem ent sur
les citoyens ro m ain s4. Mais les ressources des alliés de la G rande
Grèce, les principales à considérer dans l’espèce, étaien t certainem ent
hors de proportion avec les masses mises en jeu dans cette lu tte form i­
dable. P a r la suite, on ne v it plus rien de com parable sur mer.
Voilà des indications trop vagues, m ais in stru ctiv es quand on les
rapproche du schéma théorique donné plus h a u t. Nous sommes ren ­
seignés avec plus de précision après l ’organisation finale des tribus
(241).

III

Le nouveau rajustem ent de la d istrib u tio n cen tu riate à la situ a ­


tion économique, qui est certainem ent postérieur à la création des
deux dernières trib u s (241), et que nous constatons à l’époque de la
guerre d ’H annibal, est très probablem ent l’œ uvre des censeurs de 220,
E m ilius et le célèbre Flam inius. Il semble q u ’un écho de l’opération
soit parvenu (par Dém étrius de Pharos) ju sq u ’au roi Philippe de
Macédoine, qui p araît y faire une vague allusion dans sa lettre aux
Larisséens 5.
A ce m om ent, l’as é ta it arrivé au term e de sa descente : il ne pesait
plus qu’une once, théoriquem ent le douzième, pratiq u em en t le
dixièm e de la valeur prim itive. Le fa it m onétaire ne sera enregistré
par la loi qu’en 217, mais il é ta it quelque peu antérieur. Le denier
1. E. C avaignac dans Revue de Philol., 1914, p 76 e t suiv. ;— S tein w en d er, D ie
rom . T a ktik z. Zeit d. Manipularstellung. 1913.
2 . D i o d o r e , X X I I , 1.
3 . N i s s e n , lia i. Landeskunde, I I , p . 2 8 .
4. F l o r u s , I, 18, 17.
5 . E. C a v a i g n a c dans Revue de Philol., 1 9 0 9 , p . 1 7 9 .
L E S F O R T U N E S A ROME 493

d ’argent aussi est tom bé de 4 g. 55 à 3 g. 9 0 1. Pour la l re classe, les


censeurs avaient m anifestem ent suivi l’évolution m onétaire : cette
fois, le cens équestre fu t fixé à un million d’as ou 400 000 sesterces ou
100 000 deniers (drachm es, disent les historiens grecs) — le chiffre qui
restera désorm ais. On nous d it aussi que le prix du cheval d ’armes fu t
désormais de 10 000 as (au lieu des 1000 as p rim itifs2). Pour les
autres classes, les chiffres qui nous sont donnés sont 300 000, 100 000
e t 50 000 a s 3. Nous ne sommes pas renseignés pour la cinquièm e, qui
ne com prenait plus de contribuables. Nous verrons si l’on p eu t en
déterm iner le cens, en u tilisa n t les chiffres qui qualifiaient pour le ser­
vice légionnaire.
Le bien du chevalier, nous l’avons d it, semble être au tem ps de
Caton d ’une soixantaine d ’hectares, qui représentaient environ les
deux tiers de sa fortune to tale. Mr Beloch a rem arqué que les prix
du blé n’ont pas varié du m e siècle au I e r , ce qui exclut l’hypothèse
d ’une grande v ariatio n du prix de la te rre 4. Or, au I e r siècle, on nous
donne le prix de 1 000 sesterces par jugerum, de 1 000 deniers par
hectare 5. Ceci soit d it pour donner une idée de ce que représentaient
les chiffres de cens de 220.
C’est dans la rép artitio n des centuries entre les classes qu’une
m odification im p o rtan te a été introduite. En dehors des 18 centuries
de cavaliers proprem ent d its, qui représentaient les fils de sénateurs
e t de chevaliers, la l re classe eut 70 centuries 6. Le nom bre des trib u s
ayant été porté à 35 en 241, chaque trib u com pta désormais une cen­
tu rie de juniores et de seniores. E t nous voyons par les inscriptions de
l’époque im périale que le groupement tribuaire a été appliqué égale­
m ent aux quatre autres classes 7.
On v o it im m édiatem ent en quoi le groupement des citoyens p ar
tribus facilitait le tra v a il des censeurs. Mais il excluait l’équiva­
lence rigoureuse des centuries au point de vue fiscal. Sans doute, la
création des trib u s Q uirina et Velina (241) av ait été, comme toutes
les créations de ce genre, l’occasion d’une certaine péréquation des
trib u s. Mais cette opération ne pouvait viser que l’ensemble des
citoyens, ou to u t au moins des petits propriétaires fonciers, des
citoyens astrein ts au service légionnaire : le recrutem ent av ait pour
base la tr ib u 8. C’é ta it au p oint de vue des comices p ar trib u s, non
1. M a t t i n g l y , o u v . cité, p. 14 ; -— G i e s f . c k e , o u v . cité, p. 255 et suiv.
2. T i t e L i v e , I, 43-44.
3. Ibid., X X IV , 11. Le passage av ait été exploité par G u i r a u d e t L a c o u r - G a y e t
dans leur Histoire romaine : dans la dernière édition (p. 45), il n ’en est plus question,
mais P. Guiraud n’est pour rien dans cette correction.
4. B e l o c h , Rom- Gtfsch., p. 224.
5. C o l u m e l i . e , III, 3, 8.
6. C i c é r o n , De republ., II, 22.
7. G. I. L., VI, 196, 200.
8 . P O L Y B E , VI, 2 0 .
494 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T S O C IA L E

au p o in t de vue des comices p a r cen tu ries, q u ’elle a v a it de l’im por­


tan ce. Il serait invraisem blable que, si la péréquation a affecté une
classe, elle a it affecté toutes les au tres. Mais nous sommes à l’époque
où les considérations fiscales p erd en t de le u r im portance. Depuis 241,
le tr ib u t de la Sicile suffit, dans la règle, à en treten ir les 4 légions
norm ales. Le tributum ex censu ré a p p a ra îtra dans les m om ents te rri­
bles de la guerre d ’H annibal, puis d isp a ra îtra définitivem ent en 167 L
Dès lors, la centurie n ’est plus q u ’une u n ité de vote, e t l’essentiel est
que chaque classe a it le nom bre de cen tu ries répo n d an t à la masse de
cap ital qu’elle représente. Il im p o rta it en somme assez peu aux
citoyens de la l re classe que leurs centuries fussent rigoureusem ent
égales entre elles.
Voyons ce que la division trib u a ire donne pour les au tres classes.
Nous ne sommes pas directem ent renseignés à leur égard. On nous d it
seulem ent que le chiffre to ta l tra d itio n n e l, 193, fu t m a in te n u 2. E n
défalq u an t les 18 centuries de cavaliers, les 4 d ’ouvriers m ilitaires et
la centurie de prolétaires, il reste 170 centuries, d o n t 100 à ré p a rtir
entre les quatre classes inférieures à la prem ière. Plus exactem ent, on
a à diviser le chiffre 50, l’égalité des juniores e t des seniores é ta n t
exigée. Du m om ent qu’une centurie d o it correspondre à une trib u ou
à un groupem ent de trib u s, le problèm e ne com porte que deux solu­
tions :
3 5 , 7, 7, 1
ou
35, 5, 5, 5

En effet, le nombre des trib u s (35) ne com porte d ’au tres sous-
m ultiples que 1, 5, 7 et 35.
On s’explique m ain ten an t en quoi a consisté le tra v a il des censeurs
de 220. Le cens équestre, un m illion d ’as, leu r é ta it donné, et to u t de
m ême le chiffre des centuries de la l re classe, 70. T out le reste su iv a it
nécessairem ent des constatations sta tistiq u e s du recensem ent e t de
l’application du principe qui, de m ém oire d ’hom m e, g u id ait les cen­
seurs. Il a fallu descendre ju sq u ’au cens de 300 000 as pour pouvoir
donner à la 2e classe 70 suffrages, au cens de 100 000 as po u r pouvoir
donner à la 3e 14 ou 10 suffrages, au chiffre de 50 000 as pour pou­
voir en donner 14 ou 10 à la 4e. Nous exam inerons si l’on p e u t choisir
en tre les chiffres 14 et 10, en é tu d ia n t le cas de la 5e classe. E n a tte n ­
d a n t, pour les classes supérieures, l’équ atio n qui tra d u it grossière­
m en t l’opération des censeurs de 220 est :
1 000 000 A 300 000 B 100 000 G 50 000 D
70 — 70 ~ 14 ~ 14
1. G u i r a u d , É ludes économiques, p . 2 0 2 .
2. C i c ê r o n , o u v . cité, ibid.
L E S F O R T U N E S A ROM E 495

ou bien :
1 000 000 A 300 000 B 100 000 C 50 0 0 0 D
70 ~ 70“ — ÏÔ ~ ÏÜ

L ’im p o rtan t, pour nous modernes, est de voir ce qu’on p eu t tir e r


de là concernant l’effectif des différentes classes, autrem ent d it la
stru ctu re de la cité rom aine.
P arto n s de la l re classe. Il est évident que le relèvem ent du cens
a dû se trad u ire p ar une dim inution du nombre des chevaliers, que
nous avions fixé aux environs de 15 000. C’est déjà une indication.
Un passage de Caton nous en fo u rn it une a u tre 1. Il a proposé de p o r­
te r à 22 le nom bre des centuries de cavaliers proprem ent dits. C’est
dire qu’il estim ait à 2 200 le m axim um de ce que pouvait fournir la
classe, le chiffre des d ix campagnes é tan t m aintenu. Comme les plus
jeunes classes sont m ieux fournies que les plus vieilles, nous sommes
conduits, pour les 30 classes de juniores de cens équestre, à un chiffre
un peu inférieur à 6 600. Avec les seniores, nous n ’atteignons pas
10 000. Je crois q u ’en p ren an t le chiffre très rond de 10 000 cheva^
liers, on sera sûr de ne pas se trom per gravem ent.
L ’équation donne alors, pour la 2e classe, le chiffre de 33 000.
Ainsi les deux prem ières classes, qui disposaient de 158 voix sur 193r
représentaient 43 000 Rom ains, sur moins de 300 000. On voit dans
quelle m esure est ju ste l’observation de Nabis — Tite-Live : « A
Rome, vous trouvez n atu rel que les principales affaires soient décidées
p ar un p e tit nom bre de riches ».
Pour les deux autres classes de contribuables, nous arrivons, dans
la prem ière hypothèse, pour la 3e classe à 20 000 et pour la 4e classe à
40 000 membres ; dans la seconde, à : 3e classe, près de 15 000 et
4e classe, près de 30 000 membres.

** *

Le m om ent est venu d ’exam iner si, en dehors des renseignem ents
qui nous sont fournis sur l’époque de Flam inius, nous n ’en avons
pas d ’autres sur le cens de la 5e classe. Polybe, écrivant vers 150,
d it que le cens qui q u alifiait pour le service légionnaire é ta it de
400 drachm es ou deniers, 1 600 sesterces2. Salluste, p arla n t de la
réforme de M arius (107), qui enrôla pour la première fois les prolé­
taires, d it que jusque-là on n ’av ait pris que les citoyens inscrits dans
«les classes »3. Les deux tex tes rapprochés conduisent, pour le cens
de la 5e classe, au chiffre de 1 600 sesterces. Au n e siècle, il représen-
1 . C a t o n , Or., 6 4 .
2. P o l y b e , V I, 19.
3 . Jugurtka, 8 4 , 8 6 .
496 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

ta it 6 400 as, mais au temps de Flam inius, il n ’équivalait q u ’à 4 000 L


On sent qu’il est assez scabreux de contam iner des renseignem ents
venant d ’époques différentes. Il est to u t de même in téressan t de voir
ce que donnerait le chiffre de 4 000 as pour la 5e classe.
Avec la première hypothèse, on a :

1 000 000 A 300 000 B 100 000 C 50 0 0 0 D 4 000 E


70 — 70 — 14 — 14 ~ '2

Avec la seconde :

1 000 000 A 300 000 B 100 000 C 50 000 D 4 000 E


70 ~ 70 — 10 ~ 10 “ 10

La première donne pour E, nombre des citoyens de la 5eclasse,


70 000 environ ; la seconde, 350 000, c’est-à-dire un chiffre supérieur
à celui de tous les citoyens rom ains (273 500)2. La seconde hypothèse
est donc, en to u t é ta t de cause, exclue.
La première donne, au contraire, des chiffres qui sont, à to u t le
moins, parfaitem ent plausibles :

l re classe 400 000 IIS 10 000 m em bres


2e — 120 000 — 33 000 —
3e — 40 000 — 20 000 —
4e — 20 000 — ...................................... 40 000 —
5e — 1 600 — ...................................... 70 000 —
173 000 m em bres

Il reste environ 100 000 citoyens rom ains en dehors des cinq
classes. Il faut m ettre à p a rt, sur ce chiffre, les 34 000 Campaniens et
un nombre x de citoyens n ’ay an t pas encore le d ro it de suffrage. Si res­
tre in t qu’on suppose ce nombre, cela nous donne une très faible pro­
portion de prolétaires citoyens complets. Mais la chose est adm is­
sible. Le cens de 1 600 sesterces est extrêm em ent bas, équivalant
aux 2 jugera (un demi-ha.) qui étaien t considérés comme l’extrêm e
minimum de Vassiduus. E t, d ’autre p a rt, on nous d it que, pour
arm er les escadres de la guerre d ’H annibal, bien inférieures à celles
qu’avaient englouties la première guerre punique, l’É ta t rom ain d u t
recourir largem ent aux esclaves 3.
Si l’on préfère adm ettre que le cens légionnaire fût encore fixé

1. G iesec k e , ouv . c ité , p . 261 e t s u i v .


2. P o ly b e , II, 24.
3. T ite L i v e , XXIV, 11.
L E S F O R T U N E S A ROME 497

aux 7 jugera de Curius D entatus, il représenterait environ une somme


de 7 000 sesterces. On au rait le choix entre les deux équations :

400 000 A 120 000 B 40 000 G 20 000 B 7 000 E


70 — 70— 14 ~ 14 ~ 2

OU

400 000 A 120 0 0 0 B 40 000 C 20 000 D 7 000 E


70 ~ ~ 70— ÏÔ 10 — 10

La prem ière donne, pour la 5e classe, 20 000 membres à peine, et


à peine plus de 100 000 Romains légionnaires : deux tiers de prolé­
taires et de citoyens sans suffrage. La seconde donne environ
80 000 citoyens ay an t plus de 20 000 sesterces (5 ha.), 80 000 autres
entre ce chiffre et les 7 jugera (1 ha. 3/4), 100 000 prolétaires ou
citoyens sans suffrage. C’est incontestablem ent cette combinaison
qui est la plus vraisem blable au temps de Flaminius, si près encore
des assignations massives de petits lots qui avaient eu lieu dans le
Picenum 1.
En somme, nous avons le choix entre deux échelles centuriates :
l’échelle

70 70 14 14 2,

si le cens légionnaire é ta it déjà de 400 deniers, et l’échelle

70 70 10 10 10,

si le cens é ta it encore de 7 jugera. Pour opter, il fau d rait savoir à


quelle époque, entre Curius D entatus et Polybe, la dim inution de la
classe moyenne a forcé à abaisser le cens pour m aintenir la base de
recrutem ent. C’est ce que nous ignorons.
Il nous reste la ressource de voir si la répartition de la propriété
foncière, telle qu’elle résulterait de nos tableaux, nous donnerait
quelque indication sur celui qu’il convient de préférer. J ’ai admis que,
pour la l re classe, le bien norm al était d ’une soixantaine d’ha. Il va
sans dire que, pour les classes suivantes, il faut supposer, à cette
époque, la te rre te n a n t une place proportionnellem ent plus im por­
ta n te : le citoyen à 7 jugera ne devait pas déclarer au cens autre chose
que son p e tit cham p. Je propose, pour fixer les idées, d’attrib u er
60 ha. à la l re classe, 25 à la 2e, près de 10 à la 3e, 5 à la 4e, et

\. P olybe, II, 21. Voir B otsford, The roman assemblies, p. 334.

A N l f . D ’H I S T O I R E . ---- 1 IC A N N É E . 32
498 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

1 3 /4 ou 1 /2 à la 5e, suivant l’hypothèse q u ’on sera amené à choisir.


Dans ces conditions, nous aurions, avec le prem ier tab leau :

l re cla sse 400 000 H S , 0 0 h a . 10 000 m e m b r e s ........................ 6 000 km 2


2e — 120 000 — 25 — 33 000 - .......... ........................ 8 000 -
3e — 40 000 — 10 ou 12 20 000 —................................... 2 000 —
4e — 20 000 — 5 ha. 40 000 —.................................. 2 000 —
5e _ i eoo - 1 /2 70 000 — 350 -

18 350 k m 2
Avec le second tableau :

l re cla sse 400 000 IIS , 60 ha. 10 000 m e m b r e s ........................ 6 000 k m 2


2e — 120 000 — 25 — 33 000 — 8 000 —
3e — 40 000 ' —10 ou 1 2 15 000 — 1 500 —
4e _ 30 ooo — 5 ha. 30 000 — l 500 —
5e — 7000 — 2 — 80 000 — 1 500 —

18 500 km 2

Dans l ’une comme dans l’au tre hypothèse, il nous reste, sur les
25 000 km2 du territo ire rom ain, une m arge de 7 000 km 2 pour les
latifundia e t Vager publicus, ce qui p a ra ît très norm al pour le m e siècle.
Mais j ’avoue que le second tableau me semble donner une image plus
satisfaisante. On a peine à s’im aginer que la p a rt de la p etite propriété
p û t être déjà très réduite, à «i peu de distance de l’accession des
Sabins, peuple pauvre, à la cité rom aine, — e t au lendem ain de la dis­
trib u tio n des terres picentines, etc. L ’organisation des trib u s Q uirina
et Yelina dans ces régions ne rem o n tait q u ’à 241.

Telles sont les indications que nous avons pour l’époque de la


guerre d ’H annibal (218-201). Nous ne savons pas com m ent le tableau
centuriate se modifia au n e siècle. Tite-Live indique que les censeurs
de 179 « changèrent les suffrages », mais son te x te est tro p confus pour
qu’on voie la portée de l’o p é ra tio n 1. Je suppose qu’il s’ag it d ’un des
réajustem ents d ont nous venons d ’étu d ier les précédents, à moins
qu’il ne s’agisse d ’une péréquation des trib u s. Il est difficile de croire
que les censeurs n’aient pas enregistré progressivem ent le recul de la
classe des p etits propriétaires fonciers en ab aissan t les cens des classes
inférieures à la l re. Pour l’époque de Scipion Ém ilien (m ort en 129),
nous savons, p ar une phrase que lui p rête Gicéron, que la l re classe
a v a it toujours ses 70 voix et que les tra its généraux de l’organisation
subsistaient : Gicéron é ta it tro p rapproché de ce tem ps, et en connais­
sait trop bien les in stitu tio n s, pour p rêter à son héros un grossier ana-
•1. T ite Lute, XL, 51.
L E S FO R T U N E S A ROME 499

chronism e L Nous savons aussi p ar Polybe que le cens du légionnaire


é ta it certainem ent abaissé à 1600 sesterces. D’au tre p art, les difficultés
du recrutem ent nous assurent que, tan d is que le nom bre des citoyens
é ta it m onté à 3o0 000 ou 400 000, la classe soumise au recrutem ent
a v a it néanm oins fo n d u 2. C’est l’origine des ten tativ es des Gracques,
comme de la réform e de M arius. Si donc nous avions le tableau centu­
ria te pour la fin du n e siècle, il nous a p p a ra îtrait singulièrem ent diffé­
ren t de celui du tem ps de F lam in iu s3. Mais nous ne l’avons pas.

IV
Un grand événem ent a forcém ent influé sur la rép artitio n cen tu ­
ria te : l’accession des Italien s au d ro it de cité (90-89). Nous ne savons
si Sylla, qui p référait les comices centuriates aux comices trib u te s 4,
en a enregistré les conséquences. E n tous cas, les censeurs de 70 les o n t
forcém ent en re g istré s5.
Il est superflu, j ’espère, d ’expliquer encore pourquoi il ne sa u ra it
etre question d ’une sim ple m ultiplication par 10, comme le cro y ait
Belot. Le principe qui g u id ait les censeurs, é ta it, nous l’avons vu, plus
complexe. Mais, chose curieuse, les comices du Ier siècle, ceux pour­
ta n t qui ont p o rté au consulat Cicéron et César, nous sont m al connus.
Nous allons essayer néanm oins de rassem bler to u t ce que nous pou­
vons entrevo ir de leur organisation.
Un prem ier p o in t est acquis : le cens équestre est resté fixé à
400 000 sesterces ®. Encore une fois, la stab ilité du prix du blé indique
q u ’il n ’y a v a it pas eu de grandes v ariatio n s dans les prix. Il semble
qu’ils eussent p o u rta n t légèrem ent m onté. Us étaient plus élevés en
Italie que dans l’O rient grec (laissant même de côté l’E gypte, où ils
étaien t exceptionnellem ent bas). Un hectare de bonne te rre représen­
t a i t en Italie 1 000 drachm es, alors que, dans l’O rient, l’hectare
d ’une te rre , à la vérité médiocre, ne dépassait pas 4007. Le prix de
500 drachm es p o u r l’esclave é ta it un m inim um en Italie, alors qu’il
é ta it fo rt en O rie n t8. T o u t com pte fait, la fortune m inim a d ’un che­
valier rom ain n ’é ta it nullem ent considérable. Cicéron, p a rla n t de
deux frères, d it que « l’un est gêné, l’au tre a to u t ju ste une fortune
équestre 9 ». P o u r se faire une idée de ce qu’é ta it une grande fortune
1. C i c é r o n , o u v . c i t é , ibid.
2. V oir mon Histoire de f antiquité, I II, p. 397.
3. A. Scaurus (v. 140) av ait 35 000 sesterces et 6 esclaves ( V a l è r e M a x i m e , IV,
4, 11). Mais à quelle classe ap p arten ait-il ?
4. E d. M e y e r dans Hermes, 1898, p. 652.
5. T i t e L i v e , E p it., 98 — Phlegon, ol. 1 7 7 , 3.
6. A r t h . S t e i n , Der Rom, Ritterstand, p. 23.
7 . Voir E. C a v a i g n a c , Population et capital, p. 130 ; — G l o t z , Le travail dans ta
Grèce ancienne, p . 300.
8. G i g l i dans A tti d, Accad. da Lincei, 1896, p. 4 et suiv.
9. A d fam il., IX , 13, 4.
500 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T S O C IA L E

au I e r siècle, on se rappellera que l’em pereur A uguste a p u fixer aux


environs du m illion de sesterces le cens sén ato rial, q u ’A tticus a v a it
10 m illions de sesterces. Je ne parle pas de Crassus qui en a v a it
170 m illions, mais qui fu t le plus riche R om ain de son tem ps.
Nous n ’avons pas d irectem ent le cens de la 2e classe, m ais il est
un chiffre qui rep araît dans les récits du tem p s, avec une fréquence
rem arquable : celui de 200 000 sesterces. On nous d it p ar exem ple
q u ’A uguste, quand il procéda au recensem ent, ne v érifia par lui-
même que les fortunes supérieures à 200 000 sesterces 1. D ’une façon
générale, le cens qui définissait le ducenaire semble avoir été une
dém arcation im p o rtan te, e t l’on sa it que la 2e classe, avec la l re, déci­
d a it dans les comices. L ’indication se ra it encore plus n e tte , s’il é ta it
sûr que les tribuni aerarii, qui p a rta g è re n t à certain s m om ents la judi-
catu re avec les sénateurs e t les chevaliers, éta ie n t bien les p rincipaux
personnages de la classe d u cén aire2.
E nsuite, les chiffres de 100 000 HS et de 50 000 HS se p résentent
d ’eux-mêmes. Le prem ier q u a lifia it pour les charges m unicipales, au
moins à Côm e3. Mais les indications relativ es à ces deux chiffres
m anquent de précision. Q uant au chiffre de la 5e classe, il n ’est pas
très éto n n an t que nous n ’ayons plus de renseignem ents à cet égard,
puisqu’il a v a it perdu to u te im portance m ilita ire p ar la réform e de
M arius.
En ce qui concerne l’échelle ce n tu riate , nous sommes assurés du
m aintien des 18 centuries trad itio n n elles de cavaliers, e t du chiffre
de 70 centuries pour la l 1^ classe. Le passage d éjà cité, où Gicéron fa it
p arler Scipion Ém ilien, ne se com prend psychologiquem ent que si
l ’é ta t de choses é ta it encore id en tiq u e au tem ps de Gicéron lui-
m êm e4. Mais nous n’avons aucun m oyen, a priori, de choisir en tre
l’échelle
70 70 l i 14 2

et l’échelle
70 70 10 10 10

Nous savons seulem ent, par Gicéron, et p ar les inscriptions


d ’époque im périale, que, dans l’ensem ble, les chiffres trad itio n n els
de 5 classes e t 193 centuries o n t subsisté.
On v o it que l’étude de la pro p o rtio n relativ e des différentes classes
se présente à prem ière vue comme assez scabreuse.

1. D i o n C a s s i u s , L V , 1 3 .
2 . V o i r R i c e H o l m e s , The roman republic, I, p 394.
3 . P l i n e , E p is t., I , 1 9 .
4. De republ., II, 22.
L E S F O R T U N E S A ROM E 501

4c
**

Nous ne m anquons pas d ’indications sur l’ordre équestre. On nous


d it qu’à la revue annuelle de Rome figuraient parfois 5 000 chevaliers,
e t A uguste a v a it dû fixer à 35 ans la lim ite d’âge pour la possession du
c h e v a l1. Le nom bre des citoyens de cens équestre, résidant à Rome,
se ra it donc d ’environ 10 000. Les 14 rangs qui leur étaient assignés au
th é â tre orien ten t dans la même d irec tio n 2. Parm i les municipes ita ­
liens, Padoue nous est signalé comme possédant 500 chevaliers, avec
in dication expresse que c’é ta it un m axim um 3. Les 300 chevaliers qui
fu re n t pris à Pérouse (40 av. J.-C.) n’étaien t pas forcément de la loca­
l i t é 4. Dans un m unicipe ordinaire, 3 ans de service équestre suffisaient
m ain ten an t pour ouvrir l’accès aux charges m unicipales5. E nfin, il y
a v a it une fraction de la classe dans les provinces : Gadès possédait,
elle aussi, 500 ch ev aliers6. On arrive à une vague impression d ’en­
semble su r l’im portance de la classe. 20 000 est certainem ent un
m inim um . Mais on se refuse de dépasser 50 000 : Rome d evait bien
posséder au moins un cinquièm e de la classe. J ’estime qu’en prenant
le chiffre de 35 000, on est sûr de ne pas se trom per d’un grand nom­
bre de m illiers.
L ’échelle cen tu riate donnerait alors, pour les ducénaires, un chiffre
de 70 000, et, pour les 3e et 4e classes supposées définies p ar 100 000
et 50 000 sesterces, des chiffres de près de 35 000 et près de 70 000
dans la prem ière hypothèse (70, 70, 14, 14, 2) et de 20 000 et 40 000
dans la seconde (70, 70,10, 10, 10). L’indication, il est v rai, est fo rte­
m ent contradictoire avec des docum ents relatifs à Bénévent, mais
provenant du temps de Trajan 7. Ces docum ents donnent :

B ien s de 480 000 H S ......................................................................... 1


— 480 000 à 100 000 H S ...................................................... 13
— 100 000 à 50 000 H S ........................................................ 17
— 50 000 à 14 000 H S .......................................................... 21

On le voit, ta n d is que l’échelle centuriate du ier siècle, telle que


nous la concevons, p résenterait les fortunes supérieures à 100 000 HS
comme doubles ou trip les en nom bre des fortunes de 10 000 à 50 000,
le docum ent de B énévent les m ontre n ettem ent inférieures. Mais il
n ’y a u ra it rien de su rp ren an t à ce que les massives assignations mili-
1. S t e i n , Der R o m . R iltersta n d , p . 55 et su iv .
2. Ib id ., p. 23.
3. S t r a b o n , I II, 5, 3 (169), e t V, 1, 7.
4. D i o n C a s s i u s , X L V III, 14.
5 . F r é d . G i r a r d , Textes de droit romain, p . 8 6 .
6 . S t r à b o n , ibid..
7 . Mommsens Ges. Schriften, V, p . 1 2 8 e t s u i v . ; — T e n n e y Frank, A n. éjc-n. hist.
o) Rome, p . 4 1 8 e t s u i v .
502 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E ET SO C IA LE

taires de Sylla et des trium virs aient fini par am ener une certaine
reconstitution de la petite propriété foncière d u ra n t le prem ier siècle
de l’empire. Q uant à la 5e classe, comme nous n ’avons pas le cens
qui la définissait et que nous ne pouvons décider, ju sq u ’à présent, si
le chiffre de ses centuries é ta it 2 ou 10, il fau t chercher ailleurs pour se
faire une idée de son im portance.

** *

Tournons-nous vers les indications fournies par les chiffres mili­


taires. Le cens de 70 a v a it donné, pour l’Italie péninsulaire, un to ta l
de 910 000 citoyens mâles adultes. Si l’on v eu t évaluer la base de
recrutem ent vers l’année 58, il faut défalquer d ’abord les hommes
de plus de 46 ans (250 000 environ), puis les 20 classes les plus an­
ciennes de juniores, qui av aien t été fortem ent prises à p artie par les
guerres de Pompée. La masse disponible é ta it constituée essentielle­
m ent par les 10 classes arrivées à l’âge m ilitaire de 68 à 58, soit près
de 250 000 hommes. Or, il résulte de l ’étude si diligente de Mr Domas-
zewski que, de 58 à 44, César a mobilisé 200 000 c ito y en s1. Au len­
dem ain de Philippes (42), les triu m v irs avaient à récompenser
170 000 vétérans. E t n ’oublions pas que les forces républicaines, to u t
en étant notablem ent inférieures, au moins en citoyens rom ains, ne
laissaient pas d ’être considérables2.
On ne com prendrait même pas l’intensité d ’une pareille conscrip­
tio n , si l’on ne se rap pelait que César a v a it fa it citoyens les h ab itants
de la plaine du Pô. Pour évaluer l’ap p o rt que rep résen tait cette
mesure, on se souviendra que les cens d ’A uguste ont accusé de 4 à
5 millions de têtes pour la population civique to ta le , so it 1 million à
1 million et demi de mâles adultes. Les h ab itan ts de la plaine du Pô
représentent donc entre le tiers et la m oitié de ceux de la péninsule3.
Or, les armées de César e t des triu m v irs ont été recrutées essen­
tiellem ent dans le p ro létariat italien. A utrem ent on ne s’expliquerait
pas la formidable opération d ’éviction au lendem ain de Philippes,
l’octroi de terres dans 18 villes, prises parm i les plus riches d ’Italie, et
dont la liste fu t modifiée à l’occasion. Visiblement les vétérans césa-
riens n’avaient de racines nulle p a rt. On a l’im pression très n ette que
le prolétariat co n stitu ait alors la grosse m ajorité de la population ita ­
lienne, environ les deux tiers. Le chiffre des citoyens possédant une
propriété foncière quelconque pouvait à peine attein d re le dem i-m il­
lion.
On nous donne d’ailleurs, à cette occasion, des indications sur la
1. Dans Neiie Heidelb. Jahrb., 1894, p. 157 et suiv.
2. E. C a v a i g n a c , La paix romaine, p. 114 et suiv.
3. B e l o c h d a n s Kiio, 1903, p. 482 et suiv.
L E S F O R T U N E S A ROM E 503

valeur moyenne des lots attrib u és : 10 à 15 jugera pour le simple sol­


d a t (50 pour le centurion seulem ent)1. Ceci représente probablem ent
le cens de la 5e classe, d ’a u ta n t plus que l’indication concorde à peu
près avec la valeur m inim a des lots de Bénévent (14 000 sesterces).
Revenons m aintenant à notre échelle centuriate. Elle nous laisse­
ra it le choix entre deux types :
400 000 A 200 000 B 100 000 C. 50 000 D 15 000 E
70 70 14 14 — 2

OU

400 000 A 200 0 0 0 B 100 000 C 50 0 0 0 D 15 000 E


70 — 70 — 10 ~ 10 — 10

Avec un chiffre de 35 000 chevaliers, la première solution donne­


ra it :
P ou r les c ito y e n s ayant, plus de 100 000 H S 130 0 0 0
— 1 — 50 000 — 70 000
— — 50 000 à 15 000 H S . 30 0 0 0

La seconde donnerait :
P ou r les cito y e n s a y a n t p lu s d e 100 000 H S 125 000
— — 100 000 à 50 000 H S 40 000
— — 50 000 à 15 000 — 140 000

L ’une e t l’au tre laissent une marge suffisante pour les citoyens
qui, sans être prolétaires, possédaient des biens de valeur inférieure
à 15 000 sesterces. Mais j ’avoue que la seconde me p araît plus con­
forme aux renseignem ents de Bénévent. On a peine à s’im aginer, pour
le début de l’ère im périale, une reconstitution par trop intensive de la
p etite propriété. D’a u ta n t plus que, d’Auguste à T rajan, les docu­
m ents de Bénévent indiquent un reto u r vers la grande propriété : le
nom bre des lo ts a v a it dim inué de 80 à 50 2.
Je crois donc que, pour l’époque de Gicéron, le tableau suivant :
l re classe ................................................................. 35 000 m em bres
2e — 70 000 —
3e — 20 000 —
4e — 40 000 —
5e — 130 000 —

n ’offre pas une image tro p déformée de la réalité.


1. Cicéro n , A d A u ., II, 16,1 ; De lege agraria, II, 28,26 ;— D ion C a ssiu s,L. V, 28.
V oir T ïn n e y F ra nk , ouv . cité, p. 354.
2. T ennky F r a n c k , o u v . cité, p. 418. Voir, après Sylla, Cic é r o n , De lege agraria,
I I , 79.
504 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

Il reste à voir s’il donne, pour la rép artitio n de la propriété foncière,


des résultats plausibles. La richesse mobilière n ’entre en ligne de
com pte que pour les classes supérieures. En p ren an t pour le fugerum
la valeur moyenne de 1 000 sesterces (qui est p eu t-être un peu faible),
nous avons estim é que le cens de la prem ière classe correspondait à
des biens fonciers d ’une soixantaine d ’ha. ; nous en accordons une
quarantaine à la seconde classe. P our les au tres, les biens fonciers ne
doivent pas être estim és tro p inférieurs aux 25 h a., 12 ha., 3 h a., que
représente le cens. Nous obtenons ainsi :

C itoyens a y a n t 60 ha. — 35 000 s o i t ........................ 2100 000 h a.


— 40 — -= 70 000 — ........................ 2 800 000 —
— — 25 — = 30 000 — 500 000 —
— — 10 ou 12 = 40 000 — 400 000 —
— — 3 1 /2 =--- 130 000 — 450 000 —
6 250 000 h a.

ou 62 500 km 2. La lim ite Nord de l’Italie est alors assez imprécise,


m ais on ne saurait évaluer l’ensemble de la péninsule à beaucoup
moins de 250 000 km 2. On v o it que la m arge laissée po u r les latifundia,
la to u te p etite propriété et Vager publicus est très large. Elle ne p araî­
tr a peut-être pas excessive, si l ’on songe aux dom aines colossaux de
l’aristocratie. Domitius ne déclarait-il pas qu’il faisait peu de cas d ’un
sénateur qui ne p ouvait lever une légion (6 000 hommes) sur ses
te rre s 1 ?
Au point de vue politique, les seules classes qui com ptassent
étaien t les deux prem ières, les quelque 100 000 chevaliers e t ducé-
naires. Leurs 60 ou 40 ha. de biens-fonds suffisaient à faire d ’eux des
personnages dans un m unicipe m oyen d ’Italie : les 100 000 sesterces
qui qualifiaient à Côme pour les charges m unicipales ne représentaient
certainem ent plus, au tem ps de T rajan , 25 h a .2. Mais, p ar la richesse
mobilière, ils étaien t encore de très m odestes personnages. Les
160 000 sesterces qu’a v a it le p e tit chevalier en dehors de sa terre,
placés à 6 p. 100, ne p rocuraient pas à beaucoup près le revenu de
20 000 sesterces que Juvénal déclare nécessaire pour vivre aisém ent
à R om e3. Seulement c’est p ar ces biens m obiliers que la masse de la
classe e n tra it en co n tact avec les princes de l’ordre équestre, les decu-
mani de la ferme d ’Asie, les puissants financiers q u ’elle reconnaissait
comme chefs de file. Il est u tile d ’avoir ce fa it présent à l’esp rit pour
s’expliquer, par exemple, le rôle essentiel de Crassus dans les élections

1 . C é s a r , B ell. C iv., I , 1 7 .
2. T e n n e y F r a n c k , o u v . c ité , p. 4 1 6.
3. IX , 140 et suiv.
L E S F O R T U N E S A RO M E 505

cen tu riates qui o n t, après to u t, ouvert à un César la carrière p o li­


tiq u e 1.
A ce m om ent, d ’ailleu rs, les comices p ar centuries, comme bien
d ’au tres choses, a rriv a ie n t au term e de leur longue carrière. A uguste
essaya de revivifier l’in stitu tio n en au to risan t le vote p ar correspon­
d a n c e 2. P u is l’assem blée cen tu riate d isp aru t en 15 ap. J.-C. Mais la
division des trib u s en classes et en centuries, au tém oignage d ’inscrip­
tions du I e r siècle su b sista it, sous les Césars, à l’é ta t fossile, o ffran t aux
curieux des choses m ortes un souvenir des in stitu tio n s d isp aru es3.

Je m ’excuse, en te rm in a n t, de la sécheresse de cette étude. Mais des


expériences an térieu res m ’o n t convaincu que si, en l’espèce, on v o u la it
o b ten ir un m inim um de clarté, il fallait dépouiller les discussions de
chiffres de to u te s les considérations accessoires qui pouvaient en a t té ­
n uer l’arid ité. E t c’e st ce m inim um de clarté que je voudrais av o ir
a tte in t.
E ugène C avaignac
(Strasbourg.)
1. R ice H o l m e s , o u v . c ité , I, p . 221 e t su iv .
2; S u é t o n e , A u g ., 46. V oir D e s sa u , Gesch. d. rom. Kaiserzeit, I, p. 47.
3. C. I. L ., V I, 1 9 6 - 2 0 0 . ■
LA PLACE DE LA RÉVOLUTION
DANS L’HISTOIRE AG RAIRE DE LA F R A N C E 1

Sur le rôle im p o rtan t des questions paysannes dans l’histoire de


la R évolution française, il ne p a ra ît pas nécessaire d ’insister longue­
m en t. L a France, en 1789, é ta it u n pays essentiellem ent ru ral ;
com m ent im aginer q u ’une tran sfo rm atio n de la société eû t pu s’y
produire sans que les paysans eussent leur m ot à dire? Le nouveau
régime n ’au rait pu se consolider, s’ils ne s’étaien t pas intéressés à son
sort.
D ans l’œ uvre des assemblées révolutionnaires, quelles sont donc
les m esures qui ont particulièrem ent touché les paysans ? Il n ’est
personne qui n ’en distingue au ssitô t de deux sortes : d ’uné p a rt, l’abo­
lition des privilèges, particulièrem ent en m atière d ’im pôts, la su p ­
pression de la dîme et des droits féodaux, décidées, au moins en p rin ­
cipe, dans la n u it du 4 août 1789 ; d ’a u tre p a rt, la vente des biens
nation au x . Les unes et les autres o n t a ttiré l’atten tio n des historiens
qui, depuis une tren tain e d’années, se sont consacrés à l’étu d e de
l’histoire économique et sociale de la R évolution. Bien que le tra v a il
ne soit pas encore très avancé, les faits acquis nous inclinent déjà à
envisager certaines de ces questions d ’un p o in t de vue nouveau. Pour
écrire l’histoire de la Révolution, la coutum e a été ju sq u ’ici de venir
siéger, pour ainsi dire, au sein des assem blées ou des adm inistrations
révolutionnaires ; on a analysé les lois, d écrit les efforts des au to rités
pour les appliquer et, dans une m esure d ’ailleurs beaucoup m oindre,
estim é les résultats obtenus. Mais on a to u jo u rs adm is q u ’en fin de
com pte, l’œ uvre révolutionnaire a v a it répondu pleinem ent aux vœ ux
des paysans. Les uns la condam naient comme la plus radicale qu’on
p û t concevoir ; les au tres, qui l’ap p ro u v èren t, n ’av aien t même pas
l’idée q u ’une p artie au moins des paysans eussent pu so u h aiter plus
de hardiesse.
P o u rta n t, l’histoire de la disparition des d ro its féodaux pose clai­
rem ent le problème. Ce sont les révoltes agraires de ju illet 1789 qui
en ont imposé le principe à la C o n stitu an te : contre le seigneur, l’u n a­
nim ité des paysans é ta it à peu près parfaite. Mais, tan d is que la bour-
1. R ésum é de conférences faites en m ars 1929 à l’U niversité de Londres, K ing’s
Collège, sous la présidence de M1 de F leu riau , am b assad eu r de France ; au x U niver­
sités de B ristol, Leeds e t Liverpool ; e t d a n s les villes d ’É dim bourg, Glasgow, A ber-
deen, D undee et St-Andrews, sous les auspices de la F ranco-Scottisch Society.
L A R É V O L U T IO N ET L ’H IS T O IR E A G R A IR E 507

geoisie révolutionnaire proclam ait sans difficulté l’égalité civile et


la suppression de la dîme, elle éprouvait beaucoup de scrupules à
l’égard des droits seigneuriaux, propriétés privées, dont une p artie
d ’ailleurs appartenaient aux bourgeois mêmes. La C onstituante es­
saya de se tirer d’em barras en soum ettant cette catégorie de proprié­
tés à la révision : les juristes distinguèrent, d’une p art, les droits
mal acquis, contraires au droit naturel, comme la m ainm orte ; usurpés
sur la puissance publique, comme la justice ; imposés, supposèrent-ils,
par la force, comme les banalités — et, d’autre p art, les redevances
qu’ils déclarèrent représenter la concession d’une tenure foncière :
les premiers furent, abolis sans indem nité ; les autres furent soumises
au rachat. Or, les paysans n ’adm irent pas cette distinction. Ils rache­
tèren t rarem ent les droits féodaux, mais ils se refusèrent à les payer,
ou ne s’y résignèrent que très difficilement. Quand, en 1792 et 1793,
après la chute de Louis XVI et, surtout, après son exécution, la
France fu t envahie par l’étranger et déchirée par les insurrections
royalistes et girondines, la Législative et la Convention, pour gagner
les paysans, se décidèrent, entre autres mesures, à renoncer au rach at.
Finalem ent, la loi du 17 juillet 1793 abolit définitivem ent tous les
droits féodaux sans aucune indemnité. Il ne peut donc subsister
aucun doute : les mesures de la Constituante n’avaient point répondu
aux vœ ux des paysans ; au contraire, en votant l’abolition pure et
simple, la Convention les a nécessairement satisfaits.
Mais, dès lors, pourquoi ne point poser semblables questions à
propos de la vente des biens nationaux ?
On sait que la C onstituante, pour des raisons financières, dé­
clara que les biens du clergé étaient à la disposition de la nation
et en décréta la vente. Elle y ajouta les biens dom aniaux. La Con­
vention décida d ’aliéner également les biens des collèges et des
institutions de charité, ceux des condamnés, des prêtres déportés
et surtou t des ^émigrés. Les besoins du trésor dictèrent les condi­
tions d ’aliénation : les biens nationaux furent mis aux enchères.
O r, cette m éthode décida de leur répartition entre les différentes
classes de la nation : ils tom bèrent naturellem ent aux mains des
plus riches, ou, si l’on veut, des moins pauvres. Sous le D irec­
toire, la loi du 28 ventôse an IV supprim a, il est vrai, les enchères et
leur substitua la vente sur soumission et estimation, mais personne
n ’ignore que le riche et le spéculateur y trouvèrent l’occasion d’évincer
le pauvre plus sûrem ent encore. Au contraire, en 1793, la Convention
m ontagnarde vota des lois qui cherchaient à favoriser l’acheteur
m odeste et même l’indigent. Mais elle m aintint la vente au x en­
chères et, bien que ses lois ne soient pas demeurées sans efficacité,
il n ’en est pas moins vrai qu’elle sacrifia ainsi ses vues sociales à la
nécessité de soutenir le cours de l’assignat. Bref, d ’un bout à l’au tre
508 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T S O C IA L E

de la Révolution, les biens nationaux furent offerts av an t to u t aux


plus riches, et, à cet égard, la politique de la Convention elle-même ne
s’oppose pas radicalem ent à celle de la C onstituante, au contraire de
ce que nous avons constaté pour les redevances foncières de natu re
seigneuriale.
F au t-il donc adm ettre que les paysans o n t été pleinem ent et
unanim em ent satisfaits p ar ces modes d ’aliénation ? F aut-il regarder
les lois m ontagnardes, p o u rtan t si tim ides, comme des mesures dém a­
gogiques de simple parade, que les masses n ’avaient point sollicitées
et dont elles ne cherchèrent pas à tire r profit, parce qu’elles ne souhai­
ta ie n t point acquérir des terres ? E t, dans le cas contraire, pourquoi
les paysans n ’ont-ils pas obligé les assemblées révolutionnaires à
modifier leur législation, comme ils y sont parvenus pour les droits
féodaux ? Dans l’histoire agraire de la France, il n ’y a peut-être pas
beaucoup de problèmes d’aussi grande portée.

II

Pour que la vente aux enchères des biens nationaux eût satisfait
tous les paysans de France, il eût fallu qu’il n ’y eût pas de crise
agraire, c est-à-dire que chacun d ’eux fû t propriétaire d ’une terre
assez grande pour q u ’il p û t vivre indépendant. Alors, en effet, on
peut adm ettre qu’il eût, sans trop de peine, assisté à l’accaparem ent
des terres nationalisées par la bourgeoisie ou p ar les plus aisés des
ruraux. Eh bien ! tel n’est pas le cas.
A la vérité, si l’on compare la France à l’Angleterre et à l’E urope
orientale, le premier tra it qui ap p araît, il fau t le reconnaître, c’est la
condition bien meilleure du paysan français. En général, il est libre,
comme le paysan anglais, et, quand il dem eure serf ou m ainm ortable,
ses charges ne peuvent entrer en com paraison avec celles de YUnter-
than allemand ou du serf oriental : on ne connaît pas en France le Gesinde
Dienst ou la corvée arbitraire. D ’au tre p art, le paysan français est
souvent propriétaire, à charge, bien entendu, de payer les redevances
seigneuriales, tandis que la grande m ajorité des paysans anglais
sont réduits à la condition de simples journaliers et que les paysans
de l’Europe orientale qui cultivent une tenure la détiennent généra­
lem ent à titre plus ou moins précaire. Quelle était l’étendue de la
propriété paysanne en France ? Elle v aria it beaucoup d ’une région
à une autre, même contiguë, et, qui plus est, de village à village. Elle
est considérable dans certaines parties de la F landre, de l’Alsace et
de l’Aquitaine, très médiocre dans les pays de m arais, de bois et de
landes, très faible autour de Versailles. C’est peut-être au to u r d ’une
proportion de 30 à 40 p. 100 que g rav itero n t les variétés locales, à
mesure qu’on les connaîtra mieux.
L A R É V O L U T IO N E T L ’IIIS T O IR E A G R A IR E 509

Mais ce n ’est pas to u t encore et, quand on caractérise la F rance


com me un pays de petits propriétaires, on ne souligne pas le tr a it le
plus original de sa physionom ie rurale, le caractère qui, dans l’h is­
to ire de la R évolution, p o u rrait bien avoir exercé, silencieusem ent,
l’influence la plus considérable. E n A ngleterre, l’aristocratie, a y a n t,
p a r les enclosures, constitué de grandes fermes, les loue à un p e tit
nom bre de cu ltiv ateu rs ordinairem ent aisés et in stru its ; dans l’A lle­
m agne orientale, le Gutsheer exploite lui-même son v aste dom aine, au
m oyen des corvées que lui doivent ses paysans. E n F rance, au con­
tra ire , le p rêtre, le noble, le bourgeois, n ’exploitent presque jam ais
e t leurs propriétés, très morcelées, sont louées en dom aines d ’étendue
m édiocre et m êm e p ar parcelle ; presque tous les biens des curés, des
, paroisses et des pauvres ap p artien n en t à ce dernier cas. Un très grand
nom bre de paysans français cultivent donc en location : quelques-uns
so n t de grands fermiers ; les p e tits m étayers form ent la m ajorité ; m ais
beaucoup de journaliers p euvent se procurer un m orceau de pré ou u n
b o u t de jard in ; tous ces locataires ne sont pas en même tem ps p ro ­
priétaires ; souvent, les grands fermiers ne possèdent rien ; m ais
beaucoup de p etits propriétaires tro u v en t le moyen d ’arro n d ir leur
biens en lui ad jo ig n an t des parcelles prises à bail. Ainsi presque
to u te la te rre cultivable se trouve déjà en France exploitée d irecte­
m en t p ar les p aysans, opérant à titre individuel et à leurs risques et
profits ; ainsi encore la condition des paysans, qui varie ex tra o rd i­
nairem ent d ’une région à l’au tre, su iv an t que l’aristocratie et la b o u r­
geoisie possèdent plus ou moins de terre, varie, dans une proportion
égalem ent considérable d ’une famille à l’au tre ; la dissociation de la
masse paysanne est déjà fo rt avancée ; la solidarité reste très forte con­
tre le seigneur qui est l’ennemi com m un, mais les in térêts sont p ar a il­
leurs très différents du grand ferm ier, du m étayer e t du journalier ;
e t le processus serait beaucoup plus m arqué si la com m unauté fam i­
liale, encore très fréquente, ne dem eurait pas dans l’indivision, non
pas, comme 011 le répète couram m ent, sous la con train te des lois suc­
cessorales, car la propriété paysanne n ’é ta it pas soumise au d ro it
d ’aînesse et la liberté de tester é ta it très lim itée d éjà, mais parce que
l’é ta t économ ique général ne favorisait pas l’éveil, parm i les hum bles,
du sen tim en t individualiste.

III
E n d ép it de to u t, un examen a tte n tif révèle néanm oins q u ’il y
a v a it bien crise agraire.
E t d ’ab o rd , à rép éter que la France é ta it un pays de p etits p ro ­
priétaires, on fin it p ar oublier que to u s les paysans ne l’étaien t pas.
L a proportion des chefs de famille qui n ’avaient aucune terre et pas
510 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T S O C IA L E

même une chaum ière, est égalem ent très v ariab le, m ais les pays où
elle est très élevée ne co n stitu en t pas des exceptions. Les chefs de
famille dépourvus de to u te propriété co m p ten t po u r 75 p. 100 dans
la plaine m aritim e de la F lan d re, pour 70 dans certains villages au to u r
de Versailles, po u r 30 à 40 en B asse-N orm andie. L a location des
terres attén u e ces nom bres dans une m esure très forte en F landre, très
p etite en Basse-N orm andie, mais elle ne les ré d u it jam ais à zéro. Il
existe donc en F rance, comme en A ngleterre, un v éritab le p ro léta riat
agricole. A la v érité, il é ta it très inégalem ent ré p a rti, m ais il désirait
ardem m ent acquérir ou louer un peu de te rre, ne fût-ce q u ’un courtil
et une m isérable chaum ière. On ne cesse de se plaindre, au x v m e siècle,
des usurpations perpétrées sur les biens com m unaux, principalem ent
à l’orée des bois, p ar les pauvres diables en quête d ’un asile.
Secondem ent, l’imm ense m ajo rité des p e tits p ay san s n ’o n t pas
assez de terre pour vivre indépendants : dans le fu tu r d ép artem en t
du Nord, au Sud de la Lys, les trois q u arts des ex p lo itan ts ne dispo­
sent pas d ’un hectare. C’est pourquoi les u su rp atio n s de biens com­
m unaux ne sont pas exclusivem ent le fa it des indigents ; c’est pour­
quoi aussi les cahiers réclam ent la v ente des terres dom aniales e t p ar­
fois celle des biens du clergé. Au p ro d u it de leurs cultures, les paysans
devaient joindre d ’autres ressources, u n salaire d ’ap p o in t q u ’ils de­
m andaient aux cultivateurs aisés, su rto u t au m om ent de la moisson
e t de la vendange, ou à l ’exercice d ’un m étier, le plus souvent pour
le com pte d ’un négociant de la ville prochaine. Mais to u s ne p a rv e ­
n aien t pas à joindre les deux bouts et d evaient recourir à la m endicité ;
dans les m auvaises années, celle-ci p ren ait aisém ent une extension
m enaçante.
Or, cette situ atio n te n d ait à s’aggraver, parce que, dans les d e r ­
nières années de l’ancien régime, la p o p u latio n de la F rance croissait
assez vite et que le prix des denrées s’élevait continuellem ent.

IV

La crise a v a it évidem m ent des causes dém ographiques e t, à cet


égard, elle était, en elle-même, sans rem ède ; il ne re sta it plus q u ’à
pousser vers la m anufacture les paysans en surnom bre ou à leur con­
seiller d ’ém igrer. Mais elle a v a it aussi des causes économiques et
sociales et ainsi deux solutions pouvaient venir à l’esprit : am éliorer
la culture de m anière que l’ex p lo itan t p a rv în t à vivre sur une occu­
pation de plus en plus p etite ; ou bien p ro cu rer de la te rre aux p ay ­
sans qui en m anquaient, soit p ar la division des grandes fermes, soit
p ar l’expropriation des propriétaires non-exploitants.
E n France, au x v m e siècle, le progrès de la culture se h e u rta it
non seulem ent à la routine du paysan, d ’ailleurs illettré, mais aux inté-
LA R É V O L U T IO N E T L ’H IS T O IR E A G R A IR E 511

re ts de la m asse rurale^ d o n t on fait habituellem ent tro p bon m arché.


Sauf en F lan d re, où la jachère m orte av ait à peu près disparu, on fai­
sa it généralem ent tro is p a rts de la te rre arable : un tiers é ta it em blavé
en from ent, un au tre réservé aux grains de printem ps, un dernier
d em eu rait inculte. Les jachères et aussi les terres cultivées, après que
la m oisson a v a it été enlevée, étaien t terres com munes et soumises à
la vaine p â tu re : to u s les paysans pouvaient y envoyer leur bétail.
Il en é ta it de môme des prés après la seconde coupe ou regain et,
assez souvent, au ssitô t après la prem ière. Il fau t ajo u ter que bien des
terres dem euraient en jachère beaucoup plus d ’une année ; dans
l’O uest e t dans les m ontagnes, on ne cu ltiv ait même le sol q u ’à très
longs intervalles. E n fin , en beaucoup de pays, les com m unaux, landes,
friches, m arais, forêts, é taie n t très étendus et les droits d’usage dans
les forêts privées ou dom aniales : pâturage, coupes de bois à brûler
ou de construction, ne disparaissaient q u ’avec lenteur e t difficulté.
Ne dédaignons pas non plus le glanage et le dro it d ’arrach er les
chaum es que l’em ploi de la faucille laissait très hauts.
Le prop riétaire é ta it donc fort loin d ’exercer sur son bien le d ro it
absolu d o n t parle le d ro it rom ain. Même si la coutum e ne lui im posait
pas, comme en Alsace, dans l ’E st et même dans le N ord de la France,
le respect des tro is soles de la com m unauté de village, la vaine p âtu re
l ’obligeait en fa it à se plier aux habitudes des propriétaires qui abou-
ta ie n t ses terres. D ans la pensée des ruraux, la clôture elle-même ne
lui p e rm e tta it pas to u jo u rs d ’exclure le bétail étranger. Dès lors, le
progrès cu ltu ral d em eu rait très difficile et, av a n t to u t, l’am énage­
m ent des prés et le développem ent des prairies artificielles. Cepen­
d a n t les droits collectifs d ’usage étaien t aux yeux de la masse ru rale
une propriété aussi sacrée que n ’im porte quelle au tre et fondée, à
d éfau t de titre , sur la prescription. E t, de fait, l’existence de la p lu p a rt
des paysans en d ép en d ait. Ceux qui ne cultivaient pas beaucoup de
te rre ou qui, m êm e, n ’en av aien t pas, pouvaient néanm oins élever une
vache, u n cochon ou quelques m outons, grâce aux pâturages com m uns.
Sans ce tte ressource, il leur d ev en ait impossible de vivre. Le progrès
de la cultu re ne p o u v a it se réaliser qu’aux dépens des pauvres gens.
E t il en allait to u t de même de la hausse des prix qui dépendait,
pour une p a rt, de la lib erté d u commerce des grains et autres denrées.
Le journalier d ev ait to u t au moins acheter du grain pour n o u rrir sa
famille ; beaucoup de p e tits propriétaires, ay a n t d û vendre pour
payer l’im p ô t, é ta ie n t à co u rt à la fin de l’été ; à plus forte raison, le
m étayer. Ceux qui p ro fitaien t de la hausse, c’étaien t les grands fer­
miers, les grands propriétaires, les décim ateurs et les seigneurs qui
percevaient les redevances foncières. Aussi la grande m ajorité des
paysans étaien t-ils p artisan s de la réglem entation e t de la ta x atio n ,
au m êm e titre que les gens des villes.
512 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T S O C IA L E

Or, ce fu t to u t à rebours de leurs h ab itu d es et de leurs in té rê ts


que le pouvoir royal, vers la fin de l’ancien régim e, orienta sa poli­
tique agricole. Soucieux de m e ttre fin aux disettes qui provoquaient
inévitablem ent des troubles, d ’au g m en ter la q u an tité des subsis­
tances d ’où dépendaient l’accroissem ent de la population et, p a r­
ta n t, celui des im pôts et des recrues éventuelles ; sensible aux a d ju ra ­
tions des économistes et à l’exem ple de l’A ngleterre ; poussé enfin
p ar les grands propriétaires qui désiraient accroître leurs revenus, le
pouvoir royal prom ulgua dans quelques provinces des édits qui a u to ­
risaient les propriétaires à clore po u r sup p rim er la vaine p âtu re, et des
édits de triage qui p erm ettaien t au x seigneurs de s’em parer du tiers
des biens com m unaux de leurs paroisses ; il encouragea les défriche­
m ents et les dessèchements, ce qui d ev a it réduire d ’a u ta n t les p â tu ­
rages ; il favorisa la hausse des grains e t des denrées p ar le développe­
m ent des routes et des canaux, p ar le tra ité de com m erce de 1786 avec
l’Angleterre, et su rto u t p ar la libre circulation des grains que l’édit
de 1787 perm it même d ’exporter. Bref, il excita le cu ltiv a teu r à p ro ­
duire pour la vente et le profit, com me le ferm ier anglais ou le Ju n k e r
prussien. Mais ces efforts n ’eu ren t q u ’un m édiocre succès et susci­
tè re n t une irritatio n croissante.
D’une p a rt, il était souvent difficile de clore si on ne rem em brait
pas la propriété et pareille entreprise ne fu t jam ais envisagée. L a
royauté l’au rait certainem ent repoussée p ar crain te de déraciner le
paysan, de bouleverser ainsi la perception de l’im p ô t et d ’accroître
la population flo ttan te. Mais les seigneurs eux-m êm es ne paraissent
guère y avoir songé : et, en effet, les redevances foncières, qui co nsti­
tu a ie n t un élém ent essentiel de leurs revenus, é taie n t attach ées au x
tenures existantes et il au ra it été im possible en fait et, en to u t cas,
très périlleux à tous égards, d ’opérer un rem aniem ent, to u t à la fois,
foncier et féodal. Certains grands propriétaires* se co n ten tèren t de
m anœ uvrer pour réunir, dans leur dom aine d irect, les petites fermes
en une ou plusieurs grandes exploitations. D’ailleurs, nom bre d ’adm i­
n istrateu rs et d ’agronomes dem euraient favorables à la p etite cu lture
pour des raisons à la fois politiques et économ iques.
D’au tre p a rt, l’économie nouvelle ne d ev ait procurer des profits
qu’aux grands exploitants et aux grands propriétaires. E u x seuls
pouvaient gagner à la hausse des denrées e t à la clôture ; le triage
av an tag eait franchem ent les seigneurs. L a m asse ru rale p ro testa éner­
giquem ent e t parfois résista o u v ertem en t. Les au to rités locales p ri­
ren t, plus d ’une fois, son p arti. La dim inution des pâturages n ’accrois­
sa it pas seulem ent la misère ; elle ren d ait la perception des im pôts
plus difficile et, en provoquant une d im inution de l’élevage, a tteig n ait
les villes p ar le renchérissem ent de la viande, du la it, du beurre e t du
from age.
L A R É V O L U T IO N E T L ’H IS T O IR E A G R A IR E 513

De to u te s façons, la crise agraire n ’au rait pu être résolue p a r


l’am élioration de la p ro d u ctio n qui devait être beaucoup plus lente
que l’accroissem ent de la population. L ’adm inistration royale, aussi
bien, n ’a v a it pas d ’am bition si h au te. Pour venir au secours du p au v re
p aysan, il semble que le m eilleur remède, en dehors de la ch arité,
résid ait à ses yeux dans le développem ent de l’industrie rurale auquel
on laissa libre cours d an s la dernière partie de l’ancien régim e e t qui
devint rem arquable d an s certaines régions, comme le Nord, la P ica r­
die et la N orm andie. Mais dans ces pays mêmes, ce ne fut q u ’un pallia­
tif insuffisant et beaucoup d ’autres, comme le Limousin, n ’en p ro fi­
ta ie n t pas encore en 1789.
L a politique de l’ancien régime n ’é ta it p o u rtan t pas m al conçue et
elle a u ra it pu co n trib u er à m aintenir l’ordre, à fortifier l’a u to rité et
le prestige de la ro y au té ; m ais à deux conditions. 11 a u ra it fallu
m e ttre le plus grand nom bre possible de paysans à même d ’en tire r
profit, en d im in u an t leurs charges ; on y serait parvenu en soum et­
ta n t les privilégiés à l’im p ô t et en supprim ant la dîme et les d ro its
féodaux ou, to u t au m oins, en com m uant ces charges en redevances
pécuniaires. Il a u ra it fallu aussi év iter à to u t prix que l’in terv en tio n
du roi dans les questions agraires p a rû t destinée à favoriser l’a risto ­
cratie : au contraire les édits de triage l’av an tag èren t ouvertem ent.
Aussi peut-on dire que les réformes de l’ancien régime ne firent que
précipiter sa ch u te en su rex c itan t les paysans. Au cours des tro u b les
agraires qui com m encèrent au printem ps de 1789 et qui dégénérèrent,
à la fin de ju illet, en un soulèvem ent général, on ne se borna p o in t à
a tta q u e r les seigneurs e t à refuser la dîme et les redevances. F a it tro p
m éconnu, les paysans en p ro fitèren t pour se rem ettre en possession
des droits collectifs d o n t on les a v a it dépouillés : p a rto u t, on les voit
d étru ire les clôtures e t restau rer la vaine pâture, réintégrer le tiers
des seigneurs dans les biens com m unaux, envahir les forêts. P a rto u t
aussi, ils a rrê te n t la circulation des grains et en exigent la ta x a tio n , à
l’égal d e s . populations urbaines. De to u te évidence, le vœ u de la
grande m ajorité des ru ra u x é ta it de m aintenir l’agriculture tr a d i­
tionnelle et la réglem entation routinière qui, en fait, lim itait le d ro it
de propriété.

D ans ces conditions, on p eu t dire q u ’aux yeux du paysan, il n ’y


a v a it q u ’un rem ède à la crise agraire : c’é ta it qu’on lim itât p ar la
loi l’étendu e des ex ploitations, afin de les m ultiplier ou, to u t au m oins,
d ’em pêcher q u ’on en d im in u ât le nom bre ; c’é ta it aussi de leur dis­
trib u e r le plus de te rre q u ’il se pourrait.
Ces m oyens, l’ancien régim e n ’a pas laissé de les prendre en consi-
ANN. D ’H I S T O I R E . ----- i r« A N N É E . 33
514 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T S O C IA L E

dération. La division légale des exploitations é ta it tro p contraire à


sa politique agricole pour qu’il l’a d o p tâ t. Mais il ne d em an d ait pas
m ieux que d ’accroître le nom bre des p e tits propriétaires. E n favo­
risa n t les défrichem ents, il encourageait indirectem ent les u su rp a­
tions de biens com m unaux et on co n state plus d ’une fois que les
paysans ont regardé les déclarations de 1764 e t de 1766 comme des
autorisations im plicites de s’en a ttrib u e r la propriété ; les édits de
triag e p erm ettaien t ou ordonnaient le p artag e des deux tiers laissés
à la paroisse. Mais les vœ ux des ru ra u x allaien t au delà. Les cahiers
dem andent souvent la v ente des dom aines royaux e t font quelquefois
allusion aux biens du clergé. Le p arta g e des com m unaux é ta it u ne
solution beaucoup moins satisfaisante. Comme ils p ro fitaien t s u rto u t
à ceux qui avaient beaucoup de b étail, les paysans pauvres, to u t
com pte fait, inclinaient à la division ; m ais la dim inution des p â tu ­
rages a v a it bien de quoi les faire hésiter.
Q uand la C onstituante eu t mis en v ente les biens du clergé et du
dom aine royal, les paysans des régions où ces biens é taie n t très éte n ­
dus, la Picardie et la région de Versailles su rto u t, espérèrent q u ’on
les leur livrerait à bon com pte ou q u ’on les leur d istrib u erait, au
m oins en partie, en arren tem en t, c’est-à-dire m oy en n an t une ren te
annuelle, à raison p ar exemple d ’un a rp e n t p ar chef de famille. L ors­
q u’ils se v iren t déçus, leur colère parfois éclata. E n ju in 1793, pour
calm er ceux des environs de V ersailles, la Convention d u t accorder
un arp en t en arren tem en t aux p aysans indigents. E n Picardie, d u ra n t
les années 1791 et 1792, les paysans in te rv in re n t au x enchères p a r
la violence pour se faire adjuger les te rres de leu r village au prix de
l’estim ation. Comme on l’a d it, les M ontagnards essayèrent de calm er
les paysans p a r le partage des com m unaux et en d iv isan t les terres
a v a n t de les m ettre en vente. Mais, com m e ils m a in tin ren t les enchères,
les plaintes ne cessèrent pas et les p étitio n s de 1793 e t de 1794, d o n t la
p lu p a rt sont encore inédites, le p ro u v en t clairem ent ; les ad m in istra­
teu rs sans-culottes rem o n trèren t plus d ’une fois que les conditions de
vente continuaient à écarter les pauvres. Les mêmes p étitions in sisten t,
avec une force particulière, sur la nécessité de diviser les grandes fermes
e t de réglem enter le m étayage, a tte n d u que la v ente des biens n a tio ­
n au x ne to u ch ait q u ’une étendue souvent très m édiocre e t que, souvent
aussi, elle laissait les exploitations in tactes. Il est possible que la pous­
sée paysanne explique, pour une p a rt, que les E nragés et les H ébertistes
aien t dem andé souvent la confiscation des biens de to u s les suspects
et que les Robespierristes aien t cru tro u v er, dans les décrets de ventôse
an II qui prom irent de les distrib u er au x indigents, le m oyen, com m e
le croit Mr M athiez, d ’a tta c h e r les p au v res à la cause de la révolution
m ontagnarde. Elle p eu t contribuer aussi à expliquer l’évolution de
B abeuf vers le com m unism e agraire, car il é ta it picard e t a v a it vécu
L A R É V O L U T IO N E T L ’H IS T O IR E A G R A IR E 515

au milieu des paysans qui, plus que tous les autres, pratiquèrent
l ’action collective pour m ettre la main sur les biens nationalisés.

