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Beaucoup

d’écrivantes – et vous en faites partie – rencontrent, au cours de leurs


projets, obstacles et chausse-trapes. Ces deux ateliers ont pour but de vous aider à les
contourner ou à les franchir plus vite que si vous deviez le faire seule.
Dans l’« atelier de poche », je propose une dizaine d’exercices d’écriture accompagnés
de suggestions, précisions et conseils, réflexions et titres d’ouvrages qui vous aideront
à « construire le labyrinthe » – une nouvelle, une autofiction, un roman – que vous
désirez écrire. Dans l’« atelier en solo », je partage des textes courts : contes,
nouvelles, projets ou amorces de livres écrits ou en écriture.
J’espère que vous trouverez dans ces deux ateliers de quoi concevoir et fabriquer vos
propres outils et vos propres textes.

M.W.


#formatpoche

Martin Winckler


Ateliers d’écriture
De l’expérience à la fiction
suivi de
Histoires en l’air

P.O.L
33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6e

PRÉAMBULE


J’ai toujours rêvé de faire des claquettes.
Un jour, en 2017, ma blonde m’a proposé d’aller prendre un cours. C’était un
cours de débutant, je n’étais pas le seul à avoir deux pieds gauches et on y allait
ensemble, alors je n’ai pas eu honte ou peur du ridicule.
Notre prof était une femme épatante. Elle danse depuis soixante ans, au bas
mot, et elle a de l’énergie à revendre. Ma blonde et moi, on n’est pas devenus
Ginger Rogers et Fred Astaire mais on a travaillé, on a beaucoup appris et on
s’est bien amusés.
Les claquettes, c’est l’fun.
Même quand on n’en fait pas son métier.

Depuis que je suis un écrivant professionnel, je croise beaucoup de personnes
qui écrivent. Ce n’est pas leur métier mais elles remplissent des carnets, des
cahiers, des blocs-notes et des fichiers.
Ah, bon ? Vous aussi ?
Eh bien, figurez-vous que je viens d’ouvrir un atelier d’écriture.
C’est un atelier de poche. Je suis sûr qu’il tiendra dans la vôtre.
Vous y trouverez des exercices, des lectures, des trucs et des tuyaux, des
ficelles, des recettes, des outils. De quoi bien travailler.
Car l’écriture, ça se travaille. Et quand on travaille, on apprend et on s’amuse
bien.
L’écriture, c’est l’fun.
Et – qui sait ? – vous en ferez peut-être un métier.

DE L’EXPÉRIENCE À LA FICTION

UN « ATELIER DE POCHE »


À Raphaël,
Claude & Daniel,
et Paul.

En 2008, P.O.L publiait Histoires en l’air, un recueil de fictions, récits, projets
et vignettes ébauchées à l’antenne d’Arteradio.com.
Un atelier d’écriture solo, en quelque sorte.
C’était le dernier livre que j’écrivais en France. Il est repris aujourd’hui dans
la seconde partie de ce volume.
En 2009, j’ai émigré au Québec.
Pendant les années qui ont suivi, plusieurs de mes « histoires en l’air » ont
donné naissance à des cycles romanesques : d’une part, Le Chœur des femmes et
L’École des soignantes ; d’autre part, Abraham et fils et Les Histoires de Franz,
et bientôt De Franz en Amérique1.
Il est impressionnant – et profondément gratifiant – de découvrir qu’une idée
qui tenait sur une ou deux pages s’est transformée dix ou quinze ans plus tard en
livre ou en cycle romanesque.
Mais cette « continuité » entre des textes courts et des livres écrits bien après
n’est pas le fruit de la chance ou du hasard. Dès que je me suis mis à « écrire des
histoires », à l’âge de douze ou treize ans, j’ai couché sur le papier chaque titre,
paragraphe ou idée de texte-à-écrire qui me venait en tête. J’ai encore, sur l’une
de mes étagères, les nombreux cahiers, journaux ou carnets de notes noircis
depuis, et même un tout petit classeur à fiches bristol datant de 1970 sur
lesquelles sont énumérés les titres et arguments des nouvelles que j’avais alors
achevées ou entreprises. Par la suite, je n’ai jamais cessé de prendre des notes,
qui ont alimenté toutes mes activités d’écriture – journalisme scientifique,
pamphlets, articles de blog, essais ou romans.
Écrire, c’est empiler des idées, des fragments de phrase, des résumés, des
synopsis ; sur le papier et dans la mémoire. Ces empilements ne sont pas inertes :
leur accumulation fait naître de nouvelles idées, suggère de nouvelles
perspectives, et sert de terreau à des textes. Les fragments, les esquisses, les
bribes sont les fondations des nouvelles et des romans à venir.
À mes yeux, toute idée, si saugrenue soit-elle, est bonne à coucher sur le
papier. Elle peut ne jamais dépasser le stade du gribouillage, mais elle peut aussi,
si les conditions s’y prêtent et pour peu qu’on y travaille, se transformer en
article, en nouvelle ou en « pavé » de six cents pages.
De même qu’il n’y a de « petit » exercice quand on apprend à jouer du piano
ou de « petit » parcours quand on se prépare à un marathon, il n’y a pas de
« petit » texte. Chaque texte prépare le suivant.
Écrire, c’est partager

Au début des années 2000, j’ai animé un bon nombre d’ateliers de formation
pour des professionnelles2 de santé. À la faveur d’un manuel3 et d’un site
internet4, j’étais devenu une personne-ressource très sollicitée dans le domaine
de la contraception et de la gynécologie médicale. Il me semblait naturel de
partager ce que j’avais appris avec les soignantes comme je le faisais avec les
lectrices et les internautes.
À la même époque, j’ai été invité, à de nombreuses reprises, à animer des
ateliers d’écriture. Et j’ai longtemps décliné ces invitations, sinon de manière
ponctuelle. Je connaissais, par exemple, l’impressionnante activité en ce
domaine d’un géant comme François Bon5, et je ne me sentais pas de taille.
Alors que je me sentais prêt à transmettre savoir et savoir-faire accumulés au
cours de mes trente années d’exercice médical, je ne me voyais pas faire de
même avec mes pratiques d’écriture – qui avaient pourtant commencé bien
avant. J’ai longtemps pensé (et je pensais encore, peu avant de commencer à
écrire ce texte-ci) : « Qui es-tu donc pour oser dire aux autres comment
écrire ? »
Et cependant, au Québec, alors que j’avais émigré dans l’intention de
participer à la formation de professionnelles de santé, c’est surtout comme
professionnel de l’écrit que j’ai été conduit à partager ce que j’avais appris.
En Amérique du Nord, beaucoup d’universités organisent régulièrement des
résidences ouvertes à des artistes de tous les domaines. En plus d’une série de
conférences, les personnes invitées se voient souvent chargées d’assurer un ou
deux semestres d’enseignement. Entre 2009 et 2019, j’ai eu ainsi l’occasion de
donner des cours de « création littéraire »6 à l’Université de Montréal, à McGill,
à l’Université d’Ottawa. À la faculté McGill, plusieurs années de suite, j’ai
également animé un atelier d’écriture optionnel pour de petits groupes
d’étudiantes en médecine.

*
Le plus souvent, les cours avaient lieu une ou deux fois par semaine. Comme
c’est le plus souvent le cas à l’université, j’avais toute latitude pour en composer
le contenu. J’invitais les étudiantes à lire des textes (nouvelles, romans, contes,
bandes dessinées, scénarios) et à examiner comment ils étaient construits, mais
aussi à présenter des ouvrages qui les avaient marquées et bien entendu à écrire
(entre deux rencontres), puis à partager collectivement ce qu’elles avaient écrit.
Certaines écrivaient depuis l’adolescence ; d’autres débutaient. Pour mettre –
autant que faire se peut – tout le monde à égalité, je leur proposais des exercices
avec contraintes. Il ne s’agissait pas de travaux oulipiens7 – tels que composer
un texte sans la lettre e ou remplacer chaque substantif par le septième qui le suit
dans le dictionnaire – mais de directives rédactionnelles plus modestes : je les
invitais à traiter, en une ou deux pages, un thème (« Mes vacances… ») sous une
forme imposée (dialogue, description, conte, pastiche…), et dans un lieu précis
(au lit, dans le noir, sur Mars…). Autrement dit, des contraintes assez souples
pour être transgressées, interprétées, contournées ou détournées allègrement
mais aussi et surtout assez solides pour que les participantes ne se sentent pas
livrées à elles-mêmes. Toute construction nécessite un socle et des repères, et
c’est à cela que servent les contraintes d’écriture dont je parlerai ici.
Au fil de ces expériences, je me suis mis à regretter de ne pas animer des
ateliers d’écriture en France. Mais comment faire lorsqu’on vit à plusieurs
milliers de kilomètres ?

« Qui a le droit d’écrire ? »

J’ai grandi en France mais je lis, depuis le début de l’adolescence, beaucoup


de littérature anglophone, et la manière dont les writers s’adressent à leurs
lectrices (dans les préfaces, les présentations, les entretiens) exprime clairement
qu’à leurs yeux l’écriture est avant tout un moyen d’expression et de partage, et
sa pratique une activité artisanale, un métier, une profession. Aux États-Unis, les
manuels de conseil (Writing Guides) sont légion, et les ateliers d’écriture existent
partout – dans et hors de l’université – depuis les années 1960.
Le mot anglais writer est d’ailleurs significatif : il désigne toute personne dont
l’écriture est une activité régulière – qu’elle le fasse pour elle-même ou pour être
lue ; et il est dénué de toute connotation qualitative ou sociale.
Le mot français « écrivain », en revanche, est lourdement connoté. Il désigne
une personne publiée et/ou désignée comme telle par les autres écrivains, les
critiques, les institutions. C’est un mot chargé de statut social et, de ce fait,
élitiste et discriminant. Depuis une dizaine d’années, je l’emploie le moins
possible et lui préfère le mot « écrivant·e », plus descriptif et plus inclusif.

*
En 1973, pendant l’année que j’ai passée aux États-Unis, quand on me
demandait ce que je voulais faire plus tard, j’ai osé répondre : « Je veux soigner
et écrire. » Et j’ai vu des adultes hocher la tête en disant : « Ce sont deux bons
métiers. »
Ça a changé ma vie.
Car auparavant, lorsque je me hasardais à dire que j’écrivais, je rencontrais le
plus souvent scepticisme et sarcasme. Je n’allais pas être Proust ou Flaubert,
alors, à quoi bon ? Pendant mon adolescence, un seul de mes enseignants ne
s’était pas moqué de moi, mais m’avait encouragé. Bien plus tard, j’ai découvert
qu’il était poète… et j’ai compris que ses encouragements à mon égard étaient
ceux qu’il aurait peut-être voulu recevoir, lui aussi, quand il avait mon âge.

*
Je tiens à le souligner ici : je ne crois pas qu’écrire soit une forme
d’expression plus « noble » qu’une autre, ni que « tout le monde devrait écrire »,
ni même que tout le monde rêve de le faire.
(Je ne pense pas non plus qu’écrire, ce soit seulement « écrire de la fiction ».
La poésie a autant de valeur que la fiction, mais je n’en parlerai pas car cela
déborderait le propos, somme toute limité, de ce texte-ci.)
Je pense en revanche que beaucoup de personnes voudraient écrire, mais ne se
sentent pas le droit de le faire. Car, en France, parmi toutes les formes
d’expression artistique, aucune n’est plus réservée que l’écriture. Personne ne
trouve à redire qu’enfants ou adultes prennent des cours de piano ou de guitare,
de danse ou de peinture. Mais pendant très longtemps, l’évocation d’ateliers ou
de cours de « création littéraire » déclenchait presque toujours des commentaires
hautains : « Pff ! Dans ce pays, il y a plus de plumitifs que de lecteurs ! Les
éditeurs croulent sous les manuscrits sans intérêt ! Et puis d’abord, écrire, ça ne
s’apprend pas ! »
Faut-il préciser qu’il s’agit là d’un préjugé de classe ? Un préjugé ancré si
profondément qu’il passe pour la norme et dissuade bon nombre de personnes de
seulement formuler leur désir d’écrire ? Certes, la République a longtemps
affirmé que citoyennes et citoyens devraient toutes savoir lire, écrire et compter.
Mais juste assez pour choisir un bulletin de vote et remplir sa déclaration
d’impôts. Car enfin, soyons sérieux, HÉcrire (avec un HÉ majuscule), ce n’est
pas à la portée de n’importe qui…
Certes, en cinquante ans, les choses ont changé, mais même si les livres et
l’édition se sont (un peu) « démocratisés », les préjugés sont encore bien
présents. La multiplication des ateliers d’écriture et, depuis quelques années, la
mise en place de cours de « création littéraire » à l’université ont peu à peu
permis de braver cet interdit culturel. Rassembler des étudiantes ou des adultes
qui écrivent, c’est signifier que leur activité jusqu’alors solitaire n’a rien de
ridicule ou de honteux. Leur présenter des écrivantes chevronnées, c’est lever le
voile sur les prétendus « mystères » de l’écriture. Dans un atelier ou un cours de
pratique d’écriture, on « regarde sous le capot » en compagnie de praticiennes
qui passent leur temps à bricoler leurs propres moteurs narratifs.
Pendant longtemps, je m’étais trouvé « trop autodidacte pour être légitime ».
À Montréal, j’ai fini par comprendre que c’était précisément mon auto-
apprentissage qui méritait d’être partagé. Je suis devenu un écrivant
professionnel sans être parisien, sans fréquenter les salons littéraires, et sans
passer par l’université. Quand je transmets ici ce que j’ai appris, je ne parle pas
ex cathedra et je ne cherche pas à professer une quelconque « vérité » sur
l’écriture, mais simplement à montrer quelles voies j’ai empruntées ; libre à
chacune, ensuite, de s’y engager à son tour, d’explorer raccourcis et chemins de
traverse… ou de prendre la direction opposée.

Pour écrire, faut-il avoir beaucoup lu ?

Je suis toujours un peu surpris quand on me pose cette question, parce qu’on
n’entend jamais demander s’il faut écouter de la musique quand on veut devenir
musicienne, visiter des expositions quand on veut devenir artiste, aller au cinéma
quand on veut devenir réalisatrice ou scénariste, aller au théâtre quand on veut
devenir actrice…
Toutes les écrivantes lisent ou ont lu. Mais souvent, elles ont le sentiment de
ne pas avoir lu « assez » ou « ce qu’il faudrait ». Longtemps, j’ai eu le même
sentiment.
En 1979, Georges Perec confiait à Jean-Marie Le Sidaner8 :
« J’ai été longtemps persuadé que je n’arriverais pas à “être
écrivain” parce que je préférais Agatha Christie à Faulkner, Jules
Verne à Martin du Gard, Gaston Leroux à Saint-Exupéry et Luc
Bradfer à Virgile. Dans mon idée, un “écrivain” devait au moins avoir
lu Élie Faure, Hegel, Wittgenstein, Lukács et le Laocoon de Lessing.
Et quand je lisais, par exemple, une interview de [Lawrence] Durrell
où il expliquait que son Quatuor d’Alexandrie était une transcription
romanesque des théories d’Einstein, ça me flanquait une sacrée
pétoche. »
En lisant ce passage, j’ai ressenti une immense gratitude. Un homme dont je
lisais les livres et admirais le travail venait en quelques phrases de nommer – et,
du même coup, de dissiper – les sentiments d’indignité que je ressentais alors, et
qui sont probablement le lot de nombreuses écrivantes. Il disait en substance :
tout ce qui a nourri notre imaginaire nourrira notre écriture. Dans notre sang
d’écrivante coule l’encre des livres que nous avons aimés ; peu importe que ces
livres aient ou non été écrits par des « auteurs » célèbres ou consacrés. On n’écrit
pas parce qu’on a lu de « grands auteurs », on écrit parce qu’on aime les
histoires. Et quand on aime les histoires, on en lit, on en écoute, on en regarde
beaucoup, quoi qu’il arrive. Peut-être pas autant qu’on voudrait, parce qu’on a
un travail, une famille, des obligations, des corvées. Et on écrit aussi parce qu’on
n’a jamais assez à lire : écrire, c’est faire exister un livre qu’on aimerait lire et
que personne encore n’a écrit.
De même qu’il n’est pas nécessaire de lire « de la littérature » pour raconter
des histoires, il n’est pas non plus nécessaire d’en écrire : on peut aussi (ra)
conter de vive voix, en dessins ou en images filmées, et ce sont des manières
tout aussi honorable de produire de la fiction que d’en publier à compte
d’éditeur.

En 1989, à la publication de mon premier roman, La Vacation, un critique
littéraire parisien de renom écrivit dans un quotidien de référence un article plein
de louanges et, quelques jours plus tard, demanda à me rencontrer. J’allai
prendre un café avec lui à une terrasse du Quartier latin. Il me confia son
admiration, ajoutant :
– On sent dans votre écriture l’influence de Flaubert…
– Euh… Vraiment ? J’ai lu Madame Bovary ces derniers mois, après avoir fini
mon manuscrit, mais je n’avais pas touché à Flaubert avant ça…
(Je n’ai pas osé dire que j’avais lu des bouts de L’Éducation sentimentale pour
le bac, au lycée, mais que je n’y avais rien compris.)
– Ah ! fit-il, étonné… Puis, avec un soupir : Eh bien, tant mieux pour vous !
Quand on a lu Flaubert, on ne peut plus écrire…
Et il se mit à m’expliquer pourquoi, par modestie, il avait préféré se consacrer
à la critique. Au bout de quelques minutes, il s’interrompit pour me demander,
comme pour en avoir le cœur net :
– Cela dit, je suis sûr que vous avez lu Proust !
– Euh, non, je l’ai pas lu non plus…
(Je n’ai pas osé dire que j’avais essayé, mais que je m’étais beaucoup ennuyé.)
– Quoi ? Mais comment pouvez-vous écrire sans avoir lu Proust ?
Au lycée, déjà, je n’aimais pas les injonctions, et encore moins celles qui
tentaient de m’imposer ce que je devais lire ou non. Cette conversation
(authentique, je le jure sur la tête de mes enfants) m’a donc laissé pensif, plutôt
contrarié et, pour tout dire, vaguement coupable.
Et puis, le temps a passé, j’ai publié d’autres livres et je me suis détendu.

*
Un jour, au Festival du premier roman de Chambéry, une jeune autrice m’a
confié sa honte de n’avoir pas lu tous les auteurs « indispensables » qu’on avait
voulu lui faire ingurgiter. Je lui ai raconté mon escarmouche avec le critique
parisien. Et j’ai ajouté : « Tu sais, Flaubert n’avait pas lu Proust, il a écrit quand
même. Et Proust avait probablement lu tout Flaubert, mais ça ne l’a pas empêché
de pondre la Recherche. Alors, les auteurs « indispensables », on s’en tape
complètement. »

À propos de livres, que pensez-vous des manuels d’écriture ?

J’en pense la même chose que des ateliers : j’ai beaucoup de respect pour ceux
et celles qui prennent la peine de partager ce qu’elles ont appris avec novices et
débutantes. Parmi les textes autobiographiques, j’ai été particulièrement
enthousiasmé par Écriture. Mémoire d’un métier9 de Stephen King, texte bourré
de souvenirs et de conseils généreux, et par Moi, Asimov10, les passionnants et
hilarants mémoires de l’auteur de Fondation et du Cycle des Robots.
Un manuel d’écriture m’a beaucoup appris et aidé, à l’époque où je travaillais
à mon premier roman. C’est le fabuleux Écrire. Guide pratique de l’écrivain
(avec des exercices) de Jean Guenot11. Son auteur est agrégé d’anglais,
professeur de linguistique et de sciences de la communication, et écrivant
professionnel. Après avoir été publié par des éditeurs ayant pignon sur rue, il a
décidé de s’autoéditer. Pendant les années 1980, époque où j’ai découvert ses
livres, il ne se contentait pas de les écrire : il en assurait la maquette et la
composition et, après les avoir fait imprimer sur du papier de belle qualité, il en
pliait les pages et couvertures avant de les brocher lui-même dans son garage !
Un de ses recueils, La Main cousue, commence par un récit contant comment il
s’est « viandé » trois doigts dans sa brocheuse.
Écrire est un livre merveilleux. Ce n’est pas seulement LE manuel d’écriture
le plus complet que j’aie lu en langue française, c’est aussi un bonheur de
lecture, tant son auteur est drôle, bienveillant sans complaisance avec les
écrivantes, caustique avec les « zHauteurs » et le milieu de l’édition. En le lisant,
on en apprend beaucoup sur l’ego des plumitifs, et on rit beaucoup, parfois jaune
(personne n’est épargné) mais en étant toujours éclairées. C’est ce livre qui m’a
convaincu qu’écrire est un artisanat, et que chaque écrivante produit des objets
singuliers.
Depuis une quinzaine d’années, je lis régulièrement des Writing Guides en
langue anglaise, en général consacrés aux littératures de genre que j’aimerais
explorer : littérature érotique et sentimentale, roman policier ou historique, de
science-fiction, fantastique… Mais je n’ai lu aucun autre manuel en langue
française ; à mes yeux, aucun ne pourra jamais se mesurer à celui de Jean
Guenot. Même s’il est probablement très daté aujourd’hui (mon exemplaire date
de 1983), c’est en pensant à ce manuel et avec toute ma gratitude pour son auteur
que j’écris ces pages aujourd’hui.

1. Tous publiés par P.O.L.


2. Dans leur immense majorité, ce sont des femmes. C’est également le cas des personnes qui lisent et
participent à des ateliers d’écriture. Et c’est probablement le cas de celles qui écrivent. Dans ce texte,
comme dans L’École des soignantes, j’utiliserai aussi toujours le féminin pluriel pour désigner les
personnes qui étudient (étudiantes), écrivent (écrivantes), lisent (lectrices), m’envoient des messages
(correspondantes) ou s’inscrivent à mes ateliers (participantes). Ce n’est pas plus arbitraire que d’utiliser le
masculin pluriel, mais c’est plus conforme à la réalité.
3. Contraceptions mode d’emploi, Au Diable Vauvert, 2001 et 2003 ; J’ai Lu, 2007.
4. Winckler’s Webzine, <www.martinwinckler.com>.
5. Si vous ne le connaissez pas, je vous recommande son site internet : <https://www.tierslivre.net/>.
6. Notons qu’en anglais, le terme consacré (creative writing) signifie « écriture de création » (autrement
dit : poétique ou de fiction par opposition à l’écriture journalistique ou scientifique, par exemple). Ce qui est
tout à fait différent…
7. Au cas où vous ne connaîtriez pas l’OuLiPo (Ouvroir de littérature potentielle) et ses travaux, vous
saurez (presque) tout en vous rendant sur son site : <http: www.oulipo.net>.
8. L’Arc, no 76, 1979.
9. On Writing : A Memoir of the Craft, 2000. Traduction de William Olivier Desmond, Albin Michel,
2001.
10. I. Asimov, A Memoir, 1994. Traduction excellentissime d’Hélène Collon, Denoël, 1996.
11. Écrire. Guide pratique de l’écrivain, 1998, Chez Jean Guenot, éditeur, 85, rue des Tennerolles,
92210 Saint-Cloud.

ATELIERS VIRTUELS


En 2009, à mon arrivée à Montréal, Florence Noyer (aujourd’hui directrice
générale de Gallimard Limitée) me suggère de créer un blog littéraire, pour y
parler de mon travail. Je suis son conseil et, au bout de quelques mois, je
transforme mon blog, « Cavalier des touches », en atelier virtuel : j’y affiche des
exercices d’écriture et propose aux internautes de m’envoyer leurs textes. Je ne
les commente pas, je les publie tels quels, afin que toutes les visiteuses en
profitent1. C’est une belle expérience, qui durera près de deux ans et me donnera
l’occasion de publier de nombreux très beaux textes.

*
En 2017, par l’intermédiaire de Maud Ventura, éditrice stagiaire aux éditions
P.O.L, je rencontre Élise Nebout et Alexandre Lacroix, qui viennent de fonder
« Les Mots »2. Cette jeune école propose à des écrivantes d’écrire avec des
professionnelles. Après m’avoir invité à animer des ateliers dans leurs locaux,
rue Dante, à l’occasion d’un de mes passages en France, Élise me suggère (en
même temps qu’à Nicolas Fargues, lui aussi auteur P.O.L) de créer un atelier en
ligne. J’accepte sur-le-champ.
Pour un atelier de groupe (ou « présentiel »), il faut disposer d’un local,
mobiliser les animateurs/trices à des moments déterminés, fixer des plages
horaires. Et seules les personnes qui vivent à proximité et/ou ont le temps et les
moyens de s’y rendre sont en mesure d’y participer.
Un atelier en ligne – du moins tel que je l’ai animé ces deux dernières
années – est ouvert à des participantes installées n’importe où dans le monde,
sous réserve de disposer d’un ordinateur et d’une connexion internet.
Le contenu d’un atelier présentiel varie en fonction de la personne qui l’anime
mais, à mon humble avis, les séances ne sont jamais, en elles-mêmes, propices à
la pratique : on peut lire à haute voix ce qu’on a écrit et entendre les réactions
des autres, on peut interroger l’animatrice ou partager des recettes, des trucs et
des outils précieux, mais hormis quelques exercices simples, on ne peut pas
vraiment écrire en atelier. Rien n’est plus difficile que devoir rédiger un texte
« spontané », sur un coin de table, au milieu d’étrangères.
De plus, les attentes des écrivantes ne sont pas toutes identiques. Les unes
n’ont jamais écrit de fiction mais veulent s’y mettre ; d’autres veulent passer de
la poésie à la prose ; certaines aimeraient « seulement » mettre sur le papier une
expérience personnelle ou une histoire familiale, d’autres encore sont venues
« par curiosité » ou ont sauté le pas en découvrant le thème de l’atelier ou
l’identité de l’animatrice. Il arrive aussi que des participantes aient déjà un projet
en cours – et parfois, en panne – et espèrent que l’atelier les aidera à le
redémarrer, sinon à le mener à terme.

*
Au cours des dix années écoulées, j’ai animé une quinzaine d’ateliers
présentiels. À l’exception de celui de l’Université McGill3, je les ai toujours
trouvés un peu frustrants, pour les participantes comme pour moi. Comme je
pense préférable que chacune écrive à sa guise, à son rythme, dans son univers,
je leur demandais toujours, en effet, d’écrire entre deux séances.
Malheureusement, pendant les rencontres, nous n’avions jamais assez de temps
pour entendre tous les textes et aborder en détail toutes les questions qui
surgissaient.
Par définition, les ateliers présentiels sont centrés sur la personne qui les
anime. Or, pour le meilleur ou pour le pire, les animatrices d’atelier ont souvent
très envie de parler de leur travail. Je n’échappe pas à la règle et, comme je suis
un grand bavard, je crains – et je regrette – d’avoir un peu trop parlé, aux dépens
de celles et ceux qui m’entouraient.
L’atelier en ligne, au contraire, est centré sur les participantes. Ceux que
j’anime depuis deux ans pour « Les Mots » durent dix semaines ; chaque
semaine j’envoie un exercice par courriel aux quinze participantes ; elles
disposent d’une semaine pour rédiger ; chacune écrit à son rythme, aux moments
qui lui conviennent, et m’envoie son texte quand elle le décide – certaines au
bout de trois jours, d’autres à la « date limite » (qui n’en est pas vraiment une),
d’autres deux jours après – et peu importe : je les lis et les commente tous. En
même temps que l’exercice suivant, je renvoie à chacune son texte accompagné
de remarques, commentaires, questions, appréciations, interrogations,
suggestions inscrites dans la marge. Elle a tout loisir de lire et « digérer » et,
quand elle le souhaite, de m’interroger, puis de reprendre son texte si elle en a le
désir. En atelier présentiel, il n’est presque jamais possible de procéder à ce
genre de lecture « à la loupe » – à moins que ledit atelier ne se déroule sur
plusieurs semaines.
L’atelier présentiel nécessite, de la part des participantes, une grande
confiance dans le partage écrit ou oral de leurs textes. Certaines y sont prêtes,
d’autres non. Au cours d’un atelier en ligne, le partage est possible – via un
« nuage » ou une page collective – mais facultatif. Nulle n’est obligée de faire
lire ses textes ou de lire ceux des autres, et chacune peut choisir de partager ce
qu’elle veut. Même si la possibilité de se lier aux autres est moins spontanée, elle
reste possible. Je demande en général à chaque participante de se décrire en
quelques phrases en réponse à un message collectif : « Dites-nous qui vous êtes
et quelle est votre activité principale. Depuis quand écrivez-vous et quelles
pratiques d’écriture avez-vous déjà ? Avez-vous des projets en cours ?
Qu’attendez-vous de l’atelier ? » Libre à chacune d’elles, ensuite, de prendre
contact avec qui elle veut.
L’atelier présentiel aurait, à première vue, un avantage indiscutable : celui
d’avoir l’animateur/trice sous la main et de pouvoir lui poser toutes les questions
qui viennent. Mais certaines participantes ont la parole facile, d’autres pas. Les
échanges sont souvent limités – par le temps, par le nombre de questions posées.
Et souvent, les questions les plus importantes surgissent quand on rentre chez
soi.
Au cours de mes ateliers en ligne, en revanche, chacune a la même occasion
de prendre la parole. Pour cela, je propose à toutes les participantes une ou deux
vidéoconversations en tête-à-tête, à la date et l’heure de leur convenance, via la
plateforme de leur choix (Skype, Facetime, Hangouts, Zoom, etc.). Pendant une
heure au moins, chacune d’elles me pose toutes les questions qu’elle désire
(préparées ou non), de la plus précise à la plus générale, qu’il s’agisse des
exercices proposés, d’un projet personnel en route, de « recettes » narratives ou
des arcanes de l’édition…

« De l’expérience à la fiction »

Quand j’ai accepté d’animer ces ateliers en ligne, ce titre s’est imposé
d’emblée. Loin de moi l’idée de suggérer que seule l’écriture de fiction serait
« noble », mais c’est celle que je connais le mieux et pour laquelle je me sens le
plus à l’aise. Je précise d’emblée aux participantes qu’à aucun moment, dans
mes commentaires, je ne me pencherai sur leur « style » (j’y reviendrai), ou sur
le caractère « autobiographique » (j’y reviendrai aussi) de leur matériau mais que
je m’en tiendrai obstinément à la construction de leurs récits. Et je me fais un
plaisir de tordre le cou à un certain nombre de mythes.

Pour en finir avec l’« inspiration » et l’« imagination »



Certaines participantes s’inquiètent de « manquer d’inspiration » ou de n’avoir
« aucune imagination ».
Pour ma part, j’affirme qu’il n’y a pas d’inspiration (tombée du ciel) ou
d’imagination (innée) qui tiennent. Le terme de « création littéraire » me semble
inapproprié (c’est pourquoi je l’écris entre guillemets) car, comme le déclarait (je
le cite de mémoire) l’écrivain Claude Simon : « Créer, c’est produire ex nihilo, à
partir de rien. Écrire n’est pas “créer”. Dieu crée. Un écrivain ne crée pas. Nous
sommes les héritiers de tous les écrivains qui nous ont précédés. »
Toute personne qui écrit, qu’elle invente ou non, puise dans deux répertoires :
ses émotions et ses expériences – et en particulier ses lectures. C’est la
recombinaison unique de ces deux répertoires qui donne aux autres l’illusion
d’avoir affaire à une production « inspirée » ou « imaginative ». Quand une
autrice de science-fiction décrit un voyage dans l’espace, elle le fait à partir de
répertoires parfaitement identifiables : la fusée, les combinaisons des
astronautes, les étoiles et les planètes, les astéroïdes ; même les peuples
extraterrestres que ses personnages rencontrent pendant leurs voyages
empruntent à ce que l’écrivante a déjà vu, lu, entendu. Pour composer ses textes,
une écrivante transcrit et recombine toujours ce qu’elle a dans la tête, depuis très
longtemps ou depuis cinq minutes.
Nos sentiments nous permettent de décrire des interactions crédibles entre les
personnages. Nos expériences, elles, nous servent à élaborer des événements et
un univers de narration.
Quand on a la chance de travailler dans un milieu très particulier, ou quand on
a vécu une vie mouvementée, il est assez naturel d’y puiser anecdotes, amorces,
arguments, éléments de trame ou rebondissements que d’autres ne soupçonnent
pas. Mais au fond tout milieu dont on connaît intimement le fonctionnement est
insoupçonnable pour la plupart des humains.
Conan Doyle était médecin, et c’est ce qui lui a permis d’inventer Sherlock
Holmes ; Agatha Christie, elle, n’était ni médecin, ni détective, ni assassin ; elle
n’en a pas moins écrit trois fois plus de romans (74) que son illustre concitoyen
(22). Et cela, rien qu’en examinant ce qu’elle connaissait le mieux : la société
anglaise bourgeoise de son temps.
L’inspiration peut naître de tout et de n’importe quoi ; du monde qui nous
entoure, d’un sentiment d’indignité familiale (La Métamorphose de Franz
Kafka), d’une aspiration à voyager et d’une boulimie d’encyclopédies (tous les
livres de Jules Verne), du désir de rester l’aventurier qu’on n’est plus (les James
Bond de Ian Fleming), d’un fait divers provincial (Madame Bovary), d’un
naufrage (Moby-Dick). Et, quand une écrivante se met une histoire en tête, quand
une artiste a l’idée d’un tableau, quand une sculptrice « voit » un buste dans un
bloc de marbre, ce n’est que le début. Pour les transformer en objets
manufacturés, il va falloir bosser.

*
Au cours d’une émission de France Musique, l’un des narrateurs racontait que
Charlie Parker apprit à jouer du saxophone en passant dix à quinze heures par
jour, pendant une bonne partie de son adolescence, à imiter le phrasé des
musiciens qu’il entendait à la radio ou dont il écoutait les disques.
Il en va de même pour l’écriture. Elle s’apprend par l’écoute, la lecture et la
pratique. Toutes (je dis bien toutes) les pratiques d’écriture – de l’imitation à
l’improvisation en passant par la tenue d’un journal ou d’un blog, la poésie ou le
texte critique, les exercices de style et les contraintes formelles – sont source
d’apprentissage.
Et peu importe la source à laquelle on puise. Comme le déclarait Isaac
Asimov (lui-même auteur de 500 volumes…), l’écriture, c’est 5 % d’inspiration
et 95 % de transpiration.

Pour en finir avec l’« originalité »



Toutes les histoires humaines se ressemblent. Dès qu’on se dit : « Je voudrais
raconter une histoire par écrit », on est immédiatement submergé par les
exemples de romans, de films ou même de chansons qui, nous en sommes
convaincues, traitent de ce thème bien mieux que nous ne le ferons jamais.
Alors, si ce qu’on veut écrire n’est pas « original », est-ce que ça vaut la peine
d’y déverser son temps, sa sueur et ses larmes ?
Oui, car l’originalité est un fantasme. Les bonnes histoires ne stérilisent pas
les écrivantes mais les incitent, les invitent à en écrire de nouvelles.
Lorsque les écrivantes s’inquiètent de ne rien avoir d’« original » à écrire, je
leur rappelle que Shakespeare a récrit Roméo et Juliette après deux auteurs
britanniques, Arthur Brooke et William Painter, qui s’étaient eux-mêmes inspirés
d’un conte italien ; que Molière (à moins que ce ne soit Corneille…) a piqué
Dom Juan à Tirso de Molina ; qu’Antigone était une pièce de Sophocle bien
avant que Jean Anouilh ne s’en empare, et que le monument de littérature
anglophone qu’est l’Ulysse de James Joyce est une transposition de l’Odyssée.
Et j’ajoute : « Tout ce que vous voulez raconter a peut-être déjà été raconté,
mais personne ne l’a jamais raconté comme vous. »

*
Quand, au milieu des années 1970, j’ai lu Hosto-Blues4, impressionnant récit
dans lequel Victoria Thérame relate la nuit d’une infirmière dans un service de
cancérologie, je ne pensais pas possible de transposer avec tant d’énergie et de
rage une expérience soignante. Et lorsque, à peu près à la même époque, j’ai lu
Un homme qui dort5 de Georges Perec, j’ai trouvé « culotté » qu’on puisse
rédiger un roman sur le repli de soi à la deuxième personne.
Et cependant, c’est parce que je les avais lus l’un et l’autre que quinze ans
plus tard j’ai osé raconter, dans un roman à la deuxième personne, le travail
lancinant d’un jeune médecin pratiquant des IVG.
Si les textes, poétiques ou en prose, qui nous ont touchées le plus
profondément ne sont pas aussi, peu ou prou, un encouragement à écrire, alors
ce ne sont pas de bons textes.

