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La trame sociologique de l’espace 10.02.

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SociologieS
Penser l'espace en sociologie
Dossiers
Penser l'espace en sociologie

La trame sociologique de
l’espace
Éléments pour une pragmatique de l’espace et du commun

LUCA PATTARONI

Résumés
Français English Español
En repartant du « tournant spatial » des années 1970 et du travail de Henri Lefebvre, l’article
ouvre une réflexion sur la portée sociologique et politique des questions spatiales. Il défend
l’idée que pour donner toute sa signification sociale à l’espace, il faut le penser dans un double
dégagement : vers l’expérience et les fondements anthropologiques de l’agir, d’une part, et vers
l’institution du commun et les fondements politiques du vivre ensemble, d’autre part. Ces deux
horizons encadrent les débats contemporains, trop souvent disjoints, sur les rapports de
l’espace à l’action et à la reproduction des inégalités. Cette disjonction, entre pensées de l’agir
et de la domination, trouve sa genèse dans les débats épistémologiques en sciences sociales
(néo-marxisme, tournant pragmatique) et leur impact sur les théories de l’espace. Pour lier
alors ces deux horizons et donner à l’espace toute sa trame sociologique, l’article esquisse dans
un dernier temps une pragmatique conjointe de l’espace et du commun. Cette dernière,
prolongeant les travaux récents de Laurent Thévenot, offre une lecture plurielle de la manière
dont l’espace acquiert sa portée politique en liant, sous différents formats (territoire, espace
public, lieu commun), l’engagement des personnes et la constitution du commun.

The sociological weft of space. Elements for a pragmatic of the space and the common
Drawing from « the spatial turn » of the 1970’s and the work of Henri Lefebvre, this article
tackles the issue of the sociological and political dimensions of space. It claims that in order to
give space all its social relevance, we need to reflect about it in two directions: toward the
realm of experience and the anthropological foundations of agency on one hand, toward the
institution of the common and the political foundations of the living together on the other
hand. Each of those two perspectives meets up with the too often disjointed contemporary
debates on the relations of space to agency and the reproduction of inequalities. This
disjunction, between emancipation and domination, has its roots in the epistemological

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debates in social sciences (neo-marxism, pragmatic turn) and their impact on the theories of
space. In order to link those two perspectives, the article draws finally a pragmatic of space and
the common. This pragmatic, inspired by the recent work of Laurent Thévenot, offers a
pluralistic reading of the various political figure of space; each connecting, under a specific
mode (territory, public space, common space), people’s engagement and the constitution of the
common.

La trama sociológica del espacio. Elementos para una pragmática del espacio y de lo
colectivo
Partiendo de nuevo del « momento espacial » de los años 70 y de los estudios de Henri
Lefebvre el artículo presenta una reflexión acerca del alcance sociológico y político de las
problemáticas espaciales. Defiende la idea según la cual para dar una total significación social
al espacio es preciso ir en una doble dirección: hacia la experiencia y los fundamentos
antropológicos del actuar y por otra parte hacia la institución de lo que es común y los
fundamentos políticos del vivir juntos. Estos dos horizontes son el marco de los debates
contemporáneos demasiado a menudo desenmarcados, de las relaciones del espacio a la acción
y la reproducción de las desigualdades. Este desmarcamiento, entre formas de pensar sobre el
actuar y de la dominación nace de los debates epistemológicos en las ciencias sociales
(neomarxismo, vuelta pragmática) y de su impacto en las teorías sobre el espacio. Para unir
estos dos horizontes y dar al espacio toda su trama sociológica, el artículo esboza en primer
lugar una pragmática conjunta del espacio y de lo colectivo. Este último que prolonga los
recientes estudios de Laurent Thévenot, ofrece una lectura plural de la manera en que el
espacio adquiere un alcance político uniendo con formatos diferentes (territorios, espacio
público, lugares comunes), el compromiso de las personas y la constitución de lo común entre
ellas.

Entrées d’index
Mots-clés : théorie sociale, processus spatiaux, espace-identité, espace-potentiel, espace
public, espace éprouvé

Texte intégral
Mes remerciements vont à Gildas Renou et Laura Centemeri pour leur relecture et
suggestions critiques ainsi qu’aux éditeurs du Dossier. La réflexion présentée ici
s’inscrit dans un projet de recherche sur la « ville créative » financé par le Fonds
National de la Recherche Scientifique Suisse (FNS, 143225).

1 La réflexion contemporaine sur l’espace en sociologie est étroitement liée à ce qui a


été nommé le « tournant spatial » des sciences sociales, c’est-à-dire l’affirmation qu’une
pensée de l’espace est nécessaire pour mener à bien le projet d’intelligibilité du monde
inhérent aux différentes disciplines des sciences sociales et humaines. Si elle est
nécessaire, c’est que l’espace, contrairement à ce qui était largement véhiculé durant la
période moderne, n’apparaît plus comme le simple « container » – le « réceptacle
passif » (Lefebvre, 1974, p. 108) – des processus sociaux et temporels, mais comme
participant activement à la structuration de la société (Soja, 1989 ; Frey, 2012). Bien
qu’il existe de nombreux auteurs ayant perçu au fil du xXème siècle l’importance de
l’espace – que l'on pense aux travaux de l’École de Chicago ou encore de
Maurice Halbwachs –, le géographe critique Edward Soja défend l’idée que c’est dans
les années 1960 et 1970 que prend véritablement corps ce tournant spatial, en
particulier dans les travaux de Michel Foucault et Henri Lefebvre (Soja, 1989).
2 Dans cet article, je propose de considérer les enjeux épistémologiques et politiques
du tournant spatial des années 1960 et 1970 pour défendre une idée simple et
fondamentale : le développement d’une pensée de l’espace nécessite de l’inscrire dans

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la trame plus large d’une pensée de l’ordre social. C’est ce lien nécessaire que je propose
de nommer « l’intrigue sociologique de l’espace ». Je procède dans ma démonstration
en deux temps. Dans la première partie de l’article, un bref retour historique sur
l’évolution des liens entre les questions sociales et spatiales me permet d’argumenter en
faveur d’une conception de l’espace qui le lie à la fois à la question de l’expérience située
des personnes – la question de l’agir – et à la question de l’institution du commun – la
question des structures. Seule cette conception épaisse de l’espace est à même de
répondre à la fois aux enjeux épistémologiques et politiques du tournant spatial. La
deuxième partie de l’article est ensuite consacrée au développement d’une pragmatique
de l’espace et du commun qui cherche à répondre aux défis théoriques soulevés par la
première partie. L’enjeu en particulier est de mieux spécifier la dimension relationnelle
et politique de l’espace en identifiant différentes modalités de la relation entre les
processus spatiaux, les formes de l’agir et les modalités du commun. Je m’appuie dans
ce deuxième temps sur le travail de Laurent Thévenot que je prolonge dans sa
dimension spatiale et en puisant dans les recherches que je mène depuis une dizaine
d’années sur ces questions.

L’intrigue épistémologique et politique


du tournant spatial
3 Si Edward Soja considère que Henri Lefebvre et Michel Foucault ont joué un rôle
essentiel dans l’affirmation d’un tournant spatial, c’est qu’il estime qu’ils ont tous deux
défendus explicitement l’idée d’une revalorisation épistémologique des enjeux spatiaux,
faisant de l’espace une des clés de compréhension des transformations des formes
d’organisation de la société et de l’exercice du pouvoir (Soja, 1989). Plus
fondamentalement encore, l’argument qui sous-tendait la nécessité d’un tel tournant
épistémologique renvoyait au fait que c’était le rapport même à l’espace qui avait
changé : « Les nouvelles pénuries ne sont pas homologues aux anciennes raretés,
notamment parce que le rapport à l’espace a changé ». (Lefebvre, 1974, p. 381) Ce
changement du rapport à l’espace s’ancrait, selon Henri Lefebvre, dans l’extension de la
capacité de l’être humain à maîtriser l’espace et en particulier de le mettre au service de
l’extension du capitalisme : « Sans aucun doute, la problématique de l'espace nait d'une
croissance des forces productives […]. Forces productives et techniques permettent
d'intervenir à tous les niveaux de l'espace : local, régional, national, planétaire »
(Lefebvre, 1974, p. 108). Plus encore, cette production de l’espace se faisait sentir dans
la matière même du quotidien, réduisant jusqu’à l'imaginaire des êtres humains
(Lefebvre, 1968). Dans les termes de Michel Foucault, on assistait à l’extension sans
précédent d’un (bio) pouvoir capable d’agir, au travers de la modification du milieu de
vie, sur le corps même et les conditions d’existence des personnes (Foucault, 2004).
4 La conséquence de cette prise de conscience a été double : d’un côté, une
transformation épistémologique de notre compréhension de l’espace et, de l’autre, une
modification des formes même du politique – des modalités de la critique et de la
résistance. En effet, il ne s'agissait plus seulement de lutter pour des lendemains qui
chantent mais de déplacer la résistance du côté du quotidien – au niveau
« moléculaire » dira Félix Guattari (1977) 1– en créant en particulier les situations où
s'expérimentaient d'autres manières de vivre et de s'organiser (Simay, 2008). L'espace
devint ainsi dans les années 1960 et 1970 le lieu même d'expression et de performation
d’une critique en acte (Pattaroni, 2015). Si on le considère ainsi, le tournant spatial

