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À propos de deux ouvrages attribués à Ibn ‘Arabî :

le K. al-mabâdî wa l-ghâyât li ma‘ânî l-hurûf


et le K. mâhiyyat al-qalb1

Claude Addas et Michel Chodkiewicz

Bien des écrits attribués au shaykh al-akbar suscitent des interrogations quant
à leur authenticité. Dans certains cas, force est de reconnaître qu’il est difficile de
trancher : absence de manuscrits “fiables” et absence, dans le texte, de mentions
autobiographiques, de références à des écrits dont l’authenticité ne fait aucun
doute mais, dans le même temps, le texte présente une forte tonalité akbarienne
dans le fond et la forme, autrement dit dans les thèmes doctrinaux qu’il véhicule
et dans le vocabulaire, la formulation qui les supportent. Le doute, dans ces cas de
figure, persiste jusqu’à l’acquisition d’un manuscrit plus fiable.
Dans d’autres cas en revanche – et ce sont, de fait, les plus fréquents – une
longue et solide familiarité avec les écrits d’Ibn ‘Arabî permet de repérer la
présence d’énoncés doctrinaux étrangers à son enseignement, voire
incompatibles avec sa doctrine, d’un vocabulaire et d’un style qui diffèrent
radicalement du sien et, par voie de conséquence, d’exclure l’attribution du texte
en question à Ibn ‘Arabî. Tel est le cas du Shajarat al-kawn (RG 666), publié plus
de quinze fois sous le nom d’Ibn Arabî et dont le véritable auteur est Ibn Ghânim
al-Maqdisî (ob. 678/1280) 2 ou encore du Tahdhîb al-alkhlâq (RG 745) dont S.

1. An English translation of this paper is downloadable at:


http://ibnarabisociety.org/articles/two-books-attributed-to-ibn-arabi.html.
2. Cf., Younes Alaoui Mdaghri, “Critical study of the erroneous attribution of the book Shajarat al-
Kawn to Ibn ‘Arabī instead of to Ibn Ghānim al-Maqdisī”, The Journal of Rotterdam Islamic and
Social Sciences, 1, 1, janv. 2010, téléchargeable sur https://archive.org/details/ShajaratAlKavn.

1
Khalîl signalait, dès 19743, que son auteur n’est autre que Yahyâ Ibn ‘Adî. Mais le
nom d’Ibn Arabî fait manifestement recette : ces ouvrages, et bien d’autres dont
le caractère apocryphe ne fait aucun doute, continuent donc d’être édités, le plus
souvent au Caire et à Beyrouth, sous le label “Ibn ‘Arabî”.
En tout état de cause, c’est dans cette seconde catégorie d’écrits, attribués à
tort au shaykh al-akbar, qu’il convient de classer, on va le voir, le K. al-mabâdî wa
l-ghâyât édité par S. ‘Abd al-Fattâh en 2006 comme aussi la Mâhiyyat al-qalb
publiée par Qâsim Muhammad ‘Abbâs en 20094.

I) K. al-mabâdî wa l-ghâyât li ma‘ânî l-hurûf, éd. S. ‘Abd al-Fattâh, Beyrouth,


20065
Examinons, pour commencer, ce que nous dit le corpus akbarien sur la
rédaction de cet ouvrage. Ibn ‘Arabî le mentionne dans les deux répertoires en
lesquels il a recensé ses écrits, à savoir le Fihris6– où il figure dans la section des
écrits “rendus publics” (bi aydî l-nâs) et, plus précisément, dans celle consacrée
aux ouvrages traitant des “réalités subtiles” (al-haqâ’iq) – et l’Ijâza7, sans autre
indication que son intitulé complet : K. al-mabâdî wa l-ghayât fî mâ tahwî ‘alayhi
hurûf al-mu‘jam min al-‘ajâ’ib wa l-âyât ; il ne figure pas, en revanche, dans l’Ijâza
accordée à Qûnawî8.
Dans le K al-mîm wa l-waw wa l-nûn9, Ibn ‘Arabî signale avoir traité de la science
des Lettres en trois ouvrages : dans un chapitre des Futûhât, “d’une longueur
moyenne” (bâb wasît), dans un vaste chapitre (bâb basît) du Fath fâsî qu’il a
intitulé al-Mabâdî wa l-ghâyât bimâ tatadammanahu hurûf al-mu‘jam min al-
‘ajâ’ib wa l-âyât et, enfin, dans un vaste ouvrage (kitâb basît) consacré aux Lettres

