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Le roman québécois: de l’idéologie de


conservation à la littérature métissée

1. LE TERROIR (1840-1945) : L’IDÉOLOGIE DE CONSERVATION

À partir de 1840, l'élite clérico-bourgeoise assigne à la littérature la mission de présenter


l'agriculture comme l'unique voie permettant d'assurer un avenir à la collectivité. Le terroir
est un courant que nous pouvons qualifier de « réaliste » de par sa tendance à décrire les
moeurs et les travaux associés à la vie rurale (travail de la terre). Ce courant, soumis aux
dogmes religieux, valorise la tradition (famille, religion, race francophone) et dénonce les
dangers de la ville. Son motif est de défendre le statu quo, c'est-à-dire la vie paisible et
surtout pas contestataire des paysans francophones installés au Québec.

Ce courant a été marqué dès 1846 avec La terre paternelle de Patrice Lacombe.

« Mais nous prions de remarquer que nous écrivons dans un pays où les mœurs en général
sont pures et simples, et que l'esquisse que nous avons essayé d'en faire, eût été
invraisemblable et même souverainement ridicule, si elle se fût terminée par des meurtres,
des empoisonnements et des suicides. Laissons aux vieux pays, que la civilisation a gâtés,
leurs romans ensanglantés, peignons l'enfant du sol tel qu'il est, religieux, honnête, paisible
de mœurs et de caractère, jouissant de l'aisance et de la fortune sans orgueil et sans
ostentation, supportant avec résignation et patience les plus grandes adversités. »

1.1 Patrice Lacombe

« Mais nous prions de remarquer que nous écrivons dans un pays où les mœurs en général
sont pures et simples, et que l'esquisse que nous avons essayé d'en faire, eût été
invraisemblable et même souverainement ridicule, si elle se fût terminée par des meurtres,
des empoisonnements et des suicides. Laissons aux vieux pays, que la civilisation a gâtés,
leurs romans ensanglantés, peignons l'enfant du sol tel qu'il est, religieux, honnête,
paisible de mœurs et de caractère, jouissant de l'aisance et de la fortune sans orgueil et
sans ostentation, supportant avec résignation et patience les plus grandes adversités. »

Patrice Lacombe, La terre paternelle


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1.2 Claude-Henri Grignon

Maria Chapedelaine (1914-1921), de Louis Hémon, et Un homme et son péché (1933), de


Claude-Henri Grignon, ont particulièrement marqué l’imaginaire québécois.

« Tous les samedis... vers les dix heures du matin, la femme à Séraphin Poudrier lavait le
plancher de la cuisine dans le bas côté. On pouvait la voir à genoux, pieds nus, vêtue d'une
jupe de laine grise, d'une blouse usée jusqu'à la corde, la figure ruisselante de sueur, où
restaient collées des mèches de cheveux noirs. Elle frottait, la pauvre femme, elle raclait,
apportant à cette besogne l'ardeur de ses vingt ans. »

1.3 Contexte historique

Avant 1840, l’absence de l’élite intellectuelle et les conditions de vie difficiles sont deux
facteurs qui ont empêché les Canadiens français de découvrir la littérature.

L’absence des infrastructures industrielles, la rareté des bonnes terres agricoles et le taux
d’accroissement élevé poussent 700.000 Québécois à quitter la Belle province pour les
États-Unis (entre 1930 et 1940). Pour arrêter cette hémorragie de la population, les auteurs,
alliés aux dirigeants et au clergé, ont écrit des romans à thèse afin de maintenir les
Canadiens français dans leur terroir.

La valorisation de la vie paysanne est l’ultime objectif: «C'est là [...] le moyen le plus sûr
d'accroître la prospérité générale tout en assurant le bien-être des individus...» (Jean
Rivard, le défricheur, 1862). Parfois, les titres sont provocateurs: Restons chez nous (1908),
de Damase Potvin, La Terre vivante (1925) de Harry Bernard. Le traître est le rôle donné
aux personnages qui choisissent de vivre en ville.

1.4 Les thèmes du terroir:

 le profond attachement au sol nourricier, ce legs sacré hérité des ancêtres;

 toutes les coutumes et traditions des pionniers, qu'on s'efforce de répéter


religieusement, en particulier celles relatives à la foi et à la langue;

 la croyance que la culture du sol pourra fournir une vision idyllique de la vocation
agraire et de la vie rurale.

Mais ce n'est qu'une illusion!


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La terre n'arrive plus à subvenir aux besoins du peuple. Agriculture et misère sont
intimement liées.

Dichotomie entre représentation et réel.

Ce qu'on veut représenter n'est absolument pas ce qui est réellement vécu.

1.5 L’anti-terroir

On peut penser que terroir a vraiment pris fin avec la parution, vers 1945, du Survenant et
de Marie-Didace de Germaine Guèvremont. Cependant, les auteurs qui ont publié après
1900, et dont certains ont laissé des oeuvres importantes (Ringuet, Hémon, Grignon, Mgr
Savard...), expriment des visions beaucoup plus nuancées que les Lacombe et Gérin-Lajoie.
C’est au début du XXe siècle que ce courant prend une distance de l’idéologie de
conservation. La vie paysanne est présentée avec humour, sans méchanceté. C’est l’anti-
terroir !!!

La publication du roman La Scouine d’Albert Laberge s’échelonne sur plusieurs années,


compte tenu des craintes de l’auteur face à d’éventuelles condamnations de la part de la
critique officielle et des élites dirigeantes. Les premiers chapitres du roman ont paru dans
divers périodiques dès 1903. Ils s’adressaient à un cercle de lecteurs relativement restreint.

En 1918, c’est à compte d’auteur qu'une soixantaine d’exemplaires sont publiés, résultat de
l’assemblage des différentes scènes composant le roman. Celui-ci dépeint les mœurs
paysannes, mais au lieu d'en présenter une image idéalisée, l’auteur choisit de mettre
l'emphase sur des aspects plus sombres comme la misère des ménages, l’exploitation des
cultivateurs et la mainmise de l’Église sur les consciences. L’histoire raconte la vie de la
famille Deschamps et s’articule principalement autour de la Scouine, une jeune femme
cruelle et sadique. Ce portrait plutôt sinistre, dans lequel Laberge inclut un épisode de
jouissance solitaire, méritera à l’auteur une vive réprobation de la part de monseigneur Paul
Bruchési, l'archevêque de Montréal, qui qualifiera le texte d’«ignoble pornographie». Il
faudra attendre la réédition de 1972 pour que le public québécois puisse enfin redécouvrir
La Scouine.
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La Scouine
Albert Laberge

Albert Laberge (1871-1960) publie La Scouine à compte d'auteur en 1918. Il fut membre de l'École
littéraire de Montréal. Il fut aussi journaliste sportif et critique d'art au journal La Presse. On
pourrait qualifier son roman d'anti-terroir. Loin de glorifier les paysans, il les décrit comme des
êtres ignares, qui gagnent péniblement leur vie en attendant la déchéance et la mort.

« Au cours de ses tournées, le Taon s'était arrêté un soir chez les Deschamps. Il y avait soupé et
passé la nuit. Comme il avait épuisé son maigre assortiment de marchandises et que son gousset
était plutôt léger, il avait proposé à Charlot de lui donner son chien en paiement de son repas, de son
gîte et d'un antique poêle en fonte qui depuis des années rouillait sous la remise. Vite, le marché
avait été conclu. Seulement, lorsque le Taon avait voulu repartir au matin, son butin dans sa
chancelante guimbarde, sa rosse n'avait pu avancer et s'était abattue après quelques vains efforts.
Furieux, le Taon avait frappé la bête avec acharnement, comme pour lui reprocher l'avoine qu'elle
n'avait pas mangée, lui cinglant les oreilles de grands coups de fouet. L'animal n'avait pu se relever,
et sentant son impuissance à se remettre debout, les jambes trop lourdes, engourdies, déjà mortes, il
avait tourné la tête de côté et subissait les horions comme il aurait essuyé une averse. Il ne bougeait
plus. Seuls, ses sabots de derrière battaient spasmodiquement la boue. Et finalement, il avait expiré
sous le bâton et les jurements. Mais le Taon ne s'était pas arrêté là. Dans sa rage, il s'était attaqué au
cadavre de la pauvre haridelle, lui démolissant les côtes de ses lourdes bottes.

À quelque temps de là, la foudre tomba sur un pommier à côté de l'habitation des Deschamps et le
fendit en deux. Une semaine plus tard, Charlot se cassa une jambe en tombant du toit du hangar
qu'il était à réparer. La Scouine prétendit alors que c'était les blasphèmes du Taon qui avaient attiré
les malédictions de Dieu sur la maison. Même le chien qui venait du mécréant devint suspect à ses
yeux et elle résolut de s'en défaire. Son sort fut vite décidé.

Un après-midi, elle le prit et alla le jeter dans un puits en arrière de la grange. Il plongea, puis revint
à la surface et il se mit à nager, à nager désespérément. Il faisait le tour de cette cage qui devait être
son tombeau, se frôlant contre les pierres de la maçonnerie, cherchant à s'accrocher à la paroi,
tournant sans relâche dans le même cercle, la tête seulement hors de l'eau, et laissant entendre des
jappements plaintifs. Peu à peu, le chien nagea moins rapidement. Il s'épuisait, mais il lançait
toujours son petit jappement, un jappement plein d'effroi qui disait la peur de la mort et semblait
être un appel désespéré. Et, dans la profondeur sombre du puits, ses yeux semblaient deux étoiles,
ou deux cierges à la lumière vacillante.

