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ISLAM I Avant-propos

SOULEVER
LE VOILE
Par Catherine Golliau

LE POINT
74, AVENUE OU MAINE,

L
75682 PARIS CEDEX 14
Tél. : 01.44.10.10.10 e libre-arbitre existe-t-il en Islam?
Fax: 01.43.21.43,24 Oui. La loi musulmane peut-elle évo­
Service abonnements B 600,
60732 Sainte-Geneviève Cedex
luer? Oui. Existe-t-il de grands phi­
03.44,62.52.20 losophes en Islam? Oui. Mais qui le sait?
e-mail : lepoint@presse-info.fr Trop peu de monde. Car qui, même chez
Président-directeur général, les musulmans cultivés, connaît l'œuvre
directeur de la publication :
Franz-Olivier Giesbert d'al-Châfi'î, le fondateur de la doctrine
Rédaction en chef et coordination : sunnite, celle que suivent aujourd'hui
Catherine Golliau 90 % des musulmans ? Qui a lu Avicenne
Choix des textes et rédaction
des commentaires et Averroès, les philosophes qui permi­
Mohammed Hocine Benkheira, rent à l'Europe de mieux comprendre
François Gauvin, Éric Geoffroy,
Henry Laurens, Réza Moghaddassi,
Aristote? Qui sait qu'ac­
Daniel de Smet, Philippe Vallat, tuellement c'est en Iran rislam,
Mohyddin Yahia et Nadget Zouggar. que l'on trouve les pen­
Secrétariat de rédaction :
seurs musulmans les
religion
plus modernes et les tant décriée,
Pierre Sommé
Révision
Francys Gramet
Conception et réalisation
plus inventifs? demeure
Rampauo & Associés
L'islam, tout le monde
en parle, mais rares sont
un continent
ceux qui le connaissent. culturel à
Le Point, fondé en 1972, est édité par la
Société d'exploitation de l'hebdomadaire
Le Point - Sebdo.
Société anonyme au capital de Cette religion tant dé­ explorer,
10100160 euros,
74. avenue du Maine, 75682 Paris Cedex
criée demeure un conti­
nent culturel à explorer,
un univers
un univers mental plus riche et subtil.
14. R.C.S. Paris B 312 408 784
Associé principal : ARTEMIS S.A.
Dépôt légal : à parution - n ° ISSN 0242 · 6005 · riche et subtil que nous
n" de commission paritaire: 0605(79739
le donne à croire son image déformée
Impression : Imprimerie Canale,
par le fondamentalisme. Cette richesse,
Borgaro (Italie) , �;;;, . ce cinquième hors-série du Point entend
, _
Diffusion: N.M.P.P. la mettre aujourd'hui à la portée de tous.
LE POINT contrôle les publicités II faut soulever le voile.
commerciales avant insertion pour qu'elles
soient pdrfaitemenl loydles. Certes, l'entreprise est périlleuse: le su­
Il suit les recommandations du Bureau
de vérification de la publicité. jet est trop brûlant pour ne pas susciter
Si, malgré ces précautions, les passions. C'est pourquoi nous par­
vous aviez une remarque à faire,
vous nous rendriez service en écrivant au tons comme toujours des textes fonda­
BVP, BP 4058 • 75362 PARIS CEDEX 08
mentaux. Pour revenir aux sources, loin

m�
des clichés et des préjugés.
�RVD

Toute rePfOductiÔn est Stiba·rd·onflëe Image de couverture : Andrea da Firenze, Averroès, x1v' siècle.
à l'autorisation expresse de la direction
du Point. © Archivo iconografico, 5.A./Corbis

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 3


Sommaire ! ISLAM

La pensée en Islam
Soulever le voile, par Catherine Golliau 3
Lire et comprendre 6
PENSER EN ISLAM, par Rémi Brague 8
L'arabe, langue sacrée, par Marie-Thérèse Urvoy 14

1' LE CORAN ET LA SUNNA 16


Aux sources de la pensée musulmane,
par François Déroche 16
Textes et commentaires 20

Repères : Les débuts de L'islam 30

LE MUTAZILISME 34
La théologie de la liberté,
par Roger Arnaldez 34
Textes et commentaires 38

-· .J LE DROIT 44
Une loi descendue du ciel,
par Mohammed Hocine Benkheira 44
Textes et commentaires 48

LA PHILOSOPHIE 56
§
Entre raison et Révélation,
par Dominique Urvoy 56
Œ1
Textes et commentaires
!
60

9 Repères : Le califat 70

4 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


ISLAM I Sommaire

LE SOUFISME 74
La mystique de l'islam,
par Pierre Lory 74
Textes et commentaires 78

Repères : Les confréries 82

LE CHIISME 84
Un messianisme islamique,
par Daniel de Smet 84
Textes et commentaires 88

Repères : Le kharijisme 94

LA NAHDA 96
Le réveil de l'islam,
par Henry Laurens 96
Textes et commentaires 100

Repères : L'islam aujourd'hui 108


Gilles Kepel : Al-Qaïda dans le texte 110

Entretien avec Malek Chebel: 112


« Une seule alternative : rompre avec le discours théologique »

Carte : confessions et écoles juridiques musulmanes 116

� Lexique 118
Ave< Bibliographie 130

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 5


Lire et comprendre I ISLAM

Lire et comprendre
la pensée n Islam
RENDRE ACCESSIBLES au seurs musulmans, en ef­ « chiffres arabes»), le teurs grecs. La scolas­
plus grand nombre les fet, n'ont pas seulement Moyen Âge chrétien et tique médiévale s'est for­
textes fondateurs de la structuré leur société, juif n'aurait pas été ce mée avec Avicenne et
pensée musulmane, ceux ils ont aussi modelé qu'il a été, il n'aurait pu Averroès, grands com­
qui structurent la société la nôtre. Sans même par­ ouvrir la voie à la Re­ mentateurs d'Aristote. La
et la culture de plus d'un ler des chiffres indiens naissance si un calife ab­ sociologie moderne s'est
milliard d'individus à tra­ que l'Islam nous a trans­ basside n'avait encouragé revivifiée à la pensée
vers le monde, telle est mis (d'où leur nom de les traductions des au- d'lbn Khaldoun.
l'ambition de ce cin­
quième hors-série du
Point. Ambition témé­
COMMENT S'ORGANISE CE HORS-SÉRIE?
raire? Entreprise difficile,
c'est certain. Plus théolo­ • Les textes ont été regroupés en sept parties : les principes fonda­
gique et juridique que phi­ mentaux de l'islam à partir du Coran et de la Sunna, le mutazilisme,
losophique, la pensée mu­ le droit et ses principes, la philosophie (falsafa), le soufisme, le chiisme
sulmane ne s'aborde pas et le courant réformiste du XIXe siècle (Nahda). L'ensemble est intro­
facilement. Elle évolue duit par Rémi Brague, professeur à la Sorbonne et à l'université de
dans un cadre strict, celui Munich, fin connaisseur de l'islam autant que de la pensée antique,
des textes sacrés. L'islam de la scolastique chrétienne et de la culture juive médiévale, et par
est soumission à la Loi di­ Marie-Thérèse Urvoy, spécialiste de la langue arabe, langue sacrée
vine telle qu'elle a été ré­ dont l'étude est l'une des sciences traditionnelles de l'islam.
vélée par Dieu à Maho­
met. C'est à l'intérieur de • Chacun des chapitres est divisé en deux phases : une introduc­
cet espace et seulement tion réalisée par un auteur reconnu (par exemple, pour le réformisme,
là que peut s'organiser la Henry Laurens, professeur au Collège de France) ; ensuite, en vis-à­
réflexion du croyant. C'est vis, les textes eux-mêmes (page de droite) et leurs« Clés de lecture»
de là que vont émerger ou commentaires (page de gauche). Les pages« Clés de lecture» of­
les questionnements : le frent une synthèse des éléments indispensables à une première ex­
Coran est-il créé, comme ploration du texte. Elles l'expliquent, évaluent ses enjeux idéolo­
l'homme, ou incréé et
giques et sociologiques, précisent sa dimension innovante...
donc divin par nature?
Face à un Dieu puissant
• Cette histoire de la pensée en islam comprend, comme toujours
qui exige l'obéissance,
dans nos hors-séries, un appareil critique important sous forme de
l'homme peut-il être libre?
cartes, de chronologie, de mises en perspective historique, ainsi
Si la Loi repose sur un
texte sacré, peut-elle évo­
qu'un lexique explicitant noms et notions.
luer? Comment trouver la
solution aux problèmes • Et la conclusion? Elle est bien sûr consacrée à l'étude de la pen­
qui n'existaient pas du sée musulmane aujourd'hui. Gilles Kepel, professeur à l'Institut
temps de Mahomet ? des sciences politiques, analyse l'impact des écrits d'Al-Qaida, et Ma­
Ce hors-série est une in­ lek Chebel, défenseur d'un« islam des Lumières», explique com­
cursion dans un univers ment, selon lui, les musulmans peuvent retrouver le feu de la contro­
mental différent et pour­ verse pacifique et le plaisir de la pensée.
tant très proche. Les pen-

6 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


ISLAM I Lire et comprendre

Mais comment aborder


en si peu de pages une
pensée qui commence au
v11° siècle et court de l'Es­
pagne à l'Inde? En se
montrant injuste! Comme
pour toute anthologie,
notre choix est partiel et
donc critiquable. Ce hors­
série est une initiation,
rien d'autre. Mais il est
aussi une porte entrou­
verte sur une réalité infi­
niment riche que nous
voulons inviter le lecteur
à découvrir.
Nous n'avons donc retenu
que quelques versets du
Coran et quelques hadiths
pour poser les fonde­
ments des concepts es­
sentiels à la compréhen­
sion de l' islam. Nous
avons aussi dû faire des
choix drastiques entre les
auteurs,les mouvements
et les périodes.
C'est ainsi que nous avons
consacré moins de place
au soufisme, mystique
fondamentale à la com­
préhension de la pensée
et de l'histoire de l'islam,
qu'aux mutazilites,cham­
pions de La liberté mais
longtemps dédaignés et
oubliés. Le soufisme,en
effet, est largement pré­
sent dans deux de nos
précédents hors-séries,
Les Textesfondamentaux grands théologiens et la plus claire et la plus Détail de
des trois religions du Livre grands mystiques,y ont neutre possible. Notre but la mosquée
(disponible en librairie, toute leur place. n'est en effet ni de juger Seyyed,
Éditions Tallandier-Le Deuxième acte : les com­ de la validité d'un auteur Ispahan {Iran).
Point) et Les Textes fon­ mentaires. Ceux-ci sont ou d'un courant,ni d'in­
damentaux de l'ésoté­ réalisés par des spécia­ fluer le lecteur. li est,au
risme. Les grands mys­ listes qui se sont livrés à contraire,de l'aider à dé­
tiques que sont Rûmî et un travail délicat : pré­ passer les partis pris et la
Hallâj ne sont donc pas senter des thèses souvent complexité des textes
présents dans ce recueil, complexes, particulère­ pour mieux les appré­
alors qu'ils avaient vo­ ment chez les mutazilites hender et avoir ensuite
cation à y être. Mais et les philosophes,et les l'envie d'aller plus loin.
Ibn 'Arabî et al-Ghazâlî, expliquer de la manière C. G.

Le Point Hors-série n ° 3 1 Novembre-décembre 2005 1 7


ISLAM I Introduction

La pensée islamique est traversée de paradoxes :


élaborée en langue arabe par des intellectuels persans
puisant aux sources grecques, elle connut son plus
grand retentissement hors de l'islam. Si elle ne parvint
pas à négocier le tournant de la modernité, ses avancées
rendirent possible les Renaissances occidentales.

PENSER
EN ISLAM
Par Rémi Brague

L
e plus ancien fait dans l'histoire de conquérants laissèrent le système ad­
l'islam que l'on puisse dater de façon ministratif en place. Ils n'intervinrent pas
incontestable est, au vue siècle, la non plus dans les querelles entre Églises
conquête du sud de la Méditerranée, du chrétiennes. Les conquérants arabes for­
Moyen-Orient et de l'Iran par des tribus maient une mince élite militaire. Elle coif­
parties d'Arabie. Il semble s'être formé fait des pays qui depuis plusieurs siècles
Rémi Brague, ensuite, à partir des années 1980 du même avaient adopté soit le christianisme soit,
professeur de siècle, une religion qui re- en Iran, la religion de
philosophie arabe
et médiévale à Paris-1,
fusait d'associer au Dieu Jamais la philosophie Zoroastre* ou le mani­
unique et créateur que chéisme*, et étaient tous
et de philosophie des
tout le monde acceptait n'a connu en islam saupoudrés de commu­
religions à l'université
de Munich. des divinités intermé­ ce phénomène nautés juives.
Parmi ses dernières diaires. Elle se rattachait propre à l'Europe En matière de religion,
publications, à un message reçu par Ma­ les Arabes mirent en
La Sagesse du monde homet. Un Livre, le Coran, l'enseignement place un système patient.
(Le Livre de Poche, en recueillit le contenu. dans les universités. Pour les polythéistes, l'is-
2002), Introduction
Les pays conquis, Sy- lam ou la mort. Mais exis-
au monde grec
(Éditions de la rie, Égypte, Mésopotamie, Iran, étaient taient-ils vraiment? Abandonner l'islam
Transparence, 2005) des régions de vieille civilisation. Leur était puni, en principe de mort. Pour les
et La Loi de Dieu développement social et culturel était « gens du Livre », juifs et chrétiens, la
(Gallimard, 2005). très supérieur à celui de l'Arabie. Les conversion n'était pas obligatoire mais•

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 9


Introduction I ISLAM

,+ avantageuse: elle libérait d'un impôt spé­ lémique contre le dualisme des mani­
cial et de certaines vexations; elle per­ chéens, puis contre les« gens du Livre »,
mettait de s'élever dans la société. En enfin contre les innovations jugées« hé­
conséquence, il se forma en quelques rétiques », suscita une discipline spéciale,
siècles une société à majorité musulmane. le Kalâm* (cf p. 34). La théologie chré­
Les nouveaux convertis apportèrent tienne se propose d'explorer au moyen
avec eux bien des éléments de leur an­ de la raison le don que Dieu fait de soi.
cienne culture : prières chrétiennes, ré­ Le Kalâm cherche à défendre la tradition
cits juifs sur les anciens prophètes, pra­ en montrant qu'elle est plus plausible que
tiques juridiques locales, tout cela se ses adversaires. Ses thèmes centraux sont
retrouve dans les déclarations attribuées la nécessité de la prophétie, l'authenti­
à Mahomet (hadiths*). Endossées par le cité de celle de Mahomet, la façon dont
Prophète, ces idées ou règles recevaient elle abroge les messages précédents, l'ar­
une légitimité inouïe. ticulation de la liberté humaine sur la
toute-puissance divine, la nature des ré­
L'arabe, langue véhiculaire compenses et des punitions après la mort.
Dans l'empire des califes, la langue de
communication et de culture était l'arabe. Aristote au secours de l'islam
C'est dans cette langue qu'écrivirent les En Syrie et en Irak, comme en Géorgie et
grands intellectuels qui bâtirent la pen­ en Arménie, on s'occupait depuis long­
sée islamique, et qui n'étaient que rare- temps de philosophie et de sciences. Les
médecins arabes eurent besoin
des traités du médecin grec Ga­
lien*, qu'on traduisit. Aristote*
avait été traduit en syriaque,
la forme d'araméen qui était
pour les chrétiens la langue de
la liturgie et de la culture. Les
L'œuvre d'Averroès besoins de la controverse mu­
connut un immense sulmane requirent la traduc­
succès dans l'Europe tion de ses oeuvres, en com­
mençant par la logique. Sous
juive et chrétienne, l'impulsion d'un noble mécène,
mais n'eut presque al-Kindî*, on synthétisa en
aucune influence dans arabe le néoplatonisme un peu
diffus qui formait le fond de la
le monde musulman. pensée des intellectuels de la
région : des paraphrases de
Plotin* formèrent la Théologie
d'Aristote, des extraits de Pro­
dus le Livre des causes.
Ces traductions furent !'oeuvre
Miniature issue ment des Arabes de souche, mais très de chrétiens des diverses confessions
du Livre de Kali/a souvent des Iraniens : ainsi Sîbawayh, le présentes au Moyen-Orient. Elles furent
et Dimna, d'lbn premier grammairien, Bukhârî*, auteur une entreprise privée, sans soutien de l'É­
al-Muqaffa'*, du premier recueil classique de hadiths, tat. Il faut dissiper la légende de la« Mai­
x,v• s., Le Caire, l'historien Tabarî*, le premier à avoir son de la sagesse » de Bagdad : celle-ci
Bibliothèque commenté tout le Coran. Quant à al­ n'était pas un centre de traductions
nationale. Bîrûnî*, savant universel, il disait qu'il d'oeuvres philosophiques, mais de pro­
aimait mieux être engueulé en arabe que pagande pour la tendance théologique
flatté en persan! que soutenaient les califes.
La nouvelle religion dût se définir en se Un public cultivé de fonctionnaires
distinguant de celles des populations constitua la base sociale d'une florai­
conquises. À partir du vm• siècle, la po- son littéraire et scientifique. Al-Fârâbî*

10 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


ISLAM I Introduction

(cf. p. 62), Turc de culture persane, est bien savoir. II faut aussi parler d'une stagnation
moins connu en Occident que ses suc­ relative, non d'un recul absolu. L'empire
cesseurs Avicenne* (cf p. 64) et Aver­ islamique a continué à s'étendre, aux Indes,
roès* (cf p. 66), pour qui il était pourtant en Indonésie, en Afrique. Bien entendu, on
la grande autorité. Il fut le premier à adap­ ne s'est pas arrêté de penser. Des éléments
ter et à commenter systématiquement les d'origine philosophique ont subsisté. Ainsi,
œuvres logiques d'Aristote. Il réfléchit sur les écoles de droit musulman ont intégré
la place du philosophe dans la cité deve­ un enseignement préparatoire de logique
nue musulmane en s'inspirant de Platon. aristotélicienne. Le Kalâm tardif a emprunté
Cependant, jamais la philosophie n'a à Avicenne. Et l'expérience mystique s'est
connu en islam ce phénomène propre à formulée en combinant deux idées fonda­
l'Europe : l'institutionnalisation de son mentales du philosophe grec Plotin, que
enseignement dans les universités. Les celui-ci distinguait: l'Un indicible, et l'in­
grands philosophes musulmans sont de tellect qui connaît toutes choses. Le sou­
la taille des grands scolastiques de leur fisme (cf p. 74) est devenu ainsi une sorte
époque ou d'après eux. Mais philosopher de « néoplatonisme pour le peuple » où
n'est pas leur métier. Ils l'union à Dieu équivaut
sont musiciens, médecins, parfois à une « disparition »
juristes. Ils font de la phi­ La pensée arabe s'est en Lui. On peut trouver
losophie pendant leurs loi­ refermée sur elle-même cette métaphysique un
sirs et ne l'enseignent que peu pauvre; cela ne l'a pas
de façon privée. La philo­
au moment où elle a empêché d'inspirer des
sophie resta le fait d'une cessé de sentir le besoin chefs-d'œuvre de poésie
très petite élite. En Eu­ d'un contact avec dans toutes les langues de
rope, la pensée des géants les sources grecques. l'islam.
fut répercutée par une ar­ Dans l'ensemble, il reste
mée de « petits profs ». Elle vrai que la pensée mu­
a pu imprégner théologiens, juristes et sulmane a marqué le pas. Et qu'elle a man­
médecins et donner à la pensée des grands qué plusieurs tournants que l'Occident
maîtres un relais social qui a manqué à avait, plus ou moins laborieusement,
leurs confrères musulmans. réussi à négocier : les grandes décou­
Les intellectuels de l'islam ne se sont vertes, la révolution astronomique et phy­
d'ailleurs pas occupés avant tout de phi­ sique, la lecture critique des livres sacrés.
losophie ou de mystique. Ce qui intéres­ Et ce n'est qu'au début du x1x• siècle que
sait le plus les musulmans du Moyen Âge l'Orient a utilisé l'imprimerie.
n'était pas forcément ce qui, aujourd'hui,
intéresse le plus les Occidentaux. Gardons­ Causes de la stagnation
nous d'une illusion de perspective trom­ On s'est beaucoup interrogé sur les
peuse: ne confondons pas ce sur quoi nous causes de cette stagnation intellectuelle.
trouvons le plus de choses dans les librai­ L'essor de l'islam au v11• siècle avait re-
ries d'Europe (le soufisme*, avant tout) et distribué l'espace économique mondial,
ce sur quoi les musulmans écrivaient, voire capté à son profit les circuits commer-
écrivent encore. Ce serait négliger l'im­ ciaux, mis en contact des régions jus­
portance écrasante du droit religieux (fiqh) qu'alors séparées, remis en circulation
(cf p. 44) et des disciplines auxiliaires: tra­ l'or des tombeaux égyptiens et des icônes
ditions sur le Prophète et biographies de byzantines. Sa stagnation fut contempo­
ceux qui les ont transmises ; exégèse du raine d'un arrêt dans la croissance éco-
Coran, grammaire; traités sur les diver­ nomique, au moment même où l'Europe
gences entre écoles juridiques ... latine commençait un décollage qui ne
La pensée arabe semble s'être lentement s'est pas arrêté depuis : croissance dé­
ankylosée, environ à partir du XI" siècle. Il mographique et innovations techniques
faut certes nuancer le constat, varier à l'in­ - donc gain de productivité- s'y provo­
fini selon les régions et les domaines du quaient mutuellement. -+

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 11


Introduction I ISLAM

• La prise de contrôle de l'Empire isla­


mique par les Turcs fut décisive dans la
lutte contre Byzance, depuis leur victoire
à Mantzikert (1071) jusqu'à la chute de
Constantinople (1453). Mais ils servirent
de force de frappe à une orthodoxie cen­
sée représenter la Tradition (Sunna*).
Les quatre grandes écoles de droit
(cf p. 52) s'accordèrent pour dire que
tous les problèmes devaient pouvoir être
résolus à partir des principes énoncés
par leurs fondateurs et qu'il n'était plus
nécessaire d'innover. Ghazâlî* (cf p. 78)
a critiqué la philosophie, mais il a surtout
réalisé une synthèse du droit qu'il ensei­
gnait et du soufisme qui s'était assagi de­
puis l'exécution de Hallâj* en 922. Ces
deux éléments de la vie musulmane ont
depuis lors cessé de s'opposer pour au
contraire se renforcer l'un l'autre. L'ob­ Ifrîqiya
servation stricte de la charia légitime et
leste la quête mystique; celle-ci vient à
son tour animer de l'intérieur l'accom­
plissement des devoirs religieux en en ré­
vélant le sens profond.
La pensée arabe s'est refermée sur elle­
même au moment où elle a cessé de sen­
tir le besoin d'un contact avec les sources
grecques. Elle crut avoir rattrapé et dé­
passé les Grecs et donc pouvoir se pas­
ser de puiser chez eux. Cette impression
n'était pas sans fondement : en mathé­
matiques, en optique, en astronomie, en
médecine, les Grecs furent améliorés et
prolongés. Rhazès* put se permettre de Averroès commenta plusieurs fois les
rassembler des « doutes » (difficultés) œuvres d'Aristote pour en décaper la
contre le médecin Galien; Alhazen* fit pensée des sédiments qui la couvraient.
de même pour l'astronome Ptolémée*. Parallèlement, d'autres savants andalous
En philosophie, Avicenne représente proposaient des hypothèses astrono­
une ligne de partage des eaux ou une dé­ miques plus fidèles à la physique aris­
claration d'indépendance. Le premier, il totélicienne que celles de Ptolémée. Cela
rompit avec l'habitude de rédiger des n'empêcha pas Averroès de soutenir des
commentaires sur Aristote, sur lequel il théories puissamment originales, par
n'écrivit que quelques courtes « notes ». exemple en théorie de la connaissance.
Son œuvre digère la pensée aristotéli­ Son œuvre connut un immense succès
cienne, traite des mêmes sujets que le dans l'Europe juive et chrétienne, mais
philosophe grec, mais de façon originale. n'eut presque aucune influence dans le
Après lui, philosopher, ce ne sera plus monde musulman.
lire Aristote, mais lire Avicenne. En Iran,
sa pensée se combina avec une revivis­ D'une langue à l'autre
cence des traditions réelles ou imaginaires Au Xle siècle, l'Europe s'engagea dans une
de la Perse antique, pour former une « sa­ mutation profonde. L es progrès maté­
gesse divine » restée vivace jusqu'au riels exigèrent des techniques plus fines
xvme siècle. on traduisit donc de l'arabe des traités

12 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


ISLAM Introduction

FOYERS HISTORIQUES DE LA PENSÉE EN ISLAM

Océan Indien
. .=

de médecine. Les papes lancèrent une En 1148, la dynastie marocaine des Al­
réforme intérieure de l'Église et en re­ mohades qui avait pris le contrôle de l'Es­
négocièrent le rapport avec l'Empire. Il pagne mauresque avait placé leurs su­
fallait aux deux adversaires des argu­ jets non musulmans devant le choix entre
ments juridiques. On redécouvrit donc la conversion, le martyre ou l'exil. Parmi
les grands recueils de droit de l'empe­ les juifs qui se réfugièrent en terre chré­
reur Justinien (vie siècle). À Bologne, on tienne, Catalogne, Languedoc ou Pro­
les systématisa en une science déduc­ vence, certains emportèrent des textes
tive. Il fallait pour cela des outils intel­ arabes, qu'ils traduisirent en hébreu,
lectuels plus fins que les deux traités langue de culture des juifs de ces régions
d'Aristote qui avaient été traduits par d'abord des œuvres juives de vie spiri­
Boèce*. tuelle, puis Maïmonide*, qui avait ac­
La demande créa l'offre: à Tolède, en Si­ climaté la philosophie dans le judaïsme,
cile, à Salerne, on traduisit Aristote, à enfin des œuvres philosophiques dues à
partir de traductions arabes ou directe­ des musulmans ou à des Grecs.
ment à partir du grec. Et l'on traduisit De deux côtés, donc, des pensées venues
des penseurs musulmans. Ainsi, la Mé­ de l'arabe ou transitées par lui entrèrent
taphysique d'Avicenne, dernier cri de en Europe. Elles alimentèrent une de ces
cette science, fut traduite avant celle de Renaissances qui rythment, de façon quasi
son fondateur Aristote. ininterrompue, l'histoire européenne. •

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 13


Langue arabe ! ISLAM

Lang\le de la Révélation, comme il est dit à maintes


reprises dans le Coran, l'arabe s'est diversifié à mesure
que l'islà:m s'étendait. L'arabe classique, figé, a été
doublé d'une langue technique simplifiée, en même
temps que prospéraient les dialectes populaires.

L'arabe,
fondement de la pensée en islam

t
PAR MARIE-THÉRÈSE URVOY*

importance de la langue dans la constitution Le croyant en déduit qu'il s'agit d'une révélation tex­
mentale des Arabes est particulièrement mani­ tuelle, que le Coran est«les paroles mêmes de Dieu».
feste dans le culte que vouaient les Arabes mé­ l:arabe n'est donc pas une langue liturgique, comme
diévaux à la poésie antéislamique. Surtout durant les le latin pour le christianisme de jadis, mais bien la
quatre premiers siècles, celle-ci a constitué la source langue sacrée et divine, celle-là même que Dieu a uti­
fondamentale de leurs annales réglant les discus­ lisée pour s'adresser à l'ultime prophète, pour une
sions sur leurs généalogies et sur leurs guerres, par­ ultime révélation, récapitulative de toutes les autres.
lant de leurs sciences, de leurs coutumes et de leur Avant l'islam, les Arabes parlaient divers dialectes;
histoire. Les esprits les plus religieux respectaient ce cependant une langue littéraire commune, comprise
monument de l'antiquité arabe (la jâhi/iyya). Des vers par tous, était utilisée dans les concours de poésie
étaient cités pour expliquer certaines expressions dont le plus célèbre était celui de la foire annuelle
rares de la parole de Dieu dans le Coran. À la diffé­ d'Ukaz, proche de La Mecque, en Arabie. Cette langue
rence de l'époque moderne qui pratique la poésie devait être très proche des dialectes, mais aussi s'en
libre, la poésie n'était alors pas un art frivole ou fa­ distinguer par les subtilités du vocabulaire, par les
cile, mais une discipline rigoureuse avec des règles inflexions et par les articulations de la syntaxe. La
ardues et des mètres savants. sensibilité poétique et rythmique innée chez les Arabes
avait dû opérer une sélection progressive et systé­
Une langue sauée et divine matique, retenant ce qu'il y avait de plus pur dans
«Et il est, certes, une révélation du Seigneur des tel dialecte, et de plus riche et imagé dans tel autre.
mondes descendue[du ciel] par l'Esprit fidèle[... ] en À en croire les grammairiens anciens, le dialecte qui
langue arabe pure» (Coran, XXVI, 192-195). «Pure» l'aurait emporté, au point de devenir une sorte de
et non «claire », comme on traduit souvent, car le «collecteur», aurait été celui des Qoraychites, la
langage du Coran est loin d'être clair; à preuve la tribu de Mahomet. Rien ne le prouve. La raison de ce
masse énorme de commentaires philologiques qui privilège attribué à la langue des Qoraychites est sans
ont été élaborés à son sujet. Il faut plutôt voir dans doute à chercher dans la jonction du thème de l'in­
cette phrase une réponse à la récrimination des imitabilité du Coran (cf p. 22) et du privilège poli­
contemporains de Mahomet se plaignant que les tique accordé par l'islam majoritaire à la tribu du Pro­
Arabes, contrairement aux juifs et aux chrétiens, phète, telle l'idée que le calife devait être issu de cette
n'aient pas été gratifiés d'une révélation propre (VI, tribu. Quant au premier thème, il a abouti à faire ad­
155-156). Ainsi, en ne répétant pas moins de quinze mettre par la majorité des musulmans que, comme
fois qu'il est«manifestement» en langue arabe, le le dit le célèbre historien Ibn Khaldoun* (cf p. 68),
Coran enlève à ces contestataires toute échappatoire «l'élégance inimitable du style du Coran est telle­
«Nous n'avons jamais envoyé aucun messager, si ce ment grande qu'aucune intelligence ne saurait l'ap­
n'est dans la langue de son peuple» (XIV, 4). précier complètement».

14 [ Novembre-décembre 2005 [ Hors-série n ° 5 Le Point


/
ISLAM I Langue arab.e

C'est dire la force et la complexité du lien entre la raire. Le respect de ses traits fondamentaux apparaît
forme de la parole et la pensée. Aussi Renan*, qui même comme une marque de pédantisme, à moins
contestait aux Arabes toute originalité dans les disci­ qu'il ne s'agisse d'une occasion solennelle(religieuse
plines spéculatives, reconnaissait-il en revanche que ou artistique). Le mot 'arabiyya désigne désormais
« [leur] génie s'est déployé dans la grammaire». un système codifié par des spécialités du langage et,
du même coup, figé.
Spédallsatlon et éparpillement Les grammairiens arabes ont perçu leur objet comme
Le Coran s'est présenté d'emblée comme un texte qu'il « un organisme vivant au sein duquel jouent des forces
faut mémoriser. Cela a contribué puissamment à l'uni­ telles qu'un mot peut agir sur un autre et que c'est en
formisation de la langue sur le territoire où s'implantait saisissant cette activité interne qu'on peut comprendre
l'islam. En même temps que le Coran, toute une lit­ ce qu'elle veut dire» (Roger Arnaldez). Les mécanismes
térature religieuse se constitue, qui augmente la ri­ propres à la langue permettent d'exprimer tout ce qui
chesse du langage. Par ailleurs, l'expansion arabe hors doit être compris. Voyons quelques exemples mon­
de la péninsule entraîne des brassages de populations trant à quel point ils peuvent commander l'organisa­
favorisant son unification. l'arabe devient ainsi une tion de la pensée et conditionner les réflexes de la com­
véritable langue de culture. Mais si celle-ci s'impose munauté qui la parle ou s'y réfère.
comme langue nationale dans certaines régions, elle Le plus frappant est l'appel islamique:« Allâh akbar »,
ne reste ailleurs qu'un moyen d'expression pour let­ « Dieu(est) le plus grand». Il n'est formé que de deux
trés. Ainsi, très tôt, dès le v111' siècle, se manifeste une termes n'exprimant aucune action puisque sans verbe.
distorsion entre la langue de culture, avec ses règles Mais le superlatif est obtenu par une forme adjective
et ses contraintes, et la pratique courante par des po­ intensive que la grammaire arabe a développée à l'envi
pulations qui subissent l'influence de leur parler propre. avec une créativité débordante.
Le trait le plus dominant est l'abandon du système de Lorsque le Coran dit : « Les croyants sont seulement
flexion, caractéristique essentielle de l'arabe classique, des frères » (LXIX, 10), il utilise une particule gram­
qui aboutit à ce qu'aujourd'hui l'apprentissage de la maticale (innamâ), ni nom ni verbe, qui comporte un
langue littéraire par les étrangers se fasse sans les vo­ sens exclusif mais aussi amplificateur, qui dynamise
calisations, ces voyelles courtes nécessaires à la défi­ la phrase nominale. Aussi l'exégète commente-t-il :
nition grammaticale. «pas de fraternité saufentre les musulmans»; ce que
Très tôt cependant, la langue littéraire a été doublée la communauté appliquera avec un grand scrupule.
d'une langue simplifiée qui est devenue le moyen d'ex­
pression écrite de minorités non musulmanes. Les tra­ EWpse et sens de la formule
ductions scientifiques à partir du syriaque ou du grec, Il en va de même pour le fameux cri : « Lâ illâh illâ a/­
faites surtout par des chrétiens, en même temps /âh »(«il n'y a point de divinité sauJDieu »). Ce torrent
qu'elles ont enrichi le vocabulaire par des aspects tech­ sonore fait de cascades de « l » (olim) et de voyelles
niques jusqu'alors inconnus, ont facilité l'expansion longues, « â » (a/if), saisit l'auditeur jusqu'à l'ivresse.
de cet arabe simplifié. Du persan, langue également Mais le «sauf»(la particule illâ) charge aussi la phrase
indo-européenne, l'arabe n'emprunte que des vo­ nominale d'un exclusivisme brutal. Dans ces trois
cables; malgré de fortes personnalités, tel Ibn Mu­ exemples, l'effet produit est garanti par des particules,
qaffa'* qui sait fondre un esprit iranien dans une forme dépourvues de fonction grammaticale quand elles sont
arabe, c'est plutôt le persan qui s'arabise et qui, tout isolées, tirant leur force de leur brièveté.
en conservant sa structure, emprunte à la langue de Aussi, tout en étant capable de reprendre à son compte
l'islam près de la moitié de son vocabulaire. le raisonnement hérité des Grecs ou le genre de l'apo­
Il y a donc un éparpillement de la langue en divers logue venu de l'Inde, la production intellectuelle en
niveaux : 1. - une langue littéraire fortement mar­ arabe garde une allure spécifique : la présentation
quée par le Coran et qui continue à se référer aux mo­ des idées cherche moins à satisfaire la spéculation
dèles poétiques anciens tout en abandonnant quelque par des analyses graduées qu'à entamer la volonté
peu leur exubérance lexicale; 2. - une langue tech­ par des formules en pointe, procédant par allusion
nique, très simplifiée; 3. - les divers niveaux du lan­ et suggestion plutôt que par des développements sui­
gage populaire appelé dialectal. vis, préférant le confort du dilemme à la complexité
l'évolution sociale et politique, avec l'affaiblissement du syllogisme, et aimant passer directement du prin­
des Arabes et la montée en puissance des Persans et cipe à la conséquence.
des Turcs, accentue ce processus. Dès les environs de
* Marie-Thérèse Urvoy, professeur d'islamologie à l'Institut
912 après J.-C., soit à la fin du 111' siècle de l'hégire*, catholique de Toulouse, auteur notamment de L'Orient chré­
la langue classique reste réservée au domaine litté- tien dans l'empire musulman {Éditions de Paris, 2005).

Le Point Hors-série n ° 1 Novembre-décembre 2005 1 15


CORAN ET SUNNA I Introduction

L'islam s'appuie sur trois corpus : le Coran révélé


à Mahomet, la Sunna, compilation des hadiths,
paroles et gestes du Prophète, et le consensus des
docteurs de la Loi. Seul le Coran est incontesté,
même s'il se prête à bien des exégèses.

CORAN ET SUNNA
AUX SOURCES DE LA PENSÉE EN ISLAM
Par François Déroche

L
I islam repose sur le Coran, la Tra­ Texte révélé, le Coran énonce une vérité
dition (Sunna*) et le consensus qui s'impose sans discussion à l'homme.
des spécialistes de la Loi. Texte fon­ Mais parce qu'il n'est pas construit comme
dateur, le Coran est dans son intégralité un exposé systématique de la Loi, un cer­
la parole de Dieu dictée par l'ange Gabriel tain nombre de points restent obscurs,
à Mahomet (cf p. 30) au cours de révé­ soit qu'ils n'aient pas été évoqués du tout,
lations qui se sont espacées sur une ving­ soit qu'il ait existé une contradiction entre
François taine d'années. Les versets coraniques, deux versets traitant de la même ques­
Déroche, groupés en sourates, ne sont pas organi­ tion. Sur ce point, un verset (li, 106) ap­
directeur d'études sés de manière à développer une argu­ porte d'emblée une solution : « Dès que
à !'École pratique
mentation. Ils ne prennent pas non plus nous abrogeons un verset ou dès que
des hautes études,
spécialiste de
une forme narrative, les ré- nous le faisons oublier,
l'histoire du livre en cits étant brefs et généra­ nous le remplaçons par un
Islam, auteur, entre lement allusifs. Ils ne sont Ni argumentation, autre meilleur ou sem­
autres, du Coran enfin que partiellement re­ ni récit, l'essentiel blable. » En outre, la diffi­
(PUF, 2005) et groupés sur une base thé­ culté du texte en certains
du Livre manuscrit matique. L'essentiel du du message coranique endroits est de nature à ré­
arabe, préludes à une message est formé d'an­ est formé d'annonces clamer un effort pour en
histoire (BNF, 2004).
nonces et d'admonesta­ et d'admonestations. cerner le sens. Un verset
tions: affirmation de l'exis- (III, 7) qui a suscité d'abon-
tence d'un Dieu unique dants débats assure que le
transcendant, invitation faite à l'homme Coran contient des « versets clairs » - la
C
de se soumettre à lui dans la perspective base du Livre - et d'autres « équivoques ».

0
0

œ du Jugement dernier et confirmations ré­ Quels sont-ils? Les musulmans peuvent­


3
pétées de la mission de Mahomet. Une ils ou non chercher à les comprendre?
part non négligeable du texte est enfin Les premiers théologiens de l'islam fu­
constituée par des prescriptions légales. rent principalement préoccupés par les ,.

Le Point Hors-série n ° 5 [ Novembre-décembre 2005 1 17


Introduction j CORAN ET SUNNA

-+aspects juridiques et se passèrent de Très tôt, la question de leur authenti­


toute approche spéculative dans l'étude cité est toutefois posée par les spécia­
du Coran. En revanche, ils trouvèrent dans listes musulmans eux-mêmes, qui s'ef­
les hadiths*, les « dits de Mahomet» - ma­ forcent d'éliminer ceux qui paraissent
tière de la Sunna-, des réponses aux ques­ suspects; de fait, il était tentant (et facile)
tions demeurées en suspens, essentielle­ d'inventer des hadiths pour étayer une
ment dans le domaine légal et moral. position, notamment dans le domaine du
droit. Plus près de nous, à la fin du
L'exemple du Prophète x1x• siècle, le grand arabisant lgnaz Gold­
Une part substantielle de cet énorme cor­ ziher a remis en cause de manière plus
pus vise en effet à donner au croyant les large leur véracité, une position critique
moyens de s'acquitter de ses obligations qui prévaut toujours chez certains cher­
envers Dieu en mettant son existence en cheurs contemporains. Troisième fonde­
conformité avec le modèle parfait que re­ ment, le consensus des spécialistes de la
présente le Prophète : « Vous avez, dans Loi vise à garantir la permanence de l'en­
le Prophète de Dieu, un bel exemple » seignement du Coran et de la Sunna qu'il
rend clair et décisif.
Comme on le voit, les deux
ensembles de textes que sont
le Coran et la Sunna sont de
Alors que le Coran est mis statut et de nature très diffé­
par écrit vers le milieu rents. Bien que des hadiths
du vrr siècle, les hadiths
e aient été invoqués par les pre­

.... .
miers exégètes pour expli­
C ne nous sont connus qu'à quer le sens du Coran, ils ne
travers des compilations contiennent que ponctuelle­

! .....
C
.,,J datant du rx siècle.
e ment des éléments de réponse
(A) à certaines questions théolo­
@1o,. giques essentielles - la pré­
destination, par exemple.
(XXXIII, 21). Chaque hadith se présente À partir du milieu du vu!° siècle et du­
comme un rapport plus ou moins détaillé rant le 1x•, les traductions en arabe des
relatant une parole ou un geste de Maho­ philosophes grecs firent découvrir à l'is­
met et remontant à une personnalité qui lam des possibilités nouvelles d'inter­
en fut le témoin direct et l'a raconté à un préter le monde et les textes. Des esprits
autre fidèle, lequel, à son tour, l'a trans­ qui ne se satisfaisaient pas des explica­
mis à une personne bien précise, etc. C'est tions des tenants intransigeants de la Tra­
par exemple au compagnon de Moham­ dition commencèrent à adapter les
med Abû Hurayra (mort en 678) que se concepts issus de !'Antiquité: certains
rattache la chaîne de transmission d'un empruntèrent des méthodes, d'autres pro­
hadith qui dit que « le Prophète a défendu posèrent des synthèses plus ambitieuses.
d'appuyer sa main sur la hanche pendant
la prière» (dans le recueil de Bukhârî* Liberté ou prédestination
compilé vers le milieu du 1x• siècle). Assez rapidement, sous les Omeyades
Alors que le Coran est mis par écrit vers (fin v11•-début vm• siècle), la question de
le milieu du vu• siècle, les hadiths, dont la liberté de l'homme a donné lieu à des
la circulation, l'étude et l'utilisation par discussions qui tiraient du Coran des ar­
des savants musulmans semblent re­ guments contradictoires. Le débat op­
monter à la fin de ce même siècle, ne nous posait ceux qui adhéraient à l'idée selon
sont connus qu'à travers des compila­ laquelle les destins individuels étaient
tions largement postérieures (lx• siècle). inscrits de toute éternité dans le plan di­
Leur reconnaissance en tant que second vin, à d'autres qui objectaient que Dieu,
fondement de l'islam après le Coran est dont le Coran proclamait la miséricorde,
l'œuvre du grand juriste al-Châfi'î*. ne pouvait pas punir ou récompenser des

18 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


CORANETSUNNA j Introduction

hommes pour des actes dont la décision Parce que les musulmans « ordonnent ce École islamique,
in fine ne leur appartenait pas. Les se­ qui est convenable et interdisent ce qui Coran, Chantilly,
conds, tenants de la théologie rationnelle est blâmable» (IX, 71), ils trouvent dans le musée Condé.
(kalâm*), faisaient une place à la raison Coran et la Sunna un enseignement qui leur
et aux méthodes de la philosophie permet de vivre de manière à atteindre le
grecque; les premiers se recrutaient parmi but ultime du croyant, l'agrément de Dieu
les spécialistes musulmans des hadiths et sa récompense dans l'au-delà. L'accent
et trouvaient dans la Sunna des hadiths est davantage mis sur les actes qui per­
qui constituaient autant d'arguments en mettent de parvenir à ce but ou qui sont
faveur de la prédestination. déconseillés que sur une définition du bien
Des penseurs musulmans tentèrent de ou du mal. Dans le Coran, source de la Loi,
réconcilier philosophie et Révélation. Sur les éléments d'un code apparaissent à côté
un certain nombre de points toutefois, d'injonctions formant l'ébauche d'une mo­
comme l'immortalité de l'âme ou la créa­ rale. Semblablement, bien des hadiths trai­
tion du monde, leur effort ne parvint pas tent de points d'éthique et de problèmes
à rendre compte de l'enseignement du Co­ juridiques. Les uns et les autres consti­
ran. La question du caractère créé ou in­ tuent un tout pour les fidèles. Le Coran
créé du Coran cristallisa au IXe siècle l'op­ propose une sagesse (hikma) qui ne se li­
position radicale et féroce entre les mite pas à un catalogue des bonnes et des
promoteurs du kalâm et ceux qui, comme mauvaises actions, l'injonction morale
Ibn Hanbal*, récusaient toute autre source étant souvent suivie d'une invitation à ré­
à la Loi que le Coran et la Sunna, et mani­ fléchir. Cette éthique aux contours parti­
festaient une profonde suspicion vis-à-vis culiers est demeurée largement en dehors
de méthodes d'origine étrangère. de la réflexion des philosophes.•

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 19


Clés de lecture I CORAN ET SUNNA

-....a: Le prophétisme
...:li
:z

=uE
....... g u'est que le Coran? Le
texte sacré de l'islam est
d'abord une somme de
mystique Ibn 'Arabî (cf p. 80),
ce verset affirme simplement
que Mahomet est venu ap­
v à croire et un code de porter la dernière loi divine à
préceptes à appliquer, mais il l'humanité. Laissant entendre
est aussi un discours sur lui­ que l'inspiration divine ne dis­
même, sur l'histoire, sur les re­ paraît pas après lui, le grand
ligions et sur Mahomet. C'est théoricien du soufisme* jetait
sur cette base que vont se dé­ un pont avec l'idée chiite* de
velopper au sein de l'islam la l'imamat (cf. p. 88).
réflexion et les sciences, reli­ D'autre part, si le Coran n'ins­
gieuses ou non. Le premier ver­ taure pas de hiérarchie entre
Abraham, patriarche des musulmans.
set cité (li, 177), qui contient les prophètes, la Tradition
virtuellement le dogme, le ri­ Cette théorie de la révélation (Sunna*) a enrichi le portrait
tuel et l'éthique du Coran, in­ sera le point de départ d'une de Mahomet de traits nouveaux
clut aussi le devoir de croire double investigation. D'une part qui font de lui le« meilleur des
aux prophètes antérieurs à Ma­ les hadiths*, censés témoigner envoyés»: il parachève l'œuvre
homet, selon une perspective des paroles et des gestes de Ma­ de ses prédécesseurs, et il est
qui dessine une histoire reli­ homet, suppléeront les silences le premier des hommes dans
gieuse de l'humanité. de la révélation par quantité l'ordre de la création.
d'anecdotes, puisées notamment
Histoire de la Révélation à la tradition juive, brodant une Un texte énigmatique
Depuis la Genèse, Dieu n'a cessé histoire sacrée imprégnée de Enfin, le Coran se veut la réca­
de lui envoyer des prophètes. merveilleux. D'autre part, des pitulation de toutes les révéla­
Chacun, dans la langue de son tentatives d'histoire universelle, tions précédentes. Mais il reste
peuple, lui a adressé le même selon les critères de la science souvent concis, allusif, voire
message divin : le créateur est médiévale, amalgameront les énigmatique. Aussi a-t-il sus­
un; l'humanité a des devoirs données coraniques avec celles cité un vaste mouvement in­
envers Lui. De cette succession des peuples convertis en de terprétatif. L'apport des civi­
de prophètes, le Coran ne men­ grandioses synthèses comme lisations étrangères y fut es­
tionne que quelques-uns : Adam celle d'un Tabarî*. sentiel, et les sciences spéci­
puis Noé, Abraham, Moïse, Sa­ Quels seront maintenant le rôle fiques du texte coranique mi­
lomon, David, Jésus ... Ce dis­ et la place de Mahomet par rent au point une méthodologie
cours apparaît moins comme rapport à ses prédécesseurs? qui servit aux autres disciplines
une histoire du salut que Il n'est, comme eux, qu'un non religieuses. Cette repré­
comme celle de la Révélation avertisseur, porteur du même sentation musulmane du Co­
et d'une certaine unité des re­ message; mais il est surtout ran et de Mahomet n'a pas peu
ligions. Il revendique un héri­ le dernier. Telle est du moins contribué à ouvrir l'Islam, en
tage religieux. Mieux, il le l'interprétation classique d'un tant que civilisation, vers l'ex­
confirme. Mais si Mahomet pré­ verset (XXXIII, 40), selon le­ térieur. En même temps, la
tend appartenir au cycle des quel Mahomet est le « sceau » place éminente accordée au
prophètes sémitiques, il intro­ des prophètes. Il clôt avant la livre sacré et à Mahomet suffit
duit une différence fondamen­ fin du monde le cycle de la pro­ à expliquer pourquoi la com­
tale avec la tradition judéo-chré­ phétie. Cette interprétation est munauté religieuse s'est édi­
tienne : il élève Abraham au rejetée toutefois par nombre fiée exclusivement sur ces deux
rang de patriarche des musul­ de mouvements sectaires et composantes.
mans, de fondateur de l'islam. messianiques. Ainsi, selon le Mohyddin Yahia

20 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


CORAN ET SUNNA Prophétisme
...><
<< Mahomet est l'envoyé de Dieu ...

et le sceau des prophètes >> .......


Être pieux ne signifie point tourner vos Car c'est à toi [Mahomet] que Nous avons fait
•\E visages vers l'orient ou vers l'occident. descendre ce Livre où toute.chose se trouve
:r,2 Est pieux l'homme qui croit en Dieu et éclairée, et qui est aussi un guide sûr, une mi­
au Dernier Jour, aux anges, aux Écritures, aux séricorde et une annonce heureuse pour les
prophètes; l'homme qui, pour l'amour de Dieu, croyants.
donne ce qu'il possède à ses proches, aux or­ IBIDEM, XVI, 89

phelins, aux pauvres, aux voyageurs et aux men­


diants ainsi que pour racheter les captifs; Mahomet n'est le père d'aucun d'entre vous,
l'homme qui prie, donne l'aumône, observe la mais l'envoyé de Dieu et le sceau des prophètes
foi jurée, demeure constant dans l'adversité, le [ . . . ].
malheur, et face à la violence. Voilà l'homme IBIDEM, XXXIII, 40

sincère, voilà l'homme qui craint Dieu!


CORAN, Il, 177 Des gens vinrent un jour demander au Prophète
« Quand as-tu assumé ta charge de prophète?
Ce furent toujours des hommes, comme toi, que -Alors qu'Adam était encore entre l'esprit et le
Nous envoyâmes comme prophètes inspirés corps », répondit-il.
dans leurs cités. [ ...] Il est, dans les récits de D'après Ibn 'Abbâs: « Je[Mahomet] suis le pre­
ces prophètes, un salutaire enseignement pour mier des hommes dans la création et le dernier
les hommes doués de réflexion. Ce n'est pas un dans la mission [prophétique]. J'étais le servi­
propos qui puisse être démenti; bien au teur de Dieu et le sceau des envoyés alors
contraire, c'est une confirmation des révéla­ qu'Adam était encore dans son argile. [ ... ]
tions antérieures, un exposé détaillé sur toute Lorsque Dieu créa Adam, je fus transféré à sa
chose et une miséricorde pour ceux qui croient. descendance et je descendis sur terre. Puis j'ap­
IBIDEM, XII, 109 ET 111 partins à la descendance de Noé et je fus placé
dans l'Arche. Je ne cessai de passer dans les
Il ne t'est révélé que ce qui fut révélé aux en­ matrices les plus pures jusqu'à ce que je vienne
voyés qui t'ont précédé[ ...]. au monde engendré par mes deux parents. »
IBIDEM, XLI, 43 TIRMIDHÎ*, LA SOMME AUTHENTIQUE

Lorsque Abraham eut élevé avec Ismaël les as­ Abû Hurayra rapporte le propos suivant de l'en­
sises du temple [de la Kaaba], ils dirent : « ô voyé de Dieu : « Telle est par rapport aux pro­
Seigneur [...], fais de nous des musulmans, et phètes qui m'ont précédé, la parabole qui s'ap­
de notre descendance une communauté mu­ plique à moi : un homme a construit une
sulmane. [...J Suscite parmi elle un envoyé issu magnifique maison, sauf qu'une pierre manque
d'elle qui leur récite tes versets, lui enseigne à l'un des angles. Les gens viennent la visiter,
!'Écriture et la Sagesse, et la purifie. Tu es le tournent autour et admirent sa beauté, tout en
Sage et le Tout-puissant! » [...J Certes, Nous disant : "Mais pourquoi donc cette brique
[Dieu] avons élu Abraham en ce monde, et il manque-t-elle ici?" Cette pierre, dit le Prophète,
sera au nombre des saints dans l'au-delà. Dès c'est moi, et je suis le dernier des prophètes. »
que son Seigneur lui dit : « Sois musulman! », il MUSLIM IBN AL·HAJJÂJ*, LA SOMME AUTHENTIQUE

répondit : « Je me soumets au Maître de l'uni­


vers ... » Et lorsque Jacob fut près de rendre (TRADUCTIONS ORIGINALES DE MOHYDDIN YAHIA)

l'âme, ses enfants dirent : « Nous adorerons ton


Dieu, le dieu de tes pères, Abraham, Ismaël et
Isaac, dieu unique. À Lui nous serons soumis
[musulmans].»
IBIDEM, Il, 127·133

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 21


Clés de lecture I CORAN ET SUNNA
....a::
L'inimitabilité du Livre
....
:z

=c..:»
&
&
.... P
ersuadés que le Coran est de Mahomet qui n'est autre ... prophétie (âya), dans son in­

.... la parole divine, les mu­


sulmans tiennent celle-ci
pour parfaite et estiment qu'au­
que le Coran lui-même.
Restait à prouver le caractère
exceptionnel de la Révélation
humanité. Le vrai miracle était
dans ce qui n'était pas au pou­
voir de l'homme d'accomplir,
cun autre texte ne peut l'éga­ coranique. L'islam fut ainsi fût-il magicien: quelque chose
ler. À partir du me siècle de l'hé­ amené à préciser la définition comme un défi jeté à ses
gire *, cette conviction prit la · de miracle. C'est d'abord ce qui contemporains qui, impuis­
forme d'un dogme : le carac­ rompt le cours naturel des sants à le relever, prouvaient
tère inimitable (i'iâz) du Coran. choses que Dieu a établi et qu'il ainsi par défaut que Mahomet
Ce dogme ne s'est toutefois pas peut suspendre : un phéno­ était Prophète. Ce quelque
imposé avec tant de rigueur mène miraculeux est le signe chose est le Coran.
dès l'origine. Au ne siècle de l'hé­ de son intervention dans l'uni­ Mais en quoi ce livre écrit dans
gire, les premiei:s théologiens vers. Mais un miracle est aussi une langue humaine - fût-elle
mutazilites* (cf p. 34) n'ad­ ce qui authentifie la mission di- inspirée - était-il suprahumain,
mettaient le principe de l'ini­
mitabilité que pour le fond du
texte sacré, non pour la forme. Tous les miracles
Il existe par ailleurs quelques ne se valent pas.
tentatives audacieuses pour
surpasser la qualité littéraire
Un simple prodige
du Coran ou la mettre en ne peut être comparé
doute: celles d'lbn Muqaffa'* au miracle suprême
et de Mutanabbî*, que d'au­
cuns tiennent pour le plus
de Mahomet qui
grand poète arabe, et surtout n'est autre ... que
celle du libre penseur Ibn al­ le Coran lui-même.
Râwandî*, qui n'hésita pas à
écrire au nom de la raison un
pamphlet contre le Coran. vine d'un Prophète. Pour Jésus, miraculeux et inimitable? Les
la marche sur les eaux; pour chrétiens et les juifs ne reven­
Le Coran, miracle absolu Moïse, le bâton transformé en diquaient rien de tel pour leurs
Affirmer que le Coran était au­ serpent. Les recueils de ha­ Écritures. C'est ce que les mu­
dess us des forces humaines diths* comme celui de Bu­ sulmans, par l'examen minu­
était une manière de défendre khârî* attribuent également à tieux du texte coranique, s'ap­
la religion. Mahomet avait reçu Mahomet des miracles: l'eau pliquèrent à vouloir démontrer,
un livre venu d'en haut: il était qui jaillit en abondance d'entre au prix d'une abondante litté­
donc un envoyé de Dieu. C'était ses doigts, la lune qui se fend rature. Ainsi cet extrait de Ba­
aussi prétendre que le Coran en deux, etc. Mais ces prodiges qillânî*, un classique du genre.
tenait du miracle, alors que les auraient très bien pu être Son argumentation? Il est pos­
religions concurrentes repro­ l'œuvre d'un magicien, ce sible, en analysant les chefs­
chaient à l'islam d'en être dé­ qu'avaient d'ailleurs insinué les d'œuvre de la littérature arabe,
pourvu. Le dogme de 1 'iJâz his­ Mecquois hostiles, accusations de déceler qu'il s'y mêle inva­
sait ainsi l'islam au niveau des que le Prophète avait repous­ riablement quelque imperfec­
« religions vraies ». Mais tous sées énergiquement. tion quant au style ou à l'har­
les miracles ne se valent pas. Les théologiens du ne siècle de monie entre le fond et la forme.
Un simple prodige ne peut être l'hégire durent donc chercher Le Coran, au contraire, ne tra­
comparé au miracle suprême ailleurs le miracle, signe de la hit aucune faiblesse. M. Y.

22 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


CORAN ET SUNNA lnimitabilité
........
<< Le Coran est au-delà de ce que ........
>C

l'imagination peut concevoir>> ........


