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Cahiers d'économie politique

La question de la gravitation des prix de marché dans La richesse


des nations
Carlo Benetti

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Benetti Carlo. La question de la gravitation des prix de marché dans La richesse des nations. In: Cahiers d'économie politique,
n°6, 1981. La formation des prix: A. Smith, D. Ricardo, K. Marx. pp. 9-31;

doi : https://doi.org/10.3406/cep.1981.941

https://www.persee.fr/doc/cep_0154-8344_1981_num_6_1_941

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LA QUESTION DE LA GRAVITATION
DES PRIX DE MARCHÉ
DANS « LA RICHESSE DES NATIONS »

par Carlo BENETTI

1. Dans cet article nous proposons une interprétation de la


conception smithienne de la gravitation des prix de marché en
dehors de la théorie ricardo-sraffaïenne des prix naturels (x).
Dans ses grandes lignes, le processus de gravitation décrit par
Smith au chapitre VII de La richesse des nations est le suivant :
« Lorsque la quantité d'une marchandise qui est apportée au marché
est inférieure (supérieure) à la demande effective (2)... le prix de
marché s'élèvera plus ou moins au-dessus (baissera plus ou moins
au-dessous) du prix naturel... certaines parties qui composent son
prix doivent s'élever au-dessus (baisser au-dessous) de leur niveau
naturel... [Les quantités de ressources correspondantes utilisées dans
le secteur augmentent (baissent)]... la quantité apportée au marché
sera vite suffisante pour faire face à la demande effective. Toutes
les différentes parties qui composent son prix baisseront
(augmenteront) jusqu'à leur niveau naturel et le prix total rejoint son prix
naturel » (3).
Ainsi « le prix naturel est donc, pour ainsi dire, le prix central
autour duquel les prix de toutes les marchandises gravitent
continuellement » et « la quantité totale d'activité annuellement employée
pour porter une marchandise au marché s'adapte naturellement à
la demande effective » (4).
Ces propositions de Smith sont décisives : l'école classique s'y
réfère constamment et la doctrine néo-classique les considère comme

(1) Dans un essai précédent (cf. Smith, La teoria economica délia società mercantile, Milan,
Etas Libri, 1979), chap. 5, nous avons utilisé cette théorie afin de suppléer au manque,
évident chez Smith, d'une théorie cohérente des prix naturels. La « théorie classique
du marché », comme nous l'avons nommée, a donc été obtenue en utilisant conjointement
la théorie moderne des prix naturels et les notions smithiennes de demande effective et
de gravitation.
(2) L'expression anglaise est effectual demand. Elle ne doit pas être confondue avec
les notions keynésienne et walrassienne de demande effective (cf. notre ouvrage cité,
p. 90-91).
(3) The Wealth of Nations, éd. Cannan, Londres, Methuen, 1950, vol. 1, p. 63-65.
(4) Ibid., p. 65.
Cahiers d'Economie Politique, n° 6
10 Carlo Benetti

la première formulation de « la contribution intellectuelle la plus


importante que la pensée économique a produite en vue de la
compréhension des processus sociaux » (5).
Mais elles sont aussi allusives et, pour la plupart, consistent en
affirmations non démontrées. Le problème se pose alors de
reconstituer les connexions nécessaires à l'intelligibilité du processus de
gravitation. En d'autres termes, il s'agit de dégager les conditions
auxquelles les résultats et les relations entre les variables avancées
par Smith sont vérifiés. Nous proposerons ci-après quelques éléments
de réponse à ces questions. C'est l'exigence minimale qui doit être
satisfaite pour une appréciation du processus smithien de marché,
qui ne soit pas arbitraire.
Afin d'éviter d'éventuelles ambiguïtés, précisons que le schéma
de gravitation a pour objet les prix « réels », tels que Smith les définit
au chapitre V de son ouvrage, en les opposant aux prix monétaires
ou « nominaux ». En outre, il est supposé qu'à chaque marchandise
est associé un prix unitaire unique. Cette seconde hypothèse sera
abandonnée au § 10.

2. Soit Q^ la quantité, connue, de la marchandise i existant sur


le marché à un moment donné. Il convient d'éviter de la qualifier
de quantité produite en raison des ambiguïtés de la notion de
production dans la théorie de la valeur de Smith. La quantité « offerte »
signifie uniquement la quantité « apportée au marché » (6). Dans
le schéma d'ajustement par les quantités présenté par Smith elle y
est intégralement échangée à un prix, appelé prix de marché (Pf).
D'après Smith : « Le prix de marché de chaque marchandise est
réglé par la proportion entre la quantité qui est effectivement apportée
au marché et la demande de ceux qui sont disposés à payer le prix
naturel de la marchandise. » Cette demande est la « demande
effective » (7).
Le prix naturel est ainsi défini : « Lorsque le prix d'une
marchandise n'est ni plus ni moins que ce qui est suffisant pour payer
à leur taux naturel la rente de la terre, les salaires du travail et les
profits des fonds employés pour cultiver, préparer et porter au marché
la marchandise, cette marchandise est alors vendue à ce que l'on
peut appeler son prix naturel » (8).
Négligeons la rente. Il est supposé que les taux naturels du profit

(5) K. J. Arrow et F. H. Hahn, General Competitive Analysis, San Francisco, Holden-


Day, 1971, p. 1.
(6) Op. cit., p. 63 et suiv.
(7) Ibid., p. 63. La demande effective est distincte de la « demande absolue » qui est
appréhendée en dehors de son expression en termes de pouvoir d'achat.
(8) Ibid., p. 62.
Gravitation des prix de marché 11

et du salaire sont uniques. Leur niveau est donné (9)


indépendamment du processus de marché. Dans les chapitres VIII et IX, en
particulier, Smith s'efforce de montrer qu'il est lié aux conditions
générales dans lesquelles se trouve la société : il varie « selon sa
richesse ou sa pauvreté, selon sa situation de progrès, stationnaire
ou déclinante » (10). Les taux naturels du profit et du salaire se
modifient donc selon le niveau (et la vitesse d'accroissement ou de
baisse) de l'accumulation des fonds et de la population. Etant liés
à des forces que l'on pourrait qualifier de naturelles en ce sens qu'elles
sont extérieures aux mouvements des prix et des quantités du marché,
les taux naturels demeurent inchangés pendant le processus de
gravitation. Sont ainsi posées les bases de la conception classique du
marché comme articulation de deux lois de nature différente : l'une qui
règle les variables naturelles, l'autre qui, sur la base d'une configuration
donnée de ces dernières, régit le mouvement des variables de marché (n) .
Connaissant la quantité apportée au marché, il est possible de
calculer le prix naturel comme le montant des profits et des salaires
évalués à leur taux naturel (12), soit : Q9 P» = (i + rn) wn lv
Soulignons tout de suite que le prix naturel ainsi obtenu à partir de
la définition qu'en donne Smith se modifie pendant le processus de
gravitation (13). Il ne pourrait rester inchangé que moyennant une
hypothèse sur les rendements qui doit cependant être écartée. Elle
est, d'une façon générale, incompatible avec tout schéma d'inspiration
classique et, de plus, dans le cas particulier, elle n'a aucune pertinence
au sein d'un schéma où la notion de production n'est pas définie.
Par ailleurs, avons-nous vu, c'est au prix naturel qu'est définie la
demande correspondant à la demande effective.
C'est en ce point que l'on rencontre le premier problème
d'interprétation : quelle signification faut-il attribuer à la relation entre d'une
part le prix naturel et la quantité apportée au marché; d'autre part
entre le prix naturel et la demande? Avant de proposer notre
interprétation il est nécessaire d'examiner la possibilité de concevoir ces
relations respectivement en termes de prix d'offre et de prix de demande.

