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Revue française de

psychanalyse : organe officiel


de la Société psychanalytique
de Paris

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque Sigmund Freud


Société psychanalytique de Paris. Auteur du texte. Revue
française de psychanalyse : organe officiel de la Société
psychanalytique de Paris. 1998-07.

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Revue Française de Psychanalyse

3
REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE
publiée avec le concours du Centre National du Livre

Revue de la SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUEDE PARIS,


constituante de l'AssociationPsychanalytique Internationale

DIRECTEUR
Paul Denis

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des Psychanalystes de langue française :
France : 710 F-Étranger : 850 F

Les manuscrits et la correspondanceconcernantla revue doivent être adressés à la


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jours qui suivrontla réception du numéro suivant.
REVUE FRANÇAISE
DE
PSYCHANALYSE

Le narratif

1998 TOME LXII

JUILLET-SEPTEMBRE

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
PARIS
Sommaire
LE NARRATIF EN PSYCHANALYSE

Rédacteurs : Jean-Louis Baldacci et Michèle Bertrand

Argument, 709
Michèle Bertrand — Valeurs et limites du narratif en psychanalyse, 713
Laurent Danon-Boileau — La qualité narrative de la parole en analyse, 721
Jean Gillibert — Récits de vie, 731
Antoine Raybaud et Florence Quartier-Frings — Raconter ?, 741
Bernard Lemaigre — Rêve, projection et narration, 751
Christiane Rousseaux-Mosettig — Le récit analytique chez Freud, 759
Claude Balier — De l'acte et son récit à la réalité du sujet, 767
Marie-Lise Roux — Le présent et l'imparfait, 781
Marie Bonnafé-Villechenoux — A l'orée du récit oedipien, le conte merveilleux...,787
Anne Bolin — Contes à rebours, 801
Diran Donabedian — La fonction économique du langage, le mot-action, 811
Marie-Thérèse Montagnier — Le style, figure du temps, 821

REGARDS
Jacques Angelergues — Brève note sur les apports critiques de Roy Schafer, 845
Donald P. Spence — Vérité narrative et vérité théorique, 849
Jean Laplanche — La psychanalyse : mythes et théorie, 871
Jean Laplanche — Narrativité et herméneutique, 889

DOCUMENT
Ruthellen Josselson — Le récit comme mode de savoir, 895

PERSPECTIVES
Perspective clinique
Colette Combe — Récit du travail analytique et construction en analyse, 909
Nadine Amar — A propos du journal d'une cure. Le narratif d'une écriture, 925
Anne Clancier— La parole et l'écriture, 931

Perspective littéraire
Laurent Jenny — Récit d'expérience et figuration, 937
708 Revue française de Psychanalyse

FUR DIE BRAVE FREUD JUGEND


Lawrence M. Ginsburg — Un livre « oublié » de l'époque de la jeunesse de Freud, 957

TRADUTTORE/TRADITTORE
Use Barande
— Le dommage infligé au corps de la lettre freudienne, 967

CRITIQUES DE LIVRES
Monique Dechaud-Ferbus — Éros aux mille et un visages de Joyce McDougall, 973
Bertrand Etienne — Psychanalyse des comportements sexuels violents de Claude
Balier, 979
Jean-Michel Quinodoz — Nouvelle introduction à la pensée de Bion par L. Grinberg,
D. Sor et E. Tabak de Bianchedi, 983
Simone Korff-Sausse — Retraits psychiques de John Steiner, 987

REVUE DES REVUES


Sesto Marcello Passone — Rivista di psicoanalisi, 993
Dolores Lopez-Branco — Revista de l'APM (Revue de l'Association psychanalytique
de Madrid), 997

RÉSUMÉS ET MOTS CLÉS

Résumés, 1001
Summaries, 1009
Ùbersichten, 1017
Resumen, 1025
Riassunti, 1033
Argument

En proposant la technique des associations libres, en incitant à la remémo-


ration, Freud a lié le genre narratif à la psychanalyse. Les aspects paradoxaux de
la règle fondamentale déterminent la trajectoire conflictuelle de la cure entre les
deux pôles du « parler » déjà présents dès la talking cure -, celui qui implique
-
un récit qui cherche organisation et cohérence dans les processus secondaires et
celui qui tend à la désorganisation du discours et à la régression vers les proces-
sus primaires. L'expression directe de fantasmes s'associe à des récits de rêves, de
souvenirs et à des chroniques de la vie quotidienne qui renvoient à des contenus
latents ; ces différents niveaux de narration traduisent la complexité du chemine-
ment entre la chose vécue et son évocation à travers les mots. L'Einfall, la pensée
incidente, vient traduire cette articulation entre le conscient et l'inconscient et
nous confirmer que le genre narratif intéresse toute la topique psychique. Plus
encore, en introduisant parmi les fantasmes originaires le «roman familial»
Freud a défini une sorte de fonction narrative dans l'inconscient lui-même. Les
fantasmes originaires et les théories sexuelles infantiles sont des formes de
contes : il n'y aurait pas de croyance sans récit.
Que fait l'analysant lorsqu'il raconte, que fait l'analyste de ce qui lui est
exposé et qu'il dénomme parfois improprement « matériel » ?
L'interprétation vient contribuer à la défaite du récit et à sa réécriture, le
patient accédant alors à des possibilités toujours nouvelles de refïgurer son
passé, de ressaisir son implication subjective, même si les souvenirs remémorés
ne changent pas. On pourrait alors parler des «constructions en analyse»
comme d'interprétations narratives.
La question de la vérité des récits se pose comme celle de leur fonction dans
le déroulement de la cure.
Rev. franc. Psychanal, 3/1998
710 Revue française de Psychanalyse

Certains auteurs anglo-saxons comme D. P. Spence, en réaction contre


l'ego psychology, empruntant à la théorie littéraire la notion de narratif utilisent
ce terme pour définir ce qui, selon eux, fait la spécificité de la psychanalyse : per-
mettre au patient d'atteindre une vérité « narrative », par opposition à une vérité
« historique », objective et scientifique. Cette notion de « vérité narrative » n'est
pas sans évoquer la vérité «construite» de Serge Viderman.
Considérerla fonction économique et élaborative du geste narratif pourrait
être une voie pour échapper à l'alternative entre le criticisme poppérien et une
conception herméneutique de la psychanalyse. De son côté Roy Schafer espère
par l'interprétation donner plus de poids au récit en débusquant l'action cachée
au coeur des « stratégies narratives ».
Mais que se passe-t-il lorsque les articulations de la chose, du mot et de
l'acte sont défaillantes et que le cauchemar, à la place du rêve, exprime ces fai-
blesses ? Le récit semble s'éloigner asymptotiquement de ce qu'il veut traduire,
ou au contraire le mot prend la valeur de la chose. Litanie vide ou incarnation
des mots, recours à l'acte, ne peuvent-ilsêtre saisis dans une visée normative qui
s'ignore elle-même? Dans toutes ces formes, l'effraction traumatique - même
-
encryptée dans des secrets ou des deuils clos est proche, et avec elle l'acte ou le
délire. Ici on évoquerait le cadre dans ses dimensions verbales et non verbales
car la situation analytique « pure » ou exclusivement duelle est le plus souvent
insuffisante. Où situer ce qui a été défaillant ? Pourrait-on y voir une altération
des « enveloppes prénarratives » décrites par Stern, ou la carence des « signifiants
énigmatiques » de Jean Laplanche ? Ou encore l'impossibilité d'un passage « du
pictogramme à l'énoncé» invoqué par Piera Aulagnier? A travers ces failles
s'ouvre la voie de ces destins transgénérationnels qui semblent l'incarnation de
récits parentaux incompatibles qui n'ont jamais pu prendre d'autre forme. Com-
ment alors dégager la temporalité du récit de sa répétition rythmique ? Une réfé-
rence à un agir symbolisant apparaît à beaucoup nécessaire, sous la forme
d'aménagements techniques : parole narratrice de l'analyste qui prend une fonc-
tion de conteur de l'histoire de son patient, appui sur le vécu corporel du sujet,
recours au jeu ou au psychodrame susceptibles de soutenir, ou de se substituer
à, la trame narrative défaillante.
Il peut être ici suggestif d'évoquer le paradigme proposé par Ricoeur dans
Temps et récit. Il y dénonce dans les théories modernes du récit une conception
de la temporalité qui n'est qu'une logique de la succession, soit une conception
de la temporalité comme fermée et répétitive. Transposée dans le champ de
l'analyse, sa critique éclaire la réorganisation continuelle du récit qui implique la
redistribution des identifications et en particulier l'introjection du fonctionne-
ment analytique. Les récits trouvent alors leur fonds commun dans cette
recherche d'une interprétation de l'expérience passée qui autorise la poursuite du
Argument 711

plaisir, à l'abri de ces mouvements d'identifications et de désidentifications. Les


récits se révèlent donc lourds de significations érotiques et le travail analytique
permettrait l'ouverture de la structure narrative à la représentation de l'autre et
les signifiants énigmatiques se feraient le point d'ancrage de récits ultérieurs.
Ce sont les ratés de ces ouvertures et les répétitions qu'ils entraînent qui
sous-tendent les demandes d'analyse. Le sujet se trouve capturé par son récit,
enfermé dans ses identifications hystériques ou la structure obsessionnelle de sa
trame narrative. L'autre est appelé mais sur un mode imaginaire ; il est tenu à
distance. L'interprétation de transfert peut alors libérer de l'ambiguïté de l'objet,
des pièges que la pulsion tend au récit et de l'attente indéfinie que ce dire
engendre. Elle resitue le sujet en face de la responsabilité de son désir incons-
cient, en rendant le passé inactuel.
Quoi qu'il en soit, implication subjective et temporalité retrouvée posent, à
travers le devenir narratif de la cure, la question de la vérité et de ses effets.
Conviction, croyance, preuve, ne se dissipent-elles pas devant la validation que
représente, dans l'interprétation et la réinterprétation, l'épreuve de la confronta-
tion à l'autre ? L'analyse ne favorise-t-elle pas dans cette épreuve le développe-
ment d'un récit qui resterait par définition inachevé ?

Michèle BERTRAND et Jean-Louis BALDACCI.


Valeurs et limites du narratif
en psychanalyse

Michèle BERTRAND

1 /Les paradoxes de la parole en analyse

En instituant la talking cure, en proposant la règle des associations libres, en


invitant le patient à la remémoration, Freud a introduit le genre narratif en psy-
chanalyse. Récits de rêves, souvenirs, relations de la vie quotidienne, tout ce dire
tend à s'organiser en narration. Se pose alors une question : en quoi le récit est-il
« thérapeutique », et jusqu'à quel point ?
Et là, surgit un premier paradoxe : narration et libre association ne vont pas
nécessairement de pair. A certains égards, ils sont même antithétiques. La parole

Conrad Stein l'avait noté naguère - requiert un certain niveau de vigilance,
tandis que la libre association se déploie dans une sorte de rêverie comparable
au repli sur soi du dormeur. Un équilibre doit donc être trouvé entre la régres-
sion, d'une part, et la critique ou vigilance nécessaire à la production de paroles,
d'autre part. Cet équilibre est analogue « à celui qui, durant le sommeil, permet
la production onirique dont nous savons qu'elle ne saurait avoir lieu sans l'inter-
vention de la censure du rêve»1. Le paradoxe n'est autre que celui de la règle
fondamentale : elle invite l'analysant à « tout dire », soit à former des phrases
intelligibles, des phrases dotées de sens. En même temps, la régression qui favo-
rise la libre association tend à réduire cette belle ordonnance : phrases ébauchées
qui restent en suspens, ruptures de sens, énoncés agrammaticaux, dont la limite
est la rêverie silencieuse. La parole en analyse doit trouver sa place entre deux
pôles, celui de la régression, qui conduit au silence, et celui d'une narration cons-
truite, intelligible, mais qui n'offre aucune ouverture à l'inconscient.

1. C. Stein, L'enfant imaginaire,Denoël, 1987 (1971), p. 26-27.


Rev. franç. Psychanal., 3/1998
714 Michèle Bertrand

L'effet de clôture des deux recours est bien connu : ici, le refus de l'effort de
communication, dans la jouissance qu'éprouve le rêveur de son monde inté-
rieur ; là, un dispositif au maillage serré, pour empêcher l'émergence de pensées
non voulues. Dans les deux cas, nous avons affaire au narcissisme ; tantôt la pré-
dominance des processus primaires fait obstacle à la parole, voire à la pensée.
Tantôt ce sont les défenses narcissiques du moi qui mobilisenthypervigilance et
censure pour se prémunir contre toute irruption de l'inconscient.
Le paradoxe de l'analyse, c'est qu'elle incite l'analysant à découvrir le fonc-
tionnement psychique et les processus primaires, à travers la parole et le récit,
qui appartiennent aux processus secondaires, ceux de la pensée et de l'intellect.
Or les deux logiques sont hétérogènes. Celle des processus primaires est de s'ex-
primer, préférentiellement, par des affects et des représentations de choses.
A l'inverse, le travail de l'intellectréclame « l'unification, la cohérence, l'intelligi-
bilité de tout ce qui vient de la perception ou de la pensée, et il n'hésite pas à éta-
blir une cohérence fausse si, par suite de circonstances particulières, il ne peut
saisir la vraie corrélation »'. Nous reconnaissons dans ce travail la « systématisa-
tion qui caractérise le récit du rêve, comme aussi la phobie, le délire ou la pensée
compulsionnelle ».
Le travail analytique, et c'est principalement le rôle de l'interprétation, va
procéder tout à l'inverse de cet effort d'organisation qui rend le récit possible :
l'analysant qui rapporte un rêve attend de l'interprétation qu'elle lui en livre le
sens ; il sollicite de nous, implicitement, une révélation. Or ce que Freud a insti-
tué est exactement le contraire : non pas une clé des songes, ou leur interpréta-
tion symbolique (cela même qui intéresse Jung), mais leur analyse. Analyser un
rêve, c'est déconstruire le récit du rêve, en retrouvant les éléments du rébus aux-
quels d'autres maillons de la chaîne sont accrochés. Le résultat d'une analyse de
rêve, comme celle qu'il fait de l'injection à Irma, ce n'est pas le sens caché du
rêve mais un foisonnement de voies qui partent dans toutes les directions. Le
voyageur en quête d'un sens ne peut que s'égarer dans les forêts du rêve.
Invité à dire tout ce qui lui vient à l'esprit, l'analysant s'empresse, en règle
générale, de mettre de l'ordre dans ses idées, et l'un des effets de cette mise en
ordre est la construction narrative : relation de la vie quotidienne, souvenirs.
Pourquoi ? Parce que l'analyse est portée par une quête d'identité : comment
suis-je devenu ce que je suis ? comment puis-je changer ? Le récit est constitutif
d'une « identité narrative ». Mais le dispositifanalytiquefait échec à ces tentatives
de construction d'une histoire dont Kierkegaard avait montré le caractère illu-
soire : rien ne devient nécessaire du seul fait d'être passé2. Non seulement l'associa-

1. S. Freud, Totem et tabou (1913), Gallimard, 1993, p. 218.


2. S. Kierkegaard, Miettes de philosophie.
Valeurs et limites du narratifen psychanalyse 715

tion libre favorise l'émergence de pensées non voulues, qui « parasitent » le récit,
mais encore les interprétations de l'analyste mettent à mal les constructions narra-
tives, en en faisant apparaître le caractère défensif ou inauthentique. Et pourtant
rien ne serait possible sans cette mise en mots requise de l'analysant.
Analyser, c'est donc, littéralement, délier, déconstruire. La place un peu
exceptionnelle que Freud assigne à la construction en analyse lui permet, selon
Laplanche, de « dédouaner complètement la Deutung, l'interprétation, laquelle
se définit, par opposition à la synthèse reconstructive, comme procédant d'élé-
ment à élément, c'est-à-dire restituant simplement tel chaînon manquant de la
chaîne associative/dissociative. Cette définition quasi mécaniste, associativiste,
fait fi de toute recherche de sens, de toute compréhension»1.

2/Dans quelles conditions le récit est-il «thérapeutique»?

Il arrive que l'analyse bute sur du traumatique, ou ces drames précoces qui
n'ont pu être inscrits dans le registre narratif. La parole alors se tarit, la remé-
moration vient à manquer; seul l'affect se manifeste, avec une compulsion à
répéter, voire le brusque retour, sous forme d'hallucination, d'un fragment de
réalité disparue. Tel est le cas de figure qui justifie, selon Freud, le recours à la
construction dans l'analyse. Cette construction supplée moins à la mémoire
défaillante qu'à l'absence de symbolisation de l'expérience vécue.
C'est donc que le récit a un effet bénéfique. Lequel? Au premier chef, de
réinstituer le sujet dans la temporalité. A cet égard, il me paraît éclairant de
reconsidérer le paradigme, développé par P. Ricoeur, dans Temps et récit2, para-
digme des trois Mimesis (le terme mimesis étant ici entendu au sens aristotélicien
d'une représentation d'action).
Le premier niveau, Mimesis I, explicite les conditions du récit. La forme
narrative, selon Ricoeur, s'enracine dans une précompréhension du monde de
l'action. Elle présuppose une familiarité avec les notions propres à une séman-
tique de l'action: agents, buts, moyens, motifs, succès, échec, coopération,
conflit, circonstances...
Le deuxième niveau, Mimesis II, est celui de la configuration du récit, la
composition narrative proprement dite. Cette composition se présente comme
un scénario dramatique, comportant un commencement, un déroulement et une
fin. C'est ce que Ricoeur désigne par le terme de «mise en intrigue», soit un

1. J. Laplanche, La psychanalyse comme anti-herméneutique, Revue des sciences humaines, n° 240,


octobre-décembre 1995, p. 15.
2. P. Ricoeur, Temps et récit, Seuil, 1985.
716 Michèle Bertrand

agencement des faits de manière qu'ils prennent un sens. Enfin, Mimesis III est
la refiguration du passé, entendue comme la séquence par définition inachevée,
et restant ouverte, de ses réinterprétations.
Cette conception du narratif attire notre attention sur deux points fonda-
mentaux : la fonction de l'action et celle du sens. Toutes deux apportent un éclai-
rage sur l'effet « thérapeutique » du récit.
Le postulat de l'analysant, et plus généralement de tout être humain, est que
tout a un sens. La production de sens est ce qui permet de négocier notre impuis-
sance devant le destin, comme de symboliser l'insymbolisable. « On ne peut abor-
der des forces et un destin impersonnels, ils nous demeurent à jamais étrangers.
Mais si, au coeur des éléments, les mêmes passions qu'en notre âme font rage, si la
mort elle-même n'est rien de naturel, mais un acte de violence dû à une volonté
maligne, (...) alors nous respirons enfin, nous nous sentons comme chez nous dans
le surnaturel, alors nous pouvons élaborer psychiquement notre peur, à laquelle
nous ne savions jusque-là trouver de sens. Nous sommes peut-être désarmés, mais
nous ne sommes plus paralysés sans espoir, nous pouvons du moinsréagir »1 (...).
Il y a certes de l'illusion dans la production d'un sens, et Spinoza, avant
Freud, avait ironisé sur le « délire téléologique » qui nous fait attribuer des inten-
tions à la nature. Mais toutes les productions significatives ne sont pas au même
degré illusoires, et surtout, Freud le dit clairement, elles nous montrent la voie
dans laquelle nous devons avancer (celle de la sublimation).
Parce que tout analysant, plus généralement tout être humain, est hermé-
neute, le récit a une valeur thérapeutique. L'un des effets du récit est en effet de
transformer une situation de passivité et d'impuissance en action, du seul fait de
mettre en récit. Même si dans l'événement le sujet a été passif, dans la mise en
récit et l'attribution d'un sens il devient actif: comme le dit Ricoeur, l'intrigue
relève, non d'une grammaire de la langue mais d'une praxis du raconter, donc
d'une pragmatique de la parole.
Ce constat dépasse le cadre de l'analyse. L'écriture littéraire atteste ce pou-
voir, comme elle manifeste, chez plus d'un auteur, ce que la création doit à l'ex-
périence de la douleur. Sans aller jusqu'à une expérience extrême, il y a au mini-
mum une insatisfaction, un questionnement. Lorsque nous entreprenons un récit
de cas (hors de toute nécessité institutionnelle), n'est-ce pas sous l'aiguillon
d'une énigme restée non résolue ? Si Freud raconte le cas de Dora, dix ans après
la fin de l'analyse, s'il revient par la suite à plusieurs reprises pour apporter à
chaque fois un nouvel élément de réflexion, n'est-ce pas cette fin abrupte et non
élucidée qui sollicite impérativement l'intellect ?

1. S. Freud, L'avenir d'une illusion, PUF, 1980, p. 23-24.


Valeurs et limites du narratif en psychanalyse 717

Il peut être utile cependant de dire en quoi le régime du narratif est différent
dans le récit écrit et dans le récit oral.
Une narration écrite ne s'effectue pas dans une situation d'interlocution.
Sans doute, toute parole est-elle adressée à quelqu'un même quand l'auteur dit,
ou croit, s'adresser à lui-même. Mais ce destinataire inconnu fait partie de son
monde intérieur, comme les personnages du rêve font partie du rêveur. Dans le
récit oral, il en va autrement. D'abord la parole fait intervenir la voix, c'est-à-
dire le corps: le sujet qui parle s'expose à être brusquement envahi par des
affects qu'il n'a pas senti venir, qu'il ne peut contrôler. Ensuite, le destinataire
est ici réel et son intervention imprévisible expose le sujet au risque d'entendre ce
à quoi il ne s'attend pas, soit la brusque confrontation à l'autre qui est en lui.
Ainsi, l'expression orale du récit expose le sujet au risque d'un trauma, ce
qui n'est pas le cas dans une activité de pensée silencieuse, ou dans une activité
d'écriture solitaire. La mise à l'épreuve de la rencontre avec l'autre, dans le cas
d'un écrit, commence avec la réception, l'acte de lecture. C'est là que l'auteur est
confronté avec un interlocuteur non plus imaginaire, mais réel. Il est rare qu'un
auteur sorte complètement indemne de la lecture faite de son oeuvre.
Ce qui se cherche peut-être dans le récit est l'accès à un savoir sur soi, mais
un tel savoir ne vient pas du récit.

/
3 Enjeux théoriques

L'acte de raconter, nous l'avons dit, peut être bénéfique, à deux titres : en
permettant une symbolisation, en renversant la passivité en activité. Faut-il pour
autant suivre ceux qui voient dans l'analyse un pur « langage d'action » (Roy
Schafer) ou qui pensent, comme Donald Spence, que l'activité thérapeutique de
l'analyse consiste à produire un « bon récit » (a goodstory), hors de toute vérité
historique ?
Que dans la psychanalyse on ait affaire à de l'action, personne ne le contes-
tera. Dans l'analyse, dire, c'est souvent faire, pour paraphraser Austin1. On
pourrait considérer tout scénario transférentiel à la lumière de cette vérité. Que
l'analyste soit pris à témoin, comme un auditeur attentif ou indifférent, ou qu'il
soit pris à partie, comme l'un des protagonistes du drame que l'analysant revit
présentement, cela a déjà été dit. Mais précisément, la théorie psychanalytique
postule que la mise en actes présente ne fait que répéter inconsciemment des
conflits infantiles, qui n'en sont d'ailleurs pas à leur première répétition. C'est
cela qui nous conduit à dépasser le hic et nunc de la prétendue « interaction»,

1. Austin, How to do things with words, trad. franc. Quand dire, c'est faire.
718 Michèle Bertrand

soit une situation à deux. L'analyste n'interprète pas pour restituer « le sens » de
ce qui se déroule dans le scénario présent. Il intervient pour déplacer l'analysant
de la position d'acteur à celle de spectateur-auditeurde son propre drame. C'est
cet effet de décalage qui lui permet non seulement d'entendre ce qu'il dit, mais
d'inaugurer un processus de dégagement à l'égard de ce qui n'est d'abord que
reviviscence ou répétition. C'est aussi ce qui restitue au récit le statut d'un dire et
non d'un faire.
J'aimerais revenir sur un texte qui, en son temps, a suscité plus d'une
polémique, La construction de l'espace analytique, de Serge Viderman1. Cet
auteur défend l'idée que, dans l'analyse, on ne reconstruit pas son passé, mais
on le construit. On doit donc conclure au caractère conjectural du récit en
analyse, ceci «non en raison d'un défaut instrumental ou d'information, mais
d'une limite épistémologique infranchissable»2. Pourtant, c'est à tort, à mon
avis, que l'on impute à Viderman l'idée de sacrifier l'histoire à la structure. Il
postule au contraire que les virtualités fantasmatiques dont procède le récit ne
pourraient jamais s'actualiser si elles ne rencontraient une « expérience organi-
satrice de sens», ce qui n'est pas si éloigné, me semble-t-il, de la conception
ricoeurienne de la refïguration du passé. Ainsi, il conclut : « C'est bien de cette
rencontre entre la réalité du passé historiquement vécu par le sujet, et des
formes fondamentales de son monde fantasmatique, que naît une histoire spé-
cifique, à l'interaction de l'axe horizontal de son temps historique, et vertical
de sa vie fantasmatique, c'est de ce point que s'éclairent les temps de son his-
toire et de ce qu'il pourra devenir. »3
La question demeure cependant de ce qui est visé dans l'analyse. Est-ce de
produire une construction? Le travail de construction, et la satisfaction qu'il
apporte, serait-il la fin visée par l'analyse ? On peut en douter : nous reviendrons
sur ce point. La différence entre Viderman et Spence, c'est que pour Viderman il
y a une sorte de construction historique, conjecturale sans doute, mais qui croise
une expérience vécue, alors que pour Spence, la référence à l'histoire disparaît
tout à fait, et ce que construit l'analysant dans l'analyse, c'est une pure fiction.
Chez D. Spence, la construction narrative est présentée comme l'alternative
à une reconstruction du passé historique. Le travail psychanalytiqueconsisterait
à construire un récit plein de sens (a goodstory), dont l'efficacité thérapeutique
résiderait dans trois effets spécifiques :

— l'identité narrative que l'analysant produirait dans le récit de sa vie ;


— la créativité qui apparenteraitla construction d'un récit à l'oeuvre d'art ;

1. S.Viderman, La construction de l'espace analytique, Denoël, 1970.


2. Ouvrage cité, p. 341.
3. Ibid., p. 342-343.
Valeurs et limites du narratif en psychanalyse 719

— enfin l'écoute « active » de l'analyste qui fournirait une explication narrative


propre à changer l'histoire du patient en un récit significatif. Ainsi, la
« bonne » interprétation serait celle qui permet d'insérer une pièce isolée, et
comme telle, inutilisable, dans un ensemble significatif. La vérité narrative
consisterait donc à réaliser un ensemble doté de cohérence, de consistance,
d'intelligibilité, à savoir une Gestalt compréhensible, où les pièces s'ajustent
les unes aux autres 1.

Cette conception appelle quelques commentaires :


En reprenant la théorie littéraire du « bon récit », Spence ne fait qu'entériner
la préférence de l'intellect pour la cohérence, la construction. On peut lui faire
trois objections. La première est que de telles constructions peuvent certes
apporter un soulagement, avoir une valeur « thérapeutique », mais que ce sont
aussi des constructions défensives qui ne laissent qu'un accès limité aux proces-
sus primaires. Plus le sens est construit et plus le système tend à se refermer sur
lui-même, à se clôturer.
En second lieu, l'écoute « active » du psychanalysterisque fort de ressembler à
de la suggestion ou à de l'endoctrinement, si l'interprétation se réduit à la « com-
préhension » et à un sens construit par le psychanalyste. De plus, l'aplatissement
de la situation analytique à une situation interpersonnelle, à une two-bodies psy-
chology, fait bon marché de ce qui constitue la spécificité de l'analyse : la possibilité
d'un troisième terme, d'une triangulation, étant ce qui, démasquant le caractère
imaginaire de l'interaction, rend possibleun changement (à moins qu'entre-temps,
cette interactionne soit devenue (ce qui serait bien pire) par trop réelle...).
Enfin, Spence vide de tout contenu la théorie psychanalytique proprement
dite, soit la métapsychologie, en la réduisant à n'être qu'un réservoir de formes
narratives, pour un art de bien raconter sa vie. C'est peut-être ce qu'il souhaite,
d'ailleurs, et d'autres avec lui, qui tirent un grand coup de chapeau à Freud pour
sa méthode, tout en invalidant sa théorie. Il est curieux de voir à quel point les
arguments poppériens qu'un Grunbaum oppose à la psychanalyse entrent en
phase avec les positions du courant narratif en psychanalyse. L'obstination de
certains psychanalystes à récuser le caractère scientifique de la psychanalyse
aboutit inévitablement à invalider la métapsychologie. Ce qu'ils ne voient pas,
c'est qu'avec la métapsychologie, c'est aussi la méthode et la pratique qui ris-
quent d'être invalidées.
Certes, la psychanalyse n'est pas une science « exacte » (si tant est qu'il en
existe), mais une science conjecturale : on pourrait en dire autant, d'ailleurs, de

tiens à dire le bénéfique que j'ai retiré de la lecture de la thèse de Mi-Kyung Yi, Herméneu-
1. Ici, je
tique et psychanalyse, si proches et si différentes, thèse soutenue à l'Université Paris 7, le 27 janvier 1998.
720 Michèle Bertrand

toutes les sciences de l'homme et de la société. Il importe surtout de distinguer


les trois niveaux : le moyen d'accès à l'inconscient, la pratique thérapeutique, et
la théorie qui rend compte des processus psychiques et des changements. Seule
cette dernière est susceptible d'une critique épistémologique, et pourquoi pas,
d'être soumise à l'exigence poppérienne de réfutabilité.
La conception narrative de la psychanalyse réduit la parole de l'analysant,
le compte rendu d'une analyse, et enfin la théorie à un seul et unique genre nar-
ratif: la production d'un «bon récit». L'efficacité thérapeutique du récit se
limite à l'application de règles rhétoriques et à une visée esthétique.
Lecomplexed'OEdipe, les fantasmes, et plus généralement tous les concepts de
la métapsychologie,deviennentalors des mythes, des façons de raconter sa vie.
C'était déjà la critique de Lévi-Strauss, identifiant le complexe d'OEdipe à
une énième variante du mythe, à une réinterprétation ou relecture par Freud,
relecture qui s'inscrit dans la longue suite des productions esthétiques que le
mythe a inspirées.
On ne peut que s'inscrire en faux contre cette conception.
Le dire de l'analysant peut bien se présenter comme la construction d'un
récit, voire comme une série de remaniements d'un récit premier. Ce qui importe
est moins le résultat de ces remaniements (le récit) que la succession des change-
ments dont ces remaniements sont l'indice ; en d'autres termes, ce qui compte
n'est pas que le patient produise un nouveau récit, plus satisfaisant que les pré-
cédents, mais qu'il ait changé, et qu'il soit en mesure de changer encore, notam-
ment d'admettre en soi «l'autre, l'étranger, le haï», ce qui est l'objet du refoule-
ment ou d'autres processus défensifs. L'enjeu de l'analyse, c'est la subjectivation,
non la production d'un bon récit.
Le processus de symbolisation qu'induit l'analyse n'a rien de définitif, il est
destiné à se poursuivre, indéfiniment. La production d'un bon récit, au
contraire, tendrait plutôt à immobiliser le processus, comme ce fut le cas, d'ail-
leurs, pour l'Homme aux loups.
Dans toute analyse, il y a, nécessairement, un reste. L'oeuvre ne s'effectue
que d'avoir renoncé à tout dire et elle se poursuit par le désir de dire encore. Le
travail, et peut-être l'écriture analytiques, impliquent donc que quelque chose
soit resté en souffrance. Et l'élucidation de ce reste fait que l'analyse continue,
que l'oeuvre reste inachevée.
Michèle Bertrand
31 bis, rue Molière
94370 Sucy-en-Brie
La qualité narrative de la parole
en analyse

Laurent DANON-BOILEAU

Introduction

Il peut paraître a priori surprenant de convoquer le concept de narrativité


dans le domaine de la réflexion analytique, du moins si l'on entend narrativité
au sens d'agencement de formes secondarisées visant à restituer dans le discours
la chronologie d'une séquence d'événements relatés. Après un bref historique
visant à situer la notion dans le contexte qui lui a donné naissance, mon propos
sera de montrer comment, à l'opposé d'une narrativité chronique, une narrati-
vité « bien comprise » (plus ouverte si l'on veut) peut favoriser l'émergence d'une
associativité progrédiente, ce qui ne veut pas dire que toute associativité ressor-
tisse nécessairement de cet agencement.

La narrativité, concept de critique littéraire

D'une manière générale, dans l'histoire récente des sciences humaines le


concept de narrativité n'appartient pas au domaine de la linguistique stricto
sensu mais plutôt à celui de la critique littéraire et à l'analyse dite de contenu, en
lien avec l'étude des mythes et des contes populaires (Propp, Bakhtine). Héritée
des « formalistes russes » la question de la narrativité est amenée au coeur des
interrogations sur la littérature par les théoriciens du structuralisme (Barthes,
Genette, Todorov). Elle gagne ensuite le domaine de la réflexionphilosophique.
Il s'agit alors de saisir la façon dont un individu s'y prend pour énoncer et cons-
truire une histoire / son histoire / l'histoire (Ricoeur). Dans ce registre, l'opposi-
tion instituée par La Poétique d'Aristote entre mimésis (peinture mimétique, qui
Rev. franc. Psychanal. 3/1998
722 Laurent Danon-Boileau

donne à voir par imitation différée) et diégésis (narration discursive, qui donne à
entendre par reconstruction) est une référence organisatrice. Parallèlement, le
thème de la narrativité émerge également dans l'étude du développement des
conduites linguistiques de l'enfant (Fayol). Ici d'ailleurs, narrativité désigne de
manière ambiguë à la fois l'organisation des formes relevées dans le discours
d'un enfant donné à un instant donné, mais aussi le processus psychiquequi per-
met de les y inscrire. Le lien avec la psychanalyse, et particulièrement la psycha-
nalyse de l'enfant se resserre alors nettement : les conditions de possibilité de la
narration sont en elles-mêmes une promesse d'oedipification. En effet, tout récit
doit figurer l'absence, et faire advenir dans cette absence un héros aux qualités
conflictuelles.
Que le récit doive figurer l'absence est d'évidence, car pour qu'il y ait récit il
faut que la situation construite dans le récit soit distincte de la situation contem-
poraine du discours (que l'écart soit de l'ordre présent/passé ou de l'ordre
réel/fictif importe peu). Toutefois, si l'activité psychique d'un narrateur doit
d'abord lui permettre d'investir un ailleurs en rupture avec le hic et nunc, il faut
cependant que la scène dans le récit se construise sur un mode qui reste per-
méable à ce qui s'échange sur la scène du récit.
Quant à la seconde condition de possibilité du récit, l'exigence de conflic-
tualité imposée à la représentation du héros, c'est la source de toute histoire,
qu'on entende «histoire» au sens que la psychanalyse donne à ce terme ou
qu'on s'en tienne à l'acception qu'en propose la critique structurale lorsqu'elle se
penche sur la spécificité du conte.
La notion de narrativité n'entretient donc pas avec la psychanalyse un lien
fortuit. Sa nécessité apparaît de manière particulièrement évidente dans le
registre de la psychanalyse de l'enfant. Et quand René Diatkine souligne que
l'un des effets souhaitables du travail avec un enfant pourrait être qu'il retrouve
le plaisir de jouer, puis celui d'être le metteur en scène des récits qu'il propose,
on saisit alors pleinement le lien avec la narrativité au sens de faculté de narrer.
Il n'y a toutefois pas recouvrement. En effet, la formulation de René Diatkine
laisse heureusement présumer une opposition entre récit chronique et récit mis
en scène. Un conflit et une ambiguïté. Un enjeu essentiel aussi. Car d'un côté la
narrativité est la marque, dans un discours suivi, d'une pensée qui sait organiser
une succession d'événements temporellement hétérogènes aux fins de leur four-
nir une cohérence chronologique qui permette à autrui d'en saisir l'ordre de
déroulement. Mais de l'autre une narration n'est pas une chronique plate, une
succession d'événements enfermés dans une suite d'énoncés séparés seulement les
uns des autres par le fameux « et alors » des premiers récits de l'enfant. Et c'est
seulement quand le récit cesse d'être chronique pour se faire histoire que l'on
peut penser que le sujet d'énonciation souscrit aux exigences de la mise en scène
La qualité narrative de la parole en analyse 723

et que ce qu'il dit s'inscrit véritablement dans l'ordre de la narration. D'ailleurs,


même chez les théoriciens de la littérature, narrativité ne rime pas avec succes-
sion. L'ordre admet des bouleversements chronologiques. Elle connaît l'antici-
pation (prolepse) et la rétrospection (analepse). Le récit s'emploie également à
faire varier le point de vue adopté : il pourra s'agir tantôt de la vision d'un nar-
rateur omniscient, tantôt de celle d'un personnage (lequel pourra s'identifier ou
bien se dissocier du narrateur). Il n'est de narrativité que dans un texte, lequel
doit nécessairementautoriser l'agencement d'énoncés de qualité référentielle dif-
férente : si certains sont des descriptions d'objets ou de personnages, d'autres
marquent la progression du récit et énoncent des faits, tandis que d'autres enfin
(les plus mimétiques) rapportent les propos des différents protagonistes (en des
styles qui alternent du direct, à l'indirect ou l'indirect libre). A cela s'ajoutent
encore les effets de l'appréciation que le narrateur porte sur le déroulement de ce
qu'il dit. Et comme l'on sait, cette appréciation n'exprime pas tant une pensée
solitaire qu'une pensée qui fait écho à ce que le narrateur pense que l'autre pense
de ce qu'il dit lui-même. C'est là, bien entendu, que se noue la dimension trans-
férentielle.
Dans les études de critique littéraire, si l'on excepte les considérations sur
les effets de genre (un lecteur ne s'attend pas à la même prose dans un roman par
lettres et dans un roman picaresque), le tour que l'écoute du destinataire
imprime à la narrativité est rarement constitué en thème d'analyse. Il en va sans
doute pour une part de la nature de l'objet d'étude : d'ordinaire, en effet, les
recherches qui ont trait à la narrativité sont essentiellement tournées vers l'écrit.
Et dès qu'elles ne le sont plus, comme c'est le cas chez certains sociolinguistes
(Labov, Goffman), le problème de l'incidence de l'écoute de l'autre dans la
parole de l'un redevient un enjeu. Un enjeu limité toutefois, car il est le plus sou-
vent réduit au constat que tout récit vit aux dépens de celui qui l'écoute. L'autre
ne figure que comme exigence de suspens, fauteur d'une attente que le narrateur
se doit de construire sans jamais vraiment la satisfaire.

Qu'est-ce qui se narrativise ?

La narrativité bien comprise est donc une certaine façon d'organiser ce que
l'on veut dire en modulant son propos selon la représentation que l'on se fait de
l'intérêt de celui qui écoute. Toutefois, même ainsi spécifiée la notion de narrati-
vité ne me semble pas exempte d'ambiguïté. Quel est en effet le discours dont on
s'efforce d'apprécier la qualité narrative ?
Est-ce le discours tenu par le patient dans la séance ? Si tel est le cas, sur
quels matériaux va-t-on tenter d'en mesurer l'effet? S'il s'agit d'une séquence
724 Laurent Danon-Boileau

événementielle de la vie quotidienne, va-t-on se fonder sur l'ordre chronologique


ou sur celui des pensées qui sous-tendent l'ensemble de l'évocation? S'il s'agit du
récit d'un rêve, puisque le rêve ne connaît pas le temps, à quoi va-t-on mesurer
l'économie narrative de son récit ou, pire encore, celle des pensées latentes qui
lui fournissent son fondement ? Il se peut, au reste, que la narrativité du discours
en analyse se dessine non sur un fragment mais sur l'ensemble de la séance, et
qu'il faille, pour en apprécier la teneur, envisager le déroulement dans sa totalité.
Mais alors surgit une objection, et de taille : s'il s'agit seulement de narrativité
construite, ne va-t-on pas finalement mesurer la dimension la plus secondaire du
discours tenu ? Et à supposer même que tel ne soit pas le cas, comment penser
l'articulation du processus primaire à la narrativité qui l'accueille? De ce point
de vue, le seul constat que narrativité et poésie semblent intuitivement faire mau-
vais ménage ne laisse préjuger rien d'heureux. Un discours qui souscrit aux exi-
gences de la narrativité peut-il laisser sourdre la poésie de la parole ?
Pour rendre à la narrativité son bien poétique, il faut sans doute en pros-
crire toute définition trop étroite, éviter de réduire la notion à la seule étude du
discours établi et l'inscrire plutôt sur l'horizon où se déploie, au fil du temps de
l'analyse, l'histoire qu'un sujet construit au gré des inflexions du transfert. Il
s'agit alors d'une autre narrativité. Celle-ci intéresse de plus près la vie psychique
du patient. Pourtant, comment la caractériser puisqu'elle échappe à la trame
effective de son récit et ne se mesure plus qu'à des effets discrets, à des indices
épars dans le cours volatile d'une parole qui n'est plus tenue ?
Au fond, si la narrativité dont il doit s'agir n'est plus celle qui se lit dans
le discours du patient mais ce qui laisse entrevoir chez lui une construction liée
(et déformable) de son histoire intime, la perspective de découvrir des formes
explicites de narrativité psychiquement pertinente s'estompe, au moins dans un
premier temps: la narrativité psychique ne se lit pas dans le discours du
patient. C'est le sentiment produit chez l'analyste qui en constitue l'indice. La
narrativité est une propriété mesurée dans l'écoute de l'autre. C'en est la pierre
de touche. La vraie narrativité est narrativité induite. Ce qui est au propre
narration est ce qui s'écoute comme tel et peut se restituer en conformité avec
ce jeu de formes. Autrement dit, une séance est vraiment narrative si ce qu'un
analyste peut en penser pour lui-même s'inscrit dans une certaine narrativité.
Qu'elle apparaisse dans ce qu'il se formule à l'issue d'une séance en reprenant
associativement ce qu'il vient d'entendre (et qui, comme l'on dit, l'a frappé) ou
bien dans ce qui revient de la séance précédente quand les propos du patient
la font résonner dans sa mémoire au fil de la séance en cours, ou bien enfin
dans les notes jetées sur le papier en vue d'un échange avec des collègues. Ici,
la narrativité se donne à lire dans un discours dont l'analyste est le support.
Mais il n'en est pas pour autant l'auteur exclusif. Aussi bien cette narrativité
La qualité narrative de la parole en analyse 725

est l'écho d'une organisation qui intéresse l'ensemble du dispositif analytique :


l'articulation des processus primaires et secondaires de chacun, ainsi que l'en-
trelacs transféro-contre-transférentiel.

Narrativité et/ou associativité

Mais comment distinguer alors une narrativité ainsi définie du processus


associatif? C'est le problème que je voudrais soulever à l'aide de deux exemples,
tirés tous deux de notes que j'avais prises comme je le fais parfois lorsqu'une
séance me paraît particulièrement riche sans que je puisse (ou que je veuille)
encore dire de quoi elle est riche. Il me paraît intéressant de les opposer. Le pre-
mier semble en effet pouvoir être tiré du côté d'une associativité non narrative,
tandis que le second entre au contraire de plain-pied dans le registre de la narra-
tivité associative. Ceci m'amènera alors à essayer de préciser la différence de
qualité psychique entre l'un et l'autre type de lien.

Voici tout d'abord un exemple de séance où se déploie un processus associa-


tif de bon aloi qui ne mérite cependant pas le qualificatif de narratif.
Il s'agit d'une patiente d'une trentaine d'années. Elle était venue me trouver,
gênée par des phantasmes obsédants et phobogènes, dans lesquels elle voyait sa
mère qui tentait de la tuer. Toutefois, ces pensées ne l'empêchaient pas de mener
une vie professionnelle et sentimentale normale. Bien qu'elle eût pu faire un tra-
vail analytique classique, elle avait très tôt marqué son souci d'établir une situa-
tion de compromis par le recours au face-à-face à raison de deux fois par
semaine. Ce dispositif lui avait permis d'établir un transfert relativement bien
tempéré où les choses, comme l'on dit, suivaient leur cours. La séance rapportée
intervient environ un an après le début du traitement.
Après un moment de silence hésitant, la patiente se décide à me dire qu'elle
sera absente aux petites vacances prochaines. Ceci me rappelle, sans que j'en
dise rien, qu'à chaque fois les séances manquées ont donné lieu à des protesta-
tions concernant le règlement. Puis elle poursuit en me disant que, pour elle, « ce
départ c'est comme partir à la guerre », que ce sera dur, bien que tout le monde
lui dise qu'elle a de la chance de partir ainsi. Partir à la guerre me fait songer
qu'il a été récemment question de son désir d'être un garçon. Je dis alors : « Par-
tir à la guerre, comme on dit des garçons qui vont faire leur service militaire. »
Son sourire me laisse entendre qu'elle a saisi le lien indirect que je propose avec
le thème déjà abordé et la provocation transférentielle, mais elle garde le silence.
Puis elle m'objecte : « Pour moi, partir à la guerre, c'est plutôt comme une vic-
time. » Après un nouveau silence, je relève que les victimes ne partent pas vrai-
726 Laurent Danon-Boileau

ment à la guerre, elles ont seulement la malchance de s'y trouver. Tout à trac,
elle me déclare alors qu'elle ne comprend pas ce que je veux dire, puis ajoute :
« C'est vrai qu'avant de partir j'ai envie de me sentir proche de mon père. » Se
sentir proche de son père est un thème qui revient de temps à autre, notamment
par le biais des études qu'elle a faites, et qui sont, du moins dans son esprit et
celui de son père, des études pour les hommes, alors que son unique soeur, elle, a
choisi un métier de femme. Être un garçon, être une fille, le thème est cette fois
explicitement rappelé. Ceci lui donne l'occasion de préciser qu'elle ne s'est
jamais sentie vraiment comme un garçon. Parfois, elle aurait plutôt l'impression
d'être sans sexe, comme lorsqu'elle était partie un été en Italie avec un ami avec
lequel il ne s'était rien passé. Elle se souvient alors de ce que l'on avait coutume
de dire d'elle en classe préparatoire. Elle était comme une lumière, une lumière
qui attirait les insectes, mais qui, comme la lumière, les brûlait. C'était presque
un compliment dont elle était fïère. Mais en même temps, ça l'empêchait d'avoir
des amis. « Aujourd'hui, ajoute-t-elle, quand les garçons sont avec moi, je suis
contente, mais dès qu'ils commencent à me faire la cour, cela m'agace. » Elle se
tait encore, puis évoque à nouveau son départ. Elle ne parvient pas, décidément,
à comprendre pourquoi elle me l'a annoncé si tardivement. Puis elle revient sur
la différence des hommes et des femmes, cette idée du manque, que l'on met si
souvent en avant à propos des femmes, et de l'absence. « Vous voulez me man-
quer comme il vous manque d'être un garçon », lui dis-je alors. « Il paraît que
certains hommes éprouvent de leur côté le manque de ne pas porter les bébés »,
me répond-elle. Et elle ajoute : « Je ne sais pas trop pourquoi, je pense à un sou-
venir de ma petite enfance. Un jour ma mère m'avait surprise avec une petite
cousine en train de jouer à la campagne, dans notre ht. Elle nous avait interdit
de faire ça. Elle n'avait rien dit de plus, mais j'avais pensé que ce n'était peut-être
pas bon pour après, pour avoir des bébés. »
Il me semble ici que les liens associatifs sont clairs, et mon propos n'est pas
de les caractériser plus avant. Ce sont eux qui sont responsables des change-
ments de plans lorsque ceux-ci interviennent, et le mouvement qui les porte peut
être assez aisément retrouvé. Toutefois, il n'est pas certain que pour décrire ce
qui forme la texture de cette séance ce soit le terme de narrativité qui convienne.
En effet, la diversité des plans et des domaines de référence est assez large : il y a
le plan de l'actualité transférentielle et la question du départ, auquel se trouve
associé le plan métaphorique du départ à la guerre ; il y a l'évocation du temps
des classes préparatoires, auquel se trouve associé le plan métaphorique de la
lumière et des moustiques ; il y a l'évocation des vacances platoniques en Italie ;
il y a enfin le souvenir d'enfance avec la cousine et la menace de castration dont
la mère se fait la messagère, puis le contrechamp qui vient fournir la généralité
des «on-dit» concernant la jalousie des hommes à l'endroit des femmes
La qualité narrative de la parole en analyse 727

enceintes. Un thème constant semble donc se construire en écho sur des plans
divers, sans pour autant produire un effet d'émiettement. Et pourtant, malgré
son indiscutable qualité de liaison associative, je ne dirais pas de cette séance
qu'elle obéit à une véritable narrativité. La notion me semble en effet impliquer
plusieurs éléments qui ne s'y trouvent pas. Pour que l'on puisse parler de narra-
tivité, il me semble qu'il doit y avoir l'équivalent d'une (relative) unité de lieu,
distincte justement d'une unité de la thématique. Pour pouvoir parler de narra-
tivité, il faut encore que le recours au changement de plan référentiel n'inter-
vienne pas comme esquive du conflit ou diffluence élégante, qui dénoue trop tôt
ce qui n'a été qu'imparfaitementnoué. A mon sens, ce n'est que si le nombre des
plans référentielsmis en jeu par le discours est suffisamment restreint que chaque
événement du récit peut alors produire son effet dans le cours ultérieur de la
même histoire et sur le même plan. Au fond, je dirais qu'il s'agit dans le fragment
qui vient d'être rapporté d'une séance associative, mais sur un mode que je dirais
peu narratif.
Voici, à titre de contrepoint, une séance qui, elle, me semble relever cette
fois d'une associativité à la narrativité plus serrée. Il s'agit de l'analyse d'une
autre jeune femme, chercheur brillant, issue d'un milieu modeste d'un pays loin-
tain, qui est venue me trouver par insatisfaction de sa vie sentimentale, et pour
une part de sa vie professionnelle. La situation dans son ensemble pourrait sem-
bler assez banale, n'était une problématique d'abandon et de deuil précoce dans
l'enfancede la patiente placée en pension dès les premières années de l'enseigne-
ment primaire, tandis que son père, d'une génération plus âgée que sa mère, était
constamment malade et alité dans le regard de celle qui était alors une fillette de
six ans. A la séance que je veux évoquer, la patiente me fait tout d'abord part
d'un appel téléphonique qu'elle a reçu de son laboratoire de recherches : « Le
labo m'a appelée pour m'engueuler parce que je corrige ma thèse et que je n'y
vais pas alors qu'ils me payent. Mais leur nouveau projet n'a pas démarré et j'ai
dit que j'irai quand il aura démarré. Moije veux me consacrer à ma thèse et faire
du travail soigné. Leur appel n'était pas forcément pour me culpabiliser, mais je
me suis sentie coupable. » Puis la patiente associe sur un souvenir qu'elle a déjà
évoqué lors de la séance dernière, mais qui lui semble pouvoir être précisé. Il
s'agit d'une promenade près d'un lac, en voiture, avec son père malade déjà,
mais qui avait demandé à faire cette promenade. La patiente a gardé un souvenir
très ému de la façon dont il avait exigé qu'on le descende de la banquette pour
s'asseoir sous un arbre. « Je sais que si mes frères m'avaient dit "tu te souviens
quand on est allé se promener au lac", j'aurais répondu "non". » Viennent alors
d'autres souvenirs. Un premier, hé à cette promenade : « Je me souviens qu'on
sort mon père de la maison, qu'on le met debout, de moi sur l'herbe assise près
du lac et de lui de profil immobile dans la voiture la porte ouverte, une photo,
728 Laurent Danon-Boileau

un flash. Je me souviens aussi de lui, qui riait un jour à l'hôpital, mon oncle
venait de dire "on a trouvé un nouveau médicament". Je suis partie avec mon
frère en pension, on était forts. Je me souviens aussi un jour j'ai glissé dans son
pipi. J'avais demandé à vider sa bassine et je suis tombée. Et surtout, ce qui me
revient, c'est un jour où il était tellement en colère qu'il s'est levé, il a réussi à se
remettre debout, et ça c'est très important pour moi. » Un moment, elle inter-
rompt son récit et pleure en silence. « Il y avait des moments où il mangeait de
bon appétit, parfois je me disais : "Il n'est pas si malade s'il mange de si bon
appétit." Souvent, mon père appelait, et quand il appelait, ma grand-mère disait
à ma mère : "Ne te fatigue pas tant, ne te presse pas tant pour lui, il nous enter-
rera tous." Peut-être que ma grand-mère voulait se consoler d'avoir donné sa
fille à cet homme âgé. Je me souviens de ces appels de malade. » A ce moment,
je rappelle à la patiente le coup de téléphone du labo qui l'a rendue coupable de
soigner sa thèse. Elle comprend et enchaîne encore : « Je me souviens d'un jeu
auquel je jouais avec une petite voisine, elle voulait qu'on joue à mon père
malade et à ma mère. Elle, elle faisait mon père et elle m'appelait tout le temps
en criant le nom de ma mère d'une voix rauque et exténuée, et moi je devais
accourir. »
L'un et l'autre des fragments que je viens de rapporter me semblent témoi-
gner de capacités élaboratives. Mais dans le dernier il me semblerait plus légi-
time de parler d'une associativité narrative. Le souvenir (écran ?) qui se déploie
dans la progression de la séance est donc celui du jeu avec la petite voisine qui
simule l'appel du père malade tandis que la patiente joue le rôle de sa mère. Tout
est déclenché par un élément de la réalité : l'appel du laboratoire. Celui-ci fonc-
tionne, dans le travail énonciatif de la patiente, comme un reste diurne, déjà
« mis en forme» par les associations/condensations qui se lient autour de la
notion de laboratoire, lesquelles évoquent en filigrane l'univers de l'hôpital et de
la maladie, un patient alité/allongé qui réclame ou exige sans pouvoir se lever.
L'évocation de la promenade autour du lac (en reprise associative d'un souvenir
évoqué à la séance précédente) sert de transition entre le plan du quotidien et
celui de souvenirs liés au trauma du père malade et aux jeux sexuels. Mais
contrairement à ce qui apparaît dans le fragment de séance rapporté en premier,
ici chaque plan dispose de sa consistance propre. Car il est le lieu d'un déploie-
ment événementiel suffisamment étoffé. Ce qui revient à dire que pour qu'un
plan ou une isotopie mise en jeu par le discours d'un patient autorise l'émer-
gence d'une narrativité, il faut que ce qui s'y déploie s'organise autour d'une
série d'événements et de circonstances, non autour d'un seul. C'est cette pluralité
qui donne corps à une succession et autorise à parler de narrativité. Faute de
cela, il peut y avoir associativité, mais c'est une sorte d'associativité en étoile, où
chaque plan vient en somme fournir un nouvel avatar au thème central repris
La qualité narrative de la parole en analyse 729

ainsi à chaque fois selon de nouvelles variations et de nouvelles harmoniques.


A l'inverse, sitôt qu'un discours s'organise selon une logique où chaque « plan
référentiel » dispose de sa narrativité, l'associativité prend une autre valeur. En
effet, sa qualité associative réside dans le lien qui s'établit entre les plans succes-
sifs. Elle s'y découvre comme un processus de dévoilement progressif du thème
essentiel et du souvenir infantile, mais sur un mode qui articule l'organisation
relativement secondarisée propre à la textualité de chaque plan, et le lien entre
ceux-ci, qui, lui ressortit d'une logique primaire. Il se pourrait d'ailleurs que la
différence entre associativité narrative et associativité non narrative puisse être
rapportée à une différence dans le mode de traitement du conflit. La dimension
phobique de la première patiente n'est sans doute pas étrangère à cette associa-
tivité par glissements que j'ai tenté de décrire de manière, il est vrai, phénoméno-
logique et superficielle.

Conclusion

Il y a des narrativités qui ne sont que l'effet d'une secondante affichée. Il en


est d'autres toutefois, plus fécondes, qui savent s'articuler au processus primaire
et assurer, entre les plans du récit, le déploiement de la métaphore et de ses
foyers. En analyse, la narrativité manifeste une forme particulière de processus
psychique, à la pliure des processus primaires et secondaires.
Au demeurant, tous les modes associatifs ne sont pas narratifs. Ainsi, bien
que les deux fragments cliniques proposés ici témoignent d'une bonne qualité
associative, seul le second s'inscrit dans le registre de la narrativité. Pourquoi en
est-il ainsi ? Difficile à dire, bien sûr. Il faudrait pouvoir apprécier ce qui revient
à la qualité psychique de chacune des deux patientes mais aussi ce qui revient au
cadre: l'une est en face-à-face à deux séances, et l'autre en analyse à trois
séances. Et l'on peut penser que l'analyse joue considérablement dans l'alliage
qui fait la narrativité féconde. On le sait, le dispositif permet à celui qui écoute
de demeurer destinataire du discours tout en s'absentant de l'interlocution. Or
cette spécificité favorise l'émergence d'une narrativité créatrice. En effet, plus que
la thérapie, elle exige du patient qu'il puisse se soutenir d'une texture narrative-
ment construite. Mais plus qu'en thérapie, elle lui permet également de s'affran-
chir du regard de l'autre pour faire retour à soi et laisser se déployer une parole
échappée de son texte même.
Laurent Danon-Boileau
26, rue Chanoinesse
75004 Paris
Récits de vie

Jean GILLIBERT

Il semble que tout ait été déjà dit sur la temporalité du récit, du narratif. Les
sciences dites humaines s'y sont données à coeur joie. Ce que nous proposent les
deux rédacteurs, Michèle Bertrand et Jean-Louis Boldacci, est très passionnant,
mais aussi très impressionnant.
Y a-t-il une spécificité du narratif en psychanalyse, je veux dire essentielle-
ment dans le travail de la cure - thérapeutique? L'écrit narratif, pendant la cure,
hors la cure, mais toujours dans l'efficience de la thérapeutique, se différencie-t-il
de l'oral narratif? autant qu'on a voulu le dire ? En opposition même ? (la vieille
et assez stupide question de l'oral et de l'écrit).
Le narratifdes « mémoires » de Schreber, le journal intime des adolescents, les
récits narratifs des protocoles de cure se différencient-ils, autant qu'on le voudrait,
du simple et complexenarratif, du récit oral - entendu - de la cure thérapique?
Plus encore, le vécu et le narré sont-ils en synchronie, en diachronie, en
opposition, en aporie ?

Je réponds d'abord que s'il semble y avoirdifférenciation,contradiction, entre


le vécu et le narré, elle n'engage en rien la dimension du langage, comme on le
prône depuis les malfaçons et la mauvaise foi des linguistiquescontemporaines.
Évidemment, on peut éradiquer le « vécu », soi-disant trop subjectif, et ne
s'en tenir qu'au travail (?) du signifiant. Il faut admettre la vanité et la puérilité
de telles positions. Freud lui-même, le premier, et peut-être le dernier, n'a jamais
éradiqué 1' « ipséité». Il n'a jamais commenté le «soi» de l'auto-affection, mais
il n'a parlé que de cela.
Le récit narratif appartient au « dire », fût-il muet, et dire, avoir la force du
dire, c'est au-delà de tout formalisme ce qui va garantir ou non l'existence du dit
et du non-dit.
Rev. franc. Psychanal, 3/1998
732 Jean Gillibert

L'inconscient « phénoménal » hante par le travail de mémoire toute la vec-


tion du récit narratif. Mais qui croit encore à la phénoménalité de l'inconscient ?
On s'est complu à attacher d'une manière irréductible le phénomène au cons-
cient, et c'est la limite d'hyperrationalité d'Husserl. Le travail de l'inconscient
dans le rêve, dans le deuil, dans la cure conduit au « dire » du récit, du narratif.
Parler, a priori, de signifiants, même énigmatiques, transgénérationnels (?), qui
ne pourraient pas se dire, constitutionnellement est de la bêtise métaphysique
digne des clercs scolastiques.
Le récit, c'est déjà de la thérapeutique, non pas, parce que c'est de la
«confession», de l'aveu... ou du discours... ou, pire, de la métaphore... mais
-
parce que dire c'est-à-dire un appel à être entendu, de soi-même d'abord - est
une ouverture thérapeutique, car «dire», c'est aimer, haïr, vivre, mourir, et
aussi se taire!...
Quand ne confrondra-t-on plus la métaphorisation d'avec l'identification ?
La métaphore n'est pas une identification. La métaphore ne dit rien encore si
elle ne formalise que le trope. «L'aurore aux doigts de rose» disait quelque
chose pour Homère. Il y avait incarnation et identification. Pour nous, c'est
devenu une métaphore et, comme pour le symbole, on prête plus attention au
symbolisé qu'au symbolisable. Les grandes métaphores identificatoires se sont
perdues. Le surréalisme a tout faussé car il ne s'en est tenu qu'au « formel », au
hasard objectif.
Son rival, le « Grand Jeu » a été beaucoup plus loin dans l'invention identi-
fïcatoire.
La dernière grande métaphore m'a toujours para être celle de Nerval, dans
Les Chimères : « Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres. » Identification
d'ipséité entre le spirituel, le vivant, le végétal, le minéral. Cosmologie d'identifi-
cation. On répondra: Nerval était un «halluciné»... Tout à fait d'accord. Il
croyait que les choses, dans leur potentiel identificatoire, et non dans leur parti
pris, existaient vraiment. Mais il est vrai qu'on lui préfère les métaphores des
Précieuses ridicules, libératrices et progressistes, paraît-il !
Le récit, le narratif, n'obéissent pas aux pratiques discursives ou autres
pseudo-subjectivations comme le sujet de l'énoncé et le sujet de renonciation.
Des gargarismes pour gosiers prudents !

Il y a donc, au fond du récit, du narratif, du « dire » en psychanalyse, une


fulgurante contradiction, et même un refus aporétique entre le déterminé et l'in-
déterminé. Cette diachronie repose entre un narratif archaïque, prédéterminé : le
mythe du psychosexuel inventé, corroboré et prouvé par Freud... et une
méthode qui se donne comme finalité «consciente» de retrouver le récit
mythique primordial, archaïque, mais dont nous voyons, ressentons à l'épreuve
Récits de vie 733

qu'elle ne cesse de dé-dire le mythe, le désister, le dissoudre par cette règle fon-
damentale dont l'utilisation a conduit à ce mythe même.
Dire le récit, le narré se situe là, dans cette diachronie, paradoxale,
- -
contradictoire, aporétique, que malheureusement les doxas, les dogmes de la
scolastique ont obérée.
1) Quel est ce mythe? Celui de Freud, d'abord: en deçà du complexe
d'OEdipe, double versus et uni-versus, il y a l' « historicité » du meurtre du père.
Freud y tenait, profondément, et ce n'était pas qu'affaire religieuse
(cf. l'Homme-Moïse). Le meurtre du père est «historique» pour Freud. C'est
une vérité historique, transhistorique, objet de refoulement ; vision universaliste,
fondamentaliste, qui doit toujours, dans le récit, sourdre sans cesse.
Meurtre du père, culpabilité, auto-accusation, source du spirituel, etc., pour
dominer le trop sensible du maternel. Ce mythe qui ne correspond en rien à
l'Histoire des historiens, des anthropologues est absolument historique. Ce
- -
n'est pas un fantasme, mais un événement, et un avènement. Le monothéisme a
dominé le polythéisme. Historique ! historique vérité !
Freud n'a pas pu voir, malgré son attachement à Moïse, la superbe détermi-
nation de Moïse, lui-même, fondateur du monothéisme juif. Freud a refusé
-
contre toute autre vérité historique que Moïse par conversion ne désignait
-
plus seulement Dieu (Yahwé) comme le Dieu d'un peuple, mais aussi le Dieu de
l'individuel, le Dieu du coeur.
Freud ne garde dans l'entrée du récit, du narratif, du dire, que la culpabilité.
L'homme naît coupable, c'est-à-dire sujet et objet de restrictions (pulsionnelles).
M. Klein dira exactement la même chose. On naît spirituellementcoupable.
C'est ce qu'il faut réciter, narrer. C'est-à-dire que tout ce qu'on raconte sera
placé sous le signe et du désir (sexuel et meurtrier) et de sa sanction.
Par ce premier meurtre «historique», l'homme-anthropos est définitive-
ment coupé du monde et de ses semblables avec lesquels, évidemment, il ne cesse
de « communiquer », mais de communiquer seulement.
L'homme dira toujours sa nostalgie du Père, non seulement parce qu'il se
sent coupable de l'avoir tué, mais aussi parce qu'avant de le tuer il le «possé-
dait ». La grande nostalgie idyllique de Totem et tabou, c'est la fusion Père-mère-
moi-monde, ou encore réalité extérieure, réalité psychique indistinctes.
Mais on n'est plus religieux. On ne prie plus. On ne se confesse plus, on se
laisse à... dire... sous injonction contractuelle.
L'oedipe, bien sûr, est la suite événementielle mais non historique, non « his-
torisable » (pour Freud), du premier meurtre.
Le meurtre du père conduit au narratif, à l'histoire anthropologique, à la
compulsion à dire. L'oedipe demande la rencontre, la confrontation, la lutte, le
conflit. Il n'a pas encore été «dit» (dans le sens du dire, du prédictif). On a
734 Jean Gillibert

confondu, à ce sujet, le prédictif avec le prédicatif. La rencontre oedipienne, c'est


plus un récit mythique préétabli, prédéterminé en vue d'un narratif déjà exploité,
voire épique, mais un narratifà découvrir. Il n'a jamais été encore de l'ordre du
dire, même quand le petit enfant dit (ou rêve) : « Je veux épouser ma maman »,
«je veux tuer mon papa ».
Ces « discours » de la puérilité ne sont que pré-dires... sans prédication.
2) La règle fondamentale: Que vient-elle faire ici, dans l'ordre du dire ?
Tout. Elle brise, rompt toute instance ou inflexion mythique. Elle dissocie le
mythe... de l'histoire individuelle, ou plutôt le contraire. Elle ne renvoie pas à
des signifiants désignifïés, mais aux potentialités du sens, du sens du sens comme
on dit.
Il faut rappeler la version freudienne de cette règle, seule vérité du « cadre »
(cette expression passe-partout) : une association libre pour une écoute flottante,
et non une association flottante pour une écoute libre.
L'association libre ne résilie pas l'éthique de l'écoute. Il n'y a pas à vrai dire
de perversion de l'écoute (cf. mon article, «L'écouteurisme»). Aussi encombrée,
embarrassée soit notre écoute, y compris dans sa duplicité, l'ordre éthique s'y
fait sentir. Toujours. L'alerte au détail est éthique avant d'être significative.
L'écoute flottante est celle d'hypnose, d'auto-affection de soi - et non de schéma
affectif (qu'on appelle « affect ») ; elle conduit à la double entente non parce
qu'elle soupçonne tout discours, mais parce qu'il existe deux phénomènes qui se
conjoignent ou se disjoignent.
— Le thérapeute écoute sa propre écoute au dire de l'analysé et il écoute ce
qu'écoute lui-même le dire de cet analysé.
C'est là où se situe l'ouverture thérapeutique. Celle-ci se ferme ou se bloque
quand le patient se prévaut de l'écoute non de ce qu'il dit, mais de ce qu'il pré-
tend savoir de ce qu'il sème dans l'écoute de l'analyste. Là, l'écoute flottante
devient le discours flottant (les signifiants flottants de de Saussure). Il y a « inver-
sion » du procès thérapeutique. Inversion des rôles l'analysé devient l'analy-
-
sant et la psychanalyse une doxoscolastique, habile, compliquée et sophistiquée.
Le choix du dire, du narratif, du narré n'est plus « thérapeutique », mais de
connaissance. Rendez-vous compte : le patient va « se connaître « ! Quel vertige !
Il va même « connaître » la répétition... et la pulsion de mort, bien entendu. Il va
repérer ses « déliaisons » fabuleuses, les déliaisons ! La force thérapeutique du
-
dire dans l'écoute a été discriminée et s'est dissoute. Mais les modernes aiment
cela : croire sans la foi. Croire par raison.
L'avènement de l' « association libre » est une grande aventure, dans l'aven-
ture du narratif. Il faudrait être historien et anthropologue pour en parler. On a
vu sa dégradation dans les tentatives surréalistes d'écriture automatique. Du
vent et du néant !
Récits de vie 735

Associer ne va pas sans dissocier. Dans toute association libre (?), il y a une
dissociation, toute aussi libre décréative avant d'être destructrice.
-
Nous, psychanalystes, faisons les « psychotiques » à bon marché, sans rien
payer. Nous nous croyons facilement les « suppliciés du langage ». Mais les vrais
suppliciés du langage du dire et de l'écoute, donc du narré -, qui sont en perte,
-
en manque dans leurs récits, ceux qui n'ont pas la force de dire, du dire, ne peu-
vent pas être confondus comme le fait notre époque avec ceux qui s'affectent per-
dus pour mieux étaler leur conscience et leur science et de la perte et du récit.
La règle fondamentale de Freud n'est pas fondamentaliste et doxologique.
Elle est un suspens du monde, de soi, etc. -, une époché plus négative que
-
toutes les négations logiques (dénégation, désaveu, etc.).
-
Sur un autre plan : il n'est que de lire les mystiques. La mysticité Mal-
larmé, sainte Thérèse se situe toujours autour d'une agonie primordiale.
-
L'effondrement est souvent revécu. Il est reporté au passé, mais ce « trauma » se
dit, se narre j'ai eu l'existence de tels cas. Le sentiment d'anéantissementnon
-
seulement se « revit » (par transfert), mais encore il se dit, peut se dire. Une mort
« vécue » est une mort qui se dit, se narre...
- -
Il y a entre le vécu et le narré qui ne sont pas du même ordre une struc-
ture commune. Récit de vie ! De même, à l'opposé, intemporalité et succession
font très bon ménage. Inutile de passer par l'oscillation métaphoro-métony-
mique (sic), il faut seulement se garder du préjugé intellectualiste qui confond
succession et consécution.
Il y a donc dans le dire, sujet et objet du récit, la non-primauté de la cause
efficiente. Ce n'est pas la logique de la cause qui conduit au dire de l'effet (les
mots dits, « libérateurs », les mots pour le dire), mais la libération de l'effet du
dire comme cause rétroactive.
En revenant au mythe, c'est dire que le mythe est toujours le grand silence
de la personne et que les linguistiques mythifiantes n'ont fait qu'exploiter ce
silence en déclarant que la « personne », ça n'existait pas, et que ce n'était qu'une
vue spiritualiste. Impunité de l'idéalisme contemporain!
Ce que Freud a appelé le mythe endopsychique n'est-il pas une autre façon
de dire la personne (intrapsychique), l'ipséité, l'auto-affection? Freud ne disait-il
pas d'une manière étonnante que ce n'était pas à l'interprétation de faire la syn-
thèse unitive, mais que l' unité se faisait d'elle-même? Qu'il y avait toujours unité
(qui n'est pas synthèse). Cette unité n'était pas celle du moi au sens instanciel du
mot, mais du « soi ». Ce « soi » est tellement puissant, tellement exigeant, dans le
dire narratif, tellement révélateur, que personne ne peut dire son innocence (oedi-
pienne). On peut la prouver... ou la calmer, mais le langage à lui seul (mais est-il
jamais seul ?), ne peut rien prouver.
Que de récits ne faut-il pas dire pour narrer son innocence !
736 Jean Gillibert

Donc, récit, narré, ne sont jamais prescriptifs !


De ce temps que Freud voulait comme absolument historique et en cela
-
contraire à toute objectivité des événements dont «l'histoire» peut rendre
compte -, c'est l'histoire qui devient fantastique, fantasme, au-delà de l'origi-
naire, comme l'entrée en culpabilité, en faute d'être homme, et le récit narratif
qui s'en développe avance à reculons. C'est l'effet qui cause la cause (entre autres
le fameux retour du refoulé) et quelque chose n 'est pas absorbé par l'objectivité
du récit. Le commencement n'est toujours que l'après-coup, toujours en
« recherche », pour utiliser le jargon des modernes.
Nous ne pouvons utiliser, comprendre le récit que dans le sens où ceux qui
écoutent veulent qu'on l'écoute... dans le sens où le récit, le narré, veulent être
écoutés.
Les mythes originaires, appelés fantasmes originaires par Freud, se désistent
toujours et ne peuvent être objectivés que par le récit, c'est-à-dire « confiés » à
une autre subjectivité.
La psychanalyse issue de Freud est un récit laïque d'une disposition reli-
gieuse anthropologique. Les destins de pulsions, le roman familial, les fantasmes
originaires ne sont que récits, narrations issus au nom d'une histoire, fût-elle
mythique ou mythifiée.
Freud bannit toute prophétie, mais non toute prédiction (les névroses de des-
tin, la compulsion à la répétition), quelquefois il valorise la prédication... par
l'image et non par le symbole. Le rêve réalise, accomplit non pas le passé, mais
" l'Image du passé » (sic). Le passé se donne en présent par semblance, ni en arché-
type, ni en signifiant désignifié, parce que l'Image est d'abord « vivante », natu-
relle, et elle n'est pas « moi ». Il n'y a pas d'essence de l'image, pas d'essence du
passé. Le passé « semble » moi, et si je suis coupable (par le premier meurtre histo-
rique), l' image de mon passé n'est pas coupable. Et on ne dira jamais assez com-
bien l'image (et non la métaphore, qui est sa dégradation formelle) qui paraît
« sembler », déjoue toute vérisimilitude. Le récit par l'image qu'il détient le lan-
-
gage de l'image et l'image du langage « semble » l'événement passé, mais ne lui
-
ressemble pas. Le récit, comme l'image, est toujours de nature résurrectionnelle.
C'est pourquoi il s'agit toujours des récits de vie, fussent-ils de mort !
L'analyste n'est pas un exégète, c'est un constructeur (au mieux). Il ne peut
s'assujettir aux pratiques discursives. Il demeure dans l'intradiscursif.
L'illusion de la psychanalyse est double : croire qu'on va détenir le passé
dans sa vérité objective (vérisimilitude), croire qu'on va inventer le passé, l'ima-
giner de par la méthode elle-même (de Lacan à Viderman).
Ces deux tendances oublient volontiers ceci, que Freud a toujours rappelé,
c'est que l'inconscient et la psychanalyse sont foncièrement contre-nature. Il n'y
a donc pas de témoignage irréfutable et il n'y a pas de psychanalyse « pure ».
Récits de vie 737

Les récits de vie sont des voies exposées d'autodépassement par l'histoire
développementale de la libido et de la non-historicité de l'inconscient tous
-
deux conjugués. Quand cet autodépassement est extensif, il ouvre à la thérapeu-
tique. Sinon, il se ferme dans les résistances, les défenses, les manières transféren-
tielles et contre-transférentielles.
On ne peut pas, comme l'ont fait ces cinquante dernières années de scolas-
tique, séparer le sujet du système. Le sujet et l'objet sont incompris et non
incompréhensibles, par essence.
L'apparition de la thématique de «l'objet» dans le récit est en fait une
expulsion de tout ce qui était avant lui et le réel extérieur se met à fonctionner
alors comme l'inconscient ce qu'avait vu Freud. Le récit semble alors parler de
-
l'objet, il parle en fait du néant.
La psychose est une tentative - décousue, hachée, symbolisante à
outrance - de n'aller que vers un sujet représentatif (narcissique), mais
seulement représentatif. On ne peut plus alors appliquer le visa d'un sens qui
ne s'expose pas à sa propre disparition. La pensée est en « trop ». Trop pour
être «vue», «saisie», «sentie», «entendue». Elle ne peut admettre la dis-
parition de l'ombre vagabonde (sur le moi) de l'hallucination dite néga-
tive. Tout devient neutre et identique pour que le narcissisme sans ipséité
subsiste.
Bien sûr que pour qu'il y ait ombre de l'objet ce dont nous parlons tout le
-
temps -, il faut la lumière et l'obscurité du récit, du narré. Par le coup de dé du
langage on s'identifie à l'absence de l'objet.
Il est toujours possible de dire n'importe quoi, de renverser les ordres de
discours et de langue de déraisonner la langue. Il y a toujours « possibles » des
-
jeux de la parole... mais cela ne prouve rien, ne fait croire en rien. Ce n'est
qu'objectivationdoxologique.
L'objet du discours, et non du narré, est toujours déterminé à apparaître, à
être investi, à se montrer. C'est cette détermination qui est refusée, vécue dou-
loureusement (cf. la mélancolie) dans la haine par exemple, alors que l'amour
accepte cette détermination.
Cette détermination est une séparation qui rompt, brise le narratif et le
« discord » au vécu. L'objet est « provenant », il n'est pas déterminé. Quand il
devient déterminé comme dans les psychoses (sous le masque du narcissisme
négatif), il n'est plus pro-venant. «Je sais tout ce que tu penses» puisque «je
pense tout ce que tu sais ».
C'est pourquoi la règle fondamentale fondative et expérimentale est capitale
aux récits de vie. Elle est « anobjectale » comme négativité suprême du suspens.
C'est une vérité du dire possible autre que technique. Quand il est «répondu» à
cette règle, l'objet ne se donne plus ; il a toujours déjà commencé et ne finit
738 Jean Gillibert

jamais. Freud marque le déclin du complexe d'OEdipe par l'apparition de ce qui


n'a plus à être «sexualisé» dans l'objet par sublimation (?).
Le narratiftire son existence de ce qui demeurehors de soi, à l'extérieur de soi,
et on ne dira jamais assez tout ce que Freud doit à Schopenhauer ; par exemple, ni
le récit, ni la représentation ne s'expliquent par eux-mêmes. Le monde est insensé.
Dans le récit, le sujet est toujours récalcitrant. Le langage ne peut pas conte-
nir la subjectivité pure de l'existence personnelle ; la pensée du langage ne com-
prend pas ou plus la donation de soi à soi.
- -
Le narratif ne dit qu'avec l'écoute d'un sujet présent, d'un sujet passé et
d'un sujet intemporel (celui du curateur). Il ne peut se dire qu'à ce compte.
Devant l'existence qui se décline ou s'exhausse en récit, l'affirmation et la
négation échouent. Il y a naufrage.
Si la fatalité de l'existence disparaît dans le rêve et l'inconscient, c'est qu'il
n'y a pas de pensée pure. Dire « logique » de l'inconscient est une étourderie. On
ne peut dire «pensée pure» (comme, hélas, l'a cru Bion) que dans l'angoisse
agonistique, le sans-récit, le sans-narrable.
Si on ne sait jamais ce qu'on va dire et comment on va le dire, c'est qu'on
sait que le dire, par l'association même (dite des idées), dissocie le sujet du
monde. La parole en «narré» divise, fracture, mais c'est aussi pour l'homme
une aide contre lui.
Ce qui se découvre profondément dans la cure thérapeutique, ce n'est pas
un écrit avec des variations, mais le moi de l'autodétermination de la vie.
L'«arrivé» n'est encore rien, bien que cela puisse être tout. L'annulation
rétroactive de la névrose obsessionnelle annule la consécution fantasmatique,
mais non la succession de la vie et de la mort.
-
Freud remarquait lui-même dans son discours positiviste qu'il y avait là dis-
jonction du rapport de causalité par « retrait de l'affect ». Ce n'est donc pas le
récit de l'événement vrai (le trauma psychique) qui est essentiel, mais le vrai récit
de l'événement. Travail de mémoire, en effet.
Le récit ne recrée pas l'événement. Il ne l'invente pas non plus, mais il vit
d'un paradoxe éthique, d'un combat sans répit, d'une reprise en soi d'une posi-
tion de soi.
Aussi loin qu'on veuille intégrer la pulsion de mort très spéculative -, on
-
ne peut l'admettre, dans l'ordre de la vie du narratif, que si l'on pense que le lien
de soi, à soi ici, brisé, anéanti n'est pas lié à un personnage désobjectalisé, mais
-
délié d'une personne (le moi de l'objet). Question d'autorité ! Les « auteurs » de
ma vie ne sont rien si je ne m'autorise pas à vivre moi-même. On confond, à des-
sein, objet, personnage, autre « moi » donc personne.
Freud pensait-il vraiment qu'on puisse dépasser sa vie... dans sa finalité
d'antériorité, d'inerte et de mort? La vie apparaît sur fond d'inerte. C'est un
Récits de vie 739

mythe spéculatif, mais le récit de vie (où la mort est incluse, dans son existence
et dans son essence) ordonne de ne pas s'en tenir à l'extérieur de soi.
L'ouverture thérapeutique qu'est le récit n'obéit plus aux interprétations
idolâtriques du signifiant ou des herméneutiques.
Même si Freud envisage une catalyse (pulsion de mort), il ne l'envisage que
par et dans l'analyse. Il a cru, trop anthropologiquement, comme un laïc mal
réveillé de son religieux, que le mythe, les mythes étaient déjà passés. Les mythes
qu'il a inventés peuvent être dits « vrais »... ça ne veut pas dire « arrivés ».
Freud nous a peut-être trop facilement « glissés » dans la place illusionnante
où nous pouvons usurper l'écoute de la vie - souvent la place du narrateur
témoin, voire de l'auteur qui saurait tout... ou qui ne saurait rien du tout (voeu
pieux de Bion) -, mais le myope chroniqueur que nous risquons de devenir sera
toujours dépassé par les événements de récits de vie de nos patients.
L'existence simultanée des deux écoutes est à la fois une biographie de soi et
une chronique à chaud. C'est toujoursla même histoire du fait et de sa vérité. Il ne
faudrait pas oublier que Freud, dans sa laïcité, a toujours eu en vision l'analysé
comme évolution par la liberté et le perfectionnement moral - fussent-ils hypothé-
tiques -, d'autant plus que le pessimisme était foncier et renforcé par l'âge.
C'est banal de dire que l'opposition entre histoire et mémoire conduit à ce
que l'histoire interprète ce qui est passé, et que la mémoire rend compte de ce
qui est actuel du passé.