[ ...] Gardez-vous d'associer à Dieu, en abondante qu'elle nous aurait suffi. Nous étions
• connaissance de cause, des divinités. quinze cents hommes », répondit Jâber.
Si vous avez des doutes sur le message BUKHÂRÎ, SAHÎH
que Nous avons révélé à notre serviteur, ap­
portez donc une sourate semblable à ceci et in­ [ ...] Certains disent que le caractère inimitable
voquez alors comme témoins celles-là même du Coran se déduit des chapitres sur les figures
que vous associez à Dieu. Si vous ne le faites de rhétorique que nous avons citées. Mais telle
point - et vous ne le ferez point - redoutez un n'est pas notre opinion. En effet, ces procédés
Feu dont les hommes seront l'aliment[ ...]. [... ] peuvent être acquis par la pratique et l'ef­
CORAN, Il, 2 2 2
-4 fort soutenu. Il en va de même de la poésie si l'on
est doué pour elle et qu'on connaît les voies pour
Dis:« Si les hommes et les génies s'unissaient en composer. Quelle que soit la manière de clas­
pour produire une œuvre semblable à ce Co­ ser ces procédés, nous maintenons que le ca­
ran, ils n'y parviendraient pas, dussent-ils y em­ ractère inimitable du Coran ne peut être repro­
ployer tous leurs efforts réunis. » duit par aucun homme. Beaucoup de poètes
IBIDEM, XVII, 88 modernes font en effet de grands efforts pour
s'assimiler les techniques de la poésie [ ...] comme
Si un océan tout entier se muait en encre pour Abû Tammâm par exemple dans son poème rimé
transcrire les paroles de ton Seigneur, l'encre se par la lettre « 1 ». Or, des spécialistes de la litté­
tarirait avant qu'elles ne s'épuisent, quand bien rature y ont relevé l'emploi blâmable et artificiel
même Dieu y ajouterait une mer aussi immense. des figures de rhétorique et de la composition.
IBIDEM, XVIII, 109 [ ...] Certes Buhturî, quant à lui, ne place pas si
haut la paronomase dans ses poèmes, et ce n'est
Quoi d'étonnant pour les mortels qu'ayant ins­ qu'en de rares occasions qu'il fait usage de
piré un des leurs, Nous lui ayons dit:« Avertis moyens artificiels. La paronomase, chez lui, sait
les hommes, annonce pour leur plus grande joie rester belle, élégante, raffinée. Il en va de même
qu'ils jouiront, s'ils croient, d'un privilège cer­ pour l'antithèse et les autres figures de style. Et
tain. » Les incroyants se sont écriés:« Voilà bien malgré cela, il n'arrive pas à atteindre la perfec­
un magicien manifeste!» tion, tout comme elle fut refusée aux plus grands
IBIDEM, X, 2 poètes anciens. Nous allons montrer cela dans
un chapitre séparé qui comparera la beauté rhé­
D'après Jâber:« Nous avions grandement soif torique de ces poètes à celle du Coran. Ce sera
le jour où fut conclu le pacte de Hudaybiyya. notre voie pour prouver le caractère inimitable
Un petit bol se trouvait alors devant le Prophète du Coran.[ ...] Il t'apparaîtra que[ ... ] la rhéto­
et, lorsqu'il eut achevé d'en utiliser l'eau pour rique, ne rompt en aucune manière le cours ha­
se purifier, nous nous précipitâmes vers elle à bituel du langage; mieux, elle peut faire l'objet
notre tour. "Qu'avez-vous donc?" demanda-t-il. d'une étude,[ ...] de même que l'art de la com­
Nous répondîmes : "Nous n'avons pas d'eau position.[ ... ] Au contraire, quiconque ambi­
pour nous purifier ni pour boire, si ce n'est celle tionnerait de rivaliser avec le Coran ne trouve­
que tu as utilisée." rait [ ... ] aucune voie toute tracée : ni vers
« Il introduisit alors sa main dans le bol et nous extraordinaire, ni maxime bien connue, ni idée
vîmes l'eau couler entre les doigts du Prophète brillante, ni terme rare.[ ... ] Quant à la compo­
comme autant de sources. Chacun de nous s'y sition du Coran, elle est au-delà de ce que l'ima­
désaltéra et fit ses ablutions avec. » gination ou l'esprit peuvent concevoir; on ne
Je[le compagnon qui interrogea Jâber] deman­ saurait l'apprendre, ni se l'approprier.
dai:« Combien étiez-vous? - Même si nous avions BAQILLÂNÎ, LE CARACTÈRE INIMITABLE DU CORAN
été une centaine de milliers, l'eau était tellement (TRADUCTIONS ORIGINALES DE MOHYDDIN YAHIA)

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 23


Clés de lecture I CORAN ET SUNNA

L'exégèse coranique
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activité intellectuelle des et ne saisissaient plus bien des vivre conformément à sa Loi.
musulmans, pendant les constructions et des termes qui Cette méthode eut la faveur des
deux premiers siècles étaient compréhensibles au mo­ milieux dévots. Ainsi le tafsîr,
après Mahomet, fut presque ex­ ment où ils furent révélés. très connu en islam, de l'his­
clusivement dominée par des On distingue donc trois grands torien Ibn Kathîr*, typique du
investigations autour du Co­ types de commentaires, selon genre, est essentiellement un
ran. Elles débouchèrent sur des qu'ils fondent l'explication sur résumé de celui de Tabarî.
sciences typiquement isla­ des autorités antérieures, sur Mais personne n'a jamais limité
miques, qui devinrent bientôt l'opinion personnelle (ray*) son interprétation à la tradi­
autonomes : lectures et va­ du commentateur ou sur des tion. L'opinion personnelle, le
riantes coraniques, lexicogra­ renvois à d'autres parties du ra '.Y, ne fut jamais évincée. Il fut
phie, grammaire de la langue Coran. En fait, aucun com­ même brillamment illustré au
arabe, droit, étude des tradi­ mentaire ne se réduit à un seul me siècle de l'hégire* par cer­
tions historiques relatives à l'is­ de ces trois types d'explication, tains penseurs du mouvement
lam primitif et au Prophète. il les contient toutes dans des mutazilite* (cf. p. 34), mais
Chaque grand commentaire proportions variables. aussi beaucoup plus tard par
classique du Coran ne manque des théologiens orthodoxes,
pas de les mettre à contribu­ e Coran divise tels qu'al-Râzî*, qui produisit
tion. Grâce à elles, il est tout son propre contenu le tafsîr le plus fameux du genre,
autant une élucidation du sens Les Clés de l'invisible.
des versets qu'un commentaire en révélations muhkam
du livre sacré. (claires) et mutashâbih L'opinion du commentateur
(équivoques), Prenons un seul exemple. Le
Sens multiples Coran affirme dans la sourate
L'exégèse coranique (tafsîr) ré­ favorisant la pluralité VI, verset 103, qu'il est impos­
pondait à un besoin qui s'était des interprétations. sible aux hommes de voir Dieu.
fait sentir dès les premières Dans un autre passage (LXXV,
conquêtes. Qu'ils soient arabes L'extrait ci-contre est tiré du 22-23), il est dit au contraire
ou convertis, les musulmans tafsîr de Tabari*, premier grand qu'au jour de la résurrection,
se heurtaient aux obscurités exégète du Coran dont l'œuvre « les visages seront brillants,
du texte. Celles-ci tenaient à est à la source de la plupart des regardant leur Seigneur». Com­
plusieurs facteurs. Selon le ver­ commentaires. L'auteur y dé­ ment interpréter l'un et l'autre
set 7 de la sourate III, le Coran fend avec force l'idée que ceux­ passage? Tabarî, qui s'appuie
divise son propre contenu en ci doivent se baser sur l'auto­ sur la tradition, résout la
révélations muhkam (claires, rité par excellence : les dires contradiction entre les deux
précises) et mutashâbih (équi­ du Prophète ou ceux de la gé­ versets en invoquant le fait que
voques ou analogues), favori­ nération suivante. Le Prophète, le Prophète déclara un jour que
sant ainsi la pluralité des in­ en effet, avait parfois lui-même tous les hommes, lors du Ju­
terprétations. De plus, l'arabe fourni des explications sur cer­ gement dernier, verront leur
étant une langue souvent étran­ tains versets, mais pas sur tous. Seigneur « aussi clairement que
gère aux convertis, le Coran de­ Pour le reste, pensait-on, la lune lors d'une nuit de pleine
vait nécessairement leur être d'utiles éclaircissements se lune ». Les mutazilites, au
expliqué. Les Arabes eux­ trouvaient dans tout ce qui contraire, s'appuieront sur le
mêmes, quand ils étaient ins­ avait été rapporté de lui ou sur premier verset pour juger que
tallés hors de leur patrie, com­ lui. En effet, il était réputé com­ le second doit recevoir une in­
mençaient à perdre la langue prendre en profondeur le Co­ terprétation métaphorique.
du Coran dans toute sa pureté ran et n'avait pas manqué de M.Y.

24 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° s Le Point


CORAN ET SUNNA Exégèse
....1-
<< Le Coran contient des passages ....1-
>C

dont seul Allâh possède la science>> ....


....
« Ces prophètes étaient nantis de le Prophète n'aient utilisé un mot ou une ex­
• preuves évidentes. Ils apportaient des pression dans un sens différent de son sens
Écritures. Nous te révélons de même commun en arabe, auquel cas il n'est pas per­
ce Livre afin que tu expliques clairement aux mis de ne pas tenir compte de cette acception
hommes ce qui leur a été révélé, dans l'espoir particulière.
qu'ils en méditent le sens » (Coran, XVI, 44). Le Prophète lui-même a dit : « Le Coran est des­
Le Coran contient des passages dont on ne peut cendu selon quatre aspects: le licite et l'illicite
saisir la signification que grâce aux explications qu'il n'est permis à personne d'ignorer; ce qui
de !'Envoyé d'Allâh : ce sont des passages où peut être expliqué par les Arabes; ce qui peut
sont formulés les différents ordres divins, l'obli­ l'être par des savants, et enfin les versets mu­
gatoire, le recommandé et l'orientation spiri­ tashâbih que nul ne connaît hormis Allâh. Celui
tuelle, ainsi que les divers interdits, les droits, qui, en dehors de Lui, prétendrait en posséder
les limites à ne pas transgresser, la portée des la science serait un menteur. »
obligations, les normes à respecter dans les re­ Le Prophète a d'ailleurs mis en garde contre les
lations humaines et tant d'autres statuts dont interprétations du coran selon le point de vue
seul !'Envoyé peut nous expliquer la nature et individuel (ra'.Y). Abû Bakr [le premier calife] a
la signification. Il n'est pas permis de parler de dit:« Quelle terre me portera et quel ciel m'abri­
ces passages sans fonder ce que l'on en dit sur tera si, à propos du Coran, je dis des choses
les explications et les éclaircissements que le que j'ignore? »
Prophète lui-même a donnés sur ces questions. Ces données traditionnelles confirment ce que
Le Coran contient également des passages dont nous disions, à savoir qu'il n'est permis à per­
seul Allâh, !'Unique, possède la science: ce sont sonne d'interpréter selon son propre point de
les passages qui concernent les époques à ve­ vue (individuel) les versets coraniques dont
nir, les temps ultimes, !'Heure Dernière, le mo­ l'interprétation (véritable) ne peut être connue
ment où l'on « soufflera dans le Cor » de la Fin que grâce aux explications du Prophète lui­
des temps et où Jésus redescendra [ du ciel J. Le même. Celui qui donnerait de telles interpréta­
Prophète lui-même ne pouvait pas dire à quel tions serait dans l'erreur quand bien même ce
moment aura lieu tel ou tel événement de cet qu'il dirait serait juste en soi, car dans ce cas
ordre car Allâh seul en a la science comme Il le la justesse de son interprétation serait le ré­
lui a dit dans ce verset [suit la citation de la sou­ sultat accidentel de la conjecture et de la sup­
rate VII, verset 187]. La seule chose que le Pro­ position au lieu d'être fondée sur une certitude
phète pouvait indiquer à ceux qui l'interro­ et une science véritable. Dans ce cas, il parle­
geaient à ce sujet, c'était certaines des conditions rait de la religion d'Allâh par conjecture, ce
dans lesquelles se produiraient ces événements. qu'Allâh a interdit à se serviteurs : « Dis : "Mon
Le Coran contient également une partie com­ Seigneur interdit seulement de se livrer à des
préhensible pour quiconque est versé dans la actes honteux, manifestes ou cachés, de com­
langue arabe. Par exemple, dans le verset: « Lors­ mettre le mal, d'user injustement de violence.
qu'on leur dit : "Cessez de semer partout le Il interdit qu'on Lui prête des égaux que Lui­
désordre", eux de répondre: "C'est la cause du même n'a point accrédités, et enfin de rien in­
bien que nous servons"» (Coran, II, 11), les no­ férer de Lui qu'on ne sache de science certaine."»
tions d'ifsâd (corruption) et d'islâh (réforme,
amélioration) [ employées dans ce verset] sont ÎABARÎ, COMMENTAIRE OU CORAN

claires pour quiconque connaît la langue arabe, UÂMI' AL·BAYÂN FÎ TAFSÎR AL·QUR'ÂN), PRÉFACE, TRAD. P. GODÉ,
LES HEURES CLAIRES, 1983
même s'il ignore par ailleurs à quoi Allâh veut
les appliquer. Il en est encore de même pour les
autres notions premières attachées aux mots
utilisés dans le Coran, à moins que le Coran ou

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 25


Clés de lecture I CORAN ET SUNNA
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Les hadiths
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c., uoique le Prophète fût ce qui voulait dire notamment
déclaré par le Coran avoir une excellente mémoire,
simple mortel, sa mé­ mais aussi, pour Muslim, être
mmre fut très tôt auréolée moralement irréprochable,
d'une grande dévotion. Des sous-entendu, ne pas avoir com­
dires (« hadiths ») émanant de mis d'« erreurs » théologiques.
ses compagnons les plus fidèles Dans la liste que cet auteur
faisaient de lui un être inspiré Scuate XXI (� Les prophètes »), verset 30. donne des maillons « suspects »,
doublé d'un saint. Comme le on reconnaît un penseur mu­
Coran faisait de Mahomet un nécessaire de faire un tri : dès tazilite* (cf. p. 34), des chiites*
modèle à suivre, le moindre de le début du nie siècle de l'hégire (cf. p. 84), et un hérétique ...
ses faits et gestes, voire ses si­ se mit en place une méthodo­ La fin du texte laisse deviner
lences, pouvait servir de norme logie destinée à séparer le vrai que même ces critères, à l'heure
de conduite ou d'action pour du faux dans les traditions pro­ où l'auteur écrivait, n'étaient
le croyant. Ce fut une raison phétiques. Le texte ci-contre pas reconnus par tous les tra­
supplémentaire pour recher­ est une sorte de manifeste, dû ditionnistes.
cher et conserver toute infor­ à la plume de Muslim*, tradi­ Ce texte nous éclaire aussi sur
mation relative au Prophète. tionniste très estimé; il y dé­ la manière dont ont été réali­
fend ce qu'il considère comme sées les compilations de ha­
Transmission orale la méthodologie saine et y ex­ diths dans le monde sunnite*
Il était nécessaire de les re­ pose pour la première fois les les traditionnistes ont écarté -
cueillir chez ceux qui les règles de collecte qui s'impo­ ou discrédité - les traditions
connaissaient, à l'heure où la seront par la suite. dont les maillons professaient
transmission orale, qui domi­ des opinions religieuses diffé­
nait, laissait peu de place à Les critères d'authenticité rentes. Comme il se rencontrait
l'écrit. D'abord auprès des com­ Une tradition contenait tou­ des traditionnistes dans chaque
pagnons ou de leurs familles. jours deux éléments : le pro­ école théologique, on com­
Puis, avec le temps, auprès de pos rapporté, précédé de la prend aisément que chacune
tous ceux qui connaissaient de liste des transmetteurs qui se ait fini par constituer, à côté
telles traditions. La méthode le sont transmis de bouche à d'un fond commun, ses propres
employée, dont on peut suivre oreille jusqu'au Prophète. Cette traditions.
les traces jusque dans !'Anti­ chaîne de rapporteurs, appe­ Ces critères ne prennent pas
quité tardive, privilégia tou­ lée isnâd, est une première en compte le contenu des tra­
jours le contact personnel entre condition indispensable pour ditions; le souci des tradition­
le mail:re et le disciple. Elle sub­ que le hadith puisse être pris nistes est avant tout de ne pas
sista même lorsque les livres en compte avant d'être exper­ perdre d'informations jugées
furent utilisés. Ils étaient ré­ tisé pour connaître son degré importantes. Leur science est
putés impropres, à eux seuls, d'authenticité. Les chaînes d'abord une science du témoi­
à former une véritable spécia­ étaient plus ou moins bonnes. gnage. De ce fait, ce sont des
lité, dite traditionniste *. Tout défaut - lacune, person­ disciplines voisines, comme la
Avec le temps, la masse des tra­ nage mal identifié ou anonyme, jurisprudence, qui vont initier
ditions recueillies augmenta etc. - affaiblissait ou discrédi­ une relative critique interne.
considérablement. Cette abon­ tait la tradition. La démarche fut cependant tou­
dance favorisa les contradic­ Un autre critère fut mis en jours limitée. Et encore au­
tions, les informations dou­ œuvre : la valeur des maillons jourd'hui, la recherche scien­
teuses, voire les pures (ou de la chaîne, les transmetteurs. tifique sur les hadiths n'en est
pieuses) inventions. li devenait Chacun devait être « intègre », qu'à ses débuts. M. Y.

26 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° S Le Point


CORAN ET SUNNA Hadiths

<< Les traditions rapportées par un


pécheur doivent être écartées >>
[ ...J Tu as déclaré vouloir étudier tout rez le témoignage d'hommes d'équité parmi vous.»
• l'ensemble des traditions transmises Ce verset prouve que les traditions rapportées
de !'Envoyé de dieu, relatives aux sun­ par un pécheur doivent être écartées[ ...].
nas, aux commandements de la religion aussi Ce que nous avons dit suffit à ceux qui com­
bien qu'à tout ce qui a trait aux châtiments ou prennent la procédure suivie par les tradition­
aux récompenses dans l'au-delà, et à ce qui nistes. lis se sont attelés à la tâche de décou­
[dans le Coran] inspire la peur ou le désir. Tu vrir les défauts de ceux qui transmettent des
as d'autre art déclaré vouloir étudier d'autres traditions et ils énoncent un jugement sur l'in­
informations concernant les chaînes de trans­ formation quand on leur pose la question de ce
metteurs au moyen desquelles les traditions qu'elle signifie concernant la religion. Cela peut
ont été rapportées et dont les traditionnistes porter sur ce qui est permis ou défendu[par la
ont fait un usage depuis longtemps.[ ...J Nous Loi], sur ce qui est recommandé ou non, sur ce
allons entreprendre de réunir ce que tu as de­ qui [dans le Coran] inspire la peur ou le désir.
mandé. Cependant, il y a une condition que je Enfin, les traditions saines transmises par les
dois te signaler : nous nous appliquerons uni­ personnes dignes de confiance[ ...J sont si nom­
quement à la majorité des traditions qui re­ breuses que nous ne sommes pas obligés de
montent à !'Envoyé de Dieu. Nous les divisons mentionner les traditions de ceux qui ne sont
en trois groupes pas dignes de confiance.
-celles qui sont exemptes de défauts qu'on Un prétendu traditionniste, parmi nos contem­
trouve dans les autres et qui sont irréprochables porains, s'est prononcé sur le caractère sain ou
dans le sens suivant : les transmetteurs sont défectueux des isnâds sur la base d'une certaine
des gens intègres, exacts dans les propos rap­ doctrine.[ ...] li prétend que si, dans un isnâd, le
portés qui, en outre, ne font pas l'objet de contro­ transmetteur utilise le terme« d'après un autre
verses ou de confusion, comme c'est le cas pour transmetteur », cet isnâd ne constitue pas une
les hadiths de nombreux traditionnistes; preuve. Ce serait le cas, d'après lui, même si la
- puis celles dont les chaînes de transmis­ science traditionniste a fermement établi que les
sion contiennent des rapporteurs dont la mé­ deux transmetteurs étaient bien contemporains,
moire et l'exactitude ne sont pas aussi bonnes et qu'ils ont donc pu se la communiquer de
que ceux de la première catégorie; bouche à oreille. Ce traditionniste ajoute que
- celles enfin des transmetteurs qui sont [pour qu'il accepte l'information], il doit être par­
suspects aux yeux des traditionnistes, ou au venu à sa connaissance que durant leur vie, ces
moins de la plupart d'entre eux. Nous ne cite­ transmetteurs se sont effectivement rencontrés
rons pas leurs traditions prophétiques dans cet en une ou plusieurs occasions; ou bien, il faut
ouvrage. Par exemple, 'Abdallâh b. Miswâr abû qu'une autre tradition existe, attestant de cette
Ja'far al-Madâ'inî, 'Amr b. Khâlid, 'Abd al-Qud­ rencontre une ou plusieurs fois. Faute de quoi,
dûs ash-Shâmî, Mahomet b. Sa 'îs al-Maslûb, ce traditionniste ne mentionnera pas la tradition
Ghiyâth b. Ibrâhîm, Sulaymân b. 'Amr abû Dawûd en question. Cette doctrine qui jette le discrédit
an-Nakhâ'î et consorts, qui appartiennent à cette sur certains isnâds est complètement nouvelle.
catégorie de transmetteurs accusés d'avoir forgé Elle n'a aucune autorité chez nos prédécesseurs.
des traditions de toutes pièces. L'opinion reçue[ ...], aujourd'hui comme hier,
[...] Sache qu'il est du devoir de celui qui sait dis­ est que lorsqu'une personne de confiance trans­
tinguer les chaînes saines des chaînes défec­ met une information d'une autre personne éga­
tueuses d'être sur ses gardes à propos d'infor­ lement digne de confiance, l'information doit être
mations émanant de gens qui sont d'une manière considérée comme authentique[ ...].
ou d'une autre suspects, ou des innovateurs in­ MUSLIM IBN AL·HAJJÂJ, LA SOMME AUTHENTIQUE, PRÉFACE,
corrigibles. Dieu a dit (Coran, II, 282) : « Requé- TRAD. ORIGINALE M. YAHIA

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 27


Clés de lecture I CORAN ET SUNNA
....a:
- La formation du dogme sunnite
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omment le sunnisme *, phisme); Dieu possède des at­ canoniques - prière, jeûne du
qui représente 90 % des tributs éternels qui ne sont pas ramadan, pèlerinage et aumône
musulmans, définit-il sa Dieu, mais ne sont pas distincts (zakât) - ne s'imposèrent que
foi? Il suffit pour le savoir de de Lui; le Coran est incréé; la peu avant la mort du Prophète,
se reporter aux traités de théo­ volonté de Dieu est libre au voire après.
logie qui s'enseignent dans les point qu'il veut toute chose
facultés religieuses, des ou­ existante, bonne ou mauvaise; Compromis théologiques
vrages devenus classiques et les actes de l'homme sont Il convient de se souvenir que
rédigés après la période de sta­ les deux premiers siècles de l'is­
bilisation du sunnisme, après Le sunnisme est lam sont une période d'intense
le x1• siècle. Le Credo du théo­ é d'âpres luttes effervescence théologique : une
logien Abû Haf's al-Nasafi*, grande variété de positions exis­
dont nous publions un extrait exégétiques et tait sur des problèmes aussi im­
ci-contre, est caractéristique ·héologiques ; son portants que le libre arbitre face
de cette littérature. credo résulte d'une à la volonté divine, la nature de
la parole de Dieu, le statut du
Sources et points du credo ente et douloureuse musulman pécheur, etc. L'his­
Les principaux points de la pro­ maturation. torien a des difficultés à dater
fession de foi sunnite qu'il ré­ la naissance du sunnisme, voire
capitule ont plusieurs sources. créés par Dieu, bien que pro­ même à le définir pour cette
D'abord le Coran, qui affirme cédant du libre arbitre; l'in­ époque. Le dernier texte cité
l'existence de Dieu, unique, sans faillibilité et l'intercession des est dû à Abû Hanîfa*, repré­
associé, assis sur un Trône, Dieu prophètes pour les pécheurs ; sentant du sunnisme primitif et
qui n'engendre pas et qui n'est la foi est conviction du cœur, fondateur de l'une des quatre
pas engendré. Vient du Coran pécher n'est pas une preuve écoles juridiques (cf. p. 50) de
également l'affirmation d'un d'incroyance. cette obédience. Il est particu­
dernier jour où les hommes se­ lièrement important dans la
ront jugés; celle du paradis et La profession de foi mesure où il est la première pro­
de l'enfer; celle des anges et Ce credo ne s'est pas imposé fession de foi sunnite histori­
des prophètes avant Mahomet. à la communauté d'un seul quement attestée. En la rap­
Autre source, la Tradition coup. Le Coran, comme on le prochant de l'énumération faite
(Sunna*) : Dieu sera vu dans voit dans les versets cités ci­ plus haut, on constate qu'y fi­
l'autre monde; dans la tombe, contre, ne contient pas « le » gurent plusieurs des articles du
le mort sera interrogé par deux verset qui récapitulerait tout dogme tardif, mais que beau­
anges; la fin du monde sera pré­ ce qu'il faut croire ou tout ce coup d'autres manquent. En
cédée par des signes avant-cou­ qu'il faut faire. La Révélation, outre, chaque article est une
reurs; Mahomet intercédera et donc la constitution de la réponse polémique à des posi­
pour les pécheurs, etc. nouvelle religion, fut progres­ tions théologiques qu'Abû Ha­
À ces points fondamentaux du sive, étalée sur une vingtaine nîfa considère comme por­
sunnisme s'ajoutent ceux, plus d'années. De son vivant, Ma­ teuses de dissidence. Ce texte
tardifs, qui portent la marque homet n'exigeait sans doute fut bientôt dépassé. Le sun­
des débats qui agitèrent la com­ que la profession de foi de la nisme est né d'âpres luttes
munauté - influence du muta­ shahâda (« Il n'est de divinité exégétiques et théologiques.
zilisme* (cf. p. 34) et de la phi­ que Dieu et Mahomet est Son Contrairement à une idée ré­
losophie grecque : Dieu est Prophète »). Quant aux œuvres, pandue, son credo est le résul­
différent de toute chose créée la tradition citée ci-contre tat d'une lente et douloureuse
(réfutation de l'anthropomor- montre que les quatre devoirs maturation. M. Y.

28 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


CORAN ET SUNNA Sunnisme
........
............
><
<< La divergence d'opinions est une
marque de la miséricorde divine >> ...
[ ...] La raison est, elle aussi, une source - [ ...] D'après Talha, qui rapporte ceci : un jour,
• de connaissance. Ce qui est connu par un habitant du Najd vint trouver !'Envoyé de
l'intuition est un savoir nécessaire, tel Dieu. Il avait la chevelure hirsute et nous pou­
que la proposition : « le tout est plus grand que vions entendre de loin sa voix tonitruante, sans
les parties ». Ce qui est connu par déduction est néanmoins pouvoir comprendre ce qu'il disait,
un savoir acquis. [ ...] Le monde dans toutes ses jusqu'à ce qu'il se fût suffisamment approché de
parties a été créé, puisqu'il consiste en substances !'Envoyé de Dieu. Il se mit alors à l'interroger sur
et en accidents. Les substances sont ce qui sub­ l'islam. Le Prophète répondit qu'il consistait en
siste par soi-même. Une substance est soit com­ cinq prières jour et nuit. -Rien de plus? -Non,
posée, c'est-à-dire un corps, ou non composée, répondit le Prophète. Le reste est à ta discrétion.
comme un atome, à savoir la partie qui ne peut En outre, le jeûne du ramadan. -Rien de plus?
plus être divisée. L'accident est ce qui ne sub­ -Non, répondit le Prophète. Le reste est à ta dis­
siste pas par lui-même, mais qui a été créé dans crétion. En outre, le Prophète mentionna l'au­
les corps et les atomes comme les couleurs, les mône [zakât]. -Rien de plus?-Non, répondit le
états physiques, les goûts et les odeurs. Le créa­ Prophète. Le reste est à ta discrétion.
teur du monde est Dieu. Il est Pré-éternel, Vivant, Sur ce, l'homme s'éloigna, disant: « Par Dieu,
Puissant, Sachant, Désirant et Voulant. Il n'est ni je n'y ajouterai ni n'en retrancherai rien. » Le
accident ni corps ni atome. li n'a pas de forme, Prophète commenta: « Il sera sauvé, s'il s'en
ni de limite, ni de multiplicité. li n'a pas de par­ tient à ce qu'il dit. »
ties, et il n'est pas composé. li est infini. Il n'est MUSLIM IBN A LHAJJÂJ*,
- LA SOMME AUTHENTIQUE

pas caractérisé par la quiddité ni la qualité. li


n'est pas localisé dans un lieu. L'écoulement du 1.Nous ne déclarons personne infidèle pour avoir
temps n'a pas de prise sur Lui. péché; nous ne récusons pas sa foi; 2. Nous en­
ABÛ HAF'S AL·NASAFÎ, CREDO joignons le bien et interdisons le mal; 3. Ce qui
nous advient n'aurait pu manquer de l'être; ce
Dis : « Lui, Dieu, est unique; Dieu, le Tout Autre; qui ne nous advient pas n'aurait pu avoir eu lieu;
Il n'a pas engendré et ne fut pas engendré; et 4. Nous ne désavouons aucun des Compagnons
nul n'est égal à Lui. » de !'Envoyé de Dieu; nous ne sommes les parti­
CORAN, CXII, 1-4 sans exclusifs d'aucun d'entre eux; 5. Nous lais­
sons l'affaire de 'Uthmân et celle de 'Alî à Dieu,
N'invoque nulle autre divinité avec Dieu. Tout qui connaît les choses manifestes et les choses
doit périr sauf Sa Face. Il détient le Jugement, cachées; 6. li vaut mieux être intelligent en ma­
et c'est vers Lui que vous serez ramenés. tière de religion qu'en matière de traditions et
IBIDEM, XXVIII, 88 de sunnas; 7. La divergence d'opinions dans la
communauté est une marque de la miséricorde
Dieu - il n'est d'autre divinité que Lui - est le divine; 8. Quiconque ajoute foi à tout ce auquel
Vivant, !'Auto-subsistant. Ni la somnolence, ni il est tenu de croire, mais déclare ne pas savoir
le sommeil n'ont de prise sur Lui. Tout ce qui si Moïse et Jésus [ ...] sont des Envoyés de Dieu,
est dans les cieux et sur la terre lui appartient celui-là est un infidèle, puisqu'il rejette le Coran;
exclusivement. Qui pourrait intercéder auprès 9. Celui qui prétend ne pas savoir si Dieu est au
de Lui, sinon par Sa permission? Il sait tout du ciel ou sur la terre est de même un infidèle; 10.
présent et du passé des êtres; eux ne connais­ Quiconque affirme ne pas connaître le châtiment
sent rien de Sa Science, hormis ce qu'il veut. du tombeau, celui-là appartient à la faction des
Son trône s'étend des cieux à la terre. Il tient Djahmites, et il est en danger de perdition.
sans peine tous deux sous Sa garde. Il est !'Au­ ABÛ HANÎFA, LA PLUS CONSIDÉRABLE DES SCIENCES, 1
guste, l'immense.
(TRADUCTIONS ORIGINALES DE MOHYDDIN YAHIA)
IBIDEM, Il, 255 (VERSET DIT« DU TRÔNE")

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 29


Repères I CORAN ET SUNNA

Cette oasis installée près de la


côte, au centre de l'Arabie, est


alors un riche centre carava­
nier à la croisée des routes vers
l'Égypte, la Syrie, le Yémen et
la Mésopotamie, et un grand
centre religieux grâce au sanc­
tuaire de la Kaaba, où sont ré­
unies toutes les divinités des
Les débuts de l'islam Arabes. Le grand-père paternel KHADIIA
de Mahomet, 'Abd al-Muttalib, Mahomet dut toutefois être
était un personnage considé­ suffisamment avisé pour se
rable, le gardien de la source faire remarquer par une riche
sacrée de Zemzem, qui tenait veuve de La Mecque, Khadija,
MAHOMET date de l'hégire (622), le mo­ en héritage l'une des charges qui en fait son régisseur puis
Qui est le Prophète? Le Coran ment où Mahomet quitta La principales du pèlerinage po­ son époux. ll a alors 25 ans et
n'apporte aucun renseigne­ Mecque, sa ville natale deve­ lythéiste de La Mecque. Or­ se voit dégagé de tout souci
ment sur sa vie et sa person­ nue hostile, pour Yathrib, la fu­ phelin à 7 ans, Mahomet est matériel. Tant que Khadija vit,
nalité, et les biographies re­ ture Médine, semble bien éta­ d'abord élevé par ce grand-père elle reste son unique épouse
censées dans la Sîra* - texte blie. Elle marque le début du puis par son oncle Abû Tâlib, et c'est seulement après sa
rédigé par Ibn lshâq au milieu calendrier musulman. père d'Ali, qui fut ainsi le com­ mort, en 619, qu'il porte le
du v111' siècle et remanié pagnon de jeunesse du Pro­ nombre de ses femmes à neuf.
par Ibn Hisham au début L'ENFANCE DU PROPHÈTE phète. Même si la Tradition rap­ Pour l'islam, Khadija restera
1x' siècle -, sont fondées sur Selon la Tradition, Mahomet porte des voyages en Syrie avec
les souvenirs de ses Compa­ (570 ?-632) appartenait à la son oncle et le dit illettré, on
La Kaaba de La Mecque,
gnons et n'ont qu'une valeur puissante tribu des Qoraychites ne sait rien ou presque de son lieu du pèlerinage institué
historique relative. Seule la qui dominait alors La Mecque. adolescence et de sa formation. par Mahomet en 632.

30 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


CORAN ET SUNNA I Repères

DE MAHOMET À ALI

v. 570. Naissance de Mahomet.


v. 595. Mahomet épouse la veuve Khadija.
v. 610. Premières révélations.
v. 613. Début de la prédication.
619. Mort de Khadija.
620. Premiers convertis à Médine.
l'épouse parfaite, celle qui don­ d'Allah, chargé de réciter les 622 (an 1 de l'hégire). Émigration de Mahomet à Yathrib.
nera sept enfants au Prophète, révélations que Dieu lui trans­ Le dialecte qoraychite est promu au rang de langue sacrée.
qui le soutiendra dans sa mis­ mettrait.Celles-ci, regroupées Mars 624. Première victoire sur La Mecque.
sion envers et contre tout et par la suite, constitueront le Avril 624. Expulsion de Médine de la tribu juive des Banoû
sera la première à se conver­ Coran (Qôran, récitation). Qaynoqâ.
tir. Khadija est considérée par En 610, il fait part de sa vision Août 625. Expulsion de la tribu juive des Banoû Nadhir.
l'islam comme l'une des quatre à sa femme. Pendant trois ans, Mars-avril 627. Siège avorté de Médine par les Mecquois
femmes parfaites de l'huma­ il n'entend plus rien et songe à « guerre du Fossé».
nité, avec Marie, mère de Jé­ se suicider, tant il est désespéré. Mai 627. Massacre de la tribu juive des Banoû Qorayza.
sus, la femme de Pharaon et Seuls quelques intimes sont Janvier 630. Prise de La Mecque par Mahomet.
la sœur de Moïse. alors au courant de sa vision, 631. Pèlerinage d'adieu à La Mecque.
parmi lesquels Abû Bakr, son 8 juin 632. Mort de Mahomet à Médine.
À Yathrib, futur beau-père, qui sera aussi 632-634. Califat d'Abû Bakr.
que Mahomet le premier calife, et Othman, 633. Incursion en Irak.
l'un de ses futurs gendres. À luillet 634. Victoire en Palestine sur les Byzantins.
rebaptise Médine, partir de 613, Mahomet se dé­ 634-644. Califat d'Omar.
le Prophète prend cide à apporter la Révélation à 636. Occupation de la majeure partie de la Syrie
une dimension ses concitoyens de La Mecque. et de la Palestine.
Seuls l'écoutent au départ les Mai 637. Prise de Jérusalem.
nouvelle, celle de plus humbles. Les grandes fa­ 639-641. Conquête de la Mésopotamie.
chef théocratique milles mecquoises s'élèvent vite 644. Assassinat d'Omar.
de la jeune en effet contre une prédication 644-656. Califat d'Othman.
qui risque de ruiner le pèleri­ v. 650. Constitution de la vulgate coranique.
communauté nage polythéiste de la Kaaba 651. Conquête de la Perse orientale.
musulmane. Mahomet annonce un Dieu 656-661. Califat d'Ali.
unique et s'oppose aux idoles, Décembre 656. Bataille du Chameau.
LA RÉVÉLATION ébranlant ainsi la religion des Début 657. Rébellion de Mo'âwiya en Syrie contre Ali.
On pense que jusqu'à la Ré­ anciens et l'ordre social. Ses Juillet 657. Défaite d'Ali. Convention de Siffin.
vélation, Mahomet mena la adeptes font l'objet de menaces. Dissidence des kharijites.
vie d'un riche commerçant, res­ Certains, dont Ali, fuient alors 658. Mo'âwiya s'empare de l'Égypte.
pecté et reconnu. Mais il était vers l'Abyssinie. Janvier 659. Mo'âwiya est déclaré calife.
probablement en proie au 24 janvier 661. Assassinat d'Ali.
doute. D'après la Tradition, il L'HÉGIRE 661-680. Début de la dynastie omeyade. Campagne d'Irak.
avait pris l'habitude de se re­ Mahomet entre en contact
tirer pour méditer. Mais c'est avec des tribus arabes du voi­
à 40 ans, pendant le mois du sinage, puis avec des habitants et marquera le début du ca- MÉDINE
ramadan, au cours de l'une de de Yathrib, une oasis au nord lendrier musulman. Aux sou­ À Yathrib, que Mahomet re­
ses périodes de solitude dans de La Mecque, qui s'engagent rates brèves, fougueuses et baptise Médine (Madînat an
une grotte du mont Hira, que à lui obéir et à se convertir. poétiques des premiers temps Nabî,« la ville du Prophète»),
l'ange Gabriel lui serait apparu Avec ses quelques fidèles et sa de la Révélation vont succéder le Prophète prend une di­
et lui aurait dit à plusieurs re­ famille, il quitte secrètement alors des sourates plus lon­ mension nouvelle, celle de
prises« Récite» (iqrâ). Maho­ La Mecque le 24 septembre gues, moins tourmentées, chef théocratique de la toute
met fut alors convaincu d'avoir 622, jour qui s'appellera doré­ riches en prescriptions d'ordre jeune communauté musul­
été choisi pour être ['Envoyé navant l'hégire, ['Expatriation, économique et social. mane. Aux anciennes organi-

Le Point Hors-série n ° 5 [ Novembre-décembre 2005 [ 31


Repères I CORAN ET SUNNA

sations tribales, il substitue la juives de Médine qui contes­


communauté des croyants tent son autorité.
(Oumma), fondée sur le seul
lien religieux. Dans les pre­ lA PRISE DE lA MECQUE
miers temps, il semble avoir Pour assurer la survie de sa
voulu gagner le soutien des nouvelle communauté, le Pro·
tribus juives de Médine, puis­ phète lance ses troupes dans
santes dans l'oasis, et dont il le pillage des caravanes et se
considérait la religion comme heurte ainsi rapidement aux
proche de celle qu'il prêchait. intérêts des Mecquois. Ceux-ci entrent sans coup férir. Ma­ de « dhimmi » (protégé). En
Ainsi, c'est vers lésuralem qu'il vont livrer plusieurs combats, homet fait détruire les idoles échange de la vie sauve, du
enjoint alors à ses fidèles de dont la bataille de Badr en l'an et consacre la Kaaba au culte respect de leurs biens et de la
se tourner pour prier. 2 de l'hégire, surnommée « le d'Allah, annonçant une nou· liberté de culte, les chrétiens
Mais les juifs se moquent de jour décisif», parce qu'il donna velle ère, celle où « la seule de Najrân s'engagent à payer
ce nouveau prophète. Maho­ aux hommes de Mahomet qui aristocratie sera celle de la un tribut. Ce statut réservé en
met rompt alors avec eux et en sortirent vainqueurs le sen­ piété». général aux religions du Livre
choisit La Mecque comme ville timent qu'Allah était de leur En moins de dix ans, Mahomet sera en vigueur dans tout
de référence pour la prière, côté. En l'an 5 (627), la« guerre a réussi à étendre sa domina­ l'espace musulman jusqu'au
marquant du même coup clai­ du Fossé » tourne, elle aussi, tion sur l'Arabie, obtenant, xx• siècle. En 631, Mahomet ac­
rement l'autonomie de sa re­ en faveur _de Mahomet. En 630, quand il ne convertit pas, la complit le pèlerinage à La
ligion par rapport à celle de les musulmans, qui ont déjà soumission de toutes les tri­ Mecque, selon le rite qu'il avait
l'Ancien Testament. Progres­ vaincu la plupart des tribus du bus. Il conclut ainsi avec les lui-même prescrit. Quelques
sivement, il va aussi se dé­ voisinage et réussi à convertir chrétiens de la ville de Najrân mois plus tard, le 8 juin 632, il
barrasser, en les chassant ou des personnalités mecquoises, un accord qui va faire juris· meurt à Médine d'une forte
en les massacrant, des tribus marchent sur La Mecque. Ils y prudence et fonder le statut fièvre, dans les bras d'Aïcha,
son épouse préférée.
L'ÉTABLISSEMENT DU TEXTE CORANIQUE
L'EXPANSION DE L'ISlAM
C'est sous le califat d'Othman que fut établi tout sur des« feuilles» qu'il remet à Abû Bakr. Les quatre premiers califes (632-
le texte coranique. Mahomet avait reçu en ef­ Celles-ci vont être transmises à Omar devenu 656) et successeurs du Pro­
fet des révélations sur une période de vingt­ calife, puis, à sa mort, à sa fille, Hafsa. Elle phète à la tête de la commu­
cinq ans, et il avait transmis oralement l'es­ les prêta à Othman quand celui-ci, inquiet des nauté sont appelés râchidoun,
sentiel de son message à ses Compagnons. divergences apparues dans la manière de ré­ « ceux qui guident dans la voie
Même si quelques scribes avaient pu noter citer le Coran, décida de le mettre complète­ droite ». Sous leur gouverne­
des passages par écrit, l'essentiel du texte sa­ ment par écrit. ment, l'islam connut un déve­
cré était récité et dépendait donc de la fidé­ Le nouveau texte, établi une fois encore sous loppement triomphal (cf.
lité et de la mémoire des transmetteurs. De la direction d'lbn Thâbit, devient la « vulgate carte). Poussés par la foi et le
plus, pour compliquer les choses, les récep­ othmanienne ». Celle-ci fut envoyée dans souci de diffuser le message
teurs n'avaient pas tous reçu la même partie toutes les grandes villes de l'empire pour ser­ de Mahomet, mais aussi par
du message. vir de base à toute transmission écrite ulté· le désir de conquête, les mu­
Lors de la bataille d'Aqabâ, au début de l'an­ rieure, et au terme de ce processus, d'après sulmans s'emparèrent, outre
née 633, plusieurs des musulmans qui connais­ la Tradition, Othman aurait donné l'ordre de de l'Arabie, de la Syrie, d'une
saient par cœur le Coran trouvent la mort, ce détruire tous les autres documents écrits. Sa partie de la Mésopotamie et
qui fait craindre à Omar, qui n'est encore qu'un vulgate souleva toutefois de vives critiques, de la Perse, de l'Égypte et de
des proches du Prophète, que le Coran ne à Koufa notamment, où Ibn Maç'oud, vieux la Cyrénaïque. Ils effectuèrent
vienne à disparaître. Il persuade Abû Bakr de compagnon de Mahomet, accusa Othman des razzias en Asie mineure,
consigner le texte par écrit. La mission est d'avoir fait établir un texte falsifié et incom­ dans les îles de la mer Égée et
confiée à un jeune Médinois, Zayd ibn Thâbit, plet où toutes les révélations défavorables en Afrique du Nord.
qui va travailler à partir de documents hété­ aux Omeyades avaient été supprimées. Des Comment expliquer que les
roclites - tessons de bouteille, pierres plates, textes quelque peu divergents de la vulgate Arabes aient conquis si vite
omoplates de chameau - sur lesquels avaient furent toutefois utilisés jusqu'au x• siècle. des empires aussi puissants
été notés les premiers versets. Il transcrit le C.G. que la Perse ou Byzance? Au­
cun de ces grands voisins de

32 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° s Le Point


CORAN ET SUNNA Repères

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IFRIQIYA (,

Tripoli•

§
1647)
Ghadamès• TRIPOLITAINE

pansion de l'Empire musulman_


à la mort de Mahomet (632)
sous le califat d'Abû Bakr (632-634)
sous le califat d'Omar (634-644)
D sous l s califats d'Othman et d'Ali (644-661)
e

D sous la dynastie des Omeyades (661-750) -'


C

--, Zone neutre entre l'Empire romain d'Orient


c._J et l'Empire musulman (688-965)

D Empir romain d'Orient (Empire byzantin)


,.-J Socotra
e é
• �:;;.rit"� ��nquête
·i
e

D Royaume wisigoth de Todmir •


Villesfondées dans O CÉA N INDIEN
D Royaume des Lombards la seconde moitié du v1111 siècle
1
Royaume des Francs � Lieux de bataille 600 km 0
���������������������..t....�->.-<.����������--<������������--19

l'Arabie ne se méfie vraiment Mahomet annonce Bakr, qui avait été chargé avant Siffin, il perd contre Mo'âwiya
de ces Bédouins nomades qui, la mort du Prophète de diriger dans des circonstances peu glo­
un Dieu unique
certes, contrôlent le com­ la prière. Lui succède ensuite rieuses : la bataille étant in­
merce des caravanes sur la et s'oppose aux Omar en 634, assassiné dix ans certaine, les Syriens en appel­
route des épices et de la soie, idoles, ébranlant plus tard et remplacé non sans lent au jugement du Coran. Ali
mais semblent demeurés à lutte par Othman, membre de accepte cet arbitrage dit
la religion
l'état de simples tribus ani­ la famille des Omeyades et can­ « d'Adroh », ce qui provoque
mistes. Obsédées par leurs des Anciens. didat du parti mecquois. Lui la dissidence des kharijites (cf.
conflits séculaires, ni Byzance aussi sera assassiné en 656. Sa p. 94), les« révoltés ». Puis il
ni la Perse ne comprennent veau mode de vie, plus urbain, mort ouvre alors une crise se laisse circonvenir par
l'impact de la propagande mu­ plus complexe et plus luxueux, grave : Ali, également gendre Mo'âwiya et renonce à ses
sulmane. Dans une région où ce qui ne sera pas sans poser du Prophète, est élu calife mais droits, ce que ses fidèles, les
abondent les hérésies, alors des problèmes politiques, so­ ne peut se faire reconnaître alides* ou chiites* (cf p. 84),
que l'Empire byzantin est déjà ciaux et religieux. par ses rivaux, parmi lesquels n'accepteront jamais. Ali sera
pris à la gorge, l'islam appa­ Aïcha, la femme préférée du assassiné plus tard à Koufa par
raît comme un schisme de plus SUCCESSION MOUVEMENTÉE Prophète qui vise le pouvoir, les kharijites, devenant le pre­
- c'est du moins ce que pense Dès la mort de Mahomet, la et le puissant Mo'âwiya, cou­ mier martyr de l'islam. Devenu
saint jean Damascène. Aucune discorde s'est installée. Le Pro­ sin d'Othman et gouverneur calife, Mo'awiya s'installa à Da­
mesure n'est donc prise aux phète n'a laissé en effet ni hé­ de Syrie. mas (Syrie), d'où sa dynastie
frontières. Les empires vont ritier mâle ni successeur dési­ Ali réussit d'abord à vaincre Aï­ fonda l'empire musulman le
s'écrouler par pans entiers, et gné. Le poste de calife revient cha lors de la bataille du Cha­ plus vaste qui ait jamais existé
les conquérants vont devoir d'abord à celui qui est réputé meau en décembre 656. Mais l'empire des Omeyades.
s'adapter très vite à un nou- le plus sage, son beau-père Abû en 658, lors de la bataille de CATHERINE GOLLIAU

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 33


MUTAZILISME 1 1 ntrod uction

Né de la nécessité d'apporter une réponse


théologique à un conflit dynastique,
le mutazilisme introduit en islam la notion
de liberté et l'exigence rationaliste. Battu en
brèche par la théologie sunnite, ce courant
de pensée eut pourtant une grande influence.

LE MUTAZILISME,
THÉOLOGIE DE LA LIBERTÉ

Par Roger Arnaldez

L
e mouvement mutazilite* est apparu raissent comme les premiers théologiens
au ne siècle de l'hégire, à la fin de la de l'islam, puisqu'ils furent les premiers
dynastie omeyade (cf p. 70). Cer­ à mettre la raison au service de ce qu'ils
tains théologiens de la ville de Bassora croyaient être le vrai dogme.
refusèrent de prendre parti dans les luttes
de pouvoir qui, après l'assassinat d'Oth­ Le principe de l' aslah
man, ensanglantèrent et divisèrent la com­ Le mutazilisme - dont les plus grands re­
Roger munauté musulmane, d'où le nom de ce présentants furent Wâsil ibn 'Atâ, consi­
Antaldez, mouvement signifiant« ceux qui s'abs­ déré comme son fondateur, al-'Allaf, al­
professeur émérite à tiennent ». La question était alors de sa­ Nazzâm *, al-Jahiz, Muhammad et Abu
la Sorbonne, auteur
voir si le fait de choisir le Hasim al.Jubba'î*, al-Basri
d'À la croisée des
trois monothéismes
mauvais candidat au poste Première théologie et al-Jabbâr* - fonde le
(Albin Michel, 1998), de calife impliquait que premier kâlam* ou théo­
de l'Homme selon l'on fût un mauvais mu­ spéculative (kâlam), logie spéculative. Il repose
le Coran (Hachette, sulman. Le Coran n'ap­ le mutazilisme repose sur l'idée que Dieu est
2002) et des portant pas de réponse di­ sur l'idée que Dieu juste et qu'il a toujours
Religions face recte, les mutazilites créé ce qui est le meilleur
à l'œcuménisme établirent que Dieu laissait
est juste et qu'il (al-aslah), comme l'ex­
(Éditions de Paris,
chaque croyant libre d'ad­ a créé le meilleur. plique dans Le Livre
2003).
hérer au parti de son des animaux (Kitâb al­
choix, sans que cela mette en péril l'ap­ hayawân) al-Jahiz. Il y démontre l'as/ah
partenance à la communauté musulmane. par le fait que dans ce monde, les créa­
Disant cela, ils respectaient un verset du tures se complètent et s'équilibrent.
Coran (Il, 256) d'après lequel il n'y a pas Mais l'as/ah n'est pas sans défaut dans
de contrainte en matière de religion, tout son application à la vie des hommes,
en introduisant dans l'islam une notion comme on le voit dans la célèbre anec­
nouvelle, la liberté. En ce sens, ils appa- dote des trois frères dont l'un meurt,.

Le Point Hors-série n ° s I Novembre-décembre 1 35


1 ntrod uction I MUTAZILISME

.. adulte et fidèle, le second meurt adulte loi autre que les lois auxquelles ils obéis­
dans l'infidélité, et le troisième meurt tout sent. Seul l'homme, beaucoup moins par­
jeune avant l'âge de raison. Le premier va fait, n'a pas de fonction déterminée, ce
au paradis, le second en enfer, le troisième qui lui permet d'obéir ou de désobéir à
ne reçoit ni récompense ni punition. Mais la Loi que Dieu impose dans le Coran. En
ce dernier pourra demander à Dieu pour­ ce sens, l'imperfection de l'homme est,
quoi Il ne l'a pas laissé vivre pour qu'il en réalité, le fondement d'une création
obéisse à la Loi et entre au jardin de dé­ meilleure que celle des anges et des astres
lices. Que répondra Dieu? Selon le muta­ parce qu'elle laisse l'homme libre. Ainsi
l'as/ah fonde-t-il un véritable humanisme
zilite al-Jubba'î, Il dira : « Je sais que si tu
lié à la liberté humaine.
Mais comment cette liberté
peut-elle s'accorder avec la
prédestination? Comment
Seul l'homme, imparfait, expliquer ce verset du Co­
ran : « Dieu égare qui il veut »
n'a pas de fonction (man yasha)? Le mot ma­
déterminée, ce qui lui shî'a, de la même racine que
permet d'obéir ou de le verbe yasha ', ne signifie­
t-il pas une volonté à laquelle
désobéir à la Loi que Dieu rien ne peut résister? Si Dieu
impose dans le Coran. égare qui il veut, l'homme
perdu sera inévitablement
un infidèle. Difficile alors d'af-
firmer qu'il peut être libre.
avais vécu, tu aurais désobéi et serais allé Mais le mutazilisme est une pensée sub­
en enfer, aussi le meilleur pour toi (al­ tile ... Si, d'après ce verset, Dieu égare
islah) était-il de mourir enfant.» À la suite effectivement qui il veut égarer, sa vo­
de quoi, le second frère pourra dire : « Sei­ lonté porte non pas sur l'individu qu'il
gneur, pourquoi ne m'as-tu pas fait mou­ égare mais sur le mode selon lequel il
rir avant l'âge adulte de façon à ce que je veut le perdre. Car Dieu ne fait rien au
ne sois pas puni en enfer? » On raconte hasard et ne perd pas un homme de ma­
que, faute d'obtenir une réponse de son nière arbitraire.
maître al-Jubba'i à cette question, son dis­
ciple al-Ach'arî* rejeta alors la doctrine La « connaissance moyenne »
mutazilite et fonda sa propre école, l'acha­ C'est aussi au nom de la liberté de l'homme
risme, qui allait faire souche ensuite dans que les penseurs mutazilites ont réfléchi
le sunnisme* (cf p. 28). à la connaissance qu'a Dieu de sa créa­
tion. Le théologien al-Khayyât (835-913) a
Liberté et prédestination ainsi soutenu la thèse que Dieu ne connaît
Pour les mutazilites, en revanche, cela pas une chose a priori, mais en son temps,
n'était pas un argument contre l'as/ah. Si a posteriori, comme nous la connaissons
l'homme avait été créé parfait, il n'aurait nous-mêmes. Cette notion d'une« connais­
pas à réfléchir sur le monde créé et sur sance moyenne » qui cherche à réduire
la Loi de Dieu. Or il est écrit : « Réflé­ un savoir a priori à un savoir a posteriori
chissez donc. » Et pour mieux asseoir fut par la suite soutenue par des chrétiens
leur raisonnement, les mutazilites intro­ tel le jésuite portugais Pedro de Fonseca
duisent ici l'idée de fonction. Les êtres (1528-1599), puis fut critiquée par Leibniz
supérieurs comme les anges ont pour (1646--1716), qui la considérait comme une
fonction constante de glorifier le Seigneur. cote mal taillée...
Les astres ont pour fonction de contem­ Doctrine de la liberté, le mutazilisme
pler les lois de leur révolution dans le apporta aussi son écot à de nombreux
ciel. On ne conçoit pas que les anges et autres points de doctrine, comme la
les astres soient soumis par Dieu à une transcendance pure d'un Dieu unique,

36 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


MUTAZILISME Introduction

la nature de la parole divine, la défini­ couvre, au siècle dernier, les volumineux École persane,
tion précise de la foi. Et bien avant que ouvrages d'al-Jabbâr.11 influença alors le Mahomet
l'on ne commence à parler en islam de théologien réformiste égyptien Muham­ prononçant son
philosophie, certains de ces penseurs mad Abduh* (cf. p. 104). Par la suite, sermon d'adieu,
accueillirent l'atomisme (cf. p. 42) dans l'orientalisme allemand et notamment les 632, Édimbourg,
sa version grecque (Démocrite et Épi­ travaux de Joseph van Ess (né en 1934) bibliothèque
cure) et élaborèrent une philosophie de ont permis de mieux connaître cette pen­ de l'Université.
la nature. sée féconde et qui a laissé des traces pro­
fondes. Le sunnisme lui a emprunté non
Une pensée féconde seulement le principe de la pure trans­
Dans son temps, le mutazilisme remporta cendance de Dieu et des notions comme
d'abord un grand succès et devint même l'atomisme, mais aussi son cadre intel­
en 827, sous le calife Ma'mûn, la doctrine lectuel, notamment la place de la raison,
officielle de l'islam. Pour mieux imposer reconnue capable d'un certain savoir théo­
leurs thèses, ses partisans lancèrent alors logique, sans le secours de la Révélation ...
une véritable inquisition, la mihna, qui fi­ Le mutazilisme se retrouve aussi quasi­
nit par les discréditer. À partir du milieu ment intact dans la théologie du courant
du x1e siècle, la théologie sunnite, plus chiite* (cf. p. 84) duodécimain. Quant aux
conforme à la lettre de la Révélation, l'avait théologiens juifs vivant en pays musul­
définitivement emporté. C'est elle qu'on man (rabbanites et karaïtes), ils ont éla­
appela désormais kalâm, puisqu'elle avait boré leurs doctrines en utilisant le moule
commencé, à partir d'al-Ach'arî, à élabo­ intellectuel et les termes du mutazilisme.
rer rationnellement son propre système. Son échec, bien que réel, n'est donc que
Le mutazilisme, lui, tomba dans l'oubli. relatif. Et certains intellectuels musul­
Son enseignement fut interdit, ses livres mans sont aujourd'hui convaincus qu'il
brûlés. Longtemps, il ne fut connu que constitue une source valable de renou­
par des ouvrages d'hérésiographie écrits vellement pour la pensée islamique.•
par ses adversaires, jusqu'à ce qu'on dé- (Avec Mohyddin Yahia.)