VI
E h bien ! à ces vœ ux des paysans pauvres — m aintien de l’ag ri­
culture traditionnelle et de la réglementation ; distribution, au moins
partielle, des biens nationaux — les membres des assemblées révolu­
tionnaires, quelles que fussent par ailleurs leurs opinions et leur poli­
tique, sont demeurés unanim em ent hostiles ou peu s’en faut. D ans
leurs rangs, les paysans étaien t rares et appartenaient nécessairem ent
à la classe aisée ; sans doute, les autres députés n ’étaient pas sans
contact avec les campagnes, mais c’é ta it aussi avec la bourgeoisie
paysanne q u ’ils entretenaient des relations. Le Code rural de la Consti­
tuante,auq u el la Convention ne porta nulle atteinte, accorda au proprié­
taire la pleine disposition de sa terre ; il l’autorisa à clore et à supprim er
ainsi chez lui la vaine p âtu re ; il lui perm it d ’exploiter en toute liberté
et ôta im plicitem ent to u te force légale aux règlements de l’ancienne
com m unauté rurale. La Convention, comme la Constituante, dem eura
sourde aux pétitions relatives à la division des grandes fermes et à la
réglem entation du m étayage. La liberté du commerce des grains et
des denrées agricoles devint un des principes du nouveau régime. C’est
en vain qu’on invoquerait le souvenir du maximum : les députés m on­
tagnards se le virent imposer par les sans-culottes des villes, mais ils
ne l’acceptèrent qu’à leur corps défendant et si, dans la suite, ils
s’aperçurent que la tax atio n , comme la réquisition, était un utile
expédient de guerre, il n ’entra jam ais dans leurs vues de l’inscrire
parm i les institutions définitives de la république. Q uant aux biens
nationaux, les assemblées ne perdirent jamais de vue qu’ils étaient
destinés a v a n t to u t à soutenir l’assignat ; les Montagnards eux-mêmes
m aintinrent la vente aux enchères et on ne voit pas qu’ils aient fait la
m oindre objection à la loi du 24 avril 1793 qui défendit aux paysans
de former des associations pour s’assurer l’adjudication des terres de
leurs communes. Après avoir accordé aux indigents, le 3 mai 1793, un
arrentem ent d’un arp en t, la Convention montagnarde les renvoya,
en septem bre, à la vente aux enchères, et ce fut seulement à la fin de
l’an II, alors que les therm idoriens de gauche se sentaient menacés
par la réaction grandissante, que certains d’entre eux protestèrent
contre l’accaparem ent des biens nationaux par les riches. On doit
même croire, avec Mr M athiez, qu’en faisant décider la confiscation
des biens de tous les suspects et leur distribution aux indigents, les
Robespierristes ont précipité leur chute, ta n t une opération de
cette n atu re répugnait à leurs collègues. D’ailleurs, il est clair que la
crise agraire n ’en au rait pas été résolue pour autant. L ’idée d ’y m ettre
516 A N N A L E S D ’H IS T O IR E ÉC O N O M IQ U E E T SO C IA L E

fin n’a jamais préoccupé les révolutionnaires. Dans son rapport sur
les troubles agraires de la région de Versailles qui m otivèrent le décret
du 3 mai 1793, Delacroix déclare positivem ent que c’est vers l’indus­
trie que doit se tourner l’indigent des campagnes et que, d ’ailleurs,
à le pourvoir de terre, on priverait précisément de m ain-d’œ uvre le
fabricant et le négociant.
Ainsi, l’évolution agraire de la France s’est poursuivie dans le
même sens qu’au x v m e siècle : la Révolution, comme en bien d ’autres
domaines, a réalisé avec énergie et prom ptitude ce que la m onarchie
n ’av ait que tim idem ent ébauché, presque sans en avoir conscience.
Ce n ’est pas que l’agriculture française se soit trouvée transform ée : la
jachère et la vaine pâture ont subsisté longtem ps. Mais les obstacles
légaux ont été brisés qui entravaient l’initiative individuelle. E t,
d ’un autre côté, sans condamner la grande culture, la Révolution, de
même que la monarchie, s’est m ontrée plu tô t favorable à la petite
propriété et à la petite exploitation, puisque la vente des biens n atio­
naux et le partage des communaux devaient les accroître nécessaire­
m ent en quelque mesure. E ntre les deux term es de son action, l’écono­
miste peut dénoncer quelque contradiction : la p etite culture, le m or­
cellement agraire n’étaient pas favorables à une transform ation rapide
de l’agriculture. Mais, au point de vue social, cette contradiction éco­
nomique est une source d ’harmonie. La révolution agricole ne pouvait
s’opérer qu’au détrim ent du paysan qui n ’av ait pas de terre ou qui
n ’en avait pas beaucoup. Sa lenteur seule pouvait attén u er ses con­
séquences fâcheuses. D’ailleurs, si elle a tardé davantage, elle a ainsi
profité à un plus grand nombre.

V II

Mais on ne peut s’empêcher de se dem ander pourquoi les paysans


qui ont agi avec ta n t de vigueur contre l’aristocratie e t qui, p ar leur
résistance solidaire, ont fini par imposer aux assemblées révolution­
naires l’abolition pure et simple des droits féodaux, ne sont pas restés
unis pour les obliger pareillem ent à renforcer la réglem entation, à
m aintenir les droits collectifs, à distribuer aux ruraux to u t ou partie
des biens nationaux ?
C’est d’abord que la solidarité paysanne n ’était unanim e que
contre le seigneur. Comme on l’a m ontré, la masse paysanne était déjà
trop dissociée pour qu’elle ne se divisât point à l’égard des autres
questions agraires. Le grand fermier ne pouvait que gagner à res­
ter m aître de son exploitation et à vendre librem ent ses grains ; il
ne lui déplaisait pas qu’on m ît les biens nationaux aux enchères parce
qu’il était assez riche pour les acheter. Or, il exerçait dans le village
une influence considérable parce q u ’il donnait du travail, labourait
L A R É V O L U T IO N E T L ’H IS T O IR E A G R A IR E 517

les terres des paysans dépourvus d’attelage, vendait du grain à qui


en m an q u ait. Les paysans qui étaient déjà propriétaires pouvaient
h ésiter plus ou m oins selon leur aisance : beaucoup, sans doute,
au raien t accueilli avec plaisir des modes d’aliénation plus dém o­
cratiques, m ais é ta n t accoutum és à acquérir à titre individuel e t
grâce à leur effort personnel, ils ne pouvaient se refuser à saisir
l’occasion qui s’offrait ; du m om ent q u ’ils en av aien t profité ou
m êm e dès q u ’ils av aien t commencé à la guetter, ils séparaient m o­
ralem ent leur cause de celle des prolétaires du village. Désormais, leur
p arfaite a d a p ta tio n à l’économie libérale n ’était plus q u ’une question
de tem ps.
Mais, en o u tre, il ne p ouvait pas y avoir non plus entre les diffé­
rentes régions, ni même de village à village, la même solidarité à
l’égard de la crise agraire q u ’à propos des droits féodaux. La ques­
tion des d ro its collectifs ne se présentait pas de la même façon d ’un
b o u t à l’a u tre de la F rance. L ’étendue des biens du clergé v aria it à
l’extrêm e : l’O uest et le Midi en possédaient fort peu ; c’était pire
encore pour les biens d ’émigrés : beaucoup de villages n ’en avaient pas,
car tous les nobles n ’o n t pas q u itté leur pays et ceux qui y sont restés
n ’o n t pas to u s été guillotinés, comme on se l ’imagine volontiers à
l’étranger et m êm e en France. Dans les communes où il y a v a it peu
de biens n atio n au x , les paysans ne pouvaient tro u v er à qui s’en
prendre.
A la vérité, dans l’E urope orientale, ce n ’est pas aux dépens des
seuls biens de m ainm orte ou des seuls ennemis de l’É ta t que la crise
agraire reçoit sous nos yeux une solution au moins provisoire : tous
les grands dom aines o n t été expropriés. De même, les paysans fran ­
çais au raien t pu dem ander que la R épublique rach etât, même au prix
d ’assignats sans valeur, les terres nécessaires à les pourvoir. Qu’ils n ’y
aien t pas pensé, a u ta n t q u ’on sache, c’est un fait qui doit s’expliquer
p a r le tr a it que nous avons noté comme le plus original de la physio­
nom ie agraire de la F rance. Les terres qu’il au rait fallu exproprier et
p arta g er se tro u v aie n t d éjà entre les m ains des paysans à titre de
m étayage ou de ferm age ; ces paysans étaien t très nom breux et sou­
v e n t très hum bles. Chacun d’eux au rait, il est vrai, reçu en p artag e
u n lopin en to u te propriété, mais il a u ra it perdu une exploitation
beaucoup plus étendue qui le faisait vivre ou qui com plétait sa p ro ­
priété. On p e u t pressentir l ’im portance de ce tte considération q u and
on observe l’ém otion profonde qui s’em para des campagnes lo rsq u ’à
la fin de 1790, elles p u ren t craindre que la C onstituante ne p erm ît
a u x acquéreurs de biens natio n au x de résilier les baux. Ainsi le to u r
que p rire n t les événem ents s’expliquerait en partie p ar l’ancienne his­
toire agraire de la France.
Cela d it, il convient aussi d ’en rap p o rter la cause à la politique des
518 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

assemblées révolutionnaires. Les C onstituants ordonnèrent de m ettre


aux enchères tour à tour les différents lots d ’une même exploitation
et de donner la préférence aux adjudications séparées sur l’adjudica­
tion globale si les premières produisaient le même résultat pour le
Trésor. Les M ontagnards, on l’a vu, allèrent plus loin : ils ordonnèrent
de diviser les terres en parcelles qu’on vendit séparém ent. Les uns
et les autres accordèrent des délais fort longs pour le paiem ent. La
Convention autorisa en outre le partage des biens com m unaux et,
dans les municipalités qui n ’en possédaient pas, autorisa les indigents
à acquérir pour 500 livres de biens nationaux, payables en vingt ans.
S’il y a incertitude sur la p art qui est revenue aux paysans, il n ’y a
pas de doute que beaucoup purent arrondir leur propriété et qu’un
nombre im portant d ’entre eux devinrent propriétaires ; il est certain
aussi que, beaucoup de fermes ay an t été divisées, le nombre des loca­
taires devint plus considérable. Les circonstances d ’ailleurs vinrent
en aide aux lois : beaucoup de nobles et de bourgeois, ruinés par le
m alheur des temps et p ar la banqueroute, vendirent leurs biens et les
paysans en profitèrent. Incontestablem ent, les rangs du prolétariat
rural se sont ainsi éclaircis. Il ne s’agit point d ’attrib u er aux membres
des assemblées révolutionnaires un machiavélisme de classe et il n ’y
a pas lieu de les accuser d ’avoir agi en bourgeois cupides et rusés
qui, désireux de s’attrib u er la p a rt du lion, auraient cherché à diviser
leurs adversaires : comme beaucoup d ’adm inistrateurs et d ’agronomes
de l’ancien régime, nombre de C onstituants croyaient sincèrem ent à
la nécessité de m ultiplier les petits propriétaires dans l’intérêt de
l’agriculture, du bon ordre et du progrès général de la société ; quant
aux M ontagnards, ils pensaient qu’une dém ocratie politique n ’est pas
viable dans un pays où l’écart est excessif entre les fortunes et leur
idéal était une société de petits propriétaires et d ’artisans. Assuré­
m ent, on ne peut dire qu’à leur conduite le calcul n ’ait eu aucune
p art : plus les biens nationaux trouveraient d ’acquéreurs, plus le nou­
veau régime trouverait de défenseurs ; mais c’é ta it un calcul politique
et, pour ainsi dire, une combinaison défensive. Cependant le fait est
p aten t : to u t se passa comme si, au moyen d ’un léger sacrifice, on
avait voulu empêcher un m ouvement d ’ensemble du prolétariat rural
et assurer le m aintien de la vente aux enchères qui a fait passer entre
les mains de la bourgeoisie et des paysans aisés la plus grande partie
des terres nationalisées. Mais la générosité ou l’habileté des assemblées
révolutionnaires n ’eussent pas suffi à garantir ce résu ltat : leurs me­
sures ont contribué à diviser le flot ; elles n ’auraient pas pu l’arrêter
s’il avait pris toute sa hauteur ; et la faiblesse de l’attaq u e, c’est dans
les conditions agraires de l’ancien régime qu’il fau t en chercher l’ex­
plication.
L A R É V O L U T IO N E T L ’H IS T O IR E A G R A IR E 519

V III

P our conclure ce bref exposé, nous répéterons d ’abord que la R é­


volution a repris avec vigueur l ’œ uvre de la m onarchie : en créan t
les conditions légales d ’une agriculture m oderne, progressive, com­
m erciale et cap italiste, elle a mis le sceau à une évolution commencée
depuis longtem ps ; en é te n d a n t le domaine de la p etite propriété e t
de la p etite ex p lo itatio n , elle a probablem ent ralenti les innovations
q u ’elle a v a it légalem ent autorisées, mais elle a accentué le tr a it carac­
téristiq u e de la physionom ie agraire de la France, renforcé les chances
d ’équilibre social, dim inué u n peu les souffrances que le progrès tech ­
nique im pose au x pauvres.
E t d ’a u tre p a rt, nous rem arquerons qu’elle a été beaucoup plus
m odérée q u ’il n ’a u ra it p u advenir. Si les vœ ux de la m ajorité des
paysans av a ien t été réalisés, to u te la grande propriété, to u te la grande
exploitation a u ra ie n t été anéanties. Si c’eû t été u n m al, on ne le
recherchera p o in t ici. On se contentera d ’observer que les révolution­
naires eussent été incapables, par leur seule volonté, d ’y m e ttre obs­
tacle et que la F ran ce en fu t préservée p a r son histo ire elle-même.
C ette grande tran sfo rm atio n agraire, reconnaissons sa m odestie :
entre la France nouvelle e t l’ancienne, elle n ’a pas creusé d ’abîm e.
G. L efebvre
(Strasbourg.)

Orientation bibliographique

I. — S u r l ’a g r i c u l t u r e e t l e s p a y s a n s à l a f i n d e l ’a n c i e n r é g i m e e t p e n d a n t
l a R é v o l u t i o n , o n n e d i s p o s e , c o m m e b i b l i o g r a p h i e g é n é r a l e , q u e d ’u n t r a v a i l
de P . B o iss o n n a d e 1, d é j à a n c i e n d ’u n q u a r t d e s i è c l e ; o n y a j o u t e r a l e s i n d i ­
c a ti o n s b ib li o g r a p h i q u e s c o n te n u e s d a n s le s o u v r a g e s d e H . S ée s u r l ’h i s t o i r e
é c o n o m iq u e d e la F r a n c e 2. L e s m o n o g r a p h i e s c ité e s c i-d e s s o u s , a in s i q u e le s
p u b lic a tio n s b ib lio g ra p h iq u e s p r o p r e m e n t d ite s , f o u rn ir o n t e n s u ite le s c o m ­
p lé m e n ts n éc e ssa ire s.
C om m e le c tu r e s p rélim in a ires, on in d iq u era le s b refs ex p o sés que p ré­
s e n te n t le s o u v ra g es de H . S ée e t, pour ce qui concerne p lu s p a rticu lière m en t
le s q u e stio n s p o sées d a n s la p récéd en te esq u isse, le liv re d e N . K a r e ï e v ®. Il

1. Les études relatives à l'h isto ire économique de la Révolution française (1789-1804) d a n s
R evue de S yn th èse historique, t . X , 1905, p . 57-74, 194-232, 343-368 ; t . X I, 1905, p . 94-111,
205-242, 339-367. T ir. à p a r t , P a ris , 1906 ; in-8°, 168 p .
2 . L a vie économique et les classes sociales en France au X V I I I e siècle. P a ris, 1925 ; L a
France économique et sociale au X V I I I e siècle. P a ris, 1925 (n° 64 d e la Collection A rm a n d
C olin) ; E squisse d ’u n e histoire économique et sociale de la France depuis les origines jusqu’à
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tr a d u c tio n W o y n a ro w sk a . P a ris , 1899 ; 2 vol. in-8°.
520 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T S O C IA L E

se r a b o n d e d ép o u iller e n su ite le V o y a g e en F r a n c e d ’A . Y o u n g 1. Q u an d on
d ésire a v o ir u n e id ée d ’en sem b le d e la q u e s tio n , o n ne tir e p a s gran d p r o fit d e
l ’o u v r a g e de M. K o v a l e w s k y 2, n i m ê m e d e ce lu i d e F . W o l t e r s 3, q u o iq u e
c e d ern ier so it, à certa in s égard s, u tilis a b le , co m m e on le d ira p lu s lo in .
Si le s o u v ra g es g én éra u x n ’a b o n d e n t p a s, o n p o ssè d e d ’a sse z n o m b reu ses
m o n o g ra p h ies, p ar e x em p le ce lle s d e T h é r o n d e M o n t a u g é p o u r le T o u lo u ­
s a i n 4, d ’A . d e G a l o n n é p o u r la rég io n d u N o rd (p rin cip a lem en t l ’A rto is e t l a
P ic a r d ie ) 6, de M. M a r i o n pou r la G u y en n e 6, d e H . S é e p o u r la B r e ta g n e 7,
d e C h . H o f f m a n n pou r l ’A lsa ce* . I l fa u t le u r a d jo in d re le s o u v ra g es d es
g éo g r a p h e s, n o ta m m en t c e u x d ’A . D e m a n g e o n p o u r la P ic a r d ie * , J . S i o n
p o u r la H a u te -N o r m a n d ie 10, R . M u s s e t p o u r le B a s -M a in e 11.
M a lh eu reu sem en t, ces m o n o g ra p h ies n e c o n tie n n e n t p resq u e ja m a is, au
m o in s p o u r la p ériod e qui n o u s o ccu p e, d e d o n n é es s ta tis tiq u e s . D ’a u tre p a r t,
e lle s a b o rd en t l ’étu d e d e la v ie p a y s a n n e du p o in t de v u e de l ’é c o n o m ie lib é ­
r a le , co m m e le fa isa it d éjà A. Y o u n g ; c e q u i in tére sse leu rs a u teu rs, c ’e s t
l ’é v o lu tio n vers l ’éco n o m ie m od ern e ; c ’e s t a u ssi le p rogrès d e la cla sse a isé e
d e s ferm iers e t d es gros c u ltiv a te u r s; d u m o in s e n v is a g e n t-ils rarem en t l ’a n ­
cie n n e éco n o m ie co m m e u n to u t, co m m e u n m o d e d e v ie où le p a y s a n p a u v r e
jo u is s a it d e ressources q u ’on lu i a ô té e s d e p u is e t d a n s le sq u e lle s, ch o se p lu s
im p o r ta n te p e u t-ê tr e , il a p erce v a it d es d r o its à d éfen d re, un p a trim o in e d es
m iséra b les. C om m e les p rop riétaires e t le s ju r is te s du x v m e siè c le , la p lu p a rt
d e n os co n tem p o ra in s n ’y d é c o u v r e n t q u e d es a b u s, d es e m p iè te m e n ts su r la
p ro p rié té , qu’il im p o r ta it d e su p p rim er d a n s l ’in té r ê t g én éra l en su r m o n ta n t
le s r é sista n c e s d e l ’ig n o ra n ce e t de la r o u tin e . Il e s t n écessa ire d ’a d o p ter u n
p o in t d e v u e m oin s ex c lu sif. On rem arq u era en o u tr e q u ’o rd in a irem en t, d a n s
c e s o u v ra g es, l ’in flu en ce du fa cteu r d ém o g ra p h iq u e n ’e s t p a s p ris n on p lu s en
co n sid éra tio n .
L a q u estio n p a y sa n n e a é té étu d ié e a v e c p lu s d ’é te n d u e p a r V . L a u d f .
p o u r c e q u i con cerne l ’A r t o is 12. J ’ai e s s a y é d e la tr a ite r d a n s le s lim ite s du
d é p a r te m e n t du N o r d 13.
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L A R É V O L U T IO N E T L ’H IS T O IR E A G R A IR E 521

L ’é tu d e d e la r é p a r titio n d e la p ro p riété e t de l ’ex p lo ita tio n fo n cières e s t la


p rem ière qui se p résen te n a tu r e lle m e n t. S ur l ’é t a t a ctu el de nos co n n a issa n c es,
su r le s d o c u m e n ts à em p lo y e r e t le s d iffic u lté s que p résen te leu r m a n iem en t, je
d o is r e n v o y e r à m o n a r tic le : L e s études relatives à la rép a rtitio n de la p ro p riété
e t d e V e x p lo ita tio n fo n c ières à la f i n de V a n cien rég im e dans la R e v u e d 'H is to ir e
m o d e r n e , 1 9 2 8 , p . 1 0 3 -1 3 0 . O n p e u t tirer q u elq u es ren seig n em en ts d es cah iers
d e d o lé a n c e s : c ’e s t la so u rce u n iq u e de K a reiev e t de W o lters o u p eu s ’e n
fa u t. M ais il n ’y a à esp érer a u cu n progrès de ces é tu d e s san s recherch es d ’o r­
d re s ta t is tiq u e . E t il e s t in d isp e n sa b le d e les éten d re à l ’e x p lo ita tio n : a c tu e l­
le m e n t , il n ’y a d ’é tu d e d e c e t t e so rte q ue p ou r le d ép a rtem en t d u N ord .
L ’é tu d e d u m o r c e lle m e n t p arcella ire n ’e s t p a s encore co m m en cée . L ’o u ­
v r a g e d e S io n s u r la N o r m a n d ie e s t le seu l q u i d on ne q u elq u es in d ic a tio n s e t
q u i p e r m e tte d e v o ir a in si c o m m e n t se p o se n t le s q u estio n s e t c o m m en t o n
p e u t le s é tu d ier. D ’a b o rd , l ’é tu d e du m o rcellem en t e st un co m p lém e n t in d is ­
p e n sa b le d e c e lle d e la r é p a r titio n . E n s u ite , elle p erm et de m esu rer les o b s­
ta c le s q u i se s o n t o p p o sé s à l ’a p p lic a tio n d es é d its de clôtu re. E n fin , c ’e st p ar
e lle q u ’o n p e u t réu ssir p a rfo is à ca ra ctériser l ’an cien n e éco n o m ie agraire d u
v illa g e e t à d éceler, p a r e x e m p le , l ’e x iste n c e d es « so les » e t de l ’a sso lem en t
o b lig a to ir e . L e m o r c e lle m e n t s ’é tu d ie au m o y en d es p lan s p arcella ires e t d es
terriers ou d e s m a tr ic e s a n n e x e s. S u r ces d o cu m en ts, co n su lter l ’étu d e de
M a r c B l o c h , L e s p la n s p a rc e lla ire s, d a n s la p résen te R e v u e , 1 9 2 9 , p . 60-70
e t 3 9 0 -3 9 8 . S u r le s f a it s q u ’ils p e r m e tte n t de m ettre en lu m iè re, voir, p ar
e x e m p le , le s o u v ra g es d e A . M e ï t z e n 1 e t su rto u t de G. D e s M a r e z 2 .
Il n ’e x is t e p a s d ’o u v r a g e d ’en sem b le su r le s d ro its c o lle c tifs : parcou rs,
v a in e p â tu r e , d r o it d e r eg a in , g la n a g e , e tc . L e p lu s im p o rta n t d ’en tre e u x e st
la v a in e p â tu r e d o n t le d ro it de regain e s t u n e v a riété. L eu r h isto ire au
x v m e siè c le e s t é tr o ite m e n t lié e à c e lle d es te n ta tiv e s du p o u v o ir ro y a l p o u r
h â te r le s p rogrès d e la p r o d u c tio n a g rico le, d o n t il sera q u estio n p lu s lo in . V o ir
M a r c B l o c h , L e s é d its s u r les clôtures et les enquêtes agraires a u X V I I I e siècle
d a n s le B u lle tin de la S o c ié té d ’H is to ir e M o d ern e, 1926, p . 2 1 3 -2 1 6 ; H . S é e ,
U n e en q u ête s u r la v a in e p â tu r e et le d ro it de parcours à la f i n d u règne d e
L o u is X V d a n s la R e v u e du d ix -h u itiè m e siècle, t. I, 1 9 1 3 , p . 2 65-278 et L a
q u estio n de la v a in e p â tu r e en F r a n c e à la f i n de V ancien rég im e d a n s la R e v u e
d ’H is to ir e éco n o m iq u e et so c ia le , t . I I , 1914 ; ce dernier m ém oire a é té repris
d a n s l ’o u v r a g e in titu lé L a v ie économ ique et les classes sociales en F ra n c e au
X V I I I e siècle, c ité p lu s h a u t p . 5 1 9 , n. 2.
O n tro u v era d ’a b o n d a n ts d o cu m en ts (en q u êtes, p la in tes d es p a y sa n s,
c o n flits e t tro u b les) d a n s le s ca h iers d e d oléan ces, a u x A rch iv es N a tio n a le s
(série H , so u s-séries D X I V , d o n t u n e p a rtie a é té p u b liée p ar P . S a g n a c e t
P . C a r o n 3, e t F 10 d o n t i l e x is t e u n in v en ta ir e d é ta illé de G . B o u r g i n 4} e t
d a n s le s A rch iv es D é p a r te m e n ta le s (série C). L es arch ives ju d icia ires (série B
d e s A rch iv es D é p a r te m e n ta le s) s o n t a u ssi à con su lter.
1. S ied lu n g en u n d A grarw esen der W estgerm anen u n d Ostgermanen. B erlin , 1895.
2. Le problèm e de la colonisation franque et d u régim e agraire en Belgique d a n s M émoires
de l ’A cadém ie de Belgique, 2® sé rie ln-4°, t . I X , fascicule 4, 1926.
3. L es C om ités des droits féo d a u x et de législation et l ’abolition d u régim e seigneurial.
P aris, 1907 (P u blication d u C om ité d ’histoire économique de la Révolution).
4. Les p a p iers des Assem blées d e l à Révolution aux Archives N ationales; Inventaire d e l à
sous-série F 10 (A griculture). P a ris , 1918 (P ublication de la Société de l’H istoire de la Révolu­
tio n fra n ça ise).
522 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T S O C IA L E

S u r les b ien s c o m m u n a u x , se rep orter à l ’esq u isse de H . S é e , L e p a rta g e


des biens c o m m u n a u x à la f i n de V a n c ie n r é g im e d a n s la N o u v e lle R e v u e h is to ­
riq u e d u d ro it fr a n ç a is et étra n g er, t. X L V I I , 1 9 2 3 , p . 47-81 (rep ris, co m m e le
m ém o ire su r la v a in e p â tu re, d a n s le m êm e o u v ra g e) e t a u x é tu d e s lo c a le s de
C. T r a p e n a r d 1 e t de P . L e f e u v r e 2.
L es cah iers et les série s d ’arch iv es q u i r en seig n en t su r le s d r o its c o lle c tifs
s o n t ég a le m e n t à m ettre à c o n tr ib u tio n p o u r le s b ien s c o m m u n a u x . L es
d o cu m en ts de la so u s-série F 10 d es A rch iv es N a tio n a le s o n t é t é e n p a r tie
p u b liés par G. B o u r g i n 3. M ais, en o u tre, il fa u t co m p te r ic i a v e c le s A r c h iv e s
C om m un ales.
P o u r l ’in d u strie ru rale, v o ir le s o u v ra g es de É . L e v a s s e u r 4, E . T a r l é 5 e t
C h . B a l l o t 6. Ces o u v ra g es ne d o n n e n t q u e d es in d ic a tio n s g é n éra les. L es
so u rces so n t très d isp ersées. On u tilis e r a s u r to u t la sé r ie H d es A r c h iv e s
N a tio n a les et la série C d es A rch iv es D é p a r te m e n ta le s. M ais très s o u v e n t le s
d o cu m en ts de l ’ép o q u e r év o lu tio n n a ire e t im p éria le a p p o r te n t d es c o m p lé ­
m en ts in d isp en sa b les ou m êm e le s se u ls r e n se ig n e m e n ts u tilisa b le s (so u s-séries
F 11 e t F 12 d es A rch iv es N a tio n a le s d o n t il e x is t e d e s in v e n ta ir e s d é ta illé s ;
série L des A rch iv es D é p a r te m e n ta le s ; s ta tis tiq u e s d es p r é fe ts d u C o n su la t
e t de l ’E m p ire d o n t A . d e S a i n t - L é g e r a d ressé u n e b ib lio g r a p h ie 7 ).
P o u r la p o p u la tio n , se rep orter a u x o u v ra g es de M o h e a u 8 e t d e M e s -
s a n c e ® qui d a te n t du x v m e siè c le . O n p e u t u tilis e r p a rfo is le s é t a t s d e p o p u ­
la tio n d ressés à la fin de l ’a n cien rég im e d a n s les b u r e a u x d e s in t e n d a n t s e t le s
d én o m b rem en ts de l ’ép o q u e r é v o lu tio n n a ir e . Il im p o r te r a it s u r to u t d e fa ire la
s ta tis tiq u e d es a ctes p a ro issia u x , co m m e M essan ce l ’a f a it p o u r q u elq u es
g én éra lités.
S u r la m en d icité, v o ir C. B l o c h , P ro cès-verb a u x et r a p p o r ts d u C o m ité de
m e n d ic ité de la C o n s titu a n te 10. U n e so u rce im p o r ta n te e s t c o n s titu é e p a r les
ta b le a u x d ressés en 1790, su r l ’ord re du C o m ité, e t q u ’on r e tr o u v e a sse z s o u ­
v e n t d a n s la série L d es A r c h iv e s D é p a r te m e n ta le s .
L a p rod u ction e t le s m éth o d es c u ltu r a le s, la p o litiq u e agraire d e la r o y a u té ,
le s d o ctrin es r e la tiv e s à l ’a g ricu ltu re o n t é t é l ’o b je t d e b e a u c o u p d e p u b lic a ­
tio n s : ou tre celle de H . P i g e o n n e a u e t A . d e F o v i l l e X1, v o ir d ’a b o rd , le s
m o n o g ra p h ies rég io n a les d o n t il a é té p a rlé p lu s h a u t, a u x q u e lle s o n p e u t
1. L e pâturage com m unal en H aute A uvergne ( X V I I e- X V I I I e siècles). P a ris , 1904
(T h èse d e D ro it).
2. L es com m unes en Bretagne à la f i n de l ’an cien régim e. R e n n e s, 1907 (T h èse d e D ro it).
3. L e partage des biens com m unaux. D ocum ents su r la prép a ra tio n de la loi du 10 ju in
1793. P a ris , 1908 (Collection de docum ents publiés p a r la C om m ission d ’histoire économique
de la Révolution). '
4. H istoire des classes ouvrières et de l ’in d u strie en F rance ava n t 1789. P a r is , 2 e é d itio n ,
1901 ; 2 vol. in-8°.
5. L ’industrie dans les campagnes à la fin de l’ancien régime. P a ris , 1910.
6. L ’introduction du m a ch in ism e dans l ’in d u strie fra n ça ise, o u v ra g e p o s th u m e p u b lié
p a r A . G e y e l. P a ris, 1923 (Comité des T ra va u x historiques, section d ’histoire m oderne et con­
tem poraine, fascicu le I X ) .
7. L es m ém oires statistiques des départem ents p en d a n t le Directoire, le C onsulat et l ’E m ­
pire d a n s Le Bibliographe m oderne, t . X I X , 1918-1919, p . 5-43.
8. Recherches et considérations sur la p o p u la tio n de la France (1778) ; é d itio n II. G o k -
n a h d . P a ris, 1912.
9. Recherches sur la population des généralités d ’A uvergne, de L y o n, de Rouen et de
quel'fues provinces et villes du royaum e. P a ris , 1766.
10. P a ris , 1911 (P u llic a tio n du C om ité d ’histoire économique de la R évolulion).
11. L ’administration de l’agriculture au Contrôle général des finances (1785-1787) ; pro­
cès-verbaux et rapports. P a ris , 1882.
L A R É V O L U T IO N E T L ’H IS T O IR E A G R A IR E 523

jo in d re celles qui con cernent d ivers in ten d an ts ; puis les tra v a u x relatifs a u x
éco n o m istes e t à leu r in flu en ce, par exem p le ceu x de G. W e u l e r s s e 1 e t d e
M. A u g é - L a r i b é 2 ; l’ouvrage de W o l t e r s , déjà cité , est principalem ent c o n ­
sacré à ces q u e s tio n s 3. Pour le com m erce des grains : consulter A f a n a s s i e v 4
e t l ’e x ce lle n te m onographie de J . L e t a c o n n o u x 5.
L a d ocu m en ta tio n rela tiv e à l ’é ta t de l ’agriculture est très dispersée. V oir
la série H e t la sous-série F 10 d es A rch ives N a tio n a les ; les séries C e t L d es
A rch ives D ép a rtem en ta les.
P ou r l ’étu d e de la fin de l ’ancien régim e, les séries révolu tion naires fo u r­
n issen t nom bre d ’in d ica tio n s rétrosp ectives. B eaucoup d ’ouvrages rela tifs
a u x p aysan s so n t in su ffisa n ts parce que leurs auteurs ont n égligé ces sou rces.
L es q u estion s p osées dans l ’esq u isse qu’on v ie n t de lire d oiven t être étu d iées
d an s leur ensem ble et non fragm en tairem en t : ancien régim e d ’une p a rt,
R év o lu tio n de l ’autre.
III. — P ou r l ’époque révolu tion naire, sur la v en te des b ien s n a tio n a u x ,
se reporter à l ’article de G. L e f e b v r e , L es recherches relatives à la vente des
biens n a tio n a u x d ans la R evu e d 'h isto ire m oderne, 1928, p. 188-219.
S ur le so rt d es b iens co m m u n a u x , pas d ’ouvrage d ’ensem ble, ni m êm e de
m on ograp h ies p o rta n t sur u n e u n ité territoriale un peu étendue. L ’ou vrage
d éjà c ité de G . L e f e b v r e , L e s p a y sa n s du N o rd p en d a n t la R évo lu tio n fr a n ­
çaise, p . 511-525, donnera u ne m onographie pour ce d épartem ent e t l ’in d i­
c a tio n des sou rces très variées qui o n t perm is de l ’écrire.
S u r les d écrets de v en tô se an II : A. M a t h i e z , L a Terreur, in stru m en t de la
p olitique sociale des R obespierristes. L e s décrets de ventôse su r le séquestre des
biens des suspects et leur a p p lica tio n dans A n n a le s historiques de la R évo lu tio n
fra n ça ise , V , 1928, p. 193-219.
On a la issé de cô té, dans l ’esq u isse qui précède, la question des charges des
p aysan s e t l ’a b o litio n du régim e féo d a l. P our aborder ces questions, con su lter
M. M a r i o n , H isto ire fin a n cière de la F ra n ce depuis 1715, t. Ier. P a ris, 1914 ;
P . G a g n o l , L a d îm e ecclésiastique en F ra n ce au X V I I I e siècle. P aris, 1911
(T hèse de L ettres) ; H . , L a dîm e ecclésiastique en F rance au X V I I I e s iè ­
cle et sa su p p ressio n . B o rd eau x, 1912 (Thèse de D roit) ; P h . S a g n a c , L a lé g is­
la tio n civile de la R évo lu tio n . P a ris, 1899 (Thèse de L ettres) ; P u . S a g n a c e t
P . G a r o n , o u v . c ité ci-d essu s ; A . A u l à r d , L a R évolution et le régim e féodal.
P a ris, 1 91 9 j J . d e i , a M o n n e r a y e , L e régim e féodal et les classes rurales d a n s
le M a in e au X V I I I e siècle. P a ris, 1922 ; A . G i f f a r d , L es justices seig n eu ria les
en B reta g n e a u x X V I I e et X V I I I e siècles. P aris, 1903 (Thèse de D roit) ;
S o u l g é , L e régim e féodal et la p ro p riété féodale en Forez. Paris, 1923 ; A . F e r -
r a d o u , L e rachat des d roits féodaux dans la G ironde. Paris, 1928. — G . L .

1. Le mouvem ent physiocr aligne en France de 1756 à 1770. P a r i s , 1 9 1 0 ( T h è s e d e L e t t r e s ) .


2. Grande ou petite propriété ? H istoire des doctrines en France sur la répartition du sol
et la transform ation industrielle de l’agriculture. M o n t p e l l i e r , 1 9 0 2 ( T h è s e d e D r o i t ) .
3 . V o i r a u s s i H . S é e , Les sociétés d’agricidture ; leur rôle à la fin de l’ancien régime d a n s
A nnales révolutionnaires, t . X V , 1 9 2 3 , p . 1 - 1 6 ; La m ise en valeur des terres incultes à la f i n
de l ’ancien régime d a n s Revue d ’histoire économique et sociale, t . X I , 1 9 2 3 , p . 6 2 - 8 1 .
4 . Le commerce des céréales en France au X V I I I e siècle. P a r i s , 1 8 9 4 .
5 . Les subsistances elle commerce des grains en Bretagne au X V I I I e siècle. R e n n e s , 1 9 0 9 .
P o u r l e N o r d , G . L e f e b v r e , L e s paysans du Nord, c i t é c i - d e s s u s ( v o i r l e s p a g e s 2 4 3 à 2 5 7 )
e t l ’i n t r o d u c t i o n a u x Docum entsrelatifs à l ’histoire des subsistances dans le district de Bergues.
L i l l e , 1 9 1 4 e t 1 9 2 1 ; 2 v o l . i n - 8 ° (Publication du Comité d’histoire économique de la Révolu­
tion). '
COMMENT SE PLACENT LES USIN ES.
L’EXEM PLE DES É TATS-U NIS

L ’examen des changem ents qui p eu v e n t se produire dans la loca­


lisation des industries co n stitu e certain em en t u n des élém ents fonda­
m entaux de to u te histoire in d u strielle. P o u rta n t, aux É tats-U n is, cet
aspect de l’évolution a to u jo u rs été sacrifié à d ’au tre s su jets d ’étude,
tels que le développem ent du systèm e de la grande entreprise, ou la
form ation des m onopoles ou cartels. L a litté ra tu re relativ e à l ’his­
toire économique am éricaine se caractérise to u t entière p a r un réa­
lisme étroit ; sa force réside dans la recherche m onographique. Les
tra v a u x d ’ensemble, au contraire, conçus sous son in sp iratio n , sont
encombrés de détails et to u t à fait dépourvus de perspective ; des
ouvrages spéciaux, nom breux e t in stru ctifs, ils ne so n t guère que le
résum é ; ils n ’atteig n en t que rarem e n t à la synthèse v é rita b le 1.

Sur les questions de localisation, les analyses les plus utiles doivent
être cherchées dans les livres récents sur la conduite des affaires indus­
trielles ; ces ouvrages ne m a n q u en t p as, à l ’ord in aire, de consacrer un
chap itre à l’exam en général des facteurs in téressan t la localisation des
établissem ents. P a r m alheur, l’espace re s tre in t d o n t ils disposent ne
leur perm et pas une discussion com plète du problèm e. Il est évi­
d en t que la sagesse p ratiq u e des hom m es d u m étier ne s’exprim e
q u ’incom plètem ent dans ces brèves form ules2. Les volum es du Census
exam inent, à l’occasion, ces questions de localisation e t contiennent
1. J . L e a n d e r B i s h o p , A history of american manufactures from 1 6 0 8 to 1 8 6 0 ;
3 vol. Philadelphia, 1866; — A l b e r t S i d n e y B o l l e s , The industrial history of the
United States. N orw ich, 1879 ; — V i c t o r S . C l a r k , H istory of manufactures in the
U nited States ; vol. I , 160 7 -1 8 6 0 ; vol. I I , 1860-1914. W ashington, 1916-1926. Ce
d ernier travail, heureusem ent achevé, e st conçu su r un plan ex trêm em en t vaste.
Bien que quelques-uns des problèm es les plus généraux n ’y so ien t pas traités à
fond, c’est une œ uvre de grande valeur, qui repose su r des recherches originales plus
étendues qu’il n ’est ordinaire dans des ouvrages de ce genre. R iches bibliographies.
Les m anuels plus som m aires de C a r o l l D. W r i g h t e t de C a t h e r i n e C o m a n so n t utiles
à bien des égards.
2. J o h n D. B l a c k , Production Economies. New Y ork, 1926; — H. L. B u r n e t t e ,
Location of a factory plant System, March 1905, p . 262-272 ; — H. D i e m e r , Factory orga-
nization and administration. New Y ork, 1910 ; — J o h n C. D u n c a n , Principles of indus­
trial management. New York, 1911 ; — F r e d e r i c k S. H a l l , The localization of indus-
ries ( 12th Census, 1900, V I I , Manufactures, p . c x c - c c x i v ) ; — E d w a r d D. J o n e s , The
administration of industrial enterprises. New Y ork, 1922; — L. A. R o ss, The location
o f industries dans Quarterly Journal of Economies, X , 1896, p . 246-268 ; — A l b e r t
S c o t t , The sélection of m ill sites dans Transactions of the N ational Association of cotton
manufacturers, 1912, No. 93, p. 169-181.
L O C A L ISA T IO N IN D U S T R IE L L E A U X É T A T S -U N IS 525

à leur sujet quelques articles généraux. Mais ils s’attachent plutôt à la


localisation de telle branche particulière d ’industrie qu’à celle des
établissem ents pris isolément. P ar ailleurs ils ne font guère que don­
ner un sec com m entaire des chiffres, sans grand effort d ’analyse. P ar
exemple, dans le X IIe Census, on lit : « Parm i les [circonstances favo­
rables, qui déterm inent la localisation des industries, on peut indi­
quer : 1° la proxim ité des matières premières ; 2° la proximité des
marchés ; 3° la force hydraulique ; 4° un climat favorable ; 5° de la
m ain-d’œuvre à portée ; 6° des capitaux disponibles pour des place­
ments industriels ; 7° l’avance acquise. Tous ces avantages, excepté
le dernier, contribuent à délimiter en gros la zone spatiale où une
industrie est économiquement possible. Le point exact où, dans
cette zone, l’industrie se fixera effectivement — c’est-à-dire le centre
de localisation — résulte ordinairem ent du choix plus ou moins for­
tu it fait, dans les premiers temps du peuplement de la région, p ar
quelque initiateur de l’industrie en question. Celle-ci, une fois h eu ­
reusement lancée, acquiert une force vive qui lui perm et de se
m aintenir dans la localité originelle longtemps après que les a v a n ta ­
ges généraux q u ’elle y tro u v ait au début ont disparu 1.
L’insuffisance radicale de ce genre d ’exposés apparaîtra à to u t
lecteur familier avec l’ouvrage d ’A L F R E D W e b e r 2 . Mais cet im por­
ta n t travail, jusqu’en ces to u t derniers temps, n ’a guère attiré l’a tte n ­
tion aux États-U nis. P o u rtan t, de toute évidence, ses conclusions
s’accordent avec la pratique des chefs d’entreprise et des ingénieurs.
L’analyse de W eber perm et de reconstruire la théorie générale de
la localisation des industries de manière qu’elle satisfasse à la fois les
besoins de l’homme d ’affaires qui s’intéresse à un établissement p ar­
ticulier, ceux de l’écrivain préoccupé de décrire la géographie indus­
trielle d’une région donnée à un moment précis du tem ps, ceux enfin
de l’historien qui su it l’évolution de la géographie industrielle. Ram e­
née à sa forme la plus simple, la doctrine de Weber se résume en ces
trois propositions : l’industrie est naturellem ent attirée vers le point
du moindre coût de tran sp o rt ; des économies possibles sur le coût
de la m ain-d’œ uvre peuvent amener à choisir une situation autre que
le point du moindre coût de transport ; il en va de même enfin des
avantages spéciaux résultant de la concentration.

* **
Malgré l’am pleur et la perspicacité de l’analyse, et bien qu’aucun
1. U . S . Bureau of the Census dans 12th, Census. Manufactures, 1912. I, p. ccx.
2. Standort der Industrien. Tübingen, 1909. Une traduction par C. J. F r i e d r i c h
p araîtra prochainem ent à la Chicago University Press. Sur l’éta t actuel de la question,
voir A n d r é a s P r i d ô h l , D os Standortsproblem in der W irischaftstheorie dans Weltwirts-
shaftliches Archiv, 1925, I, p. 294.
526 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T S O C IA L E

facteur appréciable n ’a it été en tièrem en t négligé, cette théorie de­


m ande à être développée sur quelques p o in ts. Le clim at joue certai­
nem ent un rôle dans la localisation des in d u stries tex tiles, bien que
son influence varie plus ou moins au cours du tem ps ; or ce facteur ne
tro u v e pas place dans le systèm e d e W eber, e t, quoique d ’une im ­
portance assez restreinte, il ne p eu t être passé sous silence dans
une étude historique. Plus im p o rta n t est le fa it que la localisation
des groupes principaux de m ain-d’œ u v re non qualifiée n ’est pas un
facteur to talem en t in dépendant des frais de tra n sp o rt. Jones d it très
heureusem ent : « Le coût local de la m ain -d ’œ uvre, du cap ital et de
la gestion... dépendra à son to u r de l ’abondance ou de la rareté des
choses nécessaires au m aintien d ’un niveau de vie satisfaisant. On
a d it souvent que beaucoup de riches dépôts de m inerai connus dans
l’Ouest sont inexploitables parce q u ’inaccessibles. Cela signifie en
réalité que ces m inerais se tro u v e n t d an s une région dépourvue des
ressources nécessaires à l’en tretien de la vie. L a difficulté n ’est pas
ta n t d ’extraire le m inerai que de rav ita iller les o u v riers1.» A ujour­
d ’hui, les masses im p o rtan tes de m ain-d’œ uvre non qualifiée qui
se tro u v en t dans les trè s grandes villes y so n t concentrées à cause des
avantages n ets que p résen ten t ces centres com m erciaux dans un
systèm e social qui com porte des m oyens de tra n sp o rt très développés
e t une division très avancée du tra v a il in d u striel en tre les diverses
régions2. A une période an térieu re au développem ent de nos moyens
de tran sp o rt actuels, ces réserves é ta ie n t p rincipalem ent localisées
au voisinage im m édiat des vivres. A insi, au cours des tem ps, le fac­
te u r m ain-d’œ uvre se tro u v e larg em en t conditionné p a r le coût des
tran sp o rts, d o n t l’im portance, si bien m ise en relief p a r W eber, prend
donc une valeu r prim ordiale.
Les écrivains am éricains in v o q u en t souvent le facteu r caprice
pour expliquer la localisation in itiale de nom breuses industries et la
persistance des spécialités dans leur position originelle. Les cas qui
o n t donné lieu à ces observations so n t bien connus. L a spécialité des
chaussures de femmes a été in tro d u ite à L y n n (M assachusetts) p a r
Joh n A dam s D agyr en 1750. Celui-ci form a u n groupe de trav ailleu rs
spécialisés qui s’est m aintenu sans in te rru p tio n dans cette ville. Si
l’industrie des cols et m anchettes s’e st établie à T ro y (New Y ork),
c’est que le prem ier fab rican t a v a it des in té rê ts dans cette ville. On
p eu t citer des localisations analogues en ce qui concerne : la b o n n ete­
rie et le trico t, la bijouterie fausse, les g an ts, les chapeaux de fourrure,
1 . E d w a r d D. J o n e s , The administration of industrial entcrprises. New Y ork and
London, 1916, p. 39.
2 . Census 1920, Population, I , p. C3 ; — W . D. C o l l i n s , Pelaîions between quality of
tvater and industrial development dans U. S . Geclogieal Survey, W ater supply paper
559. W ashington, 1926, p. 7. Voir, en appendice, le tab leau s ta tistiq u e I, Activité in ­
dustrielle des grandes villes.
L O C A L ISA T IO N IN D U S T R IE L L E A U X É T A T S -U N IS 527

les fournitures photographiques^ l’horlogerie de cuivre. Mais, en réa­


lité, ces exemples dém ontrent l’im portance de la concentration des
ouvriers qualifiés dans une localité donnée, im portance qui est
reconnue, même p ar H all, dans son rapport, déjà cité, au X IIe Census,
et cela en dépit de sa m alheureuse insistance sur la « vitesse acquise ».
L ’étude approfondie de ces cas est d ’un grand intérêt et, à to u t pren­
dre, on peut reconnaître diverses lim itations à l’arbitraire même dans
l’établissem ent initial des ouvriers spécialistes dans la localité nou­
velle. La diffusion des industries à m ain-d’œ uvre qualifiée se fait
ordinairem ent le long des voies commerciales entre les anciens cen­
tres de production et les nouveaux centres de consommation.
L ’histoire des fabrications d’outils dans le Connecticut et de
différents articles associés, tels que l’horlogerie et l’armurerie, pré­
sente des phénomènes un peu différents. Là, il y eut constitution
d ’un noyau d ’ouvriers qualifiés pourvu d’une technique essentielle­
m ent nouvelle. Ces industries se sont en effet développées en fonc­
tion d ’innovations im portantes dans la construction des machines-
outils et d ’un trav ail de pionnier dans la fabrication des mécanismes
à pièces interchangeables. L ’histoire du personnel de direction et de
la m ain-d’œ uvre m ontre clairem ent à la fois la diffusion de la compé­
tence technique et l’imm obilité relative des groupes principaux d ’ou­
vriers qualifiés1. Quand on étudie une industrie particulière dans
tous ses rapports avec les industries associées, on discerne aisém ent
les raisons au moins générales de ces localisations apparem m ent arbi­
traires. De to u te évidence, cependant, le développement et la persis­
tance des groupes concentrés de travailleurs très spécialisés dépendent
su rto u t de facteurs historiques et non géographiques.

II

Bien que la distribution des m atières premières ne détermine pas


directem ent la localisation des industries, surtout aux stades initiaux
et interm édiaires du peuplem ent, il n’en est pas moins clair que toute
analyse un peu com plète des m igrations industrielles doit ten ir
com pte de l’action propre de ces conditions fondam entales2.

1. J o s e p h W. R o e , English and American tool builders. Yale University Press. New


H aven, 1916 ; — F i t c h , Development of interchangeable part manufacture {U. S. Census
1880, I I ) ; — W i l l i s I. M i l h a m , Time and Timekeepers. New York, 1923 (histoire som ­
maire de l ’horlogerie au x É tats-U n is avec bibliographie complète) ; — A . E. M a r s h ,
History of watch-making dans Journal of the Franklin Institute, déc. 1894.
2. H. E. G r e g o r y , A. G. K e l l e r e t A. L. B i s h o p , Physical and commercial geo-
graphy. Boston, 1 9 1 0 ;— E l l s w o r t h H u n t i n g t o n et F. E . W i l l i a m s , Business
geography. New York, 1926; — R o b e r t M a l c o l m K e i r , Manufacturing industries in
A m erica: fundamental économie factors. New York, 1920; — J . R u s s e l l S m i t h , Com­
merce and induslry. New York, 1916.
528 A N N A L E S D ’H I S T O I R E É C O N O M IQ U E E T S O C IA L E

Rappelons les tra its essentiels de la géographie économ ique des


É tats-U nis. Il en est deux qui m é rite n t to u t d ’abord d ’être mis en
relief, à cause de l’influence q u ’ils o n t exercé sur le peuplem ent :
abondance, dans l’intérieur, des ressources m inérales ; fertilité du
sol dans les É ta ts centraux. C’est donc à l’in térieu r des terres que se
tro u v en t les richesses natu relles les plus évidentes. N ul d o u te q u ’elles
n ’aient puissam m ent contribué au m ouvem ent, ex trao rd in airem en t
rapide, de la population vers l ’O uest. C ependant la côte n ’é ta it pas
dépourvue d ’avantages, directs ou indirects.
E aux peu m inéralisées ( « eaux douces ») ; clim at relativ em en t
égal et hum ide : ces deux caractères de la région atla n tiq u e y o n t
naturellem ent am ené la concentration des in d u stries qui exigent de
pareilles conditions. L ’influence de l’h u m idité d u clim at sur les
industries textiles n ’est pas encore définitivem ent adm ise p ar tous
les auteurs. P o u rta n t il n ’y a pas d e raison solide d ’en m e ttre en
doute l’im portance. Q uand les conditions natu relles so n t heureuses,
le coût de l’hum idification artificielle est gran d em en t réd u it ; sont-
elles au contraire franchem ent m auvaises ? la concurrence d ev ien t
presque impossible avec les régions m ieux partagées p ar la n atu re .
E n Nouvelle-Angleterre, dans les É ta ts de l’A tla n tiq u e m oyen et
dans le Piedm ont des É ta ts du Sud, les conditions clim atiques sont
généralem ent bonnes. Mais, comme d an s les pays européens, l’h u m i­
d ité varie considérablem ent à l ’in térieu r de cette v aste région ; aussi
constate-t-on une tendance, frap p an te, à la co ncentration dans les
sites les plus favorisés. Bien en ten d u , le clim at n ’est q u ’un des fac­
teurs qui déterm inent la localisation définitive de te l ou te l étab lisse­
m ent, mais il explique probablem ent la rép artitio n actuelle de l’en­
semble des industries textiles e t rend peu vraisem blable que l’on
voie jam ais ces industries se déplacer vers l’O uest, région d ’eaux
dures et de violentes v ariatio n s clim atiques.
Rien de plus expressif, à cet effet, que les analyses d ’eaux, a u x ­
quelles ont procédé, à trav e rs le pays en tier, les différents services
géologiques ou hydrographiques et d o n t les résu ltats o n t été utilisés
dans un intéressant m ém oire de Mr W . D. C o l l i n s 1. Mr Collins
classe comme suit les industries qui d ép en d en t de la qualité des eaux ;
produits chimiques ; articles de coton ; droguerie ; te in tu re et a p p rê t
des tissus ; tricotage ; tan n erie, corroierie et a p p rê t d u cuir ; d istille­
rie ; papier et p âte à papier ; soieries ; lainages. « E n 1869, les É ta ts
pourvus d ’eaux douces rep résen taien t 55 p. 100 de l’activ ité de ce
groupe, tan d is que les É ta ts d o n t les eaux p rése n ten t une d u reté
supérieure à 100 p. un m illion y p ren aien t une p a r t si faible q u ’ils
n ’apparaissent pas dans le ta b lea u ... E n 1919, la p a rt des É ta ts à

1. O uv. cité, p, 12-13.


L O C A L ISA T IO N IN D U S T R IE L L E A U X É T A T S -U N IS 529

eau douce se m ontait à 64 p. 100 et celle des É tats où la dureté des


eaux dépasse 100 p. un million, à 8,3 p. 100L »
Cependant, sur la localisation des régions manufacturières de la
côte, une au tre influence se fait sentir plus profondément encore :
c’est la forte concentration de la population dans les grandes villes,
déterm inée elle-même par les fonctions commerciales des grands ports
de mer.
Ces avantages subsisteront sans doute d ’une manière perm anente
dans la région côtière. Ils exercent une influence déterm inante sur les
nom breuses industries qui dépendent davantage de la main-d’œ uvre
et des m archés de consommation que de la source des matières p re­
mières. Bien que la situation relative de régions urbaines telles que
celles de New York et de Chicago soit vraisemblablement sujette à
varier dans l’avenir, il n ’est pas à croire que New York cesse d’être
un centre commercial et industriel de première im portance3.
Toutefois, en dépit du grand développement industriel de la
Nouvelle-Angleterre et de New York, leur importance relative, dans
l’ensemble des É tats-U nis, a diminué p ar suite de la croissance rapide
de l’in térieu r3. Celle-ci se poursuivra vraisemblablem ent et l’on voit
déjà app araître de nouvelles régions industrielles, mais ce sont là
les conséquences inévitables du progrès de l’occupation. Il s’agit
moins de déplacem ents que de créations, et l’on peut affirmer que le
développem ent de la région atlantique Nord repose sur des bases
solides.

Les principales ressources minérales des É tat-U nis sont loca­


lisées à l’intérieur. Les combustibles se trouvent un peu p arto u t,
mais les qualités de charbon convenant à la fabrication du fer et de
l’acier aboutissent à une répartition particulière4. Les dépôts de fer
sont largem ent répandus, mais, dans ce cas aussi, les considérations
économiques ont concentré la production du minerai dans un assez
petit nom bre de régions où des minerais relativem ent riches sont
traités en g ra n d 5. Le développem ent industriel de l’intérieur s’est
1. Ibid., p. 42.
2. P. J. S h e r m a n n , A sludy of the causes of congestion of manufactures in New York
Cuy dans Bulletin of the New York Bureau of Labor, X, p. 303-323.
3. On se fera une idée de ces changements en consultant le tableau II. Voir aussi
C o l l i n s , o u v . cité, p. 16.
4. M a r i u s R . C a m p b e l l , The coal fields of the United States dans U. S . Geological
Survey, Professionnal Papers, 100 a. Washington, 1922, avec 2 cartes dépliantes. Les
statistiques de la production paraissent annuellem ent dans Minerai Besources of the
U. S., publiées par le U. S. Geological Survey et, depuis quelques années, par le Bureau of
M ines du M inistère du Commerce.
5. L’étude la plus complète des réserves de fer du monde se trouve dans les vo­
lum es publiés p ar le Congrès géologique international, Stockholm, 1920. Il n’existe pas
d histoire facilem ent accessible de l’exploitation des gisements des États-Unis (voir ci-
3 p r 6 S |.

A N N . D ’H I S T O I R E . — 1« ANNÉE 34
530 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

fondé sur les gisements m inéraux de la région de P ittsb u rg h et d u


Lac Supérieur et sur le traitem en t des produits agricoles du Nord-
Ouest. La position des établissem ents dans ces industries est d éter­
minée p ar les relations du réseau de tran sp o rts avec les m atières pre­
mières et avec les m archés de consom m ation ; m ais le développem ent
des transports tend à augm enter l’im portance des gîtes de m inéraux
essentiels et des points principaux de rassem blem ent, pour les céréales
et le b étail1.
E nfin, la force hydraulique. Elle a joué parfois un rôle im p o rtant
dans la localisation des industries ; toutefois, elle est si commune
dans to u te l’étendue des régions industrialisées au x É tats-U nis qu’elle
n ’a pas eu, dans le passé, d ’action restrictive ; et que, dans le présent,
on ne peut guère la considérer comme un facteur décisif de la loca­
lisation régionale des in d u stries2. Les perfectionnem ents apportés
au tran sp o rt de l’énergie à grande distance, favorisant l’extension des
stations centrales, o n t créé de nouvelles possibilités pour la production
d e là force dans de grands établissem ents hydro-électriques3. Mais,
bien que le nombre, de plus en plus grand, d ’ach ats de force faits aux
centrales électriques masque le rap p o rt entre la force d’origine th e r­
m ique et la force hydraulique, un certain accroissem ent, en propor­
tion, au profit de la première, resso rt du fort pourcentage des cen­
trales à vapeur. Il est clair que la force d o n t le pays a besoin ne peut
être fournie que partiellem ent p ar l’équipem ent des chutes d ’eau ; et,
dans les régions industrialisées, les perspectives de développem ent
dans ce sens sont lim itées. Bien des années se passeront encore av an t
que les riches disponibilités des Rocheuses et de la côte du P aci­
fique aient pu être exploitées. E t la difficulté de faire vivre une popu­
lation nombreuse dans les m ontagnes sera probablem ent un obstacle
perm anent à l’utilisation com plète de ces réserves. D ans les autres
parties du pays, la m arge de force non encore utilisée n ’est pas grande.
U n’y a donc aucune raison de croire, avec les prem iers prom oteurs
du m ouvem ent de « conservation », que la force hydraulique doive
remplacer le charbon comme source d ’énergie.
Remarquons enfin que la production en grand de la force par la
vapeur pose des problèmes d’alim entation en eau qui, p lu tô t que la
répartition du com bustible lui-même, sont appelés à devenir un fac­
teu r de localisation : si bien que les points voisins de la m er sont mieux
1. Le degré de concentration ressort des tableaux I I I et IV. Voir aussi C o l l i n s ,
ouv. cité, tableaux 7 et 8, p. 19-20.
2. Le tableau V indique les changem ents qui se sont produits dans son utilisation
industrielle. Voir C. R . D a u g h t e r y , A. H. H o r t o n e t R . W . D a v e n p o r t , Power
capacity and production in the U. S . dans U. S. Geol. Survey, Water supply paper 579,
1928, tableau 5, p. 49 (ne concerne que les « manufactures»}.
3 . L’allure générale de ce développem ent ap p ara ît dans D a u g h t e r y , etc., ouv. cité,
tableau 5, p. 50 (Electric central Stations) et p. 127-128, auxquelles nous em pruntons
le tableau VI.
L O C A L IS A T IO N I N D U S T R I E L L E A U X É T A T S -U N IS 531

placés pour la pro d u ctio n de la force que les carreaux de mines, sauf
le cas assez rare où ceux-ci sont largem ent approvisionnés en eau.
Il n ’est donc p as p ro b ab le que les bassins houillers des A ppalaches
a ttire n t les grandes centrales therm iques au détrim ent de la région
côtière ou des bords des G rands Lacs.
** *
L ’im p o rtan ce des tra n sp o rts pour la localisation des industries
ju stifie ra it u n e étu d e a tte n tiv e des tra its les plus saillants du réseau
de chem ins de fer au x É ta ts-U n is, mais l’histoire des chem ins de fer
et l’analyse des m ouvem ents de trafic est un su je t com plexe et diffi­
cile. Des tra v a u x récen ts o n t étendu notablem ent nos connaissances
sur ce p o in t : il fa u t citer s u rto u t l’im p o rta n t rap p o rt présenté p ar le
Professeur W . Z. R ip le y à Y Interstate Commerce Commission sur le
p ro jet de « consolidation » (regroupem ent) des chemins de fer1. Le
tr a it d o m in an t de ce genre de tran sp o rts consiste dans la forte con­
cen tratio n du tra fic à longue distance sur des routes relativem ent peu
nom breuses. Les A ppalaches co n stitu en t un sérieux obstacle à l’in ­
te n sité des relations ; bien que les défilés m éridionaux soient u ti­
lisés p a r les chem ins de fer, le grand m ouvem ent se fait p ar les p as­
sages relativ em en t bas des É ta ts de New Y ork et de P ennsylvanie.
Les gros tra n s p o rts de m in érau x et de grains sur les G rands Lacs
accentuent encore la prépondérance des routes septentrionales. P our
les régions transm ississipiennes, et même pour le Sud-O uest, le m ou­
v em ent se fa it vers S aint-L ouis et Chicago et de là vers l ’E st ju sq u ’à
la m er. Les d éfau ts relatifs des p o rts de Philadelphie e t B altim ore et
les fortes pen tes que ren co n tre dans l’O uest du M assachusetts le fret
à destination de B oston se trad u isen t p ar l’ex trao rd in aire concen­
tra tio n des ex p o rta tio n s à New Y ork. L a topographie du pays, en
d éterm in an t le p lan du réseau de tran sp o rts, a donc exercé une
influence profonde sur la localisation des industries ; cette action
resso rt n o ta m m e n t de leu r co ncentration, déjà signalée dans les très
grandes villes : l’in d u strie a un caractère encore plus urbain au x
É tats-U n is q u ’en E urope.

III
Les plus anciennes données statistiq u es u tilisab les que l’on possède
1. U. S . Interstate Commerce Commission, Report on the consolidation of railroads.
'W ashington, 1921 ; — W . Z. R i p l e y , Railroads, I . Rates and régulation. New Y ork,
1912 ; II. Finance and organization. N ew York, 1915 ; — S t u a r t D a g g e t , Principles
of inland transportation. N ew Y ork, 1928 ; particulièrem ent im p o rtan t, étudie soigneu­
sem ent la géographie des tra n sp o rts d an s ses relations avec la question des tarifs. Les
guerres de tarifs e n tre les chem ins de fer e t les faveurs accordées à certains exploiteurs
o n t fortem ent agi su r la lo calisation des in d u stries très spécialisées, qui a subi de ce
fa it des influences capricieuses. Ces problèm es n ’ont guère ju sq u ’ici été étudiés de près.
532 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

sur les industries américaines ont été recueillies sous la responsa­


b ilité des officiers de police (marshalls) à l’occasion du recense­
m ent de 1810 ; toutefois les tab leau x num ériques ne furent préparés
que plus ta rd et donnèrent lieu alors à une publication privée par
T e n c h G o x , le fonctionnaire des Finances chargé du trav ail. C e
« survey » est cité, d’ordinaire, sous son nom , mais c’est en fait le pre­
mier recensement industriel effectué p ar le G ouvernem ent des É tats-
U nis1. On devine les difficultés de l’opération. D ans certaines régions,
les marshalls ne purent obtenir des réponses à toutes les questions.
Dans bien des cas, les formules employées diffèrent, de sorte q u ’il est
difficile d’obtenir des to tau x exacts. D’ordinaire l’énum ération porta
principalem ent sur les quantités, et les valeurs furent calculées gros­
sièrem ent d’après des prix m oyens fixés au jugé p ar les recenseurs.
On éprouva aussi quelque difficulté à distinguer entre produits de
l’industrie et produits de l’agriculture, m ais p ar bonheur les données
sont conservées sous leur forme originale sans intrusion de défini­
tions arbitraires. Les farines, le sel, le p ro d u it des scieries, le sucre
d ’érable et de canne, les briques, les tuiles, le salpêtre e t quelques
autres produits ay an t été considérés comme douteux, les chiffres
correspondants, exclus des tab leau x généraux, furent réunis à p art.
Ces m atériaux n’ont pas reçu to u te l’atten tio n qu’ils m éritent. Leurs
im perfections tiennent en grande p artie au x conditions de l’époque ;
interprétés soigneusement, ils peuvent fournir des renseignem ents très
instructifs sur la situation de l’industrie.
Combinons les chiffres des articles m anufacturés et des articles
de nature douteuse. Il ap p araîtra clairem ent que nous avons affaire,
en m ajeure partie, au produit du trav ail, seulem ent à dem i-qualifié,
de la population dans son ensemble, en un m o t à une industrie dom es­
tique non spécialisée. La presque to ta lité des produits textiles sont
classés comme d ’origine dom estique. La tannerie, la distillerie, la
meunerie em ployaient dans une large m esure des travailleurs n e tte ­
m ent inférieurs à l’ouvrier de m étier. La préparation du sucre d ’éra­
ble était un trav ail saisonnier pour l’ensemble de la population rurale
dans certaines parties du p a y s2. M éritaient, cependant, selon to u te
probabilité d ’être classés comme m étiers spécialisés, une large p a rt
1. Texte officiel dans American State Papers, Finance, II, p. 690 et suiv. Sous sa
forme définitive, l’édition privée s’intitule : A siatement of the arts and manufactures of
the United States af America for tlie year 1810 b y T e n c h C o x . Philadelphia, 1 8 1 4 ; il n’v
a de changements que dans l’introduction.
2. Voir le tableau V II qui donne la proportion des m étiers spécialisés et du travail
semi-spécialisé et T e n c h C o x , A siatement..., p. 37-45. Les totaux donnés ici ne corres­
pondent pas à ceux du tableau V III. Dans ce dernier, on a augm enté les chiffres afin de
tenir compte des énum érations incomplètes qui ressortent des statistiques locales ;
mais on n ’a pas essayé de rép artir ces augm entations p ar É ta ts parm i les différentes
catégories d’articles. Cox a admis une erreur de 45 m illions de dollars dans son recense­
m ent des marchandises données comme produits m anufacturés.
L O C A L ISA T IO N IN D U S T R IE L L E A U X É T A T S -U N IS 533

du tissage et l’ap p rêt. U en é ta it de même certainem ent du foulage,


comme on p o u rrait le m ontrer par le détail, si on en av ait la place ici.
Que le tissage fû t souvent plus qu’une occupation accessoire et occa­
sionnelle dans les ménages, c’est ce qu’indique la faible proportion
des m étiers à la population. La moyenne pour l’ensemble du pays
éta it d ’environ un m étier pour cinq familles, et, même dans le New
H am pshire, on ne tro u v ait de métiers que dans un peu plus de la
m oitié des maisons. L a tannerie, la distillerie, la meunerie et le sciage
du bois app arten aien t à une catégorie interm édiaire entre le trav ail
mi-qualifié et les m étiers proprem ent dits. Il se peut, en revanche, que
certaines occupations classées parm i les métiers n’aient pas m érité cet
honneur. T out com pte fait, il est improbable que plus de la moitié de
la production industrielle recensée ait été l’œuvre de métiers spécia­
lisés et qualifiés. Mais ne nous laissons pas égarer, comme on l’a fait
quelquefois, p ar l’habitude de n ’accorder d ’importance qu’à une
industrie perfectionnée. Pour assez prim itive qu’elle fû t encore, l’in­
dustrie de ce tem ps é ta it largem ent répandue dans to u t le pays. La
valeur des articles m anufacturés recensés est sensiblement propor­
tionnelle à la population des différentes régions1. La Nouvelle-Angle­
terre, et les trois É ta ts de New York, New Jersey et Pennsylvanie
avaient exactem ent la moitié de la population et produisaient les
deux tiers des articles. Les industries textiles connaissaient une diffu­
sion plus grande encore que celle de l’ensemble des autres branches2.
Quelques petits É ta ts seulem ent tom bent nettem ent au-dessous de
la production m oyenne, et un plus p etit nombre encore s’élève de
beaucoup au-dessus. Les chiffres par É ta t varient sensiblement
comme la population ; cependant, chose curieuse, les É ta ts de
l’A tlantique m oyen tom bent décidément plus bas que le niveau
commun.
Dans ces to ta u x généraux, l’influence de la localisation ne se fait
qu’im parfaitem ent sentir. P o u rta n t un certain nombre d ’industries
apparaissent déjà comme n ettem ent localisées. La concentration est
notable dans la production du fer, la sellerie, les chaussures et le
papier. U est regrettable que les cuirs aient été com plètement exclus
de l’énum ération dans l’É ta t de New York, de sorte q u ’on ne peut
en estim er grossièrem ent la valeur qu’en ad m ettan t, ce qui peut être
inexact, que leur production é ta it plus ou moins proportionnelle à
celle des tanneries. Il est évident en to u t cas que cette branche de
l’activité productrice é ta it très faiblement représentée dans le Sud et
dans l’Ouest. Beaucoup d ’au tres industries encore, de minime im por­
tance au to ta l, étaien t franchem ent localisées. A ce groupe a p p a r­
1 . V o i r l e t a b l e a u V III, d r e s s é d ’a p r è s l e s t a b l e a u x d e T e n c h C o x , o u v . c i t é .
2 . Voir l e t a b l e a u IX ; — R. M. T r y o n , Household manufactures in the U . S .. 1 S 4 5 -
1 860, p . 166 ; — T e n c h C o x , o u v . c ité .
534 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

tiennent : l’armurerie, l’horlogerie, le trav ail de l’or et de l’argent, la


bijouterie, le travail des m étaux autres que le fer, et su rto u t la fabri­
cation des cigares. Tous ces phénomènes de concentration étaient dus
au développement de la m ain-d’œuvre qualifiée. Ces premiers foyers
industriels servirent de points de d ép art au développem ent considé­
rable qui eut lieu au cours de la génération suivante.
Si on n’envisage la production industrielle que dans l ’ensemble
et au point de vue de la quantité, on la trouve largem ent répandue ;
au contraire dès que l’on considère les m étiers qualifiés, on les voit
fortem ent concentrés, mais leur faible im portance num érique ne se
trad u it guère dans le to ta l général. Mentionnons aussi les débuts de
la production en fabrique dans l’industrie du coton, et ceux des m éca­
nismes à pièces interchangeables dans l’arm urerie et l’horlogerie. En
somme, dès cette époque furent posées les fondations d ’un système
de production très spécialisé, dont l’im portance q u an titativ e ne
devait apparaître que plus ta rd .