3. Cf., “Le Tahdhîb al-akhlâq de Yahyâ b. ‘Adî attribué à Gâhiz et Ibn ‘Arabî”, Arabica, 1974, 21, 2,
pp. 118-138; ibid, “Nouveaux renseignements sur le Tahdhîb al-akhlaq”, Arabica, 1979, 26, 2, pp.
158-178.
4. Ces deux ouvrages sont recensés par O. Yahia dans son Répertoire Général (Histoire et
classification de l’œuvre d’Ibn ‘Arabî, Damas, 1964,) sous RG 380 pour le premier et RG 249 pour
le second.
5. Cet ouvrage est suivi du ‘Iqd al-manzûm fîmâ tahwîhi min al-khawâs wa l-‘ulûm attribué, de
façon tout aussi abusive, à Ibn ‘Arabî qui, tel que se présente le texte édité par Fattâh, ne peut en
être l’auteur.
6. Cf., “The Works of Ibn ‘Arabî in the light of a memorandum drawn up by him”, Bulletin of the
Faculty of Arts 8 (1954), p. 199, n° 47.
7. Cf., Badawî, “Autobiobliografía de Ibn ‘Arabî”, in Quelques figures et thèmes de la philosophie
islamique, Paris, 1979, p. 182, n°46.
8. Cf., G. Elmore, “Sadr al-Dîn al-Qûnawî’s personal study-list of books by Ibn al-‘Arabî”, Near
Eastern Studies, 56, 3, juil. 1997, pp. 161-181.
9. Cf., éd. Hyderabad, 1948, p. 2.

2
isolées figurant au début de certaines sourates du Coran et dont il ne précise pas
le titre10.
Dans les Futûhât, Ibn ‘Arabî se réfère à neuf reprises au K. al-mabâdî, mais ces
mentions, il importe de le souligner, figurent toutes au début de l’ouvrage – dont
la rédaction est entamée, rappelons-le, lorsqu’Ibn ‘Arabî arrive à La Mecque, à la
fin de l’an 598h – plus exactement, dans le chapitre 2 pour huit d’entre elles (cf.,
ed. Bulâq, 1329h, pp. 53, à trois reprises, 58, 65, 77, 87, 88) et dans le 26 ème (p.
190) pour la neuvième mention. Des trois mentions figurant p. 53, on apprend,
d’une part, que l’ouvrage est à peine entamé au moment où Ibn ‘Arabî rédige le
début de ce second chapitre des Futûhât – soit en 599h au plus tard – et, d’autre
part, que dans ces quelques “feuillets épars” (awrâq mutafarraqa), auxquels se
résume alors, précise-t-il, l’ouvrage, il a traité de la relation entre les lettres nûn,
sâd, dâd qui appartiennent à l’homme et les lettres alif, zây, lâm qui relèvent de
la présence divine11 ; p. 58, Ibn ‘Arabî indique que les Lettres se répartissent en
plus de 500 divisions (fusûl), au sein desquelles apparaissent divers degrés
(marâtib), mais qu’il n’en dira ici que l’essentiel pour en parler de manière plus
complète dans le K. al-mabâdî ; p. 65, le K. al-mabâdî est mis en relation avec le
K. al-jam‘ wa l-tafsîl, vaste commentaire coranique d’Ibn ‘Arabî, jamais retrouvé
jusqu’ici ; p. 77, Ibn Arabî ajoute qu’il a une copie de l’ouvrage entre ses mains et
renouvelle son intention d’y traiter de manière plus ample des secrets des Lettres ;
p. 87, il réitère son intention de traiter plus en détail de la science des Lettres dans
le K. al-mabâdî; p. 88, il indique avoir évoqué la question des voyelles qui
apparaissent ou non, selon le cas, sur le plan graphique dans le K. al-mabâdî; enfin,
p. 190, il précise avoir traité des propriétés opératives des Lettres dans le K. al-
mabâdî.
De cet inventaire, quelles conclusions peut-on tirer ? L’indication essentielle est
celle que nous fournit le K al-mîm : le Fath al-fâsî n’est mentionné nulle part
ailleurs dans le corpus akbarien tel que nous en disposons aujourd’hui, pas même
dans le Fihris ou l’Ijâza, mais du titre sous lequel le désigne Ibn ‘Arabî nous
pouvons déduire qu’il est, à l’instar du K. al-isrâ, le fruit de l’épisode spirituel
majeur survenu à Fez en 594h, à savoir son “ascension spirituelle” et que c’est
donc en Occident musulman qu’il entame la rédaction des Mabâdî, qu’il
n’envisage pas initialement comme un ouvrage autonome. Mais ce qu’il rapporte
par ailleurs dans les Futûhât montre que le projet d’écriture concernant cet
ouvrage a évolué au fil des ans : le K. al-mabâdî est désormais un ouvrage à part
entière (peut-être même a-t-il, en fin de compte, éclipsé le Fath al-fâsî) dont Ibn
Arabî poursuit et complète la rédaction. L’a-t-il jamais achevé ? L’absence d’autres