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prend un sens profondément historique et révèle toute sa portée à la fois


épistémologique et politique.
5 Dans sa dimension épistémologique, le tournant spatial peut être vu comme
l’affirmation – aujourd’hui largement partagée – que l’espace est relationnel, c'est-à-
dire qu'il doit être considéré non pas comme un absolu mais comme une mise en
relation des entités qui peuplent le monde (Levy, 1999 ; Thrift, 2006 ; Massey, 1999 ;
Beaude, 2015). Cette pensée relationnelle de l’espace permet en particulier de
considérer son rôle dans la structuration de l’expérience des personnes.
6 Le tournant spatial tel que le dessine Henri Lefebvre ajoute toutefois une dimension
profondément politique et critique à ces considérations épistémologiques. En effet, il ne
se contente pas de souligner la part spatiale des phénomènes sociaux – comme le
faisaient déjà très bien les approches pionnières en termes d'écologie urbaine (Park,
1925) – mais il suggère que cette part spatiale joue un rôle essentiel dans la
(re)production de l’ordre social et, par extension, dans les processus à la fois
d’oppression et d’émancipation. Pour le dire autrement, l’espace non seulement lie des
entités variables mais contribue à leur agencement, c’est-à-dire à la constitution d’états
du monde variables où se jouent les phénomènes qui occupent les sciences sociales –
mais aussi comptent pour les personnes – telles que la (re)production des inégalités, les
processus de subjectivation ou encore le déclenchement et la résolution des conflits
sociaux.
7 Au-delà de l'enjeu ontologique, je voudrais défendre dans cet article l'idée que le
tournant spatial a aussi une conséquence sur le type de théorie sociale en jeu. En effet,
dire que l’espace est relationnel et qu’il participe de la différenciation des modalités du
commun revient à dire qu’il ne peut être pensé en dehors des questions essentielles qui
occupent les sciences humaines et sociales et leur donnent forme. En particulier, un
double horizon théorique vient enserrer la question spatiale et lui conférer toute son
importance dans la compréhension des phénomènes sociaux : un premier horizon, que
l’on peut dire expérientiel, et qui s’inquiète des liens entre l’espace et l’agir humain et
un second horizon, que l’on peut qualifier de structurel et qui s’inquiète des liens entre
l’espace et l’institution du commun. Si l’on accepte cette intrigue, cela implique que le
développement d’une théorie relationnelle de l’espace suppose que l’on se dote d’une
théorie de l’action et d’une théorie de l’institution du commun. Je propose de nommer
« trame sociologique de l’espace » ce lien nécessaire entre la réflexion sur l’espace et les
enjeux épistémologiques et théoriques des sciences sociales. C’est seulement en
intégrant l’espace dans sa trame sociologique que l’on est alors en mesure d’analyser
son rôle à la fois dans la structuration de l’expérience humaine et la constitution de la
société.
8 Cette trame sociologique suppose en retour que l’on s’efforce de tenir ensemble les
enjeux épistémologiques et politiques du tournant spatial ou encore, comme on le verra
plus loin, sa puissance descriptive et sa capacité critique. Cet enjeu m’apparaît essentiel
car même si l'on trouve chez Henri Lefebvre une tentative pour composer les différents
horizons de la question spatiale, les évolutions théoriques et épistémologiques
intervenues durant ces quarante dernières années ont eu tendance à les séparer, On a
vu en particulier se constituer, comme l’argumente clairement la sociologue de l’espace
Martina Löw, une division plus ou moins tranchée entre des approches théoriques
plutôt structurelles et d'autres orientées sur l’action (Löw, 2008). Les premières – à
l’instar en particulier des approches de la géographie critique inspirée par les travaux
de Henri Lefebvre (Harvey, 2006 ; Brenner et al., 2002) – s’inquiètent avant tout de
« la capacité de l’espace à produire des événements sociaux » (Löw, 2008, p. 26, ma
traduction), par exemple son rôle dans la production des inégalités. Les secondes

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tendent, elles, à conceptualiser l’espace comme le contexte et le produit de l’action


(Löw, 2008), s’inquiétant donc de son rôle dans la structuration de l’agir et des
interactions quotidiennes (Giddens, 1984 ; Werlen, 1993 ; Lussault, 2007).
9 Face à ce constat, Martina Löw invite à se doter d’un cadre analytique capable de
tenir ensemble ces deux orientations théoriques tout en les enrichissant. Elle propose
pour cela de définir l’espace comme « un ordonnancement relationnel d’entités
vivantes et de biens sociaux » (Löw, 2008, p. 35). Cette définition laisse entendre
l’épaisseur de la trame sociologique, à la fois dans son horizon expérientiel (entités
vivantes) et d’institution du commun (ordonnancement, biens sociaux). Il est
nécessaire toutefois de préciser encore ce qui se joue à la fois du côté des entités
vivantes et des biens sociaux. Pour cela, on peut faire un pas en arrière pour considérer
comment ces deux horizons structurent en profondeur la théorie sociale.

L’espace au cœur de la théorie sociale


10 Il est possible d’avancer l’idée qu’au-delà de leurs différences les sciences sociales
cherchent fondamentalement à rendre compte de « possibilités d’ordre » (Thévenot,
2006, p. 62). À savoir, comment dans un monde marqué par la différence, voire la
singularité des expériences personnelles, on peut observer des régularités dans les
comportements et, plus largement, « l'intégration d'actes dans un ordre, un équilibre,
une coordination » (Ibid., p. 55).
11 C’est ensuite sur les conditions de production de ces ordonnancements que les
constructions théoriques des sciences sociales divergent en profondeur. En particulier,
à la rationalité instrumentale de l’économie – produisant des équilibres – s’opposent
les modèles fondés sur des normes sociales, des valeurs ou encore des cultures de
l'anthropologie et la sociologie – produisant elles des ordres sociaux (idem).
12 Laurent Thévenot avance l'idée que ces différentes réponses rendent compte chacune
à leur manière d’un problème de coordination entre les personnes : comment l’agir
d’une personne se lie aux autres pour produire un certain type d'ordre (Thévenot,
2006, p. 63). Là encore les mécanismes sont variables : similitude de schèmes
rationnels (théories du choix rationnel), intériorisation, voire incorporation des normes
sociales (habitus), capacités d’ajustement situationnel (interactionnisme), etc.
13 Comme le laisse entendre la gamme des mécanismes évoqués ci-dessus, il faut
comprendre l’idée de coordination dans un sens large et fondamental, c’est-à-dire
comme le travail nécessaire pour produire un ordre en commun (cum ordinare). À cet
égard, peut-être que la notion de coordination garde une connotation trop
interactionniste et que lorsque la composition se fait par le biais d’une intériorisation
des normes sociales on touche aux limites de ce que le concept peut supporter. En
même temps, ce qui m’intéresse dans la notion, prise au sens large, c’est la dimension
relationnelle de l’ordre en commun qu’elle rappelle avec force. La composition d’un
ordre social suppose un travail de composition des différences, qu’elles soient de nature
cognitive, capacitaire ou encore statutaire. Elle n’exclut donc pas la possibilité du
conflit – au contraire si co-ordination il doit y avoir, c’est qu’il existe un potentiel de
discorde et de violence – tout en laissant entendre la possibilité d’une résolution, c’est-
à-dire la constitution d’un ordre légitime.2
14 À la variété des modèles de coordination ou de composition – qui appelle un travail
de description des modalités pratiques d’ordonnancement – s'ajoutent encore des
interprétations contrastées de l'impact de ces ordonnancements en termes politiques et
moraux : impliquent-ils de la domination, des inégalités, de l'exclusion et des

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vulnérabilités ou alors des émancipations, des opportunités, des optimums ? Comme


on le verra plus loin, c’est ici que l’on retrouve l’horizon critique des sciences sociales.
On voit ainsi se croiser à la fois des modèles contrastés pour rendre compte de la
possibilité de l'ordre et des interprétations divergentes sur les enjeux politiques de
l'ordre établi.
15 Derrière cette diversité analytique se trouve un constat fondamental qui est celui de
notre dépendance à l’égard du comportement des autres pour s’assurer des états du
monde qui comptent pour nous, individuellement ou collectivement (Pattaroni, 2001,
2005). C’est là l’idée de bien commun, qui signale non seulement une convergence sur
la qualification de ce qui est bien mais aussi que la réalisation de cet état suppose tout
un travail d’ « apprêtement » 3, de guidage ou encore de contrôle des personnes et des
choses. Dans cette perspective, l’espace comme agencement et gestion de la distance 4
joue un rôle essentiel dans la mesure où il participe précisément des dispositifs – se
mêlant à la question des normes et des injonctions les plus diverses – où se constitue la
structure d’interdépendance à autrui, c’est-à-dire la mesure dans laquelle on doit
prendre en compte – ou encore compter sur – autrui.
16 C’est là le cœur de la trame sociologique de l’espace. Néanmoins, comme le suggère le
bref rappel des débats qui traversent les sciences sociales sur la possibilité d’un ordre
social, cette trame est plurielle. Dès lors, le débat sur l'espace est forcément empreint
de ces interprétations en concurrence et les théories de l'espace contiennent – souvent
trop implicitement – des conceptions contrastées de ce dont est capable l’être humain
et des manières dont il compose avec les autres. On peut avancer l’idée en particulier
que l’on a assisté, suite au tournant spatial, à l’émergence de deux figures sociologiques
d’une pensée relationnelle de l’espace, que je propose de nommer « espace identité » et
« espace potentiel ».