Je voudrais terminer ces réflexions apparemment décousues par deux


remarques :
— L'une concerne le théâtre: les récits des messagers de la tragédie
grecque, en premier lieu. Par exemple, le récit des Perses d'Eschyle, où le messa-
ger résout l'angoisse d'attente du choeur par l'angoisse quasi agonique devant la
défaite des Perses à Salamine. Ça n'a rien de mythique. La tragédie grecque ne
s'origine pas que dans le mythe ou le fantasme originaire.
Ce n'est pas l'évocation de cette défaite des Perses ou de la victoire des
Grecs qui compte dans le dire dramatique. Elle n'est que référence. Le messager,
porteur de mauvaise nouvelle, donc néfaste au regard du choeur et du public,
doit non pas inventer l'histoire chronique de cette défaite, la répéter par le dis-
cours, les mots agencés... mais il doit retrouver ce qu'il considère comme une
cause. Ce sont les dieux qui sont « cause » de la défaite-victoire (n'oublions pas
que ce sont des Grecs qui écoutent la défaite de leurs adversaires).
L'effet va produire la cause : l'anéantissement du choeur, de la reine, de la
scène, du théâtre.
Ce n'est pas un récit discursif de répétition, de facticité réduite à la répéti-
tion, à la scansion... et autres sottises.
740 Jean Gillibert

Le messager qui est aussi une personne, il se déclare comme telle non
- -
seulement vit ce qu'il dit, mais il a la force de dire parce qu'il vit ce qu'il dit et dit
ce qu'il vit.
C'est le dire qui entraîne le dire : le sens du sens et non la signification pour
elle-même. Il dira beaucoup de choses... de vie... et de mort... et non pas il redira
ce qui s'est passé. Il a une autorité d'influence qui peut être contestée. Il peut être
lynché tant la nouvelle est funeste. Il ne cesse d'être lié à son récit, parce qu'il est
Hé à lui-même et non seulement à sa fonction dramatique. Il « dit » un récit pour
que celui-ci soit compris, entendu par force inventive de l'esprit. Il dit ce qui ne
-
passe pas dans ce qui passe ici, les dieux (pas encore l'inconscient). Il dit sans
comparatisme de soi-même au signifiant dont la différence n'est qu'une indiffé-
rence phobique.
Le temps de son récit ne se temporalise que parce que le sujet « messager »
est soi-même, en soi-même. La donation du temps dans le récit est intemporelle.
Elle n'est pas du temps. Il n'est pas dans la redondance de l'instant retrouvé (ce
que fera Proust). Son récit est dans la force du devenir qui est le sens, et pas for-
cément le significatif. Il laisse advenir l'irruption de l'Impression originaire et ce
n'est qu'à la fin de son récit qu'il dira : « Voilà la vérité ! »
Relisons cette admirable aventure narrative.
— Le second exemple est un souvenir personnel de mes débuts au théâtre :
nous formions, un temps, Marcel Marceau et moi, un couple, moi parlant, lui
mimant. Marceau trouvait que je « parlais » trop. Il avait raison certainement.
Mais je me souviens lui avoir répliqué, du tac au tac : « Mais c'est toi qui parles
tout le temps avec tes "mimes". Tu fais toujours des phrases, tu racontes tou-
jours des histoires, tes gestes sont des phrases... et tu ne dis jamais rien. » C'était
injuste, et peut-être de l'envie... Mais quel que soit le génie de mimodrame de
Marceau, je considère toujours que j'ai raison. Le mime n'a plus la force de
dire... comme le bavardage, comme la «parlerie», si chers à nos modernes
empaillés dans le signifiant.
Ces deux exemples m'ont fait penser aussi à ces galéjades du dit et du non-
dit, quand il ne s'agit dans le narratif que de la vie du dire.
Jean Gillibert
12, avenue de la République
92340 Bourg-la-Reine
Raconter ? (Dialogue)

Antoine RAYBAUD et Florence QUARTIER-FRINGS

La psychanalyse aux prises avec l'inracontable d'un «vécu», a-t-elle


quelque chose à voir avec la littérature, dont le champ spécifique est justement le
narratif, c'est-à-dire la manière de raconter, dans l'optique d'une question de
fond : qu'est-ce que raconter, quels effets a sur l'histoire le mode du récit ? Et le
modèle littéraire est-il précisément le modèle à écarter, comme celui qui suppose
et impose l'autorité du racontable, c'est-à-dire un stock d'histoires (sujets) et de
récits (façon de raconter) dont le succès tient à ce qu'ils sont, les unes et les
autres, partagés, reconnus, et peut-être investis d'une fonction de protection
sociale et culturelle face à deux périls majeurs que sont Pirracontable et l'incom-
municable ? Aux origines de la littérature, « raconte-moi une histoire ou je te
tue » enjoint Shariar à Schéhérazade : mais quelle histoire - celle qui le tue, ou
celle qui, en le divertissant le détourne de celle qui le tue ?
Or raconter l'inracontable, c'est aussi, doublement, une fonction de la littéra-
ture : non seulement inventer des formes de récit pour les histoires qui échappe-
raient au récit (comme l'homme de science est voué à inventer de nouveaux para-
digmes pour maîtriser des «accidents» et des «anomalies» au regard des
paradigmes traditionnels), mais s'exposer à Pirracontable pour sommer ses res-
sources, paroxyser ou complexifier ses dispositifs de récit, réduire le « manque-à-
raconter » induit par la rigidité ou l'étroitesse des formules actuellement disponi-
bles (comme le musicien qui expose la musique aux sommations de l'inaudible la
série au lieu de la gamme ; le bruit au lieu du son).
-
C'est là une fonction, d'un même geste, critique et heuristique, de l'écriture
narrative, en littérature, qui a pris de multiples formes, fédère de multiples tenta-
tives : raconter l'inracontable (le trop ténu, l'insignifiant - de Flaubert à Proust,
et jusqu'aux «tropismes » traqués par Nathalie Sarraute) comme raconter l'irra-
contable (dont un des pôles extrêmes serait la folie: incommensurable pour
Rev. franç. Psychanal., 3/1998
742 Antoine Raybaud et Florence Quartier-Frings

l'écrivain en ce qu'il est le siège de ce qu'il veut écrire, comme Nerval qui cons-
truit, avec mille trous, ruses, fuites, un récit, tandis qu'Artaud qui maîtrise verti-
gineusement le dessin, est dessaisi du récit dans la logorrhée visionnaire des jour-
naux de Rodez).
L'irracontable a un nom au XXe siècle : l'horreur. Celle de la première guerre
mondiale puis, multipliée par la violence des conflits et par le tour que lui a
donné la barbarie nazie, celle de la seconde guerre, et, en particulier l'univers de
« nuit et brouillard » que constitue le camp de concentration. Comment raconter
ce que nous avons vécu et ce dont les autres sont morts ? C'est la première ques-
tion des rescapés autour de Jorge Semprun à la libération du camp de Buchen-
wald, c'est «l'écriture ou la vie» 1.
Dans le livre Quel beau dimanche !, Jorge Semprun s'interroge : « Comment
poursuivre ton récit si tu ne savais plus où était le récitant, ni même qui il
était?» (p. 269). Comment, sans perdre la prise du récit sur l'expérience irracon-
table, et, simultanément, sans perdre l'expérience, du fait de l'emprise du récit,
écrire le camp ? Cette question à laquelle s'est immédiatement heurté Semprun,
a provoqué chez lui cet espacement très grand du premier récit par rapport à
l'expérience, et de chaque récit par rapport au précédent : temps de douloureux
questionnements (1945: sortie du camp; 1963: Le grand voyage; 1980: Quel
beau dimanche ! ; 1995 : L'écriture ou la vie). On voit se dessiner deux démarches
dans Quel beau dimanche ! :
- L'abandon du récit chronologique: on se reportera au chapitre 3 qui
débute par « J'avais décidé de raconter cette histoire dans l'ordre chronolo-
gique». Il est loisible d'observer, dans le déroulement même du chapitre, un
régime de sauts (vues de l'extérieur), qui correspond à tout un cheminement
d'associations autour du dimanche choisi, rencontre, du jour même, avec l'offi-
cier nazi, passage par les Récits de la Kolyma de Chalamov, Londres où le nar-
rateur lit ces récits quinze ans plus tard, croisement d'un camarade communiste
lui aussi déporté à Buchenwald, analyse du poste de travail, lecture d'une Jour-
née d'Ivan Denissovitch, gare de Lyon 1963, lettre de Marx à Engels du
13 décembre 1951, instauration simultanée des camps de travail en URSS et en
Allemagne hitlérienne (1934), route commune avec l'homme qui avait lancé
« quel beau dimanche! » ce dimanche de 1944. Ce dimanche du camp est du
même type que le jour de l'enterrement dans Ulysse de Joyce.
- Un déploiement des «détours sinueux et sournois de la mémoire»,
«retour en avant» et « va et vient» (p. 163) : surgissements, par associations, de
souvenirs enfouis, télescopages, qui sont des recoupements révélateurs, construc-

1. J. Semprun, L'écriture ou la vie, Gallimard, 1994.


Raconter ? (Dialogue) 743
tion avec le souci d'inscrire des éléments épars, accidentels, ou atypiques dans un
dispositif qui dément, ou détourne sur une autre compréhension, les explica-
tions, «idéologiquement corrects», recoupement critique par superposition de
« moments » de l'action, sauts d'une époque à l'autre, autour de la même tarau-
dante interrogation, tâtonnements de mémoire qui peuvent conduire à des bas-
cules de souvenirs - la mémoire devient, à ce jeu, non pas le récit qui organise en
raison, mais « la flamme vacillante de ma propre déraison, qui ne serait pourtant
que le reflet de l'incendie barbare qui aura ravagé le siècle» (p. 138).
Dans l'une et l'autre de ces démarches, l'écriture vient dénoncer le «mal
raconter », qui consiste en particulier, à ériger en ordre extérieur « objectif» l'ordre
chronologique. Ce «mal raconter» est illustré lors de cette réunion de témoi-
gnages d'anciens déportés (1965) : « Ils ont raconté leur expérience (...) c'était par-
fait, tu étais fasciné (...) par la facilité de leur expression, par leur faconde, par l'as-
surance de leur témoignage (...) sans savoir qu'elle était intransmissible, qu'on ne
peut communiquer que l'incommunicable. » A quoi le narrateur répond par ce
« silence angoissé » où « sombrer corps et biens », « ce trou de mémoire, un trou où
tomber éternellementcomme dans les cauchemars » (p. 268).
L'alternative à cette impasse est contenue dans la critique adressée au récit
en 1960 du compagnon de voyage qui est le déporté qui a lancé au moment de
l'appel du matin, en décembre 1944: «Quel beau dimanche!». Dans les
années 1960 à Nantua, au cours d'un voyage où le narrateur rejoint Genève puis
Zurich, il écoute cet ancien compagnon, Barizon, reparler du camp. Le narra-
teur s'alerte du silence de Barizon au sujet de Juliette, compagne d'une aventure
amoureuse avant la guerre, dont Barizon parlait au camp. Cette omission lui fait
se dire que Barizon raconte mal, sans qu'il parvienne à ce moment-là, où ses
pensées dérivent sur les enjeux actuels de sa vie de clandestin, à trouver les mots
qui ramèneraient à la réalité du camp. Il n'apprendra qu'ensuite que Juliette est
morte - dans la Résistance - et cela donne sens après-coup à l'aspect sans relief
du récit que Barizon s'était mis à faire. Et le lecteur se trouble de ne plus savoir
si les souvenirs rapportés et tus, sont ceux de Barizon ou du narrateur ou encore
ceux qui, dans la réalité à la fois lointaine et vivante du camp, se sont construits
en commun (p. 103). Là encore, a surgi le champ d'une écriture qui au-delà du
témoignage instaure la scène d'où émanent les indices morcelés et fulgurants, et
la source vigilante qui élabore des (les) scénarios exploratoires, problématiques
à fonction heuristique, capables de relancer la recherche, d'ouvrir des espaces
inaperçus de la situation vécue, de produire sens, à travers et au-delà de l'expé-
rience vécue.

On peut engager là le dialogue avec la psychanalyse même si l'irracontable


du fait nazi est d'un tout autre ordre, par son caractère collectif et historique,
744 Antoine Raybaud et Florence Quartier-Frings

que l'expérience subjective et individuelle à laquelle se confronte l'analyste. C'est


que l'analyste ne peut éviter de s'aventurer du côté du narratif et très souvent -
il aime cette aventure lui qui a à rendre compte d'une méthode et de ses effets.
-
Le « et » prend ici un sens très fort qui, entre autres, situe le récit psychanaly-
tique par rapport à la littérature : l'écrivain sur le narratif qui est son champ
propre, dit, exhibe même ce qu'il fait, il ne le justifie pas. L'analyste confronté à
ce qui en souffrance, se trouve caché, perdu, voire détruit dans le récit d'une vie
et qui, dans une certaine mesure, redevient ou devient racontable par le travail
de l'interprétation, ne peut se contenter de raconter, de partager. La part serait
faite trop belle à la convention, celle qui comme dans une majeure partie de la
-
littérature vient pérenniser le règne du racontable, protéger ce qui a déjà été
-
pensé et dit. Rebâti sur le mode chronologique, le récit clinique ne donne plus à
voir les particularités de la démarche analytique. Ou bien, lorsqu'il se centre sur
le contre-transfert, il devient un témoignage, sans autre portée qu'individuelle.
Freud très tôt dans son oeuvre s'interroge à propos du raconté avec une
acuité et une complexité qui étonnent aujourd'hui où son oeuvre est souvent
-
donnée encore une convention rassurante? - comme évoluant de manière
chronologique et linéaire. Dès Les Études sur l'hystérie il alerte son lecteur par
une prise de position originale : « Je raconterai le fil de cette analyse telle qu'elle
se serait déroulée dans des conditions favorables » (p. 84) (les conditions défavo-
rables étant celles bien actuelles de l'impossibilité d'instaurer pour Miss
- -
Lucy R... un cadre analytique et d'avoir à se contenter de lui proposer des
séances de consultation). Freud écrivant le récit de cette analyse, une fois celle-ci
terminée, se replace en situation de découverte : « Les symptômes hystériques
s'accompagnaient d'une humeur maussade qui peut-être1 faisait partie de la
charge affective du traumatisme et sans doute s'était-il produit un incident à
l'occasion duquel les odeurs avaient été objectives avant de devenir subjectives.
C'était cet incident qui constituait probablement2 le traumatisme dont les sensa-
tions olfactives répétées, étaient le symbole resurgissant dans les réminiscences »
(p. 83).
Et à peine le récit débute-t-il sous cette forme d'après-coup que voici une
longue digression qui vient apporter des renseignements sur la technique hypno-
tique et les modifications que Freud lui apporte. Il s'agit clairement d'un court
traité de technique analytique, qui montre déjà, bien avant les années 1914, le
souci de Freud de faire comprendre ce qu'il fait et comment il procède. Il ne
s'agit donc pas d'un hors-sujet à passer vite, cette digression au contraire intro-
duit à une narrativité particulière qui relie théorie et pratique clinique dans une

1. C'est nous qui soulignons ainsi que dans la suite des citations des textes de Freud.
2. Ibid.
Raconter ? (Dialogue) 745

articulation indéfectible et spécifique. Le récit monographique est déjà en péril,


sa forme ne convient plus, des espaces nouveaux s'ouvrent.
Même complexité dans «L'étiologie de l'hystérie» (1896), où sitôt après
avoir annoncé non sans ironie pour ses détracteurs que : « Messieurs, peut-être
nous suffit-il d'une idée nouvelle », Freud cite des exemples simples et évoluant
favorablement. Il s'en dégage bien autre chose qu'une «première» théorie de
l'hystérie. « Lorsque nous attirons son attention (celle du malade) selon la tech-
nique, sur le fil associatif qui relie les deux souvenirs : celui qui a été découvert et
celui qui reste à découvrir» (...) «c'est comme si l'accomplissement combiné de
deux scènes rendait possible l'accomplissementde nos postulats : l'une des expé-
riences apportant, par l'effroi, la force traumatique, l'autre par son contenu, l'ef-
fet déterminant » (p. 88).
Puis une nouvelle interpellation est faite au lecteur : « Je dois avouer que ces
exemples ne sont pas tirés de mon expérience. Je les ai inventés, et il est même
très vraisemblable que ce sont de très mauvaises inventions» («L'étiologie de
l'hystérie », p. 88). Ce n'est pas tant un Freud falsificateur qui apparaît qu'un
chercheur aux prises avec la nécessité de dépasser les modèles connus. D'ailleurs
il précise qu'il tient pour impossibles les résolutions de symptômes telles qu'il les
a exposées dans ces exemples fictifs. S'il a recouru momentanément à cet artifice,
c'est que « les exemples réels sont très incomparablement plus compliqués» et
que « la résolution d'un symptôme nous oblige à exposer l'histoire d'un malade
dans son intégralité» (p. 88). Alors qu'il n'a pas même encore clairement abordé
la question de la sexualité infantile, déjà le modèle du récit bouleverse les repères
établis. Tout cela relativise grandement l'annonce faite dans la fameuse lettre à
Fliess du 21 septembre 1897, d'un soi-disant abandon de la neurotica. On
s'aperçoit que de partout surgit, dans le détour des petits articles de l'époque, la
manière dont Freud construit sa démarche, à la recherche d'un effet thérapeu-
tique; comment, se laissant transformer par «les déceptions qu'inflige la cli-
nique » (« L'étiologie de l'hystérie »), il ouvre des espaces psychiques irracontés
et peut-être irracontables : du trou de mémoire qui l'affecte dans son voyage en
Bosnie-Herzégovine, surgit un récit qui perd toute linéarité et dont la cause pre-
mière reste indéfinissable. En même temps que déjà (nous ne sommes
qu'en 1899), se crée la notion de souvenir-écran, construction complexe qui
témoigne des errements sans fin et sans commencements de la mémoire : Freud
en endossant le rôle du narrateur, masquant ainsi qu'il s'agit de lui-même, tente
de dégager un ordre chronologique où le lecteur se perd en même temps que se
désagrège la causalité linéaire. Dans le récit des souvenirs, s'entremêlent le sou-
venir des amours adolescentes à ceux du pays natal, empreints d'une nostalgie
dont le narrateur semble oublier qu'elle est plus celle transmise par ses parents
que la sienne propre.
746 Antoine Raybaud et Florence Quartier-Frings

Dès cette époque Freud en s'exposant de plus en plus directement à ces


ratés du narratif, déroge aux règles du récit clinique classique. Dans le rêve de la
jeune fille « eau-qui-dort» par exemple, le récit se condense sur les seuls éléments
nécessaires à la construction de l'objet de transfert, dévoilant une manière de
procéder qui déjà vise à bien plus qu'à une simple levée du refoulement. Freud
propose des hypothèses, rassemble des éléments hétérogènes qu'il relie entre eux
de manière inédite : la boutique ouverte/fermée d'un boucher, figure de rêve, le
fait associer sur les mots que lui, analyste, a prononcé quelques séances plus tôt
et l'amène à se construire en objet psychique complexe, objet du transfert, « c'est
donc moi le boucher », dévoilant du même coup crûment le sentiment de séduc-
tion à l'oeuvre inconsciemment chez sa patiente1. Quelques années plus tard
(1905), Freud dans une formule ramassée, signale à nouveau la complexité de ce
qu'il a à raconter: «après toutes ces années de travail clinique» il considère
« être devenu plus habile à distinguer les souvenirs illusoires de la trace des évé-
nements réels »2.
Le processus de construction est là, à l'oeuvre de manière occulte, apparais-
sant comme inhérent à la démarche analytique, ouvrant sur une pratique de l'in-
terprétation qui donne au passé une valeur indéfinimentrenouvelable. Mais plus
essentielle encore, la démarche analytique ainsi comprise, serait susceptible d'en-
traîner chez l'analyste, une vigilance propice aux renouvellements de sa propre
pensée, comme en littérature, lorsque l'écriture opère des décrochages ouvrant à
de nouveaux scénarios, jusqu'alors inaperçus.
Lorsque plus tard encore, après de nouvelles années de travail clinique,
Freud introduit de manière explicite le thème de la construction, au gré du récit
de l'analyse de « L'Homme aux loups », c'est alors sa conception de l'analyse
qu'il défend. Le ton polémique que Freud adopte dans ce texte, brouille la com-
préhension : il feint de défendre ce qu'en fait il critique et il devient difficile de
départager ce qui a trait à de nouvelles affirmations cliniques celles qui à cette -
époque ouvrent sur le narcissisme - de celles qui, moins étayées cliniquement,
ressortent d'une prise de position critique à l'égard de Jung et d'Adler3. N'em-
pêche, la construction apparaît là toute pleine de son pouvoir subversif. Est-ce
cela qui amène Freud à décrocher de manière encore plus radicale de la narrati-
vité clinique classique? L'Homme aux loups est le dernier grand récit monogra-
phique (en l'état actuel de nos connaissances des textes). Le projet d'écrire un
récit chronologique se trouve rendu de plus en plus impossible par ce qui émerge

1. La science des rêves, Payot, p. 164.


2. Mes vues sur le rôle de la sexualité dans l'étiologie des névroses, in Résultats, idées, problèmes I,
PUF, p. 117.
3. La traduction des PUF est, concernant ce débat, particulièrement peu claire ; celle de Luc Weibel
est plus explicite dans l'ouvrage de Karin Obholzer : Entretiens avec l'Homme aux loups, Gallimard, 1981.
Raconter ? (Dialogue) 747

de nouveau et d'inattendu. Ce qui apparaissait par bribes et comme en sous-


main dans Les Études sur l'hystérie, devient une nouvelle manière narrative :
cette transformation est saisissante dans «Pour introduire le narcissisme», où
certaines pages ont une dimension clinique qui échappe facilement à un lecteur
non-averti. Ce qui est dit (élaboré) ne vient plus comme naturellement s'insérer
dans la continuité retrouvée d'une histoire infantile oubliée mais c'est la simulta-
néité des différents mouvements qui opèrent dans la cure qui retient l'attention
de Freud, lorsqu'il note par exemple, comme sorti d'une séance de la journée :
«... et inversement un amour réel heureux répond à l'état originaire où libido
d'objet et libido du moi ne peuvent être distingués l'une de l'autre. »1 Ne
serait-ce pas cette nouvelle manière de dire ce qui se passe en analyse, qui
contribue à rendre possibles les transformations ultérieures de la théorie quand
Freud s'empare de la notion de pulsion de mort qui lui permet de rompre avec
toute idée résolutive du conflit? Le passé n'est pas élaborable parce qu'il n'y a
pas d'origine du conflit. Il est des intrications pulsionnelles qui contribuent à
créer des équilibres, qui sans fin engendrent des conflits dont certains, seront
pour toujours douloureux. L'article tardif « Constructions dans l'analyse » appa-
raît au fil de cette relecture, non pas comme une ultime et intéressante réflexion
de Freud mais comme la reprise d'un thème fondateur, garant de la démarche
analytique. A cette époque, cette démarche semble trop complexe ou trop neuve
ou impliquant des transformations trop radicales des repères conventionnels
alors admis comme la chronologie, la vérité historique et l'objectivité. Pour faire
vite, on peut citer des textes de Melanie Klein et d'Anna Freud, devenus les deux
arbres qui cachent une forêt d'articles et d'ouvrages moins connus et peut-être
plus révélateurs encore de l'analyse d'avant-guerre. Chacune à sa manière, évite
d'affronter le questionnementqu'implique « Constructions en analyse ». Melanie
Klein avec l'assurance qui lui est propre, donne pour vérité objective à portée
générale ce qui s'avère être une mise en forme convenue d'un déjà connu anté-
rieurement. Le récit clinique apparaît brutal et sans nuances face à la discrétion
de Freud qui souligne que les matériaux à disposition sont des fragments de sou-
venirs dans des rêves, des idées incidentes, contenant des allusions, ou bien des
indices de la répétition des affects. Et que l'analyste fait son travail de construc-
tion en arrière-plan, à partir de matériaux ténus.
Du côté d'Anna Freud, le récit clinique s'organise autour d'une déconcer-
tante simplification qui peut entraîner la déconvenue d'un lecteur actuel ne pou-
vant souscrire à l'idée que le passé influe directement et simplement sur le pré-
sent. (Sans oublier que ces textes émanent d'un travail psychanalytique

1. Pour introduire le narcissisme (1914), in La vie sexuelle, PUF, p. 104.


748 Antoine Raybaud et Florence Quartier-Frings

particulier, qu'on dirait aujourd'hui institutionnel, utile parce que destiné à un


grand nombre d'enfants défavorisés, et que ces conditions expliquent en partie
cette approche clinique simplifiée.)
Alors que le texte de Freud amène à des remaniements imprévus et
fondamentaux: l'analyste construit des hypothèses -et il s'agit seulement
-
d'hypothèses travail à la fois préliminaire et sans fin, essentiellement discret,
à la recherche des indices de ce que vit de manière inexpliquablement doulou-
reuse un autre, l'analysant, dont il convient de respecter qu'il vit sur «une
autre scène » et que ce qu'il vit est en grande partie inconnaissable et peut-être
irracontable.
Les chemins du narratif en psychanalyse mèneraient alors à la description
détaillée du travail du psychanalyste bien plus qu'à une reconstitution, toujours
fausse historiquement, du récit d'une vie. Ce travail opérerait chez l'analyste des
remaniements après-coup de sa propre pensée, l'amenant à des questionnements
inédits, plus aptes à révéler ce qui, sur le moment lui avait échappé, et sur ce qui
continuera à lui échapper. Bion a ouvert de tels chemins. Plus proche et plus
familier de notre pensée, René Diatkine a lui aussi frayé, à propos du narratif en
psychanalyse, des voies dont on n'a pas fini de découvrir la richesse et la com-
plexité. Il a su lier théorie et pratique, dans un va-et-vient entre l'expérience
ancienne telle qu'elle affleure, transformée, dans la situation analytique et l'ac-
tuel de la relation, tout en laissant sa capacité de rêverie l'emporter sur des che-
mins imprévus. Il donne à lire des récits d'où surgit une psychanalyse vive, trou-
vant à s'inscrire de manière propre dans l'évolution des pensées scientifiques et
pourquoi pas, littéraires, d'aujourd'hui?

Le dialogue peut ici se poursuivre pour (provisoirement?) finir : l'objet de


l'écriture est-il identifiable à l'objet de l'analyse ? Pour l'analyste de la littérature
(et ici le glissement de sens du mot analyste laisse augurer la portée du
malentendu qui pourrait s'instaurer sous les dehors d'une rencontre) la tentation
- faut-il dire l'espoir serait de pouvoir recourir à une « caution » psychanaly-
-
tique (peut-être si superficielle) qu'elle en deviendraitcaricaturale : ainsi pour les
résurgences de la mémoire comme associations, aiguillages, noeuds, turbulences,
remontées, télescopages, etc. Mais bien davantage, en reconnaissant un apport
méthodologiquemajeur dans ce que Freud a défini comme « Constructions dans
l'analyse », lorsqu'il confronte au caractère enfoui, non-dit et résistant, de l'objet
visé, le caractère désordonné, disparate, fragmentaire, purement symptomatique
des matériaux livrés à l'analyste. Adapté à l'expérience singulière, et, à ce titre
imprédictible et pas nécessairement réductible à de grandes formes, Freud dit
monter, à titre exploratoire, une construction, c'est-à-dire, en ce qui concerne la
littérature, un mobile de pièces de récit, constituées de bribes archéologiques
Raconter ? (Dialogue) 749

pour garder la métaphore du texte freudien : ce mobile pouvant fédérer les élé-
ments dispersés, mais de façon ouverte, et capable de provoquer, en retour, la
venue au jour d'éléments nouveaux, susceptibles d'entrer dans une construction
plus adéquate à venir.
D'un autre côté, la question posée par l'écriture de Quel beau dimanche !
est: de quelle nature est l'irracontable de l'expérience concentrationnaire?
Objectivement monstrueuse, et de surcroît sans cadre de représentation adéquat.
A ce titre, et conformément à la culture en vigueur dans les années 50-60, chez
les écrivains et cinéastes comme Michel Butor, Alain Resnais, Jorge Semprun
essaie une démarche à la fois critique et heuristique qui s'apparente à la phéno-
ménologie de Merleau-Ponty sur les points suivants :

— primat des modalités, même atypiques, singulières, irréductibles, de l'exis-


tence sur les schémas de représentation (ici, « les images » du déporté comme
les schémas du discours communiste) ;
— recours au récit comme expérimentation de mises en relation possibles, sous
forme de «mobiles», tournant de représentation, équivalents à autant de
totalisation, partielles et provisoires, ouvertes (Butor intitule «mobile» un
« essai de représentation des États-Unis ») ;
— usage des structures non définitives, et à plus forte raison, non péremptoires
pour garder ouvertes des possibilités d'incorporer de nouvelles données, à
tout moment de la découverte et de la conscience. C'est l'enjeu de l'écriture
de Butor, sous le titre significatif de L'emploi du temps. C'est, de façon plus
dramatique, celui de Semprun : « Le récit était, par définition, interminable,
parce que le mot fin (...) ne sanctionnait dérisoirement que l'interruption
provisoire d'une écriture - d'une mémoire - qui reprendrait aussitôt son tra-
vail, ouvert au souterrain, explicite ou sournois. »

En cette fin de siècle le tenace besoin de raconter est illustré par ces «mots
de la fin » que la mort fait avec les formules qui restituent les convictions d'une
vie : « Mon métier consiste à raconter des histoires aux autres », la formule de
Giorgio Strehler rejoint la préoccupation chère à René Diatkine d'être celui qui
raconte l'histoire de sa vie à un enfant qui a perdu ses repères.
Mais au long du siècle, l'urgence de raconter a pris un sens nouveau : au
récit pour faire rêver (maman raconte-moi une histoire), et au récit pour témoi-
gner (sur le mode de la fiction comme sur le mode du reportage) s'est ajouté un
récit à fonction nouvelle : ce qu'on pourrait appeler le récit constituant, consti-
tuant d'une expérience, d'une compréhension, d'une relation.
Étrange récit à première vue : on raconte ce qu'on ne connaît pas pour le
connaître ; on esquisse des versions (partielles et mobiles) pour élaborer un récit
totalisant mais ouvert ; on vise la réalité en semblant donner le change par une
750 Antoine Raybaud et Florence Quartier-Frings

expérimentation des possibilités narratives. De cette fonction nouvelle la littéra-


ture contemporainemultiplie les exemples, mais Freud a initié la démarche, dès
ses premiers articles et tout au long de son oeuvre.
Ce point est de grande conséquence quant à la place de la théorie freudienne
au regard de la littérature. A l'instigation de Freud même (La Gradiva) l'espace
littéraire est apparu comme un champ privilégié, mais extrapolé, de l'investiga-
tion du fantasme. Alors que dans la perspective dessinée ici, Freud apparaît
comme l'élaborateur et le théoricien fondamental de la fonction heuristique du
récit, et l'expérimentateurdes démarches capables d'assurer cette fonction. Il y a
place, ici, pour un renouvellement, au moins partiel, des termes du débat entre
psychanalyse et littérature.
Antoine Raybaud
Université de Genève, Faculté des Lettres
Département de langue et de littérature françaises modernes
3, place de l'Université
1211 Genève 4

Florence Quartier-Frings
40, rue de l'Athénée
CH-1206 Genève

BIBLIOGRAPHIE

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Borch-Jacobsen, Souvenirs d'Anna O., une mystification centenaire, Aubier, 1995.
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PUF, coll. « Bibliothèque de psychanalyse», 1997 (lre version en allemand 1993).
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poétique de Arthur Rimbaud.]
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Semprun J., Quel beau dimanche!, Paris, Grasset, coll. «Les cahiers rouges», 1980.
Rêve, projection et narration*

Bernard LEMAIGRE

Dès l' «avertissement» précédant la lre édition de L'interprétation des rêves,


Freud souligne la valeur théorique du rêve comme paradigme de formations
psychiques telles que la phobie hystérique, les obsessions ou les idées délirantes.
Il le souligne aussi à la fin du livre lorsqu'il traite de la psychologie du rêve : l'in-
terprétation des rêves est la via regia qui mène à la connaissance de la vie psy-
chique. Il y reviendra plus tard, en 1917, dans le prologue du «Complément
métapsychologique à l'interprétation des rêves », et de façon plus générale dans
« Deuil et mélancolie » où la recherche d'un paradigme est élevée à la hauteur
d'une méthode générale.
Cependant, si dans ces textes le rêve apparaît comme paradigme du
fonctionnement de l'appareil psychique selon les deux processus primaire et
secondaire dans le cas des formations pathologiques, dans Totem et tabou
l'usage du rêve comme paradigme est étendu à ce que Freud appelle une « for-
mation du système» (Systembildung). Sont désignés par cette expression,
outre les formations psychiques indiquées plus haut, les systèmes philosophi-
ques, religieux, les mythologies et surtout ici, le système de pensée (Denksys-
tem) animiste.
Il nous semble possible d'étendre à toute narration ce que Freud dit dans
Totem et tabou de la formation de système, l'architecture logique d'un système
de pensée n'étant que l'ultime effort, pas toujours, loin de là, couronné de suc-

* Texte remanié d'un exposé donné au séminaire « Pensée animiste, expérience religieuse et rationa-
lité scientifique » de Michel Neyraut, Bernard Chervet, Jean-Louis Lamande et Bernard Lemaigre en
décembre 1997.
Rev. franc. Psychanal, 3/1998
752 Bernard Lemaigre

ces, de l'élaboration secondaire, pour redonner cohérence au démembrement des


pensées par le processus primaire 1.
La cure analytique elle-même, par ce qui est exigé du patient : impositiondu
cadre, règle fondamentale, vise à instaurer, par la régression, la possibilité d'une
narration dont l'horizon est le récit du rêve sans parvenir à se confondre totale-
ment avec lui2.
Dans la brève note qui suit, nous limiterons notre réflexion à un point
précis : le lien nécessaire, structurel, entre projection et narration, à partir de
ce que Freud énonce donc dans Totem et tabou, IIe partie, § 3, 4, « Le tabou et
l'ambivalence des sentiments », IIIe partie, § 4, « Animisme, magie, toute-puis-
sance de la pensée» 3. Selon la pratique intellectuelle, donc, qui lui est chère,
Freud, pour éclairer cette question de la formation de système, cherche un
prototype, un paradigme : ce sera l' « élaboration secondaire », un moment du
travail du rêve. La projection apparaîtra d'abord comme une partie du sys-
tème, mais si l'on se rapporte au Complémentmétapsychologique (et accessoire-
ment à L'Interprétation des rêves: travail et psychologie du rêve) il faudra
admettre que la projection s'inscrit au coeur du travail du rêve, en constitue un
élément structurel.

1. En ce qui concerne l'oeuvre romanesque Freud lui-même y songe puisque, liant déjà projection et
formation de système, il met en note à la fin du paragraphe consacré à la formation de système dans
Totem et tabou, la remarque suivante : « Les créations par projection des primitifs sont proches des per-
sonnifications par lesquelles le créateur littéraire place au dehors, sous forme d'individus séparés, les
motions pulsionnelles opposées qui luttent en lui » (p. 171).
Il peut être intéressant aussi de citer ici cette remarquable définition de la vérité et des idées donnée
par Spinoza dans ses Pensées métaphysiques : « Pour comprendre ces deux choses, le Vrai et le Faux,
nous commencerons par la signification des mots, ce qui nous permettra de voir que ce ne sont que des
dénominations extrinsèques des choses et qu'on ne peut les leur attribuer qu'en rhéteur. Mais, comme
c'est le vulgaire qui a d'abord trouvé les mots que les philosophes emploient ensuite, il appartient à celui
qui cherche la signification première d'un mot de se demander ce qu'il a d'abord signifié pour le vulgaire,
surtout en l'absence d'autres causes qu'on pourrait tirer de la nature du langage. La première signification
de Vrai et de Faux semble avoir son origine dans les récits ; et l'on a dit vrai un récit quand le fait raconté
était réellement arrivé ; faux, quand le fait raconté n'était arrivé nulle part. Plus tard, les philosophes ont
employé le mot pour désigner l'accord d'une idée avec son objet ; ainsi, l'on appelle idée vraie celle qui
montre une chose comme elle est en elle-même ; fausse, celle qui montre une chose autrement qu'elle n'est
en réalité. Les idées ne sont pas autre chose en effet que des récits ou des histoires de la nature dans l'es-
prit. Et de là on en est venu à désigner de la même façon, par métaphore, des choses inertes ; ainsi, quand
nous disons de l'or vrai ou de l'or faux, comme si l'or qui nous est présenté racontait quelque chose sur
lui-même, ce qui est ou n'est pas en lui », voir J.-P. Faye, La raison narrative, Paris, Balland, 1990.
2. Sur la régression dans la situation analytique nous nous référons évidemment à ce qu'en a écrit
Conrad Stein au premierchapitre de L'enfant imaginaire. Ajoutons que l'intérêt que nous portons à Totem
et tabou, et ici plus particulièrement à la projection, a été éveillé pour une large part, par la lecture du
séminaire d'anthropologie psychanalytiquetenu en 1963 par le même Conrad Stein.
3. Nous citons Totem et tabou selon le texte et la pagination de la nouvelle traduction française de
Gallimard, 1993.
Rêve, projection et narration 753

1 / La projection
Si l'on suit l'ordre de Totem et tabou la question de la projection est posée
la première.
A la fin du § 3 de la IIe partie (p. 165, 167) Freud examine comment se déli-
vrer de l'hostilité que l'on éprouve à l'égard des morts ; le mécanisme psychique
utilisé est celui de la projection. En effet, dans ce cas, pour se défendre le sujet
déplacera l'hostilité sur son objet. Ce déplacement implique une négation :
« Le survivant nie avoir jamais nourri des sentiments hostiles à l'égard du cher défunt »
(p. 165), « l'hostilité dont on ne sait rien et dont on veut continuer à ne rien savoir, est
rejetée de la perception interne dans le monde extérieur et, par là, détachée de la per-
sonne et mise sur le dos d'autrui » (p. 167).
C'est sans doute d'ailleurs à la force, voire à la nature de la négation, que se
mesurera la possibilité de réversion de la projection.
Avant d'aborder le lien de cette projection de l'hostilité avec le système ani-
miste, Freud opère une double généralisation de l'idée de projection.
Tout d'abord à toutes les situations psychiques conflictuelles pouvant
mener à la névrose :
« La projection de l'hostilité inconsciente sur les démons, qu'on trouve dans le tabou des
morts, n'est qu'un exemple d'une série de processus auxquels il faut attribuer la plus
grande influence sur la forme que prend la vie psychique primitive. Dans le cas considéré,
la projection sert à la liquidation de sentiments; elle trouve la même utilisation dans un
grand nombre de situations psychiques qui mènent à la névrose »,
puis dans un second temps :
«Mais la projection n'est pas faite pour la défense, elle a lieu aussi en l'absence de
conflits. »

En effet, elle semble faite pour la « mise en forme du monde extérieur»,


qu'on se tourne vers les perceptions sensorielles, c'est-à-dire venant du monde
extérieur, aussi bien que vers les perceptions internes, que Freud appelle ailleurs
endopsychiques :
« La projection de perceptionsinternes à l'extérieur est un mécanisme primitifauquel nos
perceptions sensorielles, par exemple, sont également soumises, c'est-à-dire que ce méca-
nisme a normalementla plus grande part dans la mise en forme de notre monde extérieur. »

Freud précise alors quelle extension il faut donner à ces perceptions


internes :
« Dans certaines conditions, encore insuffisamment établies, des perceptions internes, y
compris de processus affectant les sentiments et la pensée, sont projetées à l'extérieur
comme les perceptions sensorielles afin de parfaire la mise en forme du monde extérieur,
alors qu'elles devraient rester dans le monde intérieur. »
754 Bernard Lemaigre

Il tente de ce fait une explication d'un point de vue génétique :


« Peut-être que d'un point de vue génétique cela est lié au fait qu'à l'origine la fonction
de l'attention n'était pas tournée vers le monde intérieur mais vers les stimuli affluant du
monde extérieur et n'était informée, en ce qui concerne les processus endopsychiques,
que des développements de plaisir et déplaisir. »
D'un côté, primauté (provisoire ?) accordée à l'impact du monde extérieur
sur la psyché humaine ; de l'autre, si les perceptions endopsychiques viennent à
la conscience, c'est seulement sous la forme du plaisir et du déplaisir. Pour
pouvoir percevoir ces processus dans leur spécificité il faut faire appel au
langage :
« C'est seulement à mesure qu'un langage de pensée abstrait s'est formé par la connexion
des restes sensoriels des représentations de mots avec des processus internes que peu à
peu ces derniers devinrent susceptibles d'être perçus. »
(Thèse minimaliste sur la place du langage que Freud soutiendra sous cette
forme depuis l'Esquissejusqu'à la fin de sa vie).
Comment cela se passait-il lorsque, comme l'enfant, le primitif n'avait pas
accès au langage ? Il y avait déjà la projection :
« Jusque-là c'est en projetant à l'extérieur des perceptions internes que les hommes pri-
mitifs avaient développé une image du monde extérieur. »

A travers cette activité projective, le primitif livre une connaissance de lui-


même qu'il méconnaît comme étant sienne et attribue au monde extérieur. Mais
il faut corriger cela :

« Il nous faut (les) retraduire en psychologie maintenant que la perception de conscience


s'est renforcée. »
On retrouve la théorie de Psychopathologie de la vie quotidienne1 et celle de
la lettre à Fliess du 12 décembre 18972.
La solution proposée ici par Freud marque bien, et l'antériorité de la pro-
jection sur l'acquisition du langage, et le lien profond de la projection avec la
perception interne, ou devenue interne, et à l'image.

1. Trad. nouv., chez Gallimard, p. 411-412.


2. Lettre à Fliess du 12 décembre 1897 (78/150) : « Imagines-tu ce que peuvent être des "mythes
...
endopsychiques" ? Eh bien, ce sont les dernières productions de mon travail-de-pensée. L'obscure percep-
tion interne <par le sujet> de son propre appareil psychique suscite des illusions-de-pensée (Denkillusio-
nenj qui naturellement,se trouvent projetées au-dehors et de façon caractéristique,dans l'avenir, dans un
au-delà. L'immortalité, la récompense, tout l'au-delà, sont de telles figurations (Darstellungen) de notre
intérieur psychique. Meschugge ? Psychomythologie. »
Rêve, projection et narration 755

Freud abandonne alors l'étude de la projection hors conflits, pour revenir


au problème de l'ambivalence des sentiments. Cependant, ce qu'il a écrit à ce
sujet nous paraît essentiel pour comprendre la projection comme pure forme de
l'extériorisation, qu'il y ait ou non conflit1.

2 / La formation du système

Freud revient en même temps au système de pensée animiste. Discuter de


l'interprétation que Freud donne du système animiste ne nous intéresse pas ici.
Nous voulons seulement examiner la thèse générale sur la «formation de
système » :
« La projection des motions mauvaisesdans les démons n'est qu'une partie d'un système
devenu la « Weltanschauung» des primitifs... la vision du monde animiste. »
Comment se forme cette vision du monde, ce système ?
Ici Freud se borne à énoncer deux thèses :
1 / « Nous révélerons seulement que ce qu'on appelle l' "élaboration secondaire"
du contenu du rêve est le prototype de toutes ces formations de systèmes. »
2 / « A partir du stade de la formation d'un système il existe deux sortes de dériva-
tions pour chaque acte jugé par la conscience, la dérivation systématiqueet la dérivation
réelle mais inconsciente. »
Dans le § 4 de la IIIe partie Freud reprend la question plus en détail (p. 217-
221) en donnant une brève esquisse de sa théorie du rêve qui ne retient de cette
théorie que l'opposition entre « pensées du rêve » et « contenu manifeste », oppo-
sition résultant du « travail du rêve » et plus particulièrement de ce moment du
travail du rêve qu'est « l'élaboration secondaire » :
« Nous rêvons au cours de la nuit et avons appris à interpréter le rêve du jour. »
L'apparaître du rêve :
« Sans renier sa nature, le rêve peut paraître confus et incohérent mais il peut aussi, au
contraire, imiter l'ordre des impressions d'une expérience vécue, <nous retrouverons
cette expression dans le Complément métapsychologique...>, déduire un événement de
l'autre et rapporter une partie de son contenu à un autre. A cela il paraît avoir réussi
plus ou moins bien, presquejamais il n'y réussit au point qu'une absurdité, une déchirure
de la trame ne se montre en quelque endroit. »
L'interprétation du rêve et la mise en évidence de 1'« élaboration secon-
daire » comme moment du travail du rêve :
« Si nous soumettons le rêve à l'interprétation, nous apprenons que l'ordonnance ins-
table et irrégulière de ses parties constitutives est très peu importante pour sa compré-

1. Communicationorale de Michel Neyraut.


756 Bernard Lemaigre

hension. L'essentiel, dans le rêve, ce sont les pensées du rêve qui, à vrai dire, sont riches
de sens, cohérentes et ordonnées. Mais leur ordre .est un ordre tout à fait différent de
celui dont le contenu manifeste du rêve nous fait nous souvenir... Presque à chaque fois,
a eu lieu, outre la condensation des éléments du rêve, <et leur fïguration> un réagence-
ment de ceux-ci, qui est plus ou moins indépendant de l'ordonnance antérieure. Nous
disons, en conclusion, que ce que le travail du rêve a fait du matériel des pensées du rêve
a subi une nouvelle influence, ce que nous appelonsl'élaboration secondaire, dont la visée
est manifestement d'éliminer l'incohérence et l'inintelligibilité qui résultait du travail du
rêve au profit d'un nouveau " sens ". Ce nouveau sens atteint par l'élaboration secon-
daire n'est plus le sens des pensées du rêve. »
Cette élaboration secondaire est aux yeux de Freud un excellent exemple de
l'essence et des exigences d'un système. Le besoin d'intelligibilité et de cohérence
nous est tellement indispensable que notre esprit n'hésite pas à établir une cohé-
rence fausse et à combler des lacunes. C'est là où s'introduisent les deux dériva-
tions ou comme le dit Freud dans ce passage, les deux motivations :
«... Le meilleur signe distinctifde la formation du système c'est que chacun de ses résultats
permet de mettre au jour au moins deux motivations : une motivation provenant des pré-
suppositions du système - c'est-à-dire, le cas échéant, délirante - et une motivation cachée
quenous devons toutefois reconnaîtrecomme la motivation réelle vraiment agissante. »
Dans l'exemple donné par Freud de la dame aux rasoirs (p. 219), la motivation
systématique concerne l'évocation de la mort en général, le mari de cette femme
étant complètement en dehors et ne faisantjamais l'objet de soucis conscients. La
motivationinconsciente,par contre, concernela mort du mari de cette femme.

/
3 La projection, moment essentiel, structurel, de la formation de système

D'une part, le rêve est une projection1.


Ce point est formellement marqué par Freud dans le « Complément méta-
psychologique à l'interprétation des rêves » :
« Un rêve nous annonce que quelque chose s'est passé qui voulait perturber le sommeil,
et il nous permet de discerner la façon dont cette perturbation a pu être écartée défensi-
vement. Finalement, celui qui dort a rêvé et peut poursuivre son sommeil ; à la place de
la revendicationinterne qui prétendait l'occuper, s'est mise en place une expérience vécue
externe, dont la revendication a été liquidée. Un rêve est donc une projection, une exté-
riorisation d'un processus interne » (p. 247)2.

1. B. Rosenberg a déjà mis en lumière ce point dans son étude sur le masochisme, p. 74, n. 1. Il a
souligné aussi le lien entre projection et satisfaction hallucinatoiredu désir (p. 74 également). Nous igno-
rions ce point lorsque nous avons entrepris notre propre travail.
Par ailleurs cette question a également été abordée par J. Gillibert dans « Supplément métapsycholo-
gique au "Complément métapsychologique à la doctrine des rêves" » dans L'OEdipe maniaque, Une quête
phallique, 2, p. 174-179.
2. Nous citons le « Complément» selon le texte et la pagination de la traduction des OCP, XIII,
Paris, PUF, 1988.
Rêve, projection et narration 757

Cette détermination du rêve comme projection se réfère explicitement au


texte légèrement antérieur de «Pulsions et destins de pulsions» où Freud
déclare :
« L'externe, l'objet, le haï seraient, au tout début, identiques. L'objet se révèle-t-il plus
tard source de plaisir, il est alors aimé, mais également incorporé au moi, si bien que,
pour le moi-plaisir purifié, l'objet coïncide malgré tout de nouveau avec l'étranger et le
haï. »1

De telle façon qu'on peut se demander si la difficulté rencontrée par Freud


pour définir la projection indépendamment du conflit ne résulte pas de sa convic-
tion profonde que la première rencontre du « sujet » avec le monde extérieur est
toujours déjà conflictuelle dès la séparation d'un intérieur et d'un extérieur.
Quand se produit alors cette projection sinon au terme du processus du
rêve? Dans le troisième temps du rêve lorsqu'il s'agit de liquider
« la motion de souhait, vicariant dans son essence une revendicationpulsionnelle incons-
ciente, et qui dans le Pcs s'est formée en souhait du rêve (fantaisie accomplissant le
souhait) ».
Dans le rêve cette liquidation prend une voie inopinée, imprévue :
« Le processus mis en route dans le Pcs et renforcé par l'Ics prend une voie rétrograde, à
travers l'Ics, vers la perception qui s'impose à la conscience. Cette régression est la troi-
sième phase de la formation du rêve. »

Mais cette régression est à la fois topique et temporelle, car :


« Le rebroussementdu cours de l'excitation depuis le Pcs, à travers l'Ics, jusqu'à la per-
ception, est en même temps le retour au stade précoce de l'accomplissement de souhait
hallucinatoire.»
C'est évidemment à ce stade que s'opère la projection inhérente au rêve,
présupposant dans une antériorité logique plutôt que chronologique la prise en
compte de la figurabilité, c'est-à-dire la transposition des pensées dans des
images (la plupart visuelles). Ce qui permet à Freud d'achever ainsi :
« Le plein achèvement du processus du rêve réside en ceci que le contenu de pensée
régressivement transformé, remanié en une fantaisie de souhait, devient conscient comme
perception sensorielle, subissantalors l'élaboration secondaireà laquelle tout contenu de
perception est soumis. Nous disons que le souhait du rêve est halluciné et trouve comme
hallucination la croyance à la réalité de son accomplissement. »2

1. Voir Métapsychologie,OCP, XIII, p. 180-181.


2. B. Rosenberg se déclare surpris que la réalisation hallucinatoire de souhait soit une projection ;
mais il n'y a là lieu à aucune surprise, car c'est justement parce que cette réalisation hallucinatoire est une
projection, c'est-à-dire une extériorisation, que le rêve n'est pas seulement une vivification régressive des
traces mnésiques, mais prend la valeur d'une perception et donc d'une réalité incontestée.
Lorsqu'il lit un roman, ou même un simple texte narratif, « le lecteur passe tacitementun pactefiction-
nel avec l'auteur, ce que Coleridge appelait « la suspension de l'incrédulité » (U. Eco, Six promenades
dans les bois du roman, p. 81, quant à la réalité du récit.
758 Bernard Lemaigre

Soulignons ici un élément capital quant à la compréhension de la projection


et de son lien à la perception :
« Il faut que l'hallucination soit plus que la vivifïcation régressive des images mnésiques,
en soi les. »
L'hallucination est donc de l'ordre perceptif et résulte de la projection qui
fait passer de l'Ics au Cs dans le mouvement d'extériorisation puisque dans le
sommeil le système Cs est non investi :
« La possibilité d'un examen de réalité est abandonnée, et les excitations qui, indépen-
damment de l'état de sommeil, se sont engagées dans la voie de la régression, la trouve-
ront libre jusqu'au système Cs, dans lequel elles prendront la valeur d'une réalité
incontestée. »
Ainsi la projection s'inscrit bien au coeur du travail du rêve. Au terme du mou-
vement régrédient où se forme le rêve, elle constitue l'opération mentale grâce à
laquelle l'élaboration secondaire trouve matière à son travail, puisque la projec-
tion permet au contenu inconscient du rêve de devenir perception consciente.
Paradigme de toute formation de système, de toute narration, le rêve est
structurellement projection. Nous pouvons donc faire légitimement l'hypothèse
de la présence structurale de la projection comme l'une des clefs de toute forma-
tion de système, de toute narration.
Bernard Lemaigre
23, rue de Martyrs
75009 Paris

BIBLIOGRAPHIE

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Freud (S.), Totem et tabou, nouv. trad. franc., Paris, Gallimard, 1993.
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Stevenson (R. L.), Essais sur l'art de la fiction, Paris, Payot, « PBP », 1990.
Le récit analytique chez Freud

Christiane ROUSSEAUX MOSETTIG

De quelle sorte de récit relève l'histoire d'un cas en psychanalyse ? Freud


présente maintes fois les difficultés qu'il rencontre à communiquer un cas ou à
présenter ses conceptions psychanalytiques. Il lui arrive de se plaindre avec
humour de ne pas y parvenir comme il le souhaiterait et de s'en prendre à ses
maigres talents littéraires : «Je sais notamment que vous êtes mécontents... Vous
vous attendiez à des exemples tirés de la vie, et non à l'exposé d'une théorie...
vous regrettez que je vous aie raconté des histoires imaginaires (construites)... au
lieu de vous citer des observations prises sur le vif... j'ai fait défiler devant vos
yeux quelque chose qui, à mesure que je l'évoquais, s'éloignait de vous... Pour-
quoi ne vous ai-je pas conduits peu à peu des formes simples, qu'on observe tous
les jours, à celle des problèmes se rapportant aux manifestations extrêmes et
énigmatiques de la nervosité ? »1
Tantôt l'histoire d'un cas semble relever du roman ou d'histoires
construites; tantôt de l'observation directe, non influencée par des attentes
théoriques. Il emploie le mot «rapport», laissant entendre qu'il ne rapporte
que ce qui se présente directement devant ses yeux; en somme des faits, rien
que des faits objectivement établis, selon l'expression de son contemporain,
l'historien Ranke.
Il se plaint de tout mélanger, passant de l'exposé descriptif à de longues
théories dont il n'avait même pas encore exposé les concepts, et d'utiliser des
néologismes ayant la même signification, mais pour des raisons d'euphonie ! Et
pourtant il est hanté par le souci de donner des comptes rendus littéraux et com-
plets pour permettre au lecteur de se forger une conviction vérifiable.

1. S. Freud, Leçons d'introduction à la psychanalyse, 1917, trad. S. Jankélévitch, chap. XXIV, Payot,
1964, p. 405 sq.
Rev. franc. Psychanal, 3/1998
760 Christiane Rousseaux Mosettig

Prendre des notes, par exemple, pendant les séances, ou avoir recours à
quelque autre aide-mémoire, ne permettrait-il pas de sortir de toutes ces compli-
cations et de publier des observations fidèles, des documents précis, voire objec-
tifs, sur lesquels faire des hypothèses, les vérifier et se les communiquer ? Mais
outre que le patient ne manquera pas d'être troublé à l'idée que ce qu'il confie de
plus intime à son analyste peut être l'objet d'une appréciation scientifique, voire
d'une publication éventuelle, c'est le matériau analytique lui-même qui viendra à
manquer : l'analyste, préoccupé de savoir s'il va retenir ce que son patient lui dit
et conduit par ses attentes théoriques, éliminera ces éléments chaotiques, sans
connexion encore, nouveaux qui resurgissent sans effort dans la mémoire quand
le patient apporte de nouvelles données. Il n'entendra plus que ce qu'il savait
d'avance. Aussitôt se montre la divergence de méthode entre la recherche et le
traitement: si leurs résultats convergent, la technique qui convient à l'une est
contraire à l'autre.
Freud fait remarquer, dans le cas Dora, que, s'il a pu en publier l'observa-
tion, cela tient à la durée réduite de ce traitement de trois mois. Ce temps court
lui a permis de se le rappeler dans son ensemble, alors qu'il lui est impossible de
se rendre maître du matériel d'une observation d'une durée d'un an. Toutefois
cette cure, interrompue par la volonté de la patiente, a donné des résultats
incomplets : des points sont restés obscurs, d'autres non abordés, enfin le trans-
fert lui-même a été mis de côté... Il ajoute qu'il a groupé l'élucidation de ce cas
autour de deux rêves dont les termes mêmes ont été fixés immédiatement après
la séance1. Là encore, se résolvant à s'en tenir à un fragment, son souci d'exacti-
tude reste grand. Il se résout pourtant à dire: «La mise par écrit n'est pas (...)
absolument fidèle, phonographique2... Il y a un dosage du sujectif et de l'objec-
tif.»
Toutes ces remarques sont conduites par un souci de maîtrise que le maté-
riau rendu accessible par la technique analytique rend impossible à tenir. Sauf à
ne décrire que des comportements symptomatiques. Mais il rappelle que son but
n'est pas de résoudre des symptômes les uns après les autres. Son point de
départ à chaque séance est « la surface actuelle que l'inconscient du patient offre
à l'attention de l'analyste»3. Et ce que celui-ci obtient, ce sont des «fragments
enchevêtrés dans des contextes différents et répartis sur des époques très éloi-
gnées »4. Comme l'archéologue qui a « le bonheur de ramener au jour, après un
long ensevelissement, les restes inestimables bien que mutilés, d'objets anti-

1. S. Freud, Fragment d'une analyse d'hystérie (Dora), in Cinq psychanalyses, p. 1-9.


2. Ibid., p. 4-6.
3. Ibid., p. 5 (vol. V, p. 169). Cette expression (die psychischejeweilige Oberfläche) apparaît aussi
plusieurs fois dans La techniqueanalytique.
4. Ibid., p. 5 et 6.
Le récit analytique chez Freud 761

ques », il précise qu'il ne néglige pas de faire connaître ce qu'il ajoute aux parties
authentiques.
Le récit analytique serait-il du même genre que le récit historique? Cette
comparaison qu'il reprend dans cette page des Leçons d'introduction à la
psychanalyse, lui permet d'introduire l'idée de véridicité et d'introduire le rôle
du témoignage et du degré de confiance à lui accorder. Elle permet de mettre à
distance ce souci imprégné d'idéologie positiviste, dominante aussi à notre
époque, d'éliminer tout ce qui est subjectif comme venant fausser et enlever sa
crédibilité à l'observation soi-disant directe ou immédiate des faits. Elle place
les sciences humaines, et tout particulièrement la psychanalyse, dans une posi-
tion de repoussoir du côté du romanesque et de la fiction, sans en avoir leur
qualité littéraire, ou tout simplement du côté d'une science qui a manqué son
objet.
Des expressions de Freud pourraient alimenter ce point de vue : « Vous ne
trouverez pas ici ces voies exactes et sûres que vous êtes disposés à prendre1... que
dirait la science exacte si elle apprenait que nous envisageonsde découvrir le sens
des rêves2?... Puisqu'il n'existe pas de critère objectifpour juger de la vérité de la
psychanalyse et que nous n'avons aucune possibilitéde faire de celle-ci un objet de
démonstration,comment l'apprendre ? C'est en éprouvant sur son propre moi les
effets de l'analyse, en l'éprouvant sur son propre corps3... en opérant avec l'incons-
cient comme avec quelque chose de sensiblement saisissable4»... que l'expérience
de la détermination inconscientede nos actes psychiques peut en être faite. Le récit
va se ressentir de ces conditions propres à la psychanalyse.
Alors que raconter? L'histoire du malade ou l'histoire du traitement? Tout
entière ou en partie ? Quand il s'agit de raconter l'histoire du malade, de donner
pour commencer un coup d'oeil d'ensemble sur l'histoire de son enfance, de
dépeindre son milieu et de décrire les symptômes, la difficulté ne semble pas si
grande car le patient s'y prête dans les débuts du traitement. Mais ce que l'on
apprend sans peine de son histoire infantile restera longtemps obscur et incomplet.
Décrire le comportement symptomatique? Il s'offre immédiatement à l'ob-
servateur, comme à celui qui en souffre, car il est stable, monotone et répétitif,
son fond uniforme qui présente à peu près les mêmes traits offre les conditions
idéales pour un compte rendu fidèle et précis. L'observation peut même en être
répétée au sens où elle peut être observée à nouveau dans un nouveau cas, voire
vérifiée par d'autres observateurs! Mais les traits individuels qu'il acquiert,

1. S. Freud, Leçons d'introduction à la psychanalyse, p. 115.


2. Ibid.,?. 99.
3. Ibid., p. 30.
4. Ibid., p. 302 (GW, p. 288 : mit ihm (l'inconscient) wie mit etwas sinnlich Greifbarem zu operieren).
762 Christiane Rousseaux Mosettig

quand a commencé la cure analytique, lui font perdre son uniformité. Et est-ce
la tâche de la psychanalyse de décrire des symptômes et de dresser des tableaux
nosologiques (en dehors de leur intérêt diagnostique) ? Et pas plutôt d'offrir les
conditions pour que se révèle leur sens inconscient, façon formelle de dire que
c'est dans l'arène analytique que les conflits anciens retrouvent leur virulence, se
transfèrent et se transforment en une nouvelle névrose où les symptômes vont
prendre un nouveau sens en rapport avec le transfert, et se résoudre... C'est
toute l'histoire du traitement. Ce serait la tâche du récit analytique de raconter
cette histoire-là? Mais quels talents supplémentaires (à la tâche thérapeutique
elle-même) pour en venir à bout ou simplement en donner un aperçu...
Quand Freud attribue à ses auditeurs le reproche de ne pas citer tout sim-
plement un cas pris sur le vif et de le décrire ou de le dépeindre tout simplement,
il répond ainsi : « Je suppose que vous auriez désiré me voir commencer l'exposé
des névroses par la description de l'attitude des névrosés, de la manière dont ils
en souffrent, dont ils s'en défendent et s'en accommodent. C'est là certainement
un sujet intéressant et instructif peu difficile à traiter... (Mais) on s'expose
notamment, en prenant comme point de départ les névroses communes et ordi-
naires, à ne pas découvrir l'inconscient, à ne pas saisir la grande importance de
la libido et à se laisser influencer dans l'appréciation des faits par la manière
dont elles se présentent au moi du névrosé... Le moi possédant le pouvoir de nier
l'inconscient et de le refouler... »1
Abandonnant cette perspective qui nous guette sans cesse de céder à la
linéarité et à la cohérence, reposons la question par un autre côté, celui de la
sorte de vérité dont peuvent être porteurs les énoncés de la psychanalyse. Le
tournant pourrait se faire autour des mots véracité plutôt que vérité.
Freud n'emploie à peu près jamais le mot vérité pour qualifier les énoncés
de la psychanalyse, qu'il nomme pourtant sa science jusqu'à la fin de son oeuvre.
Il utilise plutôt les mots véracité ou véridicité, fiabilité, crédibilité (Wahrhaftig-
keit, Verlässlichkeit, Glaubwürdigkeit), correct ou bien ajusté, doué de force
démonstrative (Beweiskraft) ou doué de force ou de puissance convaincante,
traduit dans l'ancienne traduction : Verbindlichkeit2. Ce mot est porteur non seu-
lement d'une idée de lien entre un procédé ou une méthode et le mode d'expres-
sion qui rend compte de la situation obtenue (et dont l'élaboration se poursuit
dans la conception freudienne de la vie psychique), mais aussi de l'idée d'un lien
d'obligation ou d'engagement entre des personnes à l'égard de la méthode
qu'elles utilisent. La qualité de véracité du témoignage en dépendrait.

1. Ibid., p. 406.
2. S. Freud (1938), Abrégé de psychanalyse, trad. par Anne Berman, éd. revue et corrigée par Jean
Laplanche, PUF, 1978, p. 21-22 (GW, vol. XVII, p. 81).
Le récit analytique chez Freud 763

Cependant les mots « crédible » et « convaincant» laisseraient entendre que


la teneur en qualité scientifique de ces énoncés dépendrait tellement de l'assenti-
ment qu'autrui pourrait leur donner, qu'elle n'exclurait pas pression, séduction
ou autorité : «Vous n'avez qu'à écouter et laisser agir ce que je vous raconte... Je
n'exige pas de vous une adhésion sans conditions... Il me suffit d'exercer sur
vous une action stimulante et d'ébranler vos préjugés... Esssayez donc de laisser
lentement mûrir en vous la conception psychanalytique. » Ou encore : « Je sou-
tiens devant vous l'assertion que ces phénomènes se laissent interpréter (de telle
ou telle manière)... Je puis vous assurer que, etc. »1
Freud est encore plus provocant quand il écrit : « Le traitement analytique
ne se prête pas à la démonstration,vous ne pouvez qu'en entendre parler... Il n'y
a pas de critère objectif pour juger de la vérité de ses affirmations... les renseigne-
ments ne seront obtenus que par ouï-dire, au sens le plus strict du mot. Et il
ajoute : Tout dépend en grande partie du degré de confiance que vous accordez
au témoin... »2
Prises telles quelles, ces conditions inhabituelles pour se former un jugement
dans la vie courante laisseraient entendre que des arguments d'autorité, à moins
qu'il ne s'agisse de suggestion, joueraient un rôle décisifdans notre adhésion.
Mais si Freud est si soucieux d'exercer un effet sur son interlocuteur, c'est
qu'il semble accorder moins d'importance aux procédures intellectuelles qu'aux
déplacements d'intensité psychique d'une représentationde mot à une autre, que
le récit permet de ressentir ; plus d'importance aux résistances que rencontre ce
processus dans son accès laborieux à l'objet cherché et au travail de pensée, qu'à
ses résultats ; qu'il est plus occupé à maintenir élevée la charge de l'appareil psy-
chique, le sien et celui à qui il s'adresse, que d'aboutir à poser une thèse de façon
dogmatique. Ajoutons sans plus que le caractèreconvaincantd'une construction
de pensée et sa prétention irrésistible à la vérité peuvent être le résultat d'une
« surcharge de pensée » qui nous donne le sentiment que lui correspond indubi-
tablement un objet (interne ou externe). Freud s'exclame dans une lettre à Jung :
toute cette construction (à propos de la psychanalyse) n'était donc pas une for-
mation délirante ! Le besoin de faire part aux autres de nos convictions et l'inter-
vention d'une tierce personne avec sa compréhension et sa critique peuvent en
corriger, en redresser les effets de déformation. Le mot Verbindlichkeit pourrait
trouver là une signification supplémentaire.
Le savoir acquis n'a pas la même valeur psychologique dans un exposé uni
et comblant ses lacunes et ses aspérités, qui souligne la cohérence de son déve-
loppement (mais il en faut aussi pour se faire comprendre), qui accepte «l'in-

1. Citations dispersées dans l'intr. à la PSA.


2. Ibid., p. 28 (vol. XI, p. 10 et 11) ; welchen Glauben, Gewährmann.
764 Christiane Rousseaux Mosettig

conscient à titre de notion », et celui qui suscite un travail psychique, même s'il
prend la forme souvent contradictoireque décrit Freud : « Vous me voyez si sou-
vent retirer ce que je viens d'avancer, entourer mes propositions de toutes sortes
de limitations, m'engager dans des directions pour aussitôt les abandonner... je
n'ai pas de goût pour les simplifications... »
Outre ce souci de confrontation de ses idées, si décisive lorsque l'on aban-
donne le confort d'une conception de la vérité adéquation de la chose et de l'in-
tellect, toutes ces difficultés tiennent aussi aux temporalités différentes et intri-
quées qui travaillent l'exposé de la matière analytique.
Elles témoignent que des processus psychiques opposés ont suivi des
lignes de développement divergentes: ceux qui sont mus par une puissante
revendication pulsionnelle et ceux qui prennent en compte les objections de la
réalité, représentée souvent par autrui. Ils sont à l'oeuvre dans le déve-
loppement psychique, dans le traitement mais aussi dans ce que nous essayons
d'en dire.
Remarquons les expressions que Freud utilise pour dire ces temps entremê-
lés, ils sont de plusieurs sortes.
Dans un fragment de cure ancienne, il décrit le cérémonial obsessionnel de
sa patiente: «La course répétée d'une pièce dans une autre et l'appel de la
femme de chambre pour lui montrer une tâche, etc. »1, il emploie une expression
sustantifïée (le verbe est transformé en nom, ce que permet la grammaire de la
langue allemande), dans laquelle chacun des mots est relié par un tiret, ce qui les
place tous sur le même plan, les déqualifie temporellement ou les fige.
Puis après avoir décrit ainsi la conduite obsessionnelle, il raconte comment,
après avoir réussi à lever un scrupule grave, une résistance, sa patiente découvrit
brusquement le lien qui existait entre son symptôme et un événement de sa vie
passée et put raconter l'histoire attachée à cet événement.
L'expression qu'il utilise est mot à mot: «Elle devint subitement
sachante2 », elle combine dans la même phrase des temps grammaticaux tels que
le passé simple ou prétérit, temps de l'action événementielle singulière (décou-
verte du lien), qui surgit incidemment dans sa relation à son analyste (l'incidence
est soulignée par l'adverbe « subitement »), et le participe présent, temps d'une
action qui est en cours, en train de se développer, qui a commencé et n'est pas
tenninée : elle initie le récit. Le sujet qui en est le heu se modifie dans son fonc-
tionnement psychique et peut commencer à raconter.
Ce temps bref de l'émergence prend corps dans la durée du récit, long,
pénible et qui demanda beaucoup de patience pour dépasser les unes après les

1. (des) Aus-einem-Zimmer-in-das-andere-Lenfen (GW, vol. Il, p. 269).


2. Jbid., p. 284 (GW, vol. 11, p. 269 : wurde sie plötzlich wissend und erzählte...).
Le récit analytique chez Freud 765

autres les résistances. Dans cette durée qui espace et distend s'ouvre un lieu psy-
chique, où s'élabore l'élément commun à la scène vécue dans le passé et au
symptôme transporté dans le champ actuel de la relation transférentielle. L'évé-
nement traumatique va pouvoir acquérir un nouveau sens et fournir le point de
départ à la formation de nouveaux tissus, selon la belle comparaison freudienne
du transfert avec l'aubier de l'arbre, situé entre le coeur et l'écorce; il est «le
point de départ à la formation de nouveaux tissus et à l'augmentation d'épais-
seur du tronc1 ».
Ce qui est le plus difficile à dire est peut-être ce temps d'émergence que
Freud désigne aussi par une autre expression qui n'a pas son équivalent en fran-
çais : la surface psychique actuelle. L'idée qui traverse l'esprit mais c'est plutôt
-
un lien, une pensée-carrefour, un pont de mots, un point nodal surgit sous la
-
poussée irruptive, se noue à une représentation verbale, souvent à un mot à
significationsmultiples. Selon le modèle de L'interprétation des rêves, l'excitation
pourvue d'une charge mobile, en s'associant à un souvenir de mot, se transforme
en investissement hé ou quiescent. Elle attire ainsi par sa qualité acquise l'atten-
tion de l'organe sensoriel qu'est la conscience. Une nouvelle série qualitative se
crée. Les impulsions inconscientes, refoulées, qui cherchent une issue mais ne
peuvent en tant que telles trouver une expression directe, verbale, transfèrent
leur intensité sur des représentations sans importance dans le moment même, et
tissent ainsi un réseau de liaisons.
Le mot « actuel » traduisant jeweilig désigne ce moment bref de l'intersec-
tion de deux modes de travail psychique ; il situe l'événement psychique à l'inter-
férence de processus appartenant à deux systèmes psychiques distincts dont l'un
s'indexe à l'autre et le rend signifiant.
En des termes différents : la représentation portée par la force du désir est
dévoyée des voies de frayage déjà existantes et, s'associant à une représenta-
tion de mot disponible, s'indexe à ce mot, elle prend sens : de l'inconscient se
traduit et se temporalise en tombant dans le temps présent, peut indirectement
trouver une expression individuelle, puis, comme nous le voyons avec les mots
de Freud s'inscrire dans un patrimoine commun. L'énoncé de la règle fonda-
mentale et l'écoute flottante, suspendue de ses intentions délibérées, favorisent
ce fonctionnement: il le vise, le manque et à nouveau attend le moment
opportun.
Le mot « présent » traduirait mieux qu' « actuel » le mot jeweilig, s'il ne
s'était pas érodé et s'il avait conservé la valeur temporelle du mot correspondant
latin praesens, désignant ce qui est sous les yeux immédiatement actuel, ce qui

1. Ibid., p. 476.
766 Christiane Rousseaux Mosettig

est imminent, à l'avant de soi, marquant une pointe extrême et un paroxysme.


Le préfixe prae, qui marque l'excès, ne fait pas intervenir une cause objective
mais une disposition du sujet 1.
Le mot jeweilig dans la langue de Freud a cependant une nuance supplé-
mentaire montrée par un exemple : le journal paraît le premier du mois et nous
vous en enverrons un exemplaire jeweils, c'est-à-dire au moment même de sa
parution. Cette nuance indique la survenue de plusieurs événements et leur croi-
sement. C'est aussi l'expérience de l'idée subite, du lapsus, du mot d'esprit, et de
la résolution du symptôme : Elle devint subitement sachante quand elle décou-
vrit le lien, etc.
Ces opérations brèves et à peine accessibles prennent appui sur la langue
dont nous portons silencieusement en nous, même dans notre sommeil, tous les
éléments signifiants, indépendamment de leur emploi. Ils forment un précons-
cient ou inconscient linguistique au sens où, parlant, nous n'avons aucunement
conscience des opérations phonématiques qui s'activent en nous-mêmes, en des-
sous des significations données par le lexique.
Mais sur ce trésor de signifiants, comme le nomme Ferdinand de Saussure,
que nous avons en commun dans chacune de nos langues, se greffe une autre
symbolique qui résulte des distorsions, fragmentations, substitutions, déplace-
ments, etc., que la force du désir a marqués dans notre histoire infantile refoulée.
Elle forme « une mosaïque composée de fragments de différentes pierres réunies
par un ciment », de sorte que les dessins qui en résultent ne correspondent plus
aux configurations précédentes. C'est cette texture symbolique qui est dévoilée
par la méthode psychanalytique. A l'occasion de ces opérations brèves, nos
récits s'initient et prennent forme ensuite en comblant les lacunes que nous tolé-
rons mal. Mais ils restent marqués par les bouleversements incessants que lui fait
subir notre inconscient/préconscient; ils en sont fragmentés, interrompus, ils ne
peuvent être que récapitulatifs ; ils sont plus ou moins explicites ou restent fran-
chement obscurs.
Christiane Rousseaux Mosettig
8, rue de l'Arrivée
75015 Paris

1. E. Benveniste (1966), Le système sublogique des propositions en latin, in Problèmes de linguis-


tique générale, vol. I, p. 132.
De l'acte et son récit
à la réalité du sujet

Claude BALIER

Juger un délit ou un crime est une étrange gageure. Car il faut fournir une
explication de cet acte, si choquant pour le bon sens, en termes compréhensibles
par tous, répondant à une certaine logique. La peine fixée établira la mesure des
motivations du criminel, des enchaînements, de ses comportements, de sa
volonté de faire mal.
Or ses mouvements internes lui échappent le plus souvent et n'obéissent pas
à un système raisonnable. De sorte qu'il ne se reconnaîtra pas dans les attendus
du jugement.
Les plus avisés sauront parler faux pour se faire comprendre et peut-être
obtenir une sanction moins lourde, car le discours explicatif atténue la peur.
D'autres resteront le monstre, incompréhensible et redoutable.
L'effet du jugement a donc des conséquences paradoxales. Son but est de
confronter le criminel à ses responsabilités et, cependant, par sa formulation il
tend à le dépouiller de son statut de sujet dans son existence la plus authentique
et la plus vraie en l'entraînant vers un narratif reflétant une identité de surface.
Les experts eux-mêmes, pourtant dépêchés pour révéler les réactions psy-
chologiques cachées, se trouvent piégés par la nécessité de transcrire leur lan-
gage (C. Legendre, 1997), l'a parfaitement vu. Désignée comme expert psycho-
logue auprès d'un criminel, en lisant les différentes expertises déjà effectuées,
elle est frappée par l'identité des propos tenus par le sujet face aux différents
experts, jusque dans la formulation. Elle écrit : « On peut se poser la question
de la valeur défensive du verbe, du texte qui, tout en décrivant et donnant à
voir sa problématique personnelle de façon de plus en plus complète et appa-
remment authentique, semble paradoxalement mettre de la distance à l'égard
du fonctionnement affectif et pulsionnel qui reste en fait clivé» (p. 530). Avec
Rev. franc. Psychanal, 3/1998
768 Claude Balier

une pertinence remarquable elle distingue un espace de transparence dans -


lequel il faut bien que l'expertise resitue le sujet dans le pensable, là où on ne
connaissait que le monstre d'un espace psychothérapique. Et sagement elle
-
conclut qu'il «est nécessaire de privilégier sans cesse la dimension fondamen-
tale de l'ouverture et de l'hypothétique» (p. 532). C'est ici que mon travail
commence.

L'ÉTHIQUE DU PSYCHANALYSTE

Voici donc une curieuse situation dans laquelle le psychanalyste en position


de thérapeute va devoir remettre en cause le discours juridique pour retrouver le
sujet derrière l'acte, bien que les objectifs soient apparemment les mêmes. Après
tout, dira-t-on, s'il y a thérapie c'est qu'il y a eu une demande formulée, c'est la
preuve que l'intéressé est en mesure de distinguer un changement de registre. On
pourrait en effet le concevoir s'il s'agissait de pathologie névrotique ; mais on en
est loin. Il faut d'abord se représenter les conditions dans lesquelles un dialogue,
thérapeute-patient,peut s'engager.
S'il y a eu crime ou délit grave avec suffisamment d'éléments de suspicion
d'imputabilité, l'auteur est incarcéré préventivement, le jugement n'intervenant
que longtemps après, mais il aura rencontré rapidementjuge et avocat, et peut-
être un ou des experts désignés.
La demande de traitement ou l'adhésion à une proposition de soins est en
fait une tentative d'éradiquer un mal-être dont la formulation reste vague, même
s'il entraîne des tentatives de suicide ou des automutilations. De là à transformer
ce mal-être en malaise et à l'attribuer aux conséquences de l'incarcération et de
la rupture avec l'entourage familial, il n'y a qu'un pas. Certains psychiatres le
franchissent aisément et colmatent dépression et anxiété sans pour autant propo-
ser une thérapeutique véritable, alors que d'autres s'engagent dans une relation
plus suivie, orientée vers la reconstitution du passé du délinquant. La véritable
difficulté vient de la capacité de clivage du Moi, comme l'a fort bien souligné
C. Legendre, que j'ai citée plus haut, en parlant de « la valeur défensive du
verbe». C'est ici qu'intervient un problème d'éthique.
En prison, les demandes de traitement sont rares, du moins pour les psy-
chiatres ou psychanalystes qui attendent qu'elles se manifestent. La reconstitu-
tion de sa vie par le criminel, rejoignant l'attente des magistrats à l'affût d'une
explication de l'acte, ficelle une identité apaisante, même s'il y a la perspective de
longues années d'incarcération, scandées par des remises de peine et des étapes
de réadaptation.
De l'acte et son récit à la réalité du sujet 769

Pourquoi en ce cas intervenir ? Avons-nous le droit de créer de la souffrance


là où le clivage sait la taire ? Que faire du phénomène de répétition, dont on ne
saurait se détourner ? Si dommageable pour le sujet lui-même, qui ne la voit pas
venir, et la dénie, elle est redoutable pour les autres, hommes agressés, femmes et
enfants violés et maltraités. Certes, il s'agit là d'un argument qui garde un carac-
tère spécieux et ne saurait être la vraie motivation de l'intervention du théra-
peute. Ce n'est pas la récidive qui interpelle le psychanalyste mais la répétition
comme signe de souffrance d'un fonctionnement psychique. Bien sûr, on ne va
pas contraindre un sujet qui ne veut pas se déprendre de cet état. Dans ce cas, le
problème restera du ressort purement judiciaire, dans le registre d'une conve-
nance de la société.
C'est d'une autre manière que le psychanalyste se trouve impliqué dans le
processus de civilisation. Par ce qu'il est, simplement, sans visée «sociali-
sante ». Je veux dire que lorsque je rencontrais un prisonnier, ou rencontre
maintenant les thérapeutes intervenant en prison, ce n'est pas avec un esprit de
réadaptation, bien que j'aie le souci d'éviter l'émergence de nouveaux crimes.
En toute occasion, capacité d'élaboration chez le sujet ou pas, je me préoccupe
comme chacun de l'existence d'un filet protecteur, sachant que la mobilisation
de l'angoisse peut se transformer en passage à l'acte. Mais face au sujet, direc-
tement ou par intermédiaire, je suis psychanalyste, c'est tout, et ne peut éviter
d'entendre le latent derrière les propos. On se doute bien que cela ne se fait
pas dans le silence, ingérable avec les patients en question, et se joue (au sens
winnicottien) dans un face-à-face où le regard tient une grande place, j'y
reviendrai. Une certaine relance de la question davantage suggérée plutôt
qu'exprimée: «Mais où êtes-vous dans tout cela? qui êtes-vous?» fait miracle
en provoquant une demande de traitement, même de la part de sujets dits per-
vers. Il est du plus grand intérêt de poser des questions sur l'acte du délit lui-
même, sur son déroulement, sur ses éprouvés. Ce qui semble être une
démarche bien intrusive est en fait perçue par l'intéressé, certes d'une manière
douloureuse, comme une recherche de sens, un effort pour le rencontrer, lui, là
où il est, « fût-ce en enfer ».
Transposée en langage métapsychologique on dira que cette façon de procé-
der permet de soulever un coin du clivage en accédant à des affects irreprésenta-
bles qui sont à l'origine du recours à l'acte. Cela ne vaut bien sûr que dans la
mesure où le psychanalyste est prêt à ressentir en lui les échos de ces affects. J'ai
déjà abordé ce problème dans l'article «Rencontre en prison» (C. Balier, 1998)
à propos du premier entretien. Sachons bien que pour tenter de résoudre le dif-
ficile problème du clivage au cours de la thérapeutique de ces pathologies, il fau-
dra en permanence garder à l'esprit ce ou ces premiers entretiens, et l'investiga-
tion douloureuse qui aura été faite alors.
770 Claude Balier

Parler son existence ?

Lorsque l'acte, dans toute sa bruyance, pare à l'effondrement dans l'inexis-


tence, que peut en dire le sujet, qui n'est en fait même pas sujet, ni même
spectateur, mais seulement un rouage d'une scène jouée hors de lui ? Peut-on
s'étonner qu'il ait tout oublié, sauf à reprendre quelques lueurs qui lui sont
revenues lorsqu'on lui a raconté la chose ?
Certes il parlera de son enfance, de sa mère redoutable avec laquelle il est en
conflit, de son père effacé, de ses études, de ses amis... Parviendra-t-on un jour à
l'essentiel ? Ainsi se présente ce lycéen sympathique qui a mis le feu à son lycée.
J'en ai parlé sous le nom de « Daniel » (C. Balier, 1988), j'ai repris cette observa-
tion pour une courte séquence (C. Balier, 1996), et j'y reviens ici, seulement pour
explorer une voie d'abord de l'irreprésentable.
Je rappelle l'essentiel : une nuit, cet adolescent est réveillé par un cauche-
mar. Pour échapper à une angoisse intense il envisage d'abord de se jeter par la
fenêtre, se ravise, s'habille et va mettre le feu à son lycée. Rentré chez lui il se
rendort et a tout oublié le lendemain, acte et cauchemar. Durant les premières
semaines de son séjour en prison, au sein de l'équipe thérapeutique, il fait preuve
d'un évitement du regard avec moi, alors qu'il n'a pas recours à cette manifesta-
tion avec l'infirmière côtoyée quotidiennement, dans une relation de bonne qua-
lité. C'est après avoir eu un entretien avec moi, au cours duquel nos regards ont
enfin pu se rencontrer, qu'il refait le cauchemar oublié. Il me le racontera le len-
demain : un monstre lui plante un poignard dans l'oeil.
Cette courte séquence pose plusieurs problèmes relatifs au traumatisme
sous-jacent, à l'irreprésentable, aux rapports de l'acte et du cauchemar, à l'ins-
cription du cauchemar et des représentations, à la place et au rôle de l'objet
externe, et d'une manière plus générale aux fonctions de l'hallucination et de la
perception dans le cadre de la pathologie qui a permis l'émergence du recours à
l'acte. Car enfin l'acte de toute-puissance destructrice, le feu mis au lycée, réali-
sant une assomption narcissique, a effacé l'empreinte de l'image insoutenable de
la réduction au néant. On dira que le coup de poignard est un thème chargé de
significationqui n'a rien d'exceptionnel comme contenu de cauchemar ou même
de rêve. Mais, précisément, la valence narcissique qui prime ici sur la pulsionna-
lité sexuelle laisse au second plan l'analyse des contenus dont l'interprétation :
- -
passivité homosexuelle masochisme refoulement du désir incestueux..., au
demeurant justifiée par ce que cet adolescent avait raconté auparavant de ses
relations avec son père, serait à mettre au compte d'un narratif, en l'occurrence
inopérant parce que incapable de s'inscrire dans le mouvement d'organisation
du Moi. On bute ici sur l'effet du clivage du Moi, qui détache l'une de ses parties
De l'acte et son récit à la réalité du sujet 771

de la réalité, la partie confrontée à l'inexistence irreprésentable mobilisant un


déchaînement pulsionnel de toute-puissance comme forme de rattrapage.
Cette façon de poser le problème de la non-inscriptiond'un registre somme
toute de nature hystérique au niveau de ce qui fait le fondement du Moi, c'est-à-
dire sa cohésion au contact de la réalité, infère déjà la difficulté majeure de la
thérapeutique de la pathologie en cause, à savoir la non-accessibilité de la partie
isolée par le déni de réalité, grâce à l'analyse de la conflictualité pulsionnelle.
Certes les patients, celui dont je parle et les autres, ne refuseraient pas de nous
suivre sur ce chemin en étant capables de faire des associations enrichissantes et
des rêves productifs, bref de développer toute une thématiquenévrotique apte à
séduire l'écoute d'un analyste, mais dont le narratif servirait plutôt un faux-self
en laissant « hors soi » la fracture causée par le clivage.
Cette longue parenthèse risque peut-être d'avoir fait perdre le fil de ce qui
revenait à la séquence du cauchemar oublié puis retrouvé, mais elle m'a permis
d'aborder des facteurs essentiels à garder en tête pour le traitement. Ainsi va
l'abord clinique lorsqu'un fait éveille en nous quantités d'échos représentant le
travail de liaison qui fait précisément de nous des thérapeutes.
L'empreinte du cauchemar a été effacée parce qu'elle se référait à un vécu de
disparition qui a fait traumatisme. Pour étayer cette hypothèse je ne dispose que
d'un souvenir en après-coup du patient : alors qu'à l'âge de sept ans il accompa-
gnait sa mère à la clinique où son petit frère était maintenu en couveuse après sa
naissance, tandis qu'il l'attendait il eut l'idée que celui-ci était mort et que sa
mère reviendrait avec un autre enfant. D'autres éléments au cours du développe-
ment de l'enfance et de l'adolescence font penser à l'existence d'un traumatisme
initial.
Mais l'intérêt réside dans le rappel, avec le cauchemar, d'un vécu irreprésen-
table et inexprimable, remplacé par un acte de toute-puissance pour sauvegarder
la continuité psychique. Le retour de l'inscription du cauchemar fait suite à la
rencontre avec l'objet « retrouvé » que j'étais. Ceci pose le problème de la
- -
fonction de l'objet à la lumière de cet épisode.