3. Considérons d'abord, dans une optique marshallienne, le prix


naturel comme le prix d'offre de longue période correspondant à

(9) Ce point sera précisé au § 9. Supposons pour le moment que le niveau naturel
des profits et des salaires est connu.
(10) Op. cit., p. 71.
(u) Des précisions sur la position propre à Smith sur cette question centrale seront
données au § 12.
(12) II s'agit évidemment d'un calcul abstrait, en ce sens qu'il ne peut être effectué
par les agents. Par hypothèse, ceux-ci sont censés ignorer les taux naturels (cf. aussi les
§ 3 et 4).
(13) Le résultat aurait été tout à fait différent si le prix naturel avait été déterminé
sur la base de la théorie des prix de production (cf. les § 9 et 12).
12 Carlo Benetti

la quantité apportée au marché. Le prix de marché est alors le prix


de demande associé à cette même quantité. Ils appartiennent
respectivement à la fonction de coût (comprenant le profit normal) et
à la fonction de demande. Si la quantité apportée au marché est
inférieure à la quantité demandée, le prix de marché excède le prix
naturel et la firme (représentative) perçoit un profit supérieur au
profit normal. La quantité offerte « se déplace vers la droite ».
Dans le cas contraire, elle « se déplace vers la gauche » (14).
Malgré les apparentes similitudes avec le processus de gravitation
décrit au § 1, cette analyse n'est pas applicable au marché smithien.
Pour le montrer il n'est pas besoin d'entrer dans les détails de
la construction de la courbe du « prix d'offre de longue période »
ou « prix d'offre normal ». Rappelons-en la définition : « The normal
supply price of any amount of that commodity may be taken to
be its normal expenses of production (including gross earnings of
managements) by that firm. That is, let us assume that this is the
price, the expectation of which will just suffice to maintain the existing
agregate amount of production » (15) . Quelle que soit la signification
attribuée au terme « normal » (16) ; quelles que soient aussi les
incertitudes relatives à la notion de profit normal (17), il est clair
que le prix d'offre normal est lié au coût de production (18), et,
sauf à l'équilibre, il diffère du prix de demande.
Nous avons vu que, chez Smith, le prix naturel représente une
évaluation des marchandises sur la base de niveaux de rémunération
qui ne sont réalisés sur le marché qu'au terme du processus de
gravitation. Il s'ensuit que le prix naturel ne saurait être compris comme
l'évaluation d'un coût de production : le producteur ne peut avoir
ni trouvé sur le marché pendant la période considérée, ni calculé
comme moyenne des périodes précédentes les fonds et le travail à
leur taux naturel. Si le prix naturel exprimait le coût de production
de la quantité apportée au marché, il ne pourrait différer du prix
de demande, puisque la rémunération effective des ressources à leur
taux naturel équivaut à l'égalité entre le prix de marché et le prix
naturel (cf. plus haut, le § 2).

(14) A. Marshall, Principles of Economies, Londres, Macmillan, Papermac, 1969,


p. 288, n. 1.
(15) Ibid., p. 285.
(16) La plus raisonnable semble être celle de R. Frisch qui interprète le prix normal
comme moyenne des prix des périodes précédentes (cf. Alfred Marshall's Theory of Value,
Q.JE, 1950, reproduit in Price Theory, ed. by H. Townsend, Penguin Books, p. 82). Cf.
cependant A. Marshall, op. cit., p. 308 et suiv.
(17) II s'agit toujours de gross earnings of management, définis comme « the supply price
of ability and energy. . . by which the appropriate business ability and the requisite capital
are brought together », p. 261-262.
(18) Cf. la définition des expenses of production, p. 282, et le calcul du prix d'offre sur
la base des prix des inputs, p. 286.
Gravitation des prix de marché 13

II en résulte que le prix naturel ne saurait, sans graves méprises,


être interprété comme un prix d'offre. La relation qu'il entretient
avec la quantité présente au marché n'est pas une fonction d'offre.

4. Ouvrons une parenthèse. Il est maintenant possible


d'interpréter la référence, unique, que Smith fait au coût dans le chapitre VII
de son ouvrage. Lorsqu'une marchandise est vendue à son prix
naturel, elle « est alors vendue précisément pour ce qu'elle vaut,
ou pour ce qu'elle coûte réellement à celui qui l'apporte au
marché » (19).
Cela ne signifie pas que, lorsque le prix de marché diffère du prix
naturel, la marchandise est vendue à un prix différent du coût
effectif. Dans ce cas, il faudrait interpréter le prix naturel comme
prix d'offre, ce qui, avons-nous vu, est exclu.
La compréhension de ce texte exige la prise en considération de
la distinction qu'établit Smith entre ce qu'il considère comme
l'expression d'une « réalité » fondamentale, le coût réel ou véritable (tel
le coût en travail au chapitre V, ou, au chapitre VII, le coût au
prix naturel) et ce qui est, à ses yeux, dépourvu de signification
économique claire parce que lié à des conditions changeantes ou
transitoires (tels, au chapitre V, l'évaluation monétaire ou nominale,
et, au chapitre VII, le coût au prix de marché). Si la marchandise
est vendue à un prix différent du prix naturel, son prix diffère de
ce que le prix naturel exprime, à savoir son coût « réel » ou « ce
qu'elle vaut », et non pas du coût effectif, dont la seule « réalité »
est celle des circonstances passagères qui lui ont donné naissance et
qui se reflètent dans le calcul des dépenses sur la base des salaires
et des profits évalués aux taux de marché. Dès lors, la notion de
coût dont il est question dans ce texte n'a de sens que lorsque l'égalité
du prix de marché et du prix naturel est réalisée.

5. La difficulté que l'on rencontre si l'on veut introduire une


fonction de demande est aussi grande que la précédente et, de plus,
renforcée par l'absence, dans le texte de Smith, d'indications
significatives sur la manière dont peut être associé un prix de demande
à une quantité donnée de marchandise.
La solution proposée par A. Marshall est connue. R. Frisch
rappelle que, « en ce qui concerne la demande, il ne fait pas de distinction
fondamentale entre l'équilibre « temporaire », « normal de courte
période » et « normal de longue période », et par conséquent il
n'a pas, pour ces trois marchés, de théories différentes de la
demande » (20). La théorie de la demande, exposée au chapitre 3

(19) Op. cit., p. 62.