*
Toutes les histoires valent la peine d’être racontées. Qui plus est, les bonnes
histoires valent la peine d’être racontées encore et encore.
Roméo et Juliette (tragédie de la toute fin du XVIe siècle), West Side Story
(comédie musicale des années 1960) et Warm Bodies (film fantastique de 2013)
racontent la même histoire. Avec quelques variantes : l’époque, le cadre, les
conflits ethniques, la présence de zombies. Mais ce sont précisément ces
variantes qui font l’« originalité » de chaque version. (Et ne parlons pas de toutes
les productions de Roméo et Juliette au théâtre, au cinéma et à la télévision…)
L’important n’est pas le sujet, le thème ou même le « message » (qui sera, de
toute manière, reçu différemment par chaque lectrice, chaque spectatrice), mais
la « façon », le « tour de main ».
Donnez les mêmes pommes de terre à une douzaine de cuisiniers (chevronnés
ou non), ils vous les serviront de douze manières différentes.
Écrire, c’est cuisiner les mêmes histoires que tout le monde, chacune à sa
façon.
Dans la cuisine de l’écrivante

Pour cuisiner, il faut un plan de travail, des outils (couteaux, cuillères,
contenants divers), des matières premières (légumes, viande, poisson, fruits,
œufs, épices, etc.), des plaques chauffantes et/ou un four… Et surtout, beaucoup
d’huile de coude. Et quand on n’a pas ce qu’il faut dans ses placards, on sort
faire le marché.
À bien des égards, écrire est moins compliqué : on peut le faire juste avec un
papier et un crayon. Et quand on a la chance ou les moyens de disposer d’un
ordinateur il n’est même plus nécessaire de coucher des mots à même le papier :
des logiciels de reconnaissance vocale permettent de dicter son texte et de le voir
aussitôt s’afficher à l’écran.
Le cerveau de l’écrivante, lui, renferme des trésors : les histoires de famille,
les expériences passées, les désirs enfouis, les souvenirs estompés et trompeurs
de livres, d’articles, de films, de chansons, de rencontres et de conversations…
Dans nos garde-pensées, les matières premières ne manquent pas. Et si l’on n’y
trouve pas de quoi concocter des histoires, il n’est pas interdit de se ravitailler en
idées fraîches en flânant dans une librairie ou une bibliothèque, ou en lisant le
journal sans quitter le canapé. (Flaubert a écrit Madame Bovary en s’inspirant de
plusieurs faits divers – en particulier la mort de Delphine Delamare, épouse d’un
ancien élève de son père.)

Deux obstacles qui n’en font qu’un



Les deux obstacles les plus fréquents nommés par les écrivantes en formation
peuvent s’énoncer ainsi : « Je ne sais pas quelle histoire raconter » et « J’ai une
histoire à raconter mais je ne sais pas comment ». Ces deux obstacles, je pense,
n’en font qu’un. Le premier naît du trop-plein de matériau. Le second du
sentiment que la tâche est insurmontable.
Ce qui permet de les surmonter c’est que, dans un cas comme dans l’autre, on
est prête à se lancer.
Dans le premier cas (« Je ne sais pas quoi raconter »), souvent, l’arbre cache
la forêt. Le désir d’écrire naît de nos émotions. On brûle de les exprimer mais on
ne trouve pas en soi une histoire « digne » d’être écrite.
Je connais bien cette situation. Adolescent, ma vie me semblait trop banale
pour que je me sente autorisé à écrire quoi que ce soit. Un jour, je dis à Daniel
Zimmermann, mon parrain en écriture : « Je n’ai pas été maltraité quand j’étais
enfant, je n’ai pas eu de drame dans ma vie, je n’ai pas eu à lutter contre la
maladie ou l’adversité. Je ne vois pas ce que je peux avoir d’intéressant à écrire.
– Vraiment ? a-t-il répondu. Mais alors, pourquoi écris-tu ? »
Sa réaction m’a frappé comme une gifle et m’a ouvert les yeux.
Depuis l’adolescence, je tenais un journal, je composais des récits courts, des
contes, des fables, des nouvelles, des débuts de roman. Et cela, à partir
d’événements qui semblaient minuscules mais qui m’avaient touché : un
sentiment d’injustice devant l’attitude d’un adulte ou les nouvelles du journal
télévisé ; la sensation étrange de passer d’un monde à un autre quand je me
levais trop vite ; ou encore une histoire lue, vue ou entendue, mais que je voulais
réinventer, explorer à ma manière. Quand j’étais adolescent, la frustration et la
colère étaient des moteurs d’écriture puissants même si je ne savais pas encore
très bien écrire. En cela, je n’étais pas différent des jeunes musiciennes qui
s’échinent à rejouer les morceaux qu’ils aiment, sans aucune certitude de devenir
un jour soliste ou compositrice.
Quelques-unes seulement de mes tentatives d’adolescent ont abouti à des
textes qui (à mes yeux, au moins) « tenaient debout ». Mais j’ai persisté, parce
que chaque nouvelle idée me stimulait, m’amusait, et parce que j’étais excité à
l’idée de la mettre en forme.
Plus tard, pendant mes études de médecine, j’ai composé de longues nouvelles
inspirées par la violence de la sélection, par les terreurs, erreurs et rencontres
vécues pendant mes stages d’externe ou d’interne, par les brutalités et les gestes
de bienveillance dont j’avais été le témoin… Mais aussi à partir d’anecdotes plus
légères : ma première nouvelle publiée, « Spectacle Permanent »6 raconte
comment un jeune cinéphile, amoureux de la caissière de sa salle d’art et d’essai,
cherche désespérément le moyen de l’inviter à voir un film.
Au fil des années, je suis parvenu à maîtriser à peu près la rédaction d’une
nouvelle. J’étais cependant convaincu que je ne pourrais jamais écrire que des
textes courts : le contenu de mon garde-pensées me semblait insuffisant pour
composer un roman. Il a fallu que je me mette à exercer à la campagne pour
comprendre que si ma vie n’était pas un sujet de roman, celles de toutes les
personnes que je croisais, en revanche, pouvaient remplir des centaines de pages.
Entre 1983 et 1989, dans les colonnes de la revue médicale7 dont j’étais l’un des
rédacteurs réguliers, j’ai ébauché, sous la forme de courts billets, les relations de
soin qui peupleraient plus tard La Maladie de Sachs. Les lectrices (pour la
plupart professionnelles de santé) m’écrivaient pour en redemander. Généralistes
ou pharmaciennes, elles entendaient ou vivaient le même genre d’histoire tous
les jours, et ça leur faisait plaisir de les voir racontées…
Pour le second obstacle (« J’ai une histoire mais je ne sais pas comment la
raconter »), c’est parfois – mais pas toujours – le savoir-faire qui fait défaut. Il
arrive que le projet soit trop ambitieux pour être entrepris au moment où on en a
pour la première fois l’idée. Dès 1974, j’ai voulu écrire un roman inspiré par mes
études de médecine… Longtemps, j’ai pensé que j’en étais incapable et je me
suis donné des objectifs plus accessibles : nouvelles, articles, pamphlets. C’est
en forgeant qu’on devient forgeron. En saisissant toutes les occasions d’écrire
qui se présentaient j’ai acquis peu à peu le métier – et l’audace – nécessaire.
Trente ans, beaucoup d’articles et quelques livres plus tard, j’ai trouvé un moyen
d’écrire ce roman « impossible ». Un moyen plutôt culotté…
Ce qui nous empêche le plus souvent d’écrire, c’est la peur d’être indigne ou
vaniteuse, « d’avoir la grosse tête » pour ne pondre, finalement, que des textes
mièvres, inconsistants ou plates, comme on dit au Québec.
Chaque écrivante est sa pire critique. Il ne tient qu’à elle d’être sa meilleure
alliée.

L’âge du capitaine

J’ai entendu beaucoup d’écrivantes se demander si « à leur âge », il n’était pas
trop tard pour se mettre à écrire de la fiction.
Il y a quelques années, ma fille aînée s’est mise à courir. Son compagnon était
déjà un habitué des marathons et autres courses extrêmes. Elle a eu, elle aussi,
envie de s’y mettre. J’ai d’abord été surpris et un peu inquiet. (La seule pensée
de courir pendant deux minutes me donne des cauchemars – je cours beaucoup,
dans mes rêves agités.) J’étais aussi, je dois le reconnaître, un tantinet dubitatif.
Elle avait déjà trente-cinq ans et n’avait, à ma connaissance, jamais pratiqué de
sport de manière intensive. Comment allait-elle se transformer en
marathonienne ? La réponse était simple, et je n’aurais pas dû douter d’elle : elle
s’est entraînée de manière méthodique, régulière et progressive. Peu à peu, elle
s’est mise à courir des distances de plus en plus longues et, au bout de deux ou
trois ans, elle a couru la North Face de San Francisco, un parcours de…
50 kilomètres !

*
Il en va de l’écriture comme de la musique ou de la course à pied. On apprend
à composer des textes en lisant beaucoup et en écrivant aussi souvent, aussi
longtemps, aussi diversement que possible. Mais, de même qu’on ne se met pas
d’emblée à courir un marathon, il n’est pas réaliste de se lancer d’emblée dans
l’écriture d’un roman de trois ou quatre cents pages. La première fois que
Charlie Parker a enregistré un disque, sa maîtrise du saxophone ne sortait pas du
néant.

*
Pour autant, il n’est pas indispensable de commencer au berceau.
Jean Reverzy, médecin et écrivant lyonnais, publia son premier roman, Le
Passage8, à l’âge de quarante ans. Ma marraine en écriture, Claude Pujade-
Renaud, en avait quarante-six quand elle publia son premier livre, La
Ventriloque9. Depuis, elle a signé une trentaine de volumes (romans, nouvelles,
poésie), et une vingtaine de plus en collaboration avec Daniel Zimmermann.
Quant à l’auteur britannique Gabriel Basil Edwards (1899-1976), dont vous
n’avez peut-être jamais entendu parler, il consacra la fin de sa vie à un seul et
unique livre, Sarnia10, qui fut publié… cinq ans après sa mort, et que le monde
littéraire britannique considère comme un chef-d’œuvre.
La crainte de ne pas être capable d’écrire « passé un certain âge » (ou de ne
pas y être autorisée…) vient de la confusion, très ancienne en France, entre
écriture et publication. Avant d’être publiées pour la première fois, la plupart des
écrivantes ont derrière elles une longue pratique de l’écriture mais pensent
qu’elle n’a pas de valeur. Dans l’esprit de beaucoup, la poésie, l’écriture de
nouvelles ou de textes autobiographiques, la tenue d’un journal intime ou d’un
blog n’auraient de valeur que si elles constituent le « chantier » d’un HAuteur
estampillé. Or, rien n’est plus faux : Philippe Lejeune, parmi d’autres
chercheurs, a démontré livre après livre11 que la richesse d’une pratique
d’écriture est indépendante de son destin éditorial et de sa « reconnaissance » par
les institutions.
Écrire, sous n’importe quelle forme, est toujours respectable. Ne laissez
personne vous dire qu’il y a des pratiques moins « nobles » que d’autres, ou que
la vôtre n’a pas de valeur.
À la question « Peut-on se mettre à écrire “à mon âge” ? », je réponds donc
toujours : Pourquoi pas ! D’abord, parce qu’il n’est jamais trop tard pour
raconter des histoires. Ensuite, et surtout, parce que les personnes qui ont une
longue expérience de la vie ont souvent beaucoup d’histoires à raconter,
beaucoup d’expériences à partager.
Alors, pourquoi vous (et nous) en priver ?
La nouvelle comme objet d’apprentissage

À l’université, pendant les cours de « création littéraire », j’invitais les
étudiantes à jouer avec les formes et à écrire des contes, des fables, des
scénarios, des quatrièmes de couverture pour des romans qui n’existent pas, des
faits divers imaginaires, des résumés de films inconnus, des critiques
dithyrambiques de livres qu’elles avaient détestés, etc.
En atelier d’écriture, en revanche, les participantes ne sont pas là pour étudier
les formes narratives, mais pour se jeter à l’eau. Le temps étant compté, je leur
propose de s’exercer sur un format limité : la nouvelle de deux à cinq pages. Ce
qu’on appelle en anglais la short short story12.
Si la nouvelle est une forme respectée dans les cultures anglophones
(beaucoup de revues et magazines en publient encore aux États-Unis et en
Angleterre, et il arrive souvent que le premier livre d’une jeune écrivante soit un
recueil), elle reste mésestimée en France, pour des raisons difficiles à
circonscrire. Bon nombre d’éditeurs affirment que les nouvelles « ne se vendent
pas » alors que les adeptes des « mauvais genres » que sont la littérature
criminelle ou à suspense, le fantastique, la science-fiction ou la littérature
érotique en consomment autant que des romans. On ne peut pas non plus
invoquer le désintérêt des auteurs et autrices pour le genre car depuis deux
siècles, bon nombre de productions littéraires en langue française reposent en
tout ou en partie sur l’écriture de nouvelles – citons Restif de La Bretonne, Jules
Barbey d’Aurevilly, Louise Colet, Gustave Flaubert, Mme de Staël, Honoré de
Balzac, Rachilde, Gérard de Nerval, George Sand, Prosper Mérimée, Guy de
Maupassant, Marceline Desbordes-Valmore, Marcel Aymé, Alphonse Allais,
Maurice Leblanc, Léo Malet, Françoise Sagan, George Langelaan, Simone de
Beauvoir, Béatrix Beck, Albert Camus, Andrée Chédid, Jean Guenot, Régine
Detambel, Charles Juliet, Françoise Rey, Patrick Grainville, Claude Pujade-
Renaud, Daniel Zimmermann, Annie Saumont…
Et je ne cite ici que celles que j’ai lues. Il y en a des dizaines d’autres.

*
On peut tout à fait considérer l’écriture de nouvelles comme un genre en soi.
Les aventures d’un des personnages les plus connus au monde, Sherlock
Holmes, courent sur cinquante-six nouvelles de Conan Doyle, contre seulement
quatre romans. Celles d’Arsène Lupin, imaginé par Maurice Leblanc comme une
« réponse française à Sherlock Holmes », comptent dix-huit romans et trente-
neuf nouvelles. Beaucoup d’écrivains anglophones ont écrit presque
exclusivement des nouvelles. L’Américain Raymond Carver (1938-1988) et la
Canadienne Alice Munro (née en 1931, prix Nobel de littérature en 2013) font
partie des plus connus. La production littéraire de la Néo-Zélandaise Katherine
Mansfield (1988-1923) est essentiellement constituée de dizaines de poèmes et
de nouvelles, et elle en aurait écrit bien plus si la tuberculose ne l’avait pas
emportée à l’âge de trente-quatre ans… J’ai, pour ma part, un faible pour
l’écrivain américain de fiction policière Edward D. Hoch (1930-2008), qui
publia sa première nouvelle en 1955 et en écrivit près de mille au cours de sa
carrière. Et le genre n’est pas une exclusivité anglo-saxonne. Le Russe Anton
Tchekhov, dont les pièces de théâtre sont jouées dans le monde entier, est aussi
considéré comme un des plus grands nouvellistes du XIXe siècle. L’Égyptien
Naguib Mahfouz, prix Nobel de littérature en 1988, est l’auteur de plus de trois
cents nouvelles. Quant au Japonais Haruki Murakami (né en 1949), il a publié un
très grand nombre de textes courts, en plus des romans qui l’ont fait connaître
dans le monde entier. Et ici encore, je ne vous cite que des personnes dont j’ai lu
des nouvelles…

*
La nouvelle se suffit à elle-même mais elle est parfois le premier état d’un
texte plus long : à plusieurs reprises, Raymond Chandler a repris et développé
personnages et intrigues de ses textes courts pour en faire des romans (La Dame
du Lac, Le Grand Sommeil). Il arrive, enfin, qu’une suite de nouvelles finisse par
constituer un ensemble romanesque. Beaucoup d’auteurs de SF des
années 1940 et 1950 publiaient en revue des histoires situées dans un même
univers et habitées par des personnages récurrents. Certains les ont ensuite
reprises et fondues en un seul et même récit. C’est en particulier le cas de
Fondation, le roman d’Isaac Asimov : il fut composé à partir de quatre nouvelles
publiées en revue, et d’une cinquième que l’auteur rédigea pour compléter
l’histoire en vue de sa publication en volume. Et ce n’était que le premier
volume d’un cycle beaucoup plus vaste…

1. Exercices et textes sont toujours accessibles sur le blog : <https://wincklersblog.blogspot.com/>.


2. <https://lesmots.co/>.
3. Les étudiantes qui s’inscrivaient étaient toutes sur le point de prendre leur premier poste de résidente.
La plupart avaient déjà une activité d’écriture personnelle – blog, poésie, journalisme. Le groupe qui, selon
les années, se réunissait entre sept et dix fois pendant cinq semaines, représentait à leurs yeux une
respiration et un moment de détente avant « le grand saut » dans une pratique hospitalière très exigeante.
4. Éditions des femmes, 1974.
5. Denoël, 1967. Disponible chez Folio.
6. Publiée dans Nouvelles Nouvelles, no 8, 1987, revue créée et animée par Claude Pujade-Renaud et
Daniel Zimmermann. Elle peut être téléchargée sur mon site, <www.martinwinckler.com>.
7. <www.prescrire.org>.
8. L’intégrale des œuvres de Jean Reverzy est publiée en un volume aux éditions Flammarion.
9. Éditions des femmes, 1978.
10. The Book of Ebenezer Le Page, 1981. Traduction de Jeanine Hérisson, Seuil, 1982.
11. Lire en particulier : « Cher Cahier… » (Seuil, 1990), Les Brouillons de soi (Seuil, 1998), Le Journal
intime : histoire et anthologie (Textuel, 2006)
12. Par opposition à short story, nouvelle.

RACONTE-MOI UNE HISTOIRE


Une des questions souvent posées par les participantes aux ateliers (et aussi
par les étudiantes en « création littéraire ») est la suivante : « Faut-il commencer
par les personnages ou par l’histoire ? »
C’est un peu la question de la poule et de l’œuf. Pour qu’il y ait une poule, il
faut d’abord qu’il y ait un œuf car il a fallu que les œufs existent bien avant qu’il
n’y ait des poules.
Dans mon esprit, il y a toujours d’abord une histoire, même si celle-ci porte en
son centre un personnage (Emma Bovary), une étude des mœurs parisiennes
(L’Éducation sentimentale) ou la description des us et coutumes dans une
Antiquité lointaine (l’Odyssée). Un personnage n’est rien sans son histoire : il est
là pour l’incarner, l’habiter, la servir. Sans les récits de la guerre de Troie et du
long voyage de retour vers Ithaque, Ulysse nous serait aujourd’hui inconnu.
À mon humble avis, tout commence par l’histoire. Une fiction est un voyage
organisé par l’écrivante avec l’aide des personnages, au profit des lectrices. Si
les personnages changent, se transforment au travers des épreuves et nous
touchent au passage, c’est parce que l’écrivante les balade depuis leur point de
départ et leur fait affronter des tempêtes, croiser des sirènes, affronter des
cyclopes avant de les déposer sur le rivage.

Qu’est-ce qu’une « bonne » histoire ?



Quand on demandait à John Ford ou à Jean Gabin ce qu’il fallait pour faire un
bon film, tous deux répondaient : « Une bonne histoire, une bonne histoire et une
bonne histoire. » Un film a besoin d’un scénario solide pour porter sa narration
visuelle.
Toutes les histoires méritent d’être racontées, je le maintiens, mais toutes les
histoires ne sont pas bonnes à raconter pour tout le monde. La même histoire
n’était pas « bonne » pour John Ford et pour Jean Gabin. Chaque écrivante doit
soigneusement choisir l’histoire qui sera bonne à raconter pour elle.
Votre « bonne histoire » a des caractéristiques particulières : elle fait naître en
vous des émotions complexes, parfois contradictoires ; elle vous intrigue ou vous
rend perplexe au point que vous voulez l’explorer sous toutes ses facettes ; enfin,
l’idée de l’écrire vous excite et vous stimule – autrement dit : vous êtes
impatiente de la raconter.
Une bonne histoire n’est pas nécessairement compliquée. Beaucoup de bonnes
histoires peuvent se résumer en quelques mots : « Un homme enquête sur la
malédiction qui s’est abattue sur son peuple et découvre qu’il en est la cause »
(Œdipe roi) ; « Deux jeunes gens s’aiment alors que leurs familles veulent
s’entre-tuer » (Roméo et Juliette) ; « Un naufragé tente de survivre sur une île
déserte » (Robinson Crusoë) ; « Un homme emprisonné à tort décide de se
venger » (Le Comte de Monte-Cristo) ; « Une petite fille découvre un monde
magique » (Alice au pays des merveilles)…
Vous noterez que je donne ici l’anecdote centrale de chaque histoire, et non
ses détails, son dénouement ou son « message ». Vous noterez aussi que ces
descriptions succinctes peuvent aussi bien convenir à une pièce de théâtre, un
film ou une bande dessinée qu’à un roman. Quand on a une bonne histoire sous
la main, il y a mille et une manières de la raconter.

*
L’argument de mes deux premiers romans tient en une phrase :
La Vacation (1989) : « Un jeune médecin qui pratique des avortements tente
d’écrire un roman. »
La Maladie de Sachs (1998) : « Neuf mois dans la vie d’un généraliste de
campagne, racontés par les personnes qui l’entourent. »
Entre ces deux romans, j’avais entrepris la composition d’un livre très
ambitieux, très complexe, très touffu, qui n’a jamais été publié1. Une fois
terminé, il ressemblait à une cathédrale en allumettes : c’était un gros boulot
(700 pages à la dactylographie serrée !), mais ça sonnait creux. Il lui manquait la
bonne histoire qui lui aurait servi de fil d’Ariane. La preuve : trente ans ont passé
et je ne peux toujours pas la résumer en une phrase !
L’histoire que vous choisissez de raconter est le cœur de votre projet. Elle ne
s’arrête jamais de battre le tempo. Elle est là pour rappeler qu’une fiction est une
machine vivante, et non un simple empilement de paragraphes ou de chapitres.
Si vous n’avez pas d’histoire en tête, il n’est pas interdit d’en emprunter une.
L’Odyssée n’a pas seulement inspiré James Joyce, mais aussi l’anime pour
enfants Ulysse 31, un film des frères Coen (O’Brother…), et bien d’autres.
L’un des livres que j’ai le plus lus et relus depuis mon adolescence est un
roman de science-fiction d’Alfred Bester intitulé Terminus les étoiles2. Il m’a
fallu attendre 2004 pour apprendre, de la bouche d’un spécialiste de Dumas, que
l’auteur américain s’était fortement inspiré du Comte de Monte-Cristo. Je n’y
avais vu que du feu, et mon admiration pour le modèle et son disciple n’en a été
que plus grande.

Autobiographie, fiction ou autofiction ?



Souvent, les participantes à un atelier s’interrogent sur les limites et frontières
entre autobio-graphie et fiction. Il faut dire qu’au cours des vingt ou trente
dernières années, de nombreux romans – souvent écrits par des femmes, mais
pas exclusivement – se sont revendiqués (ou ont été désignés) comme relevant
de l’« autofiction ».
Le terme a été utilisé pour la première fois, avec une ironie certaine, par le
critique et romancier Serge Doubrovsky sur la quatrième de couverture de son
roman, fils (sans majuscule)3. Ledit roman mêle les souvenirs anciens et récents
du narrateur (qui porte le même nom que l’auteur) à la préparation mentale d’un
cours qu’il doit donner sur Phèdre, alors qu’il roule sur l’autoroute menant à
New York.
Serge Doubrovsky adorait les calembours. Un de ses ouvrages critiques,
consacré à Proust, s’intitule La Place de la Madeleine ; un de ses romans a pour
titre Un amour de soi ; quant à fils, le mot désigne à la fois l’enfant et les liens.
Lorsqu’il qualifie avec humour ce roman d’autofiction4, il ne lui échappe
certainement pas qu’une bonne partie de la narration se déroule dans sa
voiture…
Depuis une vingtaine d’années, le terme est employé, parfois de manière un
peu réductrice ou par effet de mode, et pas toujours avec l’accord des premières
intéressées, pour désigner des œuvres de Marguerite Duras, Annie Ernaux,
Camille Laurens, Guillaume Dustan, Édouard Louis et d’autres. Mais s’agit-il
vraiment d’un genre à part, ou plus simplement de la preuve que les frontières
entre autobiographie (censée tout raconter de soi, de manière détaillée et fidèle à
la réalité) et roman (censé être « entièrement imaginaire ») sont arbitraires et
poreuses ?
La véritable différence entre l’« autofiction » et le « roman d’inspiration
autobiographique », c’est peut-être simplement que pour le premier, l’écrivante
affiche clairement la couleur : « Regardez ! C’est de moi que je parle ! » alors
que pour le second, elle ne dit rien et laisse les lectrices penser ce qu’elles
veulent. Mais je suis peut-être trop simpliste…

Les deux cravates



Pour illustrer la « porosité » des genres, laissez-moi vous raconter une toute
petite histoire.
Tout d’abord, posons, pour simplifier, qu’une histoire est :
« Un ensemble d’événements et d’informations, exposé dans un ordre délibéré
et déterminant, et conçu comme un tout cohérent. »

Prenez l’énoncé suivant :

Une mère offre à son fils, pour son anniversaire, deux cravates : une
rouge et une bleue. Le samedi suivant, le fils va déjeuner chez sa mère
en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : « Pourquoi
la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

« Ensemble d’événements et d’informations » : une mère et un fils, un
anniversaire et un repas, deux cravates, deux couleurs, une question
embarrassante.
« … exposées dans un ordre délibéré et déterminant… » : il y a trois phrases
dans cette histoire. Si je les place dans un ordre différent – à rebours, par
exemple…

La mère demande : « Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te
plaît pas ? » Le samedi suivant, le fils va déjeuner chez sa mère en
arborant fièrement la cravate bleue. Une mère offre à son fils, pour son
anniversaire, deux cravates : une rouge et une bleue.

… la signification de chaque phrase reste intacte, mais l’histoire devient
confuse car c’est l’ordre des phrases qui lui donne son sens.
« … conçu comme un tout cohérent. » : si vous retirez l’une des phrases,
l’histoire n’a plus de sens du tout.

*
Si ma petite histoire est ainsi construite, c’est pour produire un effet particulier
sur la lectrice. La question finale surprend puis fait rire parce qu’elle met la
lectrice dans la même position impossible que le fils. Il n’est pas nécessaire d’en
dire plus, on comprend immédiatement de quoi il retourne.
Racontée seule (version 1, ci-dessus), c’est une histoire drôle.
Si j’écris (version 2) :

Pour son anniversaire, Sarah Goldstein offre à son fils Manny
(Herman) deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant,
Manny va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate
bleue. La mère demande : « Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne
te plaît pas ? »

… ça devient une « histoire de mère juive ». En ajoutant des noms, on ajoute
une « couche de sens » (et donc, de lecture). Notons qu’il s’agit ici d’une histoire
ashkénaze, mais que si on remplace les personnages par Ginette Aboulker et son
fils Roger, elle se transforme immédiatement en histoire séfarade, sans que le
sens profond en soit altéré.

*
À présent (version 3), si j’ajoute à l’histoire deux phrases explicatives :

Nelly, ma mère, adorait les histoires drôles. Tout particulièrement
celles qui mettaient en scène une mère – juive de préférence – et ses
enfants. J’aimais beaucoup celle-ci :
« Pour son anniversaire, Mme Aboulker offre à son fils Roger deux
cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, Roger va
déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère
demande : Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »
Cette histoire, Nelly me l’a racontée, un sourire en coin, alors que
j’étais adolescent, le jour où j’essayais de nouer ma première cravate.

… j’obtiens une anecdote autobiographique.

*
Enfin, si je rédige le tout de la manière suivante (version 4) :

Il n’arrivait pas à la nouer, cette foutue cravate. Fallait vraiment
qu’il en mette une ?
– Je peux t’aider, mon fils ? Avant que Marcel ait pu réagir, sa mère
entreprenait déjà d’ajuster le nœud sur lequel il s’escrimait depuis dix
bonnes minutes.
Elle devait savoir que ça l’agacerait et, pour détourner son attention,
elle se mit à raconter sur le ton de la confidence, et avec un sourire
entendu : « Pour son anniversaire, Mme Benamou offre à son fils
André deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant,
André va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue.
La mère demande : Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît
pas ? »
Marcel resta un moment interdit. Avant qu’il eût retrouvé ses
esprits, le sourire de sa mère se transforma en un petit rire de
satisfaction.
– Voilà, c’est parfait », dit-elle en lissant la cravate.

… ça pourrait passer pour un extrait de nouvelle, ou de roman.

Dans la version « autobiographique » (3), l’effet de l’histoire originelle est
conservé mais j’y ai ajouté une dimension supplémentaire, produite par le
contexte dans lequel l’histoire a été entendue pour la première fois.
Dans la version « fiction » (4), l’histoire originelle est enchâssée dans un texte
plus précis, enrichi de détails évoquant les émotions des personnages ; les
échanges (entre mère et fils, entre narrateur et lectrice) se répondent comme des
jeux de miroirs.
Ainsi « fictionnalisée », l’histoire des deux cravates pourrait aussi bien
constituer le début (le moment déclenchant de l’action) que la fin (la « chute »)
d’une nouvelle décrivant les « rites de passage » subis par un adolescent et les
sursauts de possessivité d’une mère qui voit son fils devenir adulte.

*
Je sais. Vous vous demandez probablement ce qui, dans tout ça, est
autobiographique et/ou fictif. Qu’est-ce qu’il nous dit de lui, le Winckler, avec
cette histoire de cravates ?
Eh bien, il est vrai que ma mère, Nelly, aimait les histoires drôles et en
racontait volontiers. Il est vrai également que je l’ai entendue raconter cette
histoire-là, mais probablement pas sous cette forme, car elle l’a racontée souvent
(et je ne me rappelle pas la première fois qu’elle l’a fait). Je l’ai moi-même
racontée à de très nombreuses reprises, à des amis, à mes enfants, à des
proches… et j’en ai trouvé plusieurs versions dans les innombrables recueils
d’humour juif que j’ai lus depuis trente ou quarante ans. La version 1 ci-dessus
en est la plus simple expression.
En revanche, il n’est pas vrai que ma mère me l’a racontée en m’aidant à
nouer ma première cravate. Cette version m’est venue il y a quelques instants, à
l’écriture, parce qu’en racontant la version 1, je me suis revu face à ma mère
vérifiant mon col de chemise lors d’une des occasions où j’étais sommé de
« bien m’habiller ». À l’histoire cuisante de Mme Benamou et de son fils
Manny5, j’ai associé un souvenir personnel : j’avais horreur que ma mère rectifie
ma tenue.
Dans un même texte (version 4), j’ai donc associé une anecdote empruntée (la
version 1 de l’histoire), des éléments autobiographiques (le goût de ma mère
pour les histoires drôles, le fait que je détestais qu’elle vérifie ma tenue) et des
éléments fictifs (le dialogue et la mise en scène, composés pour l’occasion).
S’il me prenait d’insérer la version 4 dans un roman, la lectrice ne pourrait
même pas soupçonner que la scène est en partie (laquelle ?) autobiographique ; à
moins, bien sûr, d’avoir lu ce livre-ci.
Je précise par ailleurs que pour écrire tout ce qui précède, j’ai simplement
commencé par l’anecdote des deux cravates, et construit le reste au fur et à
mesure, de manière intuitive. Je n’avais pas prévu ce que j’allais écrire. Je
voulais juste montrer qu’on peut construire à partir de très peu de chose,
simplement en puisant dans ses souvenirs, et je me suis laissé aller au fil de
l’écriture.

*
Comme les rêves, les textes sont composés d’éléments divers, parfois
imaginaires, parfois ancrés dans la réalité (souvenirs, sentiments, images et
paroles vues et entendues ailleurs). Ils ne sont jamais de l’autobiographie pure,
car nos souvenirs ne sont jamais exacts à 100 % et ils ne sont jamais de la
« pure » fiction, puisque, comme je l’ai rappelé plus haut, on écrit toujours à
partir de ses sentiments et de son expérience.
Mais au fond, tout ça n’a aucune importance : pour une lectrice, c’est toujours
de la fiction, puisque ça ne lui est pas arrivé à elle !

*
À présent, que diriez-vous de participer à un atelier virtuel, vous aussi ? Un
« atelier de poche », pour ainsi dire…
Non, vous n’avez pas besoin de sortir de chez vous.
Oui, il vous suffit de tourner la page.

1. Pour les lectrices curieuses, il s’intitule Les Cahiers Marcœur et il est disponible en ligne, sur mon site
<www.martinwinckler.com>.
2. The Stars, My Destination, 1956. Traduction de Jacques Papy, Denoël, « Présence du Futur », 1958.
3. Éditions Galilée, 1977.
4. … mais aussi, toujours en 4e page de couverture, d’« autofriction, patiemment onaniste »…
5. Ou Robert… Mais, vous l’avez compris, ça n’a pas d’importance…

BIENVENUE À L’ATELIER DE POCHE « DE L’EXPÉRIENCE
À LA FICTION ». ET MERCI DE NOUS AVOIR REJOINTES !


À Tours (Indre-et-Loire), rue Nationale, à quelques centaines de mètres du
grand pont sur la Loire, se dresse l’abbaye Saint-Julien, construite entre le XIIe et
le XVIe siècle. Depuis 1968, l’ancien dortoir des moines héberge un fabuleux
musée du compagnonnage. C’est le musée que j’ai le plus visité dans ma vie.
Chaque fois que je me rends à Tours pour répondre à une invitation de la librairie
« La Boîte à Livres », un peu plus bas dans la même rue, je vais y faire un tour.
En plus d’une exposition historique présentant le compagnonnage, on peut y
admirer des centaines de pièces en bois, en pierre, en ardoise, en métal, en cuir,
en textile, en corde ou en produits comestibles, toutes réalisées par des
compagnons cordeliers, forgerons, charpentiers, chapeliers, tapissiers,
bourreliers, maçons, cuisiniers ou pâtissiers. Ces pièces sont ce qu’on appelait
autrefois des « chefs-d’œuvre », et qu’on nomme aujourd’hui des « pièces de
réception ». Elles ont été réalisées par les apprentis compagnons en fin de
formation pour démontrer la maîtrise de leur art. Ce sont souvent – mais pas
toujours – des modèles réduits ; d’autres ont leur taille d’usage (chapeaux,
chaussures, pièces d’attelage en cuir) ; certaines pièces sont imposantes (des
escaliers en bois, des voûtes taillées), toutes sont surprenantes – je pense en
particulier à un incroyable violon en chocolat et sucre filé et à une réplique des
Hospices de Beaune en pâtes alimentaires.
La pièce qui m’a toujours le plus profondément impressionné est le modèle
réduit d’une grille en fer forgé comme on pourrait en trouver à l’entrée d’un
château de la Loire. C’est une pièce extraordinaire car les barreaux sont sertis
d’ornements floraux délicats et, même s’il n’est pas possible de la manipuler
(elle est protégée par une cage vitrée), il est clair que toutes les pièces mobiles,
finement articulées, sont fonctionnelles.
Mais le plus stupéfiant est présenté au pied du chef-d’œuvre : l’ouvrier
forgeron a dû, en effet, concevoir et fabriquer lui-même les outils qui lui ont
servi à l’assembler. Ses marteaux, tournevis, rivets et pinces minuscules sont
ainsi alignés, sur un coussin, devant la grille.
La structure et les motifs de la grille, ainsi que les outils conçus spécialement
pour la fabriquer, empruntent à des modèles existants, mais ne les reproduisent
pas ; ils les renouvellent. Et, bien qu’elle n’ait rien de proprement « original » –
que ce soit par le dessin, le matériau ou les techniques employées – c’est un
objet unique.
Depuis longtemps cette grille installée au milieu d’un musée représente à mes
yeux la métaphore parfaite du métier d’écrivante : c’est un artisanat précis,
inspiré par d’innombrables chefs-d’œuvre imposants ou discrets, encouragé par
les praticiennes qui nous entourent ou nous ont précédées, et pratiqué avec
patience, humilité et des trésors d’invention.

*
Beaucoup d’écrivantes rencontrent, au cours de leurs projets, obstacles et
chausse-trapes.
Cet atelier de poche a pour but de vous aider à les franchir plus vite que si
vous deviez le faire seule.
Dans les pages qui suivent, je vous proposerai une dizaine d’exercices. Ils
seront accompagnés de suggestions, précisions, conseils de construction et
réflexions diverses, ainsi que de titres d’ouvrages que vous aurez plaisir à lire et
qui vous aideront dans votre démarche d’écrivante.
Même si toutes ces remarques et conseils ne sont pas utiles à tout le monde,
vous en trouverez sûrement quelques-unes qui vous seront utiles, à vous. Et
j’espère que parmi mes suggestions vous trouverez, à votre tour, de quoi
concevoir et fabriquer vos propres outils et vos propres textes.

