Vous êtes sur la page 1sur 11

LA CRISE DES SUBPRIMES EST UNE CRISE DE LA

GOUVERNEMENTALITÉ NÉO-LIBÉRALE, ET NON UNE INCAPACITÉ À


RÉGULER LA MONNAIE

Maurizio Lazzarato

ERES | « Chimères »

2009/2 N° 70 | pages 77 à 86
ISSN 0986-6035
ISBN 9782749234069
Article disponible en ligne à l'adresse :
Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/revue-chimeres-2009-2-page-77.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour ERES.


© ERES. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


C70_PO04_crisesubprime:xx 15/09/2009 19:12 Page 77

MAURIZIO
LAZZARATO LA CRISE DES SUBPRIMES EST UNE
CRISE DE LA GOUVERNEMENTALITÉ
NÉO-LIBÉRALE, ET NON UNE
INCAPACITÉ À RÉGULER LA
MONNAIE
Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES
Appauvrissement et enrichissement dans le néo-libéralisme
La crise que nous sommes en train de vivre n’est pas une crise
financière au sens du consensus médiatique, qui en parle comme
s’il s’agissait du résultat d’une séparation entre la spéculation des
financiers et la production des entrepreneurs (tel que le dit
Sarkozy). L’économie dite réelle et la spéculation financière sont
indissociables. Et la crise, en réalité, met en évidence l’échec
d’une gouvernementalité néo-libérale de la société, dont la
finance n’est qu’un dispositif (même s’il est stratégique).
1) La finance est une machine de guerre qui transforme les droits sociaux
en crédits, en assurances individuelles et en rente (des salariés aux
actionnaires).
Alors que l’économie réelle appauvrit les gouvernés en tant que
salariés (blocage des salaires, précarisation, etc.) et en tant que 77
détenteurs de droits sociaux (réduction des transferts de revenu,
diminution des services publics, des allocations chômage, etc.), la
P O L I T I Q U E

finance virtuelle prétend les enrichir par le crédit et l’actionnariat.


Les politiques néo-libérales ne veulent pas d’augmentations de
salaire directes ou indirectes (comme de meilleures retraites
financées collectivement), mais elles incitent au crédit à la
consommation et à la rente boursière (fonds de pension, assu-
rances privées et individuelles). De même, elles répugnent au
droit au logement, mais favorisent les crédits immobiliers. Et elles
poussent à investir dans les assurances individuelles, plutôt que
C70_PO04_crisesubprime:xx 15/09/2009 19:12 Page 78

Maurizio Lazzarato

dans la mutualisation contre les risques (chômage, santé,


retraite, etc.).
Le salarié et l’usager de la sécurité sociale doivent gagner
et dépenser le moins possible pour réduire le coût du tra-
vail et celui de la sécurité sociale. En parallèle, le consom-
mateur doit dépenser le plus possible pour écouler la
production. Or, dans le capitalisme contemporain, le
salarié et l’usager d’une part, et le consommateur d’autre
part, sont les mêmes personnes et se trouvent pris de la
sorte dans une sorte de schizophrénie.
Voici le miracle qu’on attendait de la finance : croire à une
Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES
redistribution de la richesse qui ne toucherait pas aux pro-
fits. C’est-à-dire à une redistribution de la richesse qui
s’accompagnerait d’une réduction des impôts, surtout pour
les riches. Une redistribution de la richesse qui couperait
dans les salaires et les dépenses sociales, etc.
Et ce qui a failli n’est pas la « spéculation » sauvage issue du
découplage de la finance et de l’économie réelle, mais bien le
projet politique d’enrichir tout le monde sans toucher au régime de
propriété (privée). La propriété est le point d’achoppement de
toute politique dans le capitalisme : hic Rhodus, hic salta !
2) La finance est une machine visant à transformer les salariés et la
population en « capital humain » où chacun assure soi-même sa
valorisation de « soi » à travers ses propres investissements (crédits
individuels en formation, santé, assurance, etc.)
La finance doit contribuer à faire de tout gouverné une sorte
d’entreprise permanente et multiple. Ce qui est alors demandé aux
individus n’est plus d’assurer la productivité du travail, mais
la rentabilité d’un capital (de leur propre capital, inséparable
de leur propre personne). L’individu doit se considérer lui-
même comme un fragment de capital, une fraction molécu-
laire du capital. Le travailleur n’est plus un simple facteur de
production, l’individu n’est pas, à proprement parler, une
force de travail, mais un capital-compétence, une machine-
compétences, qui va de pair avec un style de vie, un mode de vie, un
choix moral. C’est une « forme de rapport de l’individu à lui-