Les trébuchements fertiles du narratif

Cet adolescent n'était pas malheureux en prison, du moins au sein de l'unité


thérapeutique soumise cependant aux rigueurs de la gestion carcérale. Pour un
lycéen issu d'un milieu bourgeois c'était tout de même une aventure magnifiée par
les rêveries propres à son âge. Il recevait un abondant courrier envoyé par ses
camarades. Il était suivi plus particulièrement par une infirmière à qui il racontait
tous ses démêlés avec sa mère depuis son enfance. Une infirmière de qualité, c'est
772 Claude Balier

incontestable, qui demeurait cependant dans le domaine de la réalité externe


comme on le lui avait appris à l'hôpital psychiatrique. Elle avait eu cette phrase
significative à l'issue d'un entretien que nous avions eu ensemble avec la mère en
question : « Avec la mère qu'il a ce n'est pas étonnant si... » On notera son accord
tacite avec le discours dujeune homme, renforçant à son insu une identité fondée
sur l'oppositionfils-mère. Nous voici revenus à une version explicative confortable
pour tout le monde. Heureusement, il y a la nuit pour un autre travail. Car l'iden-
tité factice ainsi acquise ne suffit pas à colmater le vide de représentation.
L'intervention de l'objet a été déterminante pour la réinscription du cauche-
mar oublié, nous l'avons vu. J'ai laissé entrevoir qu'il ne pouvait s'agir que
d'une représentation d'une image paternelle. Mais avant de discuter du contenu
de la représentation, c'est la fonction de l'objet qui importe. Simple réceptacle de
l'investissement par la pulsion ou « objet énigmatique » interpellant l'excitation
latente, ce sont les grandes questions du rapport de la psyché à la biologie et à
l'anthropologie qui sont posées. Il ne fait pas de doute que j'étais déjà investi
d'une manière particulière avant l'entretien déterminant, comme en témoigne
l'évitement du regard par l'adolescent évoquant la réaction face à l'étranger.
Mais je ne pense pas qu'on puisse parler d'un travail de transfert. Les éléments
singuliers de la situation de l'entretien ont joué le rôle prépondérant : se retrou-
ver seuls, face à face, personnellementdans une position d'écoute et de compré-
hension propre au dialogue singulier bien sûr, et chargé de l'aura de mon rôle
d'autorité dans un groupe de thérapeutes. C'est donner toute son importance au
cadre, à la modification technique de l'écoute analytique, et encore davantage à
mon statut d'objet externe opérant dans une réalité quotidienne perceptible par
le patient et véhiculant en même temps une image chargée de sens. Objet transi-
tionnel, par conséquent utilisé pour ce qu'il est, à la fois dans le champ perceptif
et le champ hallucinatoire. On doit attacher également beaucoup d'importance
à l'échange du regard substitué à l'évitement, qui a permis, par le jeu du double
retournement, un confortement narcissique de l'adolescent. La scène du cauche-
mar vouée à l'irreprésentable a pu alors être supportée et répétée. Elle introduit
un tournant dans le narratif qui verra surgir le besoin du père. Pour autant le
problème posé par le clivage et ce qu'il implique de risques de répétition n'est
pas résolu. Le travail psychique à réaliser n'en est qu'à ses débuts.

Du processus et de l'objet

L'entretien évoqué a joué le rôle d'une première réparation bien plus par
l'effet de rencontre que par le contenu. Tout se passe comme si l'adolescent était
à la recherche latente d'une figure que la rencontre est venue combler. C'est dire
De l'acte et son récit à la réalité du sujet 773

que les processus, déjà là avant toute expérience, ont besoin de l'objet pour
prendre forme en recevant en quelque sorte une assise narcissique de confirma-
tion préalable à l'avènement de sujet. Les fantasmes originaires, puisqu'il s'agit
de cela, ou même préoriginaires pour suivre certains auteurs (Piera Aulagnier),
inscrits au plus profond du pulsionnel inconscient comme héritage humain,
entrent dans le champ anthropologique par la capacité de l'objet à recevoir leur
écho et leur permettre ainsi d'accéder à un statut de réalité. On voit que l'objet
joue un rôle actif et ne se borne pas à recevoir les investissements pulsionnels.
Cet échange a valeur de création et fait accéder le narcissisme à un stade
nouveau.
L'objet en question, dans l'exemple que j'ai pris, représente le père primitif,
ou «primordial» (A. Green, 1967) 1. J'ai voulu montrer que l'effet de rencontre
devait être préalable à un narratif capable d'élaboration. Plus précisément se
pose la question de savoir de quelle façon il est possible d'atteindre un clivage
dont la résolution est nécessaire pour éviter la répétition du recours à l'acte
ayant valeur de déni d'une menace d'effondrement.
L'exemple choisi concerne un adolescent dont la pathologie entre dans le
cadre des «ruptures de développement» des Laufer (M. et E. Laufer, 1989).
Mais qu'en est-il du crime lorsque la pathologie est moins évidente, en particu-
lier lorsque les comportements répétitifs font parler de «criminel d'habitude»
échappant a priori à toute thérapeutique?
J'ouvre l'étude de ces cas par celui d'un sujet dont j'ai déjà parlé (C. Balier,
1988) et que je résume à l'essentiel pour notre propos : ayant à son actif plusieurs
meurtres commis de sang-froid, il avait attiré mon attention par l'existence d'une
agoraphobie handicapante contrastant avec une image de terreur qu'il répandait
autour de lui. J'ai noté qu'on l'appelait «le diable» dans son quartier. Là où
l'on aurait parlé classiquement d'une pathologie associée à un comportement
criminel, il faut au contraire établir un lien entre la menace d'effondrement,
l'hystérie d'angoisse et de conversion sous forme de crises convulsives, le
monstre apparaissant dans de nombreux cauchemars et vécus hallucinatoires, la
recherche obstinée du père, réel et symbolique, les meurtres liés à l'affirmation
de toute-puissance constituant cependant un secteur clivé du reste et échappant
à la loi du refoulement. On devinera qu'un abondant matériel développé à partir
de toute la thématique hystérique a été largement abordé au cours des entre-

1. Lorsque j'ai rédigé ce texte, je n'avais pas encore lu l'ouvrage de J. Guillaumin, L'objet. L'Esprit
du temps (1996). A la lumière d'une étude approfondie des textes de Freud, comme il sait le faire, l'auteur
montre que « le père primitif de la horde phylogénétique » et « le père de la préhistoire personnelle » ne
sont pas des vues de l'esprit comme on l'a dit si souvent. Une transmission généalogique aboutit à un
noyau originel où siège un manque, avant toute expérience avec l'environnement. C'est fournir les don-
nées théorico-cliniques on ne peut plus claires, sur lesquelles s'appuie ma position.
774 Claude Balier

tiens. On retrouvait bien un traumatisme à partir d'une surexcitation sexuelle


inassimilable, la bisexualité, le jeu du refoulement, des crises d'expression sym-
bolique, des modifications de l'état de conscience, des identifications projectives.
Cependant, même si on peut faire référence chez cet homme à l'hystérie précoce
(U. Rupprecht-Schampara, 1995), je ne pense pas que ce soit dans le cadre d'une
identification au monstre que les meurtres ont été réalisés. Comme pour l'ado-
lescent dont j'ai parlé, il y a une coupure entre le monstre des cauchemars et
l'acte commis. Le clivage se situerait à ce niveau, entre la capacité à représenter,
fût-ce sous forme de crises convulsives si évocatrices de l'acte sexuel comme en
faisait ce criminel, et l'effondrement, irreprésentable, qu'il faut mettre «hors
soi », car ce sont les racines mêmes du narcissisme qui sont en cause, c'est-à-dire
un problème d'existence.
J'ai raconté (C. Balier, 1994) comment ce tueur redoutable participant à la
guerre des gangs tenait à me faire savoir, par voies interposées, après sa sortie de
prison, qu'il n'avait pas recommencé à tuer. Je pense effectivement qu'il avait
atteint un statut de sujet à part entière, après une évolution, au sein du milieu
thérapeutique, marquée par un événement à haute valeur symbolique: en
signant une lettre écrite à son fils, un enfant de trois ans, «Ton papa qui
t'aime », il s'écroula sans connaissance. Ce fut la dernière des crises de ce genre
qui existaient depuis l'adolescence. A partir de ce moment il a pu trouver son
père par la voie des identifications secondaires, ce père biologique qui dans la
réalité avait refusé de le reconnaître et réitéré ce refus alors qu'il avait réussi à le
rencontrer après une longue recherche. On peut imaginer la variété des situa-
tions vécues au cours des relations avec l'équipe : régressions massives, projec-
tions, angoisses terrorisantes, conflits, automutilations. Ces manifestations ont
toujours pu être référées à un sens dont la ligne générale est restée la recherche
du père symbolique, celui-là même que je représentais. Toutefois, le sens n'a
jamais été abordé avec le patient, tant on peut craindre, avec ces organisations
pathologiques où le fonctionnement psychique est fragmenté, toujours menacé
par l'émergence de l'angoisse, une construction artificielle plaquée sur les inter-
prétations qui peuvent être avancées. Lorsque l'objet interne est si fragile, le sens
risque d'être pris au pied de la lettre, en l'occurrence le thérapeute devenant
alors le substitut du père réel, suscitant adhésion naïve à une pseudo-réalité ou
rejet. Le problème thérapeutique reste bien celui d'assurer une cohérence du
groupe soignant qui, lui, doit accéder à la signification générale des manifesta-
tions du patient et de ce fait procédera dans son effort de compréhension à des
relances de ce que peut dire le patient sur ses vécus et son histoire.
Dans le cas présent, on est parti d'une imagerie dans des cauchemars ou des
rêveries diurnes d'un monstre fracassant la porte d'une pièce et tuant toute une
famille qui est là, réunie. Au cours d'un entretien avec une infirmière très inves-
De l'acte et son récit à la réalité du sujet 775

tie, après un instant de terreur, il s'est projeté sur la porte vitrée du bureau, deve-
nant le monstre lui-même. Plus tard, au cours d'un rêve, il a vu son père sur le
front duquel étaient écrits les mots : « A mon fils », tandis que sur le sien était
inscrit : « A mon père », comme les épitaphes qu'on voit sur les tombes.
Le travail d'élaboration est donc riche, alimenté constamment par toutes les
interrelations vécues au sein de l'équipe thérapeutique. Toutefois l'accession au
statut de sujet, réintégrant le «hors-soi» du clivage (J. Guillaumin, 1997) et de
ce fait transformant la puissance destructrice pulsionnelle représentée par le
monstre en une valeur narcissique constructive, ne pouvait se faire que par une
expérience de vie liée au mouvement transférentiel avec l'objet que j'étais. C'est
ainsi que je comprends son besoin de m'informer qu'il n'avait pas commis de
nouveaux meurtres après notre séparation à la suite de sa sortie de prison. Alors
devenu père à part entière, inscrit dans la succession des générations, il a pu réa-
liser, je pense, l'unité du Soi nécessaire au jeu naturel des instances, avec une
modification du Surmoi devenu plus humain. Le travail thérapeutique était bien
allé de la pulsion, versant biologique, à l'identification secondaire.
Ce qui est arrivé ensuite n'est pas surprenant. Désirant refaire sa vie ailleurs
et déprimé parce que sa femme ne voulait pas le suivre avec leur fils, là où il était
obligé d'aller, très loin de son territoire d'action habituel, il est venu m'expliquer
sa situation. J'ai appris par le journal qu'il s'était fait tuer quelques jours plus
tard, ayant accepté imprudemment un rendez-vous dans une impasse avec un
ancien camarade d'enfance qu'il croyait sûr. Dans ce «métier» on ne peut se
permettre de baisser la garde.

Le versant léthal du narcissisme

L'hystérie a permis à cet homme d'enrichir constamment le récit de ce qu'il


vivait, grâce à l'éclairage de son passé maintes fois revisité. Les fantasmes origi-
naires étaient bien vivants, donnant lieu à de multiples rêves, cauchemars et
mises en scène dans les relations avec les membres de l'équipe soignante. La
recherche du père témoignait d'un manque perçu au niveau du roman familial et
contribuait largement à alimenter une reprise des récits laissant toujours un sen-
timent d'insatisfaction.
Cependant les meurtres se plaçaient ailleurs, là où il y avait eu un manque
fondamental d'inscription du père primordial. Il serait présomptueux de pré-
tendre que le traitement a opéré une réparation radicale de ce manque. Mais il
faut noter que le gain obtenu l'a été du côté de la rencontre avec moi, dans un
face-à-face intense ayant donné force de réalité à ce qui était déjà inscrit comme
processus naturel.
776 Claude Balier

La thématique hystérique a permis que se nouent des relations entre théra-


peutes et cet homme, avec des empathies possibles, des identifications, un
accompagnement de son travail personnel. Le développementconflictuel, névro-
tique et prénévrotique en faisait un être proche de ce que pouvaient vivre les soi-
gnants, même s'il y avait les meurtres.
Tel n'est pas le profil ordinaire du « criminel d'habitude » rendu inaccessible
par un basculement sur un versant narcissique pur. L'identité est tout entière
construite en fonction d'un Moi-Idéal archaïque partagé par un groupe dont les
lois propres font force de réalité indiscutable. Il y a des façons de se comporter,
d'ailleurs exigeantes et rudes, qui signent l'appartenance au groupe. Sinon on
n'existe pas. Ce n'est pas un fonctionnement en faux-self. Il y a des affects
authentiques et forts, adressés à des objets qui sont tenus de répondre conformé-
ment à la place qu'ils sont censés occuper. Le narratif ici est sans surprise, sans
ouverture, contenu par un idéal phallique maîtrisant la sexualité. Il n'y a pas
place pour un désordre qui poserait question. L'homosexualité latente évidente
est dissoute tout entière dans ce qui fait la cohésion du groupe. J'ai évidemment
peu vu ces hommes qui n'ont nul besoin de la psychologie.

De l'objet préoedipien à l'imago maternelle archaïque

Chaque situation évoquée se passe comme si une trace du père primitif était
inscrite dans les processus. Malgré les difficultés marquées notamment par le fra-
cas d'affects violents, le thème à suivre durant la thérapie garde une certaine
continuité.
Tel n'est pas le cas avec les auteurs d'agressions sexuelles. Il est remarquable
que dans une étude portant sur 176 agresseurs sexuels comparés à un groupe
témoin de 30 agresseurs à caractère non sexuel, les directeurs de recherche1,
A. Ciavaldini et M. Girard-Khayat, ont trouvé des différences significatives: ils
relèvent dans le groupe témoin davantage de phobies et cauchemars avant l'in-
carcération, et chez les agresseurs sexuels la présence de sévices sur animaux
domestiques pratiqués dans leur enfance, ce qui n'existe pas dans le groupe
témoin.
Je ne puis développer ici les modalités d'organisation psychique des agres-
seurs sexuels, sachant bien d'ailleurs qu'un comportement ne saurait évidem-
ment qualifier un type de fonctionnement. Je limite l'étude au domaine des
agressions sexuelles jouant un rôle défensif par rapport à l'angoisse et donc
vouées à la répétition.

1. Recherche non publiée à ce jour.


De l'acte et son récit à la réalité du sujet 777

Ici l'imago maternelle archaïque écrase le sujet en sa fascination terrori-


sante. Toute relation authentique fait surgir le spectre de la passivité réveillée
par une attitude réceptive. Aussi le recours à l'esquive, à l'inauthenticité est-il
habituel, même lorsque le sujet est de bonne volonté. C'est ce qui fait dire aux
psychiatres qu'il n'y a ni demande, ni possibilité de traitement. Le récit
invoque souvent un traumatisme, explicatif du comportement, mais sans éta-
blir de liens comportant un vécu affectif. Il est compréhensible qu'il en soit
ainsi car le traumatisme en question, de nature sexuelle d'ailleurs dans un tiers
des cas au moins, provoque un état de dépersonnalisation mettant en cause
l'identité. C'est vraiment, je crois, le «roc biologique» dont parle Freud qui
est atteint.
Les phénomènes de défense : inauthenticité, absence d'empathie, adaptation
de surface, expliquent les constatations des chercheurs cités plus haut, ainsi que
la meilleure adaptation sociale de ces sujets par rapport à ceux du groupe
témoin traduisent leurs capacités à répondre en surface aux demandes de l'envi-
ronnement. C'est l'une des raisons qui expliquent la méconnaissance, longtemps
entretenue, du nombre des agressions sexuelles.
Le mode de défense modifie sensiblement l'attitude de l'analyste. La posi-
tion d'attente n'obtient qu'un récit conformiste agrémenté d'assurances de ne
plus recommencer, souvent sincères eu égard aux désagréments subis, qui
débouchent en fait sur la répétition des délits ; à moins qu'il y ait suffisamment
de sexualité infantile maintenue pour entretenir un authentique travail psy-
chique. On est alors dans une configuration plus proche de la névrose.
Mais la règle plus générale est la fétichisation de l'objet qui dévitalise la
relation et nous fait entrer dans le champ de la « psychose froide » (E. Kestem-
berg, 1981 ; C. Balier, 1988).
Dès lors il est nécessaire d'adopter une démarche active. Les cognitivistes le
font à leur manière pour explorer cette partie du psychisme en rapport avec
l'acte d'agression que le sujet ignore lui-même. On retrouve là ce que les psycha-
nalystes de l'école de Boston nomment l'alexithymie pour les patients psychoso-
matiques, mais ils le font sans engagement affectif, du moins le veulent-ils ainsi.
Le psychanalyste va au-devant de l'angoisse qu'il sait en rapport avec
l'imago archaïque menaçante, toujours prête à surgir sur un mode hallucina-
toire, que ce soit juste avant l'acte de viol (C. Balier, 1997), ou sous forme de
cauchemars éveillés ou au sein d'un état de dépersonnalisation. Il faut donc que
le sujet se sente accompagné pour être capable d'explorer la réalisation de l'acte
d'agression et les états vécus qui l'ont motivé. C'est dire l'importance de la den-
sité de présence du thérapeute qui s'exprime au cours des entretiens par toute
une variété de messages non verbaux impossible à dénombrer. D'ailleurs, à les
expliciter, ils perdraient ce qui fait l'essence de la singularité de chaque interve-
778 Claude Balier

nant, qui a tellement de valeur pour cette pathologie dont le fonctionnement se


situe en deçà de la symbolisation.
A partir de ce rapport singulier, le déploiement d'une nouvelle souvenance
va pouvoir se faire. Il n'y aura pas de récit ordonné, bien sûr, ni même d'esquisse
de charpente, mais plutôt la résurgence d'états autrefois vécus, mêlés à des
séquences de rêves actuels, déposés au gré des entretiens avec des soignants
organisés selon un cadre rigoureux. Car, on l'a saisi, c'est à partir du travail
d'élaboration en commun des acteurs du groupe thérapeutique que se dégagera
une certaine cohérence, formant un support pour l'accès à l'identité de sujet du
patient.
Travail long, parfois voué à l'échec lorsque le patient sait garder une
réserve, même infime, à caractère narcissique «Ils ont beau dire, c'est quand
même moi le plus fort » (perversité de caractère).
En toute occurrence, le recours à des thérapies particulières : sophrologie,
relaxation, art-thérapie, psychodrame, etc., ne sont pas à négliger.

Conclusions

Le narratif s'origine dans la mise en image et en sens à la base du « cultu-


rel ». Pour s'adresser à l'autre dans toute sa richesse objectale, il est ancré néces-
sairement dans les expériences les plus intimes. En deçà, il est fait de toute une
gamme de niveaux différents dont le plus superficiel sera le discours stéréotypé
propre au fonctionnement en faux-self, ou celui, désaffectivé, du fétichiste.
L'image est née dans nos grottes, celles de la Préhistoire. Dans une semi-obscu-
rité éclairée par une flamme dansante, des contours en relief ont animé les per-
ceptions, la sensorialité encore neuve et facilement excitable de nos ancêtres. Flè-
ches et dessins ont maîtrisé ces visions effrayantes, à la façon du violeur pour
lequel la femme doit être réduite à l'état de choses externe afin d'échapper au
télescopage terrifiant entre perception et hallucination, du fait de l'effondrement
des représentations intermédiaires. Mais l'artiste magdalénien a su restituer le
mouvement dans la forme, témoignant ainsi de la prééminence d'Éros sur
l'emprise.
Les patients dont j'ai parlé mettent en scène les premiers balbutiements de
l'avènement de la pensée. Le rêve de l'adolescent sous forme de cauchemar, dis-
paru au profit de l'acte, puis revenu après la rencontre avec un objet significatif,
rend bien compte de l'amorce du travail d'élaboration. L'objet externe, actif, a
fait écho à la trace de la recherche du père inscrite dans les processus avant
même toute expérience relationnelle, pour trouver la vérité du sujet et modifier
son discours.
De l'acte et son récit à la réalité du sujet 779

C'est bien le père primitif qui est en cause dans ces pathologies centrées sur le
recours à l'acte. Assez clairementindiqué dans la fantasmagorie des agresseursnon
sexuels en raison d'un lien avec des manifestations d'hystérie sur lequel j'ai tou-
jours insisté, ce qui se trouve confirmé par les travaux sur « l'hystérie précoce », les
choses sont moins évidentes chez les agresseurs sexuels. Pour eux, en effet, domine
le rapport à l'imago maternelle archaïque écrasante. Le registre conflictuel se joue
entre un Moi-Idéal primitiffracturant les limites d'un Moi fragile et le recours à la
perception allant de l'idéalisation phallique à la fétichisation de la personne;
l'échec de celle-ci entraînera le meurtre. Ainsi doit-on comprendre, je pense, la thé-
matique perverse, allant de la perversion à la perversité sexuelle. Le lien avec la
trace du père primitif sera plus difficile à établir ; il restera aléatoire. Il m'est arrivé
cependant de constater des changements saisissants dans la relation à l'imago
paternelle introduisant une rupture dans le narratif qui faisait référencejusque-là.
Le bouleversement a eu lieu à partir du rêve au sein d'un véritable état de déper-
sonnalisation, le prix fort à payer en somme.
Claude Balier
38120 Proveyzieux

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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fied model of hysteria, Journal Int. of Psychoanalysis, 76, 457-473.
Le présent et l'imparfait

Marie-Lise Roux

Il y a deux façons de raconter une histoire: on peut dire «Il était une
fois... » ou bien on peut annoncer « C'est l'histoire d'un mec... ». On peut parler
à l'imparfait et on s'inscrit alors dans le déroulement chronologique d'un récit,
avec ses enchaînements logiques et ses causalités. Ou bien, on « donne à voir » le
surgissement d'un événement avec toute l'irruption que cela suppose. Dans tout
récit à l'imparfait peut surgir un présent qui va alors marquer l'incongru, le dro-
latique, le terrifiant ou l'insolite d'une situation. Celle-ci apparaît alors dans
toute sa dimension de réalité insurpassable. C'est un fait, on l'a vu, c'est ainsi et
pas autrement. Il y a un effet de dramatisation, de présentation qui surpasse
toute représentation. La grammaire (Bescherelle) signale que l'indicatif « sert à
exprimer la certitude, la déclaration, le jugement, la pensée, une croyance », « le
présent marque un fait actuel ou habituel et une pensée d'ordre général », alors
que l'imparfait indique « une action simultanée par rapport à une autre, la répé-
tition de l'action, la supposition, une action en cours dans le passé ». On voit par
ces remarques que le «temps» grammatical se superpose à la notion d'un
« temps » lié à des fonctions du Moi et qui concerne une réalité pour le Moi, et
d'autre part à celui d'un « temps » où le temps chronologique intervient (action
simultanée, répétition) et donc aussi mise en relation, mémoire et souvent inter-
prétation. S'il existe, on le sait, une différence entre le rêve et le récit du rêve, de
même qu'entre le rêveur et le narrateur du rêve, celle-ci provient sans doute aussi
de cette différence de « temps ». Au cours du rêve, le rêveur est au présent le
récit du rêve lui, même s'il est au présent également souvent1 comporte parfois
-
des moments à l'imparfait. Ainsi ce récit : « C'était dans une grande maison, à la

1. La grande majorité des rêves de la Traumdeutung sont rapportés par Freud au présent (je remercie
Ruth Menahem de m'avoir confirmé que c'était le cas en version originale).
Rev. franc. Psychanal, 3/1998
782 Marie-Lise Roux

campagne peut-être... Je suis nu dans mon lit... il y avait plein de monde... j'ai
peur car je m'aperçois... », etc.
Les images du rêve témoignent du travail par leur condensation, les dépla-
cements et la censure qu'elles mettent en oeuvre. Mais elles sont avant tout des
images, c'est-à-dire qu'elles ont le caractère impératif, totalitaire et achevé de
l'image. L'image, en effet, s'impose sans discussion, elle porte témoignage et
requiert adhésion et certitude. Le célèbre « Je vois, je sais, je crois, je suis désa-
busée » de Pauline du Polyeucte de Corneille nous renvoie à ce « témoignage des
sens » sur lequel se fondent et notre identité et l'assurance de la réalité matérielle
du monde.
Dans le récit du rêve, l'emploi du présent marque bien cet effet de réalité
charnelle et sensorielle qui signale l'affect « traumatique » et l'effet qu'il a eu sur
le rêveur. Même lorsque, dans le rêve, le rêveur s'efforce de se rassurer, « ce n'est
qu'un rêve », l'image elle-même garde le caractère d'évidence qui entraîne la cer-
titude liée à une réalité.
La certitude est aussi ce qui caractérise la croyance délirante. Et celle-ci
s'exprime en général au présent : le fameux texte de Schreber est entièrement au
présent, sauf les passages qui expriment la réalité historique des événements de la
vie de Schreber, comme ses hospitalisations ou ses nominations. Comme dans le
rêve, le délire réintroduit, dans l'actualité brûlante, des éléments fantasmatiques
du passé sexuel. Et Freud (Délire et rêve dans la Gradiva) nous a guidés dans la
compréhension de ces mystères de l'esprit : « Le rêve et le délire procèdent de la
même source, du refoulé ; le rêve est pour ainsi dire le délire physiologique de
l'homme normal » (p. 208).
Mon projet ici est de montrer comment un travail psychothérapique peut
amener la transformation d'une croyance délirante en un récit narratif qui va
peu à peu abandonner la fixité du présent pour devenir un récit à l'imparfait. De
telle sorte que, comme W. Jensen l'a noté à la fin de sa « Gradiva », s'introduit
une « petite différence » entre le présent et le passé, le vivant et le mort, l'actuel
et le recomposé. «Norbert... remarqua une toute petite différence entre la femme
vivante et la femme sculptée... une petite fossette sur la joue» (p. 130).

L'expérience clinique à laquelle je me référerai ici sera fatalement schémati-


sée : elle s'est étendue sur quatorze années et il ne peut être question d'en examiner
tous les aspects ou d'en rapporter tous les méandres. D'autre part, des raisons de
confidentialité me contraignent à rester peu explicite quant aux conditions maté-
rielles de l'évolution de cette cure. J'essaierai néanmoins de demeurer claire et mes
commentaires guideront suffisamment,je l'espère, mes lecteurs.
Ce que cette cure aura eu de remarquable c'est que ce n'est qu'au bout de
très longues années que j'ai pu reconstruire et comprendre ce qu'avait pu être
Le présent et l'imparfait 783

l'activité délirante primaire. Mais n'en est-il pas ainsi dans toute cure? et ne
sommes-nous pas contraints à sans cesse réécrire et réaménager les récits de nos
patients ?
L'histoire débute, comme toujours dans la psychose, par « un coup de ton-
nerre dans un ciel serein» : un garçon de 16 ans, charmant adolescent, bon élève,
fierté de ses parents, sort un jour dans les rues de la ville où il habite (à l'étran-
ger) et se met à distribuer son argent à tous les pauvres qu'il rencontre, en leur
demandant pardon. Puis il rentre chez lui et s'enferme dans sa chambre, refuse
toute nourriture et reste prostré et mutique. Hospitalisé, neuroleptisé, il sort de
son isolement et de son mutisme mais se borne alors à des plaintes très infan-
tiles : « on ne m'aime pas », «je suis mauvais ».
Ramené en France par sa famille, il reprend suffisamment contact avec la
réalité pour entrer dans un hôpital de jour où il a très vite un comportement
docile et soumis alors qu'en famille il a eu quelques passages à l'acte violents et
-
brutaux en particulier à l'égard de sa grand-mère. Calme, obéissant, enfant
sage, il accepte l'idée d'une « psychothérapie ». « C'est parler avec quelqu'un ?
Bon, je ne sais pas si je saurais, mais je veux bien essayer. » Il a 18 ans lorsque
commence notre travail commun. D'emblée il va aller s'allonger sur le divan qui
orne la pièce, sans que je lui aie rien dit, ferme les yeux et déclare : « Je sais que
je dois tout vous dire, alors voilà, je vois des ronds de toutes les couleurs, ça
tourne. »
On le voit, on est là constamment dans l' acte, donc aussi au présent, devant
un actuel qui s'impose et envahit toute l'expérience psychique. Il s'agit ici, on le
voit, d'un tout premier temps identitaire qui est celui d'une « apparition/dispari-
tion » : la distribution de l'argent, l'enfermement et aussi la description, dans
l'immédiateté, de la production de sensations visuelles à la fermeture des yeux
(qui fait disparaître le thérapeute). Interrogé par moi sur ces phénomènes et sur
ce qu'il ressent, en général, François va exposer des thèmes hypocondriaques et
persécuteurs : son « sexe est trop petit, il se transforme en femme, ses hanches
grossissent, on "voit" ses pensées dans ses yeux, miroirs de l'âme, ça veut dire
qu'on peut pénétrer dans mes pensées. Si je souris à une femme, elle sait que je
veux faire l'amour, mon cerveau est en sauce blanche ou en sperme, je ne sais
pas ». Il n'y a pas ou peu de chronologie. Dans son enfance c'était pareil, son
sexe était plus petit que celui des autres. Il doit beaucoup travailler sinon on ne
l'aimera pas. A ceci s'ajoute une pratique religieuse très serrée : messe journa-
lière, confession bihebdomadaire, entretiens avec un prêtre qui va, très évidem-
ment, lui servir de «contre-feu» à l'égard de sa psychothérapie. Mais ce sera
aussi pour moi une occasion de lui montrer une différence : si le prêtre lui donne
conseils et absolution, il ne peut en être de même pour moi car je ne connais rien
de sa vérité, de ce qu'il est réellement. Ce qu'il est, François me l'affirme : « mau-
784 Marie-Lise Roux

vais, monstre mais en même temps et à condition qu'il parvienne à surmonter


ses désirs sexuels, promis à un avenir glorieux... dans quelques années, lorsque
Dieu détruira le monde... lorsque lui, François, sera appelé à détruire Satan... ».
On aura reconnu les grands thèmes schréberiens avec la projection dans le futur
d'une destruction où je verrai le clivage « chronologique » d'un Moi incapable de
réaliser le compromis d'un lien entre pulsions érotiques et pulsions agressives.
La projection dans le futur de la destruction et de son corollaire, la salvation et
l'assomption, épargne au Moi le travail psychique d'un compromis entre Sur-
moi et Ça. François parvient à la latéralisationde l'excitation transférentielle par
ses pratiques religieuses où l'on peut voir la radicalité de la désérotisation. Il
demande, dans ses prières quotidiennes à la Vierge Marie, de le rendre pur, de
faire de lui le meilleur. Lorsque (sans relever l'homonymie de mon prénom avec
celui de la « Bonne Mère ») je lui demande pourquoi, à elle qui peut tout, il ne
demande pas qu'elle l'aime, il est très étonné. Mais le mouvement libidinal que
cette intervention rend possible va entraîner une activité pour la première fois
réflexive. François se met à tenir un «journal intime». On sait l'importance de
cette activité pour la constitution identitaire, surtout à l'adolescence. Thérèse
Tremblais-Dupré y a insisté et Georges Gusdorf (Les écritures du Moi) insiste
sur le caractère de l'écriture qui « rend plus homme ». François me propose de
lire ses notes et je vais refuser, lui signifiant qu'il s'agit de sa vie privée, mais qu'il
peut m'en lire des passages choisis et que nous en discuterons. C'est là que, à
mon sens, va se glisser à nouveau la différence. Il y a ce qu'il a écrit, les jours
précédents, et aussi ce que, me le lisant, dans l'après-coup, il en pense mainte-
nant. Des relativisations vont intervenir : « Oui, j'écris que la boulangère m'a
regardé d'une drôle de façon, mais je me rappelle que je ne lui ai pas dit bonjour.
Peut-être qu'elle a cru que j'étais fâché contre elle?» Belle occasion pour nous
de remarquer qu'on ne sait pas toujours ce que les autres pensent, qu'ils ne
savent pas toujours ce qu'on pense, mais surtout qu'on peut faire des supposi-
tions et s'interroger sur le sens des événements. Plus encore, toute cette période
permettra à François de travailler sur lui-même et de commencer à réfléchir à
propos des perceptions de ses mouvements endopsychiques. Il me surprendra
souvent par la justesse de ses réflexions et par la finesse avec laquelle il va saisir
et l'excitation qui l'envahit et les procédés qu'il a mis en place pour s'en proté-
ger: isolation et morcellement, mais surtout «réduction de l'excitation en de
petites quantités », ce sont ses termes mêmes !
Je passe sur les années qui suivent, où François reprend ses études, passe le
baccalauréat, entreprend des études en Faculté, connaît quelques aventures
féminines, sans grand succès et avec angoisse, sort de l'hôpital. La psychothéra-
pie se poursuit alors « en privé », comme il dit, et payante (à un prix purement
symbolique). Puis, à deux ans d'intervalle, pour des raisons que je ne rapporte-
Le présent et l'imparfait 785

rai pas ici car elles sont hors de mon propos, François va interrompre les
séances, chaque fois pour se rendre à l'étranger. Chaque fois, cette rupture (qui
m'est imposée, mais sur laquelle nous aurons néanmoins le temps de nous inter-
roger), va entraîner une explosion délirante qui amènera hospitalisation, reneu-
roleptisation et constatation amère de François : « Je ne suis pas guéri. » Cepen-
dant, le grand progrès de ces deux épisodes sera que, chaque fois, François
revient me voir, confus, exaspéré : « Je ne veux pas dépendre de vous », mais
pourtant confiant et plein d'espoir. Surtout, il va me raconter ce qui s'est passé
là-bas lorsqu'il a vu le ciel s'ouvrir et Dieu lui apparaître. Il a su qu'il devait sau-
ter d'un pont pour faire mourir Satan et que Dieu lui envoyait ses anges pour
l'aider. Il peut me raconter ses expériences auxquelles il adhère encore ( « Il faut
me croire, c'était réel » ) mais qu'il peut commencer à considérer comme quelque
chose qui lui appartient et qui ne lui appartient plus. De la même façon que lors-
que nous racontons un rêve, notre rêve nous apparaît bien comme nôtre, c'est-
à-dire objet mental qui est bien à nous et en même temps, comme illusion et
-
construction de laquelle nous pouvons nous éloigner pour la considérer et lui
trouver un sens et une interprétation. C'est ce que marque le récit dans un
double temps grammatical « il y avait une grande maison », le rêveur raconte un
rêve mais il ne rêve plus. «Je suis nu dans un lit... », l'image du rêve, objet psy-
chique, se trouve toujours là.
Puis le travail psychothérapiquese resserrant de plus en plus autour de ses
relations avec ses imagos parentales, au travers des expériences vécues actuelles
de François, il va en venir à la compréhension bouleversée de son délire mys-
tique où il devait devenir le Christ, le Sauveur du Monde1. Et François va alors
reconstruire l'événement traumatique qui l'a amené à chercher une compensa-
tion dans une régression temporelle ( « revenir à avant ma conception» ) qui lui
permettrait de se sentir maître de lui-même et de son entourage. La forme gram-
maticale est maintenant celle de l'imparfait : « Je croyais que... il y avait... je pen-
sais... ma mère disait... » Nous ne sommes plus dans un présent toujours syno-
nyme d'éternité (comme dans le récit biblique de la Création, « Dieu dit ») mais
dans un temps qui marque une différence entre hier et aujourd'hui et qui
implique que du temps a passé, que du travail psychique a pu se faire et que le
sujet lui-même, au travers de sa mémoire, peut se considérer et remarquer les
changements qui ont pu se produire en lui et dans le monde.
Le travail de la narration, qu'il soit celui du rêveur, de l'analysé, du roman-
cier, de la mère qui raconte un conte de fées, a toujours le caractère de ce « saut
en parachute » que décrit G. Perec (in Je suis ne). Création identitaire (et l'on

1. Dans l'article « Finalités de la cure chez les schizophrènes » signé avec A. Gibeault, je reviens sur
ce cas (Psychoses,vol. II, coll. des « Monographies de la RFP », à paraître).
786 Marie-Lise Roux

sait combien elle avait de l'importance pour cet écrivain), le récit, qu'il soit au
présent, et alors il cherche à partager l'émotion quelle qu'elle soit - ou à l'impar-
fait et alors il donne des « représentations» le récit, donc, est toujours le par-
- -
tage d'une expérience avec quelqu'un. Il requiert nécessairement au moins une
page blanche, ou l'écran blanc du rêve ou le silence et le retrait de l'analyste.
C'est pourquoi il me paraît fondamentalement différent du délire qui, lui, dans
sa valence économique pour la psyché, ressort plutôt d'un acte, d'un surgisse-
ment fondateur hors temps. Saisie d'une « réalité » qui se doit de n'avoir ni com-
mencement ni fin et d'être, comme le lapsus, l'acte manqué ou le witz, la figura-
tion condensée de tout un faisceau de sentiments et de pensées incommunicables.
Il me semble qu'il y a, dans l'expérience délirante et dans le récit qu'en font
certains patients (comme Schreber), un effort pour contraindre la réalité de
l'autre à l'inexistence. Alors que la narration qui prend en compte le passé et le
présent, et qui cherche à amener l'autre à entendre ce qui s'est passé, me paraît,
au contraire, ne pouvoir s'exercer que dans l'espace entre deux êtres. Le journal
de François, comme le « Cahier des rêves » du patient de V. Kapsambelis, ont
cette fonction spatio-temporelle qui permet que sujet et objet se fassent face, sans
s'anéantir mutuellement. Car cet espace a aussi pour fonction de faire exister la
petite différence, « la fossette sur la joue », cet absolu échec du narcissisme pur
qui permettra à la vie de s'acheminer. Gradiva rediviva, Zoë Bertgang n'a rien
fait d'autre que de contraindre N. Hanold à examiner avec perplexité une réalité
figée dans le marbre. Le doute, la perplexité se trouvent dans l'imperfection de la
mémoire du passé et viennent s'opposer à la perfection et à l'achevé de l'image.
La succession chronologique du récit introduit des coupures, des scansions, des
respirations comme dans la musique, que l'image ne permet pas. Par là, la réa-
lité est forcée de s'ébranler même si ce pas de la vie toujours nous conduit à la
-
mort. Mais la mort n'est pas l'éternité.
Marie-Lise Roux
137, boulevard Saint-Michel
75005 Paris

BIBLIOGRAPHIE

Freud S. (1906), Délire et rêve dans la Gradiva de Jensen, Paris, Gallimard, 1986.
Gusdorf G. (1991), Les écritures du Moi, Paris, O. Jacob.
Kapsambelis V. (1997), L'invention du travail psychiatrique avec un schizophrène : le
«Cahier des rêves», in Psychothérapies, 17, 3, 137-148.
Pérec G. (1990), Je suis né, Paris, Le Seuil, 1990.
Tremblais-Dupré T. (1988), Le journal intime. Rites de passage, in Adolescences, Tou-
louse, Privat.
A l'orée du récit oedipien,
le conte merveilleux...

Marie BONNAFÉ-VILLECHENOUX

Est-on bien autorisé à parler d'un genre littéraire en se situant du point de


vue de la psychanalyse ? L'oeuvre demande à être d'abord travaillée par le lec-
teur, « elle se présente dans un mutisme obstiné, refermée sur elle-même, désar-
mée devant le traitement que l'analyste pourrait être tenté de lui faire subir»
(André Green, 1974). La psychanalyse appliquée à la création littéraire connaît
des limites, souvent rappelées. Cependant, Freud a aussi souligné, avec «Les
deux principes du fonctionnement mental », l'importance de l'étayage sur l'en-
semble de la création artistique «néo-réalité» de la fiction dont la vérité
emporte la conviction1. «L'art, dit-il, en tant qu'il est "fragment de réalité"
nous permet de surmonter les exigences impliquées par l'épreuve de réalité, et
de l'accréditer par la prime de plaisir qu'il nous procure.» L'individu peut
ainsi se jouer de la menace que représente pour lui tout l'inconnu de la réalité
du «vaste monde». C'est sur le premier acte de la délimitation plaisir/réalité
et sur le rôle qu'y tient le conte comme création esthétique que nous allons
nous arrêter.
Je me situerai ici avec les auteurs qui ont montré que le travail analytique ne
peut se fonder sur la recherche vaine de la remémoration d'événements qui
auraient été réellement vécus par le sujet et je rejoindrai donc ceux qui insistent
sur la dynamique de l'après-coup freudien avec la construction dans l'analyse du
« propre récit de soi-même » (M. de M'Uzan). Il ne s'agit pas non plus de conce-
voir le récit ou une fonction narrative comme préinscrit déjà dans l'inconscient
d'un sujet rattaché à « un fantasme, petit sujet à l'intérieur de l'inconscient, placé

1. Marie Bonnafé, L'art entre psyché et action. Croyances, Rev. franc, psych., 1997, n° 3, LXI.
Rev. franc. Psychanal, 3/1998
788 Marie Bonnafé-Villechenoux

aux commandes de l'appareil psychique », cette conception anthropomorphe du


fantasme a été critiquée par Roy Schaffer 1. Je ne m'attarderai pas dans cette
brève communication sur la place accordée par Freud dans son oeuvre au conte
si souvent traitée mais je rappellerai seulement le rapprochement sou-
- déjàsouligné -
vent par lui entre rêve et conte merveilleux2. Le conte fournit au rêve,
dit-il, avec les mythes et le folklore, ses significations symboliques. Ce rappro-
chement concerne en fait le récit du rêve, puisque c'est le seul donné qui nous est
accessible. De même, les contes, apparemment limpides, sont des écrans offrant
un déguisement plaisant à des contenus cachés ; de même les rêves sont révéla-
teurs de ce qui dans notre vie psychique échappe au conscient, issu de la sexua-
lité infantile qui en constitue le soubassement essentiel et ne peut se laisser saisir
que dans une cristallisation au réveil, un récit en texte et en image, tel un hiéro-
glyphe, un rébus masquant et transformant la matière onirique nocturne.
Comme les rêves, les contes sont mis en forme dans un récit et donc l'analogie
freudienne rêve/conte est à comprendre comme une comparaison rapprochée
entre récit du rêve / récit du conte populaire, modes d'émergence des contenus
inconscients.
Je développerai quelques aspects qui me paraissent particulièrement intéres-
sants quand le conte surgit dans le matériel peu mobile de cures difficiles
(notamment dans les perturbations psychiques psychosomatiques). Le travail
autour d'un matériel de conte m'a amenée à m'interroger sur des aspects ponc-
tuels que l'on peut repérer dans des cures où le processus est dominé par l'iner-
tie, le répétitif, le négatif dans un syndrome de recto-colite hémorragique. Je ne
rapporterai ici que certains des aspects de la spécificité du conte dans l'émer-
gence des contenus inconscients : le lien du récit du conte avec la motricité et les
coenesthésies et avec la voix de la mère perçue d'abord dans le ventre maternel.
J'envisagerai aussi les particularités de cet ensemble singulier construc-
tion/contenu qui situe le conte comme temps originaire de tout récit élaboré
(après les comptines et jeux de nourrices). Les caractéristiques du conte le
situent par ailleurs, nous le verrons, à ce moment charnière qu'est le seuil de la
toute première entrée dans le moment oedipien, moment qui se répète dans une
dynamique de l'après-coup tout au long de la vie.
La forme narrative est diverse, il y a récit et récit. C'est le choix en séance
de cet aspect du récit le conte merveilleux qui va nous occuper ici. (La
- -
forme, on le sait, ne pouvant être séparée des contenus, l'approche littéraire

1. Cf. G. Diatkine, Jacques Lacan, PUF, coll. « Psychanalystes d'aujourd'hui », 1997, in chap. « Le
fantasme ». On y trouvera également une critique très rigoureuse de la célèbre formule lacanienne « l'in-
conscient est structuré comme un langage ». J'ajoute ici que le conte ne peut en aucun cas être considéré
comme une formation inconsciente.
2. Cf. l'introduction très documentée de C. Kaës dans Contes et divans, Dunod, 1984.
A l'orée du récit oedipien, le conte merveilleux... 789

contemporaine a rendu obsolètes les débats sur la césure entre la « forme » et


le «fond». Le conte merveilleux en est un exemple remarquable, sans doute
princeps). Qu'il s'agisse des récits de rêves ou d'autres associations dans les
séances, on peut dire que chaque analysant dispose d'une palette de styles
dont il peut jouer s'il possède une suffisante souplesse de jeu dans ses proces-
sus, et dont les variations plus ou moins attendues, plus ou moins surpre-
nantes tissent l'étoffe du transfert. Du côté du patient la référence à un conte
est en général ponctuelle, très souvent liée à l'émergence d'un souvenir d'en-
fance (ainsi le conte du loup et des sept chevreaux pour l'Homme aux loups).
Le flux associatif s'enclenche dans le flux général, les associations de l'analyste
se réfèrent au conte de la même manière - Freud lui-même y recourait fré-
quemment. Quand apparaît ce type d'associations issues de l'évocation du
conte, il n'y a pas lieu de s'arrêter sur ce matériel plus que sur un autre ; il
résonne sans nul doute de façon privilégiée dans notre écoute mais ce n'est en
rien une raison pour injecter un matériel personnel propre à l'analyste, fût-il
proche d'une construction symbolique. Le conte peut être relié à des problé-
matiques personnelles souvent très individuelles et l'on se doit de rester au
plus près du matériel associatif. En ceci, nous nous éloignons, avec l'enseigne-
ment de René Diatkine, des interprétations qui utilisent le conte telles qu'a pu
les pratiquer Bettelheim à la fin de son oeuvre1.
Parfois l'association à un conte issu d'un souvenir d'enfance peut jouer un
rôle privilégié dans le processus alors que le matériel est peu fourni et répétitif.
On peut alors repérer quelquefois, chez des patients construisant peu, amonce-
lant un matériel négatif répétitif - patients dont les modes de changements sont
si riches d'enseignement en clinique -, l'émergence d'associations plus fournies,
dont les contenus comme l'aspect stylistique sont à relier au conte comme genre
littéraire : évidence animiste des contenus, dont le caractère surnaturel ou réel
n'a pas à être déterminé, ambivalences clairement contrastées, absence d'ambi-
guïté, ou d'un quelconque doute coloré d'humour... Pour les plus petits comme
pour les plus grands, le conte typique, c'est du sérieux, à l'opposé du witz. La
structure propre au conte merveilleux avec des successions simples, régulière-
ment enchaînées du type «linéaire», construction qui nous enchante durable-
ment (c'est celle des célèbres Tintin de Hergé) dès lors qu'elle revêt une qualité
esthétique. L'analyste, luttant contre l'enlisement négatif, risque de ne pas mon-
trer suffisamment d'intérêt pour un tel matériel souvent fragmentaire, avec de

1. Il y a lieu de considérer autrement le travail remarquable de construction d'un conte pratiqué par
J. Hochmann avec des enfants sans langage, autistes, des Contes à dormir debout. La psychanalyse des
enfantspsychotiques,Privat, 1984 ; B. Bettelheim, La psychanalyse des contes defées, Paris, Laffont, 1976 ;
voir aussi P. Lafforgue, Petit Poucet deviendra grand. Le travail du conte, Mollat, 1995.
790 Marie Bonnafé-Villechenoux

petites séquences linéaires du type et il y a, il y a, y a, ya qui ne concluent pas


mais qui évoquent le monde merveilleux des contes de fées, tout en laissant un
grand espace de non-dit1.
Dans un cas de ce type rapporté dans un article précédent2, je n'avais repéré
que rétrospectivement des associations à des rêves telles que châteaux,
oubliettes, orée du bois, ou encore le souvenir répétitif du récit du « chemin qui
poudroie » dit par ses soeurs aînées, le tout dans un lent piétinement, quelles que
puissent être mes incitations, mais qui constituait, ce qui s'est révélé ensuite, le
début de l'attente du tiers (représentation du beau chevalier qui restera long-
temps encore, «en horizon d'attente»). Chez cette patiente souffrant d'une
recto-colite sévère, récusant tout traitement, mais venant aux séances très régu-
lièrement, parlant d'elle sur un mode uniquement douloureux et dépréciatif, sans
jamais évoquer son corps, sans parler de son désir... je n'étais que trop contente
de voir enfin apparaître des récits de rêves longtemps retenus, et j'attendais dès
lors sans doute la panoplie d'OEdipe au complet. A cette période du travail ana-
lytique, un mouvement transférentiel latent se déroulait sans grande émergence
verbale (si ce n'est des rêves de transfert, au récit cette fois bien structuré, bien
investi, où dominaient mouvements du corps propre, projections dans des
espaces décrits avec précision, écrans ou plans, sur lesquels je me suis centrée
dans ce précédent article). Le conte de Perrault La Barbe bleue s'inscrit dans les
associations du rêve dont le contenu manifeste portait sur le visage «mons-
trueux » de ses soeurs emportées à toute allure sur une charrette ; à cette image en
mouvement succédait dans le rêve l'image immobile des visages terrifiants des
soeurs. Comme dans les rêves, les contes rapportent de tels mouvements. Le blo-
cage qui submergeait habituellement la patiente lorsqu'il s'agit de l'émergence
coalescente de contenus sexuels et agressifs a pu être levé : elle s'est étonnée elle-
même de n'avoir jamais pensé à la signification de la tache de sang sur la clé
dans le conte, et, après une association avec Schéhérasade et les Mille et une
nuits, de son autre oubli du non-dit planant sur la faute initiale de la première
femme de Barbe bleue. « J'ai compris, dit-elle, le sang sur la clé, c'est le symbole
de la virginité. » Elle associe ensuite avec les règles, chose remarquable chez cette
femme qui ne mentionnait jamais quoi que ce soit du corps génitalisé. Elle
découvrait que toute énigme ne trouve pas forcément de réponse, à l'inverse de
ce que laisse croire le contenu manifeste des contes. C'est ce que finit par décou-
vrir aussi, dans un même cheminement, un grand enfant en grave échec scolaire
dont la question avait tant intéressé R. Diatkine. Après avoir passé quelque trois

1.René Diatkine, Le dit et le non-dit dans les contes merveilleux, communication au Colloque de
Munich, Contes et thérapies, 1985, in Psychiatrie de l'enfant, vol. XIX, 2/1986, PUF.
2. D'un « arrêt sur image » à une trajectoire de conte, L'Intemporel, RFP, 4/1995.
A l'orée du récit oedipien, le conte merveilleux... 791

années à se faire lire des « histoires pour les bébés » il a pu s'intéresser aux contes
et demander: «Mais qu'est-ce qu'elle avait fait, la première femme de Barbe
bleue?» en acceptant qu'on ne lui donne pas «la» réponse (observation de
Claudia Brandao). La patiente est tout à fait adulte, elle a la pleine capacité
d'organiser sa vie sociale, mais dans sa relation à l'autre comme à elle-même, le
conflit d'angoisse où s'affronte conflit des sexes ou conflit de génération est mar-
qué par une «viscosité libidinale», témoin du manque de désintrincation des
motions issues de l'auto-érotisme et de la haine initiale1. L'émergence d'un jeu
avec un récit de conte est de bon a loi, facteur de mobilisation tout particulière-
ment chez ces patients qui amoncellent une charge négative dominante dans le
matériel associatif. Je reviendrai plus loin sur la nécessité de maintenir le cadre,
de ne pas écourter les séances avec de tels patients. Le déploiement d'associa-
tions retenues dans une impressionnante concision exige une durée suffisante. Le
matériel est retenu, parcimonieux, et il ne s'agit pas là des jeux associatifs plus
souples où les condensations se renvoient avec les mécanismes de déplacement,
caractérisant la défense névrotique. La concision inhérente au style narratif du
conte, qui appelle en écho à cette remarquable concision les plus larges déploie-
ments, tant sur le versant des identifications partielles que sur le versant de la
constitution du sujet, est, pensons-nous, un levier privilégié dans la dynamique
de ces patients...
Pourquoi la caractéristique stylistique concision/déploiement maximum du
jeu de la thématique dite/non dite du conte merveilleux possède-t-elle tant de
vertu dans le matériel psychanalytique ? Je crois pouvoir l'éclairer en mettant en
parallèle ce précédent matériel clinique ici résumé et l'observation d'une très
petite fille sans perturbation particulière découvrant un conte merveilleux
typique. Nous allons voir comment elle construit l'ébauche d'un premier refou-
lement avec le plaisir (et le déplaisir) inhérent à cet objet littéraire dans ses conte-
nus comme dans sa forme bien définie. Cette observation se situe exactement au
moment de la découverte première de la différence des générations, émergence
indissociée de la découverte de la différence des sexes. A cet âge où commencent
à s'établir vivement le conflit et les passions émotives accompagnantla première
maturation génitale et aboutissant à la configuration oedipienne, les contes mer-
veilleux pour les plus petits commencent à être extrêmement appréciés. Étant
bien entendu, on y insistera à nouveau, que tout ceci ne peut être compris
comme un « stade » mais comme un temps en constante construction inscrit sur
la ligne biphasique d'un premier moment de la constitution de « l'après-coup »
dans la sexualité infantile et, ensuite, dans les constructions du refoulement (ou

1. D. Braunschweig, Psychanalyse et réalité : à propos de la technique psychanalytique, RFP, 5-


6/1971.
792 Marie Bonnafé-Villechenoux

du déni). On retrouve dans le schème du conte (contenu et structure) cette tra-


jectoire qui appelle chez tout enfant une infinie répétition. On peut dire, avec
Marthe Robert, que le conte est prisé par tous, car il retrace l'histoire même de
la famille humaine. Il faut ajouter à cela qu'à chaque instant de notre vie il entre
en correspondance avec les tout premiers refoulements attachés aux premiers
mouvements oedipiens de la sexualité. Nous sommes dans cette trajectoire
décrite par Freud dans l'analyse de la phobie du Petit Hans, qui va du moment
où, vivant encore le moment de sa toute-puissance, le petit garçon n'entend pas
la menace de castration énoncée par la mère : « Le docteur coupera ton fait-pipi.
Avec quoi feras-tu pipi ? » et réplique tout tranquillement: « Avec mon popo ! »
temps premier de « l'après-coup» décrit par Freud - et où il va évoluer jus-
-qu'au
moment où, quelques mois plus tard, il se pose en rival de son père,
affronte le conflit et, ayant redécouvert le sexe de sa petite soeur, se met à ressen-
tir crainte et angoisse. Tous ces mouvements sont affectifs et fantasmés. Ils nous
échappent largement car le refoulement est loin d'être constitué chez l'enfant et
l'on ne peut parler ni du Cs-Pcs ni d'Ics stricto sensu ; nous ne pouvons les saisir
que dans le langage de l'adulte dans une «confusion des langues» (Ferenczi,
1933). En fait, Freud choisit de nous faire saisir cette évolution, insaisissable
puisque enfouie dans un temps premier et perdu de la sexualité infantile, sous le
couvert de la construction d'un mythe universel, sous la forme d'un récit. Nos
défenses nous portent constamment à projeter sur l'enfant les modes de pensée
de notre être adulte moulé dans ses refoulements définitivementconstitués. Mais
les expériences et le plaisir partagé entre enfant et adulte autour des histoires
racontées nous permettent de construire liens et distance avec ce grand bébé
dont le langage est encore en cours d'achèvement. Sujet et objet sont encore en
voie de construction et à ce mouvement des pensées et des affects l'adulte s'iden-
tifie très fortement. Dans ce premier temps, le conte merveilleux est la forme nar-
rative la plus adaptée, celle dont le charme peut oeuvrer au mieux pour qu'un
échange s'établisse dans la diversité et le respect des pensées, certes proches,
mais si différentes de l'enfant et de l'adulte. A cet âge l'enfant déjà acquiert le
langage, mais comme on le voit bien chez Hans, il y a un décalage entre le sens
de ce que lui dit sa mère - le docteur peut te couper le fait-pipi - et la capacité
d'anticipation de l'enfant; un «c'est pas vrai ça» intériorisé, énoncé par la
toute-puissance infantile, s'est interposé avant toute ébauche de jugement de
réalité. Un enfant à ce stade, s'il est parfaitement capable d'anticiper une histoire
qu'on lui raconte, ne peut par contre anticiper parallèlement l'organisation
matérielle d'une journée, ses trajets, ses temps différents avec les personnes à qui
il est confié. C'est d'ailleurs pourquoi il est si important et de raconter des récits
au bébé tout en lui laissant toute liberté de choisir, d'évoluer dans l'espace et
d'agir son désir dans sa propre expression motrice qu'il mène à son gré. Ces
A l'orée du récit oedipien, le conte merveilleux... 793

rappels sont évidents pour le psychanalyste, mais ils doivent être rappelés pour
saisir toute l'importance de la forme récit particulière au conte, qui agit comme
facteur de liaison, en prenant appui, comme nous le verrons, sur ses qualités
esthétiques. Le conte joue déjà le rôle d'une oeuvre d'artiste, comme une réalité
investie et crédible par tous, néo-réalité permettant de négocier les exigences
antagonistes des deux principes de plaisir et de réalité (Freud, 1908). Le principe
de réalité n'en est certes qu'aux tout premiers ajustements avec les exigences du
couple plaisir-déplaisir, mais déjà dans ces premiers équilibres le langage et la
forme récit tiennent une place déterminante.

Voici donc l'observation : Gretel, 2 ans 4 mois, aime les histoires et aussi les
livres. Jusque-là elle a apprécié des albums sur les aventures d'un petit héros
enfant ou animal ou de plusieurs protagonistes sur le modèle d'un - ou
de deux - parents «maternels» tel Bébés chouettes qui est une belle
histoire-comptine aux rythmes ternaires où la maman chouette part chasser,
laissant au nid ses trois petits, Sara, Rémi et Lou. Seuls dans la nuit, ils ont peur
mais «ils réfléchissent beaucoup», ils vivent de petites aventures, «Je veux
maman ! dit Lou», le plus petit, son voeu se répète à chaque page... et la maman
chouette revient au nid. Ces histoires procurent peur et plaisir à notre petite
amatrice d'album qui maîtrise la situation en perfectionnant son langage : elle
découvre un jour que « Lou n'est pas Lou(p) ! ». Comme Hans elle se sert de la
puissance magique d'une déclaration péremptoire. Un premier plaisir de son
fonctionnement mental (E. Kestemberg) prend alors le pas sur la construction
durable d'une crainte et permet de contourner la situation traumatisante. Et
Gretel aussi rit et se moque des grosses dents du Loup de O. Douzou qu'elle
adore «lire» tout haut en nommant avec son doigt les parties du visage, les
yeux, les dents. Grrr... Elle exprime souvent ses sentiments avec les histoires par
des réactions motrices ; elle s'enfuit, va chercher son ours, se redresse ou s'aban-
donne au fil des péripéties et, devant un suspens ou une situation qui la dépasse,
elle se trémousse, agite les mains, tressaille de tout son torse ou tortille les fesses,
veut faire pipi... L'excitation se termine par un grand relâchement. Il s'agit de
conduites communes à tous les enfants dans leurs premières conquêtes symboli-
ques. Ce n'est que peu à peu que l'enfant peut écouter en regardant l'adulte et en
restant immobile sans que les mouvements du texte l'animent... Puis Gretel va
découvrir pour la première fois un conte, Boucle d'or et les trois ours, et nous
allons voir l'émergence d'un premier refoulement, avec l'affirmation défensive
d'un sentiment de culpabilité issu d'un fantasme pré-oedipien. Au cours de cette
lecture, la petite fille va vivre l'émergence de la différence des générations avec le
scénario de la culpabilité. L'enfant, bien équilibrée, traverse une période où elle
s'excite plus facilement, elle a davantage de craintes au coucher, revendique pour
794 Marie Bonnafé-Villechenoux

aller dans le lit de ses parents. Pour la première fois, elle s'empare de Boucle d'or
et les trois ours dans la version de l'album bien connu du Père Castor, et le tend
pour qu'on le lui lise ; puis elle repart pour revenir s'asseoir à nouveau en tenant
un autre livre, Mimi va jouer (Lucy Cousin), livre-jeu qu'elle va manipuler. Elle
fait mine de ne pas écouter, mais reste tout à côté de l'adulte ; elle active avec
énergie une languette qui anime Mimi la souris sur un toboggan, mais jette un
coup d'oeil vers l'album qu'elle ne connaît pas encore. Avant que ne commence
la lecture du récit, regardant la première page, Gretel déclare, très affirmée : « Sa
maman va la gronder ! » ; l'adulte enchaîne le texte : « Boucle d'or cueillit une
fleur bleue, une fleur blanche, un bouquet de fleurs bleues et blanches... et elle se
perdit dans la forêt... » Même activité avec le livre-jeu, même inattention appa-
rente à l'histoire racontée, mais l'image où les trois ours apparaissent déclenche
un regard appuyé vers le gros ours brun dressé. Nous verrons ensuite qu'elle suit
très bien les péripéties. Et quand, avant l'arrivée des ours, la fillette de l'histoire
veut essayer le ht de grand ours, Gretel affirme : « Le papa est dans le lit ! » On
raconte à nouveau encore que la maison et les lits sont vides, personne dans
cette maison, il y a un grand édredon... mais elle ne démord pas de son opinion
« le papa est dans le lit » et redit encore « la maman va la gronder » puis reprend
le va-et-vient du toboggan. A la dernière page elle s'intéresse cette fois ouverte-
ment au livre et elle écoute la fin classiquement rassurante de ce premier conte.
« Les ours qui n'étaient pas de méchants ours n'essayèrent pas de la rattraper, et
le petit ours qui était très gentil, car elle lui avait mangé sa soupe, lui dit : "Prend
le tout petit chemin à droite, petite fille, pour sortir du bois !". » Et la jeune lec-
trice intervient aussitôt « à gauche ! » très contente d'énoncer ses jeunes connais-
sances, puis pleine de satisfaction, en regardant l'image de la mère attendant au
loin, elle ajoute « elle l'a grondée, sa maman ! ». Les illustrations sont belles et
subtiles, jouant très discrètement avec le non-dit du texte explicité avec crudité et
fraîcheur par la petite Gretel : dans l'illustration, Boucle d'or bondit hors de la
maison des ours en sautant du ht par la fenêtre, et René Diatkine nous en parlait
comme d'une scène primitive à l'envers. Nous pensons bien sûr à la fenêtre brus-
quement ouverte du rêve de l'Homme aux loups... Cette observation est particu-
lièrement éloquente. Elle montre comment un tel passage peut s'appuyer chez
l'enfant sur les premiers contes merveilleux, récits traditionnellement ancrés
comme transition entre les récits de contes plus élaborés de la tradition popu-
laire pour des enfants plus grands sachant déjà bien parler, et les premiers jeux
de nourrices pour les plus petits bébés. Ces derniers s'appuyent sur les sonorités
verbales poétiques et ludiques, jouant certes de la musique des rythmes mais où
le sens est toujours très présent tel Oulibouniche que nous retrouverons plus
-
loin. Les comptines, berceuses, randonnées de nourrices sont remplies de conte-
nus contrastés, fortement ambivalents (accompagnant l'excitation du bébé, les
A l'orée du récit oedipien, le conte merveilleux... 795

répétitions vont amener calme, sédation, bien-être provoqué par l'enchantement


toujours retrouvé des histoires racontées). Premiers récits de nez cassés, petits
êtres détruits, bouillis, promptement reconstitués, cycle de mutilations, répara-
tions que l'on raconte dès la naissance et dont les thèmes réapparaissent ensuite
dans les contes merveilleux.
Cette observation est exemplaire des réactions des petits enfants qui s'ap-
proprient à leur propre usage les contes populaires. Découvrant les contes l'en-
fant en tire constammentun très vif plaisir, relié toujours à un jeu nouveau avec
la maîtrise des craintes et culpabilités attachées aux premières représentationsde
la castration. Le grand ours dressé sur ses pattes arrière est ici l'archétype de la
figure oedipienne paternelle. La thématique des premiers petits contes accentue
encore la problématique relevée par Ferenczi dans l'univers du conte où prédo-
mine le sentiment de la toute-puissance : à la toute-puissance du héros s'oppose
la toute-puissance de la mère, mais déjà se dessine un partage inévitable. Avec la
reconnaissance du tiers, une rupture est en train de s'établir. La cohérence toute
particulière du récit du conte merveilleux, liée à la morphologie spécifique, joue
à l'évidence un rôle fondamental dans la réassurance et la maîtrise de l'angoisse
nouvelle qui s'attache désormais à la réalité de l'autre. Par le truchement de
l'appropriation du plaisir du récit, de ses contenus et de sa qualité en tant que
création esthétique, qui seule peut rendre crédible la fiction, l'enfant peut se
défendre contre une désorganisation interne. Chez l'enfant, le jeu entre la repré-
sentation paternelle qui fait intrusion dans sa vie et la représentation de ce même
tiers qu'il peut maîtriser dans le jeu symbolique avec une histoire ou un album
ne va s'établir suffisamment que si l'adulte raconte une histoire dont le charme
repose sur la qualité du texte (ou des images) : seules en effet peuvent fonctionner
ainsi les «belles histoires». Les contes populaires classiques ont d'ailleurs des
qualités littéraires inégales et cela va de pair avec la qualité de leurs effets : les
uns seront ennuyeux, vite abandonnés, alors que d'autres, constamment appré-
ciés, seront durablement redemandés. La fixité de l'enchaînement des contenus
de chaque séquence avec sa construction linéaire est, elle aussi, clairement por-
teuse de l'intérêt et du plaisir qui accompagnent la montée de l'angoisse dans la
succession des événements.
Nous soutiendrons que ce premier mouvement où l'enfant joue avec les récits,
à l'orée de l'oedipe et tant que le langage se construit, garde une grande opacité au
regard de l'adulte. On peut néanmoins reconnaître, dès ce jeune âge, un premier
écho de l'interdit de l'inceste : « Il ne faut pas aller dans le lit avec papa, sinon
maman se fâche. » L'appropriation par l'enfant du récit du conte est alors une
expérience qui va faire se rejoindre le conflit personnel avec ses sources dans la
culture. Ainsi Freud a-t-il posé l'origine du surmoi/idéal du Moi dans le mythe
(Totem et tabou) et, dans une même démarche, il a proposé au petit Hans de lier
796 Marie Bonnafé-Villechenoux

son propre conflit à une question dont la clé est dans la culture universelle en lui
disant : « Bien avant qu'il ne vînt au monde, j'avais déjà su qu'un petit Hans naî-
trait un jour qui aimerait tellement sa mère qu'il serait par la suite forcé d'avoir
peur de son père... »
Il est banal de dire que le conte se rattache à l'oral - même si à notre époque il
est généralement connu par la médiationdes livres qui en font un récit en texte et en
images. Mais on omet souvent de préciser que c'est bien en tant que texte, en tant
que style et corpus littérairequ'il se prête à la transmission orale (et non pas seule-
ment parce qu'il est un genre « populaire»). Le conte est fait pour être dit et écouté,
rappelle Freud. Dans la littérature orale il demeure emblématique du récit porté
par la voix - V. Propp1 en a décrit les caractéristiques que nousne réétudierons pas
en détail ici : par l'artifice de leur construction, leurs brefs récits allient intimement
forme et contenus de telle sorte que le contenu de chaque séquence est en même
temps peu ou prou attendu, car la succession du contenu des séquences est prédé-
terminée, et, pour chaque conte nouveau, tout à la fois complète découverte. Les
contes merveilleux se prêtent à être dits (ou lus) à voix haute car ils déclenchent
l'attention et la mémorisation. La mémorisation est portée par la fixité de leur
construction (et la qualité du texte). L'attention est déclenchée par le mouvement
de curiosité qui porte sur les contenus cachés tels que René Diatkine dans son
texte : « Le dit et le non-dit dans les contes merveilleux »2 les a si remarquablement
exposés. Il y a insisté sur le jeu polysémique des contenus latents sous-jacent à la
narration manifeste, et il a conféré ainsi au conte, du point de vue de la psychana-
lyse, la noblesse et les qualités qui s'attachent à toutes les créations littéraires.
D'autre part, nous soulignerons que la curiositépremière pour ces contenus privi-
légiés, premières portes qui s'ouvrent sur la scène oedipienne, n'est pas entravéepar
le questionnement naissant entre fiction et réalité. Dans le conte, en effet, la délimi-
tation entre les événements de la réalité quotidienne et le monde inventé de la fic-
tion n'estjamais posée ; c'est cela même qui définit le mondedu conte, le monde du
merveilleux, du pays des fées et autres êtres et événements surnaturels, si précisé-
ment ordonnés. A l'opposé, c'est cette problématique conflictuelle entre la réalité
et le surnaturel qui est à l'origine de « l'inquiétante étrangeté » du conte roman-
tique (Freud) ; cet effet n'est pas présent dans le conte populairejustement parce
que celui-ci fait l'impasse sur la confrontationdu monde où le plaisir est tout puis-
sant et le monde du règne de la réalité (Ferenczi). L'inquiétante étrangeté, tout
comme les situations comiquesjouant sur la différence entre le monde réel et l'ima-
gination teintées par l'humour ne seront comprises et appréciées que plus tardive-
ment par le jeune enfant. Toutefois, c'est bien plus tôt que l'enfant aime la drôlerie

1. V. Propp, La morphologiedes contes, Seuil.


2. Op. cit.
A l'orée du récit oedipien, le conte merveilleux... 797

et l'humour. A l'âge de Gretel ou de Hans avant sa phobie, le petit enfant découvre


les premiers obstacles à ses désirs à travers le jeu, en exerçant sa toute-puissance
dans les jeux à valeur symbolique et dans des activités où le jeu avec le mot joue un
rôle prépondérant. Le rire marque les premières limites, dans des comportements
ludiques où s'affrontent le rire des triomphes de la toute-puissance du tout petit,
mais aussi le rire, partagé avec l'adulte, des limitations qui viennent l'entraver dans
ses premières approches de la réalité. Aussi l'humour est-il déjà très présent et très
apprécié dans les premières histoires et les premiers imagiers, dans un plaisir par-
tagé entre bébés et adultes. Rire et humour tempèrent la colère, amènent la ten-
dresse, adoucissent les interdits. La plaisanterie fait alors passer la frustration et
tout cela se retrouve dans les premiers récits. Rire, sourire, humour des premières
histoires et des premiers imagiers accompagnentles premières délimitations plai-
sir/réalité. Le conte merveilleux, lui, fait fi de ces délimitations. Et, ce faisant, avec
le conte, on ne rit pas, même si la découverte enchante. On est sérieux. L'enfant
l'écoute, plein de cette gravité qui accompagne ses découvertes importantes. La
forme narrative du conte, si parfaitement adaptée à un passage à l'oralité, inter-
vient alors comme une potentialisation majeure de la voix maternelle, autant de
ses inflexions sonores que des significations qu'elles portent. Et grâce à cette parti-
cularité de la forme narrative, grâce à sa morphologie caractéristique, le conte fée-
rique permet que la voixvienne graver sa marque symboliquedans une production
esthétique où celui qui écoute va retrouver l'écho de la voix dans sa qualité pre-
mière à jamais perdue. Voix privilégiée entendue dans le ventre maternel que le
nouveau-né reconnaît entre toutes dès sa venue au monde (Brazelton), voix qui
règle les distances, rapprochementset éloignements de l'enfant. Voix de la femme,
mère et amante (Braunschweiget Fain) différentede celle du père, passé le seuil du
Ht. Cette voix, l'enfant va lui-même se l'approprier et expérimenter la proximité et
le plus lointain, en faisant des va-et-vient, se collant tout près du corps de l'adulte,
puis s'en écartant au plus loin en s'élançant aux limites de la finesse de son ouïe, dos
tourné, écoutant néanmoins (il se montre souvent surpris ou proteste si l'on abrège
une histoire, car on a cru qu'alors il n'écoutait pas). Dans ces jeux l'enfant prend
une distance avec la voix de la mère et vient se la réapproprier comme lorsqu'il pre-
nait le sein, contre son corps, tandis qu'elle parlait ou qu'elle chantait. Winnicott
en proposant le concept d'objet transitionnel (1951) a donné toute son impor-
tance, dans l'ensemble de l'expérience transitionnelle, au « babil du nourrisson
comme à la façon dont un enfant plus âgé passe en revue son répertoire de mélodies
et de chansons avant de s'endormir». Nous proposons une prolongation en fai-
sant l'hypothèse que la forme du conte traditionnel est la forme textuelle sur
laquelle la mère peut le plus facilement s'appuyer pour transmettre au bébé des
significationsnouvelles vécues comme des menaces plus dangereusespour son sen-
timent de toute-puissance. D'un côté parce que la constructiondu conte porte à
798 Marie Bonnafé-Villechenoux

son maximum la cohérence des enchaînements, nous l'avons vu plus haut (en réfé-
rence à Propp), et que sur cette cohésion prennent appui les précurseurs des pro-
cessus de liaison en train de s'établir avec les premières constructions défensives1.
D'autre part, parce qu'il s'agit en tant que texte de la constructiond'un récit qui se
fonde sur le passage à l'oral. Ainsi la mère (et toute personne s'identifiera à elle en
prenant soin d'un bébé) pourra s'appuyer sur les échanges de l'oralité en proté-
geant l'enfant d'une trop grande effraction, et cet effet potentialise le pouvoir des
liaisons fortes de la structure du récit, à conditionqu'elle possède une qualité esthé-
tique. L'identificationà une voix intérieurequi résonne tout haut d'un(e) bon(ne)
conteuse(r) un(e) de ceux/celles qui savent faire chanter la voix maternelle sans
-
théâtralité ni accessoires et le fait que ceci se produit électivementpour de belles
-
histoires, dûment appréciées, est une expérience tout à fait banale pour qui raconte
ou lit aux tout petits.
Le petit enfant, quand il écoute le texte du conte, éprouve déjà un plaisir du
texte (que Roland Barthes ne récuserait pas). Il aime écouter au loin, et boire en lui
les tonalités de cette voix dont il prend distance et que les scansions et les enchaîne-
ments du texte portent si bien. Il aime retrouver avec les mouvements, les éclate-
ments, les repos délicieux, les parcours insensés, une maîtrise de sa propre gestua-
lité comme de ses premiers arpentages ; et ces éléments réapparaîtrontplus tard
dans les rêves aussi bien que dans le matériel associatif dispersé de certaines cures
que nous avons décrits plus haut. Le geste, la motricité s'inscrivent aussi dans les
expressions, les mimiques : les mots, leurpouvoir, l'enfant va aussi les « lire » sur le
visage du conteur qui dit ou lit l'histoire, offrant son visage comme reflet des
découvertes du bébé. L'adulte est lui-même ébahi, en découverte : « Oulibou-
niche ? La pie niche haut, l'oie niche bas, où l'hibou niche ? » viennent ensuite
«... dessus », «... dessous »,«... à côté », « dedans... l'éléphant »... une petite spi-
rale est dessinée dans le ventre de l'éléphant... Un petit garçon dont la mère est
enceinte rit aux éclats ! Le regard du petit va et vient du visage au livre puis il
tourne le dos et on entend « oulibouniche» et l'enfant trace la comptine avec des
gestes, accompagnant, précédant ainsi l'intériorisation. De l'agir à la pensée, le
récit trace le chemin. Il faudrait ici encore un autre chapitre..., mais redisons-le, ce
processus, cette introjectionferenczienne de son univers proche ou lointain, en pre-
nant appui sur la voix, ne peut s'établir chez le petit enfant que si le texte dit pos-
sède des qualités littéraires. Bien heureusement de telles oeuvres sont universelle-
ment présentes dans le folklore comme dans les créations contemporaineset elles
sont dignes des goûts, certes éclectiques,mais très exigeants, de tous les bébés, et de
leurs mères (dans le premier âge, une histoire plate est irracontable). C'est à ce prix

1. Lectures d'enfance. Plaisir et déplaisir, in Perspectivespsychiatriques, 1995, n° 48/111.


A l'orée du récit oedipien, le conte merveilleux... 799

que s'ouvriront pour l'enfant les portes du vaste monde et qu'il pourra trouver un
nouvel équilibre entre ses triomphes, ses défaites et ses doutes.
J'ai tenté de saisir les premiers fondements de la dynamique d'une forme
narrative dans la cure analytique, en reprenant les observations recueillies lors
d'animations avec les livres pour les bébés et leurs familles, discutées durant
quinze années avec René Diatkine1, et en les confrontant avec des moments par-
ticuliers où émerge un matériel relié au conte merveilleux dans les cures de cer-
tains patients au processus peu mobile et où ces associations annoncent une
avancée.
Cette émergence narrative qu'est le conte en séance peut être l'indice privi-
légié d'un matériel où l'arrachement à une imago maternelle surpuissante com-
mence à se forger dans le travail analytique. Le psychanalyste peut être tenté de
réagir parfois par un évitement. En institution, le contenu symbolique des contes
peut être renvoyé en miroir sur un mode d'interprétation sauvage sans laisser
une place suffisante au temps d'élaboration qui devrait être aussi respecté que
pour le dessin, par exemple. Dans un travail analytique, cette même défense peut
conduire à écourter des séances (dans les thérapies comme dans les cures). Un
temps d'écoute normal de quarante-cinq minutes, qui tend souvent à cinquante
selon les cas, est nécessaire pour le déploiement et la reprise du matériel. Une
écoute réceptive d'un transfert massif, mal différencié, toujours menacé par la
crainte du rejet, est un préalable obligé, qui peut se prolonger durant de longs
mois, lié à la grande souffrance et à la forte demande de ces patients. Mais il ne
faut pas céder sous le poids du transfert négatif en répondant à la brièveté asso-
ciative par le raccourcissement du temps, et trois patients à l'heure avec ce type
de perturbations ont toute chance de ne créer que l'illusion thérapeutique en
psychanalyse. En effet, comme nous l'avons vu plus haut, le matériel émerge
souvent éclaté, par bribes vite abandonnées, presque erratiques, même si la cons-
tance des contenus est patente. J'ajouterai qu'il faut, bien sûr, trouver un juste
équilibre, en rapport avec la singularité de chaque patient, dans nos interven-
tions entre un holding fait d'un humour bienveillant, rappel d'un premier
étayage des interdits (en mesurant le risque de blesser un patient à la sensibilité
trop projective), et des interprétations saisissant l'angoisse soit par le moyen
d'une association au plus près du «sérieux» d'une première émergence oedi-
pienne, sur un conte merveilleux par exemple, soit par le truchementdu déguise-
ment de l'inquiétante étrangeté.
Marie Bonnafé-Villechenoux
1, rue Théophile-Roussel
75012 Paris

1. Marie Bonnafé, Les livres c'est bon pour les bébés, préface de R. Diatkine, Calmann-Lévy, 1994.
800 Marie Bonnafé-Villechenoux

BIBLIOGRAPHIE

Contes et Divans (collab. Kaës, Perrot, Hochmann...), Dunod, 1984.