*
Chaque exercice est centré sur un « projet narratif » limité mais ouvert, simple
mais exigeant.
En voici la liste :
➣ Adopter un autre point de vue que le « soi ».
➣ Se projeter dans un monde inconnu.
➣ Décrire une relation.
➣ Écrire un dialogue « nu ».
➣ Raconter sans dialogues.
➣ Vocaliser des pensées intérieures.
➣ S’adresser à quelqu’un qui ne répondra pas.
➣ Réinventer/redécouvrir une expérience vécue.
➣ Inventer la vie de quelqu’un d’autre.
➣ Composer le synopsis (le plan, l’accroche, le début) d’un roman ancré dans
un genre narratif (mystère, romance, SF, fantastique…) de votre choix.
Ces exercices, vous pouvez bien sûr les faire ou les refaire dans n’importe
quel ordre.
Et si vous avez des questions, n’hésitez pas à me faire signe :
martinwinckler@gmail.com. Je ferai de mon mieux pour vous répondre.
Vous êtes prête ? Alors, allons-y !

« UNE JOURNÉE DANS LA VIE DE… » (1 à 2 feuillets)1


La première fois que j’ai donné cet exercice à des étudiantes en médecine, il
s’intitulait : « Une journée dans la vie d’un lit d’hôpital ».
Pour mes ateliers en ligne, j’ai remplacé le lit d’hôpital, entre autres, par « un
trousseau de clés », « un banc public », et « l’animal avec qui je vis ». L’objectif
de l’atelier, c’est de vous faire écrire une fiction. Or, la première condition pour
écrire de la fiction, c’est de changer de perspective.
La manière la plus classique consiste à adopter une narration à la troisième
personne, dite « omnisciente ». Il est plus rare – et beaucoup plus dépaysant –
d’avoir recours à la deuxième personne, comme le font Georges Perec dans Un
homme qui dort et Michel Butor dans La Modification2. On peut aussi jeter le
trouble – comme le fait Flaubert en commençant Madame Bovary par ces mots :
« Nous étions à l’Étude, quand le Proviseur entra suivi d’un nouveau habillé
en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. »
… pour passer ensuite à la troisième personne et laisser critiques et lectrices
se perdre en conjectures sur ce « Nous », jamais identifié dans la suite du récit.
Un changement de perspective encore plus radical consiste à se mettre à la
place d’un objet ou d’une personne non humaine.

*
J’ai donné l’exercice « Une journée dans la vie d’un lit d’hôpital » à une
demi-douzaine de groupes de huit à douze étudiantes en médecine ; toutes ont
produit des textes très personnels, tant par le ton (du tragique à la farce) que par
le registre narratif : depuis les bonheurs de la table d’accouchement jusqu’aux
souvenirs désabusés du lit mis au rancart dans un sous-sol poussiéreux, en
passant par les protestations du brancard brinquebalé et les réflexions
philosophiques du lit de réanimation.
L’exercice est bien sûr différent selon qu’on a affaire à un meuble qui voit
passer beaucoup de gens, comme le lit d’hôpital ou le banc public, l’objet
déplacé sans cesse (et qui parfois change de main) comme le trousseau de clés,
la plante coincée sur un coin de bureau ou l’animal domestique.
Vous pouvez, pour faire cet exercice, choisir l’un des protagonistes déjà cités,
ou en choisir un autre dans la liste suivante.
Un livre auquel il manque les dix premières pages ; une tétine tombée dans la
rue ; un perroquet qui sait ouvrir sa cage ; un paquet de cigarettes ramollies ; un
parapluie troué ; une plante d’appartement qu’on n’a pas arrosée depuis trois
jours ; une chaussure dépareillée ; un chat de dix-sept ans nommé Gilbert ; un
tube de rouge à lèvres sur son présentoir ; un quotidien plié dans lequel on a
caché un pistolet ; un portefeuille rempli de tickets de caisse ; une rose que la
fleuriste enveloppe dans du papier cristal ; un chien d’aveugle dont le maître
tarde à sortir du bureau du médecin ; un fauteuil de cinéma branlant ; un autobus
arrêté à un carrefour ; un téléphone cellulaire dont l’écran tactile ne fonctionne
plus… Si vous n’arrivez pas à choisir, recopiez chacune de ces suggestions sur
des papiers pliés, ajoutez celles qui vous viennent, mettez-les dans un bol et tirez
au sort.
Le hasard est un grand inspirateur.
Lorsque vous aurez fait votre choix, tournez la page : j’ai quelques tuyaux à
vous proposer avant que vous ne preniez la route.

1. Dans la presse et l’édition françaises, à l’époque où on tapait encore à la machine, on mesurait la


longueur des textes en feuillets de 1 500 signes (25 lignes de 60 signes espaces comprises, en double
interligne). Aujourd’hui, sous l’influence du monde anglophone, on compte plutôt en « mots ». Un feuillet
(ou une page) équivaut à 250 mots, environ. Signes et mots sont clairement comptabilisés au bas de la
fenêtre des logiciels d’écriture.
2. Minuit, 1957.

CONSEILS AUX EXPLORATRICES


Le travail d’écriture se prête aux métaphores. Les deux que je préfère (qui me
« parlent » le plus) sont celles du labyrinthe et de L’Île au trésor. La première
vient de Georges Perec, pour qui le romancier est « un rat qui construit le
labyrinthe dont il se propose de sortir ». La seconde métaphore est née des
sentiments que j’ai toujours éprouvés en lisant des romans. Jim Hawkins, le
jeune héros (et le narrateur) du roman de Robert Louis Stevenson, est
embarqué – littéralement – dans une aventure dont il est le témoin beaucoup plus
que l’acteur. Il rencontre des personnages qui le prennent sous leur aile et lui
font connaître des mondes inconnus (la marine, les pirates, l’île). Il va de
surprise en surprise, de mystères en découvertes. À la fin du livre, on comprend
que l’essentiel n’est pas le trésor mais l’expérience qu’il a vécue. Et il en va de
même pour la lectrice.
De nombreux romans classiques sont construits sur ce schéma, de l’Odyssée à
Vingt mille lieues sous les mers en passant, sur un registre plus sombre, par Au
cœur des ténèbres, de Joseph Conrad. Et si le thème du « voyage initiatique » est
présent dans toutes les cultures du monde, c’est sans doute parce qu’il s’agit
depuis toujours d’une expérience humaine essentielle. Pour être aujourd’hui
présent sur toute la planète, il a fallu qu’Homo sapiens voyage beaucoup, depuis
son apparition en Afrique centrale…
Une fiction est une expérience de déplacement, de dépaysement, que l’on
invente (au sens de « découvrir ») avant de la proposer aux autres. Et toute
personne écrivant une fiction part en exploration. Chaque écrivante est à la fois
autrice et protagoniste : elle est Robert Louis Stevenson et Jim Hawkins ;
Suzanne Collins et Katniss Everdeen1.
Afin que l’aventure soit plaisante, émouvante, éclairante (ou tout ça ensemble)
pour les lectrices, il est utile de procéder par mouvements successifs.

Premier mouvement : posez des repères



Ces repères peuvent être aussi simples que les étapes d’un voyage : où allez-
vous commencer, où allez-vous finir, et par où allez-vous passer ?
C’est sur cet « itinéraire » prédéfini que vous installerez vos morceaux de
bravoure, vos surprises, vos moments de calme et vos coups de théâtre. Ça ne
veut pas dire que vous devez absolument vous y tenir : on a toujours le droit de
changer d’itinéraire en chemin. Souvent, c’est même préférable. Mais il en va
d’un récit comme d’un voyage : les chemins détournés dépendent du projet
initial. Vous ne prendrez pas les mêmes libertés et les mêmes raccourcis selon
que vous aurez choisi une visite des châteaux de la Loire en voiture, la traversée
des Landes à vélo ou le chemin de Compostelle à pied. Poser des jalons, c’est
s’ouvrir des pistes.

*
Si, pour revenir à notre exercice, vous avez choisi « Un jour dans la vie d’un
banc public », par exemple, choisissez l’endroit où il est installé. Un banc de rue
ne « voit » pas la même chose que dans un jardin botanique ou dans le métro.
Ensuite, utilisez tous vos sens. Que voit le banc ? Qu’entend-il ? Que sent-il ?
Vous n’avez que deux pages à remplir, mais raconter une histoire ne consiste pas
à jeter sur le papier tout ce qui passe par la tête. Alors dressez une énumération
sommaire (une « check-list ») de ce qui va occuper la journée de votre
personnage en fonction de l’heure, des personnes qui défilent ou s’asseyent, des
événements atmosphériques, etc. Vous ne vous servirez peut-être pas de tout
(certains éléments vous sembleront intéressants, d’autre pas) mais la liste vous
aidera à ne rien oublier d’important. Et, puisque la consigne vous demande de
décrire « une journée », décidez le moment où elle commence et celui où elle
finit.

Deuxième mouvement : rédigez votre « premier jet »



Transformez votre « check-list » en phrases et paragraphes. Étoffez : si vous
décidez de faire parler votre personnage non humain, pensez à ses attributs. Les
éléments mobiles d’un lit d’hôpital grincent – ou bourdonnent, s’il est électrique.
Vous pouvez en jouer comme des soupirs ou des postures d’un personnage
humain. Si votre personnage est Gilbert le chat, pensez comme un chat :
décrivez le monde depuis le sol ou depuis le sommet du placard où il a
l’habitude d’aller se poster. Si vous avez opté pour un trousseau de clés, décrivez
le contenu de la poche ou du sac où on l’a jeté. Et tiens, justement, qu’est-ce
qu’il y a dans la poche de votre manteau ? Qu’y a-t-il dans votre sac à main ?
Qu’y a-t-il dans le sac à dos sans lequel vous ne sortez jamais ?

Du « mot juste » et du « style »



Au cours de ce premier jet, ne vous souciez pas de l’orthographe, de la
grammaire ou du « style ». Beaucoup d’écrivantes se soucient de « trouver le
bon mot » ou d’« écrire la phrase la plus exacte possible », d’emblée. Et, quand
elles n’y parviennent pas (ce qui est souvent le cas), elles calent. Or, à ce stade,
ça n’a pas la moindre importance : vérifier les mots, la syntaxe, la grammaire est
un travail essentiel, mais il est secondaire à la construction du texte. Votre texte
est un objet manufacturé, comme une table ou une chaise. D’abord, vous devez
vous assurer que vous avez toutes les pièces et qu’une fois celles-ci assemblées,
la chaise tient debout. Cette règle est celle que suivent, par nécessité, bon
nombre d’autrices de romans policiers et de thrillers. Elles commencent par
établir le découpage très précis de leur livre (parfois en commençant par la fin)
puis rédigent leurs chapitres et ne se préoccupent du « style » qu’aux tout
derniers stades de l’écriture.
Se poser des questions paralysantes telles « Est-ce que j’écris ça comme il
faut ? », « Est-ce que ce que ça se dit ? » ou encore « Est-ce que c’est le bon
mot ? », ça englue l’écriture. Pendant que vous écrivez le premier jet, vous ne
pouvez pas regarder par-dessus votre propre épaule pour corriger votre
orthographe ou votre usage du subjonctif. Et ça n’est pas grave : le moment de
(re)lecture est fait pour ça.
D’autre part, je ne crois pas que quiconque puisse contrôler son « style ». Pas
plus dans l’écriture que dans sa manière de s’habiller. On peut certes choisir ses
vêtements avec le plus grand soin, on ne saura jamais vraiment comment les
autres apprécient ou non de nous voir les porter. L’apparence vestimentaire que
nous composons en nous examinant dans le miroir est en deux dimensions.
Notre « style », lui, en a beaucoup plus, selon l’environnement, notre manière de
nous placer et de nous déplacer, les regards que nous voulons attirer ou éviter.
Notre « style », ce sont surtout les autres qui l’observent et le qualifient, pas
toujours comme on l’aimerait, d’ailleurs… Et ce que nous voudrions donner à
voir n’est pas toujours ce que les autres voient.
Il en va de même quand on écrit. On peut choisir ses phrases très
soigneusement, ça ne signifie en rien que les autres les liront comme nous
l’aurions voulu. En ce qui me concerne, au lieu de me préoccuper du « style »
d’un texte (le plus souvent indéfinissable parce qu’absolument subjectif), je me
soucie de choses plus élémentaires comme sa clarté et sa lisibilité par le plus
grand nombre.

*
Il est illusoire de penser qu’on va poser d’emblée le mot juste. Et ça n’a pas
grande importance : un texte n’est jamais définitif, surtout sous sa première
forme, même pour les écrivantes chevronnées. Écrire son premier jet sans se
retourner est souvent la source de découvertes intéressantes : dans mon premier
roman, La Vacation, Bruno Sachs ne se déplace jamais sans le manuscrit du
roman qu’il tente d’écrire. Quand nous l’avons relu ensemble avant de l’envoyer
à l’impression, la correctrice de P.O.L me fit remarquer qu’au début du livre,
Bruno trimballait son manuscrit dans une « sacoche », et qu’à la fin, il le
transportait dans un « cartable ». Malgré toutes mes relectures, je n’avais pas vu
que j’étais passé d’un mot à l’autre. Elle utilisa pour désigner ce phénomène le
terme « échafaudage ». Et elle me suggéra que puisque « cartable » s’était peu à
peu installé au fil de l’écriture, c’est probablement ce mot-là qui devait être le
plus approprié.
Souvent, ce sont d’autres yeux que les nôtres qui nous montrent les
échafaudages.

*
Enfin, et pour en finir avec l’orthographe, la notion de « mot juste » et la peur
de ne pas écrire « en bon français », je vous invite vivement à lire Le français
nous appartient, de Maria Candéa et Laélia Véron2. Ce livre épatant balaie une
fois pour toutes les craintes, idées reçues et préjugés que l’on nous fait subir au
sujet de la langue française. (Vous y apprendrez entre autres qu’« auteure » et
« autrice » sont des mots tout à fait établis, qui figurent dans les dictionnaires de
référence, quoi qu’on vous en dise…) Après l’avoir lu, vous vous sentirez
beaucoup plus libre de parler et d’écrire comme vous l’entendez. Il n’y a pas de
« bon français », il y a une langue qui vit, qui change, qui se transforme sans
cesse, et vous, les écrivantes, contribuez à la faire vivre.

Fai-tes-vous-plai-sir !

Qu’il s’agisse d’un exercice ou d’un texte qui vous tient à cœur, c’est une
règle essentielle. Comme le dit souvent une personne qui m’est chère : « Si c’est
pas l’fun, faut pas l’faire. »
L’fun conditionne tout le reste – y compris les effets que vous pourrez espérer
produire chez une lectrice. Quel que soit le sujet que vous allez aborder, c’est le
plaisir qui vous soutiendra. Si vous décidez, par exemple, que la liste ci-dessus
ne contient aucun « personnage » qui vous inspire, choisissez-en un autre en
prenant le premier qui vous vient à l’esprit, et qui vous amuse. Il y a quelques
années (donc, bien avant la pandémie), une participante d’un atelier qui venait de
se remettre d’une maladie infectieuse prolongée avait rédigé « Une journée dans
la vie d’un virus ». La rage vengeresse qu’elle avait ressentie en écrivant l’avait
remplie de joie. Ça se sentait : son texte était à mourir de rire.

Troisième mouvement : laissez reposer



Quand vous aurez terminé le premier jet, laissez-le « reposer » au moins une
nuit. Oui, une nuit, il mérite bien ça. Ça vous permettra d’oublier en partie ce
que vous avez écrit, et surtout de prendre de la distance avec les émotions
complexes qui vous habitaient pendant que vous étiez « dans » l’écriture.

Quatrième mouvement : lisez



J’écris « lisez » et non « relisez » car on ne lit jamais vraiment un texte
pendant qu’on l’écrit. (Pas plus qu’on ne déguste vraiment un plat pendant qu’on
le cuisine.) Quand arrive le moment de reprendre, corriger, récrire votre texte, il
est souhaitable de le lire comme s’il vous était étranger.
Vous écrivez pour être lue, votre première préoccupation est donc, en toute
bonne logique, de raconter une histoire intelligible (dont les phrases sont
compréhensibles) et cohérente (qui « tient debout »). Pour le vérifier, vous
disposez d’un test d’intelligibilité très pratique : la lecture à haute voix.
La lecture silencieuse n’a pas toujours été la norme. Les Anciens lisaient à
voix haute et c’est au Moyen Âge qu’on a commencé à lire silencieusement,
peut-être dans les monastères et les couvents en raison des vœux de silence. De
plus, tout le monde commence son apprentissage de la lecture en entendant des
voix – celles des adultes qui nous lisent des histoires ou nous apprennent à lire,
puis la nôtre quand nous apprenons à le faire par nous-mêmes.
Quand j’étais adolescent, j’écrivais au stylo dans des cahiers. À dix-sept ans,
j’ai appris à taper à la machine et j’ai découvert qu’une fois dactylographiés, mes
textes n’avaient pas la même tête, la même sonorité, le même sens parfois que
lorsque je relisais mes cahiers. Si vous écrivez à la main, je vous suggère, avant
de vous lire, de transférer (si c’est possible) votre premier jet sur un ordinateur.
Ensuite, je recommande à tout le monde de se lire, si possible en double
interligne et avec une grande marge à droite, ce qui permet d’annoter.
L’impression sur papier met le texte « à distance » et permet de se détacher de
l’agacement et des émotions que l’on a ressenties en écrivant. Car ces émotions
sont « encryptées » dans l’écriture manuscrite : les hésitations, les ratures, les
ajouts ou retraits de mots, tout traduit nos hésitations et nos trébuchements. Une
fois qu’on a dactylographié, corrigé et imprimé, ces « cahots d’écriture »
disparaissent et il ne reste que le texte.
Si vous écrivez à l’ordinateur mais ne voulez ou ne pouvez pas imprimer votre
texte, beaucoup de systèmes d’exploitation actuels savent lire à haute voix les
textes sélectionnés sur votre écran. Même si la lecture en question n’a pas
toujours une texture « naturelle », elle donne de précieuses indications. Vous
pouvez aussi lire votre texte à haute voix en vous enregistrant sur votre
téléphone ou votre ordinateur, puis vous écouter. Avec chaque méthode de
lecture, on repère des imperfections différentes.

Après vous être lue, posez-vous quelques questions



« Que raconte mon texte ? (C’est quoi, l’histoire ?) Qu’apprend-il à la
lectrice ? Quels sont les éléments qui surprennent, intriguent, font sourire,
émeuvent, semblent convaincants ou au contraire bancals ? Ai-je rempli le
contrat initial (« Une journée dans la vie de… ») ? Qu’est-ce qui manque (et
m’est venu à la lecture) ? Et bien sûr : Qu’est-ce qui est en trop ? »

Less is more. « Moins, c’est plus »



C’est la phrase que j’écris le plus souvent en marge des textes qu’on me
confie. Quand on écrit le premier jet d’une histoire, on a toujours tendance à en
faire trop, au moins à deux égards :
– en accumulant d’emblée une foule de détails destinés à « étoffer », de peur
que ça ne soit pas « suffisant » ou « crédible » ou « réaliste » ;
– en écrivant des phrases longues, avec des mots ou des expressions
redondantes dont on pourrait se passer (personnellement, je passe beaucoup de
temps à retravailler mes premiers jets pour cette raison).
Or, tout ce que vous écrivez, la lectrice devra le lire. Vous voulez que sa
lecture soit aussi fluide que possible. Par conséquent, chaque fois que vous vous
relisez, demandez-vous :
« Ce mot contribue-t-il à la clarté de la phrase ? »
« Cette phrase apporte-t-elle des informations indispensables ? »
« Ce geste/cette parole/cette décision du personnage est-elle cohérente par
rapport à l’histoire ? »

*
Prenez la phrase suivante :

Le paresseux soleil de mai se levait, nonchalant, derrière le mur du
cimetière recouvert de glycines mauves.

Entre « paresseux » et « nonchalant » : il y a peut-être un mot de trop. Et
comme les glycines, en principe, sont mauves, le mot est peut-être superflu.
Par ailleurs, on peut se demander si la mention du cimetière a une importance
pour la suite. Si ça ne se passe pas dans le cimetière, si ce qui suit n’est pas
modifié (ou teinté) par la proximité du cimetière et si ledit cimetière ne
réapparaît pas plus loin dans le texte, alors il est de trop.
La phrase devient alors :

Le soleil de mai se levait, nonchalant, derrière le mur recouvert de
glycines.

En l’occurrence, j’ai choisi de supprimer paresseux, parce qu’en insérant
« nonchalant » entre deux virgules je suggère, à même la phrase, que le soleil
prend son temps…

*
Une fois que vous avez lu votre texte et noté en marge toutes les modifications
que vous aimeriez y faire, corrigez-le à l’écran et imprimez-le de nouveau. Mais
ne le lisez pas : laissez-le reposer. Attendez d’avoir fini le neuvième exercice
pour relire les deux versions des huit premiers.
Pourquoi ? Parce qu’écrire, c’est savoir passer à la suite.
Chaque texte prépare le suivant.
1. Autrice et protagoniste de la trilogie The Hunger Games, 2008-2010. Traduction de Guillaume
Fournier, Pocket, 2011.
2. La Découverte, 2019. Laélia Véron et Maria Candéa animent aussi un podcast sur la langue orale,
« Parler comme jamais », qui est un délice à écouter.

« MES VACANCES À… » (2 à 3 feuillets)


Ce deuxième exercice (ce deuxième jeu) consiste à associer une activité
courante (ici, les vacances) à un monde inconnu et/ou incongru. Au cours de
divers ateliers j’ai proposé aux participantes de décrire des vacances sur la
planète Mars, sous la mer, sur une île déserte, en prison, dans une voiture et dans
un lit. Il est bien sûr possible de multiplier les destinations à l’infini. Il peut
s’agir de pays lointains ou de régions inexplorées, mais aussi d’emplacements
qui ne sont pas réputés être des lieux de vacances (le sommet de la tour Eiffel, un
caveau familial…) ou encore une époque à laquelle vous n’avez pas vécu. Ici
encore, si vous avez du mal à choisir parmi les exemples ci-dessus, je vous
suggère de dresser une liste de lieux qu’il vous ferait plaisir d’explorer, de les
inscrire sur des papiers et d’en tirer un au sort. Ensuite, partez vous installer sur
votre lieu de villégiature. Attention, il ne s’agit pas de rapporter votre périple
jusqu’à la vallée de la Mort, mais de raconter ce que vous avez fait pendant votre
farniente dans le désert le plus chaud de cette planète.
Les vacances sont un thème d’exploration classique (comme le roman
d’aventures) qui se prête bien aux exercices d’écriture, car elles sont synonymes
d’évasion, de plaisir et de jeu. Toutes choses que l’on espère trouver dans un
livre… et quand on écrit.
Bien sûr, tout est permis : les voyages dans le passé (à l’époque des
dinosaures) ou dans le futur (après la disparition des humains de la planète) sont
des thèmes de science-fiction classiques. Le voyage d’étude sur les lieux d’un
événement historique l’est également. Rien ne vous interdit non plus de vous
miniaturiser comme le héros de L’homme qui rétrécit1 dans le roman de Richard
Matheson ou les Pionniers de l’Espérance dans Le Jardin fantastique, la bande
dessinée de Poïvet et Lécureux2.

De la nécessité de se documenter

Ici, plus que dans l’exercice précédent, vous allez devoir vous documenter. On
peut trouver fastidieux de procéder à ce genre de recherche mais vous pouvez
choisir un lieu et/ou une époque de villégiature que vous avez envie d’explorer,
et de présenter aux lectrices. Si vous décidez, mettons, de décrire des vacances à
Tahiti, il n’est pas superflu de recueillir quelques informations sur la durée du
voyage, le fuseau horaire, le climat, les événements atmosphériques, la flore et la
faune, etc. Pas pour écrire un « Guide du routard », mais pour rendre votre récit
de vacances plausible.
Pourquoi se documenter alors qu’on peut, simplement, inventer ? Pour trois
bonnes raisons au moins.
Première bonne raison : les informations consultées, même si vous ne les
utilisez pas toutes, enrichissent simultanément votre bagage de lectrice et
d’écrivante. En 2010, j’ai entrepris d’écrire un roman policier situé à Montréal.
J’y vivais déjà, mais je voulais y parler des personnes itinérantes (qu’en France
on qualifie de « sans domicile fixe »), auxquelles je ne connaissais pas grand-
chose. En lisant des articles à leur sujet, j’ai découvert qu’une grande proportion
d’entre elles étaient issues de minorités autochtones. Cela m’a permis de décrire
leur situation de manière respectueuse, mais ça m’a aussi fourni des éléments de
l’énigme proprement dite. (J’avais eu l’idée de faire tourner l’intrigue autour des
itinérants après avoir lu un article à leur sujet dans un quotidien gratuit distribué
à l’entrée du métro… cela pour vous rappeler qu’une écrivante a toujours intérêt
à lire le journal…)
Dans un autre de mes romans, intitulé Le Numéro 73, le protagoniste est pilote
d’hélicoptère. Pour ne pas publier de bêtises, j’ai fait relire à une amie, pilote
chevronnée, les trois chapitres qui se déroulent dans sa cabine de pilotage.
Évidemment, mes descriptions étaient truffées d’erreurs. Non seulement elle m’a
permis de les corriger, mais elle m’a donné des indications précieuses qui ont
enrichi les scènes en question. Je n’aurais pas pu le faire sans son aide.
Le roman d’Andy Weir Seul sur Mars4, adapté au cinéma par Ridley Scott
avec Matt Damon dans le rôle principal, est un exemple frappant de fiction bien
documentée : tout ce qu’y raconte l’auteur est scientifiquement solide. La survie
de Mark Watney, Robinson Crusoë sur la Planète Rouge, n’est pas seulement
plausible, mais aussi crédible. Et le roman n’en est que plus passionnant car il
nous apprend beaucoup de choses, non seulement sur Mars et la logistique des
voyages interplanétaires, mais aussi sur la culture des pommes de terre…
Deuxième bonne raison de se documenter : cela ouvre à d’autres histoires que
celle sur laquelle on travaille. Et, comme vous le savez, toutes les histoires sont
bonnes à raconter…
Troisième bonne raison : certaines de vos lectrices connaissent le lieu que
vous avez choisi de décrire. Si vous inventez, elles le verront tout de suite. Un de
mes amis canadiens m’a parlé ces jours-ci d’un récent prix littéraire écrit par un
auteur français, dont l’intrigue se déroule en partie à Montréal. Manifestement,
m’a confié mon ami, ledit auteur ne connaît pas la ville, et il n’a pas jugé utile
d’aller vérifier, sur le site de la Société des Transports de Montréal ou sur un
plan en ligne, le temps qu’il faut pour se rendre d’un quartier à un autre. S’il
l’avait fait, il aurait constaté que son personnage avait besoin d’un peu plus que
« quelques minutes » et que les rues qu’il emprunte allègrement dans son récit ne
sont pas reliées les unes aux autres dans la réalité…
Quand on constate ce genre de négligence, on est en droit de penser que
l’auteur n’a pas bien fait son boulot, et qu’il ne respecte pas les lectrices. Et c’est
dommage. Car ce n’est pas un détail. Chaque lectrice est à la fois unique et
plurielle : elle reçoit le livre seule, mais elle peut (si elle l’aime) le recommander
à beaucoup. Ou le déconseiller.
Si vous devez déplaire à une lectrice, que ce soit pour de bonnes raisons :
votre audace, vos prises de position, vos opinions, vos engagements. Mais pas
parce que vous n’avez pas fait votre travail correctement.

*
Un mot, enfin, sur la forme que vous allez employer. Les lettres, entrées de
journal, séries de cartes postales, reportages, etc., se prêtent volontiers (et
spontanément) au « récit de voyages » ou au « souvenir de vacances ». C’est
souvent l’une de ces formes que les écrivantes adoptent volontiers. Un défi
d’écriture supplémentaire (si vous acceptez de le relever…) serait de ne pas
utiliser ces formes, mais d’en choisir (ou d’en inventer) une autre. Rien ne vous
interdit d’écrire ce deuxième exercice à la deuxième personne, par exemple…
À présent, vous êtes sûrement impatiente d’aller écrire votre texte. Une fois
que vous aurez fini, laissez-le reposer une nuit avant de le lire.

L’enjeu

Pour qu’« une journée dans la vie de… » ou que « mes vacances à… » ne se
résument pas à une énumération d’anecdotes, il vous faut – comme dans toute
bonne histoire – un conflit, un obstacle, un dilemme, un enjeu auquel le/ la
protagoniste se mesure, avec ou sans succès. Cette « épreuve », grande ou petite,
le/la transforme (ou au moins l’informe) et fait de même pour la lectrice.
Dans le roman d’Andy Weir, le fil conducteur est l’obstination de Mark
Watney à survivre, alors même qu’il n’a pas d’espoir d’être secouru. Dans une
nouvelle, l’enjeu peut être quelque chose de plus personnel et de plus immédiat :
comment un couple se rencontre ; comment un couple se sépare ; comment une
adolescente s’autonomise de ses parents ; comment guérir d’une blessure à cinq
mille kilomètres… Etc.
Et donc, une fois encore, interrogez-vous :
« Que raconte mon texte ? Qu’apprend-il à la lectrice ? Quels sont les
éléments qui surprennent, intriguent, font sourire, émeuvent, semblent
convaincants ou au contraire bancals ? Ai-je rempli le contrat initial (Mes
vacances à…) ? Qu’est-ce qui est en trop ? Qu’est-ce que je pourrais modifier ?
Qu’est-ce qui m’a apporté le plus de plaisir en écrivant ce texte ? »« Qu’est-ce
qui manque ? » Et enfin : « Quelles idées me sont venues à la lecture ? »

*
Un texte court peut se révéler, après qu’on l’a écrit, être la première étape d’un
travail plus ample.
Au cours d’un des premiers exercices d’un atelier, l’une des participantes a
mis en scène deux personnages qui, contre toute attente, sont revenus habiter ses
textes suivants. À la fin de l’atelier, elle a conclu que ces personnages et leurs
liens très particuliers pouvaient parfaitement être ceux d’un roman, dont le fil
rouge, l’enjeu, s’était dessiné et affirmé au fil de l’écriture :

A et B ont été très proches, puis ont perdu contact.
Un jour, dans la rue, A reconnaît B, mais B ne reconnaît pas A.
Perplexe, A se met à suivre B.

De même qu’il n’y a pas de petit rôle (pensez à ce jeune acteur qui, dans
Thelma et Louise, joue le rôle d’un petit escroc… et qui s’appelait déjà Brad
Pitt), il n’y a pas de petit texte.
Chaque texte prépare le suivant.

1. The Shrinking Man, 1956. Traduction de Claude Elsen, Denoël, « Présence du Futur », 1957.
2. Initialement publiée dans le magazine Vaillant, no 363-372, 1952-1953. Parution en album : Éd.
Vaillant, « Les Grandes Aventures », 1961.
3. Le Cherche midi, « Néo », 2007.
4. The Martian, autopublié en 2011, repris par Crown Publishing en 2014. Traduction de Nenad Savic,
Éd. Bragelonne, 2014.

LA RELATION (2 à 3 feuillets)


Cet exercice-ci a pris de nombreuses formes. Aux participantes des ateliers en
ligne j’ai proposé par exemple d’écrire des récits imaginaires intitulés « L’amie
disparue » ou « L’amie retrouvée », mais aussi « Une lettre d’amour sans
réponse » ou « Une rencontre avec la personne que vous admirez le plus au
monde ». Aux étudiantes en médecine, j’ai demandé de se projeter dans l’avenir
et d’aller à la rencontre de « leur ultime patient·e » ou de décrire le personnage
de fiction qui avait eu la plus grande influence sur elles au cours des cinq années
écoulées.
Vous pouvez aborder cet exercice de plusieurs manières : en décrivant votre
relation avec cette figure marquante (qui peut être aussi bien une amie
imaginaire qu’une grand-mère ou une tante que vous n’avez pas connue), ou les
liens entre une narratrice fictive et une amie qui l’est tout autant, ou encore la
relation entre une narratrice fictive et une personne réelle… Bref, tout est
permis, puisqu’il s’agit de fiction.

*
Quand on parle d’une relation réelle – avec un ou une amie, une personne
proche – on commence en général par la rencontre ou (s’il s’agit d’un·e parent·e,
par exemple) les premiers échanges marquants qui nous viennent à l’esprit. On
peut faire de même dans la fiction, ce qui renforce l’illusion d’authenticité qu’on
veut donner au récit. Mais on peut aussi choisir de la raconter différemment. En
parlant des deux personnes séparément avant de les montrer ensemble, ou en
alternant leurs points de vue. On peut aussi se focaliser sur le point de vue d’une
seule – ce qui donne le sentiment que la narratrice est obsédée par la personne
qu’elle observe et décrit.
Autrement dit : le point de vue, encore une fois, détermine non seulement ce
qu’on écrit mais aussi la manière dont la lectrice le percevra.
Le ton est important bien entendu. Selon qu’on est nostalgique ou aigre, émue
ou froide, l’effet ne sera pas le même.
Les contraintes sont faites pour être enfreintes, interprétées et transgressées.
Les meilleures manières de raconter sont celles qui naissent quand on pense
« hors du cadre » (Out of the box, comme disent les anglophones). Rien ne vous
interdit, dans un exercice intitulé « L’amie disparue » (ou retrouvée), de faire
parler l’amie, et non la protagoniste. Par exemple en imaginant la lettre qu’elle
vous écrirait pour reprendre contact. Ou même une tierce personne.

*
Ici encore, que vous décidiez de raconter une relation en partie réelle ou
presque tout à fait imaginaire1, fai-tes-vous-plai-sir. Choisissez bien votre amie.
Et soignez-vous bien toutes les deux.
Si c’est pas l’fun, faut pas l’écrire.

De la concordance des temps



Les exercices comme celui-ci font souvent appel à l’emploi alternatif du
présent et de diverses formes du passé (imparfait, passé simple, passé composé,
plus-que-parfait). La littérature française « classique » pullule de romans au
passé simple, et beaucoup d’écrivantes sont tentées (ou se sentent obligées) de
l’employer alors que rien ne les y oblige.
L’emploi des passés est acrobatique, car il nécessite de faire attention à la
concordance des temps.
Mais prenez le paragraphe suivant :
« La première fois que je la rencontrai, elle était assise au fond de la salle
d’attente et se leva à mon arrivée. Je sursautai car je ne l’avais pas vue. Nous
nous serrâmes la main en riant. »
On peut écrire aussi :
« La première fois que je l’ai rencontrée, elle était assise au fond de la salle
d’attente, et s’est levée à mon arrivée. J’ai sursauté car je ne l’avais pas vue.
Nous nous sommes serré la main en riant. »
Ou encore :
« La première fois que je l’avais rencontrée, elle était assise au fond de la salle
d’attente, et s’était levée à mon arrivée. J’avais sursauté car je ne l’avais pas vue.
Nous nous étions serré la main en riant. »

Autrement dit, il y a plusieurs manières d’utiliser le passé mais tout le monde
ne le fait pas avec la même facilité car il y a de quoi s’emberlificoter. (Je me suis
relu trois fois pour m’assurer que j’avais tout bon.) Parfois, il est très perturbant
de ne pas savoir quel temps utiliser, et comment hiérarchiser les actions dans une
phrase, surtout quand on passe du présent au passé à plusieurs reprises. Si c’est
perturbant pour l’écrivante, ça peut l’être aussi pour la lectrice.
Or, rien ne vous interdit de tout écrire au présent.
« La première fois que je la rencontre, elle est assise au fond de la salle
d’attente. Elle se lève à mon arrivée. Je sursaute car je ne l’avais pas vue. Nous
nous serrons la main en riant. »

Si vous n’êtes pas à l’aise avec les temps et leur concordance, écrivez donc
tout au présent, en utilisant le passé quand ça se passe dans le passé, et voilà
tout.

Une page utile et marrante pour vous rappeler les temps et leur usage :
<https://www.francaisfacile.com/>.
Dans la zone de recherche, tapez « concordance des temps » et vous verrez
apparaître un tas d’exercices amusants.

1. Les souvenirs de votre relation avec l’amie imaginaire que vous aviez inventée enfant sont vrais.
L’amie imaginaire, elle, n’est pas plus réelle aujourd’hui même si elle avait hier une réalité pour vous. La
relation, elle, est-elle toujours vraie ou est-elle devenue imaginaire ?