10. Il pourrait s’agir de l’ouvrage répertorié au n°111 du Fihris dans lequel sont par ailleurs
mentionnés d’autres ouvrages relatifs à la science des Lettres, notamment le K. al-madkhal ilâ l-
‘amal bi l-hurûf (n°59), le K al-raqm…, n°103.
11. Cf., D. Gril, “La science des Lettres”, in Les Illuminations de La Mecque, textes choisis, M.
Chodkiewicz (éd.), Paris, 1988, pp. 442-444.

3
mentions dans les sections suivantes des Futûhât qui, rappelons-le, comptent 560
chapitres et furent achevées, en 629h pour la première version et en 636h pour la
seconde, autorise à se poser la question.
Quoi qu’il en puisse être, et tel qu’Ibn Arabî le décrit dans les Futûhât, le K. al-
mabâdî ne saurait être confondu avec la série de poèmes édités à la fin du Rûh al-
quds, qui apparaissent également dans le chapitre 2 des Futûhât, et présentés
sous le titre al-Mabâdî wa l-ghâyât…, dans l’édition de Damas 12 . Ces poèmes
figurent, certes, dans les copies les plus anciennes du Rûh, notamment celle datée
de 600h et qui comporte plusieurs certificats de lecture13; toutefois, dans les lignes
qui précèdent immédiatement la recension de ces vers, Ibn Arabî présente
clairement ces poèmes qu’il inclut à la suite du Ruh comme un addendum à cette
épître adressée au shaykh Mahdawî, précisant qu’il a traité des secrets des Lettres
“dans le Kitâb al-mabâdî et dans un chapitre des Futûhât […] ; je les ai donc
transcrits dans cette épître afin que vous en preniez connaissance”14.
Venons-en au texte édité par Fattâh. L’édition est basée sur un seul manuscrit
tardif, daté de 1303h., émanant d’un fond privé (p. 22), qui s’avère être en tout
point identique, quant au contenu mais aussi quant à sa forme, à celui que
contient le ms Dâr al-kutub 24551 (y compris la page de titre et les notes figurant
en marge de l’un et l’autre ms.), paginé par le copiste de 1 à 117 et folioté
ultérieurement de 1 à 58a, à ceci près que le colophon du ms 24551 précise que
l’ouvrage a été achevé en Rabî II 1101h. par un dénommé ‘Alî b. Sâlim b. Ahmad
b. Muhammad al-Shâfi‘î, tandis que dans l’édition de Fattâh, le copiste est décliné
sous le nom, ou plutôt le pseudonyme, de “Husayn Shams”15.
Après la mention du titre et de l’auteur figure, sur la page de titre du
manuscrit16, une annotation selon laquelle l’auteur du K. al-washâ al-masûn wa l-
durr al-maknûn fî ma‘rifat al-khatt bayna l-kâf wa l-nûn a déclaré : “Celui qui veut
résoudre les énigmes (rumûz) de mon livre, qu’il se reporte aux Mabâdî wal-
ghâyât d’Ibn ‘Arabî”. Or, cette note et les deux vers qui suivent sont, comme
l’ensemble de la page de titre, d’une calligraphie identique au reste du manuscrit.
Soit, donc, elle est le fait du copiste, ‘Alî b. Sâlim b. Ahmad b. Muhammad al-Shâfi‘î,
qui a eu connaissance du kitâb al-washâ al-masûn et y a relevé cette indication
émanant de l’auteur, soit il a recopié cette indication d’après la copie qu’il a
utilisée, la première hypothèse étant la plus vraisemblable eu égard à une note
marginale figurant p. 82 du ms (et signalée par Fattâh p. 130), de la main dudit
copiste faisant de nouveau référence au washâ. En tout état de cause, Hajjî Khalîfa