(*») R. Frisch, op. cit., p. 83.
14 Carlo Benetti

du livre III, est fondée sur la notion d'utilité (décroissante). C'est


sur cette base que peut être construite la courbe de demande,
c'est-à-dire la liste des prix maximums que les consommateurs
sont disposés à payer pour obtenir des quantités données de
marchandises.
Dans les termes de la théorie de Marshall le prix de marché est
un prix de demande : le prix que les demandeurs proposent pour
obtenir la quantité de la marchandise apportée au marché (QJj).
Traduisons Smith dans cette théorie. La demande effective
s'interprète alors comme la proposition, par les demandeurs smithiens, du
prix naturel (cf. plus haut le § 2) qu'ils associent à une quantité,
qui est la quantité demandée. Effectuons la même opération que
celle proposée par Marshall, au terme de laquelle on obtient la
courbe de demande (2J ) . Remarquons que cette procédure est ici
illégitime. En effet, elle exige que les demandeurs possèdent tous les
éléments nécessaires au calcul des prix naturels correspondant aux
diverses quantités, ce qui est exclu par hypothèse. Admettons
cependant la courbe de demande. Elle permet de faire correspondre à Q^
un prix naturel qui est un prix de demande. Mais si ce prix est le
prix de demande associé à la quantité présente sur le marché, il
est aussi le prix de marché correspondant à cette même quantité.
D'où il résulte que, pour cette quantité et, plus généralement pour
toute quantité apportée au marché, le prix de marché est toujours
nécessairement égal au prix naturel. Ce résultat est contradictoire
avec les énoncés de Smith.
Mais, pourrait-on objecter, chez Smith les demandeurs ne
proposent pas un prix pour une quantité donnée; ils demandent une
quantité à un prix naturel donné.
Soit alors une liste de prix naturels, paramétriques, auxquels les
demandeurs associent (par une procédure à préciser) les quantités
demandées. On pourrait obtenir les « demandes excédentaires » en
laissant aux offreurs le soin d'effectuer les mêmes calculs. A tout
niveau du prix naturel correspondraient deux quantités différentes,
offerte et demandée, et l'équilibre serait atteint lors de l'annulation
des demandes excédentaires.
La configuration du marché ainsi obtenue contredit
complètement celle de Smith. Comment faire apparaître le prix de marché,
différent du prix naturel? La seule voie semble être la suivante :
le « prix de marché » serait obtenu par une sorte de tâtonnement
sur le prix naturel qui, progressivement, atteint le niveau auquel
la demande excédentaire s'annule, ou niveau du prix de marché.
Mais on aurait pendant ce processus de formation du prix de marché
l'égalité des taux de profit et de salaire à leur niveau naturel, et le

(21) Op. cit., p. 81.


Gravitation des prix de marché 15

prix de marché serait alors le prix auquel, en plus, serait vérifiée


aussi l'égalité entre l'offre et la demande.
Ce résultat étant aberrant, il convient d'essayer de rendre le
processus plus plausible.
Soit la fonction de demande Q^ = /(Pf). Partons d'une
quantité apportée au marché, Q^, et associons-lui un prix naturel (selon
la procédure proposée au § 2). A ce prix correspond une quantité
demandée. On aurait bien, pour un même prix naturel, deux
quantités différentes (offerte et demandée) ou, si l'on préfère, pour une
quantité donnée apportée au marché, deux prix naturels différents,
l'un de l'offreur, l'autre du demandeur. Le marché se clôt au moment
de la formation du prix de marché auquel la quantité Q^ est vendue.
En ce point on aurait un équilibre que l'on pourrait interpréter
comme un équilibre « temporaire » (au sens de Hicks (22)), qui
ne serait pas l'équilibre « temporel » puisque le prix de marché
devrait se modifier au cours du temps. Les forces susceptibles de le
faire varier résident dans les écarts entre les taux de rémunérations
effectifs et leur niveau naturel, ce qui est tout à fait conforme au
texte de Smith. On dira alors : puisque le prix de marché est différent
du prix naturel associé par les offreurs à la quantité Q^, les taux
de profit et de salaire évalués au prix de marché diffèrent des taux
naturels correspondants, d'où résulte une modification de la quantité
offerte à la période suivante et, par là, un changement du prix de
marché d'équilibre temporaire.
Mais on peut tout aussi bien dire le contraire : le prix de marché
d'équilibre temporaire se trouve nécessairement sur la courbe de
demande et donc, par définition de cette fonction, il est un prix
naturel qui, en tant que tel, assure l'uniformité des taux de profit
et de salaire à leur niveau naturel. Dès lors ce prix doit se maintenir,
ainsi que la quantité Q^ : l'équilibre temporaire est aussi l'équilibre
temporel.
On parvient alors à des conclusions opposées selon que l'on
raisonne à partir du calcul du côté « offre » ou du calcul du côté
« demande ». Cette antinomie a pour origine la signification attribuée
au prix naturel d'être un prix paramétrique, base de calcul pour
la construction des fonctions. Mais si le prix naturel ne peut être
paramétrique, la conception de la demande effective en termes de
fonction de demande doit être abandonnée.
Concluons : l'interprétation néo-classique de la demande chez
Smith conduit dans un réseau inextricable de contradictions. Ce
résultat de l'analyse est considérablement renforcé par le fait que
rien, dans les textes de Smith, n'autorise une telle interprétation.

(22) J. R. Hicks, Valeur et capital, Paris, Dunod, 1956, chap. X.


16 Carlo Benetti

6. Nous pouvons maintenant avancer notre interprétation. Une


des caractéristiques fondamentales de la théorie smithienne (et plus
généralement classique) du marché est que seules sont à l'œuvre des
grandeurs effectives ou réalisées (23). La « demande de ceux qui
sont disposés à payer le prix naturel » ne saurait être interprétée
comme la quantité demandée à un prix particulier (le prix naturel)
qui serait nécessairement virtuelle pendant tout le processus de
gravitation.
La demande effective (D$) définit une quantité de pouvoir d'achat
effectivement présent sur le marché considéré, auquel est confrontée
la quantité qui y est apportée (Q^). Soit Y équation de V échange réalisé :
Q^ P™ = D^ . Conformément à ce que dit Smith, le prix de
marché (Pf) se fixe comme proportion entre la demande effective
et la quantité apportée au marché.
La représentation graphique sur un plan cartésien dont les
coordonnées sont les prix et les quantités est immédiate. De la conception
de la demande effective comme pouvoir d'achat dépensé découle ce
que nous proposons d'appeler la courbe de dépense naturelle, définie
comme le lieu des points d'égale dépense (D4). Cette courbera donc
la forme d'une hyperbole équilatère (24). Si Q^ est la quantité apportée
au marché, son prix de marché est mesuré par l'ordonnée de Q^ à
la courbe de dépense naturelle.
Ainsi, si la demande effective est connue (cf. plus loin le § 9),
le prix auquel est vendue la quantité présente sur le marché est
univoquement déterminé. Sauf par hasard, il diffère du prix naturel
associé à cette quantité. Les taux de salaire et de profit évalués au
prix de marché diffèrent donc des taux naturels correspondants. D'où
résulte une variation des quantités présentes sur le marché à la période
suivante.

7. Avant de poursuivre il convient d'examiner l'idée selon laquelle


l'interprétation de la demande effective et la procédure de
détermination du prix de marché sur la base de la courbe de dépense
naturelle que nous avons proposée ci-dessus exigent des conditions
trop restrictives, qui ne sont pas indispensables à la rationalisation
du processus smithien de marché. Ce résultat serait obtenu de la
façon suivante. La demande effective est interprétée comme un
couple prix naturel - quantité naturelle (cf. la note (26) p. 17) qui
est représenté par un point sur le plan prix-quantités. Ce point
permet de définir les deux surfaces économiquement significatives

(23) La discussion ci-dessus (§ 3 et 5) ne fait que confirmer le fait que dans la théorie
smithienne sont absentes les grandeurs virtuelles ou paramétriques.
(24) Soulignons que la courbe de dépense naturelle ne saurait être confondue avec
une fonction de demande dont l'élasticité est égale à 1.
Gravitation des prix de marché 17