Diatkine René, Aussi noire que le bois de ce cadre, Paris, Textes du Centre A.'-Binet,
décembre 1983.
Diatkine René, Le dit et le non-dit dans les contes merveilleux, Munich, Symposium,
1985, in Psychiatrie de l'enfant, vol. XLX, février 1986.
Hochmann J., Pour soigner l'enfant psychotique, Toulouse, Privât, 1984.
Lectures d'enfance. Plaisir et déplaisir, Perspectives psychiatriques, 1995, n° 48/111.
Ténèze M.-L., Soriano M... (coll.) Approches de nos traditions orales, avec un commen-
taire sur V. Propp, Paris, Maisonneuve & Larose, 1970.
Textes et albums cités :
Boucle d'or et les trois ours, Celli R. et Muller G. ill., Flammarion ; Le loup et les sept
chevreaux, Mathieu A. ill., Gauthier-Languereau ; Bébés chouettes, Waddel, Paris,
École des loisirs ; Mimi va jouer, Cousin Lucy, École des loisirs ; Oulibouniche. Loup,
Douzou O., Rodez, Éditions du Rouergue.
Observations in Marie Bonnafé, Les livres c'est bon pour les bébés, préface de René Diat-
kine, Paris, Calmann-Lévy, 1994.
Contes à rebours

Anne BOLIN

Introduction

Au même titre qu'un souvenir-écran, la narration d'un rêve en séance est la


reconstruction d'un événement psychique. L'individu ne peut en ressaisir les
« éléments » que par le récit. Il se doit de mettre en mots des images, de réordon-
ner cette matière « brute » pour l'engager dans le transfert et le contre-transfert.
Étrange retour des choses puisque mettre en récit, dans une séance, c'est à
nouveau créer du rêve, l'idéal d'un travail analytique étant effectivement de pro-
céder selon les mêmes processus que la vie onirique.
Vu sous cet angle, l'espace narratif d'une séance ressemble à l'emboîtement
-
de différentes organisations narratives y compris les interprétations - qui s'in-
terpénétrent et se fondent en un seul ensemble.
Parfois, au sortir de l'aventure, les deux protagonistes éprouvent un
sentiment de «séance réussie», renvoyant à l'idée de l'existence d'une «vérité
narrative ».
Ce sentiment n'est-il pas celui également éprouvé lorsqu'un parent raconte
un conte à un enfant ? Expérience commune d'où chacun sortira satisfait. Mais
encore le récit traversant les deux psychismes permet à chacun des « transferts »
d'ordre divers. D'une part, l'un envers l'autre, d'autre part envers les relations
internes transgénérationnelles.
Une forme de psychodrame peut s'opérer à partir de cet objet « malléable »
que représente le conte. Certes, le cadre n'y est pas : acteurs et meneurs de jeu
entre autres. Pourtant ce genre littéraire offre un cadre inséré dans sa structure.
En effet, ses fondations sont ancrées dans des règles spécifiques répétitives et uni-
verselles. Inventé par l'homme bien avant la règle fondamentale analytique, il
procède néanmoins des mêmes besoins internes.
Rev. franc. Psychanal, 3/1998
802 Anne Bolin

Mais, pour revenir au rêve, les chemins qui mènent à celui-ci peuvent par-
fois être semés d'embûches et créer de l'angoisse si la pulsion reste massivement
traumatique et non symbolisable.
A cet égard, le conte est très intéressant. Il ne renvoie au rêve, en effet, que
dans son expression finie. A l'instar des rêves d'angoisse, son déroulement passe
par de nombreux pièges. Certes, il parvient à les déjouer pour accéder aux pro-
cessus secondaires. Nous retrouvons là le but du travail d'une séance tel que
Freud l'a découvert avec, par exemple, le cas de l'Homme aux loups, où s'inter-
pénétrent les différentes organisations narratives : l'interprétation, le rêve-cau-
chemar, le souvenir-écran, le fragment d'un récit de conte.
Mais pour illustrer mes propos et reprendre mes interrogations plus loin, je
propose d'exposer,
— d'une part le rêve d'angoisse d'Alice, une patiente, avec certaines de ses éla-
borations lors de la séance ;
— d'autre part, des hypothèses théoriques concernant les contes ainsi que des
réflexions analytiques à propos du Conte du genévrier des frères Grimm1.

Le rêve d'angoisse d'Alice

Avant de présenter le texte du mauvais rêve développé par Alice en début de


séance, je désire préciser que cette patiente, en relation avec sa problématique
interne, se sent particulièrement abandonnéeà cette période de sa vie. Elle a récem-
ment perdu son père et se trouve face à une mère subitement et gravement tombée
malade. Aussi est-elle amenée à soutenir seule celle-ci, très courageusement. Par
ailleurs il se trouve que je vais la laisser pour la période des vacances d'été.

Le récit

«C'est la nuit, j'avance dans la campagne et me trouve sur un chemin


rocailleux. Tout est inquiétant, menaçant. Il y a la tempête qui rugit et secoue
arbres et buissons tout autour de moi. Je me sens perdue, démunie. C'est alors
que j'aperçois à travers ceux-ci un "corps de ferme" (mal prononcé, l'analyste
entend "corps de femme"). Je ne sais pas comment je vais pouvoir y accéder...
J'avance, le bâtiment disparaît, puis enfin je l'aperçois sur ma gauche au-delà
des barrières, au fond d'un champ. Il suffirait de les franchir mais je n'y parviens
pas, c'est encore un obstacle... Finalement le chemin finit par m'y conduire.

1. W. Grimm, Conte du genévrier, trad. Armel Guerne, Flammarion, 1966.


Contes à rebours 803

« J'ai hâte de m'introduire dans cette ferme mais soudainement, devant la


porte, se dressent deux chiens qui grandissent à vue d'oeil et deviennent de véri-
tables cerbères, ils sont horribles, terrifiants. Bien que submergée par l'angoisse
je réussis à m'enfuir.
«Je me retrouve en pleine campagne, désemparée, lorsque j'aperçois un
taxi. Je le hèle et le chauffeur me laisse monter. Mais très vite les choses tournent
mal (vous connaissez ma répulsion aux vomissements !). Or, cet homme se
trouve malade, il doit sortir du taxi pour vomir, incoerciblementvomir... Je res-
sens un terrible dégoût. Heureusement, cela prend fin et il m'accompagnejus-
qu'à une ville moderne ressemblant aux quartiers de la Défense.
« Là, je rencontre une femme. Elle est accompagnée de sa fille, une adoles-
cente, qui du rêve entier ne dira mot. Elle me propose de me conduire chez elle.
«Je me retrouve dans un grand appartement. J'y croise son mari et ses
enfants mais en définitive, toutes deux, nous ressortons bientôt. Nous nous
installons dans un restaurant. Je me sens bien jusqu'au moment où j'ai l'im-
pression que la femme assise à mes côtés frotte son bras contre moi. Inquiète,
je me tourne vers elle et j'aperçois son visage, devenu celui d'une très vieille
femme qui se penche vers moi avec sa bouche édentée. Ses cheveux blancs sont
hirsutes. »
Alice se réveille en sursaut, dans l'effroi. La séance va l'aider à élaborer ce
cauchemar.

Associations et analyse du rêve d'angoisse

La force narrative de ce récit consiste dans le fait que, comme dans le conte,
les éléments les plus archaïques sont situés au début et tentent de se secondariser
vers la fin, sans pouvoir y parvenir néanmoins.
Souvent Alice est amenée à une « rythmicité » qui la conduit à organiser ses
récits en fonction d'importants silences.
Ce jour-là, sa « stratégie narrative » est différente. Elle est pressée de me
faire part des représentations qui l'habitent et d'en aborder la signification.
En fonction de ce que je pensais être à ce moment son transfert, je précise
que j'ai entendu «corps de femme» pour «corps de ferme». Il est également
nécessaire de préciser qu'en l'écoutant, je me suis remémoré d'autres récits plus
anciens que j'avais mal compris alors, notamment à propos de son dégoût pour
les vomissements. Ils me semblent ce jour-là éclairer ma compréhension. M'ap-
paraissant habituellement dans le registre de l'irruption traumatique, cette fois-ci
et avant même ses associations, j'entends clairement sous une forme défensive
prégénitale, ce qui concerne la sexualité génitale.
804 Anne Bolin

En l'écoutant, mon propre « récit narratif interne » la concernant fait son


chemin. Un très grand nombre d'associations surgissent dans mon esprit.
Au premier abord, je perçois les mouvements de la pulsion et les défenses
contre celle-ci qui organisent tout au long leurs tentatives, répétitivement renfor-
cées, de river Alice à la représentation maternelle.
Dans un premier temps, Alice fait allusion aux cerbères, sans s'y attarder.
Or, cette patiente est cultivée et je comprends ici, dans le hic et nunc de la séance,
son évitement à être amenée à parler du « corps de femme » (dont j'ai souligné
très vite le lapsus), comme de l'enfer d'où elle craindrait avant tout de ne plus
pouvoir ressortir.
Certes, elle voudrait aussi que, pendant les vacances, je l'emmène chez moi
mais ce désir est dangereux en raison de la force de ses pulsions hostiles : Alice vou-
drait s'approprier le corps maternel qui se dérobe à ses désirs en l'abandonnant.
Les défenses sont nettement représentées par les « barrières », « la défense »,
puis les « cerbères » déjà évoqués. Enfin, elle transforme la femme en « sorcière-
gorgone », telle qu'elle se perçoit elle-même sous sa forme agressive, mais aussi
en fonction de la loi imaginaire du talion.
Alice perçoit comment dans son désarroi elle attaque l'intégrité du couple
parental en les séparant : corps de ferme-femme / chauffeur de taxi.
J'introduis alors le transfert, lui laissant entendre que se sentant également
abandonnée par moi, elle semble avoir des mouvements agressifs à l'égard de
mon « intérieur », en éliminant mari et enfants.
Alice peut alors introduire des éléments nouveaux dans son récit et j'aurais
le plaisir de le voir se modifier comme une pâte à modeler, tant encore dans son
rythme que dans sa tonalité de voix. A propos du chauffeur de taxi elle associe
et retrouve souvenir d'un père toujours malade, plaintif. Elle va plus loin en évo-
quant ses maux de ventre et ses vomissements qui se terminaient immanquable-
ment dans les waters, entrecoupés par des râles.
« Des râles, cela vous évoque... ?
— Les relations sexuelles... ? »
Ces propos arrêtent son discours. Inquiète, je me demande si mon interven-
tion a été vécue comme ayant été séductrice puisque dans le transfert c'est ce
qu'elle désire et craint de moi.
D'un autre côté je décide de patienter, pensant que ce silence peut représen-
ter dans l'acte narratif un « temps de travail » qui va changer son cours. Cette
deuxième hypothèse s'avère être bonne.
Alice est renvoyée à d'autres scènes primitives. Elle m'a déjà fait part de
celles-ci dans des contextes plus traumatiques. Elles ouvrent ici à la compréhen-
sion de ses besoins de transformer l'orgasme paternel et le coït parental en acte
auto-érotique déplacé vers la bouche, cherchant à disqualifier et châtrer le père.
Contes à rebours 805

Alice comprend mieux qu'ainsi elle maintient fantasmatiquement ses désirs


dans le filet d'une relation maternelle, restant son seul objet sexuel. Mais à quel
prix, car cette mère peut aussi prendre une allure toute-puissante, incarcérante,
récupératrice de phallus et de fille perdue.
Alice commence à percevoir tout cela et se demande en fin de compte com-
ment ses parents ont pu la garder dans leur chambre jusqu'à l'âge de sept ans !
A partir de cette séance, Alice fait des aller et retour très nets entre ses ten-
tatives d'appréhender ses propres mouvements intrapsychiques mais aussi ceux
de ses parents, de sa mère plus particulièrement.
Ainsi peut-elle se retrouver petite, au royaume de ceux-ci.

Quelques considérations théoriques sur les contes

Comme certaines séances qui laissent surgir une « vérité narrative », vécues
sur le mode de la « réussite », le conte laisse la fantasmatique du désir s'égarer
par divers processus inhérents aux sentiments de toute-puissance tels que le déni
des limites du corps et de ses performances : on crée des bottes de sept lieues
aisément dérobées aux adultes. Il y a appropriation magique des richesses et
jouissances de ceux-ci. Transformation, déguisement, animisme, tout est utilisé à
cet effet. Nous remarquons toutefois qu'il s'agit des méchants et que ces objets
sont restitués aux bons. Le clivage permettant ainsi aux aspects réparateurs
d'exister, corrélativement aux tendances destructrices et transgressives. Les ten-
dances de vie l'emportent en fin de compte avec leur panoplie d'épreuves, de
confrontations aux limites et aux interdits.
Comme en psychanalyse, les représentations font des tours et des détours
afin de créer un espace d'illusion permettant de croire un instant à celui-ci, puis
d'en accepter la perte. Psychodramatisant le travail de deuil, favorisant l'émer-
gence de la symbolisation tout en aidant le lecteur à intégrer les blessures narcis-
siques que procure le texte, semblables à celles de l'évolution psychique.
En cela R. Diatkine, M. Bonnafé et J. Roy nous rappellent que le héros,
comme nous-même, est loin d'être au centre de l'histoire, que ses liens sont mar-
qués par le désir d'un autre. Effectivement, l'accomplissement de ses idéaux n'est
jamais déterminé que par cet autre, par exemplesous la forme d'un oracle lui prédi-
sant son destin. Néanmoins, ce qui appartient à l'individu, sous la forme des
diverses épreuves, c'est de trancherd'une main ferme et pour toujours avec les atta-
chements infantiles dont il risque de rester captif(d'après Marthe Robert).
Ne pas rester ou rester captif du désir de l'autre, to be or not to be, tel est le
moteur de tout acte narratif et quoi qu'il en soit de sa « vérité », il est un mouve-
ment de vie comme le rêve ou comme le cauchemar, qui tente encore de protéger
l'existence de la vie psychique.
806 Anne Bolin

Comme l'interprétation.
Ainsi, le conte semble-t-il susceptible d'avoir, au sein de son déroulement,
une dynamique «interprétative».
J'ai choisi le Conte du genévrier pour tenter d'illustrer ce point de vue.

Le « Conte du genévrier » et son analyse

Une femme désire vivement un enfant qu'elle ne parvient pas à avoir. Un


jour d'hiver, sous un genévrier, alors qu'elle pèle une pomme, elle se coupe le
doigt et du sang tombe dans la neige. Elle fait alors le souhait d'avoir un enfant
vermeil comme le sang et blanc comme la neige.
D'emblée, nous sommes frappés par la force des couleurs, le contraste entre
la violence du rouge et la pâleur blanche de la mort, mais aussi celle du lait et de
la vie. Écran de neige, écran blanc où peuvent encore être projetées les représen-
tations de chacun, marquant la malléabilité de ce conte.
Les souhaits de cette femme sont ambivalents, la beauté de l'image nous
masque les pulsions de vie et de mort sous-jacentes à l'oeuvre.
Le printemps puis l'été surviennent et font éclore toutes les sensations heu-
reuses de la vie, telle une gestation.
C'est bien de cela dont il s'agit puisque la femme accouche neuf mois plus
tard d'un beau garçon et en meurt.
Elle avait souhaité être enterrée sous le genévrier, son voeu sera exhaussé.
D'emblée, de la narration émergent les éléments symboliques qui en compo-
sent la structure, mettant à jour la notion de faute, d'angoisse de castration et de
sentiment de culpabilité :
— la pomme qui apparaît dans toute la première moitié du conte ;
— l'arbre encore, pouvant représenter le père de la mère auquel le désir d'enfant
est adressé. La mort représentant la punition vis-à-vis de la réalisation du
coït incestueux. La représentation du coït interdit est habilement camouflée
au moyen de la métaphore de la coupure qui semble pouvoir représenter la
pénétration, le sang, la défloration et cela condensé avec la castration repré-
sentée par la coupure.
Autour de cette scène primitive, plusieurs autres plans de l'histoire s'entre-
croisent, condensés et non privilégiables, dont :
— le sentiment de culpabilité du garçon « meurtrier » de sa mère et la crainte de
la castration qui s'ensuivra. Angoisse qui prendra par moments des formes
très régressives, quasiment d'ordre psychotique ;
— mise en scène de la rivalité fraternelle.
Contes à rebours 807

Pour le premier plan, la seconde femme du père avec qui elle a une fille est
une représentation génitale et castratrice, que l'on peut imaginer comme le
retour de l'ambivalence maternelle. Elle apparaît pour punir le garçon de ses
« désirs de mort » vis-à-vis de sa mère. Jalouse de lui, un jour où il désire une
pomme, elle en cache une dans un coffre et alors qu'il tente de l'attraper elle
rabat le couvercle sur sa tête, le décapitant.
Si l'enfant est puni, mis à mort, je montrerai que le « travail du conte » est
de mettre en jeu des fonctionnements psychiques qui relancent celui-ci vers des
processus secondaires permettant aux mouvements narratifs d'ouvrir des voies
vers l'espoir, la vie et la dissolution de la dette d'existence.
Certes, l'avidité de ce petit garçon qui symboliquement pénètre dans le corps
de la mère pour s'emparer de ses objets internes, le mène à la mort. L'interdit de
l'inceste est radicalement souligné et cela d'autant plus vivement qu'il sera pré-
senté aux regard de tous, la pomme du péché à la main, assis devant la porte de la
maison où sa belle-mère l'a installé, après avoir replacé la tête coupée sur le corps.
Pour la rivalité fraternelle, lorsque la petite fille qui désire aussi une pomme
veut entrer, elle aperçoit son frère et en est effrayée, car il ne bouge ni ne répond
à ses questions. S'en remettant à sa mère, celle-ci lui dit d'aller lui donner une
gifle, ce qu'elle fait, provoquant la chute de la tête au sol. La petite fille s'attribue
la mort de son frère.
Plusieurs sens s'organisent autour d'une représentation. En effet, si c'est la
marâtre qui se charge de châtrer le garçon, il pourrait aussi s'agir des désirs de
castration du pénis fraternel de la part de la petite fille. Si elle a tellement peur
quand elle aperçoit son frère, assis devant la porte la pomme en main, c'est
qu'elle craint avant tout ses propres désirs destructeurs à son égard. L'expres-
sion de la jalousie prêtée à la belle-mère est bien la sienne lorsque le texte précise
«qu'elle lui donne une gifle bien sentie y mettant toute sa force» (c'est moi qui
souligne).
C'est alors que le texte se corse, porteur d'un surcroît de sentiment de culpa-
bilité inélaborable dans un premier temps. Le sens régresse, présentant des
aspects psychotiques.
En effet, la marâtre va se charger de faire de l'enfant un ragoût, faisant
émerger des fantasmes cannibaliques. La rétorsion devient de plus en plus
cruelle, c'est la loi du talion qui régit le surmoi : être dévoré pour avoir voulu
dévorer.
La belle-mère devient une véritable représentation « poubelle », c'est sur elle
que sont projetés les fantasmes les plus terribles de l'enfant-lecteur, sorcière,
ogresse, destructrice de vie. Il est intéressant d'observer que plus le texte utilise
la polyvalence des représentations, plus la forme narrative est archaïque, proche
du cauchemar et non du rêve qui utilise la condensation de façon prédominante.
808 Anne Bolin

Mais encore, dans la structure narrative du conte comme dans une séance,
la présence ou l'absence de la représentation paternelle, ainsi que la forme
qu'elles vont prendre, vont marquer le niveau élaboratif du préconscient.
En effet, à ce moment de l'histoire, ce que l'enfant avait désiré extirper à sa
mère peut également représenter le père sous sa forme partielle, à savoir son
pénis. Ceci pouvant être vécu comme un vol ou un acte destructeur.
C'est peut-être la raison pour laquelle, lors du repas du ragoût, le père appa-
raît sous une forme enjouée, comme pour tamiser la tension que procure l'affect de
terreur. La représentationpaternelle risquant, dans ce contexte, de devenirrétor-
sive et fort inquiétante. En vérité, il sera le plus avide de tous : « Oh, quel bon plat
tu as fait là, sers-m'en encore ! Donne-m'en toujoursplus, je ne veux en laisser pour
personne, il me semble que tout est à moi et doit me revenir. »
Les dialogues et la dramatisation que sa présence entraîne vont permettre
néanmoins d'introduire de nouveaux éléments et de relancer le texte à un niveau
plus secondarisé. D'autant plus que l'apparition du père provoque des affects de
tristesse qui viennent rompre l'atmosphère « psychotique ».
Alors que sa femme lui fait croire que son fils est parti quelques jours chez
sa tante, il s'exclame : « Je me sens si triste, il aurait pu me dire adieu. »
Cet «adieu» au lieu d'un «au-revoir», qui aurait dû prendre place ici,
marque la notion de deuil. L'aspect archaïque de la dévoration qui jusqu'alors
prenait une tournure incorporative va se transformer, faisant intervenir les capa-
cités réparatrices du psychisme. De nature introjective, ces affects permettent à
celui-ci de « travailler » la position dépressive fortement teintée d'éléments para-
noïdes et d'en sortir.
En effet, la petite fille va récupérer les os de son frère et les envelopper dans
un beau foulard de soie. La notion de bon contenant vis-à-vis de l'objet abîmé
propose une image restauratrice. Le désir de réconcilier mère-fils et mère-père
survient lorsqu'elle enterre les restes sous le genévrier. Acte symbolique, qui
signe le renoncement au désir absolu.
A cet instant les restes se transforment subitement en un magnifique oiseau
au ramage coloré, au chant superbe. Ainsi, les aspects dépressifs et la déprécia-
tion de soi peuvent se transformer en beauté, une porte est ouverte aux nom-
breux espaces sublimatoires et créatifs. Les sentiments d'amour et de vie repren-
nent place au sein du récit. Le cauchemar se transforme en rêve.
La paternité sous ses aspects bienveillants émerge sous la forme d'hommes
à l'ouvrage : orfèvres, cordonniers, meuniers. L'enfant peut grandir et acquérir
des objets symboliques qui marquent cette évolution. Le père, sous la forme de
ces trois hommes, accepte la notion d'échange: pour admirer le chant de
l'oiseau-fils il lui fait don d'une chaîne, de chaussons, d'une meule qui auront
leur fonction dans la finalité de l'histoire.
Contes à rebours 809

Cette partie du conte change de rythme. La répétition d'une chanson


ponctue toute la fin du récit. Sur un mode hypnoïde elle prépare au sommeil.
Nous pourrions encore développer l'idée que le conte dans son évolution
permet une déconfusion des zones érogènes orales et anales, et cette élaboration
passionnante prendrait encore du temps. Pourtant, le conte est un genre litté-
raire en général très court qui nous fait percevoir les intenses condensations dont
il est constitué.
Ceci nous amène à comprendre qu'il est indispensable de ne pas en arrêter
la lecture avant son terme. Tout le bénéfice de l'élaboration en serait perdu et ne
proposerait plus qu'un effet traumatique à l'instar du cauchemar.
Mais il est des patients dont le discours narratif peut s'interrompre subite-
ment. Un noir, dans la texture du récit, nous expose alors à de curieuses inter-
ventions pour colmater ces étranges « trouées » et relancer la pensée.
Anne Bolin
68, rue d'Alésia
75014 Paris
La fonction économique du langage,
le mot-action

Diran DONABEDIAN

Lorsque je rencontre M. M... pour la première fois, il aura seulement


énoncé quelques phrases en ajoutant : « Voilà, c'est tout. »
Il évoque donc son conflit professionnel dans une grande entreprise de télé-
communication, puis les discussions conjugales autour de l'échec scolaire de leur
fils cadet, enfin son ulcère gastro-duodénal qui est systématiquement réactivé à
chaque situation affectivement chargée.
Voici en quelques lignes, en quelques phrases, ce que j'apprendrai de
M. M... J'aurai surtout été très actif en le sollicitant sur son histoire.
Avant de reprendre cette courte introduction clinique, il me semble mainte-
nant nécessaire de développer le concept de «pensée/vie opératoire» de
P. Marty.
La pensée-la vie opératoire est un concept fondamental en psychosoma-
tique. Dès 1962, au Colloque de Barcelone, P. Marty, M. Fain, M. de M'Uzan,
C. David vont décrire un mode de fonctionnement mental appauvri dans ses
expressions fantasmatiques et les affects.
En 1990, dans son « Que sais-je ? » P. Marty résume ainsi la pensée ou vie
-
opératoire : « C'est une pensée consciente sans liaison avec des mouvements fan-
tasmatiques (représentatifs) appréciables. Elle double et illustre l'action, la pré-
sente ou la suit dans un champ temporel cependant limité. Les rapports du sujet
avec ses interlocuteurs habituels ou particuliers se traduisent par une relation
"blanche" » («Que sais-je?», P. Marty, p. 27).
Depuis P. Marty, ce concept de pensée opératoire a fait l'objet de dévelop-
pements clinico-théoriques en psychosomatique à l'Institut de psychosomatique.
Avec M. Fain à travers le concept de pare-excitant autonome du bébé et la
notion de narcissisme de comportement, les études théorico-cliniques sur les
Rev. franc. Psychanal, 3/1998
812 Dirait Donabedian

insomnies précoces du nouveau-né, puis, avec C. Smadja et G. Szwec sur les


procédés autocalmants, qui définissent la fonction économique du recours à une
excitation dans la décharge pour lutter contre une excitation désorganisante,
nous pouvons entrevoir l'évolution du concept de «vie» opératoire. C'est ce
parcours que nous développerons après un retour à M. M...
M. M... a 50 ans, il est venu à l'instigation de sa femme qui le trouve parfois
débordé, voire maltraitant à l'égard de leur fils cadet. Dans le premier temps de
l'investigation, il se montre peu intéressé dans la démarche narrative et il
avouera bien plus tard son doute permanent sur l'intérêt à parler ou plutôt son
manque d'investissement du discours de la pensée, même s'il souffre réellement
de conflits dans sa vie conjugale, familiale et professionnelle.
Les séances hebdomadaires de psychothérapie, en face à face ont duré dix-
huit mois, scandées par les absences des vacances sans changement sur la nature
de l'investissement et sur l'expression des difficultés de la vie de M. M...
Nous aborderons ensemble plusieurs éléments de sa vie personnelle, tous
dictés, sans associativité, mettant mes propres capacités élaboratives et construc-
tives à rude épreuve.
Nous nous proposons de présenter une séance à titre illustratif.
M. M... s'assoit et me dit bonjour, puis il s'installe dans un silence, habituel
par ailleurs.
«J'ai eu un peu mal à l'estomac, une fois cette semaine, mais j'ai pris mon
médicament et il m'a calmé. Hier, j'ai été en retard de dix minutes à mon travail
mais je n'ai pas supporté l'attitude du chef de service qui me demande toujours
des comptes sur mes plannings. Il ne me fait pas confiance. J'évite de toute façon
de parler avec lui car je bouillonne en moi dans ces moments-là. »
J'interviens pour mieux comprendre la nature du conflit et M. M... change
complètement de sujet. Il me parle de ses désaccords avec sa femme à propos de
leurs exigencesscolaires envers leur fils cadet. « Je me suis disputé avec elle et en fait
elle me dit que je ne me contrôle pas. » Il fait un geste de la main pour se frotter les
joues et évoque son plaisir à se retrouver dans sa chambre de bonne spécialement
aménagée par lui pour la constructiond'une maquette géante d'un voilier.
A mes questions sur cet intérêt, M. M... me raconte qu'il y trouve beaucoup
de détente, sans lien avec un investissement particulier. M. M... a de la famille
en Bretagne et il a pu m'exprimer à d'autres reprises la qualité affective des rela-
tions familiales.
Lorsque je le sollicite sur les plaisirs de la mer, il raconte des souvenirs dou-
loureux liés aux conflits familiaux avec son frère aîné et sa soeur. Son visage se
durcit et il décide après un silence assez long de me parler d'un sujet anodin fixé
sur un élément du cadre : l'aspect agréable de mon cabinet avec le mélange du
bois et de la pierre apparente.
La fonction économique du langage, le mot-action 813

Je suggère une association sur son intérêt pour la maquette du voilier : il y


adhère peu, me montrant seulement la nécessité de se retrouver seul pour se cal-
mer et se détendre sans que je puisse entrevoir un réel plaisir, de fait, pour la
construction dont il me décrit par contre un aspect très méthodique. Tout le
reste de la séance portera sur les qualités techniques minutieuses et répétitives de
ce travail. Dans son métier, il fait de même avec le souci d'être conforme à un
idéal professionnel et chaque erreur ou insuffisance est douloureusement vécue
avec une blessure narcissique importante.
Ainsi, chaque dispute conjugale constitue pour M. M... un conflit actuel
qu'il ne maîtrise pas et nous aurons beaucoup de difficultés à travailler sur les
représentations intrapsychiques et les identifications.
Et pourtant ! A travers un discours désaffectivé et descriptif, une série d'évé-
nements douloureux et traumatiques seront «donnés» sans possibilité d'une
réappropriation du sujet dans son fonctionnement mental. Tout est dit, voire
même travaillé, mais la construction structurante du travail psychanalytique est
illusoire et elle ne tient - en apparence - que pour l'analyste qui saisit sur le vif
le compréhensible pour éviter le vide associatif et sa propre angoisse de castra-
tion. M. M... a souvent eu ce mouvement opératoire de la pensée en se raccro-
chant au factuel ou en commentant ses actes souvent chargés au plan affectif;
rarement nous avons eu le sentiment d'une fixité de ce mode de pensée aussi
immuable dans d'autres psychothérapies.
Par ailleurs, les crises ulcéreuses ont nettement régressé, et M. M... a pu
exprimer son soulagement qui portait surtout sur la sédation des gastralgies. Il
faisait peu référence aux éventuels changements dans ses relations (à sa femme, à
ses deux fils, à ses collègues de travail) souvent peu modifiées au plan caractériel.
Penchons-nous enfin, sur la construction de son espace psychique et de son
histoire personnelle.
Il est le 3e d'une fratrie de quatre garçons, d'une famille d'origine polo-
naise ; il a perdu ses deux parents à l'âge de treize ans en l'espace de six mois
et il a été alors placé en internat pour suivre une scolarité plus assidue, compte
tenu de ses échecs et de ses difficultés relationnelles de type caractériel avec ses
parents et ses trois frères. Après son échec au baccalauréat, il réussira des
études techniques et fera des études au CNAM pour devenir ingénieur informati-
cien. Il semble que son placement en internat ait peu modifié sa relation à
autrui et il a peu montré - après coup de douleurs affectives lors de cette
-
séparation avec sa fratrie, ceci après la perte de ses deux parents.
Les conflits avec sa femme s'organisent autour de son angoissede castration
(elle est agrégée d'histoire) : elle connaît mieux que lui les besoins de leurs deux fils
et il se situe souvent en marge des responsabilités parentales, tant au plan de la
relation affective que des capacités éducatives. Son opposition avec ses collabora-
814 Dirait Donabedian

teurs et supérieurs le renvoyait à une thématique de rivalité oedipienne et de conflit


paternel. Enfin, l'échec scolaire de son fils cadet, « le préféré » de sa femme, réacti-
vait sa problématiquepersonnelle et aggravait ses blessures narcissiques.
Ce type de construction psychique induit et sollicité activement faisait sou-
vent l'objet d'une leçon de choses où M. M..., séduit mais souvent non concerné,
me renvoyait à l'idée de P. Marty de la nécessité fondamentale d'une pensée
opératoire pour calmer l'émergence d'un processus pulsionnel. Ainsi,
M. M... n'a jamais repris à son propre compte les éléments de l'organisation de
notre travail, restant accroché à un principe de réalité, frappé à mon avis du
sceau d'une névrose actuelle, hypothèse que je reprendrai plus loin.
Revenons à l'idée princeps de P. Marty qui désigne la pensée / vie opéra-
toire comme « une pensée consciente sans Maison avec des mouvements fantas-
matiques (représentatifs) appréciables....».
Cette formulation renforce la notion de réalité externe dans laquelle le Moi
se construit dans des modalités d'aménagement de la vie sans y faire participer
- en apparence ajoutons-nous certains mouvements pulsionnels. La pensée
-
«double l'action, la présente ou la suit...... Ici, c'est la décharge ou la simple
activité motrice qui constitue le fonctionnement du Moi en rapprochant cette
notion de celle de l'agieren chez S. Freud qui constitue le court-circuit de la pen-
sée où le verbe est seulement investi de la nécessité de l'action.
Le narratif, on le voit bien chez P. Marty, ne se limite pas au discours sans
expression d'affect ou de représentatif, il est en même temps marqué par la
nécessité de l'action et de la motricité et nous hasarderons presque cette formule
plus elliptique : le narratif du névrosé devient le comportement du patient soma-
tique. Du récit à l'action, selon le mode narcissique d'être bien jugé plutôt que
de mener les pulsions vers un but satisfaisant.
C'est le troisième temps de la définition donnée par P. Marty qui nous
autorise à cette précédente formulation : «... les rapports du sujet avec ses inter-
locuteurs habituels ou particuliers se traduisent par une relation "blanche". »
La relation anobjectale ainsi reprise reflète l'isolement du Moi dans un
investissement affectif externe (pour P. Marty). L'objet, avait-il coutume de
nous le rappeler, est un objet externe investi pour ce qu'il répond d'une attente
- un besoin sans recherche d'une continuité, ni externe dans une relation his-
-
torique, ni interne dans un espace psychique complexifié par des représentations
fantasmatiques et des affects.
D'ailleurs, le terme de relation « blanche » ne renvoie-t-il pas à la notion de
« psychose blanche » définie par J.-L. Donnet et A. Green dans une conception
dynamique différente, celle du négatif?
Ainsi, lorsque le verbe advient dans la relation, il serait alors dénué de la
charge représentative la plus simple aux antipodes de la métaphore. Si l'objet
La fonction économique du langage, le mot-action 815

reste externe, où est la pulsion ? C'est l'inverse qui serait plus juste : la pulsion,
orpheline de l'objet, devient seulement et/ou reste dès lors dans le réservoir cor-
porel du Moi. Cette notion d'inconscient dynamique dans le travail de
-
P. Marty à partir de la première topique - a contribué à renforcer sa conception
moniste et évolutionniste de l'économie psychosomatique. C'est dans cette der-
nière acception que nous pouvons construire une homologie narratif du -
névrosé et comportement du patient somatique dans une conception pure-
- - -
ment économique et non topique du fonctionnement du Moi.
Comment les auteurs actuels ont-ils repris ce concept de pensée opératoire ?
D'abord M. Fain, définit le pare-excitant autonome du bébé à partir de l'étude sur
les bercements des petits insomniaques.Ainsi, le nourrisson va, dans un lien insuf-
fisamment étayé par l'investissementaffectifmaternel de type libidinal, chercher à
reproduire une excitation de type calmante et non satisfaisante. C'est dans sa
conception de la mère calmante qui produit une excitation visant au calme, char-
gée de la pulsion de mort, que M. Fain développe la notion de pare-excitant auto-
nome du bébé. La mère satisfaisante, au contraire, renforce son investissementlibi-
dinal avec une qualité de la relation qui permet à son nourrisson de trouver la
passivité et la régression narcissique indispensables au dormeur.
M. Fain, dans Préambule à une étude métapsychologique de la pensée opéra-
toire, résume plusieurs points caractéristiques des patients opératoires autour
des notions d'inachèvement de l'élaboration de la pulsion, avec une situation de
contrainte d'investir cette libido inachevée et la rupture avec l'idéal d'autocon-
servation. Cette contrainte pousse au comportement pour que l'estime de soi se
retrouve au-dehors. La dépression est la seule façon d'échapper à la contrainte et
elle se substitue aux satisfactions passives (p. 12).
M. Fain a développé l'hypothèse de l'insomnie précoce du nourrisson. « En
résumé, il vient d'être décrit en s'appuyant sur une entité très ponctuelle, l'in-
somnie du nourrisson, une métapsychologie : à la suite d'une névrose trauma-
tique répétant l'excitation première, répétition masquant (sidérant) toutes les
traces mnésiques héréditaires, s'oppose une excitation négativante (pure culture
d'instant de mort). » Le circuit excitation / attitudes calmantes / épuisement com-
plique et gauchit la régression formelle du Moi.
La référence à la névrose traumatique permet ainsi, à M. Fain, de compléter
l'aspect topique de la désorganisation somatique et de la vie opératoire.
Néanmoins, il rappelle que pour P. Marty, le passage d'un système de fonc-
tionnement opératoire à un autre système de clivage de la réalité chez le sujet
psychotique est théoriquement possible. Chez le sujet opératoire, l'ancrage dans
la réalité dans les événements actuels, renforce l'hypothèse d'un élément trauma-
tique contraire aux entités mentales (névrotiques et psychotiques) habituelle-
ment admises.
816 Dirait Donabedian

Dans ce mouvement de désétayage d'Éros à travers la relation mère-bébé,


M. Fain montre le retour au calme du bébé contre l'excitation après le repli
quasi autistique du nourrisson dans une «fonction désobjectalisante»
(A. Green) où la mère devient absente, alors que le but pulsionnel (pulsion de
mort) semble seulement effectif. L'aire du comportement ou de l'action est com-
plètement désexualisée, au service d'une fonction purement opératoire et adapta-
trice du Moi.
On retrouve avec beaucoup de nuances chez M. Fain, la définition de
P. Marty quant à la pensée - vie opératoire dominée par les notions de factuel -
présent / actualité / action et perte objectale.
Avec C. Smadja, l'étude des procédés autocalmants chez les patients soma-
tiques a permis d'insister sur la fonction économique et topique du Moi. Le pro-
cédé autocalmant recouvre la notion d'une excitation visant à éteindre une autre
excitation, elle est principalement une décharge motrice déliée de tout investisse-
ment libidinal permettant au Moi de remplir un équilibre homéostasique. Cette
excitation calmante constitue un gain narcissique, elle résulte d'une insuffisance
du fonctionnement mental où le Moi cherche désespérément une issue maso-
chique, dans une frustration par exemple, et dont la seule voie possible se résu-
merait à l'activité motrice. Chez S. Freud, ce mouvement du Moi traduit l'échec
du masochisme érogène primaire dans sa capacité de liaison de la pulsion de
mort à la pulsion de vie.
Un autre auteur, B. Rosenberg, souvent étudié par des collègues psychoso-
maticiens, définit le masochisme mortifère comme le noyau de la désorganisation
mentale (chez les psychotiques), masochisme purement dominé par la pulsion de
mort.
Avec G. Szwec, la notion de procédé autocalmant repose sur l'étude de la
qualité des auto-érotismes déliés de la fonction libidinale. L'analyse des bébés
suceurs de pouce frénétiques ou des « bébés non câlins » hypertoniques montre
la recherche d'une issue vers la satisfaction et la détente - en vain. La déliaison
précoce et l'échec du masochisme primaire ne permettent pas un aboutissement
de la libido et la voie motrice et/ou l'excitation continue non auto-érotique cons-
tituent des tentatives de retour au calme.
Avec ces deux auteurs, la notion de pensée / vie opératoire se trouve reliée
au concept de masochisme érogène primaire et de l'échec de la constitution de ce
dernier comme issue précoce et autoconservatrice du Moi face aux situations
excitantes, frustrantes (dans les liens objectaux).
Reprenons maintenant la définition de la pensée / vie opératoire décrite par
P. Marty en insistant sur un aspect de la définition... «la pensée double et
illustre l'action, la présente ou la suit dans un champ temporel cependant
limité ».
La fonction économique du langage, le mot-action 817

La pensée « consciente » reste une réalité objective toujours liée à l'action :


la pensée existe grâce à l'action - au comportement - elle n'a pas d'autonomie
dans le domaine du langage, de la symbolisation, et de la métaphorisation. Elle
devient donc réduite aux mots sans représentation et reste quasi définitivement
liée au mot-chose, dans une tentative ratée de la construction du mot-symbole.
M. M... peut ainsi me raconter, en quelques phrases, l'essentiel de sa demande
de consultation ; ce qu'il dit a plus une valeur d'expression liée à une contrainte
interne (les conflits professionnels, conjugaux et sa douleur gastro-duodénale) et
les possibilités d'utiliser les mots entre eux sans lien à l'économie de l'action -
-
semblent difficiles à recouvrer ou à mettre en place.
Lorsque le prophète Zachariel écrivait « les mots sont usés - ils sont inu-
tiles », il évoquait la douleur de la perte et le premier temps du travail du deuil
du Moi. Sans analogie directe, chez bon nombre de patients présentant une pen-
sée opératoire ou se trouvant transitoirementdans une phase de vie opératoire,
cette locution peut réellement être adaptée. Les mots sont inutiles et leur but
n'est pas de communiquer, ils ne servent qu'à traduire un événement où Paffect
et la fantasmatisation sont certes évoqués sans possibilité de travail psychique
du fait du manque de construction des représentations. C'est l'auditeur qui se
sent dépersonnalisé mais l'observateur, auditeur ou psychothérapeute, reçoit
ainsi une forte charge représentative et affective qui renforce l'idée que son
patient est quasi «dépersonnalisé».
P. Marty définit ainsi une relation « blanche » à l'interlocuteur qui n'est pas
investi dans une fonction objectale. On peut ainsi mieux comprendre les atti-
tudes contre-transférentielles souvent actives pour susciter un intérêt auprès du
patient dans une recherche souvent éphémère d'une relation plus affectivée.
Néanmoins, le discours narratif du patient peut avoir une fonction écono-
mique et calmante ; nul doute que le thérapeute cherchera à construire, à lier, à
interpréter. Il semble aussi indispensable de rester dans un domaine d'écoute et
d'intérêt. Les mots entendus dans un style narratif peuvent-ils susciter un intérêt
une compassion sans nécessiter un retour au patient parfois vécu sur un
-mode -
traumatique ?
P. Marty définit aussi la duplication projective lorsque le thérapeute arrive
à angoisser son patient, voire le déprimer et entraîner une blessure narcissique
en lui donnant les propres qualités de son préconscient à travers l'associativité,
l'élaboration mentale et les interprétations trop pertinentes à un niveau de fonc-
tionnement psychonévrotique. Cet aspect du récit, pauvre mais immobile dans le
travail psychothérapique, n'est pas figé heureusement et dans les incidences de la
psychothérapie la levée des répressions, des inhibitions et le travail, dans un
deuxième temps, sur les matériaux représentatifs plus mobilisables sont toujours
possibles.
818 Dirait Donabedian

Nous pensons que les patients en phase ou dans un processus de pensée / vie
opératoire nous évoquent la situation de la névrose actuelle et d'un état trauma-
tique classique. Les mots-choses sont dits pour être entendus dans un but d'éco-
nomie du Moi face à des situations trop chargées au plan conflictuel. Le Moi
utilise les mots pour éviter une décharge quelconque, y compris dans le soma
comme un signal d'alarme dans la conception du symptôme névrotique chez
S. Freud. La charge pulsionnelle trop forte fait l'objet d'une excitation (par
manque de représentativité), que les mots parviennent à supporter dans le seul
but de diminuer la contrainte. L'action est néanmoins indispensable pour ache-
ver la diminution de l'excitation, montrant ainsi la fonction limitée du mot.
Il y aura donc toujours un couple-mot ou pensée consciente et action ou
décharge dans la pensée opératoire ; le sujet du discours n'envisage pas implici-
tement la relation à une personne à qui les mots sont destinés : la pulsion orphe-
line de son objet ne serait-elle qu'une excitation de décharge dans le couple :
«mot-action». Dans la névrose obsessionnelle, la fonction sémantique du mot
perd sa charge représentative directe du fait d'un déplacement sur des représen-
tations plus ou moins distantes du conflit originel, ou du fait de l'isolation et de
l'annulation rétroactive. L'élément de l'organisation sadomasochique est forte-
ment perceptible et il constitue un noyau organisateur chez le névrosé obsession-
nel. Néanmoins,la rumination mentale, le doute fréquent aboutissent à une inhi-
bition de la pensée et de l'action.
Chez le patient somatique en phase opératoire, la pensée est réduite à la
seule expression comportementale avec un processus de vie dominé par un
recours privilégié à l'action, substitut de la pensée et non coacteur représentatif
de celle-ci.
Chez les sujets psychotiques, la perte sémantique du mot entraîne une fluc-
tuation grave de la synonymie avec un échec de la métaphorisation et de la sym-
bolisation concrète. Le mot-chose, jouet du maniaque, provoque l'hilarité d'au-
trui alors qu'il (le sujet maniaque) est dans un désarroi de type mélancolique.
Le mot n'est pas toujours lié à l'action, il est la chose perçue dans un court-
circuit perceptivo-sémantique.
Le patient somatique en phase opératoire s'organise désespérément par des
mots signifiants : il s'agit de l'hyperconcrétudeà la chose décrite sans travail éla-
boratif secondaire avec un raccrochage au factuel.
Dans la névrose actuelle et l'état traumatique, le Moi doit faire un travail réel
de lutte contre les excitations (qui incluent aussi des pulsions, des conflits psychi-
ques trop fortement excitatoiresvisant à rechercher le calme absolu faisant taire à
tout prix les représentations et les excitations en devenir représentatif).
Ce travail défensifdu Moi envahi par des perceptions sans devenir représen-
tatif prend l'aspect répétitif, actuel, anobjectal de la névrose traumatique. Dans
La fonction économique du langage, le mot-action 819

la pensée / vie opératoire où le couple mot-action domine, le Moi serait-il dans


un processus défensif, contre des excitations ou bien serait-il dans un état de
détresse manifestant ainsi la démentalisation et les risques de la désorganisation
mentale ?
La pensée / vie opératoire signe la démentalisation mais elle peut aussi par
son pôle moteur (décrit dans les termes de procédés autocalmants) être encore
un ultime rempart face aux risques de désorganisation plus grave.
La fonction narrative, tel un bercement moteur, ne constituerait-elle pas
une tentative de retour au calme face à des perceptions et des représentations
trop excitantes ?
Le bercement marquerait l'action de décharge là où « la pensée / vie opéra-
toire » par la pensée consciente préserverait du logos : dans ces deux situations,
l'action de la pulsion de mort serait éminemment prédominante. Parler pour ne
rien dire serait l'autre formule d'une tentative de retour au calme permanente du
fait d'une organisation faible du Moi et/ou d'un préconscient défaillant.
En psychosomatique, la fonction narrative ne pourrait ainsi s'entendre sans
la mise en jeu du couple mot-action et celle de la décharge motrice, procédé
autocalmant, fonction calmantedans une lutte permanente du Moi comme dans
la névrose actuelle et la névrose traumatique.
Diran Donabedian
15, rue Linné
75005 Paris

BIBLIOGRAPHIE

P. Marty, La psychosomatique de l'adulte, PUF, «Que sais-je?», 1900.


S. Freud (1895), Projet de psychologie scientifique, PUF.
J.-L. Donnet - A. Green, La psychose blanche, Payot.
M. Fain, Préambule à une étude métapsychologiquede la pensée opératoire, Revue fran-
çaise de psychosomatique, n° 1, 1991.
C. Smadja, Procédés autocalmants, Revue française de psychosomatique, n° 4, 1993,
p. 9-27.
G. Szwec, Procédés autocalmants, Revue française de psychosomatique, n° 4, 1993,
p. 27-53.
B. Rosenberg (1995), Masochisme mortifère. Masochisme gardien de la vie, PUF, coll.
« Monographies de la RFP ».
Le style, figure du temps1

Marie-Thérèse MONTAGNIER

«Passé, présent, avenir donc, comme enfilés


sur le cordeau du désir qui les traverse. »
Freud.

« Les glaciers se tiennent par la main, si l'on


peut dire, chacun est un palais de verre pour la
Vierge des glaces dont la puissance et la volonté
sont de capturer et d'enterrer. »
Andersen.

«Au commencement était l'émotion... le


galop...»
Céline.

Introduction

L'échec d'intégration pulsionnelle et d'organisation topique traduit cer-


taines formes de résistance à l'analyse, renvoie aux particularités du surmoi qui
y participe et les met en oeuvre. En fonction de certaines histoires familiales
ayant donné à l'enfant l'occasion de se confronter à un surmoi paternel ayant
des traits particuliers, le Moi-Sujet paraît s'être construit à côté d'un Surmoi
contraignant et peu fiable, ce qui a donné au sien diverses caractéristiques :

— une référence consciente à un père animé de qualités personnelles et d'exi-


gences éthiques admirées mais un peu étroites et donc contestées non pour
leur rigueur mais parce qu'elles n'ont pas de portée généralisable; le Moi-
Sujet y adhère, faute de mieux, comme s'il pressentait qu'elles ne s'adressent
pas à lui mais règlent des comptes qui lui échappent;
— la formation de doubles, idéaux, mais dont le Moi-Sujet est toujours en train
de surveiller s'ils ne vont pas se retourner contre lui et en leur contraire et

1. Ce thème a donné lieu à une conférence à la SPP le 5 octobre 1996.


Rer. franc. Psychanal, 3/1998
822 Marie-Thérèse Montagnier

l'entraîner dans des excès positifs ou négatifs ou pire l'abandonner à une


solitude représentée comme immédiatementautodestructrice;
— un besoin d'emprise, une nécessité de ne pas se laisser aller, malgré une com-
préhension certaine et des progrès partiels et discontinus, une lutte récur-
rente contre le transfert objectai d'amour et de haine, vécu comme la perte
irréparable de forces nécessaires à la survie ;
— une fixation à l'objet quels que soient les dommages que celle-ci entraîne
pour le Moi-Sujet et sa vie, en même temps qu'une identification incons-
ciente à cet objet, identification qui a les caractéristiques d'une identification
primaire, c'est-à-dire celle qui pousse à retrouver l'objet dans la fusion ;
— un aspect tyrannique, impitoyable et cruel du surmoi qui ne peut devenir
pleinement l'héritier structuré et structurant du complexe d'OEdipe, interdic-
teur et protecteur.
La résistance inconsciente qui s'oppose à la découverte de la résistance
pourrait être alors liée à ce Surmoi dont l'effet de spécularisation interne d'avec
le Moi (Donnet, 1995) aurait perdu toute valeur dynamique.
Il faut ajouter que ce Moi, en si mauvaise posture devant ce Surmoi qui
l'écrase plus qu'il ne le guide, tient les forces qui proviennent du Ça en grande
suspicion.
Quelle place ce tableau, que l'on rencontre dans les cures, laisse-t-il alors à
l'expression personnelle du Moi-Sujet ?
Il m'a semblé que ce pouvait être dans le style même, qui est l'or-
ganisation temporelle du discours dans son élan et ses retenues, ses mouve-
ments et ses piétinements, ses intensités et sa neutralité, ses enthousiasmes et
ses reculs, ses progressions et ses silences, ses accents et ses soupirs, que le
Moi-Sujet donnait à pressentir, puis à se représenter, plus que la figure ainsi
produite, le désastre aussi frôlé et la part qui lui reste pour y inscrire sa
marque.
Les formes et le mouvement du langage, les styles et les rythmes des écri-
tures, s'inscrivant dans le problème complexe de la structure et de l'histoire
d'un sujet, ne constituent-ils pas une issue, certes relative mais permettant un
gain de plaisir, hors des contraintes d'un déterminisme dont nous ne prenons
que trop la mesure ou jamais assez? N'est-ce pas la petite part de liberté mais
aux effets importants qui peut prendre le nom de création quand le plaisir
qu'elle nous donne est reconnu pour être partagé dans les oeuvres des artistes
et des révolutionnaires? N'est-ce pas, à un niveau plus modeste, ce qui
marque de sa note la plus originale et irréductible les cures de chacun de nos
patients ?
Le style, figure du temps 823

CONVERGENCES D'UN TRIO

Touchée et attirée par différents auteurs en fonction de la charge pulsion-


nelle mise en oeuvre dans les rythmes de leur prose et le mouvement de leurs
intrigues qui valaient davantage pour l'intensité sans faille qui leur était impri-
mée que pour leur contenu même, je cherchais ce qui pouvait justifier cet intérêt
passionné et cet attachement alors que les faiblesses, la folie, les désespoirs mis
en scène ne m'en détournaient aucunement.
Les processus de la destructivité étaient particulièrement fournis par
exemple dans l'oeuvre de Paul Auster dont le mouvementet le rythme de conteur
me fascinaient mais dans laquelle la course sur les traces d'un « autre » s'avère
une chasse illusoire pour se percevoir comme quelqu'un de consistant. Je son-
geais alors à l'énigme qu'avait pu constituer le père de Paul Auster, silencieux et
habité de déni, du sien et de celui de sa propre mère, tel que cet écrivain nous le
décrit dans L'invention de la solitude. Et je regardais son oeuvre comme une ten-
tative désespérée d'organiser un roman familial malgré le traumatisme fonda-
mental d'un désinvestissementpaternel dont l'histoire lui donna au moins l'issue
d'écrire lui-même des histoires sans issue.
En écoutant aussi pendant plusieurs années ma patiente Pauline (qui ne
s'appelle pas Pauline mais à laquelle j'ai donné le nom de l'héroïne de Le hus-
sard sur le toit de Giono en laquelle elle s'est un jour passionnément reconnue et
l'on connaît le rythme endiablé de l'écriture de Giono entre orgasme, mort et
parfaite maîtrise), elle qui pouvait faire naître en moi l'investissement le plus vif
et le désespoir, la colère, le rejet les plus insidieux, ce fut la figure de Pénélope
qui surgit de mon intérêt et de mon malaise, celle qui crée tout le jour les liens
les plus subtils pour les défaire durant la nuit.
Comment nous la décrit Homère ? En proie à une tristesse profonde et en
arrêt. Cependant cela ne l'empêche pas de se mettre à l'ouvrage. Les préten-
dants la talonnent, Ulysse ne revient pas, Télémaque demeure, la maison de
son père est proche et la tentation d'y retourner. Le danger est partout: il
vient de la proximité, il sourd de l'éloignement. Dans cette concurrence pul-
sionnelle, se laisser mourir-continuer de vivre, le Moi-Sujet a un sursaut. Il se
reprend. Il veut survivre, c'est-à-dire tendre au plaisir, essayer le délai. Les
mains vont tisser la toile comme les pensées tissent les rêves. Le mouvement
l'amour de la vie ? - va tirer l'âme hors de sa passivité consentante. Il ne sera
-
pas dit dit par quelle voix? la nourrice? le père? ancienne fidélité aux pre-
-
miers objets qui l'ont aimée - qu'elle n'a pas essayé quelque chose : une cure,
un tissage, un texte.
824 Marie-Thérèse Montagnier

Mais voilà la nuit et l'ambivalence: son attachement à Ulysse et son


doute le concernant reprennent le dessus. Sa peur des prétendants vient ren-
contrer ses désirs pour eux. La ressemblance du fils et du père suscite le risque
d'inceste. La journée qui n'a apporté aucun changement venant de l'extérieur,
la pesanteur du destin, le désespoir d'une nouvelle nuit de solitude transfor-
ment l'élan du matin et le font refluer. L'impérative exigence d'abolir le risque
d'une perte encore plus grave que celle de l'absence d'Ulysse ne réussit pas.
Elle devient la contrainte d'annuler ce qui était une tentative pour remplacer
celle d'Ulysse: la présence à soi, l'affirmation, la réflexion, la création, l'ac-
complissement que nous appelons aussi intégration des auto-érotismes,
assomptions narcissiques.
Mais que sont-ils si, dans le miroir ainsi tendu où s'effacent les traits de
l'aimé, il n'y a personne pour se reconnaître dans la double référence du sujet et
de l'objet ? Encore plus si l'objet secondaire paternel renvoie aux caractéristiques
d'un objet primaire maternel peu différencié du sujet ? C'est l'hallucinationnéga-
tive qui s'impose, c'est le risque de dépersonnalisationqui recouvre la vivacité de
la présence à soi et à l'objet. L'affect d'une souffrance insupportable tente quand
même de regagner le sujet pour le garder en vie (le temps s'était juste un instant
aboli) même si l'annulation qui a précédé contenait le double avantage d'être un
sacrifice au Surmoi, seul digne de régner, et un accord aux forces destructrices.
Mais pendant un moment les complicités du Moi et de l'inconscient, du Ça et du
Surmoi, avaient fait leur oeuvre : les fils furent dénoués, les rêves effacés, les liens
attaqués. Ce fut la nuit du désinvestissement.
Le réinvestissement l'appel de l'Autre sous la forme de la permanence de
-
l'analyste, l'attente des prétendants et l'espoir du retour d'Ulysse, le désir d'écri-
ture -, la désinhibition après le salaire donné à la mort, qui ouvre la voie au flot
des représentations tous signes de vie et d'amour qui font représenter, doivent
suivre. Le plus grave danger, quand la force le cède au sens, est en effet le désir
de désinvestissement, reflété dans et par le psychisme de l'analyste comme la
séquence de deux séances qui se suivent va bientôt nous l'évoquer, dans et par le
psychisme du lecteur ou de l'auditeur qui ne prendraient pas au sérieux le drame
qui leur est exposé et jetteraient le livre ou quitteraient la salle...

LA MENACE DU DESINVESTISSEMENT

L'image qui m'était venue dans la première séance c'était d'avoir nourri
Pauline cuillère après cuillère, essayant de donner du sens à chaque bribe inor-
ganisée que dans un état proche de Pensommeillement Pauline parvenait à me
Le style, figure du temps 825

communiquer. Alors que j'étais dans cet effort soutenu, présence au plus près de
l'ensemble de ce que j'avais retenu d'elle au fil des années, elle avait évoqué que
je pourrais m'ennuyer ! Que c'était loin du mouvement qui m'animait ! Pourtant
ce sentiment d'ennui m'envahit à la séance suivante comme si j'étais radicale-
ment coupée de cette femme et qu'elle ne m'intéressait plus. J'avais hâte de la
quitter. Je me demandais ensuite, après avoir ressenti cet état comme la menace
d'un grand péril, si, par ce désir de désinvestissement qu'elle me faisait prendre
en charge à sa place, elle ne se protégeait pas d'affects insupportables concernant
son impuissance à asservir l'analyste - les vacances approchaient -, la réalité
matérielle elle devait déménager et détestait la pensée de ce changement à
- -,
transformer les coïncidences entre monde intérieur et monde extérieur un de -
ses frères partait en voyage, la soeur qu'elle haïssait/adorait le plus s'était tuée au
cours d'un voyage quelques années auparavant. La succession de ces deux
séquences racontait également un passage important de l'histoire de Pauline :
elle ne s'était jamais remise de la naissance de cette soeur, celle qui s'était tuée
justement, suivie de la naissance de plusieurs autres enfants et plus tard, lors du
drame, avait pensé que sa mère aurait préféré que ce fût elle qui mourût. Sa
place d'aînée la renvoyait à une période inatteignable où elle aurait joui d'un
investissement entier qui lui aurait été retiré du jour au lendemain et je retrou-
vais en moi ce brutal désir de l'effacer de mes pensées après lui avoir donné ce
qu'on pourrait restituer par l'image du meilleur de moi-même, de ma présence
d'analyste et de ma capacité interprétative.
Pendant les deux premières années de la cure j'étais souvent restée sous le
charme d'un discours fleuri et abondant dont toutes les arabesques me tenaient
en haleine et j'admirais même parfois ce qui se donnait à entendre comme une
richesse inépuisable d'aventures langagières, où de rebondissements en rebondis-
sements, de références littéraires en histoires tirées de sa pratique professionnelle,
de rêves en associations bien ficelées, Pauline tentait de me séduire comme elle
aurait tant souhaité y parvenir avec son père. Mais ces qualités narratives
étaient amplement mises au service des défenses.
Si les séances se remplissaient, Pauline ne réfléchissait pourtant pas au
but qu'elle poursuivait dans cette course en avant où je finissais par entrevoir
de plus en plus fréquemment les figures d'une impossibilité d'aimer et du déni
de l'être. Et alors à quoi servent les représentations de mots si elles sont cou-
pées des représentations de choses qui devraient leur donner le souffle et le
sens?
La forme et le mouvement prévalaient ici sur tout contenu, toute profondeur,
toute véracité de la parole.
L'enjeu ne se situait pas du côté de la recherche d'un au plus près d'une
vérité qui aurait pu être reconnue et partagée mais renvoyait l'analyste à une
826 Marie-Thérèse Montagnier

place de contenant que la patiente espérait, avant tout, a-pulsionnel, indifféren-


cié et omnipotent.
C'est non seulement du côté du Surmoi mais aussi de celui de l'Idéal du
Moi qui s'est constitué en forteresse qu'il est nécessaire de regarder pour
rendre compte de ce fonctionnement. Tout relié qu'il soit à la nostalgie du
père, il ne peut ici servir qu'à regarder au loin les relations amoureuses comme
n'ayant rien à voir avec sa grandeur. S'il s'y adonne lui-même, « sa libido est à
zéro» et son objet plus un double narcissique indispensable qu'un objet
aimé car derrière la surestimation apparente de soi il y a un narcissisme en
lambeaux : la pensée des liens amoureux entre les parents réveille un tel senti-
ment d'impuissance, d'exclusion, d'absence à soi que la sexualité, la sienne et
celle des autres, est moquée, rabaissée, évitée. Quand les rêves mettent le sujet
en présence de celle-ci dans une configuration oedipienne non déniable apparaît
le désaveu qui relègue le désir à un niveau sans importance et sans consé-
quences dans la vie psychique du sujet. Puisqu'à l'époque pharaonique la
transmission du pouvoir royal était assurée par l'inceste, la représentation de
celui-ci perdra toute sa valeur transgressive pour n'être que le passage obligé,
sans plaisir, vers l'obtention d'un bien suprême qui serait la possibilité de
contraindre l'objet à obéir aux ordres du sujet; l'objet alors apparaît comme
une forme vide, le sujet lui-même se vidant de substance et réclamant para-
doxalement toute la place pour lui seul, hors vie, d'une exigence féroce et
vaine.
Tout se passait comme si Pauline n'avait pu se représenter quelque chose de
fondamental au niveau de la structuration du temps pour la psyché : « Après ça
il y aura autre chose. » Ce qui se vivait c'est : « Après ça, qui n'est pas satisfai-
sant, il n'y aura qu'une répétition indéfinie de ce manque à être. » La narrativité
passionnée de ses débuts tentait de capter le temps pour le réduire et l'enfermer
dans l'outre du génie afin de m'arracher à sa nécessité, de me posséder en dispo-
sant de moi selon son bon plaisir.
Voici donc réunis une patiente, Pauline, représentante d'une actualité
clinique qui suscite bien des interrogations, un écrivain, Paul Auster, apprécié
de nos contemporains et la figure d'un très ancien texte dont la force d'évo-
cation et la présence ne cessent de nous émouvoir, Pénélope. Leur association
dans mon esprit s'est trouvée confortée par ce qu'ils ont de commun : d'une
part une quête de l'objet rendue impossible par une certaine forme de
méconnaissance, d'effacement, qui nous amène à nous interroger sur la négati-
vité qui les habite, et d'autre part une manière de forcer et de garder notre
attention, par les empêchements de leur vitalité traduite par leur style, fort et
paralysé.
Le style, figure du temps 827

Langage, travail du négatif, négation

Comment Pauline et Paul Auster transforment-ils le déplaisir d'absence que


leur procure la relation avec leurs pères respectifs et Pénélope celle d'avec son
mari dont elle ne sait plus rien depuis vingt ans ?
— en intégrant la marque de l'absence dans leur parole et leur action ;
— en éteignant au fur et à mesure le mouvement libidinal dont ils n'attendent
que non-réponse de la part de l'objet ;
— en effaçant les traces de leurs propres productions.
Ces procédés perturbent toute l'économie libidinale. Ce sont des méca-
nismes de défense primitifs qui président à ce désistement/dessaisissement: ren-
versement en son contraire et retournement contre soi. Si le langage adressé à
quelqu'un est à peu près maintenu comme investissement d'objet, il est mortifié
de négativité tout en étant porté par elle :

— ils vous parlent pour vous dire que leurs paroles sont vaines ;
— ils vous écoutent pour vous dire que vous êtes impuissant à leur dire ce qui
pourrait les toucher.
Ils vous présentent là la face insensibilisée de l'objet auquel ils se sont iden-
tifiés, personnages qui semblent incarner l'enfermement narcissique.
La négation semble porter chez Pauline autant et même plus sur le juge-
ment d'existence que sur le jugement d'attribution. Voici le discours reconstruit
de cette négation : « Mon analyste n'existe pas vraiment car si elle existait je vou-
drais m'en emparer et alors elle risquerait de venir à me manquer, donc je pré-
fère penser qu'elle n'existe pas. Je décide de ne pas lui donner d'existence pas
plus qu'à mes parents. D'où je me suffirai à moi-même ; c'est moi le début et la
fin, l'autre n'a pas d'importance. Je privilégierai la forme sur tout contenu,
forme qui sera les bras porteurs, le cadre de la représentation, à défaut de toute
représentation dont j'aurai banni l'affect à la source. Je saurai ainsi écrire
comme mon père aime que l'on écrive mais j'écrirai sur des riens car je n'ai rien
à dire, pas plus que mon père d'ailleurs, tellement occupé et sans contact qu'il
est comme une caricature de ce vide bien formé. » Ce père lui-même a eu affaire
à une mère sélectionnant les points d'ancrage de ses investissements selon des
critères idéalisants. Il ne restait plus au fils que de choisir des secteurs isolés où il
pourrait donner des preuves d'amour à l'objet sans danger de les voir déniées,
les oeuvres philanthropiques par exemple.
Retrouver l'objet est ainsi banni. On ne peut retrouver l'objet que si on a
accepté son existence. La condition pour la mise en place de l'épreuve de réalité,
828 Marie-Thérèse Montagnier

que des objets aient été perdus qui autrefois avaient apporté une satisfaction
réelle ne peut avoir lieu pour plusieurs raisons :

— la satisfaction réelle a été déniée ;


— l'objet a été supprimé ;
— le Moi-Sujet s'est retiré dans sa clôture et poursuit ses autojustifications :
« Pourquoi tenir compte et laisser pénétrer cet objet qui m'a retiré brutale-
ment la satisfaction qu'il me donnait ; désormais je m'en passerai, fût-ce à
mon détriment, fût-ce à devoir affronter ce sentiment de vide que mon
amour de la forme encadrera comme seul substitut possible. »
Triste théâtre sans représentations ! Elles s'imposeront à l'extérieur : c'est en
me rapportant des épisodes hallucinatoires d'un de ses fils et en acceptant d'y
reconnaître tout un scénario oedipien que Pauline approchera de ce qu'elle a
déserté à l'intérieur !
Les trois personnages auxquels je me réfère peuvent, cependant, faire passer
dans leur style une charge libidinale considérable, faite de toute leur énergie, de
tous leurs espoirs, de toute leur attente du plaisir, pulsion de vie, mais ce style est
travaillé de l'intérieur, attaqué par les déceptions venues de l'objet, non seule-
ment par la haine pour leur interlocuteur mais plus radicalement par celle de
l'imposture du langage lui-même, séparateur des choses qu'il désigne (même s'il
en crée de nouvelles). Ce langage ne transmet plus alors que l'impossibilité de
signifier, de transmettre, de vivifier, de relier. Il introduit dans le présent la mort.
«Je t'aimais. Cet amour est mort. Il ne peut donc être transféré. J'entretiendrai
sa forme dans un éternel présent, dénué de passé et de futur où toi et moi serons
abolis », semblent-ils nous dire.
Où et comment repérer le non et le oui qui rythment et donnent valeur aux
choix libidinaux, ces oui et non si précieux qui donnent lieu à des jeux sans fin
avec les enfants vers deux ans et demi, qui testent ainsi leur pouvoir et ses
limites, font une nouvelle expérience de la permanence de l'objet et de sa capa-
cité à survivre à leurs attaques d'une manière tellement plus économique qu'au-
paravant, remettent à l'épreuve d'une manière moins sauvage la consistance de
l'objet pour continuer à l'utiliser et surtout s'essayent, avec le moindre danger, à
laisser passer amour et haine teintés de destructivité ?
Je n'en vois l'expression que dans le fait que Pauline vient bien à ses séances
et y parle puis s'en va, que Paul Auster écrit puis s'arrête d'écrire et recom-
mence, que Pénélope tisse, détisse et retisse. Ce sont déjà là des formes d'ac-
quiescement même si le coeur n'y est pas !
Dans « La négation » Freud écrit que si « le jugement de condamnation est
le substitut intellectuel du refoulement, son non est un signe de marquage de
celui-ci, un certificat d'origine comparable au made in Germany ».
Le style, figure du temps 829

En somme, le « peut-être » de Pauline qu'elle a toujours utilisé pour com-


menter mes interprétations s'adresse non au contenu qui n'est plus nié et donc
-
le refoulement est levé mais à la valeur d'existence actuelle de l'ensemble cons-
-
titué de la pulsion et de l'objet : ce ne sont que des fantômes, état entre jugement
d'existence et hallucination négative, tout un mouvement qui entraîne la repré-
sentation vers son vidage, son effacement en sa présence. La lutte contre le Ça,
le fantasme, la recherche d'une complétude narcissique sans failles aboutissent à
un « oui je peux vous reconnaître mais maintenant je ne vous accorde aucune
importance ». Il s'agirait d'un redoublement du refoulement sur un mode écono-
mique, dynamique et topique, différent : le Moi, le Surmoi et l'Idéal du Moi se
liguent : le Moi est exsangue mais se venge ; c'est le seul plaisir qu'il s'accorde !
Et tant pis si la conviction est toujours absente et que le bonheur est incon-
cevable ! Il reste la satisfaction, jamais nommée comme telle, de composer un
-
discours car c'est ainsi que commencent presque toutes les séances de Pau-
line -, récit de quelque événement journalier, dans lequel elle tient le plus sou-
vent la place de la victime ou celle du Juste, récit dans lequel elle met une fougue
particulière et qui pourrait constituer un petit joyau littéraire si mon écoute
« exercée » ne s'apprêtait, parfois, à le démanteler pour y analyser les projections
qui en constituent la trame, analyse oblige !
Ce style qui me retient malgré tout, qu'a-t-il donc à voir avec le temps ?

FREUD ECLAIRANT LE STYLE


DANS SON APPROCHE DE L'ÉNIGME DU TEMPS

Le 25 novembre 1914 Freud écrit à Ferenczi : «Je vous révélerai seulement


que, sur des chemins depuis longtemps tracés, j'ai enfin trouvé la solution de
l'énigme du temps et de l'espace. »
Il en dit un peu plus à Abraham le 21 décembre de la même année : «Tous
les investissements de chose constituent le système les, le système Cs correspond
à la mise en relation de ces représentations inconscientes avec les représentations
de mots qui rendent possible l'accès à la conscience. »
Dans «Au-delà...» il engagera la discussion sur la proposition kantienne
selon laquelle l'espace et le temps sont des formes nécessaires de notre pensée. Or,
dira-t-il, «les processus psychiques inconscients sont en soi intemporels. Cela
signifie d'abord qu'ils ne sont pas ordonnés temporellement, que le temps ne les
modifie en rien et que la représentationdu temps ne peut leur être appliquée ». Et
de relier notre représentation abstraite du temps à l'autoperception du mode de
travail du système Pcs-Cs, tout en lui attribuant un rôle de pare-excitations.
830 Marie-Thérèse Montagnier

En 1915, Freud nous donnait une de ses conceptions qui nous laissent en
héritage la pensée de la complexité et devraient nous garantir contre toute sim-
plification : « On pourrait décomposer la vie de toute pulsion en vagues isolées,
séparées dans le temps, homogènes à l'intérieur d'une unité donnée de temps et
ayant entre elles à peu près le même rapport que des éruptions successives de
lave. » En citant ce passage de « Pulsions et destins des pulsions » j'ai dans l'es-
prit le rythme endiablé d'un conteur qui viendrait figurer, si cela était possible,
la réunion, en un faisceau non contradictoire, de tous les mouvements pulsion-
nels qui ont jeté le Moi-Sujet vers l'objet depuis le commencement. Cette éner-
gie, ce mouvement, les premiers, tamisés, rendus humains par les mots qui sont
venus peu à peu les lier, gagnant en complexité tout en gardant la force de leur
origine si proche de ces vagues pulsionnelles successives, ne les retrouve-t-on pas
dans cet art du conteur qui ne se laisse pas arrêter par les obstacles et quoi qu'il
arrive mène son récit jusqu'à son dénouement qui est une pause avant de repar-
tir pour une autre traversée ?
Le désir inconscient de ce conteur ne serait-il pas d'entraîner l'auditeur à
sa suite, de le fasciner pour qu'il quitte tout et ne forme plus qu'un avec lui,
répétant ainsi l'union originelle, l'état qui précédait et accompagnait l'appren-
tissage de la parole? Ne serait-ce pas retrouver par les mots ce qu'on avait
perdu corporellement, le sentiment d'une complétude, pour se remettre sous le
régime du principe de plaisir, sans trop s'occuper du principe de réalité ? Alors
le conteur donnerait à l'auditeur la place qui était la sienne, petit enfant, à l'af-
fût de toute parole qui lui était adressée, de tout jeu avec les mots qui lui était
proposé, de toute possibilité d'identification ainsi offerte! C'est ainsi que
croyant voguer vers l'avenir, le sujet part à la rencontre du passé, en amant
des mots et de l'objet.
Déjà dans Le rêve et son interprétation en 1901, Freud parlait de l'exigence
impérieuse pour le rêve de satisfaire à la logique. « Pour cela, disait-il, il englobe
tous ses matériaux en une seule situation et reproduit un groupement logique au
moyen d'un rapprochement dans le temps (c'est nous qui soulignons) et dans l'es-
pace; à peu près, ajoute-t-il, comme fait le peintre qui représente des poètes
groupés sur le Parnasse tout en sachant très bien que ses modèles ne se sont
jamais rencontrés au sommet d'une montagne et que son tableau est purement
symbolique. »
En 1920 Freud commence «Au-delà du principe de plaisir» en rappelant, à
la première phrase, que c'est le principe de plaisir, dans la théorie psychanaly-
tique, qui règle « l'écoulement des processus psychiques ». Voilà le mouvement
et le temps nécessairement réunis. La sensation est ensuite évoquée comme liée
au temps dans le rythme de sa diminution ou de son augmentation dans un
temps donné, ce qui la qualifie.
Le style, figure du temps 831

Le mouvement du style quand c'est justement ce qui le caractérise, son éner-


gie et sa force se trouvent directement en prise avec le mode de travail des pul-
sions sexuelles, bien que « plus difficilement éducables », nous dit Freud. Il y a là,
à notre avis, une ruse du Moi qui a trouvé un moyen de figurer la force, la pous-
sée, le mouvement, vers le but de la satisfaction des motions pulsionnelles. Tout
en leur servant d'étayage il les mime sans toucher aux objets interdits par la réa-
lité. Il y a renoncement à la satisfaction de la pulsion et dédommagement par la
création du plaisir du rythme et invention du style dans le temps, jeu qui permet
un gain de plaisir. Force de la pulsion de vie !
Cependant, et nos trois références, Paul Auster, Pauline, Pénélope, ont été
choisies parce que leur style même, bien que donnant à se représenter des res-
sources libidinales intenses, est continuellement travaillé par les représentations
de la mort, la vanité, le désespoir et l'impuissance, toutes caractéristiques qui
privent notre représentationabstraite du temps de jouer son rôle de pare-excita-
tions, Freud montre comment les excitations assez fortes pour faire effraction
dans le pare-excitations, les traumatiques, se répéteraient à l'infini, empêche-
raient qu'un travail de liaison mots/choses s'effectue, arrêteraient donc la dimen-
sion du temps et la croyance en la possibilité des transformations qu'elle octroie.
Le Moi-Sujet, paralysé, resterait fixé dans la fascination/réjection du trop-perçu
qui l'a envahi, soit, par exemple, l'existence d'un objet séparé qui s'occupe de
quelqu'un d'autre que lui sans qu'il puisse du tout se représenter de qui il s'agit
et ce qui peut bien le retenir ainsi auprès de lui, comme le père de Paul Auster,
figé et fidèle à sa propre mère, derrière Ulysse la figure d'Icarios pour Pénélope,
le père qui aurait voulu la garder près de lui dans une reviviscence ravageuse de
son propre OEdipe !
L'énergie du style me paraît alors prélevée dans les contre-investissements
dus au traumatisme. Ce qui avait saisi le Moi-Sujet dans son état de triomphe,
pour lui montrer brutalement son illusion de grandeur et le réduire à une
impuissance proche de la déréliction, avait suscité une défense énergique qui se
retrouve dans l'action verbale décidée, dans une identification à l'agresseur avec
tout ce qui lui reste pour s'en protéger. Voilà donc ce qui s'est passé quand le
langage devient «le lieu d'assertion d'un pouvoir... le langage lui-même devient
pouvoir ».
Mais dans sa tentative métapsychologique pour rendre compte du fonction-
nement de l'appareil psychique dans le cadre des névroses traumatiques et de
certains rêves d'analyses ramenant à la surface des traumatismes psychiques de
l'enfance du sujet, Freud introduit des temps séparés dans la fonction du rêve :
« Avant que l'ensemble de la vie psychique, nous dit-il, ait accepté la domination
du principe de plaisir », il y a un préalable : une domination de la compulsion de
répétition pour assurer « la maîtrise rétroactive de l'excitation sous développe-
832 Marie-Thérèse Montagnier

ment d'angoisse, cette angoisse dont l'omission a été la cause de la névrose trau-
matique ». D'abord la sécurité, le plaisir ensuite ! C'est pourquoi ce déploiement
de langage qui nous charme finit par nous décevoir, car il nous exclut comme le
sujet s'est senti exclu. C'est un langage de funambule qui tient sa perche pour ne
pas s'effondrer et si nous y voyons un effet de l'art c'est aussi à nos risques et
périls tout comme celui qui se tient sur son fil (Paul Auster a consacré un cha-
pitre de L'art de la faim au funambule Philippe Petit. Bien des écrivains de notre
génération, de Marguerite Duras à Claude Simon, nous saisissent par le seul
équilibre de leurs mots).

Depuis Freud...

Depuis Freud la liste est longue des psychanalystes qui se sont penchés sur
les problèmes du temps. Je citerai par exemple deux auteurs qui m'ont intéressée
en fonction de leurs préoccupations proches de celles que j'essaie de développer
ici, Nicolas Abraham et Anne Denis.
Nicolas Abraham (1962) a proposé une étude psychanalytique des oeuvres
sous une forme très personnelle dans : « Pour une esthétique psychanalytique: le
temps, le rythme et l'inconscient. » Il voit dans « l'inéluctable conflit d'immaturité
qui propulse le sujet d'un stade à l'autre de son développement» le vrai fondement
de la temporalisation. Il définit l'oeuvre comme «une manière originale de
résoudre tel ou tel conflit fictif d'un ça et d'un surmoi, fruits intemporels d'une
genèse elle-même fictive » ; dans son ébauche de psychanalyse d'un rythme simple,
l'apprenti sorcier de Goethe, il souligne « la structure temporelle la plus primitive
qu'il nous soit donné de vivre : l'articulation d'une tension et d'une détente, d'un
appétit et de l'assouvissement ». « Rien ne saurait mieux, ajoute-t-il, figurer cette
structure primordiale de toute temporalisation que la cadence en deux temps,
temps fort - temps faible, de la succion comme premier acte relationnel. »
C'est à éclairer et à repérer les fondements de la temporalisation que s'at-
tache également à travers une expérience clinique dense et éloquente la psycha-
nalyste Anne Denis. Ayant rappelé les caractéristiques des processus psychiques
inconscients en rééclairant le zeitlos, sans durée, hors temps, elle insiste sur l'im-
portance d'une temporalité archaïque, rythmique, ancrée dans les rythmes biolo-
giques, circadiens, corporels, respiratoires, cardiaques, et souligne que ce temps
éprouvé, corporel, cyclique, lié à ce qui peut être ressenti, devra s'intégrer dans
un concept abstrait du temps linéaire et irréversible. Dans les rythmes qu'elle
étudie, elle montre la valeur de l'investissement et du désinvestissement de l'ap-
pareil auditivo-phonatoire et celle de la métaphorisation précoce par l'objet des
rythmes vitaux, métaphorisation sans laquelle les fonctions corporelles se pul-
Le style, figure du temps 833

sionnalisent. Sa clinique de l'absence de temporalisation subjectale illustre cette


importance.
Comme Nicolas Abraham pour la poésie, Anne Denis nous parle de l'affect
que produit le rythme et qu'il traduit, nous rappelant comment nous entendons
chez nos patients dans leur prosodie les affects qui la sous-tendent, « la respira-
tion de la séance».
Depuis Freud et grâce à lui auquel nous sommes revenus, nous avons
accepté l'expérience de ces patients difficiles dont Pauline est un bon exemple et
nous avons cherché à éclairer leur fonctionnement. Nous savons tous ce que
nous devons à André Green (1990) sur ce sujet.
Ma contribution porte sur les causes et les conséquences des ruptures de
rythme, des chutes du sens, des effacementsdu sentiment du temps qui constituent
des épreuves particulières dans la façon de mener une cure. Je me suis demandé à
quoi était confronté l'analyste lorsque le temps des séances perdait ses rythmes et
qu'il ne reconnaissaitplus, à travers ce qu'il entendait, ce qui l'avait précédé.

Pauline

Le rythme dans le style rassure habituellement l'auditeur des poèmes et


l'écouteur qu'est l'analyste : le jour succédera bien à la nuit et la nuit au jour.
Lorsque l'analyste écoute un patient comme Pauline en qui s'est installé le non-
temps, il voit renaître en lui-même ses pires craintes d'enfant, que le jour n'appa-
raisse plus, que le visage de la mère soit à jamais absent.
Une séquence de plusieurs séances de Pauline met l'accent sur l'étonnement
de l'analyste qui constate que sa patiente n'est nullement assurée de la continuité
de son être ni de celle de son analyste et que tout est toujours à reprendre
comme si rien n'avait encore eu lieu et que le zéro est le point le plus sûr d'où il
faut toujours partir et toujours revenir, encore Pénélope. Étonnement qui ne
s'accompagne plus de trop de désespoir car, depuis le temps, l'analyste s'y
attend et sait que plus les silences du rythme s'intensifient, plus ils sont brutaux,
et plus les percées de l'investissement libidinal ne feront pas défaut, à long
terme... Pénélope se remettra au travail.
Cette séquence montre la rapidité d'effacements pulsionnels dont le terme
positif est remplacé par son antagoniste, souligne la succession immédiate des
mouvements de vie et de mort, la nécessité impérieuse de ne pas laisser se déve-
lopper dans la relation le temps du plaisir mais de le mortifier, de l'annuler, fût-
ce à son corps défendant (maux de tête), de ramener le niveau des investisse-
ments à leur point zéro comme si un danger de bouleversement chaotique et
destructeur menaçait la psyché du sujet dans son lien à l'objet et pour l'objet.
834 Marie-Thérèse Montagnier

Avant les vacances de Noël plusieurs séances avaient remis au jour des souve-
nirs de la petite enfance accompagnés d'associations implicatives, ce qui était une
première car Pauline n'a pas de ces souvenirs. Ils étaient revenus dans un rêve, sous
forme hallucinatoire, c'est-à-dire avec un sentiment de très grande réalité et proxi-
mité qui persistait dans le récit du rêve, ce qui me fait penser à ce que disent les
Botella (1995) de l'hallucination qui a une valeur de vécu élémentaire, de source
vivante : elle avait vu une étagère rouge et jaune remplied'objets et entendu sonner
une cloche. Ceci était comme excentré par rapport au sujet principal du rêve, une
promenade au bord de la mer, et venait s'y ajouter comme par surprise. Elle avait
retrouvé la boutique que tenait sa grand-mèrematernelle et ses étagères à bonbons
de toutes les couleurs et le son de la porte d'entrée qui annonçait l'arrivée d'un
client. L'arrivée d'une petite soeur quand Pauline avait 18 mois avait justifié son
séjour chez cette grand-mère. Le grand-père, jardinier, qui travaillait à l'extérieur
faisait partie du contexte. C'était d'ailleurs un grand-père attentif et aimé qui, lors
de l'adolescence de ses petits-enfants, faisait de longs séjours avec eux au bord de la
mer. La différence de milieu social entre ses deux parents n'avait pas empêché la
perspicace enfant de sentir qu'il y avait une joie de vivre et une capacité d'aimer, et
de l'aimer elle, qui étaient en faveur de la branche maternelle alors même qu'elle
avait été la petite-fille outrageusement préférée de sa grand-mère paternelle.
Cependantc'est à l'occasion de ce rêve qu'elle m'en fit part.
Au retour des vacances qui s'étaient plutôt mieux passées que d'habitude,
c'est-à-dire un peu moins dans la dépression et l'insatisfaction de fond qui carac-
térisent sa parole à ce sujet, elle me fait part d'un rêve : dans un paysage qu'elle
contemple de la fenêtre d'une maison dans laquelle elle habita entre 5 et 14 ans,
elle voit apparaître dans le jardin, derrière un mur plein de graffitis, un autre
paysage, comme une représentation d'art, fait de collines et de nuages. Cette
vision la bouleverse. Elle ressent une très forte émotion qui la prend aux tripes.
Cette partie du rêve revêt une nouvelle fois une valence quasi hallucinatoire.
Dans la suite nous comprendrons qu'il s'agit, sous cette forme symbolique,
des retrouvailles avec le corps de la mère non enceinte puis enceinte.
A la séance suivante elle me fait part d'un nouveau rêve : elle est à New
York avec son mari, elle qui déteste New York alors que son mari désire beau-
coup y aller. Là ils font la queue devant une salle de spectacle, mais elle s'endort
et personne n'ose la réveiller. Quand enfin elle se réveille d'elle-même les per-
sonnes qui étaient derrière elle l'ont dépassée. Quand ils arrivent enfin au gui-
chet il n'y a plus de places, elles ont toutes été prises par ceux qui sont passés
devant elle pendant qu'elle donnait.
Elle ne fit des commentaires que sur Chicago aux avenues immenses ouvertes
sur le vent qui s'y engouffre et dont elle garde un très mauvais souvenir (ces villes
sont comme des représentations symboliques des parents et des scènes originaires).
Le style, figure du temps 835

A la séance suivante elle a mal à la tête. Une douleur intense lui vrille la
tempe droite. Elle fait des commentaires sur le fait qu'elle ne trouve rien à dire,
qu'elle se sent vide, que la psychanalyse c'est très bon pour les autres - elle cite
à ce sujet une de ses amies qui devenait aveugle sans lésion organique.
Elle se plaint de sa tête. Je lui demande s'il n'y a pas une pensée douloureuse
qu'elle enfonce dans sa tempe - dans son temps ? - qui la fait tant souffrir, pen-
sée qu'elle préférerait « aveugler » de cette manière.
Elle se tait puis évoque des chansons de son adolescence: It'sfive o'clock
d'un groupe anglais puis une autre encore. Elle aime l'Angleterre. Ils y ont d'ail-
leurs été trois jours avec son mari pendant les vacances (ce dont elle ne me parle
qu'à la troisième séance après la reprise), mais comme d'habitude ils n'ont été
satisfaits ni l'un ni l'autre : pour elle trop de voiture, trop de recherches d'hôtel
au dernier moment, plus envie de faire l'amour avec ses règles qui tombent tou-
jours quand il ne faut pas ; pour lui pas assez de diversité, pas assez de voiture,
pas assez de rencontres ; elle, ce qu'elle aurait voulu, un hôtel qu'elle connaît, au
bord de la mer, presque isolé, dormir trois jours, lire, faire des balades à pied le
long de la côte... (presque l'emploi du temps d'une mère et d'un bébé confinés
ensemble et pas celui d'une femme amoureuse).
Puis elle entend des pas dans la rue, des talons qui claquent distinctement.
« Jack l'éventreur... ! » dit-elle. Et moi :
« Au moment où vous avez entrevu des retrouvailles avec le corps de votre
mère et la vitalité qui émanait de sa présence à vous, il vous vient le fantasme de
l'éventrer à cause de tous ces bébés qui y ont été contenus et qui ont pris votre
place et à cause de la présence de votre père à côté d'elle qui faisait le spectacle.
Alors vous vous endormez, vous vous videz, vous ne pensez plus, vous éteignez
le plaisir et vous annulez la violence, vous me considérez comme lointaine et
inatteignable ; vous essayez de m'endormir, de faire passer entre nous des formes
de mort... pour nous protéger de vos désirs d'amour et de mort?
— Peut-être...»
Quel Sherlock Holmes la convaincra de reconnaître son visage dans celui
d'un père, assassin mutilateur de prostituées, et d'élaborer ce fantasme de scène
primitive sadique-anale ?