Espace-identité, espace-potentiel :
deux figures sociologiques d’une
pensée relationnelle de l’espace
17 Comme on l'a brièvement suggéré ci-dessus en évoquant Martina Löw, les approches
contemporaines de l'espace demeurent traversées, nonobstant leur richesse et leur
finesse, par une tension qui oppose des postures s’inquiétant avant tout des questions
de structure sociale à d’autres se préoccupant en premier lieu de la teneur de
l’expérience individuelle.
18 Cette opposition est bien entendu trop sommaire et ne rend pas justice aux
différentes tentatives pour concilier ces postures. Il me semble toutefois intéressant de
les contraster provisoirement pour donner à voir les tensions que le travail théorique
doit composer, voire dépasser. Dans une certaine mesure, chacun de ces courants est
partiellement myope à l’égard des avancées de l’autre et contient une trame
sociologique particulière de l’espace que l’on propose de distinguer, à savoir les figures
sociologiques de l’espace-identité et de l’espace-potentiel. Le passage de l'une à l'autre
renvoie aux bifurcations théoriques et épistémologiques de ces dernières décennies. On
trouve toutefois chez Henri Lefebvre, au moment même de l’affirmation du tournant
spatial, des éléments susceptibles de nourrir l'une ou l'autre de ces conceptions. Il est
dès lors intéressant de revenir en premier lieu à sa conceptualisation afin de voir la
manière dont il tisse lui-même la trame sociologique de l'espace.

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La trame lefebvrienne de l’espace


19 Pour Henri Lefebvre le développement d'une « science de l’espace » s’inscrit dans
une visée de « théorie unitaire » à même de relier le physique, le social et le mental
dans une « science globale de la réalité dite humaine » (Lefebvre, 1974, p. 20). Il s'agit
donc bien, comme on l'a suggéré, d'inscrire la réflexion sur l'espace dans l'horizon
d'une réflexion plus large sur la coexistence des êtres humains. C’est la notion de
« production de l’espace » qui permet de lier dans un tout théorique à la fois la genèse
des espaces – dans leur dimension à la fois idéelle et matérielle – et les « pratiques
sociales (spatiales) inhérentes aux formes » (Ibid., p. 21). Une distinction en triptyque
doit permettre cette articulation : l’espace est à la fois perçu, conçu et vécu.
20 L’espace perçu renvoie à la « pratique spatiale, qui englobe production et
reproduction, lieux spécifiés et ensembles spatiaux propres à chaque formation sociale,
qui assure la continuité dans une relative cohésion » (Lefebvre, 1974, p. 42). Les
pratiques spatiales doivent donc être comprises comme le résultat du processus
dialectique au travers duquel la « société secrète son espace ». Elles renvoient à la
manière dont se lie au quotidien l’emploi du temps d’un individu et les espaces qu’il
parcourt.
21 Pour notre propos, il est important de relever le fait que la notion de pratique
spatiale – associée à l’idée de code – opère précisément la mise en relation entre
l’expérience individuelle et la constitution du commun nécessaire pour donner à la
question spatiale toute son importance sociale. En d'autres termes, elle contient une
théorie de l'action permettant de rendre compte de l'interaction entre la spatialité d'une
situation et les formes d'engagement des personnes. Henri Lefebvre souligne en
particulier le fait que la pratique spatiale renvoie à la fois « à une compétence certaine
et à une certaine performance » de « chaque membre de telle société » (Lefebvre, 1974,
p. 42, l’auteur souligne). On n’est donc pas en présence d’une personne sans qualités
mais bien d’un membre qui doit disposer de certaines compétences pour assurer la
« relative cohésion » qui découle des pratiques spatiales. Henri Lefebvre reste toutefois
quasiment muet sur les processus d’acquisition de ces compétences ou encore sur les
conditions de la performance en situation.
22 La « relative cohésion » produite par les pratiques spatiales dépend encore d’autre
chose que des seules compétences et performances individuelles. De fait, les pratiques
spatiales sont largement informées dans la théorie de Henri Lefebvre par les
« représentations de l’espace ». Ces dernières – renvoyant à l’espace conçu – sont
« liées aux rapports de production, à l’“ordre” qu’ils imposent et, par-là, à des
connaissances, à des signes, à des codes, à des relations “frontales” » (Lefebvre, 1974,
p. 43). Les représentations sont précisément ce qui permet de faire se rencontrer – par
le biais des codes – le plan de l’idéologie et celui des pratiques.
23 La rencontre n’est toutefois pas linéaire et Henri Lefebvre insiste à de nombreuses
reprises sur le fait que la production de l’espace est toujours dialectique, c’est-à-dire
jamais exempte de contradictions. De fait, il n’y a pas de rapport terme à terme entre
les « actes et les lieux sociaux, ente les fonctions et les formes spatiales » (Lefebvre,
1974, p. 51).
24 Henri Lefebvre complexifie le rapport dialectique entre les pratiques (espace perçu)
et les représentations de l’espace (espace conçu) par l’introduction d’un troisième plan
de l’espace social, celui de l’« espace des représentations ». C’est là l’espace « vécu à
travers les images et symboles qui l’accompagnent » (Ibid., p. 49) ; un espace dominé
mais qui ouvre aussi des possibilités de réappropriation par l’imagination.
25 L’approche développée par Henri Lefebvre contient ainsi deux éléments essentiels :

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d’un côté une pensée de la domination – puisque la production de l’espace participe


pleinement de la constitution de l’hégémonie d’une classe (Lefebvre, 1974, p. 18) et de
l’autre côté, une pensée du conflit et de l’indétermination puisqu’il n’y jamais
recouvrement des trois espaces. Néanmoins, Henri Lefebvre accorde de fait moins
d’importance dans ses analyses à la question de l’indétermination et tend plutôt à se
focaliser sur celle de la domination. Comme le fait remarquer Martina Löw (2008), son
approche – et celle de bon nombre des auteurs contemporains qui s’inspirent de lui –
tire du côté des analyses structurelles de l’espace plutôt que de celles orientées sur
l’action, et cela même s’il a fermement critiqué « l’idéologie structuraliste » comme une
entreprise intellectuelle appauvrissante à force d’abstraction (Lefebvre, 1975).
26 Cette focalisation sur les questions structurelles tient probablement pour partie à la
visée critique de son approche qui précisément suppose, comme le suggèrent les
analyses de Luc Boltanski sur les opérations critiques (Boltanski, 2009), le
développement d’un système descriptif qui assigne des positions stables à certaines
entités collectives et établit des liens de cause à effet (la domination des élites
capitalistes).
27 Plus que chez Henri Lefebvre, qui conserve tout au long de son œuvre une pensée
dialectique forte, c’est dans le développement ultérieur d’une sociologie ou d’une
géographie critiques de l’espace que l’on assiste à cette réduction. C'est le cas en
particulier de la géographie critique contemporaine soucieuse de poursuivre
l’interrogation sur le rôle de la production de l'espace dans le développement du
capitalisme et l'émergence des politiques néolibérales (Brenner et al., 2002).
28 De manière plus subtile, il est possible que ce soit aussi l’appareillage conceptuel
employé par Henri Lefebvre – en particulier les concepts de pratiques spatiales, codes
et représentations – qui induise indirectement une réduction de son approche
dialectique à une pensée de l’identité et de l’homogénéisation du commun, laissant
dans l’ombre les inquiétudes de l’action, la variabilité des formes de l’engagement et le
pluralisme des conceptions du bien.
29 Cette réduction à l’identité passe en particulier par le modèle de transmission
supposé par l’idée de codes et de pratique spatiale. En effet, le lien entre le code et la
performance suppose l’existence des mécanismes d'intériorisation, voire
d'incorporation, qui permettent d'assurer le lien entre l'action individuelle et les
positions socio-spatiales mais qui, par contre, ne laisse que peu de place à la part de
« créativité de l’agir » (Joas, 1999). La théorie de la pratique de Pierre Bourdieu – et sa
notion centrale d’habitus – offre probablement le modèle le plus abouti et raffiné de ces
pensées de la reproduction. Il ne me semble dès lors pas étonnant que l’on retrouve
cette notion dans de nombreuses analyses du rôle de l'espace dans la reproduction des
inégalités sociales. Il est question, par exemple, des effets de la position spatiale sur
l’identité (Pinçon & Pinçon-Charlot, 1988) ou encore de reproduction dans les parcours
résidentiels des divisions sociales (Cartier et al., 2008). Une bonne partie des analyses
de la gentrification s’inscrit dans cette tradition (Lees et al., 2008), d'autant plus
lorsque les « gentrifieurs » sont dotés d'un habitus (Bridge, 2007).
30 À la limite, la dimension politique de l'espace se résout finalement au seul fait que
l'espace est le « produit » – au sens strict d'un objet produit – des conflits sociaux et
des rapports de pouvoir inégaux. La structuration de l'espace est dès lors réduite à la
« matérialisation spatiale de la lutte des classes » (Perreira, 2015, 113).
31 Cette pensée de l’espace-identité va être mise en cause par l’évolution des théories de
l’action et de l'institution portée par ce qui a été nommé le tournant interprétatif
(Dosse, 1995) de ces trente dernières années.
32 Un des apports particuliers de ce tournant qui a touché toutes les sciences humaines