Avant de poursuivre, une devinette :

« Vous roulez seule dans une voiture à deux places, sur une longue
route au milieu de nulle part. Sur cette route, vous passez devant un
abri de bus. On vous hèle au passage et vous vous arrêtez.
Sous l’abri de bus se trouvent trois personnes : votre meilleure
amie ; une personne âgée et très malade ; et une troisième personne,
dont vous tombez amoureuse au premier regard.
Le prochain bus passe dans une heure. La personne malade a dix
fois le temps de mourir. Votre amie serait très contrariée si vous ne
l’emmeniez pas. Quant à votre coup de foudre, quelque chose vous dit
que c’est le moment ou jamais. Vous ne pouvez transporter qu’une de
ces trois personnes. Qui embarquez-vous ? »

(La réponse plus loin.)

DIALOGUE (4 à 6 feuillets)


Pour cet exercice, la mission des écrivantes (quand elles l’acceptent) consiste
à écrire un dialogue qui pourrait être celui d’une pièce radiophonique : autrement
dit, sans autres détails que des précisions élémentaires (pauses, soupirs). Il s’agit,
au fond, d’imaginer une conversation sans rien savoir de l’identité des deux
personnes qui dialoguent, ni voir les expressions de leurs visages.
Ça semble simple, mais écrire des dialogues n’est pas une tâche aussi
« naturelle » que ça.
Un dialogue a plusieurs fonctions : un partage d’informations (dans un sens ou
dans les deux sens), un débat entre les personnages, un jeu, l’expression d’un
conflit, d’une tension ou d’un éloignement…

*
Quelques réflexions personnelles (avec lesquelles on peut ne pas être
d’accord) :
– Un dialogue, c’est de l’information parlée. Ça doit ressembler à de la parole.
Si c’est trop écrit, trop « littéraire », ce n’est plus vraiment un dialogue.
– Un dialogue est une partie de ping-pong. Une action (la parole de l’une)
provoque une réaction (la parole de l’autre) et c’est ce jeu qui fait l’échange.
– Un bon dialogue n’a pas besoin d’utiliser des mots d’argot pour sonner
juste. Les mots d’argot – et d’ailleurs tous les mots « connotés » – doivent être
propres au personnage qui les emploie, plutôt qu’à l’écrivante. Si un personnage
en particulier s’écrie « Tudieu ! » ou « Diantre ! » ça lui donne une couleur. Si
dans le texte tout le monde s’écrie « Diantre ! », et si vous n’écrivez pas Les
Trois Mousquetaires, quelque chose ne va pas.
– Un bon dialogue fait progresser la narration. C’est vrai dans les séries télé,
où le temps est compté. Mais c’est vrai aussi dans la fiction écrite : un dialogue
long, complexe, ampoulé, est ennuyeux à lire – et vous ne voulez pas ennuyer la
lectrice !
– Au téléphone, on peut faire passer des sentiments par l’intonation et le
volume de la voix. Dans une conversation écrite, on n’a que les mots, les
hésitations ou les interruptions. Choisissez soigneusement les mots de chaque
personnage et réfléchissez toujours à l’endroit où placer une hésitation sous
forme de points de suspension ou une interruption au milieu d’une phrase, voire
au milieu d’un mot.
– Vous avez décidé d’écrire une conversation téléphonique. Ici encore, il est
très important de décider quelle histoire vous allez raconter, où elle commence
(une personne en appelle une autre au téléphone, ou bien commencez-vous au
milieu de la conversation ?) et où vous allez (la conversation se termine
brusquement ? Sur un au revoir ? Sur un silence ?).
– Un dialogue, comme toute partie d’un texte, a pour fonction d’apporter des
informations. Assurez-vous qu’il n’est pas redondant et que chaque réplique dit
autre chose que celle qui précède ou celle qui va suivre (évitez en particulier les
répliques qui reprennent ce qui vient d’être dit…). Assurez-vous aussi qu’il est
intelligible et ne perd pas la lectrice (autrement dit : qu’on sait toujours qui
parle…) et qu’il fait progresser l’action et/ou la réflexion et/ou la compréhension
de ce qui se joue entre les personnages.
Quand vous écrivez un dialogue, faites des répliques aussi courtes que
possible. Si certaines répliques doivent être longues, travaillez leur ponctuation
soigneusement. Une réplique longue ou un semi-monologue « s’entendent »
mieux si on emploie les points de suspension pour marquer les silences et les
hésitations, plutôt que les virgules ou les points. Autrement dit : un dialogue
écrit, ça « s’entend » visuellement.

Less is more !

Un échange comme celui-ci :

– Allô, Maman, c’est moi ta fille, Amélie…
– Bonjour Amélie, comment vas-tu, ma chérie ?

… ne tient pas debout. Il peut être récrit en beaucoup plus court.

– Maman ?
– Amélie ! Comment vas-tu, ma chérie ?

Une mère reconnaît toujours sa fille au téléphone.
*
Une fois de plus, l’un des meilleurs tests de « plausibilité » est la lecture à
haute voix. Enregistrez le dialogue avec une autre personne si c’est possible. Il
doit vous sembler aussi crédible que si vous écoutiez une conversation en
cachette.
Si le dialogue ne « coule » pas (si vous sentez que vous ne diriez sûrement pas
ça) retravaillez-le.

ACTES ET GESTES (2 à 3 feuillets)


Cet exercice-ci a pour but de faire travailler le regard ; pas pour décrire les plis
d’une tenture (comme Balzac dans tous ses romans ou presque) ou les
craquelures d’un portrait comme le fait Claude Simon dans La Route des
Flandres1, mais pour rendre compte d’actions et d’interactions silencieuses, ou
dont les bruits sont inaudibles. Ce n’est pas simple, car il y a peu de situations
d’action où l’on n’entende rien.
Même sous la mer, on entend des sons et, alors qu’il n’y a pas d’air – donc, de
son – dans l’espace interplanétaire, le cinéma s’ingénie à nous faire entendre le
chuintement des vaisseaux qui passent.
Pendant les ateliers, j’ai proposé en alternance les deux situations suivantes :
« La caméra dans l’ascenseur » et « La foule ».
Voici le premier : « Vous voyez tout ce qui se passe dans la cabine d’un
ascenseur via sa caméra de surveillance. Racontez. »
Le second pourrait être : « Vous êtes accoudée à votre balcon. Dans la rue, en
dessous, il y a foule. Racontez », mais plusieurs variantes sont possibles, selon
qu’on se trouve plus ou moins près de la foule, voire dedans.
Par exemple : « Vous surveillez une foule via la caméra d’un drone.
Racontez. »
Ou encore : « Vous travaillez dans la régie d’une chaîne de télévision qui
retransmet une cérémonie officielle/un discours/un concert en plein air/un
mariage princier/ (l’événement de votre choix). Brusquement, votre casque cesse
de vous donner le son. Racontez. »
Le jeu consiste à tout raconter sans paroles, et en particulier sans utiliser ce
qui se dit dans la foule (ou à son sujet).
Décrire un objet n’est pas très simple. Décrire sans paroles des interactions
entre deux personnes ou plus l’est encore moins. Mais les contraintes conduisent
à trouver des solutions auxquelles on n’avait pas pensé.

1. Minuit, 1960.

LA LIBERTÉ DES CONTRAINTES


Pourquoi écrire sous contrainte ? Ne peut-on pas écrire comme ça vient ? Au
fil de la plume ?
C’est possible, et je connais quelques écrivantes qui le font, mais jamais sans
une idée, un point de départ, une image qui leur sert de tremplin.
Pour la plupart d’entre nous, il est beaucoup plus facile de construire quand on
a déjà des repères. C’est ce que font les personnes qui apprennent à dessiner. On
ne leur dit pas : « Dessinez ce que vous voulez » ; on leur propose un modèle
vivant ou une nature morte, à charge pour elles de découvrir peu à peu comment
utiliser le crayon pour tracer des formes, des ombres, adopter une perspective.
Ce qui ne les empêche pas de dessiner autre chose quand elles rentrent chez elles
après le cours.
Lorsque vous voudrez écrire vos propres textes, vous allez les esquisser dans
les grandes lignes, à partir des objectifs (et donc, des contraintes) que vous vous
serez donnés à vous-mêmes. Et chaque fois que vous vous retrouverez face à une
scène ou une situation, vous devrez choisir de la raconter de manière directe,
linéaire, immédiate – ce qui est parfaitement acceptable – ou d’une autre
manière. Souvent, quand on a déjà une idée de ce qu’on va écrire, on sait aussi
quelle perspective on adoptera. Mais parfois, ce n’est pas le cas. Les contraintes
représentent un obstacle à franchir, et il est plus facile de franchir un obstacle
visible que de surmonter une difficulté inconnue. Les contraintes, loin
d’enfermer, libèrent.

*
Adolescent, j’avais été très impressionné par un roman de John Brunner, Tous
à Zanzibar1. L’auteur y décrivait un monde futur en alternant des chapitres de
forme classique et des formes courtes très diverses (petites annonces, publicités,
slogans, modes d’emploi, scènes de films, résumés, citations, extraits de livres
imaginaires…). Il adaptait ainsi le procédé utilisé par l’écrivain américain John
Dos Passos, au début du XXe siècle, dans sa trilogie romanesque USA2. De ces
lectures (et de bien d’autres), j’ai déduit que la forme d’un texte a pour fonction
de servir la narration ; et je me suis toujours efforcé de trouver la forme qui
servirait le mieux l’histoire que je veux raconter ; ensuite, à l’intérieur de cette
forme, je fais ce que bon me semble.

*
Pendant longtemps, j’avais mis de côté mon projet d’écrire un roman sur mes
études de médecine, alors que j’y tenais beaucoup. Lorsque j’ai voulu m’y
consacrer entièrement, j’ai tourné en rond pendant des mois sans savoir par quel
bout le prendre. Un jour, je prenais le café chez un de mes amis et il me demanda
ce que j’écrivais. Je lui répondis que je me cassais la tête sur un projet
impossible : je voulais écrire un roman de formation qui serait aussi un roman
historique (ça se passerait dans les années 1970), une réflexion sur l’amitié, un
roman d’amour, un roman d’aventures et un roman politique – car c’est ainsi que
je voyais mes études de médecine. Mais je me rendais compte, avec une grande
tristesse, à quel point c’était ambitieux.
En rentrant chez moi à scooter, je me suis repassé la conversation dans la tête.
Oui, décidément, c’était un projet impossible, d’ailleurs, personne n’avait jamais
fait ça…
Et soudain, une ampoule s’est allumée au-dessus de mon casque.
« Mais si ! Bon sang, mais c’est bien sûr ! Quelqu’un a déjà écrit un roman
d’aventures, d’amour, de formation, un roman historique et politique qui parle
d’amitiés indéfectibles. C’est Alexandre Dumas ! Et si j’écrivais un remake des
Trois Mousquetaires ? »
Et je me suis mis à rire comme un fou.
À première vue, tout « tombait en place » : Bruno Sachs serait d’Artagnan. Il
se lierait en 1974 à trois autres étudiants en médecine (André/Aramis,
Basile/Porthos et Christophe/ Athos), sous le parrainage d’un enseignant
excentrique et bienveillant (Vargas/M. de Tréville). Sur la faculté de médecine
de Tourmens régneraient le doyen Fisinger/Louis XIII et son vice-doyen
LeRiche/Richelieu. Ce dernier aurait deux chefs de clinique : Budd/ Rochefort et
Mathilde Hoffmann/Milady. Etc.
À première vue, tout semblait fonctionner à merveille.
Si ce n’est, tout de même, que je voulais reprendre tous les morceaux de
bravoure du roman de Dumas. Mais comment transpose-t-on un duel entre
mousquetaires et gardes du cardinal dans une fac de médecine des années 1970 ?
Quelle forme pouvaient donc prendre les « ferrets » que Sonia Fisinger/Anne
d’Autriche offre à son amant le professeur Buckley/ Buckingham et que
Mathilde/Milady subtilise pour la mettre en péril ? Et Mathilde, justement, quel
signe d’infamie allais-je placer sur son épaule, en écho à la fleur de lys imprimée
au fer rouge que porte Milady ?
J’avais trouvé une trame qui me permettait d’écrire, mais ce faisant, je m’étais
imposé des contraintes imprévues – et épineuses. J’aurais sans doute pu décider
de ne pas les traiter (après tout, c’était mon roman, je faisais ce que je
voulais…), mais comme toute la saveur du projet reposait précisément sur une
transposition fidèle, je me suis creusé la tête… Après quelques jours de
réflexion, j’ai compris qu’il s’agissait moins d’être fidèle à la lettre de ces
épisodes d’anthologie qu’à leur esprit : le duel à l’épée s’est donc transformé en
tournoi de baby-foot et les ferrets sont devenus une paire unique de stylos
laqués. Quant à la marque d’infamie à l’épaule de Mathilde… je vous laisse la
découvrir si vous en avez la curiosité.
Plus de quinze ans après sa publication, lorsque je pense à mes Trois
Médecins, ce qui me réjouit est précisément le souvenir du plaisir ressenti en
sublimant ces contraintes : parce que je les ai abordées de front, elles m’ont
donné l’occasion d’écrire des pages dont je suis très fier, qui me font rire de bon
cœur et dont on me parle encore aujourd’hui.
De sorte que mon roman a toutes les dimensions que je voulais lui donner.

Out of the box



Pendant l’écriture des Trois Médecins, j’ai dû me colleter avec d’autres
contraintes. Il m’a fallu, en particulier, reconstituer le parcours des étudiants en
médecine au cours des années 1970. Je ne voulais pas me limiter à mes propres
expériences, mais témoigner de ce que d’autres avaient vécu à la même époque,
de la manière la plus fidèle possible. J’avais dressé une liste de moments
marquants, parmi lesquels figurait en bonne place une séance de dissection. J’ai
toujours haï ces séances, que je trouvais (et trouve encore) inutiles et gratuites,
irrespectueuses pour les personnes dont on massacrait le corps, et cruelles pour
les étudiantes à qui on les imposait. Mais je ne voulais pas me résoudre à passer
sous silence cette pratique, qui me semble représentative de ce que la formation
médicale peut avoir de pire.
Je me suis pendant longtemps creusé la tête sans savoir comment j’allais
l’aborder, jusqu’au jour où j’ai réalisé que j’avais la solution sous les yeux :
l’inhumanité de la dissection, c’est de traiter les corps – et les personnes qu’ils
ont été – comme des objets, et non comme des histoires de vie.
J’avais, bien entendu, enrôlé des mousquetaires féminines, en particulier
Emma Pryce, infirmière chevronnée qui décide de devenir médecin. C’est elle
que j’ai fait entrer dans la salle d’anatomie. Au lieu de lui faire subir (et décrire)
ce rituel barbare, violent et dénué d’intérêt pédagogique, je lui ai fait imaginer
que la femme sans vie gisant sur la table ouvre soudain les yeux et raconte
comment elle est arrivée là.

1. John Brunner, Stand on Zanzibar, 1968. Traduction de Didier Pemerle, Robert Laffont, « Ailleurs et
Demain », 1972.
2. Gallimard, « Quarto », 2002. Traductions de Norbert Guterman, Yves Malartic et Charles de Richter
révisées par Sabine Boulongne et C. Jase.

LE MURMURE DES PENSÉES (3 à 4 feuillets)


Cet exercice-ci s’intitule en général : « Seule… » (dans la nuit, au monde, sur
une île) et j’encourage les participantes à « projeter les pensées » d’une
narratrice.

*
Au milieu des années 1990, Paul Otchakovsky-Laurens m’a confié la
traduction d’un roman de David Markson intitulé La Maîtresse de Wittgenstein1.
Ce roman expérimental vertigineux est composé d’une multitude de très courts
paragraphes de deux ou trois lignes. C’est le journal dactylographié d’une
femme qui dit être la dernière personne vivante au monde, et qui vit sur une
plage au bord de l’océan. On ne saura pas si cette femme est seule parce que
toute l’humanité a disparu, ou bien (elle l’envisage elle-même) parce qu’elle a
perdu la raison. Ce n’est pas exactement un monologue intérieur mais, de
manière assez paradoxale, sa lecture donne le sentiment d’être « branchée » sur
les pensées profondes, circulaires, souvent désespérées mais souvent très drôles
de la narratrice. Des pensées qu’elle a projetées sur la page.

*
Les « pensées projetées » sont toujours de la fiction : nous ne savons jamais ce
qui se passe dans la tête des autres, et nous avons souvent le plus grand mal à
exprimer ce qui se passe dans la nôtre.

Pour ma part, j’ai le sentiment de penser le plus souvent avec des mots, et je
joue sans arrêt avec ceux que j’entends, dans ma tête ou (au grand dam de mon
entourage) dans la conversation ; mais je pense aussi souvent en images, en
chansons et en musique : il m’arrive très souvent de me réveiller le matin en
ayant en tête un air lancinant (et circulaire) qui me parasite pendant toute la
journée. Enfin, depuis mon adolescence, j’ai des acouphènes, des sifflements
d’oreilles permanents, que j’oublie le plus souvent, mais qui sont toujours là.
(Beaucoup de personnes qui souffrent d’acouphènes n’ont pas la chance de
pouvoir les oublier, malheureusement.)
Je peux donc dire que je « pense » (il me semble) en mots, en images, en
chansons, en musique et en sifflements, mais en va-t-il de même pour tout le
monde ? Qu’en est-il pour vous ? Et comment vivez-vous avec vos pensées ?

*
Je me souviens avoir entendu une traductrice déclarer qu’écrire, c’est
traduire… des pensées en mots et en phrases.
J’aime les pensées projetées sous toutes leurs formes et en particulier les
monologues intérieurs, qu’ils soient isolés ou qu’ils se superposent ou s’insèrent
dans un autre texte. C’est, je trouve, une méthode souvent élégante (quoique
acrobatique) pour faire coexister deux niveaux de narration.
Dans La Vacation, la première partie du roman est une description assez
clinique, assez froide, de la matinée que Bruno Sachs passe au centre d’IVG. La
deuxième partie se présente comme une relecture de la première partie sur
laquelle se superposent toutes les pensées intérieures de Bruno. Et c’est
exactement ce que j’ai fait pour écrire cette deuxième partie : j’avais posé le
texte imprimé de la première partie entre le clavier et l’écran et, à mesure que
j’en recopiais des fragments, les pensées du personnage venaient s’y insérer en
italiques et/ou entre parenthèses.

*
Le grand avantage de l’écriture à l’écran sur le texte manuscrit ou
dactylographié, c’est qu’on peut en modeler l’aspect à loisir.
Dans les livres scientifiques, on emploie les alinéas, les « puces », le
soulignement, le gras pour en hiérarchiser les différentes parties. On ne le fait
pas dans un texte littéraire, en principe, mais rien ne l’interdit. Et j’ai lu dans
mon adolescence des romans de science-fiction dans lesquels les auteurs
jonglaient allègrement avec la forme des paragraphes, les majuscules et les
italiques.
En anglais, les italiques sont depuis longtemps employés dans les textes
littéraires pour signifier une intonation particulière, en particulier dans les
dialogues :
« Tu crois ? Vraiment ? »
n’a pas le même aspect ni la même « sonorité » que
« Tu crois ? Vraiment ? »
Dans plusieurs de mes romans, j’insère en italiques les pensées non exprimées
des personnages, parfois en décalage avec ce qui est exprimé par le dialogue.
C’est particulièrement vrai dans Le Chœur des femmes, où les pensées (souvent
très agacées) de Jean Atwood, jeune interne en colère, ponctuent ses
conversations parfois houleuses avec Franz Karma, médecin-chef du service
auquel elle a été assignée à son corps défendant.
Les « pensées projetées » sont une bonne occasion d’expérimenter avec la
ponctuation et la typographie, c’est-à-dire l’aspect visuel d’un texte, et de
réfléchir à la manière dont virgules, points, points-virgules, deux-points, points
de suspension, points d’exclamation, guillemets, italiques, majuscules,
parenthèses, sauts de ligne et autres contribuent au rythme de la phrase qu’on
essaie de tricoter.
On peut aussi s’en passer tout à fait : chaque écrivante se donne les libertés et
les contraintes qu’elle préfère. Et si vous décidiez d’écrire un roman entier
courant sur une seule phrase, ce serait votre droit le plus strict.

*
C’est l’occasion de vous recommander la lecture du Traité de la ponctuation
française de Jacques Drillon2. Ce volume épatant sur l’histoire de la typographie
et de la littérature française est aussi passionnant qu’un roman d’aventures. Vous
ne lirez et n’écrirez plus de la même manière après l’avoir dévoré.

1. Wittgenstein’s Mistress, Dalkey Archive Press, 1988. Traduction de Martin Winckler, P.O.L, 1991.
2. Gallimard, « Tel », 1991.

ÉCRIRE SANS ESPÉRER DE RÉPONSE (3 à 4 feuillets)


Cet exercice-ci s’intitule « Lettre à un(e) absent(e) » – personne disparue,
« héroïne », personnage de fiction ou encore la sœur que vous n’avez jamais eue,
l’enseignante que vous auriez voulu rencontrer, la personne avec qui vous avez
voyagé dans le train avant-hier et dont vous ne savez rien – et qui ne vous
répondra jamais.

*
Cet exercice n’est pas une simple variation sur un thème.
Écrire de la poésie ou tenir un journal, composer des nouvelles ou un roman
sont des activités solitaires – contrairement à l’écriture pour le cinéma, la
télévision, le théâtre ou la bande dessinée, qui s’élabore souvent à plusieurs.
Cependant, quand on espère publier, on n’écrit pas « juste pour soi ». Ce texte
à 5 % d’inspiration sur lequel on aura passé 95 % du temps à transpirer, on
l’écrit pour une lectrice idéale qui, un jour, le rencontrera dans sa librairie de
quartier. On espère qu’elle l’aimera, notre foutu bouquin, mais on n’est jamais
assurée qu’elle nous fera part de son expérience de lecture, bonne ou mauvaise.
De même qu’on écrit « sous l’influence » ou « dans le sillage » des écrivantes
qui nous ont touchées, on écrit peu ou prou pour des lectrices qui nous
ressemblent assez pour nous comprendre complètement, dès la première lecture.
En ce sens, la lectrice idéale n’est pas différente des personnes « admirables » (à
nos yeux) à qui nous aimerions offrir un café, serrer la main ou simplement dire
en les croisant dans la rue : « Je vous ai reconnue. Je vous remercie. » On sait
qu’on ne les croisera peut-être jamais.

Une variante out of the box : « Dans une boîte en fer-blanc enfouie sous la
poussière du grenier, vous trouvez une longue lettre, écrite bien avant votre
naissance. Racontez. »

Écrire pour régler ses comptes ?



Vous pouvez aussi décider d’écrire cette lettre à une personne que vous
haïssez, pour régler vos comptes avec elle – en sachant qu’elle ne lira jamais
votre texte.
Dans Domicile conjugal (1970) Truffaut fait dire à Claude Jade : « Une œuvre
d’art ne peut pas être un règlement de comptes, ou alors ce n’est pas une œuvre
d’art. » Je ne sais pas bien ce que Truffaut entend par « règlement de comptes »
et « œuvre d’art ». Les deux expressions sont à la fois trop connotées et trop
personnelles pour être entendues de manière universelle. Mais cette phrase m’a
frappé parce que je n’étais pas d’accord. Et je ne le suis toujours pas.
J’ai toujours écrit parce que j’éprouvais le besoin de « régler des comptes » –
ne serait-ce qu’avec mes sentiments : le chagrin, la colère, l’incompréhension,
la révolte. A-t-on envie d’écrire si on n’a pas au moins l’envie d’exprimer un
sentiment, au plus celle de vider son sac ? Et les exemples ne manquent pas de
livres, de films ou de pièces de théâtre, voire de tableaux ou de sculptures, dont
l’objet même consiste à régler des comptes avec le pouvoir, l’establishment, les
us et coutumes ou la bourgeoisie.
Dans une certaine mesure, la personne à laquelle on s’adresse quand on écrit
doit être quelqu’un avec qui on a des comptes à régler. Ça peut, d’ailleurs, être
soi-même ou une version de soi particulièrement gratinée. Mais ça peut aussi
être une personne de notre entourage, vivante ou morte. Si ce n’était pas le cas,
aucune écrivante ne pourrait inventer d’antagoniste digne de ce nom.
Quand on écrit, mieux vaut s’inspirer de ce qu’on connaît. Y compris s’il
s’agit d’inventer un méchant, un affreux, un villain. Personnellement, je ne m’en
suis jamais privé. Dans presque tous mes livres, j’assomme, j’escagasse,
j’assassine, je flombre de manière plouteuse1, je découpe en morceaux, j’injurie,
je tourne en ridicule, je plonge dans le coma ou je roule dans la boue au moins
une personne que je déteste copieusement. Je le fais discrètement, l’air de rien,
au milieu d’une flopée d’autres histoires. Et ça me fait un bien fou, parce que je
suis seul (ou presque) à le savoir.
Attention, je n’escagasse pas n’importe qui, n’importe comment, de manière
gratuite ou inutile ! Dans un de mes romans policiers par exemple, l’un des
protagonistes procède à l’autopsie d’un corps – qui n’est autre que le mien. Pour
la scène en question, je fais de la figuration afin de mieux servir le propos. Une
écrivante doit parfois se résoudre à donner de soi-même.
De même, chaque fois que je règle son compte à quelqu’un dans la fiction, son
traitement spécial occupe toujours une fonction très précise dans la narration. Je
ne flombre jamais personne en vain.
Il m’est arrivé, à deux ou trois reprises (c’est du moins ce qu’on m’a
rapporté), qu’un de mes « modèles » se doute de quelque chose. Évidemment, je
biche ! Car s’il s’est reconnu dans cette caricature, c’est parce que c’est son
portrait craché ! Mais que pourrait-il dire ? Peut-il décemment déclarer en
public : « Je me suis parfaitement reconnu dans l’ordure abjecte que Winckler
portraiture à la page 209 » ? Ce serait ridicule, car c’est son esprit (sale) que j’ai
mis en scène, non sa personne (détestable).
La plupart du temps, bien sûr, ni les lectrices ni mes victimes ne se doutent de
rien. Et quand j’ai du vague à l’âme, je pense au traitement que je leur ai fait
subir, et je me marre.
Alors je vous suggère une nouvelle fois de dresser deux listes, l’une de
personnes pour qui vous avez de l’admiration, de l’affection ou de la gratitude,
l’autre d’individus que vous détestez et que vous étrangleriez volontiers de vos
mains. Et puis, tirez un nom au sort. Et si vous piochez un nom de la seconde
liste, allez-y, ne vous gênez pas, réglez vos comptes.
Rien ne garantit que votre texte sera une œuvre d’art, mais peu importe.
Assassiner par écrit les gens que l’on déteste, au fond, c’est aussi une forme de
reconnaissance. C’est presque un hommage.
Et puis, franchement, c’est l’fun.
Alors, faut pas s’en priver : ça ne fait de mal à personne et je suis prêt à parier
que ça vous fera beaucoup de bien.

1. Cette jolie formule figure dans la traduction en français (par Boris Vian, peut-être, mais je n’en suis
pas sûr) d’une nouvelle de S. F. Malheureusement, je ne parviens pas à retrouver le texte originel. Si
quelqu’un peut m’éclairer sur ce point, merci de m’écrire…

RACONTER AU PASSÉ (2 à 3 feuillets)


Nous portons toutes et tous le désir de parler de nous-mêmes, de dire qui nous
sommes, voire « de nous présenter tout de suite complètement », comme
l’écrivait Franz Kafka. Pour certaines d’entre nous, c’est difficile : à l’idée de
raconter ce qui nous est arrivé, nous sommes freinées par la honte, par un
sentiment d’indécence, par le chagrin, par le sentiment que « d’autres ont
souffert bien plus que nous », qu’au fond « c’était peut-être notre faute » ou que
ce que nous avons à dire « est banal, sans intérêt, futile ».
Or, coucher sur le papier une expérience difficile fait du bien. Un chercheur
américain, James W. Pennebaker, a démontré, au gré de nombreuses expériences
de psychologie sociale, que la tenue d’un journal ou l’écriture de textes
exprimant un vécu traumatique pro duit sur les écrivantes un effet thérapeutique
mesurable1.
Cependant, aborder par écrit un épisode douloureux de sa vie n’est pas facile
pour tout le monde. On a souvent le sentiment de remuer le couteau dans la
plaie. Tout le monde n’a pas envie de faire ça. On préfère parfois parler de
choses qui nous ont rendues heureuses.
Oui, mais… « Les gens heureux n’ont pas d’histoire », entend-on souvent
dire.
Qu’elle est bête, cette phrase ! Quel cliché imbécile. Tout le monde a une
histoire, car avant qu’on soit heureux, il s’est passé beaucoup de choses. Et, à
moins de mourir heureux, il s’en passera encore beaucoup.
Et, tiens ! « Mourir heureux. » En voilà une histoire qui serait intéressante à
écrire !

*
Dans mes fantasmes/souvenirs d’enfant (je ne sais pas dans quelle case les
ranger), figure une situation bien précise :
J’ai huit ou neuf ans. C’est le week-end de Pâques, ou peut-être un long week-
end de mai. Dans la salle à manger de la maison familiale on a installé les
rallonges à la grande table, tendu de grandes nappes, mis le couvert pour une
quinzaine de convives. Ça parle fort, ça rit, ça raconte des histoires, ça se lance
des blagues, ça fait du bruit. Moi, assis en tailleur sous la table, à l’insu des
adultes, je lis et j’écoute.
Je ne sais pas s’il s’agit d’un souvenir ou d’un fantasme. Je me souviens avoir
passé du temps entre les jambes des adultes, sous la table avec mon frère (nous
étions les deux plus jeunes de notre génération), mais je ne me rappelle pas les
conversations, qui nous passaient littéralement par-dessus la tête. Il n’empêche
que ce souvenir est très vivace, au point que je l’ai mentionné ou transposé dans
plusieurs de mes livres et que j’ai l’intention depuis longtemps d’écrire une pièce
de théâtre autour de lui.
Pour moi, c’est un souvenir de bonheur : il est habité par des gens joyeux. Et il
foisonne d’histoires : celles que les adultes racontent au-dessus de ma tête. Je ne
les ai peut-être pas vraiment entendues et sûrement pas toutes comprises, mais je
peux tenter de les reconstituer.

*
Au cours des tout premiers ateliers que j’ai animés, des écrivantes m’ont
demandé : « Comment écrire de la fiction en parlant de soi-même ? » Et cela m’a
suggéré l’exercice suivant :
« Écrivez un souvenir d’enfance ou d’adolescence, en le faisant raconter par
quelqu’un d’autre. »
Je l’ai souvent proposé, à de nombreux groupes, depuis des années et, s’il
n’inspire pas toutes les écrivantes, il a permis à certaines d’entre elles d’écrire
des textes de registre très varié – comique, poétique, dramatique – et toujours
enthousiasmants. Je me souviens en particulier d’une histoire de baignade entre
petites filles un jour d’été, d’une histoire de maison jaune et de confitures de
fraises, d’une histoire de dernière rencontre entre un père et sa fille.
Pour cet exercice, les deux choix déterminants sont celui du souvenir et celui
de la voix qui la raconte. Pour certains souvenirs, les points de vue possibles sont
nombreux. (Je pourrais construire une quinzaine de nouvelles autour de mon
fantasme d’enfant à partir du point de vue de chacune des convives…) Parfois, il
n’y a que deux personnes dans le souvenir, et le choix semble restreint. À charge
pour l’écrivante de penser « out of the box » pour trouver une autre voix que la
seule en évidence.

*
Si je voulais traiter le souvenir personnel suivant :
« Un soir, une jeune fille de mon âge m’a invité à la rejoindre dans la
grange »,
je pourrais le faire raconter par cette jeune fille, ou par la femme qu’elle est
devenue et qui s’en souvient trente ans plus tard, mais je pourrais aussi donner la
parole à un témoin imaginaire (humain ou animal) présent sur la scène, ou
même… à une meule de foin.

*
Une situation très simple peut donner naissance à une multitude de
traitements. Si vous n’avez pas encore lu (ou pas relu depuis longtemps) les
Exercices de style de Raymond Queneau2, c’est le moment où jamais. Queneau
récrit une saynète apparemment anodine, présentée au début du livre, en 99 ( !)
variations, au moyen de contraintes qui tiennent, le plus souvent, en un mot.
C’est drôle et libérateur. Et tous les textes font moins d’une page.

1. Ses travaux sont exposés dans une demi-douzaine d’ouvrages, parmi lesquels Writing to Heal (« Écrire
pour guérir »), 2004. Aucun n’est traduit en français.
2. Gallimard, 1947.

LA VIE DE QUELQU’UN D’AUTRE (1 à 2 feuillets)


Il n’est pas rare que des écrivantes caressent le projet d’écrire la vie d’une
aïeule qui a compté pour elles, ou dont l’histoire – en partie connue – les a
inspirées. Cela ressemble à une biographie, mais ça ne l’est pas vraiment. Une
biographie ne peut pas, le plus souvent, nous affirmer grand-chose sur ce que son
objet a ressenti et pensé au cours de sa vie ; elle ne peut que le postuler à partir
des traces qui nous en restent – textes écrits par la personne elle-même ou des
membres de son entourage, témoignages, documents administratifs avérés, etc.
Or, le plus souvent, la « biographie » projetée a surtout pour but de
reconstruire un itinéraire de vie mais aussi une prise de conscience, une
évolution de la pensée et des valeurs, un engagement. Et, cela, il est nécessaire
de le reconstituer, de le redécouvrir – autrement dit : de l’inventer.

*
J’ai souvent entendu mon père, Ange Zaffran, évoquer un de ses camarades de
classes primaires et de lycée nommé Albert Camus. Ils avaient beaucoup en
commun : tous les deux nés en 1913 en Algérie, ils étaient enfants uniques, fils
de tués de la Grande Guerre et pupilles de la Nation. L’un était juif, l’autre ne
l’était pas. Mais ils étaient très copains.
Mon père a, un jour, écrit une longue lettre qui raconte deux souvenirs
particulièrement vifs : une bataille de haricots au réfectoire de l’école – sa
première rencontre avec Albert – et un match de foot épique au cours duquel le
futur prix Nobel de littérature était gardien de but. À la fin de la lettre, il
mentionne avoir participé à la première mise en scène théâtrale de Camus : Le
Temps du mépris d’André Malraux, dans la salle des « Bains Padovani », à Bab
El Oued, en 1936.
Cette année-là, ils ont vingt-trois ans. Camus baigne dans le théâtre, la
philosophie et l’engagement associatif. Mon père est étudiant en médecine.
Leurs itinéraires divergent peu après.
Une recherche bibliographique en ligne, faite le jour où j’écris ceci,
m’apprend, grâce à un article datant de 19491, que la pièce était montée par le
Théâtre du Travail, troupe cofondée par un groupe de « jeunes Algériens – dont
Camus – idéalistes “de gauche” comme il sied à vingt ans ».
L’autrice précise que les acteurs « étaient presque tous des gens qui
travaillaient, étudiants ou ouvriers. Certains sortaient du travail à 6 ou 7 heures
et venaient directement aux répétitions ». Elle ajoute : « Le Temps du mépris eut
du succès. »
Je n’en sais pas plus.
Il existe de très précises biographies de Camus, comme celle de Herbert
Lottman2 ; j’ai aussi sur mes étagères un petit livre de Macha Séry intitulé Albert
Camus à vingt ans3 dans lequel je pourrais trouver d’autres informations. Mais si
je voulais – mettons – raconter l’amitié entre les deux camarades de classe, je
devrais probablement beaucoup imaginer à partir de ce que je sais de mon père,
de ce qu’on sait de Camus et de l’histoire de l’Algérie entre 1913 et 1936-1937.
Je pourrais aussi, simplement, tenter de reconstituer comment Camus et ses
camarades du Théâtre du Travail – qui deviendra en 1937 le Théâtre de
l’Équipe – montent Malraux aux Bains Padovani.
Enfin, et même si je ne crois pas que la question se soit jamais posée pour
mon père, je pourrais – pourquoi pas ! – imaginer comment, dans les
années 1930, à un moment important de sa vie, sous l’influence d’un ami
d’enfance charismatique, un jeune Algérois hésite entre la médecine et le théâtre.