Pénélope

Pénélope, qui détruit son tissage, figure une crise de la représentation du


temps. Des pensées de mort occupent ses nuits et ses jours. Si elle a choisi de tis-
ser une toile interminable il s'agit, même si son éclat rappelle le soleil et la lune,
du linceul de Laërte.
836 Marie-Thérèse Montagnier

S'adressant à l'aède en train de chanter le retour désastreux des Achéens,


Pénélope lui dit en pleurant: «Phémios puisque tu sais tant d'autres chants...
cesse cette rhapsodie si triste qui toujours me déchire le coeur au fond de la poi-
trine, depuis que m'a frappée un deuil inconsolable. »
Pénélope, maîtresse femme qui fait face à des circonstances difficiles,
condense, comme tout personnage de rêve et de mythe, bien des facettes : elle est
profondément déprimée, elle pleure, elle gémit, elle est inconsolable. Même
quand elle dort elle a le chagrin au coeur. Elle tremble pour son mari, elle
tremble pour son fils. Elle figure ainsi celle qui doute, celle qui n'a pas confiance,
celle qui décourage et attaque les forces de vie. Mais « la plus sage des femmes »,
dans un « rire sans motif» sent aussi dans son coeur le désir de paraître devant
les prétendants pour les séduire, désir qu'elle confie à l'intendante Eurynomé,
tant il l'étonné et l'effraie.
Quand elle parle d'elle-même à Ulysse qu'elle n'a pas encore reconnu, elle
se présente ainsi : «... tout me laisse indifférente... je n'ai que le regret d'Ulysse
où mon coeur se fond. »
On peut s'interroger sur cette passion unique qui court depuis si longtemps,
se confond avec celle de sa maison et ne peut qu'évoquer les circonstances qui
ont présidé au choix de son époux : son père leur avait demandé de rester auprès
de lui mais devant le refus d'Ulysse elle choisit de partir avec celui-ci. Aurait-elle
peur de retrouver intacte la passion de son père ? J'associe cet amour exclusif à
celui de Pauline qui a épousé un homme qu'elle a connu dans son jeune âge,
sans jamais cesser de penser à lui, ne vivant que dans la pensée de le retrouver
comme si tout l'investissement oedipien avait été directement translaté sur ce
petit garçon sans subir aucune évolution ou transformation. Le refoulement est
intense pourtant et la période de latence paraît s'être déroulée de façon plutôt
heureuse. Serait-il, dès le départ, le fils qu'elle aurait souhaité être pour son
père ? Serait-il, dès le départ, le double narcissique qu'elle aurait projeté à l'exté-
rieur et qui l'aurait réconfortée sur sa valeur devant ses éprouvés catastrophi-
ques d'impuissance ? Serait-il, dès le départ et en le restant, le témoin du choix
narcissique d'objet quand l'objet est choisi parce qu'il représente tout ce que le
sujet aurait voulu être ?
Dépression, attachement/passionpour Ulysse, incrédulité, Pénélope ne par-
vient que très difficilement à reconnaître Ulysse lors de son retour. « Coeur tou-
jours incrédule», lui reprochera Euryclée, la nourrice d'Ulysse. Et Télémaque
d'ajouter : « Fût-il jamais un coeur de femme aussi fermé ! »
De même qu'elle défaisait le tissu de ses mains, de même elle efface les liens
entre les perceptions de ses yeux et ses souvenirs. Elle ne veut pas reconnaître
Ulysse, comme elle ne voulait pas choisir parmi les prétendants, saisie par une
immobilisation de tout son être. Cette complexité de Pénélope nous la rend
Le style, figure du temps 837

familière: elle ne faisait qu'attendre Ulysse et quand il est là elle le tient à


distance !
Le style d'Auster et de Pauline, celui de Pénélope chez qui transparaît l'am-
bivalence malgré les louanges manifestes qui lui sont adressées pour sa cons-
tance, est celui d'un conteur qui court vers l'avant cherchant à joindre un objet.
Ce style, travaillé par le désir de mort, comme nous l'avons déjà évoqué, s'il
n'ouvre pas sur une affirmation, ne chute pourtant pas définitivement, comme
on se met à le craindre (et à le souhaiter !) mais si le contenu manifeste est une
-
course vers l'accomplissement du désir de parler, de convaincre, de plaire et de
séduire -, il figure également la lutte défensive contre le contenu latent du désir
- rester sur place, ne plus investir, attendre passivement que la mort fasse son
oeuvre, efface l'oeuvre, « trouve le chemin le plus court » (Freud) pour supprimer
l'objet en l'entraînant dans l'anéantissement. (La mère qui apparaît si peu chez
chacun de mes trois héros tant ils ont l'air fixé à l'objet paternel, requis par une
tâche impossible qui semble le concerner d'abord, ne serait-elle pas l'objet pre-
mier de leur déception et ne cacheraient-ils pas le désir matricide derrière la
recherche éperdue de la reconnaissance paternelle ?)
Pénélope, Paul Auster, Pauline font succéder rapidement les mouvements
d'investissement et ceux de désinvestissement qui instaurent le retrait actif de
leur libido des objets, les mortifie et ne leur reconnaît aucun pouvoir de conti-
nuité. Est-ce la seule façon qu'ils ont trouvée pour imprimer leur part à des réa-
lités dont ils se sentaient totalement exclus ? La « vengeance » alors retomberait
sur eux.
On peut remarquer comment Pénélope n'a aucune part active dans ce
grand voyage passionnant et difficile que mène Ulysse et qu'elle reste, impuis-
sante, à l'attendre, que sa déception est si constante que le « ça vient trop tard »
est prévalent. Quand on loue sa constance, on oublie de s'apercevoir que c'est au
prix d'un effacement des liens qu'elle a elle-même noués, sa ruse bien sûr mais
aussi le signe que chaque nuit elle se refuse au plaisir en détruisant l'habit de fête
de son sexe (le tissage selon Freud dans les Nouvelles Conférences). Dans la
déception constante et renouvelée de Pauline : « Mon père n'a aucun souvenir
affectif», on voit en même temps la projection du clivage de ses affects qui ne
doivent pas réanimer ses pensées. Si elle voit si bien ce qui la fait souffrir chez
son père, c'est que ça lui ressemble, elle aussi a accompli un retrait de sa libido,
elle a effectué un parricide dont l'ombre ne cesse d'assombrir sa vie, en accrois-
sant à l'intérieur et à l'extérieur la part du négatif.
-
Il n'est pas indifférent qu'une guerre c'est ainsi que Pauline regarde son
mari comme déjà éventuellement mort ce qui est un langage du temps de
guerre, quand Freud écrit par exemple à Ferenczi: «Être tué n'est, de toute
façon, qu'une question de temps », alors que deux de ses fils sont au front se -
838 Marie-Thérèse Montagnier

profile comme figure d'une origine dont nous constaterions les conséquences.
J. de Romilly dans son Homère relève qu'un des thèmes centraux de L'Iliade
est celui des maux de la guerre, des morts à la guerre. Elle souligne que dans
L'Odyssée il s'agit du souvenir de la misère de la guerre et des deuils qu'elle
entraîne. Elle voit dans la longue expérience de souffrance qu'Ulysse et
Pénélope doivent accomplir une suite de la guerre.
Si le grand-père de Paul Auster a été assassiné par sa grand-mère, émigrée
et exilée, celui de Pauline a refusé d'aider l'officier allemand qui lui avait sauvé
la vie pendant la guerre quand à son tour il en aurait eu besoin. Est-ce la culpa-
bilité du grand-père qui a entraîné la dépression du père et le retrait affectif que
décrit sa petite-fille ? En tout cas, la violence, le meurtre, la guerre, l'expression
sans frein des pulsions destructrices, voilà la toile de fond peu fiable sur laquelle
ont reposé les tissages pulsionnels les plus complexes.

Paul Auster

Dans la Trilogie new-yorkaise, qui est dans le prolongement direct de L'in-


vention de la solitude, est utilisée une structure en abîme qui ne permet pas au
sens de se former. Les différentes versions d'une catastrophe passée laissent
entier son mystère comme la multiplication des doubles ne fait que creuser
l'étrangeté, causer la diffraction des images du héros, en renforcer l'inanité.
Si au coeur de Cité de verre (et j'aurais pu y associer deux rêves de Pauline
qui ont pour cadre des murs de verre) il y a un père qui a privé son fils de l'ex-
périence naturelle du lien et donc un fils qui ne sait rien du temps, il y a au coeur
de Revenants, le deuxième volet, l'espoir d'un père qui redonnerait au fils une
identité. Ceci est l'objet d'un désir désespéré et permanent. La haine de soi, la
violence envers soi-même (et donc envers l'objet inconsciemment incorporé)
dominent. La condition intérieure de l'être humain y est décrite comme celle
d'un enfant jeté dans une pièce noire et vide. Des doubles, là encore, sont créés
pour tenter de sauver ce qui peut l'être. La chambre dérobée, le troisième volet,
est encore une métaphore de l'espace intérieur. Étranger à lui-même, le héros du
récit déploie un mouvement tenu par une énergie considérable mais tout cela
semble vain.
En effet, un des thèmes récurrents de ses créations, toute la Trilogie new-
yorkaise, La musique du hasard, Léviathan, consiste à mettre en présence deux
personnes liées par des liens d'amitié basée sur une certaine ressemblance. Tan-
dis que l'un s'enfonce dans une autodestruction progressive et finalement radi-
cale, l'autre tente de mettre en oeuvre son sauvetage sans jamais y parvenir mal-
gré un dynamisme constant. Cette énergie se traduit surtout dans le style par une
Le style, figure du temps 839

écriture qui «caracole», ne se laisse pas arrêter par l'impossible de la quête,


donne le sentiment d'être happé par un tourbillon et garde les caractéristiques
d'un rythme de polar.
En même temps le langage ne désigne rien de solide, il est réversible par la
négation, le temps ne s'y inscrit que pour nous étouffer d'illusions et nous laisser
dans une détresse renouvelée. L'existence, la vérité, l'investissement même du
langage sont l'objet d'un doute récurrent chez cet écrivain dont il est par défini-
tion le matériau privilégié.
Ce que nous avait dit Paul Auster, dans L'invention de la solitude, de la
quête intérieure d'une représentation vivante de son père, nous avait mis sur la
piste d'une impossible introjection de cette imago. Celle-ci est illustrée dans
Revenants par la forme d'une histoire circulaire, sans fin ni réel commencement.
Cherchant désespérément à remplacer un sentiment de vide par un lien avec une
personne consistante, il ne parvient à l'établir que dans un mouvement de colère
irrépressible quand il se coltine avec son double et croit l'avoir éliminé, sorti de
sa vie, dans le rejet de ce Surmoi impitoyable.
L'art de Paul Auster est donc aussi un «Art de la faim», celui de notre
siècle quand il n'y a de recours qu'en un Surmoi féroce que le Moi s'est forgé
faute d'en reconnaître un qui aurait des traits consistants aussi bien pour pro-
téger que pour condamner. Réduit à sa plus simple condition, cet art ne
s'accorde que sa survie quand il y arrive, sans expression directe de sa capacité
de penser et d'aimer. Quelque chose de terrible, qui ne peut plus s'investir
pour se transformer, tente d'être repéré et cerné. Ce quelque chose fut et
demeure pure destructivité en mouvement. Son oeuvre s'est écrite à un moment
donné de l'Histoire (avec un grand H et cet H fait penser aussi bien à celui
d'Hitler qu'à celui de Hiroshima) et pourrait être considérée comme un travail
sur l'échec, l'échec annoncé de toute civilisation ! Le « rien » peut s'y montrer,
l'absence et la disparition de tout, sans espoir, peuvent être regardés en face.
Dans ses essais critiques Paul Auster s'est justement intéressé aux auteurs qui
ont été rejoints et envahis jusqu'au suicide parfois, pour Paul Célan par
exemple, par la pensée de l'anéantissement, sans mythes. A cette aune, les
éclats de rage et de colère apparaissent comme des médiations encore possi-
bles, qui réintroduisent une temporalité, un après et un avant. Le sursaut de
rage, l'étincelle qui déclenche les grandes oeuvres selon Georges Bataille, cité
par Paul Auster, est un sursaut de vie.
Si Paul Auster est avant tout un conteur d'histoires : tant qu'on est raconté
on ne meurt pas, ses histoires s'effacent au fur et à mesure qu'elles se racontent
et ses personnages se retrouvent dans une solitude encore plus terrible qu'au
commencement comme si tout le déploiement d'énergie dont ils avaient fait
preuve n'avait servi qu'à mieux les enfoncer.
840 Marie-Thérèse Montagnier

Contre-transfert

Il nous reste à évoquer un point important qui est celui de la place qu'a
prise l'analyste face à cette entreprise de démolition. Oui, qu'en est-il du contre-
transfert, quand Pauline met en acte ce qu'elle peut quelquefois dire : « Ici j'ou-
blie tout ce qui se dit. Il y a en moi des sables mouvants où tout s'engloutit. Ici
il n'y a pas de temps ! » ?
«L'analyse des cas d'inquiétante étrangeté - notre collègue Pascale
Navarri-Levrier (1994) a déjà mis les textes de Paul Auster en relation avec
l'étude de Freud sur ce thème nous a ramené à l'antique conception du
-
monde de l'animisme, écrit Freud, qui s'était caractérisée par la tendance à
peupler le monde d'esprits anthropomorphes par la surestimation narcissique
des processus psychiques propres1 par la toute-puissance des pensées et la tech-
nique de la magie fondée sur elle par l'attribution de vertus magiques soigneu-
sement hiérarchisées à des personnes et à des choses étrangères ainsi que par
toutes les créations, grâce auxquelles le narcissisme illimité de cette période de
l'évolution1 se mettait à l'abri de la contestation irrécusable1 que lui opposait la
réalité»... Eh bien tout cela je pourrais me l'appliquer à moi-même quand
j'écoute Pauline car au bout du compte tout se passe comme s'il n'y avait pas
vraiment quelqu'un à écouter, comme si j'étais moi-même à ma propre
recherche et que je me dise : « Comment se fait-il que je ne trouve pas qui je
pense être, qui je pense qu'il faut être pour être un être humain... ! alors, il va
falloir que j'accepte cette solitude définitive l'invention de la solitude ? le
- -
sentiment qu'il n'y aura jamais quelqu'un pour m'écouter et m'entendre ?, que
le contentement qui me vient parfois d'avoir cru entrer en relation avec les
processus psychiques de Pauline n'est que l'écho de ma suffisance, le miroir
d'un Moi qui se prend pour le but de la recherche... ?
J'ai beau reprendre à la séance suivante ce que j'ai cru que nous avions
partagé un moment, auquel j'ai pensé dans l'intervalle, que j'ai enrichi, ce qui
me paraît donc apte à témoigner à la fois des processus transformateurs de
Pauline et des miens à son service nous nous ressemblons, nous allons nous
-
reconnaître, nous allons élaborer un mouvement, recueilli puis relancé je me
-
heurte à l'effacement et à la désaffectation de ce que j'avance même si,
paradoxalement, Pauline me parle de sentiments de tristesse intense qui
l'ont envahie pendant le week-end, de la radicale incompréhension rencontrée
dans la personne de son mari alors même qu'ils se sont parlé de quatre à
six heures sur quarante-huit heures rien qu'eux deux, à l'écoute l'un de

1. C'est nous qui soulignons.


Le style, figure du temps 841

l'autre. Je me dis : « Voilà, c'est cela la solitude. Nous ne serons jamais


ensemble, nous ne serons jamais dans une mutuelle compréhension, même
limitée, nous n'aurons aucune consolation l'une de l'autre, aucun soulagement
même si nous restons très longtemps ensemble animées du désir d'entrer en
relation. »
Alors qu'est-ce qui s'est passé ? Le meurtre des objets très précocement ? Le
repli dans une position narcissique inexpugnable, seule garantie contre une déré-
liction sans mesure liée à l'apparition d'un nouvel enfant et à la chute prématu-
rée hors de l'omnipotence? Le redoublement du meurtre des objets par une
identification à un père, fils unique, désaffecté ? « J'en suis sûre maintenant, me
dit-elle un jour, c'est à l'âge de 5 ans que j'aurais eu besoin de parler de mon
père à quelqu'un ; il était beau, il avait toutes les qualités sauf celle de s'occuper
de moi », relayant un grand-père paralysé durant la petite enfance de Pauline et
s'accusant de non-assistance à ennemi en danger ? Mais alors où est la satisfac-
tion ? Comment se la représenter ?
Notre décision tri-hebdomadaire de continuer qui est là tout à fait paradig-
matique de la théorie et de la pratique psychanalytiques serait-elle la seule repré-
sentation possible de la satisfaction qui serait autrement sans objet, c'est-à-dire
sans désir, sans temps, sans réalisation hallucinatoire ?
Il y aura une autre séance où elle viendra fidèlement, Paul Auster écrira un
autre livre et Pénélope reprendra le tissage de son voile. Voilà notre seul espoir,
notre seul désendeuillement, des mots sont prononcés qui me sont adressés, des
mots sont écrits, un voile est tissé, même si en fin de compte il n'en reste que ce
texte que je vous adresse, ces livres qu'on peut relire et ce point marqué d'irre-
présentabilité. Il me sera ôté de m'identifier au tiers manquant qui n'est qu'un
spectre glacial, dans « le colloque sentimental » de Verlaine (Lesfêtes galantes) :
« Te souviens-tu de nos extases anciennes ? Pourquoi voudriez-vous qu'il m'en
souvienne ? », cite Pauline.
Au cours d'une séance d'analyse qui précédait celle de Pauline et sans doute
comme un antidote à celle qui allait venir, accompagnant les associations
contrastées d'une patiente, un état d'esprit se fit jour sur lequel se formula la
pensée suivante : « Comme nous avons bien joué ! » Il s'agissait d'une sorte de
résumé condensé d'une de mes analyses qui resurgissait pour illustrer ce qui était
en train de se passer et prévenir le déplaisir auquel je m'attendais tout en le
redoutant, d'autant que je m'étais montrée particulièrement imaginative à la
dernière séance de Pauline, que je savais d'expérience qu'il ne m'en serait rien
restitué et que cette absence de réciprocité et cette déperdition de forces m'attei-
gnaient au vif.
La formulation dans laquelle l'importance du jeu était ainsi réinventée
- c'était la première fois que je pensais à ma psychanalyse en ces termes simples
842 Marie-Thérèse Montagnier

et winnicottiens - éclaire a contrario l'incapacité fréquente de Pauline à se repré-


senter quelque chose de réciproque, tout bonnement parce que l'autre n'existe
qu'en tant que forme, au sens de Tustin ; en ce sens il est utilisé non pour ce qu'il
est ou ce qu'il pourrait représenter mais seulement comme une création inani-
mée censée apporter protection contre tout ébranlement causé par le plaisir et la
douleur, une sorte de double de prothèse.
Heureusement, de temps en temps, le style, avec son rythme et ses mouve-
ments affectés, introduit de l'espoir, qui est une figure d'un temps vivable.
Comme me dit Pauline au sujet d'un film, Les mariés de l'an 2 : « C'est gai. Il y
a du mouvement. Il y a des costumes d'époque. Il y a des personnages histori-
ques. Tout ce que j'adore... » Seule la perception à l'extérieur peut lui restituer ce.
qui est banni à l'intérieur, souvenirs, fantasmes, affects. Pourquoi ? Elle me le dit
aussi dans cette séance après que je lui ai rappelé que le vide dont elle se plai-
gnait était le résultat d'un processus actif de vidage, de réjection et non un état :
« Je ne peux pas accepter de lever la censure. Et si les pensées allaient jusqu'aux
actes ! Si je n'avais pas freiné tout à l'heure j'aurais pu renverser ce vieil
homme ! »
Cette gaieté, ce mouvement, ces personnages en costume, c'est la scène ani-
mée des pulsions ayant trouvé" à appliquer leur force et rencontré leur objet et
leur but. Comment se les approprier ? Une opération préalable est requise : me
reconnaître un statut d'objet séparé. La haine ne va-t-elle pas tout engloutir
alors ? Cela fut. Vinrent la glaciation des affects, la stérilisation de l'échange.
La parole court pourtant. Je la recueille. Je cherche la traduction du mou-
vement pulsionnel qui s'est inscrit en négatif. Pauline, comme sans le savoir, y
répond, à plus ou moins long terme, et nous aboutissons dans nos meilleurs
jours à l'expression en clair d'affects et de représentations qu'elle aura comme
effacés lors de la séance suivante. J'ai beaucoup joué à ce jeu avec elle. En est-il
un autre possible ?

CONCLUSION

Le style, donc, figure du temps d'un Moi-Sujet qui marque, dans son lan-
gage, sa singularité, prise dans les rets de sa structure et de son histoire : ici pré-
valence de l'organisation narcissique sur la capacité d'investissement objectai et
données de l'histoire et de l'organisation inconsciente des parents, marquées par
la violence, le secret, le déni.
Pour une conclusion transitoire, un prolongement, une réorientation de la
démarche, nous proposons ces réflexions : le rythme et le mouvement seraient à
Le style, figure du temps 843

la fois la tentative pour se situer hors signification, dans le plaisir d'un sans
limites de l'espace et du temps, à la fois le gain de plaisir de celui qui se sait
arrimé à la temporalité et qui accepte de s'y inscrire, une sorte de clin d'oeil
humoristique à l'omnipotence des chevauchées où l'on se croirait «libre»
comme l'air ou le vent, à la fois la préforme du but contenu dans le mouvement :
atteindre l'objet, le créer, le retrouver, lui faire profiter de l'élan qui, finalement,
conduisait le sujet vers lui.
En lisant chaque semaine Le Monde des livres j'y entends des critiques,
souvent écrivains eux-mêmes, qui me parlent du mouvement et du sens d'oeu-
vres qui les ont intéressés, qu'ils les aient aimées ou pas. Même si je n'achète
pas tous ces livres j'aime au moins lire ces comptes rendus. Pourquoi ? Parce
qu'ils me permettent de sélectionner à l'oreille le mouvement de certains écri-
vains qui m'aident beaucoup à écouter mes patients. J'ai besoin de traductions
et de pouvoir les comparer entre elles. Parfois c'est un texte littéraire qui me
fait entendre ce que je n'avais pas entendu. C'est l'effet du symbole au moment
où les deux morceaux s'accolent : le sens surgit, la lumière se fait, la conviction
s'impose.
Le Monde des livres du 27 octobre 1995 a publié un commentaire de
Abraham « Bully » Yeoshua à propos de son dernier roman Shiva : « En toute
logique, disait-il, Benjamin aurait dû mourir à la fin du livre, sinon dispa-
raître. N'est-ce pas le sort des personnages romanesques depuis Julien Sorel
jusqu'à Emma Bovary? Je n'ai pas pu me résoudre à tuer Benjamin car, pour
moi, la renaissance spirituelle, les prouesses renouvelées de la vie demeurent tou-
jours plus fortes que la fascination morbide du néant. »1 Ceci me fit penser au
contre-transfert. Évacuer mes patients, les faire disparaître ou les laisser en vie,
ce sont des positions auxquelles j'ai été confrontée parfois fort rudement,
comme je l'ai évoqué.
Ainsi ai-je besoin du jour pour supporter la nuit et d'investir la nuit pour
vivre autrement le jour, du temps de lire pour donner du corps à mes pensées et
d'écouter mes patients avec l'élan de vie puisé dans mes lectures. Ces rythmes,
qui nous sont familiers, même avec des contenus différents, nous ont introduits
aux sujets de la temporalité et de la narrativité que j'ai voulu aborder sous un
angle particulier, celui du style.
Marie-ThérèseMontagnier
Les Pléiades C. 50
45, rue Emile-Zola
93120 La Courneuve

1. C'est nous qui soulignons.


844 Marie-Thérèse Montagnier

BIBLIOGRAPHIE

Abraham N., Pour une esthétique psychanalytique. Le temps, le rythme et l'inconscient,


in Rythmes de l'oeuvre, de la traduction et de la psychanalyse.
Auster P., L'invention de la solitude, Actes Sud, 1988.
— Trilogie new-yorkaise, Actes Sud, coll. «Babel», 1991.
— L'art de la faim, Actes Sud, 1992.
— Smoke, Brooklyn Boggie, Actes Sud, 1995.
Auster P. (L'oeuvre de), Approches et lectures plurielles, textes rassemblés par Annick
Duperray, Actes Sud/Université de Provence, «Actes Sud», 1995.
Botella C. et S., A propos du processuel (automate ou sexuel infantile?), RFP, 1995,
t. LLX.
Donnet J.-L., Surmoi, le conceptfreudien et la règle fondamentale, «Monographie de la
Revue française de psychanalyse », 1995.
Freud S., Le rêve et son interprétation, NRF, Gallimard, coll. «Idées», 1925.
— Métapsychologie, Gallimard, «Folio/Essais», 1968.
— Correspondance, 1914-1919, S. Freud-S. Ferenczi, Calmann-Lévy, 1996.
— L'inquiétanteétrangeté et autres essais, Gallimard, « Folio/Essais», 1985.
— Essais de psychanalyse, Payot, «Petite Bibliothèque Payot», 1981.
— Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques, in Résul-
tats, idées, problèmes, I, PUF, 1984.
— Le problème économique du masochisme, in Névrose, psychose et perversion, PUF,
1973.
— La négation, in Résultats, idées, problèmes, II, PUF, 1985.
— Nouvelles Conférences d'introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1984.
— L'homme Moïse et la religion monothéiste, Gallimard, 1986.
Green A., La diachronie dans le freudisme, revue Critique, mars 1967, p. 359-385.
— Le discours vivant, PUF, 1973.
— Le langage dans la psychanalyse, in Langages (2e rencontre psychanalytique d'Aix-
en-Provence, 1983), Paris, Les Belles Lettres, 1984, p. 19-250.
— La folie privée, Gallimard, 1990.
— La déliaison, Les Belles Lettres, 1992.
Éditions de Minuit, 1993.
— Le travail du négatif, Les Éditions Odile Jacob, 1995.
— La causalité psychique, entre nature et culture,
— Propédeutique, la métapsychologie revisitée, Champ Vallon, 1995.
Grimal P., Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, PUF, 1951.
Homère, L'Odyssée, GF-Flammarion, 1965.
Jackson J. E., La sortie d'Egypte, Éditions Unes, 1989.
Romilly J. (de), Homère, PUF, «Que sais-je?», 1985.
Tustin F., Le trou noir de la psyché, Seuil, 1989.
Winnicott D. W., Jeu et réalité, Gallimard, 1973.
— La nature humaine, Gallimard, 1990.
Regards

Brève note sur les apports critiques


de Roy Schafer

Jacques ANGELERGUES

En 1976, Roy Schafer fait paraître à Londres A New Languagefor Psycho-


analysis aux intentions contestataires affichées sans équivoque dès le titre et au
ton vigoureux : on ne parle pas « de » quelque chose, sinon de manière purement
défensive, on ne dit jamais la «même» «chose», car parler transforme, on
n'écoute pas un sens « derrière » des mots, les métaphores disent quelque chose
de neuf, ce ne sont pas des paraphrases. Psychanalyste et professeur de.psycho-
logie, il entreprend une chasse au réalisme psychologique, à la scientificité désin-
carnée, à la théorisation impersonnelle, embusqués dans la métapsychologie et,
pourrait-on dire... à la langue de bois. Il consacre l'essentiel de ses efforts à une
revalorisation de l'attention portée aux dires de l'analysant ; on peut se réjouir
de l'intérêt ainsi porté au caractère personnel de la rencontre singulière avec le
patient mais s'étonner que Roy Schafer soit peu sensible à la qualité clinique de
nombreux travaux psychanalytiques, y compris dans l'école de l'ego psychology
posthartmanienne qu'il vise plus particulièrement. Malgré la convergence appa-
rente de part et d'autre de l'Atlantique de l'intérêt porté au langage, Agnès
Oppenheimer (1984) avait montré que le contraste avec la perspective laca-
nienne trouvait son origine dans leurs filiations philosophiques différentes;
Wittgenstein via Austin pour Schafer contre l'influence d'Hegel sur Lacan.
Dans The Analytic Attitude publié en 1983, Schafer ironise sur certains pré-
supposés théoriques chez Freud qui «... commence par décrire le nourrisson et le
jeune enfant comme un animal ce que l'on désigne en d'autres termes par le ça -
-
et aboutit à la description de la domesticationde l'animal... ». Schafer précise que
la théorie freudienne embarque une forte dose de ce qui n'est qu'un « bon sens
aiguisé », celui qui se manifeste aussi dans les proverbes et maximes et dont les
affirmations généralisantes ne sont pas immuables et peuvent se voir opposer des
contre-généralisations ; il insiste en précisant que : « La psychanalyse n'envisage
Rev. franc. Psychanal., 3/1998
846 Jacques Angelergues

pas le bon sens à la lettre ; elle en faitplutôt un distillatparfait, tout d'abord en pro-
cédant à une sélection et à une réduction schématique des tensions et ambiguïtés
qu'il comporte et, ensuite, en n'accordant qu'à certains de ces facteurs (tels le plai-
sir, opposé à la réalité, et le ça, opposé au moi) le statut de principes et de structures
organisateurs.Traditionnellement, cette façon de promouvoir certains facteurs du
bon sens a été structurée et présentée comme constituantla métapsychologie psy-
chanalytique. » Si Freud se révèle darwinien, il est aussi newtonien : «... la psycha-
nalyse est décrite comme l'étude de la psyché envisagée comme machine... » ; cette
machine (ou appareil psychique) a son inertie, elle ne fonctionne que mise en
marche par une force et le fait en circuit fermé : la quantité d'énergie est invariable,
ce qui est stocké ou dépensé quelque part diminue d'autant l'énergie disponible
pour d'autres opérations. Schafer soutient que ces points de vue ne sont que des
structures narratives dont la combinaison constitue une théorie « incohérente » ;
en clair la métapsychologie est un bricolage tellement mal bâti et rafistolé qu'il
serait plus sage de tout reprendre à zéro... Il s'attache à le démontrer en mettant
particulièrement en cause le point de vue génétique auquel il oppose le point de vue
ontologique de la démarche herméneutique... Agnès Oppenheimersouligne (1988)
que cette version américaine du débat construction/reconstruction où on oppose
les vérités narratives partagées entre l'analysantet l'analyste à la vérité historique
- revendiquée par Freud pour éloigner le spectre de la suggestion prend ici le
-
visage d'un point de vue humanisteantiscientifique.
Il critique fermement, et avec la même verve incisive, le réalisme psycholo-
gique qui fait déraper si facilement nos métaphores vers le machinal : les méta-
phores sont dangereuses pour la théorie, elles tendent à nous faire croire qu'il y
a quelque part un inconscient qui serait localisé ou qu'on pourrait apporter un
investissementà une représentation pour l'animer. L'image de l'appareil appelle
celle d'un moteur pour le faire fonctionner; le moteur a besoin d'une éner-
gie, etc. Il est évident que cette mise en garde n'est pas inutile ; elle figure déjà en
bonne place chez Freud qui lui-même n'a pas toujours évité ce travers.
Pour Roy Schafer, il importe de dégager la structure narrative des faits psy-
chanalytiques, d'où le besoin du « nouveau » langage : l'explication doit s'inté-
grer dans une structure narrative dont elle est indissociable et qui en fonde l'in-
telligibilité. Le modèle conceptuel du processus de causalité étant loin d'être
établi, la validation de la vérité dépend avant tout de 1'« engagement » dans
cette structure narrative faite d' «histoires» partagées au fil de la cure, coécrites
par le patient et l'analyste dans une pertinence croissante, élaborées dans l' « ici
et maintenant », sans préjuger de leurs contradictions et de leur inscription tem-
porelle. Il en découle une protection possible contre le pouvoir réducteur des
interprétations de l'analyste ce qui relativise l'impact des problèmes d'écoles
-
ou de controverses théoriques mais on peut singulièrement redouter l'aplatis-
-
Brève note sur les apports critiques de Roy Schafer 847

sement dans la dynamique de la cure de la place de l'inconscient, et ce d'autant


plus que Roy Schafer est à la recherche d'une langue au plus près de la vérité des
actions (action language) dans une perspective subjective mais, et ses recom-
mandations techniques en témoignent, aussi de sa dimension consciente.
Concentrant ses tirs sur la métapsychologie, il appelle à sa simplification, ce
qui soulève d'autres questions quant à la défense de la psychanalyse dans la
richesse de sa théorie garante d'une véritable prise en compte de la conflictualité
dans sa dimension personnelle, inconsciente, mise en lumière dans le mouvement
transféro-contre-transférentiel, au profit d'un nouveau langage bien conserva-
teur dans son structuralisme phénoménologique centré sur une théorisation
laborieuse et bien impersonnelle des structures de cette narration ; Roy Scha-
- -
fer propose une méthodologie philosophique, comme l'avait montré Agnès
Oppenheimer (1984) en soulignant l'aspect réducteur et l'échec de la visée globa-
lisante et idéalisante de son entreprise.
La valeur de cette oeuvre importante centrée sur l'engagement thérapeutique
et sur son rôle dans la théorie psychanalytique se trouve un peu affaiblie par le
fait que la « simplification» théorique proposée concerne surtout la place de la
dimension sexuelle et de la conflictualité interne ; les fantasmes inconscients sont
dilués dans l'historicité et l'effacement de la théorie des pulsions, certes impar-
faite, expulse hors de l'analyse la dimension biologique de la sexualité, la problé-
matique des psychonévroses de défense et de l'organisation de la névrose infan-
tile, c'est-à-dire des questions soulevées depuis Freud à partir de la clinique des
névroses actuelles, et donc les recherches des psychosomaticiens. La salutaire
interpellation de Roy Schafer se trouve gâchée, de plus, par la réintégration, en
partie implicite, de présupposés théoriques (et d'une idéologie) moins heuristi-
ques que les constructions théoriques qu'il dénonce (A. Oppenheimer, 1988).

Jacques Angelergues
33, rue du Départ
75014 Paris

BIBLIOGRAPHIE

Angelergues (J.), Point de vue de R. Schafer sur la théorie psychanalytiquede l'agir et de


la pensée, in Les textes du Centre Alfred-Binet, n° 25,1997.
Oppenheimer (A.), Le meilleur des mondes possibles. A propos du projet de Roy Scha-
fer, in Psychanalyse à l'université, n° 35, 1984.
— La « solution» narrative, in Revuefrançaise de Psychanalyse, t. LU, n° 1, 1988.
Schafer (R.), A New Languagefor Psychoanalysis, 1 vol., Yale Univ. Press, 1976.
— The Analytic Attitude, 1 vol., The Hogarth Press & Basic Books, 1983.
Vérité narrative
et vérité théorique

Donald P. SPENCE*

Bien que Freud ait été enclin à croire que toute reconstruction effective
contient un «grain de vérité», on ne sait pas du tout comment identifier ce
« grain » et le séparer de l'ensemble des inventions également vraisemblables dont
une bonne part du récit de la vie du patient est faite. Et si nous ne disposons d'au-
cun moyen sûr d'identifier la vérité historique, nous pouvons être sérieusement
handicapés dans notre tentative de formuler des lois théoriques. Ce qui peut être
effectifdans un exemple cliniqueparticulier (la vérité narrative) n'est pas nécessai-
rement généralisableau domaine plus vaste de la théorie clinique.

Traditionnellement, la force de la position psychanalytique a plutôt reposé


sur la persuasion rhétorique que sur le recours aux données une tradition for- -
tement influencée par Freud qui n'a jamais estimé nécessaire de révéler tous les
faits observés pour une interprétation particulière. Quelles qu'aient été les rai-
sons de sa réticence, il a par la suite rationalisé cette tendance en affirmant que
si le lecteur n'était pas porté à accepter sa formulation, des données supplémen-
taires ne le feraient guère changer d'avis (Freud, 1912, p. 214).

* Narrative Truth and Theoretical Truth, in Psychoanalytic Quarterly, vol. LI, 1982.
Cet article est une extension de la ligne de pensée développée dans Narrative Truth and Historical
Truth (Spence, 1982). On trouve dans ce livre une présentation plus complète de concepts tels que celui de
vérité narrative, de la place de cette vérité dans le processus curatifet de la façon dont on peut la comparer
à la vérité historique de ce qui « s'est réellement passé ». (Note de l'éditeur).
Rev. franc. Psychanal, 3/1998
850 Donald P. Spence

En grande partie par suite de cette décision, une habitude s'est répandue,
donnant à ceux qui apportent leur contribution à la littérature psychanalytique
le droit de faire seulement allusion aux faits plutôt que de les énoncer dans leur
intégralité. La base des faits observés sur laquelle toute formulation s'appuie
n'étant que partiellement disponible pour un examen public, les critères de la
conviction sont ici nécessairement plus souples que dans un domaine où toutes
les preuves doivent être présentées. Et précisément parce que le domaine des faits
reste en partie inaccessible, le lecteur sceptique de la littérature psychanalytique
n'est pas en mesure de remettre en question une conclusion face à laquelle il se
trouve. Pour la même raison, l'accord entre les lecteurs ne peut jamais être entier
ou concluant ; l'acceptation d'une interprétation ou d'une conclusion théorique
se réduit toujours à un accord fondé sur la croyance.
Que l'on doive observer cette tradition exactement de cette façon ou pas, le
fait que les preuves ne sont jamais toutes accessibles à un examen public affecte
nécessairement les critères de la discussion et du débat au sein du champ psycha-
nalytique. Tout comme Freud refusait un patient qui ne raconterait pas tout
(parce que, comme cela s'est produit, il était contraint de garder certains secrets
professionnels (1913, p. 136), le domaine de la psychanalyse ne peut fonctionner
de manière idéale aussi longtemps que son raisonnement ne repose que sur des
données partielles - et pour exactement les mêmes raisons. De la même façon
que le patient hésitant pourrait reclasser tous ses moments difficiles comme
d'une manière ou d'une autre secrets et, de ce fait, dispensés d'analyse, l'auteur
hésitant peut, face à un raisonnement flou ou à un développement d'une logique
discutable, simplement omettre des détails embarrassants dans une publication ;
compte tenu de la tradition que nous venons d'évoquer, il n'a même pas besoin
d'expliquer cette omission.
Une autre conséquence de cette tradition porte sur la question de la générali-
sation de détails cliniques au domaine plus vaste de la théorie. Si l'intégralité des
détails d'un événement donnén'estjamais mentionnée, il devient alors impossible
de mettre en questionla catégorieformée à partir de ces détails ; le lecteur, qui n'est
jamais en possession de tous les faits, ne peut que croire une affirmation qui pré-
sente, par exemple, un événement clinique comme la preuve du retour de conflits
oedipiens refoulés. Il est par conséquent assez facile de passer d'observations clini-
ques à des généralisations d'une grande portée. Du fait de sa plus grande visibilité
et de son attrait rhétorique, la généralisation revêt une importance qui dépasse lar-
gement la valeur des données sur lesquelles elle se fonde. Dans de nombreux cas, la
généralisation peut être complètement injustifiée.
Pour prendre un exemple tout simple dans un autre domaine, supposez que
je vous décrive brièvement une petite maison que je viens d'acheter en disant
qu'elle a quatre murs et un toit. Je choisis de ne pas donner d'autres détails.
Vérité narrative et vérité théorique 851

Vous entendez ma description, vous la comparez avec celle de votre propre


petite maison et concluez que la vôtre est exactement comme la mienne bien -
que la vôtre soit une maison moderne de bord de mer et la mienne un garage
aménagé. De la même façon, des données cliniques incomplètes se prêtent à un
classement prématuré, à une catégorisation injustifiée et engendrent des concepts
-
théoriques qui les données sur lesquelles ils se fondent manquant en grande
partie sont davantage de l'ordre de la métaphore que de la construction. Par
-
conséquent, l'accord au niveau conceptuel est beaucoup plus grand que les don-
nées ne le justifient, et l'état théorique du champ psychanalytique semble plus
avancé qu'il ne l'est en réalité.
Dès lors que, pour une formulation, l'on ne dispose pas de toutes les don-
nées afin de les examiner de façon indépendante, un affmement et une clarifica-
tion progressifs de la théorie sont impossibles. Plutôt que de servir de présen-
tation expérimentale et provisoire des données que l'on soumet ultérieurement
à un examen et à une validation par recoupement, la formulation tend à rem-
placer les données. Bien que Freud ait stipulé que ses concepts théoriques ne
devaient être pris que comme un échafaudage temporaire, sous réserve d'une
reformulation ultérieure (Freud, 1914), les concepts se sont néanmoins révélés
être les éléments les plus durables de l'aventure clinique; les données perti-
nentes sont ou bien mentionnées de façon incomplète, ou bien même quand -
elles sont rendues publiques -
essentiellement inaccessibles pour quiconque
n'ayant que des compétences normatives1. A l'exception d'un nombre relative-
ment limité de cas enregistrés, il n'existe pas d'archives cliniques; la plupart
des énoncés ne sont conservés qu'en mémoire et sous une forme plus dénatu-
rée que véridique.
Par suite de cet agencement unilatéral, on ne peut jamais retracer le chemin
parcouru de l'observation à la théorie. Ce qui, non seulement, fait peser une
lourde charge sur le découvreur originel mais rend aussi difficile d'essayer d'au-
tres formulations, les données ne pouvant jamais être de nouveau examinées. Du
fait du manque de résultats publics, la théorie s'est nécessairementdéveloppée en
grande partie de façon individuelle, des chercheurs apportant chacun séparé-
ment leur propre ensemble de concepts tirés de leurs observations privées (à
commencer, bien entendu, par Freud). Toutefois, compte tenu du niveau habi-
tuel d'observation inexacte et de logique erronée, il semblerait qu'il y ait eu éton-
namment peu d'erreurs conceptuelles. Comment ce niveau de performance élevé
a-t-il été maintenu ?

1. J'ai traité ailleurs de la distinctionentre compétence normative et compétence privilégiée : « Tous


les membres de la communauté psychanalytique ont une compétence normative...La compétence privilé-
giée est celle de l'analyste à un moment donné dans une analyse particulière » (Spence, 1981, p. 114).
852 Donald P. Spence

La réponse se trouve en partie dans ce que nous avons identifié comme la


tradition des données incomplètes. Si les fondements d'une proposition générale
sont incomplets, un critique n'a alors aucun moyen d'affirmer qu'un ensemble
particulier de conclusions ne corroborait pas tel concept, le découvreur originel
pouvant avancer que les éléments manquants de cet ensemble suffiraient - si on
les voyait à compléter le puzzle. D'autre part, il est toujours possible d'étayer
-
le concept si et quand les conclusions disponibles se trouvent cadrer avec tel
modèle particulier. Ainsi les données manquantes permettent parfois d'étayer la
théorie mais rendent impossible d'en démontrer le caractère erroné. Étant donné
cet état des choses, aucune proposition ne sera jamais réfutée. (Il faut bien
entendu souligner que l'apparente confirmation est aussi suspecte car elle ne se
produit pas dans tous les cas ; mais puisque nous n'avons jamais accès à la tota-
lité des conclusions, nous ne pouvons jamais savoir avec certitude quelle propor-
tion exacte de cas ne cadrent pas.)
Une deuxième partie de la réponse se fonde sur la différence entre le
contexte de la découverte et le contexte de la justification (Reichenbach, 1951).
Une proposition théorique peut, dans le contexte d'une rencontre clinique (le
contexte de la découverte), fournir des raisons nécessaires et suffisantes à un cer-
tain type de comportement; du fait qu'elle permet d'intégrer tous les éléments de
la rencontre dans un récit continu, elle donne non seulement un sentiment de
satisfaction et de conclusion, mais aussi l'impression d'être alors enfin arrivé à
une nouvelle compréhension. A la fois le patient et l'analyste peuvent être
convaincus qu'une explication à un comportement anormal a été trouvée. Cette
sorte d'expérience du « ah ! ah ! » semble centrale dans le processus du change-
ment thérapeutique ; l'unité narrative permet à certains types de formulations de
« devenir vraies » (Viderman, 1979) et, par là même, de former une part acceptée
des contenus de la conscience du patient.
Mais même si une explication peut être parfaitement adéquate dans le cadre
de la séance thérapeutique, cela ne lui donne pas nécessairement le statut de loi
générale. Pour atteindre ce niveau, elle doit satisfaire à d'autres types de tests,
habituellement effectués dans ce que l'on appelle le contexte de la justification.
Pour faire partie de notre système théorique, la proposition ne doit pas seule-
ment être pertinente pour un cas individuel là où elle a été découverte mais
- -
satisfaire aux exigences de tous les autres cas qui partagent les mêmes caractéris-
tiques que le cas-cible. Quand nous passons du cas particulier à un échantillon
plus vaste, nous avons besoin de voir toutes les données mais, comme nous
-
l'avons déjà dit, le système va à l'encontre de ce souhait.
Nous commençons maintenant à reconnaître la nécessité de deux types de
compte rendu. Quand un clinicien fait état d'un nouvel élément d'insight cli-
nique, il n'a pas besoin de convaincre ses lecteurs; il a pour ainsi dire déjà
Vérité narrative et vérité théorique 853

accompli sa mission en convaincant son patient. Il parle dans un contexte de


découverte particulier. Tout compte rendu ultérieur vient probablement après le
fait ; que les lecteurs soient d'accord ou pas, la découverte clinique a déjà eu lieu.
Mais quand il essaie de justifier son concept, les nouveaux lecteurs doivent être
convaincus, et, comme nous l'avons vu, il ne peut y avoir conviction que lorsque
nous avons accès à toutes les données. Ce type de position exige un autre type de
présentation.
Freud n'a jamais fait de distinction entre deux types de compte rendu. Il
trouvait suffisant, quand il décrivait un nouvel élément d'insight clinique, de
ne présenter que ce qu'il pensait être suffisant, et il dédaignait plutôt la néces-
sité de signaler toutes les données ; comme lorsque l'on a raconté une plaisan-
terie qui n'a pas semblé amusante la première fois, il ne sert généralement à
rien de la raconter en donnant davantage de détails. Aussi, son but dans ses
récits de cas était-il davantage de partager que de convaincre; le travail cli-
nique avait déjà été fait, et il avait seulement le sentiment que d'autres pour-
raient être intéressés. S'agissant des comptes rendus initiaux, la tradition des
données incomplètes est parfaitement adéquate. Mais quand il passait à une
formulation plus générale, Freud aurait dû présenter une analyse plus com-
plète afin de susciter la conviction. Il n'a jamais vu la nécessité de fournir une
présentation plus élaborée, et l'absence de distinction entre deux types de
compte rendu a persisté jusqu'à présent.
Comment nous y prenons-nous exactement pour arriver à une confirma-
tion ? Dans le contexte de la découverte, nous semblons dépendre très largement
de l'unité narrative, mais aussi de la plus ou moins grande cohérence et conti-
nuité qu'une formulation ou interprétation donne à un ensemble particulier
d'événements. La cohérence narrative est un des quatre critères essentiels dont
Paul Ricoeur (1977) se sert pour prouver la justesse de faits psychanalytiques :
« Expliquer ici, c'est réorganiser les faits en un tout cohérent qui constitue une
histoire unique et continue...» Sherwood a décrit l'unité narrative comme un
aspect crucial de l'explication clinique. Mais alors que cette caractéristique peut
avoir une grande force de conviction dans le contexte de la situation clinique
immédiate, son caractère évident n'indique pas nécessairement la présence de
vérités plus générales. Il faut en outre garder à l'esprit que les récits sont notoi-
rement accommodants en ce qu'ils sont d'une souplesse presque infinie et s'ap-
puient généralement sur une syntaxe chronologique assez simple (du type «et
puis... et puis... et puis») [Atkinson, 1978, p. 129]; par conséquent, ils ne peu-
vent presque jamais servir à exclure des événements particuliers. Un récit ne
convient donc pas pour réfuter une hypothèse particulière; excepté dans un
nombre très limité de cas, je peux difficilement dire qu'un événement A aurait pu
ne pas se produire avant l'événement B.
854 Donald P. Spence

Du fait de sa souplesse, une narration ne peut servir à départager deux for-


mulations de façon définitive. Il s'ensuit donc que nous ne pouvons quasiment
jamais nous appuyer sur l'unité narrative pour évaluer la vérité historique (et,
comme nous le verrons plus tard, la vérité théorique). Tant des événements vrais
que des événements faux (dans le sens de vérité historique) peuvent être bien
intégrés dans l'histoire en développement du patient, et la qualité de l'unité ne
peut servir à distinguer les uns des autres. Une bonne explication narrative peut
être utile parce qu'elle rassemble d'une façon attrayante des éléments disparates
de la vie d'un patient, mais ce que l'on pourrait appeler sa vérité narrative
dépend parfois davantage de ses propriétés esthétiques (qui ont leur origine dans
des questions de rythme et de phrasé) que de sa validité historique. Cet état des
choses a une conséquence ironique. Si, comme par enchantement, nous avions
les moyens de savoir quels éléments de la narration sont historiquement faux et
de la revoir afin de les en exclure, nous pourrions sérieusement compromettre
son attrait esthétique, tout comme nous risquerions de rendre une peinture très
imparfaite si nous en faisons une exacte représentation de la réalité.
En quoi la vérité narrative diffère-t-elle de la vérité historique ? Considérons
une interprétation spécifique portant sur la façon dont on imagine que le patient
a pu se sentir à un certain moment de sa vie. La preuve qu'il se soit réellement
senti de cette façon est probablementhors d'atteinte car les sentiments et les atti-
tudes laissent peu de traces - la vérité historique est ainsi toujours incertaine.
Mais dans la mesure où l'interprétation, non seulement explique de nombreux
aspects ultérieurs du comportement du patient, mais complète aussi tout à fait
bien le tableau clinique inachevé, elle acquiert sa propre valeur de vérité et une
vérification supplémentaire n'est pas nécessaire. Dans la mesure où elle est per-
suasive et convaincante, une explication acquiert les caractéristiques de ce que
l'on pourrait appeler une vérité narrative.
Le contraste entre les deux types de vérité apparaît encore plus clairement
quand nous examinons la nature de l'autobiographie. Gusdorf (1980) dit que :
« Dans l'autobiographie, la vérité des faits est subordonnée à celle de l'homme, car c'est
avant tout de l'homme dont il est question... Il faudrait de ce fait chercher la portée de
l'autobiographie au-delà du vrai et du faux, tels que le simple bon sens les conçoit [une
apparente référence à la vérité historique]. Il s'agit indiscutablement d'un document sur
une vie, et l'historien a tout à fait le droit de contrôler ce dont il témoigne et d'en vérifier
l'exactitude. Mais c'est aussi une oeuvre d'art... Sa fonction littéraire, artistique est de ce
fait bien plus importante que sa fonctionhistorique et objective, en dépit de ce qu'affirme
la critique positiviste, tant celle d'hier que celle d'aujourd'hui » (p. 43).

De prime abord, le contraste entre vérité narrative et vérité historique


peut sembler équivalent à celui qui oppose réalité psychique et réalité exté-
rieure. En fait, les termes ont des significations tout à fait différentes et ne
devraient pas être confondus. La réalité extérieure, tout d'abord, n'est pas la
Vérité narrative et vérité théorique 855

même chose que la vérité historique. Nous sommes en train de devenir scepti-
ques envers le positivisme de Freud, d'une portée considérable, et de découvrir
que la « réalité » extérieure est à de nombreux égards une construction de celui
qui la perçoit et donc en grande partie constituée de vérité narrative. Mon
récit du match de football d'hier est sans aucun doute un mélange de la phy-
sique objective du jeu et de sa signification subjective. A l'inverse, la réalité
psychique peut parfois se trouver solidement ancrée dans des faits historiques
et une de nos tâches d'analyste consiste à accroître, de quelque moyen que
nous le pouvons, la part de vérité historique du monde intérieur du patient.
En même temps, nous nous attachons aussi à étendre sa base narrative et à
permettre un accès plus entier à la fantaisie quand cela semble approprié. La
réalité psychique peut donc à tout instant contenir des éléments des deux types
de vérité, historique et narrative, et son pouvoir de persuasion est apparem-
ment indépendant du type de vérité qui est représentée. De la même façon, la
réalité extérieure se compose en général de faits et de fiction, et une des consé-
quences de l'analyse est de rendre le patient philosophiquement plus mâture et
moins naïvement réaliste.
Si la vérité narrative diffère de la vérité historique, quel est maintenant son
rapport à la théorie ? On peut dire que l'attrait d'un exposé narratif tient au par-
ticulier, celui de la théorie au général. Parmi les éléments d'un exposé narratif,
certains peuvent être vrais, au sens où ils ont réellement existé (vérité histo-
rique), et d'autres vrais au sens narratif mais faux d'un point de vue historique.
A plusieurs endroits dans son oeuvre, Freud admet qu'une reconstruction parti-
culière peut contenir à la fois des fragments vrais et des fragments faux, mais il
affirme (de façon quelque peu optimiste, semble-t-il) que cela ne pose pas pro-
blème car c'est le «grain de vérité» qui fait toute la différence (Freud, 1937,
p. 238). On ne sait toutefois pas clairement comment identifier ce «grain de
vérité » et le séparer de l'ensemble des inventions tout aussi vraisemblables qui
constituentl'histoire de la vie du patient ; et si nous ne disposons d'aucun moyen
sûr d'identifier la vérité historique, nous sommes alors sérieusementhandicapés
dans notre tentative de formuler des lois théoriques. Il ne s'agit pas ici de dire
que la vérité narrative est un aspect sans importance du vrai, ou de nier qu'elle
contribue de façon significative à la réussite thérapeutique, mais de souligner
qu'elle n'équivaut pas toujours à « toute la vérité » et de faire comprendre que
nous ne pouvons nous appuyer sur la réussite thérapeutique pour valider notre
théorie générale (Hartmann [1964] et Eagle [1980a] pour des avertissements
similaires). Cette réussite même peut être une raison importante de prendre en
premier lieu une proposition au sérieux, mais c'est considérablement limiter
notre base de données et ignorer l'importance des différences individuelles que
de faire reposer une théorie générale sur les résultats d'un patient (voire même
856 Donald P. Spence

d'une séance). Encore une fois, il ne faudrait pas confondre le contexte de la


découverte avec celui de la justification.
Mais cela peut sembler être une accusation injuste ; la confirmation de cons-
tructions théoriques paraît toujours reposer sur les résultats de plus d'un patient
et nous pouvons trouver dans notre littérature d'innombrables exemples de nou-
velles conclusions cliniques qui étayent apparemment la théorie établie. Le pro-
blème réside dans la nature de la confirmation, et il nous ramène à notre tradi-
tion des données incomplètes. Comme nous l'avons vu plus haut dans cet article,
il est assez facile d'arriver à une confirmation approximative dès lors que tous les
faits ne sont pas présentés. Précisément pour cette raison, la concordance entre
la théorie et les conclusions ne peut jamais être que préliminairequand tous les
faits ne sont pas accessibles, et des concordances particulièrement bonnes sont
aussi de bonnes raisons de s'inquiéter : il est en effet possible qu'une concordance
réussie découle d'un choix et d'un agencement judicieux de conclusions.
Il semblerait, du fait qu'elle est nécessairement fondée sur des preuves
incomplètes, que l'apparente validation de la théorie par des données cliniques
doive nécessairement reposer sur des corrélations de modèles souples. Si tous les
faits étaient connus, bon nombre de ces corrélations ne résisteraient pas à un
examen minutieux. Mais le fonds important d'énoncés cliniques disparaissant
dès qu'ils sont énoncés, il est impossible d'y revenir ; la validité d'une corrélation
de modèles ne peut jamais être mise à l'épreuve, et, avec l'autorité que donne
l'encre de l'imprimeur, elle acquiert un statut qu'elle ne mérite probablement
pas. Les corrélations de modèles souples deviennent des confirmations absolues
sans que nous ne nous rendions jamais tout à fait compte que cette transforma-
tion est en train de se faire.
La croyance générale en la confirmation découle également d'un second
aspect de la vérité narrative. Nous avons vu que l'on peut distinguer la vérité
narrative de la vérité historique dans le contexte de la séance d'analyse, et que la
première contribue parfois de façon significative à l'efficacité d'une interpréta-
tion. Mais il existe un second type de vérité narrative logée au coeur de la façon
dont chacun de nous conçoit la théorie générale. Nous sommes toujours en train
de construire un récit conceptuel à partir d'une combinaison d'expériences clini-
ques et d'exposés théoriques, faisant concorder en un tout cohérent notre idée de
la théorie psychanalytique et le processus psychanalytique. Dans cette tâche,
nous faisons intervenir des critères liés au problème de l'unité narrative. Nous
sommes de ce fait plus que d'habitude tolérants à l'égard des corrélations de
modèles souples et des preuves incomplètes car nous visons à construire une
« histoire » théorique cohérente, non pas un exposé de « faits » inattaquable.
Cetteentreprisesuffit à nous fournirun récit utilisable, que notre expérience cli-
nique en cours vient sans cesse renforcer. Les corrélations entre des événements cli-
Vérité narrative et vérité théorique 857

niques et notre récit en développementnous donnent le sentiment que nous sommes


dans le secret d'une certaine partie de la vérité ; mais nous ne nous arrêtons bien
entendujamais pour examiner le fait que ces corrélations sont souvent sélectives et
que notre théorie ne rendjamais compte de toutes les données. A la recherche de la
cohérence et de la continuité, nous sommes aussi enclins à nous souvenir des corré-
lations positives et à ignorer les négatives et avons par conséquent tendance à mini-
miser tout ce qui interrompt le « flux » du récit. Du fait que nous cherchons la vérité
narrative, nous nous efforçons toujours d'écrire la meilleure « histoire » possible à
partir des données dont nous disposons ; nous n'essayons pas de suivre soigneuse-
ment la piste des corrélations et défauts de corrélation.
On pourrait avancer que les raisons mêmes qui nous permettent de construire
un récit utilisable nous empêchent de produire une théorie valable. Comme le
montre l'histoire des sciences, la construction de théories est un processus discon-
tinu, épisodique, et souvent marqué par des réévaluations critiques ; à certains
endroits sur le chemin, il faut démonter d'anciens paradigmes et les remplacer par
des visions du monde notablement différentes. Pour construireune bonne théorie,
nous devons être prêts à renoncer à une formulation bien connue et à retourner aux
données de l'observationjusqu'à ce que nous découvrions une nouvelleexplication.
Mais une telle démarche exige non seulement d'avoir accès aux observations origi-
nales (dont bon nombre se trouvent définitivementhors de portée), mais aussi de se
tenir prêt à laisser tomber de grandes parts du récit qui nous donne pouvoir et nous
aide à saisir la significationde nos rencontres cliniques au jour le jour. Même s'il ne
permet pas de tout comprendre, il vaut toujours mieux que rien et tend de ce fait à
rester en place malgré des observations qui le réfutent, quel qu'en soit le nombre.
Quand bien même en partie faux, il est aussi en partie vrai ; nos rencontres quoti-
diennes avec nos patients nous apportent suffisammentde confirmations pour nous
convaincre que nous sommes sur la bonne voie. Si, de plus, nous supposons que la
bonne théorie attend seulement dans les coulisses, nous pouvons alors trouver
encore moinsnécessairede soumettre tous les faits observésà un examen critique - à
supposerque nous puissions d'une façon ou d'une autre les faire réapparaître.

II

Généralement satisfaits de notre récit privé en tant qu'il permet de prédire


des comportements, mais aussi étayés par les confirmations de nos rencontres
cliniques quotidiennes, nous avons eu tendance à perdre de vue quelque chose
que tout le monde vous, moi, et l'homme de la rue fait d'une façon à peu
- -
858 Donald P. Spence

près comparable. Certaines théories sont meilleures que d'autres mais dans tous
les cas, l'utilisateur d'une théorie croit toujours que son système est assez vrai et
rend suffisamment compte des faits pour justifier qu'il continue à l'utiliser. Cet
état des choses a son origine dans ce que l'on pourrait appeler l'ambiguïté de la
vie de tous les jours - une leçon que Freud nous a bien donnée. Tout comporte-
ment pouvant être regardé de plusieurs positions avantageuses, nous pouvons
produire un nombre indéfini de corrélations modèles, simplement en choisissant
le comportement qui ira le mieux avec notre théorie particulière. Pour ne rien
arranger, cette ambiguïté présente deux aspects différents : il y a, d'une part, les
multiples significations des événements tels qu'ils existent dans le monde réel (on
peut voir un rêve, par exemple, à la fois comme source d'informations et gardien
du sommeil, ou bien un symptôme aussi bien comme un ennui que comme un
appel à la sympathie) ; et, d'autre part, les multiples significations que nous choi-
-
sissons de projeter sur le monde tel que nous le voyons souvent guidées par des
fantasmes inconscients et préconscients (Arlow, 1969). C'est le second type
d'ambiguïté qui sert à confirmer la théorie privée du paranoïde et du mystique ;
le tableau serait beaucoup plus simple s'il était possible de mettre tout bonne-
ment de côté ces significations projetées. La difficulté semble cependant résider
dans le fait que l'on ne peut facilementdistinguer le premier ensemble du second
- de quoi se montrer d'autant plus prudents à l'égard de la théorie privée et de
la confirmation subjective.
Le langage et la façon dont il fonctionne se trouvent encore compliquer le
problème. Dans bon nombre de situations, en particulier quand la réalité est
sans ambiguïté, il fonctionne comme un simple indicateur. Si je dis : « Regardez
l'oryctérope », je vous donne à la fois un ordre et, en supposant que vous n'en
ayez encore jamais vu, une leçon d'identification. Mais quand la réalité devient
plus ambiguë et quand nous passons de simples objets à des relations complexes,
le langage peut alors ouvrir la voie à beaucoup de dommages. Supposons que je
décrive le cas d'un étudiant qui vient d'échouer à un examen et que je dise pru-
demment : « Cela ressemble à une angoisse de castration », le langage prétend
être un indicateur, comme nous l'avons noté plus haut, et il se peut que vous
m'entendiez dire quelque chose de véridique sur l'étudiant. En fait, je ne suis pas
du tout en train de faire une remarque, ou au moins une remarque qu'un autre
groupe d'observateurs pris au hasard puisse vérifier. Au contraire,j'évoque une
donnée théorique sans le dire et je la présente comme si la théorie était démon-
trée plutôt que problématique; et en employant le mot de castration d'une façon
aussi spontanée, je vous donne l'impression que tout le monde croit que la peur
de la castration a des effets assez profonds et durables sur le comportement, et
que cette croyance se trouve une fois de plus étayée. En bref, je me sers malicieu-
sement du langage pour donner l'impression que nous avons trouvé une confir-
Vérité narrative et vérité théorique 859

mation de la loi générale - alors qu'en fait, la notion d'angoisse de castration


n'est au mieux qu'une hypothèse assez faible d'une portée assez limitée.
Dans quelle mesure mon propre système de projection est-il à l'origine de
ces dommages, et dans quelle mesure la phrase est-elle une description valable
du comportement de l'étudiant ? La réponse dépend de votre propre ensemble
de croyances, de votre théorie du monde. Si vous êtes freudien, vous aurez ten-
dance à entendre cette affirmation comme une simple remarque, comme si je
disais : « Il y a un oryctérope. » Si vous ne l'êtes pas, vous l'entendrez peut-être
comme un commentaire étrange, comme une métaphore, une accusation cho-
quante et infondée, ou encore comme un mélange de tout cela et même plus. Si
vous êtes freudien, vous aurez tendance à entendre mon affirmation comme un
exemple de ce que Quine appelle un énoncé d'observation, c'est-à-dire une
phrase qui rend entièrementjustice à sa signification stimulus (dans les termes de
Quine [1960], la signification des énoncés d'observation « se lit comme dans un
livre ouvert»). Les énoncés d'observation sont les énoncés d'information de la
science ; on peut les décrire comme le « fin fond du langage, là où il touche l'ex-
périence : là où la parole est conditionnée par la stimulation » (Quine et Ullian,
1978). Les énoncés d'observation suscitent l'accord de tous les observateurs
exposés à la même situation.
Mais alors que tous les observateurs seraient probablementd'accord quand
je dis : « Il y a un oryctérope », seul un nombre très limité d'entre eux accepte-
raient mon affirmation: «Cela ressemble à une angoisse de castration.» Les
non-croyants ont peut-être été exposés à la même stimulation - celle de l'étu-
diant qui a échoué - mais ont choisi de le décrire de façons différentes. Si le
désaccord est assez largement partagé, nous devrions appeler mon affirmation
autrement qu'énoncé d'observation; par suite de cette nouvelle dénomination,
elle ne serait pas utilisée dans la formation d'une théorie plus étendue.
Et c'est ici que nos problèmes particuliers commencent. Dans notre littéra-
ture, la plus grande partie des énoncés d'observation putatifs ne peut jamais être
vérifiée car les assertions à l'origine de ces énoncés ont disparu. Il est par consé-
quent impossible de remettre leur statut en question, et la voie est ouverte à leur
utilisation dans une théorie où elles n'ont probablement pas leur place. Du fait
de nos habitudes en matière de langage, des affirmations formulées comme des
énoncés d'observation, nous avons généralement tendance à les considérer
comme des observations valables ; en l'absence de données premières, cette ten-
dance devient toute-puissante et, comme nous l'avons noté précédemment, des
commentaires provisoires peuvent se trouver promus au statut de théorie ; avec
la répétition, ils sont élevés au niveau de vérités éternelles. Une proposition peut
être complètement infondée et pourtant donner l'impression, chaque fois qu'on
l'invoque, qu'elle est une fois de plus confirmée, même en l'absence de toute
860 Donald P. Spence

preuve qui la confirme. Dans l'exemple que nous venons de prendre, invoquer le
concept d'angoisse de castration, c'est prétendre qu'il a une fois de plus été
étayé. La fréquence de l'usage engendre la familiarité, et la familiarité la persua-
sion. Comme chaque nouvelle donnée qui va dans le sens d'une loi générale la
renforce, une proposition provisoire comme l'angoisse de la castration peut se
trouver étayée de façon erronée, simplement parce qu'on l'invoque. Chaque
usage peut être tout à fait infondé, le pouvoir du langage est tel que quandj'em-
ploie des mots d'une façon qui indique quelque chose, vous supposez que je dis
la vérité, que je vous dis quelque chose de véridique sur notre monde commun.
En d'autres termes, vous supposez que je fais une observation valable.
Ici intervient une autre façon dont notre théorie se trouve indûment confir-
mée. Du fait qu'elle repose sur des données incomplètes, elle se prête à des pseudo-
énoncés d'observation qui convainquent d'une confirmation. Les données ayant
tendance à disparaître dès qu'elles sont conceptualisées, les affirmations sur les
données tendent à prendre leur place ; les assertions deviennent le noyau de notre
littérature et tendent, du fait de leur caractère public, à fonctionner comme des
données empiriques. Ce qui a commencé comme une observation provisoire peut
devenir prématurément une affirmation théorique (Esman, 1979), revêtant un
caractère d'autorité et de finalité ; avec une certaine fréquence d'apparition, elle
finit par être reconnue en tant que théorie vérifiée. A mesure que la littératurerem-
place les données de base, les discussions sont renvoyées à des articles spécifiques
alors qu'elles devraientl'être aux données empiriques originelles ; les concepts res-
tent ainsi admis aussi longtemps qu'ils sont publiés et tombent en désuétude dès
lors qu'on ne les citeplus. Notre attention dirigée vers la littérature, nous ne remar-
quons plus l'absence des données de base, le nombre limité de cas enregistrés, ou le
fossé entre ce que l'on peut comprendre à partir d'un cas enregistré et ce dont dis-
posait l'analyste traitant pendant la cure de ce client particulier.

III

Dans l'un de ses articles destinés à un public plus vaste, Freud (1933) a sou-
ligné l'intérêt qu'il portait à la construction d'une théorie générale :
« Je vous ai dit que la psychanalyse a commencé en tant que thérapie, cependant ce n'est
pas en tant que thérapie que je voulais la recommander à votre intérêt, mais à cause de
son contenu de vérité, à cause des lumières qu'elle nous donne sur ce qui concerne
l'homme le plus directement, sur son être, et à cause des relations qu'elle découvre entre
ses activités les plus diverses» (p. 210).
Vérité narrative et vérité théorique 861

Freud a toujours voulu aller au-delà de l'interprétation et utiliser le matériel cli-


nique pour établir des lois générales. Il tirait ses insights de cas individuels mais
espérait éviter la circularité en les confirmant avec d'autres cas. Ses successeurs
ont tenté de continuer cette tradition en confrontant ce que l'on pourrait appeler
la théorie opérationnelle aux nouvelles données des cas en cours de traitement.
Nous parlons et écrivons comme si cette tradition était florissante - et pour-
tant, comme j'ai essayé de le montrer, une proposition générale ne se trouve
qu'en de très rares occasions confrontée aux données empiriques sous-jacentes.
Les données attirent l'attention principalement du fait de leur absence même, et
les confirmations dont nous disposons sont presque toujours incomplètes et
principalement privées, inaccessibles au critique extérieur. Nous n'avons pas de
tradition exigeant qu'une assertion soit étayée par toutes les données empiri-
ques ; au contraire, comme nous l'avons vu, Freud mettait l'accent sur le droit
au silence confidentiel, et nous avons marché sur ses traces. Nous n'avons non
plus de tradition de ce que l'on pourrait appeler l'opposition loyale, pas de tri-
bune pour les incrédules bien intentionnés qui ne sont pas satisfaits d'un
ensemble de conclusions donné. Peut-être l'absence d'opposition légitime est-elle
étroitement liée à la tradition des données incomplètes, car aussi longtemps qu'il
existe une possibilité que les données apportent une confirmation mais restent
simplement tues, le critique a tendance à retenir sa critique. Mais, comme dans
d'autres domaines, l'absence de dissentiment n'indique pas toujours qu'il y ait
accord.
J'ai essayé de montrer qu'il faut distinguer la vérité narrative de la vérité
théorique. Une interprétation peut être utile parce qu'elle met en rapport des élé-
ments disparates de la vie d'un patient, parce qu'elle réduit de nombreux com-
portements à une cause sous-jacente, et parce qu'elle trouve un « foyer narratif à
un événement anormal » (Spence, 1982) - autant de satisfactions qui dépendent
de la vérité narrative et esthétique de l'interprétation, mais ne sont pas nécessai-
rement en rapport avec le corps plus vaste de la théorie. La vérité narrative est
utile - en fait, essentielle - pour faire émerger notre compréhension du cas parti-
culier que nous sommes en train de traiter, mais sensiblement incomplète pour
produire des lois générales. Nous avons tendance à perdre de vue cette conclu-
sion car nous ne cessons de faire des expériences qui semblent prouver le
contraire. Chaque jour, une partie de notre expérience clinique semble étayer un
ou plusieurs éléments de notre théorie générale, et devant ces confirmations qui
s'accumulent, nous continuons à penser que l'événement clinique fournit, après
tout, la base d'une théorie solide. Mais, comme nous l'avons vu, les confirma-
tions tendent à manquer de rigueur et ne peuvent jamais être vérifiées par d'au-
tres ; et du fait que nous nous efforçons de construire un récit privé de la théorie,
nous avons tendance à mettre l'accent sur la cohérence et la continuité plutôt
862 Donald P. Spence

que sur l'incohérence et la surprise. (S'il y avait des surprises, on pourrait ne


jamais s'en souvenir ; et si on s'en souvenait, où les publierait-on?)
J'ai avancé que chacun de nous développe constamment sa propre version
de la théorie reçue - son récit subjectif. Fondé sur des données privées jamais
rendues publiques, il ne peut jamais être comparé à la théorie opérationnelle
d'un autre analyste. Néanmoins, nous croyons tous que notre propre théorie
privée est essentiellement identique à celles de nos collègues et que, de plus, elles
correspondent toutes à peu près exactement à la théorie générale en développe-
ment qui émergera un jour. Il est toutefois nécessaire de mettre cette supposition
en question. Les hypothèses opérationnelles d'un analyste ne sont pas nécessai-
rement en rapport avec la théorie générale ou avec quelque autre théorie privée ;
aussi longtemps qu'elles ne violent pas la vérité narrative de l'expérience de
l'analyste, elles peuvent embrasser un vaste champ d'idées, les unes vraies, les
autres moins vraies, et aussi longtemps que la grande majorité des événements
cliniques ne sont jamais enregistrés, il est peu probable que ses hypothèses pri-
vées soient un jour confrontées à un autre ensemble de données.
La théorie publique est tout aussi protégée en raison de la tradition des
-
données incomplètes. Un pseudo-énoncé d'observation tire non seulement auto-
rité du simple fait d'être affirmé mais aussi, plus il y est fait référence, et meil-
leures semblent devenir ses références car il revêt alors un caractère de loi géné-
rale. Comme je l'ai montré plus haut, chaque emploi particulier d'une
proposition peut n'être fondé que sur des données « souples », mais l'accumula-
tion de nombreux exemples « souples » donne un air d'infaillibilité et de vérité
générale.
Notre théorie générale a le plus grand besoin d'être examinée. Peut-être est-
il nécessaire de reconnaître le fait déplaisant que Freud prenait un peu ses désirs
pour des réalités en supposant que sa théorie contenait un ensemble de vérités
générales, et qu'il était aussi un peu léger dans son approche de la confirmation.
Traitant du problème de corroborer une interprétation, Freud (1923) écrit :
« Ce qui finit par lui donner la certitude, c'est justement la complication de la tâche qui
lui est imposée, comparable à la solution d'un de ces jeux d'enfants appelés « puzzles ».
[...] Si on réussit à ordonner le tas désordonné de plaquettes de bois, dont chacune porte
un morceau incompréhensible de dessin, de telle sorte que le dessin devienne sensé, qu'il
ne reste nulle part une lacune entre les emboîtements et que l'ensemble emplisse tout le
cadre, si toutes ces conditions sont remplies, on sait alors qu'on a trouvé la solution du
puzzle et qu'il n'y en a pas d'autre. »

Mais du fait de l'élasticité de l'unité narrative, il existe un très grand nombre de


bons arrangements; et, comme nous l'avons noté, ce qui convient dans le
contexte de la découverte ne cadre pas nécessairement dans celui de la justifica-
tion. Freud était trop prompt à généraliser à partir d'un cas unique - trop excité,
Vérité narrative et vérité théorique 863

peut-être, par l'enchantement de la découverte pour se rendre compte qu'une


hirondelle ne fait pas toujours le printemps.
Il nous faut peut-être nous réconcilier avec la possibilité qu'une théorie
-
générale pourrait mettre longtemps à émerger en raison de la nature particu-
lière de notre fonctionnement clinique fondé sur la vérité narrative. Je l'ai mon-
tré ailleurs, «si l'analyste fonctionne davantage comme un faiseur de modèles
que comme un découvreur de modèles, nous pouvons alors nous trouver face à
une absence flagrante de règles générales. De plus, les règles existantes peuvent
se rapporter en grande partie aux aspects les plus insignifiants de notre matériel
clinique. Si l'impact d'une interprétation particulière dépend [...] de la texture
spécifique du temps et du lieu, les règles qui font sa vérité sont tout autant hors
de portée que celles de tout autre type de chef-d'oeuvre artistique» (Spence,
1982).
Chaque fois qu'une interprétation particulière permet d'accéder à davan-
tage d'insight ou à un nouvel ensemble d'associations, l'analyste est enclin à
tirer la conclusion erronée que sa vérité historique se trouve également confir-
mée ; et il n'y a pas loin à conclure que quelque chose d'importance a été éta-
bli au plan théorique. Mais dans la notion que l'on veut distinguer la vérité
narrative de la vérité historique, il y a implicitement la conclusion que la vérité
narrative peut être fondée sur des prémisses non historiques (Viderman [1979]
et sa conception d'une interprétation comme acte créatif). Dans la mesure où
les interprétations marchent pour des raisons non factuelles (au sens habituel
du terme), c'est évidemment une erreur de se servir de données cliniques
comme principaux ingrédients d'une théorie générale. Certains éléments peu-
vent en effet être pertinents, mais nous sommes confrontés au problème de ne
jamais savoir, pour tout exemple particulier, quels éléments des données ont
une pertinence générale et lesquels sont spécifiques à la séance, au patient, et à
l'analyste en question. Nous pouvons imaginer des situations où le pouvoir de
persuasion d'une interprétation a découlé en grande partie de la forme particu-
lière du transfert : l'analyste, investi de tout son pouvoir de transfert, était plus
important qu'il ne l'a dit. Ce serait bien entendu une erreur de se servir du
contenu comme base pour une théorie générale du comportement. D'autres
fois, le contenu peut être significatif eu égard à l'effet et considéré comme le
«grain de vérité» qui a produit cet effet. Il apparaît clairement que nous
n'avons aucun moyen fiable de distinguer ces deux cas de figure, et l'on pour-
rait dire la même chose de Freud. En omettant de faire cette distinction, il a
eu tendance à élever tous les événements cliniques significatifs au niveau de
propositions théoriques. En omettant de distinguer vérité narrative et vérité
historique, il a eu tendance à confondre les effets spécifiques de la situation du
traitement et la généralité de l'événement clinique.
864 Donald P. Spence

IV

Quelles sont alors les perspectives pour une théorie générale de «ce qui
concerne le plus les êtres humains?» J'ai parlé de la tradition des données
incomplètes et de la façon dont elle a fait obstacle au développement d'une pen-
sée critique et d'une théorie vitale. Existe-t-il une perspective de changement?
La réponse, semble-t-il, doit dépendre de la façon dont nous apprenons à aller
au-delà de la vérité narrative ou plus généralement, comment nous passons de la
description à l'explication (Hartmann, 1964).
Du fait que nous travaillons avec des modèles complexes de forme et de
contenu, il devient souvent difficile d'identifier les données pertinentes. Il est
nécessaire de connaître plus que les termes d'une interprétation, mais combien
plus ? Nous aimerions savoir quelque chose de l'état du transfert, de l'histoire de
cette interprétation particulière, des significations supplémentaires suggérées par
les termes mais non explicitement exprimées nous avons en tout cas besoin de
-
connaître l'étendue du terrain qu'il s'agit de fouiller, et nous n'avons pas de
lignes directrices précises. Chaque investigateur a tendance à se servir de ses pro-
pres normes, et par conséquent, ce qu'un chercheur considère comme des don-
nées peut n'être que des faits observés squelettiques pour un autre.
Une autre raison d'avoir des doutes sur la question de savoir si nous pou-
vons avoir accès à tous les faits observés a trait au problème du contexte privilé-
gié. Le texte visible de la séance étudiée est toujours entendu tant par le patient
-
que par l'analyste sur le fond de ce que chacun d'eux pense (Spence, 1981).
-
Nous sommes ici de nouveau confrontés à un mélange complexe. La conviction
vient-elle des termes de l'interprétation spécifique ou de la concordance de son
contenu lexical avec les espoirs et les peurs du patient ? Dans de nombreux cas,
une interprétation particulière tire une force supplémentaire des significations
privées que le patient y lit, mais invisibles pour l'observateur extérieur (nous
retrouvons ici la distinction entre compétences normatives et compétences privi-
légiées). La raison de donner une interprétation particulière dépend parfois
moins des exigences de la «conversation» analytique que de l'expérience inté-
rieure de l'analyste qui, du fait de certaines successions de sentiments subjectifs,
décide qu'il est maintenant temps de parler ; là encore, l'observateur extérieur
n'a pas accès à l'expérience intérieure. Elle fait néanmoins sans doute partie des
données car sans la connaissance de ce contexte intérieur, nous ne pouvons
jamais « entendre » la conversation analytique avec le « phrasé » et l' « accent »
justes.
Vérité narrative et vérité théorique 865

Le problèmedu contexte privilégié comporte un défi considérable. Plus l'ex-


périence est subjective, plus il devient difficile de la réduire à un ensemble de
règles générales et nous pourrions avancer que toute tentative de ce type ne
-
peut jamais mener qu'à une théorie stérile. Nous n'avons pas seulement le pro-
blème de savoir comment traduire un ensemble de significations très indivi-
duelles en une sorte de formulation générale, mais nous devons aussi trouver une
réponse à la question de la quantité de contexte qu'il faut inclure. Pour interpré-
ter une séance donnée, avons-nous besoin de connaître en détail l'expérience de
l'analyste pendant les vingt-quatre qui l'ont précédée? Ou peut-être les qua-
rante-huit heures ? Les trois mois ? Les six mois ? Les questions se posent sans fin
car nous ne disposons pas d'une façon systématique d'aborder le problème.
Il paraîtrait donc que nous devrions toujours être gênés par la tradition
des données incomplètes. Même avec les meilleures intentions, il ne semble pas
y avoir de méthode systématique pour définir l'étendue appropriée de l'espace
de recherche et rassembler un contexte approprié pour chaque énoncé visible.
Et l'ironie veut que même en ayant conscience de ce qui manque et en sachant
qu'il faut investiguer tous les faits, nous soyons toujours impuissants à formu-
ler l'étape suivante. Peut-être Freud a-t-il pris sa position privilégiée pour une
raison !
A mesure que nous découvrons que la vérité narrative se trouve au coeur de
l'insight et du changement thérapeutique, nous apprenons aussi que la vérité his-
torique est moins accessible que ce que l'on nous apprend à croire. Vers la fin de
sa vie, Freud a semblé accepter ce verdict et donner l'avantage à la construction
(un effort en partie créatif) sur la reconstruction (une tentative de faire revivre un
élément du passé). La première s'intéresse à la vérité narrative alors que la
seconde vise à trouver la vérité historique. Dans des articles récents (voir en par-
ticulier Shapiro [1981]), des doutes 1 croissants ont été exprimés quant à la possi-
bilité de jamais découvrir ce qui est «réellement» arrivé pendant les premières
années de la vie d'un patient, et, dans une récente série d'études, Loftus (1979) a
montré combien des questions insidieuses peuvent facilement influencer des sou-
venirs, nous rendant nécessairement sceptiques quant à l'effet du processus du
traitement sur les associations du patient. De tous côtés, il paraît y avoir des rai-
sons de douter de la vérité historique des faits que nous observons et nous appre-
nons à traiter avec un certain scepticisme même des souvenirs assez « solides ».
Nous avons par conséquent tendance à voir de plus en plus d'intérêt dans la
vérité narrative d'une formulation et dans la place centrale de l'attrait narratif
dans le processus du traitement.