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a été l'élaboration de conceptualisations fines et plurielles de l'agir humain (Thévenot,


2006 ; Boltanski, 1990 ; Lemieux, 2009), qui ont en retour, quoique indirectement,
enrichi la compréhension des liens entre l’espace et l’expérience. L’enjeu spatial n’a pas,
en effet, été constitué comme immédiatement central par ce mouvement. Ce n’est que
dans un second temps, par la transformation progressive des problématisations
rendues possibles par le tournant pragmatique et interprétatif, que la saisie de cet enjeu
a pu être profondément renouvelée.
33 Le témoignage du sociologue de l’urbain Isaac Joseph est exemplaire de ce
mouvement intellectuel. Ce dernier évoque, dans un texte paru en 2003, les raisons
pour lesquelles il a eu besoin avec d’autres de revenir, contre les lectures marxistes de
l’espace, aux perspectives interactionnistes de l’École de Chicago en les réinterprétant à
la lumière nouvelle de la sociologie pragmatique et interprétative. En particulier, il
s’agissait de pouvoir « comprendre les problèmes sociaux de l’immigration, de
l’urbanisation et des formes contemporaines du pluralisme culturel » (Joseph, 2003,
p. 335). Rappelant le fait que Henri Lefebvre n’évoquait à aucun moment la question de
l’étranger – et donc de l’inquiétude sur les identités et l’appartenance – il fallait donc
revenir à des auteurs plus attentifs à ces questions comme Erving Goffman : « Goffman
est le sociologue de l’embarras et du malentendu, de l’instabilité structurelle des
conventions, de l’attention toujours en éveil, de l’alerte, de l’infinie manipulation des
croyances. À l’exact opposé de l’idéal homéostatique de la sociologie des territoires, des
identités et des appropriations » (Joseph, 2003, p. 332). Dans cette perspective, qui
revient chercher les cadres analytiques de l’interactionnisme tout en les prolongeant, il
ne s’agit plus d’étudier les appropriations territoriales de groupes déjà identifiés mais
de voir comme se constituent en situation – c’est-à-dire dans le jeu des êtres humains
et des dispositifs spatiaux et conventionnels (Dodier, 1993) – des frontières et, plus
largement, des identifications collectives (Lamont & Molnar, 2002 ; Stavo-Debauge,
2003). Les apports des théories cognitives ont permis en particulier d’abandonner pour
partie le rôle de l’intériorisation au profit de mécanismes plus dynamiques – où la part
de l’interprétation et de la critique joue un rôle important – de coordination et de
production du commun. Au cœur de ces analyses on trouve l’idée de capacité (Genard
& Cantelli, 2008), qui était déjà présente dans la notion de compétence utilisée chez
Henri Lefebvre. Alors que chez ce dernier elle était rapidement rabattue sur l’idée de
pratiques spatiales alignées par des codes, dans les analyses d'Isaac Joseph, les codes
deviennent – sous l’influence des écrits du psychologue James J. Gibson (1986) – des
« prises » qui supposent des ajustements en situation, tout en facilitant, par le biais des
« investissements de formes » (Thévenot, 1985) qui les instituent, la production d’un
ordre commun. L’espace devient ainsi « un milieu plein dans lequel l’activité
d’adaptation et de coopération des individus ou des collectifs trouve ses ressources ;
c’est un univers de plis et de niches qui gardent une opacité relative et qui sont
instrumentés comme tels » (Joseph, 2003). On a là une trame sociologique de l’espace
qui s'attarde sur ce qu'il potentialise, une pensée donc de l'espace-potentiel qui
constitue la relation espace et action comme une question théorique majeure.
34 Durant ces deux dernières décennies, la pensée de l'espace s'est largement enrichie
du point de vue de la compréhension des liens complexes entre les formes spatiales et
l'action – ou, plus largement, l’expérience – des personnes, que ce soit en termes de
capacité à agir ou encore de perception sensible. Il s’agit ainsi d’interroger la manière
dont l’espace participe de la contextualité de l’interaction et, plus largement, la
constitution du pouvoir d’agir de l’individu – et ses défaillances (Giddens, 1984). On a
assisté ainsi à l’émergence de théories géographiques et sociologiques qui mettent l’agir
au cœur de leur réflexion spatiale (Werlen, 1993 ; Lussault, 2007), éclairant entre

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autres ses dimensions émotionnelles (Thrift, 2006) et sensibles (Thibaud, 2010). Ces
travaux s’appuient sur les développements plus larges des sciences sociales en matière
de théorie de l’action et de l'affect – que ce soit ceux de l’interactionnisme et de
l’ethnométhodologie ou encore, plus récemment, de la sociologie pragmatique et celle
de la traduction – pour offrir une pensée de l’espace qui achève de balayer les
conceptions de l’espace comme container, et cela de manière bien plus claire que les
approches plus structurelles dont on a évoqué les ambivalences.
35 Une tentative récente et systématique en France est celle de Michel Lussault qui
emprunte par exemple la notion d'épreuve – telle que développée dans les travaux de la
sociologie pragmatique – pour l'appliquer à l'espace (Lussault, 2007 ; Lussault & Stock,
2010). Il identifie ainsi toute une gamme d' « épreuves spatiales » qui lui permet de
saisir plus finement les manières dont les configurations spatiales interagissent avec
l'agir et, plus largement, contribuent à la (re)configuration de l’organisation sociale.
Même si elle est conceptuellement fine, cette analyse ne prend toutefois pas toute la
mesure des avancées d'une pensée au pluriel de l'action (Thévenot, 2006). En effet,
Michel Lussault n'identifie pas des régimes d'engagement pour lesquels certaines
épreuves spatiales deviendraient plus pertinentes. Ainsi, si je parcours le même chemin
tous les jours, les repères pertinents ne sont plus la signalétique fonctionnelle mais
ceux issus d'un frayage familier. Cette signalétique sera par contre essentielle pour un
passant pressé ne connaissant pas les lieux. L'épreuve spatiale – la manière dont
l'espace en vient à compter – dépend ainsi plus fondamentalement de ce qui motive les
personnes – les « ressorts de leur action » (Pattaroni, 2005) – et leurs formes
d'engagement. Par ailleurs, ces épreuves comptent aussi au regard du monde qu'elles
permettent de composer : un centre-ville commercial ne dispose pas des mêmes
épreuves qu'un quartier populaire. On retrouve ici le double horizon, expérientiel et
structurel, de la trame sociologique de l’espace. En d’autres termes, comprendre
l’épreuve spatiale ne revient pas seulement à la saisir dans son effectuation mais à la
lier à la fois aux formes et ressorts de l’engagement et à la question de l’institution du
commun. En retrouvant ce double horizon la capacité spatiale acquiert toute sa
dimension politique et morale. Elle devient une des conditions pour qu'advienne des
états du monde qui comptent pour les personnes, c’est-à-dire des biens plus ou moins
partagés (Pattaroni, 2005).