12. Cf., ed. Damas, 1970, p. 164 ; erreur soulignée et rectifiée par H. Tâhir dans son édition du
Rûh, Le Caire, 2005, p. 184.
13. Cf., O. Yahia, RG 639.
14. Cf., éd. Damas, 1970, p. 16-17 et p. 164 ; éd. Le Caire, 2005, p. 412.
15. Des informations privées qui nous ont été communiquées induisent à penser que S. ‘Abd al-
Fattâh s’est entouré de précautions afin de masquer l’origine exacte de ce ms.
16. La photocopie de ce folio est reproduite dans l’édition de Fattâh p. 29, et éditée p. 32.

4
mentionne le K al-washâ al-masûn dans le Kashf al-zunûn 17 où il précise que
l’auteur, “Ahmad b. Muhammad” (sic), est mort en 637h et a rédigé ce traité sur
la science des Lettres (‘ilm al-hurûf), contenant “623 sciences”, à l’attention de
“Malik Muzaffar” (étant entendu que deux sultans ayyubides portaient ce laqab à
cette époque, le souverain de Damas et celui de Mayâfariqîn auquel Ibn ‘Arabî a
adressé son Ijâza). L’auteur du K. al-washâ est donc un contemporain d’Ibn ‘Arabî
et les termes dans lesquels il se réfère aux Mabâdî wa l-ghâyât indiquent qu’il a
eu accès au contenu du véritable traité d’Ibn ‘Arabî 18 , lequel ne saurait être
assimilé au texte édité par Fattâh dont un examen attentif permet d’affirmer
catégoriquement qu’il n’est pas d’Ibn ‘Arabî.
Soulignons, en premier lieu, que ce texte ne contient aucune référence
autobiographique, (l’auteur ne s’exprimant d’ailleurs jamais à la première
personne). On n’y rencontre pas non plus la moindre référence à des écrits du
shaykh al-akbar. De façon plus générale, on n’y rencontre aucune référence à ceux
qui, dans la tradition islamique, font autorité en matière de science des Lettres,
l’auteur se contentant de vagues allusions aux “ahl al-mukâshafa”.
- On relève, par ailleurs, la mention de plusieurs traditions relatives à la
précellence de ‘Alî en matière de science (p. 87), notamment celle qui porte
l’empreinte de la gnose shi’ite : “anâ madînat al ‘ilm wa Alî bâbuhu” (p. 40, 87)19,
que l’on ne rencontre jamais sous la plume d’Ibn ‘Arabî.
- On remarque également l’absence d’un vocabulaire spécifiquement akbarien
qui caractérise les écrits d’Ibn ‘Arabî – mais aussi ceux de ses disciples – comme
aussi celle des notions majeures qui ordonnent sa doctrine métaphysique et
hagiologique et dans laquelle, chez lui, s’inscrit la science des Lettres qui, souligne-
t-il dans le chap. 20 des Futûhât, est une science proprement christique (al-‘ilm al-
‘îsâwî huwa ‘ilm al-hurûf)20. Ainsi, l’auteur évoque (pp. 42-43), en termes abstrus,
ce qui chez Ibn ‘Arabî correspond à la notion d’héritage (wirâtha), mais sans que
ce vocable, ou celui de wârith, récurrent dans l’hagiologie akbarienne,
apparaissent. Certes, l’auteur fait référence à maintes reprises à la suprématie