Le Point Hors-série n ° S I Novembre-décembre 2005 1 37


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Clés de lecture I MUTAZILISME

Le statut de la Parole divine


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qu'une pensée, une sorte d'ins­
piration « aphasique » dans !'Es­
met? Cette question sou­ sence divine, qui se passe des
l n grave débat théolo­ langues humaines.
gique, aux conséquences
durables, au tournant des 1xe Le Coran, créé ou incréé?
et xe siècle. Aucun musulman Les autres théologiens sun­
ne doutait que la Révélation nites* refusèrent d'adopter une
vînt de Dieu : cela, le Coran lui­ thèse qui allait manifestement
même et les hadiths* le pro­ contre la lettre du Coran. Pour
clamaient. Le Coran était la Pa­ eux, le texte était incréé, ce que
role de Dieu, à jamais gravée le Prophète avait prononcé était
au ciel sur une « Table bien gar­ véritablement Parole de Dieu,
dée » (lawh mahfûz), comme identique à ce qui subsistait
l'affirment sans ambiguïté cer­ comme tel dans Son Essence.
tains des versets ci-contre. Supposer qu'Allah L'objet du débat n'était pas seu­
parlait comme les lement théologique : dire que
Le refus des attributs divins hommes, c'était porter le Coran était créé pouvait ame­
Dieu, toujours selon !'Écriture, ner à désacraliser son expres­
était « Savant », « Miséricor­ atteinte au principe sion linguistique, et modifier
dieux », ,, Juste », « Puissant » musulman de la pure radicalement la conception de
mais aussi « Parlant ». Il pou­ transcendance divine. la Loi, fondée sur la lettre in­
vait « faire descendre » un ange tangible de !'Écriture.
(Gabriel) qui communiquait lit­ Cette controverse, qui n'est pas
téralement Sa Parole au Pro­ buts divins, qu'ils interprétaient sans rappeler celle sur la
phète, Mahomet. Il pouvait en­ comme de simples figures· de double nature, humaine ou di­
core, exceptionnellement, style coraniques. vine, du Christ, eut des consé­
parler directement à un pro­ Mais la Parole divine, comment quences politiques impor­
phète, comme à Moïse au mont la concevoir autrement que tantes. Le mutazilisme fut
Sinaï. Les qualités, dites « at­ comme des sons, des lettres, adopté comme doctrine offi­
tributs divins », par lesquelles des mots ... autrement dit à cielle par le calife abbasside al­
Dieu s'était autodécrit dans sa l'image d'une réalité d'ici-bas? Ma'mûn (814-833) qui, avec ses
Révélation, étaient donc éter­ Supposer qu'Allah a parlé deux successeurs, se mit alors
nelles comme Lui. comme les hommes, c'était por­ à persétuter les récalcitrants,
Mais se représenter ces attri­ ter atteinte au grand principe notamment leur chef de file,
buts comme des entités éter­ musulman de la pure trans­ l'illustre Ibn Hanbal *. Par la
nelles, coexistant avec !'Essence cendance divine : il n'y a rien suite, le califat remit en vigueur
divine mais séparées d'elle, de commun entre Dieu et Sa la thèse opposée : le Coran in­
n'était-ce pas introduire des di­ création, « rien n'est à Sa res­ créé de�nt un article de la foi
vinités à côté de !'Unité divine? semblance », est-il dit dans le orthodoxe. Le sunnisme ulté­
Or Mahomet n'avait cessé de Coran. rieur, pàr la voix de théologiens
proclamer qu'il avait été envoyé Les mutazilites résolurent cette comme al-Ach'arî* et al-Ju­
au monde pour mettre fin au contradiction en adoptant la wayni_*, élabora alors l'idée
polythéisme. En toute logique, théorie du Coran créé. Aucune d'une double Parole divine, « in­
une fraction des théologiens similitude, selon eux, entre les térieure », sans mot, coexistante
que l'on appela les mutazilites* deux paroles, humaine et di­ et ideritique au Coran révélé.
rejeta l'existence de ces attri- vine : cette dernière n'est Mohyddin Yahia

38 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


MUTAZILISME \ Statut du Co ra n
....1-
<<Il faut que la parole ....1-
><

soit produite dans le temps>> .........


La Parole de Dieu Nous, mutazilites, sommes d'accord pour ad­
f�l
;1,*�
Si quelque païen cherche protection au-
if'+� près de toi [Mahomet], donne-lui asile
mettre que Dieu est parlant, mais celui qui parle
véritablement est celui qui énonce la parole.
et occasion d'entendre la Parole de Dieu. Par suite, Dieu est le créateur de la parole dans
Conduis-le ensuite en lieu sûr, car ce sont des un lieu, de sorte qu'on peut L'écouter. Si celui
gens qui ne savent point. qui parle est identique à celui dans lequel la pa­
CORAN, IX, 6 role subsiste, comme nos adversaires le pen­
sent, il est nécessaire que sa parole soit éter­
[ ... J Dieu est !'Omniscient, le Tout-puissant. li nelle ou temporelle. Si sa parole est éternelle,
ne saurait parler directement à un mortel si ce deux êtres éternels seraient ainsi affirmés, et
n'est par révélation, ou de derrière un voile, ou nous savons que c'est une proposition absurde.
par l'envoi d'un ange qui révèle, avec Sa per­ Par suite, il faut que la parole soit produite dans
mission, ce que Dieu veut[ ...]. le temps au moment où la parole fut adressée
IBIDEM, XLII, 50-51 à la personne en question.
SHAHRASTÂNÎ*, L'ACHÈVEMENT DE LA MARCHE EN MATIÈRE DE

Nous t'avons fait des révélations, comme Nous THÉOLOGIE DOGMATIQUE (NIHÂYAT AL-/QDÂM FÎ 'ILM AL·KALÂ)

en fîmes à Noé, [ ... J et telles qu'en reçurent


Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob, les[douze] tri­ La parole de Dieu a été révélée aux prophètes.
bus, Jésus, Job, Jonas, Aaron, Salomon, et comme [ ... J Le mot inza/[littéralement, action de faire
à David furent apportés les Psaumes. [ ... ] Et à descendre] n'est un déplacement du haut vers
Moïse, Dieu a parlé directement. le bas que pour les choses matérielles.[ ... ]
IBIDEM, IV, 163-164 L'ange Gabriel saisit la parole de Dieu, pendant
qu'il était à sa place au-dessus des sept cieux,
« La révélation, dit le Prophète, me vient tantôt et descendit ensuite sur la terre [ ...] sans qu'il
comme le bourdonnement d'une cloche, ce qui y ait de déplacement de la parole même.
me fatigue beaucoup, et lorsqu'elle me quitte, En réalité, nos contradicteurs s'imaginent que la
j'ai retenu ce qu'on m'a dit; tantôt l'ange prend parole de Dieu est formée de lettres et de sons.
la figure d'un homme pour me parler et je re­ li n'y a alors aucun moyen d'admettre que l'ac­
tiens ce qu'il dit. » D'après 'A'isha: « Une révé­ tion de parler émane de l'essence. li n'en est nul­
lation descendit sur lui un jour qu'il faisait très lement ainsi, parce que la parole, dans la doctrine
froid; et lorsqu'elle eut cessé, son front était orthodoxe, est un attribut réel inhérent à l'es­
baigné de sueur. » sence, et ne consiste pas en lettres et sons. [ ...J
BUKHÂRÎ*, SAHÎH (LIVRE SUR LA RÉVÉLATION) Le mieux est de dire[... J que la parole est le dis­
cours inhérent à l'âme. Cette pàrole intime est la
réflexion qu'on roule dans l'esprit, et qui a pour
L'essence divine et ses attributs signes des mots, des gestes ou tout autre moyen
Nous, mutazilites, devons nier que les attributs convenu. Il en est de la parole, dans notre doc­
soient des essences qui résident d'une manière trine, comme de la science éternelle. Celle-ci s'éten­
éternelle et préexistante dans !'Essence divine. dait déjà dans l'éternité du passé à ce qui exis­
Si elles résidaient à côté de !'Essence divine, tait dans cette éternité. La parole existait
elles devraient être soit l'Essence divine elle­ antérieurement à Moïse; et quand ce dernier est
même, soit distinctes de Son Essence. Selon venu à l'existence, la parole était déjà une inter­
nous, elles sont !'Essence divine Elle-même. Si pellation adressée à Moïse; ce qui a été nouveau
un attribut était distinct de l'Essence divine, il à ce moment, c'est Moïse et non pas la parole.
serait produit ou éternel. S'il était éternel, il ac­ JUWAYNI, LA BONNE DIRECTION DANS L'EXPOSÉ
compagnerait !'Essence divine de toute éternité, DES FONDEMENTS DE LA CROYANCE (IRSHÂD ILÂ USÛL AL·/ 'TIQÂD)

et par suite, il serait une autre éternité [ ...J. (TRADUCTIONS ORIGINALES DE MOHYDDIN YAHIA)

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 39


Clés de lecture I MUTAZILISME
....
a:
Justice divine et liberté humaine
....
z
:E
&
a
...
u
.... L
es mutazilites* revendi­ dans l'égarement. On leur re­ vont contre notre sens de la
quaient quelques idées­ procha l'arbitraire d'une telle justice, il ne faut pas trop cher­
forces, dont la plus exégèse. Ils dirent que, pour ré­ cher à comprendre et lui faire
fameuse était le principe de soudre les contradictions ap­ confiance. De toute façon,
l'absolue justice divine. Ils parentes du texte, il suffisait de l'homme ignore le bien absolu.
étaient en outre rationalistes rester fidèle à son esprit ... C'est en tout cas la position
en matière d'éthique. Ainsi, Mais leur véritable faiblesse d'un penseur sunnite comme
disaient-ils, le bien n'est pas était ailleurs. Pour défendre al-Ach'arî*, qui fut un mutazi­
une affaire de convention, il leur doctrine, ils se fondaient lite avant de s'opposer ardem­
existe objectivement. Or Dieu sur la raison pour se tourner ment à ce courant de pensée.
est juste. Il se doit donc de s'y ensuite vers la Révélation : au Plus tard, le théologien et ju­
conformer. Il est tenu à une besoin, ils forçaient l'interpré- riste Ghazâlî* (cf. p. 78) justi­
éthique qui ne dépend pas de fia cette position, comme on le
son bon vouloir. Il pardonne Au nom de la justice voit ci-contre, par le fait que la
ainsi nécessairement à qui aura notion humaine du bien est re­
mérité son pardon. divine, les mutazilites lative et intéressée. Difficile
Car s'il ne pardonnait pas, cela affirmaient que Dieu pourtant pour ces théologiens
signifierait qu'il peut inverser donne à tous les sunnites de nier le fait que Dieu
à son gré le bien et le mal, pu­ était infiniment juste et, dans
nir le juste et récompenser l'in­
mêmes grâces et laisse le même temps, infiniment puis­
juste, ce qui est impossible. l'homme libre. sant, deux attributs divins qui,
Poursuivant dans la même lo­ à la lumière de leurs raisonne­
gique, ils affirmaient aussi que tation du texte coranique pour ments, entraient en contradic­
Dieu donne à tous exactement la mettre en conformité avec tion. La justice divine limitait
les mêmes grâces et laisse leurs propres idées. la toute-puissance de Dieu et
l'homme entièrement libre. Pour les théologiens sunnites*, réciproquement ... Dilemme.
il était hors de question de li­
Contre la prédestination miter la toute-puissance de Dieu Les intérêts de la raison
À l'origine, ces penseurs ne fai­ par quelque notion humaine du La solution vint du droit.
saient que réagir contre une bien. Le Créateur fait ce qu'il Lorsque la Révélation juge d'une
école théologique qui affirmait veut, est-il répété dans le Coran. question éthico-religieuse, la
alors l'existence de la prédesti­ Il n'est tenu à rien. Lorsque Dieu communauté doit s'y confor­
nation. Il est vrai que, sur ce égare, il faut comprendre que, mer. Or elle découvre dans les
point, le Coran présente une sé­ par-delà l'homme, c'est Dieu qui, textes des objectifs rationnels,
rie de versets difficilement conci­ en définitive, est la cause pre­ ce que concède Ghazalî. Et
liables. Il y est écrit que Dieu mière de toute chose. Dieu dé­ si les textes canoniques sont
juge l'homme sur ses actes, mais cide, en toute liberté, où est le muets? La plupart des juristes
aussi qu'il« guide» ou«égare» bien et où est le mal. admettent alors que la com­
qui il veut, et qu'il « scelle » le Pour connaître et élaborer munauté doit prendre pour
cœur des mécréants. l'éthique de l'islam, il était donc guide la raison, qui lui dicte où
Les mutazilites proposèrent une évident pour les sunnites qu'il est son intérêt. Principe si vrai
lecture du Coran qui sauvegarde fallait partir de la Révélation et qu'ils l'inclurent dans les pos­
la justice divine; par« guider», donc du Coran, et non de la rai­ tulats méthodologiques de leur
il fallait entendre que Dieu son, même s'ils partageaient discipline. Les mutazilites trou­
« montre clairement» la bonne avec les mutazilites l'idée que vèrent ainsi dans les écoles ju­
direction, et par«égarer», qu'il Dieu est infiniment juste. Et si ridiques (cf p. 44) matière à une
«juge» quelqu'un digne d'être le Coran affirme des choses qui revanche posthume. M. Y.

40 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


MUTAZILISME Justice et liberté

....>C....
<< L'injustice ou l'inimitié ............
sont des actes mauvais en soi>> ...
[ ...J Dieu égare qui Il veut et guide qui II ce sens qu'il le crée en un être, mais que rien
�l veut. Il est toute-puissance, toute sagesse.
1!*:fi
�+""
de tel n'existe en Son essence.[ ...]
CORAN, XIV, 4 Dieu est libre de faire ce qu'il veut.La preuve en
est qu'il est le Roi suprême, qu'il n'est soumis à
Que penses-tu de celui qui érige sa passion en personne, qu'il n'y a pas d'être supérieur à Lui
divinité, et que Dieu égare en dépit toute sa qui Lui donnerait autorisation, Le réprimande­
science? Il a mis un sceau sur son ouïe et sur rait, Lui fixerait des interdictions ou limiterait
son cœur, et un bandeau sur les yeux.[ ...J Son action. Ceci étant, rien de mal n'existe à l'en­
IBIDEM, XLV, 23 droit de Dieu. Car quelque chose est mal en ce
qui nous concerne uniquement parce que nous
[ ...] C'est ainsi que Dieu égare bon nombre de transgressons la limite qu'il nous a tracée.[ ... ]
mortels, et qu'il en dirige tout autant dans la Il est certain que le mensonge est un mal parce
bonne voie. Mais Il n'égare que les pervers. que Dieu l'a déclaré tel. S'Ii avait déclaré que le
IBIDEM, Il, 26 mensonge était un bien, il en aurait été ainsi.
Est-ce à dire que Dieu puisse mentir ou ordon­
[ ...J Dieu ne veut pas d'injustice pour l'univers. ner le mensonge? Je réponds que tout ce qu'il
IBIDEM, Ill, 108 commande ne s'applique pas nécessairement à
Lui. Ne voit-on pas qu'il nous ordonne de prier,
Si un sage peut arriver à un but en usant éga­ mais que Lui ne prie pas. De la même manière,
lement de sincérité ou de mensonge, il choisira II ne ment pas, non parce c'est un mal, mais parce
la sincérité, parce que le mensonge est, à ses qu'il Lui est impossible de mentir.
yeux, un mal en soi et la sincérité un bien en AL·ACH'ARÎ, LIVRE DE5 LUMIÈRE5 RÉFUTANT LE5 HÉRÉTIQUE5

soi.[ ...] Ceux qui ne connaissent pas la Révé­


lation ne peuvent manquer de distinguer entre Comment le mensonge pourrait-il être un mal
le bien et le mal par les seules lumières de la en soi, lorsque, par exemple, il permet de sau­
raison. C'est pourquoi le sage juge que donner ver la vie d'un prophète en dissimulant à un ty­
la vie à un noyé ou à un mourant est un acte ran, qui voudrait le tuer, l'endroit où le prophète
bon en soi, de même que l'injustice ou l'inimi­ se serait caché? Le mensonge assurément se­
tié sont des actes mauvais en soi. Si nous ôtons rait alors un bien, il serait même obligatoire.
la qualité de bien ou de mal aux actes de l'homme [...].Les hommes n'appliquent le terme de« mal»
pour la faire dériver uniquement des termes de qu'à ce qui est contraire à leurs objectifs. En at­
la loi, les concepts rationnels de bien et de mal tribuant le caractère mauvais en soi à quelque
que nous déduisons des principes légaux de­ chose[ ...], on se trompe de trois manières.L'une
viennent non avenus de sorte que nous ne pou­ d'elles est le fait de l'affirmer de manière abso­
vons plus comparer un acte avec un autre, ni lue [ ... J sans considérer les circonstances[ ...].
un jugement avec un autre, puisqu'il restera tou­ Nous entendons par« intérêt» la sauvegarde des
jours à se demander pourquoi cette loi, qui de­ objectifs de la Loi, et ceux-ci sont au nombre de
vient extra-rationnelle, qualifie de bien ou de cinq, pour les créatures : la préservation de leur
mal tel acte plutôt que tel autre. religion; la préservation de la vie; la préserva­
SHAHRASTÂNÎ*, L'ACHÈVEMENT DE LA MARCHE EN MATIÈRE DE
tion de la raison; la préservation de la progéni­
THÉOLOGIE DOGMATIQUE ture; la préservation de la propriété. Tout ce qui
va dans le sens de ces cinq fondements est un
[ ...J Nous approuvons que Dieu ait décrété [pour « intérêt»; tout ce qui les met en péril est un pré­
tel être] que son infidélité soit un mal, mais nous judice, le contraire d'un intérêt.
n'aimons pas que l'infidèle, rendu tel en raison GHAZÂLÎ, L'EXCELLENT PRÉCl5 DE THÉORIE DU DROIT
du décret divin, soit infidèle, cela nous est in­
terdit. [ ... J Le mal vient-il de Dieu? Je le dis en (TRADUCTIONS ORIGINALES DE MOHYDDIN YAHIA)

Le Point Hors-série n ° s I Novembre-décembre 2005 41


...a:-
Clés de lecture i MUTAZILISME

Atomisme : thèse et antithèse


...15
z
li
.......
a
u époque des pères fonda­
[ teurs du mutazilisme * té­
du monde. Thèse difficilement
compatible avec le Coran. En
moigne de doctrines sou­ revanche, si les atomes sont in­
vent audacieuses, comme le divisibles et l'étape ultime avant
montrent les textes ci-contre le néant, il faut bien un agent
où s'illustre particulièrement qui les crée et les assemble en
al-Nazzâm *, de tous ces pen­ corps... L'atomisme vient aussi
seurs l'un des plus originaux. au secours d'autres dogmes re­
Mort jeune, ce théologien et ligieux comme la résurrection
poète s'intéressa aux sciences des corps : Dieu peut avec la
de la nature. Abu Mansûr al­ autre moment, est longue de la même facilité, pour une se­
Baghdâdi * montre ainsi com­ moitié d'un atome ... À l'image conde vie, réunir les atomes du
ment selon al-Nazzâm s'opère des ombres, les atomes sont même corps qu'il a unis une
le passage de la sensation à la donc divisibles à l'infini. première fois. Nazzâm crut ré­
perception : des particules sub­ Abû Hudhayl, son mrul:re, s'ins­ pondre à ses critiques par sa
tiles de saveur, couleur, etc. se crit en faux contre l'argument, célèbre théorie du « soubre­
dégagent d'un même corps et dans l'un des textes ci-contre. saut» (tafra). Le mobile, au lieu
induisent la connaissance sen­ Il faut se souvenir, pour com­ de parcourir toute la série des
sible par contact avec le centre prendre ces textes, que les An­ lieux,« saute» d'un point à un
nerveux. Solution qui annonce ciens se faisaient de l'espace autre plus éloigné, par-dessus
déjà la science moderne. une idée discontinue : tout mou­ des points intermédiaires. Dans
vement est déplacement d'un le troisième texte, il prend
La matière divisible à l'infini point à un autre. Dès lors, une l'exemple d'une meule ou d'une
Sa thèse sur la matière est in­ distance à parcourir est conçue toupie. Cette thèse n'eut pas
téressante, non seulement par comme une série discontinue plus de succès que son anti­
son originalité mais par ce de « lieux » à franchir succes­ atomisme, et Ibn Mattawayh *
qu'elle peut montrer du rap­ sivement. Admettre l'infinie di­ (voir ci-contre) est à même de
port entre l'analyse scientifique visibilité des corps, c'est re­ la réfuter aisément.
et la Révélation. La plupart des connaître une série infinie de C'est la thèse de l'atomisme qui
mutazilites avaient adopté la fut reprise par Ach'ari* et ses
théorie antique de l'atome Le continuum indéfini disciples. Les grands traités de
comme principe général d'ex­ kalâm* commencent par des
plication de la matière : les de la matière se passe considérations sur le monde,
choses, les corps sont des de l'hypothèse divine, les corps et l'atomisme, qui de­
conglomérats d'atomes, enti­ voire suggère une vint la philosophie du sun-
tés microscopiques, imper­ .. nisme*. Ach'arî adopta même
ceptibles et indivisibles. éternité du monde. l'atomisme temporel; Dieu re­
Al-Nazzâm, lui, croyait au crée sans cesse le monde,
contraire à la divisibilité infi­ lieux intermédiaires, dont le atomes de matière comme
nie de la matière. Ce que dit le franchissement impliquerait atomes de temps. L'absolu de
premier texte, où il est ques­ une durée infinie. la toute-puissance divine serait
tion de deux bouts de bois plan­ C'est aussi, implicitement, re­ ainsi encore mieux sauvegardé :
tés en terre : si, à telle heure de connaître que l'on peut se pas­ l'homme ne crée pas ses actes,
la journée, un atome a une ser d'un Dieu créateur. Le conti­ son libre arbitre est une illusion.
ombre portée égale à deux fois nuum indéfini de la matière se Théorie qui réduit à néant les
sa dimension, c'est donc que passe de l'hypothèse divine, positions mutazilites, justement
son ombre de même taille, à tel voire suggère une éternité fondées sur la liberté... M. Y.

42 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° s Le Point


MUTAZILISME Atomisme
........
<< L'ombre du premier pieu ........
><

accomplit un soubresaut... >> ........


*� « L'homme, disait Nazzâm, ne peut per­ lorsque l'ombre de l'une franchit la distance
�l
f1,�+� cevoir le son que lorsque les parcelles d'un atome, l'autre en franchit la moitié. Cette
sonores pénètrent l'oreille. [ ... J Or le objection contredit mieux l'atomisme.
son ne devient perceptible que s'il est composé IBN MAITAWAYH, MANUEL SUR LES SUBSTANCES ET LES ACCIDENTS

de lettres. [...] La parole est un corps subtil qui


émane de celui qui parle. Ce corps heurte les
différentes parties de l'air et les fait onduler par Un des arguments au moyen desquels nous prou­
ses mouvements. li leur transmet sa forme. Puis vons l'indivisibilité de l'atome est le même ar­
il heurte le nerf auditif répandu dans le nerf de gument qu'Abû Hudhayl formulait contre Nazzâm.
l'auditeur; et ce nerf prend alors la forme de ce Le principe est que si quelqu'un traverse une
corps subtil et la transmet à l'imagination qui, distance divisible en deux moitiés, il ne peut le
à son tour, la présente à la pensée. C'est alors faire à moins d'avoir parcouru la moitié [de cette
que la parole devient compréhensible. [ ...J moitié]. Comme cette moitié a elle-même une
« Puisque les mouvements vibratoires de l'air moitié, la même chose s'applique encore. Ceci
sont causés par ces parcelles sonores très sub­ étant, si une fourmi rampe sur une sandale, elle
tiles qui émanent du locuteur, il est évident que ne la traversera jamais, car le nombre d'atomes
les parcelles qui pénètrent l'oreille d'un audi­ de la sandale [à traverser] est en nombre infini.
teur ne sont pas celles qui pénètrent celles d'un La fourmi ne peut traverser complètement une
autre auditeur, bien que les deux groupes de partie de la sandale sans en traverser d'abord
parcelles soient semblables et causent des sen­ la moitié et ainsi de suite indéfiniment. Le fait
sations auditives semblables chez les deux per­ qu'une partie, au cours du franchissement, dé­
sonnes...» On comprend alors pourquoi Nazzâm pend toujours d'une autre partie à franchir an­
dit qu'« il n'y a pas sur terre deux.hommes qui térieurement conduit à penser que la fourmi ne
ont entendu le même son. On peut dire qu'ils pourra jamais commencer son itinéraire. Cette
ont entendu le même genre de son de la même situation est comparable à quelqu'un qui ne
façon qu'on dit qu'ils mangent le même genre pourrait passer par une porte, avant d'être en­
de fruits, bien que ce que mange l'un est dis­ tré par une autre auparavant : il ne passera ja­
tinct de ce que mange l'autre». Il soutient cette mais par aucune porte. Nazzâm répondait à cet
thèse, parce qu'il dit que « le son n'est audible argument par sa théorie du soubresaut et pré­
que s'il se dirige vers l'âme par l'organe de l'ouïe, tendait que la fourmi traverse une partie du tra­
et le même son ne peut pas se diriger vers deux jet et saute par-dessus une autre [ ...].
organes distincts; de même que l'eau avec la­ IBIDEM

quelle on asperge une foule, la goutte qui tombe


sur une personne de la foule est distincte de Nazzâm invoquait l'argument suivant : « Si une
celle qui tombe sur une autre ... » meule tourne autour de son axe, on sait que la
ABÛ MANSÛR Al·BAGHDÂDI, DISTINCTION À OPÉRER ENTRE LES SECTES périphérie de la pierre [de la meule] parcourt
un périmètre de plusieurs coudées, alors que
Supposons que nous fichions en terre deux l'axe, en revanche, décrit un cercle d'une cou­
pieux, l'un long de deux coudées, et l'autre d'une dée ou moins. Comment cela peut-il se produire
coudée. Supposons encore que l'ombre du pre­ autrement qu'en supposant que la périphérie
mier se raccourcit d'une coudée, alors celle de de la meule effectue des soubresauts? Car si
l'autre se raccourcira de la moitié [seulement]. ceux-ci n'existaient pas, la périphérie de la meule
Sinon, en effet, il ne pourrait plus rester d'ombre ne pourrait pas parcourir la distance qu'effec­
pour le second pieu. Cela ne s'explique que de tue l'axe.»
la manière suivante : l'ombre du premier pieu )UWAYNI*, SOMME THÉOLOGIQUE

accomplit un soubresaut, tandis que celle du


second parcourt sa distance; ou bien encore : (TRADUCTIONS ORIGINALES DE MOHYDDIN YAHIA)

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 43


DROIT I Introduction

Parce qu'être musulman signifie obéir à la loi


divine, le droit musulman fondé sur les textes
sacrés et le consensus de la communauté
est la science par excellence, celle qui structure
la société et assure au fidèle le salut.

LE DROIT
UNE LOI DESCENDUE DU CIEL

Par Mohammed Hocine Benkheira

P
our les musulmans, la loi islamique organisme. Aussi la charî'a n'a pas pour
a pour auteur Dieu. Tout autre lé­ fonction première d'organiser la vie en
gislateur est illégitime. Quand les société, mais également de permettre le
hommes vivent sous d'autres lois que salut du fidèle. Ceci a une conséquence
celle-là, non seulement ils pèchent s'ils fondamentale et ambiguë : pour un mu­
acceptent cet état de fait, mais qui plus sulman, tous les gestes qu'il accomplit
est, ils vivent sous le règne de l'injustice dans la vie quotidienne doivent être en­
Mohammed et de l'oppression et, fait plus grave, ne visagés à la lumière de ce principe. Même
Hocine peuvent espérer sauver leurs âmes. C'est si l'islam n'est pas individualiste, rien ne
Benkheira, pour cela que le terme qui sert à désigner peut surpasser, aux yeux du croyant, son
maître de
la religion musulmane en salut. Une telle conception
conférences à l'École
pratique des hautes
arabe - islâm - signifie peut conduire soit à la ré­
études, spécialiste « soumission » et que le pé­ Pour un musulman, bellion - attitude qui se
du droit musulman, ché y est une désobéis­ tous les gestes de la vie fonde sur un hadith*
auteur de l'Amour sance (ma'siyya). C'est « Point d'obéissance à ce­
de la loi. Essai sur pour cela également que quotidienne doivent lui qui désobéit à Dieu » -,
la normativité en la loi divine est appelée ha­ être envisagés à soit à l'indifférence en ma­
islam (PUF, 1997) tière politique et au retrait
bit u ell em en t charî'a ou la lumière du salut.
et Islam et interdits
char', mais jamais qânûn hors du monde, qui im-
alimentaires.
Juguler l'animalité
(à rapprocher du français plique une certaine forme
(PUF, 2000). « canon »), terme qui sert à désigner les d'ascétisme (zuhd).
règles positives des gouvernements. Pour les fondamentalistes, c'est parce
Pour assurer son salut, le fidèle obéit que les musulmans s'en sont éloignés et
en tout aux commandements divins. C'est désobéissent donc à Dieu, qu'ils rencon­
pour cela que le musulman zélé est trent des problèmes, connaissent des dif­
constamment préoccupé par sa relation ficultés et ne peuvent pas venir à bout de
au monde, au niveau même de son propre leurs ennemis. Selon eux, la seule issue,.

Le Point Hors-série n ° s I Novembre-décembre 1 45


Introduction I DROIT

,. est dans l'application stricte et intégraleplique que les traités de théologie juri­
de la loi islamique et la restauration des dique débutent souvent par une discus­
institutions islamiques traditionnelles. sion sur le langage (qu'est-ce qu'un nom?
quelle différence y a-t-il entre le sens
Les trois sources de la Loi propre et le sens figuré? ...).
La loi islamique trouve sa meilleure ex­ La loi islamique est donc générée, à par­
pression dans la Parole divine, autrement tir d'un texte coranique souvent ellip­
dit dans les livres révélés au cours de tique, grâce à l'exégèse, dont les deux
l'histoire (Torah, Évangiles, Coran). Ainsi principaux instruments sont la tradition
la première source de la loi est-elle le Co­ exégétique et les ressources de la langue
ran. Elle a également deux autres sources arabe. Le juriste musulman ne lit pas le
scripturaires. Elle est contenue tant dans Coran comme n'importe quel individu lit
les propos, les actes et les décisions du aujourd'hui n'importe quel écrit; il n'es­
prophète Mahomet, ce que l'on appelle saie pas de le comprendre en faisant ap-
pel à sa seule intelligence;
c'est pour cela qu'il n'y a pas
de place pour une exégèse
« Jamais ma communauté personnelle. On ne recherche
pas l'originalité ou la singu­
ne se mettra d'accord sur
larité, mais la conformité la
une erreur» : ces propos plus stricte à la tradition. L'in­
attribués à Mahomet terprétation du Coran doit
fondent le consensus s'appuyer sur des autorités
reconnues : elle est ainsi co­
des musulmans (ijmâ'), difiée, voire institutionnali­
troisième source de la Loi. sée. Dans cette perspective,
le juriste dispose d'un stock
d'interprétations limité à pro­
pos de la totalité des versets,
la Sunna*, que dans les décisions una­ parmi lesquelles il fait un choix, qui coïn­
nimes de l'Oumma (communauté des mu­ cide la plupart du temps avec ceux faits
sulmans), transmises sous la forme de par le courant auquel il appartient.
textes. La notion de Sunna trouve une de Ce faisant, les oulémas* reconnaissent, à
ses origines dans le Coran même - XXXlll côté de l'autorité de Mahomet, une auto­
(« Les factions »), 21 : « Mais l'apôtre de rité presque aussi importante, celle des
Dieu est un bel exemple pour vous [ ... ]. » Compagnons et des Suivants (tâbi'ûn)
Quant au consensus des musulmans - pour les sunnites* et les ibadites*
(ijmâ'), considéré comme la troisième (cf. p. 94)-, ou celle des imams - pour les
source dans l'ordre hiérarchique des chiites* duodécimains et ismaéliens* -,
sources de la loi, il est fondé sur plusieurs auxquelles ils attribuent les propos exé­
propos attribués à Mahomet. Il aurait dit gétiques qui leur permettent de tirer du
par exemple : « Jamais ma communauté Coran les règles de la loi. Ainsi, par exemple,
ne se mettra d'accord sur une erreur. » pour le voile féminin, il ne suffit pas de
L'ijmâ' a donné lie1:1 à de nombreux dé­ prendre connaissance des deux ou trois
bats et n'a été admis, par exemple, par versets qui y ont trait, mais il faut connail:re
les chiites imamites* que tardivement aussi l'ensemble des interprétations qui
car il est en contradiction avec l'idée font autorité, sans oublier les propos du
même d'imam (cf p. 88) impeccable. Prophète (hadiths) ou des imams.
Les trois principales sources se pré­
sentant sous la forme de textes, la tâche Les quatre écoles du droit
essentielle du juriste consiste d'abord et Les écoles juridiques que nous connais­
avant tout à comprendre le sens des mots sons aujourd'hui et qui se rattachent à
et des énoncés. C'est pour cette raison des figures fondatrices sont apparues
qu'il est d'abord un exégète : ce qui ex- pour les plus anciennes au rx• siècle; elles

46 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


DROIT Introduction

ont pris la suite d'écoles régionales (Mé­ pénal et même le droit de la guerre. Ainsi, École ottomane,
dine, La Mecque, Koufa, Bassora...). C'est non seulement il n'y a pas en islam d'équi­ L'Archange
ainsi que sont apparues d'abord les écoles valent du Corpus iuris civilis compilé sur Gabriel
hanafite* et malikite*, ensuite l'école ordre de l'empereur Justinien au VIe siècle, annonçant
chaafite*, et enfin l'école hanbalite* ou du Décret de Gratien (xne siècle) pour à Mahomet
(cf p. 52). Ces différentes écoles ont été l'Église, ou du Code civil français, mais la 8" sourate
fondées bien après le décès des person­ en plus les juristes musulmans sont ra­ du Coran,
nages qui sont supposés les avoir éta­ rement d'accord entre eux. L'apparte­ 1594-1595,
blies. D'autres ont encore vu le jour mais nance à la même école ne garantit Paris, musée
n'ont pas réussi à survivre. C'est le cas d'ailleurs pas une unanimité complète. du Louvre.
de l'école zâhirite, fondée par Dâwûd ibn Cette situation trouve son origine dans
Khalaf (Ixe siècle), qui était également un le fait que le droit musulman (fiqh) s'est
des théoriciens de l'amour courtois. constitué par absorption et intégration
de traditions juridiques locales diver­
Pluralisme et tolérance juridique gentes dès le départ (il s'agit des écoles
La loi islamique se présente principale­ régionales), dont aucune n'a réussi à s'im­
ment sous la forme d'un corpus de com­ poser, notamment sur le terrain du droit
mandements positifs Qeûner, prier...) ou positif. Cette tolérance du pluralisme ju­
négatifs (ne pas tuer, ne pas commettre ridique a été légitimée très tôt grâce à
l'adultère ...) qui concernent aussi bien des hadiths : « La divergence au sein de
le culte ('ibâdât), comme la pureté ri­ ma communauté, aurait dit Mahomet, est
tuelle, l'impôt religieux (zakât), les lois une bénédiction de Dieu. » Ou bien en­
alimentaires, etc., que les relations so­ core : « Quel que soit celui de mes Com­
ciales (mu'âmalât), comme le mariage, pagnons que vous suivrez, vous serez
l'activité économique, mais aussi le droit sur la bonne voie. » •

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 47


Clés de lecture I DROIT

-
a:
La notion de Sunna
....
....
z
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... C
Q

....
u est au cours du second raison ou celle de leurs mail:res
siècle de l'hégire* que à l'autorité de Dieu et du Pro­
l'on assiste à la montée phète, et surtout d'introduire
progressive de la notion de dans l'islam des conceptions
Sunna comme source princi­ étrangères. Ils considéraient en
pale de la loi à côté du Coran. effet toute idée non fondée sur
Dans la langue arabe, le mot le Coran ou sur un texte légué
désigne un usage, une coutume, par la Tradition comme une in­
une règle. Pour les juristes, il a novation blâmable (bid'a).
pris deux sens distincts : un Quand les sunnites* (ah! al­
acte cultuel non obligatoire (nâ­ sunna) succéderont aux Gens
fila), ou, plus couramment, le du hadith, après le IXe siècle, ils
corpus de normes et de déci­ ne cesseront jamais, eux aussi,
sions attribué à Mahomet. C'est de combattre les innovateurs
de ce dernier sens dont il est (ah! al-bid'a).
question ici. Au départ, l'idée u départ, l'idée
de Sunna n'était pas limitée au e Sunna n'était pas L'autorité du Prophète
Prophète et concernait tous les imi ée au Prophete C'est sous l'influence des Gens
personnages qui pouvaient être du hadith que le juriste al­
pris comme exemples, notam­ nais concernait tous Châfi'î* va systématiser la doc­
ment les premiers califes. Mais es personnages qui trine de la Sunna et lui donner
en raison des divergences au ouvaient être pris en son contenu définitif. Alors que
sujet de ces derniers et des celle des Gens du hadith n'était
Compagnons en général - les xemples, notamment pas claire au sujet de la relation
chiites* étaient hostiles à la es premiers califes. entre Coran et Sunna- certains
majorité des Compagnons, no­ n'hésitant pas à mettre les deux
tamment aux trois premiers ca­ traiter un problème, théolo­ sources sur un pied d'égalité-,
lifes -, on fut amené à res­ gique ou juridique, il suffisait Châfi'îva affirmer la supériorité
treindre l'usage de la notion de de rechercher le bon hadith. du Coran sur la Sunna. D'où son
Sunna au seul Prophète, dont La plupart du temps, ils refu­ refus d'admettre qu'un hadith
on ne pouvait remettre en saient de faire appel à leur ju­ puisse abroger un verset cora­
cause la prééminence. Ceux qui gement personnel et préféraient nique et vice-versa. Mais Châfi'î
suivaient un autre chemin pou­ s'appuyer sur les paroles at­ a surtout combattu les juristes
vaient facilement être dénon­ tribuées au Prophète, voire aux qui invoquaient d'autres auto­
cés comme hérétiques. Compagnons et aux Suivants. rités que le Prophète : selon lui,
Ils avaient pour adversaires les quand sur une question donnée
les Gens du hadith membres des anciennes écoles on dispose à la fois de propos
Un groupe, apparu d'abord en juridiques (Koufa, Bassora, Mé­ du Prophète et de propos des
Irak au vme siècle et que l'on dé­ dine), qui admettaient le re­ Compagnons, on doit donner la
signe par l'expression« les Gens cours au raisonnement, no­ préférence aux premiers. Si, dans
du hadith* » (ah! al-hadith), a tamment par analogie (qiyâs), un premier temps, la notion de
joué ici un rôle considérable. ainsi que les adeptes de la théo­ Sunna a permis d'intégrer les
Leurs partisans les ont appe­ logie spéculative (kalâm*, cf. conceptions juridiques régio­
lés ainsi parce qu'ils se consa­ p. 34) et les chiites (cf. p. 84). nales, dans un second temps,
craient à la collecte des hadiths, Ils n'hésitaient pas à les accu­ elle va donc agir dans une di­
pour lesquels ils avaient un res­ ser d'hérésie en leur reprochant rection plus conservatrice.
pect religieux. Selon eux, pour de substituer l'autorité de la Mohammed Hocine Benkheira

48 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


DROIT Sunna
........
........
.......
>C
<< Il n'est pas admissible de
distinguer la Sagesse de la Sunna >>
A

Dieu a mentionné le Livre Oe Coran) et
la Sagesse. J'ai entendu un spécialiste
Dieu a très clairement exprimé l'obligation faite
aux hommes d'obéir à Son Envoyé, et les a in­
en science coranique - que j'agrée - formés que cette obéissance signifiait Lui obéir.
dire : « La Sagesse (hikma), c'est la Sunna de Dieu a ainsi donné une formulation générale de
l'Envoyé de Dieu. » Ses commandements: Il a instruit les hommes
Châfi'î dit: ce propos ressemble à ce que Dieu de leur devoir de se conformer à Son ordre et
même dit : Dieu seul connaît toute chose! à celui de Son Envoyé; obéir à Son Envoyé, c'est
Car la mention du Coran est immédiatement Lui obéir. Puis Il les a informés qu'il a prescrit
suivie de celle de la Sagesse. Dieu évoque Sa à Son Envoyé de se conformer à Son ordre, Lui
bonté à l'égard de Ses créatures et la manifeste le Très-Haut
en leur enseignant le Livre et la sagesse. Il n'est IBIDEM

donc pas admissible - mais Dieu Seul sait! - de


distinguer la Sagesse de la Sunna.
En effet, la Sunna, Sagesse, est liée au Livre de Châfi'î dit : de par Sa Prescience, le. caractère
Dieu qui a intimé aux humains d'obéir à Son En­ inéluctable et irrécusable de Son Décret, la fa­
voyé en leur imposant d'obtempérer à ses ordres. veur et les bienfaits qu'il lui a prodigués, Dieu
Il est inadmissible d'employer le terme « com­ nous informe qu'il a protégé Son Envoyé de ceux
mandement » si ce n'est pour le Livre de Dieu qui méditaient de l'égarer, et l'a informé qu'ils
puis la Sunna de Son Envoyé. ne pouvaient lui nuire en rien.
Cela, en vertu de ce que nous venons d'expo­ Dieu témoigne que Son Envoyé dirige [les
ser, à savoir que Dieu a établi la liaison entre la hommes] dans la Voie de rectitude, la Voie de
foi en Son Envoyé et la foi en Lui. Dieu, a parachevé la transmission de Son Mes­
La Sunna de l'Envoyé de Dieu explicite les si­ sage, a obtempéré à Son ordre de lui obéir - ré­
gnifications voulues par Dieu; elle constitue une itéré à maintes reprises dans les versets pré­
indication pour le sens particulier ou le sens cédemment cités; Il administre ainsi la preuve
général du Discours divin. En outre, Dieu a lié à l'encontre des hommes qu'ils doivent se sou­
la Sagesse à la Sunna et à son Livre en la men­ mettre à la loi et se conformer à l'ordre de Son
tionnant immédiatement à leur suite. II n'a Envoyé.
conféré ce [privilège] à aucune autre de Ses Châfi'î dit: quand l'Envoyé de Dieu institue une
créatures qu'à Son Envoyé Sunna dans les cas où il n'existe pas de règle
CHÂFl'Î, LA RISÂLA, TRAD. l. SOUAMI, SINDBAD/ACTES SUD, 1997 de droit édictée par Dieu, c'est en vertu de la
norme de Dieu qu'il le fait[ ...].
En correspondance avec le Livre, l'Envoyé de
[ ...] Dans ces versets [XXIV, 48-51], Dieu ins­ Dieu a institué des normes pour les cas où il ne
truit les fidèles que leur appel à l'arbitrage de se trouvait pas, en substance, de donnée tex­
l'Envoyé de Dieu signifie l'appel à Son arbitrage. tuelle coranique explicite.
Parce que l'homme qui juge est )'Envoyé de Tout ce que le Prophète a institué en tradition,
Dieu, en se soumettant à son jugement, ils se Dieu nous fait obligation de nous y conformer.
soumettent par là même au jugement de Dieu, C'est cette soumission à la Sunna de Son En­
en vertu de la prescription divine. voyé qui constitue l'obéissance à Dieu. Le re­
Il les instruit que le jugement de Son Envoyé fus de s'y conformer est désobéissance à Ses
signifie Son propre jugement; en ce sens Il les commandements, ce dont Il n'excuse aucune
enjoint de se soumettre à ses décisions, en vertu de Ses créatures. Il n'a permis aucune dérobade
de Sa prescience ... Par elle, Il préserve Son En­ pour se soustraire à l'observance de cette Sunna
voyé de toute erreur et lui prodigue Son assis­ [ ... ].
tance, en témoignant de la voie droite suivie et IBIDEM

de sa conformité aux ordres qu'il lui donne.

Le Point Hors-série n ° S I Novembre-décembre 2005 49


Clés de lecture I DROIT

-....
a:
L'ijtihâd
...&z
&
....... C
m
u réer du droit se dit en
arabe ijtihâd*. Le mujta­
à lui pour lui demander des
conseils; s'il en existe plusieurs,
dans le domaine du dogme,
dans ceux où il intervient, il
hid est le juriste qui s'ef­ il pourra porter son choix sur faut souvent se contenter de
force de répondre aux ques­ celui qui lui convient, même si simples présomptions. C'est
tions que lui soumettent ses ce n'est pas le plus savant. Mais pour cette raison que l'on fait
contemporains et sur lesquelles le mujtahid lui-même est dans dire au prophète Mahomet
les générations précédentes de les domaines qu'il ne maîtrise « Tout mujtahid a raison », au­
docteurs n'avaient émis aucune pas un muqallid (adepte de ta­ trement dit si plusieurs muftis
décision juridique. Faire preuve qlîd) : ainsi par exemple devra­ préconisent des solutions dif­
d'ijtihâd n'implique donc pas t-il consulter un médecin pour férentes à un même cas, toutes
de statuer sur ce qui est évi­ répondre à une question sur les ces solutions sont valables. Le
dent - comme par exemple l'in­ techniques de procréation as­ droit musulman est donc très
terdiction de manger du porc sistée. ouvert.

Le mujtahid s'efforce Un droit évolutif


de répondre aux Pour expliquer l'incapacité du
droit musulman à s'adapter ou
questions sur lesque les à s'ouvrir à la modernité, on a
les générations souvent avancé l'idée que << les
précédentes de portes de l'ijtihâd » auraient été
fermées par les oulémas* dès
docteurs n'ont émis le Moyen Âge. Hypothèse er­
aucun avis "uridi ue. ronée. Tous les âges de l'islam
ont connu des juristes capables
ou l'obligation de procéder à Le mujtahid devra aussi maîtri­ d'exercer l'ijtihâd, même après
cinq prières quotidiennes. Et ser parfaitement les doctrines le xue siècle. Il suffit d'évoquer
tout mufti doit être un mujta­ qui ont circulé et circulent à l'in­ le grand soufi Ibn 'Arabî* (cf.
hid et pour cela connaître les térieur de l'école (cf. p. 52) à la­ p. 80) ou son opposant Ibn Tay­
versets coraniques et les ha­ quelle il adhère, afin de miya * (cf p. 54), ou bien
diths* législatifs, mais aussi les connaître tous les points sur encore !'Égyptien Suyûtî
finesses de la langue arabe, les lesquels s'est déjà faite l'una­ (XV" siècle) qui a défendu la doc­
ouvrages de droit positif, etc. nimité. Si Ghazâlî reconnrul: une trine selon laquelle l'ijtihâd est
place à la raison parmi les une obligation pour chaque gé­
Degrés de compétences sources de la loi, elle ne saurait nération. On peut citer égale­
Le texte du grand théologien et fonder selon lui une règle de ment, plus près de nous, le Yé­
juriste Ghazâlî* (cf. p. 78) ci­ droit : elle permet seulement ménite Shawkânî (xvme siècle).
contre explique qui peut prati­ d'établir qu'avant la Révélation Sans le recours à l'ijtihâd, beau­
quer l'ijtihâd, et comment. L'in­ divine, aucune obligation ne coup d'innovations techniques
dividu qui n'atteint pas le degré s'impose aux hommes. et même institutionnelles
du mujtahid doit se contenter Cependant, le domaine de com­ (comme l'État moderne) n'au­
de suivre la doctrine d'un mufti. pétences du mujtahid est limité raient jamais pu avoir droit de
C'est ce que l'on appelle taqlîd. toutes les règles sur lesquelles cité dans les pays musulmans.
Cependant, le fidèle ne doit la communauté des musulmans Il est vrai toutefois que l'ijtihâd
choisir qu'un mufti connu pour est unanime s'imposent à lui et ne peut jamais porter sur le
sa science et son honorabilité. il ne peut les modifier. Enfin, il dogme; il ne peut faire non plus
Si, dans la localité où il vit, il n'y n'est pas sûr d'aboutir à la cer­ que le droit musulman s'occi­
en a qu'un, il devra s'adresser titude, car si la vérité est une dentalise... M. H. B.

50 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n• s Le Point


DROIT ljtihâd
........
<< Le mujtahid doit embrasser ........
>C

de sa science les sources de la Loi >> ....


.....
À
"'V" les
Le mujtahid doit répondre à deux condi­ dique ne devra pas diverger avec le consensus
tions. Il doit embrasser de sa science [établi], soit en sachant qu'il est en accord avec
sources de la Loi, être capable de une doctrine parmi celles défendues par les ou­
surmonter le doute grâce à la réflexion[...]. La lémas[ ...] s'il sait que le cas qui lui est soumis
deuxième condition est qu'il doit être honorable est nouveau et vient de surgir à son époque et
[ ...]. On exige cela afin que l'on puisse s'appuyer que les oulémas[ ...] ne se sont jamais penchés
sur ses consultations juridiques. Celui qui n'est sur elle. Quant à la raison, on entend par là l'ab­
pas honorable, on ne peut accepter ses fatwas. sence initiale de règles légales. Elle témoigne
Quant à sa personne, non. C'est comme si l'ho­ que les contraintes ne doivent pas être retenues
norabilité était une condition pour accepter les aussi bien dans les propos que dans les actes.
fatwas, mais non une condition de validité de [ ...][Le mujtahid] doit revenir au sujet de chaque
l'ijtihâd. Si on dit: quand[peut-on dire] qu'il a cas nouveau à la non-imposition initiale et l'état
la connaissance des sources de la loi et quel est d'innocence originelle; il doit savoir que cet
le détail des sciences qu'il doit maîtriser afin état ne peut être modifié que si l'on s'appuie
de pouvoir occuper le statut de mujtahid?[ ...] sur un texte ou un raisonnement par analogie
Il sera en mesure de rendre des consultations fondé sur un texte[ ...].
quand il connaîtra les canaux qui[permettent
de définir] les statuts juridiques et qu'il saisira Quelles sont les questions qui peuvent faire l'ob­
le moyen d'y aboutir.Quant aux canaux qui per­ jet de l'ijtihâd?
mettent de générer les statuts juridiques, ils Il s'agit de tout statut légal au sujet duquel il
sont quatre : le Livre [le Coran], la Sunna, le n'existe aucun texte probant. On doit prendre
consensus et la raison ('aqQ[ ...]. garde à[distinguer] ce qui relève de la Loi des
Il n'est pas exigé [pour être mujtahid] de questions rationnelles et théologiques, car dans
connaître la totalité du Livre, mais seulement ces dernières la vérité ne peut être qu'une: une
ce qui se rapporte aux statuts légaux, ce qui seule solution peut y parvenir[alors que dans
correspond à environ cinq cents versets. Il n'est le domaine légal, on postule que tout mujtahid
pas exigé qu'il les sache par cœur mais qu'il parvient à la vérité] et celui qui commet une er­
sache retrouver le verset dont il a besoin[ ...]. reur est un pécheur.[ ...] Les questions qui peu­
Pour ce qui concerne la Sunna, il doit connaître vent faire l'objet de l'ijtihâd sont celles à pro­
les hadiths qui ont trait aux statuts juridiques, pos desquelles celui qui commet une erreur
lesquels, même s'ils sont plusieurs milliers, sont n'est pas considéré comme un pécheur.[Si quel­
en nombre limité... Il n'a nul besoin de connaître qu'un] n'est pas d'accord avec l'obligation de
les hadiths qui se rapportent aux sermons, à ce procéder quotidiennement à cinq prières[ ...]
qui concerne l'eschatologie et des sujets sem­ et toutes les règles juridiques que la commu­
blables. Il n'est pas tenu à apprendre ces ha­ nauté est unanime pour considérer comme in­
diths par cœur [...]; il lui suffira de connaître contestables et au sujet desquelles existent des
les endroits[ ...] où retrouver ce qu'il cherche textes probants, il sera un pécheur. Ces ques­
au moment où il en a besoin pour rendre sa tions ne sont pas matière à ijtihâd.
consultation. S'il peut mémoriser ces hadiths,
cela est cependant préférable et meilleur. GHAZÂLÎ, LE LIVRE DE LA CLARIFICATION DANS LA SCIENCE DES

Pour ce qui est du consensus, il doit être ca­ FONDEMENTS (KITÂB AL·MUSTASFÂ MIN 'ILM AL·USÛL),
TRAD. ORIGINALE M. H. BENKHEIRA
pable de distinguer les sujets qui ont donné lieu
à consensus comme il doit connaître les textes
probants afin de ne pas rendre de fatwas en
désaccord avec cet accord unanime et ces textes.
Sur chaque question sur laquelle il sera consulté,
il devra être certain que sa consultation juri-

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 51


Clés de lecture I DROIT
a:
Les écoles juridiques sunnites
...&
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...... U
c:::,
c., ne école juridique est Pour lui, la pratique de sa ville Pour lui, dans de nombreux
une corporation consti- en matière de droit était la ré­ cas, le mensonge est aussi un
tuée par des enseignants férence ultime, supérieure devoir
et des étudiants, qui assure la même aux décisions prêtées Apparus au 1xe siècle, le chaa­
transmission d'une doctrine au Prophète. fisme et le hanbalisme reflè­
(madhab) exposée dans un ma- tent les débats sur la raison
nuel (mukhtasar). L'école ha- Doctrine de la dispense qui ont agité l'ère omeyade et
nafite* a ainsi absorbé l'an- Au x1ve siècle, le malikite Shâ­ le début du èalifat abbasside.
cienne école de Koufa et une tibî* éleva la notion de maslaha Inspiré par al-Châfi'î*, le chaa­
partie de celle de Bassora, tan- ou istislâh au rang de critère fisme a développé le raison­
dis que l'école malikite* est is- majeur: une solution, même si nement par analogie. Apparu
sue principalement de l'an- elle semble en contradiction durant la seconde moitié du
cienne école de Médine. Les avec une règle établie, peut être 1xe siècle en pleine restaura­
écoles chaafite* et hanbalite* retenue dès lors qu'elle entraîne tion sunnite*, le hanbalisme
tirent leur origine du groupe des un bienfait pour le fidèle. Cette est plus littéraliste et se rat­
Gens du hadith (cf. p. 48). Les notion, dont les origines se trou­ tache directement au groupe
différences entre les écoles sont vent dans le Coran, permet des Gens du hadith, dont il per­
liées autant à l'importance d'élaborer une véritable doc­ pétue certaines conceptions
qu'elles accordent aux fonde- trine de la dispense, possibilité fondamentales, comme l'hos­
ments du droit qu'aux coutumes pour le croyant de déroger à tilité à la théologie spéculative
et à leur culture d'origine. (kalâm*).

Pragmatisme hanafite ..es différences entre Le littéralisme hanbalite


Le hanafisme fondé par Abû Ha­ les quatre écoles Son fondateur, Ibn Hanbal, est
nîfa se distingue ainsi par son 1ridiques sont liées d'ailleurs plus connu comme
attachement au principe de l'is­ spécialiste du hadith* que
tihsân, le fait pour un juriste de utant à l'importance comme juriste, statut qui lui a
tenir une solution pour meil­ u•elJes accordent aux été contesté jusqu'à une date
leure qu'une autre en fonction ndements du droit tardive. On doit cependant dis­
du contexte. Pragmatisme qui tinguer une théologie hanbalite
explique par exemple que si un u'aux coutumes et à (non spéculative), qui est la re­
homme libre et un esclave re­ ur culture d•origine. prise des positions soutenues
vendiquent la paternité d'un par les Gens du hadith au sujet
enfant et avancent des preuves du Coran, de la liberté humaine,
égales, on préférera, sur la base une règle. Pour Shâtibî, en ef­ des attributs divins, et un droit
de l'istihsân, affilier l'enfant à fet, les lois ont été instituées hanbalite : plusieurs chaafites
l'homme libre plutôt qu'à l'es­ pour sauvegarder les cinq étaient ainsi des adeptes de la
clave. Jugement que les ad­ besoins indispensables à première, comme al-Râzî* et
versaires des hanafites consi­ l'homme : la religion, la per­ Dhahabî (xive siècle).
dèrent comme arbitraire. sonne, la descendance, les biens Aujourd'hui, le hanbalisme est
Les malikites se singularisent et la raison. dominant en Arabie Saoudite,
par leur référence à la « pra­ Cette notion a été adoptée par le hanafisme en Turquie et en
tique de Médine», telle qu'elle l'école chaafite*, comme le Asie mineure, le malikisme au
existait au vnie siècle quand Mâ­ montre le texte ci-contre consa­ Maghreb et en Afrique noire, et
lik ibn Anas*, son fondateur, cré au mensonge et rédigé par le chaafisme en Indonésie, en
conçut le Muwatta, le plus an­ le chaafite égyptien 'Izz al-dîn Chine, au Liban et en Égypte
cien traité de fiqh en Islam. ibn 'Abd al-Salâm (xme siècle). (cf. carte p. 116). M. H. B.

52 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


DROIT Écoles juridiques
....
....
<<C'est chez les Médinois que le ........
>C

licite et l'illicite sont devenus tels>> ........