Pendant plus d'une heure, la voix du chien s'entendit terriblement angoissante, plus faible, plus
lointaine, semblait-il, puis elle tut.
Et les étoiles d'or s'éteignirent, glissèrent à l'abîme.
Le corps s'enfonça dans l'eau. »

(Albert LABERGE, La Scouine, Les Quinze, 1981 - Première publication en 1918)


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1.5.1 Aurore l’enfant martyr : un fait divers digne de l’anti-terroir

L'infernal engrenage commence lorsque la mère de la petite Aurore meurt suite à une
longue maladie. En quelque temps, avec une extraordinaire habileté, Marie-Anne Houde,
qui passe pour bonne alors qu'elle est profondément mauvaise, mettra la maisonnée à sa
main. Feignant de soigner la tuberculeuse, elle l'achève. Voilà qui met les choses en place,
car une femme ne saurait demeurer sous le même toit qu'un homme en dehors des liens du
mariage. Son épouse à peine enterrée, Télesphore se marie donc avec la mégère. Celle-ci ne
tarde pas à étouffer Joseph, le petit dernier, en faisant croire qu'il s'est lui-même glissé sous
une paillasse neuve et qu'il en est mort...

La nouvelle maîtresse de maison s'attaque ensuite à Aurore. Mais cela prendra du temps, et
beaucoup de subtilité. Perfidement, jouant les pauvres belles-mères accablées de travail,
Marie-Anne Houde s'arrange pour que toute la famille prenne la petite cadette en grippe.
Elle l'insulte et la réduit à l'état d'une petite bête apeurée. Bientôt toute la famille croit
qu'Aurore est menteuse, voleuse, sale, désobéissante, paresseuse! L'innocente n'a pourtant
rien fait, mais tout parle en sa défaveur. Télesphore se laisse convaincre, fouette la «petite
cruche» sur la demande de sa femme et se plaint au nouveau curé du village d'avoir
beaucoup de mal à dresser cette peste. Lors d'une visite à l'école, le prêtre constate lui-
même qu'Aurore ne sait pas son catéchisme. L'affaire prend des proportions. Marie-Anne
affirme à Télesphore qu'Aurore est ni plus ni moins une possédée du démon. C'est alors que
le mari avoue. Aurore a été conçue alors qu'il avait bu... Il a éprouvé du plaisir, sa femme
aussi. Il n'en faut pas plus pour crier à l'hérésie.

Pendant un an, dans ce petit village où pourtant tout se sait, Aurore Gagnon subira les
sévices de sa belle-mère. Atteignant le paroxysme de sa folie, celle-ci a résolu de tuer
l'enfant et imagine de lui «créer» une maladie de peau. À tout propos, prétextant qu'une
punition s'impose, elle attache Aurore à une chaise de la cuisine, la ligote sur la table, la
brûle avec un tisonnier malgré ses hurlements, lui coupe les cheveux court pour l'humilier,
les lui grille avec un fer à friser, la prive de nourriture, la frappe aux pieds avec une planche
munie d'un long clou rouillé. Profitant d'un moment où la maison est déserte, Aurore, âgée
de 10 ans, tentera de s'enfuir avec sa soeur aînée. En vain. Son pied tuméfié l'empêchera
d'atteindre son but. Le supplice se poursuit. Marie-Anne multiplie les mensonges afin que
Télesphore fouette sans répit sa fille incorrigible... Le curé approuve de loin que l'on mate
cette possédée. Lorsque Aurore en mourra, quelque voisin bien intentionné aura donné
l'alarme, mais trop tard. L'autopsie révèle le martyre. L'enfant n'est qu'une plaie couverte de
pus. Il n'y a plus de peau sur ses poignets. Le couple est mis en état d'arrestation.

Dans sa remarquable biographie, intuitive et clairvoyante, André Mathieu nous apprend ce


qui est arrivé aux bourreaux d'Aurore. La belle-mère, épargnée de la pendaison pour cause
de grossesse, donnera le jour à des jumeaux et, après quelques années de prison, terminera
sa vie en liberté, mais aveugle. Télesphore, condamné à l'incarcération à vie, sortira aussi
grâce à une tumeur à la gorge. Il se remariera et aura un autre enfant. Quant à Aurore, cette
sainte, il aura fallu la sortie de ce livre pour qu'elle ait enfin droit à une sépulture à
Fortierville.
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2. LA GRANDE NOIRCEUR (1930-1959)

La Grande Noirceur doit son nom à l’atmosphère qui étouffe les esprits les plus
progressistes de la société québécoise. De pair avec le clergé, qui contrôle la vie
intellectuelle et sociale, Maurice Duplessis cherche à protéger les valeurs conservatrices en
place pendant ses années au pouvoir, entre 1930 et 1959. Les artistes qui souhaitent sortir
des sentiers battus se font remettre sur le droit chemin, d’autres sont forcés de s’exiler.

Au début des années 1950, le clergé compte 50 000 religieux qui dirigent les universités,
les collèges classiques, la plupart des hôpitaux, les syndicats, les maisons d'édition et une
multitude d'organismes paroissiaux.

La Grande Noirceur couvre la période de la crise économique (1930) à la Révolution


tranquille (1959). Le règne de Maurice Duplessis, son alliance avec le clergé et ses
politiques louches fut l’image emblématique qui frappe la mémoire collective québécoise.
Le conservatisme étouffant de tout le mouvement progressiste donne à cette époque son
nom. 

Cette période est marquée par :

 l’abandon de la campagne pour la ville;

 la généralisation de la pauvreté parmi la population urbaine;

 l’implantation de la machine industrielle et les investissements américains au


Québec.

Hélas! la ville n’assure pas la prospérité espérée par le pauvre paysan Québécois !!!

2.1 Duplessis

Maurice Duplessis aime sa province. Dans ses dernières années au pouvoir, le politicien
conserve ses idées sur le développement économique du Québec, sur la valeur de sa langue,
de ses traditions et de la foi catholique. Pour appuyer son point de vue, il répète souvent
« comptez sur moi là-dessus ».

En 1958, lors d’un banquet en son honneur à Trois-Rivières, Maurice Duplessis défend le
« boom » industriel du Québec. Il affirme que la province contribue de façon merveilleuse à
la Confédération canadienne.

Dans les années 1950, l’Amérique du Nord connaît une période de croissance économique
généralisée. Au Québec, entre 1944 et 1959, les revenus des productions manufacturières
passent de 3,2 à 7,4 milliards.
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Maurice Duplessis encourage l’entreprise privée et permet l’investissement de capital


étranger au Québec. Par contre, il continue à ressasser les mêmes thèmes dont l’importance
de l’école confessionnelle et de l’agriculture pour le Québec. À cause de son attitude
entêtée contre toute réforme sociale majeure, Duplessis se met à dos la frange progressiste
de la société québécoise.

2.2 Les Enfants de Duplessis

Sous le règne de Duplessis, des enfants illégitimes sont étiquetés comme malades mentaux
et internés dans des asiles. Ces « enfants du péché » sont victimes d’une manœuvre du
gouvernement Duplessis afin d’obtenir des subventions fédérales. Au début des années
1990, les orphelins se mobilisent et réclament justice et réparation. Ils mènent un combat
inégal pour sortir de l’amnésie collective qu’a longtemps entretenu la société québécoise à
leur égard. Ils veulent enfin sortir de l’anonymat, de la honte…

2.2.1 Le sort des filles-mères

En 1952, une thèse réalisée au département de service social de l’Université de Montréal


révèle que sur 900 filles-mères âgées de 13 à 45 ans, 85 % d’entre elles ont confié leur
enfant en adoption.

Afin de rembourser les frais du séjour, les mères reçues à l’hôpital de la Miséricorde
travaillent auprès des enfants de la crèche pendant les six mois qui suivent leur
accouchement. Elles sont soumises à de sévères règlements et à une étroite surveillance qui
doit les amener au repentir.

L'enfant vieillissant à la crèche perd ses chances d'être adopté, les familles portant leur
choix sur les nourrissons. À l'âge de 3 ans, le bambin est transféré de la crèche à l'orphelinat
où il mène la vie de pensionnat : le jour, en classe et le soir dans un dortoir sous la
surveillance d'une « mère de groupe ».

Afin de dissimuler le fruit de leurs amours préconjugales, les jeunes filles déposent le
nouveau-né aux portes des institutions religieuses. Plusieurs nourrissons sont retrouvés
morts de froid.

Les religieuses construisent un « tour », sorte de cylindre pivotant permettant de déposer le


bébé et de le faire tourner pour qu’il se retrouve à l’intérieur de l’institution. Des crèches
sont fondées par les religieuses afin de diminuer le nombre d’infanticides.
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2.2.2 De la crèche à l'asile: l'enfance internée

Des milliers d'enfants grandissent dans les orphelinats administrés par les communautés
religieuses. Personne ne veut s'occuper de ces enfants du péché dont se chargent les
religieuses. Les orphelinats sont surpeuplés. Avec peu de moyens financiers, les religieuses
tentent tant bien que mal d’élever et d’éduquer ces enfants. Ces derniers souffrent
néanmoins de carences affectives causées par l’absence d’une présence parentale.

Ouvert en 1950, le Mont-Providence (aujourd'hui l'hôpital Rivière-des-Prairies) est une


école spécialisée dans l'éducation des enfants déficients intellectuels. Les méthodes
pédagogiques que développent alors les religieuses pour instruire les enfants déficients,
souvent confondus avec les malades mentaux, sont d'avant-garde. De nombreux orphelins
ayant accumulé certains retards sont envoyés au Mont-Providence pour profiter de cet
enseignement spécialisé. Or, en 1954, l’univers fragile des orphelins bascule. Pour des
raisons budgétaires, ils font l’objet d’un faux diagnostic d’aliénation mentale.

En 1954, l'école est au bord de la faillite. Le Mont-Providence bénéficie des subventions du


gouvernement fédéral, faussement informé qu’il s’agissait d’un hôpital. Or, en 1953, le
fédéral, ayant constaté la vocation scolaire de l’institution, supprime ses subsides. Les
religieuses se retrouvent dans une impasse et font appel au gouvernement provincial.