*
Sans l’avoir prémédité, en partant d’un souvenir marquant, je viens de rédiger
en trois paragraphes et un peu plus de 1 500 signes (un feuillet, donc), le projet
d’un texte réinventant la vie de quelqu’un d’autre. Votre mission consistera à
faire de même, à partir d’une anecdote puisée dans la vie d’une ou un de vos
parents, grands-parents, tantes ou oncles. Ou d’une autre personne, qui les vaut
toutes et que vaut n’importe qui.
Une fois encore, il va vous falloir faire quelques recherches. Les miennes
m’ont pris en tout et pour tout vingt minutes. Mettre un projet sur le papier n’est
pas beaucoup plus long que ça. Et cela permet de délimiter, à partir de ce qu’on
sait, de ce qu’on ne sait pas et de ce qu’on découvre, quelles histoires on a envie
de raconter.

1. Germaine Brée, « Albert Camus et le Théâtre de l’Équipe », The French Review, vol. 22, no 3 (janvier,
1949), p. 225-229.
2. Herbert Lottman, Albert Camus, traduction de Marianne Véron, Seuil, 1978.
3. Macha Séry, Albert Camus à vingt ans – Premiers combats, Le Diable Vauvert, 2011.

RÉDIGER LE SYNOPSIS D’UN ROMAN… QUI N’EXISTE
PAS (ENCORE)


Comme tous les genres littéraires, le romance novel – ce qu’en France on
qualifie avec un certain mépris de « roman sentimental », « roman à l’eau de
rose » ou « roman Harlequin » – a ses codes : deux personnes (de n’importe quel
genre) se rencontrent, sont attirées l’une vers l’autre, se repoussent, s’affrontent,
se cherchent, jouent à cache-cache et font des galipettes torrides, sont séparées,
affrontent des obstacles, bref, vivent une histoire mouvementée jusqu’à leur
Happily Ever After, une fin heureuse de conte de fées.
Les romance novels constituent le corpus fictionnel le plus riche au monde. Il
en existe en effet d’innombrables sous-genres qui croisent l’histoire d’amour
contrariée mais finalement heureuse à des trames policières, de science-fiction,
d’espionnage, fantastiques, historiques, érotiques… ou médicales. J’ai un faible
pour les Time Travel Romances, les romances sur fond de voyage dans le temps.
Le plus beau que j’aie lu est The Time Traveler’s Wife d’Audrey Niffenegger1.
C’est un roman magnifique, et sa construction narrative est époustouflante. Deux
très beaux romans de science-fiction, aujourd’hui considérés comme des
classiques, Le voyage de Simon Morley de Jack Finney2 et Le Jeune homme, la
mort et le temps de Richard Matheson3 sont eux aussi des romance novels.
Dans les romans unitaires, les deux protagonistes finissent (le plus souvent)
par surmonter les obstacles, concilier leurs différences et partir main dans la
main vers le soleil couchant. Mais beaucoup d’autrices écrivent des séries, telle
la saga Outlander (Le Chardon et le Tartan) de Diana Gabaldon, qui arrache
Claire, son personnage principal, à l’année 1946 pour la catapulter en 1743 dans
les bras d’un bel Écossais, et les faire voyager tous deux vers la France et les
Antilles du XVIIIe siècle, puis en Amérique à la veille de la naissance des États-
Unis. (Une excellente adaptation télévisée est actuellement en production. À
l’heure où j’écris, on vient de diffuser sa cinquième saison.)
Le mépris des intellectuels français à l’égard du romance novel a
malheureusement déteint sur la manière dont on perçoit l’écriture de fiction en
France : s’il mélange les genres, prône de « bons sentiments » et aboutit à une
fin heureuse, un roman ne peut pas être de la vraie littérature. On a ici, encore
une fois, affaire à un préjugé de classe qui est aussi un préjugé culturel : les
métissages littéraires sont depuis toujours populaires dans les pays anglophones.
Il est vrai que Shakespeare et le théâtre élisabéthain, déjà, jonglaient avec les
genres – histoire, comédie, tragédie, farce, fantastique –, parfois au gré d’une
seule et même pièce.

*
Quel rapport avec notre atelier, me direz-vous ? Eh bien, l’un des exercices
que j’aimais le plus donner aux étudiantes en médecine consistait à leur
demander d’écrire le synopsis d’un romance novel. Bien entendu, cet exercice
peut porter sur n’importe quel sous-genre mais je leur disais : « Écrivez le
synopsis d’un romance novel médical ! » Chaque fois que je l’ai proposé les
étudiantes ont eu beaucoup de plaisir à l’écrire. En deux pages, elles pouvaient
s’amuser non seulement avec les clichés du mélodrame et de la comédie
sentimentale mais aussi avec les poncifs du monde médical : sa hiérarchie, ses
luttes de pouvoir, sa mythologie des « sauveurs de vie », ses secrets d’alcôve
(enfin, de placards à balais), ses histoires d’ambitions contrariées, de descentes
aux enfers et de rédemptions miraculeuses. Bref, tout ce que décline une série
comme Grey’s Anatomy depuis plus de quinze ans…
Votre mission, si vous l’acceptez, consistera donc à rédiger, comme pour le
« vendre » à un éditeur, le synopsis d’un romance novel de votre choix (policier,
fantastique ou – pourquoi pas ! – érotique). Ce synopsis nommera et mettra en
place les personnages principaux, le milieu où ils évoluent, leurs aspirations, leur
rencontre, les intrigues qui les séparent… et se terminera par les questions
auxquelles les lectrices veulent, en vous lisant, trouver les réponses…
Et n’oubliez pas : Fai-tes-vous-plai-sir !!!

1. En français : Le Temps n’est rien. Michel Lafon, 2005. Traduction de Nathalie Besse et Jean-Pascal
Bernard.
2. Time and Again, 1970. Traduction superbe d’Hélène Collon, Denoël, 1993.
3. Bid Time Retur n, 1975. Traduction de Ronald Blunden, Denoël, « Présence du Futur », 1977. Porté à
l’écran en 1980 sous le titre Somewhere in Time (Quelque part dans le temps).

CONSTRUIRE UN ROMAN


Au cours d’une vidéoconversation, une écrivante me demanda comment
j’avais fait pour passer de l’écriture de textes courts à la construction d’un
roman.
Je ne pense pas qu’il y ait de grande différence de nature entre nouvelle et
roman. Quelle est la longueur maximum d’une nouvelle avant qu’elle devienne
un roman ? En anglais, il existe (que je sache) au moins cinq termes différents :
short short story (nouvelle très courte), short story (nouvelle), novella (longue
nouvelle), novelette (court roman) et novel (roman). Les sept volumes du Harry
Potter de J.K. Rowling constituent-ils une « série romanesque » ou peuvent-ils
être considérés comme un seul et unique roman, tout comme… À la recherche
du temps perdu, le projet du petit Marcel ?
Toutes ces formes appellent la même rigueur et le même respect. Si différence
il y a, elle réside dans les moyens que l’écrivante emploie pour traiter son sujet,
et non dans la longueur ou le statut (arbitraire) du texte.

*
La Maladie de Sachs est un roman en 121 sections dont bon nombre peuvent
être lues comme des nouvelles. Le fil rouge du récit est le burn-out d’un
médecin de campagne. (Le terme n’est jamais employé dans les pages du roman,
car je ne le connaissais pas, à l’époque.)
J’ai écrit deux nouvelles consacrées à ce thème, « Sympathie » et « Sang
d’encre ». Elles aussi mettent en scène un généraliste, le Dr Cauchy, confrère de
Bruno Sachs. Dans la première (écrite une dizaine d’années avant le roman), le
médecin est dévoré par son empathie. Dans la seconde (écrite plus de dix ans
après sa publication), il s’en nourrit. Les trois textes traitent du même sujet avec
des moyens, un esprit et des effets différents. Je reproduis les deux nouvelles à la
fin de ce livre, en « annexe », afin d’illustrer comment, à partir des mêmes
prémisses (et de sections de texte identiques), on peut, selon son humeur,
composer des variantes.

Le roman composé d’une suite de nouvelles racontées par une ou plusieurs
narratrices est une forme très ancienne. Citons Les Mille et Une Nuits, Le
Décameron de Boccace, Les Contes de Canterbury de Chaucer, et L’Heptaméron
de Marguerite de Navarre.
L’un de mes romans, En souvenir d’André, emprunte cette formule : le
narrateur, Emmanuel Zacks, y raconte une suite d’histoires individuelles, en
commençant par la sienne et en finissant par celle de la personne à laquelle il les
confie…
Tout ça pour dire qu’un roman, en première approximation, peut être vu
comme une suite de nouvelles liées les unes aux autres, ou comme une longue
nouvelle dont les paragraphes (quand il y en a) ont la longueur d’un chapitre.
Cette vision peut vous choquer, mais la catégorisation en longueur, en genres,
en sous-genres, en autofiction ou littérature d’imagination, et surtout en termes
de statut (littérature « blanche », littérature « populaire »), me semble beaucoup
plus problématique.
La fiction est une. Elle prend les formes qu’on lui donne. Et ces formes
refusent d’être « forcées, fichées, estampillées, enregistrées, indexées, classées,
déclassées ou numérotées1 ».
Leur vie leur appartient.

*
Pour construire un roman, je commence par identifier, parmi toutes les
histoires que je veux raconter, celle qui me tient le plus à cœur à ce moment-là.
En général, c’est celle dont je parle le plus librement, avec le plus
d’enthousiasme. Quelques mois avant mon émigration à Montréal, Paul
Otchakovsky-Laurens me demanda – il le faisait régulièrement – « Qu’est-ce
que vous nous préparez ? ». Je me suis mis à lui décrire trois projets. Pour le
premier j’avais écrit deux débuts – c’était Abraham et fils. Le second était un
roman historique dont je n’avais encore que le titre (Alger 1942). Du troisième,
j’avais écrit une vingtaine de pages rageuses, sans savoir exactement où elles
m’emmenaient. C’est celui dont je lui ai parlé le plus longtemps. À la fin de la
conversation, Paul me dit : « C’est celui que vous devriez écrire en premier. »
C’était Le Chœur des femmes.

*
Avant de commencer à rédiger, j’ai besoin d’ancrer le roman dans quatre
dimensions bien précises.
La première dimension est la forme générale du roman

J’ai déjà évoqué James Joyce qui, pour écrire Ulysse, s’est inspiré de
l’Odyssée. Pour son roman La ville est un échiquier2, John Brunner a pris pour
trame la 16e partie du Championnat du monde d’échecs de 1896 entre Steinitz et
Tchigorine. Quant à Georges Perec, il a déterminé l’ordre des chapitres de La Vie
mode d’emploi3 après de longs tâtonnements, en faisant parcourir à un cavalier
d’échecs un quadrillage de 10 × 10 sans jamais passer deux fois par la même
case…
Dans La Maladie de Sachs, pour raconter la vie quotidienne de Bruno Sachs,
j’ai réparti l’action grâce à des jalons familiers – les horaires de consultations,
les plages de visites à domicile, le passage obligé par des commerces de
première nécessité (boucherie, boulangerie, marchand de journaux…). Des
jalons qui avaient rythmé ma propre vie quotidienne, dix ans durant…
Pour d’autres romans, je me suis inspiré de près ou de loin de trames
narratives existantes : j’ai déjà parlé des Trois Médecins. Le Chœur des femmes
reprend librement l’argument de Barbe-rousse (1960), film d’Akira Kurosawa
qui m’avait beaucoup impressionné au cours de mes études de médecine. De
Franz en Amérique (que j’espère publier en 2021) détourne un récit classique
déjà emprunté par d’autres que moi4. Le confinement imposé par la pandémie
m’a, pour ce même roman en écriture, soufflé des perspectives narratives que je
n’avais pas employées jusqu’ici…
Parfois, je mets longtemps à trouver la forme : pour Abraham et fils, j’hésitais
entre deux chapitres d’introduction écrits à dix ans d’intervalle (le premier
en 2003, le second en 2013). Le jour où j’ai décidé qu’il y aurait deux narrations
parallèles et croisées – et donc, deux débuts –, j’ai pu me mettre à rédiger.
Pour Les Histoires de Franz, j’ai tourné en rond pendant plusieurs semaines
avant de me rendre compte que j’avais le plan du labyrinthe sous le nez : ce
serait le dossier de candidature que Franz remplit pour partir un an en Amérique.

La deuxième dimension est le lieu de la/des action(s)



J’ai besoin de visualiser l’endroit où mon roman se déroule, et qui est souvent
un lieu de taille humaine enclavé dans un espace plus vaste : le centre de
planification et « l’unité 77 » à l’intérieur du CHU pour La Vacation et Le
Chœur des femmes ; le cabinet médical de Bruno dans le canton de Play pour La
Maladie de Sachs. La faculté de médecine dans la ville de Tourmens pour Les
Trois Médecins. La maison de la rue du (des) Crocus dans la ville de Tilliers
pour Abraham et fils. Le « pôle Psycho » dans le parc du CHHT pour L’École
des soignantes. La baie de San Francisco et la maison familiale des Farkas dans
De Franz en Amérique…

La troisième dimension est la voix



J’ai besoin de savoir qui parle. « Qui raconte, et à qui ? » Lorsque j’ai
entrepris d’écrire La Maladie de Sachs, je voulais qu’il soit clair qu’un médecin
est une personne comme les autres. Il n’était donc pas question de raconter à la
première personne, par la voix de Bruno. J’aurais pu adopter une narration à la
troisième personne, mais ça ne collait pas. Alors que je ne cessais de me
demander : « Mais qui raconte l’histoire, alors ? », je me suis un jour entendu
répondre à haute voix : « Eh bien, tout le monde raconte ! » et la question du
point de vue a été réglée. Pour Les Trois Médecins, j’ai choisi de faire raconter
toute l’histoire par une figure qui, en général, passe toujours inaperçue dans une
faculté de médecine. Son récit rappelle ou libère celui de tous les autres.
De fait, tous mes romans sont polyphoniques, même si la narration centrale
semble confiée à un personnage en particulier. Ce n’est pas une posture
esthétique, c’est ce qui me convient le mieux : je me sens plus à l’aise quand la
figure centrale du roman ne monopolise pas la parole.
Pour La Maladie de Sachs, donner la parole tour à tour aux membres de
l’entourage personnel et professionnel de Bruno était aussi un choix égoïste : en
changeant de point de vue et de récit à chaque chapitre, je voulais éviter de
m’ennuyer. Les lectrices m’ont révélé que ce choix avait d’autres conséquences.
D’une part, la vie d’un médecin de campagne racontée par tous les individus qui
l’entourent – à commencer par les patientes – est beaucoup plus intéressante que
si je l’avais racontée autrement. D’autre part, en faisant parler tout le monde à la
première personne, j’ai permis aux lectrices de s’identifier à beaucoup de
personnages, pas seulement à celui du médecin. Enfin, comme certaines me l’ont
fait remarquer, donner la parole à chacune est aussi un choix éthique : cela
suggère que toutes les paroles se valent.
Je n’avais pas pensé à ça en écrivant mais, a posteriori, cela suggère que la
manière de raconter, autant que le contenu, traduit sans les trahir les valeurs de
l’écrivante…

La quatrième dimension est le temps



Je suis très attaché à la temporalité, et mes romans sont tous construits autour
d’une chronologie bien précise. Une matinée (La Vacation), la durée d’une
grossesse un peu prolongée (La Maladie de Sachs), le cursus des études
médicales (Les Trois Médecins), une semaine d’essai (Le Chœur des femmes),
une après-midi de conversation (En souvenir d’André), ou encore, dans Les
Histoires de Franz, l’année scolaire d’un adolescent et de ses camarades en
classe de première. Ce découpage temporel fait partie intégrante de la
construction. Ce qui n’exclut pas, bien entendu, des retours en arrière, des bonds
en avant, des narrations simultanées ou des « moments suspendus ». Dans Les
Histoires de Franz, par exemple, un épisode dramatique survenu en 1970 est
raconté… en 2009, par la personne qui l’a vécu. Là encore, le décalage n’est pas
gratuit. C’était à mon avis la seule manière plausible (et en l’occurrence
respectueuse) de faire figurer ce témoignage dans le roman.

Une section après l’autre



Une fois que j’ai défini mes quatre dimensions (ce qui peut prendre beaucoup
de temps…), je construis le labyrinthe en montant, une après l’autre, des
« sections » (des chapitres) et des « annexes » (articles, citations, extraits,
commentaires, textes décalés) de deux ou trois pages, qu’il m’est ensuite facile
de manipuler, de raccourcir ou d’allonger, d’intervertir ou de déplacer à un autre
endroit du livre. Et comme il est plus rapide d’écrire des chapitres courts, j’édifie
beaucoup de « sections » et d’« annexes »… ce qui donne de grands labyrinthes
et de gros livres.
Ça ne veut pas dire, bien entendu, que toutes les écrivantes doivent procéder
ainsi. Je connais bien des écrivantes qui se lancent dans l’écriture intuitivement
et ne s’arrêtent pas tant qu’elles n’ont pas fini leur premier jet ; j’en connais
d’autres qui planifient leur livre d’un bout à l’autre avant de rédiger la moindre
phrase ; j’en connais d’autres encore qui alternent planification et écriture « au
kilomètre ».
Whatever works for you ! La meilleure méthode, c’est celle qui fonctionne
pour vous.
Il n’y a pas de normes, il n’y a que du travail.

*
Je ne prévois pas tout à l’avance. Souvent, la narration s’échappe dans des
directions que je n’avais pas prévues, et je joue le jeu. Ainsi, je n’avais pas
planifié la fin du Chœur des femmes avant de me trouver à peu près aux deux
tiers du livre. Je l’ai imaginée et construite à mesure que j’écrivais le dernier
tiers, parce qu’il m’était apparu que les deux personnages principaux devaient
avoir autre chose en commun que l’affectation arbitraire de Jean dans un service
où elle n’aurait jamais choisi d’aller. Cette fin (et sa complexe histoire de
famille) a beaucoup surpris certaines lectrices ; ça ne m’a pas fâché : je voulais
que ce soit une surprise… Certaines l’ont qualifiée de « grotesque » ou « tirée
par les cheveux », et c’est leur droit, mais, à mes yeux, elle est parfaitement
conforme au message que je voulais transmettre : la personne que l’on soigne
aujourd’hui est la soignante de demain.

*
À la fin de mon premier jet, une fois le labyrinthe en place, je relis tout depuis
le début pour en vérifier la structure : est-ce que le parcours est satisfaisant à la
lecture ? Est-ce que toutes les sections servent à quelque chose – et en particulier
à faire avancer l’action ? Est-ce qu’il n’y a pas de fausses pistes ? Est-ce que
toutes les cloisons tiennent debout ?
Une fois que la construction me semble solide, je relis le texte de nouveau,
plusieurs fois, pour fignoler l’écriture proprement dite : la longueur des phrases,
le rythme des dialogues, les mots et les jeux de mots, le temps, le tempo,
l’équilibre interne de chaque chapitre et son articulation avec celui qui le précède
et celui qui le suit, etc.

*
Il m’est arrivé plusieurs fois, au cours des dix années écoulées, de réviser ma
construction, spontanément ou après que le manuscrit a été lu par Paul
Otchakovsky-Laurens, par Frédéric Boyer (qui lui a succédé chez P.O.L), ou par
ma compagne. Deux ou trois fois, j’ai récrit toute la fin d’un roman ; une fois
(pour L’École des soignantes), j’ai tout repris depuis le début.

1. The Prisoner (Le Prisonnier), 1967-1968. 1re diffusion : 2e chaîne de l’ORTF, 1968.
2. John Brunner, The Squares of the City, 1964. Traduction de René Baldy, Calmann-Lévy, 1973.
3. Hachette-P.O.L, 1978.
4. Non, je ne vous dirai pas lequel… ☺

DES QUESTIONS DANS LA SALLE ?

Peut-on parler de ce qu’on écrit ? Et à qui ?



Je pense que ça dépend de chacune, mais pourquoi pas ? Pour ma part, je parle
volontiers de mes travaux en cours. Pendant vingt ans, c’est en parlant ou en
écrivant à Paul Otchakovsky-Laurens que j’ai découvert (c’est-à-dire « levé le
voile sur ») les projets que je parvenais à peine à cerner jusque-là. Quand j’ai
entrepris d’écrire Les Trois Médecins, j’ai commencé par recueillir les souvenirs
de faculté de tous les médecins de qui je me sentais proche. Bien entendu, je leur
décrivais le projet, et leur révélais mon intention d’adapter le roman de Dumas.
Un jour, un de ces médecins me dit, sur un ton soucieux : « Tu ne devrais peut-
être pas parler de ton idée. Et si quelqu’un te la piquait ? Ces jours-ci, à la radio,
j’ai entendu Jean-Christophe Rufin dire qu’il adore Dumas et qu’il rêve lui aussi
de reprendre un de ses romans ! »
Je lui ai répondu que ça ne m’inquiétait nullement. D’abord parce que Dumas
appartient à tout le monde. Ensuite, parce que les idées n’appartiennent à
personne. Enfin, parce que si Rufin ou une autre écrivante se lançait dans le
même projet, ce serait pour écrire un tout autre livre que le mien.
Rassuré mais aussi intrigué et amusé par mon projet, mon confrère me fit
plusieurs suggestions précieuses qui se sont par la suite retrouvées dans le
bouquin… et son nom, dans les remerciements.

Il est certainement préférable d’éviter de parler de ses projets aux personnes
qui, parce qu’elles sont comme ça, ne peuvent s’empêcher de porter des
jugements a priori, le plus souvent négatifs, ou de vous pourrir le moral. Ne
confiez rien aux personnalités toxiques susceptibles de vous déclarer : « De toute
manière, tu trouveras jamais un éditeur. » Ou bien : « Tu sais, ton livre risque de
passer inaperçu. On en publie tellement ! » Ou encore : « T’es sûre que ça peut
intéresser un public ? »
Ces oiseaux de mauvais augure, surtout s’ils sévissent dans votre entourage
proche, mieux vaut les éviter comme la peste. (Et s’ils vous pourrissent vraiment
la vie, n’oubliez pas de les pousser par la fenêtre ou de leur faire tomber un
piano sur la tête, chaque fois que votre roman le permettra…)
En revanche, les personnes qui accueillent toujours vos aspirations, vos
projets et vos rêves avec bienveillance, enthousiasme et encouragements
méritent toute votre confiance. À ces personnes-là, vous pouvez tout raconter.
En novembre 2017, pendant le salon du livre de Montréal, j’ai décrit à Paul
Otchakovsky-Laurens le germe d’un roman à venir. « Une femme profondément
endormie raconte à haute voix l’histoire, inscrite dans ses gènes, de toutes les
femmes dont elle est la descendante. »
Paul s’est exclamé : « C’est une idée sensationnelle ! J’ai hâte de lire ça ! »
Le 2 janvier 2018, il est mort dans un accident de voiture. Pendant les mois
qui ont suivi, j’ai eu beaucoup de mal à écrire : Paul n’était plus là pour que je
lui envoie L’École des soignantes en feuilleton, comme je l’avais fait pour les
autres livres auparavant. Mais ce souvenir de notre dernière conversation, qui se
confond désormais avec tous mes souvenirs de lui, m’a soutenu et me soutient
encore.

Quand faut-il s’arrêter de travailler son manuscrit ? Et à qui faut-il le


faire lire ?

Là encore, je pense que ça dépend des personnalités, mais je dirais : quand
vous tournez en rond. Quand le manuscrit vous sort par les yeux. Quand vous en
avez assez. Quand vous brûlez de passer à autre chose. Quand vos corrections
consistent surtout à changer une virgule par-ci, un mot par-là. Bref, quand vous
vous mettez à voir des détails insignifiants, un peu comme quand on vient de
repeindre une pièce et qu’on se rend compte avec horreur qu’il manque un coup
de pinceau dans un coin ou sur un bout de plinthe. Si vous reculez au milieu de
la pièce, vous ne le verrez plus. Et il est probable qu’un visiteur qui ne vous a
pas vue peindre ne s’en rendra pas compte.
Si vous vous faites du souci pour les défauts minuscules, il est temps de vous
arrêter, et de laisser reposer. Et, après quelques semaines, de donner le manuscrit
en lecture.

À qui ?

Souvent, la première personne qui vient à l’esprit est celle avec qui on vit.
C’est mon cas, et j’ai de la chance : je vis avec une femme qui me lit sans
complaisance (et je n’ai pas d’ego d’auteur). Une des premières choses qu’elle
m’ait dites est qu’elle avait trouvé Le Chœur des femmes trop long et beaucoup
moins réussi qu’En souvenir d’André, qui l’avait profondément touchée. À deux
reprises au cours des années écoulées – pour Abraham et fils et L’École des
soignantes – elle a déclaré, comme mes éditeurs (mais sans connaître leur
opinion), que la fin ne tenait pas debout, et elle m’a conseillé de la retravailler.
J’ai donc toute confiance en son opinion, mais je ne lui fais lire mes textes que si
elle en a le désir et me le dit expressément.

*
Un jour, dans un salon, je déjeunais avec un auteur très populaire. Un de mes
enfants, qui avait tout lu de lui, m’avait donné un livre à lui faire signer. J’ai
tendu le volume à mon collègue qui s’exclama : « Je comprends pas. J’ai des
milliers de lecteurs adolescents, mais mon propre fils ne veut pas lire mes
bouquins ! »
Il avait l’air très peiné. Je ne lui ai pas dit que mes enfants et la plupart de mes
ami·e·s ne lisent pas souvent les miens et que ça ne me choque pas : la lecture
est un plaisir précieux. Je pense qu’il n’est pas « naturel » de lire les textes,
publiés ou non, des écrivantes dont on est proche. Et ça ne devrait nullement être
une obligation. Je ne crois donc pas non plus que les proches d’une écrivante
sont toujours les personnes les mieux placées pour lire et apprécier son travail.
De plus, la lecture d’un manuscrit est une tâche délicate. Il n’est donc pas
souhaitable de confier le vôtre à qui ne sera pas prête à l’assumer1.
À l’époque où j’écrivais mon premier roman, j’ai rencontré et je me suis lié à
Claude Pujade-Renaud et Daniel Zimmermann, qui ont publié ma première
nouvelle dans leur revue. J’aimais leurs livres et leur écriture, et je respectais
leurs avis et leurs conseils. Ils étaient doués d’une bienveillance pédagogique
considérable, et je me sentais en parfaite confiance. Quand j’ai eu un manuscrit à
faire lire, je le leur ai envoyé. Daniel m’a fait des commentaires détaillés (avec
lesquels je n’étais pas toujours d’accord), sans oublier de me féliciter pour tout
ce qu’il trouvait réussi – c’est-à-dire l’ensemble du manuscrit. Les remarques de
Claude étaient plus laconiques, mais tout aussi précises et éclairantes. L’une et
l’autre m’ont vivement encouragé à faire le « grand saut » et à envoyer le
manuscrit à des maisons d’édition.
Si vous avez la chance d’avoir, dans votre entourage, des lectrices
chevronnées, attentives, bienveillantes et prêtes à vous donner leur opinion sans
peur de vous blesser, alors confiez-leur votre texte. Mais vous devez, de votre
côté, être prête à entendre des choses qui ne vous plairont pas. C’est de bonne
guerre : vous écrivez pour être lue. Si on vous dit : « Ici, je trouve que ça ne tient
pas debout », « Ce chapitre me paraît bancal » ou « Le comportement de ton
personnage n’est pas cohérent », écoutez et notez avec soin, et prenez le temps
d’y réfléchir : l’ego d’une écrivante n’a pas toujours raison.
Et surtout, surtout, n’essayez pas d’expliquer à votre lectrice ce qu’elle n’a pas
compris. Si elle n’a pas compris, ce n’est pas parce qu’elle ne pouvait pas
comprendre (sous-entendu : « ne sait pas lire ») c’est parce que ce que vous avez
écrit n’est pas clair.
Un point, c’est tout.

*
Cela étant, au bout du compte, la seule personne dont l’opinion comptera sera
celle qui voudra publier votre texte et le défendre.
Autrement dit : une éditrice, un éditeur.

Bon, d’accord, mais à quelles maisons d’édition doit-on envoyer son


manuscrit ?

J’ai laissé mariner cette question « en tâche de fond » pendant toute l’écriture
de mon premier roman, sans la laisser me parasiter : j’étais trop concentré sur
l’écriture. Une fois que j’ai cessé d’y travailler, et après avoir reçu les
commentaires de lecture de Claude et Daniel, je me suis tourné vers les
publications du CALCRE2, association dissoute en 2003 mais dont le site
(calcre.com) est toujours en ligne.
Outre sa revue trimestrielle Écrire et éditer, le CALCRE avait publié
AUDACE3, une compilation quasi exhaustive contenant les coordonnées des
maisons, le nom des directeurs de collection, les genres littéraires publiés, le
délai de réponse après réception des manuscrits, etc.
À une époque (1988) où le simple fait de trouver l’adresse ou le numéro de
téléphone d’une maison d’édition était toute une aventure, cette somme
formidable d’informations avait été assemblée et mise en page par une poignée
de bénévoles, et je leur en serai éternellement reconnaissant.
Dans leur préface, les rédacteurs donnaient trois conseils que je n’ai jamais
oubliés mais souvent partagés, et qui se sont révélés précieux.
Je vous les transmets aujourd’hui.
Conseil no 1 : on écrit « dans la lignée » des livres/des écrivantes qu’on a
lu·e·s et qu’on aime. Les maisons d’édition les plus susceptibles de vous publier
sont celles dont vous lisez les productions – ou qui proposent des livres proches
du vôtre par le ton, par les thèmes, par l’écriture. C’est à ces maisons-là qu’il
faut envoyer votre texte. Vous ne pouvez pas les connaître toutes, aussi je vous
suggère d’aller passer du temps dans votre librairie favorite, d’examiner tous les
volumes publiés dans vos rayons préférés et surtout de parler beaucoup avec
votre libraire, qui connaît très bien la production littéraire et vous aiguillera vers
des livres et des éditeurs dont vous n’avez jamais entendu parler.

Conseil no 2 : envoyez votre texte à quelques maisons d’édition (une demi-
douzaine, tout au plus) que vous aurez soigneusement choisies, pas seulement
des maisons « renommées », mais aussi des maisons jeunes et/ou plus discrètes,
qui reçoivent moins de manuscrits et sont toujours à la recherche de nouveaux
auteurs. (Quand j’ai envoyé mon manuscrit à P.O.L, la maison n’avait que cinq
ans d’existence…) Soyez patiente. Si, au bout de quelques mois, toutes les
maisons vous ont envoyé une réponse négative, adressez le manuscrit à une
demi-douzaine d’autres maisons.

Conseil no 3 : une fois que vous aurez expédié votre manuscrit (par la poste ou
par courriel), allez faire la fête, seule ou accompagnée, et ensuite, attelez-vous à
un nouveau projet. Rappelez-vous : chaque texte prépare le suivant. Le travail
d’une écrivante est une entreprise de longue haleine.
Quoi ?
Vous voudriez vraiment me faire croire que ça y est, c’est bon, vous avez tout
mis tout dit dans ce foutu roman et que vous n’avez pas la moindre idée de ce
que vous pourriez raconter dans le deuxième ?
Mmmhhh.
C’est bien ce qui me semblait.

1. Dans son merveilleux Écrire. Guide pratique de l’écrivain, Jean Guenot déclare au détour d’une page :
« Il y a une personne à qui il ne faut absolument pas envoyer votre manuscrit en lecture, c’est moi. » Au
risque de vous décevoir, je me dois de vous dire la même chose : bien que mon adresse courriel figure dans
tous mes livres et sur mes sites et blogs, merci de ne pas m’envoyer votre manuscrit. Je n’ai pas le temps de
lire les manuscrits. Je ne sais pas le faire – je ne suis pas éditeur. Si vous insistiez, je risquerais – personne
n’est à l’abri de proférer des âneries – de vous dire comment je l’écrirais à votre place. Et ce n’est pas de ça
que vous avez besoin.
2. Comité des Auteurs en Lutte Contre le Racket de l’Édition !
3. Annuaire à l’Usage Des Auteurs Cherchant un Éditeur.

DES BISCUITS POUR LA ROUTE


• Vous avez le droit d’écrire. Celles et ceux qui vous disent le contraire ont
juste le droit d’être « éparpillées, façon puzzle », dans un de vos romans.
• La meilleure histoire à écrire est celle que vous aurez beaucoup de plaisir à
lire plus tard, et furieusement envie de raconter tout de suite.
• Toutes les histoires ont déjà été racontées, mais personne n’a jamais raconté
cette histoire-là comme vous.
• Il n’y a pas de « sous-littérature », il n’y a que des préjugés de classe.
• Tout ce que vous avez lu, tout ce que vous lirez, enrichit votre désir d’écrire
et votre écriture.
• Toute écrivante a le droit d’écrire ce qu’elle veut, car c’est elle qui prend
tous les risques : celui de voir son manuscrit rejeté par les éditeurs comme celui
d’entendre son livre tomber des mains des lectrices.
• Si c’est pas l’fun, faut pas l’écrire…
•… mais n’oubliez jamais que vous écrivez aussi pour être lue.
• Écrivez, écrivez, écrivez. Mais n’oubliez pas : Less is more.
• Il n’y a pas de « petit » texte. Chaque texte prépare le suivant.
• Posez des jalons ; il sera toujours temps de prendre des chemins de traverse.
• Pensez hors du cadre (Think out of the box)1.
• Si ça vous permet de raconter et de le faire avec plaisir, réinventez
l’Odyssée. Ou Roméo et Juliette. Ou Les Trois Mousquetaires. Les bonnes
histoires appartiennent à tout le monde.
• Si vous n’êtes pas à l’aise avec la concordance des temps, écrivez au présent.
• Si vous n’aimez pas le présent, voyagez dans le temps et écrivez des romans
historiques ou de science-fiction.
• Tout texte peut être retravaillé, mais aucun ne sera jamais parfait aux yeux
d’une écrivante. Quand vous en êtes à changer les virgules, c’est qu’il est grand
temps d’arrêter.
• Il n’y a pas de livre parfait. Si votre livre rend des lectrices heureuses, il est
bien assez bon comme ça. Quoi qu’en disent les critiques du Monde et de
Télérama.
• Less is more. (Je ne le dirai jamais assez.)
• Chaque texte prépare le suivant. (Idem.)


Je vous remercie de votre attention et je vous souhaite bon vent, et tout le
bonheur d’écriture possible !

Montréal, Québec,
février-mai 2020

1. Penser « Out of the box » permet de sortir de la voiture, de confier à sa meilleure amie le soin de
conduire la personne malade à l’hôpital, et d’engager la conversation avec son coup de foudre, en attendant
le bus ensemble…

HISTOIRES EN L’AIR

UN « ATELIER EN SOLO »

PRÉSENTATION

Work in progress


Printemps 2004. Je suis assis dans le métro parisien et plongé dans un livre
lorsqu’un jeune homme m’aborde en me demandant si je suis « Martin
Winckler ». Cela me fait sourire, car pareille reconnaissance dans un lieu public
m’arrive rarement – une demi-douzaine de fois tout au plus depuis que La
Maladie de Sachs1 m’a fait accéder à la notoriété.
Thomas Baumgartner se présente, me dit travailler à Arteradio.com. J’ignore
alors jusqu’à l’existence de cette radio internet, qui produit des sujets courts et
les met en ligne en accès libre, gratuit et permanent. Thomas me demande si je
serais prêt à enregistrer un billet improvisé de quelques minutes. J’accepte avec
enthousiasme et quelques semaines plus tard, je m’assieds dans le studio pour
confier mes émotions et mes espoirs après avoir écrit Les Trois Médecins2, dont
je viens de confier le manuscrit à Paul Otchakovsky-Laurens.
Après l’enregistrement, Silvain Gire, directeur de la jeune radio internet, me
propose une chronique bimensuelle. Je n’ai pas oublié l’enrichissante chronique
quotidienne que j’assurais sur France Inter en 2002-20033. L’idée de me
retrouver devant un micro me comble.
Cette nouvelle expérience sera cependant très différente, beaucoup plus
littéraire. Il ne s’agit pas, comme je le faisais sur la première chaîne publique, de
rédiger et de lire chaque jour des chroniques scientifiques « décalées » à
l’intention de millions d’auditeurs pris dans le flux de l’information du matin. Il
s’agit plus modestement d’enregistrer, une fois par mois, en prenant tout mon
temps, deux textes personnels, sur un thème choisi.
Pour quel auditoire ? Celui d’internautes un peu particuliers, qui téléchargent
des fichiers sonores sur leur ordinateur et les écoutent ensuite, quand ça leur
chante, sur leur baladeur numérique. L’auditoire le moins « captif » qui soit.
Ma liberté est au moins aussi grande que celle des auditeurs potentiels, car le
contenu des chroniques est entièrement laissé à ma discrétion. Quant à la durée,
on me demande de limiter chaque enregistrement à cinq minutes – que je
dépasserai souvent et sans vergogne, sans jamais être coupé. Autant dire que les
contraintes ne sont pas celles, impitoyables, de la radio en direct, mais celles
d’un jeu dont je suis libre de redéfinir les règles à loisir.
Et, pendant trois ans, je ne m’en suis pas privé.