(nord-ouest et sud-est) où doivent se situer les prix et quantités de


marché durant le processus de gravitation. Si, par exemple, la
quantité apportée au marché est inférieure à la quantité naturelle, un
certain nombre de demandeurs qui étaient disposés à payer le prix
naturel sont exclus et seuls sont admis ceux qui sont disposés à payer
davantage. Le prix de marché se fixe à un niveau supérieur à celui
du prix naturel. Et inversement si la quantité apportée au marché
est supérieure à la quantité naturelle.
Il en découle notamment que la courbe de dépense naturelle est
supprimée et que l'équation de l'échange réalisée n'est plus la
condition générale de détermination du prix de marché. Ses deux membres
diffèrent généralement l'un de l'autre; leur égalité n'est qu'un cas
particulier dépourvu de signification eu égard au problème posé.
Cette interprétation (26) ne nous semble pas acceptable (26).
Partons d'une quantité apportée au marché inférieure à la quantité
naturelle. Ne disposant d'aucune règle de détermination du prix de
marché, fixons arbitrairement le point représentatif de la quantité
et du prix de marché sur la surface nord-ouest. Le prix de marché
étant supérieur au prix naturel, la quantité apportée au marché est
censée augmenter. Supposons qu'elle demeure inférieure à la
quantité naturelle (voir la note (27) p. 18). Il est alors clair que le
prix de marché correspondant à cette nouvelle quantité ne peut être
représenté par un point quelconque de la même surface. En effet,
si l'argument des deux surfaces est appliqué au point dont les
coordonnées sont le prix et la quantité naturels, il doit être appliqué
également à tous les autres points dont les coordonnées sont le prix
et la quantité de marché. Dans le cas contraire serait contredite la
règle, posée au départ, de l'exclusion des demandeurs. Il s'ensuit
que ce ne sont pas les deux surfaces qui sont pertinentes, mais un
lieu de points, ou courbe, qui, sur la base de la règle adoptée, est
décroissante.
L'interprétation la plus évidente du résultat obtenu est que
chaque point de cette courbe représente le prix (maximum) que les
demandeurs sont disposés à payer pour obtenir les différentes quan-

(25) Elle est, croyons-nous, partagée par P. Garegnani (quelques indications se trouvent
dans Valore e Domanda effettiva, Turin, Einaudi, 1979). Même si elle ne reflète pas fidèlement
la position de cet auteur, l'interprétation ci-dessus a le mérite d'exprimer clairement la
lecture que la tradition classique fait du texte de Smith. C'est à ce titre qu'il nous a semblé
utile de la discuter.
(26) Nous ne discutons ci-après que ce qui est à notre avis son point faible central.
Remarquons cependant que l'interprétation de la demande effective comme couple prix
naturel - quantité naturelle, tout en étant conforme à la théorie classique (ricardienne),
n'est guère compatible avec la position de Smith (cf. le § 9). D'autre part, la thèse que
nous examinons implique une conception empiriste du prix de marché pour lequel aucune
règle de détermination n'est proposée (cf. le § 10).
18 Carlo Benetti

tités apportées au marché. La notion de demande effective, pourtant


considérée comme centrale, ne sert alors qu'à définir le point par
où passe nécessairement cette courbe.
Sont ainsi mis en place les principaux éléments constitutifs d'une
courbe de demande dont on ne voit d'autre fondement rationnel
que celui qui lui a été donné en particulier par A. Marshall (27).
La critique de l'interprétation néo-classique du marché smithien que
nous avons proposée plus haut s'applique alors à la conception ici
exposée, qui doit donc être écartée.

8. Reprenons le problème au point où nous l'avons laissé au § 6.


Deux questions se présentent ici. Il s'agit d'une part de dégager les
règles de détermination de la courbe de dépense naturelle et d'autre
part de concevoir un processus d'évolution des variables de marché
tel que leur gravitation autour des niveaux naturels soit assurée. Ce
second point sera traité en annexe.
Sur la première question, cruciale, Smith ne fournit aucune
indication explicite : durant le processus de gravitation intervient de
façon décisive « la » demande effective, mais Smith ne précise jamais
si elle se modifie ou non et, dans le premier cas, selon quelles règles
elle varie. Les conditions d'intelligibilité du fonctionnement du
marché ne sont donc réunies que si l'on parvient à combler cette
lacune.
Nous avons vu au § 2 que pendant le processus de marché le
niveau naturel des salaires et des profits reste inchangé. Suivant
Smith, on en déduit que le niveau de la richesse (ou du revenu)
est également inchangé : il représente la richesse globale qui
correspond à un état donné de la population et de l'accumulation des
fonds exprimé par le taux naturel du profit et du salaire. Le
revenu ainsi défini correspond à ce que l'on peut appeler le revenu
naturel, Rw. La demande effective sur chaque marché peut alors être
exprimée comme un fractionnement du revenu naturel, inchangé,
soit D* = <pt RM .
Il s'agit alors de savoir comment peut être déterminé le vecteur <p4
et quel est son comportement durant le processus.
Commençons par ce deuxième point. Faute d'indications
textuelles, tentons de dégager l'interprétation qui semble la plus plausible.
Elle s'appuie sur une argumentation de type négatif. Afin qu'une
variation des quantités apportées au marché et des prix de marché

(27) Le problème ne se modifie pas si, partant, comme nous l'avons fait, d'une quantité
de marché inférieure à la quantité naturelle, on suppose qu'à la période suivante la
première devient supérieure à la seconde. La difficulté se trouve simplement déplacée. La
seule manière de la supprimer serait de supposer que, d'un seul coup, à la période suivante
serait apportée au marché une quantité égale à la quantité naturelle. Mais cette hypothèse
est, à l'évidence, totalement arbitraire.
Gravitation des prix de marché 19

se traduise par une variation du pouvoir d'achat affecté à ce marché,


il faudrait supposer que des effets de substitution et de revenu se
produisent, d'où résulteraient une déformation et un déplacement de
la courbe de dépense naturelle. Or, ces effets n'ont de signification
claire qu'au sein d'une théorie de consommateur rendant compte
des réactions de celui-ci face à des variations des variables qui entrent
dans son calcul de maximation sous contrainte. En d'autres termes,
la déformation et le déplacement de la courbe de dépense naturelle
ne sont intelligibles que si cette courbe est une courbe de demande.
Mais, avons-nous vu, tel n'est pas le cas : elle représente une fraction
du revenu naturel global et non pas une courbe de réaction du
consommateur face aux variations paramétriques.
On peut alors suggérer que, puisque les facteurs qui autorisent
à envisager des mutations de la courbe de dépense naturelle ne sont
pas compatibles avec les conceptions de Smith, celle-ci n'a aucune
raison évidente de se modifier par suite des changements qui se
produisent durant le processus de marché. Elle peut, évidemment,
varier, mais uniquement sous l'action de forces qui sont, par
construction, inchangées pendant la gravitation. On est ainsi conduit à
l'idée que le fractionnement ^ est univoquement lié au niveau de la
richesse, ou encore que la structure de la richesse ne se modifie que
parallèlement à la variation de celle-ci. Des indications significatives
en ce sens se trouvent dans les livres III et IV de La richesse des nations.
En outre, dans l'analyse du marché, la structure de la richesse
ne peut évidemment pas être représentée comme structure
productive : non seulement en raison des ambiguïtés qui pèsent sur la
notion smithienne de production, mais aussi parce que l'on ignore
nécessairement les quantités apportées au marché pour lesquelles est
vérifiée l'égalité entre le prix de marché et le prix naturel (28). Elle
ne peut être saisie que comme structure de la dépense ou, si l'on
veut, comme dimension relative des débouchés de chaque marchandise.
Nous pouvons alors écrire : Pf(£) QÎUO = <Pi RW = constante.
Cette relation (29) est fondamentale pour la construction d'un schéma
formalisé de gravitation que nous proposons en annexe.

9. Le dernier point qui reste à traiter concerne la détermination


de (pt Kn , c'est-à-dire des demandes effectives ou pouvoir d'achat

(28) Cf. le § 12.