***

De tous les changements postérieurs, le plus im p o rtan t fut amené


par le développement de la production en usine dans l’industrie te x ­
tile. Malheureusement, il est difficile d ’en préciser la date, à cause de
l’insuffisance du recensement industriel de 1840. Il n’y eut pas de
recensement général de l’industrie en 1820, ni en 1830, bien que
quelques chiffres aient été recueillis dans certains É ta ts et par des
organisations non officielles. Nous avons des statistiques im portantes
bien qu’incomplètes sur l’industrie du coton et des données moins
satisfaisantes sur celle de la laine. Sur la production domestique des
textiles, on n ’a de chiffres que pour l’É ta t de New York. Là cette
forme de production commence à décliner après 1825 et elle était
tombée très bas vers 1845. Il est évident que, dans l’ensemble, le
changement se produisit entre ces deux dates, et même si on possé­
d ait des données statistiques abondantes, il n ’est pas sûr q u ’on pour­
ra it préciser davantage. Les chiffres officiels de 1840 et de 1850 exa­
gèrent probablem ent la décadence de la production dom estique non
spécialisée. En effet, bien que celle-ci continue à figurer occasion­
nellement parm i les statistiques agricoles, les chiffres ne sont pas
comparables aux recensements d ’É tats, ni à celui de 1810. En 1840,
on ne définit pas exactem ent ce qu’il fallait entendre p ar industrie.
E n 1850, on ne comprit dans rém u n ératio n que les établissem ents
industriels produisant pour au moins 500 dollars. Beaucoup de pro­
ducteurs isolés furent certainem ent dénom brés à ce m om ent qui,
à une date antérieure, auraient été compris dans la catégorie des
industries domestiques. Cependant ces réserves ne sauraient m odi­
L O C A L ISA T IO N IN D U S T R IE L L E A U X É T A T S -U N IS 535

fier grandem ent les résultats. Aussi bien, quand il s’agit d ’étudier les
localisations, de pareils détails n ’ont guère d’importance.
Les grands tra its du développem ent industriel ressortent claire­
m ent des chiffres em pruntés au Census de 18501. T ant pour le m on­
ta n t des salaires que pour la valeur des produits, l ’industrie a v a it
décliné dans le Sud et le Sud-Ouest. E n réalité, le changem ent é ta it
p lu tô t relatif q u ’absolu. Le développem ent industriel récent s’é ta it
fa it exclusivem ent en Nouvelle-Angleterre et dans les É ta ts de
l’A tlantique m oyen, de sorte que la production industrielle ne suivit pas
l ’augm entation de la population2.
Les changem ents industriels de la période 1815-1845 furent la
conséquence de deux séries de progrès techniques : 1° l’application
de la force m écanique au trav ail des textiles, ainsi que différents
perfectionnem ents dans la métallurgie ; 2° le développement des
tran sp o rts intérieurs p ar le bateau à vapeur et le canal et accessoire­
m ent p ar le chemin de fer. Dès lors, la concentration offrait des av a n ­
tages nouveaux et la réduction des frais de transport perm it d ’a tte in ­
dre une population dispersée. Ces modifications réunies changèrent
com plètem ent les rap p o rts du producteur-com m erçant avec ses m ar­
chés de vente et avec ses m atières premières.

IV

De 1850 à 1880, l’histoire industrielle est dominée par des progrès


techniques im p o rtan ts en m atière de production et de tran sp o rts et
p ar la construction des élém ents essentiels du réseau de chemins de
fer. P our différentes raisons, le progrès du machinisme, en dehors de
l’industrie textile, fu t plus rapide aux États-U nis qu’en A ngleterre
ou su r le continent européen. Le perfectionnement de la machine à
coudre perm it la production en usine dans l’industrie de la chaussure.
L a fabrication p ar pièces interchangeables fut appliquée aux m achines
à coudre, aux instrum ents aratoires, aux armes, à l’horlogerie. Les
1. Census of 1850. Compendium. W ashington, 1854 ; in-8°, p. 173. V oirie tableau X.
2. La meilleure histoire générale de l’industrie pour cette période est la m onogra­
phie de R o l l o M . T r y o n , Household manufactures in ihe United States, 1640-1760. Chi­
cago, 1917. L a distinction entre métiers, industries domestiques e t fabriques n ’est pas
faite avec précision ; de plus, les chiffres des recensements de 1840 e t de 1850 sont
employés sans critique et d’une manière qui prête à confusion. On trouvera des données
intéressantes dans J . R . C o m h o n s (et collaborateurs), History of Labor in the United
States. New York, 1918, 2 vol. — Les monographies relatives aux diverses industries
so n t très im portantes : M e l v i n T. C o p e l a n d . The cotton manufacturing industry of
the United States. Cambridge, 1912; — A. H . C o l e . The american wool manufacture,
Cambridge, 1926, 2 vol ; — B l a n c h e E v a n s H a z a r d , The organisation of the boot and
shoe industry in Massachusetts. Cambridge, 1921 ; — W i l l i a m G. L a t h r o p , The brass
industry in Connecticut. Shelton, Connecticut, 1909 ; — J a m e s M . S w a n k . History of
the manufacture of iron in ail âges and particularly in the United States from colonial limes
to 1891. Philadelphia, 1892. L’histoire de l’industrie du fer à P ittsburgh a été traitée
récem m ent p ar L. G. H u n t e r (Thèse de l’Université H arvard encore inédite).
536 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

machines à travailler le bois furent perfectionnées rapidem ent, si


bien que la fabrication des meubles changea de caractère1. Ces te n ­
dances firent ressortir les avantages de la concentration et des groupes
spéciaux de travailleurs qualifiés se form èrent dans chaque région.
Il y eut donc une localisation m arquée de toutes ces premières appli­
cations du factory system.
Dans les industries sidérurgiques, les changem ents techniques se
développèrent rapidem ent après 1830. A vant cette date, la plus
grande partie du fer produit provenait des hauts fourneaux à char­
bon de bois. La demande p o rtait su rto u t sur des fers malléables de
qualité supérieure convenant à la m aréchalerie. Il y av ait des fon­
deries dans l’É ta t de New York et en Nouvelle-Angleterre, mais les
pièces de moulage et les poêles n ’étaient que des produits accessoires
e t nettem ent localisés. La production du fer au charbon de bois était
nécessairement très dispersée, car la grande consommation de bois
et l’imperfection des moyens de tran sp o rt entraînaient la locali­
sation des hauts fourneaux p ar rapport au com bustible plus encore
qu ’au minerai. En outre, l’affinage et le trav ail du fer se faisaient
communément ailleurs, à proxim ité du com bustible ou des marchés.
On exploitait les petits gisements dispersés de m inerai plutôt que
les grands. A la fois, la réduction du m inerai et les transform ations
ultérieures étaient donc relativem ent disséminées ; toutefois beau­
coup d ’É tats étaient si pauvres en minerai de fer que leur production
ne pouvait être grande, de sorte que la dispersion ne fu t jam ais aussi
générale que dans le cas de l’industrie textile.

***
Le caractère de l’industrie se transform a profondém ent avec l’aug­
m entation de la dem ande de fer puddlé pour les chemins de fer et pour
les usages industriels généraux. Ces nouveaux besoins am enèrent
l’utilisation des excellents charbons à coke de la Pennsylvanie et de
la Virginie occidentale. Le changem ent de com bustible et le caractère
nouveau du produit favorisèrent la concentration de l’industrie. On
construisit des hauts fourneaux plus grands ; le volume de la produc­
tion s’accrut beaucoup et les besoins de combustible, de calcaire et de
minerai donnèrent une prim e aux dépôts puissants de m atières pre­
mières essentielles : P ittsburgh, qui é ta it depuis longtem ps un centre
im p o rtan t d ’affinage et de vente pour le fer au bois, devint une place
de premier ordre pour la production et le trav ail de nom breux articles
lourds en fer.
Un maître de forges du K entucky, nommé Kelley, av ait fait
quelques essais ten d an t à décarburer la fonte au moyen d ’un courant
1. H ollakd T hom pson , The âge of invention. New H aven, 1921.
L O C A L ISA T IO N IN D U S T R IE L L E A U X É T A T S -U N IS 537

d ’air envoyé sous pression dans le m étal fondu. Mais ce procédé


n ’était pas au point, lorsque Bessemer voulut faire breveter le sien
aux É tats-U nis. De là, un conflit : Kelley obtint un brevet pour l’idée
générale de la m éthode, et Bessemer, un autre pour la forme particu ­
lière du convertisseur. Les deux brevets étaient nécessaires l’un et
l’autre pour l’application effective qui fut retardée de quelques
années1. Enfin, tous deux furent rachetés par un syndicat qui p rit
des dispositions pour en faire usage. En fait, pourtant, ils ne furent
utilisés qu’après la guerre civile.
C’est aux chemins de fer que fut dû, principalem ent, l’accroisse­
m ent de la dem ande de fer. Leur rapide développement rendit indis­
pensable la mise en exploitation de nouveaux gisements de minerai,
et le m ouvem ent vers l’Ouest révéla graduellement les im portantes
réserves de fer du Michigan et du M innesota2. Dès 1880, il était
devenu évident que l’avenir de l’industrie sidérurgique aux É tats-
Unis dépendrait de l’exploitation de ces puissants dépôts, bien qu’ils
fussent situés à de grandes distances des marchés existants et des
gisements de com bustible qui étaient alors d’une im portance capitale.
Grâce à des procédés de m anutention entièrement mécanique,
et à la création de bateaux spéciaux pour les transports sur les lacs,
les m inerais p u ren t attein d re sans frais prohibitifs les ports du Lac
1. H. N. B o u c h e r , W illiam Kelley : A irue history of the Bessemer process. New York,
1924. Inexact et superficiel ; — E. F. L a n g e r , Bessemer, Gôransson and Musket dans
Manchester Literary and Philosophical Society, Memoirs and Proceedings, L Y III, N° 17,
1913 ; — A n d r e w C a r n e g i e , Autobiography of Andrew Carnegie. Boston, 1920 ; —
J . H . B r i d g e , The inside history of the Carnegie Steel Company, New York, 1903 ; —
J o s e p h G. B u t l e r J r., Fifty years of iron and steel 7 th éd.. NewYork, 1923; —
JI. N. C a s s o n , The romance of steel. New York, 1903 ; — R o b e r t W. H u n t , History of
the Bessemer manufacture in America dans American Institute of M ining Engineers,
V, 1876-1877, p. 201.
2 . L. F. H u b b a r d , W. P . M u r r a y , J a m e s B a k e r , W a r r e n U p h a m , Minnesota in
three centuries, 1655-1908. New-York, 1 9 0 8 , vol. IV, p. 3 7 4 et suiv ; — U . S . Geological
Survey, 17th. A n nual Report (1895-1896). Part I I I : J o h n B i r k i n b i n e , Iron Ones,
p. 2 3 - 4 3 , cartes ; — lOth. Census, 1880, XV, Report on the mining industries of the United
States ; with spécial investigations into the iron resources of the Republic and into the
cretaceous coals of the Northwest. W ashington, 1 8 8 6 . — On trouvera des descriptions
com plètes des gisem ents de fer du Lac Supérieur dans les Monographies du Geological
Survey, dont certaines contiennent des données im portantes sur le développement
industriel . U . S . Geological Survey, Monographs : X IX , R. D. I r v i n g et C. R. V a n
H i s e , The Penokee iron-bearing sériés of Michigan and Wisconsin. W ashington, 1 8 9 2 ;
X X V III, C. R . V a n H i s e and W. S. B a y l e y , The Marquette iron-bearing district of
M ichigan, Washington, 1 8 9 7 ; X X X V I, J . M. C l e m e n t s et H . L. S m y t h , The Crystal
Faits iron-bearing district of M ichigan. W ashington, 1 8 9 9 ; X L III, C. K. L e i t h , The
Mesabi iron-bearing district of Minnesota. W ashington, 1 9 0 3 ; XLV, J . M . C l e m e n t s ,
The Vermilion iron-bearing district of Minnesota. W ashington, 1 9 0 3 ; XLVI, W. S. B a y ­
l e y , The Menominee iron-bearing district of M ichigan. W ashington, 1 9 0 4 . — Les ra p ­
ports des Services Géologiques d ’É ta ts sont im portants ; voir su rto u t : 20th. A nnual
Report of the Minnesota Geological Survey, 1 8 9 2 , p. 1 1 1 - 1 8 0 , The Mesabi Iron Range.
Il n’existe m alheureusem ent pas de travail satisfaisant p ar un économiste sur le déve­
loppem ent de cette région. Parm i les nombreuses esquisses qui ont paru, la meilleure
se trouve dans F. W . T a u s s i n g , Some aspects of the tariff question. Cambridge, 1 9 1 5 .
538 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

Érié et Pittsburgh. Cependant 1 usage des m inerais du Lac Supérieur


réduisit les avantages de P ittsb u rg h même, et beaucoup d ’établisse­
m ents métallurgiques s’établirent dans l’Ohio, entre la région de
Pittsburgh et le lac ou dans les ports du lac. Enfin le développem ent
de Chicago et le peuplem ent des É ta ts à l’Ouest du Mississipi per­
m irent à l’industrie sidérurgique de s’étab lir à Chicago même. Cette
possibilité se présenta justem ent alors que la concentration des prin­
cipales affaires m étallurgiques donnait lieu à une concurrence effrénée.
L a capacité de l’industrie augm entait plus v ite que le m arché, et l’on
n ’évita des pertes sérieuses sur des installations puissantes que grâce
aux fusions des dernières années du siècle qui aboutirent à la form a­
tion de l’« United States Steel Corporation »*. Les firmes subsis­
tan tes furent liées par des « pools » et p ar divers arrangem ents de
vente, de sorte que les agrandissem ents furent mis en rapport avec
les besoins du marché.
Les changements dans la localisation de l’industrie depuis la for­
m ation de l’United States Steel Corporation concernent principale­
m ent le développement de la production dans la région de Chicago
et à Birmingham (Alabama). Les faits en eux-mêmes sont bien connus.
Rien de pîus intéressant que l’influence de la politique de vente des
compagnies sur ces nouvelles régions productrices. A vant que, il y a
deux ou trois ans, la chose n ’eût été in terd ite, les com pagnies avaient
pour règle d ’établir les prix pour tous les articles lourds f. o. b. (free
on board), à P ittsburgh, de sorte que, quel que fût le point de d ép art
effectif, l’expédition était censée faite de P ittsb u rg h e t les tarifs de
tran sp o rt depuis P ittsburgh s’ajo u taien t au x prix officiels de la m ar­
chandise livrée en cette ville. C’était là l’un des procédés imaginés
pour atténuer la concurrence entre les usines, m ais il produisit dans
bien des régions de singulières conséquences et co n traria fâcheuse­
m ent l’établissem ent de la grosse m étallurgie à l’O uest de Chicago.
Malgré les témoignages contradictoires que recueillit la Fédéral
Trade Commission2, il dem eure évident que cette m éthode de ta r i­
fication eut pour résultat, en définitive, de ralen tir le déveioppe-
1. A r u n d e l C o t t e r , The United States Steel Corporation. New York, 1916 ; exposé
peu pénétrant qui élude toutes les questions difficiles d ’ordre historique ou politique*
Il n ’existe pas d’histoire satisfaisante de l’industrie m étallurgique depuis 1880. Les
données les plus im portantes se trouvent dans les procès-verbaux des enquêtes e t la.
procédure des poursuites, notam m ent U. S. Commissioner on Corporations. Report o n
the steel industry, 3 vol. W ashington, 1 9 1 2 ; U. S . A . vs. U. S . Steel Corporation et al..
District Court of U. S . New Jersey, oct. 1914 ; B rief for the U. S . ; 2 parties. Brief for the
Défendant. Il a été publié également une grande q u an tité de tém oignages et de docu­
m ents annexes.
2. Fédéral Trade Commission es. U. S. Steel Corporationet al., Dockel 760, nov. 1921,
2 vol. with accompanying Brief for A m ici Curiae (les Commissions représentant les
E ta ts d’Illinois, Iowa, Minnesota et Wisconsin). L a litté ratu re de circonstance est vaste
e t intéressante, mais accessoire ; l’exposé précité présente toutes les données essen­
tielles du problème. Voir aussi A n d r é a s P r i d ô h l , article cité.
L O C A L ISA T IO N IN D U S T R IE L L E A U X E T A T S -U N IS 53*

m ent des contrées de Chicago et de Birmingham et d ’y lim iter à


l’indispensable les créations nouvelles. Dans l’hypothèse de la libre
concurrence, ces régions auraient certainem ent fait des progrès plus
rapides aux dépens des vieilles usines de P ittsb u rg h dont un grand
nom bre, probablem ent, eussent été abandonnées. On ne voit guère
pour quelles raisons économiques les usines de Chicago n ’au raien t
pas été capables de fournir au meilleur compte le pays à l’Ouest de
cette ville. Les m étallurgistes, il est vrai, nient formellement les
avantages du d istrict industriel de Chicago ; ceux-ci p o u rta n t sem blent
résulter de l’é ta t de choses actuel. On est obligé d ’adm ettre que la
répartition présente de la capacité de production est artificielle et
sans rapp o rt étro it avec les frais de transport réels et avec la s itu a ­
tion des marchés.
L ’avenir de la région de Chicago pourra d ’ailleurs être profondé­
m ent influencé p ar un progrès technique dont les dernières consé­
quences sont encore quelque peu douteuses. Jusqu’ici, il n ’é ta it pas pos­
sible de faire du coke m étallurgique avec les houilles de l’Illinois et de
l’Indiana. E n 1912, on m it au point un procédé p erm ettan t de vaincre
cette difficulté et, en février 1920, la Saint-Louis Coke and Iron
Company inaugura une usine à G ranité City, dans la banlieue de
S aint-L ouis1. Si, p ar ce procédé, on peut effectivement utiliser la qua­
lité courante de charbon de Plllinois et de l’Indiana pour la fabrica­
tion du coke m étallurgique, il va de soi que l’avenir de la m étallurgie
à Chicago est assuré, m ais il est encore tro p tô t pour prévoir les effets
du nouveau procédé. Ju sq u ’ici, la production de la fonte dans l ’Illi-
nois et l’In diana tire la plus grande partie de son com bustible de la
région de P ittsb u rg h . L ’économie que procure le procédé à récupé­
ration ten d à déplacer le four à coke de la mine vers le h aut-four­
neau, de telle sorte que l’Illinois et l’Indiana fabriquent des q uan­
tités considérables de coke avec du charbon im porté. L ’utilisation
com plète des charbons locaux produirait certainem ent des change­
ments profonds dans la localisation des industries m étallurgiques et
accentuerait la concentration de la population dans les régions de
Chicago et de S aint-L ouis.

** *
Le développem ent de l ’industrie dans les É tats centraux a été
accentué aussi p ar la centralisation croissante de la production des
articles dérivés des céréales ou du bétail. La m eunerie, la laiterie,
l’abattag e du b étail ont été longtemps très dispersés ; mais, depuis
1880, il s’est p ro d u it une concentration m arquée avec localisation
nette dans les principaux centres d ’arrivage tels que Minneapolis,
1. The Outlook, Aug. 8, 1923, p. 547-552.
540 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

Chicago, Kansas City et Saint-Louis. Ces changem ents ont été rendus
possibles par les progrès techniques de la préparation et par les faci­
lités de tran sp o rt q u ’offre l’extension rapide du réseau de chemins de
fer.
Dans ce domaine, c’est le développem ent de puissantes organi­
sations pour l’abattage et la fabrication des conserves (Meat packing)
qui constitue l’événement le plus rem arq u ab le1. A vant 1877, les
différentes préparations de porc et de bœ uf se faisaient en grande
partie dans des centres locaux où les anim aux arrivaient du p â tu ­
rage p ar rail. Les chemins de fer av aien t organisé des train s spéciaux
pour le bétail vivant et. cette catégorie de fret é ta it pour eux une
source très im portante de recettes. Le porc conservé et une certaine
proportion de viande de bœuf fraîche étaien t, il est vrai, préparés
en quantités considérables à Cincinnati et plus ta rd à Chicago ; mais
ce trav a il était nécessairement lim ité aux mois d ’hiver et co n stitu ait
une branche distincte du commerce de la viande. Des possibilités
nouvelles apparurent avec le développem ent du wagon et de l’en­
trepôt réfrigérants. Les premières expériences de wagons-glacières
rem ontent à 1867, mais elles ne donnèrent pas de résultat ap p ré­
ciable av an t 1876 et les difficultés techniques ne furent com plète­
m ent vaincues qu’en 1880 ; à cette d ate, G. F. Swift m it en service un
wagon pourvu d ’un véritable systèm e de circulation qui av ait été
perfectionné par Chase. Dans l’intervalle, A rm our av ait construit,
en 1874, la première cham bre réfrigérante de grande dimension :
l’industrie perdit donc graduellem ent son caractère saisonnier. Les
chemins de fer refusant de fournir les wagons réfrigérants, les « p ac­
kers » furent obligés de construire e t d ’en treten ir ce m atériel, en
p ay an t un droit fixe aux chemins de fer pour le tran sp o rt de leurs
wagons. Finalem ent ils tirèren t grand profit de ce monopole des
wagons réfrigérants qui leur av ait été imposé.
Les avantages de l’abattage centralisé consistaient principale­
m ent dans les économies de tran sp o rt, l’élim ination des pertes d ’ani­
m aux en tran sit et la possibilité, pour les grandes usines, de recueillir
plus com plètem ent les sous-produits. La concentration de l’indus­

1. R u d o l f A. C l e m e n , T/se American livesiock andm eat indusiry. New York, 1 9 2 3 ;


étude détaillée, donnant beaucoup de renseignem ents historiques ; mais les poinls c riti­
ques ne so n t pas examinés à fond ; p lu tô t favorable aux « packers » ; — J . O. A r m o u r ,
The packers, the private car lines, and the people, 1 9 0 6 ; plaidoyer franc, substantiel et
intéressant. — Les enquêtes et docum ents officiels les plus intéressants sont : Report of
the commissioner of corporations on the bcef industry, March 3 , 1 9 0 5 . W ashington, 1 9 0 5 ; —
Report of ihe Fédéral Trade Commission : The meat packing industry. W ashington, 1919.
Ce rap p o rt est suspect sur bien des points, car les m em bres de la Commission, hostiles
aux « packers», m ontrèrent peu de scrupules dans l’emploi e t la présentation de
leurs preuves. Il a fait l’objet de critiques im portantes publiées privém ent par Swift
and Company. La Fédéral Trade Commission a donné aussi un très instructif Report
on the Private Car Lines, W ashington, 1 9 2 0 .
L O C A L ISA T IO N IN D U S T R IE L L E A U X É T A T S -U N IS 541

trie dans ces vastes établissem ents était presque achevée en 1897,
lorsque com m encèrent, dans cette industrie, les fusions d’intérêts.
Celles-ci ne furent pas sans effet sur la localisation de cette indus­
trie ; mais elles affectèrent surtout la liberté du marché. Grâce à la
possession des wagons privés et des entrepôts réfrigérants, ces com­
pagnies en vinrent à dominer le commerce de nombreux produits au
point qu’on p u t craindre de les voir exercer un pouvoir discrétion­
naire sur l’alim entation du pays. Des remaniements ultérieurs dans
les relations financières de ces compagnies n ’ont pas diminué la con­
centration des opérations industrielles.
A la centralisation de l’abattage s’associe directem ent le déve­
loppem ent de la tannerie et du travail du cuir dans les É ta ts du Cen­
tre-N ord. On constate, depuis 1880, une augm entation sensible dans
la'proportion du cuir dans les É ta ts de l’Ouest ; de même la fabrica­
tion des chaussures, bien qu’elle ne soit pas localisée dans les mêmes
É tats, a notablem ent augm enté dans l’O uest1. Cependant la concen­
tration relativem ent forte de la tannerie dans la région d ’eaux «douces »
de l’A tlantique est favorisée, non seulement par la qualité des eaux,
mais aussi p ar les im portations considérables de peaux par voie
de mer. Aussi les progrès de l’Ouest, bien q u ’im portants, ne parais­
sent-ils pas devoir déterm iner un déplacement sérieux de l’industrie.
La fabrication des chaussures est un peu plus im portante dans l’Ouest
que la tannerie, et rien ne devrait l’empêcher de se développer pro­
portionnellem ent aux besoins du marché local. C’est l’une de ces
nombreuses industries qui sont appelées à prendre de plus en plus
d’im portance dans les É ta ts centraux.
La position de ceux-ci est encore fortifiée p ar l’im portance des
fabrications d ’instrum ents aratoires e t par le développem ent récent
de l ’industrie autom obile2. On trouve là d ’excellents exemples à
l’appui de la théorie de W eber, car la localisation de ces industries
dépend essentiellement du coût de transport des matières premières
et des produits finis.

L ’industrie tex tile du Sud déclina notablem ent entre 1825 et


1850 ; néanmoins elle ne disparut pas et, à partir de 1850, de petites
usines commencèrent à se développer dans le « Piedm ont » des É ta ts
S ud-atlantiques. La culture du coton n ’avait jamais pris pied sérieu­
sem ent dans les m ontagnes, ni dans les collines bordières et les signes
1. Le tableau X I indique la situation actuelle. Voir Census of Manufactures 1925.
W ashington, 1927.
2. W i l l i a m M a c D o n a l d , Makers of modem agriculture. 1913 ; — R. C. E p s t f . i n ,
The automobile industry ; its économie and commercial development. Chicago and New
York, 1928.
542 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

de renaissance économique qui se m anifestèrent dans ces régions


av a n t même la Guerre Civile ne d ev in ren t évidents qu’après 18651.
Le progrès de l’industrie du coton à p a rtir de 1880 y a été vraim ent
rem arquable. L ’im portance de la transform ation est indiquée gros­
sièrem ent p ar l’augm entation dans le nom bre des broches.
M illio n s d e b ro ch es a c o to n en a c tiv ité

1880 1885 1890 1895 1900 1905 1910 1920

N ord 1 0 ,1 1 2 ,2 1 2 ,6 1 3 ,7 1 4 ,5 1 5 ,3 1 7 ,4 2 0 ,2
S u d .................... 0 ,5 1 , 1 1 ,7 2 ,4 4 ,5 8 ,8 1 1 ,2 1 5 ,2

Le nombre de broches ne donne pas, il est vrai, la m esure exacte


du changem ent, car le Sud a été p en d an t longtem ps lim ité aux a r ti­
cles grossiers qui exigent relativem ent plus de filés. Néanmoins la
proportion des broches indique en gros 1a. m arche du m ouvem ent.
L a crise actuelle de l’industrie te x tile entraîne de nouveaux raju ste­
m ents qui réduiront les usines du Nord à une position n ettem en t
inférieure. Les avantages essentiels du Sud sont : une m ain-d’œ uvre
bon m arché, des im pôts moins lourds, l’absence de restrictions légis­
latives strictes à la durée de la journée et au tra v a il des enfants, des
réserves de force hydraulique qui dépassent de beaucoup les besoins
de cette industrie actuellem ent ou dans l’avenir im m édiat. T o u te­
fois ses progrès sont limités p ar l’insuffisance en qualité et en qu an ­
tité de la m ain-d’œuvre et par l’éloignem ent des principaux m archés
de gros pour les articles courants. C’est en ce qui touche les articles
de fantaisie que les directeurs d ’usine éprouvent le plus de difficultés
à suivre la mode. Pour les articles grossiers, il y a lieu de croire que
le Sud continuera à absorber la m ajeure p artie de l’augm entation de
la production.
L ’activité du Sud —- où la concentration est sensiblem ent plus
forte que ne le feraient croire les chiffres établis p ar É ta ts — est
lim itée à peu de chose près à la production cotonnière2. L ’industrie
textile, dans son ensemble, a pour dom aine la région d ’eaux douces
de la côte atlantique. V raisem blablem ent l’im portance relative des
tro is divisions du pays côtier — Nouvelle-Angleterre, A tlantique,
Piedm ont du Sud ■ — variera à l’avenir. Mais on d o it croire que l’in ­
dustrie tex tile se m aintiendra, d ’une façon perm anente, dans cette
contrée. Le progrès de l’industrie cotonnière dans le Sud entraîne
une spécialisation croissante des au tres branches du tex tile dans le
1 . B r o a d u s M i t c h e l l , Cotion mills in the South. Baltim ore, 1921 ; — A u c u s t K o h n ,
The cotton mills of Soutk Carolina. Charles to n , 1907 ; — G. T. W i n s t o n , A builder
of the New Soutii’s being the story of the life and work of D . A . Tom pkins. New York,
1920 ; —■H o l l a n d T h o m p s o n , The New South. New H aven, 1919.
2. Voir, pour cette répartition, le tableau X II.
L O C A L ISA T IO N IN D U S T R IE L L E A U X É T A T S -U N IS 543

Nord. Les avantages de la concentration se traduisent par une loca­


lisation frappante des spécialités, comme le m ontrent les chiffres
réunis dans les rap p o rts du Census. Dans le détail, ces faits s’ex­
pliquent ordinairem ent par l’histoire de tels ou tels établissements et
par l’existence d ’une m ain-d’œuvre qualifiée.

*
**

La géographie industrielle des États-U nis subira sans doute de3


ehangements profonds à mesure que se modifiera l’équilibre de la
population entre les grandes divisions du pays. La croissance con­
tinue dans la région atlantique, mais elle marche encore plus vite
dans les É tats centraux. Ces transform ations jouent vis-à-vis des
modifications industrielles le rôle à la fois de causes et d’effets.

A bbott P ayton U sher


(Cambridge, Mass.)
TABLEAUX STATISTIQUES POUR SERVIR A L'ÉTUDE
DE LA LOCALISATION AUX ÉTATS-UNIS
TABLEAU I
Activité industrielle des grandes villes

VALEUR ADDITIONNELLE
POPULATION EN 1919
D [STRICTS D U E A LsI N D U S T R I E ( 1 9 1 9 )

MÉTROPOLITAINS P . 100
Nom bre d'habitants du total È . U. estim ée en m il­ P . 100
lions de dollars du total Ê . U.

N e w Y o r k ................. 8 034 349 7,5 1 629 13,4


C h i c a g o ...................... 3 201 301 3 ,0 716 5,9
P h i l a d e l p h i e ............ 2 428 728 2 ,3 537 4 ,4
D é t r o i t ........................ 1 181 057 0 .9 5 430 3,5
B o s t o n ........................ 1 801 320 1 ,0 3 316 2,6
C l e v e l a n d ................... 951 579 0 .9 0 239 2 ,0
Pittsburgh . . . . . . . . 1 216 464 1 ,5 220 1,8
S a i n t - L o u i s ............... 1 014 457 0,9 5 199 1 ,6
B a l t i m o r e ................. 814 395 0 ,7 7 146 1,2
S a n F r a n c i s c o ......... 900 921 0,8 5 146 1,2
B u f f a l o ........................ 623 865 0,5 9 135 1,1
C i n c i n n a t i ................. 681 287 0,6 5 132 1,1
M i n n e a p o l i s e t St.
P a u l ......................... 679 864 0,6 4 100 0,8
L o s A n g e l e s ............... 880 653 0 ,8 3 67 0 ,6

24 4 1 0 2 4 0 2 3 ,00 41,2
É t a t s - U n i s {sans les
dépendances). . . . 105 "10 620

T A B L E A U II
Accroissement de valeur donné aux matières par la production
industrielle (par groupes d’États)
M illio n s d e d o ll a r s

États 1849 18S9 1889 1879 1889 1899 1909 1919

Nouvelle-Angleterre i n d u s -
dustrielle1 et New York . . . 255 420 524 962 1 810 2 076 2 710 3 375
O h i o , I n d i a n a , I ll i noi s e t Mi-
c h i g a n ........................................... 56 120 213 428 1 085 1 419 1 993 3 104
R e s t e d e s É t a t s - U n i s ................ 222 431 555 931 2 178 2 947 4 090 5 678
533 971 1 292 2 321 5 073 6 442 8 793 12 157

P our 100

Nouvelle-Angleterre i n d u s ­
t r i e l l e e t N e w - Y o r k ................. 47,7 43,2 40,6 41, 5 35,7 32,2 30,8 27,8
O h i o , I n d i a n a , Illinois e t Mi-
c h i g a n ........................................... 11,1 12.4 16,5 18,4 21,4 22,0 22,7 25,5
R e s t e d e s É t a t s - U n i s ................ 41,2 44.4 42,9 40,1 42,9 45,8 46,5 46,7

100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0

1. C’est-à-dire toute la Nouvelle-Angleterre, moins le Maine.


L O C A L ISA T IO N IN D U S T R IE L L E A U X É T A T S -U N IS 545

T A B L E A U III

Accroissement de valeur donné aux matières par la production


industrielle, dans l’industrie du fer et de l’acier

M illio n s de dollars

États 1849 1859 1869 1879 1889 189$ 1909 1919

P e n n s y l v a n i e .................................... 12,6 22,0 62,8 101,6 201,7 204,0 284,1


O h ï o ...................................................... 6,4 12,9 25,0 63.6 77.0 13 9,3
I n d i a n a ................................................. 9 .2 13.0 47 ,9
I l l i n o i s ................................................. 6 , 6 1 0 , 8 2 4 , 8 3 9 . 0 41 9
N e w Y o r k .......................................... 6,2 10,5 6,5 8.3 20.1 27 ,7
N e w J e r s e y ....................................... 10.7 5 6 20,0
V i r g i n i e o c c i d e n t a l e ...................... 8,1 6.7 17,0
A l a b a m a .......................................... .. . 6,1 9,8 6,0 13,5
N o u v e l l e - A n g l e t e r r e indus­
t rielle .......................................... 5,1 5 9 10 6 5.7 8 3
W i s c o n s i n ............................................ 7,8
A u t r e s É t a t s ..................................... 6,6 13,8 17,7 26,0 26,4 28,7 34,3 34,1

T o t a l É t a t s - U n i s ................. 6,6 26,4 52,3 123,9 182,4 375,5 411,4 6 4 1 ,6

P o u r 100 du TOTAL

P e n n s y l v a n i e .................................... 47.7 42.1 50,7 55,8 53,7 49.6 44,3


O h i o ................................................. 12.2 10,4 13,7 16,9 18.7 21,7
I n d i a ................................................ 2 5 3,2 7 5
I l l i n o i s ................................................. 5,3 5,9 6 6 9.5 6.5
N e w Y o r k ............................. .. 11,9 8,5 3 6 2 2 4,8 4,3
N e w J e r s e y ....................................... 2,9 1,4 3,1
V i r g i n i e o c c i d e n t a l e ...................... 2,2 1.6 2.6
A l a b a m a ............................................... 3 4 2 6 1 5 2 1
Nouvelle-Angleterre industrielle 4,1 3,2 2,8 1.4 1,3
W i s c o n s i n ............................................ 1 2
A u t r e s É t a t s .................................... 1 0 0 , 0 52,3 33,8 21,0 14,4 7 G 8,3 5 4
T o t a l É t a t s - U n i s ............... 1 0 0 , 0 1 0 0 , 0 1 0 0 , 0 1 0 0 , 0 1 0 0 , 0 1 0 0 , 0 1 0 0 , 0 1 0 0 , 0

ANN. D ’H I S T O I R E . ---- l r e A N N É E .
546 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

T A B L E A U IV

A ccroissem en t de va leu r donné a u x m a tières


p a r l ’industrie de l ’a b attage e t des conserves de viande

MILLIONS DE DOLLARS POUR 100 DU TOTAL

Étais
1879 1889 1899 1909 1919 1879 1889 1899 1909 1919

I l l i n o i s . ........................... 1 5 . 4 3 7 , fi 55,0 47,3 68,5 36,6 38,9 40,5 27,3 30,4


K a n s a s ........................... 10,3 12,6 18,3 19,3 10,6 9,3 10,6 8,6
N e b r a s k a ...................... 10,9 14,4 15,7 8,0 8,3 7,0
N e w Y o r k ...................... 11,0 9,2 17,6 12,6 1 1 ,3 6,8 10,2 5,6
I o w a ................................ 5,5 6,1 10,6 4 0 3,5 4,7
O h i o ................................ 6,7 9,6 3,9 4,3
Mis sour i ......................... 5,2 7,7 9,0 3,8 4,4 4,0
T e x a s ............................. 5,3 8,9 3,1 4,0
M i n n e s o t a ..................... 8,7 3,9
P e n n s y l v a n i e ............... 7,3 7,6 4,2 3,4
C a l i f o r n i e ...................... 6,0 7,3 3,5 3,2
I n d i a n a .......................... 7,1 5,5 6,0 5,2 3,2 2,6
W i s c o n s i n ..................... 6,0 2,6
Nouvelle - Angleterre
i n d u s t r i e l l e .............. 5,9 5,9 6,7 6 ,1 4,3 3,9
A u t r e s É t a t s ............... 2 6 , 7 32,2 24,6 24,0 35,2 63,4 33,1 18,1 13,9 15,7
Total É ta ts- U n is . . . . 42,1 97,2 136,0 172,9 225,0 100,0 100,0 1 0 0 ,0 100,0 100,0

TABLEAU V

Puissance des moteurs primaires dans l ’industrie

MILLIERS DE CH EVAUX- V A P E U R P O U R C E N T A G E DI J T O T A L
D E L ’A N N É E

M us p a r de la M u s p a r de
M o­ la force
m tis M achi­ M o­ M o­ force achetée M a­ teurs M o­
nes et teurs à teurs chines achetée
d com ­ teurs
turbi­ com ­ hy- et tur­ bus­ hy­ M o­
M o­ T o ta l bines
nes à bustion drauL- tion d rau­ teurs
vapeur interne ques teurs à va­ in ­ Au­
liques élec­
électri­ A u tres peur terne tres
ques tri­
ques

1849 450» 650» 1 100 41,00 59,00


1859 700» 900» 1 600 43,70 56,30
1869 1 216 1 130 2 346 51,80 48,20
1879 2 185 1 225 3 410 64,10 35,90
1889 4 586 9 1 255 89 5 939 77,23 0,15 21,13 1,49
1899 8 190 135 1 454 183 137 10 099 81,10 1,83 14,40 1,81 1,36
1909 14 229 751 1 823 1 749 124 18 676 76,19 4,02 9,76 9,37 0,66
1919 17 040 1 259 1 765 9 348 95 29 507 57,75 4,27 5 ,9 8 31,68 0,32
1923 16 701 1 224 1 803 13 365 33 093 50,47 3,71 5 ,4 5 40,37

a. Estim é en partie.
L O C A L IS A T IO N IN D U S T R IE L L E A U X É T A T S -U N IS 547

T A B L E A U VI
Forces hydrauliques des États-Unis (virtuelles et effectives)

PUISSANCE
UTILISABLES UTILISABLES DES STATIONS
DE PLUS
90 p. 1 0 0 n u te m p s 5 0 P. 1 0 0 D U T E M P S DE 1 0 0 H P AU
R égions 1 er J A N V I E R
3927

Chevaux- P . 100 Chevaux- Chevaux-


vapeur P . 100
vapeur vnpeur

Nouvelle-Angle terre 998 000 2,87 1 978 000 3.60 1 535 468
A tlantique moyen . 4 317 000 12,40 5 688 000 10.35 2 055 853
Centre N o rd -E s t. . . 737 000 2 ,12 1 391 000 2,53 1 009 915
Centre N ord-O uest. 871 000 2,50 1 844 000 3,35 532 894
A tlantique Sud . . . . 2 476 000 7,11 4 464 000 8,11 1 841 197
Centre S u d - E s t . . . . 1 011 000 2,90 2 004 000 3,64 867 638
C e n t r e S u d - O u e s t .. 434 000 1,25 388 000 1.61 32 333
M o n t a g n e s ................. 10 736 000 30,83 15 513 000 28,19 1 030 224
P a c i f i q u e ................... 13 238 000 38,02 21 2 6 0 000 3 S , 63 2 815 461

T o t a l É t a t s - U n i s .. 34 818 000 100,00 55 030 000 1 00,00 11 720 9 8 3

T A B L E A U V II
Valeur des produits de l'industrie aux États-Unis en 1810

MILLIflJIS SE DOLLARS p. 100

T e x t il e s .
T i s s a g e d o m e s t i q u e .......................................... 39,4
F i l é s p r o d u i t s e n u s i n e s ................................ 1,8 -
A u t r e s f i l é s ............................................. .............. 2
41,4 27,4
P ro d u its de l ’i n d u s t r i e d o m e stiq u e ou
DES MÉTIERS.
P e a u x ........................................................................ 17,9
B o i s s o n s d i s t i l l é e s e t f e r m e n t é e s ................. 16.5
F a r i n e s .................................................... ................ 20.5
P r o d u i t s d e s s c i e r i e s ....................................... 1,0S
S u c r e d ’é r a b l e e t d e c a n n e ......................... 1,80
57,78 38,3
P r o d u its d e s m é t ie r s .
M é t a u x ...................................................................... 17.0
S a v o n s e t h u i l e s ................................................. 1,7
D r o g u e s e t t e i n t u r e s ........................................ 0,5
B o i s e t a r t i c l e s d e b o i s ................................ 5,5
P a p i e r ....................................................................... U 9
C â b l e s e t c o r d a g e s ............................................ 4,2
A u t r e s p r o d u i t s .................................................... 21.0
51,8 34,3
T otal .................................................................................... 150,98 100,00
1 _
548 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

TABLEAU VIII
Localisation des industries en 1810

TOUTES PRODUCTION
POPULATION TANNERIE
INDUSTRIES DES mUTS-rOItNIilll

N o m b r e P . 100 V a le u r P .1 0 0 aleu r
des p r o d u its
F P .1 0 0 V a leu r P .1 0 0
d'habitants

M a i n e .............. 228 709 3 741 116 231 174


Massachusetts . 437 659 21 895 528 154 700 1 212 979
New Hampshire 214 360 5 225 045 251 700
V e r m o n t ........... 217 913 5 407 280 122 000 386 500
R h o d e I s ï a n d .. 76 931 4 106 074 3 970 93 183
C o n n e c t i c u t . .. 261 942 7 771 928 46 180 476 339

T o t a l {Nouvel le
Angleterre) .. 1 437 514 20,7 48 146 971 27 , 9 326 850 1 0 ,9 2 661 875 3 1 ,8

New York . . . . 959 220 25 370 289 362 020 1 0 79 742


P e n n s y l v a n i e ., 8 13 091 3 3 6 9 1 111 1 301 343 1 599 044
N ew Jersey . ., 245 562 7 054 594 361 932 386 189

T o ta l (É tats
moyons) . . . . 2 017 873 29,3 66 115 994 38 ,4 2 0 2 5 2 9 5 6 9,0 3 064 973 36,6

Reste des É tats-


U n i s ................ 3 485 235 50,0 5 8 A A 3 *711 33 n 629 132 20,1 2 661 402 31,6

T o t a u x .............. 6 940 622 1 0 0 ,0 172 762 676 1 0 0 ,0 2 981 277 1 0 0 ,0 8 388 250 1 0 0 ,0

S E L L E R I E ET chipellehib de m m D ISTILLERIE PAPETERIE


CORDONNERIE ET DE MCBBIRE

V a le u r P .100 V a leu r P . 100 V a leu r P .1 0 0 V a le u r P .1 0 0

M a i n e ................... 159 959 160 968 107 200 16 000


Massachusetts.. 2 390 513 415 167 1 628 326 290 951
N ew H ampshire 106 500 74 450 42 450
V e r m o n t ............. 503 505 193 520 129 964 70 050
R h o d e I s ï a n d .. 48 0 0 0 269 992 848 240 53 297
C o n n e c t i c u t . .. 231 812 522 209 811 144 82 188

T o t a l { No u v e l le
Angleterre),. 3 333 794 4 1,5 1 668 356 3 8 ,3 3 599 324 2 3,0 554 936 32,8

New York . . . . 260 035 1 685 794 233 268


P e n n s y l v a n i e .. 3 126 107 l 288 246 3 986 045 626 749
New Jersey . . . 427 685 94 052 615 125 49 750

T o ta l (É tats
m o y e n s ) ......... 3 553 792 44,1 1 642 333 38 ,0 6 286 964 40,4 909 767 54 ,0

R e s te des É ta ts -
U n i s ................ 1 156 957 14,5 1 013 055 2 7,7 5 671 752 36,6 225 015 13,2

T o t a u x .............. 3 0 4 1 5 4 3 1 0 0 , 0 4 3 2 3 7 4 4 1 r t o n n c ç co nr.fi 1 0 0 , 0 I 6 8 9 7 1 8 1 0 0 , 0

1. L a production des articles de cuir n 'a pas été recensée dans l'É ta t de New York. SI
on estime la valeur de ces articles, d’après la production des tanneries, à 2 000 000 de
dollars, on obtient les pourcentages suivants : Nouvelle-Angleterre : 33,3 ; É ta ts moyens :
55,5 ; reste des États-U nis : 11,2.
L O C A L IS A T IO N IN D U S T R IE L L E A U X É T A T S -U N IS 549

T A B L E A U IX

Répartition de la production et de l'outillage textile en 1810

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ter rito ir es N om bre P. P. O
U» p et * Ci
d'habitants 100 Yards 100 PS <
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>

M a i n e ........................... 228 709 f! 6 4 5 755 16 057 59 11 6 71


N e w H a n a p s h i r e .......... 214 360 4 271 155 20 970 135 19, 9 98
V e r m o n t ........................... 217 913 2 426 863 14 801 166 11 j q 68
M a s s a c h u s e t t s ............... 437 659 4 108 209 22 564 221 9 ,4 51
G o n n e c t i c u t .................. 261 942 4 086 898 16 132 218 1 5, 6 61
R h o d e I s l a n d ................. 76 931 2 0 ,7 1 318 147 2 7, 4 4 62?
N e w Y o r k .......................
24 IL 1 60
959 220 9 048 670 33 068 427 9, 03 34
N e w J e r s e y .................... 245 562 1 941 177 4 648 52 7 9 18
P e n s y l v a m e ................... 813 091 2 9 , 3 6 400 497 23 ,8 17 577 213 7, 9 21
D e l a w a r e ......................... 72 674 362 793 2 005 8 5 0 26
M a r y l a n d ......................... 372 541 1 755 963 6 388 28 4 ,6 17
V i r g i n i e ............................ 909 670 9 623 545 40 856 55 10, 5 45
Caroline d u N o r d . . . . 552 213 7 376 1 54 40 978 20 1 3 , 35 74
C a r o l i n e d u S u d ......... 296 765 3 267 141 14 938 11, 05 50
G é o r g i e ................... 248 492 4 189 303 13 290 16 8 53
K e n t u c k y ........................ 406 511 4 685 205 23 559 33 11, 5 58
T e n n e s s e e ........................ 261 727 2 052 848 17 316 2 7 8 66
O h i o ................................... 216 164 1 943 333 10 856 21 9 0 50
Mississipi ....................... 40 352 350 820 1 330 8 , 75 33
O r l é a n s ............................. 43 154 133 180 1 594 3, 1 37
I l l i n o i s .............................. 12 282 90 039 460 7, 38 38
I n d i a n a .............................. 24 520 244 266 1 256 9, 95 51
M i c h i g a n ....................... 4 147 3 621 17 88 4
D i s t r . f é d é r a l ................. 24 023 5 0 ,0 46 000 48,8 110 1, 9 2 4
T o t a u x .................... 6 940 622 72 371 564 325 392 1 682 10, 40 46

TABLEAU X

Population et industries en 1850

POPULATION
SALAIRES I8DBSTR1ELS PRODUCTION
ANNUELS ANNUELLE
RÉGIONS
N om bre P .100
d ’habitants Dollars P . 100 D ollars P .100

Nouvelle-Angleterre . . . 2 728 116 11,8 72 317 148 31,7 274 740 063 27,2
A t l a n t i q u e m o y e n .......... 6 624 988 28,8 104 424 768 45,4 471 975 751 46.5
S u d ....................................... 3 952 837 17,2 10 250 700 4,4 53 635 005 5,3
S u d - O u e s t ......................... 3 321 117 14,5 6 736 405 2,9 26 323 276 2,5
N o r d - O u e s t ....................... 6 379 923 27,7 36 007 357 15,6 186 662 368 18.5
23 006 981 100,0 229 736 377 100,0 1 013 336 463 100,0
550 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

TABLEAU XI

Industries du cuir en 1925

CUIRS CHAUSSURES

ÉTATS Valeur des V aleur des


produits P . 100 produits P . 100
en m illions de en m illio n s de
dollars dollars

M a s s a c h u s e t t s ............... ;o,7 15,3 240,9 27,0


N e w Y o r k ...................... 57,4 12,4 191,3 20,5
N e w J e r s e v ................... 37,3 8,05 y> » i
P e n n s y l v a n i e ............... 87,3 18,9 42,0 4,2
O h î o .................................. 11,5 2,5 51,5 5,6
M i s s o u r i .......................... » » 124,3 13,4
I l l i n o i s ........................... .. 34,4 7,45 66,3 7,15
W i s c o n s i n ...................... 44,5 9,65 53,3 5,7
M i c h i g a n ........................ 18,3 3,97 » »
R e s t e d e s Ê . U ........... 100,6 21,78 155,8 16,45

Total É. U . . . . 462,0 100,00 925,3 100,00

T A B L E A U X II

Valeur des produits de l'industrie textile et des industries


voisines en 1919

VALEUR TOTALE VALEUR


POPULATION
DES PRODUIS TEITM.es t e s ARTICLES DE COTON

M illio n s M ilfions
M illiers P . 100 de P . 100 de P . 100
d'habitants dollars dollars

M a i n e ............................................ 768 121 56


N e w I l a m p s h i r e ...................... 443 142 86
V e r m o n t ............................... 352 26 4
M a s s a c h u s e t t s ........................... 3 852 1 183 604
R h o d e I s l a n d ............................ 604 435 177
C o n n e c t i c u t ................................ 1 380 273 105

T o t a l N o u v e l t e - A n g l e t e r r e .. 7 400 7,06 2 180 39,4 1 032 47,5

N e w - Y o r k ..................................... 10 385 536 55


P e n n s y l v a n i e ............................. 8 720 836 90
N e w J e r s e y ...................... .. 3 155 551 80

Total A tlantique moyen . . . 22 160 21 , 0 0 1 923 34,7 205 9,3

C a r o l i n e d u N o r d ...................... 2 559 351 318


C a r o l i n e d u S u d ........................ 1 683 234 228
G é o r g i e .......................................... 2 895 207 192
A l a b a m a ...................................... 2 348 86 79
T o t a l P i e d m o n t S u d ............ 9 485 9,1 888 16,0 817 37,0

T otal É ta ts- U n is . . . . 105 710 5 546 100,0 2 195 100,0


LE T R A V A IL Q U I S E F A IT : R E V U E S G É N É R A L E S

LE COMMERCE EN FRANCE AU XV Ie SIÈCLE


L ’h isto ire éco n o m iq u e e t sociale de la France, au xvx« siècle, d em eure
en core trop p eu étu d ié e ; en dehors d ’un p e tit nom bre d ’ou vrages e x c e lle n ts,
on co m p te le s tr a v a u x de gra n d e envergure qui lu i o n t é té con sacrés. Ce n ’est
p as to u t à fa it sa n s ra iso n . O utre que le x v ie siècle, d ’une façon gén érale, a été
u n p eu d éla issé, ch ez n o u s, l ’h istoire écon om iq u e s ’est h eu rtée, pour c è tte
p ériode, à u ne d iffic u lté p articu lière, qui tie n t au caractère d es sources. S ’a g it-
il du x v m e siècle ? L ’h isto r ie n trou ve des fonds d ’arch ives v ra im en t a cces­
sib les : p ap iers seig n eu ria u x , fon d s des in ten d an ces e t des p a rlem en ts, p a p iers
des firm es com m ercia les e t in d u strielles, séries F 10 et F 12 des A rch iv es N a tio ­
n ales, etc. A u x v ie siècle, l ’a d m in istra tio n p rovin ciale, encore m al o rgan isée,
n ’a la issé que p eu d ’a rch iv es ; le s q u estion s écon om iq u es ne so n t du ressort
d ’aucune a d m in istra tio n cen trale ; les p ap iers des firm es com m erciales d em eu ­
ren t assez rares L L a sou rce la p lu s p récieu se, en dehors d es fon d s d es É ta ts e t
d es p arlem en ts, ce s o n t certa in em en t les arch ives n otariales, d o n t Mr P a u l
R a v ea u a tiré et. tirera encore un si h eu reu x p arti ; encore ne rem o n ten t-elles
p as p a rto u t au x v ie siècle ; e t, là où elles e x iste n t, il fa u t à l ’h isto rien u ne
énorm e p a tien ce pour m an ier ces m illiers d ’actes, qui, d ’ailleu rs, se p r ê te n t
m a la isé m e n t à d es p u b lic a tio n s de d o c u m e n ts 2 . 11 y aurait b eau cou p à prendre
é g a lem en t d an s le s fon d s d e s A rch ives C om m unales, ain si que dans c e u x d es
d iverses ju rid ic tio n s. Il sera it très u tile de dresser un in v en ta ire de ces rich esses
d ocu m en ta ires, a in si que d es ressources que p e u v e n t fournir le s m a n u scrits d e
la B ib lio th èq u e N a tio n a le e t de nos b ib lio th èq u es de p rovin ce — san s o u b lier
d ’ailleu rs que le s o u v ra g es im p rim és co n tien n en t, eu x au ssi, b eau cou p d ’ «in é­
d it» , d ’a u ta n t que nom b re d ’entre eu x so n t ex trêm em en t rares.
P ou r l ’in sta n t, n o u s lim ita n t à l ’h istoire du com m erce de la F ran ce,
n ous vou d rio n s, en d éterm in a n t les résu lta ts acq u is, dresser une so rte
d ’é ta t d es q u estio n s q u ’il sera it in téressa n t d ’étudier. Il e x is te , san s d o u te,
com m e g u id es u tile s à co n su lter, d eu x ou vrages g én érau x : c e u x de L e v a s -
s e u r , H isto ire du com m erce de la F rance, l re p a rtie, A v a n t 1789, P a ris, 19 1 1 ,
in - 8 °, e t su r to u t de P ig e o n n e a u , H isto ire du commerce de la F ran ce, P a ris,
1885-1889 , 2 v o l. in - 8 ° ; l ’u n e t l ’autre se ressen ten t de l ’é ta t p eu a v a n cé de
la scien ce au m o m e n t où ils o n t paru ; leu rs auteurs, to u te fo is, e t su r to u t
P ig eo n n ea u , se so n t liv r é s à qu elq u es recherches personnelles.
1. On en trouve cependant de bien intéressants ; tels, les documents ém anant d'André
Ruys, négociant espagnol établi à Nantes (1548-1566), et conservés aux Archives Commu­
nales de cette ville (HH 189 à 193) ; ils n’ont encore fait l’objet d’aucune étude appro­
fondie.
2. Signalons cependant, entre beaucoup d'autres, les publications déjà anciennes de
Mr G a b rie l P é ro ttse , par exemple ses E tudes sur les usages et le droit p rivé en Savoie
au milieu du X V Ie siècle. Paris, 1913, in-8° — et, plus récemment, celle du Dr V. L e b lo n b ,
D ocum ents rela tifs à l'histoire économique de Beauvais et du Beauvaisis au X V I e siècle,
extraits des m in u tes notariales ( 1537-1556 ). Paris, 1925 (Publ. de la Société Académique de
l’Oise).
552 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

Q uand on v eu t étudier le com m erce d ’un p a y s, la prem ière q u estion à ex a m i­


ner, c ’e s t celle des transports et des v o ies de com m u n ication . P ou r la France, en
ce qui concerne le x v ie siècle, elle n ’a d on né lieu q u ’à peu de tra v a u x . N ou s p o s­
séd on s cependant, dans L a Guide des chem ins de F ra n ce, de C h a r l e s E s t i e n n e 1
un docu m en t d ’ensem ble fort in téressan t, e t ab on d an t en d étails précis : on y
v o it, par exem ple, que la route d ’Orléans n ’e s t p a v ée que sur d eu x lieu es,
d ’O rléans à Cercottes. Il sem ble bien que les ro u tes so ien t encore m al en tre­
ten u es e t ressem blent so u v en t à des p istes, — com m e au jou rd ’hui b eaucoup de
rou tes russes. Les ordonnances des rois de France m on tren t cep en d an t que
ceu x -ci se son t préoccupés des rou tes ; qu atre trésoriers de F rance so n t pré­
p osés à la surveillance des « ch em in s, p o n ts e t chau ssées », m ais leur a c tiv ité
a -t-elle eu grand effet ?
L es transports, sem b le-t-il, ne so n t don c guère p lu s rapides, ni p lu s c o m ­
m odes q u ’au x v e siècle. Il n ’y a pas encore de serv ice régulier de m essageries,
ni pour les voyageu rs, ni pour les m a rch a n d ises, s i ce n ’e st d ans les v illes
d ’U n iv ersité. A insi le m essager de l ’U n iv ersité de P o itiers p a rta it ch aque
sem ain e pour Paris, à jour fix e ; il y a v a it a u ssi des départs réguliers de P o i­
tiers pou r B ordeaux, T oulouse, L im oges, l ’A uvergn e, la B retagn e, la N or­
m an d ie, etc. ; le s m essagers de l ’U n iv e r sité , d an s to u te s le s v ille s où ils p a s­
sa ie n t, fa isa ien t des paiem en ts e t des recou vrem en ts pour les m archands du
P o it o u 2. U n éd it d ’H enri I I I , du 15 octob re 1576, créa des m essagers ro y a u x
d an s to u s les sièges de b ailliage, sén éch au ssée ou électio n , pour le transport
d es a ctes de procédure, et il leur é ta it p erm is de se charger au ssi de lettres
m issiv es, d ’espèces de m onnaie e t de m arch an d ises légères. M ais le service des
m essageries, de caractère fisca l dès le d é b u t8, ne se p erfectionnera u n peu
q u ’au x v n e siècle4.
N o u s n ’avons pas d ’études d ’ensem b le sur le s co n d itio n s de la n a v ig a tio n
1. A Paris, chez Charles Estienne, Im prim eur du Roy, 1552 ; in-12 (Bibl. Nat., Lm Rés.)
On lit à la page I : Vue, corrigée et augmentée pour la seconde fo is. Il avait paru un premier
tirage en la même année 1552 ( B r u n b t , M anuel du libraire, v ° Guide). Une nouvelle édi­
tion parut en 1553. Elle ne diffère pas en réalité de la seconde. Le p etit traité de Ch. Es­
tienne a été souvent réimprimé et notam m ent en 1580 à Lyon par Benoit Rigaud, La
Guide des chem ins pour aller et venir p a r tout le royaum e de France, in-16 (voir B a u d r i e r ,
B ib lio g ra p h ie L yonnaise, I I I , p. 358) ; il se complète alors de La S u itte de la Guide des che­
m in s ta n t de France, d 'E spagn e, d ’Ita lie et autres p a y s ; à Lyon, pour Benoist Rigaud,
1583; in-16 (voir Baudrier, ouv. cité, III, p. 376). E n 1591, on voit paraître un document
qu’il est intéressant de comparer avec La G uide de Ch. Estienne, c’est le S om m aire de la
description de la France avec le guide des chem ins pour aller p a r les provinces de T h é o ­
d o r e M a y e r n e - T u r q u e t (1591, in-16 ; 1596, in-12 ; 1618, in-8°, etc.).
2. Voir P a u l R a v e a u , La condition économique et l’état social du Poitou au X V I * siècle
(encore inédit). — Sur les messagers de l’Université de Paris, voir notam m ent D u B o u l â t ,
H isto ire de V U niversité de P a ris, 1.1, p. 137 ; sur la création des messagers royaux en 1576,
C r e v i e r , H istoire de V U n iversité de P a ris, t. VI, 1761, p. 352 ; sur les conflits des deux ins­
titutions, et l’affaire de 1632-1634 notam m ent, J o u r d a i n , H istoire de l ’ U niversité de
P a r is aux X V I I « et X V I I I e siècles, Paris, 1888, 1. 1 et I I pa&sim et T a r g e , Professeurs et
régents de collège dans l ’ancienne U niversité de P a ris, Paris, 1902, p. 175. — On trouvera
de bonnes collections d’ordonnances relatives à la poste et aux messageries dans J a c q u e s
L e Q u ie n d e l a N e u f v ille , Usage des postes chez les anciens et les m odernes contenant tous
les édits, etc., Paris, 1730, in-12 (édition antérieure, 1708?) et surtout dans le T raité de la
P olice de N i c o l a s D e l a m a r e , Paris, 1738, in-fol., livre VI, titre XIV.
3. Caractère qu’il conservera jusqu’à la fin de l’ancien régime.
4 . V o i r l e b o n t r a v a i l d e D a n i e l B e r n a r d , L a poste aux lettres en Bretagne d a n s M é­
m oires et docum ents pour servir A l ’histoire du commerce et de l ’industrie d e J u l i e n H a y e m ,
12®série. Paris, M. Rivière, 1928 ; in-8°, p. 73-222.
L E COM M ERCE A U X V Ie SIÈ C L E 553

in té r ie u r e 1. C ep en dan t, elles sem b len t plus sa tisfa isa n tes que celles des v o ie s
d e terre, b ien que le s riv ières so ie n t tou jou rs encom brées par des m ou lin s, des
barrages, d es p êch eries. L a ro y a u té , il e st vrai, ordonne la d estru ctio n d e s
m ou lin s e t p êch eries sur le s v o ie s n a v ig a b les, ainsi que la révision des p éa g es,
m ais san s grand su ccès. Chose p lu s sérieu se, elle au torise les m archands fré­
q u en ta n t les rivières à faire « b ou rse com m une », c ’est-à-dire à form er d es
a sso c ia tio n s sem b la b les à célle d es « m archands fréq u en tan t la rivière de
L o ir e » 2 ; en fa it, q u elq u es co m m u n a u tés fu ren t créées, n o ta m m en t par le s
m arch an d s de la G aronne, de la D ord ogne e t de leurs p rin cip a u x a fflu en ts,
e t p ar le s m archands u tilis a n t la Saône.
E n m êm e tem p s, on co m m en ça it à co n cev o ir l ’idée d ’un réseau de ca n a u x ;
te lle fu t d u m oin s la co n c e p tio n d ’A dam de C rapponne, qui rêv a it de jo in d re
la L oire à la S ein e ; des tra v a u x , com m en cés en 1558, furent b ie n tô t in terrom ­
p u s par la m ort d ’H enri II. Ce m êm e ingénieur étu d ia le p rojet d ’u n ca n a l
entre l ’A ud e e t la G aronne, p rem ière id ée du canal du M idi, qui n e sera réa lisée
q u ’un siècle p lu s tard par R iq u e t 3.
D ’au tres o b sta cles e n tra v a ie n t le s tran saction s intérieures : b eau cou p su b ­
s istè r e n t ju sq u ’à la R é v o lu tio n . C’é ta it d ’abord la v a riété in fin ie d es p o id s e t
d es m esures. Le p o u v o ir ro y a l essa y a d ’y rem édier, dès 1540, p ar u ne ord on ­
n an ce qui éta b lissa it, pour to u t le royau m e, une aune uniform e, p u is par u n
au tre é d it (de 1557), qui d o n n a it m ission à d eu x m aîtres de req u êtes de ra m e­
ner à d es u n ités in v a ria b les to u s le s poids e t m esures u sités en F ran ce ; la
p rescrip tio n fu t éten d u e à to u t le royaum e en 1558 ; m ais ces m esures, c o m m e
t a n t d ’au tres, n ’eu ren t au cu n e effic a c ité .
U n e gên e non m o in s sérieu se pour le com m erce p ro v en a it des m esu res
con tre l ’ex p o r ta tio n d es b lés e t m êm e contre leur circu lation de p ro v in ce à
p ro v in ce, que l ’on p ren a it du m o in s dans les années de « ch erté» . On red ou ­
t a it l ’accap arem en t ; a u ssi o b lig ea it-o n le s cu ltiv a teu rs à ven d re leurs b lés
d an s les m archés, com m e le m o n tre, par ex em p le, un éd it de 1532 4. A ssurer
la su b sista n ce d es v ille s , restera, en e ffet, l ’une des grandes p réo ccu p a tio n s du
g o u v ern em en t ro y a l ju sq u ’à la fin de l ’an cien régim e.
P ar con tre, il fa u t n o ter l ’éb au ch e d ’u ne ju rid iction com m erciale, m arq u ée
1. Ici également nombreuses monographies locales, souvent enfouies dans les publi­
cations des Sociétés savantes. On a notam m ent étudié avec assez de soin le flottage (voir
pour l’Ailier, l ’étude im portante d ’A. A c h a r d , Jum eaux et la batellerie d ’A llie r dans R evue
d ’A u verg n e, X X X III, X XX IV , XXXV, 1916-1917-1918 ; pour la Dordogne, E . B o u b a l ,
L a H aute D ordogne et ses gabariers dans B u ll. Soc. L ettres, Tulle, 1900-1901, etc.). Sur les
navigations de la basse Seine, étude de P h . B a r b e t , Le H avre m aritim e ; la batellerie et le s
tra n sp o rts p a r terre d u X V I e au X I X e siècle dans M ém . et Doc. de Julien Hayem, 6e série.
P aris, 192.1.
2. V oir M a n t e l e i e r , H isto ire de la com m unauté des m archands fréquentant la riviè re de
L o ire . Orléans, 1864-1867 ; 2 vol., in-8°.
3 . Voir F a . M a r t i n , A d a m de C rappon n e et son œuvre. Paris, 1874. — Sur to u t ce qui
précède, voir aussi H . P i g e o n n e a u , H istoire du commerce de la France, t. I I , p. 3 6 e t
suiv., 7 6 et suiv.
4. « Comme, dit-il, nous ayons été informés que plusieurs personnages, par avarice et
cupidité..., ont acheté grande quantité de tous blez, les uns avant la cueillette e t étan t
encore en verdure, e t les autres du populaire, hors le marché et en leurs maisons pour
m ettre en greniers, pour iceux vendre à leur plaisir et volonté, alors qu'ils verront le peuple
estre en nécessité... Avons ordonné que les bleds... soyent vendus et portez aux marchés
publiques et non ailleurs... e t qu’ils le soient avant toute œuvre au populaire qui l’achète
pour vivre au jour le jour, e t nul ne sera à eux préféré. » — E n 1535, au contraire, la
récolte é ta n t abondante, on autorise la libre circulation des grains. Voir H e n r y L e m o n -
n i e r , L a R en a issa n ce et la R éform e dans H istoire de France, d’E .L A visss, p. 275-276.
55 4 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

par la création de trib u n a u x de co m m erce, à L yon e t à T ou lou se en 1549, à


N îm es en 1552, à P a ris en 1 5 6 3 1. In d iq u o n s encore q u ’u ne ord onnance de
1584 fix a les droits de ju rid ictio n de l ’am iral de France ; les cours d ’am irau té
ju gèren t dès lors to u tes les affaires m aritim es.
Malgré l ’in su ffisance des v o ie s de co m m u n ica tio n e t des tran sp orts, m algré
to u te s les en traves du trafic qui su b sisten t, nul d ou te q u ’il n ’y a it eu, au
x v ie siècle, des relation s com m erciales assez a ctiv e s entre les d iverses régions
de la France, un d év elo p p em en t sé r ie u x du com m erce in térieu r de la F ran ce.
L e prochain ouvrage de Mr P a u l R a v e a u n ou s m ontrera, par ex em p le, des
m archands du P o ito u , qui v o n t a ch eter des to ile s en B retagn e e t vendre des
draps, fabriqués dans leur p a y s, à T ou lou se, L y o n , B ord eau x, L a R o ch elle.
Mais il nous fau d rait une d izaine de b on n es étu d es sem b la b les à celles de l ’ém i-
n en t éru d it p o itev in . A c e t égard , n o u s n ’a v o n s ju sq u ’ic i que d es b ribes de
con n aissan ces. Ce que nous v o y o n s, c ’e s t q u ’un p eu p a rto u t les corp oration s
m archandes, p lu s rich es, p ren n en t le p as su r le s corp orations d ’a rtisan s ;
c ’e s t ain si q u ’à P a ris on co n sta te la p rédom inance d es S ix C orps (drapiers,
m erciers, pelletiers, orfèvres, ép iciers, b on n etiers, ceu x -ci rem p lacés dès 1514
par les changeurs).