Retrouver la charge critique d’une pensée de


l’espace
36 Si elle désire garder sa charge critique, l'analyse sociologique de l’espace ne peut
donc pas se cantonner à l'identification systématique des épreuves spatiales ou des
liens entre l'expérience et l'espace. Elle court le risque de se refermer sur le seul travail
casuistique de description – des situations ou des réseaux – perdant la possibilité de
différentier les états du monde (et de la personne) 5. Pour retrouver cette charge, on a
besoin de formes de totalisation 6 ou de « mise en commun » plus larges, permettant de
comprendre la portée politique et existentielle des épreuves ou encore de tel ou tel
agencement : les possibles qu’ils ouvrent ou ferment, la manière dont ils affectent et
potentiellement oppriment les personnes. Si notre pensée de l’espace revenait
seulement à considérer l’existence de prises spatiales dans la structuration des faits
sociaux et à se cantonner au constat épistémologique que l'espace est relationnel, on
resterait en retrait des ambitions de la sociologie qui vise à situer l’évolution historique
des formes de composition du vivre ensemble et leurs effets sur les humains que ce soit

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en termes de domination, de ségrégation, d’exclusion ou encore d’émancipation, de


modifications des formes de sociabilité, etc.
37 On retrouve un argument similaire dans un texte récent du géographe critique
Neil Brenner et deux de ses collègues où il débattent, en réponse à un article de
Colin MacFarlane, des apports possibles d’une approche en termes
d’« agencement » 7 – telle qu’elle se développe dans le sillage des travaux de
Gilles Deleuze et plus récemment de Bruno Latour (MacFarlane, 2011) – au
développement d’une théorie urbaine critique. Le débat qu’ils engagent est vaste et
complexe et il n’est pas possible de le restituer ici dans le détail. Toutefois, il est
intéressant de s’arrêter sur un des points de discussion qui me semble particulièrement
illustratif des enjeux qui nous occupent.
38 Pour Colin MacFarlane, une théorie urbaine critique doit entre autres faire le détour
par une compréhension de ce qui se joue dans les agencements quotidiens entre
humains et non-humains, à l’instar de la manière dont la matérialité même d’un habitat
précaire en Inde participe des difficultés rencontrées par les habitants : « Dans mon
travail sur les occupations territoriales informelles à Mumbai, j’ai été de plus en plus
attentif au rôle crucial que différentes matérialités jouent dans la constitution et
l’expérience des inégalités, et dans les possibilités d’un urbanisme plus égalitaire »
(McFarlane, 2011, p. 216 ; ma traduction). L’appel est clair ici pour une analyse qui
fasse le détour par une description fine de l’impact des agencements spatiaux sur
l’expérience, tenant à distance des lectures trop mécaniques du lien entre les inégalités
et la pauvreté des conditions matérielles. Sans contester l’intérêt d’une telle approche –
qu’ils considèrent avant tout méthodologique – Neil Brenner et ses collègues
s’inquiètent du fait qu’elle tend à ignorer un ensemble de questions qui leur semblent
essentielles, concernant par exemple la « géographie historique de la propriété du sol »,
la « division globale du pouvoir » ou encore les « transformations agro-industrielles »
(Brenner et al., 2011, p. 234 ; ma traduction). En d’autres termes, il s’agit pour ces
auteurs de considérer le « contexte du contexte », c’est-à-dire les « structures politico-
économiques et les institutions dans lesquelles les assemblages sont enchâssés »
(Ibid.). Bien entendu, les tenants d’une pensée processuelle des assemblages
rétorqueront que ces structures doivent elles-mêmes être pensées comme des
agencements dont on doit analyser les conditions de possibilité et qu’elles ne peuvent
donc pas être la base d’une critique qui les présupposeraient. Néanmoins, comme le
font remarquer Neil Brenner et al., sans outils pour « expliquer » les inégalités – qui
relèvent pour eux de la tradition structurelle de l’économie politique urbaine – on se
retrouve dans l’impossibilité d’identifier quels sont les actants pertinents dans la
production de ces inégalités et, plus largement, comment savoir si tel assemblage
participe d’un processus de domination ou d’émancipation. Ainsi, les approches en
termes d’assemblage courent le risque de « niveler la signification de tous les
intervenants » (Brenner et al., 2011, p. 233) et donc d’empêcher le développement d’un
travail critique. En effet, comme on l’a déjà suggéré pour Henri Lefebvre, le travail de la
critique repose précisément sur l’identification des chaînes causales qui conduisent à
une situation jugée comme injuste, et la possibilité d’assigner des responsabilités et/ou
culpabilités à certaines entités (Boltanski, 2009).
39 Il ne s’agit pas seulement de reconstituer des chaînes causales, il faut aussi en amont
pouvoir qualifier d’injuste une situation. Si les appuis normatifs de la critique sont
multiples (Boltanski, 2009), ils supposent en général de pouvoir rapporter une entité,
une situation à un bien – à la fois principe et état du monde – menacé, contrarié ou
encore nié. C’est le cas par exemple du principe d’égalité qui sert d’appui aux critiques
développées par la géographie critique d’inspiration marxiste.

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40 Si on veut élargir alors le propos – et ne pas le refermer sur les seuls outils de
l’économie politique comme le font Neil Brenner et al. (2011) – il faut considérer la
question de la structure comme celle plus générale du travail permettant de rapporter
une expérience concrète à la fois à une totalité collective et aux principes qu’elle met en
jeu. C’est ce travail de « mise en équivalence » – à la base des « montées en
généralité » – qui avait été placé au cœur des analyses de la sociologie pragmatique au
moment de son développement dans les années 1980 (Boltanski & Thévenot, 1991).
Une théorie de l’espace devrait permettre de comprendre comment les configurations
spatiales, en inscrivant les mises en équivalence dans la matière même de l’expérience
du quotidien, participent de ces processus de montée en généralité qui sont à la fois au
cœur du travail d’institution du commun et du travail de la critique.
41 La pragmatique de l’espace et du commun que j’aimerais maintenant dessiner dans
la deuxième partie de cet article s'attaque à cette tâche. Elle part de l'idée que pour
pouvoir comprendre le rôle de l'espace dans la structuration du social, il faut donner à
voir la manière dont la production de l'espace se réalise au travers d’une délimitation
des modalités de l’expérience et des qualités du commun.

Vers une pragmatique de l’espace et


du commun
42 Il me semble que l’on trouve dans le travail théorique et empirique de
Laurent Thévenot des éléments essentiels pour nourrir le projet d’une pragmatique de
l’espace et du commun. En effet, l'originalité de son travail réside dans le fait qu'il lie
dans une théorie générale de la « vie ensemble », à la fois la diversité des formes
d’engagement qui font la richesse de l'expérience humaine et la diversité des principes
d’ordonnancement du commun.
43 Comme on l’a déjà évoqué, ce dernier invite à considérer l’ensemble des modèles
réfléchissant sur la composition du vivre ensemble comme des formes différentiées de
coordination, que cela soit via des normes intériorisées, des équilibres rationnels ou
encore des ajustements en situation (Thévenot, 2006). Il étend par ailleurs la question
de la coordination à la personne elle-même pour aborder de manière plus dynamique la
question de l’identité et sortir aussi de l’alternative entre les modèles très stabilisés et
collectivisés de l’identité individuelle – ceux que j’ai évoqués auparavant dans les
analyses statiques de l’espace-identité – et les modèles très flexibles et individualisés où
l’on « bricole » entre des multiples identités possibles (Thévenot, 2014, p. 6) – qui
peuvent aussi être l’horizon problématique d’un espace-potentiel qui, à la limite,
perdrait toute capacité d’édification du commun.
44 L’entrée par la coordination permet ainsi de considérer l’horizon d’incertitude et de
plasticité au cœur de tout processus social tout en prenant au sérieux les diverses
modalités de réduction de l’incertitude tant à l’échelle personnelle, interpersonnelle
que collective. La question sociologique devient alors celle des processus par lesquels
l’environnement, mais aussi les personnes, sont peu à peu « formatées », c’est-à-dire
acquièrent les qualités et capacités qui permettent leur composition dans un ordre
institué. Laurent Thévenot avance en particulier l’idée d’ « investissement de forme »
(Thévenot, 1986) qui correspond aux différents moyens – temps, argent, négociation,
équipements, etc. – qu’il est nécessaire d’investir pour produire des formes et leur
garantir une certaine portée et validité 8. La « production de l’espace » est insérée dans
ce travail plus large d’investissement qui porte toujours à la fois sur les dimensions

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conventionnelles et matérielles des mécanismes de coordination. C’est du fait de ce


travail non seulement de traduction de la convention – ou de l’idéologie dirait
Henri Lefebvre – dans des dispositifs matériels mais aussi d’investissements divers
pour s’assurer de la stabilité et la validité de cette relation que les appuis spatiaux
prennent toute leur importance dans la production d’un ordre commun.
45 On voit ainsi mieux se dessiner les conditions de production d’un espace capable de
mettre en relation, selon les termes de Martina Löw (2008), des « entités humaines » et
des « biens sociaux ». Ce à quoi nous invite plus spécifiquement le travail de
Laurent Thévenot, c’est d’ouvrir ces deux catégories pour comprendre comment elles se
constituent en même temps que se configure un ordre spatial.
46 Du côté des « entités humaines », on trouve les différentes manières de s’engager des
personnes et comment chacune d’entre elles implique une manière d’éprouver le
monde qui l’entoure, c’est-à-dire de faire advenir une modalité de la réalité (Thévenot,
2006). Ainsi l'engagement familier – celui qui se forge dans la durée d'un frayage
quotidien – éprouve son environnement de manière préréflexive, se troublant lorsque
ses repères habituels sont dérangés (Breviglieri & Trom, 2003). De son côté,
l'engagement en action ordinaire – celui de l'action intentionnelle et stratégique –
éprouve les qualités fonctionnelles d'un contexte, se remettant en question lorsqu'il
manque de lisibilité ou que le plan est contrarié. Enfin, l'engagement en régime de
justification – celui de l'insertion dans des ordres collectifs et des rôles sociaux –
éprouve les qualités conventionnelles de son environnement, se défendant lorsqu'il est
soumis à la critique. Si l’espace est capable d’influer sur l’agir (ou de se constituer avec),
cela passe forcément par de tels régimes qui lient des modalités d’attention au monde,
des capacités et des prises situationnelles. Mais il faut encore aller plus loin en
questionnant comment ces engagements se lient à l’institution du commun et aux biens
qui l’informent.