C'est alors qu'une manœuvre autorisée par Maurice Duplessis entraîne la transformation de
l'école en asile. Le gouvernement de l'Union nationale, peu enclin à investir dans le
domaine de l'assistance publique, conseille aux religieuses de modifier le statut du Mont-
Providence afin de récupérer l'argent du fédéral. Ainsi, le 12 août 1954, les pensionnaires
de l'école spécialisée se réveillent dans un hôpital psychiatrique.

2.3. Le roman social (1940-1950)

Courant réaliste cherchant à décrire la vie des anciens paysans francophones venus s'établir
en ville et qui doivent s'adapter aux conditions difficiles de la vie urbaine et du travail
ouvrier (situation précaire, pauvreté, etc.)

Les auteurs de ce courant réaliste dénoncent une aliénation et favorisent un nouvel ordre
des valeurs où l’homme n’est plus au centre d’une idéologie mais, tout au contraire bien
ancré dans une réalité.

La manière d’écrire est également différente: l’auteur se permet de juxtaposer scènes


descriptives, lettres, extraits de journal intime et soliloques.

Thèmes du roman social: la pauvreté, la solitude, la culpabilité et l’aliénation.


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Les débutants (1914) d’Arsène Bassette fut le premier roman urbain mis à l’ignorance par
l’élite intellectuelle. La rue Sainte-Catherine à Montréal et le monde journalistique sont au
cœur du roman.

Il fallut attendre aux années 1940 pour que le roman urbain s’impose à travers Roger
Lemelin (Au pied de la pente douce, Les Plouffe) et Gabrielle Roy (Bonheur
d’occasion).

Les conditions de vie difficiles de la famille ouvrière est leur matière première.
Les thèmes de la Crise économique et de la nostalgie du monde rural sont récurrents.
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Bonheur d’occasion
Gabrielle Roy

À l'instar des villes nord-américaines de l'époque, Montréal possède ses quartiers mal nantis et ses
quartiers favorisés. Jean Lévesque, jeune homme ambitieux, n'a qu'une idée : s'établir à
Westmount. Sa promenade dans le faubourg est prétexte à la description du milieu qu'il veut
quitter:

« L'horloge de l'église de Saint-Henri marquait huit heures moins le quart lorsqu'il arriva au cœur du
faubourg.

Il s'arrêta au centre de la place Saint-Henri, une vaste zone sillonnée du chemin de fer et de deux
voies de tramways, carrefour planté de poteaux noirs et blancs et de barrières de sûreté, clairière de
bitume et de neige salie, ouverte entre les clochers et les dômes, à l'assaut des locomotives
hurlantes, aux' volées de bourdons, aux timbres éraillés des trams et à la circulation incessante de la
rue Notre-Dame et de la rue Saint-Jacques.
La sonnerie du chemin de fer éclata. Grêle, énervante et soutenue, elle cribla l'air autour de la
cabine de l'aiguilleur. Jean crut entendre au loin, dans la neige sifflante, un roulement de tambour. Il
y avait maintenant, ajoutée à toute l'angoisse et aux ténèbres du faubourg, presque tous les soirs, la
rumeur de pas cloutés et de tambours que l'on entendait parfois rue Notre-Dame et parfois même
des hauteurs de Westmount, du côté des casernes, quand le vent soufflait de la montagne.

Puis tous ces bruits furent noyés.

Un long tremblement gagna le faubourg.

À la rue Atwater, à la rue Rose-de-Lima, à la rue du Couvent et maintenant place Saint-Henri, les
barrières des passages à niveau tombaient. Ici, au carrefour des deux artères principales, leurs huit
bras de noir et de blanc, leurs huit bras de bois où luisaient des fanaux rouges se rejoignaient et
arrêtaient la circulation.

À ces quatre intersections rapprochées, la foule, matin et soir, piétinait et des rangs pressés
d'automobiles y ronronnaient à l'étouffée. Souvent alors des coups de klaxons furieux animaient l'air
comme si Saint-Henri eût brusquement exprimé son exaspération contre ces trains hurleurs qui,
d'heure en heure, le coupaient violemment en deux parties.
Le train passa. Une âcre odeur de charbon emplit la rue. Un tourbillon de suie oscilla entre le ciel et
le faîte des maisons. La suie commençant à descendre, le clocher Saint-Henri se dessina d'abord,
sans base, comme une flèche fantôme dans les nuages. L'horloge apparut; son cadran illuminé fit
une trouée dans les traînées de vapeur; puis, peu à peu, l'église entière se dégagea, haute
architecture de style jésuite. Au centre du parterre, un Sacré-Cœur, les bras ouverts, recevait les
dernières parcelles de charbon. La paroisse surgissait. Elle se recomposait dans sa tranquillité et sa
puissance de durée. École, église, couvent: bloc séculaire fortement noué au coeur de la jungle
citadine comme au creux des vallons laurentiens. Au-delà s'ouvraient des rues à maisons basses,
s'enfonçant de chaque côté vers les quartiers de grande misère, en haut vers la rue Workman et la
rue Saint-Antoine, et, en bas, contre le canal de Lachine où Saint-Henri tape les matelas, tisse le fil,
la soie, le coton, pousse le métier, dévide les bobines, cependant que la terre tremble, que les trains
dévalent, que la sirène éclate, que les bateaux, hélices, rails et sifflets épellent autour de lui
l'aventure.
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Jean songea non sans joie qu'il était lui-même comme le bateau, comme le train, comme tout ce qui
ramasse de la vitesse en traversant le faubourg et va plus loin prendre son plein essor. Pour lui, un
séjour à Saint-Henri ne le faisait pas trop souffrir; ce n'était qu'une période de préparation, d'attente.

Il arriva au viaduc de la rue Notre-Dame, presque immédiatement au- dessus de la petite gare de
brique rouge. Avec sa tourelle et ses quais de bois pris étroitement entre les fonds de cour, elle
évoquerait les voyages tranquilles de bourgeois retirés ou plus encore de campagnards
endimanchés, si l'œil s'arrêtait à son aspect rustique. Mais au-delà, dans une large échancrure du
faubourg, apparaît la ville de Westmount échelonnée jusqu'au faîte de la montagne dans son rigide
confort anglais. Il se trouve ainsi que c'~t aux voyages infinis de l'âme qu'elle invite. Ici, le luxe et
la pauvreté se regardent inlassablement, depuis qu'il y a Westmount, depuis qu'en bas, à ses pieds, il
y a Saint-Henri. Entre eux s'élèvent des clochers.

Le regard du jeune homme effleura le campanile de Saint-Thomas-d'Aquin, la tourelle à colonnade


du couvent, la flèche de Saint-Henri, et monta directement aux flancs de la montagne. Il aimait à
s'arrêter sur cette voie et à regarder, le jour, les grands portails froids, les belles demeures de pierre
grise et rose qui se dégageaient nettement là-haut, et, la nuit, leurs feux qui brillaient lointains,
comme des signaux sur sa route. Ses ambitions, ses griefs se levaient et l'enserraient alors de leur
réseau d'angoisse. Il était à la fois haineux et puissant devant cette montagne qui le dominait. »

ROY, Gabrielle, Bonheur d'occasion, 1984, Fonds Gabrielle Roy, coll. « Boréal compact »,
Montréal, Boréal, 1993, p. 34-36.

2.4 Le roman psychologique (1945-1960)


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Courant succédant au terroir et voulant dominer la littérature sociale. Ce courant explore les
problèmes moraux qui se posent à l'individu. Il veut se démarquer du terroir en ayant des
préoccupations universelles centrées sur l’homme (l'âme humaine déchirée entre la loi et
le désir).

Thèmes du roman psychologique: le bien contre le mal, la famille contre l’autorité,


l’engagement moral et le cosmopolitisme.

Le premier roman psychologique, Angéline de Montbrun, écrit par Laure Conan en 1881
n'a pas eu de suites.

La veille des années 1930, l'éditeur Albert Lévesque faisait son appel pour une nouvelle
orientation romanesque universelle qui s’inspire des pratiques, des traditions et des
habitudes québécoises. Cet appel a permis la publication, en 1931, de La Chair décevante
de Jovette Bernier, de L'Initiatrice (1932) de Rex Desmarchais et de Le Paria (1933) de
Ubald Paquin.

C’est grâce à Robert Charbonneau, à travers son roman Ils posséderont la terre (1941) et
son essai Connaissance du personnage (1944), que le courant psychologique atteint son
apogée. Robert Charbonneau n’est pas le seul qui ait enrichi ce courant, il y a aussi : André
Giroux, Françoise Loranger, Robert Élie, André Langevin, Jean Filliatrault, Claire Martin,
Adrienne Choquette... 
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Angéline de Montbrun
Laure Conan

Comme Un Amour vrai, Angéline de Montbrun est te récit d’une femme écartelée entre 1’amour
terrestre et l’amour céleste. La mort accidentelle de son père dévoile à la fois l'attachement
viscéral d’Angéline à son endroit et le sentiment de culpabilité que provoque chez elle le tabou de
l'inceste. Le passage suivant se trouve dans la section intitulée « Feuilles détachées », journal
intime qui prend le relais, après la mort du père, de l'échange de lettres entre Angéline et Mina, la
sœur de Maurice. Il s'agit en fait d'un retour en arrière, dans la vie de l'héroïne et de son père.