78
C70_PO04_crisesubprime:xx 15/09/2009 19:12 Page 79

La crise des subprimes est une crise de la gouvernementalité néo-libérale

même, au temps, à son entourage, à l’avenir, au groupe, à la


famille1 ».
3) La finance est une machine qui voudrait transformer le salarié en petit
propriétaire, pour, comme disent les libéraux, le déprolétariser, le
dépolitiser.
Dans une perspective de déprolétarisation (construction de
petites unités de production, aides à l’accession à la propriété de
son logement, actionnariat populaire, etc.), la visée néo-libérale est
toujours la même: « un salarié également capitaliste n’est plus un
prolétaire », indépendamment du fait de la « salarisation crois-
sante de l’économie2 ».
Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES
La folie de cette logique politique ne trouve pas sa source dans
le système boursier, mais dans le projet de transformer chaque
individu en « petit propriétaire », comme l’énonce le pro-
gramme de Sarkozy (d’après l’original américain, Bush, qui
récita abondamment son bréviaire de la société des propriétaires),
sans vouloir toucher aux inégalités dans la distribution des
richesses qui se sont, depuis trente ans, continuellement
accrues.
Le régime d’accumulation et les modalités de gouvernementalité
financière, aujourd’hui en crise, cachent des techniques
d’individualisation, de dépolitisation et de déprolétarisation. Elles
ont pour objectif principal la neutralisation des comportements
de mutualisation, de solidarité, de coopération (qui impliquent la
revendication de droits pour tous, etc.). De même, elles contri-
buent à effacer la mémoire des luttes salariées, des luttes des prolé-
taires (leurs actions et leurs organisations collectives). La
croissance tirée par le crédit (la finance) pense ainsi exorciser
tout conflit.
Se confronter à des subjectivités qui considèrent les allocations, les retraites,
la formation, etc., comme des droits collectifs garantis et reconnus par la
société, ce n’est pas la même chose que gouverner des « débiteurs, des petits
propriétaires, de petits actionnaires. »
La crise des subprimes n’est pas une crise financière, mais l’échec
de ce programme politique visant à l’individualisme patrimonial.

79
C70_PO04_crisesubprime:xx 15/09/2009 19:12 Page 80

Maurizio Lazzarato

Bien au-delà de l’aspect symbolique, elle touche directement la


maison, emblème de la propriété individuelle.
La dette infinie
« S’appuyant sur les recherches de Will, Michel Foucault montre
comment, dans certaines tyrannies grecques, l’impôt sur les aris-
tocrates et la distribution d’argent aux pauvres sont des moyens
de ramener l’argent aux riches, d’élargir singulièrement le régime
de la dette… (Comme si les Grecs avaient découvert à leur
manière ce que les Américains retrouveront avec le « New
Deal »: que les lourds impôts d’État sont propices aux bonnes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES
affaires). Bref, l’argent, la circulation de l’argent, c’est le moyen de
rendre la dette infinie […] L’abolition des dettes ou leur transforma-
tion comptable ouvrent la tâche d’un service d’État interminable
[…] Le créancier infini, la créance infinie a remplacé les blocs de
dette mobiles et finis […] la dette devient dette d’existence, dette
d’existence des sujets eux-mêmes. Vient le temps où le créancier
n’a pas encore prêté tandis que le débiteur n’arrête pas de rendre,
car rendre est un devoir, mais prêter une faculté, comme dans la
chanson de Lewis Carroll, la longue chanson de la dette infinie:
« Un homme peut certes exiger son dû,
mais quand il s’agit du prêt,
il peut certes choisir
le temps qui lui convient le mieux » »
Deleuze et Guattari, L’Anti-Œdipe