Le commun au pluriel et les figures


spatiales du politique
47 Du côté des « biens sociaux », Laurent Thévenot fait un pas analytique
supplémentaire dans ses derniers travaux en traitant la question de l'architecture du
commun non seulement à partir du jeu des régimes d'engagement mais aussi des
diverses constructions politiques qui permettent de maintenir une communauté
« composite et conflictuelle » (Thévenot 2014). Il identifie ainsi trois différentes
« grammaires du commun au pluriel » qui chacune dessine un chemin inédit pour
apaiser la tension structurelle entre l’expression de la différence et la construction du
commun : la grammaire des ordres de grandeur, la grammaire libérale et la
grammaire par affinité.
48 Cette analyse symétrise de manière stimulante la question de la « communauté
composite » et celle de la « personnalité composite ». Il offre ainsi des outils d’analyse
précis pour saisir « les métamorphoses étroitement liées des modes de gouvernement
et de composition des sois » (Thévenot, 2014, p. 3). Comme on va le voir, chaque
modèle de « commun au pluriel » permet l’expression de certaines différences entre les
personnes tout en en faisant taire d’autres, constituant un paysage à chaque fois
distinct de la diversité en jeu. De plus, les biens en jeu dans chacun de ces modèles
varient en lien avec la diversité des manières de s’engager et de se coordonner. Chacune
des grammaires peut ainsi être lue comme un travail d’accueil et de composition de ce

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qui attache et motive les personnes, ouvrant ainsi une manière spécifique de produire
de l'espace. Il est dès lors possible d'esquisser une pragmatique de l'espace et du
commun en faisant correspondre à chaque grammaire du commun au pluriel une
modalité spatiale spécifique et le type d'engagement qu'elle implique : le territoire des
sujets, l'espace public des individus et le lieu des proches.

Grammaire des ordres de grandeur, territoire et


sujet
49 Repartant de ses travaux avec Luc Boltanski (Boltanski & Thévenot, 1991),
Laurent Thévenot (2015) identifie une première « grammaire de la pluralité des ordres
de grandeur où les différences entre les personnes, les situations, les objets, sont
exprimées en termes d'“ordres de grandeur” en compétition renvoyant à autant de
conceptions du “bien commun” ».
50 Dans une large mesure, cette grammaire est caractéristique des formes de
construction politique qui ont accompagné ce que Peter Wagner nomme la « modernité
organisée », allant de la fin du XIXème siècle jusqu’aux années 1960 et caractérisée par
un important travail de réduction des formes d’autonomie individuelle au profit de la
constitution de larges entités collectives (partis de masse, classes, etc.) autour
desquelles se sont constitués les grands combats politiques de la social-démocratie
(mais aussi du marxisme) et sur lesquelles ont pris appui et contribué à faire exister les
mécanismes de régulation de l’État social (Wagner, 1996). Les figures du plan et de la
structure sont privilégiées comme opérateur de distribution des pratiques, des groupes
et des qualités. La justice spatiale devient alors une question de planification
territoriale – ou d’intervention au niveau structurel – devant permettre en particulier
la correction des inégalités (accessibilité, amélioration du cadre de vie, etc.). Pour
permettre le déploiement de cette grammaire du commun, l’espace doit être pensé et
saisi comme un territoire, c’est-à-dire une aire clairement délimitée – une zone, un
quartier – rapportée à un ensemble de représentations – ou plutôt de grandeurs – et
de pratiques collectives. On retrouve ici les analyses en termes d’espace-identité,
conjoignant des collectifs, leurs pratiques et leur territoire. Le rapport à l’espace est
d’ordre discursif et favorise la saisie visuelle de ses qualités (précisément celle du plan
dans son sens cartographique mais aussi la géométrie d’un espace quadrillé) 9.
51 Si cette modalité spatiale du territoire, et plus largement de l’espace qualifié, est à
même de produire du commun au pluriel, c’est qu’elle permet les deux types
d’opération que Laurent Thévenot place au fondement des trois grammaires qu’il
identifie : une opération de « communication » – qui permet de mettre en relation des
différences, les faire communiquer – et une opération de « composition » – qui permet
de prendre en considération les différences tolérées pour les faire coexister (Thévenot,
2014). Ainsi, dans une grammaire « des ordres de grandeur » la communication
s’établit en rapportant les différences à des grandeurs et, en retour, leur composition
passe par la reconnaissance de la légitimité des différentes grandeurs et la création de
compromis entre elles. L’espace qualifié du territoire permet précisément la réalisation
de ces deux opérations sous la forme par exemple du zonage, dispositif central de
l’urbanisme fonctionnaliste. Le zonage suppose en effet la reconnaissance de
différentes activités légitimes 10 – rapportées à autant de valeurs ou plutôt de
grandeurs selon le lexique adopté par Luc Boltanski et Laurent Thévenot (grandeur
industrielle pour le travail, grandeur domestique pour l’habitation, etc.) – et les
compose en leur attribuant à chacune une place et la possibilité de compromis dans

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certains espaces mixtes.


52 Les constructions politiques qui passent par la stabilisation de l’espace qualifié du
territoire implique en retour une anthropologie ou plutôt un processus de
subjectivation spécifique : celui décrit classiquement comme socialisation (Dubet,
2002), qui institue un sujet – un agent – capable de s’identifier à des collectifs qui le
dé-singularisent. L'usage est rabattu sur des pratiques d’emblée collectives, à la
manière dont, comme on l’a suggéré, Henri Lefebvre tend à réduire l’usage quotidien à
une performance codée. L’idée d’appropriation de l’espace dans cette perspective ne
suppose pas un « maniement » singulier (Breviglieri, 1999) mais un marquage
symbolique, c’est-à-dire la constitution d’une frontière autour d’un groupe et ses
pratiques sociales.
53 Cette structuration du territoire – et de ses usagers – participe alors de la
stabilisation d’un ensemble de biens communs. C’est le cas par exemple des dispositifs
civiques qui visent le traitement égal des différents citadins par le biais d’un accès
généralisé à certains services (eau, électricité, etc.). Ou encore de l’efficacité d’un
système de transport qui suppose l’établissement de repères fonctionnels bien délimités
et l’aptitude des usagers à les prendre en compte dans leur mobilité quotidienne. Le
territoire fait en même temps toujours l’objet de la capacité critique des usagers,
capables d’évoquer d’autres modalités de qualification de l’espace et d’organisation
pratique du commun, menant à des recompositions territoriales.

Grammaire libérale, espace public et individu


54 La deuxième figure politique du commun au pluriel mise en évidence par
Laurent Thévenot est celle qu’il nomme la « grammaire libérale du commun au
pluriel » (Thévenot, 2014). Dans cette deuxième grammaire, dont il a trouvé
l’expression exemplaire aux États-Unis – mais qui est de plus en plus présente aussi en
Europe –, les différences sont exprimées en termes d’opinions divergentes ou d’intérêts
concurrents. Dans cette tradition libérale, qui s’est construite en transformant des
convictions en simples opinions (Stavo-Debauge, 2012), les différences sont exprimées
avec moins de virulence que dans la confrontation critique des grands principes. Au
débat politique sur les fondements de la construction du commun se substituent des
processus de négociations et la mise en balance d’« intérêts » ou encore la
confrontation d’« opinions ». Si cette grammaire est plus accueillante à l’expression
d’une individualité, elle demeure méfiante à l’égard des attachements trop forts. En
effet, il ne faut pas qu’un ancrage trop fort ou une conviction trop affirmée viennent
nuire à la possibilité de la négociation. En d’autres termes si l’espace vécu prend ici une
plus grande importance – comme source d’intérêt – il doit tout de même être vécu
« légèrement » 11. Dans une large mesure, on retrouve ici le format de présence au
monde décrit par Erving Goffman sous le terme d’« indifférence civile », condition
première de possibilité des espaces publics (Joseph, 2003).
55 La modalité spatiale au cœur de ce modèle est donc celle qui caractérise l’espace
public moderne. Cet espace accessible à tous et réglé suppose en retour un individu –
autonome et responsable – capable de respecter les attendus d’une grammaire publique
libérale (Pattaroni, 2005). L’usager, ou plutôt l’utilisateur de la ville, est ici rapporté
avant tout à ses capacités rationnelles et de maîtrise plutôt qu’à son appartenance à des
cultures ou des communautés. Si on a pu critiquer la dimension assez réductive de ce
format – qui réduit le citadin à un passant (Stavo-Debauge, 2003) –, il faut aussi
rappeler la positivité de ce modèle qui vise à composer pacifiquement des populations
aux attachements et convictions très contrastés. La possibilité d’un rapport réflexif à