« La conclusion, c’est d’accepter la volonté de Dieu, c’est de songer à la joie de revoir, c’est de
savoir que je l’ai aimé autant que je pouvais aimer
Dans quelle délicieuse union nous vivions ensemble! Rien ne me coûtait pour lui plaire; mais je
savais que les froissements involontaires sont inévitables, et pour en effacer toute trace, rarement je
le quittais le soir, sans lui demander pardon. Chère et douce habitude qui me ramena vers lui, la
veille de sa mort. Quand je pense à cette journée du 19 ! Quelles heureuses folles nous étions, Mina
et moi! Jamais jour si douloureux eut-il une veille si gaie ? Combien j'ai béni Dieu, ensuite, d'avoir
suivi l'inspiration qui me portait vers mon père. Ce dernier entretien restera l'une des forces de ma
vie.
Je le trouvai qui lisait tranquillement. Nox dormait à ses pieds devant la cheminée, où le feu allait
s'éteindre. Je me souviens qu'à la porte, je m'arrêtai un instant pour jouir de l'aspect charmant de la
salle. Il aimait passionnément la verdure et les fleurs et j'en mettais partout. Par la fenêtre ouverte, à
travers le feuillage, j'apercevais la mer tranquille, le ciel radieux. Sans lever les yeux de son livre,
mon père me demanda ce qu'il y avait. Je m'approchai, et m'agenouillant, comme je le faisais
souvent devant lui, je lui dis que je ne pourrais m'endormir sans la certitude qu'aucune ombre de
froideur ne s'était glissée entre nous, sans lui demander pardon, si j'avais eu le malheur de lui
déplaire en quelque chose.

Je vois encore son air moitié amusé, moitié attendri. Il m'embrassa sur les cheveux, en m'appelant sa
chère folle, et me fit asseoir pour causer. Il était dans ses heures d'enjouement, et alors sa parole,
ondoyante et légère, avait un singulier charme. Je n'ai connu personne dont la gaieté se prît si vite.

Mais, ce soir-là, quelque chose de solennel m'oppressait. Je me sentais émue sans savoir pourquoi.
Tout ce que je lui devais me revenait à l'esprit. Il me semblait que je n'avais jamais apprécié son
admirable tendresse. J'éprouvais un immense besoin de le remercier, de le chérir. Minuit sonna.
Jamais glas ne m'avait paru si lugubre, ne m'avait fait une si funèbre impression. Une crainte vague
et terrible entra en moi. Cette chambre si jolie, si riante me fit soudain l'effet d'un tombeau.

Je me levai pour cacher mon trouble et m'approchai de la fenêtre. La mer s'était retirée au large,
mais le faible bruit des flots m'arrivait par intervalles. J'essayais résolument de raffermir mon cœur,
car je ne voulais pas attrister mon père. Lui commença dans l'appartement un de ces va-et-vient qui
étaient dans ses habitudes. La fille du Tintoret se trouvait en pleine lumière. En passant, son regard
tomba sur ce tableau qu'il aimait, et une ombre douloureuse couvrit son visage. Après quelques
tours, il s'arrêta devant et resta sombre et rêveur, à le considérer. Je l'observais sans oser suivre sa
pensée.
Nos yeux se rencontrèrent et ses larmes jaillirent. Il me tendit les bras et sanglota : «Ô mon bien
suprême! Ô ma Tintorella ! »
14

Je fondis en larmes. Cette soudaine et extraordinaire émotion, répondant à ma secrète angoisse,


m'épouvantait, et je m'écriai: « Mon Dieu, mon Dieu! que va-t-il donc arriver? »
Il se remit à l'instant, et essaya de me rassurer, mais je sentais les violents battements de son cœur,
pendant qu'il répétait de sa voix la plus calme: « Ce n'est rien, ce n'est rien, c'est la sympathie pour
le pauvre Jacques Robusti. »
15

3. LA RÉVOLUTION TRANQUILLE (1960-1975)

La Révolution tranquille est une expression qu’ont empruntée les leaders politiques
québécois d’un journaliste torontois du journal Global Mail pour définir les changements
qu’a connus le Québec pendant les années 1960.

Cette Révolution tranquille est liée au réformes libérales de Jean Lesage entre 1960-1966 et
aux différentes institutions politiques et sociales permettant l’apparition du néo-libéralisme
et néo-nationalisme des années 1960-1970 au Québec.

L’État québécois intervient dans la vie des Québécois dès 1960 pour aboutir à une « société
juste ». Les services sociaux (santé et éducation) passent des religieux à l’État afin de
corriger l’inégalité sociale.

L’État n’attend pas les investissements étrangers, il nationalise l’électricité et crée de


multiples compagnies nationales gérées par lui-même.

Le Canadien français est devenu QUÉBÉCOIS !!!

3.1 La littérature engagée (1960-1975)

Courant visant à défendre une cause, une idéologie, il a dénoncé l’aliénation de la société
québécoise et de ses habitants par le pouvoir religieux et anglophone tout en proclamant la
nécessité de la libération nationale sur le plan politique. Inscrit dans la foulée de la
Révolution tranquille, il met en évidence la langue francophone (le joual) et l’existence
d’une littérature nationale. La poésie, le théâtre et l’essai en sont les genres privilégiés.
Les thèmes: l’identité, la nation, le peuple, la notion de territoire québécois, la contestation
des institutions traditionnelles (famille et religion), etc.

Le roman québécois moderne se déchaîne des traditions qui l’accablait et s'ouvre


davantage sur les romans produits ailleurs. Il est stimulé par l’idée de l'indépendance du
Québec, par la rébellion et la liberté de la jeunesse, par les recherches formelles dans le
domaine de la narration qui se font en France et ailleurs. L’expérimentation et la
provocation furent une image utilisée dans les romans soit par les histoires, les
personnages, ou même la forme de narration elle-même.

3.1.1 Les thèmes

Les romanciers de la Révolution tranquille attaquent la société des années 1950, les
traditions, les institutions anciennes. Ils bafouent les anciennes valeurs comme la chasteté,
l’obéissance et la politesse, même la famille et le Québec aliénés. Ces thèmes sont:
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 l’identité,
 la nation,
 la notion du territoire québécois,
 le peuple et la contestation des institutions traditionnelles (famille et religion).
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Les Belles-Soeurs
Michel Tremblay

Germaine Lauzon, une femme de milieu modeste et ouvrier, reçoit quatre boîtes contenant un
million de primes-timbres, qu'elle a gagnés lors d'un concours. Elle invite donc ses soeurs, sa belle-
soeur et ses voisines à venir coller ces timbres dans des livrets permettant de réclamer des primes.
Germaine organise son « party de collage de timbres ». L'auteur se sert de cet évènement comme
prétexte pour nous raconter les joies, les peines, les misères, la jalousie de ces femmes ainsi que
l'espoir qu'elles ont d'une vie meilleure. Cette pièce a été présentée pour la première fois en 1968
au Théâtre du Rideau Vert (Montréal).

« Le téléphone sonne.

GERMAINE LAUZON - Allô ! Ah ! c'est toé, Rose... Ben oui, sont arrivés... C'est ben pour dire,
hein ? Un million ! Sont devant moé, là, pis j'le crois pas encore ! Un million ! J'sais pas au juste
combien ça fait, mais quand on dit un million, on rit pus ! Oui, y m'ont donné un cataloye, avec. J'en
avais déjà un, mais celui-là c'est celui de ç't'année, ça fait que c'est ben mieux... L'autre était toute
magané... Oui, y'a des belles affaires tu devrais voir ça ! C'est pas creyable ! J'pense que j'vas
pouvoir toute prendre c'qu'y'a d'dans J'vas toute meubler ma maison en neuf ! J'vas avoir un poêle,
un frigidaire, un set de cuisine...
J'pense que j'vas prendre le rouge avec des étoiles dorées. J'sais pas si tu l'as vu... Y'est assez beau,
aie ! J'vas avoir des chaudrons, une coutellerie, un set de vaisselle, des salières, des poivrières, des
verres en verre taillé avec le motif « Caprice » là, t'sais si y sont beaux... Madame de Courval en a
eu l'année passée. A disait qu'a l'avait payé ça cher sans bon sens... Moé, j'vas toute avoir pour rien !
A va être en beau verrat ! Hein ? Oui, a vient, à soir ! J'ai vu des pots en verre chromé pour mettre
le sel, le poivre, le thé, le café, le sucre, pis toute la patente, là. Oui, j'vas toute prendre ça...J'vas
avoir un set de chambre style colonial au grand complet avec accessoires. Des rideaux, des dessus
de bureau, une affaire pour mettre à terre à côté du litte, d'la tapisserie neuve... Non, pas fleurie, ça
donne mal à tête à Henri quand y dort... Ah ! J'te dis, j'vas avoir une vraie belle chambre ! Pour le
salon, j'ai un set complet avec le stirio, la tv, le tapis de nylon synthétique, les cadres... Ah ! Les
vrais beaux cadres ! T'sais, là, les cadres chinois avec du velours... C'tu assez beau, hein ? Depuis le
temps que j'en veux ! Pis tiens-toé ben ma p'tite fille, j'vas avoir des plats en verre soufflé ! Ben oui,
pareil comme ceux de ta belle-soeur Aline ! Pis même, j'pense qu'y sont encore plus beau ! J't'assez
contente, aie ! Y'a des cendriers, des lampes... j'pense que c'est pas mal toute pour le salon... Y'a un
rasoir électrique pour Henri pour se raser, des rideaux de douche... Quoi ? Ben, on va en faire poser
une, y'en donnent avec les timbres ! Un bain tombeau, un lavier neuf, chacun un cotume de bain
neuf... Non, non, non, chus pas trop grosse, commence pas avec ça ! Pis j'vas toute meubler la
chambre du p'tit. Tu devrais voir c'qu'y ont pur pour les chambres d'enfants, c'est de toute beauté de
voir ça ! Avec des Mickey Mouse partout ! Pour la chambre de Linda... O.K. c'est ça, tu r'garderas
le cataloye, plutôt. Viens-t-en tu-suite, par exemple, les autres vont arriver ! J'leur ai dit d'arriver de
bonne heure ! Tu comprends, ça va ben prendre pas mal de temps pour coller ça ! (Entre Marie-
Ange Brouillette.) Bon ben j'vas te laisser, là, madame Brouillette vient d'arriver. C'est ça, oui...
oui...bye! »