Avec le passage des sociétés disciplinaires aux sociétés de


contrôle, s’opère la transition du grand enfermement au grand endet-
tement, ce qui engage une modification profonde des formes de
domination. De l’homme enfermé, dans la prison tout d’abord,
mais également dans l’usine, l’hôpital, l’école, ou la caserne
(toutes les institutions qui ressemblent à la prison), on passe au
modèle de l’homme « endetté » (Deleuze).
Le secret de la croissance de la Corporate America vient de la dette.
Mais la dette (le crédit) n’est pas seulement un moteur écono-
mique, mais également une technique de gouvernementalité des
conduites des individus. Le système de la dette financière et
morale fait circuler à la fois de la culpabilité et de la responsabi-

80
C70_PO04_crisesubprime:xx 15/09/2009 19:12 Page 81

La crise des subprimes est une crise de la gouvernementalité néo-libérale

lité chez les gouvernés (Nietzsche, dans La généalogie de la morale,


nous rappelle que dans la langue du protestantisme, « dette » et
« faute », se disent de la même manière).
D’une part, le capitalisme contemporain encourage les individus
à s’endetter (aux États-Unis, où l’épargne est négative, on
contracte tous types de crédits : à la consommation, pour acheter
une maison, poursuivre ses études, etc.), en ôtant à
l’endettement moléculaire toute charge culpabilisante. D’autre
part, il culpabilise les mêmes individus en tant que responsables
des déficits molaires (de la sécurité sociale, de l’assurance
maladie, de l’assurance-chômage, etc.), qu’ils doivent s’engager
Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES
à combler. La presque totalité des réformes néo-libérales (celle de
la sécurité sociale, de l’intermittence, des retraites, etc.) sont légi-
timées par les déficits, alors que tout le monde peut aujourd’hui
constater que le deficit spending (l’endettement de l’État) est une
question entièrement politique!
Cette incitation à contracter des crédits mêlée à cette obligation à
faire des sacrifices pour réduire le « trop » des dépenses sociales
ne sont pas contradictoires, puisqu’il s’agit d’installer les gouvernés
dans un système de dette infinie. On n’en a jamais fini avec la dette
dans le capitalisme financier, tout simplement parce qu’elle n’est pas
remboursable (avec la charge des dépenses sociales, il faudrait plu-
sieurs générations pour sauver le système!).
Cette dette infinie n’est pas d’abord un dispositif économique, mais
une technique sécuritaire pour réduire l’incertitude du temps et
des comportements des gouvernés. En dressant les gouvernés à
promettre (à honorer leur crédit), le capitalisme dispose à
l’avance de l’avenir puisque les obligations de la dette permettent
de prévoir, de calculer, de mesurer, d’établir des équivalences
entre les comportements actuels et les comportements à venir. Ce
sont les effets de pouvoir de la dette sur la subjectivité (culpabi-
lité et responsabilité) qui permettent au capitalisme de jeter un
pont entre le présent et le futur.
Dans La Généalogie de la morale de Nietzsche, la possibilité
d’extraire de l’« homme-fauve » un « homme civilisé », c’est-à-
dire un homme « prévisible, régulier, calculable », passe par la