II

L e com m erce ex térieu r de la F ran ce, au x v ie siècle, e t en p articu lier le


com m erce m aritim e, nous e s t m ie u x con n u que le com m erce in térieur. C’e s t
qu’il e st plus aisé d ’attein d re les so u rces e t au ssi qu’il a p iq u é d a v a n ta g e la
cu rio sité des érudits. N ous avon s, d ’ailleu rs, la b on ne fortu n e de posséd er sur
certa in s aspects de ce beau su je t, u n e œ u v re co n scien cieu se e t sa v a n te :
l ’H isto ire de la m arine fran çaise, de Mr C h . d e l a R o n c i è r e .
L a part que la France a prise a u x d éco u v ertes e t a u x co n q u êtes d ’o u tre­
m er ne saurait être m ise en balan ce a v ec celle d es P o rtu g a is e t d es E sp a g n ols ;
to u tefo is, dans ce grand m o u v em en t, elle t ie n t un ran g hon orab le. Mais ne
l ’ou b lion s pas : il s ’a g it là p lu tô t d ’in itia tiv e s in d iv id u elles que d ’une a ction
d ’ensem ble, sou tenu e par le pou voir royal. A in si Mr H e n r y L e m o n n i e r a
ju ste m e n t rem arqué que la fo n d a tio n du H avre, d écid ée en 1517, v is a it su r­
to u t un but m ilitaire e t que le gou v ern em en t de F ran çois Ier sem b le ne s ’être
q ue m édiocrem ent préoccupé de l ’a sp ect com m ercial de c e tte cr é a tio n 2.
Ce son t su rto u t des m arins e t d es arm ateu rs de D iep p e, de H on fleu r e t des
p orts bretons qui entreprennent d es ex p loration s m aritim es. Il e st m êm e
1. Outre les indications anciennes de P i g e o n n e a u , o u v . cité, I I , p. 2 2 2 et suiv., voir
un certain nombre de monographies (souvent thèses de doctorat en droit). Citons par
exemple, pour Lyon, l’étude d é j à ancienne de J . V a e s e n , La ju rid ic tio n com m erciale de
L yo n . Lyon, 1879, in-8° ; pour Paris, D e n iê re , La ju rid ic tio n consulaire de P a ris, 1563­
1792. Paris, 1870, in-8° ; pour Lille, A. L e f a s , L a ju rid ic tio n consulaire de L ille (Extr. d elà
R evue d u N ord, V I I , 1921), etc. Sur les problèmes d’origine, mise au point d’A. L e f a s ,
D e l ’orig in e des ju rid ic tio n s consulaires des m arch an ds de F rance dans Revue d ’histoire du
d ro it, 1924, p. 83, qui renvoie aux études antérieures (deL. de Valroger, E. de Caters, etc.).
Les premières ébauches de ce que seront plus ta rd les chambres de commerce commen­
cent à apparaître à l’extrême fin du xvi® siècle; voir par exem ple,pour les origines de la
première en date de ces chambres françaises, Jo s. F o u r n i e s , La chambre de commerce
de M arseille et ses représen ta n ts perm an en ts à P a ris, 1699-1875. Marseille, 1 9 2 0 , in-8°.
2 . Voir H . L e m o n n i e r , ouv. c i t é , p. 2 7 7 e t suiv. ; S t . d e M e r v a l , D ocum ents relatifs à
la fo n d a tio n du Havre, 1 8 7 5 ; B o r é l y , H isto ire de la v ille du H avre et de son ancien gouver­
nem ent, 1 8 8 0 - 1 8 8 1 .
L E COMMERCE A U XVI® SIÈCLE 555

p ossib le que, dès le x v e siècle, des pêcheurs norm ands ou b reton s se so ie n t


avan cés ju sq u e d ans les parages de T erre-N euve ; en to u t cas, des D iep p o is
y o n t abordé vers 1508.
R em arq u ons, a v e c M1 Ch. de la R oncière, que les exp éd ition s lo in ta in es,
en h a u te m er, o n t été fa v o risées de plus en plu&, non seu lem en t par les progrès
de la tech n iq u e m aritim e, par l ’em p loi d ’in stru m en ts com m e la bou ssole e t
l ’astrolab e, m ais au ssi par l ’accroissem en t considérable du ton n age des v o iliers
p on an tais, ain si que par la d iffu sion , dans les m arines du N ord-O uest, d es
ty p e s de b a te a u x h isp a n o -lev a n tin s, à voilure m ix te et fragm entée e t à lo g e ­
m en ts m u ltip les. D an s tou s nos ports, on im ite les caravelles p o rtu g a ises1.
On com p ren d alors que, d ès le d éb u t du x v ie siècle, en 1503, le ca p ita in e
h on fleu rais P au lm ier de G on n eville, m on té sur V E spoir, a it abordé sur la c ô te
du B résil, au rio S an -F ran cisco do Sul, p u is à B ah ia ; m ais c e tte ex p éd itio n
n ’eu t p as de su ite s im m éd ia tes, m algré les lu tte s des m arins de J ea n A n g o
con tre les P o r tu g a is2.
A u con traire, vers l ’A m ériq u e du N ord , il y a eu un courant de n a v ig a tio n
in in terrom p u . L es pêcheurs b reton s e t norm ands exercent à T erre-N euve u n
v érita b le m on op ole. Le secon d A n go, de D iep p e, joue, à cet égard, un rôle
ca p ita l, dans le prem ier tier s du x v ie siècle ; s ’en tou ran t de m arins ita lie n s e t
associé à des m arch an d s de D iep p e e t de R o u en , il dispose de 20 à 30 b a tea u x .
C’e s t l ’un de ses c a p ita in e s, V erazzan o, qui exp lore les côtes de l ’A m érique du
N ord , de 1524 à 1527, ta n d is que les frères P arm en tier, se dirigean t v ers les
In d es o rien ta les, ab ord en t à S u m atra, en 1528®.
L es m arins d iep p o is ne cessen t, au ssi de lu tte r contre le s E sp agnols e t le s
P ortu gais, sa n s l ’ap p ui du g o u v ern em en t français : parfois m êm e ils so n t
contrecarrés p ar lu i ; c ’e s t ain si q u ’en 1547, par exem p le, H enri II in terd it à
ses su je ts « d ’aller a u x n a v ig a tio n s du roi de P ortu gal, com m e à n u lles terres
d éco u v ertes par le s P o r tu g a lla is » 4. C ette défense d ’ailleurs n ’em p êch a p o in t,
sou s le règne de ce m êm e H en ri II, V illegagn on de ten ter une ex p éd itio n au
B résil ; le s F ran çais essa y èren t sérieu sem en t, à nouveau, de s ’étab lir en ce
p a y s ; ils en fu ren t em p êch és par une v ic to ire d écisiv e des P ortu gais, en
1568 5. Sous C harles I X , c ’est la Floride qui co n stitu a le principal o b jectif d es
e x p éd itio n s fran çaises ; par F lorid e, il fa u t entendre aussi la Caroline, où l ’on
co m p ta p lu sieu rs éta b lissem en ts fra n ça is6.
Ce q u ’il y e u t cep en d a n t de plus im p o rta n t pour l’aven ir, ce fu rent le s
v o y a g e s d ’ex p lo ra tio n du m alou in Jacques Cartier au Canada, en 1 5 3 4 ,1 5 3 5 e t
1541 ; il d éco u v rit le S a in t-L a u ren t, après quoi R oberval p rit, pour la p re­
m ière fo is, p o ssessio n de c e tte contrée, qui d ev a it d even ir l ’une des colon ies le s

1. Ch. d e l a R o n c i è r e , H isto ire de la m a rin e fra n ça ise, t. II, p. 464 et suiv. — On


renonça de bonne heure au type hollandais, très solide, mais que l’on trouvait trop lent.
2. Voir R e la tio n authentique du ca p ita in e de G onneville ès nouvelles terres des In des,
publiée par M. d ’A v e z a c , 1869.
3. D iscou rs de la n a v ig a tio n de Jean et Raoul P arm entier, de D iep p e, publié par
C h b . S c h e f e r . Paris, 1890.
4. Ch. d e l a R o n c i è r e , o u v . cité, t. II, p. 129 et suiv., 243 et suiv. ; — E u o è n e G u é -
n i n , A n g o et ses p ilo tes, 1901. — On peut se demander si des interdictions analogues ne sont
pas de pur style, pour avoir l'air de se conformer à des conventions diplomatiques.
5 . P a u l G a f f a r e l , L es F ra n ça is au B résil au X V I 0 siècle. Paris, 1878 ; — C h . d e l a
R o n c i è r e , ouv. cité, t. IV.
6 . P. G a f f a r e l , H isto ire de la F loride fran çaise. Paris, 1 8 7 5 ; — C h . d e l a R o n ­
c i è r e , o u v . cité, t. IV,p. 46 et suiv.
556 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

p lu s im p ortan tes de l ’an cien n e F r a n c e 1. On p e u t n o ter encore le s e x p lo its d es


corsaires français, e t su rto u t m alou in s, d ans les parages de l ’A m ériq u e du
N ord . Mais, som m e to u te, au x v te siècle, le s F ran çais n ’o n t fon d é aucun
em pire colonial com parable à ce u x q u ’o n t créés P o rtu g a is e t E sp a g n o ls2.

III

Si le s exp loration s e t e x p é d itio n s m a ritim es — fa its su rto u t m ilita ires —


so n t assez b ien con n u es, le com m erce ex té r ie u r l ’e st d ’u ne fa ço n m oin s s a tis ­
fa isa n te. V oici cep en d an t q u elq u es résu lta ts acq u is.
L e trafic a v ec l ’Ita lie , si im p o rta n t au m o y en âge, a d éjà sen sib lem en t
d éclin é. A insi, en 1546, les im p o rta tio n s de V en ise en F ran ce n e so n t p lu s que
de 60 0 0 0 écus, e t cep en d an t il y a , en n otre p a y s, u n e a c tiv e im m ig ra tio n it a ­
lie n n e 3, car les b an qu es ita lien n es se m u ltip lien t, non seu lem en t à L yon —
leu r principal centre, — m ais à P a ris, à B ord eau x, à R ouen.
P ar contre, le com m erce a v ec l ’E sp a g n e, su r to u t après la p a ix de C ateau-
C am brésis, ne cesse de s ’accroître. C’e s t q ue, com m e le rem arque J ea n B odin.4,
ce p a y s a v a it b esoin de nos p ro d u its agricoles e t de n os o b je ts m an u facturés ;
de là, c e t a fflu x de num éraire esp a g n o l en F ran ce, qui a jo u é u n s i grand rôle
écon om iq u e au x v ie siècle 5. N ou s sa v o n s a u ssi que le com m erce se d év elo p p e
av ec la Suisse e t l ’A llem agne e t q u ’il reste im p o rta n t a v e c le s P a y s-B a s du
N ord e t du Sud, l ’un d es p rin cip a u x cen tres éco n o m iq u es d e l ’E urop e du
tem p s. A nvers, puis A m sterdam à la fin du siècle, co m p ten t p arm i les grandes
p la ces com m erciales du monde®.
L es relations com m erciales a v ec l ’A ngleterre d e v ie n n e n t fo rt a c tiv e s au
x v ie siè c le 7, car, d ep u is 1453, la p a ix n ’a p lu s g u ère é té tro u b lée en tre le s
d eu x p a y s ; des d e u x cô tés, on v o it a v e c faveu r d es rela tio n s entre con trées
d o n t les productions se c o m p lète n t. L a G ra n d e-B reta g n e sa n s d o u te e st trois
fo is m oins peuplée que la F rance, m a is l ’a g ricu ltu re y a fa it de gran d s progrès
e t l’in d u strie drapière s ’y e s t b eau cou p d év elo p p ée ; la m arin e m archande e t les.
v ille s m aritim es so n t en p lein é p a n o u isse m en t. L es Iles B rita n n iq u es ex p o rten t
en F rance de la v ia n d e sa lée, d e s beu rres, d u fro m a g e e t su rto u t de la lain e
(bien que celle-ci s o it de plus en p lu s ab sorbée par la draperie in d ig èn e), d es
m é ta u x bruts, a rticle très im p o r ta n t, en fin d es d raps e t d es cu irs ta n n és. T o u ­
te fo is, la G rande-B retagne n ’e s t q u ’au cin q u ièm e ran g de n os fou rn isseu rs et
ses ex p o rta tio n s en France so n t b ien m oin s con sid éra b les que le s ex p o rta tio n s
1. Voir J o u ô n d e s L o n g e a i s , Jacques C artier ; docum ents nouveaux, 1888, e t surtout.
P . B i g g a r , The predecessors of Jacques C a rtier, L es voyages de Jacques C artier ; voir égale­
m ent Ch. d e l a R o n c i è r e , t. I II, p. 307 et suiv.
2 . C h . d e l a R o n c i ê r e , o u v . cité, t. I I I , p. 570 et suiv. — Sur l’impression que les
explorateurs maritimes auraient faites sur l’esprit de Rabelais, voir A b e l L e f r a n c , L es
n a v ig a tio n s de P an tagru el. Paris, 1905.
3. Immigration favorisée encore par la présence d’une Médicis sur le trône de France.
4 . Dans sa Réponse aux Paradoxes d e M 1 de M a lestroit. — Voir P a u l H a r s i n , L es doc­
trines m onétaires et fin a n cières en F rance d u X V I * au X V I I I * siècle. Paris, 1928, in-8°.
5. Encore au début du XVII» siècle, lorsque H e n r y P o u l l a i n , dans son T ra ité des
m o n n a ies (éd. de 1709), parle du commerce extérieur de la France, il place au premier rang
les relations avec l'Espagne et les Pays-Bas.
6. Voir H e n r i P i r e n n e , H istoire de B elgiqu e, t. I I I . — Lisbonne, surtout dans la pre­
mière partie du siècle, jouait aussi un rôle de premier plan.
7. Ici, nous sommes guidés par l ’excellent trav ail de P. B o i s s o n a d e , L es relations
com m erciales entre la F rance et les Iles britanniques au X V I* siècle dans Revue historique,
m ai et septembre 1920.
L E COM M ERCE A U XVI® SIÈ C L E 557

fra n ça ises en A n gleterre. C elles-ci so n t rep résentées su rtou t par les p rod u its
du sol, par d e s céréales e t p lu s encore par le s v in s e t les fruits. D e France, on
ex p o rte a u ssi du se l du B a s-P o ito u e t de l ’A un is, des p lantes tin cto ria les, d es
cuirs, d es draps, brod eries, d en telles, e t su rto u t des toiles, p roven an t n o ta m ­
m en t de B reta g n e e t de N orm an d ie. On v o it dans les ports anglais e t irla n ­
d a is u n certa in nom bre de b a te a u x français, m ais ce so n t su rto u t des n avires
b rita n n iq u es q u i v ie n n e n t d ans n os p orts charger pour l ’A ngleterre des m ar­
ch a n d ises fra n ça ises1. — On com m ence m êm e à faire le com m erce avec les p a y s
Scandinaves, com m e en tém o ig n en t d es tra ités d ’alliance e t de com m erce
sig n és a v e c C hristian III de D anem ark, en 1541, e t avec G u stave W asa de
S u èd e, en 1542 ; m a is le s rela tio n s écon om iq u es de la France a v ec les p a y s
du N ord n ’o n t guère é té étu d iées ju sq u ’ici.
On c o n n a ît m ieu x les rela tio n s de la France av ec le L ev a n t, d on t les p ro­
grès c o n stitu e n t p eu t-être le fa it le plus sa illa n t de l ’histoire com m erciale de
la F ran ce au x v ie siècle. Ils so n t dus su rto u t a u x négociation s en tam ées par
F ran çois Ier a v ec le su lta n . D ès 1528 fu t sign ée u ne con ven tion com m erciale,
qu i, en 1 5 3 6 , se tran sform a en un tra ité de com m erce, derrière leq u el d ’a il­
leu rs se d issim u la it u ne allia n ce dirigée con tre la m aison d ’A utrich e ; c ’est
l ’origin e des fam eu ses C a p itu la tio n s, qui d ev a ie n t ten ir une si grande p la ce
d an s le L e v a n t2. Grâce à un b on tra v a il de Mr P a u l M a s s o n 8, on e s t très
ren seign é sur le s prem iers éta b lissem en ts français dans les p a y s barbaresques
e t u ne étu d e très n eu ve d e P h . B a r b e y 4 m ontre que les N orm ands fa isa ien t
un com m erce a ssez a c tif a v ec le M aroc, to u t au m oins jusque vers 1590. L e
com m erce d an s le L e v a n t n ’a fléch i qu’au cours des guerres de religion, d a n s
les tren te d ern ières an n ées du s iè c le 5.
T ou t ce q u i précède n ou s ex p liq u e que ce so it le com m erce m aritim e q u i,
m a in ten a n t, tien n e la prem ière p lace, e t nous le connaissons p a ssa b lem en t,
grâce à un certa in nom bre d ’ou vrages estim a b les. Sur les cô tes de la M édi­
terranée, M arseille a rem placé presque en tièrem en t le s ports du L a n g u ed o c
en d écad en ce ®. M ais ce so n t su rto u t le s p orts de l’A tlan tiq u e qui se d é v e ­
lop p en t, car le m o u v em en t m a ritim e, à la s u ite des grandes d éco u v ertes,
s ’e st dép lacé v ers l ’O uest. B o rd ea u x jou e encore un grand rôle, p rin cip a le­
m en t grâce à ses rela tio n s sécu laires a v ec l ’A n g leterre 7 ; B rouage, L a
R o ch elle, N a n t e s 8 so n t en progrès ; S aint-M alo e s t déjà célèbre p ar l ’au -
1. Sur les relations commerciales franco-britanniques, on trouvera encore bien des
données intéressantes dans E.-A. L e w i s , The w elsh P o rt Boohs (1550-1603 ), v/ilh an ana-
ly s is of the C ustom s Revenue Accounta of W ales for the sa m e period. London, 1927, dans
C ym m rodorion record sériés, n° X II.
2. C h a r r i ê r e , N ég o cia tio n s de la F rance dans le L evan t, 3 vol. in-4°, dans C oll. des
D ocum ents in é d its de l ’h isto ire de F rance.
3. H isto ire des éta blissem en ts et du commerce fran çais dans l’A frique barbaresque ( 1560-
1793). Paris, 1903, in-8°. Du même auteur, sous le titre : Les com pagnies d u corail, P aris,
1908, in-8°, une précieuse étude sur le commerce de Marseille au xvie siècle et les origines
de la colonisation française en Algérie-Tunisie.
4. L es N o rm a n d s a u M aroc a u X V I* siècle dans M ém oires et D ocum ents de J. Hayem,
5e série, p. 1-44. Ce sont surtout des marchands de Rouen qui envoient des bateaux charger
dans les ports marocains de la cire, du sucre, des amandes, des dattes, des cuirs.
5. Voir H. P i g e o n n e a u , o u v . cité, t . II , p. 9 9 et suiv.
6. Voir J u lli a n y , H isto ire d u com m erce de M arseille, 1842-1843 et E n cyclopédie dé­
p artem en tale de s B ouches-du-R hône, t. I I I (articles écrits par Mr B o u rrilly ).
7. Voir F r a n c i s q u e M i c h e l , H isto ire du commerce de Bordeaux ; — C a m i l l e J u l -
l i a n , H isto ire de B ordeaux. Bordeaux, 1895.
8 . L e b e u f , H isto ire du com m erce de N an tes, 1857. — Voir P . J e u l i n , L ’É volu tion du
p o r t de N a n tes, Paris, 1929, in-8°, abondant en indications historiques et E . L e P a r q u i e r ,
L e commerce m a ritim e de N a n tes d a n s la deuxièm e m oitié du X V I e siècle dans B u ll, de la
Société d ’É m u la tio n d u com merce e t de l'in d u strie de la S eine-Inférieure, 1928.
558 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

dace e t l ’h ab ileté de ses m arins, H on fleur, D iep p e co m p ten t parm i les grands
p o rts de la M anche, m ais la p rim a u té a p p a rtien t tou jou rs à R o u en , d o n t les
m archands e t le s arm ateurs fo n t su r to u t a v e c l ’E u ro p e sep ten trio n a le un
grand tr a fic 1 que favorise encore la créa tio n de so n a v a n t-p o rt, Le H a v re,
d o n t les tra v a u x o n t été term inés en 1547. Q u an t à C alais, recou vré en 1558
après d eu x siècles de d o m in a tio n an g la ise, il ne jo u e p lu s ou ne jo u e pas encore
un rôle com m ercial bien im p ortan t.
L es con tem p orain s o n t été frappés par la v a riété, l ’ab on d an ce, l ’ex cellen ce
des p rod u ction s de la F ran ce, ain si que par l ’a c tiv ité de ses ex p o rta tio n s. T el,
l ’am bassadeur v én itien M arino C avalli, qui, dans sa R ela tio n de 1546, m on tre
la France ex p o rta n t d es v in s e t d es fru its en A n gleterre, en É co sse, en F land re,
en S u isse, des to iles, en A ngleterre, en E sp a g n e, en Ita lie , d a n s les p a y s barba-
resques, du sel en A ngleterre e t d an s le s p a y s du N o r d 2.
M alheureusem ent, nous ne p o sséd o n s p a s, pour le x v ie siècle, de s ta tis ­
tiq u es com m erciales, m êm e a p p ro x im a tiv es, com m e n ou s en fou rn issen t les
registres de douane du xviii® siècle. C ependant, un m ém oire, écrit en tre 1550
e t 1556, par un « v isite u r d es p o rts e t p a ssages», c ’est-à -d ire p ar u n h om m e
p articu lièrem en t co m p éten t, nous d on ne, à cet égard, d es in d ica tio n s in té ­
re ssa n te s3. Il évalu e le to ta l des im p o rta tio n s à 36 ou 37 m illion s de livres
tou rn ois ; il trou ve d ’ailleu rs que l ’on consacre à ces im p o rta tio n s u n e som m e
e x ce ssiv e , car, d écla re-t-il, la p lu p art d es m arch an d ises im p o rtées en France
so n t co m p lètem en t in u tile s e t o n t poiir e ffe t de faire écou ler au dehors de
grandes q u a n tités d ’a rg en t, — co n cep tio n v ra im e n t « m erca n tiliste» . Le
m ém oire donne des in d ica tio n s p récises su r la n atu re e t la q u a n tité des m ar­
ch a n d ises p ro v en a n t des d ivers p a y s. On v o it que la F rance im p orte des
« H au tes-A ile m agnes e t p ays sep ten trio n a u x » su rto u t d es m éta u x , p récieu x
et au tres (pour 5 à 6 m illio n s de liv r e s), d es p e lle te r ie s (pour un m illion ) ; des
« B a sses-A llem a g n es e t P a y s-B a s» , su rto u t p ar la v o ie d ’A n v ers, de l ’or, de
l ’argen t m o n n a y é, du c u iv r e, e tc . (500 000 à 600 000 1.), d es draperies e t du
sa tin de B ruges (560 0 0 0 1 .), des ta p isseries (500 0 0 0 à 600 0 0 0 1 .), d es to iles e t
b a tis te s (300 000 1.), d es é p ic erie s, d rogu eries, su cre e t co to n (300 000 à
400 000 1.), d es b ijo u x (500 0 0 0 1.), d es p o isso n s sa lé s (100 000 1.), e tc. D ’A n ­
gleterre, les p lu s fo rtes im p o rta tio n s c o n s is te n t en éta in e t p lom b ( 2 à 3 m il­
lio n s de liv res), en cuirs, charbons de terre, e tc . (150 0 0 0 1 .), en la in ages
(200 000 1.). D u P o rtu g a l, on im p o rte b eau cou p de m arch an d ises : d es m o n ­
n aies de to u te s so rtes (800 0 0 0 1 .), d es é p ic erie s e t d rogu eries (300 0 0 0 1 .), des
pierres p récieu ses (300 000 à 400 0 0 0 1.), d es a lu n s e t b o is de te in tu r e du B résil
( 1 2 0 0 0 0 1 .), des fru its, h u iles d ’o liv e , v in s , etc.
L es im p o rta tio n s d ’E sp a g n e c o n s is te n t su r to u t en m on n aies de to u te s
so rtes (plus de 3 m illio n s de liv res), en safran (300 000 à 400 000 1.) ; a u trefois,
on en r ec ev a it des so ies écrues pou r p lu s de 2 m illio n s de liv res, m ais, Charles
Q u in t a y a n t m ajoré le d ro it de so r tie d e 15 p. 1 0 0 , « il n ’en v ie n t p lu s que
n i> ^ V0Î.r F h é v i l l e > Le
com m erce m a ritim e de R ou en ; — C h . d e B e a u r e p a i b e , L a V icom té
? i u * D ocum ents in é d its po u r se rv ir à V histoire de la m arin e norm ande
G o sse lin ,
et du commerce rouennais p en d a n t les X V I e et X V I I e siècles. Rouen, 1 876.
,, F ar Çontre, remarque-t-il, la France doit faire venir de l'étranger les m étaux dont
elle a besoin, à l’exception du fer.
C h a m e rd a n d , Le com merce d ’im p o rta tio n en F rance au m ilie u du X V I e siècle dans
it m i 1892- Î 893. Le Mémoire se trouve à la Bibl. N at., Ms. franç. 2085
. m Cnamberland 1 a reproduit en partie ; il m ériterait une publication intégrale.
L E COM M ERCE A U X V I« S IÈ C L E 559

bien p eu ». — On v o it a u ssi que le s im p o rta tio n s d ’Ita lie e t du L ev a n t jo u en t


un rôle p rép on d éran t : les so ieries, arm ures e t ta p is so n t rep résentés par
12 500 000 liv res, les ép iceries, drogueries e t safrans, par 400 000 1.. les pier­
reries, p arfu m s, d rap s, ch a p ea u x de p a ille, par p lu s de 500 000 liv res ; les
b o n n e ts d ’éca rla te d e v elo u rs, le s faïen ces, le s cr ista u x de V en ise, par
2 0 0 0 0 0 l.L
E sp éron s que d ’h eu reu ses recherch es d an s nos b ib lio th èq u es ou nos d ép ô ts
d ’arch ives fero n t tro u v er d ’au tres d o cu m en ts au ssi in téressan ts que ce m é ­
m oire. C’e st au ssi à l ’étran ger q ue le s h isto rien s français d evron t diriger leu rs
in v e stig a tio n s.

IV

U n p h én om èn e ca ra c téristiq u e, e t qui, lui a u ssi, e s t de nature à m on trer le


grand d év elo p p em en t du com m erce au x v ie siècle, c ’e st que celu i-ci te n d à
d even ir d e p lu s en p lu s p erm a n en t, au m oins d an s les grands cen tres urbains.
C’e s t d ire que le s foires jo u e n t un m oin s gran d rôle q u ’a u trefo is2. C ep en dan t,
il en e s t encore d ’im p o r ta n te s, n o ta m m en t les foires de L yon , où d ’ailleu rs les
tra n sa ctio n s fin a n cières l ’em p o rten t sur les tran saction s pu rem en t com m er­
cia les. L es foires d e L y o n o n t p ris le pas sur les foires de G enève, s i prospères
au x v e siècle, e t on p e u t dire que le x v ie siècle a été vraim en t leur âge d ’or :
le s étran gers, n o ta m m e n t les Ita lie n s, les Su isses, les A llem ands, y a fflu e n t3.
L a foire de B ea u ca ire, où se ren co n ten t nom bre de m archands de la p én in su le
ib ériq u e, d es p a y s du L ev a n t, de to u te s les régions m éd iterran éen n es, c o m ­
m en ce a u ssi à te n ir u n e p lace con sid érab le, b ien q u ’elle ne d o iv e p lein em en t
s ’ép an ou ir q u ’a u x x v n e e t x v m e s iè c le s 4 . 11 y a v a it san s d ou te au ssi des foires
région ales v r a im e n t a c tiv e s , m a is n ou s n ’a v o n s guère encore de d on nées à
c e t égard .
1. Le mémoire rem arque que les Italiens vendent plus qu’ils n’achètent et rem portent
le surplus en argent com ptant ou en lettres de change.
2. Comme étude générale sur la question.voir le remarquable livre de P a u l H u v e l i n ,
E ssa i h isto riq u e su r le d ro it des fo ire s et des m archés. Paris, 1897, in-8°; à un to u t autre
point de vue, l’étude intéressante (avec croquis) d ’A N D R É A l l i x , The geography of fa irs
dans The G eograph ical R e v ie v t, X II, 1922, p. 352 et suiv. (en français, sous le titre : Les
foires, élude géographique dans L a G éographie, 1923.)
3. Pour Genève, voir F r é d é r i c B o r e l , L es foires de Genève au X V e siècle. Genève et
Paris, 1892 ; in-4°. — P our Lyon, M a r c B r é s a r d , L es foires de L yon aux X V 0 et X V I e siè­
cles. Paris, 1914 ; in-8°, qui ne dispense pas de recourir à V i g n e , L a banque à L yo n
du X V e au X V I I I e siè c le . Lyon e t Paris, 1903 ; in-8°, ni à B o n z o n , L a banque à L yon aux
X V I e, X V I I e et X V I I I e siècles dans R evue d ’histoire de Lyon, 1902 et 1903. Sur les
Italiens à Lyon, A. R o u c h e , L a n a tio n flo ren tin e à L y o n , au début du X V I e siècle, ib id . XI,
1912. Sur les Allemands, une note de v o n H e y d sur la fréquentation des foires de Genève
et de Lyon par les m archands d ’Ulm, Ravensburg, Memmingen, etc., dans W ü -ttem berg.
Viertelja h rsh eft f . L ündesgesch. N. F., H elft I, 1892 et surtout la monographie très riche
du « Bon Allemand » de Lyon, le marchand Cleberger, par E c g . V i a l , dans Revue d ’h is-
loire de L y o n , t. X I, 1912 ; X II, 1913 e t X III, 1914. — E n 1534, le m agistrat de la ville
libre im périale de Besançon réussit à attire r dans sa cité les changeurs génois à qui la
guerre entre François I er e t Charles-Quint interdisait l’exercice de leur activité à Lyon.
Cette foire, dont E h r e n b e h b a bien mis en lumière l’importance, qui fut considérable au
point de vue de la technique bancaire (Bas Z eiia lter der F ugger, 3e éd. Iéna, 1922 ; in-8°),
disparut à la fin du siècle ; voir également à ce sujet H u v e l i n , o u v . cité, t. I, p. 342 et
I I, p. 225 ; I s a a c , L e c a rd in a l de T ournon dans R evue d ’H istoire de L yo n , X II, 1913,
p. 419 ; e t au point de vue local, A u g . C a s t a n , C harles-Q uint et sa statue à Besançon dans
M ém oires S oc. É m u la tio n d u B ou bs, 1867, e t L u c i e n F e b v r e , P h ilip p e I I et la F ranche-
Comtê. Paris, 1911; in-8°, chap. XIV, p. 452-453.
4. Voir d e G o u r c y , L a fo ire de B eaucaire, étude d ’histoire économique. Montpellier.
1911 in-8°. *
560 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

On p eu t n oter au ssi un progrès assez m arq u é d e la tech n iq u e com m erciale


de la co m p ta b ilité : les n égocian ts tie n n e n t a v ec so in leurs liv res de com m erce
(brouillard, journal, grand liv re, co p ies de le ttr e s, etc.). — S u r les p ratiq u es
com m erciales, les diverses so rtes de tra fics, n o u s n ’a v o n s encore que peu de
d on nées, non plus que sur les assurances m a r itim e s 1. C’e s t l ’étu d e des papiers
de firm es com m erciales qui, sur to u te s ces q u estio n s, nous ren seignerait avec
le p lu s de p récisio n 2.
Malgré le rôle joué par les b an q u es de L y o n , o n p e u t dire que les in s titu ­
tio n s bancaires ne serv en t encore le com m erce que d ’une façon très in su ffi­
sa n te. Le plus so u v en t, ce so n t des m archands ou des orfèvres qui se liv ren t
aux: d iverses opération s de b an qu e ; en F ran ce, com m e en A n gleterre3, la
sp écialisation , à cet égard, n ’e s t guère a van cée.

E n fin , il im porte de rem arquer q u ’o n v o it d éjà s ’affirm er fo rtem en t, au


x v ie siècle, une p o litiq u e m erc a n tiliste, un sy stè m e p rotecteu r, qui con tra­
riaien t dans une forte m esure l ’essor du co m m erce. D éjà u n e ordonnance de
1539 in terd isa it l ’im p ortation d es la in ages d ’E sp a g n e e t du R o u ssillo n , des
sa y e tte s de Flandre. L ’ordonnance du 18 ju ille t 1540 réorganisa la d ou ane de
L y o n : les draps d ’or e t d ’argen t, a in si que le s so ie r ie s étran gères, ne purent
pénétrer en France que par certain es v ille s e t d u ren t être ex p éd iés à L y o n ,
où l ’on p ercevait 5 p. 1 0 0 sur les m arch an d ises d estin ées à la France e t
2 p. 1 0 0 sur le s m archandises en tra n sit. P lu s tard , en 1564, Charles I X assu ­
j e t t it à la douane de L yon to u tes les m arch an d ises v e n a n t d ’Ita lie , et, en 15 8 5 ,
la m esure fu t appliquée a u x m archandises p ro v en a n t du L ev a n t. U n éd it de
1540 n ’autorisa plus l ’entrée des ép ices que s i elles v en a ie n t des p a y s p rod u c­
teu rs e t des en trep ôts du P ortu gal, de l’Ita lie, de l ’O rient. U n e ordonnance de
1572 d éfen d it d ’exp orter sans a u to risa tio n les m a tières prem ières (laines, ch a n ­
vres, lin s, etc.) et d ’im porter de l ’étran ger d rap s, to ile s , velou rs, ta ffeta s, ta p is­
series. E n 1577, la traite foraine frappa d u rem en t l ’ex p o rta tio n d es blés, vin s,
to iles, laines, ain si que du p a stel. E n 15 8 1 , le ch a n celier de B irague a u gm en ta
les droits sur l ’im p o rta tio n d ’un grand nom bre d e m arch an d ises e t su rto u t
d ’o b jets m an u factu rés4.
Il fau t b ien le dire, cette p o litiq u e p ro tectio n n iste é ta it conform e a u x
désirs de la p lu p art des con tem p orain s. L ’ord onnance du 21 novem bre 1577
répondait a u x v œ u x d es É ta ts gén érau x de 15 7 6 , qui, d an s leurs cah iers,
d em an d aien t que l’on proh ib ât l ’im p o rta tio n d es o b jets m an u factu rés et
l ’ex p o rta tio n des m atières p rem ières6. L es É t a t s de 1588 ém iren t d es récla­
1. Sur les assurances maritimes, il y a eu en Normandie une sorte de code privé, le
G uidon de la m er, qui a été publié en 1608, mais qui, sans doute, date du siècle précédent.
2. Nous sommes bien mieux renseignés sur les pratiques commerciales usitées à Anvers,
grâce au précieux volume de J. A. G oris, Les colonies m éridion ales à A nvers de 1488 à
1567, dans T ravau x de l ’ U n iversité de L o u va in , Louvain, 1 9 2 5 .
3 . Voir T h . W i l s o n , D iscourse upon usury ( 1 5 7 2 ) , éd. Tawney. London, 1 9 2 5 . Intro­
duction.
4. Toute cette question a été bien exposée par H. P i g e o n n e a u , o u v . cité, t. II, p. 211
et suiv.
5. Cahiers généraux des trois ordres : Cahiers du T iers, t. II, p. 401. — J e a n B o d i n ,
dams sa .Réponse a u x paradoxes de M 1 de M alestroit, dem andait que l’on accrût les droits de
so rtie sur les produits alimentaires.
L E COM M ERCE A U X VI* SIÈC L E 561

m a tio n s id en tiq u es ; les n o ta b les de l ’A ssem blée de R ouen, de 15 9 6 , p u is le s


P a risien s, co n su ltés par B a rth élém y L affem as en 1598, d em an d èren t a u ssi q ue
l ’on in terd ît l ’en trée en F ran ce de to u te m arch an d ise de so ie e t de la in e. S i
la v ille de L y o n , au m êm e m o m en t, se m ontre favorab le à la lib erté com m er­
c ia le, c ’e s t q u ’elle n’e st pas seu lem en t, com m e Tours, une v ille m an u facturière,
m a is au ssi e t su r to u t une p la ce de com m erce. Mr H e n r i H a u s e r a p u dire
ju ste m e n t q ue le co lb ertism e a v a it pris n aissan ce a van t Colbert e t que to u t
le sy stè m e écon om iq u e du grand m in istre s e d essin a it déjà au xvi® s iè c le 1.
D ’ailleu rs, le g o u v ern em en t royal, d o n t le s fin an ces so n t co n sta m m en t
ob érées e t d o n t la g ên e s ’a ccro ît encore p en d a n t le s guerres de religion , n ’o u ­
b lie ja m a is non p lu s le p o in t de v u e fiscal. L a créa tio n d ’innom brables ch arges
d e cou rtiers d e b an qu e e t de com m erce, de v isite u r s, d ’auneurs jurés, de v e n ­
deurs, p eseu rs, jau geu rs, m esu reu rs, e tc ., n ’é ta it pour lu i q u ’un procédé p o u r
se procurer d e l ’argen t : le s e x p é d ie n ts d ’un Trésor au x ab ois. D e fa it, de
1560 à 1575 par ex em p le , le trésor royal tira de tou s ces o ffices au m o in s
2 0 m illio n s de liv res, ce qui e x c ita de v io len tes réclam ation s de la p art d es
É ta ts g é n é r a u x 2.

C oncluons : il ap p araît b ien q ue le com m erce, au x v ie siècle, jou e un rôle


de prem ier p lan d an s la v ie écon om iq u e, beaucoup plus q u ’au m o y en â g e, à
cau se m êm e d es progrès d es relation s m aritim es. E t, à un au tre p o in t de vu e,
com m e au m o y en âge m êm e, « il dom in e l ’in d u strie », selon la form ule s i fra p ­
p a n te d ’A rth ur G iry. L es m étiers qui tra v a illen t pour des m archés un p eu
élo ig n és b eso g n en t d e p lu s en p lu s pour le co m p te de m archands en gros e t
to m b e n t so u s leur d ép en d an ce écon om iq u e, to u t com m e les artisan s ca m p a ­
gn ard s. L ’in d u strie rurale e t d om estiq u e sem b le s ’être n o ta b lem en t d é v e lo p ­
p ée en F rance à c e tte ép oq u e, q u oiq u e m oins fortem en t qu’a u x P a y s -B a s 3 e t
en A ngleterre, p récisém en t parce que le ca p ita lism e com m ercial est m o in s
p u issa n t que ch ez nos v o isin s. L a q u estion n ’a encore é té que peu étu d iée en
notre p ays ; il n ous fau d rait beau cou p de tra v a u x com m e la m on ographie de
Mr E d . M a u g i s su r L a saieterie d 'A m ie n s 4, ou com m e le fu tu r ou vrage de
Mr P a u l R a v ea u . D ’une façon gén érale, beaucoup de q u estion s rela tiv es à
l ’h istoire écon om iq u e du x v ie siècle resten t sa n s réponse e t le ch am p d es r e ­
cherches e s t im m en se. Il n ous fau d rait plus de travailleurs encore, e t p lu s
d ’in stru m en ts de tra v a il, p a rta n t des ressources m atérielles m oins restrein tes.

H enri S ée
(R ennes.)

1. Voir Le colbertism e a v a n t Colbert dans Les débuts du capitalism e. Paris, 1928, p. 181
et suiv., et Le systèm e so cia l de B arth élém y L affem as, ib id ., p. 161 et suiv. — Jean Bodin
se montre aussi un partisan résolu de la politique protectionniste.
2. H. P i g e o n n e a u , ouv. cité, t. II, p. 211. Voir J.-J. C l a h a g e r a n , H istoire des im p ô ts
en F rance, t. II . Paris, 1868.
3. Mr H e n r i P i r e n n e , H isto ire de B elgique, t. I I I , a mis admirablement en lumière
l’expansion de l’industrie rurale aux Pays-Bas. Voir également, ici même, l’étude récente
de Mr Sneller, L a n a issa n ce de l'in d u strie rurale dans les P a y s-B a s aux X V I I e et X V I I I e siè ­
cles, p. 192 et suiv.
4. Dans V ie rte lja h rsc h riftfü r S o zia l- und W irtschaftsgeschichte, 1907, p. 1-111.

A N N . D 'H I S T O I R E . ---- l re A N N É E . 36
L A VIE S C IE N T IF IQ U E

I. — LA DOCUMENTATION DE L’HISTOIRE
ECONOMIQUE
VILLAGES, CADASTRES ET PLANS PARCELLAIRES AU DANEMARK

L ’art d ’arpenter e t d ’évalu er la terre rem o n te, au D a n em a rk , à u ne


origin e très reculée, e t, s i, seu lem en t, l ’art de l ’écritu re y é ta it a u ssi an cien ,
nous connaîtrions certain em en t l ’agricu ltu re d a n o ise m ie u x q u e ce n ’e s t, en
fa it, le cas. P ar m alheur, aucun t e x t e d a n o is — s i l ’on e x c e p te le s ru n es d es
m on u m ents de pierre — n ’e st an térieu r au xie siècle. Ces très v ie u x d o cu ­
m en ts, d ’ailleu rs, a tte s te n t d éjà élo q u em m en t l ’e x iste n c e d ’un sy stè m e
d ’u n ités d ’év a lu a tio n e t d ’arp en tage d es terres ; ces u n ité s s o n t m en tio n n ées
com m e des fa its, com m e des in s titu tio n s d ’un lo in ta in p a ssé. L e m an se d a n ois,
ap p elé bool (éq u iv a len t d u la tin m éd iév a l m an su s, de l ’a n g la is hide, d e l ’a lle ­
m and Hufe) se rencontre dans la prem ière en d a te , p récisé m en t, d es ch a rtes
d an oises, celle que le roi K n u t accorda au ch a p itre d e L u n d , le 21 m a i 1085 ;
p lu sieu rs v illa g es des p rovin ces de S ca n ie e t de S ela n d so n t p résen tés com m e
d iv isé s en m a n si (au nom bre de un à h u it p ar v illa g e ). U n p eu p lu s ta rd , dans
u n p rivilège ro y a l accordé au m on astère de R in g ste d , en S ela n d (1148), on lit
q u e le cens e t la corvée des ten a n ciers a v a ie n t é té c o n v e r tis en u n e red evan ce
en argen t secundum antiquum et verum taxum , selo n u n ta u x , u n e v a le u r d ’é v a ­
lu a tio n anciens e t sûrs. P ar a illeu rs, d ans p lu sieu rs d o cu m en ts t e ls que le L iber
Census D aniae, ou rôle du roi W ald em ar II (1231), l ’év a lu a tio n d e la terre en
v a leu r or (ancien d an ois : gulz w irth in g ) e s t d éjà n o m m é an tiqu a estim acio ; e t
d ans ce m êm e rôle, la D escrip tio cuiusdam p a r tis F à lstriœ offre le p lu s an cien
sp écim en d ’un registre cad astral régu lier e t d é ta illé , q u i, du reste, ne s ’a p ­
p liq u e qu’à l ’île de F a lster, dans le S ud d u D an em ark . T ou s le s v illa g e s de
F a lster y so n t ca d astrés e t le to t a l d es u n ité s de m esu re e s t d on né a u ssi b ien
selon l ’ancienne év a lu a tio n en m a n ses (bool) q u ’en u n ité s p lu s récen tes : m a rk,
oere e t oertug de terre (marca, ora, solidu s terræ ).

** *
Le sy stèm e agraire, base de ces d ifféren ts ty p e s d ’a rp en ta g e, é ta it, d an s la
p lu s grande p artie du D anem ark , ce lu i q ue l ’h isto ire rurale eu rop éen n e c o n ­
n a ît so u s le nom de sy stè m e d es « ch a m p s o u v e r ts » (o pen -field sy ste m d es h is ­
torien s anglais). J ’en rap pelle, d ’u n m o t, le s tr a its p rin cip a u x : a b sen ce, dans
la terre arable, de clô tu res p erm a n en tes au to u r d es p arcelles (q u elq u es ch am p s
p rivilégiés m is à part) ; serv itu d es c o lle c tiv e s (vain e p â tu re, a sso lem en t forcé) ;
parcelles étro ites e t a llon gées. Q u an t à l ’h a b ita t, il é ta it, au D anem ark,
p resque p artou t agglom éré : la p o p u la tio n é ta it g rou p ée en v illa g es. S eu ls
P L A N S P A R C E L L A IR E S : D A N E M A R K 563

q u elq u es régions do l ’O u est e t du N ord du J u tla n d e t l’île de B ornholm p ra ­


tiq u a ie n t l’h a b ita t d isp ersé, ferm es iso lées (ancien d an ois garth), ép arp illées
sur to u te la su rface de la p a ro isse. M ais, dans ce cas m êm e, il p o u v a it ex iste r ,
sur d es ch a m p s d o n n é s, u n e certain e com m u n au té de cu ltu re en tre tro is,
q u atre, ou p lu s, de ces ferm es. D ’autre p art, là m êm e où d o m in a it l ’h a b ita t
agglom éré, on tr o u v a it ég a le m e n t, à cô té d es m aisons grou p ées dans le v il­
la g e e t d e leurs ch a m p s, d es ferm es isolées — seign eu riales ou non — ap p elées
enstaeke garth, en stegaard (litté ra lem e n t la p ossession , la « p rise » d ’un seu l
hom m e : de ta k a , p rendre e t ens g é n itif du nom bre en : un) ; au tou r d ’elle s
s ’é te n d a it leu r terrain d ’e x p lo ita tio n (fa n g ou pertin en tia). S ch ém a tiq u em en t
d essin é, le ty p e ord in aire d ’u n v illa g e d an ois é ta it le su iv a n t : u n e rangée d ’h a ­
b ita tio n s au nom b re de 1 0 à 2 0 , non pas n écessairem en t situ é e s le lo n g de la
gran d ’ro u te, au co n tra ire c o u p a n t so u v en t celle-ci, e t d an s ce cas co m p o rta n t
un ch em in la téra l, ap p elé fo rta a , qui p a ssa it d ev a n t elles. D errière ch aq u e
ferm e, l’en clo s p riv é du p a y sa n (d anois : toft, hotoft, hustoft ; la tin fundus, area),
a y a n t so u v e n t d e 1 à 6 h a . ou p lu s. P u is, derrière ces tofts (propriétés p a rticu ­
lières de ch aq u e ferm e), la v ie ille terre de culture du v illa g e d ép lo y a it ses
ch am p s. Q u an t au terrain q u i s ’é te n d a it d e v a n t la rangée des m aison s, sép aré
d’elle par le ch em in {fortaa, ga ta ), on l ’a v a it, p eu t-être, à l ’origin e, réservé à la
p âtu re ; m a is, p lu s ta rd , il a v a it g én éralem en t é té, lui a u ssi, m is en labours.
E n fin l ’a sso lem en t. L e sy stè m e trien n a l d o m in a it dans le D an em ark
o rien tal. L ’a sso lem en t b ien n a l, p ar con tre, n ’é ta it p a s rare en Seland e t Sca-
n ie ; il se ren co n tra it a u ssi ç à e t là en J u tla n d orien tal e t en S lesv ig . L e s y s ­
tèm e à so le u n iq u e a p p a ra issa it au ssi, par en d roits, dans to u t le royau m e et
su rto u t d an s le J u tla n d .
L es tro is so les du s y stè m e trien n a l se n om m aien t w an g (latin : locus,
cultura, cam pus) ; le w a n g é t a it à son tour su b d iv isé en p a rties ap p elées aas
(latin fa stig iu m , com parer l ’a n g la is : ridge), fa ll (lat. : casus), m aal (lat. : men-
su ra), taekt (litté r a le m e n t : p rise). L ’aas ou fa ll p o u v a it à son to u r com prendre
plusieurs q u a rtiers a p p elés sk ifte (latin : d iv isio ), form és ch acu n d ’un cer­
ta in nom bre d e b a n d es de terre de m êm e o rien ta tio n . L a p lu s p e tite u n ité
agraire é ta it l ’acre (an cien d a n o is : aker, la tin : a ger) ; sa largeur norm ale é ta it,
en gén éral, d e 5 à 7 m . ; s a lon gu eu r é ta it v a riab le, p ar con séq u en t sa surface
au ssi. La su rface m o y en n e du v ie il acre d a n o is sem b le a v o ir é té de 25 a. ; m ais
on observe d ’im p o rta n ts éca rts d ans les d eu x sen s. D ’après u ne g lo se (d a ta n t
p rob ab lem en t du x i v e siè c le ) de la loi J u te de 12 4 1 , l ’acre se co m p o sa it de
24 fa a r ou fu r (su lci) ou s illo n s , a y a n t p rob ab lem en t ch acu n de 9 à 12 p o u ces
d an ois de largeu r (c’est-à -d ire d e 23,5 à 31,4 cm . en viron ). D ’autre p art, s u i­
v a n t u ne e stim a tio n , h a b itu e lle au xvi» siècle, du rap p ort en tre le cen s e t la
terre m esurée à la p erch e ou à la corde (danois : reep ok ra ft, la tin : p er funicu-
lum siv e p ertica m ), la p erch e ou corde norm ale, qui é t a it d e m êm e largeur
que l ’acre, é q u iv a la it à 24 so u s (s k illin g ) ; par s u ite , le cens ordinaire d ’un
« sillon » {fur) é t a it d ’u n sou..
C ette m éth o d e d ’a rp en ta g e par perches e t cord es n ’é ta it p as em p lo y ée
u n iq u em en t p ou r la terre a rab le ; le s prairies e t le s b o is se m esu ra ien t au ssi
per funiculum . L es p â tu r e s, p ar co n tre, n ’éta ie n t p a s m esu rées à la cord e.
P arfois, on v o it des p â tu ra g es e t d es b o is d e ch ên es ou de h êtres d iv isé s e t
ta x é s par sw in sla g h . C hacune de ces u n ités d e v a it au seig n eu r une red evan ce
564 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA LE

d ’un porc, à titre de droit de pasnage (a ld e n g ia ld ) ; selo n le ta u x h a b itu el, elle


correspon d ait à la q u a n tité d ’herbe, de g la n d s ou de fa în es nécessaire à la
nourriture de 6 porcs.
N a tu rellem en t tou s le s v illa g es n ’a v a ie n t p as de prés ou de b ois, ni m êm e
de terrain sp écia l de pâture. E n p a reil ca s, la so le en jachère serv a it seu le à la
nourriture du b éta il ; chaque ex p lo ita tio n e x er ça it su r elle un d roit de d ép a is­
san ce, proportionnel à la p art qu’e lle d é te n a it dans les terres arables du v il­
lage. S i le v illa g e n ’a v a it q u ’une so le, o n la s e m a it to u s le s ans, san s ja m ais la
la isser en jachère (culture d ite alsaede) ; alors le terrain sp écia l de p âtu re é ta it
ab solu m en t nécessaire. N orm alem en t d ’ailleu rs, m êm e le s v illa g e s qui éta ie n t
cu ltiv és selon les sy stèm es trien n al ou b ien n a l, u sa ien t, à cô té des jach ères, de
p âturages proprem ent d its.

***
L e sy stè m e des cham ps o u v erts co n d u it au p a rta g e de la terre arable en de
nom breuses b andes con tigu ës, e t d istrib u ées de te lle sorte que ch aq u e e x p lo i­
ta tio n a it sa part de bonne e t m a u v a ise terre. On d istin g u e , en D anem ark ,
tro is ty p e s de partage. L e plus récen t d ’en tre e u x , éta b li p rob ab lem en t au
x m e siècle, é ta it appelé solskift (partage réglé d ’après la d irection du so le il : il
s u iv a it en effet le m ou vem en t du so le il, de l ’E s t à l ’O u est e t du Su d au N ord ).
La p art de chaque ex p lo ita tio n é ta it fix é e su iv a n t s a p o sitio n géograp h iq u e
dans le v illa g e. Supposons une rangée de d ix h a b ita tio n s alig n ées le lo n g de la
rou te dans la d irection O u est-E st ; le n° 1 o ccu p a n t l ’a ile O uest, le n° 1 0 l’a ile
E st de la rangée. Supposons, en ou tre, q u ’il y a it 3 so les, ch acu n e co n ten a n t
12 aase, ch aq u e aas 4 quartiers (skifter), ch aq u e q u artier enfin 24 acres ou
ban d es de terre. D ans ce cas, les 24 p a rties d ’u n q u a rtier ap p artien d ron t, de
l ’O uest à l ’E st ou du N ord au Sud a u x e x p lo ita tio n s rep résen tées par le s m a i­
son s no® i , 2 , 3, 4, 5, 6 , 7, 8 , 9, 10, 1, 2, 3, 4, 5, 6 , 7, 8 , 9, 10, 1,2,3,
4, etc. ; dans un autre quartier, la rangée co m m en cera p eu t-être par le n° 2,
dans un troisièm e par le n° 3, etc. ; m a is to u jo u rs le m orceau de terre ap p ar­
te n a n t à l ’e x p lo ita tio n ou m aison n° 2 sera com p ris en tre ce u x des e x p lo ita ­
tio n s ou m aisons n° 1 e t n° 3, com m e l ’h a b ita tio n elle-m êm e l ’e s t d an s la ran­
gée du v illa g e, e t le n° 1 sera in v a ria b lem en t à l ’O u est ou au N ord du n° 2
dans le cham p com m e dans le v illa g e (fig . 1 ).
L e secon d m ode de rép artition e s t p lu s a n cien ; il d a te p eu t-être d es tem p s
préh istoriqu es, qui correspondent en D an em ark à to u te la période antérieure
à l ’an 1000. Il se nom m e boolskift, parce q u ’il a pour u n ité le bool ou m an se
(u n ité de p ossession du sol). S upposons to u jo u rs le m êm e v illa g e de 1 0 e x p lo i­
ta tio n s, o rien tées O u est-E st, e t a p p liq u o n s-lu i le sy stè m e du boolskift. Il c o m ­
prendra un certain nom bre de m an ses, m e tto n s tr o is : l ’u n d ’eu x grou p e en
un seu l ensem ble les ex p lo ita tio n s n 0 8 1, 2, 9 ,10 ; le secon d , les ex p lo ita tio n s
n 08 3, 4 ; le troisièm e e t dernier, les e x p lo ita tio n s n 0 8 5, 6 , 7, 8 . C haque q u artier
du terroir (skifte) sera d iv isé en trois se c tio n s d ’ég a le largeur, ch a cu n e corres­
p o n d a n t à u n m anse. Ce so n t les w ang-bools. E n g én éra l, leu r largeur e s t fix ée
à 24 to ises ou 72 aunes, c ’est-à-d ire en v iro n 45 m ., e t la longueur est calcu lée
de façon que la surface cou verte s o it de 6 à 8 h a ., à p eu près. C om m e l ’éten d u e
de terre correspondant à un bool d ans son en sem b le, à travers le terroir en tier ,
e s t th éo riq u em en t estim ée à 50 h a ., ou en v iro n , on d ésign e ég a lem en t ces
P L A N S P A R C E L L A IR E S : D A N E M A R K 565

w a n g -b o o ls , d ’un seu l te n a n t, sou s le nom de h u itièm e de bool (entendez du


b o o l to ta l) : en d a n o is o t t in g (suédois a ttu n g ) , en la tin o c to n a r iu s . A l ’in térieu r

F ig . 1. — P lan sc h ém a tiq u e d ’u n v illa g e d a n o is et d ’u n e pa r tie


D E S O N T E R R O I R ( x V I I e- X V I I I e S I È C L E S ) . S Y S T È M E D I T SolsfÛ ft.
( L e s c h i f f r e s a f f e c t é s a u x h a b i t a t i o n s e t a u x p a r c e l l e s — ces d e r n i è r e s l a r g es c h a ­
c u n e d e 3 t oi s e s = 1 m . 87 — i n d i q u e n t l e u r a p p a r t e n a n c e a u x d i v e r s e s e x p l o i t a ­
tions.)

de ch acu n e de ces se ctio n s, ou w a n g -b o o l, les bandes de terre a ttrib u ées a u x


d ifféren tes e x p lo ita tio n s s e s u iv e n t, com m e elles le feraient en cas de s o l s k i f t ,
con form ém en t à la s itu a tio n géograp h iq u e d es h ab itation s d ans le v illa g e ;
en rev a n ch e, l ’ordre des d iv ers w a n g -b o o ls , à l ’intérieur d ’un m êm e qu artier,
e s t to u t arb itraire (fig. 2 ).
566 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA LE

B ien entendu, ni dans l ’un ni d ans l’autre d es d eu x sy stè m es, les d iverses
e x p lo ita tio n s qui com posent le v illa g e ne so n t nécessairem en t de m êm e d im en ­
sion .
Le troisièm e ty p e de rép artition pourrait s ’appeler fo rn sk ift (ancienne d is­
trib u tio n ), car on le considère com m e le plus a n cien des tro is. Il a au ssi été
nom m é « répartition irrégulière » ; car, éta n t plus ancien e t d ’un caractère
p lu s p rim itif, il est par là-m êm e p lu s irrégulier. C ependant il sem b le q u ’il ait
lu i au ssi obéi à certaines règles. On y e n trev o it, en tre la p lace de la m aison
dans le villa g e e t la p o sitio n des p ièces de terre dans le s lab ou rs, un vagu e lie n .
A in si tou s les ty p es de partage du sol o n t pou r tr a it com m un d ’étab lir,
en tre l ’ordre des cham ps e t l ’ordre d es h a b ita tio n s, un rapport plus ou m oins
n et. Supposons — cela e s t arrivé p arfois — qu’u ltérieu rem en t la d isp o sition
intérieure du v illa g e a it su bi quelque m o d ifica tio n ; l ’étu d e des p arcelles nous
révélera alors le plan p rim itif. Car, s ’il é ta it rela tiv em en t aisé de déplacer les
m aisons, changer la d istrib u tio n d es p arcelles é ta it in fin im en t p lu s d iffic ile
e t, en général, on ne le te n ta it p oin t.

Q uelquefois, différentes circon stan ces v en a ien t trou b ler la régularité de


la répartition. Certaines ex p lo ita tio n s p o u v a ien t se tro u v er d éten ir des terres
en dehors des quartiers correctem en t d istrib u és. C’é ta ie n t, par exem p le, des
p arcelles, généralem ent de form e irrégulière, reliq u a ts dem eurés après le
découpage par les arpenteurs ; on les a p p ela it so u v e n t de nom s év o q u an t
l ’idée de fragm ent : klep, humpe, hutte, ou stu f (c’est-à -d ire b o u t, ou reste).
U ne autre catégorie p articu lière de terre, fort répandue, é ta it le g ripsiorth ;
le m ot sign ifiait, à l ’origine, « terre sa isie » par u n in d iv id u , m ais, p lu s tard,
il désign a sim p lem en t une terre non m esurée, ni répartie par perches ou cordes.
Q uelquefois la terre d ’un v illa g e ou d ’une ex p lo ita tio n é ta it to u t en tière faite
de gripsiorth ; m ais dans ce cas, n ous nous trou von s p rob ab lem en t en pré­
sence, le plus so u v en t, d ’un ham eau d ’origine rela tiv em en t ta rd iv e, co n stitu é
au dépens de la pâture, d es b ois ou des frich es de v illa g e s plus an cien s. U n v il­
lage secondaire ou ham eau de ce genre se n o m m a it thorp. A utre irrégularité :
un v illa g e où les m aisons n ’a v a ien t p as d ’en clo s derrière elles, a découpé plus
tard au beau m ilieu des cham ps, et a ttrib u é à ch aq u e ex p lo ita tio n , ce qu’on
ap p elle des sw orne tofte (enclos a ttrib u és par d es ju g es p rêta n t serm en t). S ou ­
v en t les reliquats de l ’arpentage e t les en clos iso lés d ans les ch am p s appar­
ten a ien t à l’église ; ils se trou ven t p arfois au v o isin a g e d ’an ciens lie u x de cu lte
des tem p s païens ; le p agan ism e, on le sa it, se m a in tin t en D anem ark ju s­
qu’a u x ix e et x e siècles.
U ne autre excep tion sig n ific a tiv e a u x règles de p artage e st ce q u ’on ap p elle
ornum. Ce term e désign e des p ortion s p rivées situ é e s hors d es quartiers régu­
liers e t encloses au m oyen d ’éch alas, de pierres ou d e fo ssés ; d 'au tres n om s de
Yornum éta ie n t enemaerke, saerm ark. Le term e ornum lu i-m âm e e s t un co m ­
posé du préfixe or (hors) e t du m ot num (du verbe nema) : prendre, terre prise.
Ce num est un très ancien m ot, éty m o lo g iq u em en t lié au v ie il allem an d n im id,
pâture, au latin nemus : b o is, au grec vfpoç : p â tu ra g e, e t, dans les lan gu es
indo-européennes, il figure p robablem ent à titre d ’em prunt au Sum érien,
com m e ager, domus, oikos, bos, sus, ovis, etc. D ans les v ie illes lois su éd oises, ce
P L A N S P A R C E L L A IR E S : D A N E M A R K 567

g en re de terre e s t ap p elée hum per, m orceau, ou bien urfiaelder, terre situ é e à


l ’ex térieu r du fiaelder ou fall. Il a été prouvé que c e t ornum ou enemaerke, b ien

F ig . 2. — P lan sc h ém a tiq u e d ’u n villa ge d anois et d ’u n e partie


D E S O N T E R R O I R ( X V I I e- X V I I I e S I È C L E S ) . S Y S T È M E D I T B o o lskift.
(Les c h i f f r e s arabes a f f e c t é s a u x h a b i t a t i o n s e t a u x p a r c e l l e s — ce s d e r n i è r e s l a r g e s
c h a c u n e d e 3 t o i s e s = 1 m . 87 — i n d i q u e n t l e u r a p p a r t e n a n c e a u x d i v e r s e s e x p l o i t a ­
t i o n s . L e s c h i f f r e s rom ains c o r r e s p o n d e n t a u x d i f f é r e n t s bool, L e bool I c o m p r e n d l e s
e x p l o i t a t i o n s 1, 2, 9, 10 ; l e bool I I les e x p l o i t a t i o n s 3 e t 4 ; l e bool I I I l e s e x p l o i t a ­
t i o n s 5, 6, 7, 8).

p riv é p lacé en dehors de la com m u n auté du v illage, é ta it un v éritab le « d o ­


m aine » ap p a rten a n t origin ellem en t à d’anciens centres seign eu riau x ; une
terra dom in ica a tta ch ée à u n e curia dom inica, capitalis ou p rin c ip a lis des
tem p s an ciens e t p aïen s. D a n s la term inologie Scandinave, l ’une des p lu s fré­
568 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

q u en tes désign ation s de ce tte curia ca p ita lis é ta it hofgarth, v e n a n t de hof, qui
ne v e u t pas dire en v ie u x Scandinave « ferm e » com m e en allem a n d , m ais
« tem p le païen » ; e t l’un des m ots d a n o is le s p lu s u&ités pour d ésig n er la cor­
v ée des serfs é ta it hoveri, o rig in a irem en t hof-ervide, c ’est-à-d ire ervide, ou tra ­
v a il (ail. arbeit) pour le hof ou tem p le d o n t le prêtre é ta it en m êm e tem p s le
« seig n eu r ». U n autre m ot pour cen tre seig n eu ria l, sa l, b ien con n u ég a le­
m en t en v ie il allem and e t en fra n cien , se rencontre assez so u v e n t d an s les
n om s de lie u x danois, com m e S alto ft, S a lb y , S alholt {toft : ch am p en clos près
du v illa g e ; by, v illa g e ; holt, b o sq u et). Sur la pierre runique de S n o ld elev en
S eland (x ie siècle), un tkulr ou prêtre p a ïen , ju ge d ’un herath (ou cen ta in e), e s t
d it h ab iter à Salhaugum « les co llin es du m anoir », c ’est-à-d ire le v illage
actu el de S allôv ; l’em p lacem en t orig in el de la pierre é ta it sur u n e co llin e
n om m ée B lodhôj, du m ot païen litu r g iq u e blot, sacrifice. L ’a n tiq u e lie n qui
u n issa it le lieu des assises ju d iciaires (danois thing) e t le lieu de cu lte (danois w t
ou hof) e st particu lièrem en t clair au D an em ark e t la n u it qui recouvre le p assé
p aïen n ’e s t pas si obscure que n ou s ne p u issio n s déceler la coïn cid en ce p rim i­
tiv e d u prêtre, du juge e t du seig n eu r en u n e seu le p erson n e, du te m p le, de la
cour de ju stice e t du centre seig n eu ria l en u ne seu le dem eure.