 Médine, référence ultime du droit Légitimité du mensonge
� En effet, Dieu Très-Haut dit dans Son II y a deux genres d'utilités : celles qui sont
Livre : les plus anciens, les premiers réelles comme les joies et les plaisirs, et celles
des Émigrants et des Ansâr [Médinois parti­ qui le sont au sens large et qui sont les causes
sans de Mahomet], et ceux qui les ont suivis des premières. Il est possible que les causes
par une belle conduite, Dieu sera satisfait d'eux des utilités soient des vices : ainsi il peut être
et ils seront satisfaits de Lui (IX, 101). Et le ordonné ou permis au[croyant] de passer par
Très-Haut a dit aussi : annonce une bonne nou­ là non parce que ce sont des dérèglements mais
velle à Mes serviteurs qui écoutent là Parole parce qu'ils conduisent à une fin utile. [...]
et qui suivent ce qu'elle a de plus beau (XXXIX, [... ] Ainsi le mensonge est une dépravation dé­
19). Les gens, donc, suivent uniquement les fendue sauf s'il est susceptible d'être utile ou
Médinois. C'est chez eux qu'a lieu l'hégire, que de repousser une autre dépravation. Ainsi par­
le Coran a été révélé, que le licite et l'illicite fois il est permis, dans d'autres cas, il est même
sont devenus tels; car !'Envoyé de Dieu a vécu obligatoire. Il y a de ces exemples dans ce sens.
parmi eux; ils étaient témoins de l'inspiration Premier exemple : [il est permis au mari] de
et de la Révélation; il leur donnait des ordres, mentir à sa femme s'il agit dans le but de l'amé­
et ils les exécutaient; il leur montrait la voie, liorer et de perfectionner leur vie commune.
et ils la suivaient, jusqu'au jour où Dieu l'a rap­ [...] Si le mensonge contient une utilité, son ca­
pelé à Lui et lui a assigné à Ses côtés une place ractère détestable est surmonté et il devient
d'élection.[ ...] permis d'y recourir à cette fin.[... ] Deuxième
Il a eu comme successeurs, investis du com­ exemple: si un homme se réfugie chez un autre
mandement après sa mort, les membres de sa afin de fuir un détenteur de l'autorité injuste,
communauté les plus respectueux de son qui veut lui trancher la main, et si interrogé par
exemple: lorsque des cas se présentaient à eux, ce dernier, il répond qu'il ne l'a pas vu, ce men­
s'ils avaient connaissance d'une solution (déjà songe est préférable au fait de dire la vérité, en
adoptée), ils l'appliquaient; sinon ils s'infor­ raison du fait que [le devoir] de préserver le
maient, puis ils recouraient à la plus robuste membre [du fuyard] est supérieur à celui de la
des solutions fournies par leur effort personnel vérité[...]. C'est encore plus vrai si le fuyard
et la nouveauté des temps. Et encore, s'il sur­ est menacé de mort par son poursuivant. Troi­
venait quelqu'un pour les contredire ou pro­ sième exemple : si un homme injuste cherche
poser une autre solution plus robuste et à s'emparer d'un dépôt confié à un autre, ce
meilleure, le premier avis était abandonné au dernier est tenu de nier l'existence du dépôt,
profit d'une pratique différente. Après eux, les car veiller sur les dépôts est un devoir et nier
Suivants continuèrent dans la même voie, fi­ leur existence dans un cas semblable revient à
dèles aux usages antérieurs. Quand une solu­ les préserver. [ ...] Quatrième exemple : si une
tion, à Médine, était claire et reçue en pratique, femme ou un jeune garçon se cachent chez un
je n'ai vu personne y contredire, parce que les homme afin de commettre un péché et que ce­
Médinois détiennent cet héritage que personne lui qui les recherche[dans ce but] l'interroge à
[d'autre] n'a le droit d'accaparer ou de reven­ leur sujet, il doit nier [les avoir vus].[...] Il est
diquer. Si, par contre, les habitants des grandes indubitable dans tous ces cas que le mensonge
villes se prenaient à dire : telle est la pratique est permis et que son auteur est récompensé
de notre cité, tel est l'usage suivi par nos an­ pour l'utilité qu'il contient selon le degré de
ciens, ils ne feraient point de la sorte autorité, cette dernière. [...] Si par contre, il fait preuve
et ils n'useraient point en cela d'un droit. de sincérité dans tous ces domaines, il com­
mettrait un péché[...].
RÉPONSE DE MÂLIK AU JURISTE ÉGYPTIEN LAYTH B. SA'D
(VIII' SIÈCLE), TRAD. R. BRUNSCHVIG, IN ÉTUDES D'ISLAMDLOGIE, 'IZZ AL·DÎN IBN 'ABD AL·SALÂM, LES BASES DES STATUTS JURIDIQUES
TOME 2, MAISONNEUVE ET LAROSE, 1976 (QAWÂ'ID AL·AHKÂM), XIII' SIÈCLE, TRAD. ORIGINALE M. H. BENKHEIRA

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 53


Clés de lecture I DROIT
a:
Ibn Taymiya et les fatwas
...&
z:

&
.......
0
u 1 bn Taymiya * est l'une des
figures emblématiques de
(charia) et continuaient de pui­
ser dans leur droit coutumier.
l'islam contemporain. Son Nombre d'idéologues du fon­
œuvre, composée principale­ damentalisme islamique for­
ment de recueils d'avis juri­ Nom arabe du juriste al-Wahhâb (1703-1792). cent l'analogie entre le contexte
diques (fatwas) et de d'élaboration de ces fatwas prô­
théologie, a eu une influence saints de l'islam, qui veillent à nant le jihad et la réalité poli­
décisive sur le développement ce que la ferveur religieuse des tique actuelle, afin de justifier
de l'islam. En témoigne son pèlerins ne déborde pas le cadre des actions terroristes.
autorité dans la théocratie strict des pratiques attestées Disponible dans son intégralité
wahhabite*, établie en Arabie par le Coran et la tradition pro­ sur des sites Internet salafites,
Saoudite par al-Wahhâb, de phétique. l'œuvre juridique d'lbn Taymiya
même que chez les diverses Au nom d'une certaine vision a bel et bien valeur de norme
tendances « salafites » qui déri­ de l'unité divine (al-tawhîd), Ibn pour cette frange de musul­
vent du wahhabisme, et prô­ Taymiya condamnera tout par­ mans. Ce phénomène mobilise
nent le même idéal d'un retour ticulièrement le culte des saints, la recherche en sciences poli­
à l'islam originel des prédé­ qui, selon lui, est un péché tiques sur l'islam, et contribue
cesseurs, les salaf. parce qu'il prête à Dieu des as- à focaliser l'attention sur ce
corpus de fatwas. Notre théo­
À la source du salafisme Ibn Taymiya est logien reste cependant peu
Surnommé « shaykh al-lslâm », connu pour lui-même et pour
identifié aux grands
le maître ès Islam, Ibn Taymiya d'autres aspects de son œuvre,
est très tôt identifié aux grands réformateurs qui, qui présentent pourtant un in­
réformateurs charismatiques ·elon la prophétie, térêt certain dans l'étude de la
qui, selon la prophétie, sont at­ pensée islamique.
sont attendus à l'aube
tendus à l'aube de chaque siècle, Ibn Taymiya élabora des réfu­
pour purifier la religion musul­ de chaque siècle tations en règle de doctrines
mane en la ramenant à l'ortho­ pour purifier l'islam. qu'il tenait pour hérétiques chez
doxie. Pour notre théologien, les philosophes Al-Fârâbî (cf
cette revivification est fondée sociés (shirk). Ces dernières an­ p. 62), Avicenne* (cf p. 64) et
sur le retour aux sources écrites, nées, l'islam traditionnel magh­ Averroès* (cf p. 66). En fin
en éliminant tous les éléments rébin s'est souvent heurté à la connaisseur de la falsafa*, il
identifiés comme étrangers à propagation d'une telle idée, à critique la propension de ses te­
l'édification de l'islam par Ma­ l'origine du saccage de mauso­ nants à ériger la logique aristo­
homet et les salaf. Ainsi, tous lées de saints patrons locaux. télicienne en instrument exclu­
les rituels et toutes les fêtes re­ sif et infaillible pour atteindre
ligieuses d'origine païenne ou Fatwas jihadistes la vérité. Selon lui, ces philo­
judéo-chrétienne qui avaient été Ibn Taymiya rédigea à plusieurs sophes disqualifient le discours
adoptés par l'islam et dont on reprises des fatwas prônant le des prophètes qu'ils limitent à
ne peut clairement établir qu'ils jihad - la guerre sainte - contre une rhétorique juste utile à la
avaient été avalisés par le Pro­ les chiites*, les chrétiens et les compréhension de la multitude.
phète et ses Compagnons, sont Mongols qui avaient envahi la Ils commettent ainsi le crime
dénoncés comme des innova­ terre d'islam. Il accusait ces d'évaluer la loi divine révélée
tions blâmables (bid'a). Au­ derniers de fausse conversion par Mahomet à l'aune d'une phi­
jourd'hui, cette attitude est à la religion musulmane, en ce losophie politique héritée de
largement suivie en Arabie Saou­ qu'ils ne se conformaient pas Grecs polythéistes.
dite par les gardiens des lieux uniquement à la loi islamique Nadjet Zouggar

°
54 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n 5 Le Point
DROIT Fatwas
........
<< Tout groupe dérogeant à la loi ....
><
........
de l'islam doit être combattu>> ....
À Contre le culte des saints tous ces groupes de la même manière que les
'V'"[ ...] Comme il est de leur habitude de vi- [premiers] musulmans ont combattu ceux qui
siter la tombe de celui qu'ils vénèrent, refusaient [de verser] l'aumône, comme furent
ils le visitent afin de lui adresser une supplique combattus les khurramites I et leurs espèces, de
et de prier auprès de lui. Ils entrent dans son même que les hazmites, les Qarmates et les bâ­
tombeau et s'assoient près de lui. Un lieu de tinites, ainsi que d'autres catégories d'adeptes
prière étant dressé au-dessus, ou aux alentours de la passion et de l'innovation [blâmables], dé­
de sa tombe, ils prient dans cette mosquée pour voyés de la loi de l'islam.
glorifier celui qui y [gît]. Cela fait partie des pra­ IBN TAYMIYA, MA/MÛ' AL-FATÂWA

tiques que le Prophète a prohibées dans sa com­


munauté et pour lesquelles il a maudit les gens
du Livre. Lorsqu'il était sur son lit de mort, il Contre les philosophes
dit : « Dieu a maudit les juifs et les chrétiens qui [Les philosophes] disent: ce qu'ont transmis
ont érigé des lieux de prière sur les tombes de les prophètes s'apparente à la rhétorique dont
leurs prophètes. » le but est de s'adresser à la multitude et non pas
[ ... ] Également, la fréquentation des monts et d'enseigner les vérités. Ceci en ce qui concerne
des vaux, en dehors des lieux saints d'Arafat, les éléments pratiques[de la religion].[ ... ] Pour
Muzdalifa et Minâ, qui entourent La Mecque, ce qui est des données théoriques, ils disent :
telles la montagne de Hira et celle qui se trouve les prophètes n'ont pas énoncé la vérité sur la
à Minâ, où l'on dit qu'il y avait un dôme du sa­ connaissance de Dieu et la résurrection. Ils ont
crifice, etc. La visite de ces lieux ne [s'inscrit] informé la multitude avec de quoi s'imaginer des
pas dans la tradition du Prophète (b.s.1.) (?), au choses utiles à l'édification de son bonheur ter­
contraire, c'est une innovation [blâmable]. De restre, et non pour qu'elle connaisse la vérité.
même pour les mosquées que l'on trouve sur Ils disent aussi : dans leurs discours aux gens,
les routes, dressées sur les ruines et les lieux [les prophètes] ont voulu que ces derniers croient
dont on dit que ce sont des vestiges [prophé­ les choses à l'inverse de ce qu'elles sont. Ce qui
tiques]. Le prophète n'a prescrit la visite d'au­ relève du mensonge dans l'intérêt du public, en
cun de ces lieux. connaissance de cause.
En vertu du consensus des savants de l'islam, [...] Ils glorifient Mahomet (b. s. 1.) (?), en di­
tout groupe dérogeant à une loi parmi les lois sant : le monde n'a connu meilleure loi que la
évidentes et récurrentes de l'islam, doit être com­ sienne. Beaucoup d'entre eux lui donnent pré­
battu jusqu'à ce que la religion soit entièrement éminence sur le philosophe, alors que d'autres
à Dieu. Si [ces gens] disent : « Nous prions, mais avantagent le philosophe. Ils sont confus sur ce
ne versons pas l'aumône; ou bien, nous accom­ qui se rapporte aux prophètes, c'est pourquoi
plissons les cinq [prières] mais ne prions ni le leur discours à ce sujet est extrêmement trou­
vendredi ni en communion; ou alors, nous ob­ blé. Ils n'en ont rien rapporté de chez Aristote
servons les cinq piliers de l'islam mais ne pré­ et ses disciples. Mais ils ont invoqué Platon et
servons pas le sang et les biens des musulmans; d'autres encore, au sujet des lois, de sorte à éri­
ou encore, nous n'abandonnons ni l'usure, ni le ger les législateurs grecs et autres, au rang des
vin, ni les jeux de hasard; aussi, nous nous confor­ prophètes cités par le Seigneur dans le Coran.
mons au Coran, mais ne suivons pas l'envoyé de IBN TAYMIYA, LA RÉFUTATION DES LOGICIENS
(KITÂB AL-RAOD 'ALA AL-MANTIQIYYÎN)
Dieu et ne nous fions pas à ses hadiths attestés;
voire, nous croyons que les juifs et les chrétiens
sont meilleurs que la masse des musulmans [ ... J, (TRADUCTIONS ORIGINALES NADJET ZOUGGAR)

etc. » Autant de choses contraires à la loi de l'en­


voyé de Dieu, à sa tradition et à [l'exemple de] 1.(1x'Less.),khurramites sont les adeptes du courant dissident de Babak al-Khurrami
aujourd'hui présents en Azerbaïdjan. Les« bâtinites » désignent les chiites
la communauté musulmane. Il faut combattre ismaéliens•, dont les Qarmates• sont une branche apparue vers la fin du 1x' s.

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 55


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PHILOSOPHIE I Introduction

Au rxe siècle, l'islam voit la naissance d'une


philosophie d'inspiration grecque, la falsafa.
De Kindî à Averroès en passant par Fârâbî,
ce mouvement tentera de concilier raison,
révélation et prophétisme, au risque
de l'incompréhension et de l'anathème.

LA PHILOSOPHIE,
ENTRE RAISON ET RÉVÉLATION
Par Dominique Urvoy

L
a pensée de !'Antiquité grecque a été Le signe tangible de ce changement qua­
présente très tôt dans le monde arabe. litatif est le vocabulaire, vers le 1x• siècle.
Déjà, l'ancienne sagesse sémitique On ne se contente plus du mot sémitique
des fables placée sous le nom du sage Lu­ hikma, qui désigne la sagesse; on arabise
qmân se confondait facilement avec celle le terme grec philosophia en falsafa, et
qui a été transmise en Grèce sous le nom philosophas, le philosophe, en fay/asûf.
d'Ésope*. Au vn• siècle, le Coran intègre
Dominique des thèmes destinés à prouver l'existence Kindî, premier philosophe arabe
Urvoy, de Dieu qui circulaient déjà en Méditer­ On attribue l'apparition de cette nouvelle
professeur ranée. La théologie musulmane puise chez perspective à Kindî* (cf. p. 60), Arabe vi­
d'islamologie
les Grecs nombre d'idées et de notions et vant à Bagdad dans l'entourage des ca­
à l'université
Toulouse li-le Mirail,
se hasarde même parfois à affronter di­ lifes abbassides, qui favorisaient la pre-
auteur notamment rectement Aristote*, à qui mière forme de théologie
des Penseurs on ne conteste pas le titre musulmane, de tendance
libres dans l'Islam de « premier maître », lé­
La théologie rationaliste. Dans sa
classique (Albin gué par les Chrétiens en musulmane puise propre civilisation, il a été
Michel, 1996) même temps que les tra­ chez les Grecs perçu surtout comme un
et d'Averroès, scientifique. La philoso­
ductions de ses œuvres et
les ambitions
que l'utilisation toute na­
de nombreuses phie, qui est considérée
d'un intellectuel
musulman
turelle de ses cadres idées et notions. non comme une interro-
(Flammarion, 1998). conceptuels dans leurs gation mais comme le cou­
propres spéculations. Mais, si l'augmen­ ronnement des sciences, est l'objet, chez
tation quantitative des emprunts est fa­ lui, d'un certain nombre de traités des­
vorisée par le mouvement des traductions, tinés à présenter la discipline et ses
ce qui est déterminant, c'est le change­ aspects spécifiques (la « philosophie
ment qualitatif que constitue le fait de se première», l'intellect, l'âme, etc.), princi­
réclamer en priorité de cet héritage grec. palement sous l'égide d'Aristote. •

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 1 57


Introduction i PHILOSOPHIE

,. L'œuvre de Kindî affiche une portée vers un avenir indéfini, alors que la men­
religieuse de deux façons. D'une part, il talité musulmane voit toujours la per­
cherche à séparer l'héritage philosophique fection dans un moment du passé. Tablant
grec de ses traducteurs chrétiens, en af­ sur l'idée de progrès et faisant confiance
firmant que c'est le credo islamique qui, en la raison humaine quelle qu'elle soit­
par sa doctrine de l'unité, satisfait le mieux ce qui entraîne le refus du prophétisme
aux exigences rationnelles de celui-là. comme contraire à l'égalité potentielle de
D'autre part, il affronte les mêmes pro­ tous les hommes - cette pensée est reje­
blèmes que se sont posés les mutazilites* tée du monde de l'islam.
(cf p. 34): l'unicité et les attributs de Dieu,
la création, la finitude du monde, la libertéTransfigurer l'islam
humaine. La polémique contre le chris­ Aussi la forme philosophique qui parvient
tianisme se prolonge donc chez lui, comme à se faire admettre est-elle un système
chez ses contemporains théologiens, par d'idées ambitionnant d'intégrer le fait pro­
une polémique contre les traditionalistes, phétique. C'est rarâbî* (cf. p. 62) qui en
maisavec un matériau systématiquement donne l'architecture, ce qui lui vaut le
emprunté à la philosophie grecque. titre de« second maître», et Avicenne*
(cf. p. 64) qui la parachève.
Beaucoup plus attaché que
Les philosophes arabes Râzî à la forme systématique
privilégient l'étude prise par la philosophie grec­
que de la basse Antiquité, et
des textes par rapport notamment à la structuration
aux traditions orales. Ils d'une discipline destinée à
affirment qu'il y a accord procurer le bonheur suprême,
Fârâbî se révèle être un re­
entre la révélation et marquable organisateur
l'élaboration humaine. d'idées, avec cet inconvénient
que la falsafa sera, de ce fait,
beaucoup plus attentive aux
Les philosophes arabes ne se conten­ solutions qu'aux problèmes. Si une grande
tent pas d'exploiter les matériaux anciens partie de son œuvre est perdue, ce qui
transmis soit par des traditions d'école, frappe à la lecture de ce qui nous est par­
soit même par des traductions de textes venu, c'est l'aspect tranquillement posi­
précis, mais qui n'auraient d'intérêt que tif, une certitude quelque peu éthérée, ce
pour soutenir une vérité reçue d'ailleurs, qui n'empêche pas des pointes polé­
par révélation. lis cherchent la vérité dans miques. Penseur enraciné dans son temps,
ces matériaux eux-mêmes. lis privilégient Fârâbî veut le marquer à deux niveaux :
donc l'étude des textes et leurs com­ en imposant la logique aristotélicienne à
mentaires par rapport aux traditions l'intérieur de la pensée islamique et en
orales. Surtout, ils affirment qu'il y a ac­ constituant sur cette base un système
cord entre la révélation et l'élaboration idéologique prétendant satisfaire toutes
humaine indépendante d'elle. ses exigences, tant dogmatiques que pra­
tiques. Tout au long de ses ouvrages se
Raison et prophétisme manifeste la tension entre la volonté d'être
li faut cependant attendre plusieurs dé­ partie prenante du monde islamique et
cennies pour que soit dépassé le stade le détachement vis-à-vis de ses formes
du catalogue de questions auquel répond culturelles. La synthèse philosophique a
un catalogue de réponses sans intuition pour ambition de rendre compte du fait
fondamentale qui les unifie. Et la première islamique tout en le transfigurant.
tentative de pensée synthétique, celle L'admission de la philosophie dans les
d'Abû Bakr al-Râzî*, ne trouve pas d'écho milieux cultivés présente le danger d'un
dans la mesure où elle repose sur une appauvrissement de ses exigences intel­
conception du temps orientant l'esprit lectuelles. Avicenne* s'affirme à la fois

58 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


PHILOSOPHIE i Introduction

comme le penseur le plus créatif de la fal­ Mais cela ne satisfait pas certains es­ Enluminure
safa et comme le plus arrogant, conscient prits religieux. Ghazâlî* (cf. p. 78) admet arabe (Bagdad)
qu'il est de sa supériorité. Si, à côté de son l'usage de la logique grecque mais ne lui illustrant
œuvre philosophique, il écrit des récits donne pas un rôle exclusif, et dénonce les Maqâmât
mythologiques, c'est qu'il comprend qu'on trois thèses métaphysiques d'Avicenne de I' écrivain
heurterait l'homme ordinaire en lui pré­ qui méritent la qualification juridique d'« in­ al-Harîrî, 1237,
sentant abruptement que la philosophie fidélité» puisqu'elles vont à l'encontre de Paris,
suppose une formation très ardue. Aussi l'enseignement coranique: l'affirmation Bibliothèque
développe-t-il le genre de l'« allégorie », de l'éternité du monde; l'idée que Dieu nationale.
gauchissant ainsi l'idée platonicienne de ne connaît que les aspects généraux des
« mythe » qui devient simplement « récit choses ; la négation de la résurrection des
symbolique». C'est la question, commune corps. Dès lors, le sort de la falsafa se dé­
à toute la falsafa, de la nécessité de parler double. En Orient, et en particulier dans
à chacun le type de langage qu'il peut com­ le monde chiite* (cf p. 84), les idées d'Avi­
prendre. Avicenne va jusqu'à mettre ex­ cenne sont conservées mais le plus sou­
plicitement en parallèle les symboles uti­ vent amalgamées à des formes de pensée
lisés par les prophètes et ceux dont usent illuministe et mystique. Dans l'Occident
les philosophes désireux de rester entre musulman, la dynastie almohade (cf p. 70)
spécialistes. À ses yeux, sa propre pensée favorise un temps une réaction rationa­
s'est distinguée, d'une part par la perfec­ liste, qui permet notamment l'éclosion de
tion avec laquelle elle exprimait la vérité l'œuvre d'Averroès* (cf p. 66), mais la
de la philosophie du « premier maître», et crise de cette dynastie entraîne la perte
de l'autre par sa capacité synthétique, no­ d'audience de la philosophie au profit de
tamment sur le plan religieux. la mystique. •

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 59


Clés de lecture I PHILOSOPHIE

=...
a:
z
Al-KindÎ : la science au secours du Coran
&

...... A
0
u 1-Kindî* était à la fois phi­
losophe, astrologue et
l'idée d'un vaste projet scien­
tifique qui, dans tous les
la cause de rien. Mais la com­
paraison s'arrête là car le dé­
astronome, mathémati­ domaines, viserait à une exac­ terminisme qu'il retrouve dans
cien, géomètre et médecin. Sur­ titude mathématique des le Coran est pour lui l'ultime
tout, il œuvra à la traduction concepts et de leur enchaîne­ justification de la recherche ra­
en arabe des ouvrages grecs. ment. Ce « mathématisme» le tionnelle : le Coran nous révèle
À la suite des nombreuses tra­ conduit même, dans le domaine l'horizon que la raison humaine
ductions d'Aristote*, de Pla­ doit s'efforcer de rejoindre.
ton* et de Galien*, réalisées
par les chrétiens Hunayn ibn h losop I t .ologie
Ishaq (808-873) et son fils Ishaq Si la philosophie est bien en
ibn Hunayn, il réunit avec le cour à l'époque de Kindî, ce qui
soutien du calife al-Mutasim sera rarement le cas par la
(qui régna de 833 à 842) un suite, elle y côtoie néanmoins
cercle d'intellectuels qui va un rival sourcilleux, la théolo­
mettre en chantier de nouvelles gie rationalisante des mutazi­
traductions ou des retraduc­ lites* (cf p. 34). Toutes deux
tions. Il en vérifie et améliore se disputent le droit exclusif
la qualité de l'arabe, lui-même d'interpréter le Coran. Pour
ignorant le grec. Kindî, la philosophie est
l'unique instance interpréta­
e savo r antique tive du Coran et d'emblée se
De ce second mouvement d'ap­ justifie par ce rôle. Ainsi s'ex­
propriation de la pensée plique son plaidoyer pro domo
grecque, qui comprend la tra­ Lui-même ignorait accueillir la science d'où qu'elle
duction de la Métaphysique vienne ne saurait nuire à la re­
d'Aristote, une adaptation de
e grec, mais il mit en ligion, car la science est l'unique
textes néoplatoniciens et des chantier de nouvelles moyen de s'assimiler vraiment
traductions scientifiques, il en­ raductions dont il ce que Dieu nous a dit ou sug­
tend tirer profit pour parfaire géré dans son Livre.
vérifia et améliora
le savoir grec qu'il considère, Mais, pour les théologiens de
sur le fond, identique à la a qualité de l'arabe. l'époque, la science représente
science des prophètes. Premier une impiété en ce qu'elle est
résultat significatif de ce mou­ de l'éthique, à affirmer qu'on étrangère à l'islam. Dans la par­
vement de traductions en deux ne dit l'homme libre qu'en vertu tie orientale du monde musul­
temps : la langue arabe gagne de notre ignorance, toute pro­ man, à l'est de l'Irak actuel, le
en précision et s'enrichit d'une visoire, de ce qui détermine les conflit de compétences se
multitude de concepts jusque­ hommes à agir. Quel que soit résoudra en un compromis
là inconnus pour elle, comme le champ d'investigation, plus influencé par Avi cenne*
la notion d'« être» qui n'avait on apprend et plus serré s'avère (cf p. 64), par exemple chez le
auparavant aucune traduction le maillage de la causalité qui théologien al-Râzî*. Ailleurs,
directe. rattache tout à la vraie cause ce conflit restera prégnant aussi
qui est unique, à savoir Dieu. longtemps que la philosophie
E ac itude Kindî rejoint à cet égard la lec­ n'aura pas été définitive­
L'autre résultat est que ce nou­ ture que font du Coran les acha­ ment victime de l'anathème
veau patrimoine intellectuel hé­ rites* : Dieu est le seul agent (x1v• siècle).
ri té des Grecs donne à Kindî et l'homme n'est stricto sensu Philippe Vallat

60 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° S Le Point


PHILOSOPHIE Al-Kindî
....
....

<< Nous n'avons pas à rougir de


>C

goûter la vérité et de la faire nôtre>> ...


.... t-

La vérité exige que nous n'adressions Nous n'avons pas à rougir de goûter la vérité et
nul reproche à quiconque a été pour de la faire nôtre d'où qu'elle vienne, même si
nous ne serait-ce que l'une des causes elle vient de races lointaines et de nations qui
de succincts et minces bénéfices; comment, dès nous étrangères, car pour celui qui la cherche
lors, en userons-nous envers ceux qui ont été rien ne prévaut sur la vérité; aucun dommage
pour nous, à plus d'un titre, causes d'immenses, ne lui est dû, ni rien de rabaissant pour celui
véritables et considérables bénéfices! [ ...] Il qui la dit ou la transmet, bien plutôt grandit­
convient donc que grande soit notre gratitude elle quiconque.
envers ceux qui prirent une modeste part dans Puis donc que nous voilà avide d'amener à sa
la découverte de la vérité et bien plus grande perfection l'espèce [philosophique] dont nous
encore envers ceux qui y prirent une large part, sommes, car le Vrai consiste en cela, il est bon
car [tous] ils nous ont fait partager les fruits de que nous procédions dans ce livre comme à
leur réflexion, et ont rendu plus aisée la com­ notre habitude pour tout ce dont nous avons
préhension de ces objets de recherche vrais et traité jusque-là. [ ... ]
abstrus en nous procurant les prémisses qui [ ...] Et c'est à juste titre que seront mis au ban
nous rendent plus praticables les chemins de la de la religion ceux qui s'opposent à ce que l'on
vérité. Sans ces hommes [les Grecs], et même fasse sienne la« science des choses en leur vé­
si une intense exploration s'était poursuivie du­ rité » et qui appellent celle-ci du nom d 'in­
rant nos époques [à nous, Arabes], il n'aurait croyance. C'est qu'en effet, dans la« science
pas été possible de rassembler ces principes des choses en leur vérité », il y a à la fois la
vrais grâce auxquels nous avons été éduqués science de la souveraineté divine, la science de
pas à pas jusqu'aux ultimes objets de notre dif­ !'Unité, la science de la vertu, la science entière
ficile recherche. Car c'est précisément pendant de toute chose profitable et de la voie qui y
les âges révolus, écoulés l'un après l'autre de­ mène, la mise à distance de ce qui est nuisible
puis !'Antiquité jusqu'à notre époque, que cela et le moyen de nous en prémunir. Que l'on ac­
a été rassemblé, grâce à une intense recherche, quière toutes ces choses dans leur ensemble,
une constance jamais démentie et dans l'idée ar­ voilà justement ce que les messagers véridiques
rêtée de ne se ménager aucune peine à cette fin; nous ont fait savoir de la part de Dieu -grande
au surplus, en une existence d'homme -quand soit sa louange. Car les messagers véridiques
même sa durée de vie serait longue et son ex­ -Dieu les bénisse-ont fait savoir [qu'il convient]
ploration soutenue, quand même son esprit se­ de proclamer en toute certitude l'unique sou­
rait pénétrant et lui-même résolument persévé­ veraineté de Dieu, de s'attacher aux vertus qui
rant - il ne serait pas possible de rassembler Lui agréent, d'abandonner les vices qui sont
autant de force d'exploration, de pénétration contraires en eux-mêmes aux vertus et de pré­
d'esprit et de persévérance résolue qu'il en a été férer celles-ci.
rassemblé en un temps dont la durée est tant de AL·KINDÎ, LA PHILOSOPHIE PREMIÈRE

fois celle de l'existence d'un homme. (AL·FALSAFA AL·ULA), TRAD. ORIGINALE P. VALLAT

Aristote, le phare des Grecs en matière de phi­


losophie, a dit la chose suivante :« Il nous faut
être reconnaissants envers les pères de ceux
qui prirent part en quelque façon à la vérité, car
ils furent la cause de l'existence de ceux-ci; et
combien plus le serons-nous envers ces der­
niers [les fils], car autant les pères ont été cause
pour eux, autant ceux-ci le sont-ils de ce que
nous atteignons la vérité. » Qu'il s'exprime là
d'heureuse façon!

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 61


...-a:
Clés de lecture I HILOSOPHIE

Al-FârâbÎ : le salut par la philosophie


...&
z
&
a
...... A
u 1-rarâbî*, dont on ne peut
dire avec certitude s'il est
persan ou turc, est le plus
philosophe des philosophes ara­
nir immortel. Hors de ces struc­
tures, l'homme meurt corps et
âme, car son intelligence et sa
conduite morale restent alors
bophones : il n'est ni fonction­ étrangères à la philosophie
naire comme Kindî* (cf. p. 60), dont l'acquisition est la condi­
ni médecin comme Avicenne* tion du salut.
(cf. p. 64), ni juriste comme Aver­
roès* (cf. p. 66). C'est un pro­ C i ique du Co an
fesseur de philosophie, par Fârâbî est comme un philosophe
ailleurs immense musicien, qui ses élèves. L'école est ce que de !'Antiquité tardive égaré en
exerce à Bagdad jusqu'en 942, la cité doit devenir : une insti­ plein xe siècle musulman. Il ne
puis à Alep et Damas. En grande tution hiérarchique avec un fait aucun cas des religions de
partie composée de commen­ maître et plusieurs échelons de son époque. Quand il parle de
taires d'Aristote, son œuvre disciples, ce qui reproduit la religion, il s'agit le plus souvent
comporte environ quatre-vingts structure de l'univers. Dans la de celle que doit créer le philo­
titres. En dehors de l'enseigne­ cité, chacun doit vivre sous la sophe-roi, qui veille à la félicité
ment, il vit retiré : la philoso­ direction du philosophe-roi et de tous. Le reste du temps, il
phie est pour lui une ascèse per­ occuper un rang conforme à s'él.git de remarques sur les
sonnelle, une vocation sans ses aptitudes. De cette façon, conflits latents ou déclarés entre
compromis. Mais c'est aussi, la cité sera une image de !'uni- religions constituées et philo­
comme pour Platon*, une doc­ sophie. Quant aux religions par­
trine politique dont dépend le Pour Fârâbî, la faites, elles peuvent être poly­
salut de l'humanité. théistes si cela convient mieux
Comme le philosophe grec, Fâ­ philosophie est aux peuples auxquels elles
râ bî va réfléchir à une cité à la fois une ascèse s'adressent. La seule chose es­
idéale. Celle-ci repose sur une et une doctrine sentielle est qu'elles transpo­
hiérarchisation directement sent toutes une même vérité, qui
inspirée de celle de l'école et politique dont dépend peut revêtir des formes diverses
des rapports entre le maître et le salut de l'humanité. pour s'adapter à chaque peuple.
L'islam ne joue ici aucun rôle.
vers : à chaque échelon de Fârâbî s'en prend même direc­
l'un correspondra un échelon tement au Coran dans lequel il
de l'autre. voit« la source d'enseignements
pervers et funestes ».
La cité idéale Pour Avicenne, Avempace*,
Cette cité parfaite se présente Maïmonide* et Averroès, il est
aussi comme une sorte d'église malgré tout le plus grand des
philosophique où chacun philosophes« modernes», c'est­
œuvre à se rendre immortel et à-dire non grecs. Même s'ils ne
reçoit la grâce en proportion puisent guère dans sa doctrine
de sa capacité et de son mérite. politico-religieuse, l'influence
Ainsi, seule l'école, s'il est phi­ qu'il a sur eux est immense. Re­
losophe par nature, ou la cité lativement peu traduit en latin,
en question, s'il est moins doué, c'est par leur biais qu'il in­
conduit l'homme à sa perfec­ fluencera la pensée médiévale
tion dernière qui est de deve- européenne. Ph. V.

62 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


PHILOSOPHIE Al-Fârâbî
........
Celui qui gouverne cette cité ............
>C
<<
est semblable à la Cause première >> ....
.(.{!,� (1) Nos âmes, [au contraire de celles hiérarchie, en outre, [est] semblable à la hié­
�� des sphères célestes], sont d'abord en rarchie des êtres [incorporels] qui commence
� puissance et ensuite passent en acte. avec le Premier et se termine avec la matière
C'est qu'elles sont tout d'abord des dispositions première et avec les corps élémentaires; leur
réceptives, disposées de façon à penser les ob­ entrelacement et leur concorde [sont] sem­
jets intelligibles; c'est ensuite, après [avoir été blables à l'entrelacement et à la concorde entre
de simples dispositions mortelles], que les ob­ les différents êtres [ qui composent l'univers J ;
jets intelligibles leur adviennent et qu'elles pas­ et celui qui gouverne cette cité [est J semblable
sent alors en acte [et deviennent des substances à la Cause première par laquelle existent tous
immortelles J. les autres êtres dont les rangs, ensuite, des­
(2) Les rangs des citoyens [ de la cité parfaite J cendent progressivement [à l'échelon où] cha­
se hiérarchisent sous le rapport de l'autorité et cun est [à la fois] dirigeant et dirigé, jusqu'à ce
de la subordination selon les naturels respec­ qu'on parvienne au bout du compte à ces êtres
tifs des habitants et selon les connaissances contingents qui n'ont aucune autorité, mais sont
[auxquelles chacun était prédisposé par nature des outils et existent en vue d'autre chose : il
et] auxquelles ils se sont chacun conformés [en s'agit de la matière première et des corps élé­
les cultivant de façon volontaire]. C'est le Prince mentaires.
qui ordonne les diverses classes d'hommes et (3) D'évidence, les types de félicité qui advien­
chaque homme au sein de chaque classe nent aux citoyens se hiérarchisent quantitati­
d'hommes au rang qui correspond à son apti­ vement et qualitativement sur le principe du
tude, c'est-à-dire soit à tel rang de subordina­ classement hiérarchique des perfections que
tion, soit à tel rang d'autorité. Ainsi fait, il y a [chacun] a reçues en partage moyennant les
des rangs qui sont proches du sien, des rangs fonctions assumées au sein de la cité [lors de
qui en sont un peu éloignés et des rangs qui en son existence sensible]; c'est sur ce principe
sont très éloignés. Les premiers sont des rangs que se hiérarchisent les plaisirs que chacun ob­
d'autorité, puis on descend peu à peu en par­ tient [après la séparation de l'âme et du corpsJ.
tant de l'échelon le plus élevé jusqu'à parvenir Quand donc [l'âme] vient à être séparée de la
aux rangs de subordination qui ne recèlent au­ matière et devient incorporelle, les accidents
cune autorité et au-dessous desquels il n'y a au­ en sont retranchés qui affectent les corps en
cun autre rang. Après avoir ordonné ces rangs tant qu'ils sont tels. En conséquence, il n'est
[selon ce principe], lorsqu'il veut faire appli­ pas davantage possible de dire d'elle qu'elle se
quer ensuite une directive au sujet de telle chose meut ou est en repos et, dès lors, il sied de lui
à laquelle il veut convier les citoyens [dans leur appliquer les propos qui conviennent à ce qui
ensemble], ou telle phratrie d'entre eux, en leur n'est pas un corps. Quoi qu'il arrive dans l'âme
imprimant l'élan allant en ce sens, il donne ordre humaine par quoi le corps en tant que tel est
[de la faire exécuter] à ceux qui occupent les susceptible d'être décrit, cela doit donc être nié
rangs les plus proches du sien et ceux-ci font des âmes séparées. Comprendre cet état qui est
passer cet ordre à ceux qui viennent à leur suite alors le leur et s'en former une idée est chose
et ainsi de suite jusqu'à ce que cela parvienne difficile et hors de l'expérience ordinaire, tout
à ceux qui, pour la chose en question, occupent comme il est difficile de se former une idée des
le rang d'outils. Quand les choses se passent substances qui ne sont pas des corps ni dans
ainsi, c'est que les parties qui composent la cité des corps.
sont entrelacées, sont en état de concorde et AL·FÂRÂBÎ, LIVRE DU RÉGIME POLITIQUE (KITÂB AS·SIYÂSA
AL·MADANIYYA), TRAD. ORIGINALE P. VALLAT
sont ordonnées hiérarchiquement conformé­
ment à l'antériorité des unes et à la postério­
rité des autres. [ Ces parties J sont alors sem­
blables aux êtres du monde naturel et leur

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 63


=
Clés de lecture 1 HILOSOPHIE

-
a:
Avicenne : la grande synthèse
...15
z:

:E
L
0
u
....
e Persan Ibn Sînâ, Avi­ tion philosophique structurée, existe? Oui, répond-il, ce qui

.... cenne* pour les Occiden­


taux, est, de tous les phi­
losophes d'expression arabe,
moins périlleuse à certains
égards que celle qu'Averroès*
(cf p. 66) élabore peu après.
veut dire que le soi, qui est
l'âme prise en elle-même,
existe sans le corps. li peut
celui dont l'influence fut la plus C'est qu'Avicenne part de prin­ donc ensuite en décrire la des­
grande et la plus durable. Juste cipes avec lesquels la théolo­ tinée hors du corps. La tradi­
avant lui s'est achevée l'époque gie s'accorde plus aisément que tion postérieure développera
des traductions du grec en arabe le point de départ aristotélicien cette intuition du soi en disant
et il en retire tout le bénéfice. adopté par Averroès. Mais s'il que le je, parce qu'il est déjà
D'une part, il peut offrir avec fonde une philosophie capable présent dans et avant même
son encyclopédie philoso­ d'annexer la théologie du ka­ toute activité définie, est in­
phique, le Livre de la guérison, lâm* (cf p. 34), celle-ci se l'ad­ dépendant du corps.
une ample et profonde synthèse joindra, non sans l'avoir d'abord
de toute la tradition d'inter- expurgé de ses thèses incom­ La création des âmes
patibles avec le Coran. Dans le Livre du salut (voir ci­
Le premier texte ci-contre contre), Avicenne démontre que
illustre la formulation philoso­ l'âme n'est pas éternelle. Sur
phique des thèmes religieux. terre, les corps sont un com­
Avicenne suppose d'abord que posé des éléments premiers
l'âme est immortelle (contrai­ eau, feu, air, terre. Sous l'action
rement à Aristote); ensuite, il des astres qui, selon le modèle
astronomique de l'époque, tour­
nent autour de la Terre, ces élé­
Apres Avicenne, les ments se combinent en diffé­
Grecs semblent passés rents mélanges plus ou moins
de mode en Islam. stables. Le mélange« humain»
est le plus homogène et le plus
On ne les commente apte à recevoir la vie. À chaque
plus, on lit Avicenne. fois qu'un mélange« humain»
est conçu, une entité immaté­
prétation d'Aristote* et de Pla­ pense qu'elle est engendrée rielle, supérieure aux astres et
ton*; d'autre part, il se range dans le temps et ne se réin­ appelée « Intellect agent », lui
avec son Canon de la médecine carne pas, ce en quoi il s'op­ infuse une substance elle aussi
au sommet de la tradition mé­ pose à Platon. Pour le prouver, immatérielle: c'est l'âme ra­
dicale, aux côtés de Galien*. il n'hésite pourtant pas à s'ins­ tionnelle qui doit un jour re­
C'est en tant que médecin qu'il pirer de l'un et de l'autre en les tourner vers Dieu.
gagne sa vie en se mettant suc­ conciliant ... à sa façon. Après Avicenne, les Grecs sem­
cessivement au service de di­ Selon Aristote, l'âme est tou­ blent passés de mode en Islam.
vers princes. L'époque est trou­ jours liée à un corps avec le­ On ne les commente plus, on lit
blée et il lui faut souvent changer quel elle périt. Pour sortir de Avicenne. Le Moyen Âge latin
de maître et de région pour ne cette impasse, Avicenne pro­ subira aussi son influence, mais
pas se voir mêlé à de sanglants pose une expérience de pen­ finalement se reportera direc­
conflits politico-religieux. Cela sée qu'on a rapprochée du co­ tement aux textes des Anciens.
ne l'empêche pas de composer gito de Descartes (je pense, Ce souci de se mesurer aux
une œuvre immense. donc je suis): si je ne sentais sources gréco-latines sera l'un
Avicenne est le premier à don­ absolument pas mon corps, des moteurs de la Renaissance.
ner de l'islam une interpréta- affirmerais-je que mon soi Ph. V.

64 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° S Le Point


PHILOSOPHIE Avicenne
........
<< L'être de l'âme est ........
><

une chose incorporelle >> ...


....
$ Nous avons maintenant pris connais­ ce qu'on n'a pas attesté et que ce qu'on a re­
sance de ce que signifie le nom qui s'ap­ connu est autre que ce qu'on n'a pas reconnu.
plique à cette chose, qui est donc dé­ Par conséquent, à ce soi dont l'existence a été
nommée« âme» relativement à[un corps].[Étant attestée appartient une caractéristique propre
donné l'embarras auquel cela nous a conduits], en ce qu'il est identique à [cet homme] même
mieux vaut que nous nous occupions plutôt de et cependant autre que son corps et ses organes
saisir [ en soi, abstraction faite de toute rela­ qui, eux, n'ont pas été attestés [dans cette ex­
tion] ce que c'est que cette chose qui, [jusque­ périence de pensée]. Ainsi donc, dans ce qui
là], moyennant l'examen attentif de ce dont on vient d'être attesté on dispose d'une voie pour
la dit [à savoir du végétal, de l'animal, de s'éveiller à la conscience du fait que l'être de
l'homme, etc.], s'est trouvée être une« âme ». l'âme est une chose non seulement autre que
Et il nous faut indiquer ce qui atteste très sû­ le corps, mais encore incorporelle et, recon­
rement l'être de cette âme qui est nôtre,[ce que naissant ce fait, on en acquiert le sentiment in­
nous ferons] en empruntant la voie de l'éveil à time, même si on a eu besoin d'être repris sur
soi et de la remémoration - moyen[s] de poin­ ce point parce que, absorbé par d'autres choses,
ter du doigt les choses, qui est extrêmement on l'avait d'abord négligé.
frappant pour ceux qui ont la faculté d'envisa­ AVICENNE, LIVRE DE LA GUÉRISON (KITÂB AL·SHIFA)

ger d'un seul coup d'œil le vrai en soi, sans qu'il


faille les tenir par la main, les reprendre ou les [ ...] Les corps élémentaires [dont se compo­
tirer[plus tard] des solutions trompeuses. sent tous les corps], parce qu'ils sont les uns
Voici donc ce que nous disons : que l'un de nous aux autres en un état de pure opposition, sont
[dans l'assemblée] imagine que tout se passe empêchés de recevoir la vie. Plus on s'efforce
comme s'il a été créé dans l'instant et créé en de réduire cet état de pure opposition et de le
l'état d'homme fait, mais que sa vue a été em­ ramener au point d'équilibre qui n'admet nul
pêchée par un voile d'être présente aux choses contraire, plus on fait[les corps élémentaires]
extérieures; et qu'il a été créé flottant pour de se rapprocher de la ressemblance avec les corps
bon dans l'air ou le vide sans que la consistance célestes et c'est selon cette mesure même qu'ils
de l'air ne l'y heurte d'aucune espèce de heurt méritent alors de recevoir du principe trans­
provoquant [en lui] un besoin de sentir ou de cendant qui régit[le monde terrestre] une puis­
différencier ses organes qui, par suite, ne sont sance de vie. Si ensuite on s'approche toujours
ni entrés en contact les uns avec les autres ni plus de ce point d'équilibre[ ...], alors ils fi­
ne se sont touchés jamais. Ensuite, qu'il exa­ nissent par recevoir une substance qui, sous
mine avec attention[et dise] si[malgré tout] il un certain mode, ressemble à la Substance
attesterait l'existence de son soi. Nul doute, non transcendante [...].
seulement qu'il attesterait que son soi existe AVICENNE, LIVRE DU SALUT (KITÂB AN·NA/ÂT)

sans pourtant poser en plus une limite exté­


rieure de ses organes, une intériorité de ses vis­ !TRADUCTIONS ORIGINALES DE PHILIPPE VALLAT)
cères, un cœur, un cerveau, ni[a fortiori] l'une
quelconque des choses du dehors, mais, qui
plus est, il attesterait alors son soi sans poser
pour lui aucune longueur, largeur ou profon­
deur. Et si, au demeurant, il était possible qu'en
cet état il se représentât une main ou quelque
autre organe, il ne se le représenterait aucune­
ment comme une partie de son soi, ni comme
une condition[constitutive] de son soi. Or, toi,
tu sais bien que ce qu'on a attesté est autre que

Le Point Hors-série n ° S I Novembre-décembre 2005 65


Clés de lecture I PHILOSOPHIE

-....
a:
Averroès: la toute-puissance
.... de la philosophie
z
&
I!

N
c::t
....
u é en 1126 à Cordoue dans corps. Pour Averroès, cette ac­ phiques à tout vent, quiconque

.... une grande famille de ju­


ristes malikites*, mort
en 1198 à Marrakech, Aver­
cusation est sans objet : un phi­
losophe ne peut rien tirer
d'autre du Coran que ces trois
en sera averti s'estimera fondé
à voir des conflits où il n'y en a
aucun, à fonder une secte, etc.,
roès* est d'abord un juge et un thèses qui, bien comprises, jusqu'à la division irrémédiable
juriste. Même s'il est le plus sont vraies, mais - c'est tout le de la communauté.
prolifique commentateur arabe problème - ne sont aucune­ Quelles vérités faut-il donc ca­
d'Aristote*, la philosophie n'est ment destinées au grand cher pour éviter cela? Par
pas pour lui un métier. La dy­ nombre, qui n'y entend rien. exemple, qu'il n'y a pas d'im­
nastie almohade (1147-1269), mortalité individuelle : la seule
dont il est le serviteur en sa La philosophie, don de Dieu immortalité possible est dans
qualité de grand cadi de la par­ Comment affirmer que le Co­ la perpétuation de l'espèce,
tie espagnole de l'Empire, pro­ ran s'accorde avec la philoso­ cruelle vérité que seul un phi­
fesse un islam où la raison a un phie? En ce que celle-ci, qui est losophe peut endurer. Mais
rôle à jouer dans la reconnais- tout bonnement la vérité, a été alors, à quoi sert la religion? À
léguée aux hommes par Aris­ faire de l'humanité une corn-
tote, qui est lui-même un don
Averroès professe de Dieu à l'humanité. Comme
un islam où la raison le Coran, la philosophie vient
a un rôle à jouer dans alors de Dieu; les deux sont né­
cessairement cohérents et di­
la compréhension sent la même chose, même si
du Coran et dans ce n'est pas de la même ma­
la reconnaissance de nière. Ici, pas question de foi :
il n'y a que la raison, coranique
l'existence de Dieu. dans la Loi, scientifique dans
la philosophie. Mais seul le phi­
sance de l'existence de Dieu et losophe la possède pleinement; munauté (Oumma) unie en vue
la compréhension du Coran. Se les autres ne comprennent que de sa survie, ce que l'islam réa­
faisant le porte-parole de ce ré­ le Coran et encore, seulement lise au mieux, et en quoi il
gime « éclairé », Averroès en ce qui y est exprimé dans le lan­ prouve qu'il est vrai.
adopte l'idéologie et n'a de gage ajusté à leur nature : sa
cesse de mettre celle-ci au ser­ rhétorique religieuse sied à l'im­ Utilité de la religion
vice de la philosophie. mense majorité des hommes; Est-ce à cause de sa concep­
un langage à peine plus tech­ tion de la religion que la pen­
Contre Ghazâlî nique y est destiné à la classe sée d'Averroès n'eut à peu près
Le Discours décisif relève de des théologiens. aucun écho dans le monde mu­
cette tentative. Il y répond au Que chacun reste ou retourne sulman? Peut-être. Ce qui est
Persan Ghazâlî* (cf. p. 78), à sa place, le philosophe de­ sûr, c'est que ses héritiers sont
théologien, mystique - et phi­ meurant au sommet, et tout ira juifs et chrétiens. Les Latins se
losophe, presque malgré lui - bien. Pour éviter les conflits sans passionnent pour ses com­
qui montrait que la philosophie objet, il faut donc que le philo­ mentaires d'Aristote jusqu'en
d'origine grecque (falsafa) est sophe - par exemple Averroès 1600 et posent à sa suite, mais
contraire à l'islam par trois af­ en sa qualité de juge - soit seul différemment, ce qui devien­
firmations : le monde est éter­ habilité à interpréter le Coran. dra pour eux et pour nous la
nel, Dieu ne le connaît pas et il Si on s'avise, comme Ghazâlî, question des rapports entre foi
n'y a pas de résurrection des de clamer les thèses philoso- et raison. Ph. V.

66 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


PHILOSO'PHIE Averroès
.......
<< Le raisonnement ne conduit à .......
>C

rien qui contredirait la Loi révélée >> .......


tif� [Que le Coran est adressé à tous et à terprétation allégorique; cela dit, ils divergent
� chaque type d'homme de la manière sur [la distinction à faire entre] ce qui est à in­
� adéquate]. cela est dit clairement dans terpréter parmi ces expressions et ce qui ne
ce verset:" Convie[-les] à suivre le chemin de l'est pas. [ ...] La raison pour laquelle se trou­
ton Seigneur par le discours sage et le prône vent dans la Loi révélée de l'explicite et de l'im­
soigné; et converse avec eux on ne peut plus plicite est que les hommes diffèrent par nature
bellement. » Puis donc que cette Révélation [ qui les uns des autres et sont d'aptitudes distinctes
est nôtre] est rigoureusement vraie et [nous] quand il s'agit de donner leur assentiment [au
convie à pratiquer l'investigation rationnelle discours qu'on leur adresse]. Quant à la raison
qui conduit à la reconnaissance de la vérité, pour laquelle s'y trouvent [aussi] des énoncés
alors nous tous musulmans savons une fois pour de sens explicite et qui se contredisent, c'est
toutes que l'investigation qui recourt au rai­ afin d'éveiller l'attention des" hommes d'une
sonnement démonstratif [tel que défini par Aris­ science irréfragable » [à savoir les philosophes]
tote] ne conduit à rien qui contredirait ce qui sur le fait qu'il y a lieu de les interpréter en les
est énoncé dans la Loi révélée. Car le vrai n'est faisant se concilier. [ ...] Si [ contre l'évidence
pas contraire au vrai, mais s'accorde avec lui qu'il appartient au philosophe de dire quels ver­
et lui porte témoignage [ ...]. sets sont à interpréter et comment]. quelqu'un
Nous-même déclarons de manière catégorique dit : " il y a dans la Loi révélée des choses que
que tout ce à quoi conduit la démonstration les musulmans sont unanimes à entendre dans
[philosophique] et que contredit ce qu'il y a leur sens explicite, d'autres, unanimes à inter­
d'explicite dans la Loi révélée relève [unique­ préter, et d'autres encore sur lesquelles ils di­
ment] de ces énoncés de sens explicite qui ad­ vergent; dans ces conditions, est-il vraiment
mettent d'être interprétés selon le canon arabe permis [de penser] que [ce que requiert] le rai­
de l'interprétation allégorique. Cette assertion, sonnement démonstratif nous conduit, d'une
aucun musulman ne la met en doute et aucun part, à interpréter là où les musulmans sont
croyant ne la trouve suspecte. Et de combien unanimes à entendre selon le sens explicite,
plus encore s'accroît la certitude de cette idée d'autre part, à entendre selon le sens explicite
chez ceux qui s'en sont déjà pénétrés et en ont là où ils sont unanimes à interpréter? », alors
pesé la pertinence en se donnant pour tâche nous lui répondrons : dans l'hypothèse où l'una­
d'allier le donné de la raison et celui reçu par nimité serait vraiment attestée, alors, non, ce
tradition! Plus encore dirons-nous qu'au sein ne serait pas acceptable. Mais si l'unanimité sur
de ce qui est exprimé dans la Loi, quand quoi ce qu'il faut interpréter est [seulement] une
que ce soit serait en contradiction, dans son conjecture [invérifiable]. alors, certainement,
sens explicite, avec ce à quoi conduit la dé­ il est acceptable [que le philosophe décide de
monstration, alors, considérant attentivement ce qui est à interpréter].
la Loi et la sondant page à page dans toutes ses AVERROÈS, DISCOURS DÉCISIF (FASL AL·MAQAL),
TRAD. ORIGINALE P. VALLAT
autres parties, on trouvera [immanquablement]
dans les expressions de la Loi quelqu'une qui,
par son sens explicite, témoignera, elle, en fa­
veur de l'interprétation allégorique [proposée
par le philosophe] ou bien sera près de témoi­
gner [pour elle]. C'est pour cela que les mu­
sulmans s'accordent sur ceci qu'il n'est pas re­
quis d'entendre toutes les expressions de la Loi
selon leur sens explicite ni de toutes les tirer
hors de leur sens explicite en recourant à l'in-

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 67


Clés de lecture I PHILOSOPHIE

-....a:
Ibn Khaldoun:
.... la raison appliquée à l'histoire
z
&
&

P
c:,
....
CJ récurseur de la théorie des citadins. Progressivement,

.... moderne de l'histoire, Ibn


Khaldoun * est né en
1332 à Tunis d'une famille de
la cohésion sociale s'émousse.
Surtout les richesses attisent
la convoitise de sociétés plus
notables andalous chassés de rudes et plus aptes à la guerre,
Séville lors de la reconquête es­ comme le sont souvent au
pagnole. Après des études de Maghreb les tribus nomades.
philosophie et de droit musul­ Le cycle de la conquête re­
man, il entama une carrière commence donc. Le luxe est
mouvementée auprès des sou­ ainsi le privilège des empires
verains rivaux du Maghreb et et le signe précurseur de leur
de Grenade. Voyant sa vie me­ disparition.
nacée, il s'enfuit du Maghreb
pour gagner l'Égypte où il de­ Autographe d'lbn Khaldoun (en haut, Le conc d'a:sab ia
dans le coin gauche du manuscrit).
vint grand cadi Ouge suprême). Ibn Khaldoun utilise le terme
Il rédigea divers ouvrages, no­ d'asabyia des centaines de fois.
tamment sur le soufisme, mais Ce sont les sociétés On le traduit souvent par " es­
le seul qu'il s'attribue dans son maghrébines, et non la prit de corps ». Il représente la
autobiographie est le Kitâb al­ succession des princes, force populaire des sociétés
'ibar, monumentale histoire des avant leur déclin. Quand l'asa­
Perses, des Arabes et des Ber­ ui expliquent les byia anime à la fois le peuple
bères, visant à comprendre la turbulences politiques. conquérant et les peuplades
politique du Maghreb. conquises, comme c'est le cas
Cette région connaît alors un traduction au Kitâb al-'ibar, dé­ au Maghreb entre les Arabes et
conflit permanent entre les dy­ finit dans tous ses aspects, po­ les Berbères, la paix ne peut
nasties arabes. Celles-ci font litiques, culturels, économiques, s'établir durablement. C'est
face par ailleurs aux révoltes démographiques et sociolo­ donc la nature des sociétés
constantes des tribus berbères. giques. Ainsi, pour lui, l'essor maghrébines, et non la succes­
Or, constate Ibn Khaldoun, les des arts et des sciences dépend sion des princes, qui explique
conquérants arabes ont rare­ des flux commerciaux et des les turbulences politiques.
ment connu une telle instabi­ densités de population. Ap­ Considéré aujourd'hui comme
lité. Qu'est-ce qui l'entretient proche sociologique inédite qui le penseur musulman le plus
donc au Maghreb? va servir de base à une vision étudié dans le monde, Ibn Khal­
cyclique de l'histoire. doun a pourtant eu peu d'im­
Appr c oclol gique Toute dynastie, pour Ibn Khal­ pact sur la pensée en Islam. Il
Pour répondre à cette question, doun, est naturellement limi­ faudra attendre le XIXe siècle et
Ibn Khaldoun va innover. La tée dans le temps. Au départ, la colonisation pour qu'on le
pensée antique et ses héritiers grâce à une forte cohésion so­ redécouvre. Au xxe siècle, les
musulmans, comme Avicenne* ciale (asabyia), une société historiens Arnold Toynbee et
(cf. p. 64) ou Averroès* (cf. jeune et frustre peut avoir Fernand Braudel ont vanté l'in­
p. 66), considéraient jusque-là l'énergie pour conquérir un em­ déniable actualité de son ap­
l'histoire comme un art, celui pire. Mais quand sa population proche. Les sociologues Yves
de relater les faits. Ibn Khaldoun s'urbanise, alors les divisions Lacoste et Jean-Paul Charnay
va en faire une science à part sociales apparaissent. L'accu­ se sont servis de ses analyses
entière, régie par des lois qui mulation des biens répond aux pour étudier les tensions
sont celles de la société, que la besoins toujours plus factices contemporaines en Islam.
Muqaddima (Prolégomènes), l'in- des sédentaires et notamment François Gauvin

68 j Novembre-décembre 2005 j Hors-série n ° 5 Le Point


PHILOSOPHIE Ibn Khaldoun
........
<< L'histoire a pour véritable ........
>C

objet l'état social de l'homme>> ........