Tremblay, Michel., Les Belles-Soeurs, Collection Théâtre Canadien, Leméac, 1972, pp. 19-20
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Une Saison dans la vie d’Emmanuel


Marie-Claire Blais

« Il y avait peu à manger, mais le père et les fils aînés avaient un appétit brutal dont s'indignait
Grand- Mère Antoinette, assise au bout de la table, sur sa chaise trop haute. Perchée comme un
corbeau, elle disait des petits ah ! secs et désapprobateurs lorsque quelque filet de nourriture
écumeuse s'échappait de la bouche avide de son gendre. Assoupis autour de la table, protégeant leur
assiette comme un trésor, les hommes et les jeunes gens mangeaient sans lever les yeux. Profitant
du silence de ces têtes avares, Jean Le Maigre glissait sous la table à quatre pattes, et assis parmi les
lourdes jambes abandonnées qui s'offraient à lui, se croyait au milieu d'un champ de pieds amers, et
observait l'étrange remuement de ces pieds nus sous la table. Entre les jambes de son père, comme
par le grillage sombre d'un escalier, il voyait sa mère aller et venir avec les plats, dans la cuisine.
Elle semblait toujours épuisée et sans regard. Son visage avait la couleur de la terre. Il la regardait
préparer cette nourriture épaisse et graisseuse que les hommes dévoraient à mesure, dans une
avidité coutumière. Il avait pitié d'elle. Il avait pitié, aussi, de ces lourds enfants qu'elle portait
distraitement chaque année, fardeaux obscurs sur son cœur. Il lui arrivait aussi d'oublier
complètement la présence de sa mère et de ne penser qu'à son compagnon prisonnier dans la cave,
avec qui il partagerait le repas du soir. Grand-Mère Antoinette était complice de ses pensées. Elle
dérobait habilement le sel, le fromage, les petites choses qu'elle attrapait çà et là, d'une main hardie.
Mais la viande, non!« Si tu crois, pensait-elle, que je te donnerai de la viande, pour le Septième,
non, je ne céderai pas! »

Jean Le Maigre chatouillait la cheville de sa grand-mère, sous la table. « Ah ! s'il pouvait vivre
jusqu'au printemps, pensait Grand-Mère Antoinette, décembre, janvier, février, s'il pouvait vivre
jus- qu'au mois de mars, mon Dieu, s'il pouvait vivre jusqu'à l'été... Les funérailles, ça dérange tout
le monde!» Tandis que Grand-Mère Antoinette comptait les mois qui la séparaient de la fin tragique
de Jean Le Maigre, celui-ci n'en continuait pas moins de vivre comme un diable! Il faisait toutefois
de pénibles efforts pour ne pas trahir la brève toux qui remuait dans sa gorge. Il craignait de
réveiller en sursaut la paresseuse violence de son père. Sa grand- mère, elle, imaginait le bon repas
qui suivrait les funérailles -image consolante de la mort, car M. le Curé était si généreux pour les
familles en deuil; elle le voyait déjà, mangeant et buvant à sa droite, et à sa gauche, comme au
paradis, Jean Le Maigre, propre et bien peigné, dans un costume blanc comme la neige. Il y avait eu
tant de funérailles depuis que Grand-Mère Antoinette régnait sur sa maison, de petites morts noires,
en hiver, disparitions d'enfants, de bébés, qui n'avaient vécu que quelques mois, mystérieuses
disparitions d'adolescents en automne, au printemps. Grand-Mère Antoinette se laissait bercer par la
vague des morts, soudain comblée d'un singulier bonheur.
Grand-Mère, suppliait Jean Le Maigre, sous la table, un morceau, une miette...
Grand-Mère soulevait le coin de la nappe et apercevait un grand œil noir brillant dans l'ombre. Tu
es là, toi? pensait-elle, déçue de le retrouver vivant comme d'habitude, avec sa main tendue vers
elle, comme la patte d'un chien. Mais malgré tout, elle le préférait ainsi, elle préférait à la splendeur
de l'ange étincelant de propreté, pendant le repas ma- cabre -ce modeste Jean Le Maigre en haillons
sous la table et qui levait vers elle un front sauvage pour mendier. »

Blais, Marie-Claire, Une saison dans la vie d’Emmanuel, Montréal, Les éditions du Boréal, 1995, p.
26-28
19

« J'étais malheureux. Chaque matin, je me réveillais un peu plus triste que la veille, le ventre un peu
affamé. Tenant mon frère par la main, je longeais les murs dans la crainte que l'un de ces grands
tueurs à la crinière jaune qui m'arrachait ma couverture la nuit, et volait mon pain sec le jour, me
plonge son poignard au milieu du dos. Ce n'était pas un orphelinat, c'était une jungle. Dans nos
guenilles, les cheveux gluants de graisse sur les yeux, nous nous battions comme des animaux
féroces dès que le directeur nous laissait seuls. Les disputes sanglantes éclataient partout, au
réfectoire, comme pendant l'unique promenade du mercredi, autour de l'Institution. Mais si nous
avions le poing dur, le directeur, lui, était le plus habile à nous tordre le cou. Tous le craignaient,
lorsqu'il ouvrait la bouche. Il parlait de la justice de Dieu, et de son devoir de sauver la jeunesse
perdue.

- N'ayez pas peur, mes enfants, disait-il, après nous avoir battus jusqu'à l'os, devant un tribunal de
jésuites qui penchaient vertueusement la tête sur nos dossiers. Ne craignez rien, la miséricorde de
Dieu existe et nous en disposons pour vous. Nous ne sommes pas ici pour vous, mais pour vous
réhabiliter.

La nuit, je l'imaginais entrant dans le dortoir, une hache à la main, flairant l'odeur de nos corps
empilés, entassés les uns sur les autres, par la faim et l'angoisse - et tranchant une à une ces têtes
pouilleuses qui se renversaient déjà dans le vide, par les barreaux du lit. Le jour, je ne quittais pas
mon frère. De grands dangers nous guettaient partout, ou bien c'était notre voisin de table qui parlait
de nous faire sauter les yeux du bout de sa fourchette, ou bien, le soir, une grappe de pervertis qui
nous poursuivaient dans les corridors pour nous violer.

J'écrivais de nombreuses lettres à ma grand-mère que M. le Directeur déchirait à mesure en


souriant. Il admirait mon style, disait-il, mais il me reprochait de vouloir attendrir les grandes
personnes sur mon malheur. Il avait lui-même écrit des poèmes pendant sa jeunesse, il me
comprenait, il me suppliait de lui faire confiance. Il avait compassion de ma faiblesse.

Mais me souvenant des coups de poing reçus sur les mâchoires, je n'avais pas confiance en M. le
Directeur. J'avais de moins en moins confiance. Pendant la promenade du mercredi, je tentais à
chaque fois de m'évader avec le Septième, pendant que les grands aux cheveux jaunes se vautraient
dans les ordures pour tirer quelque reste de nourriture de la poubelle du directeur. Mais à chaque
fois nous avons été ramenés à l'Institution et sévèrement punis pour notre audace. Ce n'est que
quelques jours avant Pâques que M. le Curé, envoyé par notre grand- mère, avec un panier
d'oranges et des vêtements, venu pour la visite du dimanche mais scandalisé par notre pâleur et nos
manières sauvages, décida de nous ramener avec lui, malgré l'ordre de M. le Directeur. Les grands
aux cheveux jaunes ont mangé les oranges, et nous, les écorces. Le soir même, nous partagions le lit
de ma grand-mère et elle nous réveillait plusieurs fois la nuit pour nous remplir l'estomac de
friandises. »

Blais, Marie-Claire, Une saison dans la vie d’Emmanuel, Montréal, Les éditions du Boréal, 1995, p.
89-91
20

Dans un gant de fer


Claire Martin

« Naturellement, c'était ce qu'il y avait de plus pénible chez nous, les repas. Je n'ai jamais eu
connaissance qu'un seul se terminât avant qu'il ne se produisît quelque drame. Nous avions beau ne
pas bouger, ne pas parler, ne pas lever les yeux, rien n'y faisait. Le drame naissait comme de lui-
même. C'était peut-être notre peur qui l'engendrait. Peut-être mon père sentait-il mieux sa puissance
à nous voir tous, tremblants, autour de lui et ne résistait-il pas au plaisir de vérifier si «cela»
fonctionnait toujours aussi bien. Tout à coup, les cris s'élevaient, les couteaux volaient, le bébé du
moment, pas encore rompu aux usages de la maison - mais ça lui viendrait vite -se mettait à pleurer.

Ma place à table était à côté de maman. Si c'était moi l'attrapée, elle me caressait les genoux sous la
nappe tant que durait l'accès. Il pouvait bien m'arriver n'importe quoi, je me sentais fondre d'amour.