Ces relation s com pliquées nous ap p a ra îtra ien t a v ec plus de n e tte té encore,
si le sort nous a v a it d o té de plans d e v illa g e s e t terroirs rem o n ta n t a u x tem p s
m éd iév a u x . M alheureusem ent, te l n ’e s t p as le cas. N o u s n ’a von s au cu n e carte
de v illa g es danois antérieure au x v u e siècle, e t pour c e tte époque m êm e, nous
n ’en a von s que quelques-unes, à d es d a te s espacées.
L es rôles ép iscop au x d es d iocèses d e R o sk ild e (1370), d ’A arh us (1300),
e t du S lesv ig (1436), ceu x du ch a p itre de R ib e (1300), du m on astère de Sorô
(1440), donnent çà e t là des in d ica tio n s sur l ’em p la cem en t des h a b ita tio n s,
sur le nom bre des cham ps e t leurs a sso lem en ts ; des ch artes e t des d ip lô m es,
a u x A rch ives N a tio n a les, nous ren seig n en t sur l ’arp en tage d es terres
e t la fix a tio n des lim ites des v illa g es. T o u t au lo n g du x v ie siècle, le s rôles d es
p rop riétés de l ’É glise e t de la C ouronne, le s d escrip tio n s e t rap p orts d ’ar­
p en ta g e (exploratio), qui p récédaien t le s a ctes de cessio n e t d ’éch an ge en tre
la Couronne e t les in stitu tio n s p riv ées ou p u b liq u es ou le s p a rticu liers, four­
n issen t d es inform ations fort in téressa n tes sur le nom bre d es ch am p s e t h a b i­
ta tio n s, l ’existen ce e t l ’em p lacem en t des p rairies, b o is, la cs, p êch eries ; o n y
tro u v e aussi la description de p a rcelles iso lé es e t so u v e n t d es p la n s de b â ti­
m en ts ; en outre, n a tu rellem en t, d es in d ica tio n s su r l ’éten d u e d es e x p lo ita ­
tio n s e t le s cens qui p esa ien t sur e lle s. M ais to u t cela n e com p en se p a s l ’a b ­
sen ce de cartes de terroirs.
L es plus anciens plans de c e tte so rte se tro u v en t d an s un v o lu m e in -fo lio ,
de 1641, conservé a u x A rchives du R o y a u m e (R ig sa rh ivet) ; ils rep résen ten t le
b a illa g e {Am i) d ’A abenraa dans le S le s v ig du N ord e t so n t l ’œ u vre du ca r to ­
graphe Johannes Mejer de H usum (S lesv ig occid en ta l) L II v a u t la p ein e d ’in ­
siste r u n peu sur ce p récieu x d o cu m en t.
1. Le même cartographe a également esquissé les cartes d’autres bailliages. Mais ces
A m tskorte — conservées à la Bibliothèque Royale ( K on gelige Biblinteh) — sont fort gros­
sières et à trop petite échelle pour qu’on puisse y voir les champs ; elles ont surtout un inté­
rêt comme cartes routières.
P L A N S P A R C E L L A IR E S : D A N E M A R K 569

Le t e x t e e s t en a llem a n d , à c e tte ép oq u e lan gu e o ffic ie lle du duché de


S lesv ig , b ien que le p eu p le a it tou jou rs parlé d a n o is 1. L e cad astre com prend
le s trois d is tr ic ts du b a illia g e d ’A abenraa de ce tem p s, à sa v o ir les 2 herreds
de S ôn der R a n g stru p e t d e R ise , e t le birk de V arnaes. On tro u v e d ’abord un
p lan gén éral de to u t le b a illia g e , à l ’éch elle a p p ro x im a tiv e de 1: 90 0 0 0 2. L es
terres c u ltiv é e s se d istin g u e n t d es terres in cu lte s, des m arais, des la n d es e t
b o is p a r d es h a ch u res p erp en d icu laires ; le s lim ite s des p aroisses (d an ois,
sogn) e t d es terroirs d es d ifféren ts v illa g e s so n t tracées ; b eaucoup de n om s de
terroirs ou d e rep ères n a tu rels so n t d on n és, so u v e n t, il e st v ra i, sous u ne form e
un p eu g erm a n isée q u i ne correspond p as e x a cte m e n t à la p ro n o n cia tio n
d a n o ise. P u is v ie n n e n t, à la m êm e éch elle, o u à une éch elle légèrem en t in fé ­
rieure, le s p la n s g én éra u x de ch acu n des tro is d istric ts. E n troisièm e lie u ,
on a le s ca rte s sp é c ia le s d es d iv e r se s p a ro isses, d o n t l ’éch elle e s t u n peu su p é ­
rieure à 1 : 20 000 (12 cm . rep résen ta n t 500 p erch es lo ca les). E lle s d istin g u e n t
cla irem en t le s lab ou rs (lig n es perp en d icu laires), les prairies (blanc), les lan d es
e t m arais (p o in tillé), le s b o is (p etits arbres). L es m aison s so n t en rouge. L es
lim ite s , le s ru issea u x , le s ro u tes e t sen tiers so n t m arqués ; de m êm e le s n om s
de ch am p s e t — ce q u i e s t p lu s p récieu x encore, — l ’em p la cem en t, d an s le
v illa g e , d e ch a q u e cen tre d ’e x p lo ita tio n ou ch au m ière, de l ’ég lise e t du p res­
b y tère. E n fin , s u iv e n t à u n e éch elle d eu x fo is p lu s grande (1 : 10 0 0 0 ), le s
c a rte s p a rticu lière s d e ch a q u e v illa g e de la p aroisse. D ans le s coin s d es ca rtes
fig u ren t d e u x ta b le s. L ’u n e d on ne la lis te d es kabilaliones rusticorum , ch acu n e
é ta n t p o u rv u e d ’u n e le ttr e p a rticu lière , correspon d an t à celle qui, sur la ca rte ,
e s t a ffectée à la fo is à l ’h a b ita tio n e t a u x terres qui en d ép en d en t. L e n o m des
p rop riétaires, q u elle q u e s o it leu r p a rt d ans le terroir, e s t in d iq u é. L ’a u tre
ta b le, in titu lé e D e qu an titate cam porum , d écrit le terroir a v ec les su rfaces des
lab ou rs, m a ra is, p â tu res, p ra iries, landes e t b o is, ex p rim ées en u n ité s c o u ­
ra n tes d an s le d is t r ic t 3. D a n s le t e x te jo in t a u x ca rtes est d on né une d escrip ­
tio n p lu s p récise e t p lu s d é ta illé e encore, a v ec la co n ten a n ce de ch aque o ttin g.
V ie n t e n s u ite , p ar ordre d e d a te s, le ca d a stre général du b a illia g e v o isin
d ’H a d erslev (S le sv ig du N o rd ), e x é c u té de 1715 à 1717. B eau cou p de ces p ré­
cieu ses c a rte s, a y a n t é té u tilis é e s com m e p lan s parcellaires par des co m m u ­
n a u tés d e v illa g e , so n t m a in te n a n t en m ain s p riv ées dans le N ord du S le s v ig ;
j ’en ai v u p lu sieu rs au m u sée lo c a l d ’H a d erslev . P o u r tou s le s v illa g e s a p p a r­
te n a n t à ce q u ’on a p p elle le s « 8 p aro isses » du T yrstru p H erred (au Su d de la
v ille de K o ld in g ), q ue le D an em ark garda après la guerre a v ec la P ru sse e t
l ’A u trich e en 18 6 4 , il y a, au R ig sa r k iv de C openhague, u n e série de
cartes (gén éra lem en t à 1 : 8 0 0 0 ), a v ec ca rn ets d ’arp en tage, ca lcu ls et d escrip ­
tio n s d é ta illé e s. L es ca rtes e t la d escrip tio n (partie en d an ois, p a rtie en a lle ­
m an d ) s o n t en co re p lu s d é ta illé e s e t p récises que dans le liv re de 1641. C haque
1. Le titre com plet du livre est ; G m ndliche u n d sum m arische Besch.reibu.ng des g a n ztn
A m ts A p e n ra d e . M it dessen an geh ô rig en geom etrischen ;G en eral-K ir chspiel- u n d SpfCi al -
charten von a lle n des A m ts D ô rfern . M it ih ren zugehorigen M ark- u n d F eldscheidungen.
M U m ô g lich em F le iss v e rfe rtig e t von Johanne M ejero H usense, Schlevfigschcm M aihem alico.
A n n o 1641.
2. Une ligne qui a 12 cm. de long est donnée comme représentant 2 000 perches locales ;
or la perche d’A abenraa v au t 18 pieds d’Aabenraa, dont chacun fait 128,84 lignes de Paris,
c’est-à-dire 5 m. 2315 ; on p eu t donc tenir l’échelle pour approxim ativem ent égale à
1 : 90 000.
3. T oft-rode et rode , chaque toft-rode comprenant 120 rodes carrés, le rode carré v au t
environ 27 m. ; le toft-rode, de 32 à 33 a.
570 A N N A L E S D ’H IS T O IR E E C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

m a iso n a son sig n e, ch aq u e p o rtio n du terro ir s a le ttr e e t so n num éro ; la carte


rep rod u it ces d ésig n a tio n s q u i s o n t a tta c h é e s n on seu lem en t à l ’h a b ita tio n ,
m ais à to u s les lop in s de terre, m o rcea u x d e ch a m p , d e p ra irie, de la n d e, q u i en
d ép en d en t. C haque p a rcelle e s t d écrite d a n s le liv r e d ’arp en tage a v ec m en ­
tio n de la q u a lité e t de la q u a n tité d es terres.

***
E n tre ces d eu x d a tes — 1641 e t 1717 — d es ca rte s d e v illa g e s les p lu s
a n cien n es se p lace au D anem ark la grande p ério d e d ’a c tiv ité ca d a stra le,
q u i nous a v a lu trois sou rces d ’un gran d in té r ê t p ou r l ’h isto ire agraire : les
ca d a stres g én érau x (en d an ois m atricul) de 1 6 6 2 , 1 6 6 4 , 16 8 8 .
C elui de 1662 n ’é t a it guère q u ’un essa i. D e 1660 à 16 6 2 , on réu n it p ar
ordre royal, des cop ies de rôles de to u te s le s p a r tie s d e la co n trée. E n se ser­
v a n t de ces d ocu m en ts, on co m p ila , en 1 6 6 2 , u ne p rem ière «m a tricu le ». A u
cou rs d es années su iv a n te s, le tr a v a il d e ra ssem b lem en t d es rôles se p o u rsu i­
v it , e t, en 1664, une n o u v elle « m a tricu le » fu t é ta b lie . L a p lu s gran d e p artie
d es cop ies de rôles e st con servée au R ig s a r k iv . Q u an t a u x reg istres ca d a stra u x ,
c e u x d e 1662 se tro u v en t ég a lem en t au R ig s a r k iv , c e u x d e 1664 au M a tri-
ku lsa rk iv (à C openhague, com m e le R ig s a r k iv ). C’e s t su r u n e év a lu a tio n de
c e n s seign eu rial que s ’ap p u ien t l ’un e t l ’au tre ca d a stres. T o u tes le s red ev a n ce
(en céréales, beurre e t au tres p rod u its agricoles, en p o isso n , en b éta il, en
argent) furent fictiv em en t co n v erties en céréales, l ’u n ité em p lo y ée é ta n t un
ton d an ois (139 1.) de c e q u ’on n om m e hartkorn (céréales dures, c ’est-à -d ire
seig le e t orge, par o p p o sitio n a v ec l ’a v o in e). L es d e u x série s d e liv res d o n n en t
u n e lis t e com p lète des a gricu lteu rs e t d es p ro p riéta ires terrien s a v e c leurs
m aison s ; ch aq u e élém en t du cen s e st sp é c ifié e t é v a lu é en « céréales d u res » ;
s o u v e n t au ssi on in d iq u e com b ien é ta ie n t sem és d e tons d e b lé, réco ltés de
chars de foin, com bien de porcs p o u v a ie n t être a n n u e llem e n t nourris su r les
terres. É v a lu é au m oyen de c e tte co n v ersio n f ic t iv e , le cen s seig n eu ria l se r v it
de base à la p ercep tion de l ’im p ô t fo n cier d ’É t a t .
P u is, de 1681 à 1683, on p rocéd a à u ne n o u v e lle e s tim a tio n la rg em en t
com p rise, qui a b o u tit à la m atricu l de 16 8 8 . C haque acre du D an em ark fu t
m esurée ; e t, dans le M arkbog de ch a q u e p a ro isse, on p o rta le s largeurs a u x
ex trém ités, e t la lon gu eu r de ch aq u e p ièce. L es n om s de lie u x d its fu ren t m is
par écrit ; à e u x seu ls so u v en t ils é q u iv a le n t à u n e d escrip tio n . L es p rairies
n ’é ta ie n t pas m esurées, m a is seu lem en t e stim é e s d ’ap rès le nom bre de ch ars
d e foin fournis a n n u e llem e n t1. D e m êm e le s p â tu res e t b o is, d ’après le n om ­
bre d ’a n im a u x q u ’ils p o u v a ien t nourrir ch a q u e a n n ée. C om m e u n ité de valeu r,
o n em p lo y a it le ton de « céréales dures », co rresp o n d a n t à u n e terre d o n t on
ap p réciait le cens an n u el à un ton, e t com m e u n ité d e su rfa ce le tônde la n d (ton
de terre) ; on a p p ela it a in si l ’éten d u e d e terrain ca p a b le d ’absorber u n ton
d a n o is de sem ence de seig le (environ 50 a .). L e p rin cip e d e l ’é v a lu a tio n resta it
d on c tou jours, en son essen ce, le m êm e : im p o ser su r c h a q u e terre un cen s
fic t if d e ta n t e t ta n t de tons d e céréa les d u res. M ais c e tte fo is ce cen s é ta it
p lu s fic tif encore, p u isq u ’on le ca lc u la it, non d ’après le s red ev a n ces s e ig n e u ­
ria les réellem ent p a y ées, m a is to u t sim p le m e n t d ’après la v a le u r in trin sèq u e
1. Chaque char était estimé à 32 lisp u n d de foin (chacun représentant environ 8 kg.)#
P L A N S P A R C E L L A IR E S : D A N E M A R K 571

d u so l. C’e s t en se fo n d a n t su r ce hartkorn to u t id éal que l ’im p ô t d ’Ë ta t a v a it


é té assis, e t q u ’il fu t, en e ffet, perçu, ju sq u ’en 1844. L es terres arables é ta ie n t
classées en 6 groupes — les « m eilleu res » (celles où 2 tons de terre su ffisa ien t à
fournir un cens an n uel d ’un ton de « céréales dures ») ; les « bonnes » (4 tons
de terre pour 1 ton de « céréales dures ») ; le s « m oyennes » ( 6 pour 1 ) ; les
«m éd iocres » (9 pour 1) ; le s « m a u v a ises » (12 pour 1) ; les «p lu s m a u ­
v a ises » (16 pour 1 ) e t le s « pires de to u tes », dans quelques d istricts du J u t ­
lan d o ccid en ta l co u v erts de bruyères e t de sable (20 pour 1). D e m êm e les
« m eilleures » prairies é ta ie n t celles qui, fournissant 1 0 chars de foin ( 1 ch ar
p esa n t 256 kg.) par an, éta ie n t ta x ées à un cens d ’une valeur de 1 ton de
« céréales dures », ; les « b o n n es », celles qui, pour le m êm e cens, rep résen taien t
16 chars ; les « m oyen n es », 24, le s « m au vaises », 32. Les « bonnes » p â tu res
nourrissaient 24 b êtes par an et p o u v a ien t rendre 1 ton de «céréales dures » ;
le s « m oyen n es », pour le m êm e c e n s ,32 tê te s de b éta il; les «m au vaises »40 ;
le s b o is éta ie n t év a lu és d ’après un p asnage de 24 porcs pour 1 ton de
« céréales dures »1.
A l ’origine, on a v a it p rojeté de joindre au cadastre des cartes d e ch aq u e
v illa g e. Il e st très regrettab le que ce p rojet a it été abandonné. C ependant
la d escrip tion e s t s i p récise e t d éta illée q u ’elle p eu t à la rigueur rem placer
le s cartes. D ans q uelques d istric ts, la m in u tie est telle qu’on p eu t dresser
des cartes sch ém a tiq u es de ch aq u e cham p. La situ a tio n des tofts ou en clos, qui
e st soign eu sem en t in d iq u ée, révèle l ’em placem ent des h a b ita tio n s, de sorte
q u e l ’ordonnance de celles-ci dans le v illage apparaît clairem ent.
D ans l ’in trod u ction , où l ’on décrit chaque v illage, on répond à d iffé ­
ren tes q u estion s essen tielles, par exem p le : Où son t les lim ites du v illage ? Q uel
est l ’assolem en t ad o p té ? C om m ent so n t fa ites les clôtures (arbres, h a ies, b u is­
so n s d ’aubépines, cla ies d ’osier, échalas, levées de terre, levées de pierre, etc.) ?
O ù les h a b ita n ts se p rocu ren t-ils leur b ois de charpente, leur co m b u stib le
(arbres, tou rb e, bruyère) ? D ans quel m oulin font-ils m oudre leur p ain ? Y
a -t-il des étan gs de p êch e ? Quel est l ’em placem ent e t quelle e st la d ista n ce,
par rapport au v illa g e , du verger, du pré, de la pâture, du bois de chên es e t de
frênes ? Y a -t-il d es carrières à ch a u x , des marnières près du v illa g e ? d e l ’ar­
g ile à tu ile, une tu ilerie, un four à ch a u x ? un endroit propre à l ’in sta lla tio n
d ’une m anufacture, d ’un m oulin à ch ev a l, d ’un m oulin à eau, et d ’au tres
ch oses sem b lab les ?
E n fin e t su rto u t les nom s des terroirs ou de leurs d iv isio n s, rep rod u its
gén éralem en t d ’une m anière très sûre, et dont plusieurs rem on ten t b ien lo in
d an s l ’ép oq u e p aïen n e, ap p o rten t les plus précieux m atériau x à l ’étu d e du
d évelo p p em en t h istoriq u e des com m unautés.

***
P ar ordre royal, d a té du 7 m ars 1768, ün nouveau cad astre fu t co m ­
m en cé ; m ais, après la ch u te du m in istre S tru en seeen 1772, il fu t in terrom pu .

1. Au total, le Danemark (excepté le duché du Slesvig et l’île de Bornholm) fut estimé


comme représentant une surface de terre arable de 1 933 216 tons de terre (un peu plus
d’un million d’hectares), avec un cens de 357 573 tons (presque 50 millions de litres) de
« céréales dures », répartis entre 58 174 exploitâtes, outre des chaumières, pourvues ou
n o n de terre.
572 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

P resque d eu x b a illia g es du Seland (V ordingborg et A n tv o rsk o v ) e t q uelques


p aroisses du Seland du N ord a v a ien t é té arp en tés ; certain es d es p lu s b elles
cartes du D anem ark (en gén éral à 1 : 4 000) p ro v ien n en t de ce tte op ération .
L a plupart, avec les liv res d ’arpentage, so n t conservées dans le M atrikulsarkiv
à Copenhague. G énéralem ent la natu re d es terres (cham p, pré, m arais, bois)
e s t indiquée au m oyen de couleurs d ifféren tes ; so u v en t a u ssi ch acu n des
lop in s de terre est num éroté. L es terres so n t classées en 3 catégories : b on n es,
m oyen n es, m auvaises. L es nom s d es lie u x d its so n t in d iq u és. E n tro is ans e t
d em i, seulem ent un tren tièm e des terres fu t m esuré ; résu lta t b ien -faib le en
com paraison du grand arpentage de 1 681-1683, q u i, en tro is a n s, s ’é ta it
éten d u à tou te la contrée.

P u is, à p artir de 1769, se su ccéd èren t rap id em en t le s gran d es lo is de


réform e agraire. D éjà, aup aravan t, çà e t là , deo seig n eu ries e t d es v illa g es par­
ticu liers a vaien t été l ’ob jet de red istrib u tio n s. M ais, d ’une façon générale,
l ’op ération du rem em brem ent (u d sk iftn in g ) e u t lieu d an s l ’en sem b le d es v il­
lages danois de 1780 à 1810 ; e t, de c e tte période a u ssi, d a ten t le s b elles cartes
de rép artition (généralem ent à 1 : 4 000). L ’a n cien sy stè m e du cham p o u v ert
p rit fin e t, avec lu i, les form es a n tiq u es d es p arcelles ; ch aq u e ferm e se v it
allouer u n bloc de terre d ’u n seu l ten a n t. L e lo t se tr o u v a it-il trop lo in du v il­
la g e ? c ’e st la m aison qui d ev a it se d ép lacer. A in si s ’effectu a l ’u ne dos plus
profondes révolu tion s qu’a it connu la v ie agricole d an oise, e t la lig n e d ’un
d évelop p em en t qui rem o n ta it bien h a u t d an s le s âges p a ïen s, fu t d é fin itiv e ­
m en t brisée. P ou rtan t un f il rouge ra tta ch e encore le p résen t au p assé.
L orsqu'autrefois le v illa g e s ’é ta it é ta b li, ch a q u e p aysan a v a it vu son en clos,
derrière la m aison, d élim ité de te lle so rte que l ’éten d u e en v a r ia it secundum
dign italem . E t, plus tard, c ’est, de n o u v ea u , p ro p o rtio n n ellem en t à la d im en ­
sion de ce tojt [secundum latitu dinem fundorum ) q u e, de n o u v elle s terres a y a n t
été occupées, sa p ortion dans le s n o u v e a u x lab ou rs lu i a v a it été m esurée ; les
v ie u x adages d isa ien t : to jt er akers mother (fundus est m ater agrorum ) ou b ien
fundus velut caput et a g ri su n t m em bra. S a p art to ta le d an s le s terres arables
resta it donc toujours dans un rapport sta b le a v ec celle de ses v o isin s. V in t, en
1688, le grand cadastre ; le to ta l de ch acu n e de ces p arts d an s la com m u n au té
v illa g eo ise fu t alors d éfin i en « céréales dures ». L orsque, d ans la secon d e
m o itié du x v m e siècle, eu t lieu la n o u v elle rép a rtitio n , chaque n o u v ea u lo t
fu t à son tour déterm iné par la fraction q u i r ev e n a it au p a y sa n d ans le hart-
korn de la com m unauté. U n p aysan m oderne a -t-il un p lu s grand b ien que son
v o isin ? il d oit p eu t-être c e tte situ a tio n p r iv ilég iée à la d ig n ité plus h a u te qui
a v a it valu à son a ïeu l p aïen un enclos p lu s v a s te e t a u x d escen d a n ts de ce lo in ­
ta in ancêtre une portion p lu s con sid érab le d ans les terres du v illa g e.
N om breu x so n t les p lan s p arcellaires rem o n ta n t à l ’époque de ce tte
réform e ; a v ec ceu x de 1768, ils c o n stitu e n t le s p lu s b elles ca rtes que nous
ayon s. Ils so n t coloriés en trois ou qu atre te in te s : jau n e pour le s terres ara­
b les, v ert pâle pour les p rairies, v ert fon cé pou r les m arécages e t le s b o is,
brun pour les routes e t b lan c pour le s b â tim en ts. L a p lu p art so n t conservés
au M atrikulsarkiv de C openhague ; m ais b eau cou p d ’au tres se tro u v en t dans
d es archives seign eu riales, d ’où elles o n t p assé p arfois dans u n d es trois
P L A N S P A R C E L L A IR E S : D A N E M A R K 573

d ép ô ts d ’arch ives p ro v in cia les (L an dsarkiv) du Seland (àC openh agu e), du F y n
{à O d en se), du J u tla n d (à V iborg) ; ou encore dans le R ig sa rk iv .
*
* *

D e 1804 à 1840 de gran d s tr a v a u x furent en trep ris en v u e d ’un n ou veau


cad astre du D an em ark , q u i fu t ach ev é en 1844.
D éjà en 18 0 2 , lo rsq u e fu t éta b li un n o u v el im p ô t sur le s reven u s fon ciers
(b âti e t n on b â ti), on a v a it fa it d es b ien s-fon d s un recen sem en t très co m p let :
m en su ratio n e t é v a lu a tio n d es terres, e t de la surface occu p ée par le s c o n s­
tru ctio n s, é v a lu a tio n du rev en u de chaque seig n eu rie en cen s e t corvée. Ces
d o cu m en ts so n t co n serv és d an s le s archives du co m ité d’im p o sitio n , au R ig s ­
a rk iv (S katle-A n saettelses-K o m m issio n ).
A p a rtir de 1 8 0 4 , o n d em an d a a u x a u to rités lo ca les, a u x seign eu rs, au x
m in istres du c u lte , d es ren seig n em en ts sur la co n d itio n de l ’agriculture ; e t
p arm i le s q u e stio n s q u e l ’on p o sa furent c elles-ci : Q uand la co m m u n a u té
a -t-elle é té l ’o b je t d ’u n rem em b rem en t (u d sk iftn in g ) ? Q ui en f it le p la n ? Q ui
d essin a la ca rte ? O ù p eu t-o n la trou ver ?
P eu après co m m en ça le n o u v el a rp en tem en t, qui fut presque en tièrem en t
term in é en tre 1806 e t 1830. C hacun des arpenteurs o fficiels d e v a it écrire son
rapport jo u rn a lier ; u n m o d èle de d escrip tion fu t é ta b li pour ch a q u e p aroisse,
fou rn issan t des in d ic a tio n s d éta illées sur le s parcelles de ch aq u e com m u n e ;
très so u v e n t u n e ca rte à éch elle réd u ite ( 1 : 2 0 0 0 0 ) e s t co llée en tê te du liv re ;
les an cien n es ca rtes d es v illa g e s fu ren t copiées,, e t on s ’en s e r v it en les r é v i­
sa n t e t en y a jo u ta n t les lim ite s des rép a rtitio n s p lu s ta rd iv es. L a terre é ta it
d iv isé e en 24 c a tég o r ies e t l ’estim a tio n n o u v elle de sa v a leu r é ta it in d iq u ée
su r ch aq u e p a rcelle par le s ch iffres de 1 à 24. Ces n om b reu x m a téria u x , cartes
e t d escrip tio n s, s o n t co n serv és au M atrikulsarkiv, de C openhague, q u i fu t
créé à c e tte ép o q u e (1809).
On m o d ifia le h artkorn du m atricu l de 1688 d ’après c e tte n o u v elle e s t i­
m a tio n de la terre ; ou p lu s e x a c te m e n t on procéda à u n e rép a rtitio n n o u ­
v e lle en tre le s d iffére n ts v illa g e s , la so m m e to ta le de hartkorn resta n t la m êm e
en 1844 q u ’en 1 6 8 8 . E n 1 8 4 4 , ce n ou veau cad astre fu t rendu p u b lic e t le s
num éros d es e x p lo ita tio n s q u ’il donne resten t au jourd’hui encore a tta ch és a u x
p a rcelles ; le s n o u v e a u x lo ts form és av ec celles-ci seront d ésig n és par u ne lettre
a jo u tée au ch iffre de 18 4 4 . L ’im p ô t en hartkorn e x is ta ju sq u ’en 1903 ; alors fu t
in stitu é e u n e n o u v e lle form e d ’im p ô t foncier, où la valeur d es terrains n ’entre
que pour u ne p a rtie d a n s l ’é v a lu a tio n de l’im p ô t to ta l.
L es p la n s p a rcella ires m odernes, conservés au M atrikulsarkiv, so n t g én é­
ralem en t d es p la n s p arcellaires san s p lu s, qui n ’offrent que les lim ite s , les
num éros e t le s v a leu rs des terres. L a n atu re des cu ltu res, la s itu a tio n d es h a b i­
ta tio n s à u n e ép o q u e récen te so n t m ieu x in d iq u ées su r le s ca rtes de la sectio n
géo d ésiq u e d e l ’éta t-m a jo r, d essin ées g én éralem en t p en d a n t la période de
1871-1890 (à 1 : 40 0 0 0 ), e t p u b liées en grandes feu illes. U n e ex ce lle n te é d i­
tio n de p o c h e (à 1 : 160 0 0 0 ) e st au ssi a ccessib le à un p r ix très m in im e.

***
L ’in térê t pou r l ’h isto ire agraire de ces sources an cienn es, dans un p a y s où
l ’agricu ltu re rem o n te à l ’âge de pierre, est te l que l ’on ne c o n sta te p a s san s
574 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

éto n n em en t l ’o u b li où e lle s o n t é té lo n g tem p s la issé e s : e lle s n ’o n t en effe t p a s


é té u tilisé e s par la scien ce a v a n t les d ix d ern ières an n ées du x i x e siècle, c e n t
a n s après le b o u lev ersem en t de la réform e agraire, d e u x c e n ts ans après le
grand cad astre de 1688. L e prem ier qui f i t em p lo i de l ’am p le m a tériel du
M atriku lsarkiv fu t P e t e r L a u r i d s e n 1. D a n s le s A arbôger for n o rd isk O ldkyn -
digh ed og H isto rié, il é c r iv it, en 1896, un a rticle su r « les an cien n es fo rm es d es
v illa g e s d an ois » ; p u is, dans YA arbog fo r d a n sk K u ltu rh isto rie, en 18 9 9 , un
au tre a rticle sur : « le v ie u x v illa g e d a n o is2. « C ertains d é ta ils e t certa in es th è se s
o n t é té critiq u és par la su ite ; les d eu x m ém oires n ’en d em eu ren t p as m oin s
.l ’œ u v re, ex trêm em en t neu ve et o rig in a le, d ’u n v é r ita b le pion n ier.
Son p rin cip al critiq u e, H e n r i k . L a r s e n , su b it lu i-m êm e son in flu en ce e t
la ''econ n aît p lein em en t ; m ais après que L a u rid sen e u t fra y é à la scien ce une
voit ju sq u e-là in con n u e, en fo u illa n t le s v ie u x ca d a stres e t les v ie ille s ca rtes,
c ’e st L arsen, par son article « R en se ig n em en ts e t o b serv a tio n s sur le v illa g e
d a n o is », (paru en 1918, dans les m êm es a n n a les — A a rb ô g er — , où a v a it é té
p u b lié l ’a rticle de L auridsen), q u i d o n n a à l ’é tu d e d es v illa g e s u ne o r ie n ta ­
tio n n o u v elle e t v ra im en t fécon d e.
U n e d es p lu s m alh eu reu ses th è se s d e L au rid sen c o n s is ta it à affirm er que
les cad astres de 1688 e t les cartes de la réform e agraire ne p e u v e n t être d ’au ­
cu n e aid e au chercheur, qui te n te de se faire u ne o p in io n sur le v illa g e m éd ié­
v a l. L auridsen so u ten a it en effet que to u s le s v illa g e s a v a ie n t été, p en d a n t le
m oyen âge, l ’o b jet d ’u n e n o u v elle rép a rtitio n p o rta n t su r to u s le s ch a m p s, e t
p ar su ite que le p lan d es h a b ita tio n s a v a it é té p a rto u t co m p lète m en t b o u le­
v ersé ; ce grand rem an iem en t e û t effa cé to u te tra ce d es form es p r im itiv e s.
Larsen a m on tré, d ocu m en ts en m ain , la fa u sse té de c e tte th éo rie, e t l ’au teu r
du p résen t tra v a il a plu sieu rs fo is en ten d u L au rid sen co n v en ir de la lé g iti­
m ité de ces o b jection s.
H en rik Larsen estim e que le d év elo p p em en t de nos v illa g e s s ’e s t fa it
p rogressivem en t à travers les âges ; les ch a m p s se s o n t a jo u tés a u x ch a m p s, le s
h a b ita tio n s a u x h a b ita tio n s. C ette o p in io n s ’e s t tro u v ée être la v raie ; elle e s t,
en m êm e tem p s, j ’ose le dire, la p lu s féco n d e pou r l ’a v en ir de nos étu d es.
L ’id ée que le v illa g e a v ec ses ch am p s s ’e s t c o n stitu é cou ch e par cou ch e, to u t
co m m e un a to ll de corail, nous ou vre un grand esp o ir : ce lu i de p o u v o ir so u le ­
ver le s cou ch es le s p lu s récen tes e t [a ttein d re [peu à p eu l ’a n cien n o y a u
d ’h a b ita tio n s e t de ch am p s, de reco n stitu er en un m o t le v illa g e p rim itif, to u t
com m e le s archéologues rec o n stitu en t un v ie il é d ific e d an s sa stru ctu re o rig i­
n elle, ap rès av o ir débarrassé le terrain d es a d d itio n s e t m o d ifica tio n s u lté ­
rieures.
L e v illa g e d an ois ty p iq u e se com p ose d ’u n e sim p le rangée d ’h a b ita tio n s
rurales ; p arm i e lle s, près du cen tre, s ’en tro u v e u n e p lu s im p o rta n te, ju ste en
face d e l ’ég lise ; so u v en t on a au ssi u ne d em eu re seig n eu ria le sise à l ’éca rt,
en tou rée de ses ch am p s, dans un « sp le n d id e iso le m e n t ». F réq u em m en t
une rela tio n e x iste entre le m an oir e t la p lu s gran d e h a b ita tio n du v illa g e ,
de so rte q u ’on p e u t su pposer q u ’elle fu t la ferm e du m an oir, le s au tres é ta n t

1. Fils d’un fermier du Slesvig occidental, Lauridsen, directeur d’une école publique
de Copenhague, fut, peu avant sa mort, nommé, docteur ès-Jettres honoris causa de l’Uni­
versité de cette ville.
2. Voir aussi, dans l’Encyclopédie intitulée Salm on sen s K o n versa lio n slch sih o n ,l’a.tii-
cle L a n d sb y (village).
P L A N S P A R C E L L A IR E S : D A N E M A R K 575

a u x m ains d es ten a n ciers. D e là b ien d es problèm es to u ch an t la com p osition


e t le d év elo p p em en t de la co m m u n a u té. Q uels so n t au ju ste le s rapports entre
dem eure seig n eu ria le e t ferm e seig n eu ria le, seign eu rie e t villa g e, seign eu rie e t
ég lise, seign eu rie e t m ou lin ? en tre le s co n d itio n s n aturelles e t la v ie du v i l ­
la g e ? Q uels so n t les lie n s de celu i-ci av ec l ’eau (ruisseau, p u its, la cs ou m er),
ou b ien a v ec le s y stè m e ro u tier ? Q u elles terres fu ren t d ’abord cu ltiv é e s ? Où
fu ren t le s lie u x de c u lte p a ïen (fon tain es sacrées, collin es ou b ois de sa cri­
fices) ? le s lie u x d es a ssem b lées ju d icia ires, le s g ib ets ? E t de to u t cela à
l ’ég lise e t à la seign eu rie, q u els au tres lien s ? D es m illiers de problèm es, gran d s
e t p e tits ,s u r g is s e n t, qui p ou rron t p eu t-être se résoudre par l ’étu d e des agglo­
m éra tio n s, d es terroirs e t d es n o m s de lie u x . Il n ’a pas encore été fa it grand
ch ose d an s ce sen s ; la scien ce de l ’h istoire agricole, au D anem ark, e st dans
l ’en fan ce. M ais un v a s te ch a m p e s t o u v ert à la recherche, par les cartes e t
cad astres. D an s le tissu bigarré e t en ch ev êtré que form ent, sur les v ie u x p lan s
p arcellaires, le s b a n d es d e terre, la tram e v ie n t d ’un très lo in ta in p assé ; ain si
s ’é v e ille , pou r n o u s, l ’esp o ir de d écouvrir, sou s ce dessin, le s reliques d ’une
a n tiq u ité p lu s v ie ille encore. P areils à u ne étrange in scription runique,
q u ’eu sse n t gra v ée d ans le so l le s cord es e t le s perches des arpenteurs d ’au tre­
fo is, ces d ocu m en ts o n t co n serv é, in scrits dans les lig n es sin u eu ses des anciens
b orn ages, le s so u v en irs de fa its h istoriq u es inconnus aux autres chroniques du
tem p s ja d is.
S v e n d A a x ja e r
(C openhague.)
L E S N O U V E L L E S S O U R C E S D E L A S T A T IS T IQ U E
D A N S L ’A L L E M A G N E D ’A P R È S G U E R R E

D ans le ryth m e accéléré de la v ie co n tem p orain e, la co n scien ce d es p o ssi­


b ilité s n ou velles qui s ’ou v ra ien t d ev a n t la s ta tistiq u e s ’e st fa it jour peu à peu.
L ’A m érique, la prem ière, a fa it serv ir c e tte d iscip lin e à la p rév isio n d es p h é­
nom ènes économ iques : m ais ce n ’e st là , en tre b eau cou p d ’a u tres, q u ’u ne de
ses ap p lication s p ossibles. A v a n t la guerre, l ’art du s t a tis tic ie n , exercé par d es
ex p erts ou par des fon ction n aires, co n serv a it u n a sp ect to u t ésotériq u e ;
au jourd’hui, la co n cep tio n q u a n tita tiv e d es fa its so c ia u x form e p eu t-être
l ’a rticle de foi le p lu s populaire du Credo sc ie n tifiq u e . Ce n ’e s t pas seu lem en t
l ’étu d e de l ’avenir, c ’e st au ssi celle du p assé qui, au m ilieu de d on n ées m ou ­
v a n tes, trouve dans la m esure nu m ériq u e son seu l p o in t d ’ap p ui v é r ita b le ­
m en t solid e. A in si, par un éla rg issem en t e t un a p p ro fo n d issem en t c o n sta n t,
les m éthodes sta tistiq u e s, de sim p le o u til a d m in istra tif, d ev ien n en t, au service
d es scien ces économ iques e t so cia les, u n in stru m en t de con n aissan ce d ’une
valeu r générale ; cep en d an t que, cessa n t de se co n ten ter de d o n n ées p u rem en t
m ath ém atiq u es, les s ta tistic ie n s recon n aissen t la n écessité de p ou sser leu r
en q u ête vers l ’exam en des p a rticu la rités propres a u x grou p es ou a u x tem p s
étu d iés : en un m ot de procéder à des recherches so cio lo g iq u es e t h isto riq u es.
E n A llem agne, d ep u is la guerre — d ans le s lim ite s p ra tiq u em en t im p osées
par la situ a tio n du p a y s — les ressources m atérielles e t s c ie n tifiq u e s de la
sta tistiq u e économ ique o n t servi à co m p léter les m éth o d es élab orées, en
A m érique, par la sta tistiq u e in d u ctiv e e t m a th ém a tiq u e. Ce m o u v em en t, très
sp écifiq u em en t allem and dans son esp rit, a eu d eu x a sp ects : u sage du raison­
n em en t d éd u ctif pour guider l’in d u ction ; ex ten sio n de l ’en q u ête d an s to u tes
les d irections de ce q u ’on pourrait app eler l ’esp ace so c ia l.

***
A ttach ons-n ou s d ’abord à la prem ière ten d a n ce. L a dernière décade a
v u to u t un ren ou vellem en t de c e tte littéra tu re d ’in itia tio n th éoriq u e et
m éth od ologiq u e, un peu délaissée d ep u is le grand o u v ra g e du v ie u x m aître
G e o r g V a n M a y r 1. L e s liv r e s d e F r a n z 2 i 2 e k 2, de R u d o l f M e e r w a r t h 3, de
J o h a n n e s M ü l l e r 4, de H e r o M o l l e r 5 tém o ig n en t, ch a cu n à sa m anière,
d ’un effort nouveau pour rapprocher la s ta tis tiq u e de s e s b a ses écon om iq u es
e t sociales. P arallèlem ent à ces te n ta tiv e s , l ’école th éo riq u e a u trich ien n e nous
a d onné to u te une série d ’étu d es sp écia les d irig ées v ers la critiq u e d es m é­
th o d es in d u ctiv es am éricaines. C itons seu lem en t celle que H a n s S t à h l e a
consacrée à l ’ob servation du cycle écon om iq u e, te lle q u e la pratiq u e le

1. S ta tistik und Gîsellschaftslehrc, 3 t ., 1895-1917.


2. Grundriss der S ta tistih . Munich, 1920 ; 2° éd., 1923, in-4°, vin-553 p.
3. Nationalôhonomie und S ta tistih . Berlin, W. de Gruyter, 1925 ; in-8°, xn-506 p.
4. Grundriss derdeutschen S tatistih. I. Théorie und T echnikder S ta tistih . Iéna', G. Fischer,
1927 ; in-8°, xm-294 p.
5. Statistih. Berlin, Industrieverlag Spaeth u. Linde, 1928 ; in-4°, xiv-149 p.
L A S T A T IS T IQ U E E N A L L E M A G N E 577

H a rva rd U n iv e rsity C om ittee on E conom ie R esearch*, ou encore le m ém oire de


G o t t f r ie d H a b e r l e u su r le s n om bres in d ic e s 2. P eu t-être ces tra v a u x — le
se c o n d su rto u t — v o n t-ils u n p eu loin en con d am n an t, com m e « h a sa rd s» a u
regard de la th éo rie, le s réap p arition s e t lia iso n s régulières d e p h énom ènes
s o c ia u x d ans le sq u elles l ’em p irism e am éricain trou ve sa ju stifica tio n ; m ais
le d éb a t q u ’ils o n t o u v ert n ’en e s t pas m oin s des plus u tile s.

***
Q u an t à la co n q u ête d e n o u v ea u x d om ain es d ’ex p lo ra tio n sta tistiq u e ,
d e u x fa its té m o ig n e n t a v e c u ne p articu lière éloquence de so n élan . D ’u n e
p a rt, c ’e s t la réo rg a n isa tio n des offices go u v ern em en ta u x ; d e l ’au tre, la p u b li­
ca tio n , g én éra lem en t p ério d iq u e, de m a téria u x s ta tistiq u e s par presque to u te s
le s grandes en trep rises e t le s grands sy n d ica ts de com m erce, d ’in d u strie e t de
b an qu e : d ou b le d év elo p p em en t où se réflète une ten d a n ce, b ien connue, de
la v ie écon om iq u e con tem p orain e ; on v is e , du m êm e cou p , à com m ercialiser
l ’a d m in istra tio n e t à b u rea u cra tiser les affaires. U n ex em p le rem arquable
d e ce m o u v em en t e t d e ses résu lta ts d an s le dom aine s ta tis tiq u e nous a été
d on n é par la p ression q u e, récem m en t, la R eichsbank a exercée su r les grandes
b an q u es p riv ées p ou r le s am en er à p u b lier des b ila n s plus fréq u en ts e t plus
d éta illés.
Im p o ssib le, n a tu rellem en t, de donner ic i une id ée, m êm e a p p ro x im a tiv e,
d e la rich esse d es p u b lica tio n s s ta tistiq u e s p riv ées. Il su ffira d e rappeler que
l ’éta b lissem en t de cou rb es grap h iq u es, en registrant des cy cles écon om iq u es
{ K on ju n ktu rzyk len ), c o n stitu e au jourd’hui leur m oyen d ’ex p ressio n fa v o ri.
P a rm i elles, celles d es gran d es b an q u es D e t de la R eichskreditgeseU schaft
(banque in d u str ie lle de l ’E m p ire), à B erlin, celles aussi de l ’U n io n des
F ab riq u es a llem a n d es d e C onstru ction m écan iq u e ( Verein Deutscher M achi-
nenbauanstahen, ou V . D . M . A .) m ériten t, en raison d e l ’h a b ileté d o n t elles
tém o ig n en t, d a n s le m a n iem en t de la m éth o d e e t des fa its, u ne m en tio n to u te
sp éciale. M en tion n on s ég a lem en t L a courbe économique (W irtschaftskurve) ;
so u s ce titr e , la F ra n k fu rter Z eitu n g fa it paraître, d ep u is 19 2 2 , u n e sorte de
rev u e trim e strielle, co m p o sée de ta b lea u x s ta tistiq u e s d éjà parus dans les
colonn es du jou rn al ou é ta b lis sp écia lem en t pour la circo n sta n ce ; on y tro u ­
v era n o ta m m en t, so u s u ne form e résum ée, le s m eilleu rs ren seig n em en ts qui
so ie n t sur l ’é v o lu tio n de la co n cen tra tio n in d u strielle en A llem agn e e t m êm e
à l ’étranger. U n e au tre grande m a iso n d ’éd itio n de jou rn au x, la firm e R u d olf
M osse, à B erlin , la n ça n t u n e co llectio n de le x iq u e s e t de cod es in tern a tio n a u x ,
a con fié à W l a d im ir W o y t in s k i l ’ex écu tio n du v a ste ou vrage in titu lé D ie
W elt in Z àhlen ; ces s e p t v o lu m e s 3, qui tra itero n t tou r à tour de la P o p u la tio n ,
d u T ravail, d e l ’A g ricu ltu re, d e l ’In d u strie, du C om m erce e t d es T ransports,
d es F in a n ces p u b liq u es, de la V ie p ublique e t cu ltu relle, se cla ssen t d ’ores e t
d éjà com m e u n in str u m e n t d e tr a v a il in d isp en sab le à q uiconque étu d ie l ’éco ­
n o m ie m on d ia le.
1. D os B eobachtungsverfahren der v/irtschaftlichen W eehsellagen des H a rvard U n iversity
C om ittee on E conom ie R esearch dans S chm oller’s J&hrbuch, t. 52 (1928), p. 261 et suiv.
2. D er S in n d er In d ex za h len . Tübingen, J. C. B. Mohr, 1927 ; in-8°, ix-134 p.
3 .1 . D ie E r d e , d ie B evBlherung, der Volhsreichtum . I I. D ie A rb eit, 1925. III. Die
L sm dvtirtsch aft, 1926. IV . D o s Gevterbe, 1926. V. H&ndel u . Verkehr, 1927.
A N » . D ’ H IS T O IR E . — t re A N N É E . 37
578 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA LE

P asson s a u x unions ou association s d ’ordre économ ique que la création ,


par la C onstitu tion , du Conseil écon om iq u e du R eich (R eichsw irtschaftsrat) e t ,
d ’u ne façon générale, la lé g isla tio n écon om iq u e e t ouvrière de la R ép u b liq u e,
o n t appelées à un rôle sem i-p olitiq u e. P ara llèlem en t a u x grandes entreprises,
elles n ’o n t pas m anqué de prendre en m ain l ’éta b lissem en t des sta tistiq u e s,
d ans leurs sphères propres. Ici encore, ce so n t des grou p es plus ou m oins a v an ­
cés, au m oins socialem ent, des a sso cia tio n s d ’em p lo y és e t ouvriers, qui o n t
m an ifesté le zèle le plus v if. A lors, par ex em p le , q ue l ’U n ion d es E m p loyeu rs
(Deutscher Arbeitbegerverband) a ju sq u ’ici fa it paraître, en to u t e t pour to u t,
d e u x com p tes rendus (Geschaftsberickte), ch acun co u v ra n t d eu x années (1923­
1924 e t 1925-1926), les A nnuaires de la C onfédération Libre du T ravail (socia­
liste ) ou A . D . G. B . 1, ceux, d e l'U n ion N a tio n a liste des E m ployés2 de com m erce
e t des différentes cen trales coop ératives ap p orten t un tém oign age éc la ta n t de
la pu issan ce du salariat, en m êm e tem p s que de so n o rgan isation bureaucra­
tiq u e. P eu t-être cette ob servation s ’ap p liq u e-t-elle m ie u x encore a u x p u b lica ­
tion s non périodiques, com m e celles de V A . D . G. B . sur le s v a ste s co o p éra tives
ouvrières ou les so ciétés an on ym es de m êm e ca ra c tère3, ou de la C onfédération
lib re — c ’est-à-d ire so cia liste — d es em p lo y és (A fa -B u n d ) su r le m o u v em en t
socia l dans c e tte classe 4.

***
E n fin , les tra v a u x des a d m in istra tio n s p u b liq u es. Ici le grand ch a n g em en t
v ie n t d es progrès géan ts accom p lis par l ’a c tiv ité propre du R eich , com parée à
celle que d ép loient encore les « P a y s » : sy m p tô m e — q u i ne sa u ra it surprendre
— de la croissance du p ou voir cen tral, so u s le régim e de la C o n stitu tio n de
W eim ar. L ’Office sta tistiq u e du R e ic h (Statistisch es Reichsam t) e st, de tou s
le s cen tres ad m inistratifs de la ca p ita le, celui qui possèd e le personnel le p lu s
nom breux ; e t il su ffit de feu illeter son A nn u aire 5, au q u el e s t v en u s ’adjoindre
récem m en t un su pp lém en t consacré a u x s ta tis tiq u e s in tern a tio n a les, pour se
faire une idée de l ’am pleur n o u v elle e t to u jo u rs g ra n d issa n te p rise par ses
tra v a u x , ainsi que des p erfectio n n em en ts q u ’il ap p orte san s cesse à se s m é­
th o d es, par exem p le dans le dom aine é p in e u x d u com m erce m ondial. E n tê te
de chaque A n n u aire, un in d ex des sou rces [Quellennachweis) sert de gu id e
à la fois à travers les fascicules du périodiqu e que d ep u is 1921 éd ite l ’O f­
fice*, e t parm i les innom brables v o lu m es, consacrés à des su jets p a rticu ­
liers, que, sous le titre com m un de S ta tis tik des Deutschen R eich es, il fa it
égalem en t paraître. D e ces tra v a u x sp é c ia u x , les p lu s récen ts con cern en t la
n a v ig a tio n flu viale e t m aritim e, la s itu a tio n écon om iq u e du m onde e t d es
p a y s étrangers, l ’assurance p u bliq u e con tre la m alad ie, les b an qu es alle­
m andes de 1924 à 1926, les résu lta ts — encore in co m p le ts — du d én om b re­
m en t des professions auquel il a été p rocédé en 1927, le s d ép en ses p u b liq u es
1.J&hrbuch des A llgem ein en Deutchen G ev)erkschaftsverbandes, depuis 1922.
2.Rechenschaftsbericht des D eutschnationalen H an dlu n gs gehilfenverbands, depuis 1900.
3.D ie -wirtschaftlichen U nternehmungen der A rbeiterbew egung . Berlin, 1927.
4.D ie A ngestelllen bewegung ( 1921-1926 ). Berlin, J. F . W. Dietz, 1925; ib id . (1925­
1928). Berlin, Freier Volksverlag, 1928. "Voir aussi W ilh elm V ebshofen, D ie S ta tistik
der W irt8chafisverbande. Leipzig, F. Volkmar, 1924.
5. Statistiche8 Jahrbuch fiir das Deutsche R eich. Berlin, Reim ar Hobbing, depuis 1 880.
6. S ta tistik und W irtsch aft ;u n e autre série est celle des V ierteljahrshefte zut S ta tistik
des D eutschen R eichs, publiée depuis 1892.
L A S T A T IS T IQ U E E N A L L E M A G N E 579

en B elg iq u e, F ran ce, G rand e-B retagne e t I ta lie . Ce dernier o u v r a g e 1, un


de c e u x o ù se m a rq u en t le m ie u x le s progrès, en profondeur, a cco m p lis par
la s ta tis tiq u e , form e co m m e u n e préface à des recherches, de n atu re an alogu e,
su r le s d ép en ses d u R e ic h , d es p a y s e t des b u d g ets m u n icip a u x ; encore en
p rép aration ce lle s-c i fo u rn iro n t à la d iscu ssio n su r la réform e a d m in istra tiv e,
q u i se p ou rsu it a v e c ta n t d ’a c u ité, sa prem ière h a se scien tifiq u e . Sur c e tte
q u estio n , ju sq u ’ic i, la p a ro le, en m a tière de s ta tis tiq u e , a é té un peu trop
ex c lu siv e m e n t la issé e a u x d iffére n ts p a rtis : v o y e z , par exem p le, certain s
calcu ls de ten d a n ce p a r tic u la r iste — te lle l'œ u v re du con seiller b a v a ro is K a r l
S o m m e r 2 — o u , e n un se n s o p p o sé, u n itaire c e tte fo is, le s d onnées rassem b lées
d an s u n recu eil q u i, ch o se ca ra ctéristiq u e, a été com m an d é par les asso cia ­
tio n s d irectrices (Spitzenverbdn.de) des d iverses b ranches de l ’a c tiv ité éco n o ­
m iq u e s.
D a n s la d iscu ssio n , un rôle à p a rt e s t ten u par le s v ille s qui, to u t en so u f­
fra n t d e la p ression fin a n cière, su ite de la p o litiq u e so cia le, n ’en co n tin u en t
p as m oin s d ’être, co m m e a v a n t-g u erre, les p orte-d rap eau x du progrès e t, en
m atière so cia le p récisém en t, de l ’ex p érim en ta tio n . G roupées, les grandes d a n s
le S tà d teta g , le s p e t it e s d a n s le Stàdtebund, elles o n t, d epuis 1927, a d jo in t au
S tatistisch es Jahrbuch D eutscher S tadte, qui a com m en cé à p araître en 1890, un
K om m unales Jahrbuch, où le s don nées sta tistiq u e s b ru tes, rela tiv es a u x a g g lo ­
m ération s de p lu s d e 5 000 h a b ita n ts, so n t groupées v ille par v ille e t selon l ’ordre
a lp h ab étiq u e de ce lle s-c i. A u to u r de ces p u b lica tio n s cen trales se grou p en t
le s an n u aires, les co m p tes ren d u s m en su els e t le s a u tres c o m p tes rendus p ério ­
d iq u es d es p lu s gran d es v ille s , n o ta m m en t B erlin , Cologne, F ran cfort, D u s-
seld orf e t M an n h eim . A m esu re que l ’a c tiv ité m u n icip a lités éd itrices v a
d ép a ssa n t les lim ite s tra d itio n n elles de l ’a d m in istra tio i. p ^ r s’étendre à de
n o u v elle s form es de p ro d u ctio n « so cia lisée », l ’in térêt de c e tte littéra tu re
pou r la con n a issa n ce d e la v ie éco n o m iq u e du p a y s g r a n d it du m êm e pas.
O n trou vera u n m a tériel s ta tis tiq u e ab solu m en t un iq u e e t origin al d an s le
p e t it liv re de T h e o d o r K u t z e r , an cien bou rgm estre de M annheim , sur la
rép a rtitio n d es ch arges fin a n cières entre l ’É ta t e t le s com m u n es 4. C et ou vrage
a é té p u b lié p ar l ’A sso c ia tio n pour l ’écon om ie e t la p o litiq u e com m u n ales
(V erein fü r K o m m u n alw irtsch aft und K o m m u n alpolitik), dans u ne co llectio n
d o n t p resque to u s le s élém en ts m ériten t égalem en t l ’a tten tio n du sta tis tic ie n
e t de l ’éco n o m iste.
E n tre le R e ic h e t le s v ille s , les « P a y s» . C eux-ci co n tin u en t à p u blier d es
recu eils de m a téria u x su sc e p tib le s d ’intéresser, outre leurs propres a d m in is­
tra teu rs, le s sa v a n ts a tta c h é s à l ’étu d e des tr a its économ iques e t cu ltu rels
p ar où se ca ra ctérisen t, d ’u ne façon p lu s ou m oins m arquée, les d iv erses
région s de l ’A llem a g n e. U arrive m êm e que ces don nées p articu lières pren ­
n e n t u n e va leu r très gén érale. L ’É ta t de T huringe — form é, après la rév o lu ­
tio n , p ar l ’u n ion d es d ifféren tes p rin cip au tés qui se p a rta g ea ien t ce tte pro­
v in c e ,— a, sou s la d irectio n de J o h a n n e s M ü l l e r , conquis, dans la sta tistiq u e
1. Voir mon com pte rendu, Europaische Revue, t. I I I (1927), p. 226 et suiv.
2. B lin d es staat, Einheitstaat und die Hôhe der ôffentlichen Ausgaben. Munich, Olden­
bourg, 1928; x-144 p.
3. K. E . A d a m e t z , Die deutsche Vervtaltungs- und Verfassungsreform in Z&hlen.
Berlin, 1928.
4 . Die Steuer- und Lastenverteilung zvrischen Staatund.Gemeindein 8 deutschen L&ndern,
Berlin, 1929.
580 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

allemande, une place distinguée, grâce à la publication de renseignements qui


illustrent les origines du jeune district industriel né autour des dépôts de
lignite de l’Allemagne centrale (M itteldeutscher In d u strieb ezirck ). Quant aux
nouvelles républiques de Bavière, de Wurtemberg, de Saxe, de Bade, il va de
soi que chacune d’elles poursuit le travail statistique, conformément à ses
traditions et avec une énergie accrue par la nécessité de faire face à une tâche
nouvelle, surtout en matière sociale, et par l’impulsion de ses Universités.
Ici encore, cep en d an t, les ten d an ces u n ifica tr ices — de n atu re écon om iq u e,
b ien so u v en t, p lu tô t que p o litiq u es — fo n t se n tir leu r a ctio n . D ’u n e p art,
l ’O ffice sta tistiq u e de la P russe, cla ssiq u e a telier des K r u g , des H o f f m a n n ,
d es D i e t e r i c i e t d es E n g e l , fra n ch it fréq u em m en t le s fron tières de l ’É ta t ;
un d es plus b ea u x volu m es de la P reu ssisch e S ta tis tik , dû au m in istre a ctu el
d es F inan ces de Prusse, le D r E . H ô p k e r - A s c h o f f , a pour o b je t u n e a n a ly se
sta tistiq u e des C aisses d ’épargne de l ’A llem a g n e en tière. P ar ailleu rs,
ch ose plus rem arquable encore, le R eich s ’e s t v u a u to m a tiq u e m e n t tra n s­
férer des dom ain es en tiers — e t de gran d s d o m a in es — d e la s ta tis tiq u e :
p o stes, chem ins de fer u n ifiés, et, par d essu s to u t, le m arché du tr a v a il e t le s
assurances. L e Reichsarbeitsblatt e t ses v o lu m es a n n ex es so n t réd ig és par le
m in istère (im périal) du T ravail, en co llab oration étro ite, com m e il e s t de
règle d epuis 1903, avec l ’Office S ta tistiq u e . L ’O ffice d es A ssu ran ces (R eichs-
versicherungsam t) a donné une sta tis tiq u e , très "com plète, de son r e sso r t1.
E n fin , sur le terrain de l’in stru ction p u b liq u e — u n e d es dernières sacro-
sa in tes réserves des É ta ts particu liers, - a com m en cé de paraître, en 1928
sur l ’in stig a tio n de la Prusse, une H ochsvhulstatistik, com m u n e à to u te s les
U n iv ersités e t É coles supérieures de l ’A llem a g n e, so rte de b arom ètre d estin é
à l ’étu d e des grands problèm es que p o sen t les p ro fessio n s « a cad ém iq u es » ;
sélectio n des jeu n es gen s v o u és à ces carrières, p la ce d es p rofession s elles-
m êm es dans l’écon om ie générale.
A ssez natu rellem en t, c ’est le R eich encore q u i a p ris l ’in itia tiv e de l ’a d a p ­
ta tio n d es m éth od es am éricaines, te n d a n t à l ’o b serv a tio n régulière d es m o u ­
v em en ts du cycle économ ique. S o u s so n p a tro n a g e, en lia iso n é tr o ite a v ec
son O ffice S ta tistiq u e — d o n t le p résid en t, le p rofesseu r E r n s t W a g e m a n n ,
u n it à la form ation du sta tistic ie n celle d e l ’éc o n o m iste — a é té fo n d é, en
1926, à B erlin, V In stitu t für K onjunkturforschung 2. L ’I n s titu t grou p e to u te une
p léiade de jeunes ta len ts, d o n t le s effo rts s ’em p lo ien t en m êm e tem p s au
serv ice du d ép artem en t sta tistiq u e du W elttvirtschaflich es I n stitu t de K iel e t d e
ses W eltw irtschaftlische N achrichten, a in si q u ’à la g ra n d e en q u ête sur les
con d itio n s de production e t de d éb it en A llem a g n e (E nquête-A uschuss), in s t i­
tu ée par une lo i d ’Em pire ; il a acq u is u n e ju s te ren om m ée p ar son p ério­
d iq u e — V ierleljahrsheft zur K onjunkturforschung — e t par u n e d em i-d o u ­
zaine de fascicules séparés (Sonderhefte). C eu x-ci, à l ’e x c e p tio n de l ’un d ’e u x ,
consacré au crédit agricole, o n t paru sou s la sig n a tu r e d ’a u teu rs p a rticu liers.
C’e s t ainsi que H. J. S c h n e i d e r — co m m issio n n é par le D eutscher In d u strie -
und Ila n d eh ta g — a traité du m arché du f e r 3 ; W . T e u b e r t , des m o d ifica tio n s

1. Die deutsche Sozislversicherung, I. Leipzig, J. Mordel, 1926 [1927].


' f 2. E n 1928, le K onjunkturinstltut a détaché à Essen un départem ent chargé de
suivre de près la situation économique du « district industriel de l’Ouest » (Rhin inférieur
et Ruhr).
3. Z u ' A ia'yse des E isenm xrhts. Berlin, R. Ilobbin, 1927.
L A S T A T IS T IQ U E E N A L LE M A G N E 581

d an s la circu la tio n d es p ro d u its d ep u is la guerre (il croit observer, su rto u t, u n e


ten d a n ce à la d im in u tio n )1 ; H . H e n n ig , m e tta n t à p ro fit, lui prem ier, le s
m éth o d es élaborées en R u ssie, a é tu d ié les p rin cip es de l ’a n a ly se des co u rb es
écon om iq u es* ; O. D o n n e r a ex a m in é le problèm e d es flu ctu a tio n s s a is o n ­
nières d ans le cy c le é c o n o m iq u e 3 ; A . H a n a u , en fin , à propos d es p r ix du
porc, u n p roblèm e de p rév isio n d es p r ix 4.
C ette dernière étu d e a co n n u u n succès bien rare, en m atière de sta tis ­
tiq u e ; elle a é té réim prim ée, d a n s l ’année m êm e de sa prem ière a p p a ritio n .
C’e s t q u ’elle v e n a it prendre ran g dans un ordre de recherches q u i, d a n s le s
p a y s européens, par co n tra ste a v e c l ’A m érique, n ’e st encore que p eu d é v e ­
lop p é, p eu t-être parce q u ’il p o ssèd e, dans l’In stitu t d ’A griculture d e R o m e,
u n in stru m en t in tern a tio n a l : la sta tistiq u e agricole. E n A llem agne du m oin s,
a b stra ctio n fa ite d u m ém oire d e H anau, les seu ls tra v a u x d ’im p o rta n ce, en
la m atière, so n t, sem b le-t-il, les d eu x en q u êtes de K u r t R i t t e r sur le c o m ­
m erce in tern a tio n a l d es b lé s 6, e t de M a x S e r i n g sur les p rix m o n d ia u x e t la
s itu a tio n de l ’agricu ltu re mondiale®.

O n ne sa u ra it o m ettre de rappeler que la R épublique d ’A utrich e, u n ie


à la scien ce du R eich par sa grande école de th éorie écon om iq u e, n ’a p as
m an q u é de su ivre le s progrès de la sta tistiq u e allem ande. U n m p lu s ta rd
que le R eich , elle a, elle a u ssi, à cô té de son a n cien B ureau d e S ta tistiq u e ,
o u v e r t un b u reau de recherches sur les cy cles (K onjunktur), qui e s t p lacé so u s
la d irectio n de F r i e d r i c h A . H a y e k , au teu r d ’un nou veau tra ité su r le s
cau ses m on éta ires d es c y c le s e t crises. E n ou tre le problèm e le p lu s p ressa n t
de c e u x q u i se p o sen t au S u d -E st de l ’E urope, celu i des n a tio n a lité s e t m in o ­
r ité s, a fa it n aître à l ’U n iv e r sité d e V ien n e u n In stitu t für S ta tistik der M in d er-
heitenvôlker ; le d irecteu r, W . W i n k l e r , em p loie ses efforts, d ep u is 1 9 2 5 , à
d es rech erch es im p a rtia les q u i pourront fournir au m oins des bases pou r le
r èg lem en t fu tu r — e t, il fa u t l ’espérer, en fin pacifiqu e — des riv a lités n a tio ­
n ales.
Carl B r inkm a nn
(H eid elb erg.)

1. D er G ilterverkher u n d seine Verânderungen in der N achkriegszeit. I b id .


2. D ie A n a ly se der W irtsch a ftsh u rven . Ibid.
3. D ie S aison sch w an ku ngen a ls P roblcm der Konjunhturforschung. Ibid.
4. P rogn osc der Schxveinepreise. Ib id .
5. D e r Getreideverhehr der W e lt v o ru n d nach dem K rieg dans Berichte iiber L an dvtirtsch aft ,
1925 e t 1926. Cette revue est l’organe du nouveau ministère impérial de l’Agriculture.
6. Présenté à la Conférence Internationale Économique de Genève en 1927 e t publié,
sous une form e élargie p a r le D eutsches F orschungs-Institut fü r A g ra r-u n d S iedlu n gew esen .*
I n te rn a tio n a le P reisbcw egun g und L age d tr L ano'uirU chaftin den aussertropischen L ân dern .
Berlin, P. Parey, 1927.
II. NOUVELLES SCIENTIFIQUES

T ra v a u x en cours. — Mr P a u l B u r g u b u r u , vérificateur des Poids


et Mesures à Dax (27, avenue Gambetta), correspondant du Ministère de
l’Instruction publique, spécialisé dans les études métrologiques, a dressé un
E s s a i de B ibliographie mêtrologique universelle en cours de publication dans
L e B ibliographe moderne ; en outre, encouragé par le Comité des Travaux
Historiques et Scientifiques, il va 'mettre en 'œuvre les documents qu’il a
groupés depuis plusieurs années, en préparant un D ictio n n a ire de métro­
logie française (anciennes dén om ination s) qui sera susceptible de rendre
d’utiles services aux historiens de l’économie1

Documents d’histoire économique anglaise. — L e to m e X V des


C am den M iscella n ie s2, tém o ig n a g e de l ’heureuse a c tiv ité que la R o y a l Histo-
rica l Society ne cesse d e d éployer, ap p orte, com m e le s p récéd en ts, u n ch o ix
de d ocu m en ts, presque tou s assez co u rts e t forcém en t d isp a ra tes. Q uatre
d ’entre eu x in téressen t nos é tu d e s 3. Le R év éren d A . T. B a n n i s t e r p u b lie
un terrier (appelé le Red Book) d e l ’év êch é de H ereford, d a ta n t de la d eu ­
x ièm e m oitié du x m e siècle : te x te fort in stru ctif, m ais d o n t l ’u tilisa tio n eû t é té
rendue plus facile par un in d e x des m a tières p lu s d év elo p p é ou b ien des
« prolégom ènes » plus éten d u s. M iss I r e n e J . C h u r c h i l l rep rod u it u n in v en ­
taire des ch artes de l'arch evêché de C anterbury, éta b li en 1330 ; elle n ’a pas
cru, ce qui e st p eu t-être un to rt, d ev o ir ch ercher à id en tifier le s a ctes m en­
tio n n és avec les o rigin au x ou co p ies con servés par ailleu rs. L e procès d evan t
la Cour de l ’A m irauté, du 20 ju ille t 1361, d o n t Mr C h a r l e s J o h n s o n a
retrou vé la n o tice, n ’e s t pas seu lem en t le cas le p lu s a n cien qui a it é té ju sq u ’ici
sig n a lé d ’une co n testa tio n portée d e v a n t c e tte cou r, fo rt in tére ssa n t, par co n ­
séq u en t, pour les ju ristes, en v ertu de so n a n tiq u ité m êm e e t a u ssi en raison
de la déclaration exp resse qui y e s t fa ite du caractère de l ’A m ira u té co m m e

1. Nous venons précisément de recevoir de Mr Burguburu une instructive brochure,


intitulée A n cien ne « L iv re » de Boucherie d ite « L ivre C arnassière ». Dax, Labèque, 1927 ;
in-8°, 6 p. L’auteur y relève l’existence, dans to u t le Sud-Ouest et jusque dans le Roussil-
lon, d ’une livre spéciale à la boucherie et très supérieure à la livre ordinaire (de 40 à
48 onces, 1 200 gr. ou plus) ; la méconnaissance de ce fait a, notamment, contribué à vicier
les calculs de Mr d’Avenel, dont on sait, p ar ailleurs, to u te la fragilité. Ajoutons que
Mr Burguburu, qui a constitué, en vue de ses propres recherches, une bibliothèque métro-
logique d'une rare étendue, nous av ertit q u ’il se tien t prêt à répondre à toute demande
de renseignements, ém anant d’un travailleur sérieux ; gageons que plus d’un parmi
nous, se heurtant à. un de ces terribles problèmes, soulevés par les mesures anciennes, qui
sont une des plus agaçantes difficultés de nos études, m e ttra k profit son obligeance.
Nous sommes, ici, trop pénétrés de la nécessité d ’organiser la collaboration scientifique
pour ne pas saluer, avec une particulière satisfaction, ce bel exemple de confraternité.
2. Londres, Offices of the Society, 1929 ; in-S®. i - i x , 1-36 ; i - v i i i , 1-26 ; i - x , 1-27 ; 1-5 ;
1-68 ; 1-10 p. • .
3. Le volume renferme, en outre, deux autres fascicules : le deuxième, documents
sur les transactions d’Êdouard II avec les L ords O rdainers (1312-1313) ; le sixième,
récit d’un Anglais emprisonné à Paris sous la Terreur.
N O U V E L L E S S C IE N T IF IQ U E S 583
tribunal d’Équité ; il met, d’autre part, en scène — ce qui nous touche par­
ticulièrement ici une affaire de transport de laines. Enfin les documents
divers sur les poids et mesures anglais, que Mr V. T. H arlow a réunis et qu’il
fait suivre d une courte bibliographie, rendront un grand service à tous les
érudits que préoccupent ces problèmes de métrologie, entre tous capitaux
et entre tous délicats.
M. B.