L'histoire et sa méthode tuelle Tunisie] et au Maghreb depuis le com­
J'ai suivi un plan original, ayant ima­ mencement de l'islamisme jusqu'à nos jours. La
giné une méthode nouvelle d'écrire l'his- population de ces contrées est composée de Ber­
toire, et choisi une voie qui surprendra le lec­ bères, peuple organisé en tribus dont chacune
teur, une marche et un système tout à fait à moi. est animée d'un vif esprit de corps. Lorsque l'is­
En traitant de ce qui est relatif à la civilisation lamisme eut pris pied chez eux, ils retombèrent
et à l'établissement des villes, j'ai développé dans leurs habitudes de révolte. [...J Dans l'lraq,
tout ce qu'offre la société humaine en fait de à la même époque, ainsi qu'en Syrie, un pareil
circonstances caractéristiques. O, 9-10) état de choses n'existait pas. O, 336)

L'histoire a pour véritable objet de nous faire Le cycle de l'histoire


comprendre l'état social de l'homme, c'est-à­ Un peuple qui en a vaincu un autre [... ] parvient
dire la civilisation, et de nous apprendre les phé­ à un haut degré de bien-être et d'aisance. Les
nomènes qui s'y rattachent naturellement, à sa­ habitudes du luxe se développent rapidement
voir la vie sauvage, l'adoucissement des mœurs, chez lui et il abandonne la vie dure et grossière
l'esprit de famille et de tribu, les divers genres qu'il avait menée jusqu'alors, afin de jouir du
de supériorité que les peuples obtiennent les superflu et de tous les plaisirs délicats qui font
uns sur les autres et qui amènent la naissance le charme de l'existence. Il adopte les usages
des empires et des dynasties, la distinction des du peuple qu'il vient de remplacer et commence
rangs, les occupations auxquelles les hommes bientôt à s'apercevoir combien le superflu est
consacrent leurs travaux et leurs efforts, telles indispensable. [ ... J Les individus rivalisent à
que les professions lucratives, les métiers qui qui aura les choses les plus belles, et ils tâchent
font vivre, les sciences, les arts; enfin, tous les de surpasser les peuples voisin� par l'excel­
changements que la nature des choses peut lence de leur cuisine, la richesse de leurs ha­
opérer dans le caractère de la société. O, 71) bits et l'élégance de leur monture. O, 342)

La vie en société (umran) Les hommes ne se sont réunis en société que


L'état social. Il a deux aspects : la vie nomade pour s'aider à obtenir les moyens de vivre. Ils
[umran badawi] et la vie à demeure fixe [umran commencent par chercher le simple néces­
hadari]. La première est celle qui a lieu dans les saire; ensuite ils tâchent de satisfaire à des be­
plaines, sur les montagnes, ainsi que sous les soins factices, puis ils aspirent à vivre dans
tentes des nomades qui parcourent les pâturages l'abondance. O, 254)
situés dans les déserts ou sur les limites de la ré­
gion sablonneuse. La seconde est celle qui se La souveraineté s'use dans le luxe, et c'est le
passe dans les cités, les villages, les villes et les luxe qui la renverse. O, 306 )
hameaux; l'homme s'y tient afin de pourvoir à
sa sécurité et d'être protégé par des murailles. Donc les empires, comme les hommes, ont une
Dans toutes ces circonstances, l'état social subit existence, une vie qui leur est propre; ils gran­
des modifications essentielles en ce qui regarde dissent, ils arrivent à l'âge de la maturité, puis
la réunion des individus en société. O, 84-85) ils commencent à décliner. O, 349-350)

L'esprit de corps (asabyia) La durée de vie des empires varie aussi [comme
L'empire a beau s'appuyer sur le dévouement de celle des hommes J sous l'influence des conjonc­
ses partisans; les peuples qu'il tient en soumis­ tions, mais, en général, elle ne dépasse pas trois
sion ont aussi un esprit de corps, et chaque peuple générations. O, 347)
se croit assez fort pour rester indépendant. Voyez, IBN KHALDOUN, LES PROLÉGOMÈNES, TRAD. WILLIAM
par exemple, ce qui s'est passé en lfrîqiya [ac- MAC GUCKIN DE SLANE, IMPRIMERIE IMPÉRIALE, 1863-1865

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 69


Repères I CALIFAT ET DYNASTIES

'Abbâs, qui s'est fait proclamé


calife à Koufa, extermine la fa­
mille du dernier omeyade. Seul
échappe au massacre 'Abd al­
Rahmân ibn Mo'âwiya, qui
gagne l'Espagne pour y fonder
la dynastie omeyade d'Anda­
lousie.

Le califat et les dynasties LE CALIFAT ABBASSIDE


Installée à Bagdad, en Irak, la
de l'islam dynastie abbasside jouera la
carte de l'universalité et,
contrairement aux Omeyades,
L'EMPIRE OMEYADE 700. Le droit (fiqh) (cf p. 44) s'appuiera moins sur les Arabes
Mo'âwiya s'installa à Damas jette ses premières fondations que sur les Iraniens, qui jouè­
et introduisit le principe héré­ vers 750. rent un grand rôle dans l'ad­
ditaire dans le califat. Sa dy­ Mais les Omeyades sont en ministration. Se présentant
nastie conquit en un temps re­ butte à l'hostilité des Médinois comme des restaurateurs de
cord l'Asie et la Méditerranée qui leur reprochent de trop s'oc­ la tradition, les califes abbas­
fondation de Kairouan, inva­ cuper des affaires temporelles sides essayèrent de contrôler
sion de l'Espagne et de la et de dédaigner la tradition du plus étroitement que leurs pré­
France mérovingienne jusqu'à Prophète. Ils se heurtent aussi décesseurs le pouvoir spirituel
Poitiers en 732, invasion du Tur­ à l'opposition croissante des et temporel. Sous Haroun al­
kestan chinois, pénétration du Rachid et al-Ma'mûn, Bagdad
Pendjab... Cet immense empire Doté d'une connut une activité intellec­
fut doté d'une solide armature tuelle particulièrement intense,
solide armature
administrative. Les Omeyades à laquelle participèrent aussi
développèrent l'urbani�ation, administrative, bien les Arabes que les Persans
l'architecture et les arts. La l'empire convertis, tant dans le champ
langue arabe devint langue des sciences religieuses que
des Omeyades
officielle. de la littérature, des mathé­
Chez les peuples conquis, les développa matiques ou de la médecine.
conversions furent nom­ l'urbanisation, Cet épanouissement culturel
breuses, aux dépens notam­ fut favorisé par une vie éco­
l'architecture
ment des sectes chrétiennes nomique très active, marquée Samarra (Irak), capitale des
présentes en Syrie. Elles furent et les arts. Il fit par la fabrication et l'exporta­ Abbassides de 836 à 892,
et son minaret hélicoïdal.
d'autant plus faciles que les de l'arabe sa tion de soieries, de tapis, de
populations locales suppor­ tissus brodés, le développe­
langue officielle.
taient mal le joug byzantin et ment de l'industrie du papier soumises au califat de Bagdad.
que le statut de musulman et un trafic commercial intense Des royaumes presque auto­
pouvait apporter d'énormes chiites* (cf. p. 84) qui les consi­ avec l'Occident et l'Extrême­ nomes apparaissent ainsi au
avantages : les convertis sy­ dèrent comme des usurpa­ Orient. Dès le 1x• siècle appa­ Maghreb (Idrissides au Maroc,
riens furent ainsi intégrés au teurs. Yasîd réprime ainsi la ré­ raissent toutefois les premiers Rostémides en Algérie, Aghla­
noyau des conquérants arabes bellion de Hussein, fils d'Ali, signes de la décadence : pré­ bides en Tunisie actuelle), au
en qualité de « clients » qui trouve la mort lors de la pondérance des mercenaires Khorassan (Perse), en Égypte,
(mawâlt) et participèrent à la bataille de Karbala (10 octobre dont les chefs deviennent les et même dans la Syrie voisine.
vie politique, administrative, 680), et est depuis vénéré maires du palais, agitation so­ En 945, le califat tombe sous
sociale et culturelle. L'arrivée comme un martyr. Après le ca­ ciale qui profite aux dissidences la coupe d'Ahmad le buyide,
de nouveaux croyants semble life al-Walîd, la dynastie suc­ kharijites (cf p. 94) et chiites. un chiite qui prétendait des­
avoir encouragé la controverse combe sous les coups des des­ Les provinces les plus éloignées cendre des rois perses. En 977,
théologique. Le courant mu­ cendants d'al-'Abbâs, un oncle se détachent peu à peu, même son successeur, Adod-ad Daula,
tazilite* (cf. p. 34) apparaît vers du Prophète. En août 750, al- si elles restent formellement se rend maître des deux tiers

70 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


CALIFAT ET DYNASTIES I Repères

de l'Iran et de la Mésopotamie, l'architecture et attirèrent à sentie[ de la péninsule ibé- l'époque des Reyes de Taifas)
fondant la dynastie buyide qui leur cour des érudits, tel le ma- ri que, celle que les Arabes ap- qui peu à peu disparaissent,
ne disparut qu'en 1055 sous thématicien, historien et géo- pellent « al-Andalus ». Deux victimes de la reconquête chré-
les assauts des Turcs seldjou- graphe al-Bîrûnî ou le poète siècles plus tard, en 929, l'un tienne. Au xn• et au x111• siècle
kides. le califat essaya de persan Ferdousi. de ses descendants érigera
contrebalancer le pouvoir de l'émirat en califat, estimant Contrairement
ces chiites en se servant de la LA GRANDEUR que la culture raffinée qui ré-
puissance toute nouvelle des DE L'ANDALOUSIE gnait alors sur ses terres, où
aux Omeyades,
Ghaznavides (977-1186), dy- Deux puissances musulmanes la profondeur intellectuelle le les Abbassides
nastie sunnite installée à surtout vont s'opposer au ca- disputait à la tolérance, n'avait s'appuient moins
Ghazni à la frontière du sous- lifat de Bagdad, l'une en Es- rien à envier à celle de Bag-
continent indien et fondée par pagne, l'autre en Égypte. l'Es- dad. Dès la fin du x• siècle tau-
sur les Arabes que
Sebuktegin, un officier turc de- pagne musulmane s'est tefois, le califat de Cordoue de- sur les Iraniens.
venu gouverneur. Ses princes constituée en province indé- vient lui aussi le jouet des
lancèrent l'islamisation de pendante dès que 'Abd al-Rah- maires du palais. En 1030, le toutefois, l'esprit « andalus »
l'Inde du Nord et laissèrent le mân, le dernier descendant dernier omeyade disparaît. le continue de briller sous les Al-
souvenir de grands mécènes. omeyade, s'est emparé de Cor- royaume s'émiette en une sé- moravides (1056-1147) et les
Ils développèrent les arts et doue, en 756, et a soumis l'es- rie de principautés (c'est Almohades (1130-1269), grâce

Le Point Hors-série n ° 5 [ Novembre-décembre 2005 [ 71


Repères I CALIFAT ET DYNASTIES

à des personnalités aussi Occident sous les coups des


brillantes que le médecin phi­ Berbères, en Orient, sous ceux
losophe de Cordoue Averroès* des Turcs seldjoukides. En 1171,
et le mystique originaire de le Turc Saladin (1169-1193) dé­
Murcie Ibn 'Arabî*. pouille les Fatimides de l'Égypte
et s'illustre dans la lutte contre
LE CHIISME FATIMIDE les croisés.
Un autre pouvoir, chiite celui­
là, va s'opposer à Bagdad. À la LA PUISSANCE SELDJOUKIDE
fin du 1x• siècle, l'agitation C'est au milieu du x1• siècle À l'origine mercenaires de la prend Alep et Damas. Hûlâgû
alide* secoue tout le Proche­ qu'est apparue une nouvelle dynastie turque ghaznavide, était bouddhiste mais fils et
Orient musulman et 'Ubayd Al­ puissance qui va marquer un qui a islamisé l'Inde du Nord époux de chrétiennes. Ses
lah, reconnu comme l'imam tournant dans l'histoire de l'is- vers l'an 1000, les héritiers du troupes étaient souvent de
caché par les ismaéliens*, lam : le pouvoir turc seldjou- Turc Saljûq s'étaient révoltés confession chrétienne nesto-
charge son propagandiste Abû kide. Refoulant le chiisme, il va contre leurs anciens maîtres rienne. Il pensa donc à une al-
'Abd Allah de préparer son ac­ imposer aux pays conquis de et avaient unifié pour un temps liance avec les croisés contre
cession au pouvoir. Celui-ci les provinces persanes. En les Mamelouks, anciens mer-
gagne la faveur des Berbères Le califat fatimide 1038, Toghrul-Beg avait détruit cenaires turcs qui tenaient
du Maghreb, les suit en petite la puissance chiite buyide et alors l'Égypte. Profitant des
Kabylie et s'ouvre la route de
qui régna s'était fait nommé sultan en hésitations des Francs, ce fut
Kairouan en 909, où 'Ubayd Al­ sur l'Égypte 1055 par le calife de Bagdad. le sultan mamelouk Befüar qui
lah entre en triomphateur et et le Maghreb À partir de cette date et jus- finalement les repoussa au-
fonde la dynastiefatimide. Ses qu'à l'arrivée des croisés, le delà de ['Euphrate.
méthodes de conversion bru­
favorisa une pouvoir seldjoukide va non seu-
tales et la pression fiscale qu'il civilisation lement conquérir de vastes ter- L'EMPIRE OTTOMAN
impose aux populations vont brillante, qui ritoires en Asie mineure et au Mais le grand califat abbasside
provoquer la terrible révolte Proche-Orient, mais se faire sur était bel et bien mort, et avec
sombra sous
kharijite d'Abû Yazîd, l'homme tous les fronts le défenseur de lui une certaine idée de la puis-
à l'âne, qui va déchirer la ré­ les coups l'islam sunnite*, s'efforçant sance musulmane. Tandis qu'à
gion de 936 à 947. Celle-ci re­ des Berbères et d'annihiler les sectes et de dé- l'ouest, au Maghreb et en Es-
tarda mais n'empêcha pas la velopper un enseignement or- pagne, s'imposaient les dy-
des Seldjoukides.
conquête chiite de l'Égypte par thodoxe (développement des nasties berbères marocaines
les Fatimides. En 969, l'affran­ nouveaux modes de pensée et madrasas). À partir de la mort des Almoravides puis des Al-
chi Jaubar s'empara du nord de vie. Seul lui échappe l'Occi- du sultan Mâlik Châh, l'empire mohades, d'autres empires mu-
du pays et commença la dent - Espagne, Maroc-, où les commence toutefois à se dis- sulmans apparaissaient en
construction du Caire. Le cali­ Berbères se libèrent de la tu- loquer en faveur des gouver- Orient : les Moghols en Inde,
fat fatimide qui régna sur l'É­ telle de Bagdad. À partir de là, neurs de province. les Safavides en Perse et les Ot-
gypte et le Maghreb central fa­ « l'Orient et l'Occident vont se tomans au Proche-Orient. En
vorisa une civilisation très tourner le dos», comme l'a écrit LA CHUTE DE BAGDAD 1453, ces derniers prenaient
brillante, avant de sombrer, en l'historien Jean Sauvaget. Venus des confins des steppes Constantinople, s'imposant
au milieu du x111• siècle, les ainsi comme le premier ennemi
Mongols mettent fin à l'exis- de l'Europe. Leur empire, le plus
tence fictive du califat de Bag- long de l'histoire musulmane,
dad. Fondé par Gengis Khan dura six siècles, et s'étendit du
(1167-1227), cet empire avait temps de sa splendeur des
commencé ses incursions en portes de Vienne à la Libye, de
terre musulmane vers 1209, Bagdad à Alger. Ce n'est pour-
ravageant tout sur son pas- tant qu'en 1774 et pour mieux
sage. En 1257, Hûlâgû, maître rassembler les troupes musul-
de la Perse et proche du grand manes contre les attaques de
khan du moment, s'empare de l'Occident que le sultan otto-
Bagdad et massacre la famille man se fit reconnaître comme
du calife. Un an plus tard, il calife... C. G.

72 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


CALIFAT ET DYNASTIES I Repères

DES OMEYADES À LA CHUTE DE GRENADE

661Hi8o. Règne de Mo'âwiya, fondateur de la dynastie 833. Agrandissement de la mosquée de Cordoue.


omeyade. 833-842. Règne d'al-Mutasim.
663-667. Conquête du Khorassan (Perse). 834. Constitution de la garde turque.
666. Début de la conquête de l'Afrique du Nord. 843. Le chef de la garde turque devient sultan.
670. Construction de la mosquée de Kairouan. 847-861. Règne d'al-Mutawakkil.
10 octobre 680. Bataille de Karbala. Hussein et ses partisans 850. Persécution des juifs et des chrétiens.
sont massacrés. Le divorce entre sunnites et chiites 855. Mort du juriste Ibn Hanbal*.
est consommé. 863. Début de l'offensive byzantine contre les musulmans.
v. 690. Construction de la mosquée d'Al-Aqsa (le Rocher) 870. Mort du traditionniste al-Bukhârî*
à lérusalem. et du philosophe al-Kindî*.
695-697. Révolte et écrasement des kharijites. 910. Fondation du califat fatimide en lfrîqiya.
696. La langue arabe reconnue comme langue officielle 922. Supplice du soufi al-Hallâj* à Bagdad.
de l'islam. 923. Mort de l'historien al-Tabarî*.
700. Début du mouvement mutazilite*. 935. Mort du théologien al-Ach'arî*.
711. Les musulmans prennent pied en Espagne, 950. Mort du philosophe al-Fârâbî*.
près de Gibraltar. 969. Les Fatimides dominent l'Égypte. Fondation du Caire.
712. Prise de Samarcande. 972. Fondation de la mosquée Al-Azhar.
732. Les musulmans échouent à Poitiers. 1001. Première expédition musulmane en Inde.
740. Dernière invasion arabe en Asie mineure. 1021. Création de la secte des druzes.
747. Révolte en faveur d'Abû al-'Abbâs, fondateur 1031. Chute du califat de Cordoue. Fin de la dynastie
de la future dynastie abbasside. omeyade.
748. Mort de Wâsil ibn 'Atâ, fondateur du mutazilisme. 1037. Mort d'lbn Sinâ (Avicenne*).
25 juin 750. Massacre des Omeyades, à l'exception 1038. Début de l'offensive des Turcs seldjoukides.
de 'Abd al-Rahmân ibn Mo'âwiya, qui gagne l'Espagne. 1043-1048. Conquête de la Perse par les Seldjoukides.
750. Abû al-'Abbâs devient le premier calife abbasside. 1048. Mort du savant al-Bîrûnî*.
754.775. Règne d'al-Mansûr. 1071. Les Seldjoukides prennent Damas.
756. Fondation de l'émirat omeyade en Andalousie. 1080-1256. Les « Assassins » d'Alamût sèment la terreur
759. Mort du Persan Ibn al-Muqaffa'*, premier grand en Syrie et en Iran.
prosateur arabe. 1085. Reprise de Tolède par les chrétiens.
762. Fondation de Bagdad. 1096-1099. Première croisade. Les Francs
767. Mort du juriste Abû Hanifa*. prennent lérusalem le 15 juillet 1099.
775.785. Règne d'al-Mahdî. 1111. Mort du théologien soufi al-Ghazâlî*.
773-774. Traduction en arabe des Éléments d'Euclide 1144. Début de la contre-offensive musulmane
et de la géographie de Ptolémée*. contre les croisés.
785. Édification de la grande mosquée de Cordoue. 1145. Traduction en latin de l'algèbre de Khuwarizmi.
786-809. Règne d'Haroun al-Rachid. 1153. Mort de Shahrastâni*.
789. Fondation de Fès, au Maroc. 1174. Saladin, vizir d'Égypte, lance une campagne
795. Mort du juriste Mâlik ibn Anas*. victorieuse contre les croisés et entre à Damas.
800. Charlemagne est sacré empereur. 1192. L'Inde du Nord devient musulmane.
809-814. Règne d'al-Amîn. 1198. Mort d'Averroès. Quatrième croisade.
810. Mort du poète Abû Niwas. 1238. Édification de ['Alhambra de Grenade.
814-833. Règne d'al-Ma'mûn. 1258. Les Mongols prennent Bagdad.
814. Les chiites s'emparent des villes saintes. Fin de la dynastie abbasside
817. Révolte en Irak. Nomination d'un anticalife. 1273- Mort du poète persan Rûmi*.
820. Mort du juriste al-Châfi'î*. 1291. Échec des Francs devant Saint-lean-d'Acre.
827. Le mutazilisme devient doctrine officielle 1328. Mort du juriste Ibn Taymiya*.
de la dynastie abbasside. 1406. Mort de l'historien Ibn Khaldoun*.
832. Fondation à Bagdad de la Maison de la Sagesse. 1492. Chute de Grenade. Fin du dernier califat
Intense activité de traductions des textes grecs. musulman en Espagne.

Le Point Hors-série n ° 5 J Novembre -décembre 2005 J 73


SOUFISME j Introduction

L'homme, dit le maître soufi, peut accéder au


paradis ici-bas en s'unissant à Dieu. Souvent
contesté par l'islam officiel, le soufisme
s'est épanoui au sein de multiples confréries,
donnant à l'islam quelques-uns de ces plus
grands poètes et penseurs.

LES UFISME,
MYSTIQUE DE l:ISLAM

Par Pierre Lory

u'est-ce que le soufisme? On peut Il est difficile de cerner avec précision


le définir comme la principale mys­ l'apparition de cette mystique musul­
tique de l'islam. Les musulmans mane. Les premières attestations cer­
consiâèrent comme l'essentiel de leur re­ taines de mystiques ont lieu dès la fin du
ligion la foi dans un Dieu transcendant, vme siècle. Puis des mystiques ont com­
ainsi que l'obéissance à sa volonté par la mencé à rédiger des traités où ils faisaient
pratique des prescriptions de sa Loi et de état de l'union avec le divin, de l'itinéraire
Pierre Lory, la morale formulées dans le Coran et les qui y mène, y joignant des doctrines sur
spécialiste de enseignements de Mahomet. Les hommes la nature de la sainteté ou d'autres points
la mystique dans croyants et obéissants seront récompen­ de théologie; ainsi, au IXe siècle, Sahl Tus­
l'islam médiéval,
sés par le bonheur du paradis, augmenté tarî ou Hakîm Tirmidhî. En Irak, les mys­
enseignant à l'EPHE.
Auteur, entre autres,
de la présence de Dieu. Les tiques ont commencé à de­
d'Alchimie et mystiques adhèrent inté- Le disciple soufi venir plus visibles. Ils
mystique en terre gralement au credo et à la revêtaient un froc grossier
d'Islam (Verdier, pratique de la commu- doit ttraverse:r une en laine (arabe sûf, d'où
2003), du Rêve et nauté, ne constituant en ,< mon» intérieure probablement le nom de
ses interprétations rien un courant marginal, pour accéder « soufisme »). Vers la fin du
en Islam (Albin déviant ou a fortiori dissi­ IXe siècle et le x siècle, plu­
e

dent en islam, mais ils sont à une vie nouvelle


Michel, 2003)
et de la Science
sieurs maîtres soufis mar-
des lettres en Islam convaincus qu'on peut ren- quèrent leur génération,
(Dervy, 2004). contrer Dieu dès ici-bas, que l'homme peut tel Junayd* de Bagdad ou Hallâj*. Le
éprouver quelque chose de la Présence rayonnement social de ces maîtres ne
absolue, voire même s'unir à Elle. Cette cessa de croître : le petit peuple les vé­
différence est essentielle: le temps et l'es­ nérait souvent plus que les religieux« pro­
pace sont retournés, le paradis est pour fessionnels », juristes et prédicateurs, et
les soufis déjà invisiblement présent aux les créditait de nombreux miracles. Leur
âmes attentives. impact social pouvait même déranger,.

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 1 75


Introduction I SOUFISME

,. le pouvoir politique, comme l'illustre mettre à leur entourage: aimer l'ami de


le procès de Hallâj, exécuté de façon spec­ Dieu, c'est participer à la grâce et aux
taculaire à Bagdad en 922. bienfaits de l'union dont il bénéficie. Cette
Après la crise morale entraînée par ce notion est centrale dans la voie soufie. Le
procès, un modus vivendi s'instaura en disciple est en effet enjoint de traverser
douceur entre l'islam« officiel» et les mys­ une « mort » intérieure pour accéder à
tiques. Les maîtres continuèrent à ensei­ une vie nouvelle. La science mais aussi
gner les principes de la Voie vers l'union l'énergie spirituelle du maître lui sont né­
à Dieu, mais au sein de cercles discrets. cessaires pour accomplir ce passage.
Le nombre des adeptes ne cessa pourtant Il existe un très grand nombre de confré­
de croître; les doctrines soufies devinrent ries, qui se distinguent par une méthode
mieux connues, défendues dans le sun­ spirituelle et des rituels différents. Tou­
nisme * par d'illustres penseurs comme tefois, le rite de base est le même. li s'agit
Ghazâlî* (cf. p. 78). Au xne siècle, le sou­ du dhikr, répétition rituelle d'une prière,
fisme s'était définitivement constitué en d'un Nom divin, d'un passage du Coran.
confréries organisées et reconnues - struc­ Cette pratique s'ancre dans une concep­
ture qu'il garda jusqu'à nos jours. tion de la transcendance du langage, qui,
en islam, est aussi d'essence
métaphysique. Dieu a créé le
monde par sa parole. Il s'est
Quelle que soit fait connaître par une parole
la confrérie, le rite (le Coran). La répétition de
paroles (coraniques notam­
fondamental est le dhikr, ment) est vécue comme une
répétition rituelle d'une appropriation par les croyants
prière, d'un Nom divin de cette divine énergie qui
structure le monde. Partant
ou d'un passage du Coran. de là, les rituels soufis peu-
vent être chantés et très ryth­
més, gestués (comme les gi­
Qu'est-ce qu'une confrérie? li s'agit d'une rations des derviches tourneurs), ou
organisation initiatique d'une structure as­ privilégier des récitations silencieuses,
sez simple. À son sommet, le maître spi­ comme dans la tradition de la confrérie
rituel (cheikh en arabe), censé avoir at­ Naqshbandi originaire d'Asie centrale.
teint l'union avec Dieu et pouvoir guider
vers ce but les disciples, dirige souverai­ Saints musulmans
nement la confrérie. Son entourage direct Mais rien n'illustre mieux le soufisme que
est constitué par des « initiés », qui ont la vie des saints musulmans. Les manuels
déjà parcouru une partie des étapes de la hagiographiques sont très nombreux et
Voie et peuvent éventuellement diriger des ont conservé la mémoire, embellie, des
séances liturgiques. Ils fréquentent régu­ grands maîtres spirituels : la poétesse Râ­
lièrement le maître, qui leur délivre un en­ bi'a*, le mystique Hallâj, symbole du mar­
seignement initiatique personnalisé et peut tyre en Dieu, !'Andalou Ibn 'Arabî*
décerner à l'un d'entre eux l'autorisation (cf p. 80), le poète Rûmî*, grand exta­
de transmettre les enseignements. Enfin, tique qui fut à l'origine de la confrérie des
la confrérie comprend un grand nombre derviches tourneurs, ou, plus proche de
de disciples liés au maître par un lien plus nous, l'émir algérien Abd el-Kader*, chef
lâche qui se contentent souvent d'assis­ de guerre mais aussi un des plus grands
ter à des prières collectives. Leur nombre mystiques du x,xe siècle islamique. L'in­
s'évalue fréquemment par milliers. sertion sociale des confréries soufies est
La conviction profonde existe que les un phénomène particulier à la commu­
saints reçoivent de la part de Dieu une nauté islamique. L'islam ne comprend pas
force et une bénédiction transcendante de clergé et décourage formellement le
appelée la baraka, qu'ils peuvent trans- monachisme. Aussi les soufis sont-ils des

76 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


SOUFISME I Introduction

hommes engagés dans la vie, le plus sou­ seignement public, de l'urbanisation, a École indienne,
vent mariés et exerçant une profession. érodé le soufisme traditionnel, rural comme Conversation
Ils pratiquent les prescriptions de la Loi citadin. Les élites laïques y ont vu une men­ mystique
musulmane et, en plus, accomplissent les talité obscurantiste, plongeant le peuple entre des
rites propres à leur confrérie. dans les superstitions et la magie. Plus cheikhs soufis,
L'influence sociale du soufisme fut im­ grave encore, les courants réformistes, xv11• s., Saint­
mense jusqu'au début du xvme siècle en­ cherchant à mobiliser les croyants autour Pétersbourg,
viron. Des millions de musulmans adhé­ d'un islam originel, en ont fait un bouc Institut
raient aux différentes confréries ; ses émissaire : les soufis auraient diffusé le des études
doctrines étaient enseignées dans les quiétisme, prônant l'accès du fidèle à un orientales.
grands collèges universitaires, de l'Égypte monde imaginaire d'expériences spiri­
à l'Inde. Un nombre impressionnant d'in­ tuelles, alors que la communauté deman­
tellectuels de l'islam classique y a adhéré. dait des militants. Les confréries perdirent
Le soufisme a ainsi imprégné de sa sen­ nombre d'adhérents, furent interdites dans
sibilité lyrique la culture musulmane : les pays laïcs (furquie kémaliste), mais
l'amour divin évoqué en termes d'amour aussi dans des pays touchés par le réfor­
platonique est un thème richement illus­ misme comme l'Arabie Saoudite.
tré dans les poésies persane, turque, our­ Cependant, il se maintient avec vigueur
dou, etc. Sa mise en valeur de la dimen­ dans de nombreuses régions : Afrique sa­
sion symbolique, intérieure, de tout ce hélienne, Maroc, Égypte, Caucase, sous­
qui apparaît a imprégné la miniature, la continent indien... En Égypte, seul pays où
calligraphie, les arts décoratifs... les confréries sont recensées, on estime
Mais depuis le XIXe siècle, l'irruption des qu'un dixième environ de la population est
modes de pensée occidentaux, de l'en- peu ou prou rattaché à une voie soufie. •

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 77


Clés de lecture I SOUFISME

-
a:
Al-GhazâlÎ : la Voie et la Loi
:z
.....
:E
&
et
.....
u 1 1 fut célébré de son vivant logétique factuelle. Dieu ne se modèle prophétique? Ghazâlî

.... et surnommé post mortem


« la preuve de l'islam »
l'exemplarité du parcours d'al­
prouve pas, Il se « goûte »,
comme l'ont toujours dit les
soufis. Seule la connaissance
met à profit la doctrine de la
« Lumière de Mahomet », ré­
fraction de la Lumière divine et
Ghazâlî* tient dans le fait qu'il gustative, fruit d'une discipline principe fondateur du cosmos,
ait affirmé, lui, le savant, que spirituelle accomplie sous la pour recentrer sur la personne
le soufisme est la voie suprême direction d'un maître, permet du Prophète la communauté,
menant à Dieu. de contempler les réalités di­ tentée à son époque par di­
Originaire du Khorassan, vines. La sainteté - « proximité verses « déviations » doctrinales.
Ghazâlî est d'abord le penseur de Dieu » en islam - se vit donc
officiel du pouvoir seldjoukide, dans l'au-delà des ratiocina­ Le respect de la Sunna
d'origine turque, qui gouverne tions des théologiens et des ar­ La vie spirituelle doit suivre la
alors l'Empire abbasside. De­ gumentations des juristes. Sunna* (exemple du Pro­
puis Bagdad, il réfute avec brio Dans le dernier extrait ci-contre, phète); elle doit donc être vé­
les doctrines qui inquiètent Ghazâlî s'emploie à établir une cue au sein du sunnisme *, qui
alors l'orthodoxie politico-reli­ filiation spirituelle entre les pro­ seul garantit la conformité de
gieuse sunnite, telles que l'éso­ phètes et les saints musulmans, l'expérience au message de la
térisme chiite ismaé lien*. tranchant ainsi dans ce débat Révélation. La réalité cosmique
Rompu à toutes les sciences is­ séculaire; qui sont les « héri­ de la Lumière de Mahomet s'ap­
lamiques, il ressent pourtant tiers » des prophètes dont par­ préhende aussi sur le plan mys­
un vide et traverse alors une lait Mahomet, les oulémas* gar­ tique, puisque l'illumination in­
grave crise qui se traduit par diens de la norme extérieure ou térieure, chez l'initié, s'alimente
une maladie nerveuse. Il se dé­ les saints soufis qui tendent à à cette lumière.
met de toutes ses fonctions et expérimenter intérieurement le L'influence de Ghazâlî a été et
mène durant une dizaine d'an­ reste majeure. Grâce à sa cau­
nées une vie de pérégrination tion scientifique, il a contribué
et de retraite. Lors d'une troi­ à réconcilier le sunnisme avec
sième étape enfin, il revient le soufisme, lequel n'a cessé
parmi les hommes pour diriger d'imprégner la culture islamique
les novices sur la Voie soufie, jusqu'au XIXe siècle. Suivant son
enseigner et parachever une modèle, beaucoup d'oulémas
œuvre qui ne compte pas moins et de juristes ont cheminé dans
de 35 ouvrages, parmi lesquels le soufisme, cherchant à con­
la Revivification des sciences de joindre la Loi et la Voie, la norme
la religion et l'incohérence des extérieure et l'expérience inté­
philosophes (Tahâfut al-falâsifa). rieure. À un moment où le juri­
disme envahissait l'islam,
Le « goût » de Dieu Ghazâlî a rappelé la hiérarchie
Quel est son enseignement? des valeurs au sein de l'islam;
Ghazâlî affirme la prééminence des siècles avant l'apparition
du dévoilement spirituel et de des fondamentalismes, il a sou­
l'inspiration sur la raison et les ligné que cette religion avait,
sciences qui en dépendent comme les autres, avant tout
théologie, scolastique, philo- une vocation spirituelle, et
sophie, droit... La théologie, que la conscience humaine
qu'il a longtemps pratiquée, n'a se réalise dans son propre dé­
à ses yeux qu'une valeur apo- lhyâ' 'ulûm al-dîn, manuscrit du x1v" siècle. passement. Éric Geoffroy

78 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° s Le Point


SOUFISME Al-Ghazâlî
........
<< Ne restreins pas la perfection ....
><
........
de l'homme à l'horizon de ton ego >> ...
La science qui mène au salut est de deux spirituel. Comme en a témoigné le Prophète,
• sortes : celle qui opère par le dévoile­ Abû Bakr [beau-père de Mahomet et premier
ment spirituel (mukâshafa), et celle qui calife] n'a pas devancé les autres Compagnons
concerne les actions humaines (mu'âmala). La du fait qu'il aurait plus jeûné, prié, lu le Coran,
première, qui correspond à la science ésotérique, émis des fatwas ou pratiqué la théologie, mais
est supérieure à toutes les autres. « On peut par quelque chose qui s'est déposé en son cœur.
craindre une issue malheureuse, a dit un initié, IBIDEM, 1, 22-23
pour celui qui ne porte pas une part de cette
science. » [ ... ] Par la science du dévoilement, La cinquième [faculté humaine] est la faculté
j'entends la lumière qui nail: dans le cœur lorsque sainte prophétique. Elle appartient en propre
celui-ci est purifié. Cette lumière éclaire maintes aux prophètes et à quelques saints. C'est en elle
réalités sur lesquelles on avait jusqu'alors les que se dévoilent [...] les connaissances issues
idées confuses; lorsqu'elles se manifestent ap­ du monde spirituel, et même du monde « sei­
paraît la véritable connaissance [...] ainsi que la gneurial», connaissances qui dépassent les ca­
contemplation de visu qui ne laisse aucun doute. pacités des facultés rationnelle et cognitive.
GHAZÂLÎ, REVIVIFICATION DES SCIENCES DE LA RELIGION [ ...] Il y a donc au-delà de la raison une dimen­
(IHYÂ' 'ULÛM AL·DÎN), 1, 19-20
sion à laquelle celle-ci n'a pas accès. De la même
façon, la raison se situe au-delà de la sensation
Un théologien qui se limite à controverser et à et du simple discernement, et se dévoilent en
faire l'apologie de son dogme, sans se préoccu­ elle des choses extraordinaires qui ne sont sai­
per de son état spirituel, ne peut être compté sissables ni par la sensation ni par le discerne­
parmi les savants.[...] La théologie scolastique ment. Ne restreins donc pas la perfection à l'ho­
('ilm al-kalâm) ne saurait ouvrir à la connais­ rizon limité de ton ego!
sance de Dieu ni procurer les fruits de la « science GHAZÂLÎ, LA NICHE DES LUMIÈRES (MISHKÂT AL·ANWÂR)

du dévoilement». Au contraire, elle est un voile


jeté sur cette connaissance . On ne peut parve­ Ma période de retraite spirituelle a duré envi­
nir à Dieu qu'au moyen de la discipline spiri­ ron dix ans, au cours desquels j'ai eu d'innom­
tuelle (mujâhada), qu'il a définie comme un préa­ brables, d'inépuisables dévoilements. J'ai su
lable à la guidance : « Ceux qui auront combattu alors avec certitude que les soufis sont sur la
en Nous, Nous les guiderons assurément sur Nos voie de Dieu, et que cette voie est la meilleure;
chemins. Dieu est, en vérité, avec ceux qui re­ leurs mœurs sont les plus pures que l'on puisse
cherchent l'excellence» (Coran, XXIX, 69). trouver. [... ] En effet, toutes leurs pensées et
[...] leurs actions, apparentes ou cachées, s'ali­
« Vous réduisez le rôle du théologien à préser­ mentent à la lumière de la prophétie, et il n'est
ver la foi du commun des croyants, me diras­ aucune lumière, sur terre, qui l'emporte sur
tu, et celui du juriste à sauvegarder la loi qui ré­ celle-ci. [ ...] Celui qui ne connaît pas la spiri­
git la société. Comment pouvez-vous ainsi tualité par la « gustation » (dhawq) ne perçoit
abaisser leur statut et négliger leur fonction?» de la réalité de la prophétie que le nom. En fait,
Sache que celui qui veut connaître Dieu par les les miracles des saints sont dans la lignée de
hommes s'égare; il faut d'abord connaître Dieu, ceux des prophètes, à un moindre degré bien
en cheminant sur Sa voie, alors tu connaîtras sûr. Tels furent les débuts de !'Envoyé de Dieu,
Ses hommes. Ne sois pas conformiste sur ce lorsqu'il allait s'isoler dans la grotte Hirâ' pour
point. Prends l'exemple des Compagnons du adorer Dieu et que les Arabes disaient : « Ma­
Prophète : leur précellence sur les autres mu­ homet brûle du désir de Dieu . »
sulmans ne provient pas de leurs connaissances GHAZÂLÎ, LA PRÉSERVATION DE L'ERREUR (AL·MUNQIDH MIN AL·DALÂL)
en théologie ou en droit, mais de leur science
orientée vers l'au-delà et de leur cheminement (TRADUCTIONS ORIGINALES D'ÉRIC GEOFFROY)

Le Point Hors-série n ° s I Novembre-décembre 2005 79


...-
Clés de lecture I SOUFISME

a::
Ibn 'ArabÎ:
...&:z la vérité de toutes les religions
:&
.......
C
u 1 bn 'Arabî* est le « Grand
Maître» de la spiritualité et
subtile peut troubler même les
apprentis soufis, et c'est pour­
d'lbn 'Arabî, universalisme de
la Révélation énoncé par le Co­
de l'ésotérisme islamiques. quoi, en pays musulman, les ran dans la notion de « Religion
Depuis son Andalousie natale cheikhs interdisaient souvent immuable» et que le Prophète
jusqu'à Damas, dernière étape à leurs disciples de lire l'œuvre a illustré maintes fois, lui qui
de ses pérégrinations, il a par­ d'lbn 'Arabî par eux-mêmes. affirmait que 124000 prophètes,
couru toutes les stations de la Cette doctrine accorde pour­ depuis Adam jusqu'à lui, avaient
Voie soufie. Désigné comme le tant une attention rigoureuse été envoyés à l'humanité.
« Sceau muhammadien de la à la lettre du Coran mais elle
sainteté » - le Sceau universel dérange le conformisme reli­ L'unité des religions
étant, selon l'islam, Jésus -, il gieux en explorant les possibi­ Sur ces bases, certains soufis
était dès lors investi pour lais­ lités de la Révélation. Ibn 'Arabî ont professé « l'unité trans­
ser une œuvre écrite aussi fut certes l'héritier de la tradi­ cendante des religions», thème
dense qu'abondante. tion soufie, mais il lui a offert auquel Ibn 'Arabî a fourni un
Œuvre paradoxale que la une formulation à la fois plus cadre doctrinal; toutes les
sienne : chaque jour davantage ample et plus précise. Le sou- croyances et donc toutes les
religions sont vraies car cha­
cune répond à la manifestation
Une doctrine aussi d'un Nom divin. Il y a ainsi une
unité fondamentale de toutes
subtile peut troubler
les lois sacrées, et chacune dé­
les apprentis soufis; tieQt une part de vérité. La di­
versité des religions est due à
c'est pourquoi, en pays
la diversité des « relations » que
musulman, les cheikhs Dieu entretient avec le monde,
et à la multiplicité des mani­
interdisaient souvent
festations divines. Puisque Dieu
à leurs disciples de lire est conforme à l'opinion que le
fidèle se fait de Lui, Ibn 'Arabî
l'œuvre d'lbn 'Arabî
en conclut d'abord que les
par eux-mêmes. croyances sont conditionnées
par les différentes manifesta­
tions de Dieu perçues par les
étudiée et traduite, source d'ins­ fisme postérieur est donc lar­ êtres et par la conception frag­
piration pour beaucoup de non­ gement débiteur de l'homme mentaire que chacun se fait de
musulmans après avoir fait l'ob­ et de son œuvre. Dieu; ensuite que Celui-ci ac­
jet de polémiques séculaires Les passages ci-contre sont ex­ cepte toutes les croyances
en terre d'islam, elle n'est pas traits des Futûhât makk iyya, - pas au même degré, bien sûr­
à la portée du premier venu. somme spirituelle exhaustive, car les conceptions humaines
On peut évoquer la complexité et des Fusûs al-hikam, ouvrage ne sauraient limiter l'être divin.
métaphysique, la formulation plus concis qui récapitule sa Enfin, quel que soit le destina­
allusive et la profusion de la doctrine métaphysique. Les taire du culte (Dieu dans ses
terminologie, mais en défini­ vers, enfin, proviennent du re­ diverses dénominations, mais
tive c'est le caractère initiatique cueil de poèmes mystiques Tar­ aussi la nature ou les idoles),
de l'œuvre qui explique qu'elle jumân al-ashwâq. Ils témoignent c'est toujours Dieu que
reste hermétique au plus grand de l'universalisme et du plura­ l'homme adore, même s'il n'en
nombre. Une doctrine aussi lisme qui animent la doctrine est pas conscient. E. G.

80 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° s Le Point


SOUFISME I Ibn 'Arabî
........
<< Dieu est trop immense ........
>C

pour être enfermé dans un credo >> ........


Les religions révélées ne sont diverses qu'il accomplit lui reviennent, et en définitive il
• qu'à cause de la diversité des « rela­ ne fait que se louer lui-même.[ ...] L'éloge qu'il
tions divines ». Si la « relation divine » adresse à ce qu'il professe est donc un éloge
qui demande qu'une chose particulière soit per­ qu'il s'adresse à lui-même. C'est pourquoi il blâme
mise dans la loi révélée était la même que celle ce que professe autrui, ce qu'il ne ferait pas s'il
qui demande qu'elle soit interdite, cela impli­ était équitable . Celui qui se limite à cet objet
querait que les décisions divines ne peuvent d'adoration particulier est de toute évidence un
changer, or il est établi qu'elles changent. Si ce ignorant, du fait même qu'il s'oppose aux convic­
n'était pas le cas, cela signifierait que cette pa­ tions d'autrui au sujet de Dieu. S'il connaissait,
role divine est incorrecte : « À chacun de vous, en effet, la parole de Junayd : « La couleur de
Nous avons donné une loi et une voie » (Coran, l'eau est celle de son récipient », il accepterait
V, 48). Or il est vrai que chaque communauté a de chacun sa propre croyance; il connaîtrait
une loi et une voie apportées par son prophète Dieu en toute forme et en toute profession de
ou son messager. [ ... J foi. De lui n'émane qu'une opinion, et non une
Nous savons de façon certaine que la relation science. C'est pour cela que Dieu a dit:« Je suis
de Dieu à Mahomet dans la religion qu'il lui a auprès de l'opinion que Mon serviteur a de moi»;
révélée est différente de la relation qu'il a éta­ Je ne Me manifeste à lui que dans la forme de sa
blie avec tout autre prophète. Si ce n'était pas croyance. Ainsi, la divinité des convictions dog­
le cas, et si la relation qui demande la révéla­ matiques est prisonnière des limitations; c'est
tion d'une loi spécifique était unique, alors les donc la divinité que contient le cœur de Son ser­
religions révélées seraient une. viteur. La Divinité absolue, quant à Elle, ne peut
IBN 'ARABÎ, LES ILLUMINATIONS DE LA MECQUE (FUTÛHÂT être contenue par rien, car Elle est l'essence des
MAKKIYYA), 1, 265
choses et l'essence d'Elie-même.
IBN 'ARABÎ, LES CHATONS DE LA SAGESSE (FUSÛS AL-HIKAM)

Les doctrines religieuses divergent en fonction


de la divergence des regards qui sont portés sur Prends garde à ne pas te limiter à un credo par­
Lui. Or, chaque personne qui regarde ainsi n'adore ticulier en reniant tout le reste, car tu perdrais
et ne professe que ce qu'elle a amené à l'exis­ un bien immense [ ...J. Que ton âme soit la sub­
tence dans son propre cœur. Elle n'a donc amené stance de toutes les croyances, car Dieu est trop
à l'existence qu'une chose créée, et non le Dieu vaste et trop immense pour être enfermé dans
réel. Mais c'est pourtant dans cette forme doc­ un credo à l'exclusion des autres. Il a dit en ef­
trinale qu'il Se manifeste à elle. L'Essence en tant fet : « Où que vous vous tourniez, là est la face
que telle est unique, mais tu ne peux Le perce­ de Dieu» (Coran, Il, 115), sans mentionner une
voir qu'ainsi [dans le monde de la relativité]. direction plutôt qu'une autre.
IBIDEM, IV, 211 IBIDEM

Tout ce qui est autre que Dieu est fabriqué, et Mon cœur est devenu capable de toutes les
les dieux des croyances sont fabriqués. Abso­ formes/Une prairie pour les gazelles, un cou­
lument personne n'adore Dieu tel qu'en L ui­ vent pour les moines/Un temple pour les idoles,
même. Il n'est adoré qu'en tant qu'il est fabri­ une Ka'ba pour le pèlerin,/Les Tables de la Thora,
qué par l'adorateur. le Livre du Coran./Je professe la religion de
IBIDEM, IV, 229 l'Amour, et quelque direction/Que prenne sa
monture, l'Amour est ma religion et/Ma foi.
IBN 'ARABÎ, TAR/UMÂN AL-ASHWÂQ (L'INTERPRÈTE DES DÉSIRS)
Celui qui professe une foi dogmatique loue uni­
quement la divinité incluse dans sa profession
de foi et à laquelle il se rattache. Les œuvres (TRADUCTIONS ORIGINALES D'ÉRIC GEOFFROY)

Le Point Hors-série n ° s I Novembre-décembre 2005 81


Repères I SOUFISME

l'approfondissement de la vie
intérieure. Elle a été précisée


par al-Jazûli, dont les disciples
fondèrent la confrérie des lsâ­
wiyya. Partisans d'un islam ou­
vert, présents dans les Balkans,
l'Afrique saharienne, l'océan
Indien, l'Asie du Sud-Est, la
Chine, l'Europe et les États-Unis,
Les confréries les shâdhilis participent, selon xv" siècle, elle joua un rôle très
les pays, à la lutte contre le important dans l'Empire otto­
wahhabisme* et les autres man, et gagna l'Égypte et le
formes d'intégrisme de l'islam. Maghreb au xv1• siècle. Elle est
Les shâdhilis égyptiens sont aujourd'hui la plus influente
AHMADIYYA bérale et se développe notam­ aussi réputés pour la beauté confrérie soufie en Égypte.
Mouvement contemporain ment dans le sous-continent in­ de leurs chants.
fondé en 1899 à Qadyan au dien, en Indonésie, au Nigeria MAWLAWIYYA
Pendjab (Inde) par le soufi Mirza et au Kenya. Les ahmadis sont KHALWÂTIYYA Confrérie anatolienne des mev­
Ghulam Ahmad (1839-1908), qui déclarés apostats par le sun­ Cette confrérie, liée à l'origine levi, dit aussi « derviches tour­
se présentait comme le mahdi, nisme* pakistanais. au chiisme* (cf. p. 84), est née neurs». Installée à Konya (Tur­
le futur messie. Sa pensée en Azerbaïdjan et en Anatolie quie), elle est apparue au
donna naissance à deux mou­ SHÂDHILIYYA vers le x11• siècle et a adopté la xm• siècle. Elle tire son nom de
vements très différents : la Ja­ Confrérie soufie* qui doit son théosophie d'lbn 'Arabi* (cf mawlânâ, titre porté par son
mât'at-i Ahmadiyya, basée à Qa­ nom à Abû Hasan 'Ali al-Shâd­ p. 80). Un certain 'Umar al­ fondateur, le grand poète soufi
dyan, très puissante aujourd'hui hili. Elle se répandit au Khalwâti, mort en Syrie en Rûmi*. Elle est célèbre pour
au Pakistan, en Inde et en x1v• siècle au Maghreb avant 1337, en aurait défini les règles. les pratiques (danse et mu­
Afrique noire. Elle toucherait de gagner l'Égypte (où elle est Elle encourage l'effort indivi­ sique) utilisées par ses adeptes
plusieurs millions de personnes l'une des plus importantes re­ duel d'ascétisme en prônant pour atteindre l'extase.
(10 millions en 1980 , dernier censées), la Syrie et l'Arabie. la retraite (kha/wa). Dès le
chiffre connu) et prétend re­ Elle compta parmi ses adeptes MÛRIDIYYA (MOURIDISME)
présenter le seul vrai islam. La les orientalistes René Guénon* Cette confrérie fut fondée en
et Frithjof Schuon*. Indivi­ Musiciens au festival 1866 au Sénégal par Ahmadou
deuxième branche, Ahmadiyya
pa kistanais de musique
anjuman ishaat-i Islam, basée dualiste, la « voie» shâdhilite soufie du sanctuaire Bamba Mbaké (1853-1927), qui
à Lahore, est beaucoup plus li- insiste particulièrement sur de Baba Shah Jamal. appartenait lui-même à la Qâ­
diriyya et recruta principale­
ment dans l'ethnie Wolof. Ses
membres portent l'appellation
de murîd, terme arabe qui si­
gnifie « novice » mais qui, au
x11• siècle en Andalousie, ser­
vait à désigner les soufis.
Bamba Mbaké déclarait être
chargé par l'ange Gabriel de
rénover l'islam au Sénégal en
exaltant la valeur du travail
manuel. À Touba, « la ville de
la Félicité», qui abrite l'une
des plus grandes mosquées
d'Afrique, son tombeau fait l'ob­
jet d'un pèlerinage annuel obli­
gatoire pour tous ses adeptes.
Au Sénégal où les confréries
(Qâdiriyya, Tijâniyya, Layene... )

82 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n' 5 Le Point


SOUFISME I Repères

CHRONOLOGIE SOUFIE
632. Mort de Mahomet.
801. Mort de Râbi'â, femme soufie, l'un des premiers
chantres de l'amour divin.
87o-g1. Codification et compilation des hadiths,
paroles et gestes du Prophète.
850-1000. École soufie de Bagdad.
structurent la société autant QÂDIRIYYA 911. Mort de Junayd al-Bagdâdî, qui a démontré
que la religion, le mouridisme Confrérie très active et large­ l'orthodoxie du soufisme.
représenterait près d'un quart ment répandue à travers le 922. Exécution de Hallâj. Persécutions contre le soufisme.
de la population. La confrérie monde musulman, de l'Afrique 90D-1100. Maturation du soufisme, dont témoigne
est très impliquée dans la vie noire à la Malaisie en passant al-Ghazâlî (1058-1111).
économique (culture de l'ara­ par la Turquie. Elle doit son 1165-1240. Ibn 'Arabî, métaphysicien et poète.
chide, commerce, immobilier). nom au prédicateur hanbalite* 1100-1500. Formation des confréries, âge d'or de la poésie
Très médiatisés et adeptes du du x11• siècle 'Abd a-Qâdir al­ mystique persane ('Attâr mort vers 1220; Rûmi en 1273,
prosélytisme, les mourides sont Jîlâni*. Elle est très présente Hâfiz vers 1389 ... ).
également très actifs en Eu­ dès le xv• siècle au Proche­ 1219-1300. Crise des confréries, victimes des invasions
rope et aux États-Unis. Orient et en Inde, notamment mongoles.
au Pendjab. Au x,x• siècle, des 1492. Chute de Grenade : fin de l'islam dans la péninsule

Au Sénégal Qâdiris soutinrent Abd el-Ka­ ibérique.


der* dans sa lutte contre la co­ 1658. Apogée de l'Empire moghol aux Indes.
où les confréries lonisation française. 1700-1900. Déclin des Empires musulmans
structurent (ottoman, perse et moghol).
RIFÂ'IYYA 1792. Mort de 'Abd al-Wahhâb, père du wahhabisme;
la société autant Confrérie active en Orient, ap­ après un compagnonnage réformiste avec le soufisme,
que la religion, parue vers la fin du x11• siècle le rejet mutuel des deux mouvements s'affirme.
en Irak et qui se réclame d'Ah­ 1837. Mort d'Ahmad Ibn ldrîs, figure majeure
le mouridisme mad ibn 'Ali al-Rifâ'i (1106- du renouveau soufi.
représenterait 1182), juriste arabe de la tra­ 1864. Mort d'al-Hajj Umar Tal, soufi tidjane bâtisseur
dition chaafite*. d'un État islamique en Afrique de l'Ouest.
près d'un quart 1883. Mort de l'émir Abd el-Kader, soufi algérien
de la population. TCHICHTIYYA et résistant à la colonisation française.
Ordre mystique très présent 1930-2000. L'Europe découvre le soufisme, avec les œuvres.
en Inde, qui tire son nom de de Louis Massignon*, René Guénon, Frithjof Schuon et
NAQCHBANDIYYA la localité de Tchicht, en Syrie, Henry Corbin*.
Cette confrérie d'inspiration d'où était originaire son fon­
sunnite* orthodoxe (stricte ad­ dateur, Abû lshâq. Elle se dé­
hésion à la Sunna* de Maho­ veloppa au x11• siècle à partir milite pour un retour à l'islam tion... L'obligation essentielle
met) doit son nom à Bahâ' al­ de la ville d'Ajmer (Rajasthan, des origines. est de fonder sa propre opinion
dîn al-Nasqshabandî (mort en Inde). Elle est très inspirée par à partir de la méditation per­
1389). Elle s'est répandue au la pensée d'lbn 'Arabî. La pra­ TIJÂNIYYA sonnelle et de rintercession du
x,ve siècle chez les Turcs d'Asie tique de la musique et de la Confrérie qui doit son nom à cheikh fondateur à l'exclusion
centrale, qui furent ainsi rat­ poésie va de pair avec un as­ Ahmad al-Tijâni (1737-1815), qui de toute autre (ainsi les visites
tachés au sunnisme, puis s'im­ cétisme qui emprunte aux tech­ en fut le promoteur en Algérie aux tombeaux des autres saints
planta en Asie mineure et en niques du yoga. !:ordre donna puis au Maroc. Sa règle -, qu'al­ sont-elles interdites). La confré­
Inde où elle fut introduite par naissance à d'autres confréries Tijâni assurait avoir reçue de rie se fait remarquer par sa
le conquérant Bâbur; elle par­ comme la Sâbiriyya et la Nizâ­ Mahomet lui-même - est re­ grande capacité d'adaptation.
ticipa activement à la vie spi­ miyya. Elle a influencé au dé­ marquable par sa simplicité Elle est particulièrement pré­
rituelle sous les Moghols, puis but du xx' siècle le mouvement ni retraite, ni pratique ascétique, sente au Maghreb et en Afrique
aux tentatives de réforme du religieux anti-occidental de ni rituel compliqué, ni référence noire, notamment au Sénégal.
x,x• et du xx• siècle. Deoband (Uttar Pradesh), qui à de longues chaînes de filia- C. G.