1. Pour un exemple de doutes plus anciens, voir Kris (1956).


866 Donald P. Spence

Mais la vérité narrative comporte un ensemble de problèmes qui lui est


propre. Elle est avant tout très relative ; chaque histoire est différente et ce qui
rend une formulation convaincante et irrésistible réside précisément dans le fait
qu'elle est soigneusement adaptée à la vie du patient. (Si toutes nos interpréta-
tions étaient identiques, mot pour mot, elles perdraient rapidement leur pouvoir
de persuasion.) Mais, si chaque élément de vérité narrative est relatif, comment
pouvons-nous alors l'intégrer dans une théorie générale ? Chaque élément d'ex-
plication narrative tend à être un peu circonstanciel, à tirer son pouvoir de per-
suasion d'une accumulation de détails individuels que nous ne pouvons jamais
espérer reproduire dans une autre situation. Étant donné l'explication et son
effet clinique, comment faisons-nous pour l'exprimer d'une façon plus générale,
qui me permette de comparer mon récit au vôtre et, finalement, de développer
des lois générales sur ce qui fait qu'un récit est bon? L'étude de la littérature
s'est traditionnellement intéressée à ce que l'on pourrait appeler la théorie de la
bonne histoire ; nous savons certaines choses sur la forme et le contenu, sur cer-
taines des transformations nécessaires pour changer lés détails chaotiques de la
réalité en la forme harmonieuse d'une histoire convaincante. La tradition hermé-
neutique peut aussi nous apprendre quelque chose sur la façon de nous y
prendre pour trouver les ingrédients de notre récit - comment examiner le maté-
riel ambigu des rêves, des souvenirs et des fantasmes pour trouver les significa-
tions particulières dont nous avons besoin. Mais ni l'art de conter ni la décou-
verte herméneutique ne nous apprendront beaucoup sur la science de l'homme,
et c'est là que le principal inconvénient de la tradition narrative porte. Si la plus
grande partie des «découvertes» historiques sont d'une certaine façon défor-
mées dans la narration, nous avons inévitablement limité la portée de notre
théorie. Peut-être devons-nous reconnaître que le passé est essentiellement hors
d'atteinte et que nos données sont surtout pertinentes pour comprendre le pré-
sent d'une séance particulière. Nous nous trouvons dans une situation privilé-
giée pour rendre compte du présent, mais dans une position au contraire fragile
pour rendre compte du passé. La célèbre distinction établie par Russell (1912)
entre connaissance par expérience directe et connaissance par description peut
éclairer cette différence. Nous sommes des observateurs privilégiés des données
dans le cadre de la séance et en mesure d'observer comment le patient, disons,
entend une interprétation particulière, et comment ce qui est entendu (ou mal
entendu) peut être compris à la lumière de la névrose de transfert. Des expé-
riences de ce type mènent à la connaissance par expérience directe. Mais des
récits du passé sont de l'ordre de ouï-dire, le réfèrent restant définitivementhors
de portée; et bien que nous puissions faire une interprétation génétique, elle
repose toujours davantage sur la connaissance par description (connaissance
théorique). Une explication ancrée dans le transfert et renforcée par les innom-
Vérité narrative et vérité théorique 867

brables détails du contexte immédiat est toujours plus convaincante qu'une


explication fondée sur une constructionhypothétiquedu passé.
Mais l'enjeu dépasse ici la seule question de la conviction ; il y va aussi d'un
certain respect des faits observés. En réduisant prématurément une observation
clinique à quelque événement antérieur hypothétique (une scène primitive, par
exemple), nous avons pu nous convaincre que nous avions expliqué cette obser-
vation ; mais une fois classée de cette façon, elle n'est plus jamais examinée. Mul-
tiplions cette tendance par des milliers de séances pour des milliers d'analystes et
la perte de données devient évidente. Tout le temps où nous avons accepté une
explication douteuse, ancrée dans le passé, nous avons été exposés à des milliers
d'événements cliniques porteurs d'importantes quantités d'informations clini-
ques sur le présent inexplorées. Mais du fait que nous nous intéressions moins à
ce que nous avions devant les yeux, les données significatives nous ont souvent
glissé entre les doigts alors que nous continuions à confirmer des propositions
douteuses sur le passé.
Nous pouvons poser le problème de façon plus précise en considérant de
nouveau le conflit entre théorie publique et théorie privée. Chaque analyste est
continuellement en train de mettre à jour son récit privé en ajoutant les derniers
exemples de bonnes et de mauvaises interprétations à son fonds croissant de
sagesse clinique. Il essaie toujours d'intégrer les faits observés à ses hypothèses
opérationnelles. Mais ce serait une erreur pour le champ analytique en général
d'adopter cette attitude ; il doit au contraire mettre l'accent sur l'adaptation et
trouver des moyens de faire en sorte que la théorie admise doive être modifiée
pour se conformer aux faits observés.
A cette fin, il serait peut-être utile de séparer les contributions à des revues
en deux catégories : celle des découvertes cliniques (vérité narrative) et celle des
formulations plus abstraites (vérité théorique). Les articles entrant dans la pre-
mière catégorie pourraient servir d'archives dont on tirerait des conclusions
générales ; les formulations à partir de ces cas paraîtraient dans la seconde. Les
articles de la première catégorie feraient ressortir le contexte clinique d'un événe-
ment particulier; il s'agirait de présenter (avec beaucoup plus de détails que ce
que l'on trouve actuellement) un exposé détaillé du contexte du cas et de rendre
compte du contexte privilégié de l'analystetraitant. Si des détails étaient donnés
en quantité suffisante et dans le contexte approprié, un lecteur extérieur (n'ayant
que des compétences normatives) pourrait non seulement comprendre et inté-
grer l'information, mais serait aussi en mesure de la comparer avec d'autres
comptes rendus d'événements similaires. Les faits cliniques deviendraient
publics, les discussions théoriques pourraient se référer à un ou plusieurs exem-
-
ples spécifiques, rendant un débat public possible et ce qui est encore plus
important permettant de retracer à volonté le chemin parcouru des données à
-
868 Donald P. Spence

la construction. Un nouveau concept pourrait être défini (par ex. celui de « frag-
mentation »), faisant référence à un échantillon particulier d'exposés cliniques, et
chacun aurait la possibilité d'examiner la base des faits sur lesquels il se fonde.
Pour la première fois, les données analytiques deviendraient une propriété
publique, dont on discuterait publiquement.
Si les détails cliniques sont présentés de façon appropriée dans le type de
contexte qui convient, il devrait être possible de générer une conviction fondée
sur la seule vérité narrative. Presque pour la première fois, un lecteur extérieur
serait à même de ressentir l'excitation d'une véritable découverte clinique - au
heu qu'on lui dise qu'il existe des choses comme celles-là, auxquelles il faut
croire, il ferait l'expérience de la conviction telle qu'elle s'est produite. Ce qui
était connaissance par description deviendrait ainsi connaissance par expérience
directe. Bien qu'il soit peut-être nécessaire de développer un mélange de compé-
tences littéraires et de mise en scène afin de présenter correctement un événement
clinique, d'une façon adéquate qui puisse vraiment convaincre le lecteur, si ce
but peut être atteint, nous serions vraiment en mesure de saisir un élément essen-
tiel de vérité narrative et de l'intégrer à notre théorie.
Les contenus de ces «vignettes» seraient analysés et discutés dans la
seconde catégorie, celle des articles théoriques. Ici, le but est autant de
convaincre que de découvrir ; la raison spécifique de l'exemple particulier donne-
rait lieu à la formulation de lois générales (Eagle, 19806). Il serait alors possible
de séparer la discussion sur la formulation de celle sur les détails, et un nombre
indéfini d'auteurs (contrairement à la pratique actuelle qui consiste à fournir de
nouveaux exemples pour chaque nouvelle discussion) pourraient discuter un élé-
ment donné des archives cliniques. Les articles théoriques pourraient aussi être
jugés sur des bases plus générales ; les arguments circonstanciels donneraient lieu
à des types de raisonnement plus généraux, et les détails du cas pourraient rester
distincts de sa signification plus large. Des désaccords non résolus conduiraient
peut-être à faire appel à de nouveaux exemples cliniques (plutôt qu'à la forma-
tion de nouveaux instituts) ; les nouveaux éléments ajoutés aux archives suscite-
raient de nouvelles discussions et permettraient de préciser davantage des ques-
tions théoriques. (Cela rappelle le système de la jurisprudence en droit et la
façon dont de nouvelles affaires mènent à de nouvelles décisions).
Pour terminer avec un exemple particulier montrant comment un tel
schéma pourrait fonctionner, référons-nous à un article récent de Lang (1981)
sur les modalités de la cure en psychanalyse.Il propose l'idée que seules les inter-
prétations fondées sur le contexte immédiat de la séance sont curatives à un
degré significatif et que d'autres types d'interprétations, fondées sur le contenu
manifeste ou des formulations génétiques, peuvent en fait renforcer la résistance.
Seules des interprétations qui prennent en compte l'interaction entre le patient et
Vérité narrative et vérité théorique 869

l'analyste « peuvent offrir au patient un changement structurel adaptatif et une


résolution de symptôme riche en insight» (Langs, 1981, p. 212). Solides affirma-
tions, pense-t-on - mais où est la preuve ? Malheureusement, elle est en grande
partie invisible, et de nouveau, il faut pour l'essentiel croire à ces affirmations.
Vraie ou pas, il n'existe aucun moyen d'évaluer équitablement cette position.
Pensez combien plus convaincante elle aurait été et combien plus durables
-
auraient été ses conséquences - si l'on avait accès aux données qui la sous-ten-
dent. De spéculation intéressante, elle deviendrait dans ces conditions document
public - de question de vérité narrative, elle acquérerait (une fois confirmée) le
statut d'élément de connaissance théorique. La formulation originale subirait
très vraisemblablement différentes étapes de modification ; des conditionsimpor-
tantes qui augmenteraient ou diminueraient l'effet général pourraient être révé-
lées, et des exceptions à la règle générale découvertes à mesure que de nouveaux
éléments d'observations cliniques la remettraient en question. Mais l'on arrive-
rait finalement à une plus grande conviction générale que ne le permet l'absence
de faits observés ; en ancrant la règle dans un contexte de détails, nous passe-
rions d'une connaissance par description (qui ne coûte pas cher) à une connais-
sance par expérience directe (qui est beaucoup plus durable).

(Traduit de l'américain par Anne-Lise Hacker.)


Donald P. Spence
Dpt of Psychiatry
Robert Wood Johnson Médical School
675 Hoes Lane
Piscataway, NJ 08854 (USA)

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La psychanalyse :
mythes et théorie

Jean LAPLANCHE

Est-ce une affirmation vaine de prétendre que l'exigence de vérité est au


coeur de notre pratique, qu'elle est quotidiennement présente, pour tout psycha-
nalyste digne de ce nom ? On le croirait, à constater que depuis toujours, et aussi
bien naguère, les penseurs les plus illustres et par ailleurs les plus rigoureux se
sont permis de forger, avec la plus grande désinvolture, une image mal informée
et composite d'une «psychanalyse» qu'ils n'ont pas eu dès lors bien de mal à
discréditer.
On reste sensible au cri d'indignation lancé il y a près de dix ans, par Marie
Moscovici à propos de La potière jalouse de Lévi-Strauss, cette dernière étape
d'une série d'attaques qui ne se sont jamais amendées pour ce qui est de l'ap-
proximation. « La psychanalyse est un mythe, Lévi-Strauss l'a résumé. »1 On ne
saurait mieux dire et pour le «mythe» et pour le véritable «abstract», bricolé à
partir de morceaux raccordés, qui sert à Lévi-Strauss d'image-repoussoir.
Lévi-Strauss n'est pas le seul à considérer que la désinformation est sans
doute autorisée par la nature même de notre discipline. On citerait volontiers,
parmi d'autres grandes penseurs, Heidegger et probablement aussi Wittgenstein.
Mais c'est sur Popper que je voudrais m'attarder un peu plus ; ceci dans la
mesure même de la considération que j'ai pour son épistémologie, la critique du
raisonnement inductif et la notion de falsification. Popper, on le sait, prend le
marxisme et la psychanalyse ces deux idoles de l'intelligentsia entre les deux
-
-
guerres pour le type même des pseudo-sciences, en alléguant que leurs raison-
nements et leurs conclusions s'appliqueraient sans faille à n'importe quel état de

1. In Marie Moscovici, Il est arrivé quelque chose, Paris, Ramsay, 1989, p. 205.
Rer. franc. Psychanal, 3/1998
872 Jean Laplanche

faits, et que l'on ne pourrait pas même imaginer une situation dite de « falsifica-
tion », c'est-à-dire où l'on puisse tester leur fausseté éventuelle.
La psychanalyse se trouve ainsi rattachée tout à la fois à la métaphysique
et à la pensée mythique - deux accusations qui vont souvent de pair : « En ce
qui concerne l'épopée freudienne du moi, du surmoi et du ça, ces histoires
décrivent certains faits mais à la manière des mythes, pas sous une forme
testable. »1
Or, quand on cherche à quel genre d'assertion « psychanalytique »2 Popper
s'attaque, on tombe sur une fable forgée de toutes pièces et plusieurs fois répétée,
comme s'il s'agissait d'une grande trouvaille : « Un homme jette un enfant à la
rivière dans l'intention de le noyer ; un homme sacrifie sa vie pour tenter de sau-
ver un enfant. Chacun de ces deux cas peut être expliqué aussi facilement en
termes freudiens : selon Freud le premier souffrait de refoulement (disons d'une
composante de son complexe d'OEdipe) tandis que le second avait réussi la
sublimation. »3
On a presque honte de reproduire de telles fadaises où des termes comme
« refoulement » ou « sublimation » sont utilisés sans scrupules dans un raisonne-
ment de type métaphysique (au sens de A. Comte), c'est-à-dire comme des
abstractions recelant, dans leur simple nom, tout leur pouvoir explicatif4.
Il ne suffit pas de s'indigner. « Ni rire ni pleurer, comprendre ! » Quel destin
voue donc la psychanalyse à être réduite, par ses plus illustres adversaires, à des
fables aussi sommaires ?
Sans doute, on se souviendra ici des moments où Freud semble être sur le
point de céder sur son idéal scientifique voire positiviste, avec des formulations
telles que «la sorcière métapsychologie», «la théorie des pulsions est notre
mythologie», voire avec la notion peu élaborée de «mythe scientifique». Ceci
comme en contradiction avec ce qui se montre dans la quasi-totalité de son
oeuvre : un acharnement pied-à-pied à discuter preuves et contre-preuves.
C'est en vain que Popper et ses éventuels successeurs objecteraient ici
qu'une accumulation de confirmations n'a jamais validé, dans l'absolu, une
théorie. Car Freud, précisément dans le cadre d'une sorte d'épistémologiepré-
-

1. Karl Popper, Conjecturesand réfutations, New York, Harper & Row, 1968, p. 38.
2. Popper ne s'embarrasse pas d'information ni de précision dans ses sources. La « psychanalyse »
c'est, d'un seul et même souffle, « Freud, Jung et Adler ».
3. K. Popper, 1957, cité in A. Grünbaum, Précis of the Foundations of Psychoanalysis,in The Beha-
vioral and Brain Sciences, 1986, 9, p. 254.
4. Que penserait-on d'un épistémologiste tentant de montrer le caractère pseudo-scientifique de la
théorie de la gravitation par le « raisonnement » suivant : « Qu'un immeuble s'effondre ou qu'il tienne
debout, chacun de ces cas pourrait être expliqué aussi facilement en termes de gravitation. » Assertion où,
évidemment, le mot « gravitation » est allégué de façon mythologico-métaphysique, abstraction faite de
tout contenu scientifique.
La psychanalyse : mythes et théorie 873

poppérienne dont il serait intéressant de retrouver les sources -, invoque à de


nombreuses reprises l'éventualité de ce qu'il nomme, entre guillemets, le « cas
négatif», par exemple comme possibilité de falsification de sa théorie de l'étiolo-
gie sexuelle1. C'est de la même façon, par une épreuve de falsification, qu'il pro-
cède, aussi bien dans son « abandon de la théorie de la séduction », que dans le
texte qui se propose d'examiner « un cas de paranoïa contredisant la théorie psy-
chanalytique de cette affection»2. On se souviendra encore de la façon dont
Freud accueille la falsification, par Melanie Klein, de la théorie selon laquelle les
interdits internes (le « surmoi ») héritent des interdits parentaux et de la sévérité
de ceux-ci. Melanie Klein objecte que bien souvent les individus se sentent d'au-
tant plus coupables que leur éducation a été plus tolérante. On peut apprécier
avec circonspection la capacité de Freud à intégrer théoriquement l'objection ;
du moins ne ruse-t-il pas avec elle !
Enfin, pour terminer ce trop bref rappel, je mentionnerai le début bien
connu de « Constructions dans l'analyse », où Freud discute longuement l'asser-
tion d'un « savant de mérite », selon laquelle l'interprétation psychanalytique,
s'énonçant comme un « face je gagne, pile tu perds », serait par définition inac-
cessible à la contradiction. Freud fait directement front à cette objection sans
chercher à la contourner. Le nerf de sa réponse, auquel aucun épistémologistene
saurait redire, c'est finalement qu'il n'y a pas lieu de confondre le « non » ou le
« oui » proféré par l'analysant avec le « non » ou le « oui » qui peut ressortir de
l'expérience de la cure et de la réflexion sur celle-ci3.
Par quelle malédiction, dès lors, un Freud qui n'a jamais cédé sur ses exi-
gences positivistes se trouve-t-il, de façon récurrente, confronté à l'accusation de
n'avoir lui-même forgé qu'un mythe de plus? Malédiction? Vice caché de la
théorie psychanalytique ? ou bien fausse appréciationpar la théorie de la fonc-
tion mythique elle-même ?
C'est donc entre mythe et théorie que je m'avance ici. Mais un troisième
terme est à l'horizon, et devrait être pris en considération: celui de roman. Car
depuis le « roman familial des névrosés » de Freud et le « mythe individuel du
névrosé » de Lacan4, ce qu'on peut nommer mise en roman ne cesse de faire des
avancées en psychanalyse. La narrativité - terme très usité depuis Spence, mais
qui peut aussi bien se réclamer de Ricoeur, de Viderman et d'autres auteurs

1. Cf. OCF-P, III, 224-225 ; X, 253.


2. In OCF-P, XIII.
3. Trad. franc, in Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985, p. 269 sq.
4. Il y a un intéressant chassé-croisé entre les formules : « roman familial » (Freud) et « mythe indi-
viduel » (Lacan). Mais, dans les deux cas, il s'agit de montrer comment l'individu (le « névrosé ») se forge
une version personnellede scénarios portant sur la « famille » et proposés par le mythe.
874 Jean Laplanche

moins importants - devient comme le slogan sous lequel fait retour, au sein de la
psychanalyse, la vieille mais toujours vivante herméneutique1.
Entre mythe, théorie et roman. Entre la mise en roman du sujet, et la mise
en mythe de la théorie, une prise de position s'impose. Elle doit tenir compte de
l'interrogation que j'ai tenté de faire pressentir précédemment : pourquoi et com-
ment la pensée mytho-symbolique, redécouverte majeure de la psychanalyse,
a-t-elle indûment tendu à devenir le tout de la psychanalyse, pour ses adver-
saires, mais peut-être aussi parfois pour elle-même ?

Les découvertes de Freud,j'entends les découvertes essentielles, se comptent


sur les doigts d'une main ce qui est déjà énorme. Chacune d'entre elles pose,
-
bien évidemment, le problème de son intégration, réussie ou plus ou moins ratée.
Chaque fois une possibilité de fourvoiement est possible. Et sans doute un tel
fourvoiement était-il déjà plus ou moins prévisible, en fonction d'options
antérieures.
J'ai tenté de montrer comment la découverte du narcissisme (1910-1915)
entraînait, de façon structurale ou quasi kaléidoscopique, l'hypothèse des pul-
sions de vie et de mort2. Aujourd'hui, je propose de nous replacer à une époque
plus précoce du parcours freudien. Anzieu dans son livre sur L'auto-analyse de
Freud décrit les deux découvertes majeures, initiales, de Freud, sous le chef d'une
part du « sens des rêves », d'autre part du « complexe d'OEdipe »3. J'accepterai
cette double rubrique, mais en lui donnant une portée beaucoup plus large. Car
ce qui est en jeu n'est pas seulement deux types de contenu, mais ce qui est dési-
gné comme deux méthodes (associative versus symbolique) et deux champs d'ap-
plication, voire d'origine, différents : l'individu ou bien le champ culturel.
Ce grand chantier qui s'ouvre alors pour la psychanalyse et où Freud -
aime à souligner qu'il n'est pas le seul ni peut-être le premier explorateur se -
situe dans les années 1906-1911. Il ne s'agit pas au sens strict d'un tournant,
mais de l'ouverture d'un domaine nouveau. Le mettre sous le seul signe du com-
plexe d'OEdipe est bien trop restrictif. A mon sens, évoluent alors d'un seul et
même mouvement la mise en place des grands complexes (OEdipe et castration),
la multiplication des scénarios dits « typiques » retrouvés dans les rêves, l'effio-
rescence du symbolisme et, last but not least, le rapport au mythe. Les princi-
paux disciples à citer mais ils ne sont pas les seuls sont Stekel, Jung, Rank.
- -
Rank dont Freud n'hésite pas à adjoindre deux essais, dont l'un sur le mythe, à

1. Qu'elle ait recruté le terme freudien d'après-coup pour n'y trouver que le sens d'une donation de
sens rétroactive, n'est pas sans inquiéter, par rapport à une conception de la temporalité plus complexe
que laisse espérer ce concept.
2. Cf. par exemple ProblématiquesIV : L'inconscient et le ça, Paris, PUF, 1981, p. 222 sq.
3. Paris, PUF, 1988, p. 179.
La psychanalyse : mythes et théorie 875

sa quatrième édition de la Traumdeutung. C'est l'évolution complexe des éditions


progressives de la Traumdeutung qui témoigne le mieux de la difficulté à intégrer
ce champ nouveau dans le dessein initial.
Il serait difficile, et peut-être partiellement vain, de faire un tableau de la
découverte première de Freud, avant cette invasion un peu incohérente et en
-
tout cas dérangeante par le typique et la symbolique. Il faut rappeler que cette
-
découverte première était en réalité corrélative d'une véritable invention : celle de
la situation analytique et de la méthode associative; c'est en fonction de l'instau-
ration de cet instrument inouï que va se profiler l'objet qui est sa visée ou comme
son ombilic : l'inconscient.
Comment donc reconstituer cette « proto-analyse» au moment où elle récu-
sait fondamentalement toute «clé des songes», et par là même, d'une façon
générale, toute clé, c'est-à-dire tout savoir pré-établi des structures qui pour-
raient être découvertes. Sans doute une telle image serait-elle même ambiguë
puisqu'elle ne manquerait pas de montrer, malgré tout, un Freud qui en sait plus
qu'il ne veut bien le dire. Cependant, telle analyse des Studien ou encore le rêve
de l'injection à Irma sont impressionnants, par ce qu'on pourrait nommer une
façon de larguer les amarres d'un discours guidé par un but, pour se livrer sans
recours aux chaînes d'associations, à leurs divergences et à leurs recoupements,
bref à une déliaison, sans que soit proposée, même à l'horizon, une reliaison pos-
sible. Aucun regroupement sous le chef d'un grand thème de compréhension.
L'accomplissement de souhait lui-même, considéré comme le moteur du rêve, se
décline volontiers au pluriel ; de même que les scènes ou réminiscences qui se
démasquentl'une après l'autre, comme en enfilade.
Mais, plutôt que de forcer les traits qui font alors de l'analyse essentielle-
ment une déliaison, je voudrais apporter comme un test l'analyse d'un rêve, qui
me paraît particulièrement significative par ce qu'elle propose et surtout par ce
qu'elle omet.
«Un homme» rapporte Freud, et ceci dès la première édition de la
-
Traumdeutung, donc avant 1900 «un homme qui depuis un an est gravement
-
souffrant, a rêvé de façon répétée entre onze et treize ans, avec une grave
angoisse, qu'un homme avec une hache le poursuit. Il voudrait s'enfuir mais il
est comme paralysé et ne peut bouger »l.
A partir de ce rêve Freud présente, en une à deux pages, la série des associa-
tions recueillies auprès du rêveur. Associations qui mènent, par des voies bifur-
quées, à la notion de violence, d'agression, de rivalité fraternelle, etc. Jusqu'à ce
que surgissent enfin, comme une idée incidente détachée, des souvenirs de per-

1. GW, II-III, p. 590.


876 Jean Laplanche

ception du coït parental1 ; l'angoisse, selon la conception que s'en forme alors
Freud est liée à l'excitation sexuelle provoquée par la scène, celle-ci n'étant pas
maîtrisée par une compréhension adéquate.
Ce qui importe cependant, de mon point de vue, est ceci : pas un instant, dans
ce rêve présenté cependant comme répétitif, Freud ne lit ce qui nous paraît
aujourd'hui sauter aux yeux : « la castration » ; laquelle s'accorderait d'ailleurs
parfaitement avec le fait qu'il s'agit d'un rêve d'angoisse. Un aveuglement ou un
paradoxe qui se poursuivra au cours des éditions successives de la Traumdeutung,
puisque ce rêve ne sera jamais pris comme référence quand il s'agira du symbo-
lisme ou des rêves typiques de castration2. Je reviendrai à ce qui semble bien être
une exclusion réciproque du travail associatif et de la lecture symbolique.
L'apparition du symbolisme, et l'extension de ce que Freud nomme rêves
typiques, entraîne, dans l'édition même de la Traumdeutung, non seulement des
ajouts (comme ce sera le cas pour les Trois Essais) mais des remaniements fort
complexes dont la préface de la Standard Edition rend partiellement compte. La
difficulté tient notamment à ce que symbolisme (ou symbolique) et typicité sont
étroitement liés. Freud insistera d'ailleurs sur le fait que « la symbolique du rêve
se révèle indispensable pour comprendre les rêves dits typiques des êtres
humains, et les rêves récurrents de l'individu»3.
On ne peut objecter que symbolique et typicité soient deux choses diffé-
rentes, la symbolique mettant en évidence des relations terme à terme entre sym-
bole et symbolisé, tandis que la typicité ferait ressortir des scénarios fixes. Nous
savons bien, en effet, qu'une équivalence terme à terme d'un signifiant et d'un
signifié est une illusion, et ne se conçoit que dans le cadre d'un contexte.
L' « analogie », dont Freud fait à juste titre le ressort majeur du symbolisme, est
toujours une analogie de rapports ; lire la hache comme instrument tranchant,
c'est en même temps lire le contexte, le scénario : castration.
Or la typicité, à son tour, est, nous le savons, ce qui introduit directement,
chez Freud, aux « complexes » : le complexe d'OEdipe se développe entièrement
dans la Traumdeutung au sein du sous-chapitre des « Rêves de la mort de per-
sonnes chères ».
Symbolisme, typicité, complexes ; il reste à adjoindre un quatrième élément,
qui est le mythe. Dans le chapitre « Rêve de la mort de personnes chères », c'est

1. Non désigné, à l'époque, du terme mythique de « scène originaire ».


2. Pour faire bon poids, ajoutons que l'analyse de ce rêve se termine par une violente charge ironique
contre l'explication de l'angoisse infantile que proposent certains pédiatres, en termes de « mythologie
médicale ». Faut-il nécessairement adopter une mythologie, celle de la castration, après en avoir récusé
une autre ? (GW, II-III, p. 591-593).
3. Sur le rêve, GW, II-III, p. 699 ; Fr. Paris, Gallimard, 1988, p. 138 (mots mis en italiques par
nous). Souvenons-nous que le rêve de « l'homme à la hache » est un rêve récurrent qu'on pourrait consi-
dérer à la fois comme typique et comme symbolique.
La psychanalyse : mythes et théorie 877

bien le mythe d'OEdipe, tel qu'il est mis en scène chez Sophocle, qui constitue la
référence majeure, comme le catalyseur qui fait « prendre » l'ensemble en un tout
cohérent. Il ne s'agit pas seulement d'une confirmation du complexe dans le
mythe. La lecture des mythes est désormais considérée comme première, comme
le heu et le test de vérité de la symbolique. Ainsi s'exprimera Freud dans une
note du 10 novembre 1909 : «Les symboles oniriques qui ne s'appuient pas sur
des mythes, des contes de fées, des usages populaires, etc., doivent être considé-
rés comme douteux. »1
Je rappellerai aussi l'enthousiasme de Freud, lorsque Oppenheim, médecin
inconnu de lui, lui envoie des documents ethnographiques qui traitent du « rêve
dans le folklore » : « Depuis un certain temps je suis poursuivi par l'idée que nos
études sur le contenu des névroses pourraient avoir vocation à éclaircir l'énigme
de la formation des mythes, et que le noyau de la mythologie n'est rien d'autre
que ce que nous nommons "complexe nucléaire de la névrose", tel que j'ai pu
récemment le mettre à nu dans l'analyse de la phobie d'un garçon de cinq ans. »2
Ces documents d'Oppenheim, on le sait, feront l'objet d'une publication
commune sous le titre « Rêves dans le folklore »3 où le commentaire interprétatif
est de Freud. Je soulignerai seulement à ce propos qu'il ne s'agit pas de rêves
rêvés, mais de rêves insérés dans le folklore ; de sorte que la méthode d'interpré-
tation, entièrement symbolique, est, par définition non associative4 puisqu'il n'y a
pas de rêveur sinon celui qui est inventé par le récit folklorique.
Dernier élément de cette nébuleuse, et non des moindres, les «théories
sexuelles infantiles », auxquelles nous introduit, dans la lettre ci-dessus à Oppen-
heim, l'allusion à l'analyse du petit Hans. Ces « théories » sont elles-mêmes, au
moins partiellement, appuyées sur la mythologie ou la fable. Mais il n'en reste
pas moins que la théorie de la castration, exprimée par Hans et mise en forme
par Sigmund, aura par la suite un destin mythologique indépendant considé-
rable. Dans ce cas, il s'agit d'un mythe de la genèse de la différence des sexes, à
partir d'un genre humain qui, au départ, ne comporterait qu'un seul sexe, le
masculin. Une « théorie » pour laquelle peu d'appuis ont été cherchés ou trou-
vés dans les mythes consignés par le corpus ethnographique. C'est cette « théo-
-
-
rie de Hans et Sigmund » qui va, pour ainsi dire, être transmuée en mythe psy-
chanalytique, avec la destinée que l'on connaît : d'une théorie de la genèse des
sexes, elle sera transfigurée dans l'idée d'une « castration » opérée entre la mère

1. E. Jones, La vie et l'oeuvre de Sigmund Freud, II, Paris, PUF, 1969, p. 467.
2. « Lettre à Oppenheim » du 28 octobre 1909, in GW, NB, p. 601-602 ; OCF-P, XI.
3. Résultats, idées, problèmes, I, Paris, PUF, 1984 ; OCF-P, XI.
4. Situation toute différente de celle où l'on interprète in absentia le rêve d'un rêveur réel. Dans ce
dernier cas, l'option « symbolique » est choisie par défaut des associations individuelles.
878 Jean Laplanche

et son enfant; et, plus généralement encore, «la castration» deviendra, d'une
façon toute métaphysique, une simple façon de parler pour due « fïnitude ».
Mais, alors que Freud, et à sa suite Lacan, érigent le complexe de castration
-
en un Universel de la psychanalyse peut-être plus universel encore que
l'OEdipe - le travail des ethnologues n'a cessé de montrer que les mythes et
rituels de coupure, de retranchement ou de circoncision, ont une signification
beaucoup moins univoque que cette logique phallique binaire où la version
moderne, psychanalytique et postpsychanalytique, veut se cantonner. Avec
Roheim, Bettelheim, et aussi avec Groddeck, ce qui se dessine c'est la voie de
symbolisations moins fixes, éventuellement ambivalentes voire contradictoires.
Dans Problématiques II: Castration-Symbolisations\ c'est précisément cette
opposition entre une symbolisation univoque (la castration au singulier) et des
symbolisations plurielles, que j'ai tenté de mettre au premier plan.

Comment situer cet immense domaine, dont Freud, loin de minimiser l'im-
portance, est, pourrait-on dire, stupéfait. Suivons quelques idées du chapitre 10
de l'Introduction à la psychanalyse.
Tout d'abord Freud tient à souligner que le symbolisme est un apport exo-
gène à la psychanalyse, et ceci en plusieurs sens : historiquement, il est une sorte
de retour raisonné aux antiques « clés des songes » (ou « livres des rêves ») que la
Traunideutung avait au départ critiquées parce qu'elles proposaient des significa-
tions fixes, indépendantes de la personne et de l'histoire du rêveur. Dans un
contexte plus moderne, Freud fait aussi allégeance au philosophe Scherner,
auquel il se réfère explicitement comme découvreur du symbolisme des rêves.
La symbolique est encore un apport exogène d'une autre façon, je veux dire
exogène par rapport au site originel de l'activité analytique : l'interprétation du
rêve ou du symptôme. Son origine Freud ne cesse de le souligner est avant tout
- -
la lecture des productions culturelles collectives : « Cette connaissance (que le
rêveur ne possède pas) nous vient... des contes, mythes, farces, traits d'esprit, du
folklore... et de l'usage commun de la langue. »2 « La symbolique du rêve n'appar-
tient pas en propre au rêve. »3 « Le domaine du symbolisme est extraordinairement
grand et le symbolisme des rêves n'est qu'une petite province. Rien n'est moins
indiqué que de s'attaquer au problème entier en partant du rêve. »4
Le deuxième point, non moins essentiel, c'est que le symbolisme permet une
lecture cohérente et comme à livre ouvert : « On est souvent en état d'interpréter

1. Paris, PUF, 1981.


2. GW, XI, p. 160 ; Fr. Paris, Payot, p. 144.
3. Sur le rêve, GW, II-III, p. 699 ; Fr. p. 138.
4. GW, XI, p. 168-169 ; Fr. p. 151.
La psychanalyse : mythes et théorie 879

un rêve sans aucune difficulté, de le traduire, pour ainsi dire, à livre ouvert (vont
Blatt weg).»1
Je ferai ici une parenthèse : nous nous donnons parfois la peine de récuser
l'idée qu'une certaine lecture psychanalytique s'opérerait, pour ainsi dire, à livre
ouvert. C'est par exemple une accusation que Green entend réfuter à propos du
mythe ou du rituel, dans sa préface au livre si intéressant de l'ethnologue Juille-
rat, OEdipe chasseur : « L'interprétation d'un mythème, nous dit-il, ne risque pas
d'être déchiffrée sur le mode de la traduction simultanée: ceci voulant dire
cela.»2 Or c'est bien d'une telle traduction simultanée que Freud se réclame
pour la lecture symbolique, celle qu'il pratique par exemple dans le livre publié
avec Oppenheim...
Enfin, toujours pour suivre Freud, cette lecture de plain-pied implique une
conséquencethéorique capitale. La découverte de la symbolique nous démontre
qu'il peut exister une déformation sans censure3 : c'est précisément celle qu'on
rencontre dans les mythes et dans l'aspect symbolique des rêves4. C'est bien cette
idée d'une déformation liée uniquement au processus de symbolisation, à l'ex-
pression dans un autre code, qui amène Freud à dessiner l'hypothèse d'une
« langue fondamentale » 5.
Le problème majeur qui se pose dès lors est celui d'articuler cette nouvelle
découverte, à la fois comme contenu et comme méthode, avec ce qui était consi-
déré à ce jour comme le coeur de la découverte freudienne.
Comme contenu, tout d'abord. Car, nous dit Freud, l'investigation psycha-
nalytique, jusqu'à ce jour, nous menait à la découverte de « tendances incons-
cientes »6. Disons, en un langage un peu différent : aux pulsions et à leurs repré-
sentants inconscients. Or, ajoute-t-il, « il s'agit ici de plus que cela, à savoir des
connaissances inconscientes, des relations de pensée, des comparaisons entre
divers objets... », etc. Au point que Freud se demande si la désignation d'incons-
cient, s'agissant de la connaissance de la symbolique, « nous mène vraiment bien
loin »7. Nous voyons poindre ici, à propos de la situation et de la nature de cette

1. Ibid., p. 152 ;Fr. p. 136.


2. Juillerat, OEdipe chasseur, Paris, PUF, 19, p. 16.
3. Même si la censure peut utiliser, mais secondairement,la déformation symbolique, celle-ci n'est en
rien l'oeuvre de celle-là. L'effort vertueux de Jones pour rattacher le symbolisme au refoulement était en
contradiction d'emblée avec cette affirmation de Freud. « Vertueux » puisque, voulant sauver et le sexuel
et le conflit défensif, elle ne pouvait faire le pas de dire que le symbolique est dans ce conflit tout entier du
côté de la défense (cf. E. Jones, Le symbolisme, 1916, in Théorie et pratique de la psychanalyse, Paris,
Payot, 1969).
4. Ceci, à nouveau, s'inscrit en faux contre l'idée de Green que l' « inconscient » des mythes « ne
saurait être conçu indépendammentde la pulsion, du refoulement et de la censure », in Juillerat, OEdipe
chasseur, op. cit., p. 16.
5. En se rattachant notamment aux hypothèses de Sperber.
6. GW, XI, p. 168 ; Fr. p. 151.
7. Ibid.
880 Jean Laplanche

sorte d'inconscience qui caractérise la connaissance mytho-symbolique, une


interrogation que Freud ne poussera guère plus loin, mais qui ne cessera de han-
ter le débat entre mythologues et psychanalystes. Ainsi chez l'ethnologue Juiïle-
rat que j'ai déjà cité et qui s'interroge sur la nature de cet inconscient-là; quitte
à se réfugier, peut-être un peu vite, dans une allégation d'incompétence : « Nous
ne chercherons pas à distinguer inconscient de pré- ou subconscient et préférons
d'emblée déclarer notre incompétence à leur assigner une fonction précise dans
la production mythique. »1 Retenons cette question sur la nature du soi-disant
«inconscient» du mythe, pour y revenir en fin de parcours.
La seconde opposition, méthodologique celle-là, entre la psychanalyse
d'avant et celle d'après le symbolisme, est encore plus importante.
La méthode associative-dissociative,nous le savons, ne visait pas directe-
ment à révéler un sens latent inconscient. Par des voies diffluentes, multiples, se
recoupant en certains points pour diverger à nouveau, elle visait plutôt à cerner,
à postuler des éléments inconscients qui dans le meilleur des cas pourraient être
réinsérés dans le discours conscient, pour y faire apparaître un sens plus com-
plet, plus satisfaisant. C'est en cela j'ai eu l'occasion d'y insister depuis long-
-
temps2 que la méthode analytique originelle ne vise pas un second sens, coex-
-
tensif au sens conscient, mais des éléments signifiants qui ont été originellement
exclus, refoulés, sans pour autant s'être organisés en un second discours. Pour le
dire d'un mot, le ça n'est pas un second moi, éventuellement plus vrai que le
premier.
Or la méthode symbolique, telle que Freud la décrit - et il n'y va pas par
quatre chemins s'oppose à la méthode analytique associative, en ceci qu'elle
-
est bel et bien la lecture d'un sens caché. Peut-être pas toujours une traduction
simultanée ou à livre ouvert, néanmoins, toujours une explicitationvisant à res-
tituer une séquence latente, plus vraie, plus fondamentale. Freud ne parle pas
d'explicitation (Auslegung) 3, mais ce terme, que j'emprunte à l'herméneutique,
rend parfaitement compte de sa démarche concernant les rêves typiques, ou les
rêves du folklore. C'est aussi la démarche courante et avérée des mythologues,
dont les succès ne sont pas à contester.
Cela étant dit, le problème est bien, pour Freud (et pour nous-mêmes), de se
demander comment ces deux méthodes, si différentes, s'articulent entre elles. Le
terme de complémentarité (Ergânzung) vient sous sa plume. Mais par là, il ne
faut guère entendre une sorte de collaboration, d'assistance réciproque. Je citerai

1.Juillerat, OEdipe Chasseur, op. cit., p. 35-36.


2. J. Laplanche et S. Leclaire (1959), « L'inconscient,une étude psychanalytique » (chap. 1), in Pro-
blématiquesIV, op. cit., p. 261-274.
3. Herméneutique et analyse s'opposent comme Auslegunget Zerlegung.
La psychanalyse : mythes et théorie 881

assez longuement le passage sur lequel s'ouvre le chapitre 10 des Leçons d'intro-
duction, car il est capital pour notre propos : « Je vous ai déjà accordé que, chez
les analysés, tels ou tels éléments du rêve ne provoquent parfois aucune idée inci-
dente... Il subsiste des cas où l'association est défaillante... Si l'on se convainc
que, dans de tels cas, toute pression ne sert à rien, on découvre finalement que
cet accident non souhaité survient régulièrement à propos d'éléments déterminés
du rêve...
«On en arrive ainsi à la tentation d'interpréter soi-même ces éléments
"muets", d'en entreprendre une traduction par ses propres moyens. La constata-
tion s'impose qu'on obtient un sens satisfaisant chaque fois où l'on se fie à ce rem-
placement, tandis que le rêve reste dépourvu de sens et la cohésion est rompue tant
qu'on ne se résout pas à une telle interventionintrusive (Eingriff). »1
Je relève le terme d'Eingriff, empiétement ou intrusion. Et aussi les mots de
«traduction» et de «remplacement» pour qualifier la méthode symbolique.
Mais ce qui m'importe surtout, c'est le terme d'éléments «muets» (stumme
Traumelemente) : là où la symbolique parle, c'est quand l'association libre se tait.
Ce que je ne peux manquer de rapprocher de la situation inverse, constatée dans
l'analyse de l'homme à la hache : les associations parlaient tandis que, curieuse-
ment, la lecture symbolique restait muette. Il y aurait donc entre les deux
méthodes, au-delà d'une apparente complémentarité, un rapport d'exclusion
réciproque. Quand l'une parle, l'autre se tait. Si bien que notre interrogation
pressante est la suivante : n'est-ce pas le symbolisme qui ferait taire les associa-
tions ? De sorte que, si Freud avait lu la castration chez l'homme à la hache, il
est à soupçonner que les associations seraient restées muettes !

A partir de cette nouvelle découverte d'un champ jusqu'alors inexploré, il


reste à voir comment les choses s'organisent désormais.
La juxtaposition pure et simple des deux méthodes n'est guère possible, et
ne subsiste guère que dans l'impensé.
En revanche, ce dont on s'aperçoit, c'est l'extraordinaire expansion en psy-
chanalyse de la méthode et de la pensée qu'on peut nommer « mytho-symbo-
lique ». Une expansion qui prend pour base de départ la psychanalyse hors cure.
Freud nous a convaincus, sans doute à juste titre, du fait que cette pensée est
chez elle, comme en son lieu de découverte et d'efflorescence, dans l'approche
des phénomènes collectifs.
Mais dans la psychanalyse hors cure, il n'y a pas que l'abord des phéno-
mènes collectifs, il y a aussi les cas individuels. Dans ces cas, il est rare que l'ana-

1. GW, XI, p. 150-151 ; Fr. p. 134-135.


882 Jean Laplanche

lyste ait à portée de la main (par exemple avec les cahiers de Léonard) 1 des pro-
ductions qu'on puisse rapprocher des associations survenant dans la cure. Dès
lors, pourrait-on dire, les cas individuels hors cure proposent, comme par néces-
sité, le paradigme d'un objet où l'association individuelle se tait, laissant tout le
champ au mythico-symbolique et à son herméneutique. C'est le reproche capital
que formulent par exemple à propos du cas Schreber aussi bien Zvi Lothane que
Edmond Ortigues (dans la recension de l'ouvrage de ce dernier) : « La psychana-
lyse appliquée [...] peut dégénérer comme Freud l'a montré lui-même, en psycha-
nalyse sauvage et donner naissance à des mythes herméneutiques. Les lectures
herméneutiques de Schreber ont donné naissance à des mythes, qui sont devenus
des légendes. »2
Une objection qui n'est pourtant pas toujours rédhibitoire. Mais ceci dans
la seule mesure où l'analyste (Freud en l'occurrence) se montre capable de repé-
rer, comme entre les lignes d'un symbolisme trop accessible et trop hégémonique,
ce que celui-ci n'a pas tout à fait réussi à faire taire.
Quant à la cure analytique, je pense que la pensée mytho-symbolique y est
de nos jours beaucoup plus présente qu'on ne le supposerait. On constate,
certes, que les symboles particuliers, la « clé des songes » décrite par Freud, ne
sont guère à la mode, et ne sont pas enseignés à l'école. Mais la pensée mytho-
symbolique ne se réduit pas à une batterie de symboles. Elle réside avant tout
dans le système, dans la haison de ces symboles. Pour tout dire, le symbolique
de Lacan n'est pas si éloigné de la symbolique. Peu importent les figures imagi-
naires qui viennent prendre place dans le jeu de cartes, disait Lacan, ce qui
compte ce sont les places et la règle du jeu. Mais celle-ci, hélas, s'est à son tour
simplifiée pour devenir d'une uniformité navrante ! Lorsque la méthode associa-
tive est considérée comme obsolète, ou tout simplement quand on fait taire les
associations en leur coupant la parole au bout de cinq minutes, alors l'empiéte-
ment intrusif, l'Eingriffdu symbolique risque de s'énoncer ainsi: «Silence aux
associations ! moi, la castration, je parle ! »
Avant d'ouvrir sur des perspectives personnelles, je voudrais rappeler
quelle est en fin de compte la solution théorique adoptée par Freud : elle est
celle d'une hiérarchisation où le mytho-symbolique serait situé comme plus
profond, plus archaïque, plus primordial que le refoulé individuel. Au sein
même de l'individu, c'est, en dernière analyse, l'inconscient originel, non
refoulé, structural et structurant, qui est posé au fondement. C'est là l'hypo-

1. Cf. J.-P. Maïdani-Gerard, Léonard de Vinci. Mythologie ou théologie, Paris, PUF, 1994, notam-
ment p. 23-36.
2. Zvi Lothane, in Défense of Schreber : Soul murder and Psychiatiy, Hillsdale New Jersey, The Ana-
lytic Press, 1992, p. 438, cité par Edmond Ortigues, Schreber revisité, in Psychanalystes, 1993-1994, n° 48,
p. 215 (crochets de J. L.).
La psychanalyse : mythes et théorie 883

thèse des « fantasmes originaires», qui entraîne avec elle des dégâts considéra-
bles. Celui, par exemple, d'un retour inopiné à l'instinct comme comportement
préformé (le schème instinctuel fût-il oedipien). Ou encore le risque d'une déva-
lorisation du refoulement comme origine de l'inconscient, ce dont on trouve
une des formes achevées dans le kleinisme. Enfin, dans le rapport individu-
société, cette voie conduit à l'hypothèse phylogénétique, au sens strict d'un
héritage biologique, seule façon de « caler », si l'on peut dire, le vécu atavique
typique au centre de l'individu1.

Il faut à mon avis chercher un autre type d'articulation.


La première démarche, préliminaire, serait le nécessaire dégagement, la
prise de distance que doit réaliser la psychanalyse, par rapport aux mythes et
théories qu'elle a contribué à expliciter en l'homme. Si fascinantes que soient ces
structures de compréhension, et bien sûr, au premier plan, le complexe d'OEdipe,
l'analyse n'a pas à engager et encore moins à compromettre ses vérités comme
coïncidant avec leurs « vérités »2.
La psychanalyse comme Freud avait la sagesse de le dire à propos de la
-
symbolique devrait se rappeler que ses grands complexes, comme bien d'autres
-
mythes, sont explorés et explicités par bien d'autres disciplines que la sienne.
A plus forte raison, ne devrait-elle pas en rajouter dans le mythique, en forgeant
des schèmes prétendument canoniques comme le meurtre-du-père-de-la-horde-
primitive.
Mais surtout, la psychanalyse doit démontrer sa différence d'avec la pensée

1. Une centration dont j'ai critiqué le principe dans La révolution copernicienne inachevée, Paris,
Aubier, 1992, p. XXXII-XXXIII. Quant à la « phylogenèse », lequel, parmi ses partisans, se risque-t-il à
demander aux biologistes de situer, sur la chaîne chromosomique, le gène du « meurtre du père » ?
2. Sans doute un Lévi-Strauss lui-même n'échappe-t-il pas tout à fait à la tentation de considérer
sa propre pensée comme faisant partie virtuellement de l'ensemble qu'il décrit. « Nous avons construit
-Etdit-il dans le vertigineux final de L'homme nu-un mythe à partir de mythes », Paris, Plon, 1971, p. 504.
de s'interroger : s'agit-il là d'un modèle scientifique, ou bien notre propre mythe lui-même ne pourrait-
il être retrouvé, de façon concrète, chez telle population reculée de l'Amérique, dans la « singularité
orégonienne », « noeud ombilical des cultures nord américaines », « terre anciennement promise » (p. 541-
542).
On le voit, le vertige de la « langue fondamentale» comme version originelle de la pensée scientifique
se retrouve dans d'autres disciplines. Ce qui est soutenu, c'est, pourrait-on dire, l'homogénéité de notre
théorie des faits humains avec les théories spontanées découvertes chez l'être humain. Je ne puis entrer
dans le mouvement passionnant et poétique de cette dérive, où l'ethnologue semble avoir largué les
amarres de sa position de savant, véritable bateau ivre qui ne se sent plus « guidé par les haleurs ». Pour
ma part, et au risque de réaffirmer mon prosaïsme voire mon positivisme, en « regrettant l'Europe aux
anciens parapets », je refuse définitivement de me voir engagé dans la vérité de la « théorie de la castra-
tion », voire tenu par le Schibboleth d'un complexe d'OEdipe qui n'est plus guère canonique et dont les
variations constituent peut-être l'intérêt majeur. Un « OEdipe » comme celui des Yafars, où le meurtre du
père est absent, la castration à peine esquissée, et où le danger majeur, comme punition de l'inceste, est
précisément le retour au sein maternel, me paraît éminemment instructifsans que j'aie à l'accepter comme
vérité même s'il peut s'agir d'un « organisateur » privilégié.
884 Jean Laplanche

mytho-symbolique, en élaborant un modèle susceptible de situer cette pensée et


de rendre compte de sa fonction.
Les modèles de la pensée psychanalytique sont avant tout des constructions
métapsychologiques. Comme toute la pensée de Freud le montre, ces modèles
sont élaborés à distance de l'expérience, utilisant parfois, en les faisant changer
de registre, des éléments notionnels tirés d'autres disciplines. La prégnance des
modèles physicalistes chez Freud est bien connue. Ils n'ont pas que des inconvé-
nients, mais ils ont le désavantage d'inciter sans cesse à un retour à leur domaine
d'origine. Par exemple, et bien que Freud ait constamment affirmé le contraire,
localiser l'énergie libidinale dans une «instance» particulière (le «ça») incite
constamment et sans doute fallacieusement à faire retour à l'espace de la neuro-
physiologie.
Me ralliant, sous bénéfice d'inventaire, aux grandes instances de la topique
freudienne moi, ça inconscient, surmoi et instances idéales je me suis, pour
- -,
ma part, attaché principalement à tenter de rendre compte de la genèse de l'ap-
pareil de l'âme, notamment par le procès du refoulement. Le modèle à partir
duquel je travaille est un modèle dit « traductif». Inspiré de quelques lignes de la
lettre 52 à Fliess, il présente à mes yeux l'avantage d'une plus grande proximité
entre le métaphorisant (la traduction) et le métaphorisé (le refoulement). Proxi-
mité mais aussi distance, permettant de percevoir les différences avec la traduc-
tion stricto sensu. Mais le modèle traductif présente un autre intérêt, encore plus
grand. S'il est vrai qu'on ne traduit jamais qu'un texte ayant déjà un sens, ce
modèle nous rappelle qu'aucune donation de sens ne peut porter sur du donné
brut. L'être humain, dès ses premières secondes, est confronté, non pas à un
monde d'objets à interpréter, ces objets fussent-ils même humains, comme par
exemple ce qu'on nomme le sein. Non ! Il a d'emblée pour tâche de traduire des
messages qui lui sont envoyés par le monde adulte. C'est dans cette mesure que
le débat entre vérité matérielle et vérité psychologique me paraît devoir être
dépassé : le lieu originel de la vérité et de l'erreur, et par conséquent la vérité psy-
chique, ne peut se concevoir qu'à partir de ce tiers domaine : celui du message1.

1. Dans cette mesure, aussi, je ne vois qu'inconvénient à continuerà parler, comme Freud, de repré-
sentation. Le terme de « représentation » renvoie nécessairement à une problématique sujet-objet, qui est
-nomme -
peut-être celle d'une « théorie de la connaissance». Celle-ci se situe dans une perspective que je
ptoléméique. La psychanalyse doit partir de la communication interpersonnelle, et de la priorité,
au sein de celle-ci du message sexuel de l'autre. Les messages «je t'aime », ou bien « mange pour me faire
plaisir », ne véhiculent aucune information sur le monde, et aucun problème quand à l'adéquation de la
« représentation » et du « représenté ». Mon détournement de la formule de Freud Sachvorstellungpar la
traduction biaisée « représentation-chose», n'est qu'un moyen pédagogique pour suggérer que le pro-
blème, dans l'inconscient, n'est pas le rapport intentionnel d'une représentation à son objet (représenta-
tion d'une chose), mais le fait qu'un morceau du message y devienne « désignifié », c'est-à-dire une sorte
de « chose » (et une « cause »). Cf. sur ce point, Court traité de l'inconscient, in Nouvelle Revue de psy-
chanalyse, 1993, 48.
La psychanalyse : mythes et théorie 885

Faisons retour au mythe. On s'aperçoit que chez les mythologues, la notion de


code devient de plus en plus prégnante. Chez Lévi-Strauss notamment, le mythe
agit en proposant un code, ou plutôt une pluralité de codes à la fois différents et
convertibles les uns dans les autres. Que Lévi-Strauss déclare que Freud n'a fait
que retrouverces codes dans l'être humain, cela n'est pas pour nous troubler, et ne
contredit nullement ce que Freud dit du site originel des mythes, dans le culturel.
Certes Lévi-Strauss, en distinguant, de la pluralité des codes, leur armature
logique, est amené bien trop souvent à privilégierla structure abstraite, aux dépens
de la « chair » des mythes, qui fait pourtant l'essentiel de ses études.
« L'exigence d'ordre, nous dit-il, est à la base de toute pensée. »l
Encore faut-il se demander ce qu'il s'agit de mettre en ordre. Si la pensée
mythique a pour fonction d'encoder, sur quoi porte cette mise en code ? Lévi-
Strauss a varié ou évolué sur ce point, depuis le temps où il réduisait, d'une
volonté froide, le totémisme à n'être qu'un système destiné à classifier les
groupes humains. Je citerai, en amendement, quelques lignes de La potière
jalouse, reflétant une toute nouvelle étape de sa pensée : « Une solution qui n'en
est pas une apaise l'inquiétude intellectuelle et le cas échéant l'angoisse existen-
tielle, dès lors qu'une anomalie, une contradiction ou un scandale sont présentés
comme la manifestation d'une structure d'ordre mieux apparente dans d'autres
aspects du réel... »2
Pour dire les choses différemment, en mon propre langage, le mythe pro-
pose un schème pour une nouvelle traduction, aux fins de faire face à l'angoisse
«existentielle» provoquée par des éléments énigmatiques qui se présentent
comme «anomalie, contradiction ou scandale».
Il ne s'agit pas, pour moi, de m'annexer sans réserves la réflexion des
mythologues3, car je soulignerais volontiers les points où leur pensée me paraît
insuffisante : d'abord, à ne considérer que la pensée mythique élaborée dans les
mythes ou les rites de l'adulte, elle néglige de se demander comment, sous
quelles formes, la pensée mythico-symbolique est proposée à l'être humain,
comme code virtuel dès les premiers jours de sa vie4. Si, comme le propose Juille-
rat, tel rituel ( « Yangis » ) rejoue la séquence de la séparation par le père de l'en-

1. La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 17.


2. La potièrejalouse, Paris, Plon, 1985, p. 227-228.
3. Même si certains, comme Juillerat, s'annexent en revanche une sorte de pensée psychanalytique,
à la fois échevelée et simplifiée, selon une ligne curieusement hégélo-ricoeuro-lacanienne.
4. De ce point de vue, la réévaluation par Merleau-Pontyde l'apport des culturalistes (M. Mead-
Kardiner) est passionnante et mérite d'être prise en considération : « Pour M. Mead : la situation oedi-
pienne décrite par Freud n'est qu'une solution particulière d'un problème universel. Ce qui est universel,
c'est un certain problèmeposé à toutes les sociétés par l'existence des parents et des enfants. Le fait uni-
versel, c'est qu'il y a des enfants qui commencentà êtrefaibles et petits, tout en s'associant étroitement à la
vie adulte, etc. » (Cours de psychologie de l'enfant 1963-1964, in Bulletin de psychologie, novembre 1964,
n° 236, p. 120). Manque, bien sûr, la notion de message et de traduction.
886 Jean Laplanche

fant d'avec la mère, il faut bien que ce scénario ait été présent, bien plus préco-
cement, pour le tout petit enfant.
D'autre part, les mythologues nous laissent en suspens quant à savoir ce que
le code mythique est appelé à « traiter ». « Une angoisse », dit Lévi-Strauss. Une
situation ?
Ma réponse, on l'aura pressenti, c'est que les scénarios mytho-symboliques
ont pour fonction majeure de permettre à l'enfant arrivant au monde (au monde
humain) de traiter les messages énigmatiques provenant de l'autre adulte.
Encore faut-il, pour arriver à plus de clarté, nous dégager de deux hypothèques
où nous ont engagés la mythologie et les mythologues : se centrer sur les formes
élaborées des récits mythiques, sans s'interroger pour savoir comment le mythe
« passe » chez l'enfant ; se centrer sur les mythes ethnographiques (fût-ce ceux de
la Grèce antique) sans s'interroger sur les formations et scénarios qui, de nos
jours et en Occident, incarnent la fonction mytho-symbolique. La psychanalyse,
nous a peut-être aveuglés sur ce dernier point, en tentant d'imposer comme seul
et unique mythe contemporain des versions simplifiées, issues du phallocen-
trisme freudien puis lacanien.

Je reprendrai les choses en quelquesformules : au-delà des multiples hermé-


neutiques dérivées, secondes, le seul herméneute fondamental est l'être humain ;
l'herméneute originaire est le petit être humain. Ce qu'il a à mettre en sens, ce
n'est pas une situation, un être en situation, comme le voudrait Heidegger : ce
sont des séquences qui elles-mêmes se présentent comme ayant déjà du sens ; ce
que je nomme, de façon générale, les messages des adultes.
Les tentatives de traduction mises en route pour traiter ces messages ne par-
tent pas, elles non plus, de rien 1. Parmi les codes que l'enfant trouve à sa portée,
il y a ce que je nomme le mytho-symbolique, d'origine culturelle, et transmis par
le monde adulte.
Le refoulement, tel que je le conçois, n'est pas la traduction, mais, au
contraire les échecs obligés de la traduction, face à l'intrusion de Fénigmatique
sexuel dans les messages de l'adulte. C'est donc à tort, si l'on veut bien me suivre,
que l'on désignerait le mythe commeformation de l'inconscient au même titre que
le rêve ou le symptôme, et qu'on tenterait de le faire dériver de l'inconscient indi-
viduel. Le mythe, Freud l'a bien dit, ne porte pas la marque de la censure. Bien
plus, ajouterais-je pour ma part, il se situé nécessairement du côté de la censure.

1. Gadamer a vigoureusement insisté sur ce point : il n'y a pas d'herméneutiquepartant de rien, sans
qu'elle ait à sa dispositiondes préconceptions,des attentes de sens, des préjugés, des clés. Pour un résumé
de cette position, cf. J. Grondin, L'universalité de l'herméneutique, Paris, PUF, « Épiméthée », 1993,
p. 167-171.
La psychanalyse : mythes et théorie 887

Loin d'être sexuelle, la formation mytho-symbolique est ce qui se propose pour


encadrer, lier, et finalement refouler le sexuel. Quoi de moins sexuel, finalement,
que la tragédie de Sophocle?
Ceci m'amène à revenir, en finale, à la question de l'inconscient. Je soutiens
depuis fort longtemps la conception dite «réaliste» déjà proposée en 1959 avec
Serge Leclaire : l'inconscient n'est pas un sens caché qui serait à déchiffrer, avec
plus ou moins de peine et de méthode, derrière le « texte » conscient-précons-
cient de nos paroles et de nos actes. L'inconscient, au sens du refoulé, consiste en
signifiants (pas primordialement verbaux) qui ont été exclus, isolés, désignifiés
lors du refoulement-traduction.
Cette conception, à l'époque, s'opposait déjà à une autre position - celle de
Politzer - selon laquelle la latence de l'inconscient, une présence implicite, était
du même ordre que celle de la règle du jeu dans une partie de tennis. Il faut bien
dire que la conception de Politzer, loin d'être abandonnée, est celle qui fleurit
quasi universellement dans l'environnement de la psychanalyse. Cette concep-
tion - qu'on peut nommer au sens large « herméneutique » - est véritablement la
seule qu'un Lévi-Strauss juge digne de considération 1.
Je tiens cependant aujourd'hui à ajouter que la conception de l'inconscient
refoulé individuel, telle que je la maintiens, n'exclut nullement d'avoir à prendre
en considération, à côté de lui, la notion d'implicite : celle que bien des auteurs
substituent indûment à l'inconscient freudien.
Quelle que soit la conception que l'on se fait de la superposition de diffé-
rents codes dans un scénario mythique, qu'on admette ou non une hiérarchie de
ces niveaux, il n'en reste pas moins qu'il convient de faire sa place, non pas à un
autre inconscient, mais à une autre espèce de latence, celle qui a cours notam-
ment dans les productions culturelles collectives. Cette latence est de l'ordre de
l'implicite ; le mouvement de sa lecture est celui de l'explicitation (Auslegung) :
un travail qui n'exige pas d'avoir à vaincre des résistances.
Distinguer radicalement ces deux modalités de la latence, c'est en même
temps les articuler entre elles: l'inconscient refoulé est précisément ce qui
échappe, qui a échappé, à l'encodage dont les modalités sont proposées à l'indi-
vidu par la culture. Le latent implicite, à la différence de l'inconscient individuel,
n'a pas de lieu, pas de ça.
Mais c'est ici qu'il conviendrait encore de distinguer, comme je l'ai proposé
au début, le niveau proprement collectif du mythe et celui, dérivé, du roman
individuel. C'est à de telles mises en roman que nous avons affaire d'emblée,
dans la cure. En expliciter l'intrigue est une chose ; en briser la coque par la

1. De fait, cet auteur ne se réfère jamais, dans la pensée freudienne, qu'à des textes postérieurs à la
découverte du symbolisme.
888 Jean Laplanche

méthode proprement associative ressortit au mouvement inverse. Certes l'ana-


lyse du sujet névrosé (comme Freud l'indique par une comparaison avec la chi-
mie) se situe toujours entre deux ou plusieurs psychosynthèses,aussi inéluctables
et spontanées l'une que l'autre. Entre la dimension synthétique à proprement
-
parler psychothérapique et la dimension de la déliaison à proprement parler
- -
analytique -, toute cure ne cesse en fait d'osciller. La juste proportion à attribuer
à chacune est certes fonction de l'appréciation psychopathologique de tel ou tel
cas. Mais celle-ci, à son tour, ne peut que s'appuyer sur une métapsychologie de
l'appareil de l'âme dont l'ambition est, entre autres, de rendre compte du mou-
vement de mise en roman de l'être humain.

Pour finir. J'ai donc voulu opposer deux niveaux de la théorie et montrer
comment nous n'avions pas à cautionner, comme faisant partie de la pensée psy-
chanalytique, les ensembles mytho-symboliques utilisés par l'être humain dans
les traductions qu'il produit des messages de l'autre et dans les théorisations
qu'il se donne de lui-même.
La théorie psychanalytique proprement dite, comme modèle élaboré à dis-
tance des faits, est-elle susceptiblede falsification, de réfutation, de confrontation
avec l'expérience analytique et extra-analytique? Je laisse la question ouverte,
espérant qu'elle a du moins été clarifiée par le désengagement, par rapport à la
pensée mythique, d'une métapsychologie dont la position meta n'est pas seule-
ment affirmée mais fondée, dans la mesure où elle se donne les moyens de rendre
compte de la fonction des constructions mythiques dans la constitution de l'être
humain. En ce sens, la métapsychologie se trouve elle-même élargie en une indis-
pensable méta-anthropologie.
Jean Laplanche
55, rue de Varenne
75007 Paris
Narrativité et herméneutique
quelques propositions

Jean LAPLANCHE

I, 1

Par « narrativité », on peut entendre une approche de l'être humain qui


donne une importance primordiale à la façon dont celui-ci se formule à
lui-même son existence sous la forme d'un récit plus ou moins cohérent. La
narrativité est une catégorie qui peut s'appliquer aux groupes humains dans
leur histoire, mais qui intéresse la psychanalyse comme récit d'une histoire
individuelle.
La catégorie de narrativité est étroitement liée à la façon dont l'être humain
se temporalise, et avec la notion d'après-coup. En psychanalyse et en psycho-
pathologie, on a tendance à privilégier les récits a posteriori : histoires de vie,
de maladie, de traitement, en fonction même de la situation clinique qui est
comme par définition rétrospective. Mais la narration n'exclut pas le récit d'un
projet de vie.
Du point de vue théorique, une grande partie de l'oeuvre de Ricoeur
est consacrée aux présupposés, aux modalités et aux implications de la
narrativité1.
Du point de vue de la pratique analytique, l'attitude narrative consiste à
privilégier par rapport à une remémoration du passé, ou à une reconstruction
véridique de celui-ci, la construction d'un récit cohérent, satisfaisant, intégré.
Les principaux auteurs qui se réclament de ce point de vue (Viderman-Spence-
Schafer) mettent l'accent sur l'importance de cette mise en récit comme moteur
de la cure, oeuvre commune de l'analysant et de l'analysé.

1. Notamment : Temps et récit, 3 vol., Paris, Le Seuil, 1991.


Rev. franc. Psychanal., 3/1998
890 Jean Laplanche

I, 2

Le point de vue narrativiste se heurte d'emblée à la critique du relativisme


voire du « créationnisme » qu'il suppose : le récit serait une création (éventuelle-
ment à deux) qui n'aurait pas à chercher de références dans une quelconque
réalité.
Comme pour tout « relativisme », on peut distinguer ici une version « forte »
et une version « faible ».
La version « forte » trouve une de ses formulations les plus nettes dans cette
phrase de Viderman : « Peu importe ce qu'a vu Léonard (rêve du souvenir) ; peu
importe ce qu'a dit Léonard (vautour ou milan) -ce qui importe c'est que l'ana-
lyste, sans égard à la réalité, ajuste et assemble ces matériaux pour construire un
tout cohérent qui ne reproduit pas un fantasme préexistant dans l'inconscient du
sujet, mais le fait exister en le disant. »1
On trouverait des formules analogues chez Spence ou chez Schafer.
La version « faible » consiste à renvoyer finalement la prétendue créativité
du narrateur à des structures fondamentales préexistantes, qu'on retrouve au
titre de virtualités chez l'analysant, et au titre de théories chez l'analyste : Vider-
man invoque ici les «fantasmes originaires»2, Schafer des «structures narra-
tives » ou des « scénarios » organisateurs, tel le complexe d'OEdipe. Mais ceux-ci
constituent des « stratégies narratives brillantes » qui se suffisent à elles-mêmes,
en dehors de toute référence historique.
Un exemple récent de l'attitude narrativiste est fourni par le destin de la
théorie de M. Mahler sur la notion de symbiose. Cet auteur, on le sait, avait cru
pouvoir inférer, à partir de la constatation clinique d'états « symbiotiques » psy-
chotiques, l'existence préalable d'une phase symbiotique normale, que tout
enfant aurait la tâche de surmonter par un processus dit de « séparation-indivi-
duation ». Cette théorie qui se trouve largement battue en brèche par les obser-
vations de l'enfant (Brazelton-Stern-Dornes) a trouvé son salut dans une réinter-
prétation narrativiste : selon Baumgart3, la notion de symbiose garderait toute sa
valeur comme «schème narratif» permettant de fournir un récit rétrospectif
cohérent à certains sujets.
On peut se demander si de telles conceptions font autre chose que de
remettre en vigueur l'idée de « fantasme rétroactif» dont se prévalait déjà Jung
contre Freud.

1. S.Viderman, La construction de l'espace analytique, Paris, Denoël, 1970, p. 164.


2. La bouteille à la mer, in RFP, 1974, XXVIII, 2-3, notammentnote p. 354 ; cf. aussi p. 330.
3. M. Baumgart (1994), Die psychoanalytische Metapsychologieim Lichte der Sâuglingsforschung:
Verwerfen oder iiderdenken ?, in F. Pedrina et al. (Hg.), Spielräwnebegegnungenzwischen Kinder- und
Erwachseneanalyse,Tübingen (édition diskord), 51-82.
Narrativité et herméneutique 891

I, 3
Les thèses des narrativistes se sont heurtées à une autre critique, non moins
pertinente. Prétendant mettre tout l'accent sur la « vérité narrative » aux dépens
de la «vérité historique», elles sont amenées à donner de cette dernière une
image caricaturale, telle que ne la soutiendrait aucun empiriste. A propos de
Viderman, M. Dayan1 a bien montré qu'il reste prisonnier d'une opposition
naïve entre un pur imaginaire, appelé le fantasme, et une « réalité », une objecti-
vité absolue de l'événement, qui ne serait en rien remaniée par la mémoire. La
même critique est adressée par Sass et Woolfolk2 à Spence qui compare la vérité
historique à une photographie, et suppose, à la façon de Hume, que le vécu
archaïque est fait de « sensations » brutes, une séquence chronologique de faits
atomisés sans aucun ajout de signification, et dont on pourrait donner un rap-
port neutre. Une séquence chronologique de faits atomisés. Une conception des
expériences originaires qu'aucun philosophe et aucun psychologue ne se permet-
trait de soutenir3.

II
Cette dernière critique, formulée par des tenants du « tournant herméneu-
tique » en psychanalyse, permet de soulever la question : narrativité-herméneu-
tique. Il est certain que l'herméneutique, prise au sens large d'une théorie de l'in-
terprétation, de l'explicitation ou de la donation de sens, comporte de nombreux
points communs avec le narrativisme. Mais par ailleurs l'herméneutique d'inspi-
ration heideggérienne marque un pas décisif par rapport aux narrativistes. Pour
Heidegger, l'interprétation se situe comme seconde, comme une explicitation
(Auslegung) par rapport à un moment primaire, le Verstehen, qu'on peut
entendre comme une protocompréhension, soit la façon dont l'être-là (Dasein)
donne un sens à sa situation initiale, à son être-jeté (Geworfenheit). Qui plus est,
certains textes de Heidegger ne contredisent pas l'idée que cette protocompré-
hension est le fait du tout petit enfant4.
Ainsi, pour les psychanalystes se réclamant de Heidegger contre le relati-
visme de Viderman, Spence et Schafer, l'interprétation se fonderait, en dernière

1. Inconscient et réalité, Paris, PUF, 1995, p. 358-396.


2. Louis A. Sass et Robert L. Woolfolk, Psychoanalysis and the Hermeneuticturn : a critique of nar-
rative truth and historical truth, J. Amer. Psychoanal. Assn, 36, 1988, 2, p. 429-453.
3. On s'amuse du caractère obsolète de ce débat, lorsqu'on se souvient que l'ouvrage de Maurice
Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire, date de 1925 et que l'un de ses chapitres majeurs s'intitule :
« La reconstructiondu passé ». La Phénoménologiede la perception de M. Merleau-Pontyest de 1945.
4. Das frühzeitliche und frühmenschliche Dasein, Heidegger, GA, 27, p. 123 s. Texte aimablement
signalé par le Pr Greisch.
892 Jean Laplanche

analyse, sur une expérience « préréflexive » qui « est elle-même modélisée (pat-
temd) et pleine de sens ». « Le but primaire du dialogue psychanalytique serait
de construire un modèle similaire à un modèle antérieur. »1
III
Étant admise cette avancée décisive, telle que Heidegger la formule, de nom-
breuses questions restent ouvertes à la critique :
— Qu'est-ce qui est interprété, c'est-à-dire fait l'objet de la mise en récit ?
— Quels sont les instruments de la mise en récit ?
— Quels sont les résultats de la mise en récit, notamment en termes méta-
psychologiques?
— Quelle est la fonction de la pratique analytique, par rapport à la mise en
récit ?

III, 1

L'objet de la protocompréhension ne peut être en aucun cas une situation


brute. Il ne peut y avoir attribution de sens qu'à ce qui apporte déjà un sens avec
lui. Mais ici, l'objection faite à Spence et Viderman (ne pas opposer une narrati-
vité pleine de sens à un donné brut) risque de mener à une remontée à l'infini.
Or, selon nous, cette remontée ne se trouve stoppée que si l'on tient compte
de l'intervention de l'autre. Il convient en effet d'affirmer que la protocompré-
hension ne porte pas sur un donné, mais sur un message. L'herméneutique est
donc avant tout herméneutique du message. Corrélativement, nous préférons
qualifier ce processus - le passage d'un message à sa compréhension - du terme
qui lui convient: traduction. Une traduction qui n'est pas forcément interlin-
guale mais éventuellement intersémiotique (Jacobson).
Concrètement dans les situations premières de l'enfance, ces messages sont
ceux que les adultes adressent à l'enfant.

III, 2
Les instruments de la protocompréhension ou des premières traductions
sont les structures narratives, codes, mythes, proposés à l'enfant par le monde
social.
A ce propos, on peut contester l'idée que le code traductif serait purement
et simplement le langage verbal du monde adulte. Les structures langagières,
tant par leur généralité (s'agissant d'une même langue vernaculaire) que par

1. Sass et Woolfolk, l. c., p. 445.


Narrativité et herméneutique 893

les différences structurales souvent considérables de l'une à l'autre, sont inca-


pables de rendre compte de la spécificité des codes narratifs proposés à l'en-
fant. Ces codes sont approchés d'une part par l'ethnologie, d'autre part par la
psychanalyse elle-même, qui en a fait l'inventaire partiel au titre de grands
«complexes», «fantasmes (dits) originaires», «théories sexuelles infantiles»,
«romans familiaux», etc.
La valeur «connaissance» de ces codes est inexistante, alors que leur
potentiel de liaison et de mise en forme est indéniable. Ils sont du domaine de
l'idéologie.

III, 3

Pour apprécier les conséquences de cette prototraduction pour la métapsy-


chologie, il convient de prendre en compte le fait que les messages premiers de
l'adulte sont compromis par sa sexualité, et, en ce sens, énigmatiques. Dès lors,
la traduction a pour contrepartie nécessaire l'échec de traduction, qui est refou-
lement. La constitution de l'appareil psychique, moi et ça, est à rapporter aux
avatars de la traduction originaire1.

III, 4
On ne peut situer la «mise en récit» dans le cadre de la cure, sans tenir
compte de sa fonction avant tout défensive. Sur l'exemple du rêve, Freud avait
d'emblée mis en évidence cette fonction, en la désignant comme «élaboration
secondaire», ou encore «prise en considération de l'intelligibilité». Qu'il
s'agisse d'une défense éventuellement « normale », et en tout cas inévitable, que
la « mise en récit » doive être corrélée avec l'aspect psychothérapique de toute
cure, cela ne modifie en rien l'appréciation métapsychologique qui voit en elle le
garant et le sceau du refoulement.
C'est dire que le vecteur proprement « analytique», celui de la détraduction,
et la mise en question des structures narratives et des idéaux qui leur sont liés,
restent opposés dans toute cure au vecteur reconstructif, synthétique, narratif.