Instrum ents de travail. — A titre de com plém ent à la B ib lio g ra p h ie


de M' G. G r a n d i d i e r , parue, en 1905, ?Mr E . J a e g l ê , ch ef du bureau de
la d o cu m en ta tio n à T an an arive, nous d onne un E ssa i de bibliographie su r
M adagasca r et dépendances (1905-1928), qui a été p u b lié en annexe au B u l­
letin économique, éd ité par le G ouvernem ent général de la c o lo n ie 1. On
so u h a itera it seu lem en t q u e, d ’ores et déjà, cet u tile répertoire fû t d is ­
p osé selon u n ordre m éth od iq u e de m atières, e t non pas ch ron ologiq u e­
m en t, année par an n ée. Seuls on t é té recensés le s liv res, notices e t revu es
de la B ib lio th èq u e du G ouvernem ent général, m ais c ’est d éjà b ea u co u p 2.
P. L e u i l l i o t
(Strasbourg.)

N ouvelles personnelles. — A vec Mr C h a r l e s - V i c t o r L a n g l o i s d isp a ­


raît u n e d es p erso n n a lités les plus m arquantes e t le s plus originales d e cette
g én ération d ’h isto rien s qui, autour de 1880, su iv it, à la Sorbonne, l ’en seig n e­
m en t d ’E rn est L a v isse, en m êm e tem p s que, s o it à l ’É cole des C hartes, s o it
— e t p lu s encore — a u x H au tes-É tu d es, elle se form ait a u x m éth od es de l ’éru ­
d itio n . L ’œ u v re q u ’il la isse est très éten d u e et très v a ste ; m ais elle n ’in téresse
q u ’in d irectem en t les étu d es que n ou s poursuivons ici. Sans d o u te les d o cu ­
m en ts d ’arch iv es, a u x q u els, com m e érudit d ’abord, p u is, dans son grand p o sté
de l ’H ô te l S ou bise, com m e adm inistrateur, il consacra u ne large p art de son
a c tiv ité , so n t b ien com m u n de tou s les h istoriens ; de m êm e, la bibliographie
h storiq u e gén érale. A d es in strum ents de tra v a il com m e le s A rchives de l'his­
toire de F ran ce, q u ’il p u b lia en collaboration avec Mr H e n r i S t e i n , o u ce M a ­
nuel de bibliograph ie historique, m alheureusem ent jam ais réédité, ou encore les
ch ap itres su r la critiq u e des sources qui, dans l'Introduction aux études histori­
ques, écrite par lu i en com m u n avec M r ; S e i g n o b o s , co n stitu en t son apport p er­
son n el, n ou s d ev o n s la m êm e gratitu d e, très v iv e , que l’ensem ble d es tr a v a il­
leu rs, occu p és à défricher le v a ste cham p du passé. Ses b elles étu d es d o cu m en ­
taires su r le P a rlem en t, la C hancellerie e t la Chambre des C om ptes d es C apé­
tie n s — ces dernières su rto u t — fournissent à l ’histoire économ ique de la p é ­
riode u n e base so lid e. Il n ’e st pas ju sq u ’à ses tra v a u x su r l ’h istoire littéra ire
du m oyen âge, o b jet préféré, p en d ant la seconde p artie de sa v ie , de so n a c ti­
v ité scien tifiq u e, d o n t les h isto rien s de la so ciété m éd iévale ne p u issen t tirer

1. Numéro hors série, 1927, 212 p., Tananarive, Imprimerie industrielle, et numéro 2,
Documentation. É tudes, 1928, tbtd., Imprimerie de l’Im erina, p. 61-91.
2. L a bibliographie s’arrête au 21 décembre 1928 ; l’auteur n 'av ait pu encore avoir
connaissance, sans doute, de l ’étude d e E . D a r d e l , Une région malgache : le B oïna dans
A n n a les de Géographie, 1928, p. 527-533.
584 A N N A L E S D ’H IS T O IR E É C O N O M IQ U E E T SO C IA L E

p rofit, — un profit plus grand p eu t-être qu’iln e le s o u p ç o n n a itlu i-m ê m e . M ais


ni, à proprem ent parler, les recherches d e stru ctu re so cia le — l’article, d ’a illeu rs
si p énétrant, q u ’il d onna en 1902 sur L es origin es de la noblesse fran çaise n ’e n ­
visage guère le problèm e que sou s son angle p o litiq u e — ni, d ’aucune fa çon ,
l ’histoire économ ique, ne sem b len t jam ais a voir a ttiré c e t esp rit, p o u rtan t
cu rieu x de ta n t de choses. P as plus, du reste, q ue l ’h isto ire religieuse ou in te l­
lectu elle, vu es en profondeur. P ou r lu i, l ’étu d e du p assé p araît avoir é té ,
a v a n t to u t, un jeu esth étiq u e, — osons le dire a u ssi, une éco le d ’ironie : car
il y a v a it, je crois b ien , dans cet éru d it rig o u reu x , d an s ce ju g e éq u itab le, un
grand fond de scep ticism e. N ’en é ta it-il p as arrivé vers la fin de sa vie, à
vouloir réduire to u te une p artie de l ’h istoire à n ’être qu’u n ch o ix de d ocu ­
m ents, sinon rep rod u its m ot à m ot, du m oin s sim p lem en t an alysés ? E t
quelle partie de l ’histoire, e t quels d o cu m en ts ! l ’h isto ire d es sen tim en ts e t
des idées, entre to u tes d ifficile à restitu er e t à com prendre par le dedans, —
ces docum ents littéra ires, d o n t la m oelle ne p eu t être e x tr a ite q u ’au p rix du
plus d élicat effort d ’in terprétation. D e p lu s en p lu s, c e t h o m m e si in te llig e n t
a v a it paru a ttein t de ce q u ’on pourrait ap p eler le ren o n cem en t h istoriq u e.
L es grands courants cach és de la v ie h u m ain e d o n t il se d éto u rn a it a in si,
presque délibérém ent, com m en t o u b lier que l ’en th o u sia sm e rom an tiq u e en
a v a it naguère inspiré le sen s à un M ich elet, voire m êm e à un A u gu stin T h ier­
ry ? C’éta it, il est vrai, au p rix de beau cou p d e n a ïv etés e t d ’un m anque ch o ­
qu ant de rigueur dans le m an iem en t d es tém o ig n a g es. Il y a lieu , certain e­
m en t, d ’essayer de faire m ieu x ; m ais non p a s, san s d o u te, de faire m oin s.
M arc B loch .

N ous n ’av o n s appris que récem m ent la m ort de L o u is J . ‘P à e t o w , pré­


m aturém ent en levé, le 22 décem bre dernier, à l ’âge de q u a ra n te-h u it ans.
Com m e ta n t de ses com p atriotes, il s ’é ta it p a ssio n n é pou r l ’étu d e de la
civ ilisa tio n in tellectu elle du m oyen âge, — ce cu rieu x retou r d ’un p eu p le
si m oderne vers un p assé, que d ’au tres tie n n e n t, à to r t, pour n égligeable,
n ’est-il pas, en lui-m êm e, un fa it h istoriq u e à reten ir ? — A ces recherches,
il consacra l ’essentiel de son a c tiv ité scien tifiq u e, q u i n e n ou s ap p artien t
donc p a s ici. M ais son Guide to the stu dy of m édiéval h isto ry, paru en 1917,
a apporté à to u s le s m éd iévistes un secours trop p récieu x p o u r ne pas d evoir
être rappelé a v ec reconnaissance dans u ne rev u e qui tie n t à faire au m oyen âge
sa p lace. Il préparait u n e seconde éd itio n de ce bon in stru m en t de tra v a il.
P u isse sa disparition ne p o in t nous en priver !
M. B.
A TRAVERS LES LIVRES ET LES REVUES

Une méthode de recherche : traüc fluvial et toponymie


É ru d it vigoureux et personnel, Mr G e o r g e s d e M a n t e y e r , on le sait de
longue date, n ’aime p oint les chem ins b attu s. Ni dans la science, ni dans les
Alpes. C’est pourquoi, s’in scrivant en faux (non sans hum our, parfois, ni
âpreté) contre les assertions de divers adeptes renommés de la M ontagne, il
p rétend de son fau teu il et sans chausser le moindre brodequin ferré, faire la
lum ière sur une question p arfaitem en t obscure jusqu’à présent : quand, com ­
m ent et p ar quelle grad atio n la connaissance des cols alpestres s’est-elle déve­
loppée dans les tem ps ? — E n fait, Mr de M anteyer prétend même beaucoup
plus. Ce que nous apporte un vigoureux mémoire signé de lui et in titu lé Les
voies fluviales prim itives et leurs cols dans les A lp es1 — c'est une m éthode, de
portée e t d ’application générale. Essayons d’en donner l’idée.
Quelles sont les voies d ’accès naturelles aux cols de m ontagne ? É v id em ­
m ent, les voies d ’eau, les vallées fluviales. Or, qu’on suive en im agination un
voyageur désireux, depuis la plaine du Pô, de gagner en trav e rsa n t les Alpes
les contrées rhodaniennes. Aux abords de Turin, l’homme qui, jusque-là, av ait
pris le Pô comme fil conducteur et le su iv ait vers l ’Ouest depuis l’A driatique,
se vo it bien obligé d ’abandonner son guide : car, changeant brusquem ent de
direction, celui-ci oblique franchem ent vers le Sud. H eureusem ent un au tre
cours d ’eau, un affluent du Pô, prolonge d ’E st en Ouest la direction que le
fleuve abandonne e t se dirige droit vers la m ontagne. L ’homme su it ce nou­
veau guide ju sq u ’aux parages de Suse. Il ne l’abandonne pas lorsqu’ensuite il
oblique, d ’abord vers le Sud-O uest puis franchem ent vers le Sud. Il n ’y
renonce q u ’à h au teu r de Césanne, lorsqu’il rebrousse chem in vers l’E st. Alors,
un p e tit affluent, descendu de Clavières, tire notre voyageur d ’em barras. Il le
su it e t ne s ’en rep en t pas : car le mince cours d ’eau le mène to u t d ro it au
M ont Genèvre. — Com m ent s ’appelle ce cours d ’eau ? Dora. Comm ent s ’a p ­
pelait, a v a n t lui, de T urin à Césanne, l ’affluent du Pô qui m arq u ait la bonne
direction ? Dora (nous l ’appelons sur nos cartes Dora R ip aria). Comm ent p a r
contre s ’appelle, en am o n t de Césanne lorsqu’il ne peut plus indiquer la bonne
direction, cet affluent du P ô ? R ipa. E n d ’autres term es, « l’in stin ct du p a s­
sa n t est de conserver le même nom à la route fluviale qu’il su it, ta n t q u ’elle
répond à la même phase de son voyage » (p. 8).
Continuons ce voyage. P assé le M ont Genèvre, voici une source, puis un
ruisseau. Il prolonge dans le même sens, c’est-à-dire vers l’Ouest, la ligne des
deux Dora. Quel nom p o rte-t-il ? Le même, à peu de chose près : D urance. Ici,
D uria ; là, Druentia. E t M1 de M anteyer de noter : « L ’homme se tro u v e
am ené p a r la disposition des apparences, à baptiser du même nom, nuancé
1. Gap, L ouis Jean, 1928 ; in-8°, 40 p. (tirage à p a rt du Bulletin de la Société d’Éludes
des Hautes-Alpes, 1928).
586 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

to u t au plus d ’une sim ple v aria n te, les deux cours d ’eau opposés m ais voisins
qui le guident — d ’abord en m o n tan t, puis en descendant » (p. 9). — C onti­
nuons toujours. B ien tô t le voyageur, qui, depuis le Genèvre, su it sa D urance,
voit le p e tit to rren t se je te r dans un gros cours d ’eau v en an t du N ord. De ce
cours d ’eau, le tronçon d ’am ont ne l’intéresse pas ; il l’é c a rte ra it de son b u t,
qui est p a r définition le Rhône. Le tro n ço n d ’aval, lui, l ’intéresse ; il le co n d u it
au b u t ; il prolonge la bonne d irectio n , D uria-Duria-D ruentia. Conséquence :
à la p artie qui ne l ’intéresse pas, le v oyageur laisse son nom d ’eau de N évache
ou de Clarée. A celle qui l’intéresse, il im prim e ce q u ’on p o u rra it nom m er le
nom -indicateur : Druentia. E t ainsi se form e une D urance étran g e, p a r la sou­
dure d ’un minuscule to rren t (moins de 2 m. de large) avec une grosse riv ière
(U m. de large au confluent). D ’où les ex clam atio n s de m odernes nom en-
clateurs ; « Com m ent, p ar quelle a b erratio n a-t-on donné le nom de D urance
au pauvre to rren t qui rem onte vers le G enèvre, alors que, de to u te évidence,
la vraie H aute D urance, c'est la Clarée 1» — Mais ce n ’est pas le p au v re to rre n t,
en réalité, qui a usurpé, ou volé, le nom de D urance. C’est lu i au co n traire qui
a doté de son nom ce qu’on p eu t ap p eler la D urance utile, à l’exclusion de
l ’eau de Névache p arfaitem en t inu tile — du moins au v oyageur qui, de T urin,
vise Arles ?
Voilà l’idée. Ne suivons pas m a in te n a n t Mr de M anteyer dans les pro m e­
nades q u ’il fait avec son lecteur, d an s to u te s ses traversées de cols alpestres.
Car il ne lâche pas son fil conducteur. E t s ’il passe le col de M ary, il y accède
p a r le M arin de la M aira qui le mène à la M arie de l’U baye ; s ’il fran ch it le col
M arcio, il y q u itte la M aira du val B regaglia po u r gagner la M adreis rh étiq u e ;
p a r le Stelvio, il passe de l’A dda à PAdige ; p a r le C arro, de l ’Orco à l ’Arc.
Q uitte-t-il les Alpes ? il suit après le L o t, Oltis, l’A ltier qui le mène à l ’A rdèche.
G agne-t-il la Corse ? Le T aravo se prolonge pour lui p a r le T ravo. E t ses pas
l ’égarent bien plus loin encore, ju s q u ’à la D una et au D nieper, à la Volga et
au Volchow, au V ardar et à la M orava... A rrêtons-nous e t ne le suivons pas
en de si « estranges pais ». N ’essayons-pas non p lus de nous dem ander, avec
lui, si la toponym ie fluviale, non co n ten te de re stitu e r p o u r nous des voies
usitées, il y a des m illénaires, p ar les hom m es qui n ’ont p o in t laissé de docu­
m ents, ne nous p e rm e ttra it pas p a r su rcro ît de d ev in er d an s quel sens s ’ex er-
ça it leu r trafic et p a r exemple, si les vocables « m unis de la désinence du p a r­
ticipe » ne spécifient point «le prolongem ent du trafic au delà d u col e t p a r
conséquent la m arche dans sa direction ». N ous en avons d it assez p o u r in d i­
quer la thèse générale que défend ce m ém oire, av en tu reu x sans d o u te, orig i­
nal certainem ent, et qui, au rebours de ta n t d ’au tre s, donne à p en ser a b o n ­
dam m ent. Il appelle, faut-il le dire, u n e reprise en sous-œ uvre p a tie n te et
m éthodique. E t l ’on souhaite to u t p articu lièrem en t q u ’a y a n t form ulé ainsi,
dans son trav ail dépourvu d’a p p ara t, des idées neuves e t qui lui so n t chères,
Mr de M anteyer lim ita n t son effort, m ais l ’ap p ro fo n d issan t, rem e tte su r le
ch an tier ses m atériaux. On souhaite q u ’il s ’attach e , spécialem ent, à ces con­
trées alpestres et provençales qui so n t de son dom aine et de sa ju rid ic tio n —
q u ’il ne se contente pas de nous dire : « Il y a eu u n m om ent, d an s le passé
déjà lointain de l’E urope d ’O ccident, m ille ans ou deux m ille ans a v a n t n otre
ère, où de la m er Noire, le long du D anube, le com merce d ’O rien t g ag n ait la
V énétie... puis les Gaules... p a r la D oire (R ipaire) e t la D urance, la Doire
GROUPES SOCIAUX DANS L’ITALIE MÉDIÉVALE 587

(Baltée) e t la D rance ». Il fa u t q u ’il le dém ontre, je veux dire q u ’il renforce


l ’hypothèse ingénieuse p a r lui formée au vu d ’une toponym ie certain em en t
« sollicitable », à l ’aide de tous les tém oignages auxiliaires que so n t capables de
lui fournir ta n t de disciplines sœ u rs qui doivent se p rête r u n m utuel appui î
il fa u t q u ’il form e, en ce qui le concerne, ce «vaste systèm e d ’alliances », d o n t
p arle Mr Des M arez dans son Problème de la colonisation franque e t qui englobe
« à côté de l ’h isto ire e t de la philologie, l ’archéologie, la géographie physique,
la géographie hum ain e, le folk-lore et l’histoire du droit ». Alors, alors seule­
m ent, ses c o n statatio n s p ren d ro n t leur pleine valeur. Alors, l’indication si
intéressante q u ’il nous fo u rn it su r l ’ancienneté du passage d’A oste à M artigny
p a r le col F erret, cessera de p a ra ître surprenante. Alors, il au ra ajo u té réelle­
m ent, à notre p au v re p e tite collection d ’outils à forcer le tem ps, un in s tru ­
m ent v raim en t u tilisab le. Il au ra fondé, et non pas seulem ent suggéré une
m éthode.
L u c ie n F e b v r k

Les groupes sociaux dans l’Italie médiévale

Une nouvelle théorie sur l'origine des communes rurales. —


D ans l ’histoire ru rale des pays au Nord des Alpes, le problèm e d ’origines le
plus reb attu , celui q u i, traditionnellem ent, alim ente les joutes érudites, a pour
objet la seigneurie, le « m anoir», la Grundherrschaft. E n Italie, changem ent
d ’horizon : c ’est a u to u r de la com m une rurale que les grandes théories géné­
tiques s ’échafaudent. Ainsi la place tenue dans les préoccupations habituelles
des historiens de chez nous p a r une in stitu tio n de com m andem ent et d ’exploi­
ta tio n , en pleine vig u eu r dès le h a u t moyen âge, revient là-bas à un groupe
à tendances au to n o m es que les tex tes ne m o n tren t guère, clairem ent cons­
titu é, av an t le x n e siècle. N ul doute que cette différence d ’o rientation d '.ns la
recherche n’a it sa racine e t ne trouve sa raison d ’être dans les faits eux-m êm es.
L a « com m une ru rale » italienne réussit, bien souvent, dès le m oyen âge, à faire
reconnaître son existence com m e personnalité collective e t à se donner ses
organes ad m in istratifs propres ; pareil succès n ’échut que rarem en t à nos
com m unautés de village. (Il y au rait une exception à faire p our les consulats
ru rau x , si rép an d u s, au x x iv e e t x v e siècles, dans certaines régions de l a
F rance du M idi ; m ais on sa it de reste que ce n ’est pas su r les docum ents
m éridionaux que so n t b âties nos classifications historiques). P eu t-être, cepen­
d an t, la pression des faits les plus ap p aren ts — qui ne fu ren t pas, tou jo u rs,
les seuls capables d ’actio n — a-t-elle entraîné les travailleurs des différentes
nations à prendre du passé une vue un peu tro p unilatérale. Il est perm is de
penser que, de nos histoires rurales, le village est p a r trop obstiném ent absent ;
en revanche — nous nous en rendrons com pte to u t à l ’heure — l ’effacem ent
du problèm e seigneurial, dans certaines études italiennes, ne va pas sans
quelque excès.
On a d it du m anoir anglais que les sav an ts lu i o n t découvert a u ta n t d ’o ri­
gines diverses que la Grèce, à H omère, de villes natales. De même pour la
com m une italien n e. L a dernière en date de ces théories vient de nous être
588 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

proposée par Mr G ian P ietro B ognetti1. Son originalité est de supprimer


presque complètement le problème, ou du moins — ce qui, en pratique, revient
au même — de le reporter beaucoup plus haut que le moyen âge, où on le
situait d ’ordinaire, pour le rejeter dans la pénombre de la préhistoire. Placer
aux x ie ou x n e siècles les premiers débuts du groupe, c ’est, nous assure l’au­
teur, confondre avec sa naissance sa réapparition à la lumière des textes, après
une période où les témoignages sont entre tous rares et obscurs, ou encore,
avec sa formation dans les faits, sa reconnaissance expresse par un droit
redevenu plus conscient de lui-même et plus savant. Il existait déjà, en tant
que groupe, à l’époque romaine et n’était alors même qu’un legs de l’époque
italique ; il a continué d’être, depuis ces âges lointains, jusqu’au moment où
la plupart des historiens, à tort, ont cru le voir se constituer. Mais comment
prouver cette ancienneté et, chose plus malaisée encore, cette continuité ? La
plupart des activités de la communauté rurale nous échappent. Il en est une,
cependant, que les documents ont tout de même été, de temps à autre, con­
traints d’enregistrer : l’exploitation, l’aliénation, le partage des biens commu­
naux, terra conciliva, viganalia, pour parler comme les chartes latines. C’est
pourquoi, tout en se gardant bien de voir dans la mise en valeur des pâtures
communes le seul lien entre les hommes du village, Mr Bognetti a pris l’étude
de ces biens pour « fil conducteur» de son enquête, qu’il appuie, surtout, sur
l ’examen de textes empruntés au Milanais et au pays de Côme, mais dont les
conclusions lui paraissent, à juste titre sans doute, douées d’une valeur géné­
rale (voir p. 53 et 96).
Dès les prem iers pas, il se h e u rta it à une difficulté. Selon certains éru ­
d its, d o n t le plus notoire est Schulten, la p ersonnalité juridique et, p a r con­
séquen t, la capacité de posséder, eussent été, sous le régim e rom ain, recon­
nues au x seuls pa g i, à l’exclusion des vici ; o r le village des époques pos­
térieures, lorsqu’il n ’éta it pas issu d ’une p ro p riété privée, d ’un fundus, n ’a
pu so rtir que du vicus (le pagus, on le sa it, rep résen tait un d istrict beaucoup
plus large q u ’un terro ir villageois). C’est à ru in e r cette opinion que Mr Bo­
g n e tti s ’applique, to u t d ’abord. Il sem ble bien y avoir victorieusem ent
réussi.
S uit une étude très fouillée des données m édiévales. Le livre n ’est pas
to u jo u rs d ’une lecture facile ; on y eû t souhaité plus d ’air et de vie. Mais il est
extrêm em ent in stru ctif. Bien q u ’il soit tourné vers l’aspect ju rid iq u e des faits
1. Sulle origini dei comuni rurali del mediaevo, con spéciale osservazioni pei territorii
milanese e comasco. Pavie, Tipografia cooperativa, 1927 ; in-8°, 2 1 5 - x l i v p. ( Pubblica-
zioni délia R. Université di Pavia, Sludi nelle scienze giuridiche e sociali, 30). Pas de biblio­
graphie ; mais en appendice, classés géographiquement, un choix de témoignages significa­
tifs (analyses et extraits de documents). Dans 1’Archivio storico Lombardo, t. LV, 1928,
Mr G. P. B o g n e t t i a publié, comme suite à son principal ouvrage, un article intitulé
Documenti per la storia del comune rurale nel Milanese ; on y trouvera, outre une très utile
bibliographie des publications de documents et monographies relatives à l’histoire rurale
du Milanais, sa réponse aux objections que lui avait faites, dans un compte rendu de
la Historische Zeitschrift (t. 137, 1928), le Professeur F e d o r S c h n e i d e r ; on sait que ce
dernier est l’auteur d’un livre — Die Enlstchung von Burg und Landgemeinde in Italien .
Beriin-Qrunewald, 1924 — qui malgré un système, à certains égards, contestable, a jeté
une vive lumière sur les vicissitudes de l’occupation du sol et de l’organisation sociale dans
l’Italie médiévale. Dans le même article de M r Bognetti, publication, en appendice, et
commentaire, dans le texte, de trois curieux documents relatifs aux villages de Vimodrone
et Tradate. Signalons enfin, dans 1’Archivio giuridico, t. C, 1928, sous le titre Iniorno aile
origini del comune rurale, a proposilo di una recente pubblicazione, un intéressant compte
rendu du livre de M r Bognetti, par le professeur E n r i c o B e s t a .
GROUPES SOCIAUX DANS L’ITALIE MÉDIÉVALE 589

p lu tô t que vers l’économie, on y puisera un grand nombre de renseignem ents


d ’un v if intérêt ta n t sur l’h a b ita t que sur l ’utilisation agraire des com m unaux
(voir, notam m ent, le com m entaire de la «Sentence des Minucii» de 117 av. J . C.
relative au territo ire des V itu rii — C. I . L ., 1 , 199 et V, 2, 7749 — et, p. 102,
les tex tes m édiévaux, si curieux, qui rap p o rte n t l’établissem ent, sur le com m u­
nal, de cultivateurs astrein ts à un cens appelé accola). Q uant à la thèse essen­
tielle, que j ’ai résumée plus h a u t, solidem ent étayée sur les docum ents et p a r­
faitem ent conforme, en outre, au x vraisem blances européennes, elle me sem ­
ble, ju sq u ’à nouvel ordre, devoir em porter la conviction. C’est un gain sérieux
pour nos études. Une réserve toutefois s ’impose, qui n ’est point sans g rav ité :
probablem ent ju ste en elle-même, la thèse de Mr Bognetti laisse échapper, à
mon sens, to u te une p artie de la réalité.
Ce village italien, en effet, comme le village français, ne fut, au moyen âge,
que rarem ent autonom e : il é ta it, presque toujours, soumis — pour p arle r
la langue des s ta tu ts italiens — au districtus du dominus loci. Que dis-je : « au
moyen âge»? Dès l’an tiq u ité, n ’était-il pas quelquefois, souvent peu t-être,
placé — peu im porte les m ots — sous une au to rité seigneuriale ou un p a tro ­
n a t ? Gardons-nous, en effet, d ’im aginer, comme deux mondes distincts, d ’une
p a rt des villages, de l’au tre des latifundia ou des seigneuries. S’il est u n fa it
qui s’im pose im périeusem ent à nous, c’est que le village é ta it, fréquem m ent,
dans le fundus, et, plus fréquem m ent encore, au moyen âge, dans la seigneurie.
Sans doute cette com pénétration est difficile à concevoir ; mais il ne sert à
rien de la nier ; il faut la décrire et l’expliquer. Rien de plus significatif, à cet
égard, que ce te x te des coutum es milanaises de 1216 (rubr. X X IV ), cité,
après plusieurs autres auteurs, p ar Mr B ognetti (p. 112); on y v oit le seigneur
p articip er au com m unal de deux façons différentes : comme seigneur, il a
droit, si le com m unal est p artag é ou vendu, à la moitié du sol ou du p rix ;
puis, com me h a b ita n t, il prélève, sur l’au tre moitié encore, sa p art, p ro p o r­
tionnelle à l’étendue des biens qu’il possède dans le terroir. Mr B ognetti —
cette citatio n suffit à le prouver — n ’a naturellem ent pas com mis l’erreu r
d ’oublier totalem en t le dominus loci. Mais, préoccupé av an t to u t p ar la com ­
m une, il n ’a, sur les « origines » des seigneuries, que quelques phrases assez
vagues, où il se réfère volontiers aux théories de von Below (voir, notam m en t
p. 187). Tient-il vraim ent le pouvoir seigneurial pour un simple dém em bre­
m ent de la puissance publique et, p a rta n t, pour un fait purem ent m édiéval ?
On a peine à le croire. Nous n ’avons aucune raison de poser en principe que
les « origines » du chef ne doivent pas être cherchées aussi h a u t que celles de
la com m unauté, ni, plus généralem ent, de postuler, a priori, que l ’u n des
deux élém ents, quel qu’il soit, fasse figure, dans l’évolution, de corps étran g er.
E n to u t cas, le problèm e com m unautaire et le problème seigneurial sont in d is­
solublem ent liés. P o u r avoir tro p laissé dans l ’ombre le seigneur — com me
les te n an ts de la thèse dom aniale oubliaient le village, — la construction de
Mr B ognetti, m algré sa force e t son a ttra it, m anque à donner du passé ru ra l
de l’Italie une im age qui satisfasse pleinem ent l ’esprit.

La seigneurie territoriale. — C’est, au contraire, le pouvoir seigneu­


rial qui forme le principal ob jet de la pénétrante étude consacrée p a r
M r P i e t r o V a c c a r i à l’élém ent territorial dans l’organisation juridique des
590 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

cam pagnes italiennes1. Je regrette que la date, relativem ent ancienne, de cet
ouvrage m ’interdise d ’insister ici sur lui comme j ’eusse voulu. Du moins p ren ­
drai-je la liberté d ’en indiquer, brièvem ent, les lignes essentielles. Mr V accari
est p arti de cette idée que, en Italie, les relations personnelles o n t joué, au
moyen âge, dans la stru ctu re sociale, un rôle beaucoup moins im p o rtan t que,
p a r exemple, en France. Au Sud des Alpes, le lien réel prédom ine ; c’est parce
q u ’on v it sur telle ou telle terre q u ’on est soumis à telle ou telle au to rité, à
telle ou telle justice. Mais un pareil systèm e suppose des circonscriptions,
à l ’intérieur desquelles s’exerce un même pouvoir. Comm ent se constituèrent-
elles ? A l’origine, bien entendu, se place le comté franc. Mr V accari en décrit
soigneusement les vicissitudes et l ’effritem ent. S u rto u t, il m et en lum ière la
naissance et le développement des unités nouvelles, formées au to u r de la
cour seigneuriale et du château ; sur ce dernier point, notam m ent, son étude
m éritera d ’être méditée p ar les historiens français, le jo u r où ceux-ci se déci­
deront enfin à aborder de front le problèm e difficile que pose, chez nous,
l ’existence des «châtellenies». D ’une façon générale, l ’antithèse que m arque
Mr Vaccari, entre l’évolution italienne et l ’évolution française, est fo rt sug­
gestive. Je me demande, cependant, si le contraste ne lui a p p ara ît pas sous
des couleurs trop tranchées. C ertainem ent, le com té carolingien a laissé, en
France, des traces beaucoup plus profondes qu’il ne semble le croire et, dans
la seigneurie française elle-même, l’élém ent « te rrito ria l » s’enchevêtre p er­
pétuellem ent avec l’élém ent « personnel». Aussi bien, méfions-nous un peu de
ces grands mots, tels que « territo rialité » ; nous ne pouvons pas nous passer de
pareilles catégories ; mais, si l ’on n ’y pren ait garde, elles nous m asqueraient
aisém ent la réalité. Une analyse juridique, telle que l’a tentée Mr Vaccari, va
rarem ent sans quelques raffinem ents de subtilité. Je me h âte d ’ajo u ter que
cet inconvénient, presque inévitable, est ici contrebalancé p ar un sens très sûr
du concret, né d ’une longue fam iliarité avec cette inépuisable source de vie
que sont les docum ents de la p ratique.

Les confréries. — Voici, enfin, une dernière classe de groupem ents, reli­
gieux, au moins en leur principe, et spontanés : les confréries. E n deux v o ­
lum es, dont le titre ne rend pas to u t à fait justice au contenu — car l ’Italie du
Sud, qui p araît exclue pour toute la période envisagée, ne l’est au contraire, en
raison de l’abondance des docum ents, q u ’à p a rtir du x m e siècle et encore pas
com plètem ent, puisqu’un appendice est consacré au x faits napolitains e t sici­
liens, — Mr G e n n a r o M a r ia M o n t i , d o n t on connaît l ’adm irable activ ité, a
retracé l’histoire des confréries italiennes2. Le prem ier tom e étudie, une à une,
1. L a territorialité come base dell' ordinamento giuridico del contado : Italia mperiore e
media. P av ie, Tipografia cooperativa, 1921 ; in-8°, vm -199 p. (Pubblicazioni délia R . Uni­
versité di Pavia, Siudi nelle scienze giuridiche e sociali, 20). On a u ra profit à rap p ro ch er de
ce tra v a il le mém oire du m êm e a u teu r in titu lé L ’Ordinamento carolingico e la concezione
storica di Giacomo Flach (Estratto dagli « A n n a li di scienze politiche », Facolta Scienze poli-
tiche, R. Universitàdi P aw ai. P av le,[1929. Préoccupé de ce q u ’on p o u rra it appeler l’histoire
des te rrito ire s juridiques, Mr V accari n ’a eu g ard e de laisser la F rance en dehors de son
horizon ; il a, su r le développem ent des u n ités te rrito ria les françaises, sur l’œ uvre d ’unifi­
cation e t de refonte accomplie par les Carolingiens, ses lacunes et ses effets, des pages d ’une
belle venue ; sa p arfaite connaissance des tra v a u x français, m êm e les plus récents, fera
réfléchir plus d’un historien de chez nous, conscient de la p a rt tro p faible que tie n t dans
nos études l ’histoire d 'Italie.
2. Le confraternitate medievali dell'alta e m edia Italia. Venise, « L a N uova Ita lia »
11927] ; 2 vol., pet. in-8°, xv-309 et 185 p. (Storici antichi em oderni).
LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE 591

avec un grand luxe de détails, les diverses associations dont les docum ents
nous ont gardé la trace ; les plus anciennes rem ontent jusqu’au x ie siècle,
peut-être même au ix e. D ans le second, on trouvera, disposés selon un ordre
peut-être un peu tro p scolastique, les résultats généraux de la recherche. In u ­
tile de dire combien un pareil ouvrage apporte de renseignements précieux»
non seulem ent, ce qui v a de soi, sur le passé religieux de l ’Italie ou sur son
évolution artistique, m ais aussi sur sa structure sociale, les lu ttes politiques,
e t enfin, vu les rap p o rts étro its des confréries et des métiers, su r le développe­
m ent économique. On notera, à ce propos, que Mr Monti, en dép it des faits
rom ains et ravennates, q u ’il tie n t à la fois pour exceptionnels et pour m édio­
crem ent probants, considère le m ouvem ent corporatif italien, au même titre
que le m ouvem ent com m unal ou les confréries elles-mêmes, comme un p h é ­
nomène spécifiquem ent m édiéval, sans attaches avec les institutions ro ­
maines. Ne conviendrait-il pas cependant, en ce qui concerne les corporations,
d ’attrib u e r quelque im portance aux habitudes de groupement, entretenues
dans toute une p artie de l’Italie p ar la législation byzantine ; m ais il va de soi
q u ’il ne sau rait s’agir que de la persistance d ’habitudes, précisém ent, e t non
d ’institutions, au sens é tro it du m ot. Comme Mr Vaccari, Mr Monti tém oigne
d ’un souci très vif et très louable d ’élargir sa vision en établissant, entre les
faits italiens et les faits français, d ’instructives comparaisons ; to u t un ap p en ­
dice, dans le second volum e, est consacré aux confréries françaises1. Personne
ne s ’étonnera q u ’il ne so it pas absolum ent complet. Je me perm ettrai de
signaler à Mr M onti, com m e exemple de confréries à rôle politique ou révolu­
tionnaire — phénom ène qui, d ’après son exposé, me p araît avoir été plus
répandu en France q u ’en Italie — le cas, à Marseille, de la confrérie du Saint-
E sp rit, et, plus près de P aris, celui de la confrérie villageoise deLouvres, su r
lequel Luchaire (M anuel, p. 369 n. 3) a déjà attiré l ’attention.
M arc B loch

La « révolution économique » du XVIe siècle


Il sera m alheureusem ent im possible de rendre ici pleine justice au beau
livre de Mra H e n r i H a u s e r e t A u g u s t in R e n a u d e t sur « les débuts de l ’âge
m oderne »2. La p artie, traitée , avec ta n t de talent, par Mr R enaudet — histoire
religieuse, intellectuelle e t artistiq u e — échappe entièrem ent à la com pétence
de cette revue ; et ju sq u e dans l’œ uvre propre de Mr H auser, l’exposé des
événem ents et in stitu tio n s politiques qui, à juste titre, y tie n t une place con­
sidérable, ne touche q u ’indirectem ent les études dont les Annales veulent
être l ’organe. Com m ent, cependant, un historien, ay an t lu l’ouvrage d ’un
b o u t à l ’au tre, se p riv era it-il d ’indiquer, fût-ce d ’un m ot, to u t le profit q u ’il
en a tiré ? In u tile d ’in sister su r la solidité de l ’inform ation, dont les noms des
deux collaborateurs, p a r avance, nous étaien t garants, ni même su r la lucidité
1. V oir aussi, du m êm e a u te u r, Istituzioni e associazioni romane in Italia e in Francia
durante l’alto medio evo d an s A n n a li del Seminario Giuridico Economico délia R . Università
d i B a r i ,t . I, 1927.
2. Les débuts de l’âge moderne. L a Renaissance et la Réforme. P aris, Alcan, 1929 ;
in-8°, 639 p ., 1 carte (Peuples et ctvilisations. Histoire générale, publiée sous la direction de
L o u is H a l p h e n e t P h i l i p p e S a g n a c , t. V III).
592 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

du récit, ou la pénétrante finesse de ta n t d ’observations de d étail. Bornons-


nous à noter une qualité plus h au te encore e t plus exceptionnelle. Faire la
synthèse d ’une époque, ce n ’est pas sim plem ent, quoi que puissent croire
certains auteurs, juxtaposer en m osaïque des phénom ènes différents p ar les
lieux où ils se déroulèrent, ou p ar leur n atu re même ; c ’est, a v a n t to u t, m ar­
quer entre ces éléments, en apparence fo rt éloignés, les liaisons profondes.
P our avoir réussi, avec un rare bonheur, à déceler ce réseau d élicat de causes
e t d ’effets, l ’œuvre commune de Mrs H auser et R en au d et dem eurera, aux
yeux de l’histoire to u t court, sans acception de spécialité, un modèle de tr a ­
vail synthétique.
Aussi bien, ce sens aigu des relations, q u ’on observe dans to u t le livre,
est-il to u t particulièrem ent appréciable dans les développem ents que Mr H au ­
ser a consacrés à l’histoire économ ique. Celle-ci n ’est jam ais isolée de l’a t ­
mosphère générale du tem ps. L ’accent est mis, principalem ent, su r la finance
e t le grand commerce. R ien de plus n atu rel. De toutes les formes de l ’activ ité
économique, ces deux-là, qui, en v érité, n ’en font q u ’une, caractérisen t,
m ieux qu’aucune autre, « l’âge des Fugger». Ce so n t celles, en outre, do n t
l ’influence su r les événem ents to u t à fa it saillan ts — grandes découvertes,
politique internationale, avec tous ses contre-coups religieux — se perçoit
avec le plus de n etteté. Sur les ra p p o rts du m ouvem ent financier avec les
vicissitudes des diplom aties habsbourgeoise e t française, sur le commerce des
épices e t ses liens avec les prem ières firm es bancaires (dyptique Lisbonne-
A nvers), sur l’évolution qui m ena «de la foire à la bourse», su r l ’inflation
m onétaire enfin, Mr H auser a écrit des pages lum ineuses, suggestives sans
anachronism e, vivantes sans fausses couleurs, e t qui resteront. Mais, des tra n s­
form ations de l’économie européenne qui m arquèrent ce siècle, la naissance
de ces vastes entreprises de négoce e t de finance n ’est q u ’un aspect entre
beaucoup d ’autres, le plus brillan t, le plus original sans doute, non pas, peut-
être, le plus riche en conséquences durables ; le b rasseur d ’affaires de grande
envergure, le banquier d ’A ugsbourg ou de Lyon ne représente pas, à lui to u t
seul, ce qu’il faut bien appeler, de m ots com modes, le capitalism e e t la m en­
ta lité capitaliste. Au-dessous de ces m agnifiques av enturiers, on v it pulluler
la foule des p etits rassem bleurs de cap itau x , hom m es de loi, officiers de l ’É ta t,
m archands des bourgs, tous plus ou moins usuriers ou spéculateurs, p a tie n ts
créateurs de fortunes et de puissances nouvelles. E t, a u ta n t que le g rand
commerce, davantage que l’industrie, la vie ru rale su b it l’action à la fois de
la crise m onétaire et de l’esp rit du tem ps : squires anglais, hobereaux-m ar-
chands de blé des pays baltes, gentilshom m es ou bourgeois de France, com­
m encèrent alors, par des moyens d iv ers, adaptés au x diverses conditions,
politiques ou sociales, de leurs pays respectifs, cette m éthodique concentra­
tion des parcelles qui devait, au x âges su iv an ts, m odifier, bouleverser parfois,
la figure et l ’économie des cam pagnes. De ces a ttein tes portées, en profon­
deur, au vieux systèm e économique, Mr H auser n ’a pu, fau te de place, nous
donner q u ’une trop sommaire esquisse. De même su r to u te l ’histoire de la
stru ctu re sociale ; les brèves, mais fortes analyses du d éb u t — dans le tab leau
général de l’Europe — ne nous font que plus vivem ent déplorer, p a r la su ite,
l ’absence presque to tale de n otatio n s de cet ordre. E n somme, le seul regret
que le lecteur éprouve, en ferm ant le liv re, éq u iv au t à un so u h ait : celui de
TRAITÉS ET MANUELS 593

voir b ie n tô t les b eau x su jets, q u i n ’o n t pu, cette fois, être q u ’effleurés, repris
avec to u te l’am pleur nécessaire, p a r le même au teu r, qui a ta n t à nous a p ­
prendre et sa it si bien nous instruire.
M arc B loch

Géographie économique : Traités élémentaires et manuels


Qui s ’intéresse au x progrès d ’une science ne sa u ra it se détourner des livres
élém entaires ou des m anuels classiques qui se proposent de vulgariser les résul­
ta ts acquis p ar les sa v a n ts. De leur valeur dépend l ’efficacité même d ’un
la b eu r qui d o it être désintéressé sans doute — m ais ne sau rait dem eurer
ind ifférent au trio m p h e d ’idées ju stes et de notions saines. P a r ailleurs les
m anuels, lo rsq u ’ils so n t à jo u r e t sérieusem ent étab lis, sont souvent u tiles à
d ’a u tre s q u ’aux ap p ren tis. Ils fournissent com m odém ent des données num é­
riques ou s ta tistiq u e s q u ’on p erd rait un tem ps parfois considérable à recher­
cher soi-m êm e, e t q u ’il e st com mode d ’avoir sous la m ain. Signalons ici
quelques livres, récem m ent parus, e t qui tém oignent d ’un progrès év id en t
des études de géographie économ ique ou commerciale.

Un traité élémentaire de géographie économique générale. —


Le prem ier de ces ouvrages, VAllgemeine Wirtschaftsgeographie : E infükrung
und Gmndlagen du D r R u d o l f L ü t g e n s , P riv at-d o cen t à l’U niversité de
H am bourg, n ’est pas un livre de classe, e t s ’é tab lit à un niveau su p é rie u r1. Il
vise les étu d ian ts, les ap p ren tis économ istes et aussi les futurs homm es d ’af­
faires. Le p lan e s t expressif. Trois p arties : I. Éléments et bases physico-géo­
graphiques de la vie économique. Le clim at ; son influence su r le monde végé­
ta l, le monde anim al, les sociétés hum aines. Le globe te rre stre : étendue, d iv i­
sions, articu latio n s ; le sol e t sa stru ctu re ; relief, volcanism e, etc. ; les eau x e t
la m er. Im portan ce de ces divers élém ents pour l ’économie. — II. Végétaux,
anim aux et économie humaine. É lém ents de géographie botanique ; form a­
tions ; fam illes de p la n tes ; p lantes alim entaires ; géographie anim ale, etc. —
III. L'hom m e et Véconomie hum aine : faits de p opulation ; races ; âges et
sexes ; religions, langues, cu ltu res ; les É ta ts e t leu r géographie ; l’extension
de l’économie e t 1’ « E u ro p éisatio n » du globe. — Ce co u rt résum é su ffit à
m o n trer l’o b je t du livre e t le dessein de l’auteur. Ils sont égalem ent originaux
et je ne vois pas chez nous d ’ouvrage com parable à celui-là, ni qui contienne
sous un aussi p etit fo rm at autant de données, élém entaires sans doute, mais
précises, exactes, puisées au x m eilleures sources. S u rto u t, ce qui rend ce p e tit
livre extrêm em en t v iv a n t et, je d irai même plus, séduisant, c’est l’abondance
et la qualité rem arq u ab le des croquis géographiques qui l’illu stren t presque à
to u tes les pages. C roquis in tellig em m en t conçus, ingénieux, expressifs,
p a rla n t à prem ière vue — et cependant étrangers à ce schématisme b ru ta l, à
cette technique h allu cin a n te et p arfaitem en t anti-scientifique du blanc-noir
que ta n t de livres allem ands (et en particu lier ceux qui relèvent de la G éophy­
siq u e 2) ex alten t en ce m om ent e t pro p ag en t au p rix d’un v éritable crime
1. B reslau, F . H irt, 1928 ; in-8°, v m -216 p ., 176 ca rte s e t diagram m es.
2. Voir, à ce pro p o s e t s u r ce m ouvem ent de la G éophysique, mes notes de la Revue
critique, 1929.
ANN. D’H I S T O I R E . ' — l re ANNÉE. 33
594 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

contre l ’esprit. Aux caries générales à très faible échelle, au x planisphères


m ultipliés s’ajoutent fréquem m ent, faisan t co n traste, des ex tra its de cartes
à grande échelle, des plans même, to u t à fa it soignés d ’exécution e t q u i
donnent à ce livre didactique une vie, un in térêt, un m ouvem ent to u t à fa it
singulier. C’est véritablem ent un p e tit livre intelligent, et qui, p ar beaucoup
de côtés, peut servir de modèle.
L u c ie n F e b v r e

Une géographie classique de l ’échange. — Le M anuel de géogra­


phie commerciale dont Mr P. C l e r c e t , D irecteur de l’École supérieure de
commerce de Lyon, publie la seconde éd itio n revue et augm entée1, s ’adresse
à des esprits moins formés e t poursuit des fins plus im m édiatem ent pratiques.
Tel quel, il est vraim ent excellent et on n ’en sa u ra it assez v an ter les m érites.
C’est le type du livre de classe à la française, clair, av en an t, expressif e t qui
ne laisse jam ais son lecteur à l’é ta t d ’inertie. Ce n ’est pas une géographie éco­
nomique ; c ’est une géographie de l’Échange, divisée en trois parties. L a p re­
mière, sous un titre que je n ’aime guère, car il fait équivoque : les Marchés
nationaux, consiste en une liste sommaire, pays p a r pays, des éléments de tr a ­
fic agricoles et industriels des divers É ta ts du globe. — L a seconde est consa­
crée aux Marchés de marchandises : denrées alim entaires, m atières premières
industrielles, produits m inéraux. — La troisièm e enfin et la plus développée
tra ite des Voies et moyens de transports. U ne note précise sur le commerce
extérieur de la France ; un choix to u t-à-fait intelligent de données s ta tis ­
tiques ; une bibliographie soignée et un index com plètent cet excellent p e tit
livre, où rien n’est livré au hasard : l’illu stratio n , notam m ent, est rem arqua­
blem ent comprise elle aussi ; les croquis cartographiques n ’ont pas l ’abon­
dance, ni même parfois la précision de ceux que nous venons de louer dans le
tra ité de Mr Lütgens ; en particulier, les planisphères sont trop rares qui, p ar
leur présence, élargiraient en quelque sorte et in citeraien t à s ’étendre ju s ­
qu’aux confins du globe l’esprit des petits F rançais, p a r natu re casaniers. Mais
les illustrations proprem ent dites sont excellem m ent choisies e t in v iten t au
voyage, au dépaysem ent, à la réflexion aussi. Il fau t souhaiter à ce Manuel,
composé pour l’Enseignem ent prim aire supérieur, m ais apte à éveiller bien
d ’autres curiosités, une large diffusion dans des m ilieux plus vastes. Il le
m érite pleinement.
L. F.

Un manuel des transports. — Mr C h a r l e s C a l o t , avec la com pé­


tence d’un homme du m étier, — il est chef du Service des réclam ations à la
Compagnie d ’Orléans — ne tra ite dans son ouvrage in titu lé : Les transports
commerciaux. M anuel pratique2, q u ’une seule des p arties du program m e d ’en­
semble qui s’im posait to u t naturellem ent à Mr Clerget. E t il le tra ite dans un
autre esprit, puisqu’il vise d ’autres lecteurs. Q uatre p arties : Chemins de fer ;
N avigation m aritim e et fluviale ; A utom obilism e ; A viation. Dans chaque
partie, un historique sommaire du mode de tra n sp o rt envisagé ; des notices
techniques égalem ent succinctes ; un exposé rapide des problèmes géogra-
1. Paris, H alier, 1928 ; in-3°, 384 p., nom breux graphiques, cartes e t illustrations.
2. Paris, D elagrave, 1929 ; in-16, 524 p.
TRAITÉS ET MANUELS 595

phiques, économ iques et financiers que soulève l ’emploi du mode de tran sp o rt


envisagé ; enfin, un précis de la législation commerciale française à ce sujet.
Tel quel, le livre — do n t je n ’ai pas qualité pour exam iner les m érites d ’un
point de vue purem ent p ratiq u e — est fait pour rendre aux historiens et aux
géographes des services certains. Us sont trop portés à négliger — parce q u ’ils
les ignorent et n ’o n t guère du reste le moyen p ratique de ne pas les ignorer —
ces contingences d ’ordre technique ou financier qui dom inent si étroitem ent
cependant l’histoire e t la géographie des tran sp o rts. La persistance chez
quelques au teu rs atta rd é s de certaines croyances naïves à l’efficacité toute
puissante des avantages géographiques, s’explique très largem ent p ar cette
ignorance. Le livre de Mr Calot (qui, lui, ignore to u t, radicalem ent to u t, de la
géographie, de son esp rit et de ses préoccupations) leur pourra servir d ’a n ti­
dote — u n peu b ru ta l p eu t-être, m ais salutaire dans sa violence. E t, si on v eu t
bien recourir aux nom breuses notations chiffrées qu’il contient, on se sen tira
p eut-être moins porté à tran c h er avec une carte et un compas, des problèm es
qui ne relèvent point seulem ent de la distance. Que sur une ligne à grande dis­
tance nécessitant l’emploi d ’avions puissants (Toulouse-Dakar par exemple)
un voyageur, e t ses bagages (90 kg. to u t com pris), doive payer, au p rix de
revient kilom étrique de 5 fr. 90 or, une somme de 2 500 fr. or, de 12 500 fr.
papier, ce qui est p ro h ib itif — voilà, entre des centaines d ’autres, une donnée
qui n ’est p eu t-être pas to u t à fa it inutile pour m ettre au point certains dé­
bats. — Souhaitons dans les m ilieux d ’historiens et de géographes, au
M anuel com m ercial de Mr Calot, cautionné p ar Mr R ichard Bloch, un succès
q u ’il m érite.
L. F.

Un manuel de géographie régionale. — L ’effort de nos géographes


d em eurerait vain, si ses résu ltats n ’étaien t pas adaptés, au fur et à mesure de
leur acquisition, au x besoins des élèves des divers enseignements. Les manuels
classiques de géographie s ’y em ploient, avec u n succès inégal. Mais ils de­
m eurent, dans leur généralité, tro p loin de ce qui a le plus de prise sur de
jeunes esp rits : la réalité v iv an te et quotidienne des paysages familiers.
Mr G a s t o n L a u t i e r , d irecteu r d ’école prim aire, s ’est proposé, en com posant
son livre s u r le Sud-Ouest méditerranéen (Bas-Languedoc et Roussillon) 1, non
seulem ent de p erm ettre au x écoliers du Bas-Languedoc et du Roussillon une
mise au p o in t fructueuse, une application féconde des donnée* que leur four­
nissent les m anuels et les cours de leurs m aîtres — m ais en même tem ps de
réu n ir dans un p e tit livre clair e t m aniable une docum entation scientifique
puisée au x meilleures sources, des données très précises et très détaillées su r
la production agricole et industrielle, et enfin, grande originalité de ce bon
p e tit livre, de proposer des modèles d ’excursions, com prenant un assez grand
nom bre d ’itin éraires e t com pris de telle sorte qu’ils perm ettent aux apprentis
géographes de tirer, su r le terrain , toutes les leçons que com porte la variété
des spectacles naturels et « hum ains ». Il fau t grandem ent applaudir à une
telle in itia tiv e. D ’a u ta n t que le m anuel de Mr L au tier se recommande p ar d’ex­
cellentes qu alités pédagogiques : clarté, précision, probité dans la docum enta­
tion. Il est bien illustré, de vues photographiques très intelligem m ent choisies
i . P réface <I‘Em. de M a r to n n e . P aris, D elagrave, 1 928 ; in-16, 186 p.
596 ANNALES D’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

et de croquis sobres mais expressifs. Il se complète d 'une excellente p etite


bibliographie choisie. Quand on sa it les rap p o rts qu’en tre tie n t chez nous la
géographie avec l’économie, on ne sa u ra it assez se féliciter de voir se faire
p etit à p etit, et d ’une façon aussi heureuse, l’éducation générale du pays dans
un domaine longtemps abandonné.
L. F.

Un manuel suisse de géographie économique nationale. —


Quand on vient d ’exam iner to u r à to u r un m anuel d ’ensemble de géographie
commerciale comme celui de Mr Clerget, e t un ouvrage régional comme celui
de Mr Lautier, il est assez in stru c tif de parcourir la p etite W irtsckafts = , Ver-
kehrs = und Handels = Géographie der Schweiz que le Dr P a u l V o s s e l e r de
Bâle vient de publier récem m en t1 — à l’usage, lui aussi, d ’un public scolaire.
Les différences sau ten t aux yeux. L ’au te u r suisse ne m et pas de coussins sous
les coudes des pécheurs. 3 croquis cartographiques seulem ent, e t peu expres­
sifs ; aucune vue photographique ; un te x te cohérent, m ais com pact, im prim é
à peu près d ’un bout à l ’au tre avec les mêmes caractères, sans cette a lte r­
nance continuelle de passages en grosses le ttre s , foi n ian t l ’arm atu re même
du livre ; de passages en plus p e tits caractères form ant broderie pour ainsi
dire ; de « lectures » enfin, proposant au x jeunes curiosités cette sorte de des­
sert intellectuel que goûtent si avidem ent les cerveaux d ’enfants. Le p e tit
livre de Mr Vosseler enseigne didactiquem ent. Il semble ne vouloir faire
fonds ni sur l’initiative personnelle des élèves, ni sur les exigences de leur
curiosité. Pas de bibliographie, d ’aucune espèce. Pas d ’exercices pratiques
non plus, de ces exercices p ratiq u es d o n t Mrs Clerget e t L au tier, mus p ar
un même souci d’associer activem ent le disciple à l’enseignem ent du m aître,
m ultiplient les types dans leurs ouvrages : exercices su r la carte, sur le te r ­
rain, sur les chiffres aussi, critiques élém entaires et u tilisatio n s de statistiq u es,
etc., etc. — Le trav ail est du reste consciencieux, solide, bien docum enté. Il
fournit sur l’activité m ultiple de la Suisse un grand nom bre de données n u m é­
riques récentes, contrôlées et qui se tro u v en t groupées com m odém ent dans
ce p etit livre scolaire, intéressant p ar là pour d ’autres lecteurs que les éco­
liers suisses.
L. F.

Une industrie-mère : la houille en Allemagne


D ’après Hugo Stinnes, le charbon est «l’alpha et l ’oméga de la vie économ i­
que allemande », et M aximilien H arden, plus m ystique, affirm e que « l ’A llem a­
gne ne respire que par la grâce du charbon ». Il n’est donc pas su rp ren an t que
par son travail rem arquable su r le charbon allem and e t la grosse in d u strie al­
lem ande2, M r M a u r ic e B a u m o n t nous a it fait pénétrer au cœ ur de l ’Allemagne
moderne, aux sources mêmes de sa vie économique, politique et sociale. E n vé-

1. Zurich, Schulthess, 1928 ; in-16, 160 p.


2. M a u r i c e B a u m o n t , La grosse industrie allemande et le charbon. P aris, G aston D oin,
1928;in-8°, xv-754 p. V oir aussi, d u m êm e a u te u r . La grosse industrie allemande et le
lignite. Paris, 1928 ; in-8°, 157 p.
LA HOUILLE EN ALLEMAGNE 597

rité, critiques ou p artisan s de l ’in terp rétatio n économique de l’histoire tro u v e­


ro n t dans ce volum e su b stan tiel une m u ltitu d e de faits et de com m entaires
susceptibles de fo rtifier leurs positions respectives. Il y a to u t un monde d an s
ces quelques centaines de pages. Elles renferm ent toutes les inform ations
techniques que l ’on p eu t désirer : géologiques, géographiques (avec deux
cartes fo rt n e tte s de bassins houillers), historiques, juridiques, financières,
com merciales, statistiq u e s : c’est une mine de docum ents sûrs, m éthodique­
m ent classés.
E t cette docum entation adm irable, d o n t tém oignent soixante-neuf pages
com pactes de bibliographie, est présentée avec agrém ent. L ’histoire des
débuts de l ’usage de la houille en Allemagne est d ’une érudition am usante.
M ieux que les ta b le a u x statistiq u e s ou les com binaisons bancaires les plus
détaillées, me reste en m ém oire une description rapide et saisissante : paysage
ultra-m oderne d ’usines gigantesques, de h au ts fourneaux immenses, de’ p u its
d ’ex tractio n au x stru ctu re s élevées, que relient au passé quelques restes
presque subm ergés de la vieille culture hanséatique, maisons blanches p arm i
les arbres fruitiers, ch â te a u x e t to u rs rom antiques. E t dans mon souvenir su r­
gissent aussi les personnages q u ’évoque le livre : ce paysan du x v e siècle qui
exploite le Kohlberg du voisin à condition de boucher les trous q u ’il fera dans
le sol, ce p o rte u r de charbon de la R u h r avec ses q u atre chevaux chargés de
sacs, ch em inant au x v m e siècle le long de la Hellweg carolingienne, ces
princes ingénieux qui fav o risen t l’emploi d ’une m achine nouvelle, ou venue
d ’A ngleterre, po u r l’ex tra ctio n , alors dans ses prem iers stades. E t c ’est, au
passage, N apoléon d o n t les instructions expresses font naître des tra v a u x
qui au jo u rd ’hui encore fo rm en t la base de l’exploitation sarroise. C onquérants
m odernes, voici les m agnats du charbon, les Grillo, les Thyssen e t le? au tres,
e t Stinnes, le ty ra n assyrien, le fabuleux accapareur ; puis se d étach an t su r la
foule anonym e des m ineurs, figures la p lu p a rt sym pathiques de pionniers et
de persécutés, vo ilà les prem iers chefs de syndicats : B unte, Schroder...
Mais on se tro m p erait si l ’on p ren ait le livre de Mr B aum ont pour une h is­
toire anecdotique. L ’au teu r, de 1919 à 1927, a travaillé, en Allemagne, dans
les services de la Commission des R éparations, puis du P lan Dawes. Comme le
d it Mr G runer, vice-président du Comité des Houillères de France, dans son
intéressante préface, « il a pro fité des circonstances qui m ettaien t à sa dispo­
sition une docum entation des plus com plètes, pour élever un m agistral
m onum ent *.
L ’index très soigneusem ent étab li e t la table des m atières seront des
guides sûrs, indispensables d an s u n ouvrage que l’on consultera su rto u t comme
livre de références. Bien que chaque page soit bourrée de faits, le style reste
précis, vigoureux, coloré. E n somme, cette étude m ain tien t h au tem en t la t r a ­
dition d ’excellence des thèses de d o cto rat ès lettres de l’U niversité de P aris.

***
Mr B au m o n t s ’est proposé, nous d it-il dans son introduction, de nous
donner « u n com pte ren d u m éthodique e t sy n th étiq u e des conditions de vie
de l’industrie houillère allem ande, des faits e t des problèm es qui se groupent,
en Allemagne, a u to u r de la production e t de la consom m ation du charbon ».
Malgré les analyses nom breuses qui form ent la substance de l ’ouvrage,
598 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

Mr B aum ont réussit à nous présenter, en effet, une synthèse, cela, en p artie,
grâce au fait que son su jet tie n t « étro item en t à la base géographique, au x
conditions naturelles et historiques» du pays envisagé. « L ’Allem agne, d it-il,
est un É ta t « économique » beaucoup plus que « politique ». L a révolution de
novem bre 1918, qui a em porté le prestige im périal, a mis cette v érité en relief.
Si la politique influe sur l ’économ ique, l ’économ ique la déterm ine. Il fa it le
fond, la n atu re même du pays de K arl M arx ; la vie des p a rtis n ’y est à beau ­
coup d ’égards que la m anifestation de l’action industrielle ; les problèm es du
tra v a il y jo u en t un rôle plus im p o rta n t que les idéologies politiques... E n
Allemagne, depuis le milieu du x ix e siècle, l’économie générale se définit p a r
l’analyse du sous-sol ; le charbon en forme le facteur prim ordial, il anim e
l’immense appareil industriel du R eich, et est au cœ ur non pas m êm e de to u te
l’industrie, mais de to u te la vie du pays.» A u jo u rd ’hui la production p ru s­
sienne figure pour 96 p. 100 dans l’ensem ble de la production du R eich. « N ul
doute », continue Mr B aum ont, « que cette fa ta lité géographique n’a it sin g u ­
lièrem ent favorisé e t renforcé l’un ité allem ande, e t n ’écarte dans les périodes
troublées le péril du séparatism e. »
Voilà une interp rétatio n , non pas seulem ent économ ique, mais, dirait-on,
franchem ent charbonnière de l ’histoire nationale, — in terp réta tio n du reste
adoucie, corrigée et nuancée dans d ’a u tre s ch ap itres où l ’on v erra e n tre r en
jeu des facteurs différents et s u rto u t l ’action de certaines personnalités de
grande envergure.
E t le rôle de la houille s ’étend bien au delà des frontières nationales : « L a
possession p ar le Reich des principales ressources com bustibles du C ontinent
lui perm et d ’a ttire r d ’autres contrées dans son o rbite, — de concevoir une
sorte d’im périalism e du charbon, vaste p lan d ’expansion m ondiale e t de con­
quête économ ique, — de créer une flo tte qui p e u t s ’assurer p a r la houille une
source d ’énergie et un fret d ’échange. L a lu tte anglo-allem ande est préparée
p a r la constitution d ’une force houillère en Allem agne. De même, des écono­
m istes m ontrent, au cœ ur du conflit franco-allem and, l’appel du fer e t de la
houille attirés l’un vers l’au tre au delà des frontières... L a guerre de 1914-1918
révèle tragiquem ent la puissance que la houille confère au x pays qui l’o n t en
surcroît... Les É ta ts neutres industriels sont obligés d’obéir à celui des belli­
gérants qui p eu t leur assurer leur provision de houille». Avec l’après-guerre,
« des bassins houillers — Sarre, H aute-Silésie, R u h r — deviennent les cham ps
de bataille de la diplom atie européenne», ju s q u ’en 1924, où le charbon a été
l ’occasion e t la cause de l’invasion franco-belge de la R u h r.
Après avoir exposé ces idées générales su r le rôle de la houille en Allemagne
et chez ses voisins, Mr B aum ont étudie l ’évolution de l ’in d u strie charbonnière
depuis ses origines ju sq u ’à nos jours, la p a r t des p roduits secondaires et la
m arche de l ’ex tractio n . Il envisage ensuite les caractères p articu liers de
chaque bassin, — R u h r, H aute et Basse-Silésie, Sarre, — en te n a n t com pte
de leurs réserves ; puis il passe à l’évolution législative e t ju rid iq u e dans le
domaine minier, au développem ent de la concentration horizontale et v e rti­
cale sous l’impulsion de rem arquables capitaines d ’industrie, à l’étude des
associations de mines, des grands sy n d icats e t cartels de production, de l’o r­
ganisation de la vente, du Kohlenkontor. Il aborde successivem ent les p ro ­
blèmes posés p ar le commerce e t les p rix de la houille e t son tra n s p o rt, ainsi
LA HOUILLE EN ALLEMAGNE 599

que la situ a tio n financière de l ’industrie et l ’incidence des im pôts et charges


sociales, et il term ine p ar l ’exam en des questions relatives à la m ain-d’œ uvre
e t à l’organisation des ouvriers mineurs.

L orsqu’il s’ag it d ’un livre d o n t chaque chapitre m érite un com m entaire,


le choix que forcém ent d oit faire le critique risque d ’apparaître quelque peu
arbitraire. Nous nous perm ettons néanmoins d’a ttirer l’a tten tio n du lecteur
sur certains passages qui nous sem blent présenter un intérêt particulier. E t
d ’abord l ’historique de la crise charbonnière actuelle.
« Le T raité de Versailles a réd u it sensiblement, e t dans quelques-unes de ses
p arties les plus précieuses, le territoire de l’Em pire ; il a porté un rude coup à
l ’organisme allem and ; l ’économie houillère du Reich a subi de fortes pertes.
P en d an t plusieurs années, l ’insuffisance de l’approvisionnem ent inquiète tous
les homm es politiques, les révolutionnaires comme les conservateurs.» Ils font
ap p elà une m ain-d’œ uvre nouvelle. « D urant l ’inflation, bon nombre de tr a ­
vailleurs intellectuels, et su rto u t des étudiants, vont travailler dans les mines.
F inalem ent, dans les derniers mois de 1923, vient une crise des débouchés. Au
lieu d ’une production houillère trop faible pour la consommation, on se p la in t,
à p a rtir de 1924, de la surproduction, qui contraint les charbonnages à res­
treindre leur extractio n et à la stocker, à congédier des ouvriers ou même
à arrêter l’exploitation. Le déséquilibre provoqué p ar la guerre persiste, quoi­
q u ’en un sens opposé. Après une véritable famine de charbon, on souffre
d ’une pléthore de com bustibles. E n 1924 et en 1925, la R u h r renonce à l’ex ­
ploitation de 77 m ines occupant norm alem ent 60 000 ouvriers. Les ouvriers
doivent accepter n’im porte quel au tre emploi. Beaucoup q u itte n t le charbon
pour le lignite e t la potasse. Des milliers de m ineurs tro u v en t du trav a il d an s
l ’industrie du b âtim en t. M ais elle n’absorbe pas toute la m ain-d’œ uvre d o n t
les mines peuvent se passer. Des Polonais gagnent la France et la Belgique. »
Au m om ent même où la Société des N ations et le Bureau in tern atio n al du
T ravail étu d ien t la crise charbonnière du point de vue in tern atio n al, il est
opportun d ’avoir d ev an t soi, fidèlement reproduit par Mr B aum ont, l ’aspect
e t le développem ent du phénom ène de surproduction et de sous-consom m a­
tion en Allemagne, les mêmes circonstances générales ay an t p ro d u it des résul­
ta ts similaires dans les autres pays exportateurs de charbon.
T ra ita n t de la Sarre et de ses problèmes, Mr B aum ont fait m ontre d ’une
grande im partialité. A l ’encontre d ’un autre écrivain français, il estime que
« si la Sarre s’est trouvée en é ta t d ’infériorité p ar rap p o rt à la R u h r et même
à la H aute-Silésie..., c’est moins p ar la volonté et l’action des hom m es que p a r
la force des choses e t des fatalités géographiques et économiques. P artag e an t
avec la H aute-Silésie les rudes inconvénients d ’une situation qui la plaçait
aux frontières même du Reich, elle é ta it désavantagée... p a r la qualité de ses
charbons, tro p pauvres pour être expédiés au loin, leurs conditions d ’ex tra c­
tion, enfin un régime d ’exploitation presque entièrem ent fiscal qui, do n n an t
to u te la production à l’É ta t, ne perm ettait pas dans le bassin la concurrence
d ’im portantes mines privées. Le retard de la Sarre é ta it en grande p artie
a ttrib u é au caractère même des mines fiscales e t à l’exploitation de l’É ta t,
600 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

q u ’on prétendait incapable de s’ad ap ter aux nécessités de la vie économ ique
ainsi qu’aux fluctuations du marché». Oserai-je observer que les hommes
politiques qui se proposent la nationalisation des mines, britanniques ou
autres, trouveraient dans ce chapitre m atière à réflexion ? Mr B aum ont
indique, d’ailleurs, que les conditions sarroises étaien t loin d ’être favorables
à l’expérience d ’une gestion p ar l’É ta t. E n H ollande, au contraire, on le sait,
des conditions différentes ont conduit les mines dom aniales à une véritable
prospérité.