(29) Le revenu global, où toute fraction cp^ de celui-ci constitue la mesure des prix
la plus appropriée. En particulier elle permet d'éviter l'inconvénient lié à la mesure des
prix en termes d'un prix unitaire : le prix de marché de la marchandise-numéraire serait,
dans ce cas, toujours égal au prix naturel.
Soulignons que la relation ç^ RM = constante, obtenue ici comme hypothèse
d'interprétation la plus plausible, est par contre logiquement justifiée si la demande effective
est déterminée à partir du système des prix de production (cf. n. (30), p. 20).
20 Carlo Benetti

effectivement présent sur les divers marchés. Une possibilité, à


première vue plausible, consisterait à les relier aux revenus distribués.
Mais elle est radicalement exclue puisque les demandes effectives
d'une part sont définies aux prix naturels alors que les revenus
distribués sont nécessairement évalués aux prix de marché; d'autre part
doivent rester inchangées pendant le processus de gravitation alors
que les revenus distribués se modifient parallèlement au changement
des quantités.
Les demandes effectives ne peuvent donc être déterminées que
sur la base de variables extérieures au marché. La seule voie ouverte
semble la suivante. Le pouvoir d'achat présent sur un marché peut
être conçu comme le produit d'un prix unitaire et d'une quantité.
Ce prix est, par définition de la demande effective, le prix naturel.
La quantité n'est ni la quantité demandée (cf. les § 5 et 6), ni, sauf
au terme du processus, la quantité présente sur le marché. La réponse
à la question posée réside alors dans la théorie des prix naturels,
qui permet la détermination du système des prix sur la base de la
configuration naturelle des quantités et de la distribution du
surproduit conformément à la norme d'uniformité du taux de profit.
Mais, arrivé à ce point, il est malheureusement impossible d'aller
plus loin. On ne trouve chez Smith aucune théorie satisfaisante :
la conception du prix naturel comme somme de composantes (que
nous avons utilisée au § 2) est inadéquate; les taux naturels de profit
et de salaire restent inexpliqués. Il nous faut donc nous résigner à
admettre que les grandeurs cpi Rm ne sont pas susceptibles d'être
connues. Elles ne peuvent donc être considérées autrement que
comme des données arbitrairement fixées, sur la base desquelles se
déroule le processus de marché.
Remarquons cependant que cette limitation de la théorie smi-
thienne du marché n'est pas susceptible d'être généralisée à l'ensemble
de la pensée classique, au sein de laquelle une théorie des prix naturels
a été produite : formulée par Ricardo, elle a été rigoureusement
établie par Sraffa. A partir de cette théorie les grandeurs <p* Rw
peuvent être déterminées (30). Leur interprétation sera proposée

(30) C'est ce que nous avons proposé dans notre ouvrage cité chapitre 5. On obtient,
dans ce cas, cp$ RM = O_" Vf quantités naturelles et prix naturels du système de Sraffa,
donnés antérieurement au processus de marché. Le pouvoir d'achat présent sur le marché
étant ainsi déterminé, le prix de marché peut se fixer, suivant la procédure indiquée au
§ 6, comme la proportion entre ce pouvoir d'achat et la quantité apportée au marché.
Le système des prix de production est donc logiquement le point de départ de l'analyse
du marché.
Une telle démarche est impraticable pour Smith. Suivant la définition qu'il en donne,
le prix naturel ne peut être calculé qu'en partant de la quantité présente sur le marché.
Dès lors il n'est pas possible de déterminer ç^ Rw à partir de la conception de la demande
effective comme le produit du prix naturel par une quantité, cette dernière ne pouvant
être obtenue que si l'on connaît le prix naturel et la courbe de dépense naturelle.
Gravitation des prix de marché 21

au § 11, après avoir tenté d'éclaircir quelques passages où la position


de Smith est particulièrement ambiguë et, surtout, précisé le jeu de
la concurrence.

10. Aux pages 63-64 de La richesse des nations Smith relie l'écart
entre prix de marché et prix naturel d'une part à la confrontation
entre demande effective et quantité apportée au marché, d'autre
part à la richesse des concurrents (les acheteurs) et à la nature du
produit (selon qu'il a « pour eux plus ou moins d'importance »).
C'est l'influence de ce dernier facteur sur l'écart des prix que l'on
serait tenté d'expliquer en termes d'élasticité de la demande de
consommation déduite de considérations relatives à l'utilité du
produit.
Cette interprétation n'est pas aussi évidente qu'elle le semble à
première vue. Tout d'abord elle ne nous paraît pas justifiée par les
textes de Smith. Le chapitre VII appartient à l'ensemble des trois
chapitres (V, VI et VII) dans lesquels Smith se propose d'étudier
« les principes qui règlent la valeur d'échange des marchandises » (31).
Or, cette étude est précédée de la distinction nette entre la valeur
d'usage (qui « exprime l'utilité d'un objet particulier » (32)) et la
valeur d'échange, que Smith présente comme opposition entre ces
deux notions : il rejette la première pour ne retenir que la seconde.
Quelles que soient les critiques que l'on peut adresser (et que l'on
a adressées) à cette position de Smith, elles ne justifient nullement
le reproche d'incohérence, qui serait pourtant inévitable si l'on
introduisait la notion d'utilité dans l'explication des prix.
D'autant plus que l'effet de la nature du produit sur la fixation
du prix de marché peut être pris en considération en dehors de
l'utilité, en s'appuyant sur la notion de demande effective dégagée
plus haut. Il suffit, pour cela, d'admettre que la position des courbes
de dépense naturelle relatives aux différents marchés reflète la nature
du produit apporté au marché. Il existe cependant des exceptions,
tel le cas d'une forte pénurie qui se fait sentir pour des produits
« nécessaires à la vie durant le siège d'une ville ou durant une
disette » (33). Dans ce cas, manifestement exceptionnel, l'écart des
prix serait lié à un déplacement de la courbe de dépense naturelle,
ce qui se traduirait par l'indétermination du processus de gravitation.
Abordons maintenant le point le plus intéressant, le jeu de la
concurrence tel qu'il est indiqué par Smith page 64 : « Lorsque
la quantité apportée au marché excède la demande effective, elle
ne peut être entièrement vendue à ceux qui sont disposés à payer...

(31) Op. cit., p. 33.


(32) Ibid., p. 32.
(33) Ibid., p. 64.
22 Carlo Benetti

[le prix naturel]... Une certaine partie doit être vendue à ceux qui
sont disposés à payer moins et le bas prix qu'ils payent doit réduire
le prix de toute la quantité. »
S'appuyant sur la conception du processus de gravitation que
nous avons proposée, ce texte est susceptible de deux interprétations
différentes selon que l'on maintient ou l'on abandonne l'hypothèse,
posée au début, suivant laquelle à chaque marchandise est associé
un prix unitaire unique.
Dans le premier cas, la réduction du prix « de toute la quantité »
consécutive au « bas prix » payé pour une partie de la marchandise
signifie que ce dernier se transmet à toutes les unités vendues. Il
s'identifie alors au prix de marché. Cela n'est possible que dans
deux éventualités. Soit le prix de marché est proposé dès l'ouverture
des échanges; toute la quantité présente sur le marché est vendue
à ce prix, ce qui contredit le texte cité. Soit le prix initialement
proposé diffère du prix de marché et il faut admettre une hypothèse
implicite de tâtonnement de telle sorte que les transactions
envisagées à des prix différents du prix de marché soient annulées et
que seuls soient exécutés les contrats stipulés au prix de marché.
Mais une deuxième interprétation, plus féconde et plus conforme
au texte de Smith, peut être avancée. Dans le passage cité une partie
de la quantité présente sur le marché est vendue au prix naturel
et les (ou la) parties restantes sont vendues à un prix inférieur. Plus
généralement est affirmée l'existence, sur le marché, d'une série de
prix différents auxquels sont écoulées les différentes parties de la
marchandise considérée. Dans ces conditions, le « prix de toute la
quantité » n'est pas un prix unitaire mais une moyenne de prix
différents. Le prix de marché, déterminé par la procédure suggérée
au § 6, est alors un prix moyen tel qu'il résulte de la moyenne
arithmétique des divers prix de vente pondérés par les quantités.
Pour ces derniers nous proposons l'appellation de prix contingents,
afin qu'ils soient distingués du prix de marché. Un prix est
contingent en ce sens que sa formation n'est pas le produit d'une loi mais
est soumise aux circonstances fortuites et particulières, propres à tel
marché à un moment donné. La seule règle que l'on puisse énoncer
sur les prix contingents et qui assure leur compatibilité avec la
conception smithienne du marché est que, à tout moment du
processus, leur moyenne pondérée doit être égale au prix de marché,
étant entendu que celui-ci est déterminé, indépendamment de cette
moyenne, selon la procédure indiquée au § 6.
La notion de prix contingent peut être ultérieurement éclaircie
si l'on compare la relation entre prix de marché et prix contingent
dans le schéma de Smith, avec la formation du prix décrite par A.
Marshall dans le chapitre 2 du livre 5 des Principes. Le prix contingent
a une position analogue à celle du prix effectif chez Marshall; la
Gravitation des prix de marché 23