Jean Laplanche
55, rue de Varenne
75007 Paris

1. Cf. Nouveauxfondements pour la psychanalyse, Paris, PUF, 1987.


Document

Le récit comme mode de savoir

Ruthellen JOSSELSON
1

Nous sommes entrés dans une ère nouvelle, celle du récit, qui concerne
tout un éventail de disciplines universitaires. Les historiens, se saisissant des
modèles narratifs, s'interrogent sur la relation entre histoire et littérature et
entre histoire et autobiographie. Les autobiographies sont-elles de l'histoire?
Comment les histoires racontées par les individus reflètent-elles les points de
vue dominants de leur époque? Quant aux littéraires, ils se demandent com-
ment distinguer l'autobiographie de ce qui a été classiquement considéré
comme de la littérature. Tout comme en psychologie, la question du traite-
ment du vécu des individus met dans l'embarras nos compréhensions les plus
techniques des conceptualisations intellectuelles.
Dans la psychologie contemporaine, Jérôme Bruner (1986) s'est battu pour
rendre légitimes ce qu'il appelle « les modes de savoir narratifs ». Ce mode de
savoir privilégie les particularités de l'expérience vécue plutôt que les construc-
tions formelles et logiques issues de variables et de classements. Cela constitue
un effort que d'appréhenderla compréhension des vies dans leur contexte plutôt
qu'à travers une optique préconçue et étroite. Le sens n'est pas inhérent à un
acte ou à une expérience, mais il se construit au travers du discours social. Le
sens émerge des liens que le sujet établit entre des aspects de son vécu et par les
liens explicites que le chercheur établit entre cette compréhension et l'interpréta-
tion, sens construit à un autre niveau d'analyse.
La position empathique nous oriente, en tant que chercheurs, vers l'expé-
rience d'autres individus et vers le sens qu'ils lui donnent, sens qu'ils nous com-

1. Narrative Dialogue, n° 4, dont elle est une des deux rédactrices en chef.
Rev. franc. Psychanal, 3/1998
896 Ruthellen Josselson

muniquent à travers le récit. Comprendre quelqu'un dans une position empa-


thique signifie être capable de comprendre ses histoires. Dans la pensée de Clif-
ford Geertz (1973), cela implique de regarder par-dessus l'épaule de quelqu'un le
texte qu'il est en train de lire et d'écrire.
Le récit est le moyen par lequel, aussi bien sujets que chercheurs, nous met-
tons en forme nos compréhensions et en saisissons le sens. La question n'est plus
de savoir si les approches par le récit relèvent de la science, mais plutôt comment
tirer parti d'informations autobiographiques tout en respectant notre position
scientifique. Les vérités inhérentes à tout récit personnel naissent d'un véritable
ancrage dans le monde, dans ce qui fait la vie - les passions, les désirs, les idées,
les systèmes conceptuels. Les récits personnels des individus sont autant d'efforts
pour saisir la confusion et la complexité de la condition humaine.
Notre tâche intellectuelle en tant que psychologues est d'écrire un méta-récit
qui les dépasse.
Quand nous constituons un groupe d'individus, à la recherche de ce qui leur
est commun, et que nous considérons la diversité comme une variable non signi-
ficative, nous en apprenons souvent sur ce qui est vrai pour tous mais rien sur la
particularité de chacun. Les approches par le récit nous permettent de témoigner
de l'individu dans sa complexité et de reconnaître que bien que certains phéno-
mènes soient communs, certains autres resteront uniques.
Je viens juste de terminer l'analyse sur vingt années de trente femmes que
j'ai suivies depuis qu'elles étaient en 3e année de Faculté. Mon projet était de
suivre le développement de leur identité au cours du temps. En analysant ces
entretiens, je me suis astreinte à travailler avec toutes les données, et pas seule-
ment sur les femmes qui rentraient exactement dans les mêmes modèles. La
difficulté était d'essayer de comprendre celles qui ne correspondaient pas à mes
intuitions aussi bien que les autres. J'ai trouvé que c'était une expérience
pleine d'humilité. Pour certaines femmes, la seule chose que je pouvais dire
était que, malgré mes tentatives, je ne pouvais purement et simplement pas
comprendre pourquoi leur vie prenait cette direction plutôt qu'une autre. Pas
plus qu'elles-mêmes ne le pouvaient, dans la plupart des cas. Ceci met nos
conceptions en perspective. Il s'agit de traiter la diversité comme inconnue,
soit comme pas-encore-connue soit comme inconnaissable. C'est inhérent à ce
type de travail. Cela ne constitue pas une erreur.
Les approches narratives nous obligent en outre à dépasser les dichotomies.
Les individus ne sont pas soit introvertis soit extravertis, soit à l'aise soit mal à
l'aise, soit ceci soit cela. Penser en termes de dichotomie élimine la contradiction
profonde intrinsèque à toute personne humaine. Parce que les individus sont
composés d'oppositions dialectiques, le moi est, par essence, dialogue. Mais je
reviendrai en détail sur ce point plus tard.
Le récit comme mode de savoir 897

Le récit est la représentation d'un processus, d'un moi en conversation avec


lui-même et avec son monde au cours du temps. Les récits ne sont pas des col-
lections de faits, de choses exactes, mais un système à donner du sens qui extrait
ce sens de la masse chaotique de perceptions et d'expériences de la vie. C'est
l'idée révolutionnaire que Donald Spence nous a livrée dans son livre Vérité du
récit et vérité historique (1982). Même l'étude des vies observées au plus près,
celles des sujets en analyse, n'est pas une fouille archéologique mais une prome-
nade dans une histoire reformulée, à la recherche des étapes de la vie, afin d'ai-
der au mieux le sujet dans le présent.
Ma propre recherche sur les mêmes personnes dans le temps m'a beaucoup
appris sur la façon dont le récit est reconstruit et rééquilibré au fur et à mesure
que la vie avance. Des événements qui paraissaientimportants à une période de
la vie peuvent être passés sous silence à une autre période, pour alors réappa-
raître. Amanda, par exemple, alors en Licence, espérait acquérir son indépen-
dance par le biais d'une relation amoureuse. Élevée dans une famille catholique
italienne unie, très traditionnelle, grandissant dans la même rue que sa grand-
mère et que trois de ses tantes, Amanda trouvait difficile de concevoir que sa vie
future pourrait être différente de celle qu'elle avait toujours connue. Mais à la
faculté, elle se trouva engagée dans une relation avec un petit ami américain
d'origine africaine, au grand regret de son entourage. Cette réaction l'amena à
s'interroger sur tout ce qu'elle avait cru auparavant. « Le discours de la religion
sur le fait d'aimer son prochain, et que tous les hommes sont égaux, ça allait très
bien jusqu'à ce qu'il me propose de sortir avec lui », dit-elle. Mais après six
années, elle réussit à forcer sa famille à l'accepter. De la façon dont elle racontait
son histoire à la fin de ses études, elle était sûre d'elle quant à son avenir. Elle
deviendrait travailleuse sociale, épouserait son petit ami, et combattrait les pré-
jugés. Elle était prête à ouvrir la voie, à combattre, à vivre ses valeurs auprès de
l'homme qu'elle aimait.
Quand j'eus un nouvel entretien avec Amanda alors qu'elle avait 33 ans, ce
petit ami avait purement et simplement disparu de son récit. Maintenant mariée
à un autre homme, avec deux enfants et travaillant à plein temps, la compréhen-
sion par Amanda de sa propre vie présente et passée était focalisée sur son rêve
de se réaliser elle-même en étant, à la fois, engagée dans son métier et mère de
famille. Son passé était réécrit pour la conduire inévitablement au point où elle
se trouvait. C'est seulement quand je lui ai demandé directement où elle en était
par rapport à son petit ami d'autrefois qu'elle me parla de la distance croissante
qui avait surgi entre eux quand il avait laissé tomber ses études. Elle raconta
comment elle réalisa finalement qu'elle ne pourrait pas avoir la vie dont elle
rêvait avec lui. Il était devenu une parenthèse dans sa vie.
Mais à l'âge de 43 ans, il était de retour comme un personnage interne
898 Ruthellen Josselson

important de sa vie. Le catalyseur de ce retour était ici la lutte d'Amanda avec


sa fille de 15 ans, qui s'était intensément investie dans une relation avec un gar-
çon. Non pas qu'Amanda n'aimât pas ce garçon - il était tout à fait acceptable.
Ce qu'il était difficile d'accepter était l'investissement exclusif de sa fille envers
lui, investissement qui commençait à avoir des retentissements sur ses succès
dans ses études et sur ses autres intérêts dans la vie. « Je ne comprends simple-
ment pas pourquoi elle a eu, si jeune, ce besoin de s'engager tellement dans une
relation aussi exclusive », disait Amanda. « Je regarde en arrière et je sais pour-
quoi je me révoltais. Parce que mes parents étaient trop stricts. Mais je lui ai
laissé presque tout faire. J'ai le sentiment d'avoir fait exactement l'opposé de mes
parents dans son éducation et maintenant elle fait la même chose que moi. Je ne
m'attendais pas à ça de sa part. »
A travers l'expérience de sa fille, Amanda se remémore maintenant intensé-
ment sa propre adolescence, époque reléguée aux oubliettes à peine dix ans plus
tôt. C'est seulement maintenant que la compréhension de son engagement à
l'adolescence est interprétée comme rébellion, non pas comme de l'amour ou
comme un principe, mais comme la part désavouée et dépassée d'un moi dépen-
dant et rebelle qu'elle espérait ne pas voir apparaître chez sa fille.
Comme le dit le critique littéraire Peter Brooks, le narrateur connaît tou-
jours le dénouement. Les récits sélectionnent les éléments de l'histoire pour
donner un sens aux événements prioritaires - événements qui peuvent ne pas
avoir un tel sens au départ. C'est une transposition au récit de la fameuse for-
mulation de Kierkegaard selon laquelle nous vivons notre vie en allant de
l'avant mais la comprenons après coup. Dans la compréhension que nous
avons de nous-mêmes, nous choisissons les facettes de notre vécu qui nous
conduisent au présent et rendent l'histoire de notre vie cohérente. C'est seule-
ment dans une position herméneutique que nous sommes en mesure d'étudier
l'origine et la reformulation qu'opèrent les individus à la recherche de leur
propre sens.
Les modesde savoirnarratifs sont des modèles de processusen action. Lorsque
nous reprenons les récits des individus au cours du temps, nous pouvons observer
l'évolution de l'histoire de leur vie plutôt que considérer ces récits comme un texte
arrêté et fixé dans le temps. De même qu'un roman conduitinévitablement à sa fin, le
récit personnel décrit la route du présent et trace le chemin de l'avenir. Mais le futur
non-encore-écrit ne peut être identique aux événements qui arrivent, et de ce fait le
récit est reformulé. L'avenir exprimé dans les récits inclut les fins imprécises, les
débuts qui expirent, les désirs qui s'estompent ou tombent à l'eau. La continuité et le
changement sont rapportés dans la forme narrative. Un récit « suffisammentbon »
contient le passé dans les mots du présent et trace un avenir imprévisible,bien qu'il
contienne les éléments sur la base desquels l'avenir sera créé.
Le récit comme mode de savoir 899

Le moi en dialogue

La plupart des récits contiennent une multitude de discours, et c'est cette


multiplicité de discours qui les empêche d'être réduits à une voix unique. Lors-
que mes étudiants reviennent d'une expérience de terrain, comme ce fut le cas, en
ayant terminé un entretien dense, ils sont la plupart du temps épuisés et submer-
gés. Ils m'en disent trop, ils se plaignent : comment pourront-ils donner un sens
à tout cela? C'est le problème, bien sûr. Mais quelle science fait mieux avec
moins de données ? La solution est de décider après réflexion quels aspects du
récit retenir, sachant que l'on ne peut jamais rendre compte d'un sujet dans son
entier. Ce que nous faisons inévitablement, c'est créer des signaux qui nous gui-
dent dans la connaissance de l'autre.
Si l'empathie est la route qui mène au coeur du vécu, comment pouvons-
nous savoir quand nous sommes arrivés ? Si les récits nous submergent de leur
complexité, comment les faire converger ou les résumer de telle sorte que nous
puissions en apprendre quelque chose ? J'ai trouvé quelques clés à cette énigme
dans le travail de Mikhail Bakhtin, le critique littéraire et le philosophe anthro-
pologue russe récemment redécouvert.
La critique que fait Bakhtin des visions pré-romanesques de l'individu
reflète les critiques du courant postmoderne à l'égard des points de vue de la
psychologie académique sur le sujet. Selon le point de vue de Bakhtin, avant le
genre du roman, le sujet était représenté comme une entité délimitée qui « est
devenue tout ce qu'elle pouvait devenir et (qui) ne pourrait devenir que ce
qu'elle était déjà devenue... Son monde interne et ses caractéristiques externes
sont mis sur le même plan» (1981). L'émergence du roman a rendu possible la
représentation d'un individu dans une plus grande complexité, comme existant à
plusieurs niveaux, chacun de ces niveaux dialoguant les uns avec les autres. Le
point de vue de Bakhtin sur le moi est relativiste. Le moi ne peut exister qu'en
relation avec un autre, que cet autre soit une personne, d'autres parties du moi,
la société dans laquelle vit l'individu, ou sa culture. De ce point de vue, le sujet
est toujours en train de se constituer. « Une authenticité dynamique a été donnée
à l'image de l'homme, une dynamique de la non-cohérence et de la tension entre
les divers éléments de cette image ; l'homme cessait de coïncider avec lui-même
et par conséquent les hommes cessaient d'être épuisés par les conflits internes qui
les enferment» (Bakhtin, 1981).
La théorie de Bakhtin sur le roman est intimement liée à une théorie du lan-
gage, le langage étant le médium à travers lequel la réalité est représentée. Ses
idées aident plus à enrichir la théorie de l'analyse du récit, mais ici je souhaite
simplement souligner que sans l'accès au langage de nos sujets et ici je fais réfé-
-
rence à ce que De Saussure nomme parole, c'est-à-dire le signifié - nous sommes
900 Ruthellen Josselson

en tant que psychologues enfermés dans nos propres systèmes langagiers et ne


pouvons représenter la vision du monde d'un autre. Le langage relie l'expérience
à la compréhension. C'est seulement en écoutant ce que nos sujets nous disent de
leur expérience que nous pouvons entamer un dialogue avec leur système signi-
fiant et ceci représente l'intérêt des formes d'investigation par le récit. Dans le
-
monde de Bakhtin, la réalité est toujours trop contradictoire et hétéroclite pour
être classée dans un genre pur et simple. Ainsi, en littérature, il lutte contre les
mêmes problèmes que ceux dans lesquels la psychologiecontemporaine se débat
- le mouvement dans un univers de la relativité plutôt que dans un univers de la
dualité, un univers d'êtres humains toujours en évolution, existant sur de multi-
ples plans dans le présent, en équilibre dans une relation complexe au passé et à
l'avenir.
Si nous souhaitons tracer l'évolution de tout le monde, nous devons cesser
de considérer les individus comme des entités finies et, un peu paradoxalement,
nous devons trouver ces plages dans le récit où le moi est le plus nettement en
dialogue avec lui-même. Ces moments de crise représentent les noeuds mutatifs
dans lesquels le sujet devient autre que ce qu'il était. Comme Bakhtin le sou-
ligne, nous ne pouvons réellement représenter l'évolution dans la littérature.
Nous y faisons plutôt référence en dépeignant les crises et les renaissances. Dans
ces moments de dialogue, où les divers niveaux du moi se rencontrent, la
gageure de l'empathie et de notre capacité narrative est décuplée et c'est à ce
moment que ce que nous apprenons de l'autre est porté au plus haut. En
contraste avec une simple énumération d'événements (qui sont aussi eux-mêmes
emprunts de dialogue), nous pourrions concevoir les moments de dialogue
exprimés dans le récit en tant que clés personnelles du système signifiant, en tant
que lieu où la compréhension d'un sujet par lui-même devient une épreuve qu'il
s'impose. En témoignant du travail souterrain de la contradiction interne, nous
sommes au coeur même de l'organisation intrapsychique, lieu où les plaques tec-
toniques de l'expérienceviennent à la rencontre les unes des autres, et c'est là, je
pense, que repose la clé de la rencontre avec la psychologie de l'autre.
Pour mieux illustrer ces points, voici le récit d'un segment de l'histoire
d'une vie. Dans cette dernière partie, je présente Fern, une des femmes que j'ai
suivies au cours de mon étude longitudinale sur vingt années. En la présentant je
souhaite apporter un éclairage aux thèmes dont j'ai débattu dans des termes
abstraits empathie, récit, et moi en dialogue. Mon objectif dans cette étude
-
était de suivre à la trace le déploiement de l'identité chez les femmes et, en parti-
culier, d'apporter des éléments sur les moments et les processus de modification.
Je choisis Fern parce qu'elle a été, de bien des façons à ma grande décep-
-
tion -, parmi les participantes, la plus facile à comprendre pour moi à un certain
niveau, et la plus complexe à un autre. Elle me ramène à mon propre dialogue inté-
Le récit comme mode de savoir 901

rieur. Depuis des années que je parle d'elle dans des conférences, elle a également
déclenchéune critiquepassionnée chez les psychologues.Elle représentaittypique-
ment un mode de développement de l'identité classé comme « Identité forclose »,
qui contourne l'explorationet qui s'en tient à des buts, à des valeurs et à une orga-
nisation de la personnalité infantiles (Marcia, 1980). Je décrirai Fern très briève-
ment, mon but étant d'arriver à expliciter ce que je nomme un moment de dialogue
- un moment qui m'a permis d'accéder à ce que je pense être les plus profonds pro-
cessus dans la modification de son identité et m'a aussi conduite à une compréhen-
sion plus grande du « dialogué » dans l'organisation psychologique.
Il m'était difficile d'entrer en résonance avec Fern, partiellement parce que
son entretien tenait beaucoup plus du communiqué de presse sur ses convictions
que d'une exploration d'elle-même et de son monde. En même temps, parmi
toutes les personnes que j'avais eues en entretien, Fern était la plus aisée à éti-
queter en termes de concepts psychologiques. Aussi bien dans son entretien qu'à
travers les mesures psychométriques, elle était rigide, introvertie, autoritaire, iso-
lée, dépendante de la structure de sa mère, avec à la fois un sentiment d'insécu-
rité et une grande débrouillardise. Poursuivant une spécialisation universitaire
en thérapie corporelle, l'identité de Fern était surtout structurée autour d'un
intense et solide investissementdans le catholicisme de son enfance. Quand elle
avait 11 ans, son père mourut après une longue maladie, et le projet familial,
mené par la mère, avait été de le persuader de se convertir au catholicisme avant
sa mort. Leur réussite enracina Fern dans sa foi, et toute opinion ou action s'ex-
primait en terme de commandement religieux. Fern, à 21 ans, ne comprenait pas
et méprisait l'engouement de ses contemporains pour les drogues et la politique
dans la tourmente de la fin des années soixante. « Je ne comprends pas les gens
qui s'investissent dans la drogue, dit-elle, je m'investis dans la vie. »
Elle se voyait comme une sainte. Elle avait trouvé son occupation rêvée
lorsque, jeune fille, elle avait été la seule du voisinage à vouloir jouer avec un
petit voisin plus jeune, infirme moteur cérébral. Juste à cette époque-là, elle
décréta que la mission de sa vie serait d'aider ce genre de personnes, et elle ne
dévia jamais de ce but.
A l'époque de ce premier entretien, Fern donnait l'impression de se voir
elle-même, comme le dirait Bakhtin, en termes de récit, uni-dimensionnée et par-
faitement accomplie. Elle avait le sentiment d'être devenue ce qu'elle devait
devenir, et, comme telle, ne pouvait que continuer à être ce qu'elle avait toujours
été. Et mon corpus psychologique disposait de catégories tout à fait adéquates ;
elle se coulait facilement dans les catégories toutes faites de la théorie de la per-
sonnalité. Peut-être, en partie, du fait de la façon dont je la présentais plus tard
dans des exposés, les psychologues furent prompts à prophétiser un avenir
sombre pour Fern. Elle deviendra déprimée annoncèrent en particulier mes col-
902 Ruthellen Josselson

lègues psychanalystes. Elle s'écroulera avant ses 40 ans. Les ouvrages de psycho-
logie du développement n'étaient pas moins pessimistes. En général, on parle en
termes assez péjoratifs des gens comme Fern, les «forclos ».
Mais je découvris en rencontrant Fern à nouveau, alors qu'elle avait 34 ans,
que ces prévisions pessimistes ne s'étaient pas réalisées. D'un autre côté, elle
n'avait pas beaucoup changé. Elle avait deux enfants, et continuait à tout voir
au travers du prisme de la religion. Elle s'opposait à la libération qui couvait au
sein de l'Église dans les années soixante-dix et s'accrochait aux vues les plus tra-
ditionalistes. Sa vie était remplie de missions, de vocations. Elle ne démordait
toujours pas de sa conviction sur ce qui était bien et mal et continuait à mainte-
nir qu'elle ne dévierait jamais du droit chemin. Elle demeurait clairement une
« forclose », mais elle s'était adaptée à la vie et contribuait à la vie sociale, non
seulement à travers son travail mais aussi à travers nombre d'engagements cari-
tatifs. S'il y avait d'autres voix intérieures, derrière la voix événementielle, qui
imprégnaient le récit à ce moment-là, elles étaient trop étouffées pour que je
puisse les entendre. Son entretien, son récit, était un récital de réussites et de
prises de positions idéologiques, et pour ma part, en guise de réponse, je ne pou-
vais que la catégoriser. Je ne pouvais en apprendre beaucoup d'elle relativement
au travail intérieur du moi.
Maintenant, puisque nous sommes tous imprégnés de la même tradition
narrative, il vous apparaît sans doute que cette histoire va changer lors de l'ob-
servation suivante. La convention narrative, la façon dont nous racontons les
histoires, tout ceci est médiatisé par notre champ culturel. Et, en tant que psy-
chologues, il nous incombe plus d'être porteurs de changement que de conti-
nuité. La trame d'une histoire, comme celle des vies, implique une progression
vers du sens.
Si Fem n'avait pas changé, je ne l'aurais sans doute jamais choisie pour
faire une présentation. Je ne pouvais pas encore le savoir quand je la pris en
entretien dix années plus tard. Je fus en effet surprise des modifications sur elle-
même et sur sa compréhension du monde qu'elle avait opérées. Fern, à 43 ans,
avait évolué, et avec ce changement en elle en advint un autre dans ma capacité
d'un lien empathique avec elle. Ce qui me la rendait accessible était sa façon de
raconter ce que je théorise aujourd'hui comme un moment de dialogue dans sa
vie.
Peu de temps après que je l'avais vue, elle avait alors 34 ans, Fern décida de
parler à son prêtre d'un sentiment croissant de déception qu'elle vivait dans son
mariage. Elle ressentait que son mari n'était pas aussi affectueux qu'elle l'eût
souhaité, et elle se sentait coupable de son ressentiment à son égard. Le prêtre
suggéra qu'ils participent à des groupes de rencontre sur le mariage au sein de
l'Église. Au cours de ce processus, Fem découvrit que ce n'était pas uniquement
Le récit comme mode de savoir 903

à son mari de changer, mais qu'elle, aussi, avait à modifier la compréhension


qu'elle avait de leur relation. Cela l'ouvrit au monde des autres, à reconnaître et
tolérer leurs différences, à se situer, dans le monde, à une place plus effacée,
mais, en même temps, plus sûre. Fern me parla de ce changement alors qu'elle
avait 43 ans. Je pus entendre ses regrets sur son précédent moi, un récit en sup-
plantant et en dépassant un autre. Le sentiment du moi de Fern devenait moins
monolithique.
Durant les dix années qui s'étaient écoulées, Fern traversa également une
crise dans son travail. En tant que responsable de thérapie corporelle dans un
grand hôpital de ville dans une période d'aggravation des conditions économi-
ques, son service subit une fois de plus une coupe budgétaire. Alors, Fern l'in-
soumise se cabra une fois de plus. Cela dépassait sur un plan éthique l'idée
qu'elle se faisait de son travail. Son service ne pourrait plus s'occuper de façon
adéquate des patients avec les fonds que l'Administration comptait lui allouer.
Or le salaire de Fern représentait la part la plus importante des revenus de la
famille. Et pourtant elle se résigna. Elle hypothéqua la maison familiale et vida
les économies pour mettre sur pied un service privé qui s'occuperait des clients
moins aisés que le système hospitalier aurait rejetés. Fern avait très peur : elle
mettait le bien-être de sa famille au service de ses scrupules, mais elle se sentait
en devoir de le faire.
Fern pria. Mais la réalité fut plus orageuse qu'elle ne l'avait envisagé. Ses
partenaires financiers manquèrent à leurs engagements. Les personnes avec les-
quelles elle partageait un bureau partirent sans payer le loyer. Pour la première
fois, Fern devait faire attention à la nourriture qu'elle mettait dans son caddy.
Mais elle réussit à surnager.
Au centre de la vie de Fern, se trouvait cependant non pas son travail, mais
le voeu que son fils ne manque de rien. Lorsque son fils de 16 ans revint à la mai-
son en parlant d'un voyage scolaire en France, Fern fut déterminée, en dépit de
ses aventures financières, à ce qu'il parte. Elle contracta un emprunt. Et ici, dans
le compte rendu que Fern fait de son expérience, de ce qu'elle a vécu par rapport
au voyage de son fils, se situe ce que je désigne comme moment dialogué. Mais
écoutons plutôt Fern :
Ainsi il fit ce voyage à Paris, et j'étais tellement en colère contre lui, parce que, rentré à
la maison, ce qu'il voulait en priorité raconter, c'était de s'être penché aux fenêtres de
l'hôtel et d'avoir hélé les filles en bas et encore d'autres expériences que j'aurais pu orga-
niser dans les coins minables de cette ville, et ce pour beaucoup moins d'argent. Il ne
parlait pas d'avoir vu Mona Lisa. Ses premiers récits, c'étaient des expériences d'adoles-
cent et j'étais furieuse... J'avais envie de dire : « Je n'ai pas travaillé ces six derniers mois
pour que tu rentres à la maison en nous parlant de ces trucs-là. » Alors, je n'ai rien dit
du tout. Je sais que mes attentes étaient différentes des siennes, mais j'ai encore du mal à
renoncer aux miennes. Parce que c'était aussi mon rêve qui partait en voyage et ce qui
revenait n'était pas ce rêve-là.
904 Ruthellen Josselson

Et là, avec le côté poignant de cette formulation, elle se mit à rire.


Maintenant, il y a dans cette brève vignette clinique de multiples aspects de
Fern en dialogue les uns avec les autres. Le récit ne relate pas une action, mais une
tension entre l'expérience personnelleet la résolution intérieure. « J'étais tellement
en colère contre lui... Alors je n'ai rien dit du tout... Parce que c'était aussi mon
rêve qui partait en voyage. » Dans cette formulation se trouve l'expression d'un
changement intérieur massif chez Fern. Mais sa formulation, si nous l'écoutons
comme un moment dialogué, appelle plus chez nous une compréhension empa-
thique qu'une envie de catégoriser. Le texte de sa vie que crée Fern inclut mainte-
nant de multiples points de vue - si différemmentde l'époque où, étudiante, elle ne
pouvait comprendre la révolte de ses contemporains. Et elle peut accepter cette
perception, même lorsquec'est très douloureux pour elle, même lorsque cela repré-
sente sa différence d'avec son fils bien-aimé. Elle campe toujours sur sa position
morale, un moi cruel maintenantla continuité avec un moi dominateurpréexistant
et exécrant un monde qu'elle pense être celui du péché. Et ils sont en balance avec
son moi maternel, déterminé à laisser son fils faire ses propres expériences.Ainsi, la
conscience et le choix de Fern se font aussi bien en fonction de sa relation à son fils,
de sa compréhension du contexte moral, de son savoir sur la culture actuelle des
adolescents qu'en fonction de sa propre relation à la représentation de ses diffé-
rents moi, passés et futurs. Les différents niveaux du moi sont en mouvement, et
nous les voyons s'organiser en une relation dynamique les uns aux autres - ce qui,
selon les mots de Bakhtin, représente le moi en dialogue.
L'essence du roman, dans l'analyse de Bakhtin, c'est sa capacité à faire
entrer en dialogue réciproque différents niveaux d'expérience. De la même façon,
à l'analyse d'un entretien, nous pouvons suivre à la trace ce dialogue entre diffé-
rents niveaux de l'expérience individuelle ou encore le dialogue du sujet avec le
social. Les sujets nous informent quant à la conscience qu'ils ont de leur propre
diversité, de leurs différentes expériences personnelles, souvent avec des modes
d'expression différents.
De plus, la conscience humaine existe toujours en relation avec une autre
conscience. Toute expression est orientée vers la réponse d'un Autre et se
façonne selon le contexte dans lequel elle s'inscrit. «Être veut dire communi-
quer» indique Bakhtin (1984).
Au-delà de l'idée de représenter les individus en situation dans leur monde,
une psychologie adéquate se doit de dépeindre les individus dans leur disposition
mutative. Un dialogue sous-jacent se dessine à travers un prochain discours que
nous ne pouvons prédire. Nous observons l'immense avancée intérieure de Fern
à partir du moment où elle discerne mieux et communique son dialogue inté-
- -
rieur, mais il y aura des alternances continuelles dans sa conscience. Peut-être
demain décidera-t-elle de « dire quelque chose » à son fils et le récit nécessitera
Le récit comme mode de savoir 905

d'être réécrit. Bakhtin souligne que les êtres humains sont définis par leur « infi-
nitude». Nous conservons toujours la capacité de nous surprendre mutuelle-
ment (Morson, 1986). Le contexte, d'après Bakhtin, renferme «un dialogue
infini dans lequel il n'y a ni premier ni dernier mot » (1986).
C'est seulement à travers une position empathique par rapport au récit que
fait le sujet de son vécu que nous pouvons découvrir la nature dialoguante du
moi - aussi bien le dialogue interne au moi que le dialogue avec le monde qui est
au centre du processus de développement et de vie. C'est seulement en observant
les tensions et la fiuence de ce dialogue que l'on peut construire un méta-récit qui
convienne à l'ensemble des individus, sans réduire les sujets à leurs rôles mais en
reconnaissant dans l'interaction des rôles l'essence d'une globalité. Ainsi seule-
ment sommes-nous en mesure d'imaginer le réel.
Je propose donc que le but d'une psychologie du récit solidement basée sur
l'empathie soit d'expliquer les constructions architecturales du moi, les manières
dont les différents composants se maintiennent dans une relation dynamique les
uns aux autres en un dialogue sans fin. J'ai ressenti que c'était cela qui manquait
quand je fus moi-même le sujet d'une recherche en psychologie. A cette époque,
mon désir de réussir se construisait autour d'une tension dynamique, avec le
souhait d'être à parts égales autre chose - féminine, appréciée, acceptée et ma
-
crainte que la société dans laquelle je me trouvais ne me permette pas de jouer
tous mes rôles. Sur un plan psychologique, nous devons accueillir l'idée que les
sujets puissent jouer tous leurs rôles - ainsi du combat de Fern, et de l'idée
qu'elle puisse vivre de front sa morale, son humanisme, ses traditions religieuses
et son existence au sein d'un monde éthiquementcomplexe. Le message essentiel
de l'herméneutique est qu'être un être humain c'est faire du sens, et c'est seule-
ment en fouillant toutes les facettes de ce sens que nous pouvons approcher la
compréhension du sujet.

(Traduit de l'américain par Marie-Laure Léandri.)


Ruthellen Josselson
The Narrative Study of Lives
Dpt of Psychology
Towson State University
Towson, MD 21204 (USA)
Perspectives
Perspective clinique

Récit du travail analytique


et construction en analyse

Colette COMBE

« Ici nous devons nous rappeler que le travail


analytique consiste en deux pièces entièrement
distinctes, qui se jouent sur deux scènes séparées
et concernent deux personnages dont chacun est
chargé d'un rôle différent. »
S. Freud, « Construction en analyse ».

« Le faire narratif resignifie le monde dans sa


dimension temporelle dans la mesure où racon-
ter, réciter, c'est refaire l'action. »
P. Ricoeur, Temps et récit.

Dans Construction en analyse, Freud développe une métaphore surprenante


qui définit le travail analytique comme l'ensemble de deux représentations théâ-
trales contiguës. Auparavant il a énuméré les indices utiles pour reconstruire ce
qui du refoulé au sens large est inaccessible : fragments de souvenirs dans des
rêves, idées incidentes, répétition d'affects dans des actions à l'intérieur ou à l'ex-
térieur du cadre analytique reliées à la relation de transfert. La mise en scène
d'un dédoublement pose d'emblée la question de la condition de possibilité de sa
fiabilité et de sa valeur heuristique pour l'analyse: la triangulation. En fait,
Construction travaille dans l'horizon de son après-coup Le clivage du moi comme
processus de défense. Quand «ça» joue, va-t-on pouvoir jouer un passage entre
les deux scènes de l'analysant et de l'analyste, ou non ?
Pour définir l'action de l'analyste, Freud opère une dénégation. « De tout ce
dont il s'agit, l'analyste n'a rien vécu ni refoulé ; sa tâche ne peut pas être de se
remémorer quelque chose. » Et il enchaîne sur une seconde métaphore : le travail
de construction est comparable à celui de l'archéologue. Or justement, les
indices énumérés avant la première métaphore du travail analytique (deux pièces
Rev. franc. Psychanal, 3/1998
910 Colette Combe

distinctes, deux scènes séparées, deux personnages de rôle différent), contiennent


ce qui du passé de l'analysant n'est pas remémorable et se répète automatique-
ment, si bien qu'on peut déduire de la ligne associative du texte de Freud une
question: l'analyste pour reconstruire la mémoire amnésique de l'analysant
n'a-t-il pas pour champ de fouille sa propre mémoire du passé et du présent du
travail analytique en cours ? Winnicott, dans La localisation de l'espace culturel,
parle de la concomitance d'un système amnésique et d'une organisation de sou-
venirs, après l'expérience d'une cassure dans le sentiment de continuité d'exis-
tence psychique. Quand l'analyste se remémore pour élaborer ce qui s'est joué et
se rejoue encore inlassablement dans l'analyse, ne dispose-t-il pas, pour espace
virtuel de son travail de construction, des effets d'après-coup de sa mémoire du
travail analytique ?
Dans cette perspective, quelle est la fonction des textes cliniques qui mettent
en intrigue le microcosme de quelques séances autour d'un agir de transfert,
d'une pensée incidente, d'un affect disruptif, de bribes de souvenirs apparus dans
un rêve, et tentent de rendre compte du travail analytique qui s'y joue sur ses
deux scènes ? En cas de discontinuité associative, le long travail de relecture et de
réécriture pour aboutir à un récit vivant du travail analytique appartient au tra-
vail de construction en analyse, en ce qu'à la fois il découvre et constitue les pas-
sages potentiels entre les deux scènes par l'intermédiaire de sa mémoire du passé
analytique et des différents contextes de séances où l'associativité s'est inter-
rompue au même endroit.
Quand l'analyste retrouve les différents temps de la mise en scène du travail
analytique, autour d'un agir, d'une pensée incidente, d'une bribe d'affect disruptif,
pour en écrire l'intrigue et en faire éprouver la teneur et la saveur aux lecteurs,
part-il à la recherche du temps perdu de la mémoire amnésique de l'analysant que
le présent du transfert répète ? Parvient-il à localiser les temps et lieux du trauma-
tisme psychique qui ont pour conséquencedans l'analyse une discontinuité asso-
ciative ? Analyste et analysant éprouvent dans la relation de transfert la preuve et
l'épreuve d'un irreprésentable. Comment l'analyste utilise-t-il la mise en récit pour
reconstruire l'histoire des conséquences psychiques du traumatismeprimaire et de
ses après-coups dont témoignel'automatisme de répétition?
J'en illustrerai les logiques par la narration d'une séquence où font retour un
passé analytique traumatiqueet le passé infantile dont il était devenul'après-coup.
Je m'intéresserai à l'écoute du passé analytique sous l'angle du nouage du
passé analytique avec le passé infantile oedipien et l'actuel du transfert. Un cor-
dage à trois brins dont l'élaboration du contre-transfert est le fil rouge. Dans ce
nouage, le passé analytique s'écoute comme un des champs de représentations et
d'affects dans lesquels la mémoire va puiser des traces capables de symboliser les
enjeux présents pulsionnels et objectaux de l'analyse. Il sert de réserve à l'activité
Récit du travail analytique et construction en analyse 911

symbolisante de la séance et de ressource représentative pour l'interprétation.


Une scène pulsionnelle du passé analytique peut servir d'écran à la situation
analytique actuelle qu'elle condense comme un souvenir-écran mais elle ouvre
également à l'interprétation dynamique de l'histoire infantile. Mais comment
écouter, comment travailler dans ce type de conjoncture? Rappelons que
l'écoute est d'abord un terme de marine : il désigne le cordage qui sert à orienter
la voile. Le point d'écoute est l'angle de la voile près duquel est frappée l'écoute.
Pour une deuxième ou troisième traversée du voyage analytique, comment
tendre l'écoute pour faire bon vent de ce passé? Je propose de témoigner des
enjeux pour tenir une position qui rende possible cette tension de l'écoute pour
flotter par l'intermédiaire de sa narrativité.
Morgane est venue me demander une analyse parce qu'elle n'arrive pas à
conserver un investissement sans s'attaquer à elle-même. Très vite, j'ai senti
qu'elle n'avait pas la capacité d'utiliser l'objet. Elle fait partie de « ceux pour qui
l'agressivité est quelque chose ne pouvant être cerné ou préservé que sous la
forme d'une propension à être un objet d'attaque » (Winnicott, Jeu et réalité).
Cette indication m'a guidée les premières années quand nous errions dans la
brume. C'est son troisième temps analytique. Elle a fait une thérapie avec un
analyste pour se défaire d'une phobie d'accident. Cinq ans plus tard, elle a eu le
désir d'une analyse avec un autre analyste. Il lui a proposé de commencer à deux
séances. Dans les entretiens préliminaires, elle m'a dit qu'ils décidèrent de passer
à trois séances après l'été de la deuxième année. En septembre, il la prévenait par
téléphone qu'il arrêtait son cabinet pour maladie.
L'histoire de son précédent analyste percute notre travail en commun en
juin de la quatrième année. Depuis quelque temps, elle pense souvent à lui. Dans
ce contexte, elle a un agir de transfert: elle veut absolument passer à deux
séances. Me demander de passer à deux séances, est-ce une façon d'y revenir
mais pour quelle répétition de transfert? Peu après, j'ai un agir de contre-trans-
fert : j'oublie de la prévenir suffisamment à l'avance d'une absence. J'établis ainsi
la situation d'une semaine à deux séances. Je la mets devant le fait accompli. Je
dois lui téléphoner comme jadis son analyste lui avait téléphoné.
Dans la séance qui suit mon agir, elle a du mal à associer après avoir posé :
« Votre oubli m'a mise très en colère. Vous, vous exagérez. Je suis triste. Il y a
des choses que je ne peux pas vous dire. » Je commence à identifier son vécu de
mon agir, j'en reconnais la portée. Pour en authentifier la charge affective, je dis
simplement : « Je vous manque. » Le sens est ambigu : manque, raté, carence ou
négligence... Elle se remet à associer: «Hier soir j'ai bu et attiré plusieurs
hommes. Être entre plusieurs hommes, ce n'est pas la première fois. Mais ce
n'est pas moi ça, c'est ma mère avec mes frères. Cet incestueux-là autrefois j'en
avais envie. Maintenant ça me met en colère. Je me vois petite. Je regardais ma
912 Colette Combe

mère être avec mes frères puis je cherchais mon père qui n'était pas là. Il était
dans une autre ville à la fac. »
Puis elle va du côté de son adolescence révoltée où elle s'est meurtrie à
prendre du poids pour retarder l'âge de plaire. Sa mère la conviait à investir ail-
leurs, lui donnait pour modèle une fille qui réussissait au lycée et aimait sortir.
Pour elle, c'était comme si sa mère la jetait dehors. Certes quand elle avait
grandi, elle avait reçu de son père un vélo puis un bureau, ses frères n'avaient
pas eu de tels cadeaux. Mais jamais son père ne l'avait autorisée à conduire sa
voiture comme ses frères. Même maintenant, elle se sentirait dans une insécurité
indépassable si jamais son père le lui proposait car elle aurait peur de la casser.
La séance suivante reprend l'implication transférentielle dont j'ai entrevu la
profondeur avec le surgissementde mon agir. « Quand je pense à ce mois, il me
manque une semaine. J'en revois deux mais il y en a déjà trois de passées. » J'en-
tends l'écho de l'interprétation : « Je vous manque. » « En sortant d'ici, reprend-
elle, je me demandais : des relations à climat incestueux entre qui et qui alors,
entre mon père et ma mère, entre moi et ma mère ? En venant je me souvenais
d'une séance avec mon ancien analyste. Je critiquais mon père, il défendait mon
père. Il s'identifiait à lui, je l'ai entendu comme ça. » De mon côté, en l'écoutant,
j'entends son identification au père de son oedipe négatif projetée sur l'analyste
du passé et je dis : « Vous rappelez-vous à quoi vous pensiez juste avant ? » Elle
répond par l'intermédiaire d'une dénégation. « Non mais je me souviens du lieu,
des CRS partout. Je craignais d'avoir du mal à venir. En réalité la circulation est
plus aisée. J'étais à un feu. J'ai éprouvé beaucoup de colère par rapport à ma
mère. Les relations sont compliquées avec elle. J'ai cherché l'appui de mon père.
Puis j'ai été très virulente avec lui. Je crois que j'ai cherché une aide à l'extérieur
pour me défendre d'un envahissement. C'est confus. »
Je ponctue alors : « Au feu, vous avez pensé à votre ancien analyste ? » Elle
répond par l'affirmative, retrouvant alors à quoi elle avait pensé. « Oui, soudain
j'ai eu besoin de savoir que vous n'aviez pas été sa patiente, ça m'aurait bloquée.
Je me suis souvent posé cette question avec angoisse, mais maintenantje pense
que non. » Aussitôt je pense : « Si je suis la patiente de son analyste, suis-je sa
mère et sa soeur ? » Est-ce l'ombre portée du transgénérationnel ? Qui est le père
de sa mère ? Elle n'en a jamais parlé avec sa mère, pas plus que de ce qu'adoles-
cente elle a appris par un grand-oncle : « Papy et mamie ne sont pas tes grands-
parents. Ils ont adopté ta mère à 10 ans. C'est la soeur de mamie ta vraie grand-
mère. » Nous avions travaillé les traces d'une identification à cette grand-mère
dans les relations entre elle et sa mère. Mais la connaissance du secret me semble
lacunaire. Je me demande alors brusquement s'il y a eu inceste. Pour explorer
l'énigme transgénérationnelle, je pourrais dire : « Alors je serais votre soeur et
votre mère ? »
Récit du travail analytique et construction en analyse 913

Mais je suis perplexe devant la force de mon désir d'interpréter. Est-ce l'indice
d'un contre-transfert perturbé devant : « Si vous aviez été la patiente de mon ana-
lyste, ça m'aurait bloquée » ? Je choisis d'attendre. Cependant ne rien dire répéte-
rait l'absence d'inscription affective du fantasmatique. Comment intervenir pour
désigner l'importance du passé analytique par lequel elle retrouve la trace de ses
conflits infantiles, la trace des enjeux psychiques de son oedipe négatif? Je me sou-
viens alors qu'elle s'est véritablement engagée dans l'analyse après une interpréta-
tion dénégative. Elle se plaignait du climat incestueux entre elle et son père et
j'avais dit : « Ce n'est peut-être pas tant l'incestueux qui vous a mise en difficulté
que de ne pas voir dans les yeux de votre mère la reconnaissance de votre vécu de
fille à père. Votre mère, petite, n'avait pas depère auprès d'elle. » Ce sont les enjeux
de la reliaison de l'oedipe négatif à l'oedipe positif qu'elle semble ne pas pouvoir
envisager. Et je dis en assumant le rôle qu'elle semble avoir peur de tenir dans la
scène oedipienne : « Si j'ai été sa patiente, c'est comme si j'ai connu avec votre ana-
lyste les désirs d'une fille avec son père ? » Elle associe : « Mon père dit toujours au
téléphone que la communication coûte cher et qu'il ne veut pas m'endetter. Mais il
a bien accepté que mon frère prenne un prêt pour ses études. »
Dans la dernière séance de la séquence, elle m'explique : « Je sens en moi un
mouvement d'attaque. En venant, je pensais à la scène qui me revient toujours.
Mon père rentrait de la fac. Il était aux toilettes. Ma mère a dit "tu as un fils en
moins" et il Fa giflée. »

La narration permet une ressaisie clinique

Morgane insistait pour passer à deux séances. J'eus alors un agir de contre-
transfert. J'oubliai de la prévenir d'une de mes absences, instaurant ainsi une
semaine à deux séances. Peu après, en venant en séance, au feu rouge, elle pensa
soudain qu'elle avait besoin de savoir que je n'avais pas été l'analysante de son
analyste précédent. J'étais surprise. Par l'intermédiaire du récit qui reprend le
contexte d'agirs et de représentations des séances qui précédèrent et suivirent cet
aveu, je pus l'entendre comme un fantasme à replacer dans le travail analytique
en cours. Les difficultés de sa cure s'y trouvaient condensées comme dans un
microcosme si bien que le retour du passé analytique a marqué un tournant dans
ma capacité d'entendre les processus de sa vie psychique à l'oeuvre entre elle et
moi. Je commenterai la séquence pour déployer ce qui s'y joue, de la scène de
l'analyste à l'action de l'analyste, et établir des ponts entre les deux pièces.
Le point de départ est cet état de confusion dans lequel elle dérive sans par-
venir à dire ce qu'elle éprouve. Depuis longtemps, mes interventions la pertur-
bent plus qu'elles ne lui servent. Au contact de sa discontinuité associative, je
914 Colette Combe

suis conduite à partager sa confusion, à perdre mes repères identitaires. Je suis


amenée à créer un objet métapsychologique interne à la cure pour tenir le cap.
Nous sortirons de la navigation dans la brume après le retour transférentiel de
son passé analytique, grâce au travail d'écoute en après-coup pour en faire le
récit, en nous retournant sur les associations qui accompagnent son sillage.
Comme Ulysse, devait-elle d'abord ne pas retrouver le pays natal ?
Le passage de la confusion à l'agir est-il une tentative d'objectivation de la
triangulation ? La deuxième analyse met la réalité psychique de l'analysante au
contact de celles de deux analystes différents, ne serait-ce que par leurs styles
interprétatifs liés à l'histoire de leurs transferts sur l'analyse. Elle objective la
triangulation. Elle crée un écart efficace pour l'oedipification par la seconde cure
si, pour interpréter, l'analyste suivant sait jouer des couplages et des différences
de sexe ou de génération entre eux. On mesure le risque de voir s'installer deux
analyses clivées si l'analyste se désengage du temps des associations sur l'ana-
lyste du passé par négligence, surdité ou effacement actif. Ce porte-à-faux de
l'écoute est un processus de sauvegarde narcissique proche de celui qu'on
observe dans le rapport à l'interprétation. « La bonne interprétation, c'est celle-
ci » est une position surmoïque qui perturbe l'écoute. La tentation de juger le
travail de l'autre analyste provoque un collapsus entre moi et surmoi analytique.
L'analyste fétichisé empêche la conflictualité moi/surmoi.
Le contre-agir de l'analyste est-il une tentative de subjectivation de la trian-
gulation ? La répétition de contre-transfertrépond à la répétition dans le trans-
fert et témoigne d'un défaut de triangulation. Travaillée par le refus du passé
analytique, je me sens coupable et stupéfaite de sa répétition. La répétition du
passé analytique a déclenché un trauma de contre-transfert. Le maintien d'un
conflit entre moi et surmoi rétablit une position tierce. Pour ce faire, j'ai dû repé-
rer le blocage de l'attention flottante, critiquer mes propres jugements vis-à-vis
du travail de l'autre analyste et créer du jeu en moi vis-à-vis des aspects fantas-
matiques du lien de Morgane avec l'autre analyste.
Être trois, deux analystes et un patient, demande du deuxième un art du jeu
avec le contre-transfertpour parfois « se sentir » deux, parfois « être » l'autre. Les
potentialités transformatrices de ces identifications passent par le relais d'une
théorie des fonctions du passé analytique dans la cure. L'objectivation de la
théorisation chez l'analyste prend le pas sur l'objectivation de la triangulation
chez l'analysante. Du côté de l'analysante, travailler avec plusieurs analystes lui
sert à mettre en acte ses difficultés à penser la scène primitive et la transmission
entre les générations. « Comment faire avec ça ? » La réponse passe par son iden-
tification au travail de l'analyste qui, au-delà du hiatus entre deux cures, intègre
les données signifiantes du passé analytique. L'élaboration ouvre la porte du
deuil indéfinissablequi hante l'analysante.
Récit du travail analytique et construction en analyse 915

De l'enquête au récit,
le trajet narratifpasse par des remémorations

Pour symboliser le mouvement pulsionnel qu'elle m'adresse, j'entends


qu'elle trouve ce souvenir de ses 4 à 5 ans quand elle était l'aînée de deux frères.
Je l'oublie, je manque comme son père. Pour le supporter entre les séances, elle
s'identifie à sa mère qui jouait de son charme avec ses frères en l'absence du père.
Mais dans la séance, elle est en colère et triste. En passant par son adolescence
marquée par un trouble du poids, elle parle des affects qui côtoient en elle l'effroi
de se trouver d'une avidité destructrice avec moi.
Je revois ce souvenir-écran de regarder sa mère avec ses frères et de chercher
son père à l'âge du désir phallique d'être tout pour ses objets. Était-ce dans la
cure précédente le transfert d'un cadeau phallique du père qui se rejouait dans la
décision de passer à trois séances et n'avait pas eu le temps de s'analyser ? Le
contexte familial, qui avait environné sa construction oedipienne, avait déjà per-
turbé le déploiement des enjeux phalliques. Quand elle avait 3 ans, une petite
soeur était morte in utero, peu avant le terme. Une autre grossesse commençait,
la mère anxieuse. Peut-être en raison des difficultés du couple en deuil et dans
l'attente de l'enfant suivant, le père partait faire des études dans une autre ville
et changeait de métier. Après l'été, elle allait à l'école, son frère restait près de sa
mère. L'enfant remplaçant la soeur naissait prématuré, insomniaque et c'était un
garçon.
Ce souvenir de regarder sa mère et de chercher son père s'est-il organisé à
l'adolescence, quand la perspective de faire à son tour des études plutôt mascu-
lines dans une autre ville avait ravivé ses affects oedipiens ? Le passé de sa théra-
pie s'éclairait. Elle avait interrompula thérapie engagée contre la phobie d'acci-
dent pour travailler dans une autre ville puis décidé de changer de métier.
Rejouait-elle une identification inconsciente au père ? Gardait-elle une difficulté
à relier l'identification masculine de l'oedipe négatif à celle féminine de l'oedipe
positif? Avait-elle mis son premier analyste à la place de sa mère, dans l'espoir
de remettre en jeu ce qui restait bloqué depuis ? Autrefois son père, pris dans le
silence de la perte, n'avait pas pu accompagner sa mère dans l'attente du troi-
sième enfant. Elle le décrivait centré sur lui-même, la famille ordonnée autour de
ses besoins. Elle rattachait cet état de fait au traumatisme de guerre qui l'avait
arraché à ses parents.
Que mettait maintenant en travail la répétition de transfert avec moi, une
femme analyste après deux hommes? Un risque de rupture, un risque de
mort ? Deux, pas trois condensaient deux souhaits : retourner avant le troi-
sième enfant et l'absence du père, retourner avant l'analyse interrompue à son
916 Colette Combe

début et le départ du second analyste, parti après l'été comme le père mais
sans retour. Comment accepter ce double transfert de l'enfance et de l'analyse ?
Je pourrais m'engouffrer irritée dans un refus de la manière dont s'était engagé
un projet d'analyse interrompu par téléphone. Mais ce risque se dissipe en ten-
dant l'écoute.
Je me souvenais de sa douleur quand elle m'avait annoncé la mort de son
analyste. Elle avait évoqué des moments où elle avait beaucoup reçu de lui.
Après coup, un certain flottement de sa présence analytique lui semblait l'indice
de sa fatigue physique. Nous fîmes l'hypothèse d'un déni en commun du poids
de la réalité pour ne pas voir qu'il n'était pas en mesure de prolonger la cure.
Qu'elle veuille y revenir me fait entrevoir la profondeur affective de son implica-
tion transférentielle avec lui et de son engagement avec moi. Le traumatisme de
contre-transfert lié à la mort me devient conscient. Comment vivre le plaisir de
l'analyse avec elle grâce à une mort ? J'éprouve de la culpabilité. Mais en pen-
sant aux fonctions économique et symbolisante de l'analyse, j'ai plus de bienveil-
lance car mon agir a des raisons. Il répète les deux temps d'un traumatisme. Pre-
mier temps : ses enjeux oedipiens infantiles avec la mort d'une soeur suivie
aussitôt d'une autre grossesse ; deuxième temps : ses enjeux psychiques d'adulte
en analyse avec la mort de l'analyste et aussitôt une autre analyse. Il s'agit d'en
faire deux lectures selon le principe de plaisir et au-delà. Avec mon acting, je suis
revenue à deux séances avant de revenir à trois. Passer à trois a fait qu'il est
mort. Est-ce que nous vivons quelque chose n'ayant pas vu le jour avant, ni avec
ses parents, ni avec l'analyste précédent ?
Il faut sans doute marquer la nuance entre un passé analytique qui surgit
comme un récit de traumatisme et un passé qui intéresse l'analysant parce
qu'il devient conscient de ses enjeux oedipiens de caractère traumatique. Entre
l'évocation comme événement et l'évocation subjectivée, il existe des formes de
présubjectivation. L'activité fantasmatique de ce traumatisme dans l'analyse
reste hors champ, en suspens, dans l'attente de se retravailler quand la
conjoncture se fera favorable à son transfert. Il peut encore résister à l'analyse
si le contre-transfert vis-à-vis de l'autre analyste installe entre analysant et ana-
lyste une complicité de déni de l'analysable à rechercher de ce côté. A minima,
il reste en marge comme en zone péri-urbaine où l'on va peu. Pourtant il
travaille l'alternance des investissements et désinvestissements de la relation
analytique actuelle au coeur du processus identifïcatoire. On n'entend pas le
passé analytique traumatique dans le contenu représentatif des séances mais
dans le jeu des identifications à l'oeuvre entre analysant et analyste. L'accueil
du passé analytique nécessite une écoute des processus. La forme de l'identifi-
cation à l'ancien analyste se répète dans la cure suivante.
Récit du travail analytique et construction en analyse 917

Comment, à travers la pensée incidente,


s'est dégagée l'écoute d'un signifiant qui a réorganisé
le récit et le travail de construction ?

L'expression d'affects dans la séance après mon agir (colère et tristesse) a


renforcé sa confiance. La séance suivante, elle me montre le fantasme qui l'a
envahie au feu rouge en venant et l'angoisse éprouvée à le retenir hors champ.
J'en reçois la force, force du contenu et force de l'adresse. J'entends le mélange
des temps. La temporalité bascule. De tout temps, la colère et la tristesse à
l'égard des deux analystes qu'elle réunit, me faisant l'analysante de l'analyste
passé, lui rappellent celles vis-à-vis de ses deux parents. Je sais qu'il y a quinze
ans d'écart, presque une génération, entre ses parents comme entre ses analystes.
J'entends la dénégation : « J'avais besoin de savoir que vous n'aviez pas été sa
patiente. » Le refoulé travaille sans levée du refoulement. Après l'écoute partagée
de ses affects devant le climat incestueux entre mère et fils, la circulation des
associations est plus aisée. Il a fallu tant de séances avant qu'une conflictualité
tempérée ne contienne le feu entre ses instances. Le feu au rouge condense inter-
diction et réalisation de désir, tout comme il condense l'articulation entre passé
analytique et passé infantile (feu, le décédé...).
En somme, un signifiant « feu » articule dans la réécoute les deux temps de
l'agir et du contre-agir. L'interprétation issue de l'écoute transformatrice de
l'Einfall passe par le dégagement de ce signifiant. Une configuration symboli-
sante anime l'ensemble. Dans la description narrative, les différents éléments
sont montés par contiguïté sur un même axe: le feu au rouge. Je pense à
Merleau-Ponty, à ses Notes de cours sur Claude Simon, à ses propos sur l'inter-
textualité. Le feu au rouge témoigne d'une vision par l'intermédiairede ma capa-
cité d'auteur à opérer une déformation cohérente de la séquence : le rouge de
l'incendie pulsionnel, le rouge de l'interdit après feu la soeur et feu l'analyste, le
feu de l'enfer pour les survivants de son environnement après la mort d'une per-
sonne aimée. Le travail exigé par l'écriturenarrative nous libère de l'incohérence
de Passociativité discontinue. Il introduit le cours de l'écoute inconsciente des
effets sur la réalité psychique de la rencontre entre sexualité et mort.
J'ai considéré qu'il existait un passé analytique à interpréter lié à un trans-
fert peu ou pas analysé car peu ou pas entendu dans le cadre de la première ana-
lyse, surdité, ou entente difficile qui se répète dans la cure suivante. Sa non-ana-
lyse n'avait pas pour seule conséquence sa répétition et ses déplacements
latéraux dans la vie de l'analysante. Elle laissait une marque traumatique, celle
de la modalité négative de la réponse de l'analyste à l'analysante. L'analyste qui
n'entend pas ne peut devenir un objet subjectif que l'analysant pourrait utiliser,
918 Colette Combe

détruire en fantasme et retrouver en ayant fait l'expérience qu'en réalité il survit.


Il y a faillite représentative dans l'analyse. L'absence d'écoute d'un transfert
passé glisse un grain de sable dans le jeu de l'association libre dans la cure sui-
vante. Quelque chose de grinçant s'y répète, freinant le goût pour l'illusion et la
désillusion liées à l'écart entre flux associatif et énonciation.
Un transfert négatif non interprété dans le passé se manifeste par une
difficulté à maintenir la relation de base du présent et nécessite donc analyse.
Qui dit analysable dit, par nature, passant par le transfert actuel pour être inter-
prétable. L'interprétation de transfert tient au mieux la potentialité de remémo-
ration et d'élaboration des conflits infantiles, noués au passé analytique et
activés par le présent analytique. La modalité négative de la réponse de l'ana-
lyste s'est transférée quand répondit à la répétition de transfert une répétition de
contre-transfert par défaut de triangulation. Je pouvais refuser le transfert non
entendu dans le passé ou en devenir la proie. Pour l'accepter et le remettre au
travail, j'ai dû élaborer ma perturbation avec l'appui d'une théorie de la fonction
du passé analytique dans la cure.

Reprenons le fil rouge de l'élaboration de contre-transfert


qui a renforcé le cordage de l'écoute

Celle-ci passe par analyser la tentation de juger la technique de l'analyste


précédent, puis la culpabilité de l'acting, enfin le trauma de contre-transfert en
relation avec la mort. Si au niveau manifeste ma perturbation tient à l'oubli, au
niveau latent elle tient à la mort, celle d'un analyste qui réactiva celle de la petite
soeur. Allant et venant des associations de Morgane aux miennes, j'aboutis à la
première interprétation «je vous manque ». J'interprète que je lui manque en
l'oubliant, mais aussi que j'interromps son désir qui était de passer à deux
séances et que mon mouvement vient empêcher le déploiement de ses enjeux
dans la relation entre elle et moi, qu'enfin son attachement à ses parents et à ses
analystes est pris dans cette influence où on se manque. La circulation devient
meilleure, le passé analytique sert de ressource interprétative. Morgane m'unit à
son ancien analyste par un fantasme dont le contenu refoulé apparaît sous la
négation. Les associations indiquent qu'elle cherche à symboliser quelque chose
de son lien à ses parents.
Il faut un second temps de travail du contre-transfert pour élaborer une
interprétation qui puisse engager le travail de subjectivation. Je ressens une
contrainte à interpréter : « Je serai votre soeur et votre mère. » Elle témoigne de
mon inquiétante étrangeté à être l'analysante de son analyste. L'interprétation
imaginée révèle ma précipitation vers l'idée d'inceste. Je suis alors du côté du
Récit du travail analytique et construction en analyse 919

non-subjectivé de son histoire maternelle. J'éprouve un vacillement identitaire.


Comme sa mère ? Renoncer à intervenir prématurément me permet de formuler
une interprétation interrogative à valeur d'ouverture : « Pensez-vous que pour
vous ce serait comme si j'avais connu avec votre analyste les désirs d'une fille
avec son père ? » Son effet met au jour un sentiment de dette entre père et fille,
entre analyste et analysante puisqu'elle associe : « Ils ne veulent pas que je m'en-
dette. » Mon sentiment de vacillement est-il venu de la bascule du transfert de
maternel à paternel ? Ainsi répète-t-elle la scène de voir sa mère et soudain de
chercher son père.
Désire-t-elle que j'entende ce qui concernerait une dette entre nous, comme
entre père et fille ? La dette serait le contexte de ce roman analytique où je suis
son analyste et l'analysante de son analyste passé? C'est par ce biais qu'elle
commence à approcher de ses difficultés à appréhender le triangle oedipien. Entre
un père qui sait conserver le souci de sa famille et un père qui met en péril sa
construction oedipienne en s'éloignant de la famille, serait-elle aux prises avec un
clivage des identifications du moi aux pères, à son père comme au père de sa
mère ? La scène du père qui gifle la mère à son retour avait fait déjà l'objet de
nombreux récits. Je savais que, pendant l'absence du père, son deuxième frère
avait été hospitalisé suite à une chute. Elle et ses frères jouaient à glisser, la mère
étant dans une autre pièce. Retrouver le père se trouve conservé dans le souvenir
d'une gifle reçue par la mère quand trois enfants étaient passés à deux. Prise
dans l'automatisme de répétition, elle est souvent l'objet de situations giflantes
de la part des hommes dont elle est amoureuse. Son attaque contre les materni-
tés doit être terrible, elle se prive d'enfant.
Dans l'après-coup d'un analyste en moins, je relie ses deux souvenirs-écrans.
Elle se voit à 4 ans regarder sa mère entre ses frères, le père parti, puis regarder son
père revenu, giflant sa mère pour un fils en moins. J'entends cette scène au regard
de celle qui m'unit à son ancien analyste. Elle voile et dévoile ses désirs incestueux.
Je pense d'abord : a-t-elle envie de me gifler ? Si j'ai été la patiente de son analyste,
j'ai pu aller au bout de mon analyse, pas elle. Analyste, j'ai comme sa mère de
nombreux enfants. Ayant accepté d'être son analyste tout en étant l'analysantede
son analyste,je la mets dans la même difficulté que sa mère de quinze ans de moins
que son père, d'une scène primitive énigmatique. Mais en m'avouant que cette idée
est sa création et qu'elle n'y croit plus, la scène prend place de fantasme oedipien.
L'attaque retournée contre elle se tourne contre moi. L'espoir de m'utiliser, me
détruire, me retrouver, apparaît à l'horizon.
Mais à cette écoute en transfert maternel, se superpose celle en transfert
paternel. En m'entendant l'avertir de deux séances au heu de trois pour la
semaine, elle a pu recevoir une gifle. Elle a pu se sentir renvoyée comme par le
passé, par son analyste comme par son père lui disant au téléphone que la com-
920 Colette Combe

munication coûte cher. Cette superposition commençait à se décondenser. Elle


perlaborera longtemps. Nous avons rejoué quelque chose qui n'a pas pu se sym-
boliser entre elle et ses parents, ni entre elle et son autre analyste, d'une conjonc-
ture qui réunit mort et sexualité dans la scène originaire. En nouant dans son
cordage passé analytique, passé infantile et transfert actuel, mon écoute pourra-
t-elle lui transmettre de quoi trouver la ressource d'être créatrice à partir de ce
contact mort/sexualité ?
Le couple spéculaire de l'agir de transfert (vouloir absolument passer à deux
séances au lieu de trois) sur une scène et du contre-agir de contre-transfert (le
coup de téléphone) sur l'autre scène ne formerait-il pas, par l'intermédiaire de la
reliaison des deux scènes, la tentative de construction du tiers ? Effectivement,
au-delà de sa mise en récit, la séquence a eu un effet d'après-coup. A l'automne,
elle se plaint de la négligence des services de direction. Ils oublient de lui attri-
buer une prime de précarité pour un remplacement de maternité en CDD. Elle va
la demander pour l'analyse qui coûte cher. Le réseau sémantique est tellement
proche de celui dont j'ai réécrit la dramaturgie, que je lui dis : « Avez-vous à l'es-
prit mon oubli d'une séance avant l'été ? » Elle se souvient de vouloir passer à
deux séances parce que ça coûtait cher, mais pas de mon oubli. Elle se montre
contente de mon rappel. Elle avait refoulé mon manquement. Quelques
semaines plus tard, elle m'en reparle. Depuis qu'elle m'a entendu parler de ma
défaillance, elle se sent changer. Elle nomme ça : « Sortir de la magie. » Pour ma
part je l'appelle place au tiers dans la psyché.
Dans l'après-coup de cette reprise transférentielle des passés analytique et
infantile traumatiques, les défaillances devenues reconnaissables, sa parole sort
des brumes. Malgré la douleur, elle établit des liens de parole avec la famille
maternelle, avec sa vraie grand-mère, puis avec sa mère, à propos de son grand-
père. Une fois reconnu, dans le transfert, le préjudice des défaillances au dehors,
elle peut s'intéresser au dedans directement, découvrir la valeur défensive des cri-
tiques du dehors et commencer à intégrer les données subjectives du champ fan-
tasmatique.
La mise en intrigue du récit du travail analytique, en pensant aux psychana-
lystes, auditeurs ou lecteurs, est un «faire narratif» au sens que lui donne
P. Ricoeur : « Raconter, réciter, c'est refaire l'action. »
Cet acte créateur augmente la lisibilité de l'action. Il fait de l'analyste l'au-
teur et le narrateur d'un moment de cure dont il est l'un des personnages. Un tel
acte, de l'ordre de la poësis, place l'analyse dans le champ culturel. Il fait partie
intégrante du travail de construction car l'écoute processuelle en est l'outil et le
situe dans la logique de la deuxième topique. Dans Construction en analyse,
Freud montre l'analyste tirant «ses conclusions des bribes de souvenirs, des
associations et des déclarations actives de l'analysé ». La mise en intrigue prend
Récit du travail analytique et construction en analyse 921

ensemble ces restes conservés et les juxtapose selon une logique temporelle
reconstruite après coup. Du fait des oublis et des refoulements de l'analyste, le
récit est un sang-mêlé, simultanément récit de fiction et récit historique. Le tra-
vail de construction ajuste le puzzle des bribes de souvenirs, d'agirs, de pensées
incidentes par la contiguïté de leurs contextes transférentiels passés et présents.
Raconter le travail analytique, ses deux pièces, leurs liaisons et déliaisons, lève
les effets désintricateurs de la pulsion de mort, déplie le traumatisme contre-
transférentiel de la mise en impasse de l'écoute flottante. En somme, construc-
tion et récit du travail analytique constituent un analogue de l'associativité.
Trois bras de levier concourent à déplacer la force de la discontinuité associa-
tive : l'écoute de l'agir de transfert, l'écoute du travail du négatif (jeu des dénis et
dénégations, jeu des identifications de l'oedipe négatif, jeu des retournements pul-
sionnels), l'écoute rétrograde qui aide à construire la séquence comme le fait
l'écoute en supervision (Fédida). La mise en intrigue utilise simultanément ces
trois logiques d'écoute processuelle avec lesquelles la barrière du clivage perd de
son efficacité dissociative. Pour décrire l'enchaînement des mouvements pulsion-
nels, le déroulement temporel du récit rend manifestes la force et l'impact trauma-
tique du pulsionnel dans la relation de transfert, côté analysant et côté analyste.
Raconter/construirele travail analytique constitue le temps préliminaire du
passage de la mise en acte à la mise en scène et à la mise en représentation. Lors-
que la ligne représentative des associations semble incohérente, «l'intelligence
narrative» met en temps et en circonstances l'événementialité psychique, non
pas pour établir une rationalité ni une chronologie mais pour jouer des logiques
de l'inconscient du texte. Elle métamorphose l'histoire en mythe pour faire du
récit clinique un objet transitionnel collectif (A. Green, La déliaison). La vigueur
et la rigueur structurelles de la temporalité clinique, unité de temps, d'action et
de lieu, donnent à l'intrigue analytique une dimension dramaturgique. Simulta-
nément, elle sépare et réunit les concordances et discordances du moment : répé-
tition agie de transfert et perturbation de contre-tranfert, flux associatif et dis-
continuité associative pour appréhender le tragique humain du processus
analytique.
Je ne détenais pas de notes précises des séances. Mais j'avais la mémoire des
agirs de transfert et de contre-transfert, de l'Einfall et de son contexte temporel en
venant en séance et spatial au feu rouge, enfin de mes interprétations et de leurs
effets de remémoration (des bribes de souvenirs sans associations). L'écoute ini-
tiale de la pensée incidente et de son contexte avait provoqué en moi un état de
sidération en raison de mon agir précédent. Mais en dégageant de la pensée inci-
dente un signifiant, « le feu au rouge », j'opérais une décondensationprogressive
des enjeux des deux agirs. Au jeu du signifiant, j'entendais mon agir comme un
contre-agir. L'Einfall au feu rouge, «j'avais besoin de savoir que vous n'aviez pas
922 Colette Combe

été son analysante, ça m'aurait bloquée », interprétait mon contre-transfert. J'étais


bloquée quand elle parlait de son analyste passé. Quand le feu était au rouge, elle
s'était par le passé sentie bloquée, vu la perturbationqualitative de mon écoute.
La mise en intrigue de la séquence contextualise l'aveu. Elle dégage les
enjeux du passé analytique dans l'analyse. La configurationclinique recèle le tra-
vail de nos deux inconscientspris dans l'influence traumatique. La culpabilité de
ce moment à deux scelle le partage identificatoire. Elle met au jour la scène
transférentielle du passé infantile que le travail analytique contenait. L'espace
d'illusion de l'écriture est celui du «vraisemblable», du semblable au vrai
(M. Kundera, Les testaments trahis). Vraisemblablement, la séquence contenant
l'aveu sur le lien entre passé analytique et actualité du transfert ressemble à celle
que j'écris et réécris avec une pugnacité à la Flaubert, toute à la persévérante
recherche du mot juste. Le maximum d'économie crée l'intrigue, rien que l'in-
trigue tenant dans ces rets la vérité humaine d'un récit de fiction.

Par la narration, l'analyste fait un double travail d'archéologue.


Il trouve des débris, parfois la trace en creux de l'absence d'un débris détruit

Il recrée, à partir de ce qu'il découvre côte à côte dans la contiguïté des strates
de sa mémoire, le processus analytique sur lequel il se penche. De quoi sa mémoire
est-elle le contenant ? Il a entendu, sans la voir, la scène que joue l'analysant d'un
personnage dans l'autre pièce. Sa mémoire passe par l'oubli, le refoulement, l'hal-
lucination négative. Le souvenir de ses interprétations et de leurs effets ouvre
l'écoute rétrograde du travail qu'il a opéré simultanément dans sa propre pièce.
Dans cette réécriture adressée, j'ai enlevé tous les détails inutiles pour suivre l'in-
trigue. J'ai remonté le cours de la séquence en partant des interprétations pour par-
venir au lieu et au temps du processus inconscient de leur gestation. Ce fut un
travail acrobatique. Il m'a fallu passer les barrières de la perturbation contre-
transférentielle, le refus, la mort, la culpabilité, pour ressaisir comment d'une
erreur, d'un échec du travail d'analyste, je frayais la voie à la reconnaissance des
défaillances des objetsprimaires. L'écoute rétrograde a levé ma résistance à insérer
dans le récit mon coup de téléphone en me faisant comprendre le sens de cet indice :
coûter cher en pensant à. Les contextes successifs du téléphoneréunissaient le père
(la communication coûte cher), l'analyste du passé (le coup de téléphone coûte
cher, il annonce l'absence suivie de la mort) et l'analystedu présent (passer à deux
séances parce que ça coûte cher maintient le déni de la défaillancedes objets).
Grâce à son dédoublement (un clivage analytique?), acteur dans une pièce,
auditeur de l'autre, l'analyste esquisse un chemin entre deux pièces, deux scènes,
deux personnages. Il dispose, à portée de mémoire, d'une liaison: celle de
Récit du travail analytique et construction en analyse 923

souvenirs-écrans qu'il se constitue en écrivant la séquence sur ses deux scènes. Le


résultat final est le vivant après-coup de leur tissage à points noués qui relie passé
analytique et présentdu transfert. L'analyse de la figurabilité du récit découvre en
profondeur, comme en des coffrets successifs, la reliaison des affects concaténéspar
le trauma agissant dans la relation analytique. Au départ les séances étaient prises
dans l'acte. Leur écoute rétrograde rendit possibleune interprétationrétrospective
de la séquence et son après-coup, un récit constructif. L'ouverture autorisée par le
signifiant « le feu au rouge » avait déclenché un flux associatifchez l'analyste. Dans
sa construction interne, les différents éléments par contiguïté se trouvent montés
par contiguïté sur un même axe. La construction échappait alors à la remémora-
tion. Elle devenait le substrat d'une identification : ne restait que la culpabilité
commune de la rencontre entremort et sexualité.
On pourrait objecter que ce travail de mise en contiguïté ne serait pas à coup
sûr le reflet de la vie psychique de l'analysant, mais plutôt le reflet de l'activité de
théorisationde l'analyste activée par un point aveugle de contre-transfert. Mais cet
argument tombe si l'on observe que la configuration narrative se construit dans
une double analogie. Elle ressemble à la configuration symbolisante de l'agir de
transfert dont la logique inconsciente, celle de l'analysant dans la situation analy-
sante actuelle, est la préforme de ce qui n'a pas encore été symbolisé dans l'activité
langagièreen représentations de mots et de choses. Elle est proche de la configura-
tion inconsciente de l'interprétation de transfert, résultat de la congruence entre la
détection de l'influence qui oeuvre dans la répétition de transfert et celle de la per-
turbation contre-transférentiellequi y répond.
Comme Freud dans Construction en analyse, l'analyste qui écrit proposeune
logique paradoxale. Le travail de construction est et n'est pas similaire à celui de
l'archéologue. Rien de « l'objet psychique dont l'analyste veut recueillir la préhis-
toire » n'est jamais totalement détruit, tout demeure vivant « mais enseveli, inac-
cessible à l'individu » écrit Freud. Cette logique tout à la fois de vie, tout autant de
mort, renvoie à la problématique du retour du clivé. La partie du moi clivée est là,
pourtant inaccessible. Grâce aux deux pièces distinctes du travail analytique se
rejouent les scènes de déliaisondu clivage du moi pour survivre au traumatisme de
l'impact pulsionnel en analyse. Et quand le travail de construction opère une liai-
son entre les deux pièces, le travail analytique devient le lieu virtuel des scènes de
reliaison des deux parties du moi. Si le moi clivé longtemps joue deux pièces dis-
tinctes sur deux scènes séparées, sans liaison entre elles, dans l'aire transitionnelle
du travail analytique, il se découvre peu à peu jouant deux personnages chargés
d'un rôle différent dans des répétitions incessantes : l'un répète amnésique comme
mort et l'autre vit la répétition au plus vif de lui-même.
Pour conclure, je dirai que le travail de construction suppose dans ses ajuste-
ments réciproques (construction, effet de la construction, etc.) un travail mutuel
924 Colette Combe

d'identification au travail psychique de l'autre. En ce sens, il remet en travail le lien


primaire. Côté analyste, la narrativité en fait partie. Grâce à l'appui sur le réseau
sémantique qu'il dégage, l'analystegagne en patience, en capacité d'attendre. Il est
apte à accepter la passivation nécessaire au trajet du transfert du lien primaire et de
ses défaillances. Le mélange du transfert direct et du transfert par retournementle
soumet à épreuve, parfois de façon épuisante. Ici son élaboration passe par le
contre-agir qui retrouveune culpabilitépartageable, celle du tragique humain. Par
le signifiant tel qu'il est entendu, la narrativité décondense les enjeux psychiques
qui bloquaientle jeu de la règle d'association libre.
L'expérience de l'ajustement primaire du travail de construction différencie
les deux pièces, deux scènes, deux personnages. Elle permet à l'analysant de goûter
le temps de l'analyse et de découvrir les effets de la ressource identificatoire pour
créer/construire sa propre vision des processus de transfertdu travail analytique.
N'est-il pas question du dégagement de la problématique identificatoire,du travail
analytique et du travail de construction comme résolution du clivage ? L'identifi-
cation mutuelle suscite en effet des relances différentiatrices.Côté analyste, l'écrit
est indissolublementlié à la relanceidentificatoire vis-à-visde la communauté ana-
lytique. Côté analysant, la relance vers la communauté se fait dans sa vie. Dans
l'analyse de Morgane, la subjectivation de la confusion par l'expériencede triangu-
lation des deux agirs a permis le partage identificatoire de la culpabilité. Le travail
de constructionconstitue une ressource d'identification au lien primaire.

Colette Combe
9, rue Méliès
69100 Villeurbanne

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Combe C. (1997), Temporalité et contiguïté, Revue française de psychanalyse, LX, 5,


1831 à 1840.
Donnet J.-L. (1990), Le récit de l'action, Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 42, p. 233
à 243.
Donnet J.-L. (1995), Le divan bien tempéré, Paris, PUF.
Fédida P. (1990), La construction du cas, Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 42, p. 245
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Green A. (1992), La déliaison, Paris, Les Belles Lettres.
Green A. (1993), Le travail du négatif, Paris, Éd. de Minuit.
Kundera M. (1993), Les testaments trahis, Paris, Gallimard.
Ricoeur P. (1983), Temps et récit, Paris, Seuil, t.1, p. 105 à 162.
Winnicott D. W (1971), L'utilisation de l'objet, La localisation de l'expérience culturelle,
in Jeu et réalité, Paris, Gallimard.
A propos du journal d'une cure.
Le narratif d'une écriture

Nadine AMAR

Dans l'après-coup d'une séance, lors d'un psychodrame au long cours, l'une
des thérapeutes1 de notre groupe se mit spontanément à rédiger ce qui lui restait
du contenu des scènes qui s'étaient déroulées. Il s'agissait de reprendre les diffé-
rents thèmes proposés par la patiente et tenter par là de reconstituer ce que nous
avions joué avec elle. L'ensemble s'agrémentait des réflexions, des articulations
faites avec d'autres séances, des liaisons que l'analyste pouvait elle-même en pro-
poser afin de dégager éventuellement un processus en cours. Cet exercice d'écri-
ture, poursuivi depuis lors de façon continue, était destiné à l'ensemble du
groupe des thérapeutes auquel il était communiqué dans l'intervalle des séances,
parfois après plusieurs d'entre elles. Chacun d'entre nous avait tout loisir de le
consulter s'il le souhaitait, ce qui n'était jamais le cas juste avant une séance.
Amenée à s'interroger sur la perspective qui avait été la sienne au départ de
cette entreprise, l'analyste avait employé une série de dénominations variées
telles que : aide-mémoire, compte rendu, chronique, fil rouge, mots qui renvoient
à des acceptions différentes qui s'entrecroisent, se recoupent, sans pour autant
signifier un projet identique.
L'aide-mémoire évoque ce qu'écrivait Freud au début du «Bloc
magique »2 : « Quand je me méfie de ma mémoire [...] je peux compléter et étayer
cette fonction en prenant le soin d'établir un document écrit. » Ce document ins-
crit un événement à un moment donné et le préserve ainsi de l'usure du temps et
des déformations liées au travail psychique. On a souvent relevé une certaine

1.Marianne Persine, que nous remercions ici pour la remarquablerédaction de ce journal.


2. Freud, Le bloc magique (1925), trad. I. Barande et J. Gillibert, RFP, 1981, 45, n° 5, 1110.
Rer. franc. Psychanal., 3/1998
926 Nadine Amar

fuite des idées, fréquente au psychodrame. La rapidité et l'intensité des échanges,


la mobilité corporelle des mouvements figuratifs, l'afflux d'excitations pulsion-
nelles provoqué par le jeu, sa dimension maniaque, conduisent parfois à un
débordement relatifdu Moi, rendant de ce fait la mémorisation particulièrement
difficile. Par ailleurs, le psychodrame étant une activité faite à plusieurs, cet aide-
mémoire pouvait paraître d'autant plus judicieux qu'il s'agissait de conserver la
trace d'une expérience qui devait rester collective, bien qu'elle fût marquée par la
singularité des différents membres du groupe. Ceux-ci se dispersant à la fin de la
séance, chacun d'entre eux risquait de reprendre l'usage d'une mémoire indivi-
duelle au gré de ses associations personnelles, travaillant pour son propre
compte et divergeant de l'ensemble. Le but de cet écrit était donc de restituer le
plus fidèlement possible le contenu global de la séance, retrouver sa signification
collective en l'inscrivant dans une continuité, établir de ce fait parmi nous un
trait d'union entre les séparations hebdomadaires qui nous dispersaient et la
séance suivante qui nous réunissait à nouveau. Cet exercice de mémoire, ce fil
rouge comme disait l'analyste, nous était proposé comme un ressourcement. Il
exerçait une fonction tierce en se voulant représentatif du groupe tout entier, un
réfèrent, à l'intersection de l'histoire que la patiente se construisait pour elle-
même à mesure des scènes jouées et de celle que chacun, pour soi, se représentait
du déroulement de la cure. Ainsi se construisait une histoire de la cure « qui elle-
même s'introjecte », comme l'écrit Jean-Luc Donnet1.
On peut penser à cet égard à la notion de Moi-peau comme enveloppe
psychique ici envisagée de façon collective, notion introduite et développée par
Didier Anzieu2. Si je reprends les différentes fonctions qu'il décrit, elles sem-
blent s'appliquer très étroitement à l'origine de cet écrit : d'abord remplir l'of-
fice de pare-excitations, calmer le jeu en quelque sorte, dans la mesure où ce
travail se fait dans une période de sédation, dans le calme d'un intervalle entre
les séances, propice à une autoréflexion; ensuite, se proposer comme conte-
nant des contenus psychiques du groupe, représentations et affects ; se présen-
ter aussi comme interface entre dedans et dehors, assurer une liaison entre les
séparations successives porteuses de désorganisation de l'unité du groupe et le
moment des retrouvailles.
A cette recherche de cohésion s'ajoute celle d'une cohérence interne, d'une
intelligibilité partageable du matériel de la cure permettant à chacun de s'ex-
traire de son tumulte personnel. Ceci rappelle l'élaboration secondaire du rêve
qui le rend communicable à soi-même et pour ce faire, comme l'indique Freud3 :

1.J.-L. Donnet, Le divan bien tempéré, Paris, PUF, coll. « Le fil rouge », 1995.
2. D. Anzieu, Le Moi-peau, Paris, Dunod, 1995.
3. Freud, L'interprétationdes rêves (1900), Paris, PUF, 1971.
A propos du journal d'une cure. Le narratif d'une écriture 927

«met de l'ordre, introduit des relations, apporte une cohésion intelligible1,


conforme à notre attente ». Or il faut bien dire que la cohésion et la cohérence
étaient bien nécessaires entre nous, compte tenu d'un cadre qui avait été mis à
l'épreuve. Il s'était produit en cours de route un changement de meneur de jeu,
suite à rindisponibilité de celui-ci. Selon sa proposition, un des acteurs l'avait
remplacé sans que le groupe se soit donné suffisamment de temps pour procéder
à l'élaboration d'un deuil et à la transformation de rôle où l'un d'entre nous fut
propulsé à une place qui n'était pas prévue d'emblée. Cette configuration oedi-
pienne de succession était restée cloisonnée, comme devant être à l'abri de toute
interprétation à l'intérieur du groupe. Ces circonstances particulières peuvent
éclairer les raisons pour que cet exercice de style, comme on pourrait qualifier
cet écrit, se soit manifesté spontanément et ait été reçu par l'ensemble du groupe
comme un projet évident sans qu'il soit besoin d'approfondir davantage. Il visait
à restaurer l'unité narcissique d'un groupe autour de son nouveau leader qu'il
confortait, et de ce fait chacun des membres du groupe pouvait se dégager de la
masse d'identifications projectives trop directement en prise avec sa probléma-
tique personnelle. En effet, suite à l'excitation du jeu, l'écriture réalisait par elle-
même une action de décharge. L'expression «jeter sur le papier» en rend bien
compte.
La restitution narrative d'un ensemble aussi complexe que celui de l'écoule-
ment des séances et du sens qu'elles véhiculaient était bien sûr fort imparfaite. La
distance entre ce qui a été éprouvé dans et par le jeu et ce qu'il en reste ne peut
vraiment se combler, fort heureusement d'ailleurs, puisqu'un certain travail de
refoulement est de ce fait respecté. On ne peut éviter l'économie d'un abrase-
ment, d'un nivellement spécifique dans cet effort conscient de lutte contre l'oubli.
Le désir de maîtrise contre toute déformation introduit en lui-même une défor-
mation inévitable. L'écriture ajoute des mots qui ne sont pas les mots du jeu.
Ceux-ci sont des mots agis, autrement dit, une action mise en mots. Ce ne sont
pas non plus les mots reproduisant l'interprétation plus secondarisée du meneur
de jeu. Ce sont des mots ordonnateurs de la pensée. Claude Simon, au cours
d'une interview, disait que « l'écriture ne peut prendre les choses que successive-
ment et dans un certain ordre ». Alors, comment prendre les choses au vol sans
qu'elles se captent dans le filet des mots et rendre compte de la simultanéité des
différents moments de la mémoire, en restant au plus près du travail créatif du
préconscient? Claude Simon2 y remédie par des artifices de mise en page, des
ajouts typographiques, une écriture particulière qui court-circuite, envahit, s'ins-
crit à l'intérieur d'une autre, et figure par là la richesse du travail associatif. C'est

1. Ici,cohésion et cohérence sont interchangeables.


2. C. Simon, en particulier in Le jardin des plantes, Minuit, 1997.
928 Nadine Amar

représenter différents moments de mémoire qui se bousculent et s'interpénétrent,


et vouloir ainsi contourner un ordonnancementréducteur en dessinant l'efflores-
cence d'une temporalité différente. Parler de chronique, comme l'a fait notre col-
lègue, c'est introduire la dimension du temps. L'action de la mémoire s'oppose à
la destruction du passé, le rend présent pour qu'il se vive encore, mais par ail-
leurs, le fixe et le retient, freine ainsi la fuite du temps, et ce faisant, le mouve-
ment libidinal de projection vers le futur. C'est en ce sens que la mémoire et l'ou-
bli oeuvrent ensemble pour intriquer les mouvements de vie et de mort.
Pour la patiente que nous avions en traitement, la mort était au premier
plan. Elle avait survécu à une maladie infantile rarissime et jusque-là toujours
mortelle. Ses associations s'articulaient constamment au souvenir de ses pre-
mières années où sa survie était le principal enjeu pour elle-même et pour son
entourage qu'elle risquait de ne plus revoir le jour suivant. Dans les premiers
temps de son traitement, puis à nouveau à des moments proches de séparations
temporaires avec nous, elle nous inondait de détails rocambolesques sur sa
généalogie familiale, une histoire folle où les générations successives se bouscu-
laient, rivalisant à l'envi de mélodrames dignes de ces romans à épisodes du
siècle dernier. Ces histoires restaient souvent en suspens et la trame en était
reprise et enrichie de nouveaux détails à la séance suivante. Indépendammentdu
contenu qui formait sûrement l'essentiel d'une saga familiale transmise, créatrice
d'une cohésion entre ses membres, la forme donnée à ces histoires constituait
pour nous un véritable feuilleton à rebondissements. C'était un « suspense » des-
tiné entre autres à s'assurer que nous nous reverrions la fois suivante. Véritable
petite Shéhérazade, elle mettait ainsi en place un procédé de séduction narrative
au service de notre survie réciproque. Parallèlement à son récit, la narration que
nous proposait notre collègue en contrepoint des séances présentait toutes les
caractéristiques d'un journal, comme lui daté, comme lui réfèrent des principaux
événements que nous vivions ensemble.
Le journal diffère de simples notes ou d'un mémoireplus organisé. Celui qui
nous était destiné s'écrivait au fil des semaines, et comme tout journal témoi-
gnait du temps qui passe mais aussi d'un présent qui s'inscrit dans une durée.
On m'a fait remarquer que les otages qui sont l'objet de demandes de rançon
sont souvent photographiés un journal devant eux, avec la date en évidence,
prouvant de ce fait qu'ils sont, à ce moment précis du temps, encore en vie.
Nous avons été amenés avec cette patiente à jouer une scène où elle souhai-
tait montrer son inhibition à rédiger un mémoire. Le meneur de jeu lui proposa
de choisir deux personnages qui incarneraient l'un la mémoire, l'autre le
mémoire. Elle désigna une femme pour le premier rôle et un homme pour le
second, couple souvent choisi pour interpréter celui des parents. La mère-
mémoire joua la mère captatrice qui garde l'histoire de sa fille en otage et se la
A propos du journal d'une cure. Le narratif d'une écriture 929

réserve pour elle seule. Malgré ses suppliques, le père, le mémoire, restait
impuissant à convaincre sa fille de disposer de sa vie pour elle-même. Elle
demeurait tout entière attentive et tournée vers sa mère. C'est alors que le
meneur de jeu envoya un acteur, qui se présenta en tant que journal. Son arrivée
inopinée fut reçue avec un grand plaisir par notre patiente : « Tiens, dit-elle en
souriant, voilà des nouvelles ! » Le ton général de la séance s'était transformé.
Cette séquence illustre bien la fonction symbolique du journal ouvert à ce
qui est nouveau. Ce tiers, surgi de l'extérieur de façon impromptue, favorisait un
changement de registre chez la patiente. Il introduisait une topique et une dyna-
mique différentes, l'invitant à reconnaître ses désirs actuels, la libérant de ce fait
de l'enfermement répétitif du vécu infantile. Ce n'était pas pour autant faire bas-
culer le passé à la trappe et renier ce sur quoi elle s'était constituée.
Mais au-delà de cet exemple particulier qu'a constitué pour nous le journal de
cette cure, comment peut-on caractériser ce qui spécifie l'essence même du jour-
nal ? Qu'y a-t-il de commun entre le quotidiendu kiosque qu'on jette après usage,
et le journal intime précieusementconservé, parfois dans le secret d'un tiroir, pour,
en le relisant, retrouver la saveur de l'impression fugitive et cependant demeurée
intacte ? La plupart des journaux ont un style qui les rapproche. Ils racontent des
histoires au jour le jour, qui se déroulent au fil du temps. Je ne parle pas ici du jour-
nal intime qui privilégie la méditation, l'approfondissementou la réflexion, mais
de celui qui narre l'événement d'une fois sur l'autre et en suit le cours. Il est fait
pour être rapidement lu, rapidement dépassé. Il va vite. Son style rapide, vif,
pressé, montre le souci de ne pas s'attarder. Mais le journal intime, à la différence
de celui qu'on achète, n'est pas destiné à relater et commenter les grands événe-
ments de la vie extérieure. Bien au contraire, attentif à tout ce qui est du domaine
de la sensorialité, il privilégie le détail, la petite chose accidentelle, ce qui vient,
pourrait-on dire, de surcroît, et qui évoque ce que René Roussillon1 appelle la
dimension de la symbolisationprimaire. Son écriture fluide est à mi-chemin entre
l'enregistrement de l'événement et son dépassement. Il porte partout la marque de
la transitionnalité. Il est écrit pour soi, pour un double de soi, pour l'autre, l'ab-
sent, qu'il soit passé, présent ou à venir. A la fois monologue et dialogue, il se
déploie entre la dimension du narcissique et de l'objectai.
Il est une autre écriture, l'écriture cinématographique qui rend compte au
plus près de cette spécificité du journal. La cinétique des images, l'accompagne-
ment sonore créent la rapidité et la succession des impressions sensorielles. Je
pense en particulier à la première séquence du film de Nanni Moretti Journal
intime. Chevauchant sa Vespa, il traverse Rome à vive allure, insouciant, se lais-

1. R. Roussillon, La métapsychologie des processus et la transitionnalité, in Revue française de Psy-


chanalyse, numéro Spécial Congrès, 1995.
930 Nadine Amar

sant aller au plaisir de la vitesse, à une certaine griserie de la vie. Il fait beau.
Rien n'apparaît de la Rome habituelle, engoncée dans ses monuments impres-
sionnants qui déterminent et fixent une direction de pensée. Ce sont les fau-
bourgs de la ville qui défilent et se ressemblent tous. La vivacité tient à la rapi-
dité à laquelle ils se succèdent. Les passants rencontrés, en particulier les femmes
qui agitent la main, sont en quelque sorte interchangeables. C'est l'essence de la
rencontre en elle-même qui est privilégiée. Le rythme de l'accompagnement de
jazz accentue l'impression générale de vivacité et de fugacité du temps. La chaîne
ininterrompue d'impressions liées les unes aux autres forme le fil conducteur. Ce
n'est que dans la dernière partie de la séquence que la destination du voyage,
jusque-là restée dans l'ombre, se dévoile : l'origine du fantasme inconscient aussi
bien que son but coïncident. La course se termine au seuil d'un terrain vague :
celui de l'assassinat de Pasolini, lieu indistinct, énigmatique, où ne se marque
aucun repère, aucune limite qui puisse différencier nettement la vie et la mort.
Le terme fugitif a deux sens, selon qu'il s'emploie en tant qu'adjectif ou sub-
stantif. La première acception telle que « une impression fugitive », par exemple,
donne la primeur à l'éphémère, à ce qui cède facilement la place à l'impression
suivante. On ne s'attarde pas. La liberté associative proposée par l'analyste à
son patient, afin de faire l'économie d'une certaine censure, est un exemple de ce
narratif. Mais par ailleurs, le fugitif, pris dans son sens substantif, désigne l'indi-
vidu en fuite, celui qui se protège du poursuivant. Cette fuite, faite pour se sous-
traire à l'angoisse de ce qui vous suit, n'est-elle pas en réalité fuir ce qui est
devant et vers quoi tout être humain est confronté, à savoir l'inévitabilité de la
mort ? « Éphémère destinée », écrivait Freud. Le paradoxe est constant. Arrêter
le temps, c'est arrêter de vivre. Le film de Moretti est exemplaire à cet égard. La
substance même de la vie ne prend sens que de celle de sa finitude.
La narration exerce une fonction organisatrice défensive. La scansion de la
phrase, qu'elle soit orale ou écrite, rythme le passage du temps, en inscrit la
durée. Pour soi-même ou pour l'autre, la narration permet de s'entendre penser
et dire. Elle introduit ainsi la permanence du sentiment de soi en créant une his-
toire mémorable, en apprivoisant de ce fait l'angoisse de la fugitivité. Elle
comble le sentiment de vide qui survient parfois devant ces éclats disjoints du
temps qui disparaissent et ne laissent que le vécu de leur perte. Pouvoir mettre
en mots la vie et la mort, c'est pouvoir dépasser leur opposition même.