***
D ans son chapitre sur «l’Évolution législative et juridique», Mr B aum ont
fa it l ’historique des ten tativ es de nationalisation des mines. « L ’idée d’une
étatisatio n de l’industrie du charbon, idée qui a failli, après la révolution de
novem bre 1918, être réalisée p ar la R épublique allem ande, a été agitée d u ran t
de longues années, même en dehors des m ilieux socialistes. L ’agrarienne
Deutsche Tageszeitung av ait déjà mené cam pagne en ce sens : « Les trésors
souterrains appartiennent à la collectivité que représente l’É tat» . E n 1912
et 1913, les Congrès évangéliques sociaux conseillent la nationalisation des
mines en même tem ps qu’elle est réclamée p ar l’Assemblée générale du syn­
dicat des mineurs socialistes. D urant quelques années après la guerre, le pro­
blème de la socialisation domine la vie économique de l ’Allemagne. « S’il y
a une industrie où l’expropriation com plète du capitalism e est possible, c’est
celle du charbon», déclare R obert Schm idt au Congrès socialiste de Cassel,
en octobre 1920. Mais la socialisation a rencontré des obstacles invincibles.
Les promesses faites aux ouvriers sont dem eurées le ttre m orte. L ’idée de la
nationalisation « disparaît entièrem ent avec la crise financière. P o u r n atio ­
naliser, il faut racheter ; que le rach at des mines soit to ta l ou lim ité, on doit
tro u v er des milliards pour l’opérer. Dès 1921, l ’organisation d ’un monopole
d ’É ta t sur la to talité des mines n ’est plus prise au tragique ni même au sérieux
p a r la grande industrie qui connaît sa puissance ; les intégrations effectuées
avec les établissem ents m étallurgiques em pêchent la nationalisation des
mines, qui exigerait leur désagrégation ». Nous verrons donc se constituer en
Allemagne « des forteresses économiques qui doivent braver to u tes les a t ta ­
ques e t les crises. Dominés p ar l’idée d ’échapper à la socialisation, de grands
industriels voient dans l’organisation surcapitaliste des tru sts m étallurgiques
e t miniers, le meilleur rem part contre la nationalisation du charbon. Enfin la
concentration verticale est favorable à la dissim ulation du capital et des béné­
fices imposables. E n facilitant le maquillage des bilans, elle perm et de rendre
vaine to u te évaluation de la situ a tio n financière du groupe, d ’échapper à une
ta x atio n immodérée de la p a rt du gouvernem ent allem and, ou à des prélè­
vem ents q u ’on craignait d u ran t quelques années de voir opérer directem ent
p a r l’E ntente».
Quoique « provoquée p ar des forces économ iques convergentes, la concen­
tratio n industrielle ne se produit pas fatalem ent. L ’action personnelle inspire
la p lu p a rt des combinaisons qui se form ent. Quelques «rois du charbon»
fondent des dynasties véritables. L a prodigieuse ascension de quelques puis­
santes familles industrielles, héritières d ’un long passé économique, — nou­
LA HOUILLE EN ALLEMAGNE 601

velle aristocratie do n t l ’am bition parfois réalisée a régi l’Allemagne, — est


l ’une des m anifestations essentielles de la concentration minière». De tous ces
grands chefs d ’industrie, le plus éto n n an t fu t Hugo Stinnes, qui faisait la
guerre au x cartels et syndicats, p rotecteurs des faibles, et p rô n ait un in d iv i­
dualism e ou tran cier contre la discipline collective dont l’Allemagne é ta it
éprise. « L a guerre a provoqué de tels bouleversem ents, déclara-t-il en 1920,
que to u tes les barrières doivent d isp araître pour qu’on puisse, p ar l’in itiativ e,
s’ad ap ter au x conditions nouvelles... Il est tem ps de donner libre carrière au x
intelligences opprim ées pour q u ’elles reprennent la direction e t puissent lib re­
m ent agir. » E t p en d an t un certain tem ps, la concentration verticale, rep ré­
sentée p a r les Stinnes, les Thyssen e t d ’autres personnalités dom inantes,
trio m p h a du sy n d icat ou cartel qui rep résen tait la concentration horizontale.
Après la stab ilisatio n , l’équilibre se rétab lit.

***
M ais les m eilleures m ines du monde e t l ’organisation la plus perfectionnée
de la production ne v alen t rien sans moyens de tran sp o rt bon marché. « Le
problèm e des tran sp o rts e t de leurs prix», écrit Mr B aum ont, « domine l ’in d u s­
trie houillère.» Les inventions m odernes ont, pour beaucoup de pro d u its,
presque annihilé le tem ps et l’espace, m ais non pas pour la pesante et encom ­
b ra n te m archandise q u ’est la houille. L a distance continue à exercer u n e
action capitale, souvent prohibitive, sur les tran sp o rts p ar terre. « Les ta rifs
ferroviaires fonctionnent com me des douanes intérieures. » E t cependant
nous sem blons être à l ’orée d ’une ère industrielle nouvelle. Si les grands ch an ­
gem ents économ iques qui se p rép aren t aboutissent dans le sens prévu, la
question du tra n sp o rt de la houille sera en p artie abolie du fa it de la p roduc­
tio n de l’électricité, du gaz e t de la chaleur au x lieux mêmes d ’extraction, e t
d ’au tre p a rt sim plifiée p a r la production de carburants liquides p ro v en an t
du charbon. Mr B au m o n t indique les plans gigantesques qui so n t établis pour
alim enter en gaz d ’éclairage, depuis la R uhr, les villes de B erlin et de Leipzig.
P arm i les développem ents les plus intéressants au p oint de vue in te rn a ­
tio n al figprent les deux ch ap itres qui ont tr a it à la m ain-d’œ uvre e t à l’org a­
nisation h ta v iè re dans les mines. L ’au teu r y fait to u t d ’abord l ’historique des
conditions t u trav a il, ab o rd an t to u r à to u r les questions suivantes : recru te­
m ent et effectifs de la m ain -d ’œ uvre, emploi des femmes et des enfants, ris ­
ques e t durée du trav a il, m écanisation des mines, rendem ent e t salaires.
Ceux-ci so n t envisagés en se p laçan t au point de vue des ouvriers, en ta n t
que revenus du trav a il, e t au p o in t de vue de l ’entreprise, com me élém ent du
p rix de revien t. P arm i les trè s nom breuses statistiq u es où l ’au teu r a puisé
ses données, on p e u t m entionner l’étude du B ureau in tern atio n al du T rav a il
su r les conditions de vie d an s les pays à change déprécié et les résultats p ro ­
visoires de l ’enquête su r les houillères en 1925, non encore term inée lorsque
p a ru t le livre. On p e u t reg re tte r que Mr B aum ont n ’ait peu t-être pas assez
soigné l ’ap p areil statistiq u e : il a omis de spécifier ce que rep résen ten t ex ac te­
m ent les chiffres relevés p a r lui, ainsi que la m éthode suivie p o u r les obtenir,
de telle sorte q u ’il im porte de se garder de conclusions trop absolues en ce qui
concerne en particu lier les nom bres moyens des ouvriers, le rendem ent et les
602 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

gains. Toutefois, cette critique s’applique uniquement à la présentation et


ne saurait toucher en aucune façon le fond même de l ’étude.
Dans son dernier chapitre, Mr B au m o n t expose l ’organisation ouvrière
des mines : les commissions ouvrières, les conseils d ’entreprises, e t su rto u t les
syndicats. « Contre la féodalité financière e t industrielle, le personnel immense
et concentré des mines est to u t disposé à fo u rn ir des recrues au x arm ées sy n ­
dicales. E n Allemagne où l ’esp rit d ’association est puissam m ent développé,
les progrès de l’organisation professionnelle o n t été presque ininterrom pus.
E n 1905, elle groupe 35 p. 100 ; en 1912, 45 p. 100 ; en 1921, 75 p. 100 des
mineurs. Leur action internationale a to u jo u rs été plus forte que celle de
n’im porte quel au tre corps de m étier. »
Ainsi s’explique que les m ineurs soient à l’avan t-g ard e du m ouvem ent en
faveur de la standardisation in tern atio n ale des heures de trav a il, des salaires,
et des conditions sociales. On com prend, en particu lier, les deux appels q u ’ils
ont lancés l’année dernière de leur congrès tenu à Nîm es, — l ’un à la Société
des N ations dem andant une enquête générale su r la crise charbonnière m on­
diale, et l’autre au B ureau in tern atio n al du T ravail suggérant la réunion
d ’une conférence des É ta ts pro d u cteu rs de charbon dans l’espoir d ’arriv e r à
l ’uniform isation et à la dim inution de la durée du tra v a il dans les mines.
D epuis plusieurs mois ces deux in stitu tio n s intern atio n ales é tu d ien t les
aspects multiples de la crise charbonnière envisagée com m e un phénom ène
m ondial. Le livre de Mr B aum ont sera d ’un p u issan t in té rê t p o u r les experts,
ta n t ouvriers que p atro n au x et gouvernem entaux, au x lum ières desquels la
Ligue fait appel en ce m om ent. Il est reg rettab le que cet ouvrage so it presque
seul de son espèce e t n ’ait guère de riv a u x pour les au tres pays, grands p ro ­
ducteurs et exportateurs de houille.

***
C’est une contribution im p o rtan te à l ’histoire de notre tem ps que cette
étude m inutieuse de la vie économ ique d ’u n grand peuple d o n t les répercus­
sions sur notre existence à tous so n t profondes e t continues. D estinée éto n ­
n an te d ’un pays longtem ps pauvre qui, grâce à la richesse de son sous-sol,
méconnue pendant des siècles, puis m éthodiquem ent exploitée «tentés moins
de cent ans, est arrivé à un développem ent industriel inouï. L ’alrondance de
s a m ain-d’œuvre, la ténacité laborieuse e t disciplinée de celle-ci, l’esp rit sy sté­
m atique et organisateur de ses sav an ts lu i ouvrent, m algré le tra ité de V er­
sailles, des perspectives encourageantes d an s le dom aine m atériel.
M ack E a stm an
(Genève, B. I. T.)

Ports et Flottes
Une notice s u r La Rochelle. — E lle est rédigée p a r Mrs A. P o u sso n
e t L. V e r t à l’occasion du 52e Congrès p o u r l ’avancem ent des Sciences, e t
publiée p ar la Cham bre de commerce rochelaise1. D eux p arties. L a prem ière
1. L a Rochelle, Im prim erie de l’Ouest, 1928 ; in-8°, 144 p., phot.
PORTS ET FLOTTES 603

est une sorte de fichier des métiers et industries rochelaises, énumérées dans
l ’ordre appro x im atif de leur apparition, depuis le xve siècle ju sq u ’à nos jours :
inventaire som m aire assez aride et qui, faute de vues d’ensemble e t d’encadre­
m ent historique, ne renseigne pas, en fait, sur l’évolution des industries énu­
mérées. — La seconde p a rtie est consacrée au port de L a Rochelle qui, depuis
1891, forme, comme on sait, le p o rt de La Rochelle-La Pallice, un bassin en
eau plus profonde ay an t été organisé et ouvert, à cette date, à L a Pallice.
Courte notice historique et détails abondants sur les tra v a u x et installations
faits et à faire e t su r le trafic actuel des ports. Beaucoup de détails à glaner.
Mais, faute d ’une systém atisation nécessaire, l’impression d ’ensemble dem eure
faible.
L u c ie n F e b v r e .

Un bon livre sur Nantes. — On a bien des fois déploré l ’absence


de to u te m onographie scientifique de ce p o rt de N antes dont le rôle fut
naguère capital dans l ’économie française. Le livre de Mr P a u l J e u l i n 1,
solide, sérieux, éru d it et cependant dégagé, nous donne beaucoup plus q u ’une
esquisse, une prem ière e t très satisfaisante réalisation de cet ouvrage désiré.
Quel fu t son p o in t de départ ? Nous ne pouvons, dans nos A n n a le s , fon­
dées sur le program m e q u ’on sait, négliger de l’indiquer. « Trop souvent, note
Mr Jeuiin, l’étude du p o rt de N antes a été com plètem ent négligée dans les
ouvrages d ’Économ ie politique comme dans la p lu p art des ouvrages su r les
ports et la m arine m archande. Cela tie n t à ce que, malgré sa place, plus im por­
ta n te que celle d ’autres ports dans le commerce de la France, le p ort de N antes
est mal connu. » E t m al connu, non pas seulem ent dans son é ta t actuel, mais»
précise l’au teu r, dans son passé qui le commande et le dirige. E t c ’est « pour
rem édier à. ce m anque de connaissances approfondies du passé et du présent
de N antes », q u ’au m om ent où le port de la Loire « est l’objet d’im p o rtan ts
tra v a u x do n t dépend, sans aucun doute, sa prospérité à venir », Mr Jeulin,
malgré des difficultés qu’il n’ignorait pas, a entrepris de retracer « les stades
divers p ar lesquels le p o rt de Nantes est passé ju sq u ’à nos jours ». Lourde
tâche, dont il s’est tiré avec honneur.
Le plan est très sim ple. D ’abord une utile introduction géographique sur
la basse Loire, ses conditions de navigabilité, son im portance économique.
L a position de N antes est bien analysée, au point de rencontre de la basse
Loire fluviale e t de la basse Loire m aritim e, au confluent de l’E rd re, de la
Sèvre nantaise e t de la Loire, juste en face de grandes îles parallèles qui o n t
a ttiré de loin les routes terrestres, puis les voies ferrées e t qui, p e rm e tta n t un
passage facile du fleuve (le premier depuis l’embouchure), rendent la ville
m aîtresse de couper la basse Loire fluviale (et par delà, la Loire moyenne) de
son contact assuré avec la mer p ar la basse Loire m aritim e. — L ’au teu r su it
ensuite les étapes successives du développement nantais. Livre I : des origines
à la fin du xve siècle. Livre II : de la fin du xve siècle à la R évolution. Livre III :
de la R évolution à la naissance de Saint-Nazaire. Livre IV : de la naissance
de Saint-N azaire à nos jours. — A l’intérieur de chacune de ces périodes, deux
divisions sont ménagées : I, organisation (gestion ; outillage -, systèm e fiscal).

1 . L'évolution du port de Nantes, organisation ettrafic depuis les origines, P aris, Presses
universitaires, 1 9 2 9 ; in-8°, 5 1 6 p., 1 plan.
604 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

II trafic (matières sur lesquelles il porte ; pays avec lesquels il s’exerce). P lan
très logique et très raisonné. Il va n atu rellem en t se com pliquant à m esure
que le tem ps m arche, que les conditions d ’existence du p o rt nous sont plus
connues et d ’ailleurs se m odifient au cours des siècles. Mais Mr Jeulin, on le
voit, a le grand m érite de renoncer à ces à-peu près vagues d o n t ta n t d ’h isto ­
riens des ports se sont satisfaits ju sq u ’à p résent, et d ’adopter ce cadre de
classem ent inspiré de réalités dont nous dem andions nous-même, dans le pre­
m ier numéro des Annales, la prise en considération sérieuse p ar les histo ­
rie n s1.
Nous ne saurions suivre dans le détail les chapitres de Mr Jeulin, ni retracer
som m airem ent cette évolution de la vie organique et de l ’activ ité du p o rt
nan tais à travers les siècles qui nous en traîn erait, to u t sim plem ent, à esquis­
ser l’histoire commerciale entière de la F rance même... Voici le prem ier
N antes, p o rt b reton en marge du royaum e, v iv a n t de relations lointaines avec
l ’A ngleterre, les pays m éridionaux et m êm e ceux du Nord, spécialisé dans
le trafic du sel, du vin, des étoffes. Voici le second N antes, intégré dans le
royaum e cette fois, dominé p ar les Espagnols, prospère en dép it des lu ttes
religieuses, et continuant à a ttire r les étrangers p a r son sel — secondairem ent
p a r ses vins et ses eaux-dc-vie. — Voici, lorsque se développe la politique colo­
niale de la m onarchie, le « N antes des Iles » qui commence à se révéler. D iffi­
cilem ent d ’abord, ta n t que son trafic est com m andé à la fois p a r les H ollan­
dais et p a rle s Espognols — librem ent e t puissam m ent au cours du x v m e siè­
cle : N antes est alors le p o rt colonial de la F rance p a r excellence, un gigan­
tesque en trepôt où s ’entassent les denrées exotiques les plus diverses, tandis
que le sel, le vin, les eaux-de-vie continuent leur activ ité régulière. De plus en
plus le p o rt proprem ent d it se déplace, s’installe à P aim bœ uf, en raison des
obstacles que la Loire oppose à la navigation. Mais les com m erçants de N antes
ne continuent pas moins à drainer et à ré p a rtir un im m ense trafic. On sait le
rôle q u ’y jo u ait la traite des nègres.
E t puis, c’est l ’effondrem ent, les troubles de la Révolution, la suppres­
sion de la traite, les guerres et le blocus, la p erte de Saint-Dom ingue que la
Réunion ne remplace pas. C’est aussi l’ensablem ent de la Loire, et la création
de Saint-N azaire, pupille qui bientôt, se p assan t de son tu te u r, l ’écrase. Sous
la I I I e R épublique seulem ent, — depuis le program m e F reycinet en 1879, qui
alloua à N antes le « canal régulateur » d o n t l ’ouverture, en 1892, provoqua la
restau ratio n du trafic nantais — l’activ ité du p o rt a repris. Mais sur de to u t
au tres bases, N antes n’est plus un p o rt colonial. C’est un p o rt su rto u t euro­
péen, trafiq u an t avec l’Angleterre, sa principale cliente, avec l’Espagne, avec
la Belgique, les Pays-Bas, la Norvège. D ans ce trafic, les p roduits industriels
dom inent de beaucoup les produits agricoles. L a houille s ’est hissée au p re­
m ier rang, tan d is que les sucres o n t faibli. Il ne fa u t du reste pas se faire d ’illu­
sions. Il m anque, il m anquera toujours à N antes tro is choses. U ne bonne voie
d ’accès d ’abord : le tira n t d ’eau de la Loire in te rd it le p o rt au x grosses unités
m archandes. Un fret de retour convenable ensuite ; les charbonniers anglais qui
a p p o rte n t la m atière principale du commerce n an tais doivent trop souvent
re p a rtir sur lest. E nfin, et toujours p ar la fau te de la Loire, un hinterland suffi-

1. L u c ie n F ebvre, Ports d’aujourd’hui, ports d’autrefois, dans Annales du 15 jan ­


v ie r 1929, p. 98-99.
PORTS ET FLOTTES 605

sa u t. L a capacité com m erciale de la basse Loire est limitée. Ce qui le p rouve,


c ’est la déchéance actuelle de Saint-N azaire coïncidant avec la reprise de
N antes, comme naguère la prospérité de Saint-Nazaire avait coïncidé avec la
décadence de N antes. Simples déplacem ents, p ar va-et-vient, d ’un trafic qui,
en réalité, dem eure co n stan t e t ne s’accroît pas en volume global. C’est là,
c ’est ce m anque d ’une voie d ’eau qui empêche N antes de jouer le rôle d ’A nvers
français qu’on a parfois rêvé pour lui, im prudem m ent.
L. F.

L’extension de Marseille. — On trouvera dans un m ém oire de


Mr L é o n B r u n 1 un tab leau exact et substantiel des trav a u x en trep ris su r
l ’initiative de la Cham bre de commerce de Marseille dans la région P o rt-d e-
Bouo-Caronte-M artigues. D ’une p etite baie où n’aboutissaient que le canal
abandonné d ’Arles à Bouc e t la voie ferrée rudim entaire de Bouc à M iramas, ces
tra v a u x ont déjà fait un p o rt actif, desservi p ar un grand canal m aritim e qui
le relie à l ’étang de B erre et qui em prunte le canal d ’Arles à Marseille, d éjà
construit de P ort-de-B ouc à Marseille p ar le tunnel de Rove. — Ce n ’est q u ’un
début. On trouvera dans la notice que nous signalons une docum entation p ré ­
cise, puisée au x meilleures sources officielles, sur les projets d ’avenir qui
ten d en t à faire de to u te la région Port-de-Bouc-Caronte-M artigues une v é ri­
table annexe du p o rt de M arseille, un p o rt de tra n sit et d ’entrepôt à la fois d is­
p osant de to u te l’étendue côtière de l ’étang de Berre pour ses installations —
et un p o rt industriel bénéficiant de conditions géographiques ou économ iques
privilégiées. Le mémoire, illustré d ’excellentes photographies, orné d ’un beau
plan, est indispensable à consulter pour connaître l’é ta t actuel et les projets de
notre grand p o rt m éditerranéen.
L. F.

Le canal de Bourgogne et son t r a f i c . — Ce grand canal m esure


242 km. de longueur entre Saint-Jean-de-Losne sur la Saône et Laroche sur
l ’Yonne. Il se place ainsi au cinquième rang des canaux français. Mais, de p ar
son tonnage, il ne v en ait q u ’au vingt-sixièm e rang en 1925 et au tre n te -h u i­
tièm e en 1926. Pourquoi cet écart ? Mr D e s a u n a is se le dem ande et nous le
d it dans un bon article des Études Rhodaniennes2. Il fait rapidem ent l ’h isto ­
rique de la construction du canal et retrace les vicissitudes de son trafic : c’est
retracer, en même tem ps, l’évolution économique des régions q u ’il trav erse et
dessert. En conclusion, il m ontre com m ent les conditions de navigabilité de
cette voie d ’eau dem eurent insuffisantes, com m ent du reste il est isolé de la
grande Saône p ar les cinq écluses qui s’échelonnent de V erdun à S ain t-Jean -
de-Losne — e t dem eure en m auvaise posture pour lu tte r contre les voies
ferrées. L’étude, précise, s ’appuie sur de nombreuses données num ériques.
L. F.

La péniche et le wagon. — Dans un article substantiel e t docu­


m enté de la Revue politique et parlementaire, Mr R ic h a r d B l o c h m arque avec

1. M arseille, É d itio n s du Sém aphore, 1927 ; in-4°, 78 p., cartes, plans, phot.
2. Tome IV de cette publication dont nous signalions récem m ent ici même la transfor­
m a tio n en périodique (Annales d u 15 m ars 1929, p. 250). Lyon, 1928 ; p. 115-156.
606 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

précision l’é ta t actuel, en France, du conflit qui m et au x prises les com pagnies
de chem in de fer et celles de n av ig atio n intérieure. E n ce m om ent, ce sont ces
dernières qui o n t l ’avantage. Les m ajorations de ta rif assez lourdes qu’o n t
subies les chem ins de fer aboutissent à chasser de la voie ferrée tous les tr a n s ­
ports qui peuvent em prunter la voie d ’eau. D ’où nécessité, si cet é ta t de
choses s ’aggrave, de nouvelles m ajorations de tarifs sur les chem ins de fer.
Mr R ichard Bloch étudie les moyens propres à rem édier à d ’évidents abus.
L. F.

Sur la mer Noire et le Danube. — D ans une étude consciencieuse


et utile, Mr G e o r g e s D. C io r ic e a n u passe en revue Les grands ports de Rou­
m anie1. Une bonne vue d ’ensemble su r les conditions naturelles que la m er
Noire d ’une p art, le Danube de l’au tre offraient à l'établissem ent de po rts,
un historique intéressant de la navigation roum aine dans le passé p erm e tte n t
de voir, to u t d ’abord, que le développem ent des trois p o rts principaux de
G alatzi, Braïla e t C onstantza a été conditionné étroitem ent p ar l’essor écono­
m ique de la Roum anie. L ’au teu r consacre à chacun d ’eux une étude m ono­
graphique, enrichie de docum ents divers, de photographies, de tab leau x s ta ­
tistiques. II étudie ensuite les transform ations que ces p o rts o n t subi après la
guerre et les causes de la situ atio n pénible qu’ils o n t alors éprouvé. U tile con­
trib u tio n à la connaissance des m aux d o n t o n t souffert p en d an t et après la
grande crise mondiale les contrées danubiennes.
L. F.

Voiliers d e l a Baltique et de la mer du Nord. — D ans une


étude très technique2, Mr H a n s S z y m a n s k i étudie l’évolution de la m arine à
voile le long des côtes allem andes depuis la fin du x v u ie siècle environ ju sq u ’à
nos jours. Il recense les divers ty p e s de b ateau x qui com posèrent et com posent
encore actuellem ent cette m arine, à l’âge des coques de bois, puis ‘d es coques
de fer ; il les classe en catégories dont il analyse les formes e t les capacités ; il
publie enfin sur ce sujet très spécial des docum ents précis, n o tam m ent un
tableau détaillé de l’é ta t de la flotte à voile allem ande en 1928 p ar types et p ar
régions litto rales. De nombreuses photographies co n stitu en t une sorte d ’al­
bum des divers modèles de b ateau x à voiles allem ands ; to u te une série de
schém as en fournissent les coupes e t le gab arit.
L. F.

Études de régions
Une monographie géographique : les pays du Rhône moyen. —
Nous avons déjà eu l’occasion de le dire ici, à plusieurs reprises, m ais il ne
fa u t pas craindre de le répéter, puisque, à l’étranger su rto u t, — je n ’en veux
pour preuve que les bibliographies des grands manuels d ’histoire économ ique
en langue anglaise et allem ande — on l ’oublie tro p aisém ent : un grand

1. P aris, Marcel Giard, 1928 ; in-8°, 82 p., 2 cartes, phot.


2. Die Segelschiffe der deutschen Kleinschiffahrt. Liibeck (Pfinnstblâtter des Hansischen
Geschiisvereirts. Blatt X X ) 1929; in-8°, 88 p., nom breuses pl. phot.
ÉTUDES DE RÉGIONS 607

nom bre des problèm es d ’évolution hum aine qu’ailleurs les historiens consi­
dèrent volontiers comme leur chasse gardée, o n t été, en France, étudiés p rin ­
cipalem ent p ar des sav an ts de form ation géographique. Ce tr a it original de la
production française s’explique en p artie p ar certaines faiblesses de n otre
enseignem ent historique et économique, mais aussi, et avant to u t, par l’actio n
prolongée bien au delà de ses disciples im m édiats, du grand esp rit que fu t
V idal de la Blache. Loin de nous, d ’ailleurs, la pensée d ’annexer, malgré eux, à
l’histoire, des travailleurs qui entendent bien rester essentiellement des géo­
graphes. L ’un d ’eux, Mr D a n i e l F a u c h e r , dans la préface de l’excellent
ouvrage q u ’il v ie n t de consacrer aux pays rhodaniens1, n’écrit-il p as? « N ous
voudrions n ’av o ir jam ais perdu de vue l’objet propre de notre étude, qui é ta it
de faire de la géographie, non de l ’histoire». Je suis, pour ma p a rt — faut-il
l ’avouer ? — absolum ent incapable d'accorder une valeur substantielle à ces
distinctions en tre des disciplines dont F am bition commune, lorsqu’on v a au
fond des choses, est de b â tir peu à peu, p ar un effort combiné, une science
de l’homm e en société. Mais il va de soi que, en pratique, l ’éducation prem ière
reçue p a r tel ou tel chercheur, pris à p art, ne peut m anquer de lui im poser
certaines façons de décrire e t de scruter la réalité. P our un historien de m étier
e t de culture, rien de plus instructif, rien de plus propre à élargir sa vision, que
de suivre de près un tra v a il accompli sous des inspirations quelque peu diffé­
rentes de celles auxquelles lui-même a coutum e d ’obéir. Voyons à l’œ uvre
Mr D aniel Faucher.
P o u r cadre, il a choisi la chaîne des dépressions qui s’échelonnent le long
du Rhône, entre les Préalpes e t le rebord du Massif Central, depuis le défilé de
Tain-Tournon, au N ord, ju sq u ’à celui de Mondragon, au Sud. Cette région ne
correspond à aucune un ité politique, ni du présent, ni du passé. Bien plus, le
titre même du livre, un peu long peut-être — mais était-il possible de tro u v er
m ieux ? — en ap p o rte, dès la couverture, l ’aveu : elle n ’a jam ais eu, dans la
bouche des homm es, de nom qui lui ap p a rtîn t en propre. F au t-il donc la te n ir
pour dépourvue de to u te individualité et les lim ites que lui a fixées Mr F au ch er
pour purem ent arb itraires ? Non pas. Ce territoire anonyme a Sun originalité,
qui, pour dem eurer à peu près inconsciente (les phénomènes à la fois menus et
profonds sur lesquels elle s’appuie n ’a ttire n t guère l ’atten tio n des masses)
n ’en a p p a ra ît pas moins en pleine clarté à qui sait regarder de près. O riginalité
d ’une n atu re d ’ailleurs très particulière, telle qu’on peut l’attendre d ’une
contrée de tran sitio n entre des pays d o n t le contraste est extrêm em ent accusé
(Provence, Lyonnais) e t aussi d ’une contrée de passage, parcourue sans cesse
p a r les voyageurs e t où les populations sédentaires elles-mêmes ont fait preuve
d ’une curieuse m obilité (voir p. 534). Les genres de vie qui la caractérisent
sont composés d ’élém ents qui, pour la p lu p art, se rencontrent à l’é ta t isolé d ans
les territoires avoisinants ; leur groupem ent seul possède une valeur spéci­
fique. Encore est-il, du N ord au Sud, différem m ent nuancé ; voyez p a r
exem ple (p. 608), dans l ’h a b ita t, la décroissance, à mesure qu’on rem onte la
vallée, des h ab itu d es m éditerranéennes, favorables au village perché. Il fallait
du courage p o u r s’a tta q u e r ainsi à une réalité aux contours m édiocrem ent
tranchés, to u te en g radations. Trop souvent leur com plexité même am ène à

1. Plaines et bassins du Rhône moyen. Étude géographique. Valence, Charpin et R eyné,


1927; in-8°, xi-671 p., 14 p l., 2 cartes hors texte, 51 fig.
608 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

négliger ces régions de dem i-teintes, d o nt, p o u rta n t, le rôle dans la vie hum aine
a quelquefois été capital. Mr Faucher a b rillam m en t prouvé q u ’une pareille
audace pouvait avoir sa récompense ; et son exem ple, à b ien des égards,
m érite d ’être m édité p ar les historiens, tro p enclins à se cram p o n n er à ces
lisières commodes q u ’offrent aux éru d its in certain s de leur m arche les belles
frontières adm inistratives dessinées su r les atlas.
A la base de l’enquête, bien en ten d u , l’étu d e physique. Im possible ici
d ’analyser, moins encore de discuter cette p a rtie de l ’ouvrage, qui échappe
to u t à fa it à n otre com pétence. B ornons-nous à rete n ir quelques observations
particu lièrem en t frappantes. C ette longue in tro d u ctio n est to u te entière te n ­
due vers un seul b u t : l’explication des conditions fixées p ar la n a tu re à l ’a c ti­
vité hum aine ; q u ’il parle courbes pluviom étriques, relief ou régim e des
crues, Mr Faucher — il convient de l’en féliciter — ne cesse pas d ’avoir
l’homm e présent à l’esprit. P ar un choix significatif, en tê te de l ’exposé il
place le clim at, d o n t le caractère « h y b rid e » donne en quelque sorte le to n à
to u te la vie régionale. Le tr a it caractéristiq u e est une sécheresse, d éjà quasi-
m éditerranéenne, m ais due moins au régim e des pluies — p o u rta n t d ’ab o n ­
dance décroissante à mesure q u ’on v a vers le Sud et, su rto u t, b ien irrégulières
— qu’à l’action des vents, générateurs de fortes év ap o ratio n s ; d ans une
grande p artie du pays, elle est encore accentuée p a r la perm éab ilité des te r ­
rasses alluviales. La com plexité des conditions clim atiques se m arq u e dans la
rép artitio n des olivettes qui, en d ép it d ’une légende tro p longtem ps accréditée,
mais d éjà mise à mal p a r Mr R aoul B lanchard, ne font p as b ru sq u em en t leur
entrée dans le paysage au défilé de D onzère ; l ’étude de l’a p p aritio n « p ar
à-coups» des arbres aux grises ram ures, d ’abord nichés derrière des écrans,
puis de plus en plus denses, au moins sur la rive ardéchoise, e st to u t p a rtic u ­
lièrem ent in stru ctiv e ; la situ a tio n , su r ce p o in t, ne p a ra ît guère s ’être m odi­
fiée au cours des tem ps. Q uant au R hône, les d ifficultés de la navigation su r
ses ea u x et l ’allure inhospitalière de ses abords im m édiats l’isolent quelque
peu des terres avoisinantes. Le « couloir rhodanien» fu t en to u t tem ps un des
passages les plus fréquentés de l’E urope ; m ais la route suivie y a toujours été
terrestre, p lu tô t que fluviale.
V ien t ensuite — e t c’est de beaucoup la p a rtie la plus étendue — l ’exam en
d e l’activ ité hum aine. D eux grandes divisions : les « form es anciennes» ; les
« formes actuelles» (depuis le d éb u t du x ix e siècle). Ici encore je ne chercherai
pas à résum er. A quoi bon ? T out h isto rien de l ’économ ie d ev ra lire cet exposé,
un des plus solidem ent docum entés e t des plus riches qui nous a it jam ais été
donné d ’une évolution régionale. Il n ’y a lieu d ’in sister ici que sur les aspects
les plus im portants de la recherche ; e t p u isq u ’il fa u t choisir, laissan t de côté
des développem ents p o u rtan t extrêm em ent in stru ctifs su r l’histoire des routes,
des industries 1 et des villes, je me lim iterai à la vie rurale que Mr Faucher
d ’ailleurs, et très ju stem en t, a placée au centre m ême de son étu d e, vraim ent
géographique en ceci q u ’elle s ’atta c h e a v a n t to u t à d écrire e t à expliquer
l ’ad ap tatio n de l’homme au m ilieu e t n o tam m en t au sol. Je m ’efforcerai de
m arqu er les principaux résu ltats e t aussi (puisque to u t livre, si rem arquable
soit-il, e t to u te m éthode o n t les leurs) les lacunes.
1. Je note en passant une erreur sur le m oulin à foulon (p. 428, n. 1), connu en France
certain em en t bien av an t le xvi® siècle ; c ’est une des plus au th en tiq u es inventions tech­
niques d u moyen âge (peut-être du h a u t m oyen âge).
ÉTUDES DE RÉGIONS 609

D ’abord l ’ancien systèm e agricole. R arem ent ses traits caractéristiques o n t


été si fo rtem en t e t si intelligem m ent mis en lum ière : im portance prédom i­
n an te — im posée p a r les conditions économ iques générales — de la culture
des céréales ; en trav es nées de l ’insuffisance du bétail, particulièrem ent « tr a ­
gique» dans u n p ays su jet à la sécheresse. P eu t-être cependant, l’im m uabilité
de ce «systèm e» trad itio n n el, semble-t-elle parfois exagérée ; la Provence,
to u te proche, la N orm andie o n t connu, vers le d éb u t des tem ps modernes, des
m odifications profondes dans to u t le régim e des d roits collectifs, fondem ent de
la vie agraire. Ne s’est-il rien pro d u it d ’analogue dans les plaines du R hône
m oyen ? E n to u t cas, il y a u ra it un sérieux p éril à nier, p ar une sorte de pos­
tu la t, to u te facu lté de tran sfo rm atio n , même lente, au x usages ruraux, a v a n t
le grand e t relativ em en t brusque changem ent qui o u v rit p o u r eux la période
co n tem p o rain e1. Mr F au ch er a soulevé, e t souvent résolu un grand nom bre
de problèm es. Pourquoi fau t-il q u ’il en ait laissé dans l ’ombre quelques autres,
bien dignes p o u rta n t d ’être scrutés p a r sa m ain experte ? S ur les instrum ents
agricoles bien peu de choses : sait-on m ê m e,p arle liv re,si nous sommes d an s
un pays de charru e ou d ’araire ? Sur le m orcellem ent des exploitations, pres­
que rien q u ’une n o ta tio n p én étran te (p. 259), m ais trop brève. Sur la form e
des cham ps, rien absolum ent et, parm i les docum ents si diligem m ent consultés,
à peu près aucun p la n parcellaire. Ainsi l ’arm atu re même du régime agraire
échappe au lecteu r ; e t p a r ailleurs, com bien n ’eût-il pas été intéressant, dans
cette zone de tra n sitio n , d ’étu d ier le passage d u ty p e bourguignon — cham ps
étro its e t allongés, groupés en q uartiers, en «fins de pie » — au x cham ps irrégu­
liers, e t qui sou v en t te n d en t vers le carré, si caractéristiques des cam pagnes
provençales ? Quelle lum ière jetée p a r là, peu t-être, sur l ’occupation du sol
e t certainem ent su r un des ordres de causes essentiels qui o n t, selon les lieux,
so it facilité, so it gêné l ’avènem ent d ’un systèm e nouveau I Ces cultivateurs
d ’autrefois, d o n t Mr F au ch er s ’attach e à nous décrire les efforts et les peines,
vivaient groupés en seigneuries ; leur tem ps e t leurs profits ne leur ap p arte­
naient pas to u t en tiers ; une p a rtie de la te rre , selon une proportion qui v aria
beaucoup au cours de l’évolution, m ais non to u jo u rs dans le même sens, leur
fu t ta n tô t so u straite, ta n tô t restituée p ar la réserve seigneuriale, exploitée elle-
même selon des m odalités variables. De ces conditions sociales, aussi fonda­
m entales que les conditions clim atiques, p a r quelle déform ation de la réalité
Mr F aucher p eu t-il faire presque constam m ent a b stra c tio n 2? A ssurém ent,
nul n’a tte n d a it de lui, su r les in stitu tio n s seigneuriales, une enquête approfondie
qui eû t exigé à elle seule to u t un livre e t de longues années de recherches. Du
moins étions-nous en d ro it d ’espérer certaines notations, p ar où il nous eû t
fa it com prendre que, incapable pour l’in s ta n t de résoudre les problèmes de
cet ordre, il n ’en p erce v ait pas moins la présence e t l ’in térêt. Se dem ande-t-il
p a r exem ple (p. 451 ) quelles causes o n t am ené le paysan du x v m e siècle à
chercher d an s l ’in d u strie u n gain supplém entaire d o n t, au siècle suivant, ses

1. C’est, sans doute, c e tte m êm e tendance à considérer, sur un plan de quasi-im m o­


bilité, to u te la vie rurale « ancienne », qui a am ené Mr F aucher à négliger à peu prés
com plètem ent, d an s son étu d e des défrichem ents, le classem ent chronologique des faits.
2 . L es ra re s indicatio n s que Mr Faucher, chem in faisant, donne sur les institutions sei­
gneuriales, so n t parfois su je tte s à caution. Il semble, en particulier (p. 2 5 5 ) , confondre l’es­
clavage d u h a u t m oyen âge, lié à l’existence de vastes domaines, avec le servage de
l’époque p ostérieure qui, norm alem ent, fournissait le seigneur de tenanciers corvéables,
non de trav ailleu rs em ployés uniquem ent su r la réserve.
A N N . D 'H IS T O IR E . — i ' e AN NÉE. 39
610 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

descendants sem blent fo rt bien se passer ? les raisons q u ’il propose ne sont
pas dénuées de vraisem blance. P eu t-être même paraîtraien t-elles, en dernière
analyse, les seules valables. Mais, a v a n t de conclure, une a u tre explication
d ev ait être envisagée, q u itte, s’il y a lieu, à être ensuite rejetée : le paysan
d ’Ancien Régime, qui p a y a it des redevances seigneuriales, a v a it, à cette fin,
besoin d ’argent liquide : charge que ses successeurs ne co n n aîtro n t plus.
D ans les pays du R hône, comme ailleurs, les v ie u x procédés et usages
ru rau x se sont peu à peu effrités à p a r tir de la fin du x v in e siècle. Le livre de
Mr F aucher nous apporte un des m eilleurs exposés, e t de beaucoup, qui aien t
jam ais été donnés de cette « révolution agricole », tro p souvent passée sous
silence p a r les historiens. Il n ’y a u ra it ici q u ’à louer et à rem ercier, si, encore
une fois, l’étude des conditions sociales ne tra h issa it d ’assez sérieuses insuffi­
sances. Ce n ’est p o in t la masse rurale qui, d ’ensem ble, changea ses procédés ;
certaines personnalités, certain s groupes, ici quelques gentilshom m es ou quel­
ques prêtres, ailleurs les m aîtres de poste, qui p o u r leurs chevaux, av aien t
besoin de fourrages, plus ta rd de grands p ro p riétaires qui, dans la gestion de
leur fortune mobilière, av aien t pris l ’h ab itu d e des m éthodes cap italistes, o n t
to u t d ’abord donné l ’exem ple ; des influences, venues de pays environnants,
p ar lectures, p ar voyages, p a r m igrations de p opulation, o n t a g i1. Lisez une
description de la révolution industrielle, p a r exem ple dans le liv re classique
de Mr M antoux ; p a rto u t cet élém ent hum ain est présent. Il d e v ra it en être de
même de to u t exposé de la révolution agricole ; seule l ’analyse des mille cou­
ran ts qui sillonnent la population ru rale p o u rra un jo u r la ren d re intelligible.
E n somme les seuls péchés q u ’on puisse reprocher à ce livre consciencieux
e t p én étran t sont d ’omission. L eur g rav ité v ie n t de ce que de pareils ouvrages,
qui exigent de leur au te u r u n si rude effort, ne se recom m encent guère ; les
lacunes q u ’ils présentent risq u en t fo rt d ’être éternelles. Précédem m ent, à
propos d ’études analogues, des observations sem blables nous é ta ie n t venues
à l ’esp rit. L ’erreur, si erreur il y a, tie n t donc à des causes générales, q u ’il
v a u t la peine de rechercher. O ubli de docum ents, tels que les plans des te r­
roirs ? Ils n ’ont, ju sq u ’ici, presque jam ais été u tilisés chez nous ; ce sont des
livres étrangers, anglais ou allem ands, qui seuls p o u v aien t en suggérer l ’em ­
ploi ; on concluera à la nécessité pour tous les trav a illeu rs e t su rto u t, p eu t-être,
pour l ’enseignem ent, de regarder au delà des frontières. A nalyses sociales
insuffisam m ent poussées ? Géographe a v a n t to u t, Mr F au ch er étu d ie l’action
des conditions naturelles sur l ’activ ité hum aine. R ien de plus u tile, rien de.
plus passionnant qu’une telle recherche. M ais l ’hom m e v it p a r groupes, qui
o n t leurs trad itio n s et leurs nécessités propres ; c’est à tra v e rs to u t ce réseau
d ’habitudes e t de co n train tes que la n atu re exerce su r lui son influence.
Mr Faucher lui-mêm e a m ontré à plusieurs reprises q u ’il s e n ta it cette com-

1. Ces actions ont, en général, été très bien senties par les contem porains. Voyez, p ar
exemple, à propos des prairies artificielles, un ra p p o rt du subdélégué du H avre, du
22 février 1786 (Arcb. Seine-Inférieure, C 118), où il parle des « te n ta tiv e s... de quelques
curés, de quelques gentilshom m es Intelligents », ou encore les suggestifs développem ents de
D u r e a u d e l a M a l l e , dans sa Description du bocage percheron, P aris, 1823, p. 5 8 - 5 9 , sur
la propagation des m éthodes agricoles nouvelles p a r les nom breux paysans qui, dans
cette région, comme m archands de bœufs, de cercles de to n n eau x , de toile, fréquentaient
les marchés extérieurs à la province. Sur les m aîtres de poste, l'ouvrage de E u g è n e
A u x i o n n a t , Histoire de l'organisation de l ’ancienne poste aux chevaux en France. Son
influence sur les progrès agricoles. P aris, 1909, est insuffisant ; il y a u ra it m ieux à dire.
ÉTU DES DE RÉGIONS 611

plexité du phénom ène hum ain. T out ce que nous lui dem andions, c’é ta it
quelques pas de plus dans cette voie. A vrai dire, étudier la réalité to u t
entière dem eurera to u jo u rs impossible à un trav ailleu r isolé ; m ais une règle
de m éthode s ’im pose. U n éru d it n ’a-t-il pas le tem ps — ni parfois la com pé­
tence — nécessaires po u r aborder un ordre de recherches, p o u rta n t étro ite ­
m ent lié a u x problèm es q u ’il envisage ? Qu’il délim ite donc avec soin la zone
d o n t il ne p e u t en trep ren d re le défrichem ent, e t q u ’il dise : ici le pourquoi
m ’échappe peut-être, parce que parm i les causes possibles, il en est que je n ’ai
pas scrutées. Ainsi le tra v a il d ’autres chercheurs, venus d ’autres bords, au
lieu d ’être gêné, sera rendu plus facile, et, éclairée successivem ent sous des
angles différents, la vie des sociétés nous a p p ara îtra peu à peu dans to u t le
su b til entrecroisem en t de ses actions et réactions.
M arc B loch

U n e l i i s t o i r e p r o v i n c i a l e : A u n is e t S a in to n g e . — M. F. d e V a u x
de F o le tie r a en trep ris de nous raconter, depuis les Gaulois ju sq u ’à Pierre
L oti (ou à B ouguereau), l ’histoire de l ’Aunis et de la Saintonge, — au présent
de l’in d ic a tif1. Ce long récit, assez fatig an t dans la forme, ne rendra à nos
études q u ’un service, d ’ailleurs fort appréciable : celui de fournir un schéma
des événem ents les plus saillants, cadre élém entaire où des recherches plus
poussées, p o u rro n t, p a r la suite, com m odém ent insérer et appuyer leurs résul­
ta ts . Ça e t là quelques in ex actitu d es, du moins su r le h au t moyen âge, inquiè­
te n t u n p e u 2. Q u an t à l ’analyse sociale, en profondeur, elle m anque presque
to u t à fa it ; e t l ’originalité même de la vie provinciale n ’est q u ’im parfaite­
m ent dégagée. N on, cep en d an t, q u ’un effort en ce sens n ’a it été tenté. « L ’A u­
nis et la Saintonge v iv e n t de la mer», écrit, dans VIntroduction (p. x), Mr de
V aux de F o letier. Vue un peu som m aire peut-être, e t qui ne sau rait sans doute
s’appliquer, avec une égale rigueur, à toutes les périodes. « Les ressources
de la m er e t du sol dépassent largem ent les besoins de la consom m ation lo­
cale r, lisa it-o n , u n peu plus h a u t, dans la même Introduction (p. ix). Les
ressources du sol, to u jo u rs ? j ’en doute fo rt ; il eû t valu la peine d ’essayer de
m arquer les étap es de l ’évolution. Le résu ltat n atu rel de ce p a rti pris m ari­
tim e a été de sacrifier quelque peu, dans l ’exposé, l ’histoire de l’in térieu r des
terres à celle de la côte. D u moins l’étude, ainsi lim itée, pouvait-elle offrir un
puissant in té rê t. M alheureusem ent elle est restée à mi-chemin. Ni sur le dé­
frichem ent des m arais (com m ent les tra v a u x de M1 Glouzot, su r une contrée
lim itrophe, n ’ont-ils pas davantage excité l’ém ulation de Mr de V aux de
F oletier?), ni su r cette perpétuelle oscillation du centre m aritim e, si carac­
té ristiq u e de ce coin de litto ra l — Châtelaillon, L a Rochelle, Brouage, Roche-
fo rt — ni su r la fo rm atio n même de la ville neuve de L a Rochelle dont le
peuplem ent a u x x n e e t x m e siècles p eu t, grâce à l ’étude des noms propres,
1. Histoire d’A u n is et de Saintonge. Paris, Bolvin [1929] ; ln-8°, xiv-226 p., 16 pl.
2. Passons co n d am n atio n su r la chronologie des évêques de Saintes et la prétendue
reconquête de l ’A q uitaine, au vu® siècle, p ar les V isigoths ; le seul to rt de Mr de V aux de
Foletier, ici, e st d’avoir accordé u n e valeur, à mon sens, excessive aux conclusions que
M. J. D e p o i n , dans son Histoire des iniques de Saintes, P aris, 1921, a cru p o u v o irtire r de
sources hagiographiques ou liturgiques, qui me paraissent Indignes de ta n t de confiance.
M ais que d ire de < G uillaum e F ie r à Bras, com te de Poitou, de la m aison d ’Auvergne
(p. 16) ? * V oilà d eux lignages réconciliés, d’un to u r de m ain 1 Ou de cet obscur Viklng de la
C harente, Siegfried, qualifié (p. 15) de «chef des N ibelungen»? F au d ra-t-il YOlr dans tous
les Siegfried de la te rre le p ro to ty p e du edelen küneges kint de X anten ?
612 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

être suivi d ’assez près, le livre n ’ap p o rte les précisions e t les suggestions q u ’il
lui eû t sans doute été relativem ent facile de donner. E t, à voir le silence que
l ’au teu r garde sur le rayonnem ent com m ercial, au m oyen âge, d ’une ville telle
que Saint- Jean -d ’Angély, on se prend à se dem ander s ’il a suffisam m ent feuil­
leté un ouvrage aussi classique que les Établissements de Rouen d ’A rth u r Giry.
A dire vrai, ces regrets même ne laissent pas à leu r façon d ’être in stru c tifs ;
peut-être am èneront-ils un jo u r quelque éru d it à reprendre cette atta c h a n te
histoire du front de m er de l ’A quitaine.
M. B.

Les Pays-Bas dans l ’économie médiévale. — Voici, enfin, de m ain


de m aître, une te n ta tiv e p our caractériser une économ ie régionale, p en d an t
une des périodes les plus riches de son histoire. Je renonce à résum er ici cette
esquisse, une des plus fortes et des plus lum ineuses q u ’a it jam ais tracées
Mr H e n r i P i r e n n e 1. Mais je me p erm ettrai de conseiller à tous les lecteurs
des Annales, fussent-ils, p ar leurs préoccupations habituelles, to u t à fa it
étrang ers au moyen âge, de ne point se refuser le p laisir de la lire. Ils y v erro n t
to u t ce que l’histoire économ ique, tra ité e de cette façon, p e u t prendre à la
fois de relief et d ’hum aine saveur. C’est une belle leçon de m éthode.
M. B.

Histoire commerciale
Foires de Champagne. — Mr H . L a u r e n t v ie n t de p ublier 25 Docu­
ments relatifs à la procédure en foires de Champagne et de Brie contre des débi­
teurs défaillants originaires de M a lin es2. E n réalité, le titre de son mémoire
ne s ’applique exactem ent qu’aux 23 prem ières pièces, concentrées de 1278
à 1305 e t qui ap p artien n en t à un dossier des A rchives m alinoises ; les deux
derniers actes, de 1323 e t de 1405, to u t en se ra p p o rta n t en principe au
même su jet général, sont ex tra its des A rchives D ép artem en tales de la Côte-
d ’Or et concernent des D ijonnais. L a prem ière série de docum ents, qui corres­
pond à l ’apogée des réunions cham penoises, co n stitu e p a r su ite « un ensem ble
extrêm em ent p récieux pour l’étu d e du d ro it des foires au m oyen âge et, en
particulier, du règlem ent des paiem ents à term e, des g aran ties d o n t jouissent
les obligations contractées en foires e t des m oyens d ’exécution ordinaires
e t extraordinaires mis en œ uvre p ar la ju rid ictio n des foires p o u r en o btenir
la liquidation ». Ces moyens v arie n t, la con d itio n des obligés diffère su iv an t
la situ a tio n de leurs biens e t la justice à laquelle ils resso rtissen t, su iv an t, en
d ’autres term es, que les débiteurs d ép en d en t des ju stices du R oi de F rance,
q u ’elles so n t enclavées ou non dans le com té, ou de ju stices étrangères
échappan t à l’au to rité des gardes des foires. Ces pièces de « la p ratiq u e quo­
tidienne courante» com plètent très heureusem ent les d eu x seuls tra ité s de
procédure conservés su r le même s u je t e t qui, p u rem e n t th éo riq u es, bien

1. The place of the Netherlands t n the économie hielory of mediaeval Europe dans The
économie history Review, t. I I (1929), p. 20-40.
2. D ans B ulletin de la Commission des anciennes lois et ordonnances de la Belgique ;
t . X X X III, lasc. i . — T ir. à part, Saint-G illes, Im p r. ad m in istrativ e, 1929 ; ln-8°, 88 p .
HISTOIRE COMMERCIALE 613

entendu, sont de plus an térieu rs ou postérieurs à l ’apogée des réunions com ­


m erciales ; elles m o n tren t en particulier l’opposition accusée qui se m anifeste
entre le d ro it des foires in tern atio n al e t le d ro it urbain local, entre leurs rep ré­
sen tan ts respectifs, gardes des foires et M agistrats des échevinages.
Mr L au ren t d écrit le schém a de cette procédure ; il énum ère ensuite les
m andem ents de foires analogues à ceux de Malines, ap p arten an t à des
dépôts différents e t d éjà inventoriés, et il n ’en trouve que cinq ; il expose
som m airem ent les caractères principaux des autres docum ents des archives
malinoises ; enfin, il publie L
Il n ’y a q u ’à féliciter l ’au teu r d ’avoir eu l’idée d’éditer ce précieux
ensem ble de tex tes, qui é ta it non pas inconnu, mais inédit, en les faisant p ré­
céder d ’u n in téressan t aperçu qui, dit-il, « se transform era bien tô t en une
véritab le étude su r la ju rid ictio n des gardes des foires». Il est superflu, en
effet, de faire rem arq u er la valeur particulière de to u t ce qui touche au d ro it
com m ercial de ces réunions cham penoises, su rto u t à l’époque de leur plus
grand développem ent, e t nous attendons avec im patience le trav ail com plet
de Mr L auren t.
G eorges E spinas
(Paris.)

Relations commerciales de l’Italie du Nord et du Centre avec


l e royaume de Naples, au XVe siècle. — Mr G. M. M o n t i publie
e t com m ente quelques docum ents inédits relatifs aux consulats établis,
dans le royaum e de N aples, sous le règne de F erd in an d Ier, p ar les m archands
florentins et m ilanais, e t au x privilèges accordés par ce souverain à ces mêmes
m arch an d s2. Ce so n t des données nouvelles, et, pour l’histoire commerciale
de l ’Italie, non sans im portance. Notez, en particulier, que Florence, fra p ­
pée de d isette en 1483, ch erch ait à faire venir des grains du royaume.
M. B.

Le premier traité flamand de comptabilité. — C’est, nous d it


Mr R a y m o n d d e R o o v e r dans une sobre, m ais précise e t instructive étude
intitulée : J a n Y m pin, E ssai historique et technique sur le premier traité fla ­
mand de comptabilités, la N ieuw Instructie d ’un mercier anversois qui s’ap p e­
la it en réalité, d ’après les actes conservés aux) Archives d ’A nvers, J a n Y m pin
Christoffels e t m o u ru t en tre le 12 août 1540 et le 24 m ars 1541. L a Nieuwe
Instructie est un livre posthum e qui fu t publié en 1543 par la veuve d ’Ympens,
alias Y m pin, A nna Sw inters : l’éditeur est G ilis Copijns van D iest, d ’A nvers.

1. A ce su je t, Mr L a u re n t v o u d ra bien nous perm ettre am icalem ent une rem arque. I l


donne l’analyse des piècesfet ensuite, inscrit leurs dates de lieu e t de tem ps sous la forme
suivante, p a r exem ple : « Troyes. Décembre 1310 » (n° 16). Nous croyons qu’il est d ’usage
de placer cette double d a ta tio n a v a n t l’analyse mêm e et de la donner sous cette form e :
« 1310, déc. — Troyes». — N ous prions en outre instam m ent les éditeurs de textes de
rem placer a u ta n t que possible les chiffres rom ains par des chiffres arabes, soit pour la
n u m éro tatio n des pièces, soit, dans l ’intérieur de ces dernières, pour les indications m oné­
taires, p a r exem ple (n° 25). L a lecture des chiffres rom ains, dès qu’ils deviennent un peu
élevés, n ’est tro p souvent qu’une cause de difficultés ou même d’erreurs.
2. Privilegi e consolait di Fiorentini e di Lombardi solto Ferrante I di Aragona dans
R E O I O IS T IT U T O S U P E R IO B E DI SCIENZE ECONOMICHE E COMMERCIALI, B A R I. Archivio
Scientifico, v o l. I - I I , 1926-1928 ; tir. à part, 22 p.
3. A nvers, éd. V eritas, s. d. (1929) ; in-8°, 30 p.
614 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

A quelles sources le m ercier anversois a-t-il puisé les élém ents de son tra ité ?
La question est facile à résoudre. Il fau t, n atu rellem en t, se to u rn er vers l’I ta ­
lie. Ympin, qui av ait voyagé en Espagne e t en P o rtu g al, y av ait égalem ent
séjourné. Il av ait notam m ent habité p en d an t douze ans à Venise. C’est là sans
doute q u ’il connut, dans la Summa de arilhmetica geometria du franciscain
Luca Pacioli (1494) le prem ier exposé de la m éthode en partie double telle
qu’elle é ta it alors pratiquée en Italie. De l ’avis autorisé de Kheil, que rap p o rte
et que su it l’au teu r, le livre d ’Y m pin est, dans sa p a rtie théorique to u t au
moins, une version fidèle des chapitres de la Sum m a. Mais l ’au teu r flam and
ne s’est pas borné, comme l’Italien, à un exposé didactique : il a illustré ses
enseignem ents d ’un exemple pratique très détaillé. Son livre, tra d u it en fran ­
çais dès 1543, en anglais dès 1547, a eu le grand m érite de faire connaître la
com ptabilité en p artie double dans to u te l’Europe occidentale — à l’heure p ré­
cisém ent où les divers pays qui la co n stitu aien t allaien t prendre la tête, réso­
lum ent, du m ouvem ent d ’expansion commerciale.
L ucien F ebvre

La vie intérieure d’une entreprise. — Le p e tit livre dans lequel


Mrs J . W i l b o i s et A. L e t i x e r a n t o n t rassem blé la substance de cours donnés
p ar eux à l’École de l’A dm inistration et des A ffaires1 est, en principe, tourné
vers la pratique. Il m érite cependant d ’intéresser les purs historiens, et cela à
plus d ’un titre . Comme docum ent, d ’abord : la tendance qui porte au jo u r­
d ’hui un nombre de plus en plus grand de nos hom m es d ’affaires à raisonner,
à « rationaliser » leur action est certainem ent u n des phénom ènes les plus sa i­
sissants de notre évolution économique, étro item en t liée, comme toujours, à
l’évolution m entale ; on en découvrirait sans peine l ’analogue à d ’autres
périodes de l’histoire : quelque chose n ’a-t-il pas été changé à l’exploitation
seigneuriale à p a rtir du moment où, vers le xvie siècle, les seigneurs se sont
mis à réfléchir sur leur pratique et où celle-ci a été mise en forme ? Çà et là, le
lecteur hypercritique aura peut-être envie de crier au truism e. Bien à to rt : la
raison a forcém ent ses lieux com muns, qui ne so n t sans doute pas tels pour
to u t le monde. Aussi bien, à côté de ces vérités générales, beaucoup d ’exemples
concrets et d ’observations pénétrantes font que l ’ouvrage, tém oignage pré­
cieux sur certaines directions d ’esprit, constitue en même tem ps — avec les
autres « vade-m ecum » de la même collection — une excellente in itiatio n à
l’étude, par le dedans, des entreprises contem poraines : ordre de sujets où
plus d ’un historien a beaucoup à apprendre. J ’ajo u terais volontiers que les
professionnels à la fois de l’érudition e t de l’easeignem ent, c’est-à-dire de
m étiers qui, plus que to u t autre peu t-être, appelleraient au jo u rd ’hui une
in tellig en te «rationalisation » — dans nos m éthodes traditionnelles que de
gaspillage de tem ps et de forces ! — p o u rraien t puiser dans cette lecture, avec
l ’occasion de m élancoliques retours sur le présent, celle de saines réflexions
su r les réformes souhaitables. Mais ceci est une au tre histoire...
M. B.

1. Comment faire vivre une entreprise. P aris, Alcan, 1928 ; ln-12, x x i v - 2 2 8 p., 15 fr. (Les
Vade-Mecum du chef d’entreprise, publiés sous la direction de J. W i l b o i s ) . L es au teu rs
n ’accordent-ils p as (p. 55 e t suiv.) une confiance excessive, com m e test du recrutem ent,
à la m éthode du questionnaire ? N’est-il pas évident que les candidats, neuf fols sur d ix ,
rép o n d ro n t ce que — à to r t ou à raison, — Ils estim ent q u ’on a tte n d d’eux ?
HISTOIRE MONÉTAIRE 615

La coopération et la vente des produits agricoles. — L a p a r­


ticip atio n de représentants de la coopération à la première Conférence écono­
m ique internationale, le rôle qu’ils y ont joué, la place qui a été faite au x
m éthodes coopératives dans la discussion et dans les solutions proposées,
n o tam m en t dans l ’établissem ent d ’un program m e de relèvem ent agricole,
apparaissent au Dr A u g u s t M u l l e r 1 comme un ensemble d ’événem ents
dignes de rem arque p a r leu r soudaineté ; il n ’y a pas si longtemps que les p o u ­
voirs publics tra ita ie n t les organisations coopératives avec indifférence ou
hostilité. De ce renversem ent d ’attitu d e, l’au teu r conçoit quelque inquiétude.
Il pense que l’opinion officielle est passée d ’un excès à l’autre. Il su it depuis
longtem ps avec in térêt, certes, e t avec sym pathie, le mouvem ent coopératif,
dans son pays su rto u t. Il reconnaît les avantages que l’économie générale
tire ra it d ’une ratio n alisatio n des échanges obtenue par le moyen de relations
directes entre les coopératives de consom m ation et les coopératives agricoles
de vente. Mais, après avoir com m enté, avec quelque subtilité, la résolution de
la Conférence économ ique internationale qui recommande l’établissem ent et
le développem ent de relations de cette nature, après avoir donné de ces
relations quelques exem ples em pruntés à diverses sources, et notam m en t à
u n mémoire du B ureau in tern atio n al du T ravail, il conclut avec scepticism e
q u ’il est prém aturé de vouloir « éliminer le conflit entre acheteurs e t ven­
deurs, entre consom m ateurs et producteurs » et que, « dans le dom aine écono­
m ique aussi, on perd de son prestige et de son influence à vouloir conclure la
p aix av an t la b ataille ». Telle est l’opinion du Dr A. Muller. |
Les coopérateurs o n t évidem m ent une au tre opinion et même une au tre
m anière de penser. Il ne fau t pas oublier que ce sont leurs propres représen­
ta n ts qui on t rédigé en com m un la résolution adoptée par la Conférence. Cette
résolution exprim e leurs besoins, leurs expériences et l’orientation qu’ils v eu ­
le n t eux-mêmes donner à leurs efforts. Ils se rappellent sans doute que to u t
é ta it utopie à l’âge des cavernes et ils se sentent peut-être capables de résoudre
leurs problèmes p ar d ’autres moyens que la guerre.
M . COLOMBAIN
(Genève, B. I. T.)

Histoire monétaire
Grises monétaires médiévales :la Bourgogne sous les Valois. —
A l’ouvrage que Mr L o u is L iè v r e vien t de consacrer à l ’histoire de la m onnaie
e t d u change — le ttre de change aussi bien que change espèces — d ans le
duché bourguignon, sous la dynastie des V alois2, ne dem andons pas plus que
l ’a u te u r n ’a pu e t voulu nous donner. P o u r écrire, sur ce grand e t délicat
su jet, un livre v raim en t ex h au stif, il eû t fallu compulser une foule de docu-

1. Die unmitielbaren Beziehungen zwischen den Genossenschaften der Landw irt; und
der Verbraucher : kritische Betrachtungen tiber Beschlüsse der W eltwirtschaftskonferenz in
Genf. ( Kieler Vortrâge gehalten im wissenschaftlichen Klub des Institute fü r W eltwirtsckaft
und Seeverhehr an der Universitât Kiel, herausgegeben von Prof. Dr. B e r n h a r d H a r m s . )
Iena, G. Fischer, 1928 ; 67 p.
2. La monnaie et le change en Bourgogne sous les ducs Valois. Dijon, lmp. veuve P. Ber-
thier, 1929 ; in-8°, ix-170 p. L’ouvrage est-il une thèse de droit ? j
616 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

m ents relatifs, notam m ent, au x fortunes privées ; en outre une connaissance


très étendue de cette branche, entre toutes difficiles, de l ’histoire économique
e û t été indispensable. Or Mr Lièvre n ’est évidem m ent pas très fam ilier avec
la litté ra tu re érudite (pour me borner à deux exemples, on chercherait en
vain dans sa bibliographie la très classique Universalgeschichte des Handels-
rechts de L. G o l d s c h m id t , et, p a r ailleurs, à propos du tra v a il de L é o n
G a u t h i e r sur Les Lombards dans les deux Bourgognes, le com pte rendu, si
im p o rtan t, de H u y e l in — Vierteljahrschrift für Sozial- und Wirtsehaftsges-
chichte, 1910 — p araît lui avoir échappé). L a signification de certains faits
généraux — rôle in ternational de la m onnaie d ’or, pénurie de p etite m onnaie
dans un régime d ’où le billon é ta it absent — ne semble pas avoir toujours été
très clairem ent sentie ; e t je crains que les historiens du d ro it com mercial
ne frém issent en enten d an t tel docum ent du x iv e siècle tra ité indifférem m ent
(p. 29) de « m andat de paiem ent », « chèque » ou « le ttre de change ». Q u an t
à la docum entation, em pruntée su rto u t au x Archives de la Cham bre des
Comptes de Bourgogne et aussi à la Collection de Bourgogne (Bibl. N at.),
elle est, presque uniquem ent, de n atu re réglem entaire. Mais, dans ces lim ites,
le dépouillem ent p a ra ît très soigneux ; les analyses sont claires e t m e tten t
bien en lumière les faits essentiels. Le livre nous apporte beaucoup de données
im portantes, en particulier sur les rap p o rts du commerce des m étau x p ré­
cieux, exercé su rto u t p ar les changeurs, avec la politique m onétaire, e t en
même tem ps, sur cette espèce de crise perm anente de la m onnaie, si nécessaire
à bien connaître pour com prendre l’atm osphère où se développa le précapi­
talism e de la fin du moyen âge. L ’esquisse, ainsi tracée, p o u r incomplète
q u ’elle soit — e t à condition de la te n ir pour telle — n ’en ren d ra donc pas
moins, à nos études, de sérieux services.
M. B.

La crise monétaire d’après-guerre. — Au cours du prem ier sem estre


de l ’année scolaire 1927-1928, la Société des Anciens Élèves et Élèves de
l ’École des Sciences politiques a v a it organisé une série de conférences su r
les réformes ou redressem ents m onétaires opérés dans îes divers pays euro­
péens : Belgique, Allemagne, Italie, G rande-B retagne, et, po u r finir, un
groupe de dii minores — financièrem ent p a rla n t — qui réu n it la Tchécoslo­
vaquie, les P ays baltes, l ’A utriche e t la Pologne. P uis elle a eu l’heureuse
idée de publier ces leçons1 : publication ab solum entintégrale qui n ’épargne
au lecteur ni les discours d ’in tro d u ctio n ou de conclusion des présidents de
séances, ni, d ’une façon générale, aucun de ces propos aim ables, plaisants,
m odestes ou noblem ent émus, p lu tô t faits, sem ble-t-il, pour orner une parole
fugitive que voués à être éternisés p a r l’écrit ; quelques coups de ciseaux
dans ce tissu académ ique eussent op p o rtu n ém en t allégé le volume. Tel quel,
celui-ci est fort instructif. On y rem arquera, en particulier, un exposé v é rita ­
blem ent excellent — p ar Mr H o u d a i l l e — de la crise et de la réform e alle­
m andes. Est-ce parce que l ’au teu r est un ob serv ateu r étranger au pays même
do n t il retrace l’histoire ? Son étude m ’a sem blé plus com plète et plus fouillée
que les leçons sur la Belgique, l ’Italie e t la G rande-B retagne, données, toutes
trois, p ar des hommes qui, non seulem ent ap p artien n en t aux nations dont ils
1. L a politique monétaire de divers pays d'Europe. Paris, Alcan, 1928 ; in-12, 254 p.
HISTOIRE MONÉTAIRE 617

ra p p o rte n t les aventures m onétaires, mais encore o n t personnellement p a r­


ticipé, de façon plus ou moins directe, à la politique financière de ces derniers
tem ps. C’est ainsi que dans le récit, p o u rta n t très nourri e t très clair, de
Mr C a r t o n d e W i a r t , la prem ière ten tativ e de stabilisation belge est presque
com plètem ent passée sous silence ; qu an t à la conférence de Mr D e S t e f a n i ,
elle p a ra ît p a r endroits effleurer les problèm es p lu tô t qu’elle ne les traite.
D ans l ’ensemble, m algré ces légères réserves — e t ne serait-ce q u ’en raison de
la rem arquable co ntribution de Mr Houdaille, — ouvrage à recom m ander à
tous les historiens qui veulent prendre un aperçu rapide e t p o u rtan t suffi­
sam m ent précis de phénom ènes dont la connaissance, en elle-même e t à
titre d ’élém ent de com paraison e t de suggestion, im porte au prem ier chef à
notre culture.
M. B.