81
C70_PO04_crisesubprime:xx 15/09/2009 19:12 Page 82

Maurizio Lazzarato

capacité à promettre, par la fabrication d’une mémoire de la


dette. La mémoire de l’« homme civilisé » contemporain est celle
de l’employabilité, de la disponibilité, de la docilité aux lois du
marché du travail et de la consommation, puisqu’il leur est rede-
vable d’un crédit.
Si les mnémotechniques que le gouvernement néo-libéral met en
place ne sont pas la plupart du temps aussi atroces et sangui-
naires que celles décrites par Nietzsche (supplices, tortures,
mutilation, etc.), leur sens est identique: construire une mémoire,
inscrire dans le corps et dans l’esprit le sens de l’obligation. Pour
Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES
que ces effets de pouvoir de la monnaie sur la subjectivité fonc-
tionnent, il faut donc sortir de la logique des droits individuels et
collectifs pour entrer dans la logique des crédits (les investisse-
ments du capital humain).

Kafka et la production de la culpabilité


« Les Assurances sociales sont nées du mouvement ouvrier,
l’esprit lumineux du progrès devrait donc les habiter. Or, que
voyons-nous? Cette institution n’est qu’un sombre nid de
bureaucrates, parmi lesquels je fonctionne en qualité de juif
unique et représentatif. »
La production de culpabilité, affect stratégique du néo-libéra-
lisme dont parle Nietzsche, peut également être analysée à tra-
vers la littérature de Kafka.
À l’une des dernières réunions de la permanence « Précarité » de
la Coordination des intermittents et précaires, des choses très impor-
tantes ont été dites sur les rapports entre dette, administration et
culpabilité. Des choses qui font écho à d’autres exprimées dans la
permanence « Intermittents », ou bien dans les ateliers
« Nouveaux entrants ». Depuis le début, ces rapports de subordi-
nations me font penser à Kafka et à sa littérature.
Kafka était expert juridique d’une des premières Assurances
sociales (l’Office d’Assurances Ouvrières contre les Accidents) dont il

82
C70_PO04_crisesubprime:xx 15/09/2009 19:12 Page 83

La crise des subprimes est une crise de la gouvernementalité néo-libérale

connaissait bien le fonctionnement et la logique. Il a transformé


l’Assurance en outil d’analyse de nos sociétés.
Kafka anticipe largement sur son époque, puisque ses person-
nages parlent d’une réalité, d’une organisation du travail et de
l’administration (l’État Providence) qui semblent plus proches
de la nôtre que de celles de l’entre-deux-guerres.
Bürgel, le secrétaire de liaison du Château, énonce quelque chose
qui nous est devenu familier: « Nous ne faisons aucune diffé-
rence entre le temps, le temps tout court, et le temps de travail.
Ces distinctions nous sont étrangères. » Et K., l’arpenteur du
Château, vit l’expérience d’une relation de pouvoir qu’on pourrait
Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES
qualifier, avec Foucault, de biopolitique: « Jamais K. n’avait vu
nulle part l’administration et la vie à ce point imbriquées, telle-
ment imbriquées qu’on avait parfois le sentiment que chacune
avait pris la place de l’autre. »
Les institutions de l’administration comme le RMI, l’Assurance-
chômage, etc. énoncent quelque chose avant d’articuler un dis-
cours quel qu’il soit. Elles posent qu’il y a un problème (comme
le chômage, l’employabilité, etc.), et que ce ne sera plus la société
qui sera convoquée pour assurer le suivi individuel, mais… toi,
« Joseph K.! » Il s’opère ainsi un glissement de « il y a un pro-
blème social » à « c’est toi le problème! ». Ce glissement est
contenu dans l’institution même, dans ses pratiques et ses procé-
dures, avant d’être dans les têtes des travailleurs sociaux et des
allocataires.
Comme dans Le Procès, l’accusation n’est jamais formulée clai-
rement (on essaye de le faire penser – le chômage c’est de ta faute! –,
mais ça résiste, puisque la faute chômage a des contours vagues,
indéfinis, imprécis. La seule définition possible est politique, ce
qui pose tout de même quelques problèmes!).
Mais on oublie très rapidement que l’accusation est plus que
floue. Elle installe peu à peu le doute et la sensation d’être cou-
pable de quelque chose, d’être en défaut, puisqu’on a bien reçu un
papier, puisqu’on a bien été convoqué/arrêté, et qu’on doit bien
se présenter à telle adresse, tel jour, à telle heure, dans tel bureau.
L’arrestation de Joseph K. ne change rien à sa vie, il continue à