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 83


(,1 {
CHIISME I Introduction

Loin de l'image d'intolérance et de fanatisme


qu'en a donné l'Iran de Khomeiny, le chiisme
représente une incarnation de l'islam spirituel
et ésotérique, ouvert aux autres religions.
Il a aussi donné naissance à une riche tradition
philosophique, toujours vivace.

LE CHIISME,
MESSIANISME ISLAMIQUE

r
Daniel de Smet

islam chiite*, naguère quasiment in­ Le prophète Mahomet ayant négligé de


connu en Occident, s'est manifesté régler sa succession à la tête de la com­
au monde par la révolution iranienne munauté musulmane, sans doute parce
(1979), dont l'ayatollah Khomeini fut le qu'il se considérait comme le dernier
principal inspirateur. Depuis lors, il fait messager avant la fin imminente du
la une des journaux, avec l'action du Hez­ monde, sa mort en 632 opposa deux
bollah durant la guerre civile libanaise et conceptions inconciliables de la nature
Daniel les événements récents en Irak. À travers du pouvoir politique et spirituel. Pour
deSmet, ces faits d'actualité, le chiisme se révèle les sunnites, la mort de Mahomet, le
spécialiste comme une forme d'islam rigoriste, in­ "Sceau des Prophètes», marque la fin de
de l'influence
transigeante, fanatique et la Révélation : après lui,
néoplatonicienne
dans l'islam,
intégriste. Cette image est personne ne peut pré­
chercheur à l'Institut pourtant en contradiction L'inspiration divine tendre agir sous inspira­
supérieur de flagrante avec le chiisme continue, après tion divine directe, la com­
philosophie traditionnel, qui fait preuve Mahomet, à soutenir munauté étant dirigée par
(Hoger lnstituut d'une grande richesse in­ un chef politique, élu de
Wijsbegeerte) tellectuelle. Jusqu'à l'aube la communauté façon"démocratique» et
de l'Université
du xx• siècle, le chiisme, à travers l'imam, supposé appliquer la Loi
catholique de
"cette forteresse de l'éso­ chef charismatique. révélée par le Prophète.
Louvain. À paraître
Les Épîtres de térisme en islam » selon En revanche, les chiites re-
la Sagesse. Édition et les termes de l'islamologue fusent d'admettre un tel
traduction du canon français Henry Corbin*, incarnait en ef­ arrêt de l'inspiration divine. Après Ma­
druze (Peeters). fet l'islam spirituel, au même titre que le homet, elle continue à soutenir la com­
soufisme (cf. p. 74) sunnite*. li semble munauté par l'intermédiaire d'un chef
avoir subi récemment une remarquable charismatique, dont le pouvoir tempo­
transformation, dont il convient de bien rel et spirituel repose sur une science di­
saisir les enjeux. vine : l'imam. " Le monde ne pourrait,.

Le Point Hors-série n ° s I Novembre-décembre 1 85


Introduction I CHIISME

• subsister un seul jour sans la présence sociales les plus démunies. Leurs révoltes
de l'imam », dit une sentence célèbre. furent pourtant éphémères, réprimées
Dès lors, les chiites affirment que Ma­ dans le sang par le pouvoir sunnite et sou­
homet a désigné comme successeur Ali, vent réprouvées par les imams eux-mêmes.
l'époux de sa fille Fatima. Or, cette no­
mination n'était pas seulement politique. Les trois grands courants
Le Prophète confia à Ali un savoir initia­ Loin de former une unité, le chiisme, dès
tique, la connaissance du sens caché (bâ­ la mort d'Ali en 661, a donné naissance à
tin) de la Révélation, ainsi que la clé de une pléiade de mouvements qui se dis­
l'exégèse (ta'wiO, qui permet de dégager putèrent l'identité de l'imam légitime. Trois
les vérités cachées sous le sens littéral grands courants subsistent à ce jour, qui
ont des conceptions diver­
gentes sur l'imamat, tout en
ayant développé leur propre
Le r 2 e imam, considéré doctrine théologique : le zay­
comme le mahdi, vit disme*, assez proche du sun­
nisme, dont la plupart des fi­
en occultation depuis dèles vivent au Yémen;
le xe siècle et réapparaîtra l'ismaélisme*, centré sur une
triomphalement succession de cycles de sept
imams, dont une des multiples
à la fin des temps. ramifications, surtout présente
en Inde, est dirigée par l'Agha
Khan; enfin, de loin la famille
et apparent (zâhir) du texte révélé. Ce chiite la plus nombreuse, celle des ima­
« dépôt » fut transmis par Ali à ses des­ mites* ou duodécimains : majoritaire en
cendants, qui forment la lignée des imams, Iran et en Irak, elle compte une importante
les seuls successeurs légitimes du Pro­ communauté au Liban. Leur 12e imam,
phète. En revanche, les trois premiers ca­ considéré comme le mahdi, vit en occul­
lifes (Abû Bakr, Omar et Othman), ainsi tation depuis le x_e siècle, pour réapparrul:re
que les Omeyades et les Abbassides, sont triomphalement à la fin des temps.
considérés comme des imposteurs, voire Par la force des choses, les imams et leurs
des infidèles. fidèles se sont avant tout concentrés sur
Représentant un islam minoritaire - moins l'aspect religieux de leur mission. Por­
de 10 % des musulmans actuels -, les teurs d'une connaissance ésotérique qui
imams ont généralement adopté une at­ concerne le sens caché du Coran, les
titude politique pragmatique et prudente imams sont chargés d'enseigner cette
face aux persécutions dont ils furent vic­ gnose aux disciples jugés dignes. Avant
times, préférant l'enseignement religieux son initiation, le néophyte doit souscrire
et spirituel à l'action politique. à un pacte d'allégeance, s'engageant à
Toutefois, dès le début, le chiisme a vé­ obéir à l'imam en toutes circonstances et
hiculé des attentes messianiques. La plu­ à garder secrets les enseignements qui
part des imams étaient entourés de dis­ lui sont confiés: c'est la fameuse« disci­
ciples exaltés, qui voyaient en eux le mahdi, pline de l'arcane» (taqîya), à la fois une
le Messie, qui se lèvera avec l'épée pour mesure de sécurité face aux menaces sun­
faire régner la justice avant l'avènement nites et une garantie contre la« profana­
du Jugement dernier. Ce messianisme en­ tion des secrets ».
gendra d'innombrables révoltes contre La recherche du sens caché du Coran et
l'ordre établi. Des aventuriers, se récla­ de toutes les révélations antérieures a
mant de la descendance d'Ali, se firent permis aux chiites d'intégrer dans leur
passer pour l'imam mahdi et menèrent pensée des éléments empruntés aux phi­
leur propagande auprès des exclus de la losophies et aux religions antéislamiques
société musulmane : les non-Arabes, les le néoplatonisme et l'aristotélisme, la
esclaves noirs, les membres des classes gnose chrétienne, la haggada juive, les re-

86 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


CHIISME I Introduction

ligions iraniennes et l'hindouisme. Cette nie entre l'islam chiite, la philosophie Ali blessé
ouverture constitue toute la richesse du d'Avicenne* (cf p. 64) et le soufisme. Ce à la bataille
chiisme et explique son apport majeur à patrimoine exceptionnel a été révélé au du Chameau,
l'histoire intellectuelle de l'islam. public européen grâce aux infatigables fresque du
Dès le xe siècle, des philosophes ismaé­ labeurs d'Henry Corbin. xv11• s., Ispahan,
liens élaborèrent en Iran de remarquables mosquée de
cosmologies visant à expliquer les don­ Apparition des ayatollahs l'imam Zahdah.
nées coraniques à la lumière d'une réflexion Alors, comment expliquer que la pensée
philosophique s'inspirant de Plotin* et chiite, si tolérante à ses heures de gloire,
d'Aristote*. Les xe et xJ" siècles constituent puisse avoir engendré les dérives du kho­
l'âge d'or de l'ismaélisme, lorsque régna meinisme, prônant un islam totalitaire,
en Égypte la dynastie des Fatimides(969- obscurantiste et hostile à toute influence
1171 ). Soucieux de rivaliser avec les Ab­ extérieure? D'autant plus que, selon la
bassides sunnites, les Fatimides attirèrent doctrine duodécimaine, l'occultation du
au Caire philosophes, théologiens et 12e imam, le seul guide légitime de la com­
hommes de science, dotant la capitale de munauté, marque la suspension de toute
bibliothèques, d'hôpitaux, d'observatoires activité politique jusqu'au moment de son
et d'une« Maison de la Sagesse», vouée à retour eschatologique. Certains théolo­
l'étude des sciences profanes. giens, oubliant le caractère spirituel et éso­
Après la disparition de cette dynastie, le térique du chiisme, ne se sont intéressés
chiisme duodécimain prit la relève en qu'à la lettre de la Loi islamique, dont ils
Iran. Dans les somptueuses villes ira­ proposèrent une interprétation proche
niennes, les souverains safavides ont pa­ des courants sunnites les plus rigoristes.
tronné les sciences et les arts. La pensée En outre, s'étant organisés en une sorte
chiite s'exprimait alors dans les écrits de de clergé fortement hiérarchisé, leurs chefs
philosophes de premier ordre( dont Mollâ - portant le titre d'ayatollah(« le signe de
Sadrâ* est sans doute le plus connu), Dieu ») - se sont arrogé des droits qui ne
inaugurant une tradition philosophique devaient revenir qu'au 12e imam occulté.
qui a perduré jusqu'au début du xxe siècle La figure de Khomeiny est le produit de
et dont le but était d'établir une harmo- cette évolution complexe. •

Le Point Hors-série n ° S I Novembre-décembre 2005 1 87


...-
Clés de lecture I CHIISME

a:
L'imamat
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... A
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u u cœur du chiisme* se de Hussein comme une « pas­

.....
situe la figure de l'imam, sion », décrite en des termes
l'unique successeur lé­ cruels et sanglants qui évoquent
gitime du prophète Mahomet. la passion du Christ. Le « mar­
À la fois leader politique et tyre» de Hussein est encore cé­
guide spirituel, l'imam est por­ lébré chaque année en pays
teur d'un savoir secret et ini­ chiite, donnant lieu à des scènes
tiatique. li est la source de toute d'automutilation qui doivent
science, la porte donnant ac­ rappeler la souffrance de Hus­
cès à la « cité de la connais­ sein à Karbala. Un véritable
sance ». Il est le maître dont culte a été voué au sang de Hus­
l'instruction indique au disciple sein, entouré de légendes qui
la voie menant au salut. Ce sa­ Ali, gendre de Mahomet, vénéré par les chiites. rappellent la vénération du Saint
voir donne à l'imam un pouvoir Sang dans le christianisme.
surnaturel qui lui permet d'ac­ Le sang séché de Ainsi, le sang séché de Hussein,
complir des miracles et de maî­ recueilli dans un flacon, rede­
triser les forces de la nature. Hussein, recueilli dans vient liquide chaque année au
un flacon, redevient jour anniversaire du massacre
Les miracles d'Ali liquide chaque année de Karbala.
La littérature chiite nous a Le martyre de Hussein et toutes
transmis des milliers de tradi­ au jour anniversaire du les injustices faites aux chiites
tions rapportant les faits et massacre de Karbala. seront vengés à la fin des
gestes, les paroles pleines de temps, lorsque le 12e imam sor­
sagesse et les exploits mer­ Prototype de l'imam infaillible, tira de sa retraite, l'épée à la
veilleux de chaque imam. Les chef charismatique et thau­ main, pour faire régner la jus­
textes traduits proviennent maturge, il maîtrise les eaux de tice sur terre et infliger aux ty­
d'un de ces recueils, le Livre de !'Euphrate, comme Jésus calma rans leur juste châtiment. Fils
la bonne direction (Kitâb al-ir­ la tempête. Tous les poissons du 11e imam et d'une princesse
shââ) du théologien duodéci­ le saluent, à l'exception des es­ byzantine, il parlait déjà au ber­
main Shaykh al-Mufîd (mort en pèces sans écailles, impures ceau, comme Jésus le fit selon
1022). Tout en nourrissant la selon la loi musulmane, qui fi­ le Coran. Certaines traditions
spiritualité et la foi du croyant gurent les adversaires d'Ali et affirment même qu'il récitait le
chiite, ces traditions ouvrent des chiites. Coran dans le ventre de sa
de larges perspectives aux his­ mère. Caché dès sa naissance
toriens de la religion, puis­ La passion de Hussein pour le soustraire à la mal­
qu'elles offrent de nombreux L'imamat se transmit aux deux veillance des sunnites*, il resta
parallèles avec les légendes fils d'Ali, Hassan et Hussein, qui en contact avec ses fidèles par
prophétiques juives et le culte forment avec leur mère Fatima, des intermédiaires. Mais en 942,
des saints en chrétienté. la fille du Prophète, les « gens tout lien fut rompu : il vit dé­
Ali, gendre et neveu de Maho­ de la maison» (ah/ al-bayt). D'in­ sormais retiré dans une grotte,
met, « dépositaire» du sens ca­ nombrables traditions expri­ dont personne ne connaît la lo­
ché du Coran et « fondement » ment la tendresse de Mahomet calisation. Dieu prolonge sa vie
de l'imamat, fait l'objet d'une pour ces deux petits-neveux. jusqu'au jour de sa manifesta­
vénération particulière de la Pourtant, Hussein sera massa­ tion, attendue avec impatience
part de tous les chiites, qui lui cré par les sunnites en 680 à la depuis dix siècles par des mil­
attribuent des connaissances bataille de Karbala, en Irak. Les lions de chiites duodécimains.
et des pouvoirs extraordinaires. chiites présentent le meurtre Daniel de Smet

88 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


CHIISME Imamat
......
<< Ils saluèrent Ali comme ......
>C

Commandeur des Croyants >> .......


_,6_ L'Envoyé de Dieu [Mahomet] a dit:« Je en désordre et recouverts de poussière, alors
� suis la cité de la connaissance et Ali qu'il tenait quelque chose en main. Je lui de­
W en est la porte. Quiconque veut ac- mandais alors : « ô Envoyé de Dieu, pourquoi
quérir la connaissance doit l'apprendre de la es-tu couvert de poussière? » Il répondit : « Cette
bouche d'Ali. » nuit, j'ai fait un voyage en Irak, à un endroit ap­
pelé Karbala. J'y ai assisté au massacre de mon
Les eaux de !'Euphrate étaient sorties de leur fils Hussein et d'un nombre de mes enfants et
lit et elles continuaient à monter de sorte que membres de ma famille. Je n'ai pu résister à la
les habitants de Kufa craignèrent d'être noyés. tentation de recueillir un peu de leur sang : le
Alors, ils firent appel au Commandeur des voici, je le tiens dans ma main. » Il ouvrit sa main
Croyants [Ali]. Celui-ci prit l'âne de !'Envoyé de et dit : « Prends-le et conserve-le. » Je le pris : il
Dieu pour monture, se mit en route, accompa­ ressemblait à de la terre rouge. Je le mis dans
gné de nombreuses personnes, et arriva aux un flacon, le fermai avec un bouchon, et le
rives de l'Euphrate. li mit pied à terre, fit ses conservai. Quand Hussein quitta La Mecque
ablutions et pria seul, tandis que les gens le re­ pour se rendre en Irak, je sortis le flacon chaque
gardaient. Il invoqua Dieu par des prières, puis jour et chaque nuit, afin de sentir et d'observer
s'avança vers !'Euphrate, un bâton à la main. Il son contenu. Puis je me mis à pleurer sur son
donna un coup dans l'eau avec le bâton, en di­ sort. Quand arriva le 10 Muharram, le jour où
sant : « Décrois, avec la permission et la volonté Hussein fut tué, je sortis le flacon. Au début de
de Dieu. » Le niveau de l'eau baissa aussitôt, à la journée, tout était dans son état habituel,
tel point que les poissons qui étaient au fond mais le soir il contenait du sang frais. J'en fus
apparurent. Quelques espèces pourtant restè­ fortement saisi et je pleurais.
rent muettes : les anguilles et autres poissons
sans écailles. Les gens, étonnés, lui demandaient [Mohammed al-Mahdî, le douzième imam] est
pour quelle raison certaines espèces parlaient, le Maître de l'épée qui fera triompher la Vérité
tandis que d'autres se taisaient. Ali répondit et dont on attend la venue pour instaurer le
alors : « Dieu fit que les poissons rituellement règne de la foi. [...] Alors sera accomplie la pré­
purs m'adressèrent le salut, tandis que ceux dication de l'Envoyé de Dieu : « Les jours et les
dont la chair est illicite et impure sont restés nuits ne viendront pas à terme, sans que Dieu
muets. » m'envoie un homme de ma famille, qui portera
le même nom que moi. li remplira la terre de
Hassan, le fils d'Ali, ressemblait au Prophète de justice et d'équité comme elle est remplie à pré­
la tête jusqu'à la poitrine, tandis que Hussein lui sent d'oppression et de tyrannie. »
ressemblait de la poitrine jusqu'aux pieds. C'était SHAYKH AL·MUFÎD, LIVRE DE LA BONNE DIRECTION

les deux préférés de !'Envoyé de Dieu parmi tous (KITÂB AL·IRSHÂD), TRAD. ORIGINALE D. DE SMET

les membres de sa famille. [ ... ] Un jour, le Pro­


phète dit:« ô mon Dieu, je les aime tous les deux
et j'aime celui qui les aime. Quiconque aime Has­
san et Hussein, je l'aime aussi; celui qui m'aime
est aimé de Dieu; celui qui est aimé de Dieu en­
trera au Paradis. En revanche, quiconque les
hait, je le hais aussi et Dieu le hait; celui qui est
haï de Dieu entrera en Enfer. »

L'Envoyé de Dieu nous quitta un soir et il dis­


parut pendant un long moment. Quand il revint
à nous, ses vêtements et ses cheveux étaient

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 89


...a:-
Clés de lecture I CHIISME

L'apparent et le caché
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a distinction entre l'appa­ et unique réalité. L'apparent est rent et du caché. Dans son Livre

.....
rent (zâhir) et le caché (bâ­ au caché ce que l'âme est au des sources (Kitâb al-yanâbî),
tin) est un trait caracté­ corps : il faut les deux pour faire Abû Ya'qûb al-Sijistânî* dégage
ristique de la pensée chiite*. un être humain. le sens caché du Paradis et de
Tous les textes révélés par les !'Enfer. Philosophe d'inspiration
Prophètes - la Torah, les La tentation ésotérique néoplatonicienne, il associe le
Psaumes, l'Évangile et, bien sûr, Dès lors, le chiisme duodéci­ Prophète et l'imam aux deux hy­
le Coran - comportent un sens main et l'ismaélisme* prônent postases* de Plotin* : l'intellect
littéral et apparent, derrière le­ en général un strict équilibre et !'Âme, qui forment un couple
quel se cache une signification entre la Loi révélée par le Pro­ indissociable. Par leur inter­
profonde, inaccessible aux pro­ phète et son exégèse ésoté­ médiaire, le disciple atteindra
fanes. Dégager ce sens caché, rique enseignée par l'imam. le Paradis : c'est la béatitude de
en soumettant la lettre de la Ré­ Dissocier le Prophète et l'âme humaine qui, grâce à la
vélation à une exégèse ésoté­ l'imam, Mahomet et Ali, en pré­ gnose salvatrice émanant de
rique (ta'wîO, est le privilège férant l'un à l'autre, présente !'Âme ou de l'imam, est deve­
de l'enseignement donné aux un double danger, qui a tou­ nue immortelle, s'étant unie à
chiites initiés par les imams ou jours existé au sein même du son origine céleste, l'intellect.
leurs représentants. chiisme. En effet, s'il y a des Cet état paradisiaque d'un re-
théologiens qui, à l'instar des
sunnites* « orthodoxes », li­
mitent l'islam à un système ju­
ridique dépourvu de spiritua­
lité, en marge sont apparus
des mouvements extrémistes
qui rejettent le sens apparent
Al·bâtin, l'occulté. pour ne maintenir que l'aspect Al·zâhir, l'apparent.
ésotérique. Certaines sectes
L'apparent se rapporte au ca­ tour à l'origine nécessite ce­
ché comme le symbole se ré­ pendant l'observance de la lettre
Le chüsme prône
fère à la réalité symbolisée. Tou­ de la Loi. Celle-ci agit comme
tefois, les auteurs chiites un strict équilibre un poison employé en méde­
rejettent catégoriquement la entre la Loi révélée cine. Administré avec modéra­
démarche de certains philo­ et 'exégèse ésotérique. tion, le médicament guérit la
sophes musulmans - comme maladie, tout comme la Loi ga­
rarâbî* (cf p. 62) ou Averroès* rantit le bien-être de la société
(cf. p. 66) - qui réduisaient la ismaéliennes, comme les Qar­ et constitue une étape indis­
lettre du Coran à une simple al­ mates* du Bahreïn ou les« .ASr pensable dans l'élévation vers
légorie, formulée par le Pro­ sassins* » d'Alamût en Iran, la béatitude, à condition qu'elle
phète afin de transmettre ont même aboli la Loi en fa­ reste liée à son sens caché. Mais
quelques notions morales élé­ veur d'une religion purement l'abus du médicament peut tuer,
mentaires à la masse ignorante, ésotérique, sans observances tout comme l'idolâtrie de la Loi
incapable d'accéder à une pen­ ou contraintes religieuses ex­ dissociée de son sens caché
sée rationnelle. Pour les chiites, térieures, comme la prière ou voilà la signification de !'Enfer
le sens apparent a une valeur le jeûne du ramadan. selon Sijistânî. Face au chiisme
intrinsèque, étant lié de façon Les textes traduits ici, de tradi­ « islamiste » inspiré par Kho­
indissoluble au sens caché : il tion ismaélienne, insistent sur meiny, ce texte conserve toute
y a là deux aspects d'une même la complémentarité de l'appa- son actualité. D. S.

90 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors·série n ° S Le Point


CHIISME I Apparent et caché

....>C
.......

<< Le sens apparent est l'enveloppe


extérieure du sens caché>>
_._ Le sens caché, c'est la religion divine turels et les faire disparaître, de sorte que leur
� que professent les Amis de Dieu; le sens forme initiale n'est plus perceptible. De même,
:W apparent, ce sont les Lois religieuses les Lois religieuses, privées de science, sont
et les symboles[ qui se réfèrent à la religion di­ mises en œuvre pour assurer le bien-être du
vine]. La religion est l'âme et l'esprit des Lois, monde naturel et le maintien des hommes qui
alors que les Lois sont le corps et la manifes­ y vivent. Mais par le feu ardent qu'elles contien­
tation extérieure de la religion. Tout comme le nent, leur pratique exclusive détruit la forme
corps ne peut subsister sans l'âme, vu qu'elle subtile et génère le doute et la confusion[ ... ].
en représente la vie, et que l'âme ne peut sub­ Les Lois sont comme un poison qui tue. La na­
sister sans le corps puisqu'il est pour elle une ture produit le poison pour guérir les hommes
enveloppe charnelle, de même le sens apparent en certaines circonstances précises. Mais si
des Lois ne peut subsister sans la religion éso­ on prend du poison sans modération, il détruit
térique, car elle en représente la lumière et l'es­ la vie et empêche de jouir des plaisirs de ce
sence : elle est l'âme qui les anime. Par ailleurs, monde sensible.
le sens caché ne peut exister sans le sens ap­ Le feu de !'Enfer est présent partout en ce bas
parent, puisque ce dernier en est l'enveloppe monde : aucun lieu n'en est dépourvu. Par
extérieure, le symbole qui s'y réfère. Ainsi, le contre, le Paradis ne se trouve pas n'importe
sens apparent est la science de ce bas monde, où : il est en un endroit bien déterminé. Par­
qui n'est perceptible que par les phénomènes tout où est le Paradis, un gardien lui est affecté
extérieurs. Le sens caché, en revanche, est la qui ne permet pas à n'importe qui d'y entrer.
science de !'Au-delà, qui n'est perceptible qu'à Mais !'Enfer est bien apparent, incandescent,
travers lui. ouvert à tout le monde. De même, les Lois re­
JA'FAR IBN MANSÛR AL·YAMAN, LE LIVRE DU MAÎTRE ligieuses et leurs contraintes existent partout,
ET DU DISCIPLE (KITÂB AL·'ÂLIM WA L·GHULÂM)
aucun peuple n'en étant exempt. Mais la science
réservée à l'élite, personne ne peut l'acquérir
Le Paradis est un jardin orné d'arbres fruitiers, sans l'autorisation du Guide, du Savant, qui en
de plantes odoriférantes et de courants d'eau a la garde. La Loi religieuse, en revanche, est
vive, de sorte que les sens y trouvent repos, apparente, incandescente, dévoilée : elle se
quiétude et calme. D'une façon analogue, les livre à quiconque la recherche.
connaissances et les infusions bénéfiques éma­ ABÛ YA'QÛB AL·SIJISTÂNÎ, LE LIVRE DES SOURCES

nant de l'intellect et de !'Âme sont le jardin du (KITÂB AL·YANÂBÎ')

discernement. Ce jardin est orné de Prophètes


et d'imams, embelli par les connaissances éma­ (TRADUCTIONS ORIGINALES DE DANIEL DE SMET)

nant de leur cœur et par leur sagesse exquise


et désirable. Les âmes y trouvent consolation,
allégresse, quiétude, réconfort et calme [ ... ].
Toutefois, l'âme a beaucoup de peine à assimi­
ler la science révélée par les Prophètes, car elle
est liée à des mots et à des expressions verbales.
Il lui faut donc soutenir un effort considérable
et subir de nombreux tourments pour en péné­
trer le sens. Mais dès qu'elle en a ôté l'écorce,
la science se révèle en sa sublimité extrême, loin
de l'ennui, du tourment et de la fatigue.
Quant au feu, on l'emploie pour assurer l'en­
tretien de la vie et pour cuire les aliments crus.
Mais il peut également détruire les êtres na-

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 91


Clés de lecture I CHIISME

-........a: La tolérance
....
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c::t
.......
u 1 islam, la dernière en date sage reste toujours le même. La ismaéliens, qui citent couram­
des grandes religions mo­ pluralité des religions, loin de ment la Torah et l'Évangile (par­
nothéistes, s'est formé trahir leur fausseté, s'explique fois en hébreu ou en syriaque),
par rapport aux religions «abra­ par le contexte culturel dans le­ en leur attribuant la même au­
hamiques» antérieures, en les quel chacune s'enracine. torité qu'au Coran, dans le but
assimilant à sa propre doctrine. d'en dégager le sens caché.
La Révélation étant une, éter­ Un islam ouvert Même des textes étrangers à
nelle et immuable pour la ma­ Ici se dessine une idée résolu­ la tradition « abrahamique» se
jorité des sunnites*, tous les ment moderne, formulée en prêtent à une telle démarche.
prophètes -Adam, Noé, Abra­ toute clarté au xe siècle dans Ainsi, les écrits des présocra­
ham, Moïse, Jésus et Mahomet les Épîtres des Frères de la Pu­ tiques, de Platon* et d'Aris­
- ont délivré aux hommes un reté (Rasâ'il Ikhwân al-Safâ'), tote* sont censés véhiculer une
message identique. Toutefois, un groupe de savants proches sagesse qui s'avère en accord
les textes sacrés qui en consti­ du chiisme ismaélien*. La plu­ avec le sens caché du Coran.
tuent le reflet (les Psaumes, la ralité des traditions religieuses Si certaines lectures des phi­
Torah, l'Évangile, le Coran) pré­ losophes antiques nous lais­
sentent entre eux des diver­ sent parfois perplexes, elles
gences et des contradictions
Afin d'être compris, font preuve d'une ouverture
notoires, preuves, pour l'islam, chaque prophète d'esprit qui a permis au
de leur falsification ultérieure a parlé le langage chiisme d'intégrer dans sa
par les adeptes des religions propre tradition maints ap­
qui s'en réclament. Suprême
du peuple auquel ports de l'héritage intellectuel
exemple : l'Évangile. Les chré­ il fut envoyé, en tenant de l'humanité.
tiens ont manipulé à tel point compte de ses
le texte initial qu'il a été frag­ Chiisme et hindouisme
coutumes et traditions.
menté en quatre (sinon plus) Cette ouverture sur l'autre im­
versions. Seul le Coran aurait, plique une grande tolérance
par miracle, échappé à un tel de l'humanité est conditionnée de fait envers les traditions phi­
remaniement frauduleux. Pour par le contexte historique, cul­ losophiques et religieuses les
les musulmans, donc, toutes turel et ethnique. Chaque pro­ plus diverses. La pluralité n'est
les autres religions sont fausses, phète, afin d'être compris, a pas perçue comme une preuve
parce qu'elles se basent sur des parlé le langage du peuple au­ d'errance doctrinale, mais au
textes viciés. quel il fut envoyé, en tenant contraire comme une richesse.
compte de ses coutumes, de Certains courants ismaéliens
Vérité éternelle ses traditions et de sa manière en Inde se sont même inspirés
Mais pour les chiites*, le sens de penser. Toutefois, sous ces et nourris des textes sacrés de
apparent et littéral des textes dehors changeants se cache l'hindouisme, religion pourtant
révélés ne constitue qu'une en­ une Vérité éternelle, une sophia considérée par l'islam « or­
veloppe extérieure cachant un perennis qui est une pour toute thodoxe » comme païenne et
sens profond, ésotérique. Dès l'humanité. par conséquent intolérable. Ce
lors, la différence entre les re­ Une telle approche fut adop­ rapprochement entre l'islam
ligions n'est qu'apparente, car tée par de nombreux auteurs chiite et l'hindouisme est d'au­
elle ne concerne que l'écorce chiites, en particulier par les tant plus remarquable si l'on
extérieure, «l'emballage» dans garde à l'esprit le climat de
lequel le message est présenté. haine religieuse qui continue
Si la couverture apparaît sous à déchirer le subcontinent
des formes multiples, le mes- indien. D. S.

°
92 J Novembre-décembre 2005 J Hors-série n 5 Le Point
CHIISME Tolérance
.......
<< Noé, Abraham, Moïse, Mahomet... .......
>C

tous ont professé la même religion>> ......


...6_ Les critiques que les adeptes des dif­ parité des Lois n'est guère nuisible, vu que la
� férentes religions s'adressent mutuel- religion demeure une [ ... J. Les ordres et inter­
W lement, ne signifient pas pour autant dits des législateurs sont comparables aux pres­
que leur religion soit viciée. Plutôt, ce sont les criptions émises par un médecin bien disposé
préceptes de la Loi imposés par les législateurs et compatissant envers son patient.
[les prophètes J et les coutumes qui diffèrent. Voilà pourquoi les Lois des prophètes divergent
Ces coutumes peuvent paraître louables et bé­ et pourquoi il y a des différences dans les pra­
néfiques à un peuple donné : ayant grandi avec tiques religieuses et les règles juridiques : les
elles, s'y étant habituée de longue date, sa prophètes sont les médecins et les astrologues
conduite s'y est conformée. Mais cette même des âmes. Par conséquent, les Lois des pro­
religion paraît viciée et réprouvable à d'autres phètes et les pratiques qu'ils prescrivent diffè­
peuples, qui se sont développés selon d'autres rent en fonction de ce qui est le mieux adapté
usages, ont pris des habitudes bien différentes aux hommes de chaque époque et de chaque
et adopté des coutumes distinctes. Cela ne si­ nation. Ainsi, il y a eu la Loi de Noé à son époque;
gnifie pas pour autant que leur religion soit vi­ après lui, vint la Loi d'Abraham, destinée à un
ciée, ni que les pratiques des différentes reli­ autre peuple vivant à une autre époque; y fait
gions soient réprouvables. suite, la Loi de Moïse, s'adressant elle aussi à
Les natures, les usages et les aspirations des un peuple différent et à une époque différente;
hommes diffèrent. Leurs âmes sont exposées à il en va de même pour les Lois de Jésus et du
toutes sortes de maladies, en fonction de Seigneur des prophètes, Mahomet. Tous ces
l'époque, du lieu, des dispositions naturelles, prophètes ont professé la même religion, bien
des tempéraments et des coutumes. Or, les lé­ que leurs Lois religieuses soient différentes.
gislateurs, tout comme les astrologues, font of­ ÉPÎTRES DES FRÈRES DE LA PURETÉ (RASÂ'IL IKHWÂN AL·SAFÂ'),
TRAD. ORIGINALE D. DE SMET
fice de médecins des âmes, exerçant leur art
dans le but de leur faire recouvrir la santé ou
de la prémunir contre les maux qui pourraient
s'abattre sur elles. Voilà ce qui explique pour­
quoi leurs préceptes varient, ainsi que les re­
mèdes qu'ils prescrivent, en fonction de la si­
tuation propre à chaque communauté et à
chaque nation[ ... ].
Tout comme l'homme est un ensemble com­
posé d'un corps matériel, apparent et extérieur,
et d'une âme spirituelle, cachée et secrète, les
prescriptions de la religion - et de l'islam en
particulier - et les châtiments imposés par la
Loi, se présentent sous deux aspects : l'appa­
rent et le caché. L'apparent se rapporte aux
actes accomplis par les membres du corps; le
caché concerne l'adhésion aux vérités secrètes
dans le fond de l'âme. [ ... J
Sache donc que les prophètes ne peuvent avoir
des avis différents sur l'essence de la religion.
Par contre, dès qu'il s'agit des Lois, composées
de commandements, d'interdits, de prescrip­
tions, de châtiments et de pratiques rituelles,
ils adoptent des positions différentes. Or, la dis-

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 93


Repères I CHIISME

La pensée kharijite se caracté­


rise par une fusion poussée
entre le temporel et le spiri­
tuel, et une rigueur totale dans
la lecture et l'application du
Coran. Ainsi, c'est à la lettre
que les ibadites entendent les
versets coraniques VI, 57, et
XLII, 10 : « La décision n'ap­
Le radicalisme kharijite partient qu'à Dieu.» Pour eux, mille de l'islam, toute faute
le calife ou l'imam ne tient son grave dont on ne se repent pas
pouvoir que de Dieu, ce qui a rime avec exclusion de la com­
plusieurs conséquences munauté des croyants; elle fait
d'abord n'importe quel mu­ passer du statut de croyant
Aujourd'hui très peu répandu virulent, lui-même divisé en de sulman peut être élu calife à (ma'min) à celui de mushrik, re­
(1 % environ de la population multiples tendances enne­ condition qu'il soit pieux, juste jeté par l'islam. Sous les
musulmane), le kharijisme est mies : les azraqites extrémistes, et qu'il respecte la Loi cora­ Omeyades, les pires ennemis
la première des grandes dissi­ qui mirent en danger l'unité nique, règles qui, à leurs yeux, des kharijites furent ainsi les
dences de l'islam et la plus ra­ de l'Empire omeyade et furent n'ont été respectées que pour « murji'ites », qui espéraient
dicale. Ce mouvement est né vaincus en 698, les sufrites et Abû Bakr (adversaire d'Ali) et pour les pécheurs la miséricorde
en 657 du refus de certains par­ les ibadites*, plus modérés. Omar. C'est ainsi qu'ils vénè­ de Dieu et prévoyaient pour eux
tisans d'Ali d'accepter le prin­ C'est au Maghreb, particuliè­ rent Aïcha, fille d'Abû Bakr et un temps d'enfer limité. Adop­
cipe de l'arbitrage proposé par rement au labal Nafûsa de Tri­ femme préférée de Mahomet, tée par les sunnites*, cette théo­
Mo'âwiya après la bataille de politaine (actuelle Libye), en alors que les chiites tournent rie fut rejetée par les kharijites,
Ciffin. Ils devinrent les " Kha­ lfrîqiya (Tunisie) et en Algérie leur piété vers Fatima, femme qui se refuseront aussi à dis­
warij )) les« Sortants», et les que les kharijites connurent d'Ali et fille de Mahomet. tinguer entre impiété et faute
'
ennemis les plus acharnés leurs heures de gloire. Le Per­ Le fait que Dieu décide de tout grave. De même accordent-ils
des descendants d'Ali et du san Abd ar-Rahman ibn Rus­ autorise aussi les croyants à beaucoup d'importance à la no­
chiisme*. En 661, ce fut un kha­ tem s'allia à des Berbères al­ s'insurger contre le pouvoir s'il tion de walâya, la consangui­
rijite qui assassina le calife Ali gériens et fonda le royaume est« injuste » et donc illégi­ nité spirituelle ou communion.
à la porte de la mosquée de rustémide de tendance ibadite time. Par ailleurs, pour cette fa- Seuls peuvent y prétendre les
Koufa. qui devait durer 147 ans. Des vrais musulmans, ceux qui sont
Sous les Omeyades, ils de­ sufrites créèrent aussi des émi­ Ghardaïa (Algérie). au cœur fidèles sans concession.
viennent un parti d'opposition rats à Tlemcen et Sijilmâsa. du Mzab, en pays ibadite.
MULTIPLES SCISSIONS
Les différents courants khari­
jites s'opposent surtout sur la
notion de barâ'a, l'excommu­
nication qui menace le mau­
vais musulman, notamment
celui qui ment sur sa foi.
Contrairement aux azraqites,
les ibadites reconnaissent
(comme les chiites, notam­
ment les ismaéliens*) la pos­
sibilité de recourir à la taqiyya,
la dissimulation de la foi,
quand témoigner met en dan­
ger le croyant, sa famille ou
sa communauté.
D'après la profession de foi
d'lbn Abî !-Khayr, 'Aqîda des
nafû (x1' siècle) et d'après la

94 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


CHIISME I Repères

LA SAGA DES« HÉRÉTIQUES»

632-634. Califat de Abû Bakr.


634-644. Califat d'Omar, mort assassiné.
638. Fondation de Basra et de Koufa, deux centres
urbains fondamentaux pour la pensée arabe.
644-656. Califat d'Othman, mort assassiné.
v. 650. Établissement de la vulgate coranique.
Al-risâ/â al-shâfiyya de Mo­ nauté entre alors dans la qua­ 656. Califat d'Ali. Bataille du Chameau où des Compagnons
hammed Atfayyash (mort en trième voie, celle de l'occul­ du Prophète soutenus par Aïcha s'opposent à Ali.
1914). il existe donc quatre tation ou de la clandestinité luillet 657. Défaite d'Ali contre Mo'âwiya.
« états» pour vivre en islam. (kilman). Convention de Ciffin et arbitrage d'Adroh.
Le premier est « la Manifes­ Fin 657. Dissidence des kharijites.
tation », celle des deux pre­ DANS lA ClANDESTINITÉ 658. Bataille de Nahrawân. Les kharijites sont battus
miers califes, qui gouvernaient Dès le x• siècle, les ibadites es­ par les chiites.
ouvertement et appliquaient timèrent au Proche-Orient que tanvier 661. Assassinat d'Ali par un kharijite.
avec droiture la Loi coranique. la voie de l'occultation était ou­ 661-680. Règne de Mo'âwiya l". Le pouvoir s'installe à Damas.
C'est l'état normal dans lequel verte. Les lois concernant l'élec­ 680. Mort de Mo'âwiya. Défaites des fils d'Ali à Karbala.
devrait vivre la communauté tion de l'imam et son rôle s'ef­ Hussein et ses partisans sont massacrés. Le divorce entre
facèrent. Le sermon du vendredi les sunnites et les chiites est consommé.
ne fut plus fait en son nom. Les 684. Scission chez les kharijites : les azraqites se séparent
C'est au Maghreb, croyants « voilèrent» leur ap­ des ibadites.
particulièrement partenance à la communauté 685-687. L'Irak et la Perse aux mains des chiites.
ou s'isolèrent en de petites com­ 695. Apparition des kharijites sufrites.
en Libye,
munautés. Au xu• siècle, battus 695-698. Révolte et écrasement des kharijites azraqites.
en Tunisie et et pourchassés par les sunnites, 700. Début du mouvement mutazilite*.
en Algérie, des ibadites se réfugièrent dans 742. Les kharijites menacent Kairouan et l'lfrîqiya.
que les kharijites la zone stérile du Mzab, au 743. Mort de Zayd, petit-fils d'Hussein, dont les fidèles
centre de l'Algérie, où ils ont devinrent les zaydites* qui, jusqu'en 1962, ont gouverné
connurent leurs fondé sept villes, l'Heptapole, le Yémen.
heures de gloire. longtemps dominées par la loi 25 juin 750. Massacre du dernier calife omeyade et de la
du secret, et dont la plus cé­ quasi-totalité de sa famille. Début de la dynastie abbasside.
lèbre est Ghardaïa. 756. Fondation de l'émirat omeyade en Andalousie.
et vers lequel elle doit tendre. Aujourd'hui, l'ibadisme a in­ 767-855. Fondation des quatre écoles du sunnisme
C'est ainsi la voie qu'elle sem­ tégré le sufrisme et demeure hanafisme*, malikisme*, chaafisme* et hanbalisme*.
bla suivre dans le royaume de la composante majeure du 814. Les chiites s'emparent des villes saintes.
Tahert mais qui s'occulta dé­ kharijisme. Outre le Mzab, qui 817. Révolte chiite en Irak. Nomination d'un anticalife.
finitivement avec la fin de cet s'est ouvert au tourisme et à 827. Le mutazilisme, religion d'État chez les Abbassides.
émirat. Le deuxième état est l'économie moderne, il existe 901-906. Les chiites ismaéliens ravagent la Syrie.
celui de la difâ: la défense, des communautés au Yémen, 910. Fondation du califat fatimide chiite en lfrîqiya.
quand la communauté doit en Oman, en Libye, en Tunisie 940. Occultation du 12• imam chiite.
lutter pour son existence. La (Djerba). Ailleurs, les khari­ 969. Règne des Fatimides en Égypte.
troisième voie est celle du Sa­ jites se sont mélangés aux po­ 1011. Début d'édification des sept villes ibadites du Mzab.
crifice : quand la communauté pulations. Ils tiennent tradi­ 1038. Début de l'offensive seldjoukide.
est en danger, il faut que qua­ tionnellement une partie du 1080-1256. Les « Assassins* » d'Alamût sèment la terreur
rante hommes soient volon­ commerce de bouche, no­ en Syrie et en Iran.
taires pour donner leur vie tamment les épiceries. La pra­ 1492. Chute du dernier califat musulman en Espagne.
afin que l'ordre de Dieu de­ tique de la taqiyya a été re­ 1501-1736. Dynastie safavide en Perse.
vienne manifeste. Quand le prise par certains groupes Le chiisme duodécimain devient religion d'État.
chiffre de quarante ne peut se réclamant du salafisme, 1924. Abolition du califat.
être atteint ou que tous sont d'où l'appellation de « néo­ 1979. Création de la République islamique d'Iran.
morts au combat, la commu- kharijites». C. G.

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 95


NAHDA I Introduction

Au x1xe siècle, l'islam entre en contact avec


l'Occident colonisateur et découvre la modernité.
Des intellectuels appellent les musulmans
à s'ouvrir à l'esprit scientifique et technique,
tout en reformulant la pensée de l'islam.

LANAHDA
LE RÉVEIL DE l:ISLAM

Par Henry Laurens

A
près une période allant du xv1• au ribles nettoyages ethniques qui les ac­
xvm• siècle où les grands Empires compagnent; c'est le processus dit de
musulmans (Empire ottoman, Perse « balkanisation». En 1830, la France com­
des Safavides, Inde du Grand Moghol) mence la dure et sanglante conquête de
équilibraient les puissances européennes, l'Algérie. Au milieu du x1x• siècle, les
dans la seconde moitié du xvm• siècle le Russes amorcent celle de l'Asie centrale,
rapport des forces bascule brutalement tandis que les Britanniques sont repous­
Henry en faveur des Européens. Partout, de la sés de l'Afghanistan. La guerre de Crimée
Laurens, Méditerranée (Balkans, mer Noire) à l'Inde, (1854-1856) sauve provisoirement l'Em­
professeur au le monde de l'islam se trouve attaqué. pire ottoman, mais la crise d'Orient de
Collège de France,
L'expédition française d'Égypte de 1798 1876-1878 conduit à la perte d'une large
auteur d'une Histoire
contemporaine
à 1801 concrétise le danger. Les Ottomans part des Balkans ottomans, suivie de l'éta­
du monde arabe réussissent à repousser les Français grâce blissement du protectorat français sur la
(Fayard, 2004) et à l'aide des Britanniques Tunisie en 1881 et de !'oc-
de l'Orient arabe à et des Russes. Les guerres cupation britannique de
l'heure américaine napoléoniennes atténuent Ch,mgement radical: l'Égypte en 1882. Le dis­
de la guerre du Golfe provisoirement la menace, à la fin du xvnf siecle, cours européen annonce
à la guerre d'Irak mais les Russes entre­ une soumission totale du
(Armand Colin,
prennent déjà la conquête
la fensée islamique monde de l'islam aux puis­
2004).
du Caucase au détriment ent e dans le domaine sances chrétiennes.
des Ottomans et des Per- de l'imprimé. On comprend pour les
sans. La guerre d'indé- peuples musulmans le
pendance de la Grèce de choc terrible de cette puis­
1821 à 1829 marque le début du déman­ sance européenne perpétuellement me­
tèlement des Balkans musulma s, avec naçante. La résistance à la conquête a sur­
les soulèvements chrétiens app és par tout été le fait de rassemblements tribaux
les puissances européennes et les ter- encadrés par des confréries religieuses •

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 1 97


Introduction 1 AH 1

• (Abd el-Kader* en Algérie, Chamil * l'élargissement de l'audience de l'écrit


dans le Caucase), les colonisateurs de­ passent par une réforme des usages de
vant utiliser la terreur pour l'emporter. la langue pour la rendre plus compré­
Les États constitués ont plutôt mené des hensible au plus grand nombre. Cet en­
combats d'arrière-garde. Mais ils ont com­ semble de transformations constitue au
pris la nécessité d'opérer des réformes x,xe siècle la renaissance littéraire et lin­
profondes afin de faire face. La nécessité guistique des grandes langues de l'islam
de constituer des armées et une fiscalité (arabe, turque, persan, ourdou).
moderne impliquent des transformations Au milieu du x,xe siècle, l'usage des jour­
profondes de la société. Si l'on n'emprunte naux se développe. Les premières publi­
que ce dont a besoin, il faut d'abord cations sont le fait de l'État moderne dif­
connaître l'Europe. Dans un premier mo­ fusant ses nouveaux règlements. Puis une
ment, on ne cherche à importer que des presse d'information et d'opinion a
émergé. Ses grandes ten­
dances sont l'encyclopédisme
(savoirs européens et patri­
Les réformateurs font moine) et les thèmes mobili­
un gigantesque travail sateurs autour de la question
des réformes. Face aux cen­
d'assimilation, cherchant sures locales, les plus mili­
à éviter une séparation tants s'exilent en Europe et
entre la modernité font introduire leurs journaux
de façon clandestine dans
et l'héritage islamique. leurs pays d'origine.
La question essentielle est
le passage à l'universel. Dé­
«techniques», permettant de conserver finir ainsi les instruments du savoir eu­
l'essence islamique de la société. Mais ropéen permet plus ou moins d'en éli­
cela se révèle insuffisant. Le projet mo­ miner les origines. En s'appuyant sur les
dernisateur reprend le discours européen travaux des orientalistes européens, on
de la civilisation et de la nécessité de rat­ cherchera aussi à donner une origine
traper l'Europe. Mais on s'attache à vou­ musulmane ou arabe aux sciences mo­
loir conserver son identité propre. dernes. De façon plus générale, le travail
d'absorption du nouveau savoir passe
Imprimeries et journaux par l'établissement d'équivalences avec
La pensée islamique doit donc être re­ le patrimoine islamique afin de le rendre
formulée pour faire face à ces défis. Chan­ plus acceptable.
gement radical, elle entre dans le domaine
de l'imprimé. Les premières imprimeries le premier salafisme
sont établies à Constantinople à la fin du Deux tendances générales peuvent alors
xvm e siècle et dans les provinces otto­ être observées dans la seconde moitié du
manes autour de 1820. C'est d'abord l'É­ x,xe siècle. La première, proche de l'ap­
tat qui produit des livres, soit des ma­ pareil de l'État modernisé, pousse à isla­
nuels techniques traduits ou adaptés de miser les réformes en les formulant dans
modèles européens, soit des grands clas­ un vocabulaire islamique. La seconde, is­
siques religieux ou philosophiques. La sue des milieux religieux, va plus loin. Il
confrontation avec l'Europe s'accompagne faut réformer l'islam, c'est-à-dire mettre
d'une disponibilité nouvelle du patrimoine fin à des siècles de sclérose intellectuelle,
intellectuel, avec des textes en voie de pour revenir à l'esprit, et non à la lettre,
normalisation. On trouve là les deux des anciens (sala{). Ce mouvement de ré­
grands pôles de cette renaissance intel­ forme, dit « salafite », cherche à s'inspi­
lectuelle : un mouvement croissant de tra­ rer du modèle de la réforme protestante,
ductions doublé d'une redécouverte du les protestants apparaissant alors comme
patrimoine. Le passage à l'imprimé et les champions de la modernité.

98 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


NIHDI Introduction

Les transformations sociales et les in­ s'inscrit dans la continuation et la répé­ Rudolf Ernst,
fluences intellectuelles poussent à l'émer­ tition du savoir connu, d'où les résistances La Leçon, x1x• s.,
gence du modèle de la nation dotée d'un considérables opposées aux réformateurs. collection
territoire. La simplification des usages Mais ces derniers font un gigantesque tra­ particulière.
de la langue y contribue. Mais cet autre vail de réflexion fondé sur l'assimilation
secret européen pose un véritable di­ des connaissances nouvelles, leur tra­
lemme pour les réformateurs. La véri­ duction et la mise en place d'équivalences.
table patrie des musulmans n'est-elle pas Ils cherchent à éviter une séparation ra­
la totalité du monde musulman, mieux dicale entre la modernité et l'héritage is­
connu grâce aux progrès des communi­ lamique. Plus que les catholiques de leur
cations? L'union des musulmans ou « pan­ temps, ils se revendiquent d'un libre exer­
islamisme» ne permettra-t-elle pas de re­ cice de la raison naturelle, même si cette
pousser l'agression européenne? Mais dernière doit naturellement être subor­
en même temps, l'État moderne en voie donnée à la Révélation.
d'établissement n'est-il pas en train de Mais cette dernière doit être ouverte à un
définir un territoire et une population nouvel effort d'interprétation. Tout en dé­
spécifiques, c'est-à-dire justement de fendant l'islam, les réformateurs accep­
constituer une nation suivant le modèle tent les idées nouvelles, certes d'une fa­
européen triomphant? çon qui nous paraît aujourd'hui modérée
La pensée musulmane de cette période mais qui était rêvolutionnaire pour son
n'est pas d'une grande originalité, sauf temps. Certains d'entre eux n'hésitent pas
dans le monde chiite* où la grande tra­ à s'affilier à la franc-maçonnerie. Leurs
dition philosophique venue des époques lointains successeurs, qui ont repris le
précédentes se poursuit. Le rationalisme même nom (« salafite »), feront tragique­
antique et médiéval y est toujours prati­ ment le contraire en faisant d'un islam ap­
qué et le mysticisme peut se nourrir de pauvri et utopique un modèle absolu re­
la tradition néoplatonicienne. La plus jetant absolument l'autre et débouchant
grande part de la production du XJX0 siècle sur l'usage de la violence.

Le Point Hors-série n ° S I Novembre-décembre 2005 1 99


-
Clés de lecture I NANDA
....a:
At-Tahtawi, le pédagogue
...

z
&
&

N
0
u
........
é en 1801, !'Égyptien Ri­ Dans son œuvre intellectuelle,
fa'aat-Tahtawi* n'est pas il reste attaché aux disciplines
le premier musulman à religieuses traditionnelles. Néan­
se rendre en Europe, mais c'est moins, il remet en avant un hé­
Je premier de formation reli­ ritage philosophique largement
gieuse à vouloir en faire un ta­ négligé et surtout se consacre
bleau sympathique et raisonné. à la traduction et à l'adaptation
Descendant du Prophète, il ap­ d'ouvrages français de toutes
partient à une famille qui a eu sortes. Outre les manuels tech­
de nombreux docteurs en reli­ niques commandés par l'État,
gion (oulémas*) et lui-même a il s'intéresse aux ouvrages d'his­
suivi cette voie à la grande mos­ toire et de géographie, ainsi qu'à
quée-université du Caire. En la philosophie politique (Mon­
1826, le vice-roi d'Égypte, Mu­ Rifa'a at-Tahtawi est tesquieu, Voltaire, Rousseau et
hammad Ali, le désigne comme beaucoup de contemporains).
imam (équivalent ici d'aumô­ le premie1· musulman
nier) de la première mission sco­ de formation religieus< Formation des élites
laire égyptienne à Paris. Il y reste à proposer de l'Europe C'est un écrivain officiel de
cinq ans et assiste à la révolu­ l'État modernisateur égyptien
tion. de 1830. De retour, il com­
un tableau raisonné qui s'adresse à la nouvelle classe
pose une relation de voyage t sympathique. des fonctionnaires et à la classe
(L'Or de Paris), un des premiers dirigeante des grands proprié­
ouvrages modernes imprimés vrages, même s'ils sont remplis taires fonciers mettant en va­
en Égypte, publié en 1834 et tra­ d'affirmations contraires à la leur la vallée du Nil. C'est avant
duit en turc en 1839. Muham­ Révélation. Il s'agit simplement tout un pédagogue qui explique
mad Ali en fait distribuer gra­ de ne pas se laisser séduire par à la fois la supériorité de la Ré­
tuitement des exemplaires à ces doctrines pernicieuses, vélation islamique et la néces­
tous les hauts fonctionnaires. mais d'adopter tout ce qui est sité de comprendre la civilisa­
profitable, comme par exemple tion moderne. Sans remettre en
La France expliquée à l'Islam la façon d'exposer le savoir. cause la théologie, il cherche à
Il montre dans cet ouvrage une De 1835 à 1873, il s'attachera donner à l'exercice de la raison
intelligence et une ouverture d'abord à traduire et à former humaine la plus large part pos­
d'esprit remarquables devant des traducteurs. Il crée une sible. C'est un don de Dieu qu'il
la civilisation française, tout en école d'État de langues en 1835, faut savoir utiliser. Dans l'ap­
s'exprimant en croyant fervent. à laquelle est adjoint un bureau plication de la loi islamique, il
Son but est de communiquer des traductions en 1841, puis se montre l'ennemi de tout ri­
aux musulmans toutes les in­ toute une série d'autres éta­ gorisme. Il cherche avant tout
formations utiles. Il sait que les blissements, embryon d'un sys­ à donner une valeur morale aux
Européens détiennent des sa­ tème d'enseignement moderne. actes de la vie, plaide pour J'aide
voirs et des techniques dont la Il est l'un des premiers musul­ que les riches doivent apporter
société musulmane est dé­ mans à s'intéresser à l'Égypte aux pauvres, insiste sur la né­
pourvue. Contrairement à bien pharaonique et en fait la base cessité de travailler et l'impor­
des musulmans d'aujourd'hui, d'un patriotisme égyptien. Il tance de l'instruction, y com­
il voit les Français comme des connrul: une période de disgrâce pris celle du peuple. Il est le
rationalistes et non comme des de 1849 à 1854, puis revient en premier à demander l'instaura­
chrétiens. Il explique à ses lec­ cour sous le vice-roi Saïd, puis tion d'un enseignement féminin.
teurs qu'il faut lire leurs ou- sous le khédive Ismaïl. Henry Laurens

100 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


NANDA At-Tahtawi
....
....

<< Cet attachement pour la religion,


>C

ils l'appellent amour de la patrie>> ....