différence est par contre significative entre le prix de marché et le


« vrai prix d'équilibre » temporaire (34). Dans l'exemple du marché
du blé choisi par Marshall la quantité et le prix d'équilibre sont
respectivement de 700 q. et de 36 s. Si, faute d'information adéquate,
500 q. de blé sont vendus à un prix de 37 s. un effet de richesse se
produit au détriment des consommateurs. Cependant, dit Marshall,
« ensuite le prix doit commencer à baisser et le résultat sera
probablement que 200 q. supplémentaires seront vendus et le marché sera
clos à un prix d'environ 36 s. » (36) . Ce résultat est obtenu moyennant
l'hypothèse « implicite » d'utilité marginale constante de la monnaie.
Elle assure que le prix et la quantité d'équilibre ne seront pas
modifiés par l'existence d'échanges à des prix différents des prix
d'équilibre. Le pouvoir d'achat affecté au marché considéré est alors
supérieur ou inférieur à la dépense d'équilibre selon que les effets de
richesse jouent au détriment ou à l'avantage des consommateurs (36).
La différence avec le processus smithien apparaît clairement. A
la place du prix d'équilibre nous avons ici le prix de marché,
prédéterminé par rapport aux prix contingents et qui règle leur moyenne
pondérée. Dès lors l'hypothèse implicite, qui résulte de la procédure
de fixation du prix de marché, est que, quelle que soit la dispersion
des prix contingents, soit maintenu constant le pouvoir d'achat
affecté au marché considéré : les vendeurs présents sur un marché
reçoivent donc, globalement, une même quantité de numéraire,
indépendamment de la manière dont, à travers les prix contingents,
elle se distribue entre les différentes parties de la quantité qu'ils
apportent au marché (37).
A partir de la notion de prix contingent il devient possible de
désagréger le schéma de gravitation, c'est-à-dire de tenir compte de
la présence sur un marché d'une pluralité d'agents qui,
conformément à la présentation donnée par Smith, sont typiquement des
propriétaires de ressources (les fonds et le travail). Il s'agit même
de la seule possibilité significative de désagrégation. En effet, doit
être exclue toute autre désagrégation, que ce soit au niveau de la
production, dont le concept n'est pas formé par Smith, ou du côté
des consommateurs, puisqu'elle se révèle incompatible avec la notion
de demande effective, du moins telle que nous l'avons interprétée.

(34) A. Marshall, op. cit., p. 278.


(») Ibid.
(36) La seule justification de cette hypothèse fournie par Marshall est d'ordre
empirique : sur les divers marchés l'acheteur « dépense une petite partie de ses ressources
totales» (p. 279). C'est, dit Marshall, normalement le cas pour les marchés des
marchandises, contrairement à ce qui se passe sur le marché du travail.
(37) Cette contrainte de pouvoir d'achat est une nécessité purement logique, dont
la seule justification réside dans l'interprétation que nous avons donnée de la demande
effective (cf. aussi le § 11).
24 Carlo Benetti

Dès lors que l'on introduit les prix contingents la rentabilité des
ressources sur un marché donné n'est plus uniforme : à l'inégalité
des taux de rémunération entre les marchés qui résulte des écarts
entre prix de marché et prix naturels s'ajoute l'inégalité des taux
de rémunération au sein de chaque marché qui, à son tour, influe
sur le déplacement des ressources entre les marchés. Même si la
moyenne des prix contingents sur chaque marché est soumise à la
règle de l'égalité avec le prix de marché correspondant, tel qu'il
est déterminé par la demande effective, l'évolution des quantités ne
suit plus le schéma simple construit à partir des seuls écarts entre
taux de profit de marché et taux de profit naturel, que nous
proposons en annexe.
Nous n'entreprendrons pas dans cet article l'analyse du processus
de marché qui résulterait de l'introduction des prix contingents.
Soulignons seulement qu'elle exigerait la prise en compte des
interdépendances des marchés que nous n'avons pas explicitées dans cette
étude (cf. annexe).
En concluant sur ce point remarquons que dans l'interprétation
que nous avons proposée du marché smithien sont à l'œuvre trois
sortes de prix : les prix naturels, les prix de marché et les prix
contingents. Cette distinction permet de mettre à jour l'erreur que nous
croyons déceler dans la conception traditionnelle du marché
classique. Il est d'usage de considérer le prix naturel comme prix «
théorique » et le prix de marché comme un prix « empirique » ou fortuit,
que, pourtant, une croyance bien établie relie, à travers le processus
de gravitation, au premier (38). L'explicitation, même sommaire, de
ce processus conduit à une conclusion bien différente. Le prix de
marché n'est pas moins « théorique » que le prix naturel : tout
comme celui-ci, il doit être le produit d'une loi générale de
détermination et d'évolution. La tradition semble avoir confondu le prix
de marché et le prix contingent. De ce fait, elle s'est interdit l'accès
au processus de gravitation et, par là, au concept de marché classique.

11. Arrivés à ce point, nous pouvons estimer qu'ont été mis en


place les éléments suffisants permettant de saisir les principaux traits
de la conception smithienne du marché. Rappelons que sa limitation
la plus grave, à savoir l'indétermination des grandeurs <p$ R.n , peut
être supprimée en utilisant la théorie des prix de production. Mais,
quel que soit le progrès analytique ainsi réalisé, on ne se heurte pas
moins à la difficulté centrale d'interprétation de la notion de demande
effective.