83
C70_PO04_crisesubprime:xx 15/09/2009 19:12 Page 84

Maurizio Lazzarato

travailler, à vivre comme avant. Il est donc à la fois arrêté et libre.


Coupable ou innocent, de toute façon, on institue un dossier sur
toi, « Joseph K.! »
De toute façon, il existe un dossier quelque part avec des fonc-
tionnaires qui s’en occupent, mais tu ne verras jamais que les lar-
bins de l’institution et jamais les grands procurateurs. D’ailleurs
est-ce qu’il existe une institution verticale des bureaux, avec
chefs et sous-fifres, ou tout se passe-t-il horizontalement, entre
subalternes? Plutôt les deux à la fois, mais de toute façon, la bonne
information se trouve toujours dans le bureau d’à côté, il faut tou-
jours taper à la prochaine porte, à l’infini.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES
Le 3949 est une plate-forme téléphonique qui remplace le face à
face avec les agents de l’institution. C’est la version contempo-
raine du bureau. Le 3949, il faut le faire plusieurs fois afin de
tomber sur des fonctionnaires différents et vérifier s’il s’agit bien de
la même loi puisque chacun l’interprète à sa façon. Souvent les
fonctionnaires ne la connaissent pas, et, de toute manière, ils rac-
crochent au bout de six minutes. Il faut alors taper à la porte à
côté, et ainsi de suite. Le 3949 est une déterritorialisation du
bureau et du fonctionnaire.
Les « tribunaux » du Procès, comme l’accusation, n’ont pas de limites
clairement définies (les barrières qui délimitent le bureau de
l’administration sont « mobiles, il ne faut pas les imaginer comme des
démarcations précises », dit Barnabé). Ils sont dispersés dans la ville
et on ne sait pas très bien de qui ils se composent.
Je trouve que la loi de Kafka colle mieux aux lois sociales, aux
règlements de la sécurité sociale, etc. qu’aux la lois pénales,
puisqu’elle est relativement malléable, en prolifération continue
et en expansion permanente. Elle dispose de marges que les allo-
cataires aussi bien que les fonctionnaires peuvent, selon les insti-
tutions, exploiter ou subir.
Des trois types d’acquittement, l’acquittement réel (on n’en a
jamais eu vent), l’acquittement apparent (qui réclame un effort violent
et momentané) et l’atermoiement illimité (un petit effort chronique),
c’est le dernier qui nous concerne de plus près.
L’acquittement réel existe de façon seulement théorique.