17. Cf., Kashf al-zunûn, II, col. 2012.


18. Il est significatif que le titre complet du K. al-washâ “al-khatt bayna l-kâf wa l-nûn” fait écho à
un thème souvent développé par I.A. (par ex Fusûs, ed Afîfî, 1980, chap. 11, pp. 115-117 ; Futûhât
makkiyya, éd. Bulâq, 1911, I, pp. 168, 170-171, II, pp. 331-332) selon lequel le takwîn procède
toujours et nécessairement de “3”, en référence, notamment, au waw, invisible et pourtant
présent, qui unit le kâf au nûn dans le “Kun” existenciateur (Cor. 36 :82).
19. Sur cette tradition, cf., Amir-Moezzi, Le guide divin dans le shi’isme originel, Paris, 1992, p.
175 ; on la rencontre notamment dans le traité de Rajab Borsî, Les Orients des lumières, trad. H.
Corbin, Paris, 1996, p. 59.
20. Cf., Fut., I, p. 168 ; à ce sujet cf., M. Chodkiewicz, “Une introduction à la lecture des Futûhât
makkiyya”, p. 51, et D. Gril, “La science des Lettres”, p. 408, in Les Illuminations de La Mecque,
textes choisis, M. Chodkiewicz (éd.), Paris, 1988, ces deux textes ont été traduits en anglais dans
The Meccan Revelations, Vol. 2, New York, Pir press, 2004.

5
spirituelle du Prophète et à sa primauté ontologique, mais il ne s’agit pas là d’un
thème propre à Ibn ‘Arabî, il s’en faut de beaucoup.
- On relève également une énumération des Lettres dans un ordre inhabituel.
Chaque lettre ou presque est mise en rapport avec un nom divin dont elle
constitue la première lettre, procédé habituel dans les commentaires des Lettres
isolées, mais auquel le shaykh al-akbar n'a pas recours21.
À tout cela s’ajoute un élément plus déterminant encore, à savoir l’énoncé
d’une thèse doctrinale non conforme à l’enseignement d’Ibn ‘Arabî :
- Ce qui, en effet, frappe immédiatement dans cet exposé sur la science des
Lettres et qui en constitue la caractéristique doctrinale majeure c’est la mention
récurrente de l’expression “âl Muhammad”, la “Famille du Prophète” que l’auteur
entend au sens usuel, celui de la descendance charnelle du Prophète (par ex p. 40,
57, 88, 89, 114, 121, 128, 131, 133, 138, 145, 148, 150-152, 159) et à laquelle il
assigne une fonction cosmique majeure (par ex. p. 145 : al kawn min Muhammad
wa âlihi) précisant (pp. 151-152) que la magistrature assumée par les
descendants biologiques du Prophète surpasse celle du qutb et de tous ceux qui
composent la hiérarchie spirituelle qui assure le maintien de l’univers (et sur
laquelle Ibn ‘Arabî s’étend longuement dans le chap. 73 des Futûhât). En d’autres
termes, l’auteur de cet ouvrage estime que la science des Lettres appartient en
propre à la postérité charnelle du Prophète (voir en particulier p. 114, 121, 128,
133 159). Un point de vue qui, est-il besoin de le souligner, est totalement étranger
à la doctrine du shaykh al-akbar en la matière22.
Autant dire que cet ouvrage n’est ni de la plume d’Ibn ‘Arabî, ni de celle d’un
représentant de l’école akbarienne, stricto sensu ; son auteur est à chercher dans
un tout autre courant. Certains éléments suggèrent un auteur issu des wafâ’iyya
d’Egypte23 dont plusieurs écrits ont circulé sous le nom d’Ibn ’Arabî24 ; un passage
du texte édité par Fattâh (p. 133) où l’auteur évoque l’apparition au milieu du
8ème siècle25, d’un personnage assumant une fonction sigillaire majeure (khitâm)
est à cet égard intéressant, sachant que plusieurs représentants de cette tarîqa
ont déclaré être investi de la fonction de “sceau de la sainteté”, notamment
Muhammad Wafâ’ (702/1302-765/1363) et Alî wafâ’ (759/1357-807/1405) ; or ce
dernier fait explicitement référence dans son K. al-masâmi‘ al-rabbâniyya à la