Les toquades de mon père ne contribuaient pas peu à rendre les repas odieux. Qu'est-ce qu'il nous
faisait ingurgiter! Toute sa vie, il a été entiché de théories alimentaires naturistes. Il était abonné à
toutes les revues et à tous les journaux qui promettent, moyennant fidélité à des régimes
impossibles, longue vie -ça c'était pour lui -et sans recours aux médecins -ça c'était pour nous
-D'après ce que je comprends, les adeptes de ces systèmes ont un désir irrépressible de manger ce
que les autres jettent. Puisque les gens meurent d'habitude avant cent ans, il faut qu'il y ait dans ce
qu'ils jettent le petit quelque chose qui fait les centenaires. Cela semble irréfutable. Aussi notre
régime suivait-il les dernières élucubrations des charlatans les plus dans le vent de sorte que nous
nous trouvions, par exemple, un beau matin, attablés devant des oranges tranchées sans avoir été
pelées, saupoudrées de cassonade non raffinée, presque noire, d'un goût affreux et que mon père, à
grands frais, faisait venir en barils directement des Barbades. Quand nous avions des pommes, il
fallait avaler et la pelure et les pépins et ce que l'on appelait dans mon manuel de sciences naturelles
« les parois cornées des loges carpellaires» -vous pensez si j'ai tout de suite reconnu de quoi il
s'agissait: j'avais passé un grand nombre de journées de ma courte vie une paroi cornée coincée en
travers de la gorge -pour ne laisser sur l'assiette que le pédoncule.

-C'est dans la pelure et dans le coeur que se trouvent les meilleurs éléments de la pomme.

En vertu de ce principe et au nom de la longévité, nous risquions tous les jours de mourir étouffés.
Toutes les pelures nous étaient bonnes. Si nous n'avons jamais consommé les oeufs avec leurs
coquilles c'est parce que jamais un seul naturiste ne l'avait recommandé. Nous ingurgitions, aussi,
d'innommables bouillies faites de céréales en grains. La bouillie de blé rond, d'allure spermatique,
sucrée elle aussi de cassonade noire, était bien de nature à dégoûter n'importe quel humain de
l'envie de se nourrir et même du désir de vivre si c'était à ce prix. En grandissant, nous avions droit
au café sucré de miel brun et autres fantaisies de même farine -non blutée comme de juste -
N'importe! Nous étions tous en marche vers nos centenaires respectifs et le médecin, que nous
fussions malades ou non, ne mettait les pieds chez nous que pour les accouchements de maman. »

MARTIN, Claire, Dans un gant de fer, Le cercle du livre de France, Ottawa, 1965, p. 38-40
21

Kamouraska
Anne Hébert

Élisabeth d’Aulnières, épouse en secondes noces de JérômeRolland; veille son mari agonisant.
Pendant quelques heures, elle revit son enfance, son mariage avec le Seigneur de Kamouraska, sa
passion adultère avec le docteur Nelson, le meurtre de son mari, la fuite de son amant et le procès
qui a suivi. Dans cet extrait, elle se remémore la complicité difficilement acquise de sa servante
Aurélie qui, la première, tenta d'assassiner Antoine Tassy.

« La neige. Ce n'est pas encore la fin du monde. Ce n'est que la neige. La neige à perte de vue,
comme un naufrage.

Me voici à mon poste, derrière le voilage de la fenêtre de ma chambre. La rue Augusta est là, toute
blanche, à mes pieds. Les traces de traîneaux luisent sur la neige durcie. Les ombres sont très
bleues. La rue Philippe, tout à côté, monte vers la campagne. Les arbres secs crissent dans le vent.
Voyante. Je suis voyante. Immobile et lourde. (Je dois accoucher bientôt.) Extralucide, on m'a
placée là pour que je voie tout, que j'entende tout. M'arrachant à la rue du Parloir, à Québec, au
moment même où mon mari... Comme si mon devoir le plus urgent, ma vie la plus pressante était de
me tenir là, derrière une vitre, à Sorel, le temps que s'assourdisse tout à fait le souffle rauque de
Jérôme Rolland.

Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, je demeure le témoin principal de cette histoire de neige et de
fureur. Les témoins secondaires viendront, en bon ordre, me rafraîchir la mémoire. Les lieux eux-
mêmes (de Sorel à Kamouraska et de Kamouraska à Sorel) me seront largement ouverts, afin que
j'entre et sorte, au gré des événements. Jamais je ne m'évanouis, jamais je ne meurs. La fraîcheur de
mon histoire est étonnante.

Je fais le guet. Je soulève le rideau. Je gratte le givre avec mes ongles. Je suis du regard la rue
Philippe qui s'échappe vers la campagne. Presque tout de suite la petite maison de planches du
docteur m'apparaît. Le toit à l'angle presque aigu accumule la neige contre la lucarne. La cheminée
de pierre fume sur le ciel d'un bleu dur.

Aurélie Caron trottine sur la neige, son ombre légère et dansante devant elle. Un homme vêtu d'un
manteau de chat sauvage Vient à sa rencontre sur la route, dans le grand froid de l'hiver. Il agite le
bras au-dessus de sa tête. Fait de grands signaux à Aurélie. Les voici l'un près de l'autre: Aurélie et
cet homme dont la silhouette, alourdie par le manteau de fourrure, fait battre mon cœur sourdement.
Je les vois très bien, tous les deux. La fumée de leurs haleines s'échappe en nuages pressés. Aurélie
baisse la tête.

- Eh bien, Aurélie, voici l'hiver. Tu partiras demain.


Essaye-t-elle de résister, la petite Aurélie Caron? Sa voix tremble-t-elle lorsqu'elle allègue, déjà
soumise et maussade, à demi frondeuse?
-En vous servant de la sorte, Mme Tassy et vous, je me déshonore, moi et toute ma famille...

Derrière la vitre, j'en suis réduite à imaginer la conversation précise de George Nelson et d'Aurélie
Caron. À reconstituer le son des voix que je n'arrive pas à retrouver justes et qui détonnent
désagréablement. Dans le clair matin d'hiver.
22

-Tu n'as rien à craindre. Jamais la chose ne sera découverte. Pense à ta pauvre maîtresse qui est si
malheureuse. Pense à ton avenir, Aurélie...

Le visage d'Aurélie, rougi par le froid, ses sourcils froncés, ses yeux plissés dans le grand soleil.
L'espace d'un instant, le cheminement difficile d'une idée monstrueuse dans sa tête. Puis l'abandon
rapide de toute résistance, sous le regard perçant et noir qui la tient.
La voix d'Aurélie boudeuse et rogue, à peine perceptible.

-Et puis, Monsieur le docteur, c'est un bien grand voyage… Je voudrais encourager cette fille
chargée d'une si redoutable mission. Lui sourire derrière ma vitre. Lui promettre toutes les
merveilles qui peuvent transformer sa vie.

-Tu ne travailleras plus jamais, Aurélie. Tu auras les plus belles robes du monde. Tu es mon amie,
ma seule amie, plus que mon amie, ma sœur, Aurélie...

J'ai beau m'époumoner, elle ne m'entend plus. Ni elle ni personne, d'ailleurs. Ma vie entière doit se
dérouler à nouveau, sans que je puisse intervenir. Ni changer quoi que ce soit. Il ne me sera fait
grâce d'aucun détail. Autant ménager mes forces. Ne pas appeler en vain, dans ma cage de verre,
ouvrir et refermer la bouche comme les poissons rouges dans leur aquarium. »

HÉBERT, Anne, Kamouraska, Paris, Seuil, 1970, p. 184-186.


23

Prochain épisode
Hubert Aquin

« Je suis le symbole fracturé de la révolution du Québec, mais aussi son reflet désordonné et son
incarnation suicidaire. Depuis l'âge de quinze ans, je n'ai pas cessé de vouloir un beau suicide: sous
la glace enneigée du Lac du Diable, dans l'eau boréale de l'estuaire du Saint- Laurent, dans une
chambre de l'hôtel Windsor avec une femme que j'ai aimée, dans l'auto broyée l'autre hiver, dans le
flacon de Beta-Chlor 500 mg, dans le lit du Totem, dans les ravins de la Grande-Casse et de Tour
d'Aï, dans ma cellule CG19, dans mes mots appris à l'école, dans ma gorge émue, dans ma jugulaire
insaisie et jaillissante de sang! Me suicider partout et sans relâche, c'est là ma mission. En moi,
déprimé explosif, toute une nation s'aplatit historiquement et raconte son enfance perdue, par
bouffées de mots bégayés et de délires scripturaires et, sous le choc noir de la lucidité, se met
soudain à pleurer devant l'immensité du désastre et l'envergure quasi sublime de son échec. Arrive
un moment, après deux siècles de conquêtes et 34 ans de tristesse confusionnelle, où l'on n'a plus la
force d'aller au-delà de l'abominable vision…

... Encastré dans les murs de l'Institut et muni d'un dossier de terroriste à phases maniaco-spectrales,
je cède au vertige d'écrire mes mémoires et j'entreprends de dresser un procès-verbal précis et
minutieux d'un suicide qui n'en finit plus. Vient un temps où la fatigue effrite les projets pourtant
irréductibles et où le roman qu'on a commencé d'écrire sans système se dilue dans l'équanitrate. Le
salaire du guerrier défait, c'est la dépression. Le salaire de la dépression nationale, c'est mon échec;
c'est mon enfance dans une banquise, c'est aussi les années d'hibernation à Paris et ma chute en ski
au fond du Totem dans quatre bras successifs. Le salaire de ma névrose ethnique, c'est l'impact de la
monocoque et des feuilles d'acier lancées contre une tonne inébranlable d'obstacle. Désormais, je
suis dispensé d'agir de façon cohérente et exempté, une fois pour toutes, de faire un succès de ma
vie. Je pourrais, pour peu que j'y consente, finir mes jours dans la torpeur feutrée d'un institut
anhistorique, m'asseoir indéfiniment devant dix fenêtres qui déploient devant mes yeux dix portions
équaniles d'un pays conquis et attendre le jugement dernier où, étant donné l'expertise psychiatrique
et les circonstances atténuantes, je serai sûrement acquitté. »

AQUIN, Hubert, Prochain épisode, Montréal, Leméac, 1992


24

3.1.2 JOUAL: le langage de la révolution littéraire

a) GUIDE PRATIQUE : Traduction Anglais-Joual (phonétique)