1-

....
Avantage et simplicité de la langue L'athéisme
française lis sont du nombre des sectes qui ne tiennent
Au nombre des choses qui aident les compte que de la seule raison pour juger si une
Français à progresser dans les sciences, il faut chose est bonne ou mauvaise. lis rejettent les
compter la facilité de leur langue et tout ce qui miracles et croient qu'il est radicalement im­
la rend parfaite. En effet, ils n"ont pas beaucoup possible que les choses ne suivent pas constam­
à faire pour l'apprendre et quiconque est doué ment un cours naturel; que les religions sont
d'aptitudes et de capacités normales peut, une apparues simplement pour apprendre aux
fois qu'il l'a apprise, lire n'importe quel ou­ hommes à faire le bien et à éviter le mal, mais
vrage, car il n'y a pas dans cet idiome d'équi­ que le développement des pays, l'effort et le
voque ni d'obscurité. Si un professeur veut en­ progrès des hommes dans la morale ou le raf­
seigner un ouvrage, il n'est pas tenu d'en finement ont rendu les religions inutiles, et que,
analyser sans trêve les mots, car les mots sont dans les États civilisés, la politique humaine as­
clairs par eux-mêmes. En bref, disons que, quand sume la fonction de la Loi divine. Une de leurs
on lit un livre, il n'est pas nécessaire de sou­ croyances pernicieuses est la proposition sui­
mettre les vocables qui y sont employés aux vant laquelle leurs penseurs et leurs savants
règles fournies par une autre discipline que ont un esprit plus grand et plus pénétrant que
celle qui fait l'objet de l'ouvrage. Alors qu'il en les prophètes.
va tout autrement de la langue arabe, par IBIDEM

exemple : quand en effet on lit un ouvrage en


arabe dans une discipline quelconque, on doit La recherche des équivalences
se référer à tous les instruments de la langue Ce que nous nommons justice et bienfaisance,
et chercher avec toute la précision possible le ils l'appellent, eux, liberté (hurriyya) et égalité
sens des termes, et charger le texte de signifi­ (taswiya). Cet attachement qu'ont les musul­
cations éloignées de son sens obvie. mans pour leur religion et leur zèle pour la dé­
Les livres des Français, eux, n'ont rien de tout fendre, par quoi ils surpassent les autres na­
cela. Ces livres ne comportent ni commentaires tions en puissance, les non-musulmans appellent
ni gloses, sauf en de rares cas : tout au plus ar­ cela amour de la patrie. Cependant, chez nous,
rive-t-il parfois qu'on mette une annotation lé­ musulmans, l'amour de la patrie est un des élé­
gère, destinée à compléter le texte, en appor­ ments de la foi, alors que la défense de la reli­
tant une restriction ou quelque chose de ce gion est un article qui fait la synthèse des obli­
genre. Les seuls textes de base, de prime abord, gations. Par conséquent, tout pays musulman
suffisent à procurer !'intelligence de leur propre est une patrie pour tous les fidèles de l'Islam
sens. Par conséquent, quand on entreprend la qui l'habitent, et il unit ainsi religion et patrio­
lecture d'un ouvrage traitant d'une quelconque tisme et le défendre est donc pour ses fils une
discipline, on a l'esprit entièrement disponible obligation sous ces deux rapports. Si l'habitude
pour comprendre les problèmes de la discipline s'est établie de se borner à évoquer la religion,
en question, sans qu'on ait à s'occuper des c'est parce que celle-ci a une très grande im­
termes. On applique donc tout son effort à étu­ portance; pourtant, dans le même temps, on
dier l'objet de cette discipline, et le texte qu'on veut signifier aussi la patrie.
lit, dans sa lettre et dans son sens, sans plus, RIFA'A AT·ÎAHTAWI, TRAITÉ D'ÉDUCATION,
IN GILBERT DELANOUE, MORALISTES ET POLITIQUES MUSULMANS
ainsi que toutes les conséquences qu'on peut
DANS L'ÉGYPTE DU XIX' SIÈCLE, LE CAIRE, IFAO, 1982
en tirer. Si l'on fait quoi que ce soit d'autre, c'est
en pure perte.
RIFA'A AT·TAHTAWI, L'OR DE PARIS,
IN GILBERT DELANOUE, MORALISTES ET POLITIQUES MUSULMANS
DANS L'ÉGYPTE DU XIX' SIÈCLE, LE CAIRE, IFAO, 1982

Le Point Hors-série n ° s I Novembre-décembre 2005 101


Clés de lecture I NANDA

-cr: Al-Afghani, père du panislamisme


...&
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:E
.......
c::,
u 1 amal al-Dîn dit al-Afghani*,
aventurier politique à la vie
tumultueuse, peut être tenu
indésirable à Constantinople, il
s'installe en Égypte où il devient
le maitre à penser de jeunes re­
pire ottoman, où il soutient un
mouvement de contestation po­
pulaire contre le chah. Il meurt
ur le premier combattant anti­ ligieux et intellectuels. Il s'im­ en 1897 à Constantinople.
impérialiste de l'histoire. Il a su plique dans la vie politique et
exprimer le mieux ce que res­ adhère à la franc-maçonnerie, Science et jihad
sentait un nombre croissant de qui sert de paravent au mou­ Il semble que pour lui l'idéal re­
musulmans devant l'humiliation vement national égyptien. ligieux est indispensable au
infligée par les Occidentaux. Il En 1879, il est expulsé d'Égypte commun des peuples, tout en
a combiné une exigence de ré­ et part pour l'Inde, où il tente étant potentiellement l'ennemi
formes à une volonté d'organi­ d'organiser les musulmans de la science. Il lui faut donc
ser partout la résistance à la contre la domination britan­ réhabiliter les sciences dans le
conquête européenne, en ré­ nique. En 1883, il se rend en Eu- monde 'de l'islam en en faisant
cupérant chez l'adversaire les la condition indispensable de
la rénovation de la religion,
A ri , il ex, ose les dont il se sert pour mobiliser
principales thèses du les peuples contre la domina­
tion européenne (d'où l'insis­
pamsl isme, tout en tance sur la notion de jihad),
se liant a,,ec la iauche. mais aussi contre le despotisme
des régimes monarchiques mu­
instruments de son succès et sulmans de son temps. Il se pré­
en tentant de les naturaliser sen te ainsi en public comme
dans l'islam de son temps, le un musulman fer vent, alors
tout passant par un jeu de dis­ qu'en privé il proclame la su­
simulations et de manipulations. périorité de la philosophie. Son
rationalisme s'inscrit dans une
Chiite et ra c-maçon tradition venue de !'Antiquité
Ce Persan chiite* descendant et de la philosophie médiévale
du Prophète est né, semble-t-il, rope pour avoir une plus grande islamique, et a peu été influencé
en 1838 en Iran. Il séjourne du­ liberté d'expression. Avec son par la pensée européenne. En
rant sa jeunesse en Irak et en disciple égyptien Muhammad revanche, sa critique du des­
Inde. Il appartient à une école Abduh* (cf. p. 104), il publie à potisme est largement nourrie
chiite rationaliste. À la fin des Paris un journal, Le Lien indis­ du libéralisme et du radicalisme
années 1860, il s'installe en Af­ soluble, dans lequel il expose européen de son époque.
ghanistan où il se fait passer les principales thèses du pan­ S'il a été influent en son temps,
pour un musulman sunnite* de islamisme tout en se liant avec ses écrits et son prestige sont
Constantinople, puis il se rend la gauche radicale française. Il devenus bien plus importants
dans l'Empire ottoman où il dé­ polémique courtoisement avec après sa mort. Ses continuateurs
clare être un musulman sunnite Renan* sur le rapport entre l'is­ beaucoup plus orthodoxes ont
afghan (« al-Afghani »). Cette dis­ lam et la science. Il retourne en surtout retenu son appel à
simulation lui permet de plai­ Perse en 1886, fait un voyage l'union de tous les musulmans
der la cause de l'union de tous en Russie et devient progressi­ et au combat contre la domi­
les musulmans. En 1872, il pro­ vement l'ennemi du chah d'Iran, nation .étrangère. Ils ont fait de
voque un scandale en affirmant trop complaisant devant les lui le père de l'islamisme, alors
que le savant est aujourd'hui pressions européennes. Expulsé qu'il fut avant tout un activiste.
supérieur au Prophète. Devenu en 1891, il retourne dans l'Em- H.L.

102 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


NAHDA Al-Afghani
....
....

><
<< Je souhaite que le Coran soit t-

le but de l'union des musulmans >>


La science, instrument de la réforme L'union des musulmans
Que dire de ces Européens qui, de nos Eh quoi! ô survivants des hommes! Ô succes­
jours, ont mis la main sur le monde en- seurs des héros! ô descendants des rois, le des­
tier [ ... ), si ce n'est que ces nations ne sont pas tin vous a-t-il fait reculer? L'heure de la répa­
les véritables responsables de telles outrances, ration est-elle passée, le moment du désespoir
de tels pillages, de telles conquêtes, mais bien est-il venu? Non! Non! Que Dieu nous préserve
la science qui affirme ainsi, une fois de plus, en que vous n'avez plus foi en l'avenir! D'Andri­
tous lieux, sa grandeur et sa majesté. nople à Peshawar s'étendent des États musul­
L'ignorance, humiliée, n'eut alors d'autre recours mans sur un territoire d'un seul tenant où la
que de poser le pied sur le seuil de la Science et même religion est pratiquée. [ ... ] Ces hommes
d'accepter ainsi sa servitude. Il est donc certain se distinguent entre tous par le courage et la
que la souveraineté n'a jamais quitté le royaume bravoure. Ne leur appartient-il pas de s'unir
de la Science, puisque de temps à autre, le mo­ pour se défendre et aller de l'avant, de la même
narque a changé de capitale. Cette capitale a été façon que se sont unis pour cela les autres
transférée alternativement de l'Orient en Occi­ peuples? S'ils le faisaient, il n'y aurait pas là de
dent et de l'Occident en Orient. [ ... ] leur part innovation blâmable : l'union fait par­
Dans son livre Le Préservateur de l'erreur, l'imam tie des principes de leur religion. Leur senti­
Ghazâlî [ ...] soutient : quiconque affirmerait que ment s'est-il engourdi à tel point qu'ils ne com­
l'Islam est contre les preuves géométriques, contre prennent pas qu'ils ont besoin les uns des
les arguments philosophiques et les lois de la na­ autres? N'appartient-il pas à chacun d'eux de
ture, celui-là serait un ami obscurantiste de J'Is­ regarder son frère de la façon prescrite par Dieu
lam. Or, les dommages causés à la religion isla­ en sa parole : « Les Croyants ne sont que des
mique par un tel ami sont plus graves que ceux frères»? Alors, en s'unissant, ils dresseront une
causés par des hérétiques. Car les lois de la na­ digue qui détournera ces torrents déferlant sur
ture, les preuves de la géométrie et les arguments eux de tous côtés!
philosophiques ne peuvent être considérés que Je ne demande pas par ces paroles que le pou­
comme évidences premières. Celui qui préten­ voir sur la totalité des Musulmans appartienne
drait que sa religion nie les évidences, aurait né­ à un seul individu. Cela serait, en effet, peut­
cessairement avoué la nullité de sa religion. être difficile. Je souhaite seulement que le Co­
L'éducation que l'homme acquiert la première ran règne sur eux tous, que la religion soit le
est l'éducation religieuse, car l'éducation phi­ but de leur union et que tous les souverains
losophique ne peut être obtenue que par ceux dans leur royaume mettent tout leur zèle à s'ac­
qui, munis des connaissances scientifiques es­ corder une aide réciproque dans toute la me­
sentielles, sont en mesure de comprendre les sure du possible, leur vie et leur durée étant
preuves et les arguments. C'est pourquoi nous chacune dans une étroite dépendance. C'est là
pouvons dire qu'aucune réforme ne sera pos­ une loi fondamentale qui non seulement découle
sible dans les pays musulmans tant que les chefs de leur religion, mais est également imposée
religieux n'auront pas réformé leur état d'esprit, par la nécessité et dictée par les circonstances
tant qu'ils n'auront pas tiré profit des sciences de l'heure.
et des cultures. En observant bien les choses, )AMAL AL·DÎN AL-AFGHANI, L'UNITÉ ISLAMIQUE. LE LIEN

nous verrons que la ruine et la corruption qui INDISSOLUBLE, 1884, IN MARCEL COLOMBE, PAGES CHOISIES DE
/AMAL AL·DÎN AL-AFGHANI, ORIENT N 22
°

règnent parmi nous ont, en premier lieu, avant


même d'avoir atteint le peuple, affecté nos chefs
et nos savants religieux.
)AMAL AL·DÎN AL-AFGHANI, DISCOURS SUR« ENSEIGNER» ET
"APPRENDRE», 1872, IN HOMA PAKDAMAN, 0/AMAL·ED-0/N ASSAD
ABADI DIT AFGHANI, MAISONNEUVE ET LAROSE, 1969

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 103


Clés de lecture I NANDA

-
a:
.... Abduh : liberté et tolérance
...
z
&
&

...... N
a
u é en 1849, Muhammad
Abduh* est un Égyptien
autorisant les musulmans à
manger de la viande abattue
de souche venu d'un mi­ par des juifs ou des chrétiens,
lieu populaire. Il reçoit une édu­ l'autre le prêt à intérêt.
cation islamique et se montre
très sensible au mysticisme l'esprit plutôt que la lettre
soufi* (cf p. 74). Il est formé au Son activité de juge, ses fat­
Caire à l'université d'AI-Azhar was, ses conférences, ses ar­
à partir de 1866. Dans les an­ ticles de presse, ses enseigne­
nées 1870, l'enseignement d'al­ ments et son traité de 1897, La
Afghani* (cf. p. 102) constitue Lettre sur l'unité divine, exposé
pour lui une véritable révéla­ de la religion musulmane, vont
tion. Il devient l'un de ses tous dans le même sens. Pour
proches. Il se dote d'une vaste lui, la religion musulmane est ligion est de haute valeur mo­
culture islamique théologique une Révélation rationnelle. Il rale. S'il ne correspond pas à
et philosophique, et s'intéresse faut donc revenir à l'islam des la pratique de son temps, il re­
à la pensée européenne. Comme premiers musulmans avant que présente celui de l'apogée des
al-Afghani, il combine un en­ les dissensions aient multiplié peuples musulmans. Les ré­
seignement religieux avec une les écoles et les doctrines. C'est formes ne sont donc qu'un re­
pratique du journalisme. Il se un esprit plus qu'un texte qu'il tour aux origines et non une
fait le contestataire des routines faut retrouver. Il prône une to­ trahison.
intellectuelles de son milieu. lérance complète entre les dif­ Abduh a été soupçonné en son
férentes branches de l'islam, temps d'appartenir à la même
De la révolte en particulier entre sunnisme* tradition philosophique et
à l'enseignement et chiisme*. Il étend cette to­ déiste qu'ai-Afghani. Il est vrai
Il participe au mouvement in­ lérance à l'ensemble des reli­ que lors de son compagnon­
surrectionnel et révolutionnaire gions : « La vraie religion brille nage avec ce dernier, il a pu
égyptien de 1881-1882 qui dé­ à travers toutes les religions. » faire quelques déclarations im­
bouche sur l'occupation bri­ Il exprime un intérêt particu­ prudentes. Il n'en reste pas
tannique du pays. Il est alors lier pour le protestantisme moins qu'il a toujours inscrit
exilé à Beyrouth, puis rejoint dont l'esprit lui paraît proche son idéal moral élevé à l'inté­
al-Afghani à Paris avec qui il ré­ de sa conception de l'islam. Il rieur de la religion islamique
dige Le Lien indissoluble. Il aban­ va jusqu'à prétendre qu'il s'agit et que sa sincérité ne peut être
donne l'action militante en 1885 là de la version chrétienne de mise en doute.
pour devenir professeur de re­ l'islam. Après sa mort, ses disciples se
ligion à Beyrouth. En 1888, il sont divisés en deux grandes
est autorisé à rentrer en Égypte Réformisme et foi tendances. La première a été
où il devient juge. Il s'occupe La religion et la science sont un courant moderniste favo­
activement de la réforme des toutes deux l'expression de la rable à l'émancipation de la
tribunaux religieux puis de l'en­ raison, don donné par Dieu femme et au libéralisme poli­
seignement à Al-Azhar. En 1899, pour guider l'homme dans la tique. La seconde, au contraire,
il est nommé grand mufti d'É­ voie droite. Abduh se fait le dé­ a progressivement transformé
gypte, c'est-à-dire jurisconsulte fenseur du libre arbitre de sa volonté de revenir à l'islam
du gouvernement, poste qu'il l'homme, compatible avec l'om­ des origines en un nouveau lit­
occupera jusqu'à sa mort en nipotence divine. Les prophètes téralisme dogmatique influencé
1905. On lui doit deux fatwas sont pour lui les éducateurs de par le wahhabisme* d'Arabie
particulièrement célèbres, l'une l'humanité. Son idéal de la re- Saoudite. H. L.

104 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° S Le Point


NAHDA Abduh
....>C
1.1,1

<< L'islam allie la liberté, la justice ....


...
1.1,1

et la science à une foi parfaite>> 1.1,1

L'Islam répandit ses rayons sur les pays fruits que Dieu leur permit de cueillir et les rap­
dans lesquels pénétrèrent ses adeptes portèrent chez eux, heureux des conquêtes mo­
et, pour trouver le chemin qui menait rales que ces luttes leur avaient rapportées. À
vers lui, les habitants de ces pays n'avaient qu'à cela s'ajouta ce que les voyageurs des diffé­
entendre la parole de Dieu et à la comprendre. rentes contrées, venus en Andalousie, acqui­
[...] rent par la fréquentation des philosophes et
L'Occident entreprit contre l'Orient une cam­ des lettrés de ce pays; ces voyageurs retour­
pagne et il n'y eut pas un roi, ni un peuple, qui nèrent chez eux pour faire goûter à leur peuple
n'y participât; les luttes entre Occidentaux et les douceurs qu'ils avaient acquises. Depuis ce
Orientaux durèrent plus de deux cents ans; les temps, les idées s'échangèrent, le désir de s'ins­
Occidentaux déployèrent en faveur de la reli­ truire augmenta chez les Occidentaux, le souci
gion un zèle et un dévouement comme jamais de briser les chaînes de la tradition s'éveilla en
ils ne l'avaient fait auparavant, ils réunirent eux, ils résolurent de limiter le pouvoir des
autant d'armées et de munitions que leurs chefs spirituels et de les arrêter chaque fois
forces le leur permettaient, ils partirent pour qu'ils dépassaient les commandements de la
les pays musulmans et l'esprit religieux les ani­ religion ou qu'ils en corrompaient le sens. Et il
mait; ils conquirent un grand nombre d'États se passa peu de temps depuis ce moment qu'ap­
musulmans. Et cependant ces guerres dévas­ parut parmi eux une école demandant la ré­
tatrices finirent par leur retraite. Pourquoi forme de la religion [le protestantisme] et son
étaient-ils venus et avec quels résultats s'en retour à sa simplicité primitive; cette école ar­
retournèrent-ils? riva dans sa réforme à un point qui ne s'éloigne
Les chefs religieux de l'Occident avaient réussi que peu de l'Islam; et mêmes certaines sectes,
à exciter leurs peuples, leur but était d'anéan­ qui en sont issues, sont parvenues à une
tir ceux des habitants de l'Orient dont ils vou­ croyance qui concorde avec celle de l'Islam,
laient la perte, ou d'étendre leur pouvoir sur sauf en ce qui concerne la reconnaissance de
les États musulmans qu'ils croyaient avoir le la mission de Mohammed; ce qu'elles profes­
droit de dominer. Les rois et les princes, les sent ne diffère de l'Islam que par le nom, et les
riches et les nobles, vinrent en foule nombreuse rites, mais non pas par l'esprit.
et les gens des classes inférieures qui étaient Puis les peuples de i"Europe se mirent à se li­
sous leurs ordres se comptaient par millions. bérer de leurs chaînes, et à améliorer leur sort,
Or beaucoup de ces derniers se fixèrent dans jusqu'à ce qu'ils organisent leur vie d'une façon
les pays musulmans; il y eut des trêves, et pen­ analogue aux préceptes de l'Islam; sans se rendre
dant ces trêves le feu de la colère s'apaisa; les compte cependant qui était leur vrai guide et
esprits revinrent au calme, observant l'état de qui les avait mis sur la bonne voie. Ainsi furent
ceux qui les entouraient, écoutant leurs opi­ établis les principes de la civilisation moderne
nions, s'imprégnant de ce qu'ils voyaient et en­ dont s'enorgueillissent les générations nouvelles
tendaient. Et il devint clair pour les Occiden­ lorsqu'elles se comparent à celles qui ont dis­
taux que les exagérations par lesquelles on paru.
avait excité leurs esprits et soulevé leur indi­ MUHAMMAD ABDUH, EXPOSÉ DE LA RELIGION MUSULMANE

gnation ne soutenaient pas l'examen de la vé­ (RISSALAT AL·TAWHID), TRAD. 8. MICHEL ET MOUSTAPHA ABDEL
RAZIK, GEUTHNER, 1925, RÉÉDITÉ EN 1984
rité. Plus tard ils trouvèrent que cette religion
alliait la liberté, la justice, la science et l'art à
une foi parfaite; ils reconnurent que la liberté
de penser et l'essor de la science étaient les
auxiliaires de la foi et non pas ses adversaires.
Plus tard encore, ils recueillirent dans le do­
maine des lettres et des arts musulmans les

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 105


...a:
Clés de lecture,! NAHDA

lqbâl : la conscience prophétique


....
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S
Q

........
c.:» urnommé « le poète de Loin d'être nostalgique des sous l'influence de la philoso­
l'Orient » et aujourd'hui temps anciens, lqbâl voit phie néoplatonicienne, aurait
admiré et étudié partout d'abord dans l'émergence de la incité l'homme à se désinté­
au Pakistan, Muhamm ad modernité le souffle d'une pen­ resser du monde, considéré
lqbâl * est d'abord un philo­ sée libre attachée à comprendre comme une apparence, et à re­
sophe qui a consacré sa vie à la le monde et à le transformer. Et noncer à agir sur lui. Sans re­
recherche de la vérité. Né au ce dynamisme créateur est se­ nier la valeur du mysticisme, il
Pendjab en 1873, il a fait une lon lui pleinement fidèle à l'en­ considère que la contemplation
partie de ses études en Europe seignement du Prophète. n'est pas la seule finalité de
où il rencontra notamment le l'homme. Celui-ci n'a pas pour
philosophe Henri Bergson et Le souffle de la modernité vocation de s'effacer devant
l'orientaliste Louis Massi­ Pourtant, à partir de la fin du Dieu ou de se fondre en lui, mais
g non*. De retour à Lahore, au Moyen Âge, les sociétés mu­ de s'affirmer et de s'accomplir
Pakistan, il s'est consacré à sulmanes, pour des raisons po­ dans toute son individualité par
l'étude du droit et à la vie poli­ litiques et philosophiques, ont fidélité au Créateur. À l'idée de
tique, œuvrant à la création de rompu avec l'élan scientifique fusion, lqbâl préfère celle de re­
l'État pakistanais. Imprégné de et réformateur dont elles lation ou de compagnonnage
tradition soufie *, il a étudié l'is­ étaient porteuses. Ce sont avec Dieu. La vocation de
lam mais s'est aussi intéressé donc les civilisations isla­ l'homme est de participer à la
au dialogue avec les multiples miques - et non l'Occident mo­ création en œuvrant dans le
traditions qui coexistent en derne - qui ont délaissé le mes­ monde et dans l'histoire, en « co­
Inde. Sa réflexion et son œuvre sage coranique. Il s'agit dès opérant avec Dieu afin d'aider
considérable (Reconstruire la lors pour lqbâl de renouer avec l'humanité en marche ».
pensée religieuse de l'Islam, Le l'esprit de l'islam à la lumière
Livre de l'éternité, Les Secrets de la pensée et de la science Œuvrer avec Dieu
du Soi, Le Message de l'Orient, Toutes ces perspectives ont eu
L'Aile de GabrieO s'appuient 11 fa�It renouer une grande résonance chez cer­
sur une connaissance appro­ avec l'esprit de l'islam, tains intellectuels musulmans
fondie de la pensée occidentale qui ont essayé de penser un is­
à la lumière de
et se nourrissent de la révolu­ lam engagé, en particulier lors
tion philosophique et scienti­ la pensée et de la des luttes d'indépendance. L'in­
fique de son temps. science occidentales. fluence d'lqbâl s'est fait sentir
dans le monde iranophone, par
occidentales. Cependant, s'il exemple chez un des plus
salue les accomplissements de grands penseurs de la révolu­
l'Occident, il regrette que tion iranienne, Ali Shariati *,
l'Amour et le sens du sacré s'y mais surtout en Inde mu­
trouvent écrasés sous le poids sulmane, où on le considère
d'une intelligence abstraite et comme le père spirituel du Pa­
calculatrice, et déplore que kistan. La traduction en anglais
l'Orient s'enfonce dans les puis en français de ses œuvres
mêmes errances. a largement contribué à le faire
La préférence d'lqbâl pour la connail:re au-delà des frontières
conscience « prophétique » plu­ de l'Asie, jusqu'en l'Afrique
tôt que pour la conscience où l'on constate aujourd'hui
« mystique » repose sur la cri­ un regain d'intérêt pour sa
tique d'un certain soufisme qui, pensée. Réza Moghaddassi

106 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° s Le Point


NAHDA lqbâl
....
....
t-,,

<< D'après le Coran, la vie est un


>C

processus de création constante >> ........


t-,,

�· Une sorte dégradante de fatalisme a pré­


�•,•,•, valu dans le monde de l'Islam pendant
��
tellectuelle qui, spécialement dans les périodes
de décadence spirituelle, transforme en idoles
� de nombreux siècles[...] qui était due les grands penseurs.
en partie à la pensée philosophique, en partie IBIDEM

à l'opportunisme politique, et en partie à la di­


minution graduelle de la force d'impulsion vi­ « Mohammed d'Arabie est monté jusqu'au ciel
tale que l'Islam avait à l'origine impartie à ses le plus élevé et est revenu. Je jure par Dieu que
disciples. si j'étais arrivé là, je ne serais jamais revenu. »
MUHAMMAD IQBÂL, RECONSTRUIRE LA PENSÉE RELIGIEUSE DE Telles sont les paroles d'un grand saint musul­
L'ISLAM, TRAD. EVA DE VITRAY·MEYEROVITCH, LE ROCHER, 1996
man, Abdul Quddus de Gangoh. Il serait proba­
blement difficile de trouver dans la littérature
Pendant les cinq derniers siècles, la pensée re­ soufie des mots qui, en une simple phrase, ré­
ligieuse de l'Islam est restée pratiquement sta­ vèlent une compréhension aussi fine de la dif­
tionnaire. Il fut un temps où la pensée euro­ férence psychologique existant entre les types
péenne recevait son inspiration du monde de conscience mystique et prophétique. Le mys­
islamique. Cependant, le phénomène le plus re­ tique ne désire pas quitter le repos de« l'expé­
marquable de l'histoire moderne est l'énorme rience unitive»; et même s'il en revient, comme
rapidité avec laquelle le monde de l'Islam se di­ il y est obligé, son retour ne signifie pas grand­
rige spirituellement vers l'Occident. Il n'y a rien chose pour l'humanité en général. Le retour du
de mal dans ce mouvement[ ...]. Nous craignons prophète est, lui, créateur. Il revient pour s'in­
seulement que l'aspect extérieur éblouissant sérer dans le cours du temps, afin de comman­
de la culture européenne puisse arrêter notre der aux forces de l'histoire et de créer ainsi un
mouvement et nous empêcher d'atteindre cette monde nouveau d'idéaux. Pour le mystique, le
culture dans sa véritable profondeur[...]. Avec repos de " l'expérience unitive » est quelque
la renaissance de l'Islam, il est donc nécessaire chose de définitif; pour le prophète, c'est l'éveil
d'examiner, dans un esprit indépendant, ce que en lui-même de forces psychologiques capables
l'Europe a pensé et la mesure dans laquelle les d'ébranler le monde et de nature à transformer
conclusions qu'elle a atteintes peuvent nous ai­ complètement le monde humain.
der à revoir et, si nécessaire, reconstruire la IBIDEM

pensée théologique de l'Islam.


IBIDEM

La prétention de la présente génération de li­


béraux musulmans à réinterpréter les prin­
cipes juridiques fondamentaux à la lumière de
leur propre expérience et des conditions dif­
férentes de la vie moderne est parfaitement
justifiée. Le Coran enseigne que la vie est un
processus de création progressive constante,
ce qui nécessite que chaque génération, gui­
dée mais non empêchée par l'œuvre de ses
prédécesseurs, ait le droit de résoudre ses
propres problèmes. [ ...] Le refus de l'ijtihad
[l'effort libre d'interprétation des textes sa­
crés] est une pure fiction suggérée en partie
par la cristallisation de la pensée juridique
dans l'Islam et en partie par cette paresse in-

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 107


Repères I NAHDA

par une idéologie de combat


qui met l'accent sur ['arabisme.
L'heure est alors à la nation
arabe, patrie spirituelle, nos­
talgie d'un passé glorieux où
le monde musulman était uni.
Un slogan lancé par les oulé­
mas* algériens dans l'entre­
deux-guerres fait florès : « L'is­
L'islam aujourd'hui lam est notre religion, l'arabe l'État et la société : le président
est notre langue, l'Algérie notre tunisien Habib Bourguiba in­
patrie. » L'arabisation est à terdit bien la polygamie, auto­
l'ordre du jour mais aussi la re­ rise l'avortement et réduit le
viviscence, sous le contrôle des pouvoir des religieux, mais l'is­
Le 11 septembre 2001 : deux pas touché les masses. Depuis États, d'un certain islam po­ lam conserve son statut de re­
avions pilotés par des kami­ plus d'un siècle, les musulmans pulaire par le biais de l'édifi­ ligion d'État. Pour les politiques,
kazes d'Al-Qaida (cf. p. 110) oscillent entre rejet et fasci­ cation de nouvelles mosquées, il est un ciment culturel et so­
sont précipités sur les tours nation de l'Occident. Dans la création d'associations de cial que l'on revendique dès que
du World Trade Center de New l'entre-deux-guerres, les élites bienfaisance et le soutien à cer­ nécessaire, comme le laïc Sad­
York, provoquant la mort de formées en Europe ont décou­ taines confréries. dam Hussein qui, en 2003, en
plus de 2 000 personnes. Pour vert le nationalisme et le so­ Dans le même temps, de nom­ appelle à l'islam lors la seconde
la première fois, le terrorisme cialisme, deux idéologies qui breux pays musulmans (Tuni­ guerre du Golfe.
islamique, frappe le sol du vont nourrir la décolonisation, sie, Algérie, Syrie...) recherchent
pays le plus puissant du et après les années 1950, per­ dans un socialisme plus ou FONDAMENTALISME
monde, qu'il assimile au mal mettre l'édification de nou­ moins diffus des solutions au À partir des années 1970 mon­
suprême. Le fondamentalisme veaux États. problème du sous-développe­ tent en puissance des mouve­
musulman s'affirme ainsi, ment. Mais rares sont les diri­ ments qui revendiquent la re­
dans sa forme la plus extrême, NATIONALISME ET ARABISME geants qui, comme Atatürk en connaissance de la charia
comme l'ennemi numéro un Nationalisme ou plutôt ara­ Turquie après la Première Guerre comme norme absolue. Ceux­
de l'Occident. L'islam, religion bisme? Les luttes de libération mondiale, laïcise complètement ci sont le fruit, à des degrés di­
de combat? nationale se prolongent par vers, de l'échec économique du
Élitiste, la pensée réformiste l'effort de construction natio­ socialisme, de l'essoufflement
Manifestation de
de la Nahda (cf p. 96) n'a eu nale, sous-tendu, comme dans musulmanes contre la des nationalismes, de la contes­
que des effets limités et n'a l'Égypte de Nasser (1952-1954), violence, à Brescia {Italie). tation des élites, du rejet des
valeurs occidentales mais aussi
du problème palestinien, ap­
paru dès la fin de la Seconde
Guerre mondiale avec la créa­
tion d'Israël, et de l'instaura­
tion en 1979 en Iran chiite d'une
République islamique.
De nombreux mouvements ont
été financés par l'Arabie Saou­
dite, dominée depuis sa créa­
tion en 1927 par le clan des
Saoud - adeptes du wahhab­
bisme*, l'une des interpréta­
tions les plus rigoristes de l'is­
lam -, qui applique sur son
territoire une loi fondamentale
tirée des enseignements du Co­
ran et de la Sunna*. Deux or­
ganisations vont particulière-

108 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


NANDA j Repères

DE LA NAHDA AUX GUERRES DU GOLFE

1798-1S01. Expédition de Bonaparte en Égypte.


1805-1845. Méhémet Ali au pouvoir en Égypte.
Politique de réformes.
1821. Première imprimerie en Égypte.
1830. Début de la conquête française en Algérie.
v. 1860. Fondation d'universités étrangères au Caire.
ment nourrir l'islamisme Ces organisations participent à 1869. Tahtawi* développe l'idée moderne de patrie.
d'abord les Frères musulmans*. une mouvance nouvelle de l'is­ 1881. Protectorat français en Tunisie.
Cette association égyptienne lam, souvent appelée à tort « sa­ 1882. �Égypte sous tutelle britannique.
fondée en 1928 par un institu­ lafite » (cf p. 54), bien qu'elle 1897. Mort d'al-Afghani*.
teur, Hassan al-Bannâ, s'est n'ait que peu de rapports avec 1905. Mort de Muhammad Abduh*.
d'abord souciée d'éducation et la salafiya du x1x• siècle liée à 1912. Protectorat français au Maroc.
d'action sociale, mais elle la Nahda. Elle est certes comme 1917. Déclaration Balfour. Mandat français sur le Liban
brigue rapidement le pouvoir. elle soucieuse de revenir à une et la Syrie, mandat britannique sur la Palestine et l'Irak.
En 1948, son bras armé parti­ certaine pureté originelle, mais 1922. Proclamation de la République turque.
cipe à la guerre en Palestine. elle est beaucoup plus hostile 1927. Indépendance de l'Arabie Saoudite.
Ses actions de guérilla anti- à l'Occident. 1928. Création en Égypte des Frères musulmans.
1938. Mort de Muhammad lqbâl*.
De nombreux APPARITION DU JIHADISME 1945. Création de la Ligue arabe.
mouvements Parmi ces adeptes d'une foi re­ 1948. Proclamation de l'État d'Israël.
vivifiée, sont apparus dans les 1952-1954. Renversement du roi Farouk (23 juillet 1952)
fondamentalistes années 1980 les partisans de la et fin de la monarchie égyptienne; Nasser au pouvoir.
sont financés par guerre sainte, les mujôhidûn, 1956. Indépendance du Maroc et de la Tunisie.
l'Arabie Saoudite, au sens propre ceux qui luttent 1962. Indépendance de l'Algérie.
pour défendre leur religion et 1967. Guerre des Six Jours.
adepte du leur terre : militants du Hez­ 1962. Fondation de la Ligue islamique mondiale.
wahhabisme. bollah libanais ou organisations 1979. République islamique d'Iran. Intervention des
terroristes palestiniennes, Af­ troupes soviétiques en Afghanistan (jusqu'en 1989).
britannique favorisent le coup ghans repoussant l'envahisseur 1990. �Irak envahit le Koweït. Guerre du Golfe entre l'Irak
d'État de 1952 contre le roi Fa­ soviétique, indépendantistes et une coalition internationale conduite par les États-Unis.
rouk. Persécutés par Nasser, les tchétchènes, islamistes algé­ 11 septembre 2001. Attentat contre New York
Frères musulmans privilégient riens en guerre contre le gou­ (World Trade (enter) et Washington (Pentagone).
officiellement depuis les an­ vernement qui les a exclus du 2001. Intervention anglo-américaine en Afghanistan;
nées 1970 des moyens d'action pouvoir. Fait nouveau, ces com­ chute des talibans.
légaux. C'est toutefois l'un des bats ont attiré, notamment en 2003. Seconde guerre du Golfe contre l'Irak;
leurs, Sayyid Qtub, qui a théo­ Afghanistan, en Bosnie, en Tché­ chute de Saddam Hussein.
risé en partie le jihad. chénie et en Irak, des « sala­
Plus ouvertement politique, fites jihadistes », musulmans
la jamât'at-î islâmi (« société parfois convertis de f@îche date, dien Oussama ben Laden, est veloppement de l'athéisme,
islamique ») a été créée en venus se battre au nom d'un is­ aujourd'hui le fer de lance de surtout dans les classes les plus
1941 à Lahore (aujourd'hui au lam sunnite* non seulement ri­ cette mouvance armée, en éduquées, et le renouveau de
Pakistan) par le journaliste Abû goriste mais très violent et à vi­ guerre contre tous ceux qu'elle l'esprit critique chez nombre
l'A'lâ Mawdûdî, partisan d'une sée eschatologique. Leur culte considère comme hérétiques, d'intellectuels croyants. �is­
théocratie islamique. Conçue du martyre, honoré lors d'at­ notamment les chiites et les lam connaît ainsi, de l'Iran aux
pour s'emparer du pouvoir po­ taques terroristes à travers le saoudiens, coupables malgré États-Unis, un bouillonnement
litique, elle fonctionne comme monde, n'est pas sans évoquer leur rigorisme religieux d'être intellectuel qui, s'il arrive à
un parti et s'est implantée le chiisme* (cf p. 84). À l'ori­ alliés aux États-Unis. sortir des universités et des
dans le sous-continent indien, gine des attentats de New York, Actif mais minoritaire, l'isla­ cercles élitistes, réussira peut­
aux États-Unis et en Grande­ le réseau Al-Qaida, organisé et misme ne doit pas cacher une être à lui redonner sa force
Bretagne. financé par le milliardaire saou- autre réalité de l'islam : le dé- d'innovation. C. G.

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 109


Repères I NAHDA

Al-Qaïda est une nébuleuse terroriste qui sème la mort au nom


de l'Islam. Sa littérature, abondante, est accessible par tous
sur Internet. Par son approche du jihad, participe-t-elle à une
refondation de la pensée islamique ? Réponses avec Gilles Kepel,
professeur à l'Institut d'études politiques à Paris, qui vient de faire
paraître avec Jean-Pierre Milelli et une équipe de jeunes chercheurs,
Al-Qaïda dans le texte (PUF), une anthologie commentée.

Al-Qaïda dans le texte


le Point: Al-Q.aida en tant qu'organisation peut-elle dans les textes de la tradition musulmane, ce terme
être source de doctrine? a plusieurs sens. Il signifie l'effort sur soi pour deve­
Gilles Repel: Elle diffuse largement des messages, nir meilleur. Il peut ainsi devenir un prénom que l'on
en image à la télévision et par écrit, sur Internet. rencontre souvent au Proche-Orient, aussi bien chez
C'est là que nous avons sélectionné les textes qui les musulmans que chez les chrétiens maronites.
nous ont semblé les plus représentatifs de sa vision rautre sens est celui de guerre sainte, pratiquée pour
du monde, textes qui sont attribués à quatre au­ se défendre contre les non-musulmans ou conquérir
teurs. Le premier, Oussama ben Laden, est son in­ des territoires. Cette composante guerrière s'était en
carnation la plus médiatique partie estompée au cours des
mais ses prises de position siècles, même si, par exemple,
n'ont pas une grande pro­ la guerre d'Algérie avait re­
fondeur. Abdallah Azzam « Les idéologues pris la mémoire du jihad pour
n'est connu que des seuls d'Al-Qaida, tous sunnites, lancer la guerre d'indépen­
spécialistes, mais ce Frère dance. Mais il revient à Ab­
musulman* palestinien, as­
ont remis en pratique dallah Azzam d'avoir remis
sassiné en 1989, peut être le concept de jihad, l'accent sur la priorité du ji­
considéré comme le théori- qu'ils étendent à tous had au sens guerrier, lors de
cien de « la guerre sainte » la guerre d'Afghanistan. Son
contemporaine. Ayman al-Za­
les "hérétiques", y objectif était de libérer les
wa hi ri est, à mon sens, le compris aux chiites. » territoires musulmans de
plus important des idéo­ l'occupation des impies - en
logues d'Al-Qaida, celui qui l'occurrence les troupes so­
théorise la stratégie du mar­ viétiques. Après sa mort et la
tyre dont le 11 septembre 2001 constitue l'apogée. fin de la guerre afghane, le sens du jihad a évolué
Quatrième signature, celle d'Abou Moussab al-Zar­ chez les activistes. On est passé du jihad de défense
qawi, l'activiste qui a investi le champ irakien et re­ au sens classique à un jihad individuel fondé sur le
vendique nombre des atrocités qui y sont perpé­ martyre, théorisé par Zawahiri. Pour lui, c'est l'exem­
tuées. Sa contribution ne vaut pas tant pour son plarité du martyr, diffusée à l'aide des médias mo-
apport doctrinal que pour sa violence antichiite, une dernes, qui doit galvaniser les autres musulmans. On
innovation par rapport aux autres textes. se fait sauter au milieu d'une foule pour que les ra-
vages soient vus à la télé et en accroissent l'effet...
L P. : Concrètement, quels sont les apports doctri­ L P. : Cette vision du jihad est-elle celle des spécia­
naux d'Al-Q.aida? listes du droit musulman?
G. K.: Ses idéologues, tous sunnites*, ont surtout G. IL: Non, même si Abdallah Azzam est lui-même un
mis en pratique le concept de jihad. Dans le Coran et ouléma* patenté, qui a fait son doctorat à l'université

110 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 3 Le Point


NANDA I Repères

d'Al-Azhar au Caire. Il raisonnait dans le cadre concep­


tuel des Frères musulmans et il était soutenu par l'es­
tablishment religieux international sunnite. Sa défi­
nition du jihad visait à libérer les terres dites
musulmanes des « impies », Russes en Afghanistan,
juifs en Israël, voire chrétiens en Andalousie. Quand
al-Zawahiri développe le concept du jihad par le mar­
tyre, peu d'oulémas le suivent, et beaucoup tiennent
les terroristes du 11 septembre pour des suicidés qui
brûlent en enfer. Il y a en effet deux types de jihads
militaires en Islam : le jihad de défense, le jihad d'at­
taque. Le premier est une obligation individuelle; tout
musulman doit s'engager séance tenante en cas de
danger pour défendre l'islam. Le jihad d'attaque, ce­
lui de l'expansion militaire, est décidé par le prince.
C'est une obligation collective. J:attaque du 11 sep­
tembre ne pouvait être considérée comme un jihad
de défense. En revanche, en Irak, terre d'islam occu­
pée par les armées des infidèles, le jihad individuel dical libanais va, lui aussi, utiliser le martyre comme Gilles Kepel,
est légitime pour certains oulémas et tous les moyens arme de guerre face à Israël. islamologue.
sont bons pour libérer le territoire.
L P.: Pourtant, les premières victimes du terrorisme
L P.: Mais que valent aujourd'hui les avis des oulé­ en Irak sont les chiites ...
mas traditionnels? G. K.: Pour les sunnites les plus radicaux, le spectre
G. K.: Chez les sunnites, beaucoup n'ont pas su s'adap­ du jihad guerrier s'étend à tous les infidèles, y com­
ter à la modernité. Le « Réveil » (cf. p. 96) enclenché pris aux « hérétiques », terme dont Abou Moussab
au x1x• siècle n'a pas donné de fruits, probablement al-Zarqawi accable les chiites. Pour lui, le meurtre
parce que les pouvoirs poli- des chiites est justifié parce
tiques ont partout utilisé les qu'ils seraient les agents des
religieux pour légitimer des juifs et des Américains, et
régimes autoritaires. Au lieu << Al-Zawahiri et ben Laden donc pires que tous les im­
de s'inscrire au cœur du plu­ bricolent une vision du pies. C'est terrifiant, et en
ralisme démocratique, la re­ même temps significatif: l'ef­
ligion s'est retrouvée avec, monde au nom de laquelle fort doctrinal des auteurs
d'un côté, des oulémas de ils justifient la réduction d'Al-Qaida comme al-Zarqawi
cour, de l'autre côté, des reli­ de la communauté des ou ben Laden consiste à al­
gieux fers de lance de l'op­ ler piocher dans la tradition
position et qui, dans le cas croyants à une Oumma ce qui les arrange. Ils brico­
des extrêmes, sont devenus virtuelle, délocalisée. » lent une vision du monde au
des islamistes. nom de laquelle ils justifient
la réduction de la commu-
l. P. : Le culte du martyre nauté des croyants à une
rapproche-t-il le terrorisme sunnite du chiisme*? sorte d'Oumma virtuelle, délocalisée, où leur secte
G.I.: Il semble qu'il y ait eu contagion du culte du de parfaits autoproclamés rassemblerait les seuls
martyre chiite vers le sunnisme. Traditionnellement, vrais musulmans.
en effet, il n'y a pas dans celui-ci de recherche sys­

du sunnisme, est un chef de guerrè, pas une victime. ....,....OccWellt. ...........


tématique du martyre. Mahomet, figure principale l.P.:Leslmes .................... ..

Dans le chiisme, en revanche, le martyre d'Hussein, ..... comllll .......1'11


com1.

fils d'Ali, est un modèle à suivre. Lorsque Saddam G. K.: Non. Mais Al-Qaida manipule la religion comme
Hussein déclenche la guerre contre l'Iran en sep­ le national-socialisme manipulait le référent national.
tembre 1980, les jeunes volontaires iraniens vont se Il est urgent de comprendre ses ressorts intellectuels
faire sa�ter sur les champs de mines irakiens pour et doctrinaux si l'on veut en éloigner le spectre.•
libérer la voie aux armées régulières. Le chiisme ra- Propos recueillis par Catherine Golliau

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 111


Malek Chebel j ISLAM

La modernité islamique
peut-elle se nourrir de
la pensée occidentale?
Dans son dernier essai,
L'Islam et la Raison (Perrin),
l'anthropologue Malek
Chebel fait revivre
les joutes intellectuelles
du passé pour mieux
réfléchir sur l'islam actuel.
Sa conclusion : il faut oser
rompre le lien qui unit
le politique et le religieux.

MALEK CHEBEL
<< Une seule alternative : rompre
avec le discours théologique >>
le Point : La religion musulmane repose sur la sou­ la jugeaient dangereuse pour leurs intérêts. Forts
mission du croyant à la Loi de Dieu, telle qu'elle est de la légitimité de la Loi dont ils se prévalaient, ils
expliquée et affirmée dans le Coran, directement prétendaient défendre la seule« voie» possible qui
dicté par Dieu au prophète Mahomet. En tant que mène à Dieu, la soumission béate. Cette posture a
tel, l'islam peut-il tolérer le pu faire penser qu'il était im­
libre arbitre et l'exercice de possible de penser en Islam,
la raison ? L'histoire de la « L'histoire des Îdées que le fait de croire et de res­
pensée musulmane telle en Islam a toujours été pecter la Loi de Dieu inter­
qu'elle apparaît dans ce hors­
série incline à affirmer que
un fil tendu entre la foi dit le libre arbitre et l'inter­
rogation. Mais l'histoire des
l'espace de liberté laissé à et la raison, parfois idées en Islam telle que vous
l'homme en Islam est par es­ avec un net avantage la présentez dans ce hors-sé­
sence limité. La réflexion rie le montre clairement
bute immédiatement sur le pour la raison.» les libres penseurs, les théo-
texte sacré du Coran. logiens et les savants ont
Malek Chebel: Le Coran est sacré, mais il n'interdit existé et se sont exprimés. Pendant plusieurs siècles,
pas à l'homme de réfléchir. Certes, la raison a sou­ l'islam a connu une ébullition intellectuelle sans
vent été considérée au sein de la communauté mu­ précédent. On ne le dira jamais assez : l'innovation
sulmane comme une hérésie. Elle était inacceptable et la recherche étaient alors concentrées à Bagdad,
pour les tenants les plus durs de l'orthodoxie, car ils à Bassora, au Caire, à Cordoue, à Séville, à Marra-

112 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


ISLAM I Malek Chebel

kech, et dans une multitude de petites cités anda­ de l'enfer. Ce contrôle s'étend à tous les aspects de la
louses, maghrébines ou levantines. Ce n'est qu'après vie quotidienne, y compris aux liens matrimoniaux et
le renfermement théologique du x• siècle - et ses au régime alimentaire. À coups d'interdits, l'islam des
conséquences indirectes sur l'état de l'Empire mu­ fondamentalistes s'est vidé de sa part humaine, de
sulman, le califat - que l'Occident a pu investir les son hédonisme et de son côté rabelaisien. Désormais,
sciences et les techniques de l'époque, moyennant il présente l'image d'une religion figée, pétrie d'ar­
un apprentissage de la langue arabe. Peut-on ima­ chaïsmes et de superstitions. Mais est-ce vraiment
giner la Renaissance européenne sans l'apport d'al­ l'islam? je ne le crois pas. Pour s'en convaincre, il suf­
chimistes comme jâbir ibn Hayyân (v111•-1x• siècle) fit d'écarter tout ce qui, dans la phraséologie actuelle,
- Geber de son nom latin-, de médecins comme relève d'une politique de puissance, soit le conserva­
Avicenne*, de philosophes comme Fârâbî* ou tisme des potentats en place (c'est l'islam qui est aux
Averroès*? Et je ne cite que les plus éminents, car ordres et qui ne veut pas évoluer), soit la « révolu­
en réalité la bibliothèque scientifique de l'Europe a tion» de ceux qui veulent le pouvoir (c'est l'islam des
été d'abord achalandée et nourrie par les savants islamistes). Dans la perspective qui est la mienne, je
musulmans. Qu'ils aient été rationalistes ou mys­ prétends qu'il faut désormais lire le message pro­
tiques, sunnites* ou chiites*, nombre de ces pen­ phétique avec le regard de notre époque. Et décom­
seurs classiques ont élaboré des concepts, défini des plexer ceux qui s'y attellent.
méthodes et mis en place des protocoles de raison­
nement d'une rare complexité. L P. : Vous écrivez dans votre livre que l' ijtihâd*, la
réinterprétation des textes sacrés, est sans nul doute
L P.: Mais ils sont restés des marginaux? le concept clé de toute nouvelle réflexion en Islam.
M. C.: Oui, certains se sont même exprimés au pé­ Mais si l'on se fonde sur l'expérience du passé, l'at­
ril de leur vie. Le célèbre mystique Hallâj* a été exé­ titude critique ne condamne-t-elle pas à la dissidence?
cuté par le pouvoir abbasside, à Bagdad et en place M. C.: Pour moi, l'ijtihâd n'est pas simplement une
publique, en 922. Les livres d'Averroès ont été brû­ « nouvelle» interprétation des textes sacrés ou une
lés. D'autres penseurs ont simple clause de discours, un
été mis au ban de la société, texte sur un autre texte. Non.
exilés. À cette persécution, « Depuis un siècle, La nouvelle interprétation
il faut encore ajouter le fait des textes, si elle a lieu, n'est
qu'ils étaient peu nombreux
nous n'avons eu que intéressante que dans la me­
et mal structurés, ce qui les deux chemins à notre sure où ses applications sont
rendait d'autant plus vul­ disposition pour concrètes et quotidiennes.
nérables. Mais malgré les Elles doivent être acceptées
difficultés, l'histoire des idéesévoluer: l'athéisme et et validées par une grande
en Islam a toujours été un l'antioccidentalisme. » partie de la population. D'où
fil tendu entre la foi et la rai- le mot d'ordre que je professe
son, parfois avec un net à chaque intervention pu­
avantage pour la raison. Aujourd'hui, je suis convaincu blique : pragmatisme, adaptation, écoute. Tel est l' ij­
que ceux qui en ont la volonté et le courage peu­ tihâd, une méthode moderne pour se rapprocher de
vent toujours emprunter ce passage- assez étroit, la vérité et pour la faire partager au plus grand
il faut le dire - pour mettre leur religion en phase nombre. À terme, cette attitude critique au sein de
avec leur temps. l'Islam fera évoluer ses formes civiles et politiques
vers une séparation plus nette entre le temporel et
L P. : La réflexion critique demeure pourtant figée l'intemporel. Nous sommes entrés aujourd'hui dans
depuis le 1x• siècle et le rejet de la philosophie. une culture de rupture, à l'intérieur et à l'extérieur
Depuis cette époque, rien ou presque de nouveau de l'Islam.
dans la pensée musulmane, si ce n'est le « Réveil »
du x1x• siècle (Nahda - cf p. 96), d'un impact très li­ L P. : Où doit mener cette rupture? La réflexion de
mité, et aujourd'hui un fondamentalisme qui ossi­ la Nahda a ouvert les portes au nationalisme arabe
fie le corpus coranique... et au marxisme, idéologies dont la mise en œuvre
M. C.: Il est vrai que, de nos jours, l'islam est confis­ n'a pas permis l'épanouissement des sociétés
qué par des idéologues politisés qui n'hésitent pas à musulmanes. Le fondamentalisme actuel s'appuie
culpabiliser leurs ouailles, contrôler étroitement leur aussi sur un discours de rupture, qui est un appel
sexualité et brandir au besoin les terribles châtiments au retour vers l'islam originel... ,.

Le Point Hors-série n ° s J Novembre-décembre 2005 J 113


Malek Chebel j ISLAM

par des jeunes cadres qui venaient se former en Eu­


rope, s'inspirer de tel ou tel philosophe humaniste et
chercher sincèrement à faire évoluer dans leurs pays
les pratiques publiques et même les usages politiques,
déjà surannés? On est aujourd'hui dans un processus
inverse, même s'il est heureusement minoritaire. Que
voyons-nous maintenant? Des jeunes férus de science,
curieux, qui s'emparent de la richesse intellectuelle
des pays européens, mais qui rejettent violemment
,. M. C.: Exact! Mais la notion de rupture doit si­ leur système de valeurs. Cela tient-il au fait qu'ils soient
gnifier un changement positif et une projection vers pour la plupart nés ici?
l'avenir. Et d'ailleurs, seul le changement est en me­
sure de faire bouger les structures figées qui entra­ L P.: La philosophie occidentale peut-elle nourrir la
vent l'islam. À mes yeux, il jouit d'une vertu intrin­ pensée musulmane, comme les penseurs grecs ont
sèque qui dépasse évidemment la nécessité du « formé » Avicenne ou Averroès?
mouvement pour toucher à l'essence même de l'is­ M. C.: L'univers islamique n'est pas hermétique à la
lam, lequel est travaillé par de multiples courants pensée occidentale. Ainsi le vocabulaire critique arabe
qui essaient, chacun à leur manière, d'introduire une s'est-il enrichi au cours du xx' siècle d'au moins deux
rupture. Or, après la glaciation que les Ottomans ont mots nouveaux: 1/maniyya, sécularisme, et laikiyya,
imposée au foyer arabe, puis les colonisations, nous laïcité. D'autres termes ont inspiré des conduites fon­
avons subi une longue destructuration politique et datrices, des mouvements, des œuvres : qawmiyya
économique. L'absence d'États forts a entraîné un ra­ (nation), dimoucratiyyo (démocratie), 'asriyya (contem­
lentissement préjudiciable de tout le développement poranéité), tous ces concepts sont peu ou prou em­
humain dans cette région. Depuis un siècle, nous pruntés à la pensée occidentale. Mais l'esprit mu­
n'avons eu en fait que deux chemins à notre dispo­ sulman se calfeutre et ne répond plus dès que l'on
sition pour évoluer: l'athéisme d'un côté, l'antiocci­ touche à la véracité du Coran. Certaines valeurs oc­
dentalisme de l'autre. Le premier est souvent teinté cidentales liées à la confusion des sexes passent dif­
d'anticléricalisme, comme ce fut le cas pour les grands ficilement. Enfin, le lien à l'intimité individuelle est
mouvements d'inspiration marxiste du Proche-Orient, encore tabou. Un exemple édifiant: l'Orient ne com­
dont la caricature fut le parti Baas, en Syrie et en prend pas que les femmes occidentales acceptent
Irak. Le second mouvement s'est hélas mué en fon­ que l'on expose partout leur corps nu à la concupis­
damentalisme, en jihadisme et en salafisme, dont le cence des badauds. je dis souvent que, dans leur ex­
mysticisme apocalyptique laisse peu de place à l'ini­ trême majorité, les musulmans sont encore dans une
tiative personnelle. phase« prophétique», tandis que les autres peuples
- en particulier en Occident
L P. : Fondamentalisme qui - sont dans des périodes« his-
touche les musulmans les « Le recours à l'ijtihâ.d toriques ». Évidemment,
plus éduqués... l'émergence de l'individu, qui
M. C.: Les jeunes qui adhè­
fera évoluer l'islam vers a réussi ici et qui est encore
rent au salafisme ou à Al-Qaida une séparation plus embryonnaire là-bas, y est
(cf p. 110) peuvent être ins­ nette entre le temporel pour beaucoup. Mais le
truits - les kamikazes du 11 xx1' siècle est là pour accélé­
septembre ont été capables et l'intemporel. » rer tout ce processus. Bien
en quelques mois de piloter sûr, le Coran ne cessera pas
des Boeing - mais ils ne sont pas forcément tolérants. de parler aux croyants, mais à côté du Livre saint, la
je suis très étonné de voir combien il y a de scienti­ philosophie prendra davantage de place et mobili­
fiques, niveau maîtrise et doctorat, qui ont une vision sera les tenants de la raison, aujourd'hui bien timo­
très étriquée, voire sommaire, du Coran. Évidemment, rés. De toute façon, il ne nous reste plus qu'une seule
cette remarque ne jette aucune suspicion sur les scien­ alternative, rompre avec le discours théologique et
tifiques en tant qu'ensemble, mais, d'évidence, les s'engager résolument dans le discours politique.
plus hargneux dans ce domaine sont ceux qui croient
avoir des certitudes. Tant pis si les ouvrages qu'ils li­ L P. : L'Iran est une théocratie et pourtant, c'est là­
sent ne sont pas au sommet de la pensée critique. bas que l'on rencontre les philosophes réformateurs
Faut-il rappeler que la Nahda au x1x' siècle était conduite parmi les plus novateurs et les plus exigeants?