21. Nous remercions D. Gril d’avoir attiré notre attention sur ce point.
22. Cf., Gril, “La science des Lettres”, pp. 385-487 ; sur les significations que recouvre la notion de
“famille du Prophète” chez Ibn ‘Arabî et le rôle qu’il assigne à la postérité spirituelle du Prophète,
cf. Addas, La Maison muhammadienne, aperçus de la dévotion du Prophète en mystique
musulmane, Paris, 2015, chap. 8.
23. Cf., McGregor, Sanctity and mysticism in medieval Egypt, The Wafâ’ Sufi Order and the Legacy
of Ibn ‘Arabî, New York, 2004.
24. C’est le cas des ouvrages recensé dans le Répertoire Général d’O. Yahia aux numéros 148,
417, 519, 663, 803, 815, à ce sujet, voir McGregor, ibid., chap.4.
25. L’auteur précisant ensuite “au début de la dixième heure” ce qui pourrait faire référence à la
date de naissance de ‘Alî Wafâ’ en 759h.

6
manifestation en ce 8ème siècle d’un personnage exerçant une importante
magistrature26. De même l’invocation qui, juste après la tasliya, inaugure l’ouvrage
(p. 39) “yâ Mawlâya, yâ Dâ'im, yâ Mawlâya, yâ Wâhid, yâ ‘Alî” est associée à la
Wafâ'iyya d’Egypte 27 . Pour autant, on peut difficilement attribuer ce texte à
Muhammad Wafâ’ ou à son fils ‘Alî Wafâ lesquels, dans leurs écrits, n’assignent
pas aux ahl al-bayt, entendu au sens usuel, de magistrature particulière dans la
sphère de la walâya, et usent d’un vocabulaire davantage marqué par l’empreinte
du shaykh al-akbar28.

II) Mâhiyyat al-qalb, éd. Qâsim Muhammad ‘Abbâs, Damas, 2009

En 2009, paraissait à Damas une édition d’un traité intitulé Mâhiyyat al-qalb et
attribué à Ibn ‘Arabî par l’éditeur du texte, à savoir Qâsim Muhammad ‘Abbâs ; ce
dernier avait auparavant publié, en 1998 à Abû Dhabî et en collaboration avec
Husayn Muhammad ‘Ujayl, un recueil de Rasâ’il contenant 10 traités
prétendument d’Ibn ‘Arabî mais dont le caractère apocryphe ne peut échapper à
un lecteur un tant soit peu familier du corpus akbarien29. Il en va de même de la
Mahiyyat al-qalb (RG 249) qui, du reste, n’est mentionnée ni dans le Fihris ni dans
l’Ijâza, sous ce titre ou sous celui de R. al-hulal qui lui est parfois donné (cf., RG
249).
La Mâhiyyat al-qalb, s’inscrit nettement dans la tradition du tasawwuf de par
les thèmes qui l’ordonnent, notamment celui du mi‘râj, thème central de l’ouvrage
et entendu ici comme l’ascension du cœur qui, d’étape en étape se purifie jusqu’à
parvenir au maqâm al-huriyya (p.108) ; l’auteur ordonne l’itinéraire spirituel en
trois étapes majeures : l’anéantissement aux formes (al-fanâ’ ‘an ‘âlam al-suwar),
l’anéantissement au monde des intelligibles (al-ma‘ânî) et enfin “l’anéantissement
à l’anéantissement” (al-fanâ’ ‘an al-fanâ’) .
Le vocabulaire porte aussi l’empreinte de la koinè du tasawwuf (fayd, fanâ’,
‘ayn al-yaqîn, insân kâmil), sans être spécifiquement akbarien : lorsque l’auteur
évoque la figure de Khadir et la science qui lui a été octroyée, il emploie
l’expression ta‘lîm rabbânî (p.95) là où on attendrait, sous la plume d’Ibn ‘Arabî,
ilm ladunnî ; l’expression récurrente de fayd aqlî, et celle, curieuse, de ru’ya
jibiliyya (pp. 99-100) ne relève pas non plus du répertoire d’Ibn ‘Arabî ; enfin la