(38) Comment appeler autrement l'assurance avec laquelle est affirmée la gravitation
des prix de marché autour des prix naturels dès lors qu'elle ne repose sur aucune expli-
citation du processus ?
Gravitation des prix de marché 25

II résulte des développements précédents que les demandes


effectives aux différents marchés consistent en des quantités de pouvoir
d'achat déterminées antérieurement au processus de marché sur la
base des variables naturelles (§ 9). Elles doivent être, à chaque
période, effectivement présentes sur les marchés (§ 6) et rester
inchangées pendant tout le processus (§ 8).
On peut alors suggérer que la conception classique du marché
trouve son expression adéquate dans la figure de l'harmonie
préétablie (39). Nous ne voyons d'autre origine des demandes effectives
présentes sur les marchés qu'une sorte d'autorité centrale extérieure
au marché. C'est en elle que se résume la cohérence ou unité de la
société comme ensemble d'activités indépendantes les unes des autres.
Chargée d'envoyer aux différents marchés les quantités ^ Rn
(arbitraires dans la théorie de Smith ou calculées à partir d'un système
de prix de production) elle doit répéter, à chaque période, cette
même opération. Si ces conditions sont satisfaites, le processus de
gravitation est possible. Sa signification est la suivante : en dehors
de toute concertation, les agents économiques (définis comme
propriétaires de ressources, les fonds et le travail) retrouvent sous une
forme propre au marché (prix unitaires et quantité, salaires et profits
perçus) une configuration prédéterminée, ou naturelle.
Si notre interprétation est correcte, le processus de marché exposé
dans La richesse des nations est centralisé (40). Il s'identifie à la
réalisation progressive de la volonté centrale. La question de la
socialisation marchande posée par Smith reste donc entièrement ouverte.

12. Concluons. Avec A. Smith est mise en place la problématique


du marché comme processus spontané d'ajustement réciproque de
sujets indépendants. Il a donné la mesure de tout ce que la question
de la socialisation marchande engage. Cette question constitue l'un
des axes privilégiés de la réflexion dans toute l'économie politique
postérieure.
En même temps sont jetées les bases d'une conception du marché,
qui ne saurait, sans graves méprises, être considérée comme une
formulation incomplète ou imprécise de la théorie néo-classique.
L'articulation entre prix de marché et prix naturel relève d'une figure
théorique originale, irréductible à celle qui sera successivement
élaborée en termes d'équilibre partiel ou général. Dans ce cas, c'est
une loi unique, celle de l'offre et de la demande, qui règle la for-

(39) Nous résumons ici l'interprétation déjà suggérée dans notre ouvrage cité.
(40) A travers la demande effective, la fameuse main de Smith est rendue bien« visible».
En modifiant radicalement l'analyse, la théorie néo-classique réélabore la notion de marché
sur la base du fonctionnement décentralisé de la demande. Mais le centre n'est pas pour
autant éliminé : il réapparaît dans la figure, également « visible », du commissaire-priseur.
26 Carlo Benetti

mation des prix, aussi bien les prix pendant le processus d'ajustement
que le prix d'équilibre. Rien de tel dans l'approche classique qui
conçoit la formation des prix en termes d'une double loi : l'une
qui règle les niveaux naturels des variables, l'autre qui régit les
niveaux de marché et leur mouvement autour des premiers, pris
comme donnés. Les niveaux naturels fonctionnent donc comme des
pivots.
C'est de l'articulation de ces deux lois que se dégage le concept
de marché classique, que nous avons essayé d'expliciter en partant
des indications fournies par Smith.
Il est vrai que l'intuition de ce type de fonctionnement du marché
est antérieure à La richesse des nations. Mais c'est Smith qui, le
premier, l'a formulée avec toute la vigueur souhaitable (même si l'on
ne peut en dire autant de la précision).
Précisons synthétiquement la notion smithienne de pivot en
rassemblant les éléments épars dans les paragraphes précédents. Suivant
l'interprétation que nous avons proposée, ni le prix naturel ni la
quantité naturelle ne sont des pivots. Les prix naturels, déterminés
sous la contrainte de salaires et profits fixés à leur taux naturel, se
modifient durant le processus avec la variation des quantités
apportées au marché; ce qui résulte à la fois de la définition smithienne
du prix naturel et de la nécessaire absence d'hypothèse sur les
rendements. Quant à la quantité naturelle, cette notion n'est pas
explicitement introduite par Smith. Nous pouvons la définir comme la
quantité apportée au marché pour laquelle est vérifiée l'égalité entre
le prix naturel et le prix de marché. Cette quantité est évidemment
inconnue. Elle ne sera déterminée qu'au terme du processus de
gravitation. A la quantité naturelle correspond un prix naturel
(Pf*
particulier ), lui aussi connu au terme du processus.
Les véritables pivots du processus smithien sont les taux naturels
des salaires et des profits, qui sont les seules variables dont le niveau
est donné indépendamment et antérieurement au processus de marché,
et que celui-ci est chargé de retrouver. Mais la théorie de Smith
est défaillante en ce qu'elle ne fournit aucun principe explicatif
cohérent de ces taux naturels.
Si notre interprétation est correcte on comprend aisément
comment, en partant des propositions de Smith, deux voies, alternatives,
ont pu être empruntées.
L'une, ouverte par Ricardo et achevée par Sraffa, qui, sur la
base d'une théorie de la production, fournit les éléments nécessaires
à la détermination des variables naturelles. Dès lors, non seulement
les taux de salaire et de profit, mais aussi les prix et les quantités
constituent autant de pivots autour desquels doivent graviter les
variables correspondantes évaluées aux prix de marché. Cette figure
est celle du processus classique achevé.
Gravitation des prix de marché 27

La seconde voie est suivie par Malthus. En formulant en termes


d'offre et de demande les règles de la détermination des salaires et
des profits naturels, il conçoit la formation des prix sur la base d'une
loi unique qui régit aussi bien les niveaux naturels que les niveaux
de marché de toutes les variables. C'est cette loi qui, établie sur de
nouvelles bases analytiques par A. Marshall et L. Walras,
constitue le fondement de l'interprétation du marché actuellement
dominante.
Il serait de la plus grande importance pour l'intelligence de la
question centrale de la socialisation marchande de pouvoir comparer
les différentes figures théoriques du marché que l'économie politique
a élaborées tout au long de son histoire. Même si des rapprochements
partiels sont d'ores et déjà possibles, qui font apparaître des
difficultés communes dans des cadres analytiques différents, il est
prématuré de tenter une étude comparative d'ensemble qui soit
significative (41). Le principal obstacle est le trop faible degré
d'élaboration que, deux siècles après son inauguration par Smith, connaît
encore aujourd'hui la théorie classique du marché.

Université de Paris X-Nanterre.

(41) Dans cet essai nous avons tenté de mettre à jour quelques-unes des divergences
analytiques profondes qui séparent les deux conceptions, smithienne et néo-classique.
La première est totalement extérieure à l'idée que les agents, offreurs et demandeurs,
atteignent progressivement une situation de compatibilité réciproque de leurs plans
individuels, à travers un échange privilégié d'informations avec le commissaire-priseur, lieu
unique de la variation des prix durant le processus. Apparaissent également quelques
difficultés communes, tels la centralisation (sous des formes évidemment différentes)
des deux processus de marché, et le rapport que la position de référence entretient avec
le processus d'ajustement. Dans le modèle smithien (et, croyons-nous classique, cf. notre
ouvrage cité) la configuration naturelle est effectivement présente (sous la forme de
demande effective) sur le marché durant le processus d'ajustement. Dans le modèle
néoclassique, la situation d'équilibre est présente durant le processus, en particulier en tant
que croyance attribuée aux agents, sur la base de laquelle est rationalisé leur
comportement. Tout en tenant compte de la restriction indiquée dans le texte, nous ne voyons,
en l'état actuel de la théorie, de raisons décisives qui justifieraient la supériorité d'une
figure par rapport à l'autre.
28 Carlo Benetti

ANNEXE
C. Benetti et Ph. Michel

Cette annexe contient une formalisation possible du processus smithien de


marché. Elle s'appuie d'une part sur l'interprétation que nous avons proposée
de la demande effective et du prix naturel (équations (1) et (2)); d'autre part sur
les indications fournies par Smith à propos des relations entre les écarts des taux
de profit et les écarts des prix (équation (3)), et entre les écarts des quantités et
les écarts des taux de profit (équation (4)). L'étude mathématique de cette annexe
a été faite par Philippe Michel que je remercie vivement.
(1) PT(0.Q3(0 = c,.
Définition du prix naturel associé à la quantité apportée au marché
(2) QS Pf = (1 + rn) wn Lq? - £f (QO)
«oit
SOlt p»
*i _
— S* ^^
„ .