La première série de chroniques (2004-2005) s’intitulait J’ai Mal Là… Mi-
écrite, mi-improvisée, c’était une suite de réflexions issues de mon expérience de
médecin, coups de griffe et colères, émotions et commentaires. Les
transcriptions réécrites en ont été recueillies dans un petit volume portant le
même titre4, accompagnées d’un CD contenant une sélection des fichiers sonores
originels.
La deuxième série, Contes à rêver debout (2005-2006) renouait joyeusement
avec les formes narratives qui m’ont appris à lire et à écrire. Afin de m’éloigner
des improvisations de l’année précédente, j’ai rédigé chaque mois deux textes –
conte, saynète, nouvelle, récit – lus ensuite au micro. Alors qu’il s’agit d’une
pratique courante dans les périodiques anglo-saxons, il est aujourd’hui quasi
impossible en France de publier des essais ou des fictions libres. J’ai trouvé
réconfortant que l’alliance de la radio et de l’internet me procure ce plaisir et
cette liberté-là.
Pour la troisième série, Écrits sur le vent (2006-2007), j’ai repris l’habitude
très ancienne, puisqu’elle date de mon adolescence, de rédiger en quelques
phrases ou quelques pages le synopsis d’un livre ou d’une nouvelle. L’exercice,
cette fois-ci, visait à partager des désirs, des idées, des projets « en l’air ». Je ne
suis pas de ceux qui enfouissent jalousement leurs idées de peur que quelqu’un
d’autre s’en empare. J’ai la faiblesse de croire que ce qui fait la valeur d’une
idée, ce n’est pas l’argument ou l’anecdote mais le traitement, le travail
personnel. Les rêves éveillés qui me traversent l’esprit en coup de vent, je ne
pourrai jamais tous les réaliser, faute de temps et des outils appropriés. D’autres
que moi disposent peut-être de l’un et des autres, alors pourquoi ne pas les leur
confier ? C’est pourquoi, deux fois par mois, j’ai raconté de grandes histoires qui
n’existaient pas encore, et n’existeront peut-être jamais. Certaines, je le sais ou
l’espère, deviendront des livres que j’avais envie de décrire – ou, du moins,
d’annoncer. D’autres – un film, une série télévisée, une comédie musicale, une
école – resteront très vraisemblablement toujours hors de ma portée. Mais tous
pouvaient être racontés, murmurés sur le vent de la webradio, dans cet espace de
parole où tout est possible.
Vous trouverez ici la plupart des chroniques inédites mises en ligne sur
arteradio.com entre septembre 2005 et juin 2007. Elles sont reproduites dans
l’ordre où elles ont été écrites et diffusées. J’en ai écarté quelques-unes, qui a
posteriori m’ont semblé moins abouties. Les textes que vous allez lire ne sont
pas, pour autant, de simples transcriptions, mais les versions développées,
réécrites, des chroniques radiophoniques originelles. Et ce que vous lirez ici
n’est que l’une des étapes d’un work in progress. Depuis leur lecture au micro et
leur mise en ligne, ces histoires en l’air ont mûri. Mais, pour mettre un terme à
leur envol sur les ondes radio, à leur échappée sur le vent de la toile et devenir
enfin des textes achevés – il leur reste à éclore dans la chambre d’échos logée
derrière vos yeux.
À vous de jouer.

Tourmens, 9 août 2007

1. P.O.L, 1998.
2. P.O.L, 2004.
3. Une partie des chroniques lues à l’antenne de France Inter a été publiée dans Odyssée, une aventure
radiophonique, Le Cherche-Midi, 2003.
4. J’ai Mal Là… ArteRadio/Les Petits Matins, 2006.

CABOT !


À Michel et Joël

J’aime les chiens. J’ai toujours aimé les chiens. Mon père me racontait
souvent qu’il avait un chien-loup nommé Sana – c’était une chienne, d’ailleurs –
et qu’il lui était très attaché. Chaque fois qu’il me parlait de Sana, j’étais
absolument subjugué par l’amour qu’il lui portait et ça me donnait une furieuse
envie d’avoir un chien.
J’aime vraiment beaucoup les chiens. Et à vrai dire, les chiens m’aiment bien.
Quand je m’approche d’eux, ils viennent me renifler. Quand je suis assis, ils
quémandent pour que je leur donne un sucre, ou ce que je suis en train de
bouffer. Ils viennent se frotter à moi. Ils me regardent avec leurs grands yeux…
Et je cède. Bref, ils savent m’embobiner.
L’autre jour, justement, dans une rue plutôt calme – il faisait beau, les gens se
baladaient –, voilà qu’un grand chien, mais alors un énorme chien, un chien
gigantesque, se précipite sur les passants, leur met les pattes sur les épaules et
commence à leur lécher le visage de manière aussi ostentatoire qu’irrépressible.
Évidemment, la plupart des passants étaient assez surpris de le voir faire ça, et
ils le repoussaient, le chien leur faisait Mmmhh ? comme ça, de la tête, et quand
ils n’étaient vraiment pas contents, il allait en lécher un autre. Et voilà-t-y pas
qu’il m’avise, du bout de la rue, comme ça, sous le soleil. J’étais en train de
marcher tranquillement, et le voilà qui vient vers moi, qui me saute dessus –
évidemment, je me mets à rigoler –, qui me pose ses pattes sur les épaules, qui
me lèche le visage, qui me colle la truffe un peu partout, qui me tourne autour…
Et je suis pris du sentiment irrépressible que ce chien a envie de me dire quelque
chose. Alors je m’assois par terre, je commence à jouer avec lui pendant qu’il
continue à me lécher, à me renifler, à faire comme ça le tour de mon propriétaire,
et à essayer de me dire ce qu’il a à me dire.
Malheureusement, si j’aime beaucoup les chiens, je ne parle pas leur langage.
J’avais donc beaucoup de mal le comprendre. Et soudain le voici qui s’assied,
sagement, à côté de moi et il tourne la tête, et dirige son regard vers une superbe
créature, humaine celle-ci, qui s’avance, en escarpins, en jupe de cuir très serrée,
en chemisier très fin, vers moi.
Je n’en crois pas mes yeux, évidemment, et pourtant, c’est bien vrai, la
superbe créature s’approche de nous en faisant résonner les pavés de la rue. Elle
s’arrête à un mètre, elle me regarde, elle me lance un sourire enjôleur, et elle me
dit :
– Ah, comme c’est gentil d’avoir retrouvé mon chien.
– Ah bon, dis-je, il est à vous ?
– Oui, c’est mon chien, Sultan.
Je me tourne vers Sultan, qui hoche la tête.
– D’accord, tu t’appelles Sultan… Mais, dis-je en me retournant vers elle,
comment se fait-il qu’il vous ait échappé ?
– Eh bien, Sultan aime beaucoup faire la fête aux passants, et parfois, quand
nous nous promenons dans la rue, il m’échappe pour leur sauter dessus, et leur
lécher le visage, et il cherche à leur fait plaisir, mais en général les passants le
rejettent. J’ai beaucoup de mal à le retrouver quand il m’échappe comme ça,
d’abord parce que je n’aime pas le tenir en laisse, c’est un chien bien trop beau
pour que je le tienne en laisse, ensuite parce qu’il essaie toujours de trouver un
copain avec qui jouer, quelqu’un qui le traite de manière honorable… quelqu’un
qui lui montre un certain respect, une certaine affection. Et, aujourd’hui, c’est
vous qui l’avez trouvé. C’est vous qu’il a trouvé…
Et moi, tout frissonnant de fierté d’avoir fait plaisir à ce chien et à sa superbe
maîtresse, je bredouille : « Ben, ouais, ben, c’est-à-dire que… pfff… J’aime les
chiens, alors, euh… Oah, chais pas comment vous dire, moi, j’étais content de…
l’accueillir, ce chien, euh… »
Évidemment, j’espérais qu’elle m’inviterait… à prendre un café, par exemple,
ou à la revoir… Et voilà-t-y pas justement qu’elle me dit : « Écoutez, là, j’ai une
petite course à faire, mais j’aimerais… Je serais très très très très heureuse… de
vous retrouver, disons dans une demi-heure, là-bas au café sur la place… Est-ce
que vous aurez le temps de venir prendre un café avec moi ? »
Et moi, je bredouille un « Ben, euh, ’videmment, bien sûr, j’pense bien, euh…
Chais pas ce que j’ai à faire, mais rien d’intéressant, alors oui, oui, je serai là, je
serai là… » tout bête. Et les voilà qui s’en vont, le chien et la superbe créature,
dans l’autre direction.
Et moi, bien sûr, j’étais extrêmement heureux, je marchais à dix centimètres
au-dessus du sol. J’étais heureux non seulement parce que ce chien m’avait fait
la fête, caressé et léché partout, mais aussi parce que je pensais à sa charmante
compagne humaine, que j’allais revoir une demi-heure plus tard.
J’ai flotté comme ça dans les airs pendant vingt, vingt-cinq minutes.
C’était vraiment un chien formidable, ce chien.
J’ai mis vingt-cinq minutes à comprendre qu’il m’avait fauché mon
portefeuille.

« CES GENS-LÀ »


À Mardochée

Cette histoire-ci, je l’ai souvent racontée, j’en ai même fait un conte pour
enfants, et j’aime la raconter régulièrement, parce que c’est une histoire qui
change avec le temps. C’est une histoire qui m’apprend des choses chaque fois
que je la raconte, alors pardonnez-moi si vous l’avez déjà entendue ou lue, mais
vous verrez, je vous promets, elle n’est pas tout à fait identique à la version que
vous avez lue ou entendue la dernière fois.
Ce n’est pas moi qui l’ai inventée, c’est une histoire qu’on m’a transmise.
C’est mon père qui me l’a racontée. Lui-même avait dû l’entendre d’une autre
personne de sa famille, peut-être de son grand-père – parce qu’il n’avait plus son
père, il était mort à la guerre de 14 – ou peut-être de sa grand-mère, peut-être de
sa mère… et c’était une histoire qui était arrivée à son grand-père.
Ou peut-être à son arrière-grand-père. Donc à mon arrière-grand-père, ou à
mon arrière-arrière-grand-père. Et je ne sais pas si c’était l’un ou si c’était
l’autre. Si c’était l’un, il s’appelait Abraham, si c’était l’autre, il s’appelait
Mardochée, car dans ma famille, moi compris, tous les fils aînés se prénomment
Abraham ou Mardochée.
Mardochée, donc – mettons que c’était Mardochée, l’arrière-grand-père de
mon père –, Mardochée était musicien. Un musicien juif, qui vivait en Afrique
du Nord. Il jouait du violon, comme on en jouait à l’époque, en tenant le violon
verticalement, sur sa cuisse, et en frottant l’archet dessus. C’était un musicien
extrêmement prisé, qu’on invitait à tous les mariages, à toutes les fêtes, à tous les
enterrements. C’était un musicien pauvre qui gagnait sa vie bon an mal an en
faisant les mariages, les fêtes et les enterrements pour des gens qui étaient à peu
près aussi pauvres que lui.
Un soir, voilà que Mardochée entend frapper à la porte. Il est tard, mais il
ouvre, et il se trouve face à deux personnes superbes, un homme et une femme,
tout de blanc vêtus, qui lui disent : « Tu es bien Mardochée le musicien ? » Et il
répond oui. « Nous voulons t’inviter ce soir à venir jouer devant nous, dans notre
maison. Nous aimerions que tu viennes. »
Mardochée se retourne vers sa femme et vers ses enfants, et dit : « Mais il est
tard, je n’ai pas l’habitude de sortir si tard quand ce n’est pas prévu… » Les
deux personnes très belles, très bien vêtues et manifestement très riches, insistent
et lui disent : « C’est toi que nous voulons. Tu es le meilleur musicien de la ville,
c’est toi que nous voulons entendre jouer du violon à notre fête. »
Et Mardochée, qui entrevoit quand même la possibilité de gagner un petit peu
d’argent, finit par prendre son violon et accepte de monter avec eux dans une
calèche superbe, aussi superbe que ceux qu’elle transporte, une calèche tout de
blanc recouverte, tirée par deux chevaux blancs. Les deux personnes qui l’ont
fait monter dans la calèche lui disent : « La seule condition, c’est que tu ne voies
pas où nous allons. Nous allons te bander les yeux, afin que tu ne saches pas où
se trouve notre maison », et Mardochée se laisse faire.
Le voyage dure pendant de longues minutes, une demi-heure, trois quarts
d’heure peut-être. Enfin, la calèche s’arrête. On le fait descendre, on le fait entrer
dans une maison, on lui enlève le bandeau. Et dans cette maison, une maison
superbe, avec une cour somptueuse, un jardin magnifique, des pièces tendues de
tentures tissées de fil d’or, des tables couvertes de mets extraordinaires, des
hommes et des femmes tout aussi superbes que ceux qui sont venus le chercher
sont en train de parler, d’échanger des choses inconnues de Mardochée. Et ils lui
demandent de jouer, parce qu’ils veulent danser et faire la fête, mais n’ont pas de
musicien.
Mardochée sort son violon, et il se met à jouer. Il se met à jouer toutes les
danses de l’époque, il se met à jouer les musiques les plus vives, pour que ses
hôtes se mettent à danser. Régulièrement, on vient lui proposer à boire, les
boissons les plus délicieuses, et il refuse. On vient lui proposer à manger, les
mets les plus délicats, et il refuse. Il y a des mets couverts de miel, des gâteaux
couverts de sucre, des fruits merveilleux, et chaque fois il refuse de manger et de
boire. Ses hôtes s’étonnent, et demandent : « Pourquoi ne veux-tu pas manger et
boire avec nous ? » Mardochée refuse poliment : « Je ne suis pas très à l’aise,
lorsque je joue de la musique, à l’idée de boire et manger en même temps. Je
préfère faire ça séparément. »
Et pendant les heures où il joue – et il joue pendant des heures – il refuse de
boire et de manger avec ses hôtes. Et puis enfin, il dit : « Voilà, je vous ai joué
tout ce que je sais jouer. À présent, je voudrais rentrer chez moi. » Une dernière
fois, on lui propose à boire et à manger, et il répond : « Non merci, sans façon, je
suis fatigué, j’ai envie de rentrer. » Alors ses hôtes, qui sont tout de même un
petit peu déçus, lui bandent les yeux une nouvelle fois, ils le font monter dans la
calèche, et ils le ramènent chez lui. Et au bout de trois quarts d’heure de voyage,
il se retrouve debout devant sa maison. Il enlève le bandeau, la calèche a disparu.
Dans sa main, il tient une bourse, une bourse très lourde, et il entre chez lui.
Je ne sais pas si, dans la bourse, il y avait de l’or ou des pierres précieuses,
enfin, quelque chose de valeur, ou bien des cailloux. L’histoire ne le dit pas. Ce
que dit l’histoire, c’est qu’il rentre chez lui, que sa femme l’accueille en se jetant
à son cou et lui dit : « Je pensais que tu ne reviendrais jamais. » Mardochée lui
demande pourquoi. « Parce que, lorsqu’on va chez ces gens-là, on est tellement
impressionné par ce qu’ils mangent, par ce qu’ils boivent, par la manière dont ils
vivent, par la manière dont ils sont habillés, qu’on n’a plus envie de partir. »
Et Mardochée répond : « Je n’ai pas mangé ce qu’ils me proposaient, je n’ai
pas bu ce qu’ils m’offraient à boire. J’ai regardé leurs vêtements, mais je ne les
enviais pas. Je sais où est ma place. Je sais où j’appartiens. Je ne voulais pas
rester chez ces gens-là, car ma vie est ici. »

LA FEMME À L’ÉLASTIQUE


À Sand

C’est une histoire qui arrive à un homme plus très jeune mais pas encore très
vieux. Il se balade tranquillement dans un jardin, un grand jardin planté au
milieu d’une grande ville. Une de ces grandes villes de ce grand pays millénaire
où l’on trouve de vieilles maisons bourgeoises dans les rues et de belles voitures
garées sur le trottoir. Et des places réservées, avec un panneau « Président » et,
juste à côté, un panneau « Directeur général ». Un beau jardin donc, plein
d’arbres centenaires et de statues modernes et de bustes d’illustres inconnus
plantés au milieu des pelouses. Sur lesquelles, bien entendu, il est interdit de
marcher.
Car c’est bien connu, dans ce pays millénaire, les pelouses ne sont pas faites
pour qu’on marche dessus les pieds nus dans la rosée. Elles ne sont pas faites
pour qu’on s’y allonge au soleil pour dormir ou à l’ombre pour lire. Elles ne sont
pas faites pour qu’un garçon et une fille, ou deux garçons, ou deux filles, ou
deux filles et un garçon, ou x filles + n garçons, bref, pour que tous les
assemblages et possibilités de filles et/ou de garçons s’y étendent pour se frotter
l’un contre l’autre, se tenir la main, frissonner, se parler à l’oreille, échanger des
baisers et peut-être… Mais non, dans ce pays millénaire, les pelouses sont faites
pour être hérissées de panneaux « Pelouse interdite », et entourées de petites
clôtures entre lesquelles des gardiens à casquette sillonnent les allées
gravillonnées, pour vérifier surtout que personne ne marche, ne s’assied ou ne
s’étend dessus…
Donc, l’homme dont je parlais avant le début de cette digression, cet homme
plus très jeune et pas encore très vieux, se baladait tranquillement dans le jardin,
une sacoche à l’épaule, un appareil photo à la main. Il prenait des photos de tout
et de rien. Des sculptures informes, des branches tourmentées, des adolescents
assis au pied de cèdres plusieurs fois centenaires. Des cèdres qu’un président, ou
peut-être un directeur général, ou peut-être simplement un général glorieux du
pays millénaire, avait rapportés et plantés là à son retour d’un pays lointain.
C’était la première fois que l’homme ni très jeune ni très vieux venait dans ce
jardin. Il s’y promenait en attendant de retrouver quelqu’un. Quelqu’un de ni
trop jeune ni trop vieux, qu’il avait bien connu autrefois. Et, en l’attendant, il
prenait des photos.
De temps à autre, lorsqu’il s’arrêtait pour saisir un brin d’herbe, ou une goutte
d’eau perlant au bout d’une branche, il sentait un courant d’air le frôler. Il se
retournait mais ne voyait rien. Il était étonné de sentir ces courants d’air le frôler,
parce qu’il n’y avait pas un souffle de vent dans les branches. Autour de lui, dans
les allées gravillonnées du grand jardin, des hommes et des femmes couraient.
Ils couraient en venant de la droite et en allant vers la gauche, ou au contraire de
la gauche vers la droite, mais ils couraient. Ils couraient vite ou lentement, mais
ils couraient. Ils couraient seuls ou accompagnés, mais ils couraient. Certains
même couraient en rond, car l’homme plus très jeune et pas trop vieux les voyait
régulièrement réapparaître et passer en courant devant lui.
Oh, il avait l’habitude de voir les gens courir, ça ne le troublait pas beaucoup.
Aussi longtemps qu’il s’en souvenait, il avait vu des hommes et des femmes
courir le matin dans les jardins ou dans les rues, ou sur les routes, dans la forêt. Il
était toujours perplexe en les voyant courir, mais il n’y voyait pas
d’inconvénient.
Il sent de nouveau le courant d’air le frôler et se retourne. Il a l’impression que
quelque chose a fouetté l’air près de lui. Il ne bouge pas et attend quelques
secondes. De nouveau, le courant d’air le frôle. Alors, il fait un pas de côté, dans
la direction du courant d’air, et il attend.
Quelques secondes plus tard, il voit une jeune femme apparaître. Elle court
très très vite, dans sa direction, il se rend compte qu’il se trouve sur son passage
et que la jeune femme ralentit pour ne pas le percuter. Curieux de la voir de près,
car il ne l’a pas encore vue passer, il ne bouge pas. Et quand elle s’approche de
lui une nouvelle fois, il voit qu’elle est belle, mince comme une danseuse,
qu’elle a à peine plus de trente ans et qu’elle tire derrière elle un long, long
élastique. L’élastique est attaché à sa ceinture et elle lutte toutes ses forces pour
courir de plus en plus loin, mais bien sûr, l’élastique est tendu comme une corde
à piano, et il comprend que si elle ralentit, c’est aussi parce que l’élastique est si
tendu qu’elle ne peut pas aller beaucoup plus loin.
Alors il lève le bras vers elle, pour lui faire signe de s’arrêter à sa hauteur. La
jeune femme s’arrête, à bout de souffle. Elle est surprise. Elle regarde l’homme
plus très jeune et pas encore trop vieux, et pendant qu’elle se penche en avant
pour reprendre son souffle, il pose la main sur son épaule, et il sort de son grand
imperméable une bouteille d’eau. La jeune femme à l’élastique regarde la
bouteille d’eau sans comprendre, puis hoche la tête et la prend.
Souriant, l’homme la regarde boire. Quand elle a repris son souffle, il
demande :
– Où est-ce que vous courez, comme ça ?
– Je ne cours nulle part, je ne sais pas tenir en place, c’est tout.
– Ah, dit-il, c’est une drôle d’idée. Et pourquoi ? Ça vous soucie de rester en
place ?
– Je ne sais pas tenir en place, parce qu’à la place où je me trouve, dit la jeune
femme, on me traite mal. Alors je cours.
– Je vois, dit l’homme, et si vous vous trouviez une autre place ?
Il se met à tourner autour d’elle, et la jeune femme, souriante, tourne autour de
lui. Et, chose étrange, ni elle ni lui ne s’emmêlent dans l’élastique.
– Je n’arrive pas à trouver une autre place, dit-elle. Je cours, je cours, mais j’ai
beau courir, je me retrouve toujours au même endroit.
– Je vois, dit l’homme.
Et il désigne l’élastique, qui s’est momentanément détendu et qui gît à présent
sur le sol.
– C’est à cause de ça.
La jeune femme se retourne, regarde l’élastique.
– Que voulez-vous dire ?
– C’est à cause de votre élastique.
– Mon élastique ? Celui qui me relie au monde dont je suis issue ? Mais tout
le monde en a un, non ?
– Non, répondit l’homme en lui montrant sa ceinture. Moi, je n’en ai plus.
– Qu’avez-vous fait ?
– Je l’ai coupé, il y a bien longtemps.
– Mais ça doit être horrible, de ne plus être relié au monde dont on est issu, dit
la jeune femme.
– Pas du tout.
– Vous ne vous sentez pas seul ?
– Pas vraiment. De temps à autre, mais pas souvent. Je vais où je veux. Je
parle à qui je veux. Je n’ai pas besoin de courir à perdre haleine comme vous le
faites.
– Mais j’aime courir ! J’aime bouger. Et je ne sais pas tenir en place… Mais
mon élastique est solide.
Alors, l’homme s’approche de la jeune femme à l’élastique et la prend dans
ses bras.
– Ne bougez pas, murmure-t-il à son oreille. Ne bougez pas.
Et la jeune femme, surprise, ne bouge pas.
– Est-ce que vous sentez mes mains posées sur vos épaules ? demande
l’homme plus très jeune et pas encore trop vieux.
– Oui, murmure la jeune femme.
– Est-ce que vous sentez mon cœur battre contre votre cœur ?
– Oui.
– Est-ce que vous sentez votre ventre palpiter contre mon ventre ?
– Oui.
L’homme ouvre les bras et désigne le soleil.
– Regardez. Il s’est passé une heure et vous êtes restée sur place.
La jeune femme reste silencieuse et pensive, et puis elle se remet à trottiner
sur place comme pour se préparer à reprendre sa course.
– Vous croyez que je pourrai m’arrêter un jour, demande-t-elle ?
– J’en suis sûr, dit l’homme.
Elle s’approche de lui, pose un baiser sur sa joue, lui murmure Merci à
l’oreille.
– Bon voyage, dit l’homme.
Et, tandis qu’elle s’éloigne, il sourit.
Derrière la jeune femme, l’élastique usé, lentement, s’effiloche.

LES VAMPIRES ET LES HARPIES


À Clémence, Louise, Agathe,
Sophie et Félix

Il était une fois une petite fille qui s’appelait Claire, et qui avait peur des
vampires.
Claire vivait avec sa maman, car son papa était mort dans un accident. Quand
elle était seule dans sa chambre, Claire allumait la lumière et lisait. Un soir, sa
maman vit la lumière sous sa porte et entra.
– Tu ne dors pas ? demanda-t-elle.
Et Claire répondit :
– Non, je n’arrive pas à dormir.
– Pourquoi ?
– Parce qu’à l’école, tous les garçons sont des vampires.
La maman se mit à rire.
– Tu n’es pas d’accord ? demanda Claire.
– Oh, si ! dit sa maman. Tous les garçons sont des vampires pour les petites
filles. Mais l’inverse est vrai aussi. Toutes les filles sont des harpies pour les
petits garçons.
– Des harpies ?
– Oui, dit la maman. Des chimères, aux corps de femmes ailées et aux serres
d’oiseaux de proie. Mais tu sais, ajouta-t-elle, parmi les garçons, il y a vampires
et vampires.
– Comment ça ?
– Eh bien parmi ces vampires, il y en a qui sont plutôt sympathiques.
– Ah oui ? Lesquels ?
– D’abord, il y a les vampires-chatouilles.
Et la maman chatouilla Claire sur le ventre, sous les bras, dans le dos, dans le
cou, et Claire se tortilla de rire dans son lit. Elle se tortillait de rire si fort qu’elle
en pleurait.
– J’aimerais bien en rencontrer un comme ça, dit Claire à bout de souffle,
quand sa maman s’arrêta.
– Ça viendra, dit sa maman. D’ailleurs, il n’y a pas qu’eux, il y a les vampires-
bisous.
Et la maman couvrit Claire de bisous partout, sur le nez, sur le front, sur le
cou, pendant si longtemps que Claire finit par dire :
– Mmmhh, c’est bon ! J’aimerais bien en rencontrer un comme ça ! »
– Ça viendra, dit la maman. Et puis il y a les vampires-caresses.
Et la maman prit sa petite fille dans ses bras et la berça, et lui caressa le dos, et
la tête, et le cou, si doucement, si tendrement, que Claire soupira :
– Mmmhh, j’aimerais bien en rencontrer un comme ça…
– Ça viendra, ma petite fille, ça viendra.

Claire grandit, elle devint une jeune femme, elle croisa des garçons, et des
hommes qu’elle ne prenait plus du tout pour des vampires, même si elle en
trouvait certains plutôt monstrueux, plutôt stupides, plutôt bêtes. Mais au moins,
elle n’avait plus peur d’eux. Un soir, à la fin d’une fête où elle s’était
profondément ennuyée, elle se retrouva assise près d’un jeune homme qui
n’avait rien dit de la soirée. Elle le trouvait… intéressant. Et sympathique.
Ce n’était pas son visage, ce n’étaient pas ses vêtements. Ce n’était pas sa
manière de danser, car il n’avait pas dansé. Ce n’étaient pas ses paroles, car il
n’avait pas dit grand-chose. Claire avait remarqué que beaucoup de garçons,
qu’ils parlent ou non, ne disent jamais grand-chose.
Jusqu’au moment où elle s’était assise près de lui, Claire l’avait regardé sans
oser lui parler. Elle avait peur de le déranger. Il avait l’air perdu dans ses
pensées. Il restait là, les bras croisés, comme absent au monde. Et elle était là,
assise près de lui, quand le jeune homme finit par murmurer, si bas que seule
Claire pouvait l’entendre : Les hommes sont des vampires… Ils ne pensent qu’à
s’entre-tuer et à faire souffrir les femmes.
Claire eut envie de rire, mais elle sentait qu’il parlait sérieusement.
– Même toi ? dit-elle
– Même moi, soupira le jeune homme en regardant ses pieds.
– Pour ma part, répondit Claire après un silence, je pense que les femmes sont
des harpies.
– Des harpies ? répondit le jeune homme sans lever les yeux.
– Oui, tu sais, ces chimères aux corps de femmes ailées et aux serres
d’oiseaux de proie… Elles ne pensent qu’à s’entre-déchirer et à faire payer les
hommes.
Pour la première fois, le jeune homme la regarda.
– Oui, dit-il douloureusement, les bras croisés et le visage sombre. Je suis
d’accord avec toi. Mais toi, tu n’as pas l’air d’une harpie…
Claire sourit.
– C’est gentil. Tu sais, ajouta-t-elle, prise d’une soudaine inspiration, tous les
garçons ne sont pas comme ça.
– Qu’est-ce que tu en sais ? grogna le jeune homme.
– Ma mère me l’a dit. Elle m’a dit que parmi les vampires, il y en a de plus
sympathiques que d’autres.
– Ah bon ? Lesquels ? demanda le jeune homme perplexe
– Eh bien d’abord, les vampires-chatouilles.
– Les vampires-chatouilles ? demanda le garçon en haussant les épaules. Que
veux-tu dire ?
Et Claire se jeta sur le jeune homme et le chatouilla si fort qu’il se tortilla de
rire, si fort qu’il en pleurait.
– Et j’aimerais bien en rencontrer un comme ça, dit Claire, qui riait autant que
lui.
– Ah, j’espère que ça t’arrivera, répondit le jeune homme, à bout de souffle. Si
seulement il y avait aussi des harpies sympathiques ! poursuivit-il en soupirant.
– Mais il y en a ! dit Claire, prise d’une inspiration. Il y a les harpies-bisous !
Et Claire posa un baiser sur la paupière du jeune homme, sur son front, sur
son cou, sur ses lèvres… et le jeune homme finit par murmurer :
– Mmmhh, c’est bon… J’aimerais bien en rencontrer une comme ça.
– Ça viendra, dit Claire. Et puis, ajouta-t-elle, en se rapprochant plus près
encore, il y a… les harpies-caresses.
Et Claire dénoua les bras croisés du jeune homme et se blottit contre lui, et
caressa son ventre doucement, tendrement…
– Mais il y a aussi des vampires-caresses, murmura le jeune homme, et il
caressa le dos de Claire. Doucement, tendrement. Si doucement et si tendrement
tous les deux qu’ils ne dirent plus rien ni l’un ni l’autre.
Et il y eut un long moment de silence.
– Tu ne dis plus rien ? demanda l’un, au bout de ce long moment de silence.
– Ça viendra, murmura l’autre.

Claire et Vincent – c’était le nom du jeune homme – devinrent adultes
ensemble, et un jour ils eurent un petit garçon, qui s’appelait Martin. Un soir que
Claire était sortie, Martin, qui avait six ou sept ans, n’arrivait pas à dormir et
tournait dans son lit, allumait la lumière, rangeait ses jouets, se recouchait.
Vincent vit la lumière sous la porte et entra dans la chambre de Martin, et s’assit
sur le lit.
– Tu n’arrives pas à dormir ?
– Non, répondit Martin.
– Et pourquoi ? demanda son papa.
– Parce qu’à l’école, toutes les filles sont des harpies. Tu sais, ces femmes
avec des ailes et des serres d’oiseaux de proie.
Le papa se mit à rire.
– Oui, oui, je sais ce que sont des harpies.
– Tu n’es pas d’accord ? demanda Martin.
– Oh si, dit son papa. Toutes les filles sont des harpies pour les petits garçons.
Mais l’inverse est vrai aussi : tous les garçons sont des vampires pour les petites
filles. D’ailleurs, il y a harpies et harpies.
– Comment ça ?
– Eh bien parmi les harpies, il y en a qui sont sympathiques…
– Ah oui ? Lesquelles ?
– Eh bien d’abord, les harpies-chatouilles…
Et Vincent chatouilla Martin, qui se tortilla de rire, si fort qu’il en pleurait.
– J’aimerais bien en rencontrer une comme ça, dit Martin à bout de souffle.
– Ça viendra, mon fils, ça viendra.

LA MORT DE SA MÈRE


For the daughters

– Comment allez-vous ? dis-je à la femme qui vient d’entrer.
– Physiquement, je vais bien. Moralement, c’est pas ça…
– Ah ? Que vous arrive-t-il ?
– Ma mère est morte il y a six mois, et je suis encore très triste.
Je croise les doigts sur le bureau.
– Voulez-vous m’en parler ?
– Oui. Elle est morte des suites d’un cancer du sein qui est apparu pour la
première fois il y a huit ans. Elle s’est battue jusqu’au bout… Et si sa vie a pu se
terminer dignement, chez elle…
Elle pousse un soupir.
– … C’est bien grâce aux médecins. Ils ont été merveilleux. Pleins d’humanité
et de compréhension. Lorsqu’elle s’est mise à aller plus mal, d’un seul coup, elle
est retournée à la clinique cancérologique où on l’avait soignée. Et là, ils ont
tout mis en œuvre pour la soulager. Comme elle ne tolérait pas la morphine, on
lui a prescrit des médicaments spéciaux pour la douleur, impossibles à obtenir
sans une montagne de papiers, mais le cancérologue s’est démené et s’est battu
pour se les procurer, afin qu’elle ne souffre pas. Et comme son état se
détériorait, on m’a proposé de dormir à la clinique, près d’elle, car le médecin
ne nous a pas caché que sa maladie avait beaucoup progressé, et qu’il n’était
plus possible d’en arrêter l’évolution – mais qu’il était cependant tout à fait
possible de la soulager. Et c’est ce qu’il a fait. Toutes les nuits, l’infirmière de
nuit et l’aide-soignante passaient pour me demander si ça allait, elles me
soutenaient, elles s’inquiétaient de savoir si ma mère ne souffrait pas, si elle
avait besoin de quelque chose. Au bout de quelques jours, le cancérologue est
venu nous dire qu’il pouvait peut-être lui prescrire un nouveau médicament,
encore expérimental, sur lequel il avait beaucoup lu, la nuit précédente. Il
pensait que cela pourrait améliorer son état. Il a tout expliqué à ma mère,
devant moi, et a fini en lui disant : « Vous savez, nous ne vous soignerons que si
vous êtes d’accord, Madame. » Ma mère a réfléchi longuement et puis elle a fait
non de la tête et elle a dit : « Je vous remercie, Docteur, mais je ne crois pas. Je
préfère rentrer chez moi, vous comprenez, je sais très bien que ma vie va finir, et
je pense qu’il vaut mieux que je sois entourée de ma famille. » Le médecin a dit
qu’il comprenait et qu’il allait tout faire pour que ça se passe bien. Il a prescrit
à ma mère tous les antidouleurs nécessaires et m’a donné l’ordonnance, qui était
valable pour plusieurs semaines, en disant que lorsque nous n’aurions plus de
médicaments, il suffirait d’aller à la pharmacie de l’hôpital pour s’en faire
délivrer d’autres. Effectivement, grâce à Dieu, ma mère a vécu encore plusieurs
semaines et lorsque nous n’avons plus eu de médicaments, nous avons appelé la
pharmacie de l’hôpital qui nous a fait envoyer à domicile tout ce qu’il fallait
pour continuer à la soigner. Et puis, au bout de plusieurs semaines passées au
milieu de nous, à nous raconter ses souvenirs et sa vie, à parler à ses enfants et
à ses petits-enfants, ma mère s’est endormie pour toujours, sans souffrir.

Belle histoire, non ?
Malheureusement, ce n’est qu’une fiction. Car en réalité, l’histoire que cette
femme m’a racontée, en janvier 2006, est celle-ci :
« Ma mère est morte des suites d’un cancer du sein qui est apparu pour la
première fois il y a huit ans. Elle s’est battue jusqu’au bout… Et si sa vie s’est
terminée dignement chez elle… ce n’est pas du tout grâce aux médecins. Dans la
clinique où elle avait été soignée, on l’a laissée souffrir sans la soulager, on lui a
administré des médicaments expérimentaux sans nous dire qu’ils allaient
provoquer des effets secondaires, on ne nous a pas écoutés quand nous avons
essayé de dire qu’elle allait plus mal et, en plus, quand on est venu nous
annoncer qu’elle allait mourir dans l’heure, à 4 heures du matin, lorsque j’ai
demandé qu’on laisse entrer mon père qui attendait dehors dans la rue, je me suis
fait engueuler. J’en avais tellement marre que j’ai fait sortir ma mère de la
clinique, mais le médecin n’a pas voulu nous prescrire plus de deux jours de
traitement parce qu’il était sûr qu’elle mourrait dans les heures qui suivraient.
Seulement, deux jours plus tard, elle était toujours vivante et quand nous
sommes allés à la pharmacie de l’hôpital avec de nouvelles ordonnances, le
pharmacien de garde n’a pas voulu nous ouvrir parce qu’on était le 14 juillet et,
comme mes parents sont marocains, et mon frère et moi, évidemment, on est
d’origine maghrébine, il était sûr qu’on était des toxicomanes, et il a appelé les
flics… »

Je m’arrête ici, parce que la suite est trop déprimante. Vous comprenez,
parfois, il m’est difficile d’écrire un conte en m’inspirant de la réalité. Car un
conte est beau comme un rêve éveillé. Alors que la réalité est souvent un vrai
cauchemar.