Nadine Amar
134, boulevard de Clichy
75018 Paris
La parole et l'écriture

Anne CLANCIER

Dans les cures psychanalytiques tout récit doit passer par la parole, actes et
écrits sont exclus. La parole est donc le lieu privilégié de la psychanalyse. La
narration du patient doit être orale et les interprétations de l'analyste également.
Toutefois le rôle de l'écrit peut être important, tant pour l'analyste que pour
le patient.

Du côté de l'analyste

L'écriture permet la reconstructiondes cas d'analyse (cf. Freud), ce qui per-


met de prendre une distance par rapport au matériel et au contre-transfert.
Freud aurait-il pu élaborer ses théories s'il n'avait pas écrit ses observations et
ses idées? De plus, aurait-il pu avancer dans sa recherche sans les correspon-
dants avec lesquels il pouvait échanger des idées et en discuter? La science n'a
pu naître qu'avec l'écriture.
Comme le dit Raphaël Pividal : « La naissance de l'écriture s'accompagne
d'une transformation de la parole (...). La parole d'un peuple d'écriture n'est
plus la même. C'est un langage annexe, subordonné à l'écrit. (...) Elle n'est,
dans notre société, jamais en rapport avec la vérité, et la preuve : la science ne
se sert que de l'écriture.» 1 On pourrait ajouter: la science n'a pu naître
qu'avec l'écriture.
Nous avons tous fait cette expérience : si nous avons des difficultés avec un
patient, qu'il s'agisse de le comprendre ou de le supporter, écrire sur son cas per-
met d'y voir plus clair et d'assumer notre contre-transfert.

1. Raphaël Pividal, La maison de l'écriture, Paris, Le Seuil, 1976.


Rev. franc. Psychanal, 3/1998
932 Anne Clancier

Du côté du patient

Avec les enfants, dans les cas de blocages, d'inhibitions, de difficultés sco-
laires et notamment avec des enfants en période de latence, lorsque les jeux ou
les dessins ne sont plus de mise ou mal acceptés et le langage pauvre, j'ai cher-
ché, en pensant à Winnicott et aux consultations pendant lesquelles je l'avais vu
pratiquer sa méthode des squiggles, quelle technique pourrait permettre d'ins-
taurer un processus dynamique.
J'ai alors pensé à l'écriture. Il m'a semblé qu'inviter l'enfant à écrire sous
consigne pourrait être une technique psychothérapique comme le dessin ou le
jeu chez de plus jeunes enfants.
La technique consiste à donner à l'enfant une phrase de départ et parfois
une deuxième phrase qui sera la dernière du texte (en somme un début et une
fin). La consigne est d'écrire librement une suite à cette première phrase. Le texte
libre est ainsi encadré, une limite de temps est donnée également, dix à vingt
minutes selon les âges et les cas. L'encadrement dans l'espace et dans le temps
joue un rôle de contenant, il rassure et permet un jeu avec les fantasmes. La
consigne joue le rôle du cadre analytique. Cela peut permettre une remise en
marche de l'imagination et une levée des inhibitions.
Souvent l'enfant s'inquiète des fautes d'orthographe éventuelles et des fautes
de français. Je lui dis : « Ici ce n'est pas l'école, on ne s'en préoccupe pas, il s'agit
de jouer avec l'écriture », quelquefois, selon l'âge de l'enfant, j'ajoute : « Cela
permet de mieux se comprendre soi-même. » Généralement les enfants acceptent
volontiers d'écrire, mais ce ne doit pas être une obligation. Ensuite ils liront leur
texte seulement s'ils le veulent.
Souvent, les textes révèlent des conflits, une dépression, de l'anxiété. Je n'in-
terprète jamais le contenu des textes, ce qui serait intrusif. Souvent, après le
temps d'écriture, l'enfant associe librement sur son texte, le commente, pose des
questions. Le fait de regarder le produit de ses pensées sur la page lui permet une
distance et peut déclencher un processus d'élaboration des conflits.
Le thérapeute dans ces cas-là joue un rôle de contenant et de stimulant, il
est le partenaire d'un jeu constructif, on pourrait parler «d'alliance analy-
tique ». Le jeu de l'écriture devient le cadre de la séance, on peut déposer ses
fantasmes sur la page blanche, les voir, les comprendre plus ou moins cons-
ciemment, prendre une distance et les élaborer. Une reconstruction du moi
s'ensuit.
Avec les adolescents, on constate les mêmes processus et une levée des blo-
cages, on note parfois une recherche de style qui présage de l'amorce de proces-
sus sublimatoires.
La parole et l'écriture 933

L'ethnologueJack Goody qui a consacré la plupart de ses travaux à l'étude de


la naissance de l'écriture, à la comparaison des modes de pensée des peuples sans
écriture et des civilisations de l'écriture, ainsi qu'à la genèse de la pensée scienti-
fique nous a donné des exemples et une théorisation très utiles pour un psychana-
lyste qui veut comparer la parole et l'écriture dans les activités de ses patients et
dans ses propres travaux, de l'écoute analytique à la reconstruction de ses cas 1. Il
écrit : « L'écriture met une distance entre l'homme et ses actes verbaux. Il peut
désormais examiner ce qu'il dit plus objectivement. Il peut s'écarter de sa propre
création, la commenter et même la corriger, du point de vue du style comme de la
syntaxe. On a donc, face à l'écrit, une attitude différente de celle qu'on a devant un
énoncé oral. » Il dit encore : « Ou, pour dire les choses autrement, l'écriture vous
donne une sorte de liberté d'expression par rapport à vos propres pensées. »

Exemples de textes écrits par des enfants

Les phrases de consigne sont écrites en italiques. Elles sont généralement


prises dans des textes d'écrivains et choisies, soit de manière à être très anodines,
sans connotations suggestives, soit parfois, au contraire, lorsque les parents nous
ont fait part des problèmes éventuels de l'enfant, elles sont choisies de façon à
aider celui-ci à les exprimer.
Lorsqu'il y a des titres, ils sont dus à l'initiative de l'enfant. Aucune correc-
tion n'a été apportée aux textes, sauf pour l'orthographe car la graphie phoné-
tique des plus jeunes enfants rend parfois la lecture difficile. On a fait quelques
coupures par souci de brièveté de cet article mais on a conservé tous les passages
significatifs.

La rosée
L'herbe est rompue sur tout le sol,
Seules les tiges couchées au-dessus de la
rivière se prolongent.
L'herbe se reflète et le clair soleil se couche. (...)
Le soleil est déjà levé mais bien sûr l'herbe aussi.
Un enfant passe par ici et dit que la rosée est dans le clair matin.
Les arbres se rendorment, c'est l'hiver
et les arbres hibernent, fatigués ils se couchent.
L'enfant est triste, il déménagera peut-être
mais comme il pleure sa maman lui dit
« Ne pleure pas, nous resterons mais à quoi es-tu si attaché ? »

1. Jack Goody, La raison graphique, la domesticationde la pensée sauvage, traduction et présentation


de Jean Bazin et Alban Bensa, Cambridge University Press, 1977 ; traduction, Paris, Les Éditions de
Minuit, 1979.
934 Anne Clancier

Il répondit c'est la rosée du clair matin. (...)


mais là c'est l'hiver, il n'y a plus de rosée du clair matin,
la neige lui prend la place.
«Attend le printemps. » (...)
Il fait un bonhomme de neige.
Les arbres hibernent toujours.
La nuit commence à tomber,
le petit garçon va se coucher.
Il rêve à toutes ces bonnes choses,
il se réveille tout content (...)
l'hiver est fini.
La rosée arrose les herbes, les herbes poussent
et le petit garçon joyeux regarde la rosée du clair matin,
joyeux comme la page d'un livre et sage comme la rosée de sa pensée.
L'herbe est toujours couchée,
les arbres sont réveillés mais l'herbe est couchée.

(Fille 7 ans.)
Cette fillette a eu à faire, il y a plus de deux ans, le deuil d'un petit frère né
avant terme, on en voit encore les traces dans ce texte. Le goût précoce de cette
enfant pour la lecture et l'écriture va sans doute beaucoup l'aider. Notons
qu'elle ressuscite le petit garçon.
Pour le texte suivant la consigne était la même que pour le précédent.
Le ciel
L'herbe est rompue sur tout le sol,
Seules les tiges couchées au-dessus de la
rivière se prolongent.

C'est l'été. Il fait chaud. Il y a une forêt qui borde la rivière. (...) Tout est tranquille.
Soudain de gros nuages noirs couvrent le ciel. Le vent arrive, lui aussi, en secouant
les arbres ; on voit de moins en moins le paysage. Les promeneurs se dépêchent de partir
et de rentrer chez eux. Il était temps, d'ailleurs, car la pluie commence à tomber et le ciel
commence à gronder. Maintenant il fait tout noir et l'on ne voit presque plus rien.
Tout à coup un éclair déchire le ciel puis l'on entend un bruit de tonnerre. Un autre
éclair déchire le ciel, puis encore un autre ; cela s'arrête un petit moment mais la pluie
tombe très fort, très fort. Des oiseaux viennent se réfugier dans les arbres. « Vite ! Vite ! »
crie une maman écureuil à ses petits. (...) Le vent devient calme tout d'un coup. La pluie
a cessé. L'orage est fini depuis longtemps. Tout redevient calme peu à peu. Puis c'est le
silence. Les oiseaux recommencentà chanter. Les écureuils sortent de leur cachette et les
cerfs et les biches recommencentà gambader.
C'est comme cela que la vie reprend après chaque tempête. (Fille 10 ans.)
Cette fillette a eu une phobie de l'orage. Le texte montre une élaboration
certaine. Elle a semblé prendre un grand plaisir à écrire ce texte.
Sans titre
J'avais invité ma belle-mère à déjeuner ce dimanche. Ilfaut bien que je l'invite de temps en
temps. Une des premières fois où je l'ai invitée, elle m'a emmenée voir un spectacle pour
La parole et l'écriture 935

bébé, elle m'a assise sur une chaise et elle sortit pour se gaver de bonbons. Je la déteste,
elle est égoïste en plus. Des fois dans la rue elle fait des réflexions désagréables à des gens
qui ne lui ont rien fait, on pourrait même dire qu'elle est raciste.
Je suis sûre qu'elle aussi préférerait ne pas me voir, car elle n'est pas gentille avec
moi. En plus il n'y a que l'argent qui l'intéresse, c'est une avaricieuse ! Lorsque je lui dis
que plus tard je voyagerai partout dans le monde, elle me prend pour une « débile », car
elle pense que personne ne peut mieux réussir qu'elle. En ce moment je la vois encore
tous les dimanches et ça m'embête de plus en plus, mais dans quelques jours je passe un
examen pour être commandant d'équipage, si je réussis l'hiver prochain j'irai voir un
safari au Kenya. (Fille 12 ans.)

Cette fillette qui n'avait jamais pu aborder le conflit avec une belle-mère a
pu le faire quelques jours après l'écriture de ce texte.
Notons que les trois enfants ont pris de la distance avec leurs fantasmes car
deux des textes sont écrits à la troisième personne ; quant au texte sur la belle-
mère où la première personne est employée, la narratrice marque la distance en
donnant à son personnage un métier plutôt masculin.
On a prétendu que l'écriture s'opposait à l'imagination, elle peut, au
contraire, la favoriser. Dans tous les cas, la narration écrite permet de prendre
une distance plus grande que la parole : « Si la pensée la plus intime est encore
un acte de communication de soi à soi qui suppose une langue reçue d'autrui (de
l'Autre), il faut aussi admettre qu'on ne, pense plus de la même manière dans une
langue écrite », écrivent Jean Bazin et Alban Bensa dans la préface au livre de
Jack Goody1.
En résumé l'écrit permet, par la distance qu'il introduit, de « se » voir et de
voir l'autre qui est en soi, il permet d'élaborer les conflits, de trouver des méca-
nismes de défense plus adéquats contre les émergences pulsionnelles et les régres-
sions, il favorise une intégration du moi, une restructuration.
Il faut insister sur le pouvoir de transformation de l'écriture, le pouvoir de
transformation de la pensée.
Anne Clancier
17, boulevard Saint-Germain
75005 Paris

1. Jack Goody, op. cit.


Perspective littéraire

Récit d'expérience et figuration

Laurent JENNY

L'une des raisons majeures d'écrire et peut-être plus généralement de pen-


-
ser, c'est, selon Henri Michaux, de se délivrer d' « emprises » ou encore d'événe-
ments « qui ne passent pas », ainsi qu'il l'expose dans la préface à son recueil
Épreuves, exorcismes (1946). L'«exorcisme poétique», tel qu'il le comprend
alors, ne trouve cependant pas son efficacité dans un simple mouvement de refus
ou de défense. Pour tenir en échec « les puissances environnantes du monde hos-
tiles », barrer la route ne suffit pas. Il faut aussi transmuer la souffrance : « Dans
le lieu même de la souffrance et de l'idée fixe, on introduit une exaltation telle,
une si magnifique violence, unies au martèlement des mots, que le mal progres-
sivement dissous est remplacé par une boule aérienne et démoniaque - état mer-
veilleux »1 ! L'écriture a donc moins pour fonction de faire obstacle que de délier
des dépendances et de créer des circulations dans des souffrances figées. Elle est
mouvement et mise en mouvement de certains états psychiques.
Bien qu'ils ne se présentent nullement comme des « exorcismes poétiques »,
les textes d'Henri Michaux sur les hallucinogènes participent d'un même souci
de traiter avec de l' « intolérable », de l' « insupportable». Je m'intéresserai plus
particulièrement au premier de ces textes, Misérable miracle. Il donne, me
semble-t-il, une juste idée de ce que peut l'écriture pour délivrer d'événements
qui « ne passent pas ». Je ne sais comment définir ces événements qu'on a parfois
qualifiés de «psychose expérimentale». A vrai dire, un tel rapprochement de
mots ne peut guère avoir de sens. Ce qui sépare radicalement l'expérience hallu-
cinogène de la psychose, c'est précisément son intentionnalité expérimentale.
L'expérience y demeure secrètement soutenue par cette part d'initiative et de

1. Paris, Gallimard, 1973, p. 7.


Rev. franc. Psychanal, 3/1998
938 Laurent Jenny

retrait qui continue d'assurer à son insu la sauvegarde du sujet, alors même qu'il
peut se croire le plus irrémédiablement aliéné. Il n'en reste pas moins que l'expé-
rience hallucinogène expose à des intensités malaisément supportables et qui
appellent une forme de délivrance. Or, c'est bien de forme qu'il s'agit : je vou-
drais montrer comment la forme narrative a dû être complétée, amendée et par-
fois contrariée par Henri Michaux pour trouver une efficacité cathartique.
Certes, Henri Michaux a raconté. Il a «mis en récit» l'expérience des dro-
gues. En cela, il a suivi une tradition moderne de la relation aux drogues dont
Thomas de Quincey est sans doute le promoteur avec ses Confessions d'un man-
geur d'opium (1801) - tradition qui se développe ensuite durant tout le XIXe siècle
dans les écrits de poètes comme Théophile Gautier ou Baudelaire, mais aussi à
travers la littérature d'aliénistes, tels Moreau de Tours, qui publie en 1845 Du
hachisch et de l'aliénation mentale. Le XXe siècle prolonge cette tradition sous des
formes très variées jusqu'au premier texte d'écrivain à propos de la mescaline,
Les portes de la perception d'Aldous Huxley (1954), qui précède d'un an Misé-
rable miracle. Aussi différents soient-ils dans leurs intentions et dans leurs objets,
tous ces écrits me paraissent attelés à une même tâche : constituer le récit de
l'usage profane des drogues. Car la modernité des drogues, et le concept même
de leur toxicité, découle de l'utilisation profane de substances qui n'avaient anté-
rieurement de place et de sens que dans des situations ritualisées. L'usage sacré
des drogues ne se conçoit pas en dehors du récit mythique qui sert de cadre au
rite et dont l'initié revit dans sa chair les différentes étapes. Les drogues sacrées
jouent donc le rôle de puissants moteurs d'identification narrative. Il n'est
aucune sensation ni aucun dérèglement psychique qui ne trouve sa référence
dans le récit mythique et ne puisse être ainsi interprété par la communauté qui
entoure l'initié et l'aide à donner sens à ses souffrances. Les modernes, en
revanche, s'exposent à un usage insensé des drogues. Il tentent l'aventure d'une
initiation sans rituel et dont le récit leur incombe individuellement. Dans leurs
écrits nous voyons ces nouveaux initiés chercher à situer leurs expériences en les
rapportant à des formations de sens hétérogènes : autobiographie et médecine,
art et spiritualité, science et poésie. Le narrateur de la drogue se cherche dans
l'éclatement des discours. Son talent propre, qui est aussi condition de son salut,
sera de composer un récit vraisemblable avec ces légitimités en miettes.
Michaux n'échappe pas à la règle. En dépit de l'attitude parfois outranciè-
rement expérimentale qu'il affiche dans Misérable miracle, et sous l'entremêle-
ment des considérations esthétiques, personnelles et psychologiques qui tra-
ment son texte, un mythologue y reconnaîtrait sans trop de peine le schème
d'un récit initiatique. La mescaline est appréhendée par étapes. Ce qui se pré-
sente d'abord comme un simple dépaysement perceptif, d'ailleurs vivement
rejeté, va bientôt s'avérer lourd d'autres enjeux. Ce bouleversement se laisse
Récit d'expérience et figuration 939

annoncer dès les étapes «anodines» de l'hallucination où Michaux s'éprouve


comme traversé par un «sillon» énergétique et interprète lui-même cette sen-
sation comme la traduction visuelle d'un constat mental: «Je suis plus
ouvert. » La quatrième expérience mescalinienne s'engouffre dans cette ouver-
ture en faisant vivre à Michaux une véritable catabase: coulée, naufrage,
descente dans les tréfonds de l'être et de la folie, avec le sentiment de l'irréver-
sible. Il y aura pourtant un retour. Et l'interprétation finale ne fait pas défaut,
même si elle intervient des années après, dans les addenda qui concluent l'édi-
tion de 1972, pour resituer cette épreuve dans un cheminement vers l'ascèse.
Le récit donc, aussi composite soit-il, assume ses fonctions de résolution de la
souffrance et de restitution de sens à l'insensé.
Je voudrais cependant suggérer que tout est peut-être moins simple. Chez
les modernes, ce n'est pas seulement la référence de l'expérience à un schème
mythico-rituel qui se trouve mise en question, c'est aussi la foi dans les seuls
pouvoirs du récit pour rendre compte de l'expérience et en opérer la délivrance.
La responsabilité individuelle du sujet de l'expérience vis-à-vis de son récit
entraîne aussi une exigence plus grande vis-à-vis des formes de ce récit. Elle
demande des modes de figuration à la fois plus intimes et plus ouverts, dont le
travail d'écriture est l'instrument.
Cette volonté de dépassement du récit ne se conçoit bien qu'à reconsidérer
les pouvoirs cathartiques de ce dernier. Paul Ricoeur en a analysé les ressorts
dans Temps et récit1. Il montre comment le récit réalise une triple médiation.
Tout d'abord il fait passer les événements, la contingence de «ce qui arrive»,
dans l'ordre de l' « histoire », c'est-à-dire d'une logique narrative. Pour ce faire,
par la « mise en intrigue », il compose en un seul univers diégétique des éléments
aussi hétérogènes que circonstances et agents, buts et moyens. Enfin, il donne
une dimension chronologique à ce qui s'est d'abord présenté sous forme instan-
tanée. Ainsi le récit opère-t-il une triple « synthèse du divers » qui ordonne l'ex-
périence en un tout, et l'oriente. Il ne faut pas voir ailleurs le principe de la
catharsis : la purification propre au récit tient d'abord à la mise en ordre du réel
qu'il propose, à son intégration réussie à un monde de sens. Le principal pouvoir
du récit, c'est celui de faire advenir la souffrance à l'intelligibilité. Entre souf-
france et récit, il y a donc une essentielle solidarité. Ainsi que l'écrit Ricoeur :
« Toute l'histoire de la souffrance crie vengeance et appelle récit. » Certes, et ce
ne sont pas les tragédies collectives ou individuelles du monde contemporain qui
apporteraient un démenti à une telle affirmation. Il n'en reste pas moins que la
question posée devient alors celle de la fidélité du récit à la souffrance. Peut-être

1. Plus particulièrement Temps et récit, I, Paris, Seuil, 1983,1, 3, « Temps et récit, la triple mimèsis »,
p. 85-137.
940 Laurent Jenny

peut-on éclairer cette question d'un propos que Claude Lefort relève chez
Michaux1 : « Un écrivain est un homme qui sait garder le contact, qui reste joint
à son trouble, à sa région vicieuse jamais apaisée. » Dans quelle mesure le récit
permet-il de « rester joint à son trouble » ? L'extraordinairemachine d'intelligibi-
lité qu'il constitue aide-t-elle à « garder le contact », si nécessaire, avec les racines
de la souffrance?
Je voudrais réfléchir aux limites du récit lorsque lui-même se trouve
confronté à une « expérience limite » comme celle des drogues. Je reviens donc à
Misérable miracle. A bien des égards le vécu mescalinien semble opposer un défi
absolu à la narrativité. Comment le récit, machine d'intégration et de mise en
forme temporelle, pourrait-il rendre compte, par exemple, de la défiguration du
temps ? Or c'est bien une telle expérience que fait, entre autres, le sujet « mesca-
linisé». Le voici en proie à une irrépressible inchoativité de ses instants. Le
monde n'est plus fait que de possibles aussitôt apparus que multipliés et avortés :
« Comme s'il y avait une ouverture, une ouverture qui serait un rassemblement,
qui serait un monde, qui serait qu'il peut arriver quelque chose, qu'il peut arri-
ver beaucoup de choses, qu'il y a foule, qu'il y a grouillement dans le possible,
que toutes les possibilités sont atteintes de fourmillement... » (p. 20). Tempora-
lité en souffrance, non cumulative parce que perpétuellement soustraite à elle-
même, sans avènement et sans avenir. Comment la linéarité narrative pourrait-
elle s'accommoder du fil rompu des instants ou au contraire de leur
chevauchement désordonné ? Comment son orientation toujours finalisée pour-
rait-elle témoigner de ce dérobement à soi ou de cette profusion insensée de la
temporalité? Ricoeur situe la gloire mais aussi la faiblesse de la temporalisation
narrative lorsqu'il constate : « En lisant la fin dans le commencement et le com-
mencement dans la fin, nous apprenons à lire le temps lui-même à rebours,
comme la récapitulation des conditions initiales d'un cours d'action dans ses
conséquencesterminales » (p. 105). Le récit nous enseigne ainsi la logique de tout
chromos narratif. Mais quel récit saura témoigner d'un temps désorienté ? Bien
d'autres aspects de l'expérience mescalinienne semblent rebelles au simple récit :
les états extatiques, les variations d'intensité, l'étrange dédoublement du sujet en
expérimentateur intentionnel et cobaye livré aux effets de la substance...
Michaux a eu clairement conscience que la fidélité à l'expérience exigeait
moins un effort de récit qu'un effort de figuration. J'en veux pour preuve le
double exergue qui ouvre Misérable miracle. Au recto d'une page on lit : «... et
l'on se trouve alors, pour tout dire, dans une situation telle que cinquante
onomatopées différentes, simultanées, et à chaque demi-seconde changeantes,

1. Dans son recueil d'essais Sur une colonne absente, Paris, Gallimard, « Les Essais », 1978, p. 159.
Récit d'expérience et figuration 941

en seraient la plus fidèle expression. » Au verso, Michaux a inscrit la formule


moléculaire de la mescaline. Ce recto-verso situe l'impératif de figuration entre
le strictement inarticulable et le totalement formulable. Mais aussi entre le
lisible et le visible. De fait le livre de Michaux sera à voir autant qu'à lire. Il
repartira de la vibration hallucinatoire et en retracera le chemin jusqu'au coeur
du discours.
Arrêtons-nous à ce dispositif livresque. Dans l'édition de la collection du
«Point du jour»1, nous sommes saisis dès la couverture par un rappel de la
vibration mescaliniennedans le rapport de tons entre le blanc grenu du papier et
le violet pâle des caractères du titre. Par ailleurs, Michaux a inséré dans le livre
des séries de cahiers hors texte. Les premiers présentent des dessins mescaliniens
traduisant ce « mouvement qui reste en soi des jours et des jours, autant dire
automatique et aveugle mais qui précisément ainsi reproduit les visions subies,
repasse par elles » (p. 13). Le dessin a donc ici pour rôle non pas de figurer les
visions mescaliniennes (villes en ruine, empilement de visages infiniment étirés,
escaliers de cristal) mais leurs conditions d'émergence. Il nous restitue l'en-deçà
énergétique de toutes les interprétations imaginaires constitutives des « visions ».
Le dessin fait ainsi pratiquement écho à un propos théorique de Michaux : per-
sonne, affirme-t-il, n'a jamais littéralement vu sous hallucination des minarets,
des échelles de Jacob ou des ailes d'ange; mais tout le monde a éprouvé les
rythmes qui conduisent à ces métaphores perceptives. Le dessin a donc une fonc-
tion critique vis-à-vis du discours, il remonte au mouvement insensé de l'expé-
rience, il défait la précompréhension imaginaire qu'entraîne toute verbalisation
de cette dernière. Et surtout il introduit une réversibilité temporelle dans le rap-
port à l'expérience. Là où le récit ordonne et linéarise, les cahiers de dessin
offrent la possibilité de parcours multiples. On pourra à son gré feuilleter de la
fin vers le début ce catalogue de rythmes visuels que ne régit ni syntaxe ni pagi-
nation. Plus décisivement encore, c'est leur fonction qui apparaît réversible. Les
noms que Michaux a donnés par la suite à ce type de dessins sont révélateurs :
sans qu'on puisse relever de différences notables entre les uns et les autres, il les
a tantôt intitulés «dessins de désagrégation» et tantôt «dessins de réagréga-
tion »2. C'est dire que leur possibilité d'usage est double : donnant forme à l'in-
tolérable vibration, ils la fixent et l'éloignent mais ils en raniment aussi l'ébran-
-
lement moteur. En puissance d'images, ils" peuvent indifféremment conduire la
perception au seuil du représentable ou la faire régresser vers un pur schème
dynamique. Avec ses dessins Michaux a trouvé la mnémotechnie de la souf-
france mescalinienne.

1. Paris, Gallimard, 1972.


2. Cf. Émergences-résurgences(1972), Flammarion, « Champs », p. 103-106.
942 Laurent Jenny

Cependant, on aurait tort de considérer les dessins mescaliniens comme


simple «illustration» hors texte d'un récit d'expérience qui se développerait
indépendamment. Entre dessin et verbalisation, Michaux a jeté des ponts. Il a
fait irradier le séisme hallucinatoire jusqu'aux régions les plus élaborées du dis-
cours. Parallèlement aux cahiers de dessins, le livre propose des cahiers d'échan-
tillons d' « écriture mescalinienne» : « Ceux qui savent lire une écriture en
apprendront déjà plus que par n'importe quelle description », prévient-il dans
l'avant-propos (p. 13). «Lire» est ici presque à prendre au figuré tant ces bribes
d'écriture sont tourmentées et peu lisibles. «Je brûle d'un feu tout entier, je
brûle, je brûle», parvient-on à déchiffrer sur tel feuillet. Et les lettres, comme
léchées par ce feu, s'allongent et se décomposent en lignes qui ne parviennent
plus à se refermer pour enclore des lettres. Ce qui nous est ainsi donné à «lire»,
ce ne sont donc ni exactement des mots, ni des rythmes visuels comme précé-
demment, mais le froissement des uns par les autres. C'est le mouvement d'une
« écriture en pleine perturbation ». Là encore cette figuration apparaît foncière-
ment ambiguë : selon les trajets de notre regard, tantôt l'écriture semblera triom-
pher du tracé erratique de la ligne, tantôt elle paraîtra vaincue par la violence du
rythme inarticulable. La perturbation a aussi défait la syntaxe de la page en
sorte que l'orientation des défaites et des victoires demeure incertaine et comme
pivotante. A travers ses poussées et ses emportements, l'écriture en pleine pertur-
bation retrouve un état originaire du graphisme, hésitant encore entre dessin et
écriture, et se convertissant sans cesse de l'un à l'autre. Graphe pur d'un sujet
" oscillant entre forces et formes sans jamais s'arrêter ni aux unes ni aux autres.

Du hors-texte au texte ces pages d'écriture mescalinienne introduisent donc


une médiation: données à voir comme symptômes graphiques du trouble1, leur
verbalisation déchiquetée est aussi l'amorce du texte. Comme s'il avait voulu
établir une forme supplémentaire de continuum entre hors-texte et texte,
Michaux a aussi introduit des notations marginales au texte, notations lacu-
naires et saisies sur le vif comme les fragments d'écriture mescalinienne, mais
déjà typographiées comme le corps du texte. En marge du développement déjà
cité sur le sentiment d'imminence des possibles, on ht ainsi (p. 20) : « Qu'il
peut / arriver / quelque chose, / qu'il peut / arriver / un monde / de choses. Phéno-
ménal /fourmillement/ des possibles,/ qui tous/veulent être, / se pressent,/ sont
imminents./pourrait/pourrait/pourrait/.» Et un peu plus loin (p. 22):
« iMMense / terremoto / Mense. » La notation marginale assume plusieurs fonc-

1. Mais aussi comme invention alphabétique ; cf. Jean Paulhan, « Rapport sur une expérience »
(1957), OEuvres complètes, IV, Paris, Cercle du livre précieux, 1969, p. 422. Jean Paulhan, qui prit part
avec Michaux aux premières expériences mescaliniennes, s'étonnant de l'activitégraphique en pleine hal-
lucination, ce dernier lui répondit « qu'il n'attendait pas la moindre révélation de ce qu'il écrivait, mais
- écrivant à grande vitesse de la forme des lignes et de leur dessin ».
-
Récit d'expérience et figuration 943

tions : faisant le lien avec les mots tracés en cours d'expérience, elle introduit
aussi dans le livre un dédoublement de la lecture. Elle recrée ainsi l'analogon
minimal des chevauchements de rythmes si importants dans le vécu mescalinien.
La « même » pensée en effet s'y déploie au même moment en « ombelles », en
départs démultipliés de « feux d'artifices » qu'aucune notation linéaire ne saurait
espérer rattraper. Le livre recrée ainsi l'excès représentatif qui a débordé les
capacités d'appréhension du sujet de l'expérience.
Reste bien sûr le corps du texte, dont la structure globale est bien celle d'un
récit syntaxiquement élaboré, et qu'on pourrait croire fermé aux ébranlements
de l'expérience. Mais ce serait compter sans le travail du style qui introduit dans
la linéarité narrative reliefs et variations, tout un paysage mouvant d'intensités.
Chaque chapitre du livre se tient d'ailleurs à une distance différente de l'expé-
rience. Le chapitre II, intitulé « Avec la mescaline », vise à recréer le plus immé-
diatement le vécu mescalinien. Cette proximité est d'abord temporelle. Le dis-
cours se constitue dans une alternance de régimes syntaxiques. Tantôt ce sont
des rafales de séquences ultrabrèves reproduisant les rythmes alternatifs des
visions mescaliniennes, ainsi (p. 26) : « Maintenant je suis devant un rocher. Il se
fend. Non, il n'est plus fendu. Il est comme avant. A nouveau il est fendu, entiè-
rement. Non, il n'est plus fendu du tout. A nouveau il se fend. (...) Roc intact,
puis clivage, puis roc intact, puis clivage, puis roc intact, puis clivage, puis roc
intact, puis clivage. » Tantôt, au contraire, la phrase se distend par des prolon-
gements syntaxiques en cascades, qui donnent forme à l'extension infinie de
l'instant, à sa métamorphose continue. Les rythmes de phrase nous contraignent
ainsi à accompagner les sautes du temps mescalinien.
Mais le style ne se borne pas à recréer une fascination. Son pouvoir, c'est de
permettre une circulation entre les moments absolus de l'expérience et leur res-
saisissement distancié. A plusieurs reprises, Michaux critique dans l'expérience
mescalinienne son excessive linéarité de trajet : chaque instant hallucinatoire est
enfermé dans son idée fixe, fût-elle profuse et débordante ; la temporalité mesca-
linienne est à la fois intensive et monomaniaque. Comme l'écrit Michaux, la
mescaline n'a pas le « sens du panorama», c'est ce qui la rend inintelligente et
folle. Le style, sans jamais rompre avec cette folie, en offre une possibilité de
dégagement. Il autorise une navette entre empathie et distance. Ainsi, le jeu des
temps verbaux nous fait passer, parfois au coeur d'une seule phrase, de la revivis-
cence au présent à la rétrospection au passé comme dans cette notation (p. 40, je
souligne) : « Je ferme les yeux, et déjà venues à leur nom, galopaient au loin deux
douzaines de girafes soulevant en cadence leurs pattes grêles et leur cou intermi-
nable. » La variation de perspective temporelle joue ici le rôle de corde de rap-
pel. Elle prévient ce détachement qui coupe d'autres récits de leur contenu d'ex-
périence. Un récit-témoin peut à cet égard servir de terme de comparaison: il se
944 Laurent Jenny

trouve que nous disposons d'une autre relation de la première expérience mesca-
linienne. Jean Paulhan, y ayant participé, en a tiré un bref compte rendu intitulé
«Rapport sur une expérience»1. La comparaison entre les deux écrits est élo-
quente. Dans le texte de Paulhan le discours n'est jamais happé par la réactuali-
sation du souvenir. On n'y voit nul souci de se refrayer un chemin verbal vers la
vivacité de l'expérience. Paulhan se tient à une distance surplombante partout
égale. C'est aussi qu'il est demeuré dans un désintéressement légèrement iro-
nique vis-à-vis de l'aventure mescalinienne (ou, pour le moins, a jugé opportun
de s'en montrer détaché). Là où Michaux écrit pour «garder le contact»,
Paulhan raconte pour le couper. De fait il conclut à l'inutilité (pour lui) de
l'expérience mescalinienne, pour des raisons qui tiennent à la fois à sa trop
grande facilité à entrer dans des états de conscience hallucinés et à son manque
d'intérêt pour la quête des mondes « autres ». Cependant son récit est écrit avec
soin et recherche. Il a lui aussi « du style ». Ce n'est donc pas tout style qui joue
le jeu de la fidélité à l'expérience, mais bien tels dispositifs de figuration spécifi-
ques : dispositifs qu'on pourrait dire « transitionnels » entre les vécus « qui ne
passent pas » et leur récit intelligible.
Un dernier aspect du livre de Michaux témoigne de ce dynamisme transi-
tionnel. C'est sa composition. Effectivement l'ensemble définitif présenté en 1972
sous le titre Misérable miracle s'est constitué par additions successives. Les trois
premières expériences ont eu lieu à partir de l'hiver 1954. Elles ont donné lieu à
un bilan essentiellement négatif, 1'« avant-propos» daté de mars 1955. Michaux
y déplore la médiocrité esthétique de l'univers mescalinien et démystifie la
pseudo-altérité de l'expérience en des termes pas si éloignés de ceux de Paulhan :
la mescaline n'a entraîné à nul « voyage » métaphysique, avec elle on n'est pas
sorti de l'humain. A ces déceptions s'ajoute chez Michaux un refus plus person-
nel de toute soumission : « Pour se plaire à une drogue, il faut aimer être sujet.
Moi, je me sentais trop de "corvée"», écrit-il (p. 15). Mais une lecture fine
montre plus d'ambivalence qu'il n'y paraît dans l'appréciation de Michaux. Au-
delà du «cirque optique», Michaux est sensible à la fulgurance des parcours
mescaliniens, à leur linéarité sans remords, figure de pure avancée de la cons-
cience dans son cockpit2. Et ce n'est pas seulement sa perception qui a été
atteinte par l' « insupportable», l' « intolérable ». La mescaline a ouvert en lui un
« sillon » qui n'est pas près de se refermer et qui ne le quitte plus. Rien d'éton-
nant donc si, quelques mois plus tard, Michaux éprouve le besoin de retourner à
l'expérience vive, d'une part en comparant le vécu mescalinien à celui éprouvé

1. Cf. supra.
2. Cette thématique est en effet reprise dans Émergences-résurgences,p. 7-8, et dans « The thin
man », in Moments, Gallimard, 1973, p. 9-12.
Récit d'expérience et figuration 945

avec le chanvre indien, d'autre part en revenant à la mescaline. Une quatrième


expérience rouvre le livre et jette un tout autre éclairage sur sa portée. On sait
que par un étrange et significatif lapsus qui traduit bien son désir d'en savon-
plus, Michaux absorbe six fois la dose prévue: «Le misérable devient l'ef-
froyable miracle» (p. 117). L'expérience change alors de nature: de perceptive,
elle devient franchement psychique. Michaux doit composer avec un état de
quasi-aliénation paranoïaque. La postface écrite après cette quatrième expé-
rience réoriente l'interprétation du côté de la psychose expérimentale. Mais, là
encore, c'est mal rendre compte de la richesse de ce qui a été rencontré, et qui va
faire son chemin dans d'autres explorations et d'autres livres. En 1972, Galli-
mard réédite Misérable miracle, enrichi d'addenda rédigés entre 1967 et 1971.
Ces addenda témoignent d'une nouvelle perspective ouverte par quinze ans d'in-
vestigation sur les hallucinogènes : la pratique du détachement, 1' « aventure de
la perte de l'avoir », qui conduit elle-même à l'abandon du recours à toute sub-
stance. Le livre peut se refermer pour de bon. J'en retiendrai surtout que ces
strates temporelles et interprétatives se sont additionnées sans s'exclure. S'il est
vrai que le point de vue s'amplifie, il n'oblitère aucune de ses étapes. Chacune se
laisse désormais interpréter sur un triple plan perceptif, psychique ou spirituel.
Cette stratification herméneutique entre ainsi en tension avec la linéarité initia-
tique de l'ensemble et la maintient ouverte.
A travers l'exemple de Misérable miracle, j'ai voulu réfléchir aux pouvoirs et
aux limites du récit d'expérience en comprenant l' « expérience » au sens très
large où elle recouvre la souffrance d'un excès et d'une passivité. D'accord avec
Ricoeur, j'ai postulé que toute expérience demande délivrance dans une parole
(plutôt que guérison) c'est-à-dire un type de représentation verbale qui per-
-
mette de retrouver un accès à ce qui demeure parfois comme l'ultime bien du
sujet, sa « propriété » dernière et peut-être la plus précieuse ; mais un type de
représentation verbale qui autorise aussi une mobilité vis-à-vis du souvenir, un
surplomb et une possibilité de l'engager dans des formations de sens multiples et
changeantes. A la différence de Ricoeur, je me suis attaché à montrer que le récit
n'était pas nécessairementen lui-même le moyen de cette délivrance ; que même
il était susceptible de l'empêcher en traduisant l'expériencedans une forme sym-
bolique trop linéairement intelligible et close sur elle-même. Je pense à ces auto-
biographies complaisamment téléologiques où un sujet s'efforce à retracer pour
autrui comment il est devenu ce qu'il devait nécessairementêtre : ces fabrications
de destin ont tout le pouvoir des fables, mais rien que lui. Pour leur auteur
même, elles ont surtout pour effet d'obturer sa souffrance et de le couper de sa
vérité. Chacun sent bien que son expérience ne se résume pas à une chaîne
convaincante de déterminations et d'actions, qu'elle ne tient pas dans une « his-
toire ». De ces réflexions peut-on tirer quelque chose qui intéresse le processus
946 Laurent Jenny

thérapeutique de la psychanalyse? Peut-être une analogie. Il me semble que le


travail de l'analysant ne ressemble pas à la fabrication d'une histoire, et même
qu'il doit déjouer cette tentation (on ne doit pas se laisser tromper par la recons-
truction théorique que constitue l' « histoire de cas », reconstruction qui est d'ail-
leurs le fait d'un tiers et s'adresse à d'autres tiers). Ce travail est beaucoup plus
comparable à l'effort de figuration dont le livre de Michaux nous offre le
modèle : un récit sans doute, mais coupé de gribouillis et froissé d'alternances de
rythmes, illusoirement conclu et souvent relancé par des événements qui en font
diverger le cours et la portée ; récit d'anamnèse et de dégagement, de reconstruc-
tion et d'ébauches, de théorie et d'onomatopées. Si une telle analogie a quelque
validité, c'est sans doute que toute une part de l'écriture littéraire trouve sa fina-
lité non pas dans la littérature elle-même, mais dans la fidélité à l'expérience.

Laurent Jenny
Université de Genève
Dpt Langue et littérature modernes
3, rue de Candolle
1211 Genève 4 (Suisse)
En dehors du temps...
dans les figures du mythe :
Hélène : brillance et éblouissement du désir

Anna POTAMIANOU

Le narratif interpelle le psychanalyste et non seulement quand celui-ci


écoute les récits de ses patients, leurs rêves, leurs fantasmes, les constructions de
leurs théories sexuelles ou les souvenirs émergeant d'un vécu qui partiellement
s'ignore. Le narratif appelle également l'attention du psychanalyste par ses
formes collectives, dont les mythes sont des constructions privilégiées créées
dans, et à travers, le temps. Émanant du hors-temps de l'inconscient, les vibra-
tions qui se portent vers la spatio-temporalité des figurations modelées par le
préconscient et la conscience de l'homme prennent la forme du mythe afin de
raconter les expectatives et les voeux des humains, leurs idéaux, leurs attache-
ments souvent démesurés.
Fil cernant la trajectoire du désir des humains pour les psychanalystes; péri-
planisis (errance) discursive qui put intégrer la praxis, selon les poètes (Homère)1,
le mythe, en tant que réseau représentatif, enveloppel'ombilic du non-dit des déri-
vés du pulsionnel qui mène les humains. Cette mise en forme symbolique de fan-
tasmes et de tendances profondes qu'est la production mythique, se fonde sur
l'écoute partagée, qui à la fois la crée et la transforme, puisque le développement
des structures mentales et sociales détermine la forme et le contenu de ce que les
hommes sont aptes à créer. C'est ce qu'on constate en suivant les différentes ver-
sions narratives d'un même mythe dans le temps, que ce soit dans les récits2 indivi-
duels par lesquels chaque analysant nourrit la chair de son analyse ceux qui -

1. Homère, Odyssée, 21, v. 66 et 70, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ».


2. A. Potamianou (1985), Points de rencontre. Le mythe personnel, Rev. franc, de Psychanal, 4,
1096-1097.
Rev. franc. Psychanal., 3/1998
948 Anna Potamianou

aboutissentà la création de son mythe-historème1 analytique- ou que ce soit dans


la production sociale que les mythologuesconsidèrent comme la matrice de l'ini-
tiation de l'humanité aux mystères de la vie et de la mort.
Il y a des mythes qui traversent les siècles racontant les forces qui bouillon-
nent dans les tréfonds des êtres. Tel est le mythe d'Hélène, auquel, en abon-
dance, le discours illimité des légendes, l'acte cultuel de la tragédie, la verve des
poètes, se sont attachés.
On peut se demander pourquoi la pensée humaine, d'Homère jusqu'à nos
jours, en passant par les poètes tragiques, a insisté sous des formes narratives
très différentes sur la figuration d'Hélène2, beauté parfaite, splendide, inexorable-
ment dangereuse. «... Ils se sont perdus, eux, les Troyens, et leur patrie, pour
Hélène», dit Alcée (vif s. av. J.-C).
Pour le psychanalyste, le sens d'un mythe émerge de l'articulation entre le
manifeste de son texte et le latent de son contenu sur la crête qui unit la réalité
sociale et la réalité psychique des individus.
Qu'est-ce qui se tient alors en arrière-plan du mythe d'Hélène ? Pourquoi
ce mythe s'est-il coulé dans cette mise en forme manifeste ? « Représentation »
du parcours d'une femme, est-ce finalement de l'histoire d'une femme qu'il
s'agit ?
Qui est Hélène ?
La diversité des références à sa naissance semble bien dénoter que cette figure
féminine, censée être la cause de la guerre de Troie, en fait, portait une chargebeau-
coup plus importante que celle d'être seulementla plus belle entre les mortelles.
On sait que, selon la version commune du mythe, Hélène est celle dont
Aphrodite fit le don à Paris, prince venant de loin mais s'étant familiarisé avec
la culture des Hellènes. On connaît la promesse d'Aphrodite à Paris. S'il la
choisissait entre les trois divinités qui contestaient la pomme qu'Éris (la Dis-
corde) assignait à la plus belle des trois, elle, Aphrodite, née de l'écume
blanche des vagues de la mer qui accueillit le sperme des organes coupés
d'Ouranos, déesse de la beauté et de la jouissance, dimension projetée de notre
luxuriante sexualité, lui ferait don d'un désir portant le nom d'Hélène. Alors,
le fils de Priam deviendrait possesseur de la plus belle entre les mortelles,

1. A. Potamianou (1984), Les enfants de la folie. Violence dans les identifications, Toulouse, Privât.
J'ai proposé le terme de « mythe-historème » pour la création subjective porteuse d'éléments du mythe
personnel de l'analysé intégrés dans son histoire lors du travail analytique.
Le logos mythe-historiquede l'analysé s'adresse à l'analyste, mais du coup il modèle également la ren-
contre avec soi-même du sujet, à travers la présentation des fragments d'un texte participant du mythe et
de l'histoire. Ce texte est introduit et réintroduit dans les séances, selon une dynamique qui permet les
articulationstransformatrices des dérivés de l'inconscient et des perceptions événementielles.
2. J'ai traité de cette problématiqueau Colloque de l'Université de Bruxelles, Le mythe d'Hélène. De
la Cité grecque à la culture européenne, 27-30 octobre 1996.
En dehors du temps... dans les figures du mythe 949

disons de la personnification de la beauté. Et non seulement, puisque Paris dit


à Hélène (Iliade 3, v. 438) qui, poussée par Aphrodite, le rejoint dans leur
chambre au palais de l'llion: «... aussi fort aujourd'hui (sous-entendu que
lorsque je te rencontrais) me possèdent l'amour et le désir suave ». Ainsi, Paris
obtient la possession d'Hélène1 et de ses biens en l'enlevant de la « douce Lacé-
démone», mais, en plus, il reçoit de mains divines le bienfait d'un amour et
d'un désir qui perdurent. D'habitude, cela n'est pas le lot des humains à l'hu-
meur changeante et au destin capricieux.
Nous voilà donc sur le terrain de l'idéalité et de l'idéalisation, renforcées par
le fait qu'Hélène n'est pas une simple mortelle, même si la légende lui donne par-
fois un couple parental humain : Tyndare, roi de Sparte, et sa femme Léda.
Plus souvent, elle est nommée fille de Zeus, femme divine2 dans les
deux sens du terme. Hélène est née des amours du père des dieux avec
Léda, épouse de Tyndare, qui a pondu un oeuf; ou encore, Zeus se serait uni à
Némésis, déesse qui punit la démesure (hybris) et ce serait l'oeuf pondu par elle,
délaissé entre des roseaux, que Léda aurait gardé, et duquel est sortie Hélène.
D'autres traditions font de cette dernière une fille d'Océanos (l'océan) ou
bien d'Aphrodite, ou encore celle qui émergea d'un oeuf tombé de Séléné, la
lune3. Hélène est ainsi liée à la tradition de l'oeuf de la cosmogonie, élément de la
très ancienne théogonie orphique4 et, à travers la lune, à Nyx, la Nuit. Or, Nyx
est la fille du chaos de la théogonie hésiodique, celle qui engendra l'Éther et le
Jour, les Moires, Némésis et Éris (la Discorde), si présentes dans les mythèmes
d'Hélène. En tant que soeur d'Érèbe, elle est proche des ténèbres souterraines.
Hélène a donc affaire avec les déesses qui ont précédé les Olympiens.
Le thème de l'enlèvement, doublement présent dans son mythe (une fois
enlevée par Paris, une fois par Thésée), thème qui signe également le destin de
Perséphone, indique une transformation de l'ancienne hiéropraxie commune à
plusieurs déités de la terre.
Par conséquent, on peut soutenir sans grand risque de se tromper que le
récit mythique concernant Hélène ou bien a été constitué par l'addition d'élé-
ments venant de mythes différents5, ou bien, comme je le crois, a été surtout
formé par la condensation de mythèmes se rapportant à divers aspects de l'idée
de la puissance à travers les vagues des temps.

1.Homère, Iliade, 3, v. 286, et 10, v. 114, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ».


2. Homère, ibid., v. 171.
3. Athénaios 2, 57.
4. Sur l'oeuf de la cosmogonie, voir P. Lékatsas (1963), Éros. Interprétation d'unefonne de la religion
orphéo-dionysiaque, Athènes, Diphros, p. 18-20.
5. Il est d'ailleurs possible que des mythes concernant plusieurs Hélènes ne furent unis en un que tar-
divement, ainsi que le note J.-L. Backès (1984), Le mythe d'Hélène, Mythes et littérature, Paris, Adosa.
950 Anna Potamianou

Hélène, désignée comme sortie de l'oeuf ou comme fille d'Aphrodite, ou


encore de Némésis, retient un lien fort avec les aspects de déesses très anciennes.
Car, tout autant que la Némésis de Ramnonte, qui est un aspect évolué de
l'obscure et cruelle vengeance des dieux, Aphrodite, comme déesse de la Beauté
et de l'Amour, marque la forme la plus développée1 des divinités de la fécondité
et des processus qui renouvellent la vie, telles que celles-ci se retrouvent dans la
tradition préhellénique et sémite.
Aphrodite est une force cosmique, et Hélène, qu'elle offre au mortel Paris,
est une de ses créations ou de ses dimensions. C'est en tant que déesse qu'Hélène
avait son culte à Sparte (Pausanias III, 15, 3) et à Rhodes (Théocri-
tos XVIII, 38) comme Dendritis, mais aussi à d'autres endroits de la Grèce.
Point intéressant à noter : la pomme qu'Aphrodite reçut de ce mortel, érigé
en juge dans un thème de choix, renverse du côté des dieux la situation de la
pomme de la Bible. C'est une déesse qui aura comme emblème de beauté pleine,
ce que Eve osera convoiter, mais n'aura que dans le versant négatif de la prohi-
bition, comme emblème de savoir. Car la beauté comme le savoir constituent un
patrimoine d' « avoir » dont la plénitude et la totalité restent, pour les hommes,
du côté des dieux dans la suite des temps.
Et pourtant... comme j'ai essayé de le démontrer dans un texte consacré à
l'activité des oracles2, l'homme n'a de cesse de réaliser un espoir d'intimité avec
l'essence du divin, désireux de participer à sa force.
Dans le texte évoqué, je disais que le temps oraculaire suppose la pénétra-
tion ou l'intrusion chez l'humain d'une puissance surhumaine dont la violence
n'a d'égale que celle du désir de son incorporation. A travers l'activité oracu-
laire, pour qui prononce les paroles du dieu comme pour qui les entend, s'ouvre
la voie de l'évasion vers la partie voulue divine en l'homme, vestige en nous de
l'enfant qui est plus qu'un roi.
La pensée oraculaire reste liée au temps où l'omnipotence de l'individu, telle
que nous la signale l'organisation psychique des débuts de la vie et telle qu'elle
continue à nous marquer la vie durant, fonctionne en plein. La toute-puissance
de l'individu opère en reflet de la toute-puissance d'un objet externe ou d'un
modèle formé par les projections, dans l'envie de la puissance du savoir et de
l'avoir qui marque les humains.

1. Mythologie grecque (1986), éd. Kakridis, vol. 2, p. 188, Athènes, Ekdotiki. J. E. Harrison évoque
plusieurs aspects par lesquels Aphrodite se trouve liée à la grande Chtonia (J. E. Harrison), Prolegomena
to the Sludy of Greek Religion, Londres, Merlin Press, 1962 et 1980, p. 307-314. Dans l'hymne homérique
qui lui est dédié, Aphrodite est nommée Kypris et Kythéreia,donc déesse des îles. Elle incarne la beauté
physique et le voeu d'amour.
2. A. Potamianou (1995), Faits mythiques, événements historiques, réalité psychique, dir. A. Clan-
cier et Cl. Athanassiou, Mythes et psychanalyse, Paris, in press, Dupin-Perrot, 1997.
En dehors du temps... dans les figures du mythe 951

Hélène, en tant qu'elle personnifie la beauté, est du côté de l'avoir. Elle ne


peut donc qu'être objet de désir, voire de convoitise. Enlevée comme je l'ai -
déjà dit par Thésée, puis par Paris, auquel la lie le thème de l'exposition1, elle
-
est une offre de jouissance qu'inspire la perfection du beau. Même si le prix à
mettre pour l'obtenir est celui du sang et de la mort.
« Ce ne sera pas la mort qui nous vaincra, puisque tu existes, Toi », dit le poète2.
« Puisqu'il y a ailleurs un vent qui te fera vivre entière,
« qui t'enveloppera de près, comme t'entoure notre espoir.
«...
« Et si ce n'est pas ta main dans notre main.
« Et si ce n'est pas notre sang dans les veines de tes rêves.
« La lumière au ciel...
« et la musique invisible en nous, ô passagère mélancoliquede tout
« ce qui nous retient encore au monde
«...
« C'est l'appui amer de notre coude au souvenir. »
S. Freud a parlé de cet après-coup, lors duquel l'hallucination de la satisfac-
tion ou l'idéalisation de la plénitude devient nostalgie consolatrice. Pour le petit
homme, le doigt dans la bouche, c'est Hélène chez soi. La mère et la plénitude.
Mais vite vient le temps du principe de réalité et avec lui la reconnais-
sance que le doigt dans la bouche ne remplace pas la mère. C'est alors que la
pensée s'efforcera de panser l'après-coup du vide de la plénitude imaginée,
celle qui finalement n'a jamais existé, mais dont notre désir entretiendra la
quête infinie.
La pensée se forge des représentations par lesquelles elle va essayer d'échap-
per à l'emprise de l'objet premier concret, en établissant la primauté d'une dis-
tance et d'une différence. Mais les mouvements du désir qui affirment la distance
de l'objet, marquent aussi l'espoir de son abolition. C'est pourquoi, parmi les
réseaux représentatifs que chaque individu arrive à développer, il y en a qui res-
tent sous l'égide du principe de plaisir.
Ceux-ci s'attacheront à effacer les manques par les rêves, par les rêveries,
par le mythe, par l'entretien des illusions. Le Moi érigera en idéal la quête de ce
qui échappe à la pensée logique, de ce qui est insaisissable, de ce qu'il n'est pas
possible de totaliser ni de réaliser dans le temps de notre vécu d'humains.
Notre pensée ouvre un espace de travail pour tenter de s'approprier l'inté-
gral de la beauté, de la perfection harmonieuse, plénitude imaginée, boucher
contre nos dysharmonies.
Le mythe d'Hélène est, justement, selon moi, une expression de ce travail.

1. L'exposition,sacrifice d'un enfant et son renversement, frappe l'enfant exposé du sceau de l'extra-
ordinaire. Paris a été exposé sur le mont Ida ; Hélène a été exposée-exhibée au marché des prétendants.
2. O. Élytis, Orientations, Athènes, Ikaros, 1988, p. 75-76 (ma traduction).
952 Anna Potamianou

Il constitue un récit sur la beauté parfaite à conquérir, sur sa puissance, afin


de compenser le manque à pouvoir la rencontrer et la posséder1. Ce mythe se
rapporte à un idéal individuel, tout autant que collectif. Je le considère comme
un moyen de nous représenter ce qui se passe en nous-mêmes, en le projetant
à l'extérieur.
S. Freud, dans Totem et tabou, avait bien signalé que l'individu a besoin
de projeter au-dehors et de matérialiser ses processus psychiques, afin de les
percevoir et de les reconnaître avant de les métaphoriser et de se les réappro-
prier. Ainsi, le mythe d'Hélène traversera les siècles, en tant que ferment d'ins-
piration créatrice, et caressera nos illusions. C'est ce sens que je donne à la
phrase d'Élytis2 :
« A chaque temps sa guerre de Troie, à chaque temps son Hélène. »

Un autre poète, K. Palamas3, écrivait :


« Je suis Hélène... de la source du soleil.
Je suis l'intouchable et l'indommageable.
Et je suis l'inatteignable. Et je suis Hélène. »
Je ne pense pas, comme H. Damisch4 en fait hypothèse, que pour les Grecs
la beauté avait quelque chose à voir avec la mort du fait qu'un mortel fut appelé
à avoir son mot à dire sur le sujet de la beauté. Je crois plutôt que c'est parce que
le mythe répondait au désir des mortels de participer à la perfection et à la plé-
nitude du désir qu'offre la possession du kâllos (le Beau) sans égal, celui dont la
brillance éblouit, qu'un mortel a été impliqué à ce qui touche au divin.
Aux antipodes d'Iphigénie sacrifiée, Hélène sera le kléos andron, la parure et
l'orgueil des hommes, leur fierté. Leur perdition également. Car le culte de la
beauté féminine se combinait chez les Grecs, ou bien avec la bonté (kallokaga-
thia) que Platon5 considère comme la plus grande qualité, ou bien avec des ver-
tus sociales. Mais la beauté idéale d'Hélène se combine surtout à une puissance,
déplorée par les Troyens comme par les Grecs, mais finalement aussi importante
que néfaste pour les deux.
A ce point, il devient nécessaire d'évoquer un autre aspect latent de ce
mythe qui lui aussi est lié à la toute-puissance du désir des plaisirs interdits. Je
pense aux désirs qui, non sus, circulent entre parents et enfants. De ces désirs et
des plaisirs qu'ils appellent, nous ne voulons d'habitude rien savoir, bien qu'ils
parcourent les générations.

1. « Espoir sauvage d'une guerre sans espoir », disait N. Kazantzakis se référant à Hélène.
2. O. Élytis, Maria Néphéli, Athènes, Ikaros, 1979, p. 45 (ma traduction).
3. K. Palamas (1920), La vie immuable, Athènes, Zikakis, p. 47 (ma traduction).
4. H. Damisch (1992), Le jugement de Paris, Paris, Flammarion, p. 100.
5. Platon, Symposium, 211c; République, 489 e et 505 e.
En dehors du temps... dans les figures du mythe 953

On connaît le rêve d'Hécube qui, selon une légende ancienne, au temps où


elle était enceinte de Paris, aurait vu de son sein sortir un tison ardent qui incen-
diait la ville.
A ce rêve font pendant les rêves endeuillés que Ménélas est censé faire plu-
sieurs années plus tard (Eschyle, Agamemnon, v. 420-426), concernant la chimère
que lui, puéril (Agamemnon, v. 394), poursuit. Je pense que la chimère dont le
pothos (désir passionné) de Ménélas ne voulait se détacher cette Hélène qui lui -
échappait portait le reflet de la relation narcissique à la mère de notre première
-
enfance, puisque c'est d'elle que relève la formation de notre Moi idéal. Les idéaux
de notre Moi, formations plus tardives, ne s'en dégagentjamais complètement.
Le rêve d'Hécube témoigne qu'inconsciemment elle sait que les voeux de son
fils serviront l'hybris. Mais les siens propres également, puisque c'est elle qui a
organisé le rêve. C'est pourquoi, je pense, chez Homère, Hécube tout comme
Pénélope d'ailleurs, l'épouse parfaite, ne rejette pas Hélène; au fond d'elles-
mêmes, toutes les deux savent, comme toutes les mères du monde, ce qu'il en est
de leur participation obscure, jamais dite, au modelage des voeux de leurs enfants
et aux rêves des plaisirs interdits.
Plus tard, par exemple dans les Troyennes ou dans Hécube d'Euripide, les
sentiments envers Hélène s'endurcissent, l'ordre de la cité et le refoulement
venant entériner les désirs et les plaisirs maternels inavouables. Et ce n'est pas
par hasard si, dans plus d'une pièce d'Euripide (Les Troyennes et Hécube), les
fautes et l'hybris sont rejetées à l'extérieur par l'individu esquivant sa responsa-
bilité1. Car, si la responsabilité est reconnue à travers la réappropriation des
désirs, eux aussi reconnus comme nôtres, elle entraîne une culpabilité insuppor-
table.
Il est peut-être nécessaire d'ouvrir ici une parenthèse portant sur ce qui est
nommé « le clivage » d'Hélène dont Euripide a fait tant de cas : Hélène et son
fantôme (eîScoÀov). Affaire de l'être et du paraître? La question a été posée, rejoi-
gnant d'autres questions encore, posées au sujet de l'utilisation de ce mythe par
les poètes tragiques, comme aussi par d'autres auteurs. Regard sur les expédi-
tions conquérantes des Grecs ? Approche des problèmes de migration ? Apparte-
nance et identité ?
Il est certain que le mythe se prête à plus d'une interprétation. Mais, pour
autant qu'Euripide ait été aux prises avec la problématique de la sexualité et de
la quête sexuelle, je dirai qu'il aborde de manière magistrale le travail des trans-

1. Hélène dit, dans Hécube : « C'est la faute d'Hécube qui fit naître Paris » (v. 919) ; c'est la faute du
vieux qui ne l'a pas tué quand il a été exposé (v. 922) ; c'est la faute d'Aphrodite (v. 940). Et, enfin, son
union avec Paris était de volonté divine (v. 952). Chez Homère, Hélène subit la violence de ses maux :
Iliade, 2, v. 356 et 590, et 7, v. 345-348, pour une faute dont Priam (Iliade, 3, v. 164-165) dit qu'elle est
celle des dieux.
954 Anna Potamianou

formations nécessaires à l'épanouissement de la sexualité. Car, pour accéder à la


sexualité génitale, il faut laisser derrière soi la relation narcissique, relation au
double, relation en miroir, lien à notre Moi idéal qui ne peut rencontrer ni la dif-
férence de l'autre, ni le différent en soi-même.
Euripide était partie prenante des transformations civiques de son temps ;
consciemment ou inconsciemment, il savait que la prise en charge de la justice
par l'Aréopage esquissait à l'horizon l'évolution de l'homme vers la prise en
charge de ses fautes. L'homme, donc, se plaçait sous le poids de la responsabilité
et de la culpabilité. Mais du temps d'Hélènel'homme n'était pas prêt à s'engager
dans cette voie. Mieux valait la dichotomie, la duplication spéculaire, le même
chez l'autre, protégeant de l'angoisse que la culpabilité introduit. Pourtant la
solution dénote le problème.
Mais revenons au mythe d'Hélène.
De toute évidence, l'éclat d'une beauté éblouissante, par la violence des
désirs qu'elle crée, est insoutenable pour l'être humain, en raison des élans
qu'elle peut commander. L'idée des plaisirs illimités qu'elle introduit menace les
censures, donc les limites de notre psychisme.
A la quête de la jouissance sans mesure, Troie, par exemple, verra le gouffre
de sa perte, dit l' Iliade 1, et il n'y aura pas de mortel qui ne haïsse Hélène2, qui
finira chez Euripide - le tragique qui fit entrer sur scène la responsabilité
humaine - par reconnaître que c'est sa beauté qui fît sa perte3.
Ni Paris, ni Ménélas, ni aucun autre homme de ceux qui, selon les
légendes, se sont unis à elle, n'ont pu assurer sa possession ; à part une légende
(Philostrate) qui la veut mariée à Achille et vivant éternellement sur une île
blanche où il est interdit aux mortels de pénétrer.
Finalement, ce sont les vieillards de Pllion dont la sagesse est acquise avec
l'âge qui peuvent prononcer les paroles du lourd savoir sur le désir insatiable, et
sur la terreur de son éblouissement4: «Il ne faut pas s'indigner de voir les
Achéens guêtres et les Troyens souffrir de si longs maux pour une telle femme.
Comme, à la voir, étonnamment, elle ressemble aux célestes déesses ! Si belle
qu'elle soit, malgré tout, qu'elle parte, au lieu de demeurer ici comme un fléau
pour nous et pour nos fils. »
Mais si l'Hélène de nos rêves s'éloigne, n'est-ce pas le désert psychique qui
s'annonce ? Lot des vieux et des sages, peut-être ; car, pour le reste, l'être humain
n'aura de cesse que de courir après la brillance du désir qui Péblouit, et qui lui

1.Homère, Iliade, 17, v. 155, Gallimard, « Bibliothèquede la Pléiade ».


2. Euripide, Hélène, v. 927, Gallimard, « Bibliothèquede la Pléiade ».
3. Ibid., Prologue.
4. Homère, Iliade, 3, v. 151.
En dehors du temps... dans les figures du mythe 955

sert aussi de médiateur, le retenant à la vie dans l'enveloppe chaude des espoirs,
même si celle-ci souvent s'avère être vaine ou vide 1.
En dehors du temps, Hélène est du tout temps de notre inconscient et de
nos constructions narratives, car c'est en jouant avec les soleils qui brûlent, nos
désirs d'humains s'entrelaçant, que le bref passage de notre vie acquiert le souffle
du sens.
Anna Potamianou
6, rue Karneadou
11675 Athènes (Grèce)

1. « Où est la vérité ? » dit le poète... « Rien en Troie. Une idole... et nous on s'égorgeait pendant
dix ans pour une Hélène », G. Séféris, Hélène, Poésies, p. 241 (ma traduction).
« ... Tant de corps jetés dans les mâchoires de la mer, dans les mâchoires de la terre.
Et les fleuves gonflaient le sang dans la boue.
n'était pas dans son destin d'entendre
il
...
lesmessagers qui arrivent pour dire que tant
de douleur, tant de vies,
furent perdues dans l'abîme...
pour une chemise vide, pour une Hélène. »
(G. Séféris, ibid., p. 242.)
Fv ¨die bvave Freud Jugend

Un livre « oublié »
de l'époque de la jeunesse de Freud

Lawrence M. GINSBURG1

En 1920, dans une révélation qu'il faisait anonymement à propos de


lui-même, Sigmund Freud écrivait que: «A 14 ans, on lui avait offert en
cadeau le livre de Borne, qu'il possédait toujours ce livre, cinquante ans plus
tard, et que c'était le seul livre de son enfance à avoir survécu. Borne, expli-
quait-il, avait été le premier auteur dont les écrits l'avaient profondément
impressionné. Il ne pouvait pas se rappeler l'essai en question. »
Dans sa correspondance avec Ferenczi un an plus tôt (1919), il se souvenait
d'avoir acquis le livre en question «très tôt, c'était un cadeau, peut-être pour
mon treizième anniversaire». D'après Jones (1935), l'un des essais de Borne
« s'était enfoui dans l'esprit de Freud pour jouer un rôle vingt ans après en l'in-
citant à donner libre cours aux pensées de ses patients ».
L'identité de «ce premier roman lu quand j'avais sans doute 13 ans» se
trouva oubliée dans les éditions successives de L'interprétation des rêves, dont les
révisions se faisaient sous la direction de Freud en personne. Grinstein (1980) a
établi un certain nombre de considérations qui peuvent compter pour expliquer
le refoulement flagrant de Freud « du titre, de l'auteur et de l'intrigue du roman
Hypatia».
Le propos de ce chapitre est de fournir une modeste introduction à un autre
ouvrage « oublié » contenant l'une des toutes premières déclarations olographes
semblant avoir eu pour auteur l'écolier Freud. Il est évident qu'il a utilisé ce

An « Unremembered » Book from Freud's Juvénile Era, in The Annual of Psychoanalysis, vol. 25.
1.
© The Institute for Psychoanalysis, Chicago, 1997, Published by The Analytic Press, Inc, Hillsdale, New
Jersey.
Rev. franc. Psychanal, 3/1998
958 Lawrence M. Ginsburg

texte pendant son adolescence pour acquérir la connaissance du français lu, de la


même manière que les Nouvelles exemplaires de Cervantes lui servirent de pre-
mier livre de lecture de l'espagnol. La façon dont cet ouvrage, qui semble avoir
été conçu surtout pour des lectrices, a pu éveiller la sensibilité ou, plus tard,
influencer le travail théorique de Freud, mérite quelque investigation supplé-
mentaire.

« Le magasin des adolescentes : dialogues entre une sage gouvernante et ses


élèves », par Mme Leprince de Beaumont1

Ross (1992) fait mention du don d'un livre à sa mère (Eva M. Rosenfeld)
par Freud, livre qu'il «avait possédé et annoté quand il devait avoir environ
12 ans». Il n'est pas pensable qu'Eva ait reçu ce cadeau en même temps que
d'autres dons que lui fit Freud jusqu'en 19242 quand il la rencontra pour la pre-
mière fois. Il s'agit d'un ouvrage (voir fig. 1) publié chez Mme Dabo-Butschert
(Paris) en 18253. Originellement écrit en français alors que son auteur était
employée en Angleterre (1745-1762)4, le texte avait été largement traduit en
anglais (The magazine for young ladies : dialogues between a wise governess and
lier charges) et dans d'autres langues5.

1. Le volume mesure 13,5 cm sur 8,75 cm. Il contient 209 pages sans illustrations à part un frontis-
pice (voir fig. 1). L'auteur remercie Victor Ross qui a fourni les données premières sans lesquelles ce cha-
pitre n'aurait pas été possible.
2. Après que Freud eut donné à sa fille Anna « l'anneau symbolique en gage d'intronisation dans le
premier cycle du mouvement psychanalytique, auparavant le "Comité"..., Eva Rosenfeld et Dorothée
Burlingham... furent honorées de la même manière, même si ce gage avait sans doute cessé d'être ce qu'il
représentait au tout début » (Heller, 1992).
3. Le volume qui appartient maintenant à Victor Ross se trouvait cité ainsi dans ce passage : Les
deux garçons avaient incontestablement des privilèges spéciaux non seulement parce qu'ils étaient l'aîné
et le plus jeune, mais par le simple fait que c'était des garçons. Sigmund était « un frère attentif mais
quelque peu autoritaire... Quand elle avait 15 ans, se souvenait sa soeur Anna, il fronçait les sourcils
quand elle lisait Balzac et Dumas, trop audacieux ». Il ne fait pas de doute qu'il approuvait plus la lecture
d'un livre de la bibliothèque familiale des Freud qui existe toujours : Le magasin des adolescentesde 1825,
dans lequel des discours moraux sur l'amour et la manière correcte de se tenir pour les jeunes filles sont
inclus dans les dialogues de Mlle Bonne, Mlle Frivole, et tutti quanti. Ce n'était probablement pas seule-
ment les filles qui lisaient ce livre, mais aussi tous les frères et soeurs puisque leurs noms y sont écrits, y
compris ceux de « Sigismund » et Alexandre (Appignanci et Forrester, 1992, p. 19).
On ne sait pas si tous les enfants Freud étaient capables de lire le français. Apparemmentl'aînée des
soeurs (Anna) n'a pas suivi d'enseignement classique avant 16 ans (Freud, 1874, p. 67-68, fn. 10).
4. On pense qu'elle servait de gouvernante dans une famille royale, on lui attribue d'avoir affirmé
que : « Chaque heure de la vie d'un enfant devrait se faire pour son instruction et son édification » (Har-
vey, 1959, p. 132).
5. The national Union Catalog Pre-1956 Itnprints énumère une liste de traductions allemande, ita-
lienne, russe et espagnole en plus de l'anglaise, traductions qui se trouvaient encore en circulation au
milieu du XIXe siècle. Bon nombre de ses publications incluaient aussi des appendices au dictionnaire fran-
çais-anglais à des fins d'apprentissagede la langue.
Un livre « oublié » de l'époque de la jeunesse de Freud 959

Fig. 1

Selon les mots de Ross (1996a) : le livre est annoté sur la page de garde de
la fin, de deux écritures, l'une que je pense être de Freud, qui a écrit son nom et
celui d'Alexandre, Rosa et Pauline. De l'autre écriture, probablement celle de sa
soeur Anna, sont inscrits son nom à elle, et ceux de ses deux soeurs Adolfine et
Marie. En bas Freud (si c'est lui) a écrit aussi « Fuer die brave Freud Jugend »
qui fait écho au titre du livre.
L'écriture (voir fig. 2) supposée être celle de Freud signe «Sigismund»1.
Boehlich (1990) a montré que «contrairement à ce qu'on avait l'habitude de
croire, il appert que dès le 11 juin 1872 Freud signait "Sigmund", retournant à
"Sigismund" seulement pendant une courte période de 1874 » (p. VIII).

1. Selon Ross (1996b) « la signature de Freud emploie déjà la majuscule F avec la longue branche
descendantequ'il garda tout le reste de sa vie, quand il écrivait en caractères soit gothiques, soit latins ».
Il note plus loin que : « Le petit livre montrait des signes d'utilisation importante, maculé et abîmé
comme le sont les livres d'enfants. »
960 Lawrence M. Ginsburg

Fig. 2

Préludes aux dispositions de « rat de bibliothèque » de Freud

« Quand je fus étudiant,je me pris d'une passion pour collectionner et pos-


séder les livres, comparable à mon goût pour l'apprentissage de monographies :
a favourite hobby. (L'idée de favourite était déjà apparue en relation avec les
cyclamens et les artichauts.) J'étais devenu un rat de bibliothèque. Toujours,
depuis l'époque où j'avais commencé à réfléchir sur moi-même, avais-je rattaché
cette première passion au souvenir d'enfant que j'ai mentionné. Ou, plutôt, je
reconnaissais que ma scène d'enfant constituait un "souvenir-écran" pour mes
propensions ultérieures de bibliophile» (Freud, 1900, p. 172-173).
Un livre « oublié » de l'époque de la jeunesse de Freud 961

L'illustration du frontispice (voir fig. 1), «a été barbouillée à l'aquarelle,


de manière enfantine» (Ross, 1996a). De façon similaire Rice (1990) observait
la manière dont la bible familiale avait été utilisée comme livre de coloriage :
«Soulignées de crayons de couleurs, les illustrations avaient, en outre, été
coloriées de la main d'un enfant. Il n'est guère étonnant que ces illustrations
aient impressionné le jeune Freud au point d'apparaître-dans plusieurs de ses
rêves. »
Au milieu du XIXe siècle, selon Freeman (1967), les éditeurs s'étaient de plus
en plus intéressés à l'impression en couleurs de beaux livres pour enfants et
adultes ; là la couleur n'était pas surajoutée à une lithographie par de petites tou-
ches d'aquarelle posées à la main. Les couleurs étaient en réalité appliquées en
plusieurs couches avec différentes plaques.
Spitz (1989) a écrit sur « la fascination du livre d'images » chez « les enfants
de quelques mois à environ 5 ans». L'impact sur Freud de publications pour
enfants telles que The A-B-C Book of the Animal Kingdom in Rhymes and Pic-
tures de la presse populaire germanophone a duré jusqu'à la fin de sa vie (Gins-
burg et Ginsburg, 1987). Selon Spitz (1989) : «Le livre d'images à cause de sa
forme hybride... combine les deux grands systèmes d'image et de texte dans un
objet physique (le livre) qui charrie une signification culturelle énorme ; ses coor-
données temporelles et spatiales lui permettent d'être perçu et manipulé intime-
ment et répétitivement, et ainsi d'être préservé et chéri, ou bien mutilé et
détruit » (p. 352).
Mautner (1991), dans son élucidation du «rêve de la monographie bota-
nique » de Freud, a classé le passage suivant comme « Souvenir de bonheur »
(p. 283) : « Ici survint, je ne pouvais dire comment, un souvenir de ma prime
jeunesse. Mon père s'était amusé un jour à nous donner à ma soeur aînée et à
moi un livre avec des illustrations en couleurs (un récit de voyage en Perse)
pour que nous le détruisions. Guère facile à justifier d'un point de vue éduca-
tif! J'avais 5 ans à l'époque et ma soeur pas encore 3, et le spectacle de nous
deux mettant en pièces avec jubilation ce livre (feuille par feuille, comme un
artichaut, me surpris-je à dire) a été pratiquement le seul souvenir plastique
que j'ai gardé de cette époque de ma vie» (Freud, 1900). Mautner a émis
l'hypothèse que le rêve de la monographie botanique de Freud masquait « un
examen plein d'entrain, voire brutal, des organes génitaux de sa petite soeur».
Mautner se base sur un ensemble de déductions, comprenant sa prémisse sui-
vante : « Une étude même superficielle de ce "souvenir de bonheur" suggère
qu'il s'agit d'un fantasme. L'état des finances de Jacob Freud en 1861 fait hau-
tement douter du fait qu'il aurait donné à deux enfants petits un livre onéreux
pour qu'ils le détruisent. Freud s'interroge sur les motifs qui auraient pu
conduire à une telle décision. »
962 Lawrence M. Ginsburg

Également attribuable à ce soi-disant «souvenir de bonheur», une autre


analyse influencée, pour partie, par le coloriage que l'on trouve à la fois dans la
figure 1 et la bible familiale. Supposons que Jacob Freud ait concocté une entre-
prise hasardeuse pour se distraire, lui et deux de ses enfants. Il leur propose un
livre onéreux contenant une oeuvre graphique. Les planches en couleurs n'étaient
pas moins enchanteresses que les royaumes magiques illustrant les contes de fées