1. Excuse me! - Eille!


2. I don’t believe it. - Ben wéyon don.
3. What’s new? - Pis?
4. Check that out. - Garsa
5. Look at her. - Gar ladon
6. Look at him. - Gar lédon
7. Do you believe me? - Tume crétu?
8. Do you think I care? - Kesse tu veux ksam fasse?
9. Only - Yinque.
10. With that? - Aèckssa?
11. Me and You. - Moé pis Toé.
12. I’m gonna yell at him. - M’a y parler dans’l'casse.
13. I’m gonna beat him up. - M’a yarranger a face.
14. I’m gonna beat him up. - M’a ty crisser’n'volé.
15. You’re kidding me! - Vadontoé!
16. It stinks. - Ostid’câlisse.
17. I was scared. - Jé eu a chienne.
18. Get out of there. - Aut’toé d’la.
19. Get out of here. - Décâlisse d’icitte.
20. What are you doing? - Kèssé tufai?
21. I’m spaced out. - Chudanlune.
22. Right there. - Drette la.
23. Don’t go out of your way. - Bawde toézempa.
24. Let’s say. - Meton.
25. Can you believe it? -Tatu d’javusa?
26. Move your ass! - Anweille!
27. It looks that way. - Sadlairasah.
28. I tell you. - Shtedi.
29. I am so confused. - Shtoutte fourré.
30. I am so tired. - J’cogne des clous.
31. Look at that guy. - Chek moélédon.
32. A lot of trouble. - Un chârdemarde.
33. It’s because. - Stacose.
34. Anyway. - Antéka.
35. That’s enough. - Stacé.
36. See you later. - motte woère talleur.
37. Relax! - Cammtoué!
38. Damn! - Viarge!
39. She’s crying. - A braille.
40. Make believe. - S’fairacraire.
41. I’m in trouble.- Chu danmarde.
42. This is it. - Datsitte.
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b) Lexique

Achaler : contrarier, ennuyer


Achalandé : très fréquenté (magasin, boutique)
Affaire : chose en général, problème. C’est la même affaire. C’est pas ça l’affaire !
Amour (En): amoureux. Tomber en amour, être en amour.

Barrer : verrouiller, fermer à clé (porte)


Bébelle : jouet.
Bébitte : bestiole, insecte
Ben, Ben ben : bien…, très…, beaucoup… T’es ben gentil. T’es pas ben ben doué.
Bienvenue : de rien, il n’y a pas de quoi (de l’expression anglaise ‘Thank you -
You’re welcome’). Merci – Bienvenue
Blonde : fiancée, copine (amour)
Bonjour : (téléphone) bonne journée. Allô ? …[Fin de conversation] Bonjour.
Boucane : fumée
Brosse (prendre une) : cuite. Il a pris une brosse hier soir !

Câlisse, câlisser (s’en) : (juron) putain !, merde !; s’en foutre totalement. Câlisse !
J’m'en câlisse !
Canceller : annuler (de l’anglais ‘Cancel’)
Capoter : paniquer, perdre l’esprit, être bouleversé
Catcher : comprendre, saisir (de l’anglais ‘catch’). J’ai pas toute catcher.
Cave : con, idiot Quelle bande de caves !
Cégep : le lycée (dénomination officielle)
Char : voiture
Chicane, chicaner (se) : querelle, dispute; se disputer.
Chicotter : agacer, tracasser. Ca me chicotte.
Chum : copain ou copine en amitié ou en amour (de l’anglais). Prononciation:
[tcheum]
Coquerelle : cafard (une coquerelle)
Crime : (interjection) mince !, purée ! Crime !
Crisse ou chrisse : (juron) putain !, merde ! Chrisse ! Chrisse de con !
Crisser ou chrisser son camp : déguerpir
Croche : malhonnête, d’une manière non orthodoxe (penser croche)
Cruiser : draguer
Cute : mignon, chouette (de l’anglais). Prononciation: [kioute]. Il est cute ! C’est
cute !

Dépanneur: petite épicerie, “Arabe du coin”


Déjeuner: petit-déjeuner
Dîner: déjeuner
Dispendieux: cher (prix)

Ecoeurant: époustouflant, à tomber par terre. Ce steak est écoeurant ! C’était un


spectacle écoeurant !
Epais: lourd (sens figuré).Quel épais celui-la !
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Effoirer, évacher: s’avachir quelque part, s’étaler, se vautrer


Epeurant: effrayant, qui fait peur
Esti: (juron) chié !, merde !, putain ! Esti ! Esti de con !
Evaché: étendu sur quelque chose, comme une larve

Face: visage
Fif: homosexuel, ‘gay’. C’est un fif !
Fin: aimable, gentil
Flo: un gamin
Foirer: faire la fête
Frette: très froid. Il fait frette.
Fucké: bizarre
Fun: amusant, très plaisant. C’est le fun ! J’ai eu du fun !

Gang;: (féminin) bande, groupe. Une gang de rue. Une gang de jeunes.
Gelé: effet d’une drogue. Il est complétement gelé !
Gomme: chewing-gum. Mâcher de la gomme.
Gosses: testicules. Les gosses.
Graffigner: rayer, écorcher

Icitte: ici

Jaser: bavarder, causer


Job: (féminin) travail, tâche, emploi. T’as bien fait ta job
Joke: blague. Dire une joke.
Joual: nom du parlé populaire québécois

Magané: embrouillé dans sa tête, pas les idées claires. J’suis toute magané !
Magasiner: faire les magasins
Marde: merde. Mange de la marde !
Maringouin: moustique
Maudit: (juron) putain de… Maudit ! Maudits Français !
Même (de): ainsi, comme ça. Pourquoi il me parle de même ?
Mets-en: (interjection) C’est clair !, Eh ouais ! Mets-en !
Misère (avoir de la): difficulté, peine à faire quelque chose. J’ai ben de la misére !
Moumoune: peureux, froussard. Qu’elle est moumoune !

Niaiser: taquiner, chambrer, déconner. Tu niaises !


Niaiseux: imbécile, bête.
Nono: bêta, idiot. Il est nono !
Nous autres: Nous. Nous autres, on a faim.

Pantoute: pas du tout, absolument pas. Pas pantoute ! Je l’ai pas vu pantoute.
Pas pire: pas mal, assez bien. Ca va pas pire. C’est pas pire !
Pâté chinois: hachis parmentier
Peinturer: Peindre (mur, …)
Peser: appuyer (sur un bouton, une touche)
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Pétard: canon (de beauté), très beau. C’est un pétard !


Piastre: un dollar canadien. Prononciation: [piasse]
Pitcher: lancer quelque chose
Pitoune: salope, fille facile. Quelle belle pitoune !
Placoter: discuter, bavarder
Platte: ennuyeux, con. C’est platte !
Pogner: attraper, avoir, prendre, accrocher. J’ai pogné la grippe. Ca pogne pas !
Poutine: mets ‘national’ québécois, à base de frites, fromage fondu et sauce brune
‘gravy’. La poutine, c’est bon !

Rester: habiter. Je reste à Montréal.

Sacrer: jurer (juron)


Ski-doo: moto-neige
Slush: mélange de sel et de neige trempée
Souffleuse: chasse-neige
Souper: dîner
Space: bizarre, fucké

Tabarnack: (juron) putain !, bon dieu ! Tabarnack!


Tannant, tanné: fatigant, fatigué
Tantôt: tout à l’heure.A tantôt !
Tapon: tas. Un gros tapon! = un gros tas.
Tough: difficile, ardu (de l’anglais). Prononciation: [tofe]. C’est tough !
Toune: air de musique, chanson populaire. J’aime cette toune !
Toute: tout, complétement. J’ai toute réussi. C’est toute la même affaire !
Trouble: difficulté, souci, mal. J’ai eu du trouble avec lui !
Tuque: (féminin) bonnet.

Vargeux: C’est pas vargeux = C’est pas terrible, c’est pas fort.

4. LA MODERNITÉ

4.1 La littérature féministe (1975-1996)

Courant marqué par la nécessité de retrouver un rapport intime avec soi et avec les autres.
Le féminisme caractérise ce courant, bien que les hommes remettent en question les
fondements personnels et culturels de leur identité. En fait la littérature a participé à
l’éclatement des genres. Les thèmes: la sexualité, les relations hommes-femmes, la
quotidienneté, la tendresse, l’intimité, etc.

Au départ, les femmes écrivent à propos de leur condition d’opprimées, dénonçant les
stéréotypes, faisant la preuve de l’égalité des sexes et proposant une nouvelle image d’elles-
mêmes, conforme à leurs désirs et leurs aspirations. Au théâtre, en roman ou en poésie, les
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œuvres se multiplient; elles donnent une voix à ces héroïnes – mères, filles ou amantes –
qui doivent composer avec une réalité souvent hostile et régler leur compte avec ceux et
celles qu’elles accusent d’avoir participé à un grand complot contre les femmes. Le récit
autobiographique, le journal et, plus encore, l’essai deviennent des lieux privilégiés de
l’expression d’une féminitude jusque-là inédite. Dans l’essai plus particulièrement, la
subjectivité d’un « je » dénonciateur cède souvent la place à un « nous » de solidarité. Le
« je » s’estompe parfois pour laisser la place à une voix neutre, crédible et authentique,
« hors de tout soupçon », à la manière de l’écrivaine française Simone de Beauvoir dans Le
Deuxième Sexe.