Publications diverses sur l ’histoire monétaire et bancaire


contemporaine. — Le tem ps n ’est plus où les choses de la banque e t de la
Bourse sem blaient form er la m atière d ’une science herm étique do n t seuls
quelques initiés d evaient posséder la clef. Nos générations n ’o n t pas vécu en
vain le grand dram e m onétaire de l ’après-guerre ; elles y o n t puisé, avec une
conscience très vive de l'im portance, de l’in stabilité aussi de ces arrangem ents
fondam entaux de notre vie économique, un désir presque passionné de les
connaître e t de les com prendre. U n des sym ptôm es les plus apparents de cette
profonde tran sfo rm atio n de notre m entalité — dont les répercussions les
plus graves n ’a p p a ra îtro n t sans doute que peu à peu — est la naissance de
to u te une litté ra tu re de vulgarisation, et, en même tem ps, bien souvent, de
propagande. L itté ra tu re forcém ent assez inégale, e t dont un des défauts le
plus évidents e st d ’être, p a r natu re, condamnée à se répéter sans cesse elle-
même. E n voici deux échantillons. La p etite brochure que Mr G e o r g e s G r a n d ,
trésorier payeur du Puy-de-D ôm e, intitule Le franc d'hier et le franc d'au­
jourd'hui x, fo u rn it un résum é très clair de la loi m onétaire du 25 juin 1928, des
circonstances qui l ’o n t amenée e t des trois ou quatre plus gros problèm es
q u ’a v a n t l ’adoption de cette mesure décisive av ait soulevés la crise. Nul ne
s ’étonnera q u ’une esquisse aussi brève n ’apporte rien d ’original ni d ’appro-
fondi. Le livre où Mr J e a n C o m p e y r o t s’efforce de nous révéler Ce qu'il faut
connaître de la finance internationale3 tém oigne d ’am bitions plus vastes.
N ’insistons pas su r les v in g t et une prem ières pages qui p rétendent tra ite r de
c la finance dans l’histoire d . Le tableau du mécanisme financier actuel qui
rem p lit le reste de l’ouvrage renferm e des détails précis et instructifs et des
observations intelligentes. M alheureusem ent un plan médiocrem ent adroit
a abouti à séparer parfois des phénom ènes étro item en t connexes et les considé­
rations générales, u n peu vagues et faciles, eussent été remplacées avec p ro ­
fit p ar une analyse sociale plus poussée.
M. B.

1. P aris, G. R o u stan , e t C ierm ont-F errand, G. D elaunay, 1928;in-8°, 51 p., 4 fr.


2. Paris, Boivin, [1929] ; in-12, 160 p., 8 fr.
618 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

Histoire urbaine
Un traité d’urbanisme pratique. — A L a science des plans de aille,
à ses applications, au x m ultiples problèm es que pose, dans une E urope con­
gestionnée, la construction, l’extension, l’hygiène e t la beauté des cités, l ’orien­
ta tio n des hab itatio n s, la circulation aussi dans des rues tro p étro ites et tro p
encombrées, trois auteurs : un architecte parisien, Mr A u g u s t i n R e y ; u n
astronom e genevois, Mr J u s t i n P i d o u x ; un architecte genevois égalem ent,
M r C h . B a r d e , consacrent un livre su b stan tiel e t neuf L Peu ou pas de consi­
dérations h isto riq u es2. Mais trois m onographies. L ’une, la plus courte, m ais
de beaucoup la plus originale, est consacrée à l’exam en du problèm e de l ’inso­
lation, ou plus exactem ent de l ’o rien tatio n des m aisons p ar rap p o rt au soleil,
grand m aître de l ’hygiène. La seconde consiste en une revue des divers élé­
m ents dont l’ensemble constitue la cité : soit les voies publiques, les places,
les blocs de m aisons et les q u artiers avec tous les problèm es q u ’ils posent à
l ’architecte ou à l’hygiéniste. La troisièm e, enfin, tra ite des plans de ville
proprem ent d its e t de leurs exigences rationnelles.
L ’étude de l’insolation est menée de façon rem arquable. D ’abord sont
rappelés les principes astronom iques qui p e rm e tte n t de la conduire m éthodi­
quem ent. D ’excellentes figures, m ultipliées au cours de ces pages elles-mêmes
très denses, n ’ont pas seulem ent pour b u t de faciliter l ’intelligence du tex te ;
elles co n stitu en t, pour les architectes, de p récieu x docum ents, susceptibles
de leur rendre les plus grands services : rien de plus expressif, p ar exemple,
que la série des schémas figurant la d istrib u tio n de l ’ombre e t de la lum ière
sur les façades aux différents mois, et selon que les m urs font face a u x divers
points cardinaux. Mais la même ingéniosité dans les dessins se retro u v e to u t
le long du livre, qu’il s’agisse de préciser les conditions d’éclairage des rues,
selon leur tracé et leur direction, ou celles de la larg eu r des voies en fonction
de la h au teu r des m aisons8, ou encore ces épineux problèm es de circulation
que pose aux édilités un m ouvem ent de v o itu res sans cesse croissant. L ’im ­
pression qui se dégage, pour le profane, de to u t cet ensem ble rem arquable de
données num ériques, d ’observations d ’ordre th éo riq u e ou p ratiq u e, de sché­
mas, de diagram m es, de plans, de photographies aussi et de perspectives, est
très forte. Combien la grande ville m oderne est u n organism e com plexe, une
m achine compliquée et puissante, au jeu b ru ta l, à la d éten te im pitoyable,
aux précisions raffinées — on ne s ’en doute réellem ent q u ’après l’avoir exa­
minée ainsi dans ses dessous, avec des hommes voués à son en tretien et à son
1. L ausanne, P ayot e t Paris, Dunod, s. d . [1928] ; in-4°, xiv-494 p.
2. Mais cependant des erreurs, qu’un peu d’atte n tio n a u ra it empêché de se produire.
E t des coquilles beaucoup trop nombreuses, ce qui est d 'a u ta n t plus dommage que le livre
est fo rt bien im prim é. P a r exemple, p. 155, on lit : «le palais des Doges à Venise, cette
création géniale du 15e siècle». — P. 156, 1 architecte du Printemps est P . Sédllle et non
Sidllle. — P. 310, la vue est prise depuis les Offices (Uffizi) e t non à l’extrémité du « offizzi »
(sic I). E tc . •
3. Pages rem arquables sur les gratte-ciels am éricains, p. 166-172, avec vues et schémas
curieux. Plus loin, sur les courettes parisiennes, docum ents to u t à fa it saisissants et qui
m ontrent le côté social de telles études. Sur les lotissem ents également, e t sur les rem em bre­
m ents urbains, observations très précises e t bien illustrées. Ce gros livre est une mine de
faits et de renseignem ents contrôlés, puisés aux m eilleures sources. Il est m alheureuse­
m en t dépourvu d ’index, et une table des plans e t figures fa it bien défaut.
HISTOIRE URBAINE 619

am énagem ent. U n tel livre est, pour nous, historiens, qui n ’avons pas d ’ave­
nues à percer, de q u a rtie rs à assainir, de circulation à régler — l ’antidote
nécessaire de ta n t d ’ouvrages faciles et superficiels, qui ne raisonnent que
su r des form es ou des apparences extérieures, m ais ne posent pas les problèmes
v éritables, avec leurs données num ériques exactes e t leur enchevêtrem ent
inextricable.
L ucien F ebvre

Une étude de démographie urbaine rétrospective. — D ans


une dissertatio n inaugurale de Leipzig, Mr M ax K u p fe r étudie la colonie
étrangère de Leipzig, la grosse ville des foires, depuis le moyen âge ju sq u ’au
x v u e siècle (Das Fremdenwesen Leipzig vom Mittelalter bis ins siebzehnte Jahr-
hundert). Le tra v a il est sérieusem ent conduit, et le sujet p ar lui-même in té­
ressant. L ’étude est (j’allais écrire « m alheureusem ent » ; faut-il retenir ce
m ot spontané ?) très ju ridique, beaucoup plus qu’historique. Ce à quoi
Mr K upfer s’attach e avec prédilection, c’est à définir le concept même de
l ’étran g er à Leipzig, son s ta tu t, ses rapports juridiques avec la bourgeoisie
locale, sa situ atio n d ev an t l’im pôt, devant la justice, son activ ité écono­
m ique. Intéressants renseignem ents su r le contrôle des étrangers et de leurs
biens ; sur les q u artiers p ar eux habités égalem ent, sur les auberges et hô tel­
leries, etc. Im pression dense ; pas d ’index ; pas assez d ’air dans to u t cela;
m ais beaucoup d ’indications à retenir.
L. F.

Une ville : Béziers. — Nous ne pouvons ici que signaler, en quelques


lignes, l ’ouvrage que Mme B e lla u d - D e s s a l l é s a intitulé H istoire de Béziers
des origines à la Révolution française1. Élégam m ent présenté, écrit d ’un style
alerte e t simple, il ne sa u ra it inspirer que la sym pathie ; le récit qu’il donne des
divers événem ents, grands ou p etits, dont Béziers fu t le th éâtre, sans être to u ­
jours, du point de vue de l’histoire générale, p arfaitem en t exem pt d’erreurs,
n ’est dépourvu ni d ’agrém ent ni peut-être même d ’u tilité ; notons, en p a rti­
culier, quelques précisions intéressantes su r la vie religieuse des x v n e et
x v m e siècles. Mais l’analyse économique et sociale n ’est même pas effleurée.
M. B.

Un bourg du Livradois. — Préfacée p ar Mr C a m ille J u l l i a n ,


ornée de bois gravés p a r Mr R e n é M o n tjo tin , écrite visiblem ent avec am our,
la m onographie que Mr A. A c h a rd consacre à Une ancienne justice seigneuriale
en Auvergne, Sugères et ses habitants2, fait revivre pour nous l’histoire, des o ri­
gines à nos jours, d ’un bourg du H aut-L ivradois, de ses seigneurs, de ses des­
tin s à la fois ty p iq u es e t obscurs — su rto u t de la vie quotidienne de ses h ab i­
ta n ts . Beaucoup à glaner, comme toujours, dans ces pages pleines de bonne
volonté et de curiosité sym pathique. U n chapitre sur la Corvée des Chemins
fo u rn it l’illu stratio n de bien des chapitres ab straits de livres généraux. Un
au tre, sur les Crimes e t D élits, représente une solide contrib u tio n à la psy-
1. Béziers, C lareton, 1929 ; pet.in-8°, xv-283 p. Trois planches reproduisent d ’an­
ciennes lithographies ; elles so n t fo rt agréables à regarder ; m ais un plan de la ville a u ra it
encore bien m ieux fa it n o tre affaire.
2. C ierm ont-F errand, Im p rim erie générale, 1929.
620 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

chologie collective d ’une ancienne com m unauté rurale. Des notes sur les b o u r­
geois de Sugères, ses robins su rto u t, so n t v iv a n tes et utiles. R ien po u r l’h is­
toire industrielle ; très peu po u r l’histoire com merciale : Sugères é ta it u n
bourg ru ral. T o u t ce q u ’on p eu t re g re tte r, c ’est que tro p de livres périm és
paraissen t encore pris au sérieux p a r l’a u teu r, alors que des livres suggestifs
e t neufs lui dem eurent inconnus. Il y a un effort énorme à faire de ce côté.
L. F .

Histoire rurale
L e s r e c h e r c h e s r e l a t iv e s à l a v e n t e d e s b ie n s n a t io n a u x . —
Cette mise au point prend la suite de l’article que, dans le précédent num éro
de la Revue d’Histoire moderne, le m êm e au teu r, Mr G e o rg e s L e f e b v r e
av ait consacrée à la répartition de la pro p riété e t de l’exploitation foncière
à la fin de l’ancien régime \ On y tro u v era d ’abord une excellente biblio­
graphie critique. Mais ce serait réduire étrangem ent la portée de l’étu d e
que de voir en elle un simple répertoire. L a p artie essentielle est constituée
p a r une analyse très poussée et très originale du phénom ène en lui-m êm e,
envisagé, to u r à tour, sous ses divers aspects ; am pleur des ventes, p rix
e t paiem ents ; répartition des ventes prim itives entre les différentes
classes sociales ; m odifications in tro d u ites dans cette distrib u tio n p a r
les cessions ou aliénations auxquelles, si souvent, procédèrent les prem iers
acquéreurs. Très naturellem ent, c’est le problèm e des classes qui, a v a n t to u t,
préoccupe Mr Lefebvre. P o u r apprécier l’œ uvre de déplacem ent de la p ro ­
priété opérée p ar la R évolution, suffit-il d ’aligner les chiffres des superficies
vendues et de déterm iner les proportions en tre les diverses catégories d ’ache­
teurs ? Non certes. Mr Lefebvre m ontre la nécessité d ’une série de correctifs.
E n premier lieu, on doit, du gain ap p are n t de la propriété bourgeoise, déduire
la to talité des biens des bourgeois émigrés, que ces lots aien t été acq u is'p a r
des paysans, p ar d ’autres bourgeois, ou m êm e, comme il arriv a quelquefois,
p a r leurs anciens possesseurs agissant p a r l’interm édiaire d ’hom m es de
paille. Ce n ’est pas tout. E n face des paysans, propriétaires nobles e t p ro ­
priétaires bourgeois ne form ent plus, depuis la R évolution, qu’une seule
classe (au moins si l’on fait ab stractio n de to u te question de prestige) : celle
des propriétaires non exploitants. Si donc l’on v eu t découvrir la p a rt ex acte
de la bourgeoisie « post-révolutionnaire », il fau d ra soustraire des q u an tités
passées aux m ains de ce groupe, non pas seulem ent les biens des bourgeois
qui ém igrèrent mais, en même tem ps, ceux que je ta sur le m arché l’ém igra-
tio n des privilégiés eux-mêmes. E nfin la pro p riété paysanne n ’a pas grandi,
sous la R évolution, seulem ent p ar l’effet de la mise en vente des biens n atio ­
naux. Diverses autres circonstances, n o tam m en t les partages de com m unaux
e t les ventes auxquelles bien des familles nobles et même de vieille b o u r­
geoisie fu ren t contraintes, en dehors de to u te confiscation, p ar la crise écono­
m ique, perm irent aux cultivateurs de nom breux accroissem ents de fortune.
Ces réductions d ’une p art, additions de l’au tre, une fois opérées, co m m en t

1. Voir Annales du 15 janvier 1929, p. 100.


HISTOIRE RURALE 621

s ’é tab lit le bilan ? D ’une façon très variable, bien entendu, selon les régions ;
lorsque les études de détail do n t nous avons encore grand besoin auront été
exécutées (l’esquisse de Mr Lefebvre leur fournira la meilleure des o rien ta­
tions), le tableau définitif ne pourra que m ettre l’accent sur ces contrastes.
D ans l’ensemble, cependant, quelques conclusions générales ressortent avec
clarté des faits déjà connus. L a grande propriété noble, fortem ent entam ée,
n’a pas disparu. « L a grande propriété bourgeoise, définitivem ent constituée,
a compensé, e t au delà, les pertes subies par la noblesse.» Toutefois la p ro ­
priété paysanne a largem ent profité de la crise révolutionnaire. De nom breux
paysans, déjà pourvus de terres, les ont arrondies ; des m anouvriers, qui
n ’en avaient p oint — ou très peu —, sont devenus véritablem ent p roprié­
taires. Mais « la dissociation de la masse rurale a fait de grands progrès»
( « g rand » est peut-être de tro p ; cette coupure était bien ancienne, et, à la fin
de l’ancien régime, déjà bien vivem ent ressentie) ; car «le nombre des jo u r ­
naliers sans propriété est [finalem ent] dem euré im portant ». Ainsi « la crise
agraire» subsiste. Nous touchons ici à une idée chère à Mr Lefebvre : la R évo­
lution, réalisée, sinon uniquem ent p ar des bourgeois, du moins p ar des c ita ­
dins, n’a pas résolu — e t ses chefs n’ont probablem ent pas très bien aperçu —
cette « crise » profonde ; tel fu t « un des m otifs essentiels de son échec dans
les cam pagnes». E n somme, sous le vêtem ent d ’une modeste revue générale,
ce que Mr Lefebvre nous a donné, c’est une contribution de premier ordre à
l’histoire de la société fran çaise1.
M arc B loch

Un petit pays rural. — L’ile Grémieu est un plateau trian g u laire,


d ’une h a u te u r moyenne de 300 à 400 m ètres, parfaitem ent individualisé au
poin* vue topographique, qui oppose au voyageur de Lyon et du R hône des
reliefs calcaires ab ru p ts e t s ’abaisse en lignes molles et tranquilles du côté de
l ’E st, au pied du Ju ra. Il m é rita it jad is son nom d ’île, éta n t ceinturé de m a­
rais que de longs tra v a u x de drainage, commencés sous Louis X IV et term inés
sous Napoléon Ier, ont asséché. Mr L. F r a n ç o i s , dans les Études Rhodaniennes*,
consacre à ce p e tit pays une intéressante m onographie. N otes utiles su r la
population, l ’h a b ita t, les cultures, les industries. Un chapitre intéressant sur
les ro u tes : Grémieu, au co n tact de la plaine de Lyon et du plateau, é ta it u n
gîte d ’étape naturel. Au x v ie siècle encore, la route de Lyon en Italie p assait
p a r cette p e tite bourgade, au jo u rd ’hui bien déchue ; la ro u te de Vienne à
Bourg e t à Lons-le-Saunier, ou à Saint-C laude, y passait égalem ent ; e t la
cité v eillait, à la frontière du royaum e, sur la p orte du D auphiné septentrional.
Elle est tom bée dans la même to rp eu r que le p ay s qui l ’environne im m édiate­
m ent : pau v rem en t doté en ressources et en hommes.
L. F e b v r e

V ill a g e s p e r c h é s d u M id i. — Il y a d éjà to u te une litté ra tu re su r ces


villages des Alpes françaises méridionales, très compacts, très fortem en t
agglomérés, avec leurs m aisons étroitem ent collées les unes au x autres e t qui
s’installent, ta n tô t sur le som m et de belvédères dominés p ar un château, ta n ­

1. Dans Revue d ’Histoire moderne, 1928, p. 188-219.


2. Tome IV, 1928, p. 47-98 ; 11 fig. et 2 planches phot. hors texte.
622 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

tôt à l ’extrémité de buttes allongées, reliées aux croupes voisines par un


pédoncule, tantôt enfin sur un replat, ou sur un col. Dans sa thèse récente,
signalée ici-m êm e1, Mr Faucher consacre à ces agglomérations quelques
pages suggestives (602-612 ; voir égalem ent (les planches X II et X III
du livre). A son [tour, dans un article de la Revue de Géographie alpine2
qu’accompagnent 2 planches de photographies, une bibliographie sommaire,
un croquis schématique et une carte à 1 : 600 000 de la lim ite Nord de cet
habitat, Mr M. R e y reprend d’ensemble la question. Il cherche comment et
pourquoi la lim ite qu’il a su définir s’est établie, 11 pourchasse le m ythe sarra-
sinois, et n’a pas tort. Il tém oigne par contre d’une méconnaissance de l’his­
toire médiévale qui parfois a de quoi inquiéter son honnête lecteur. Je ne vois
pas bien ce que veut dire cette phrase que « le régime féodal est une régression,
par le simple développement d’institutions anciennes romaines et germa­
niques » et je ne suis pas aussi sûr que Mr R ey du silence absolu des documents
écrits sur la question des villages perchés. Mais il y a, sur l’effort actuel d’adap­
tation de ces villages aux conditions économiques présentes et, en particulier,
à l ’élevage du petit bétail, des remarques utiles et précises.

L. F.

Économie belge
U n pays d e d r a p e r ie d e la r é g io n d e la V e s d r e . — Située
entre Liège et l’Allemagne, la région drap ière de la V esdre, d o n t Mr L. D e-
c h e s n e a écrit l’h isto ire3, su iv ait la rivière à p a r tir de sa source ju s q u ’au x

environs de Verviers ; là elle s’élargissait, po u r se term in er à P ep in ster ;


elle s ’éten d ait sur une longueur de 20 km ., avec une la rg e u r de 5 en am ont
e t de 10 en aval. Cette contrée, mal desservie, sans cours d ’eau navigables ni
chem ins, ne convenait guère q u ’à une in d u strie au co û t de fab ricatio n rela­
tiv em en t élevé ; elle offrait la m ain -d ’œ u v re nécessaire e t l ’eau y é ta it favo­
rable au trav ail de la laine. Les origines de l’in d u strie so n t obscures e t la pro­
duction semble n ’avoir p ris une certaine im p o rtan ce q u ’au x v e siècle. Le
centre urbain de la fab ricatio n é ta it V erviers, entouré d ’au tres cités drapières
moins im portantes, sans oublier les cam pagnes. L ’o rg an isatio n de la produc­
tion fu t très variable e t reste difficile à d éterm iner. Il e x ista it des sortes d ’en­
trepreneurs drapiers, qui ach etaien t la laine, la faisaien t filer au dehors, la tis ­
saien t eux-mêmes et, après avoir fait ap p areiller l ’étoffe, la v en d aien t. Il y
av a it aussi des m archands spéciaux de laines e t de draps. Au x v m e siècle
enfin apparaissent des « façonniers » : c ’é ta ie n t des in term éd iaires, qui faisaient
trav a iller pour les m archands des villes les ouvriers des cam pagnes. Une p artie
de la production, en effet, le filage e t m êm e le tissag e, s ’ex éc u tait comme
industrie rurale dom estique. Le reste de la fab ricatio n é ta it u rb ain , les villes
étaien t favorisées, en particu lier, p ar l ’abondance de l ’eau. E n raison du coût
de la production, l ’argent n ’é ta it pas sans jo u e r un certain rôle ; cependant
1. Voir plus haut, p. 606.
2. Tome XVII, 1929, fasc. 1, p. 5-40.
3. La région drapière de la Vesdre avant 1800. Paris, Librairie du Recueil Slrey ; Liège,
J. Wykmans, 1926 ; in-8°, 271 p., cartes, gravures et diagrammes.
ÉCONOMIE BELGE 623

le m étier à lisser é ta it régulièrem ent la propriété du travailleur, mais, p our


les ram es e t les fouleries, la com m unauté fournissait le terrain et l’on recou­
r a it ensuite à l’association privée.
L a laine utilisée v en ait presque entièrem ent de l’étranger, si elle é ta it
com m une, e t de façon exclusive, si elle é ta it fine ; du dehors arriv aien t
même en p a rtie les queues et les pennes, les déchets de filés. Au contraire,
d ’a u tre s m atières prem ières, telles que la terre à foulon et l ’alun, abondaient
dans le pays. L a fabrication é ta it celle de la laine cardée ; m ais les tissus diffé­
raie n t s u iv a n t la qualité de la m atière. L a laine du pays servait à produire
les serges e t les sayes ordinaires, la laine fine étrangère, les tissus unis et, enfin,
les déchets de fabrication, les draps de queues et de pennes. Cette troisièm e
in d u strie fu t d ’abord étouffée p a r les fabricants de pure laine qui, sous pré»
te x te de vols e t de su b stitu tio n s de m atières, excitèrent contre elle les pou­
voirs publics ; mais elle, p rit une telle im portance qu’elle résista, s’accrut et,
après une longue lu tte , arriv a à triom pher. L a spécialisation du trav ail é ta it
assez développée pour en traîn er l’existence d ’une trentaine de catégories de
travailleurs différents.
C ette draperie é ta it av an t to u t une industrie d ’exportation, de préférence
vers l ’A llem agne e t même, au x v n e siècle, vers les Pays-Bas. Les drapiers
verviétois avaient, en particulier, deux halles à Liège. Les débouchés exté­
rieurs se h e u rta ien t d ’ailleurs à certaines difficultés, en raison du p ro tectio n ­
nisme général, si bien que les fabricants allèrent jusqu’à im iter les m arques
étrangères. E n outre, les expéditions même rencontraient des entraves d i­
verses : les m oyens de com m unication é taien t peu commodes, malgré l’am é­
lio ratio n des chem ins au x v m e siècle, et les péages excessifs. L a politique
douanière fu t assez complexe : en réalité, le pays drapier é ta it à la fois lim -
bourgeois e t wallon, se tro u v a it à cheval su r la frontière des Pays-B as e t du
p ays de Liège. L a prem ière puissance, assez forte, fut p lu tô t protectionnisté,
au m oins d ’inten tio n s et de velléités, p ren an t des mesures de défense au ssitô t
arrêtées p a r les p rotestations véhém entes qui s’élevaient de toutes p arts.
E n 1650-1680, le gouvernem ent espagnol alla jusqu’à em pêcher l’im portation
des draps aux Pays-B as, m ais d u t, ensuite, renoncer à cette mesure. La p rin ­
cipauté de Liège, assez faible politiquem ent e t v iv an t d’exportation, se con­
te n ta de m e ttre des droits fiscaux sur le tra n s it des m atières prem ières e t
des produits fabriqués : on protégeait l’ind u strie, non p ar la restriction des
échanges, mais p ar la voie de la liberté, en lib éran t la fabrication des entraves
q u ’elle p o u v ait rencontrer à l’étranger. Des im pôts, du soixantièm e, fra p ­
paient l ’entrée e t la sortie ou le tra n sit des m atières. Les variations du cours
des m onnaies gênaient égalem ent le com m erce: c ’éta it là encore un résu ltat
de la sép aratio n politique ; le pays drapier, en effet, s ’éten d ait su r des te rri­
toires à cours m onétaires différents : en so u m ettan t par exem ple la draperie
du Lim bourg au cours de Liège, on ne d istin g u ait pas les qu artiers flam and e t
wallon ; p o u rta n t leur situ a tio n é ta it tro p différente à l’égard de la concur­
rence industrielle pour q u ’ils pussent s’accommoder de la même p o litiq u e
m onétaire. Les « conjonctures », l’é ta t de l’in dustrie lié au x guerres e t au x
disettes, fu ren t souvent pénibles ; p o u rtan t la situ atio n économique, du moins
au x v m e siècle, fut, en général, relativem ent pacifique e t prospère.
Du côté social, enfin, la draperie verviétoise, plus heureuse que celle d e
624 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

Liège, ne fut pas arrêtée p ar l’organisation corporative : en tre p atro n s et


ouvriers s’élevèrent bien des disputes, mais non de grands conflits. P o in t
d ’ém eutes ouvrières, à caractère révolutionnaire. Les to n d eu rs, comme to u ­
jours les plus libres e t les plus avancés des ouvriers, av aien t fondé en 1724
une « bourse », une société de secours au p ro fit des p au v res ouvriers m alades,
qui devint, au cours du x v m e siècle, en différentes circonstances, un centre
de résistances et, en 1759 en particulier, p erm it au x trav ailleu rs de soutenir
une grève de neuf semaines ; néanm oins, en 1789, à la veille du triom phe de
l’individualism e et malgré l ’absence com plète de corporations, non seule­
m ent les tondeurs, m ais les tisserands en viennent à conclure avec les p atro n s
des conventions collectives en avance de plus d ’une centaine d ’années su r
l’esprit syndicaliste du début du x x e siècle. E m ployeurs e t em ployés ne
sem blaient pas d ’ailleurs se trouver les uns e t les a u tre s dans une situ a tio n
très favorable : il n ’y av ait ni opulence, ni aisance.
Nous nous sommes efforcé d ’ex traire de ce volum e ses idées essentielles.
Ce n’est pas toujours chose aisée. On ne sa u ra it dire que l’a u te u r so it étran g er
à son sujet, m ais il n ’a ni p arfaitem ent exposé la question ni absolum ent
épuisé la m atière. Au début, la question ne sem ble pas m al posée, mais, dans
la suite, elle n ’est pas très bien résolue. T o u t ce qui concerne le côté fiscal,
douanier et même social est sans doute tra ité assez convenablem ent, quoique
un peu longuem ent ; la chronologie e t le diagram m e des conjonctures sont
curieux. Mais ce n ’est là après to u t que la p artie secondaire, la résu ltan te, à
côté de l’élém ent proprem ent économique, qui est la base : cette p a rtie essen­
tielle n ’est pas suffisam m ent approfondie et, en p articu lier, le plan, quoi­
q u ’il n ’y ait rien de plus simple que les dispositions de tra v a u x de cette
nature, est la confusion même. Mr Dechesne a d ’ailleurs bien p lu tô t utilisé
des trav a u x im prim és q u ’il ne s’est livré à des recherches d ’archives. Profes­
seur d ’économie politique et financière, — ce qui n ’est pas une form ation
inutile, — il n ’est nullem ent historien économ iste. Il est superflu d ’insister :
malgré bien des pages intéressantes, l’histoire de la drap erie de la vallée de la
Vesdre, e t en particu lier de Verviers, reste encore à faire.
G eorges E spinas

U n e c r is e é c o n o m iq u e : le s F la n d r e s ( 1 8 4 5 - 1 8 5 0 ) . — L a très cons­
ciencieuse étude de Mr G. J a c q u e m y n s 1 com porte trois parties d ’in térêt
inégal. E nvisageant successivement la crise industrielle de l’industrie linière,
la crise alim entaire ou agricole, le paupérism e en F landre au m ilieu du siècle
dernier, il conclut lui-mêm e et ju stem en t : « to u te n o tre étude dém ontre que
la question des Flandres é ta it étroitem ent liée à la question linière. Le facteur
industriel é ta it capital ; il é ta it la cause perm anente de la misère ; la crise
agricole fu t l’accident qui révéla la g ravité du mal». On retien d ra donc su r­
to u t la prem ière p artie de ce trav ail, docum enté au x A rchives belges, géné­
rales, provinciales et communales, ainsi q u ’au x Archives D épartem entales
du N ord français et bien pourvu de cartes, de diagram m es et d ’annexes sta ­
tistiques.

1. Histoire de la crise économique des'Flandres (1846-1850). B ruxelles, M aurice L amer-


tin , 1929 ; iu-8°, 472 p.
ÉCONOMIE BELGE 625

C’est en effet l ’originalité de la crise économ ique des Flandres qu’elle


résu lta d ’une double coïncidence : révolution industrielle, qui tu a l’industrie
linière à dom icile, suivie d ’une m aladie de la pom m e de terre en 1845 e t d ’une
récolte très déficitaire de céréales, l ’année su iv an te, particulièrem ent en
seigle. Or, la F lan d re intérieure (orientale e t occidentale, Mr Jacquem yns
d ev ait négliger la région des polders, exclusivem ent agricole) é ta it caracté­
risée p a r une économ ie sem i-agricole, sem i-industrielle. L a filatu re du lin à
la m écanique n ’y p én étra que très lentem ent e t tardivem ent. E n 1840, la
Belgique co m p tait 47 000 broches contre un million en Angleterre (57 000 en
F rance). A ce re ta rd , il y a des causes su rto u t psychologiques : préjugés p o p u ­
laires contre le m achinism e (un exem ple unique de résistance p a r la force,
p. 119 e t su rto u t la note 2), h o stilité des m archands interm édiaires po u r le
com m erce des toiles, des rep résen tan ts des F landres, groupés dans la p u is­
sa n te Association pour le progrès de l'ancienne industrie linière qui, fondée
en 1838, d ev in t l’année su iv an te VAssociation nationale pour la conservation
et le progrès de l'ancienne industrie linière : to u te une litté ra tu re de circons­
tance p a ru t alors, d o n t Mr Jacquem yns fait à p a rt la bibliographie chrono­
logique (de 1828 à 1849) e t d o n t il a résumé l'arg u m en tatio n dans un c h a ­
p itre su r « la lu tte en tre les d eu x industries », le rouet auquel la F landre re sta it
fidèle e t la filature m écanique que, seule en F landre, ad o p ta la ville de G and.
A rgum entation non seulem ent économ ique sur l’excellence du fil à la m ain e t
les qualités chim iques de la salive des jeunes fileuses flam andes, m ais aussi
m otifs d ’ordre m oral, social e t religieux: «l’an tiq u ein d u strie linière» a p p a ­
raissait comme la m eilleure sauvegarde « de la m oralité, de la religion e t de
l ’ordre social» (p 114).
M r Jacquem y n s souligne la répercussion des tarifs douaniers protection­
nistes de la prem ière m oitié du x ix e siècle. O utre que l ’organisation com m er­
ciale é ta it en Belgique très inférieure à celle de l’Angleterre, à cause su rto u t
de la m ultiplicité des interm édiaires (depuis les m archands ac h e ta n t les toiles
su r les m archés ju s q u ’au x Kutzers p arcourant les cam pagnes p o u r les acheter
su r les m étiers e t a u x boutiquiers-fabricants, fournissant les m atières p re­
mières, faisant tra v a ille r à dom icile, mais ach etan t aussi les toiles au x tisse­
rands isolés e t dispersés), la p erte successive du m arché des colonies espa­
gnoles d ’A m érique (1825-1829), du m arché néerlandais des P ays-B as e t de
J a v a , après la révolution de 1830, e t su rto u t là perte progressive du m arché
français, qui ab so rb ait les 9/10 des ex p o rtatio n s belges, p ar su ite des éléva­
tions du ta rif douanier, en F ran ce, de 1826 à 1845 e t d e là concurrence a n ­
glaise, sont à l ’origine de la crise commerciale des produits liniers. (A no ter,
p. 155, les m ultiples m anifestations de la population des F landres en fav eu r
d ’une union douanière avec la F rance : les p étitionnaires étaien t d ’accord p o u r
déclarer que c’é ta it « l’unique planche de sa lu t pour sauver les F lan d res» 1.
P a r contre, la concurrence des cotonnades (en 1847,17 500 000 broches dans le
R oyaum e-U ni ; 3 263 0000 en F ran ce ; 381310 en Belgique) semble avoir été une
cause seulem ent secondaire e t accessoire. T outes les mesures prises en faveur

1. Il reste beaucoup à faire dans l’étude des relations économiques franco-belges. Voir
à ce sujet une discussion dans le B ulletin de la Société d'H istoire moderne, mai 1926, p. 260.
— D’autre part, dés 1826, beaucoup de tisserands flamands, pour échapper au paiement
des droits de douanes, vinrent s’établir en France, dans le Nord, l’Oise etleCalvado6
(Jacquemyns, p. 148).
AN N . D ’HISTOIRK. — l r* A N 3É E . 40
626 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

de l ’industrie linière n ’em pêchèrent pas la m isère des tisserands, d o n t Mr Ja c ­


quem yns m ontre les conditions de vie fo rt précaires d ’après l ’enquête de 1840,
L a crise agricole allait succéder à la décadence de l’in d u strie linière (de
même, «en 1835, la crise b a t son plein » dans l’industrie rurale de la toile a u to u r
de S ain t-Q u en tin », selon Mr A. D e m à n g e o n , dans L a Picardie, p. 268). Le
morcellem ent e n tra în ait dans les F landres la hausse des ferm ages e t du p rix
des terres, alors que les salaires re sta ie n t statio n n aires e t m êm e com m en­
çaient à baisser à p a rtir de 1840, p a r su ite de la concurrence des chôm eurs de
l ’industrie linière. E n conséquence, la crise des subsistances affecta su rto u t les
arrondissem ents liniers. Dans son étude du paupérism e en F lan d re, Mr Jacque-
m yns étab lit que les indigents secourus, les m endiants, d o n t les bandes p a r­
v inren t jusqu’à Bruxelles, en v ah iren t le N ord de la F ran ce e t provoquèrent
même une ém eute sanglante à B ruxelles le 17 m ai 1847, fu ren t p articu lière­
m ent nom breux dans les arrondissem ents de C ourtrai, Roulers, T hielt, po u r
la F landre occidentale, de Gand e t A udenarde, p o u r la F landre orientale,
les plus éprouvés (et même les seuls) p a r les épidém ies, com m e « la m aladie
de la fam ine» ou « m al des Flandres». D ’où, de 1845 à 1850, une effrayante
dépopulation des arrondissem ents liniers, que Mr Jacquem yns s’est efforcé de
préciser (p. 3 9 0 )x. A propos de cette crise agricole, Mr Jacquem yns m en­
tionne (p. 249) le souvenir de la crise de 1817 : il au ra it été in téressan t
de com parer dans leurs causes e t leurs effets les deux ép o q u es2. On reg ret­
te ra aussi que les sources m an q u en t p o u r m esurer l ’étendue de la spécu­
lation sur les grains de 1845 à 1847 (p. 282 et n. 2). Les m esures gouver­
nem entales e t locales (subsides, prim es d ’im p o rtatio n s, ach ats de grains,
s'oupes économiques, tra v a u x publics) fu ren t p a rto u t insuffisantes e t inef­
ficaces, sauf à Ypres. L a crise agricole e n tra în a, d ’une [p art, la chute
du m inistère catholique D e T h e u x après les élections de ju in 1847 e t
l ’avènem ent du m inistère libéral R ogier e t F rère-O rban ; d ’au tre p a rt,
la libre entrée des céréales e t la cam pagne libre-échangiste de l’Associa­
tion belge pour la liberté du com m erce, constituée en 1846. U ne dernière
rem arque : il n ’ÿ a pas de d ate lim ite en histoire économ ique, m oins qu’ail­
leurs ! E n présence d ’une crise com m une, les deux F landres o n t eu, p a r la
suite, une réaction différente. A lors q u ’en 1846, les tisserands à domicile
étaien t d ’un q u a rt plus nom breux en F landre orientale q u ’en F landre occi­
dentale : 32 000 contre 24 000, en 1910, la proportion est renversée : les tis ­
serands à domicile ne représentent plus dans la F landre orientale que le
sixième du nom bre de ceux de la F landre occidentale. Mlle A. L e ïè v r e 3, que
cite d ’ailleurs, mais sans l’utiliser, n o tre au teu r, a expliqué que les journaliers
agricoles de la Flandre orientale, obligés d ’ach eter le lin qu’ils filent e t tissen t,
o nt été naturellem ent plus a tte in ts p a r la crise de 1846 que les cultiv ateu rs

1. Comme en 1826, des ouvriers liniers émigrèrent alors dans le Nord de la France
(p. 382-384).
2. Voir P. V i a r d , La disette de 1816-1817, particulièrement en Côte d’Or, dans Revue
historique, 1928, t. CLIX, p. 95-118 (c’est une crise exclusivement agricole). L. Guiî-
nbau, La disette de 1816-1817 dans une région productive de blé, la Brie (Seine-ct-Marne)
dans Revue d'Histoire rnod., 1929. — La crise de 1845-1846 en France fut à la fois agri­
cole, industrielle et commerciale ; voir, par exemple, F. P o n t e i l , L a crise alimentaire
dan 8 le Bas-Rhin en 1847. Rennes, Imprimeries réunies ; in-8°, 142 p. (Extrait de La Ré­
volution de 1848, 1925-1926).
3. L ’habitat rural en Belgique. Liège, 1926, p. 134 et suiv.
ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ BRITANNIQUES 627

tisserands de la F landre occidentale, où la culture s’est m aintenue et localisée


a près des pays les plus habiles à la soigner, près de la Lys, cette rivière p ré­
cieuse dont les riverains p ra tiq u e n t depuis des siècles l’a rt difficile du rouis­
sage...»1.
P aul L euilliot

Économie et société britanniques


Les « Year Books » : notes d’audience ou entreprise de librai­
rie ? — Nous connaissons la vie des cours de ju stice anglaises à la fois p ar
leurs actes officiels, les L aw Records, et p ar des recueils de jurisprudence
privés, les L aw Reports. P o u r ces derniers, à p a rtir du x v ie siècle, pas de d iffi­
culté d ’in te rp ré ta tio n : ils s e n t, en anglais, l’équivalent — ou peu s’en fa u t
— de nos m odernes « D alloz » ou « Sirey ». Il n ’en va pas de même à l’époque
an térieu re : les L aw Reports m édiévaux, traditionnellem ent appelés Year
Books, e t d o n t les plus anciens rem o n ten t à la fin du x m e siècle, sont p assa­
blem ent m ystérieux. Ils d iffèren t des collections qui leur succédèrent, non seu­
lem ent p a r le u r langue, qui e st le français — un français d ’ailleurs fort éloigné
de celui de l’Ile-de-France ! — p a r leu r aspect désordonné e t les déconcer­
ta n te s v aria n tes de leurs innom brables m anuscrits, do n t beaucoup so n t
p lu tô t griffonnés q u ’écrits, — m ais aussi e t su rto u t p a r leur n a tu re m êm e :
un « D alloz » français d ’a u jo u rd ’h u i, un Law Report anglais m oderne est
a v a n t to u t un rép erto ire de décisions judiciaires ; un Year Book, beaucoup
p lu tô t, un com pte rendu de d é b a ts. Il arriv e même que te l d ’en tre eux, qui
relate to u t au long une audience — e t avec quelle m in u tie ! e t, parfois, quelle
verdeur 1 — passe sous silence la sentence, ou l ’estropie. V isiblem ent, ces in s­
tru m e n ts de tra v a il so n t d estin és à des professionnels q u ’intéresse av an t to u t
la procédure : c ’est que, d an s la p ratiq u e du tem ps, la lu tte procédurière est
à la fois l ’épisode c a p ita l du dram e judiciaire e t la passe entre to u tes d an g e­
reuse ; p a r ailleurs, la th éo rie du « précédent » qui d ev ait dom iner, plus ta r d ,
le d ro it anglais e t d onner naissance au x recueils de « cas » e t de sentences,
n ’é ta it pas encore éclose (l’existence même des Year Books co n trib u a d ’ail­
leurs à p e rm e ttre sa fo rm ation). M ais ces instrum ents, qui les a com posés ?
D epuis q u ’un h isto rien de génie, ce Fréderic-W illiam M aitland d o n t, ici
même, Mr L e B r a s m e ttra en relief le rôle d ’universel in itia te u r, a donné une
vigoureuse im pulsion à l ’étu d e c ritiq u e des Year Books, le problèm e a fa it
couler beaucoup d'encre. Il m é rite d ’intéresser, à côté des ju ristes, les h isto ­
riens de l’économ ie et de la stru c tu re sociale. Sur les tran sactio n s économ iques
e t les ra p p o rts des diverses classes, quelle lum ière en effet ces v iv a n ts Year
Books ne je tte n t-ils p as 1 M ais il y a plus : l ’énigme même que pose leur com ­
position touche d irec tem en t nos préoccupations propres. Ils o n t été étab lis
p o u r se rv ir a u x besoins de c e t ordre de ju ristes, de cette légal profession d o n t
l ’im portance, dans le ta b leau de la société anglaise, p e u t difficilem ent être

1. A. Dkmangeon, Géographie Universelle, t. II, p. 98. Ajoutons que Mr Jacquemyns


fait quelques heureux rapprochements avec l'industrie rurale du lin dans la FlaDdre fran­
çaise, la Picardie, la Normandie orientale et le Bas-Maine, en utilisant les thèses de
Mra R. Blanchard, A. Demangeon, J. Sion et R. Musset.
628 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

surestim ée ; étudier leur form ation, c ’est éclairer la co n stitu tio n d ’une classe.
E nfin, une des hypothèses qui ont été proposées po u r expliquer cette genèse
se trouve soulever un curieux problèm e d ’organisetion des entreprises. Je
veux parler de la conjecture défendue p a r un des m eilleurs spécialistes du
su jet, W illiam C. Bolland. Simples notes prises p a r des auditeurs privés, à
l ’origine, les Year Books, selon cet au teu r, au raien t v u leur production en grand
bientôt accaparée p ar une véritable entreprise de librairie qui eû t rém u­
néré à la fois les praticiens chargés de prendre au vol le com pte rendu des
débats et les scribes chargés de reproduire ces procès-verbaux à de m ultiples
exem plaires ; la vente des m anuscrits au x é tu d ia n ts et hom m es de loi eû t
assuré aux hommes d ’affaires, assez ingénieux pour avoir m onté cette firme,
de solides bénéfices. Mais que v a u t cette thèse ? Mr J a c q u e s L a m b e r t , dans
le livre nourri et lucide qu’il vient de consacrer aux Year B ooks1, s’in scrit en
faux contre elle, et, sem ble-t-il, avec de bons argum ents. Il préfère s ’en ten ir
— en la développant et la précisant quelque peu — à l’opinion de M aitland :
les Year Books n ’ont jam ais cessé d ’être des cahiers de notes individuels,
ta n tô t pris directem ent, ta n tô t copiés su r u n cam arade ; cette u n ité d ’inspi­
ratio n , que Bolland à juste titre re m a rq u ait en eux e t qu’il ex p liq u ait p a r
l’activ ité d ’un scriptorium central, il fa u t en chercher l ’origine dans les h a b i­
tudes d ’esp rit communes à la légal profession, dans les contacts fréquents
entre ses membres e t enfin dans l’u tilisa tio n d o nt, très tô t, les com ptes rendus
d’audience ont été l’objet au pro fit de l’enseignem ent, au sein de ces I n n s o f
Courts, associations à la fois corporatives e t pédagogiques, qui o n t ta n t fait
pour m aintenir au monde judiciaire anglais sa cohésion e t au dro it anglais sa
couleur propre. P our le détail de la d ém o n stratio n , je renvoie n aturellem ent
à l’ouvrage de Mr L am bert ; on y tro u v era, chem in faisan t, plus d ’une vue
suggestive. De pareils trav au x so n t u n heu reu x sym ptôm e du m ouvem ent
qu i porte aujourd’hui quelques-uns des m eilleurs parm i nos historiens du
d ro it à élargir leur horizon, en u n issan t à l’étude de nos an tiq u ités ju rid iq u es
nationales celle des d roits voisins.
M arc B lo ch

F in a n c e s a n g la is e s d u m o y e n â g e . — D ’une richesse inouïe, m ais


d ’une com plication au prem ier abord inextricable e t d ’une in terp réta tio n
souvent fort difficile, les archives de l’É chiquier anglais sont, pour l ’historien
«continental», un objet to u t à la fois d ’ad m iratio n , d ’envie et d ’effroi. Com­
m ent la patience des érudits britan n iq u es et am éricains a ouvert, à trav ers ce
fourré, quelques belles voies d ’accès, où en est ce tra v a il de débroussaillem ent,
déjà fort avancé, et que reste-t-il encore à faire, — c’est ce q u ’on tro u v era,
clairem ent exposé, dans une très u tile « rev u e générale» due à Mr A n t h o n y
B. S t e e l 2 . Le sujet, dont l’im portance pour l’histoire politique ou adm inis-
1. Les year Books de langue française. Paris, Recueil Sirey, 1928 ; in-8°, 156 p. On trou­
vera également des renseignements fort précieux sur les Year Books, en particulier, et les
sources du droit anglais, en général, dans l’ouvrage récent d’HBNRi Lévy-Ullmann,
Eléments d’introduction générale à l ’étude des sciences juridiques, II. Le système juridique en
Angleterre. T. I. Le système traditionnel. Paris, 1928. L’auteur a adopté la thèse de Bol­
land ; ce qui a amené M1 J. Lambert à ajouter à la fin de son propre livre, paru après
celui de HP Lévy-UUmann, mais préparé en même temps, quelques pages de courtoise
réfutation.
2. The présent state of étudiés on the English Exchequer in the middle âges dans The
american historical review, t. XXXIV, 1928-1929, p. 485-512.
ÉCONOMIE E T SOCIÉTÉ BRITANNIQUES 629

tra tiv e n ’est pas à dém o n trer, intéresse aussi de très près celle de l’économie.
N on seulem ent, en effet, l’É ch iq u ier abonde en docum ents cap itau x po u r nos
étud es, et déjà, à ce titr e , so u v en t exploités p ar la litté ra tu re historique (voir
p. 493-494 pour l’usure e t les Juifs) ; m ais, comme le note ju stem en t Mr Steel,
l ’exam en des p ratiq u es financières e t com ptables mises en œ uvre p a r les
fonctionnaires des finances est, en o u tre, susceptible de préciser et p eu t-être
de m odifier nos vues su r la technique économ ique des hommes d ’affaires m é­
d iévaux, et, p a r là, su r leu r bagage m ental.
M. B.

Un marchand anglais sous la reine Anne. — MT A n d r é L.


Simon sous ce titr e : The Bolton letters *, publie le prem ier volume (1695-1700)
d ’une trè s in téressan te correspondance d ’affaires acquise en 1926 p a r un
lib raire londonien : celle d ’un négociant anglais, W illiam Bolton, de W arw ick,
m archand, arm a te u r e t b an q u ier étab li à Madère au tem ps de la reine A nne
e t de G uillaum e I I I (la correspondance va de 1695 à 1714) et adressée à ses
correspondants londoniens, R o b e rt H eysham et frères. Le trafic de Bolton
s ’é te n d a it à l ’A ngleterre, à l ’Islande, au x Indes O ccidentales e t à l’A m é­
riq u e du N ord. Tous p ay s où il ex p éd iait du vin de Madère en échange de p ro ­
d u its alim entaires e t m an u factu rés q u ’il im p o rtait dans l’Ile : from ent du
Cornw all e t du D evonshire, b ie n tô t concurrencé p a r les blés de P ennsylvanie ;
viande, beurre et from age d ’Islande ; poisson du Newfoundland ; bois de c h a r­
p en te e t huile de b aleine de B oston e t de New Y ork ; riz et m aïs de Caroline
e t de V irginie ; sucre des Indes O ccidentales ; étoffes de laine, soie, coton, con­
fections, vaisselle d ’étain , o b jets m anufacturés divers de Londres. On glanera
d an s ces le ttre s une m u ltitu d e d ’indications précieuses sur l ’histoire com m er­
ciale de la fin du xVne siècle, on y v erra aussi se dessiner, avec u n fort relief, une
figure énergique e t digne de m archand anglais, ferm e d evant les persécutions
e t m a n ifestan t sobrem ent des sen tim en ts profonds.
L. F.

Une histoire générale de l ’Empire britannique. — Signalons de


su ite l ’ap p aritio n , depuis longtem ps désirée, du prem ier volume de la grande
histoire collective de l’E m p ire b ritan n iq u e (The Cambridge history of the
British Empire) qui p a ra ît sous la direction générale de MrB H o lla n d R o se ,
N e w to n e t B f n ia n s e t co n stitu e u n énorm e et magnifique in stru m en t de tr a ­
vail de plus de 900 grandes pages à la fois denses e t claires a. Il serait assez v ain
e t p lu tô t fastidieux d ’énum érer avec leurs titres les X X V I ch ap itres, rédigés
p a r 17 historiens différents, qui em brassent to u t le développem ent de l’E m ­
pire depuis les origines ju sq u ’au d étachem ent des colonies d ’A m érique (1783).
In d iq u o n s sim plem ent q u ’il ne s ’ag it pas là d ’une sim ple succession de notices
chronologiques, avec renseignem ents de faits plus ou moins ab o ndants. P a r
derrière les événem ents, la p lu p a rt des auteurs se m ontrent préoccupés d ’a t ­
tein d re les réalités profondes so it de la vie m atérielle, soit de la vie spiritu elle
qui les expliquent : le c h ap itre X X V I, de M* E g k r to n , s’in titu le : The L itt-
rature and Social L ife of the Old Em pire ; le chapitre X X , de MrR e e s , Mercan-

1. Londres, Werner Laurie, 1928.


2. Cambridge, University Press, 1929 ; gr. in-8°, 932 p.
630 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

tilism and the Colonies : le ch ap itre X IX , de Mr P e a r c e H ig g in s, The Growth


of International Law : M aritim e Rights and Colonial Titles. U ne bibliogra­
phie rem arquable, dont Yeditor p a rtic u lie r est M is s L illia n M. P e n s o n , occupe
plus de 60 pages ; elle se divise en biliographie générale e t en bibliographies
spéciales rédigées, selon un plan chronologique e t m éthodique à la fois, p a r dix
collaborateurs (dont la p lu p a rt so n t des au teu rs de ch ap itres du livre). E n fin
un Index soigné ne se borne pas au x nom s de lieu x e t de personnes. — On sa it
que la Cambridge history of the B ritish E m pire d o it co m p ren d re 8 volum es. Les
volum es IV (British In d ia , 1497-1858) e t V I (Canada and Newfoundland) so n t
sous presse ; avec les volum es V (The In d ia n E m p ire), V II (Australia and
N ew Zealand) e t V III (South A frica ), ils form ero n t la p a rtie « régionale », si
on p eu t dire, de l ’entreprise. Les volum es I I (The Growth of the N ew E m p ire
1783-1870) et I I I (The E m pire Commonwealth, 1870-1921) achèveront l ’his­
torique proprem ent d it de l ’E m pire.
L. F.

Cobden et la politique étrangère \ — Le prem ier ch ap itre, su r


« l’homme», est excellent. Mr W . H. D aw so n , qui co n n aît à fond R ichard
Cobden, excelle à nous le faire co n n aître e t à nous le faire aim er. Le deuxièm e
chapitre, sur « l’époque», est m édiocre : il fourm ille d ’in ex actitu d es e t les
erreurs m atérielles n ’y fo n t pas d éfau t. S uivent une série de ch ap itres, su r
le principe de la non-intervention, sur les problèm es de l ’arb itrag e, d u d ésar­
m em ent, du d ro it m aritim e, de la colonisation, de la question d ’O rient, des
relations de l ’A ngleterre avec les É tats-U n is, ch ap itres d o n t il fa u t bien
com prendre quelle est la portée. Mr D aw son essaie de d éterm in er quelle est
la valeur de la doctrine de Cobden p o u r l’élucidation des problèm es du jour.
Et quelles sont donc les conclusions auxquelles a b o u tit n o tre a u te u r ?
Il fau t se résigner à considérer com m e perdues to u tes les possessions a sia ­
tiq u es de l ’A ngleterre : l ’Asie n ’est plus d ’hu m eu r à se laisser dom iner p a r
l ’Europe. Il fau t rendre à l ’A llem agne ses colonies d ’A frique. Il fa u t d ’ailleurs
resserrer, — en dehors de to u te idée de su b o rd in atio n — les lien s qui a tta c h e n t
l ’A ngleterre aux Dom inions. Il fa u t, en m êm e tem ps, éta b lir en tre l ’A n­
gleterre et les É tats-U n is des relations d ’am itié, qui soient équivalentes à des
relations d ’alliance. Bref, il fau t aider le m onde anglo-saxon à prendre cons­
cience de son un ité — de sorte q u ’il so it capable de d icter la p a ix au m onde.
Au monde, e t d ’abord à la F rance, n atio n m éch an te e t form idable, aussi
puissante au jo u rd ’hui q u ’aux tem ps du P rem ier E m pire. Elle dom ine l’A lle­
m agne p ar son arm ée, l ’A ngleterre p a r sa flo tte aérienne. E lle est la grande
responsable de la guerre, a y a n t forcé la R ussie e t l ’A ngleterre à déclarer la
guerre à l’A llem agne po u r se rv ir les desseins de sa politique. Contre une
n atio n aussi redoutable, une a ttitu d e d ’h o stilité ouverte s’im pose. Mr Dawson
se persuade que ç ’e û t été l ’a ttitu d e de Cobden. Nous en doutons fort.
A joutons que, professant su r les origines de la guerre les opinions que
nous venons de dire, Mr D aw son, bon p a trio te , s ’est m is néanm oins, de 1914
à 1918, si nous com prenons bien plusieurs de ses allusions, au service de son
gouvernem ent po u r faire de la propagande de guerre ; e t nous aurons peut-

1. Richard Cobden and foreign poliey, a critical exposition, v»ith spécial reference io our
day and its proMems. Londres, Allen and Unwin, 1926 ; in-8°, 349 p.
ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ BRITANNIQUES 631

être donné une idée suffisante de ce que co n tien t le présent ouvrage. C’est
un in téressan t docum ent sur l ’é ta t d ’âme d ’un « pacifiste » anglais, h u it années
après l ’arm istice. Ce n ’est à aucun degré un ouvrage d ’histoire.
É lie H alévy

(Paris.)

L’évolutiocn du mouvement ouvrier anglais. — L ’ouvrage que


Mr A. R o t h s t e i n in titu le Une époque du mouvement ouvrier anglais. Char­
tisme et Trade-U nionism e*, est écrit dans une langue souvent incorrecte,
e t qui se n t la trad u c tio n : le nom bre des fautes d ’orthographe, en ce qui con­
cerne les nom s propres, passe vraim ent la m esure permise : on éprouve enfin
le sen tim en t que les recherches de Mr R o th stein ne reposent pas sur une co n ­
naissance assez solide de l’histoire générale d ’A ngleterre. Mais le trav a il — un
ta b leau du m ouvem ent ouvrier anglais depuis les environs de 1832 ju sq u ’en
1914 — présente un in térêt réel.
M arquons d ’abord quel a été le changem ent du point de vue, dans les
m ilieux révolutionnaires, depuis un q u art de siècle. Il y a vingt ans, le « sy n ­
dicalism e » faisait fureur ; la « politique » é ta it discréditée. Le révolutionnaire
q u ’est Mr R o th stein , s’il av ait écrit son livre à cette date, au rait insisté su r
l ’ag itatio n ow eniste pour l ’organisation syndicale du prolétariat, pour la
grève générale, p o u r la su b stitu tio n , en dehors de to u te action gouvernem en­
tale, d ’u n régim e « coopératif» au régime capitaliste actuel. T out cela est
tra ité au jo u rd ’hui avec dédain, à peine m entionné en passant p ar Mr R o th s­
tein, com m uniste. Ce qui c o m p ta c’est l ’effort du prolétariat anglais po u r
la conquête des d ro its politiques ; effort déçu p a r le caractère bourgeois de la
R éform e de 1832, e t se renouvelant, au tem p s du Chartism e, p a r la rev en d i­
cation du suffrage universel. P eu t-être Mr R o th stein , s’il é ta it rem onté un peu
plus h a u t dans l’histoire, au rait-il constaté, en étu d ian t les m ouvem ents
populaires de 1817 e t 1819, que le Chartism e n ’a pas to u t à fait le caractère
de nouveauté q u ’il lui prête. Mais, sur deux points au moins, Mr R othstein
apporte des contributions intéressantes à l ’histoire du m ouvem ent social.
1° Il a ttire notre a tten tio n , m ieux que personne ne l ’av ait fa it av an t lui, sur
to u t ce qui, dans les écrits du ch artiste B ronterre O’Brien, prépare la doctrine
m arx iste de la lu tte de classes ; et, puisque K arl Marx, au tem ps où il écrivit
la M isère de la Philosophie, ign o rait to talem en t la litté ratu re prolétarienne
anglaise, la question intéressante se pose des influences indirectes dans l ’h is­
toire des idées. — 2° P o u rsu iv an t l ’histoire d u mouvem ent ouvrier anglais
après l ’effondrem ent final du C hartism e en 1848, s ’attach a n t à l ’histoire du
révolutionnaire H arney e t de son groupe des « Démocrates Frères», Mr R o th ­
stein m ontre que le m eeting de S aint M artin ’s Hall où p rit naissance, en
1864, la prem ière In tern atio n ale, ne fu t pas le commencement absolu que
tro p souvent l’on p a ra ît croire, mais au contraire l ’aboutissant d ’un long
m ouvem ent, spécifiquem ent britannique.
D ans la deuxièm e p a rtie du livre (la Période du Trade-Unionisme), il
é ta it difficile d ’être aussi neuf, v en an t après ta n t d ’autres. Mr R othstein
réussit p o u rta n t, p a r une u tilisation habile des statistiques, à suggérer su r
plusieurs points des solutions nouvelles. Il faudra, p ar exemple, à l ’avenir,
1. Bibliothèque marxiste, n° 7. Paris, Éditions sociales internationales, 1928 ; in-8#,342 p.
632 ANNALES D ’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

prendre en considération la thèse de Mr R o th stein , su iv an t qui le dévelop­


pem ent des in stitu tio n s d ’arbitrage e t de conciliation entre patrons e t ou­
vriers aurait eu, vers 1900, pour effet non point, comme on d it souvent, de
fortifier les syndicats ouvriers, mais p lu tô t d ’en ralen tir le recrutem ent p a r
le fait qu’elles su b stitu aien t à l’idée d ’un sy n d icat de lu tte l’idée juridique
d ’un arbitre im p artial. Bien entendu, le cœ ur m arxiste de Mr R o th stein n a t
très fort lorsqu il raconte, en in sista n t su r P _ar ^ è re révolutionnaire du
mou vement. la ferm entation qui trav ailla les trade-unions au cours des
quatre ou cinq années d ’av a n t 1914. Il aime à croire q u ’elle au ra it conduit
l ’Angleterre to u t dro it au socialisme, s’il n ’y a v a it eu la guerre. A urait-elle pu
aboutir cependant à une crise plus grav e que celle qui éclata au lendem ain
même de l’arm istice, e t eu t pour dénouem ent la défaite ouvrière de 1926 ?
Cette défaite, Mr R othstein l’ignore, e t il persiste à discerner dans le p ro ­
lé taria t anglais « les mêmes tendances à passer à la lu tte de classes sans
merci». Mr R othstein est homme de foi.
E . H.

Économie des Antilles *


L ’i n t r o d u c ti o n d u c a f é a u x A n til le s . — Il n ’y a rien d é p lu s in té ­
ressant — rien de moins connu non plus — que l’histoire des tran sferts de
plantes d ’un monde à l’autre. Nous avons signalé d é jà 1 l’intéressant mémoire
de Mr A. C h e v a lie r sur les débuts de la culture du tabac. Le même au teu r,
à l’occasion d ’un trav ail d ’ensemble sur le caféier, s’est dem andé quand e t
com ment le précieux arbuste a été in tro d u it au x A ntilles. De là, un mémoire
substantiel qui a paru sous son nom e t celui de son élève, Mr D a c ro n , dans
les Annales de VAcadémie des Sciences coloniales (1927) sous le titre de :
Recherches historiques sur les débuts de la culture du caféier en Amérique. Voici
les principales conclusions auxquelles les au teu rs ont abouti.
Ju sq u ’à la fin du xvii® siècle, le caféier com m un n ’é ta it cultivé qu’en
Arabie e t en Abyssinie. Les prem iers cafés qui se consom m èrent en E urope,
aux environs de 1650, provenaient de là e t s’im portaient p a r Marseille. Q uant
aux premiers arbustes, il semble qu’ils fu ren t in tro d u its en E urope p a r les
Hollandais. Ceux-ci avaient, dès la fin du xvii® siècle, réussi à p o rter
quelques plants de Moka à B atavia. Ils y prospérèrent. E t c’est d ’un de ces
plants dérivés, transporté dans les toutes prem ières années du x v m e siècle de
B atavia au Jard in botanique d ’A m sterdam , que proviennent la p lu p art des
caféiers du groupe Coffea Arabica qui sont actuellem ent cultivés dans le
monde. Le bourgm estre d ’A m sterdam en envoya u n rejeton à Louis X IV en
juillet 1714. Le roi le fit p o rter au Jard in des Plantes, où A ntoine de Jussieu
en p rit soin et l’étudia. Les grains, ensemencés, proliférèrent. E t le R égent
s’occupa de faire répandre dans les colonies la culture du caféier. U n essai
m alheureux fu t fait en 1716 pour l’introduire à la M artinique. Mais, d ’après la
tradition, c’est seulem ent en 1723 qu’un capitaine d’infanterie, le chevalier
De Clieu, ay an t rapporté du Jard in du Roi à la colonie un p la n t de caféier,

1. Annales, 15 avril 1928, p. 258, n. 1.


ÉCONOMIE DES ANTILLES 633

réussit au m ilieu de m ille péripéties à le p lan ter e t à le faire prospérer à la


M artinique. — Sans vouloir enlever à De Clieu le m érite d ’avoir collaboré à
l ’introduction du caféier au x A ntilles, les auteurs du sa v a n t m ém oire que
nous analysons se d em an d en t s’il ne s’est pas attrib u é dans to u te cette histoire
u n rôle de prem ier p lan q u ’il n ’a jam ais joué. Il est u n fait certain : c’est que,
dès 1720, u n F ran çais nom m é Morgue réussit à p la n ter à la G uyane des grains
de café p ro v en an t non du Ja rd in du Roi à P aris, m ais de la possession hollan­
daise de S urin am où il a v a it séjourné e t où les H ollandais av aien t in tro d u it
le caféier en 1714. L a cu ltu re prospéra v ite à Cayenne e t au x environs ; e t
c ’est de là q u ’en 1727, le caféier fu t im porté au Brésil. MMrB Chevalier e t
D agron se d em an d en t si ce n ’est pas égalem ent de Cayenne que le caféier a été
im p o rté à la M artinique, e t si, lorsque De Clieu y in tro d u isit son p lan t, d ’au tres
p la n ts n ’y p ro sp éraien t p as d éjà ? E n to u t cas, u n trem blem ent de terre suivi
d ’ouragans, qui d é tru isit en 1726 une grande p artie des cacaoyers qui cons­
titu a ie n t alors la principale richesse de la M artinique, fit de la place à la n o u ­
velle culture qui, en 1727 e t 1728 se rép an d it dans to u te l ’île chez les 5 000 à
6 000 « p e tits h a b ita n ts» qui, ne possédant pas d ’esclaves, ne p o u vaient cul­
tiv e r la canne à sucre. Les prem ières exportations p u ren t se faire en 1730.
De la M artinique, le caféier gagna la Guadeloupe en 1726. A cette d ate,
il é ta it d éjà sans d o u te installé à Saint-Dom ingue, soit p a r les soins des H o llan ­
dais (vers 1715) so it p a r ceux des F rançais quelque dix ans plus ta rd . E t, sous
d ’au tres cieux, il é ta it aussi installé à l ’Ile Bourbon, un capitaine m alouin,
Desforges B oucher, en a y a n t tran sp o rté, en 1716, quelques p la n ts de M oka
d a n s l ’île. De so rte q u ’en 1789, les p lan tatio n s de Saint-D om ingue, la M arti­
nique, la G uadeloupe, la G uyane e t l ’Ile B ourbon d o n n an t à plein, la F rance
p ro d u isait dan s ses colonies une grande p artie de ce que consom m ait de café
l ’E urope entière, so it environ 50 000 t. (production m oyenne d ’au jo u rd ’hui :
de 1 250 000 à 1 300 000 t. ; p a r t de la France, 5 200 t.).
Le trè s in té re ssa n t m ém oire de MrB Chevalier e t D agron (qu’accom pagne
«ne bibliographie u tile) m o n tre une fois de plus q u ’une élite e x is ta it en F ran ce,
au d éb u t du x v m e siècle, p o u r s’intéresser à ces im p lan tatio n s de cultures si
fécondes — e t que, d ’a u tre p a rt, dès la fin du xvn® siècle, les F rançais étab lis
au x A ntilles s ’é ta ie n t d éjà révélés comme d’adm irables artisan s de la colonisa­
tio n botanique : ce so n t eu x qui am enèrent la culture du ta b a c à un p o in t de
perfection te l q u ’elle ne s ’est plus guère améliorée depuis ; eux qui, au x cul­
tu re s de m anioc, de cotonnier, de cacaoyer, de canne à sucre, d ’indigo firen t
faire des progrès a u m oins com parables ; eux enfin, on v ie n t de le voir, qui
fu re n t les o u v riers in fatig ab les de la prospérité que le café donna, m om enta­
ném ent, a u x p ay s des Iles.
L. F.