84
C70_PO04_crisesubprime:xx 15/09/2009 19:12 Page 85

La crise des subprimes est une crise de la gouvernementalité néo-libérale

L’acquittement apparent relève des sociétés disciplinaires où l’on


passe d’un enfermement à un autre, d’une culpabilité à une autre:
de la famille, à l’école, de l’école à l’armée, de l’armée à l’usine, etc.
Et chaque passage est marqué par un jugement ou une évaluation.
On passe d’un acquittement: tu n’es plus en enfant, tu n’es plus un éco-
lier, etc., à un autre procès qui instruit un autre dossier: tu es un
soldat, tu es un travailleur, tu es un retraité, etc.
L’atermoiement illimité, en revanche, maintient indéfiniment le
procès dans sa première phase, c’est-à-dire dans une situation où
l’on relève à la fois de la présomption d’innocence et de la culpa-
bilité (on est bien impliqué dans un procès: on a été convoqué et
Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES
on a bien un dossier). Dans l’atermoiement illimité, la sentence
de culpabilité ou d’acquittement n’arrivera jamais. L’état de sus-
pension entre innocence et culpabilité, oblige à être continuelle-
ment mobilisé, disponible, aux aguets.
L’atermoiement illimité demande encore plus d’attention, « un
petit effort, mais chronique » dit le peintre Tintoretti, c’est-à-dire
une plus forte implication subjective.
La loi n’a pas d’intériorité, la loi est vide (la loi est pure forme)
puisque c’est toi-même, « Joseph K. », qui, si tout se passe bien,
dois contribuer à la construire, et construire ta sentence en travaillant
ton dossier et tes convocations.
La relation dans le suivi qui se brode sur trame de culpabilité est un
procès et un processus dont il faut jouer le jeu tout en se dérobant.
Anticiper les évolutions, les tournants, les aspérités, sans y croire
vraiment (cynisme des fonctionnaires et des allocataires).
De toute manière ta subjectivité est convoquée, et elle s’implique. Elle
travaille, pense, hésite, se pose de questions, même malgré toi.
La prolongation indéfinie de la première phase du procès
comporte un suivi qui n’a pas de fin. L’emploi du temps de
l’accusé et l’emploi du temps du suivi se règlent l’un sur l’autre.
« Les interrogatoires sont très courts; si on n’a pas le temps ou
l’envie d’y aller, on peut s’excuser quelquefois; on peut même
avec certains juges, régler d’avance l’emploi du temps de toute
une période; il ne s’agit au fond que de se présenter de temps à
autre au magistrat pour faire son devoir d’accusé. »

85
C70_PO04_crisesubprime:xx 15/09/2009 19:12 Page 86

Maurizio Lazzarato

Comme dans le Procès, être accusé n’est pas de tout repos. C’est
un travail, il faut suivre son dossier, s’en occuper beaucoup
(l’industriel engage tout son temps et tout son argent pour se
défendre).
Pour les intermittents, l’activité de suivre leurs procès ou dos-
siers, devient un deuxième travail. Il faut se tenir au courant de
l’évolution de la loi, de ses changements, pénétrer ses subtilités. Il
faut se hisser au même niveau de connaissance que les fonction-
naires, voire les dépasser. Les Rmistes préparent leur rencontre,
leur face à face avec l’institution, en élaborant des tactiques. Ils
affinent des « projets » plus ou moins fantaisistes. Tous travaillent
Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - CNRST Rabat - - 196.200.131.104 - 21/05/2020 00:55 - © ERES
en fournissant, directement ou indirectement, des indices, des
informations, tous fonctionnent en feed-back avec l’institution.
La loi pénale dans les sociétés disciplinaires a été légitimée par la
lutte contre les illégalismes et la recherche de la paix sociale, mais
en réalité, au lieu d’éliminer les illégalismes, elle a produit et diffé-
rencié elle-même les crimes et les criminels. De même, la loi
sociale dans les sociétés de contrôle trouve sa légitimité dans la
lutte contre le chômage et la poursuite du plein emploi, mais elle
ne fait qu’inventer, multiplier, différencier mille façons de ne pas
être employé à plein-temps. La loi sociale, comme la loi pénale,
n’ont pas échoué, mais pleinement réussi.
(On se reportera également à l’article retranscrit à partir de l’intervention
de M. Lazzarato aux Mardis de Chimères,
le 17 décembre 2008:
http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/?q = node/260)

Notes :

1- Ernest-Antoine Seillière, conférence de presse du 20 juin 2000.


2- Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 245.
3- François Bilger, La Pensée économique libérale de l’Allemagne contemporaine, Pichon
et Durand-Auzias, Paris, 1964, p. 186 (cité dans Foucault, Naissance de la biopolitique,
op. cit., p. 267).

86