26. Cf., McGregor, Sanctity and mysticism in medieval Egypt, p. 151.


27. Nous remercions R. McGregor d’avoir attiré notre attention sur ce point. Sur cette invocation
(qui dans les Mabâdî présente une légère variante), voir son étude, “Is this the End of Mediaeval
Sufism ?”, in Sufism in the Ottoman Era, 16th-18th Century, IFAO, 2010, pp. 94-99.
28. À ces éléments s’ajoute le fait que cet ouvrage ne figure pas au répertoire de leurs écrits,
ainsi que nous l’a signalé R. McGregor.
29. Voir le C.R. de G. Elmore, JMIAS, 37, 2004, pp. 109-115 ; M. Chodkiewicz in Bulletin critique
des annales islamologiques, 17, 2001, pp. 50-52.

7
question du rapport entre walâya et nubuwwa est débattue en termes très
généraux et sommaires (pp. 91-93).
La science de l’interprétation des rêves intéresse beaucoup l’auteur qui se
réfère à ce propos à Ibn Sîrîn (p. 100-101) et c’est dans ce contexte qu’il renvoie
à un ouvrage composé par lui et intitulé… K. al-mabâdî wa l-ghâyât (p. 101 et p.
104).
Les différences marquées que présentent les deux ouvrages, dans la
formulation, le style littéraire (la Mâhiyyat al-qalb est émaillée de poèmes,
l’auteur fait entendre sa voix) le vocabulaire, les thèmes doctrinaux et, enfin,
l’absence dans la Mâhiyyat de toute référence à la magistrature des “âl
Muhammad” excluent qu’il puisse s’agir d’un seul et même auteur, d’autant que
le texte des Mabadî édité par Fattâh concerne exclusivement la science des Lettres
et n’aborde pas celle de l’interprétation des rêves.
Concernant l’identité de l’auteur du Mahiyyat al-qalb, on doit à Julian Cook, qui
dépouille et déchiffre le vaste répertoire poétique d’Ibn ‘Arabî depuis des années,
une indication importante : si le premier poème cité dans cet ouvrage (p.42) figure
dans les Futûhât (Fut., II, p. 20), celui qui figure p. 79-80 provient du Dîwân de
Shushtarî30. Or, s’agissant de ce poème et exclusivement de ce poème, l’auteur
précise qu’il est de lui (lidhalika qultu… p. 79) ; il se trouve effectivement dans le
Dîwân de Shushtarî édité en 1960 à Alexandrie par Sâmî al-Nashshâr (p. 78).
Toutefois, la reconstitution de l’œuvre poétique de Shushtarî souffre, plus encore
que celle d’I.A., de l’absence de manuscrits fiables ; quant à ses écrits en prose, ils
sont inexplorés. On ne saurait donc conclure de la présence de ces vers attribués
à Shushtarî que ce dernier est l’auteur du texte, mais c’est une hypothèse qui doit
être explorée.

On peut espérer que ces problèmes d’attribution trouveront bientôt une


solution satisfaisante sur le plan académique dans la mesure où Yousef Casewit
annonce la publication d’une édition du K. al-ma‘ârij de Shushtarî, tandis que José
Bellver annonce, lui, une édition critique des Mabâdî wa-l-ghâyât d’Ibn ‘Arabî.
En tout état de cause, lorsqu’il s’agit d’examiner les thèses doctrinales d’Ibn
‘Arabî, mieux vaut s’appuyer sur le vaste corpus de ses écrits dont l’authenticité
ne fait aucun doute, à commencer par son “testament spirituel” que constituent
les Futûhât makkiyya et “qui représentent la majestueuse synthèse des secrets du
monde d’en haut et du monde d’en bas qu’il a transcrits et commentés tout au
long de son existence”31.

30. Cf., MIAS, Archive Project, www.ibnarabisociety.org comment RG 249.


31. M. Chodkiewicz, Un océan sans rivage, p. 37.