A la période (t) lorsque la quantité apportée au marché est Q^(t ) le prix naturel
qui lui est associe est r\ [t ) =
Evolution du taux de profit
(3) r?(t) -rn =

Remarque : les prix de marché sont liés aux salaires de marché par la relation
QS(O Pf(0 = (i + rT{t)) wT{
La loi d'évolution de r™(f) correspond à une loi d'évolution du salaire w™(t)
que l'on obtient par substitution dans la dernière équation de r™(t).
Définition de la quantité naturelle : on appelle quantité naturelle QJl la quantité
apportée au marché pour laquelle est vérifiée l'égalité entre le prix de marché et
le prix naturel. Dans ce cas le prix naturel est P"* (cf. § 12). La quantité naturelle Q,"
vérifie ft»(Q3) = Q. En effet, on a : Ct = Pf QH - Pf Q% = gî{Q% par
définition du prix naturel. Nous ferons l'hypothèse que gf est croissante et
continûment derivable. Alors Q* est défini de manière unique.
Evolution des quantités :
(4) Q3(« + 1) - Q.", = p^y (rHO - r").

Etude de révolution des quantités


On pose :
— 03-
On obtient :
U(* + 1) = QJ(« + 1) - QTt = ^y (rHO - rn)

,,J d _gf(QS(O)'
~YiW\Q?(0 Q5(0
Gravitation des prix de marché 29

q» + U(0

On pose :
ïil«s I Q.»- 0,11}

K - Max ;QiGA

Théorème : S'il existe un nombre a positif et inférieur à (OJ| — |U(o)|)/Â tel


que pour tout t, |yi(0 | < flj alors la suite U(f) est convergente, de limite 0. La
suite est monotone si Yi(0 < 0j elle est alternée si yi(f) > 0.
a) Nous allons montrer par récurrence la propriété :
l U(*) + Q,1 e A, c'est-à-dire | U(t) | < aOi(o) — 0,1 1
|

\et U(0 | < |U(0)|.


|

On a bien :

Supposons :
U et
On a :

OJJ et QJ| + U(f) appartiennent à A. Alors d'après le théorème des


accroissements finis :

Par ailleurs, on a :
105 + u(0 U(o | > or*—
1

On obtient :
+ 1) i <

Par hypothèse ak/(Q^ |U(o)|) est inférieur à 1.


Il en résulte que |U(* 1)1 < |U(*) |. Par conséquent, |U(t+ 1) | < |U(o)
et |U(*+ 1) + 03-03 Q,"«-Q.IJ|< IQJW — QTil car:
U(t) + 0,1 G A;
ainsi XJ(t + 1) + Q,* G A. La récurrence est démontrée.
b) En outre, on a pour tout t

Donc la suite U(f) converge vers 0.


30 Carlo Benetti

c) La quantité Ç^\ + XJ(t) est positive :


Q3 + U(0 ^ QTi— |U(t)| > Q"< — |U(o) | > ak > 0.
Donc —
U(*=rr—
+t —
1) est du signe de :

g? étant croissante, ^f(Q," + U(f)) —gtiQÏÏ) est du signe de U(t). Ainsi


est du signe de — Yi(0-
Interprétation : L'existence de conditions initiales Oj(o) telles que les hypothèses
du théorème soient vérifiées équivaut à

<QTi.

En effet, pour Qj$(o) = QJ|, l'hypothèse du théorème s'écrit :

car A ne contient alors que le point QJ| .


Réciproquement, si la condition (*) est satisfaite, par continuité, elle le sera
dans un voisinage de QJ!- : B = {Q>i| Q,$ — Q^J^s}. On vérifie que pour
|

Q5(o) 6 B, A est contenu dans B et k vérifie : | Yi(0l * < Q5(<0 < Q.1 — I U(o)l
et le théorème s'applique.
Commentaire
a) En ce qui concerne la formalisation présentée deux points sont à souligner.
Tout d'abord sa principale limitation : elle consiste dans le fait que les
interdépendances entre les marchés ne sont pas explicitées. Ensuite remarquons que les
équations (3) et (4) ne sauraient être interprétées comme des équations d'offre : d'une
part y figurent les variables naturelles, par hypothèses inconnues des agents; d'autre
part aucune référence n'est faite au coût de production. Ces équations ne sont donc
pas l'expression de comportements. Elles décrivent l'évolution des variables de
marché saisies, conformément aux indications de Smith, à travers leur écart aux
variables naturelles correspondantes.
b) L'interprétation de la condition de convergence des variables de marché
vers leur niveau naturel s'appuie sur l'explicitation de la gravitation des prix de
marché par rapport aux Pf*. Celle-ci résulte du double ajustement d'une part
des Pf* par rapport aux Pf ; et d'autre part des Pf par rapport aux Pf * . Ce dernier
ajustement n'est que le reflet de l'ajustement des quantités car on a :
a?(O°-(t)) P™(OnA
i[) QS(O l ~
01 '
On explicite donc :
rf(0 — '» =
Ce qui implique avec (3) :

«,(0
Or on a :
Ci ~
Q8(0 QJKO
Gravitation des prix de marché 31

et • (03 — 03(0).
03(0 03 Q$(0 0!
Donc on obtient :
_ai/gf(ai)
05(0 c.
Cette approximation est valable pour Q%(t) voisin de
La relation (*) : < Q," s'écrit alors m
03
Par ailleurs, on a, pour = ^ et 8,i(t) =

Arf rf (0 - rT(t -
AP Pf
Arf
où s2/(a;) indique l'élasticité de la variable x par rapport à la variable y.
La condition (*) s'écrit alors :

et pour VO1Sm

La condition de stabilité locale est donc :


I s (O°) I <T I e (V™)
I

l'élasticité des quantités par rapport au taux de profit doit être, en valeur absolue,
inférieure à l'élasticité des prix par rapport aux taux de profit. Remarquons que
l'élasticité des prix a été obtenue en tenant compte du double ajustement des Pf*
par rapport aux Pf et des Pf par rapport aux Pf * .
Cette condition de stabilité est une condition économique courante pour les
processus d'ajustement par les quantités (42).
c) On remarque que la convergence est indépendante du signe de oc,j(£) et
de $i(t). Seul le mouvement en est affecté. Et puisqu'il n'y a pas de raison que le
signe de on(t) et de $i(t) reste inchangé, le mouvement de gravitation est, dans le
cas général, tantôt alterné, tantôt monotone.
Nous avons observé que dans la formalisation retenue ici les interdépendances
des marchés ne sont pas explicitées. Elles n'apparaissent qu'implicitement. On
peut interpréter le signe négatif de (3j(£) comme l'expression de l'interdépendance
au niveau de l'allocation des ressources et le signe négatif de on(t) comme exprimant
l'interdépendance au niveau de la production. Cette dernière est cependant plus
difficile à admettre que la précédente compte tenu de la position propre à Smith
en théorie de la production.

(42) La représentation graphique de ces processus d'ajustement est complexe en raison


de la variation des prix naturels. On peut néanmoins en donner une représentation
partielle limitée aux gravitations des prix et des quantités. On obtient alors la même
illustration que celle que nous avons proposée dans le cas où les prix naturels sont déterminés
sur la base d'un système de prix de production (cf. notre ouvrage cité p. 104-107).