UN RÊVE D’AMÉRIQUE


À Jim, John et Bruce

Je suis monté dans l’avion à Orly,
Je me suis retrouvé à New York City.
J’avais juste un sac à dos et ma guitare.
Je ne savais pas vraiment où j’allais
Mais j’y allais malgré tout.
Je ne savais pas quand je reviendrais,
Mais je me disais : je m’en fous.

Dans le bus qui m’emportait vers Manhattan
Le chauffeur était un grand noir balèze
Il ne m’a pas regardé, il avait l’air fatigué
Mais quand j’ai demandé mon chemin
Il n’a pas brandi un panneau pour me faire taire
Il m’a répondu calmement, lentement
Pour être sûr que je comprenne bien.
Et quand je suis descendu, il m’a lancé
Take care – Porte-toi bien.

À Grand Central Station, je me suis perdu
Parmi les guichets à perte de vue
Un vieux type tout fripé assis sur un banc
M’a fait signe.
Il avait un sac de graines sur les genoux
Et donnait à manger aux pigeons
Il m’a demandé ce que je cherchais et il a levé le pouce.

Dans le Greyhound qui m’emmenait à Chicago,
J’ai voyagé assis près d’une femme à tête d’homme
Elle avait de grosses lunettes et un nez tout plat
Elle avait les dents jaunes et aussi les doigts
Elle devait fumer deux paquets par jour
Et quand on faisait halte dans des diners
Elle mangeait à peine entre deux clopes.
Mais elle dessinait comme une déesse.
Pendant la nuit, j’ai dormi sur son épaule,
Elle a rempli mon carnet avec les visages
Des gens qu’elle avait rencontrés.

Quand je suis arrivé à Minneapolis,
J’ai marché jusqu’à Minnehaha Creek
En souvenir de la fille dont j’étais tombé amoureux
Quelques années plus tôt.
Elle est morte bêtement
Dans un accident
Une voiture dans laquelle elle ne devait pas monter
Le destin, tu sais.

Puis je suis parti vers le Montana
Et j’ai dormi dans un microbus
Dans une baraque au fond de la forêt
Ann the writer s’était installée
Pour écrire des pièces que personne ne lisait
Et des scénarios sans cesse refusés
Pendant que son mari construisait un bateau
Dans leur sous-sol.

Et puis j’ai poussé jusqu’au Pacifique
Et j’ai fait du stop le long de la côte
Un jour où j’avais vraiment besoin de dormir
Je me suis fait rouler dans un motel glauque
Le taulier m’a fait payer double
Une chambre pourrie et sa douche rouillée.
– Non, il n’avait pas de vieille mère empaillée…
Heureusement pour moi…

Il y avait du smog à San Francisco
Mais pas de voitures hurlant dans les rues
J’aurais bien aimé croiser Steve McQueen
J’ai traversé un musée plein de rochers doux
Et d’arbres qui pleuraient.
On n’était qu’en 1976,
Mais déjà, Fisherman’s Wharf était un piège à touristes.

Sur le chemin du retour, à Salt Lake City
J’ai croisé une jeune femme de mon âge
Elle venait de faire un tour du Midwest
Elle a dit : « Je ne le connaissais pas
Alors que je suis de Wichita.
Mais toi, tu n’es pas d’ici ? »
Et j’ai répondu : « Non, on m’a adopté. »

L’ENTERREMENT


À Anne et Jean-Louis,
Benoît et Flora,
Diane et Virginie,
Manon et Geoffroy

L’église est grande, alors elle n’est pas pleine, quand même. On est un jour de
semaine, beaucoup de gens travaillent. Bien sûr en quatre-vingt-quinze ans on a
le temps de faire des rencontres et de se lier avec beaucoup d’humains, mais
quand on est une dame plutôt discrète, qui a toujours vécu simplement, qui n’a
jamais fait grand bruit, qui s’est contentée d’élever ses enfants aussi dignement
que possible, on n’est pas enterrée en grande pompe, comme un chef d’État ou
une vedette de cinéma. Et c’est tant mieux, parce que ça ne serait pas correct.
Cela dit, l’église n’est pas vide non plus. Il y a du monde. Ça a beau être une
occasion un peu triste, ça fait quand même chaud au cœur. Je regarde
l’assemblée. Devant, il y a les enfants, les petits-enfants, et même une kyrielle
d’arrière-petits-enfants, qui ne savent pas qu’ils viennent à l’enterrement de leur
aïeule. Derrière eux, des amis, des parents plus ou moins éloignés, des amis de
parents et des parents d’amis. Les enterrements, c’est comme les mariages, on y
voit des hommes et des femmes qu’on ne verrait jamais autrement.
Tiens, ceux-ci, par exemple, tout au bout du rang : je les connais, ce sont les
petits-cousins de… Et ceux-là, non, je ne les ai jamais vus, mais je sais qui c’est.
Dans ma situation, on sait ce genre de choses.
Le premier fils qui prend la parole, un des plus âgés, dit des mots simples, les
mots d’un homme pieux, qui laissent entendre avec raison que partir à cet âge,
c’est triste, mais pas scandaleux. À quatre-vingt-quinze ans, on a vécu sa vie, et
quand on l’a vécue en s’efforçant de ne faire de mal à personne, il n’y a pas à
rougir de la quitter, ni à pleurer à l’idée qu’on l’a quittée.
Et puis c’est au tour du curé, qui a commencé ici, dans cette même paroisse,
plusieurs décennies auparavant, et qui en est parti, et qui est revenu, et qui
raconte avoir connu la défunte alors, et l’avoir retrouvée il y a quelques années,
avoir repris ses conversations avec elle comme si elles s’étaient interrompues la
veille. « Quand elle me parlait de sa mort, dit-il, je lui répondais : “Oh, quand
vous mourrez, il n’y aura rien d’autre à faire que de chanter Alléluia.” Alors,
chantons Alléluia. »
Puis le chantre se lève et se met au pupitre, et l’orgue retentit. Il lance un
premier psaume, et invite fidèles et non-croyants à reprendre en chœur les mots
qui s’affichent – tiens, j’ai jamais vu ça, c’est original – sur un écran installé près
de l’autel, au vu de tout le monde. Bon, tout le monde n’a pas toujours un livre
de messe sous la main, alors c’est une bonne idée. J’aime bien les psaumes qu’ils
ont choisis, surtout Le Seigneur est mon berger. Un jour, mon plus jeune fils m’a
dit que c’était le psaume favori des Américains, et qu’on le dit aux enterrements
dans tous les films.
Après, une des filles monte au pupitre, près du curé, et demande à l’assemblée
de prier pour ceux qui n’ont pas pu venir, et ceux qui sont déjà partis. Et le
chantre revient diriger le chant de l’assemblée, avec ses petits gestes doux de
chef de chœur, et ceux qu’il fait à la fin pour indiquer que c’est terminé, le geste
de replier un livre.
Une des petites-filles, jolie comme un cœur, monte sur l’estrade pour entonner
l’Ave Maria. Le curé lui donne une hostie, et je me demande avec malice si elle
saura chanter la bouche pleine. La pauvre, on lui en demande beaucoup, elle est
émue comme tout. Chanter comme ça, face à tous ces gens qui pleurent, dans
cette église immense… Mais sa voix est belle et ample, et elle emplit l’espace et
fait vibrer les larmes.
Enfin, c’est l’un des fils, le plus jeune, qui prend la parole. Il a écrit un long
texte, quatre pages entières, et pendant qu’il le lit, ce ne sont pas les visages qui
vibrent sous sa voix, mais les corps tout entiers. Il raconte sa petite maman, sa
vieille maman, très vieille et très maman, et la manière dont elle croquait ses
biscottes. Il évoque sa vie, et la grande famille qu’elle a élevée seule. Et sa voix
emplie d’énergie, d’un mélange de chagrin et de colère – pas contre la défunte,
non, mais contre les vivants et leur fâcheuse tendance à défaire ce qui a été
patiemment tissé, jour après jour, avec amour et simplicité – bref, sa voix tonne
dans le micro et se brise, mais se tient debout, comme elle aussi, elle s’est tenue
debout.
La cérémonie prend fin. Les arrière-petits-enfants trottent, leurs bougies à la
main, pour les déposer sur un coin de l’autel, où ils rappelleront la présence de la
disparue. Et les hommes et les femmes défilent devant le cercueil, et l’aspergent
d’eau bénite ou posent un baiser dessus. Et puis enfin la dépouille part vers sa
dernière demeure, et tandis que des bras la soulèvent et la portent hors de
l’église, tout le monde s’assemble autour de la famille, se salue, s’embrasse
chaleureusement, pas trop tristement, après tout, une vieille dame de quatre-
vingt-quinze ans qui part, c’est dans l’ordre des choses.
Et tandis qu’ils se séparent, je me dis doucement : s’il est vrai qu’on finit sa
vie comme on l’a vécue, tout compte fait, aujourd’hui, j’ai eu l’enterrement qui
me ressemblait.

LES LIVRES


À Michèle et Alain

Ceux qu’on a toujours refusé de lire pendant l’adolescence, et qui vous
saisissent à l’âge adulte.
Ceux qu’on a adoré lire, et qui ont vieilli, quand on les relit…
Ceux qu’on refuse d’acheter parce qu’on veut pas donner d’argent à ce type-
là !
Ceux dont on a tout oublié, sauf qu’on les a lus allongé(e) sur le lit, en
écoutant Rhapsody in Blue…
Ceux dont votre meilleur(e) ami(e) vous rebat les oreilles, et qu’il ou elle finit
par vous offrir, et que vous laissez traîner bien en évidence pour lui faire croire
que vous allez – bientôt – les lire.
Ceux qu’on a gardés pendant des années, et qu’on ne retrouve plus le jour où
on veut remettre la main dessus…
Ceux qu’on a jamais prêtés, et c’est pas demain la veille !
Ceux dont on veut se débarrasser, et on sait pas trop comment, alors on les
met dans des cartons, mais à qui va-t-on bien pouvoir les fourguer ?
Ceux qu’on a prêtés et qu’on ne nous a jamais rendus… et on passe son
temps, quand on va chez les copains, à regarder s’ils les ont pas sur leurs
étagères…
Ceux que des amis ont achetés un jour où l’auteur passait dans leur ville, et
qu’ils lui ont fait dédicacer spécialement pour vous.
Ceux dont on est le seul à connaître l’existence, au point qu’on se demande
parfois si on ne les a pas rêvés…
Ceux qui sont tombés en morceaux la première fois qu’on les a ouverts,
Ceux qui sont beaux, et qu’on a envie de montrer,
Ceux qu’on aperçoit dans le train, entre les mains d’une voyageuse,
Ceux autour desquels on tourne pendant des semaines,
Ceux qui n’étaient plus au catalogue depuis longtemps,
Ceux sur lesquels on jette un regard mitigé d’envie et de mépris,
Ceux qui sont écrits en français mal traduit de l’anglais,
Ceux qui portent des bandes rouges, plus larges que l’écharpe d’un maire,
Ceux qui ne font aucun bruit, et que personne ne voit,
Ceux qu’on a fabriqués de ses mains, ou presque, et dans lesquels on a mis
toute sa vie,
Ceux des gens qu’on connaît, et qu’on aime bien,
Ceux des gens qu’on ne connaît pas, et qu’on déteste – ou inversement.
Ceux qu’on garde pour plus tard, et qu’on empile sur la table de chevet,
Ceux qu’on aurait bien voulu écrire, mais un autre a eu l’idée avant…
Ceux qui ne sont pas encore écrits.
Ceux qui contiennent des mots, des sons, et des images…
Ceux qui sont magnifiques dans la tête, et paraissent dérisoires une fois sur le
papier.
Ceux qu’on a envie de déchirer, de brûler, de détruire, mais qui ne vous
lâchent pas…
Ceux qu’on écrit, ou qu’on lit, dans un état d’euphorie insensé.
Ceux qu’on a laissés derrière soi en partant.
Ceux qu’on a emportés dans un carton spécial, et qu’on ressort pour les ranger
sur les étagères du haut.
Ceux qu’on planque tout en bas, ou tout au fond.
Ceux qu’on laisse au fond du carton
Ceux qu’on a pris comme un voleur, pour que personne ne les prenne avant
nous, et qui, lorsqu’on les a saisis sur l’étagère, nous ont révélé un secret
Ceux qu’on dévore dans les couloirs du métro en essayant de ne pas se cogner
Ceux qu’on lit à haute voix dans la voiture pour qu’il reste éveillé
Ceux qu’on retire doucement de ses mains, quand elle s’est endormie.

DRÔLE D’HISTOIRE D’AMOUR


À Barbara

Eether, eyether, neether, neyether…
Let’s call the whole thing off…

Ce serait un film. Ça se passerait aujourd’hui, dans une grande ville
imaginaire nommée Brennes, une ville côtière, au climat doux et tempéré.

Voici les personnages.
Charlie a presque dix-huit ans. Il a quitté l’école à seize ans, il travaille dans
une librairie de quartier, tenue par un vieux libraire, Moïse. Charlie est très
grand. Il fait plus vieux que son âge. Le soir, il prend des cours par
correspondance pour passer son bac. Il a des parents très riches qu’il ne voit
jamais. Il n’a pas de petite amie, mais l’une des habituées de la librairie, Cécile,
seize ans, tourne autour de lui depuis plusieurs mois.
Anna a quarante-cinq ans. Elle est née en Allemagne. À l’âge de dix-huit ans,
alors qu’elle allait commencer médecine, elle est partie avec une troupe de
théâtre et elle a fait le tour du monde. Dix ans plus tard, elle est arrivée en
France, elle a fini médecine à la faculté de Brennes, et elle s’est installée en ville
dans un quartier populaire. Elle a un fils de vingt-cinq ans, qu’elle a eu avec un
de ses compagnons de théâtre. Chaque semaine, elle assure une consultation au
centre d’IVG du centre hospitalier de Brennes. Elle s’occupe souvent de
défavorisés, de migrants, d’étrangers. Elle vit seule.

Et voici leur histoire.
Cécile, qui tourne autour de Charlie depuis longtemps, l’invite à sortir avec
elle un soir, pour aller au cinéma, avec une bande de copains. Elle boit un peu
trop, et elle s’offre à Charlie, qui décline gentiment et s’en va. Le lendemain,
Charlie la voit débarquer en larmes dans la librairie. Elle a fini par passer la nuit
avec un des autres garçons de la bande, ils avaient trop bu, ils n’ont pas pris de
précautions. Elle vient lui demander de l’aide. Charlie, évidemment, est bien
embêté, mais il se souvient qu’une conseillère du centre de planification est
venue à la librairie déposer des dépliants et de l’info. Comme Cécile est
incapable d’y aller seule, Charlie l’emmène au centre à scooter.
Au centre de planification de l’hôpital, ils sont reçus par le docteur Anna
Palmer. Cécile insiste pour que Charlie soit présent pendant la consultation.
Anna croit que Charlie et Cécile sont ensemble, et Charlie ne la détrompe pas.
S’ensuit une conversation à double sens et un quiproquo sur la sexualité, les
préservatifs, les risques de maladies, les grossesses. Pendant la conversation,
Charlie n’arrête pas de regarder Anna, et Anna de regarder Charlie. Enfin, quand
je dis « pendant la conversation », je veux dire « pendant les pleurs de Cécile ».
Anna prescrit à Cécile une contraception d’urgence et propose de la revoir
quelques jours plus tard. En sortant, Cécile demande à Charlie pourquoi il n’a
pas dit qu’il n’était pas son jules. Et Charlie répond :
– Euh… parce que je pense qu’elle m’aurait pas cru, et ça aurait été humiliant
pour nous deux…
Et il fait comprendre à Cécile qu’il l’aime bien, mais qu’elle n’est pas son
genre.
– C’est quoi ton genre ? demande Cécile.
Charlie ne répond pas. Il pense à Anna, et puis secoue la tête en se disant
« Pfff, t’es fou, mon vieux. »
Anna rentre chez elle. Son associé, Jacques, sonne à sa porte. Il a bu. Jacques
est homosexuel mais fraîchement sorti du placard, il est séparé de sa femme et
ne voit pas ses enfants autant qu’il le voudrait. Il est complètement saoul, il
s’épanche et il interpelle Anna :
– Je ne comprends pas que tu vives seule ! Une femme aussi belle que toi !
T’aurais pu avoir tous les hommes que tu voulais !
– J’ai eu tous les hommes que je voulais avoir, dit Anna, sauf…
– Sauf ?
– Sauf un homme que j’aurais voulu garder.
– Et ça existe, un homme comme ça ?
– Peut-être, répond-elle après un long silence. Elle pense à Charlie, et puis elle
secoue la tête. « Ça existe peut-être, pense-t-elle, mais il ne voudra pas de moi. »

Anna et Charlie pensent l’un à l’autre sans arrêt. Il y aurait une longue
séquence où on les verrait se chercher des yeux dans la rue, ou à la librairie, ou à
l’hôpital, ou dans la salle d’attente. Enfin dans les endroits les plus
improbables… Où on les verrait imaginer qu’ils se reconnaissent dans une
personne inconnue… Et pendant la séquence, ils se croiseraient dans la rue sans
se voir.

Quinze jours plus tard, la librairie accueille une conférence sur la
contraception. Charlie et Moïse préparent le lieu. Cécile leur donne un coup de
main. Le soir, il y a beaucoup de monde, le débat est animé. Du fond de la pièce,
Charlie voit Anna se lever et prendre la parole. Elle a changé de coiffure, elle n’a
évidemment plus de blouse blanche, elle est belle.
Pendant qu’elle s’adresse à la salle, elle aperçoit Charlie.

Après la rencontre, le conférencier, les libraires et les membres du centre de
planification local – dont Anna fait partie – vont dîner tous ensemble. Charlie
s’assied en face d’Anna. Étonnée que Cécile ne l’accompagne pas, Anna se
méprend en pensant que Charlie vient de la larguer. Du coup, elle se comporte de
manière très agressive. Et la conversation démarre sur les dangers de la sexualité
pour les adolescentes. « Mais pour les adultes, c’est pire ! » renchérit Charlie.
« Les adultes, il n’y a personne pour leur dire ce qu’il ne faut pas faire ! » Et
allons-y sur le manque de sincérité des hommes, et allons donc sur les
inhibitions des femmes, et j’t’en foutrais des interdits sur l’expression des
sentiments, et j’te rappelle l’obscurantisme médical. Etc., etc. Bref, une dispute
amoureuse.
Anna est de plus en plus agressive, Charlie finit par le prendre comme un jeu,
ils ne cessent de se lancer des piques. À la fin du repas, il se lève pour aller
payer. Pendant ce temps-là, une des personnes présentes remarque : « Il est
drôlement autonome, Charlie, hein, pour un garçon de son âge, très
responsable ! » Et Moïse répond : « Ouais, ouais, un peu trop, peut-être, hein. Ça
l’isole. Il trouve que les filles de son âge sont plutôt immatures. Tiens, regarde,
l’autre jour, une fille amoureuse de lui est venue pleurer dans ses bras parce
qu’elle avait couché la veille avec n’importe qui, et qu’est-ce qu’il a fait ? Il en a
profité ? J’t’en fiche ! Il l’a accompagnée chez le médecin, l’imbécile ! »
En entendant Moïse dire ça, Anna sent bien sûr sa colère s’évanouir, et
lorsqu’ils sortent du restaurant, elle laisse Charlie la raccompagner. Ils habitent
tous les deux dans le même quartier. Charlie a très envie de la prendre dans ses
bras… et réciproquement. Mais ils ne font rien.
Au moment où elle lui dit bonsoir, et se retourne, pour entrer dans son
immeuble, ils se prennent par la main, et ils ne se lâchent plus.

Là, on n’en est encore qu’au premier quart du film ! La suite raconte comment
Anna et Charlie, devenus amants, font face aux réactions de leurs proches, le fils
d’Anna, les parents de Charlie – il va être amené à les revoir –, Cécile, Moïse,
l’équipe du centre de planification, Jacques et Geneviève, les médecins associés
d’Anna, etc. Bref : comment ce drôle de couple fout un joyeux bordel dans une
petite communauté qui se croyait ouverte, et qui est tout de même
pleinepleinepleine de très gros préjugés.

Ce serait une comédie romantique légère, mais pas dénuée de gravité. Elle ne
finirait pas de manière tragique, mais ouverte. Et le ton serait absolument
anticonformiste. Enfin, j’espère que le film serait comme ça. Je crois vraiment
que ça pourrait faire un bon film. Et comme je suis raisonnablement certain
qu’on n’en fera jamais un film, je peux continuer à en rêver…
Tant que nous les portons en nous, nos histoires d’amour, réelles ou
imaginaires, restent magnifiques.

COMMENT L’AMOUR A CONQUIS LA TERRE


À Isaac Asimov

– Grand-père ! Grand-Père !
Le grand-père ouvre un œil et se gratte le menton. L’une de ses petites-filles se
dresse devant lui dans la chaleur de l’été. Elle tient deux de ses petits camarades
par la main. Un garçon à droite, une fille à gauche.
– Grand-père, raconte-nous une histoire !
Le grand-père sourit. Il n’a pas fini sa sieste, mais il aime beaucoup sa petite-
fille. Il se gratte le sommet du crâne.
– Une histoire, ma petite fille, quel genre d’histoire ?
– Une histoire d’avant, tu sais, une histoire des temps anciens.
Le grand-père réfléchit.
– Je ne te les ai pas toutes racontées mille fois, déjà ?
– Si, si, mais ça ne fait rien, je les aime toutes beaucoup, et mes amis ne les
connaissent pas. Allez, grand-père !
Le grand-père regarde le ciel. L’après-midi est déjà bien entamée. Il se
redresse contre l’arbre sous lequel il s’était allongé pour dormir. Autour de lui, à
l’ombre des grandes frondaisons, les enfants courent. Çà et là, dans le grand
parc, des adultes dorment, ou jouent, ou bavardent, ou rient, ou se bécotent, ou
se serrent amoureusement l’un contre l’autre.
Sa petite fille s’est assise devant lui sans lâcher la main de ses deux
camarades, et d’autres enfants se sont approchés et s’asseyent autour d’eux.
– Oui, oui, grand-père, une histoire d’il y a longtemps, tu sais. Il n’y a que toi
qui les racontes comme ça.
Le grand-père bâille et s’étire.
– Mmmhh… Il y en a tant, je sais pas laquelle choisir…
– Raconte-nous comment l’amour a conquis la Terre.
– Oui, oui !! crient les enfants, qui à présent grimpent les uns sur les autres
autour de lui.
Le grand-père sourit, ferme les yeux, et soupire.
– Il était une fois, il y a très très longtemps, un homme très très croyant qu’on
appelait professeur Méthée.
– Ça veut dire quoi, croyant ? demande un enfant.
– Ça veut dire qu’il croyait en un être suprême qui contrôle tout.
– Ouah, c’est cool, ça !
– Tais-toi donc, laisse-nous écouter l’histoire !
Le grand-père se racle la gorge.
– Bon. Je disais donc : le professeur Méthée croyait en un Être suprême, un
Dieu appelé Science. Il y croyait si fort qu’il était devenu savant. C’est le nom
que l’on donnait alors aux prêtres du Dieu Science.
Un des enfants lève la main, probablement pour demander ce qu’est un prêtre,
mais sa voisine le fait taire d’un petit baiser sur la bouche, et lui murmure
quelque chose à l’oreille, tandis que le grand-père poursuit.
– Et en tant que prêtre du Dieu Science, le savant professeur Méthée se faisait
un point d’honneur de le vénérer, de répandre ses enseignements, et de chercher
à comprendre, chaque jour un peu mieux, les méandres de l’univers. Il avait
humblement choisi de s’intéresser à un domaine bien précis, celui de la vie
humaine, et plus particulièrement à un aspect de la vie humaine qui le
préoccupait plus que tous les autres, l’amour.
– Ah, l’amour ! soupirent les enfants.
– Oui, l’amour qui nous fait naître, l’amour qui nous fait grandir, l’amour que
nous partageons et qui nous emplit. L’amour qui nous permet de vivre une
longue vie paisible.
Les yeux brillants, les enfants se font des bisous dans le cou, sur le front, sur
le nez, sur la bouche, se mettent les mains partout, et rient silencieusement,
tandis que le grand-père se gratte le bout du nez et poursuit.
– Car à cette époque lointaine, l’amour n’était pas tout-puissant sur Terre. Il
avait une ennemie terrible qui s’appelait la haine. Et elle ravageait tout sur son
passage. Elle poussait les hommes à se disputer…
– Hoooo, murmurent les enfants…
– À se lancer des insultes…
– Hoooo, murmurent les enfants…
– À se donner des coups…
– Hoooo, murmurent les enfants…
– À se battre pour la moindre chose…
– Hoooo, murmurent les enfants…
– Et même parfois à s’entre-tuer.
– Hooo ! s’écrient les enfants. Et certains se mettent à pleurer. Et les plus
grands serrent les plus petits contre eux et leur posent des baisers sur le front et
sur le nez et sur la bouche pour les rassurer, tandis que le grand-père poursuit.
– Le professeur Méthée voyageait beaucoup, et au cours de ses voyages, il
avait découvert qu’un peuple de la Terre ne connaissait pas la haine. Ce peuple,
murmure le grand-père, en faisant une pause, pour laisser planer le suspense et
lire malicieusement l’attente impatiente dans les yeux des enfants… c’était les
Bonobos.
– Je le savais ! s’écrie un petit garçon, mais avant qu’il ait pu en dire plus,
douze mains l’immobilisent au sol pour le faire taire.
– Les grands singes Bonobos étaient les êtres les plus pacifiques de la Terre.
Ils ne connaissaient ni les disputes, ni l’envie, ni la colère. Ils ne connaissaient
que l’amour. Ils passaient leurs journées au soleil, à partager leur nourriture, à se
frotter le museau et le sexe les uns contre les autres, à dormir et à jouer, à rire et
à s’aimer dans la paix la plus absolue.
Et en les voyant vivre, le professeur Méthée s’était mis à penser que les
Bonobos étaient immunisés contre la haine. Or, 98 % du bagage génétique des
Bonobos était exactement le même que celui des humains. Il pensa donc que le
gène qui protégeait contre la haine se trouvait parmi les 2 % restants.
Alors le professeur Méthée mit au point une nanomachine électronique, plus
petite qu’un chromosome, et se l’injecta dans les veines. Et la nanomachine alla
répertorier ses gènes humains. Et puis il injecta une nanomachine à un Bonobo
de ses amis, et elle alla répertorier les gènes bonobos. Et il les compara. Et après
de très, très longues années de recherches…
– Oui ? Oui ? demandent les enfants
– Il vit la lumière, et découvrit le gène de l’amour universel.
– Aaaah… font les enfants.
– Il décida bien sûr de donner le gène de l’amour aux hommes. Et comme il
était très très savant, le professeur Méthée sut tout de suite comment il fallait
faire. Il greffa le gène de l’amour universel sur un virus, un virus transmissible
par l’amour, et l’injecta à de nombreux humains autour de lui, pour qu’ils le
partagent en s’aimant. Et comme il était reconnaissant aux Bonobos, il greffa un
gène humain sur un autre virus, et l’injecta aux Bonobos, qui à leur tour le
partagèrent en s’aimant.
– Comme c’est beau !!! murmurent les enfants en se bécotant à qui mieux
mieux.
– Chut ! dit la petite fille, c’est pas fini !
– Le professeur Méthée était un homme bon et juste, poursuit le grand-père
avec un soupir, mais malheureusement très naïf. Malgré toute sa science, il
ignorait combien la haine est difficile à vaincre. Il croyait que transmettre
l’amour aux hommes pourrait suffire à leur montrer la lumière, mais il était déjà
trop tard. Avant que l’amour n’ait eu le temps de se répandre, la haine l’emporta,
et les hommes finirent par s’entre-tuer, et par disparaître de la planète.
– Oooooh… font les enfants.
– … Et c’est ainsi que les Bonobos purent tranquillement se multiplier sur la
Terre, y prendre la place des humains, et y répandre l’amour et la paix.
– Aaaaaaaah ! font les enfants.
Le grand-père se met à rire aux éclats, et les enfants eux aussi se mettent à
rire. Et tous les adultes allongés alentour se mettent à rire, en se faisant des
bisous partout, en se frottant les uns contre les autres.
– Mais dis-moi, grand-père, dit la petite fille, qu’est-ce que le professeur
Méthée a transmis aux Bonobos ?
– Il leur a transmis juste ce qu’il fallait pour apprécier le don inné de l’amour
que leur avait légué la nature et pour le faire croître et multiplier. Il leur a
transmis une chose dont les humains, malgré toute leur science, n’avaient jamais
su se servir…
Une lumière bienveillante luit dans les yeux du grand-père.
– Il leur a donné la conscience.

MES HÉROS


À John Kanigher et Joe Kubert,
À Gardner Fox et Carmine Infantino

Je suis né en 1955 et, comme beaucoup de jeunes Français de ma génération,
j’ai grandi avec la bande dessinée américaine. Celle des comics et des super-
héros. Mais, aussi curieux que ça puisse paraître, je ne me suis jamais vraiment
identifié aux super-héros. Je veux dire que je n’ai jamais rêvé d’avoir des
pouvoirs hors du commun. Le super-héros dont je me suis toujours senti le plus
proche, c’est Batman… qui n’a pas de super-pouvoirs, mais qui met tout ce qu’il
a – son argent, puisqu’il est milliardaire, son intelligence pratique (il est
inventeur) et son corps surentraîné – au service de la lutte contre le mal.
Seulement, Batman est tout de même un héros très sombre. Lorsqu’il retourne
à la Batcave, il ne prend même pas le temps de retirer son costume et se met à
chercher la solution d’une énigme dans ses ordinateurs et sous ses microscopes.
Moi, je voulais bien être un héros, mais avoir un chez-moi, une famille, des
enfants vers qui retourner. Pas forcément pour me mettre les pieds dans mes
pantoufles et fumer la pipe en lisant le journal, mais pour être un peu au calme
après la tempête.
Super-héros à temps partiel, ça m’aurait bien convenu.
À la réflexion, les héros de BD qui m’ont le plus marqué, dans l’enfance et à
l’adolescence, sont les personnages anonymes d’histoires courtes publiées dans
des magazines bon marché aux titres évocateurs. Sidéral, Aventures fiction ou
Météor reprenaient évidemment des histoires fantastiques ou de science-fiction.
À l’opposé, et comme son nom ne l’indique pas, Big Boss publiait des récits de
guerre. J’aimais beaucoup les uns et les autres, parce que c’étaient au fond des
nouvelles dessinées, qui mettaient des personnages ordinaires – parfois des héros
récurrents – dans des situations extraordinaires. Mais ces personnages et ces
héros n’étaient jamais à proprement parler des super-héros.

Dans les histoires de guerre, c’étaient des fantassins anonymes qui se
retrouvaient en position difficile et tentaient de s’en sortir en mettant à profit –
souvent avec humour – ce qu’ils avaient appris dans le civil. Je me souviens de
deux histoires en particulier. Dans la première, un soldat armé d’un bazooka se
trouvait face à un tank et c’est le souvenir des parties de lancer de fer à cheval
(avec son père, avec ses copains) qui lui donnait la force et la concentration pour
démolir le Tigre nazi qui menaçait de décimer son unité.
Dans la seconde, un pilote de chasse râlait parce que les commentaires
incessants de son copilote, installé derrière lui, lui rappelaient fâcheusement
l’époque où il emmenait sa famille en voiture et où sa belle-mère lui disait sans
arrêt quand il fallait mettre son clignotant ou à quel croisement tourner.
Les histoires de science-fiction, elles aussi, mêlaient la vie quotidienne aux
aventures de leurs protagonistes. Je me souviens en particulier d’un personnage
qui s’appelait le Taxi de l’espace, à qui il arrivait des trucs pas possibles chaque
fois qu’il embarquait un passager vers une autre planète dans son taxi volant
carrossé comme une voiture américaine des années 1950. Son scaphandre spatial
était fait d’une simple bulle de verre posée sur sa tête… et bien entendu il portait
une casquette de taxi dessous !
J’avais trois personnages préférés, à l’époque. D’abord le sergent Rock, qui
guide obstinément son unité, Easy Company – la compagnie « pépère » comme
disait la VF – à travers l’Europe en guerre, juste après le débarquement. Ce
héros-là avait les pieds sur terre à plus d’un titre car il avait charge d’âmes : il ne
lâchait pas le morceau tant qu’il n’avait pas tiré ses hommes du mauvais pas où
les Allemands les faisaient invariablement tomber. Et même quand il était séparé
de sa patrouille, il finissait toujours par la retrouver.
Frank Rock était célibataire mais croisait périodiquement Mlle Marie, une
jeune et jolie résistante française à la taille de guêpe et au chemisier serré,
toujours coiffée d’un béret. Il la traitait de manière paternelle, mais comme elle
était bien plus mûre que son âge, j’espérais secrètement qu’il finirait par
l’épouser après la guerre. Comme son nom l’indique, Rock était un type solide.
Un père adoptif pour temps de galère. On sentait qu’il ne vous laissera jamais
tomber.

Mon deuxième héros de l’époque était le baron von Hammer, un aviateur
allemand de 14-18. Dans son biplan de bois et de toile, von Hammer combattait
toujours de manière chevaleresque, saluait les avions français ou canadiens qu’il
avait abattus lorsqu’ils tombaient au sol en flammes, il ne tirait jamais sur un
ennemi désarmé et il allait jusqu’à recueillir les dernières paroles de ses
adversaires gisant contre la carlingue de leur appareil planté au milieu du boueux
champ de bataille.
Le plus étonnant, c’est que von Hammer – que ses propres hommes
considéraient comme un bourreau sans âme – arpentait les cieux parce qu’il y
était contraint, mais détestait la guerre. Désabusé et misanthrope, il ne frayait pas
avec les autres aviateurs, son seul ami était un loup, qui venait trotter près de lui
quand il allait se promener la nuit dans la Forêt-Noire, et la seule présence
féminine dans ces histoires d’hommes était une infirmière blonde avec laquelle il
entretenait une relation aussi brève qu’impossible.

Mon troisième héros était un aventurier de l’espace. Il se nommait Adam
Strange. Anthropologue vivant au XXe siècle, il est un jour happé par le rayon
Zêta et catapulté dans une autre galaxie, sur la planète Rann. Là, il fait la
connaissance – et tombe mutuellement amoureux – d’une intrépide jeune femme
brune prénommée Alanna. Ensemble, ils luttent contre des monstres spatiaux,
préviennent des catastrophes planétaires et font échouer des complots
galactiques. À la fin de chacune de leurs aventures, ils se retrouvent enlacés au
clair des deux lunes de Rann – mais le rayon Zêta renvoie impitoyablement
Adam sur la planète Terre, jusqu’au prochain épisode.

Depuis quelques années, l’éditeur américain DC réédite les aventures de ces
héros de papier, et je les relis avec autant de délices qu’il y a quarante ans. En les
redécouvrant, j’ai compris ce qui m’attirait chez ces personnages et ce que leurs
aventures imaginaires ont inscrit en moi pendant l’enfance. Quand je fais mon
boulot de père de famille nombreuse, je sens le sergent Rock sourire derrière
mon épaule. Quand je fais mon boulot de médecin, c’est la gravité et le respect
du baron von Hammer qui me viennent en aide face à l’absurdité de la vie
humaine.
Et, chaque fois que je m’installe devant mon écran pour écrire, je suis Adam
Strange : il me suffit de surfer sur le web, de me poser en un point bien précis de
mon atmosphère intérieure, et Whooosh ! le rayon Zêta m’emporte vers ma chère
Alanna.


Post-Scriptum de 2020 : Je suis tellement attaché à ces figures qu’en 2016, je
les ai faits apparaître dans Abraham et Fils et Les Histoires de Franz sous les
traits de personnages de chair et de sang. Quand j’étais enfant, ils faisaient partie
de mon univers mental. Aujourd’hui, ils sont des acteurs de mon univers
romanesques.

LE REMPLAÇANT


À Édouard K.