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ses attachements, et par extension à l’espace public, est aussi la possibilité d’une
ouverture au nouveau venu et d’un traitement égalitaire de chacun.
56 Toutefois, la trop grande extension d’une grammaire libérale du commun – comme
de chacune des grammaires – est porteuse d’écrasement de certaines modalités
d’expression de la différence. On les voit poindre en particulier dans les dispositifs
concertés de gestion des conflits territoriaux qui sont venus se substituer aux luttes
urbaines. Alors que ces dernières mettaient pour partie en scène des groupes collectifs
autour de luttes d’appropriation territoriale, s’inscrivant ainsi dans une grammaire des
ordres de grandeur, les conflits urbains contemporains font désormais l’objet de
dispositifs de concertation. C’est le cas, par exemple, des « contrats de quartier » qui
rassemblent habitants et experts en vue de gérer le développement territorial, en se
dotant d’objectifs réalistes. L’espace est alors découpé en thèmes et portions (sécurité,
salles de répétition, aménagement de l’espace public, etc.). Comme nous avons pu
l’observer à Genève, la mise en place de tels dispositifs délimite clairement ce qui peut
être mis en discussion et la possibilité de faire entendre une critique politique large (par
exemple en dénonçant, comme c’était le cas dans les années 1970 ou dans les luttes
actuelles plus militantes, le système de production capitaliste du territoire) (Cogato et
al., 2013). Par ailleurs, ce ne sont pas seulement les convictions les plus fortes qui sont
tues dans ces dispositifs mais aussi les attachements trop familiers qui peinent à
prendre place dans les arènes publiques (Berger & Charles, 2014). Il faut alors
considérer une troisième modalité spatiale qui donne toute son ampleur politique aux
attachements.

La grammaire du commun par affinité et l’espace


éprouvé du proche
57 La troisième grammaire du commun au pluriel identifiée par Laurent Thévenot est
celle « du commun par affinité », fondée sur la mise en partage « d’affinités
personnelles à une pluralité de lieux communs » (Thévenot, 2014, p. 19). Cette forme
est plus rarement identifiée dans les travaux sur les processus politiques car elle n'est
souvent pas reconnue comme voie vers le commun. En effet, elle ne suppose pas le type
de détachement requis par les deux autres grammaires, qui dominent largement les
traditions démocratiques de ces deux derniers siècles. Au contraire, dans cette
grammaire le commun se construit à partir de la mise en partage d’attachements et de
références à des « lieux communs ». La notion de « lieux communs » doit être comprise
ici dans un sens large, renvoyant autant à des lieux physiques (parc, monument,
maison, etc.) qu’à des éléments plus « immatériels » (chanson, légende, personnage de
la littérature, etc.). On partage ainsi des expériences, des émotions qui rassemblent,
tout en conservant la possibilité d’une diversité d’usages. Que l’on pense, par exemple,
à un parc dont les différents usagers (flâneur, sportifs, biologistes), mus par leur
attachement commun, se mobilisent collectivement pour le sauver même s’ils différent
chacun dans leur expérience des lieux (Koveneva, 2011). La communication – la mise
en relation des différences – se construit ici dans l’expression intime d’un attachement
(Thévenot, 2014, p. 12). Comme il peut y avoir différents liens personnels à un même
lieu – fondés sur des usages contrastés – ou encore des liens personnels à des lieux
communs variés. Il faut aussi un travail de composition. Il ne s’agit pas ici de
compromis entre des principes reconnus comme légitimes ou de négociations entre des
intérêts dont on doit tenir compte mais plutôt d’un travail de mise en avant des lieux les
plus rassembleurs, c’est-à-dire qui accueillent la plus grande diversité d’affinités (Ibid.,

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p. 12).
58 La modalité spatiale qui accompagne cette troisième grammaire du commun par
affinité est celle du lieu qui suppose un espace éprouvé où se forgent les attachements
et qui permet la mise en partage de l’expérience de proche en proche. L’espace éprouvé
est plus spécifique que la catégorie généralement utilisée d’espace vécu 12. Comme on
l’a vu, chacune des modalités spatiales est rapportée à une manière de pratiquer
l’espace et implique donc une modalité de l’espace vécu. Il est faux de penser que le
vécu ne se rapporte qu’à l’intensité d’une immersion sensible et préréflexive. Au
contraire, l’effort d’identification d’une variété de régimes d’engagement vise à
symétriser les vécus. Cet effort est nécessaire en particulier si on cherche à rendre
compte de manière plus nuancée de ce qui se tient derrière l’idée très générale
d’expérience ou de monde vécu. Le lieu – qui marque l'attachement, l'ensemble
singulier de relations au monde (Beaude, 2015 ; Massey, 1999) – devient par excellence
la figure spatiale par laquelle se réalise cette politique du commun. La manière dont
l’espace influe l’expérience et la constitution du commun dans cette dernière
perspective ne relève pas des conceptualisations classiques du pouvoir – qui supposent
un schème dual – mais plutôt de ce que Jacques Rancière, dans sa critique de
Michel Foucault, nomme le « partage du sensible » (Rancière, 1998 ; Dikeç, 2005).
L’espace est alors le processus, en amont, par lequel s’institue la possibilité même du
pouvoir. On peut avancer l’idée que c’est précisément cette grammaire du commun qui
a pris de l’ampleur autour du tournant spatial et la montée en puissance, comme on l’a
vu, des formes de critique et de mobilisation s’appuyant sur une occupation et une
transformation des espaces du quotidien (Pattaroni, 2015). On assisterait alors de nos
jours à une réactualisation de cette grammaire avec la généralisation des formes de
lutte et de mobilisation qui passent par la mise en valeur d’attachements locaux
(paysages à préserver, patrimoine, etc.) (Centemeri, 2011) et/ou encore l’occupation de
lieux pour y déployer des formes alternatives de mise en commun (mouvement Occupy,
ZAT, ZAD, etc.,) (Comité invisible, 2014).
59 Les modalités spatiales du politique
Grammaire Modalité du Modalité de la
Modalité spatiale Modalité politique
politique vécu personne

Ordres de Territoire/plan Pratique Sujet (socialisé) Classe sociale,


grandeur directeur sociale usager groupe social

Individu (autonome et
Commun Espace public Utilisation Participation
responsable)
libéral /plan négocié fonctionnelle (stake-holder)
Consommateur

Commun Expérience Proche (familier) Groupe


Lieu /réseau
par affinité sensible membre affinitaire/multitude

En guise de conclusion : une politique


de l’espace dans tous ses états
60 Je suis parti dans cet article de l’idée que les années 1960 ont été le théâtre à la fois
d’une transformation des formes d’action politique et de pensée de l’espace. L’espace à
ce moment-là cesse d’être un impensé de la modernité pour devenir à la fois enjeu des
théories de la société et des luttes contre l’ordre établi. Le corps devient politique et par
extension tout ce qui l’attache au monde et aux autres. La portée de ces changements

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cheminera toutefois lentement, au rythme même des transformations sociétales et de


l’évolution des paradigmes des sciences sociales On n’assiste pas à un renversement du
jour au lendemain des conceptions sociales et spatiales, mais plutôt à différentes
tentatives pour concilier les expressions de la critique. Les importants débats dans les
années 1970 sur la portée des luttes urbaines – leur caractère classiste ou non, la place
à accorder au facteur urbain, etc. – sont exemplaires de ces conflits à la fois analytiques
et politiques (Pattaroni, 2015).
61 Au fil des années 1980 et 1990, l’ébranlement des formats antérieurs
d’ordonnancement de la société se confirme. Il n’était pas possible dans ce texte de
revenir sur ces transformations mais il est relativement acquis – même si l’extension de
ces changements est l’objet de débats importants – qu’on assiste à une montée en
puissance des processus d’individualisation, à l’accroissement de facteurs d’incertitude
et de risque, au délitement de certaines formes statutaires et de solidarité traditionnelle
(Wagner, 1996). Il devenait nécessaire ainsi d’accorder une plus grande place aux
situations de désajustement et de conflit, à la quête inquiète de gestion des incertitudes,
à la variation des formes d’institution du commun. En d’autres termes, les sciences
sociales, dans un tournant interprétatif et pragmatique, se sont tournées vers des
conceptions plurielles des personnes et des collectifs.
62 Au fur et à mesure que l’espace se trouvait restituer une pleine dignité théorique –
que le tournant spatial s’affirmait – il ne pouvait pas échapper à ces débats
épistémologiques. Il ne pouvait pas y échapper car, et c’est là la deuxième hypothèse de
ce texte, une pensée de l’espace ne peut faire l’économie d’une théorie de l’action et de
l’institution du commun. Si l’espace est une catégorie centrale de compréhension de la
structuration des faits sociaux, c’est précisément parce qu’il participe du travail de
composition entre l’expérience en première personne du monde et la production d’un
ordre social. Mais comment le fait-il ou plutôt comment les acteurs, les institutions
produisent-ils de l’espace pour faire société ?
63 À cet égard, malgré l’affinement à la fois des analyses attentives au rôle de l’espace
dans la (re)production des formes de domination et de celles attentives à son rôle dans
la structuration de l’expérience, rares sont les approches qui concilient pleinement ces
deux horizons du tournant spatial. Le simple constat de la dimension relationnelle de
l’espace est insuffisant pour saisir l’intrication profonde de l’espace et des formes
contemporaines d’agencement du monde, dans leur pouvoir à la fois oppressant et
émancipateur.
64 Il s’agissait ainsi d’affirmer dans ce texte l’importance de la trame sociologique de
l’espace, c’est-à-dire l’idée qu’une pensée relationnelle de l’espace – qui lui confère un
rôle essentiel dans la structuration du social – est toujours en même temps une pensée
de l’expérience et de l’institution. En d’autres termes, il est nécessaire théoriquement et
empiriquement de poursuivre l’enquête dans un même mouvement vers l’effectuation
de l’expérience et le travail de constitution du commun.
65 Pour esquisser cette critique renouvelée et plurielle de l’espace, j’ai tenté de
prolonger sur l’enjeu spatial l’analyse déployée par Laurent Thévenot au sujet des
« grammaires du commun au pluriel ». Il s’agissait d’identifier les différentes modalités
spatiales qui accompagnent la diversification des constructions du commun au pluriel.
Suivant l’horizon politique et les formes de subjectivation en jeu, l’espace se décline
sous une autre modalité. La production de l’espace apparaît donc étroitement liée à un
processus plus large de production du commun où se configurent à la fois une
grammaire du politique, une modalité spatiale et une modalité d’engagement de la
personne. Ces modalités ne sont pas seulement des constructions épistémologiques
mais elles participent à faire advenir les états du monde qui comptent pour les