114 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


ISLAM I Malek Chebel

M. C.: Effectivement. Le chiisme a toujours été une des hommes. L'islam selon vous ne peut être sauvé Musulmans en
force de proposition en Islam. Abdolkarim Soroush* que par la laïcité? prière, Malaisie,
en est un bon exemple : un Iranien qui travaille de M. C.: Par la modernité au sens large. Le drame des 2000.
l'intérieur et qui défend la modernisation de l'islam. sociétés musulmanes est leur élitisme. Prenez la
Mais l'Iran est un pays prodigieusement riche en ma­ Nahda. Pourquoi ce mouvement en soi passionnant
tière de recherche. Il y a des a t- -il accouché d'une souris?
centaines de chercheurs qui Parce qu'il venait d'une pe­
se posent la question de la « Le monde musulman tite élite proche du pouvoir,
modernisation de leur pra­ qui a refusé de remettre en
tique religieuse, au demeu­
actuel, et notamment question les faiblesses de ce­
rant inspirés par les réfor­ l'Iran, connaissent une lui-ci, car il les protégeait. Au­
mistes du passé récent ébullition intellectuelle jourd'hui, outre le problème
comme Mirza Malkum Khan*. du poids du religieux, nous
Mais c'est le monde musul- fantastique. » sommes confrontés à deux
man dans son ensemble qui autres problèmes contin­
connaît aujourd'hui une ébullition fantastique. Lors gents : celui des autocrates qui ne donnent pas la
d'un colloque récent à Venise, sur le thème « Islam parole au peuple (problème de la démocratie) et ins­
et démocratie », il y avait plus d'une dizaine d'intel­ trumentalisent la religion au lieu de libérer les éner­
lectuels de valeur significative à œuvrer dans ce sens. gies du corps social. Ensuite, et l'un ne va pas sans
Et c'est partout la même chose, à Casablanca, à Al­ l'autre, le clivage entre les intellectuels rationalistes
ger, à Amman... Un vent de renouveau souffle sur la et le reste de la population, qui pose le problème de
terre d'Islam. la transmission du pouvoir dans nos sociétés mu­
L P.: Mais ces penseurs restent dans le cadre d'une sulmanes. Or nous le savons tous, c'est aussi de la
pensée théocratique, quand vous appelez de vos connaissance que naît l'esprit critique ... •
vœux une scission nette entre la cité de Dieu et celle Propos recueillis par Catherine Golliau

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 115


Confessions et écoles I ISLAM

Confessions et écoles juridiques musulmanes en 2005

LIBYE

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SMGAL
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Écoles juridiques<
D malikite
1 ooo km
D chaafite
D'après S. Couprie - LÉPAC,
Atlas de l'islam, in Histoire et Patrimoine n• 9, - hanafite
Milan Presse, Toulouse, 2004.

116 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


ISLAM I Confessions et écoles juridiques

SUNNISME, CHIISME
ETIBADISME

• Les quatre écoles


juridiques du sunnisme*
sont détaillées en page 52.
• Pour le chiisme*,
se reporter aux pages 84-93.
• Pour l'ibadisme*,
principale composante
actuelle du kharijisme,
se reporter aux« Repères»,
en pages 94-95.

INDONÉSI�

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Branches du chiisme Kharijisme


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Le Point Hors-série n ° 5 [ Novembre-décembre 2005 117


Lexique I A

LEXIQUE

A Abd al·Jabbâr (935·1024). Théolo- entre la religion et la raison. Son influence fut
gien et juriste irakien considéré comme l'un des très importante, notamment en Égypte (sa pen-
grands penseurs mutazilites*. Plusieurs tomes sée est à l'origine du parti du Manâr qui contri-
de son traité Mughni ont été découverts récem­ bua aux tentatives de réforme), en Indonésie
ment au Yémen, où ils ont eu une grande in­ et en Algérie, où elle inspira à partir de 1925 le
fluence sur la pensée zaydite* parti des oulémas*.

Abd el-Kader (1808-1883). Émir al­ Abû Dawûd al·Sijistâni (817·


gérien qui, après la prise d'Alger par la France, 889). Traditionniste* de Bassora, auteur de
se fit proclamer « sultan des Arabes» en 1832 l'un des six recueils canoniques de hadiths*, le
en s'appuyant sur la confrérie des Qadiris dont Kitâb al-Sunan, le Livre des pratiques. Donnant
son père avait été un chef. Il devint au nom du fréquemment son opinion sur la valeur des
jihad l'âme de la révolte contre l'occupation textes qu'il reproduisait, il ouvrit la voie à une
Abd el-Kader française jusqu'en 1847. Vaincu par le général critique détaillée des hadiths telle qu'elle fut
Bugeaud, il passa cinq ans en résidence forcée entreprise par son disciple al-Tirmidhî*.
en France avant de rejoindre l'Empire ottoman.
Il termina sa vie retiré à Damas, où il écrivit plu- Abû Hanîfa (v. 696-767). Né à Koufa,
sieurs ouvrages mystiques. où il effectua l'essentiel de sa carrière, ce ju-
riste et théologien est le fondateur présumé de
Abduh, Muhammad (1849· l'école juridique hanafite. Il mourut à Bagdad
1905). Né dans une famille paysanne, il étu- où le calife abbasside al-Mansûr l'avait fait em-
dia à l'université cairote d'Al-Azhar. D'abord tenté prisonné. Il se rangeait au nombre des« gens
par le soufisme*, il découvre la philosophie avec de la justice » (ah/ al-ad/), opposés aux « gens
al-Afghani*. Journaliste engagé, il est contraint des innovations blâmables» (ah/ al-bida), mais
en 1882 à l'exil au Liban et en France. De retour on l'a rapproché des thèses murjites, ce cou-
en Égypte, il devient professeur puis juge et se rant de pensée qui vit le jour sous les Omeyades
distingue par son indépendance de jugement. et qui se refusait à porter un jugement ici-bas
Muhammad Abduh
En 1892, il essaie de réformer l'enseignement sur les actes humains, et donc à exclure de la
à Al-Azhar pour y introduire les disciplines mo­ communauté les musulmans coupables d'avoir
dernes. En 1897, il publie le Risâlat al-tawhîd enfreint la loi. récole juridique« hanafite» qu'il
ou Traité de l'unicité divine, qui présente une a contribué à créer, particulièrement dévelop­
théorie simplifiée de l'islam adaptée à la men­ pée en Orient où elle a bénéficié des faveurs
talité moderne. Il s'y présente comme un adepte des Ottomans, est tenue pour l'une des écoles
Calligraphie arabe du retour aux sources et de la réflexion directe sunnites* les moins rigoristes, celle qui fait le
Suzanne Amreish. sur les textes sacrés, tout en défendant l'accord plus appel à la réflexion personnelle.

118 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


A Lexique

Abû Mansûr al·Baghdâdi (mort Alide. Descendants d'Ali ibn Abî Tâlib, cou-
en 1037). Érudit chaafite* du Khorassan sin de Mahomet et 4' calife, à qui les tenants
qui vécut à Nishâpûr, auteur d'un exposé re- du chiisme* réservent le droit de commander
lativement politique sur les doctrines des dif- la communauté musulmane.
férents mouvements de l'islam (AI-Farq bayna
1 f- iraq). Aristote (384·322). Fils d'un médecin
de Philippe de Macédoine, il étudia à Athènes
Abû Tammâm (mort en 845). Fils à l'Académie de Platon où il resta vingt ans. De
d'un chrétien d'origine modeste, il fut l'un des 343 à 342, il est le précepteur du futur Alexandre
plus grands poètes« néoclassiques » avec al­ le Grand. En 335, il retourne à Athènes pour y
Buhturî*. li se fixa à Bagdad où il connut son fonder sa propre école, le Lycée, dite aussi école
heure de gloire sous le règne du calife abbas­ « péripatétienne ». En 323, à la mort d'Alexandre,
side al-Mutasim (qui régna de 833 à 842), dont le parti antimacédonnien le pousse à quitter
al-Ach'arî il devint le panégyriste. Athènes. Il se retire dans l'île d'Eubée où il meurt.
Seules demeurent de son œuvre des notes de
Abû Ya'qûb al·Sijistânî (v. 893· cours qui n'étaient pas destinées à être publiées
971). Prêcheur et penseur ismaélien*, origi­ et qui furent éditées à Rome au 1" s. Le corpus
naire du Sijistan, dans le Khorassan. Auteur du comprend quatre groupes d'œuvres: les écrits
Livre des sources (Kitâb a/-yanâbî'). logiques (Organon), les textes sur la philoso­
phie de la nature, les 14 livres de la Métaphy­
al·Ach'arî (873-935). Ce penseur ira­ sique, enfin les œuvres morales. Dès !'Antiquité,
kien, originaire de Bassora, fut d'abord un élève la complexité de sa pensée entraîna de nom­
du représentant local du mutazilisme*, al-Jub­ breuses interprétations contradictoires. Ses
ba'î*, avant de se séparer de son maître en 912. œuvres furent traduites par les Arabes et lon­
Il réfuta alors les thèses mutazilites à parti d'ar­ guement commentées, notamment par Avi­
guments tirés du Coran et de la Sunna*. Il est cenne* et Averroès*.
à l'origine de la création de l'école théologique
portant son nom, l'acharisme, dont les thèses Assassins. Nom donné par les Francs,
sont à la base de la doctrine sunnite*. à l'époque des croisades, à la secte chiite*
i. des nizaris, présente en Syrie et en Iran (forte­
Acharisme. Voir al-Ach'arî*. resse d'Alamût). Cette secte était redoutée
pour ses meurtres politiques. Le terme« assas­
al-Afghani, Jamal al·Dîn dit sins » viendrait de l'arabe hashîshi, fumeur
(1838-1897). D'origine iranienne mais de haschich.
mort en Turquie et inhumé en Afghanistan, ce
penseur qui fut aussi un agitateur politique an- Avempace, nom latin d'lbn Bâjâ
ticolonialiste en Égypte, en Iran et en Inde, est (mort en 1138). Ce médecin et philo-
considéré comme le fondateur de la pensée sophe originaire de Saragosse et passé au ser-
réformiste en Islam. Il eut une grande influence, vice des Almoravides de l'Andalus s'exila à Fès
al-Afghani notamment sur Muhammad Abduh*, avec qui (Maroc) où il mourut. Sa pensée influença le
il créa un journal en France. Tout en étant un philosophe arabe Averroès* comme le théolo-
critique acharné du matérialisme, il était gien chrétien Albert le Grand.
convaincu que l'islam n'était pas en contradic­
tion avec la science. Averroès, nom latin d'lbn Ru·
shd (1126·1198). Originaire de Cordoue,
Alhazen ou Avenetan, noms ce médecin, philosophe et juriste fut révéré en
latins d'lbn al·Haytham (965· Occident comme le « Commentateur d' Aris­
1039). Mathématicien et savant arabe né à tote* ». Fils de grande famille, il fit carrière à
Bassora (Irak) et vivant au Caire sous les Fati­ Marrakech à la cour des Almohades jusqu'à ce
mides. Il est resté célèbre pour ses travaux en que le fanatisme religieux le contraigne à l'exil
optique et en géométrie, traduits en latin. Au­ en 1195_ Ses thèses furent condamnées, l'étude
teur du Thesaurus opticus. de sa philosophie interdite et ses livres brûlés.

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 119


Lexique J A-C

Il sera pourtant réhabilité peu de temps avant sciences naturelles qu'à la philosophie, au droit
sa mort et admis à nouveau à la cour. l'.islam et à la théologie. Il voyagea dans plusieurs
se ferme après lui à la philosophie. Il a écrit no- villes, rempli les fonctions de vizir, fit de la pri-
tamment L'incohérence de« L'incohérence"· en son et rédigea des œuvres médicales et philo-
réponse au théologien al-Ghazâlî* qui critiquait sophiques qui eurent une grande influence au
les philosophes, le Discours décisif et le Co/li- Moyen Âge. Parmi ses œuvres majeures, il faut
get, un important traité médical. citer le Qânûn, un traité de médecine utilisé
encore récemment par les auteurs arabes et
Avicenne, nom latin d'lbn Sînâ qui servit aux praticiens chrétiens jusqu'à la
(98o·1037). Né près de Boukhara en Trans­ fin du Moyen Âge, l'a/-Shîfâ', un traité de phi­
oxiane et fils d'un fonctionnaire persan, il re­ losophie appelé aussi le Livre de la guérison, et
çut tout jeune une éducation encyclopédique un récit mystique, le Hayy ibn Yaqzân (Le Vivant
touchant aussi bien à la médecine et aux Fils du vigilant).

B
al·Bâqillânî (mort en 1013). germanité ll fut accusé de trahison et condamné
Théologien acharite* et juriste de l'école mali- Ses traductions de Platon* et d'Aristote* sont,
kite* dont de nombreuses œuvres sont perdues jusqu'au x11' s., les seules dont dispose l'Occident
mais qui fut, dans l'Irak des Buyides, un théo- latin. Il fut l'un des premiers à créer un vocabu-
ricien du sunnisme*. !aire philosophique en latin. Son œuvre la plus
célèbre est De la consolation de la philosophie
al·Bîrûnî (973·1048). D'origine per-
sane, ce savant, également philosophe et reli- al·Buhturî (mort en 897). Poète
al-Bîrûnî
gieux, est considéré comme l'un des plus grands panégyriste à la cour de Bagdad, sous al-Mu-
esprits du monde médiéval. Il passa une partie tawakkil, réputé pour son amour du vin et son
de sa vie à la cour des Ghaznavides et voyagea orgueil sans borne.
en Inde à la suite des campagnes militaires de
ses maîtres. Il rédigea des centaines d'ouvrages al·Bukhârî (810·870). Originaire de
sur une grande diversité de sujets, parmi les­ Boukhara, ce traditionniste* se consacra très
quels La Chronologie des anciennes nations et jeune à la compilation de hadiths*. Il en aurait,
La Description de l 'Inde. dit-on, appris par cœur des centaines de mil­
liers. Sahîh al-Bukhârî, le recueil qu'il mit seize
Boèce (480·524). Ce philosophe latin, ans à compiler, en compte 2 762 et reçut le
formé à Rome, devient haut fonctionnaire à la surnom d'« authentique "· Il est, avec le
cour du roi goth Théodoric, où il fut l'inspirateur Sahîh du traditionniste Muslim*, l'un des
d'une politique de synthèse entre romanité et meilleurs du genre.

C
Chaafisme/Chaafite. École juridique portant Kitâb al-Umm (Livre fondamental) et
qui se réclame du juriste al-Châfi'î* et se dis­ d'une Risa/a, un traité où il expose la manière
tingue par son souci de logique · ses doctrines d'utiliser le hadith*. Opposé au raisonnement
définissent de manière précise le raisonnement personnel (ra'y*) pratiqué par le malikisme* et
par analogie ou qiyâs, ce qui permet de faire des l'hanafisme*, il fonde sa théorie du droit sur
déductions à partir des textes fondamentaux. deux principes : la critique du hadith pour re­
Liée le plus souvent à l'école acharite* mais chercher ceux qui sont valables et le raisonne­
al-Châfi'î aussi au soufisme* modéré, cette école s'est dé­ ment par analogie (qiyâs).
veloppée en Asie mineure, en Égypte (où elle
est concurrencée par le hanafisme*). en lndo- Chamil, Samuel (1797·1871).
nésie, en Asie du Sud-Est et en Afrique de l'Ouest. Héros et imam du Daghestan (Caucase).

al·Châfi'î (767·820). Célèbre juriste Chiisme/Chiite. En arabe« shî'a Ali "


fondateur de l'école chaafite*, auteur d'un im- ou le parti d'Ali, l'une des deux principales obé-

°
120 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n 5 Le Point
C-G Lexique

diences musulmanes (avec le sunnisme*). Elle grands islamologues du xx' s. On lui doit no­
représente environ 10 % des musulmans, et est tamment la redécouverte des richesses philo­
particulièrement présente en Iran et en Irak. sophiques et spirituelles du chiisme*. �essen­
chiite Ses adeptes reconnaissent l'autorité d'un imam tiel de son apport se trouve dans les quatre
descendant d'Ali, le 4' calife, cousin et gendre tomes d'fn Islam iranien. li fonde en 1974 l'uni­
du Prophète. versité Saint-Jean de Jérusalem (Centre inter-
national de recherche spirituelle comparée),
Corbin, Henry (1903·1973). Ce Pa- pour favoriser le rapprochement des trois reli-
risien de confession protestante est l'un des gions du Livre.

E
Ésope (vie s. av. J.·C.). Fabuliste grec, attribue de célèbres fables qui ont été reprises
d'origine thrace ou phrygienne, qui aurait été dans la littérature européenne et la littérature
un esclave affranchi, difforme et bègue. On lui arabe.

F Falsafo. Nom arabe de la philosophie pra-


tiquée au Moyen Âge dans le monde musulman,
et dont les représentants les plus illustres furent
al-Kindî*, al-Fârâbî*, Avicenne* et Averroès*.
sait bien la science et la pensée hellénistique
et néoplatonicienne. Grand commentateur d'Aris-
tote dont il tenta d'accorder la philosophie avec
celle de Platon, il imagina une cité idéale gou­
vernée par un sage prophète.
al-Fârâbî {872-950). Connu dans l'Oc­
cident latin sous le nom d'Alfarabius ou d'Aven­ Frères musulmans. Mouvement fon­
nasar, ce penseur originaire de Transoxiane ré­ damentaliste fondé en 1928 en Égypte par Has­
sida à Bagdad, à Alep et mourut à Damas. san al-Bannâ. Ses membres luttèrent contre l'oc­
falsafa
Considéré en Europe comme le magister secon­ cupation britannique. Très actifs sur le plan social
dus, deuxième maître après Aristote*, il connais- et politique en Égypte, en Syrie et en Jordanie.

G
Galien, C laude (v. 131-201). la Loi par la gnose contemplative (ma'rifa), eut
Ce médecin de l'empereur Marc Aurèle fit d'im­ une grande influence sur le développement de
portantes découvertes sur le cerveau et le cœur, la pensée musulmane.
grâce aux dissections d'animaux. Il aurait écrit
environ 500 ouvrages dans tous les domaines Guénon, René (1886·1951). Pour
de la médecine, et aurait été l'un des premiers ce métaphysicien né à Blois, les grandes tradi-
à séparer la médecine de la pharmacie Il éta- tians spirituelles de l'humanité sont dérivées
blit aussi un parallélisme entre l'être humain de la Tradition primordiale, expression du Verbe
et les animaux qui, bien qu'erroné, influença la au sein de la Création. li essaya de susciter chez
médecine et la pensée jusqu'au xv1' s. les penseurs occidentaux une prise de conscience
pour qu'ils retrouvent le sens profond de la tra-
al·Ghazâlî (1058·1111}. Théologien dition chrétienne. li se référa d'abord à la mé-
et philosophe d'origine iranienne surnommé taphysique hindoue puis, à partir de 1932, il dé-
« Preuve de l'Islam» ou« !'Ornement de la Re­ veloppa sa théorie de l'initiation. Ses ouvrages
ligion » Élève d'al-Juwayni*, il fut d'abord un majeurs sont Le Symbolisme de la Croix (1931),
savant reconnu à Bagdad, avant qu'une crise Les États multiples de /'Être (1932), Le Règne de
spirituelle ne l'entraîne vers une retraite longue la quantité et les signes des temps (1945) et Les
d'une décennie, qui le mena en Syrie et en Aperçus sur /'Initiation (1946) Il mourut au Caire
al-Ghazâlî Palestine. Devenu le défenseur de la doctrine où il vivait en musulman depuis 1930 Son in­
soufie*, il se consacra à la concilier avec la théo­ fluence demeure considérable dans certains
logie la plus orthodoxe. Son livre Revivification cercles à tendance mystique et ésotérique. Son
des sciences religieuses, où il cherche à mon­ œuvre serait à l'origine de certaines conversions
trer la signification intérieure et spirituelle de d'Occidentaux au soufisme*.

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 121


Lexique I H-1

H Hadiths. Ensemble des récits qui relatent


les propos ou les actes de Mahomet et qui consti-
tuent ce que l'on appelle laTradition ou Sunna*,
elle-même considérée comme une source du
al·Hallâj (v. 858·922). Martyr du
soufisme* originaire d' Iran, célèbre en Occident
grâce à l'étude, La Passion de Hal/âj, que lui consa-
cra en 1922 l'orientaliste Louis Massignon*. Ses
droit musulman (Jiqh). Les récits concernés ont pérégrinations le conduisirent jusqu'en Inde et
été transmis par les Compagnons du Prophète aux frontières de la Chine. Sa clairvoyance lui va-
et leur entourage jusqu'au moment où des spé- lut le surnom de« Cardeur des consciences »
cialistes appelés traditionnistes* les ont recueillis (hallâdj al asrâr). Sa théorie de l'amour divin, la
Ibn Hanbal et rassemblés. Les plus anciens recueils de ha- renommée de ses miracles et surtout ses procla-
diths étaient aussi des traités de droit comme mations« blasphématoires» comme le célèbre
le Muwatta de Mâlik ibn Anas*, fondateur de « Je suis la Vérité»(« anâ'/-Haqq») lui valurent
l'école malikite. Au 1x' s. apparurent des ou- l'hostilité des docteurs de l'islam, tant sunnites*
vrages où les hadiths étaient classés par ma- que chiites*. Il mourut crucifié.
tière, du fait de la nécessité pour certains ju-
ristes de s'appuyer sur des« chaînes» de garants Hanafisme/Hanafite. Voir Abû
reconnues comme solides. Ces juristes furent Hanîfa*.
appelés les« Gens du hadith» par opposition à
ceux qui faisaient un usage plus large de la ré- Hanbalisme/Hanbalite. Voir Ibn
flexion personnelle ou ra'y*. Six recueils prirent Hanbal*.
le pas sur les autres: ceux d' al-Bukhârî* et de
Muslim*, nommés tous les deux al-SahÎh(« l'au­ Hégire. « Expatriation» du Prophète Ma­
thentique »), et les quatre autres intitulés Su­ homet qui, en septembre 622, fuit sa ville na­
non (« les pratiques du Prophète») rédigés par tale de La Mecque pour s'installer dans l'oasis
Abû Dâwûd*, al-Tirmidhî, al-Nasâ'i et ibn Mâja. de Yathrib, qu'il rebaptisa Médine ( la ville du
À ces sommes s'ajoute celle d'lbn Hanbal*, Mus­ Prophète). Cette date marque le début de l'ère
nad, qui classe les hadiths non par matière mais musulmane.
en fonction des garants. Les chiites* composè­
rent de leur côté leurs propres recueils, n'accep· Hypostase (hupostasis). Désigne,
tant que les hadiths d'Ali et de sa famille. Leur chez les néoplatoniciens, un des niveaux de la
recueil le plus célèbre est celui d'al-Kulayni, in­ réalité. La première hypostase est l'Un, la se­
titulé AI-Kâfi (« le suffisant»). Par la suite, les conde !'Intellect, la troisième l'Âme. La théolo­
hadiths furent aussi classés comme « bon », gie chrétienne a repris le concept pour définir
« sain » et« faible » en fonction de la qualité la Trinité.
de leurs transmetteurs.

1
lbadisme/lbadite. Courant kharijite remettre en cause son message. Il inspira maints
modéré dont le nom vient de 'Abd Allâh ibn commentateurs arabes, dont Abd el-Kader*.
Abâd. Présent au Mzab( Algérie), à Djerba (Tu­
nisie), en Oman et au Yémen. Ibn Batta (917-997), Jurisconsulte han­
balite* irakien. Participa à la défense de la
Ibn 'Arabî (1165·1240). Né à Mur- branche la plus rigoriste du sunnisme*, hostile
cie(Espagne) et mort à Damas. Surnommé« le au kalâm* et à toute innovation (bid'a).
Maître le plus grand», cet Andalou est le pivot
de la pensée métaphysique soufie*. Il consa­ Ibn Hanbal (780·855), Originaire de
cra sa vie à la compréhension des vérités mé­ Bagdad, ce juriste et théologien fut victime de
Ibn 'Arabî l'inquisition mutazilite* sous les califes abbas-
taphysiques en rendant visite aux plus grands
guides spirituels de son époque et forma lui- sides al-Ma'mûn et al-Mu'tasim. Il ne fut réha-
même des disciples.Estimant que la variété des bilité que peu avant sa mort. Mais sa tombe fut
croyances et des doctrines religieuses est une rapidement vénérée. Il fut un littéraliste,
limite qui canalise la soif humaine du Divin, il convaincu que les données du Coran et de la
dépassa largement les cadres de l'islam sans Sunna* suffisaient à fournir les bases du droit.

122 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


Lexique

Il est à l'origine de l'école juridique sunnite qui lites*, il s'établit enfant à Damas pour fuir les
porte son nom, le hanbalisme, qui s'illustra Mongols. Là, il reçut une éducation musulmane
dans la lutte contre le chiisme* et le mutazi- traditionnelle. Ses biographes le décrivent comme
lisme•. Cette école est aujourd'hui particuliè- un esprit vif et précoce, doté d'une mémoire
rement influente en Arabie Saoudite. phénoménale. Dès l'âge de 21 ans, il était apte
à enseigner dans les prestigieuses madrasas
Ibn Kathîr (1300·1373). Tradition­ hanbalites de la cité. Très impliqué dans la po­
niste* syrien qui subit profondément l'influence litique de son temps, Ibn Taymiya vécut céliba­
Ibn Khaldoun
d'lbn Taymiya*.11 est l'auteur d'une grande his­ taire, consacrant sa vie à l'enseignement, au
toire de l'islam, al-Bidâya wa 1-nihâya, et d'un prêche et à la guerre sainte. Ses positions dog­
commentaire du Coran. matiques lui valurent des séjours en prison. Sa
mort dans une geôle entraîna des émeutes,
Ibn Khaldoun (1332·1406). Né à preuve de son audience auprès du peuple
Tunis, ce lettré et juriste remplit divers offices
auprès de souverains du Maghreb et de l'Anda- ljtihâd. « Effort de réflexion». Terme tech-
lus. Il se rendit en Égypte où il fut cadi pour nique s'appliquant à l'effort fait par les juristes
l'école makilite*. Plusieurs fois destitué puis ré- lorsqu'ils s'emploient à donner une solution à
tabli dans ses fonctions, il dut suivre le sultan un problème pratique posé par l'application
al-Nasîr à Damas,menacé par Tamerlan. Il resta de la loi.
ensuite dans la capitale syrienne où il participa
aux négociations avec l'envahisseur, puis re­ lmamisme duodécimain/lma·
tourna au Caire où il mourut en 1406. Il expose mite. Branche du chiisme• apparue vers la
dans la Muqaddima, introduction à sa monu­ fin du 1x' s. Ses adeptes arrêtèrent en 874 la li­
mentale Histoire universelle, les lois qui selon gnée des imams à Muhammad al-mahdi al­
lui expliquent la croissance et le déclin des États. Muntazar, douzième et dernier imam,« oc­
culté » depuis cette date. Les imamites sont
Ibn Mattawayh (mort v. 1076). présents en Iran, en Irak, en Arabie et au Liban.
Disciple d'Abd al-Jabbâr, la grande autorité mu­
tazilite• de son temps, dont il compila l'ensei- lqbâl, Muhammad (1873·1938).
gnement. Il rédigea un Manuel sur les règles re- Ce philosophe et poète d'origine pakistanaise,
latives aux substances et aux accidents, où sont formé à Cambridge,écrivit une oeuvre politique
exposées les doctrines cosmologiques des mu- qui est à l'origine de la création du Pakistan.
tazilites de la première époque. Parmi ses oeuvres les plus connues, Reconstruire
la pensée religieuse de l'islam, Le Secret du non­
Muhammad lqbâl Ibn al-Muqaffa' (mort en 759). moi, Le Glaive de Moïse, Message de l'Orient et
Converti à l'islam,ce Persan est considéré comme Le Livre de l'éternité.
le premier grand prosateur arabe. Il recueillit
notamment des fables d'origine indienne, rédi­ lsmaéllen/lsmaélisme (septi·
gea des recueils d'aphorismes centrés sur l'art main). Mouvement chiite* issu en 765 d'une
de gouverner. Il fut exécuté à 36 ans pour des scission avec l'imamisme* duodécimain. Ses
motifs politiques. adeptes ne reconnaissent que sept imams, d'où
le nom de septimains. Ils eurent leur heure de
Ibn al-Râwandî (né en 850). D'abord gloire en Tunisie et en Égypte entre le x' et le
adepte du mutazilisme*, il rompit avec cette doc­ x11' s. avec la dynastie fatimide. Au x1' s., une
trine pour verser dans le chiisme* puis la libre­ scission donna naissance à la secte druze, pré­
pensée On prétend qu'il finit« repenti». Il écri­ sente aujourd'hui en Syrie et au Liban. Une autre
vit un pamphlet contre le Coran, le Kitâba/-Dâmigh, entraîna en Iran l'apparition du nizarisme, re­
niant au nom de la raison aussi bien les dogmes douté longtemps pour sa violence (secte des
religieux que l'existence des prophètes. Assassins*, en Syrie, forteresse d'Alamût en
Iran). ëismaélisme contemporain, présent en
Ibn Taymiya (1263·1328). Né à Har­ Inde et en Afrique orientale, reconnaît aujour­
rân dans une famille de jurisconsultes hanba- d'hui l'autorité de l'Aga Khan.

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 123


Lexique I J·M

J
al·Jîlâni (1077·1166). Cet Iranien al-Junayd al-Baghdâdî (mort en
formé au droit et à l'exégèse du hadith* fut 909), D'origine iranienne, ce mystique fut le
l'un des plus célèbres saints personnages ou fleuron de l'école soufie* de Bagdad et l'un des
« wali » de la confrérie des Qâdiriya. Son tom- maîtres de Hallâj*. Pour l'islamologue Louis
beau est toujours vénéré à Bagdad, où il est ré­ Massignon•, son opuscule Le Médicament des
puté autant comme soufi* que comme théo­ Âmes présente la première « synthèse dyna­
logien et juriste. mique du Coran», conçue comme un manuel
d'ascension mystique. Il est également l'auteur
al-Jubba'î (mort en 915). Célèbre d'un traité_ juridique, Les Preuves de la jurispru­
théologien de l'école mutazilite• de Bassora. dence (al-Burhan fi usul al-fiqh).
Il enseigna après la réaction antimutazilite du
calife al-Mutawakkil qui eut lieu après 850_ al-Juwayni (1028·1085), Théologien
Il adopta notamment la théorie des attributs iranien qui fut le maître d'al-Ghazâlî. Dans le
divins identiques à l'essence divine, mais réin­ sillage d'al-Ach'arî*, il intégra le kalâm* (mé­
troduit dans son système de pensée l'action de thode rationnelle d'argumentation) dans la
la Volonté divine. Il fut le maître d'al-Ach'arî*. théologie.

K
Kalâm. Terme arabe désignant le discours al-Ma'mûn et al-Mutasim, il fut le précepteur
sur la foi en islam, c'est-à-dire la théologie dite de l'un des fils de ce dernier. Il participa au
spéculative qui faisait appel non seulement aux mouvement de traduction des œuvres philoso-
textes mais aussi aux arguments rationnels. phiques et scientifiques grecques lancé par al­
Vers la fin du v11' s., les mutazilites• furent les Ma'mûn, autour de la« Maison de la sagesse»
premiers à le pratiquer, suivis ensuite par les de Badgad que ce souverain avait fondée. Il dé­
acharites•. Les hanbalites• le dénoncèrent, le couvrit à cette occasion Aristote• et Ptolémée*.
jugeant dangereux dans la mesure où il intro­ Il s'intéressa autant à la métaphysique qu'à
duisait le raisonnement humain pour définir l'astronomie et l'alchimie. Il a laissé de nom­
des articles de foi. Nombre de ses acquis furent breux petits traités philosophiques qui furent
toutefois introduits dans les écoles juridiques transmis en latin en Occident. Il se montra tou­
de l'islam. jours convaincu de l'accord possible entre rai­
al-Kindî son et Révélation et voulut faire la distinction
al-Kindî (S00-870). Originaire de Koufa, entre la science humaine que l'on acquiert et
ce philosophe arabe fut le premier à essayer celle, divine, transmise par les prophètes. Il est
d'adapter la philosophie grecque à la doctrine considéré comme le fondateur du mouvement
islamique. Protégé par les califes abbassides de la fa/sofa*.

M
Maïmonide, Moïse (1135-1204). nant ainsi le fondateur de l'école malikite ou
Médecin et philosophe juif, d'origine espagnole, malikisme. Sa vie demeure assez mal connue.
émigré au Maghreb puis en Égypte, il est consi­ Après avoir rempli des fonctions diplomatiques
déré comme l'introducteur de la philosophie pour le calife al-Mansûr auprès de rebelles de
scolastique dans le judaïsme. Son œuvre, écrite la lignée des Alides*, il prit parti pour ces der-
essentiellement en arabe èt marquée par les niers et fut persécuté. Il semble qu'à la fin de
interprétations arabes et juives d'Aristote* et sa vie, il se soit toutefois réconcilié avec le pou­
de certaines thèses néoplatoniciennes, réalise voir en place. Son œuvre principale, due au soin
une synthèse entre la foi et la philosophie. Son de ses disciples, est le Muwatta ou Chemin
livre le plus connu est le Guide des égarés. aplani, le plus ancien traité de droit de l'islam,
Maâik ibn Anas dont il existe des recensions différentes. Il est
Mâlik ibn Anas (v. 711 · V. 796). à l'origine de la« Pratique de Médine ».
Ce juriste des premiers temps de l'islam est ap-
pelé« l'imam de Médine», la ville où il vécut Malikisme/Malikite. Voir Mâlik
et où il essaya de codifier le droit positif, deve- ibn Anas•.

124 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


M-N Lexique

Malkum Khan, Mirza (1833· et par un chapitre préliminaire sur la foi qui
1908). Réformiste persan d'origine armé- est l'un des exposés les plus anciens sur la foi
nienne. Après des études à Paris, il fit carrière musulmane.
comme ambassadeur en Europe. li se fit l'avo­
cat du système monarchique parlementaire et al·Mutanabbî, Abû 1·Tayyib dit
milita pour la rénovation de l'enseignement. (915-965). Poète de cour, il gagna le sur­
nom d'al-Mutanabbî,«celui qui se déclare pro­
al-Mutanabbî
Man i chée n/ Manichéisme. phète », à la suite d'une insurrection aux ori-
Religion fondée par le perse Manès (216-274). gines incertaines qu'il mena dans la région de
qui s'inspire du christianisme, du bouddhisme Koufa, sa ville d'origine. Errant de cour en cour,
et des anciennes religions perses Manès croyait sans cesse insatisfait, il se rendit célèbre par
en l'existence de deux forces antagonistes, l'es­ l'éloge qu'il fit du célèbre gouverneur d'Alep
prit du Bien et l'esprit du Mal, dont l'opposition Sayf al-Dawla (948·957). Son œuvre est encore
engendrait le drame de l'univers. admirée aujourd'hui pour son lyrisme et sa pro­
fondeur philosophique.
Massignon, Louis (1883-1962).
Cet érudit mystique est considéré souvent comme Mutazilisme. Courant de pensée ratio­
le dernier des grands orientalistes. Il découvre nalisant, remontant au v111• s., à la fin du cali­
l'islam en 1905 en Égypte et trouve sa vocation, fat omeyade. Ses fondateurs présumés seraient
au« terrain de contact spirituel entre le chris­ Wasil ibn Atâ et Amr ibn Ubayd (mort en 761).
tianisme et l'islam», en 1907, alors qu'il est pri­ Le mouvement s'illustra notamment par sa
sonnier en Irak. Il cherchera dès lors les points conception de la justice de dieu, sa defense du
de convergence entre les deux religions, par libre arbitre, la notion de Coran créé et la né­
exemple à travers Abraham, père des croyants gation des attributs divins. Le mouvement eut
monothéistes, Hallâj*, soufi crucifié en 922, Sal­ son heure de gloire au 1x' s. sous le calife al­
mân al-Farisi, chrétien converti et compagnon Ma'mûn qui l'imposa comme doctrine officielle
de Mahomet, ou les Sept Dormants d'Éphèse, et engagea des représailles contre ceux qui s'y
martyrs chrétiens cités dans le Coran. li soutint opposaient. Cette inquisition dura plusieurs an­
la décolonisation. Bien que marié, il fut ordonné nées en dépit d'une nette résistance de l'opi­
prêtre, en 1954. selon le rite melkite. Parmi ses nion jusqu'au retournement du calife al-Muta­
œuvres les plus connues : La Passion de Hallâj wakkil et la restauration de la doctrine
et Les Trais prières d'Abraham. traditionnelle, qui devait donner le sunnisme•.
Le mutazilisme ne fut plus enseigné officielle­
Muslim ibn al-Hajjâj (817-875). ment jusqu'au protectorat chiite• des émirs
Muslim ibn al-Hajjâj Ce traditionniste• né à Nichapour voyagea dans buyides, aux x• et x1' s., où il retrouva une cer­
de nombreux pays pour collecter des hadiths*. taine vitalité. Il fut définitivement écarté avec
Son œuvre monumentale, intitulée SahÎh l'arrivée des Turcs seldjoukides. Il a retrouvé
comme celle de Bukhâri*, se distingue par son une certaine audience depuis le mouvement
introduction qui traite de la science du hadith de réforme de la Nahda au x1x' s.

N
al-Nasafî, Abû Hafs' Umar Najm colliers à Bassora avec des grains de verre, d'où
al-Din (mort en 1142). Grand théo­ son surnom«al-Nazzâm ». Formé par le muta­
logien s unnite• et hanafite* de l'école d'al- zilite• Abu 1-Hudhayl (751-849). ce théologien
Maturidi (mort en 944). qui vécut à Samar- fréquenta un centre chrétien nestorien influencé
cande. Sa profession de foi (al-'Aqâ'id), devenue par l'hellénisme, et peut-être aussi, à Bagdad,
classique, fut abondamment commentée à tra- la « Maison de la sagesse », centre de traduc-
vers les siècles. tian des ouvrages grecs. Sa conception du monde
qui substituait à l'atomisme la théorie des
al-Nazzâm, lbrâhlm ibn Sayyâr «sauts» fut rejetée par les théologiens et les
dit (mort en 846). Affranchi d'origine philosophes. Également poète, il chanta dans
persane et de condition modeste, il enfilait des ses vers la jeunesse et le vin.

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 125


Lexique 1 0-R

0
Ouléma. De l'arabe 'âlim, « savant», au plutôt sunnite*, les chiites* préfèrent celui de
sens de spécialiste des sciences religi �uses. Peut I mollah (« maître»). En Iran, ce dernier mot a
1 se traduire par« docteur de la 101».A ce terme aussi le sens de chef religieux.

p
Platon (428-348 av. J.-C.). D'origine Plotin (v. 205·270). Élève du philo­
aristocratique, il fut l'élève de Socrate. Il se des­ sophe Ammonius Saccas à Alexandrie, il visita
tinait aux affaires publiques mais en 399, la la Perse et se fixa à Rome, où il ouvrit une école
condamnation à mort de son maître Socrate de philosophie. Commentateur de Platon, il éla­
l'en détourna. Il voyagea alors en Égypte, en Cy­ bora, à partir de son Parménide, un système
rénaïque et en Italie du Sud où il séjourna à la philosophique et mystique qui décrit trois états
cour de Denys, tyran de Syracuse. Il fut ensuite de l'Être: l'Un, principe suprême, l'intellect, qui
vendu comme esclave à Égine puis emprisonné, en émane, et l'Âme, qui se fragmente en âmes
avant de retourner à Athènes où il fonda une individuelles. La philosophie, pour lui, culmine
école, l'Académie. Son œuvre consiste princi- dans l'union avec l'Un. Sa pensée influencera
paiement en dialogues (on en connaît vingt- tout le Moyen Âge, marquant tant les mystiques
huit authentiques) où, souvent par le biais du chrétienne que musulmane.
personnage de Socrate, il aborde les grands pro-
blèmes métaphysiques et philosophiques, dans Ptolémée, Claude (90·168).
un langage d'une grande qualité littéraire. Son Mathématicien, astronome et géographe grec,
œuvre donnera naissance au« platonisme», dont la présentation du monde, avec la Terre
caractérisé par le dualisme âme/corps et le pri- immobile au centre de l'univers, fit autorité
mat de l'idée sur le monde sensible. jusqu'au xv1' s

Q.armates. Membres de l'une des branches voltes contre les Abbassides en Syrie, en Irak et
des chiites ismaéliens* qui fomentèrent des ré- en Arabie à la fin du 1x' s. et pendant le x' s.

R
Râbi'a (713·801). Issue d'une famille « Cette civilisation musulmane, maintenant si
pauvre, peut-être esclave, cette poétesse ori­ abaissée, a été autrefois très brillante. [ .. J Elle
ginaire de Bassora choisit très tôt une vie d'as­ a été, pendant des siècles, la maîtresse de l'Oc­
cète et de réclusion. Elle fut l'une des premières cident chrétien. Pourquoi ce qui a été ne se­
mystiques soufies. Son enseignement, trans­ rait-il pas encore 7 [ ... ] Y a-t-il eu réellement
mis plus tard par des auteurs comme al­ une science musulmane, ou du moins une
Ghazâli*, est centré principalement sur l'amour science admise par l'islam?[ ... ] Pendant cinq
et l'intimité. cents ans environ, il y a eu dans les pays mu­
sulmans des savants, des penseurs très distin­
Ro'y. Terme technique arabe désignant« l'opi­ gués.» Cette conférence déboucha sur une
nion personnelle», utilisé dans le droit (fiqh) controverse avec le célèbre al-Afghani*, alors
et la pensée juridique de l'islam. de séjour en France.

al-Râzî
al-Râzî. Voir Rhazès*. Rhazès (v. 860 · v. 923). Médecin,
savant et philosophe d'origine persane et de
Renan, Ernest (1823-1892). Écri- langue arabe, il dirigea l'hôpital de Bagdad et
vain et philologue spécialiste des langues sé- donna l'une des premières descriptions de la
mitiques et auteur de la célèbre Vie de Jésus, variole et de la rougeole. Il rédigea à partir de
cet ancien séminariste s'attacha à concilier le ses expériences des traités médicaux. dont le
sentiment religieux et l'analyse scientifique. Il Kitâb al-hâwi (Liber continens), encyclopédie en
fut l'un des premiers en Europe à s'intéresser vingt volumes qui eut une grande influence
à l'islam, comme l'atteste cet extrait d'une dans l'Europe chrétienne. Il traita aussi d'alchi-
conférence donnée à la Sorbonne en 1883 : mie, de métaphysique et de morale.

°
126 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n 5 Le Point
R·S Lexique

Rûmi (1207·1273). Né à Balkh (Iran) et le nom des« derviches tourneurs» en raison de


mort à Konya (Turquie) où son mausolée est vé­ leur célèbre samâ' : un concert spirituel accom­
néré, couramment appelé« notre Maître» (Mev­ pagné d'une danse symbolisant la rotation des
/ana), ce soufi* est aussi l'un des plus grands planètes autour du Soleil. La puissance et la pro­
Rûmi poètes persans. Disciple du mystérieux Shams de fondeur du Mathnavi (25 ooo vers !) - l'une des
Tabriz, il est le fondateur de l'importante confré- principales œuvres de Mevlana- ont conduit cer-

s
rie soufie des mevlevis, connus en Occident sous tains à l'appeler le« Coran persan».

Sadrâ, Mollâ (1571-1640). Ce théo­ considéré par beaucoup comme l'idéologue de


logien et philosophe persan d'obédience chiite la révolution de 1979, qui éclata deux ans après
(duodécimain*) est considéré comme le plus son assassinat à Londres par la Savak, la police
brillant représentant de l'école d'lspahan. Son secrète du chah. Les mollahs critiquèrent plus
enseignement mystique fut diffusé jusque dans tard son œuvre, l'accusant d'être trop occiden­
l'Inde des Moghols. Il s'inspira d'Avicenne*, talisé et d'avoir désacralisé l'islam.
d'lbn 'Arabî* et de Sohrawardî*. On lui doit la
théorie des« quatre voyages » de l'esprit : le SÎra. Recueil des« biographies » de Maho-
premier conduit l'esprit au monde de l'Être en met et de ses Compagnons, telles qu'elles ont
soi, le deuxième lui fait atteindre le problème été recueillies de sources proches du Prophète.
de l'essence, le troisième est une descente vers
les êtres créés et le quatrième met l'âme, libé­ Sohrawardî (1155·1191). Philosophe
rée de toute attache matérielle, devant le pro­ et mystique de l'islam chiite•. Il étudia à Ispa­
blème du retour à Dieu. han où il découvrit Avicenne, vécut au sud de
!'Anatolie avant de se rendre en Syrie où il fut
Schuon, Frithjof (1907-1998). condamné à mort par les théologiens ortho­
Ce Suisse allemand naturalisé français s'enthou­ doxes sous le règne de Saladin. Il a voulu res­
siasme dès son jeune âge pour les religions, sur­ taurer la sagesse de l'ancienne Perse dans son
tout l'hindouisme. Il entre en correspondance œuvre principale La Théosophie de l'Orient, sou­
avec René Guénon• qui l'oriente vers le soufisme. vent proche du néoplatonisme. Il établit un lien

c�
Initié au Maroc en 1933 sous la protection de Jé- entre la philosophie et le soufisme*, et sa pen-
sus, il fait, en 1934, l'expérience du« Nom di- sée est à l'origine de l'école platonicienne de
vin». Il s'établit à Lausanne en 1940, où il rédi- Perse, philosophique et illuminative.

•• ge De l'unité transcendante des religions (1948),


distinguant leur noyau ésotérique commun et Soroush, Abdolkarim (1945),
soufi leur revêtement exotérique. Après s'être éloigné Diplômé de pharmacologie et de philosophie
du guénonisme, il fonde une confrérie soufie en Grande-Bretagne, ce penseur iranien est pro­
sous la protection de la Vierge qui lui serait ap­ fesseur à Téhéran où il soutient la révolution
parue. Il s'intéresse aux Indiens d'Amérique du de 1979 et devient membre du Haut Conseil
Nord, et émigre aux États-Unis en 1980. pour la révolution culturelle. En 1982, il donne
sa démission, se replie sur l'université où il de­
Shahrastâni (1076-1153). Théolo­ vient professeur de mystique islamique et dé­
gien et penseur iranien, d'obédience ismaé­ veloppe une approche critique de l'islam tel
lienne•, auteur d'une vaste somme sur les re­ qu'il est alors vécu en Iran. En 1996, il appelle
ligions, les philosophies et les croyances de son à la séparation de la religion et de l'État. Sa cri­
temps, le Livre des religions et des sectes. Il a tique des mollahs l'oblige à s'exiler aux États­
exposé aussi avec talent les doctrines mutazi­ Unis. Il est considéré aujourd'hui comme l'un
lites• et acharites•. des grands penseurs libéraux de l'islam.

Shariati, Ali (1933·1977). Socio­ Soufi/Soufisme. Traduisant l'arabe


logue, élève et disciple de Massignon*, ce pro­ « tosawwuf "· désigne pour certains la mys­
fesseur iranien s'est opposé au régime du chah tique de l'islam, bien qu'il relève pour d'autres
et a fait de nombreux séjours en prison. Il est de l'ésotérisme le plus pur. Quête active de

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 127


Lexique I S·W

!'Absolu divin mobilisant une doctrine, des or- et des islamologues Louis Massignon• et Henry
•• • ganisations initiatiques (les confréries ou ta- Corbin*.
� riqas) et des méthodes spirituelles transmises

Sunna oralement de maître à disciple. Apparu vers la Sunna. Terme arabe signifiant« norme, ha-
fin du v111' s., le soufisme s'est perpétué plus bitude, règle de conduite ». Elle est établie à
ou moins discrètement selon les contextes so­ partir des recueils de hadiths*, qui rassemblent
ciopolitiques, parfois hostiles. li est en butte les témoignages sur les dires, les actes, voire
aujourd'hui à l'agressivité du littéralisme wah­ les silences du Prophète. La Sunna contribue,
habite•, d'origine saoudienne, de plus en plus avec le Coran, à préciser le contenu de la Loi
puissant. Mais certaines confréries demeurent musulmane.
bien vivantes, même s'il est impossible de
connaître le nombre exact de leurs fidèles. Sunnisme. Doctrine de ceux qui se pré­
Parmi les plus importantes, les naqshbandis sentent comme« les partisans de la Sunna•».
(Asie centrale et Turquie), neh'matollâhis en Cette obédience représente 90 % des musul­
Iran, mevlevis (derviches tourneurs) en Ana­ mans dans le monde. Elle se distingue
tolie et en Europe balkanique, qadiris et cha­ des chiites• et des autres mouvements de l'is­
dilites au Maghreb et au Proche-Orient, et en­ lam (kharijisme, etc.), par le grand rôle qu'elle
fin tijanis en Afrique. Certaines ont des relais attribue à la communauté (Oumma) et à la
en Europe et en France, du fait des migrations tradition comme compléments du Coran. Les
internationales et de l'intérêt croissant qu'elles sunnites sont divisés en quatre« écoles » ju­
suscitent chez les Occidentaux, surtout depuis ridiques: malikites•, chaafites•, hanbalites*
les travaux du métaphysicien René Guénon• et hanafites*.

T
al-Tabarî (83()-923). Esprit fécond d'ori­ alors âgé de 25 ans découvre l'Occident et sa
gine persane, à la fois exégète, historien et ju­ supériorité scientifique. Au terme d'un séjour

.. J u
riste, qui illustra l'âge d'or des Abbassides. Dans de cinq ans, il revient en Égypte, convaincu que

c__s •
sa célèbre chronique, les Annales des prophètes
et des rois, qui commence à la création du monde
et s'arrête à 915, il reproduit tels quels de mul­
la religion ne s'oppose pas aux sciences ; il va
militer pour un réveil de la pensée musulmane.
On le considère comme le fondateur de la« Re­
tiples documents empruntés à d'autres auteurs naissance » de l'Islam au x1x• siècle.
al-Tabarî
et fournit quantité de détails sur la vie sociale
de son temps. Il écrivit le premier grand com­ al-Tirmidhî (mort v. 892 ou 898).
mentaire du Coran qui explique les versets au Traditionniste* afghan. Grand voyageur en quête
moyen de traditions remontant aux premières de traditions prophétiques, auteur d'une Somme
générations de musulmans. Il sera amplement authentique, qui fait partie des six compilations
exploité par les exégètes postérieurs. canoniques de hadiths pour les sunnites*.

At-Tahtawi, Rifa'a (1801-1873). T raditionnlste. Nom donné aux sa­


En 1826, envoyé à Paris avec vingt-cinq autres vants qui recueillaient et transmettaient les

w
théologiens par le pacha d'Égypte, ce penseur hadiths*.

Wahhabisme/wahhabite. Mou­ la politique de conquête. Le wahhabisme plaide


vement politico-religieux inspiré par la pensée pour une interprétation littérale du Coran et re­
de Muhammad Ibn 'Abd al-Wahhâb (1703-1792). jette tout point de vue non orthodoxe: condam­
Partisan d'un islam rénové et hostile à l'inno­ nation du mysticisme, du soufisme*, du
vation, ce prédicateur inspiré par les juristes chiisme•, et des manifestations de piété popu­
Ibn Taymiya• et Ibn Hanbal* trouva un protec­ laire (culte des saints). li se manifeste par l'ap­
teur dans le chef de la famille arabe des al­ plication rigoureuse de la Loi à tous les niveaux,
Saoud, Mohammed ibn Saoud, avec qui il conclut religieux, politique et social. Il est aujourd'hui
un pacte de fidélité en 1744 et dont il soutint en vigueur en Arabie Saoudite.

128 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° 5 Le Point


Z Lexique

z Zaydisme. Mouvement chiite* apparu au


1x' siècle et qui inspira nombre de révoltes des
Alides*. Il fonde la légitimité des imams sur le
mérite personnel, tout en revendiquant la lutte
armée. Une dynastie zaydite conserva le pou-
Zoroastre. Nom ancien de Zarathoustra,
prophète et réformateur religieux iranien qui
vécut au v1' s. avant J.-C. Sa doctrine exaltait la
responsabilité humaine commandée par la vo-
lonté de Dieu. Le personnage inspira Nietzsche
voir au Yémen jusqu'en 1962. dans Ainsi parlait Zarathoustra.

Le Point Hors-série n ° 5 1 Novembre-décembre 2005 1 129


Bibliographie I ISLAM

Chaque texte publié dans ce hors-série est suivi des indications sur le livre et l'édition d'où il
est extrait. Nous ne proposons donc dans cette bibliographie sommaire que des livres
dont la lecture, complémentaire, peut s'avérer utile à une meilleure connaissance du sujet.

6ÉNÉRAUIÉS Atlas de l'islam dans le monde, Anne-Laure Dupont, Autrement, 2005


Dictionnaire historique de l'islam, janine et Dominique Sourde[, PUF, 1996
Histoire de la pensée en terre d'islam, Miguel Cruz Hernandez, Desjonquères, 2005
Madrasa. La transmission du savoir dans le monde musulman, Nicole Grandin et Marc Gaborieau (dir.),
Arguments, 1997
La Pensée arabe, Mohammed Arkoun, PUF, coll. « Que-sais-je ? », 1975

CORAN n SUNNA Comprendre l'Islam, Frithjof Schuon, Le Seuil, coll. « Points Sagesse », 1976
Le Coran, Régis Blachère, PUF, coll. « Que-sais-je ? », 1977
Le Coran, trad. Denise Masson, 2 tomes, Gallimard, coll. « Folio », 1967
Les Fondations de l'Islam, entre écriture et histoire, Alfred-Louis de Prémare, Le Seuil, 2002
Les Mots de l'islam, Dominique et Marie-Thérèse Urvoy, Presses universitaires du Mirail, 1994
Quarante hadiths, al-Nawawî, Les Deux Océans, 2000
Recueil de hadiths qudsis, al-Nawawî, lqra, 2003
Al Sira, Mahmoud Hussein, Grasset, 2005

MUTAZIUSME L'Homme selon le Coran, Roger Arnaldez, Hachette Littératures, 2002


Les Penseurs libres dans l'islam classique, Dominique Urvoy, Albin Michel, 1996

DROIT Le Dogme et la Loi dans l'islam, lgnaz Goldziher (préface Louis Massignon), Gunther/L'Éclat, 2005
Le Droit musulman, François-lérôme Pansier, PUF, coll. « Que-sais-je ? », 2000
Essai sur les doctrines sociales et politiques de Taqi-d-din Ahmad b. Taymiyya, Henri Laoust, IFAO, 1939
Licite, illicite ? Qui dit le droit en Islam ? L'arrivée du café dans le monde arabe, Farid Khiari
(préface Mohammed Arkoun), Édisud, 2005
La Risâla : les fondements du droit musulman, Mohammed Ibn Idris Shafi'i, Sindbad/Actes Sud, 1999

PHILOSOPHIE Averroès, Dominique Urvoy, Flammarion, 1998


Le Cadi et la Mouche, anthologie du Livre des animaux, lahiz, Sindbad, 1988
De l'obtention du bonheur, al-Fârâbî, trad. Olivier Sedeyn, Nassim Levy, Allia, 2005
Farabi et !'École d'Alexandrie, Philippe Vallat, Vrin, 2005
Histoire de la philosophie islamique, Henry Corbin, Gallimard, 1964

SOUFISME Anthologie du soufisme, Eva de Vitray-Meyerovitch, Albin Michel, coll. « Spiritualités vivantes », 1995
L'Éthique du musulman, Abû-Hamîd al-Ghazâli, Al Qalam, 2004
Initiation au soufisme, Éric Geoffroy, Fayard, 2003
Le Soufisme au quotidien, confréries d'Égypte au xx• siècle, Sindbad/Actes Sud, 2000
Le Tabernacle des lumières, Abû-Hamîd al-Ghazâli, Le Seuil, coll. « Points Sagesse », 2000
la Voie soufie, Faouzi Skali, Albin Michel, 1993
les Voies d'Allah : les ordres mystiques dans le monde musulman des origines à aujourd'hui,
A. Popovic et G. Veinstein (dir.), Fayard, 1996

CHIISME Le Caché et !'Apparent, Christian jambet, L'Herne, 2003


Le Chiisme, Heinz Halm, PUF, 1995
En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques, Henry Corbin, 4 volumes, Gallimard, 1971
Qu'est-ce que le shî'isme ?, Mohammad-Ali Amir-Moezzi et Christian lambet, Fayard, 2004
La Quiétude de l'intellect. Néoplatonisme et gnose ismaélienne dans l'œuvre de Hamîd ad-Dîn
al-Kirmânî, Daniel de Smet, Peeters, 1995
le Shi'isme en Iran. Imam et révolution, Yann Richard, Maisonneuve, 1980

NAHDA AI-Q.aida dans le texte, Gilles Kepel et jean-Pierre Milelli (dir.), PUF, 2005
Exposé de la religion musulmane, Mohammed Abdou, P. Geuthner, 1993
L'Islam et la Raison, Malek Chebel, Perrin, 2005
l'Islam et la Science, Ernest Renan, réponse d'al-Afghani, Archange-Minotaure, 2005
les Nouveaux Penseurs de l'islam, Rachid Benzine, Albin Michel, 2004
Reconstruire la pensée religieuse de l'islam, Mohammed lqbal, Le Rocher/Unesco, 1996

130 1 Novembre-décembre 2005 1 Hors-série n ° S Le Point