En littérature, l’affirmation des femmes se manifeste de façon tangible. Les œuvres


féminines proclament encore aujourd’hui un discours fort engagé. Malgré la place qu’elle a
prise et l’influence qu’elle a eue en littérature, l’écriture féministe est toujours en situation
précaire puisque l’institution littéraire demeure un cénacle où les hommes affirment
toujours leur dominance.
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Nécessairement putain
France Théoret

« Elle n'a d'autre raison d'exister que sa propre existence. Elle est faite de tout le calme et de tout le
silence des meilleurs jours. Elle est le vêtement et la nudité, le maquillage et le visage et
constamment le mouvement. Elle est allant vers dont on ne connaîtra pas la destination, elle marche
pour marcher, elle existe pour exister, elle informe sous chaque pression et prendrait racine partout
et n'en prend aucune. Elle est doucement et fiévreusement mortelle. Sa délicatesse n'a rien d'un
délice qu'on appelle ainsi, elle' s'offre en mille éclats sans s'offrir et elle n'a jamais l'air de souffrir
de tant s'ouvrir sans intérieur et sans extérieur. La ligne seulement et encore davantage faite pour
l'oreille. Haute, elle est miniaturiste, elle a la délicatesse d'un jardin japonais cependant elle ne rend
aucun service. Sauf d'exister et d'agir; sans le savoir comme un révélateur de la violence humaine.
On ne sait pas ce qu'elle peut manger de fruits ou boire de lait chaud encore qu'elle n'a pas envie de
faire l'éloge de l'anorexique. Elle est vêtue, elle porte un maquillage et dans l'amalgame dont on ne
reconnaît jamais avec certitude les modes ou les provenances, elle échappe aux vêtements et au
maquillage. Pareillement, elle est vêtement et maquillage d'un ordre sans ordre qu'on ne la voit
jamais si irrésistible et qui amène en même temps toutes les résistances. Elle aménage sans
aménager, incorpore sans incorporer, elle ne livre que le souffle. Pourtant, elle est profondément
impudique et ouverte. Elle est l'impure même car sur elle résonnent les signes ambiants. Elle fait
pour l'œil caméra des coupures et n'a d'incidence autre que son unique déplacement. Elle inverse les
signes. Elle chahute les impressions. Ni sauvage, ni apprise, trouée à même la ville. Tissu aussi. Elle
est la place vive, le nœud et le heurt. Elle déplace des pensées, comme. D'une ligne faite de points.
Les détails, les brûlures et les blessures. Sa solidité est bien réelle pourtant.

Elle fait bien se produire ce qui se produit autour ça agite seulement et passe et fait tache comme le
point lumineux signal de vibration. Elle est le petit animal du rêve, la proie qu'on croirait fragile et
friable. Elle ouvre les autres dimensions: grande, elle est lilliputienne et elle circule au dedans de
l'oreille. Secrète et il n'y a pas plus offerte et impure. Elle est le rêve de lourdes mémoires incrustées
sur le corps des passants. Toute violence et toute superstition disent leur nom devant elle. Proie elle
n'a pas d'ombre. Globale. Elle est l'objet des rites et n'assiste jamais aux rituels. Elle est l'envers du
monde mis au monde qui embrouille ainsi d'exister car à son tour, elle est grosse des mises au
monde, de ce qui ne s'avoue pas, n'apparaît pas. »

THÉORET, France, Nécessairement putain, Montréal, Les Herbes Rouges, 1980, p. 29-33.
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5. LE QUÉBEC DE 1980 À NOS JOURS

Les décennies 1980 et 1990 ont marqué les Québécois par la grande déprime des deux
échecs référendaires de 1980 et 1995.

La crise économique de 1981 touche dur le Québec, causant des pertes et la fermeture des
petites entreprises, ce qui affectent 27% des jeunes entre 15 et 24 ans.

L’informatique se démocratise et le PC fait partie de la vie quotidienne de Monsieur et


Madame tout-le-monde.

En 1986, l’acte individuel de l’assassinat de 14 femmes à l’École polytechnique de


Montréal fait ressurgir de nouveau la cause féminine et prend une ampleur nationale.

En 1990, la Crise d'Oka rappelle que ce peuple (les Amérindiens) qu’on a toujours mis à
l’écart mérite davantage de considération.

Le vide moral des années 90 est meublé par les sectes: 73 morts (Québécois, Suisses et
Français) sont victimes de l’Ordre du Temple solaire (1994).

5.1 Le roman

Le roman des années 1980 est devenu difficile à décrire ou à classer à cause de son non
uniformité habituelle pour saisir ses tendances ou ses courants.

Chez le romancier, les événements ne se passent pas seulement au Québec, mais en


Californie chez Jacques Poulin, Jacques Godbout et Monique Larue, ou en Irlande ou en
Angleterre chez Louis Gauthier.

Il n’est plus soumis à la cause nationale et s’allie au roman universel, tournant le dos au
joual et à la problématique québécoise qui sont remplacés par le français international et les
thèmes partagés avec les pays modernes : la solitude urbaine, le choc des cultures, les
nouvelles familles, la spiritualité, les relations de couples, l'homosexualité, la drogue, le
sida...

Le phénomène « best-seller » a contribué à cette tendance de recul du nationalisme où


l’écrivain libère son imagination.
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5.2 Les thèmes 

Les thèmes sociaux prennent une place importante, dont les sujets dominants sont :

les femmes aux prises avec les hommes qui n’acceptent pas le changement (Laberge, Noël);

les homosexuels et leur intégration difficile dans la société (Dubois, Bouchard, Tremblay);

les ethnies qui cherchent une place sous le soleil parmi une société québécoise pure laine
(Fréchette, Kokis, Laferrière).

La cause nationale cède la place à LA CAUSE DES MINORITÉS.

Depuis les thèmes abordés, on peut saisir deux mouvements qui se distinguent l’un de
l’autre:

5.2 Le roman de la désespérance

Ce mouvement de romans sombres, porté par des jeunes romanciers, s’inspire des
difficultés des jeunes Québécois diplômés sans emploi, perdus.

Ex. La Rage (Louis Hamelin)

5.4 La littérature pluraliste et métissée (1985- …)

La loi 101 pousse les nouveaux arrivants à écrire en français et donner une nouvelle
dimension à la culture francophone. Ils enrichissent la culture québécoise et font ressortir
de nouveau la question d’identité : « Qui sommes-nous? »

Les premières nations commencent, elles aussi, à faire sentir leur présence.

L'un des phénomènes importants de la littérature est la publication d’œuvres, plus


particulièrement des romans, d'auteurs immigrés qui ont choisi le Québec, et le français,
comme langue de communication artistique. La présence de néo-québécois s'est toujours
manifestée, mais il s'agissait surtout de francophones venus de France, de Belgique,
d'écrivains qui avaient reçu une éducation en français.

La littérature que l'on nomme « migrante» prendra de l'ampleur au milieu de la décennie


1980, au moment même où s'affirme une pensée plus ouverte vis-à-vis des communautés
culturelles: on devient plus réceptif au regard et au discours de l'autre. Au seul plan
démographique, l'immigration joue un rôle de repeuplement de premier ordre et les apports
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multiples de ces nouveaux arrivants comptent pour beaucoup dans l'enrichissement culturel
d'un peuple, quel qu'il soit.

Plusieurs écrivains font état de leur condition d'immigrants dans leurs œuvres ou soulèvent
les questions d'adaptation à une nouvelle culture et d'intégration à une communauté que l'on
dit« tricotée serrée », parfois méfiante devant l'étranger. Qu'ils soient Italiens comme
Marco Micone, Brésiliens comme Sergio Kokis ou Chinois comme Ying Chen, les néo-
Québécois doivent composer avec un tout autre monde que celui qui les a vus grandir. Ils
doivent apprendre à se détacher d'un milieu scolaire et familial qui retarde leur pleine
intégration à la société d'accueil.

Cette littérature migrante qui ne connaît pas les frontières nous fait participer à une
expérience interculturelle permettant de mieux saisir la complexité de civilisations très
différentes de la nôtre, tout en mesurant leurs points de convergence et de divergence avec
la culture québécoise.
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L’ingratitude
Ying Chen

« Je me demandais parfois si je pouvais trouver un compromis entre la vie et la mort. J'avais pensé
par exemple quitter la ville et ne plus y revenir.
Une disparition inexpliquée ferait aussi mal à maman qu'une mort volontaire. Un espoir jamais
assouvi serait plus cruel qu'un désespoir total.
Mais serais-je seulement capable de vivre sans elle? Que deviendrais- je si je n'étais plus sa fille?
Si je déménageais ailleurs, mes nouveaux voisins me demanderaient d'où je venais et pourquoi je ne
restais pas dans ma ville. Et mes nouveaux amis voudraient savoir qui étaient mes parents. Ils
seraient déconcertés d'entendre dire que je n'avais pas de parents. Tout le monde devait avoir une
mère et un père. Il faudrait que je leur parle des miens. On ne pouvait pas venir au monde tout seul.
On ne pouvait pas exister sans parents. Une personne sans parent est malheureuse comme un peuple
sans histoire. Pour qu'on puisse nous évaluer facilement et puis nous traiter avec justesse, il nous
fallait faire la preuve de notre appartenance.

On ne vit pas seulement pour soi et par soi, me disait maman. Je t'ai dit et redit qu'il faut en toutes
circonstances, penser d'abord aux autres. Te rappelles-tu ce qu'a dit Kong-Zi sur le rapport de l'eau
et du bateau? Le bateau monte quand l'eau monte, le bateau retombe quand l'eau retombe, le bateau
se renverse quand l'eau s'emporte, le bateau n'avance pas quand l'eau est morte. As-tu bien compris
tout ça?

Bien sûr, je comprenais. Maman était cette eau toute puissante et j'étais, cette esclave de bateau. Je
naviguais sur une eau agitée dont je ne pouvais pas tenter de m'éloigner sans risquer de m'y noyer
ridiculement. Je ferais mieux d'y rester, essayant d'en étudier les humeurs et de m'y adapter tant bien
que mal. »

CHEN, Ying, L'Ingratitude, Montréal, Leméac, 1995, p. 98-99