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personnes et les collectifs. Elles sont dès lors au cœur des différents modèles de la vie
ensemble qui coexistent et s’affrontent dans la société contemporaine.
66 Ainsi le déploiement d’une modalité spatiale – ou encore d’une modalité de
production de l’espace si on reprend la catégorie de Henri Lefebvre désormais rendue
compatible avec une sensibilité pragmatique 13 – porte toujours la menace d’un
écrasement des différences et de l’éventail des biens en partage. On ne peut donc pas se
contenter de voir dans l’espace un ordonnancement d’entités humaines avec des biens
sociaux mais il faut pouvoir qualifier ces deux pôles – quelles modalités de l’humain et
du commun sont en jeu – et surtout se donner les moyens de décrire et évaluer les
différentes formes de composition afin de pouvoir en fin de compte les critiquer.
67 En dernier lieu, ce travail empirique et analytique me semble nécessaire pour faire
face aux difficultés d’appréhension et de critique des transformations sociétales, en
particulier dans le développement de la ville capitaliste contemporaine qui apparaît de
plus en plus inégale et productrice d’exclusion (Gerometta et al., 2005). Ces
transformations sont souvent rapportées au déploiement de politiques dites
néolibérales (Brenner et al.). Sans entrer dans le débat sur le néolibéralisme, on peut
avancer l’idée qu’il contient une modification plus en profondeur des formes de
gouvernement. Ce gouvernement est celui d’un « gouvernement par l’objectif » qui
s’adosse clairement à une grammaire libérale du commun au pluriel (Thévenot, 2009).
Ce gouvernement par l’objectif, que l’on rencontre autant à l’université que dans les
politiques sociales, se concentre sur la mise en place d’objectifs – peu questionnables
sous prétexte de réalisme – accompagnés de leur procédure d’évaluation et leurs
batteries d’indicateurs. Marc Breviglieri a récemment montré l’impact de ces formes de
gouvernement sur la production d’une ville qu’il nomme « garantie », où se
démultiplient les procédures et les expertises devant garantir la « qualité de vie » et
l’« attractivité » des villes (Breviglieri, 2013). Le prix de cette évolution est la
généralisation d’un espace public aux qualités certes garanties – fluidité, espaces
conviviaux, éventail de commerces – mais dont le pluralisme est de fait fortement
réduit à la fois en termes de qui est autorisé à y prendre part et en termes de comment,
réduisant par là sa « profondeur sensible » (ibid., p. 216). Un espace public que l’on
gère par les normes et la mise en place de processus participatifs fondés sur des
grammaires libérales (où les habitants viennent exprimer leurs intérêts et établir des
objectifs) (Pattaroni, 2015). Il en résulte un espace public qui perd donc son pouvoir de
trouble, traditionnellement au cœur des processus d’apprentissage de la vie publique et
du travail de politisation (Breviglieri & Trom, 2003).
68 L’apparition de ces formes inédites d’« oppression » implique une emprise de
l’espace – son double rôle dans la composition du commun et dans la constitution de
certaines expériences – d'une toute autre nature que les modalités disciplinaires de
l’urbanisme fonctionnaliste contre lesquels s’élevaient les luttes urbaines et les
expérimentations communautaires qui les accompagnaient. En cherchant à redonner à
l’espace toute son ampleur dans le questionnement sociologique, il s’agit finalement de
fourbir les outils analytiques et descriptifs capables d’identifier le rôle des
configurations spatiales dans ces nouvelles formes de pouvoir et d’oppression. C’est-à-
dire non pas pour penser l’espace « en soi » mais bel et bien pour penser les enjeux –
les promesses autant que les dérives – des formes sociétales inédites qui émergent
aujourd’hui.

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Notes
1 Revenant dans les années 1980 avec Toni Negri sur l’expérience de mai 68, ils expriment très
clairement cette idée d’une résistance « moléculaire » qui vient répondre au déplacement de
l’exercice du pouvoir : « mais c’est précisément ce transfert des objectifs totalitaristes au plan
le plus moléculaire qui engendre à son tour de nouvelles résistances au niveau le plus
immédiat et qui donne tout leur relief aux problématiques de la singularité tant individuelle
que collective.[…] 1968 exprime la réouverture matérielle objective et la cristallisation critique
des mutations intervenues au sein de la force de travail et du mode de production » (Guattari
& Negri, 1986).
2 Cette question de la légitimité est au cœur du travail de Max Weber mais aussi des « ordres
de grandeur » tels que les ont travaillés Luc Boltanski et Laurent Thévenot (1991).
3 Sur la notion d’ « apprêtement », voir Stavo-Debauge, 2009.
4 Sur la question de l’espace comme problème de la distance qui doit être annulée pour
pouvoir créer la possibilité d’une interaction avec l’autre, voir Levy, 1994 ; Beaude, 2015.
5 On pense par exemple à l’ouvrage Ordinary Cities de Jennifer Robinson qui, malgré une
critique stimulante des approches dominantes en études urbaines s’arrête à une lecture assez
banale de la ville comme « assemblage » (Robinson, 2006). Ou encore aux travaux inspirés de
la théorie de l'acteur-réseau et son souci de mettre à plat le monde (Latour, 2006).
6 Sur l’importance de la totalisation en sciences sociales, voir Dodier & Baszanger, 1997.
7 En anglais le terme utilisé est « assemblage ».
8 Laurent Thévenot utilise l’exemple de l’imposition d’un temps universel qui a nécessité un
« lourd travail de constitution : outillages techniques et formalisations scientifiques mis en

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œuvre pour fonder l'heure GMT, relations d'équivalence équipées par les réseaux de
communication (malle poste, télégraphe, chemin de fer, etc.) contribuant à étendre la validité
de ce temps, définition juridique des États pour confectionner les zones de temps standard,
institutions nationales et internationales pour s'accorder sur le temps » (Thévenot, 1986).
9 On pense ici aux analyses que font Gilles Deleuze et Félix Guattari de l’espace « strié » : « Ce
qui couvre au contraire l’espace strié, c’est le ciel comme mesure et les qualités visuelles
mesurables qui en découlent ».(Deleuze & Guattari, 1980, p. 598).
10 La charte d’Athènes – texte manifeste de l’urbanisme fonctionnaliste – distingue quatre
grandes fonctions territoriales à distribuer : travail, habitation, loisirs, circulation.
11 On trouve chez Jacques Levy l’expression d’« habiter léger » qui dénote bien le type de
torsion effectué pour mettre en compatibilité l’expérience spatiale de l’individu avec les
attendus de mobilité mais aussi d’engagement détaché qu’exige les grammaires libérales du
commun (Levy, 2013).
12 On pense ici à la dimension haptique de l’espace lisse que Gilles Deleuze et Félix Guattari
opposent à l’espace strié (Deleuze & Guattari, 1980).
13 Sur l’idée de « sensibilité pragmatique », voir Cantelli et al., 2009.

Pour citer cet article


Référence électronique
Luca Pattaroni, « La trame sociologique de l’espace », SociologieS [En ligne], Dossiers,
Penser l'espace en sociologie, mis en ligne le 16 juin 2016, consulté le 10 février 2017. URL :
http://sociologies.revues.org/5435

Auteur
Luca Pattaroni
Maître d'enseignement et de recherche, Laboratoire de Sociologie Urbaine, École
Polytechnique Fédérale de Lausanne (Suisse) - luca.pattaroni@epfl.ch

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l’institution de l’individu [Texte intégral]
Discussion de l’ouvrage de Nicolas Marquis Du Bien-être au marché du malaise. La société
du développement personnel, Paris, Presses universitaires de France, 2014
Paru dans SociologieS, Grands résumés, Du Bien-être au marché du malaise. La société du
développement personnel

Droits d’auteur

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