Le train était bondé, bien entendu. Un lendemain de week-end prolongé, un de
ces week-ends comme on les affectionne en France, et qui tous les mois de mai
mettent le pays en léthargie et les affaires courantes au point mort, en attendant
l’été. Un de ces week-ends où tout cesse de fonctionner sauf le tourisme.

*
J’avais demandé :
– Pourquoi ce jour-là ?
– Parce qu’il y aura du monde, et sur un quai de gare personne ne fera
attention à vous, m’avait-on répondu.
– C’est plus compliqué que ce que j’ai fait pour vous jusqu’ici, avais-je
remarqué.
– Vous pouvez refuser : je ne vous ai encore donné aucune indication.
– Ouais, mais j’ai besoin du fric. Je veux le double du tarif habituel. Les deux
tiers à la commande.
Je ne lui ai pas dit que j’en avais marre. Que j’avais envie de raccrocher. Mais
que, pour ça, j’avais mis de côté tout le fric de mes contrats précédents. Et
qu’une fois celui-ci rempli, j’en aurais assez pour disparaître. Partir. Ailleurs. Je
ne sais où. Quelque part où je pourrais m’installer et… faire quelque chose de
ma vie.
Mon correspondant a réfléchi, pas très longtemps. J’étais le seul à pouvoir
faire ce boulot, et il le savait.
– C’est d’accord.
– Quand est-ce que je reçois les informations ?
– Elles partent sur-le-champ. Sur quel compte, le virement ?
– Je vous envoie le numéro par pigeon voyageur.
Il a ri, j’ai raccroché.
*
J’ai reçu les informations le lendemain par le canal habituel. Comme je
n’avais que trois semaines devant moi, je m’y suis mis tout de suite. Comme
d’habitude, mon employeur avait bien fait les choses. Tout le dossier tenait sur
une clé USB. Images, son, textes et documents scannés, toute la vie d’un homme
en un peu moins de deux gigaoctets.
Ce qui m’a facilité la tâche, ce sont évidemment les textes autobiographiques
du bonhomme. Même s’il n’avait pas raconté toute la vérité, ces textes-là
représentaient sa vérité officielle, celle qu’il avait voulu donner à connaître à
tout le monde. Alors, bien sûr, je les ai mémorisés en priorité.
Ensuite, je suis passé aux interviews, aux articles et aux documents
personnels : les courriers publics et privés, les e-mails collectifs et les
discussions en ligne officielles ou intimes.
Il y avait beaucoup de correspondance, la plupart avec des amis qui se
confiaient à lui. Et deux correspondances très intimes avec des femmes avec qui
il ne vivait pas. Ce type-là m’avait l’air en bonne santé malgré son âge. Il avait
dix ans de plus que moi, et je ne voyais pas bien comment il se débrouillait pour
assumer trois boulots, jouer les époux et père de famille modèles et jongler avec
deux petites amies qui avaient l’air d’être beaucoup plus que ça.
Au bout d’une semaine, j’avais dessiné son profil. Médecin depuis plus de
vingt-cinq ans, écrivain depuis l’enfance, il s’était mis à rencontrer le succès
quelques années auparavant, avec un best-seller dont j’oublie le titre. Il s’était
marié deux fois, il avait eu une tripotée d’enfants, publié une soixantaine de
bouquins, et il avait une très grande gueule. On n’imagine pas à quel point la
parole d’un homme seul peut avoir de l’impact sur les consommateurs. Ses
textes et ses prises de position avaient fini par influer sur le profil de vente de
certains produits, par gêner considérablement certains industriels. C’est pour ça
que mon employeur avait été contacté.
Il ne s’agissait pas de le faire taire, bien sûr, ça aurait été trop spectaculaire,
mais de l’amener à infléchir son discours dans la « bonne » direction. On avait
d’abord essayé de l’atteindre par l’intermédiaire de ses femmes, mais ça n’avait
pas marché. Elles avaient toutes du caractère et aucune ne semblait donner prise
aux manipulations.
Il n’avait pas non plus été possible de l’acheter, et les menaces semblaient le
laisser froid. Il n’y avait qu’un moyen de le neutraliser. C’est là que j’entrais en
scène.
Me faire sa tête n’a pas été très difficile. J’ai la même carrure que lui, je savais
qu’en trois semaines, avec le régime approprié, je pouvais prendre les dix kilos
qui me manquaient. Après, il m’a suffi de quelques injections de silicone aux
endroits appropriés du visage pour compléter l’illusion. De toute manière, je
n’avais pas besoin de pousser la ressemblance trop loin. Il suffisait qu’on me
prenne pour lui pendant quelques heures. Mon employeur avait été très clair :
pas question que je couche avec l’une de ses chéries. Ça ne m’aurait pas déplu,
mais je sais d’expérience que les femmes repèrent vite ce genre de substitution.
On peut imiter la voix et l’apparence d’un homme, on peut même à la rigueur et
à grands frais reproduire ses cicatrices et ses grains de beauté les mieux placés,
mais on ne peut imiter ni son odeur ni la manière qu’il a de tenir une femme ou
de l’embrasser. Il n’était donc pas question que je prenne le risque.
Heureusement, le profil du bonhomme allait me permettre d’éviter ça. Tiraillé
entre ses activités multiples et ses femmes, il avait mis au point toute une série
de stratégies pour être constamment introuvable. Le service de documentation de
mon employeur m’en avait dressé la liste. Il avait inventé une douzaine
d’excuses, toutes parfaitement crédibles, pour ne plus être joignable pendant
quatre à six heures. Il s’était d’ailleurs éclipsé à plusieurs reprises au cours des
semaines qui précédaient l’opération. J’ai d’abord cru qu’il se tapait une
nouvelle petite amie, mais non. D’après les rapports de surveillance, il
s’enfermait seul dans un appartement sous-loué à l’ami d’un ami. Ce qu’il y
faisait, impossible à dire.
Le moment choisi pour l’opération se situait pendant les derniers jours de mai.
Un lundi après-midi, il devait quitter son domicile, monter dans un train pour
Paris et prendre le métro jusqu’à Issy-les-Moulineaux pour l’enregistrement
d’une chronique radio. Juste après, il devait passer la soirée avec un groupe
d’auteurs qui préparaient un ouvrage collectif. Et le lendemain matin, aux
aurores, il était invité à s’exprimer devant la commission chargée de rédiger le
code d’éthique de l’industrie du médicament. C’est cette intervention qui
préoccupait les clients de mon employeur. Ils redoutaient beaucoup la puissance
de conviction du bonhomme sur les membres de la commission.
Il me fallait opérer entre le moment où il monterait dans le train et son arrivée
à la commission d’éthique le lendemain matin. Pas question d’opérer la
substitution le soir, ses petites amies étaient invitées à la soirée, elles allaient le
tenir à l’œil, pendant et après. Il ne serait pas non plus possible de l’approcher
pendant ou après la séance d’enregistrement de l’après-midi, quelqu’un devait
venir le chercher pour l’accompagner à cette même soirée. Il n’y avait donc
qu’une seule possibilité : opérer dans le train. Le voyage durait un peu moins
d’une heure, j’avais juste le temps.
Je l’ai repéré dès son arrivée sur le quai. Je l’ai observé soigneusement, pour
bien reproduire ses attitudes, sa façon de déambuler de long en large en
regardant le sol. Et puis quand il est monté dans le train je l’ai suivi. Il monte
toujours dans la voiture-bar et s’installe à une table pour travailler. Sans attendre
qu’il ait sorti ses affaires de son sac, je lui ai demandé son billet. Voyant que je
portais un costume de contrôleur, il me l’a tendu sans même prendre la peine de
me dévisager. Je lui ai demandé de me suivre dans la guérite de service et j’ai
tourné les talons. Surpris, il m’a suivi sans un mot. Je l’ai fait entrer, j’ai refermé
la porte derrière moi, et j’ai sorti la seringue de tranquillisant en disant : « Je suis
désolé. » Je l’ai entendu soupirer et répondre : « Moi aussi. » On aurait dit qu’il
m’attendait.
Nous nous sommes regardés en silence. Il a souri. Avec ma seringue à la main
je me suis senti bête : il tenait un pistolet automatique braqué sur mon nombril.

*
En descendant du train, j’ai pris le métro direction Mairie d’Issy pour me
rendre au studio d’enregistrement. Une fois arrivé dans les locaux d’Arte Radio,
j’ai salué Thomas, Jeanne, Christophe, Silvain – j’avais vu leur photo, j’avais
mémorisé leurs noms, je savais pourquoi il… enfin, pourquoi JE venais là. Ils
m’ont fait entrer, ils m’ont demandé comment j’allais, m’ont parlé d’un projet
qu’ils voulaient me proposer, est-ce que j’étais partant ? J’ai répondu Oui,
pourquoi pas, il faut voir… Et puis je suis entré dans le studio, j’ai posé son…
mon sac sur une chaise, j’ai sorti le texte que je devais lire, je me suis assis et,
pendant que je faisais mine de me concentrer sur mes feuilles, ils sont sortis et
ont refermé la porte derrière eux.
À présent, je suis seul dans le studio, face au micro. De l’autre côté de la vitre,
dans la cabine technique, Christophe fait ses réglages.
– Tu m’entends ? Tu peux me faire un petit essai de micro ?
Je prends une grande inspiration.
– Je m’appelle Martin Winckler, je suis abonné au gaz, à l’électricité et au
câble…
Il a souri et hoché la tête.
– Parfait ! Quand tu veux…
J’ai regardé les diodes rouges égrener les secondes sur l’horloge murale…

*
En voyant le canon de son arme, j’ai bien cru que ma dernière heure était
arrivée. Alors que tout ne faisait que commencer… Pas comme je l’avais prévu,
mais dans ce métier, il faut savoir s’adapter, et improviser. Simplement, je
n’avais pas prévu que je devrais improviser autant.
Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il avait bien préparé son coup. Pas
étonnant qu’il ait donné du fil à retordre à mes commanditaires : il a même
anticipé leur manœuvre. Ses horaires, ses déplacements étaient organisés,
minutés à dessein. Il avait prévu qu’on essaierait probablement de lui faire un
mauvais coup pendant un de ses voyages en train. Et cela faisait des mois qu’il
attendait que je lui tombe tout cuit entre les pattes. Quel type infernal !
Quand il m’a fait son incroyable proposition, je n’en ai pas cru mes oreilles. Je
suis resté bouche bée pendant un long moment puis j’ai murmuré :
– Vous êtes fou… Et qu’est-ce qui vous fait croire que je vais accepter ?
– Vous êtes comme moi, vous voulez changer de vie. Et nous avons chacun
quelque chose que l’autre n’a pas. Vous êtes sans attaches, j’ai une image…
Non, ne protestez pas ! Pour passer son temps à incarner les autres, il faut être
sérieusement en quête d’image. Je vous cède la mienne, qui n’est pas trop
mauvaise, en échange de votre liberté, dont vous n’avez que faire. Je suis sûr que
nous saurons tous les deux en faire bon usage… Vous aviez pour contrat de
prendre ma place pendant quelques heures. Ce contrat, je vous propose de le
prolonger.
J’ai levé les yeux au ciel.
– Et vos bouquins ? Je vais pas les écrire pour vous !
– L’internet n’est pas fait pour les chiens. Je vous enverrai les manuscrits, et
vous irez les remettre à mes… à vos éditeurs après les avoir lus. Vous
comprenez, je veux pouvoir écrire tranquillement. Le paradoxe, c’est que je ne
peux plus le faire en étant… si entouré.
Il a baissé la tête et ri silencieusement.
– C’est terrible à dire, mais je les aime toutes les trois. Seulement je ne peux
pas vivre ainsi et écrire. C’est épuisant. Il fallait que je fasse un choix. Et comme
elles ne me laissent pas choisir entre elles…
– Que voulez-vous dire ?
– Ce sont des femmes intelligentes. Au fil des mois, elles ont très bien
compris que je me… partage. Et elles préfèrent m’avoir pleinement une partie du
temps plutôt que risquer de ne plus m’avoir du tout en m’obligeant à choisir…
– Et vous pensez qu’elles ne se rendront compte de rien ?
– Je n’en ai aucune idée. Mais si quelqu’un peut se faire passer pour moi, c’est
vous. Vous êtes l’un des meilleurs… Eh oui ! Moi aussi j’ai étudié votre
dossier… pendant que vous assimiliez le mien… D’ailleurs, vous avez réussi à
capturer ma voix. C’est l’essentiel. C’est de ma voix qu’elles sont tombées
amoureuses, vous savez…
Il m’a bien semblé le voir rougir. Il m’a tendu son sac à dos.
– Vous trouverez tout dans le disque dur du portable… (Il m’a donné le mot de
passe…) Ce qu’elles aiment et ce qu’elles détestent. En public et en privé, leurs
expressions favorites, le prénom de leur coiffeur, la taille des vêtements de leur
meilleure amie… Vous trouverez aussi une cartographie de mes grains de beauté
et l’adresse d’un… artiste, qui effacera les vôtres et vous greffera un simulacre
des miens. Dans trois mois, vous direz que ces grains de beauté vous inquiètent,
et vous irez vous les faire retirer, « par prudence ». Elles vous en sauront gré : ça
rassure les femmes que leurs hommes se soignent.
– Vous avez vraiment tout prévu…
Il a secoué la tête d’un air désabusé.
– J’ai du métier…

*
Je regarde les diodes rouges égrener les secondes sur l’horloge murale…
Dans ma poche de poitrine, le téléphone mobile qu’il m’a donné tout à l’heure
se met à vibrer. J’examine l’écran. C’est un texto… Damn ! Elles ne vont pas
déjà commencer à me…
« Soyez doux. Soyez gentil… »
C’est la dernière chose qu’il m’a dite, lorsqu’il m’a tendu la main avant qu’on
se sépare. Ça m’a fait rigoler, mais maintenant je comprends ce qu’il voulait
dire.
O.K. O.K. Je serai gentil. Après l’enregistrement.
J’éteins le mobile.
D’ailleurs, il a raison. Quand on incarne quelqu’un, l’essentiel, ce n’est pas le
visage, c’est la voix. C’est la voix qui dit ce que nous sommes, nos sentiments,
nos colères, nos désespoirs, notre amour. La voix, c’est tout. Sa voix, je l’ai
beaucoup travaillée, grâce à toutes les émissions de radio qu’il a enregistrées. Et
cet après-midi, j’ai pu vérifier que je l’ai bien en bouche. Dans le train, une de
ses femmes l’a appelé. Quand il a vu le nom de la correspondante s’afficher, il
m’a tranquillement tendu le téléphone. Sans réfléchir, je l’ai pris et j’ai répondu.
Et quand sa voix est sortie de mes lèvres, j’ai lu dans ses yeux qu’il avait raison.
Quand la voix fait illusion, tout le reste fait illusion aussi. On y croit les yeux
fermés.
Je ferme les yeux, je souffle un grand coup, j’examine une dernière fois les
phrases dactylographiées. Je regarde l’horloge, puis la cabine. Derrière sa vitre,
Christophe me sourit.
Cette fois, c’est à moi.

LA MAISON MOLIÈRE


À Richard Powers

Ce serait un roman – j’imagine un roman mais ça pourrait très bien être un
thriller ou un film d’aventures comme ceux que j’aimais quand j’étais gamin : un
pot-pourri de L’Homme de Rio, La Mort aux trousses et Pas de lauriers pour les
tueurs, un très bon film pas très connu, avec Paul Newman et Edward G.
Robinson.
D’habitude, dans mes romans, les personnages principaux sont toujours des
médecins, mais là, il n’y en aurait pas. Mais alors, pas du tout1.
Charly Legrand (ce patronyme est censé suggérer de manière subliminale que
le personnage a la carrure et le charme de Cary Grant…) est citoyen canadien,
francophile et professeur de littérature française à Victoria, en Colombie-
Britannique. Sa spécialité : les supercheries littéraires, les duos d’écrivains, les
textes apocryphes, les prête-noms, les pseudos… Bref, toutes les situations
littéraires dans lesquelles on ne sait pas très bien qui a écrit.
Il s’intéresse à la théorie selon laquelle Corneille aurait écrit certaines pièces
de Molière mais, comme la plupart des universitaires français, il pense que c’est
un canular lancé par l’écrivain Pierre Louÿs au début du XXe siècle et repris
ensuite par une poignée d’illuminés.
Un jour, lors d’un congrès de littérature internationale à Toronto, Charly
rencontre une jeune femme venue présenter un livre inédit écrit par son père, lui-
même spécialiste de Molière et de Corneille. L’ouvrage est un essai historique
solidement étayé d’arguments bibliographiques, historiques, linguistiques et
littéraires démontrant que Molière était un grand producteur de spectacles – le
Jérôme Savary de Louis XIV, en quelque sorte – mais qu’il n’a jamais écrit une
ligne des pièces qu’on lui attribue : il produisait des farces empruntées ou
reprises à droite et à gauche, et faisait écrire des auteurs qu’il rémunérait, à
commencer par Corneille2.
Intrigué, Charly se lie avec la jeune femme. Elle lui explique que son père n’a
trouvé aucun éditeur pour publier son ouvrage, mais qu’il a tout récemment
découvert la preuve irréfutable que Corneille est l’auteur des pièces les plus
connues et les plus célèbres de Molière, à savoir : Le Misanthrope, Les
Précieuses ridicules, Le Tartuffe, L’École des femmes, etc.
Cette preuve – un échange de lettres parfaitement clair entre Pierre Corneille
et son frère Thomas – vient d’être mise au jour lors d’une vente chez Sotheby’s,
à Londres. Son authenticité vient d’être confirmée par un panel d’experts.
Charly est évidemment très surpris, mais avant qu’elle ait pu lui en dire plus,
la jeune femme disparaît de l’hôtel où se tenait le congrès. Fasciné par ce que la
jeune femme lui a raconté, Charly prend un congé sans solde et décide de partir à
sa recherche. Il s’envole pour la France.
Nous sommes en 2009, année du 350e anniversaire de la création des
Précieuses ridicules, première grande pièce montée par Molière à Paris. Une
superbe « Maison Molière » – ayant pour vocation d’être à la fois un musée, un
théâtre, un centre de documentation et un lieu de congrès – doit être inaugurée
par le ministre de la Culture. La cérémonie doit marquer la consécration de
Victor-Henri Solal, conseiller du ministre et futur administrateur à vie de la
Maison Molière. Celui qu’on surnomme VHS (parce que son seul succès, un
livre qui est resté deux semaines sur la liste des bestsellers, remonte au temps du
magnétoscope) est un écrivain raté mais un courtisan roué. À force de
manœuvres (il a mis dans sa poche les moliéristes les plus momifiés de
l’Université), il a édifié sa carrière de conseiller et de pseudo-historien de la
littérature autour du héraut prérévolutionnaire du peuple de France. Pour lui,
bien sûr, l’hypothèse selon laquelle Molière fut un grand courtisan mais
nullement un auteur n’est pas seulement une hérésie, c’est une menace.
Conscient de la solidité des arguments historiques amassés par un petit groupe
international d’historiens, VHS a fait comprendre au ministre que la
démythification de Molière serait non seulement un camouflet pour l’Université
française, qui a toujours refusé d’examiner l’œuvre de Molière selon une
perspective historique aussi rigoureuse et scrupuleuse que celle qui a permis, en
Angleterre, d’examiner la vie et l’œuvre de Shakespeare, mais qu’elle
entraînerait une catastrophe économique pour les éditeurs scolaires, dont tous les
manuels seraient désormais à refaire.
Charly comprend très vite que la disparition de la jeune femme – mais aussi
celle de son père et des preuves qu’il a découvertes – est l’œuvre de VHS et des
services secrets français. Commence alors une course-poursuite digne de – non,
n’ayons pas peur des mots –, digne du Da Vinci Code !
Charly réussira-t-il à sauver la mystérieuse jeune femme des griffes des cruels
services secrets hexagonaux et à récupérer la correspondance des frères
Corneille avant que VHS et son âme damnée Darko ne les détruisent ? Les
intérêts idéologiques et économiques de ceux qui ont édifié la Maison Molière –
et tout un pan de la culture française – sur un mensonge triompheront-ils ? La
vérité historique finira-telle par éclater ?
Vous le saurez (peut-être) en lisant La Maison Molière, en vente un de ces
jours dans toutes les bonnes librairies…

1. Depuis la rédaction de cette chronique, j’ai écrit un roman (presque) sans médecin, Le Numéro 7, Le
Cherche-Midi, coll. « Néo », 2007.
2. Un tel livre existe : c’est L’Affaire Molière de Denis Boissier, Éd. Jean-Cyrille Godefroy, 2004.
Boissier a prolongé et complété son travail de recherche avec L’Affaire Corneille-Molière ou Molière prête-
nom de Corneille et Bouffon du Roy, ouvrage de 800 pages encore scandaleusement inédit à l’heure où
j’écris ceci.

SOME OTHER TIME


À Audrey Niffenegger et Jack Finney
– le Diable les emporte !

Ce serait un roman.
Un roman d’amour et de voyage dans le temps.
Il s’intitulerait… tiens, d’ailleurs, il aurait deux titres : un titre anglais et un
titre français. Some Other Time, Une autre fois.
C’est l’histoire d’un homme, Mark, qui ne se console pas d’avoir perdu la
femme de sa vie.
En 1983, il avait vingt-deux ans, il étudiait dans une université américaine et il
était amoureux d’une de ses camarades. Leur amour était réciproque, ils
s’aimaient vraiment, vraiment beaucoup.
Elle s’appelait Cherie. Ils avaient un copain, Gerry, fasciné par l’informatique
balbutiante de l’époque, qui lisait beaucoup de science-fiction.
Les trois amis passaient leur temps à parler du voyage dans le temps et des
mystères de la mémoire humaine… Gerry avait d’ailleurs élaboré une théorie
selon laquelle un homme pourrait voyager dans le temps en remontant sa propre
mémoire.
Pendant cette année qu’ils ont passée ensemble – leur dernière année
d’université –, Mark, Cherie et Gerry ont fait beaucoup de théâtre. Ils étaient
passionnés de théâtre tous les trois. Cherie qui était une pianiste extrêmement
douée et une très bonne chanteuse, adorait la chanteuse de jazz Blossom Dearie.
L’un des disques de celle-ci reprenait des mélodies de Betty Comden & Adolph
Green, couple de librettistes américains très populaires des années 19501, dont
une très jolie chanson intitulée Some Other Time. Cherie avait eu l’idée de
prendre toutes les chansons du disque comme autant de fragments d’une même
histoire, et de les « monter » en comédie musicale pour leurs camarades
étudiants.
Mark, qui écrivait déjà beaucoup, avait écrit le livret et les dialogues ; Gerry
avait conçu les décors, l’éclairage, les effets spéciaux, grâce aux gadgets
électroniques qu’il passait alors son temps à bricoler dans son sous-sol. Cherie
avait dirigé les numéros chantés. Une enseignante qu’ils considéraient comme
leur « mère symbolique », Julia, avait assuré la mise en scène.
Mais ce qui ressemble à une belle histoire toute simple s’était terminé en
tragédie. À la fin de leurs quatre années de collège, ces trois jeunes gens allaient
quitter l’université et poursuivre leur voie chacun de leur côté. Mark avait décidé
de devenir médecin, Gerry de faire de l’informatique, bien entendu, mais Cherie
n’était pas très sûre de vouloir continuer à faire des études, elle avait envie
d’aller tenter sa chance à Broadway.
Le soir de la dernière de Some Other Time, qui rencontre un franc succès
parmi les étudiants, après la représentation, Cherie avait été abordée par un
dénicheur de talents qui lui proposait de partir à Hollywood où, dit-il, elle
pourrait entreprendre une carrière de pianiste-chanteuse.
Mark et Cherie avaient beau être amoureux, ils n’avaient jamais passé la nuit
ensemble. Le soir qui a suivi la dernière représentation, Cherie a annoncé à Mark
son désir de partir à Hollywood, et elle s’attendait à ce que Mark lui dise :
« Reste. »
Mais Mark ne l’a pas retenue. Il pensait qu’il n’avait pas le droit de
l’empêcher de tenter sa chance. Il savait qu’il allait faire des études longues, il ne
voulait pas qu’elle soit dépendante de lui. Et il lui avait dit : « Saisis ta chance et
vas-y. » Et Cherie s’en était allée, le cœur brisé, sans savoir qu’il avait le cœur
brisé lui aussi.
Le lendemain, Mark avait appris que Cherie était morte dans l’incendie du
théâtre universitaire. Nul ne savait ce qui s’était passé, nul ne sait pourquoi elle
se trouvait là, ni pourquoi elle était morte.
Vingt-deux ans plus tard, médecin et écrivain, toujours célibataire, Mark
retourne dans la ville où il a fait ses études. Il y retrouve son copain Gerry,
devenu un magnat de l’informatique, qui l’invite à visiter son laboratoire privé,
installé, comme pendant leur jeunesse, dans son sous-sol. Devenu richissime
grâce à ses logiciels, Gerry a continué à travailler sur sa théorie de voyage dans
le temps. Il a découvert qu’on peut effectivement se déplacer dans le passé, le
long de sa propre mémoire. Et il vient de mettre au point une machine qui
permet de tels voyages. La machine est expérimentale, bien sûr, mais il l’a testée
sur lui, et elle fonctionne. Il propose à Mark de retourner vingt-deux ans en
arrière, le soir où Cherie est morte.
Mark va-t-il réussir à retourner dans le passé ?
Va-t-il réussir à sauver la femme qu’il aimait ?
Ou bien le passé doit-il rester immuable, sous peine de bouleverser le
présent ?
1. Ils sont en particulier les auteurs de la comédie musicale On the Town (Un jour à New York), sur une
musique de Leonard Bernstein.

LE GARÇON QUI VOYAIT TOUT


À John Lantos

J’aime beaucoup les séries télévisées. Qu’est-ce que ça raconte, une série
télévisée ? En général, les séries contemporaines installent un groupe d’individus
en situation, et les suivent pendant des semaines et des semaines. Il peut s’agir
d’une famille, d’un groupe professionnel ou, comme dans une très bonne série
récente de Steven Bochco intitulée Over There, un groupe de soldats américains
envoyés en Irak…
L’une des séries qui m’ont le plus impressionné récemment s’intitule
Everwood. Le personnage principal émigre avec ses deux enfants de New York,
où il est un neurochirurgien réputé, vers un patelin paumé du Colorado, nommé
Everwood. Là, il devient médecin de famille, et la série nous fait entrer dans sa
vie et celle de tous les personnages qui gravitent autour de lui.
Comme Everwood, toute bonne série télé décrit un microcosme. Et,
contrairement au cinéma, et plus encore que dans un roman, le spectateur voit ce
microcosme évoluer et la narration s’enrichir de semaine en semaine, parfois
pendant des années…
Il y a quelques jours, je me trouvais au Canada, invité à un congrès de soins
palliatifs pédiatriques, où il n’était question que d’enfants souvent très malades,
parfois mourants. Et je me suis rendu compte que les séries médicales qui parlent
d’enfants, il n’y en a pas.
L’explication est toute simple : c’est très compliqué de faire jouer les enfants.
D’abord, il faut trouver des jeunes acteurs de qualité, capables de travailler
pendant des semaines, ce qui n’est pas de la tarte. Ensuite il y a les problèmes
juridiques soulevés par le fait d’employer des enfants tant d’heures par jour, etc.
D’ailleurs, dans les séries américaines, quand on met en scène de très jeunes
enfants, on embauche des jumeaux, que l’on fait travailler en alternance…
Il serait très difficile de produire une série médicale centrée sur les enfants.
Cependant, pendant que j’assistais à ce congrès où tout le monde parlait
d’enfants malades, je me suis dit que ce serait passionnant de mettre en scène un
hôpital pédiatrique, un microcosme dans lequel – vous allez voir à quel point
c’est ironique – on suivrait des personnes de leur naissance à leur mort, à ceci
près que certains personnages mourraient dans l’enfance, évidemment, avant
d’avoir atteint l’âge adulte. Dans cet hôpital, il y aurait une maternité, où l’on
procéderait à d’extraordinaires interventions de chirurgie prénatale, par exemple,
qui soulèveraient moult problèmes éthiques… « Intervenir sur un fœtus in utero,
est-ce de l’eugénisme ? » Enfin, vous voyez le genre…
Dans cet hôpital, il y aurait une section dans laquelle les fœtus trop malformés
pour pouvoir survivre, et dont on déclenche prématurément la naissance, sont
accueillis à leur naissance, entourés, réchauffés, reçoivent de la morphine pour
qu’ils ne souffrent pas, et sont veillés pendant qu’ils s’éteignent doucement…
Il y aurait aussi une section des enfants-cassés-de-partout après avoir fait du
ski, des acrobaties ou je ne sais quoi, et qui subissent des chirurgies lourdes et
n’arrêtent pas d’invectiver les chirurgiens en leur disant : « Faut que tu me
rendes mes jambes, parce que tu comprends, j’ai ma compète de planche à
roulettes la semaine prochaine ! »
Dans cet hôpital pour enfants, l’histoire tournerait autour d’un garçon, âgé de
treize ou quatorze ans, qui souffre d’une maladie génétique très rare – il ne
fabrique pas d’anticorps, il ne se défend pas contre les infections – et qu’on a
enfermé, pour le protéger, dans une pièce stérile, où l’on n’entre qu’avec des
blouses et des combinaisons stériles, un masque et des gants.
Dans cette prison qui le protège, l’enfant a tout ce qu’il veut. Une télé, bien
sûr, mais aussi – et ça l’intéresse beaucoup plus, évidemment – un ordinateur
branché sur le réseau de l’hôpital.
Depuis treize ou quatorze ans qu’il vit là, le garçon a eu le temps d’apprendre
l’informatique et de se déplacer sans difficulté dans le réseau intérieur de
l’hôpital après s’être lié à ses techniciens. De son ordinateur, il a accès à tous les
fichiers de l’hôpital, et à toutes ses caméras.
Aujourd’hui, on place des caméras partout. Dans ma série, les caméras de
l’hôpital racontent l’histoire de ceux qui y vivent. Et dans chaque épisode, cette
histoire, ces histoires, seraient racontées ou réinventées par cet adolescent. Car il
voit les gens vivre, il surprend leurs gestes et leurs déplacements, mais ne les
entend pas parler. Et il doit deviner ou imaginer ce qu’ils disent.
Un jour, le garçon voit arriver dans la chambre voisine une malade qui lui
ressemble. C’est une adolescente dans la même situation que lui : elle ne peut
pas sortir de sa pièce, de sa chambre, sous peine d’être infectée elle aussi par des
microbes contre lesquels elle ne peut pas se défendre, et qui pourraient la tuer.
Comme les deux chambres stériles sont voisines, les deux adolescents
demandent qu’on leur permette de se rencontrer…

Et alors, me direz-vous ? Que se passe-t-il ensuite ?
À vrai dire, je ne sais pas. Pour le savoir, il faudrait l’écrire, cette série
télévisée. Mais comme je vous l’ai dit… D’abord, les séries télévisées avec des
enfants, c’est compliqué à produire. Ensuite, quand on voit l’état de la
production des séries télévisées en France, aujourd’hui…

Oui, moi aussi je trouve ça frustrant.

GERSHWIN NE PREND PAS D’Y


For the Lady in Green

J’ai un faible pour les histoires de mondes parallèles et de failles dans le
continuum spatio-temporel…
Marcel Gotlib représente ça de façon très drôle dans un épisode de la
Rubrique-à-brac : quand Schppprunnntz entre chez lui, son canari n’est pas à la
même place que d’habitude, la fenêtre porte un rideau qu’elle ne devrait pas
porter, son frigidaire est rose au lieu d’être mauve… Et il se dit : « J’ai dû passer
par une faille du continuum spatio-temporel. » Et puis Mme Michurpppllktzz
apparaît et le fout dehors à grands coups de pied quelque part car, en réalité,
Schppprunnntz s’est tout bonnement trompé d’étage.

J’adore les histoires dans lesquelles les personnages voient la réalité remise en
question. J’en ai lu beaucoup qui malgré leur simplicité apparente étaient
extraordinairement efficaces, je me souviens en particulier d’une nouvelle de
Clifford Simak1, dans laquelle un journaliste se rend compte que sa machine à
écrire se met à lui parler, ensuite c’est le grille-pain qui l’agresse, puis c’est le
bouton de porte qui ne veut plus tourner, etc.
Et d’ailleurs, lorsque j’étais adolescent…
Tenez ! Je vais vous raconter une histoire que j’ai commencé à imaginer
quand j’étais adolescent mais que je n’ai jamais écrite… Enfin, ce que je vais
vous raconter, je le réimagine, car je n’ai plus l’histoire sous la main.
C’est l’histoire d’un type qui se dispute avec sa femme. Ça ne lui est jamais
arrivé de toute leur vie commune, et il est vraiment très très malheureux de s’être
disputé ainsi avec elle – pour une connerie, en plus…
Alors, pour se détendre, il va griller une cigarette dans le jardin, ce qu’il ne
fait jamais non plus. C’est la première fois qu’il grille une cigarette pour se
détendre, car il ne fume pas. Mais ce jour-là, il ne sait pas ce qui lui passe par la
tête, il allume une cigarette et sort pour fumer. Il ne trouve pas ça désagréable,
d’ailleurs. Quand il rentre dans la maison, sa femme a l’air tout aussi navrée que
lui de cette dispute, elle lui fait des mamours, elle l’embrasse, elle l’appelle
Chouchou.
Or, sa femme ne l’a jamais appelé « Chouchou ». Il ne lui serait jamais venu à
l’idée de l’appeler « Chouchou ». Et il demande : « Mais qu’est-ce qui te prend
de m’appeler comme ça ?? »
Et elle : « Mais je t’aime, Chouchou, tu as toujours été mon chouchou… »
Et il se dit : « Qu’est-ce qui se passe ? Elle perd les pédales, ou quoi ? »
Évidemment, tout ça ne contribue pas à le calmer. Alors, pour se détendre il
entre dans le salon pour écouter un disque – je vous rappelle que j’ai inventé ça
quand j’étais adolescent, à l’époque ce qu’on appelait un « disque » c’était ce
qu’on appelle aujourd’hui un « vinyle », un grand truc rond, noir, à deux faces,
mesurant trente centimètres de diamètre –, et donc, son disque préféré, en
l’occurrence Rhapsody in Blue de George Gershwin. Il le pose sur le plateau,
met le tourne-disque en marche, et soudain, il lit sur la pochette que
« Gershwin » ne prend pas d’Y. Alors que dans son esprit, le nom du
compositeur s’est toujours écrit Gershwyn.
À ce moment-là, il commence à sentir la sueur lui recouvrir le corps, car
manifestement il se passe quelque chose. L’univers dans lequel il se trouve n’est
plus le même. Cet univers a changé entre le moment où il est sorti griller cette
cigarette et le moment où il est rentré chez lui. Comme il est extrêmement
angoissé, il va se coucher. Et bien sûr, pendant la nuit, il fait des rêves très
bizarres, dans lesquels sa femme l’appelle Chouchou.
Le lendemain, quand il se lève, il regarde sa femme du coin de l’œil. Elle a
l’air normale, il regarde dans la rue, tout a l’air normal, mais quand il sort de
chez lui, il trouve sur le trottoir son quotidien qui en principe s’appelle le Daily
Globe et qui, à présent, s’appelle le Daily Mail.
Il va au boulot – il est médecin –, et quand il arrive à l’hôpital, sa secrétaire a
bien la même tête que d’habitude. Seulement, quand il lui dit : « Bonjour
Gladys », elle le regarde de travers et répond : « Mais Docteur, je m’appelle
Lucienne ! »
Et il se dit : « Je suis en train de perdre la boule. » Car les noms des gens et de
tous les objets qui l’entourent ont complètement changé ou bien ne s’écrivent
plus du tout comme il se le rappelle. Le voici dans un monde qui ressemble en
tout point, à celui qu’il vient de quitter, mais dans lequel plus rien ne porte le
nom qu’il connaît. Tout le propos de l’histoire est évidemment : quelle
perception avons-nous du monde ? Qu’est-ce que le monde, et ce monde ne se
définit-il pas pour nous par la manière que nous avons de le nommer ?
Évidemment, il y a une chute à cette nouvelle, comme dans les nouvelles
anglo-saxonnes – le plus souvent de SF ou policières – que je lisais à l’époque.
Je ne me rappelle plus la chute que j’avais inventée, je ne me rappelle même
pas si j’en avais une, ou si je n’avais alors écrit que le début de la nouvelle, sans
jamais la terminer. Mais avec le recul, je vois bien qu’il y a plusieurs chutes
possibles à cette histoire, plusieurs explications plausibles à l’expérience bizarre
qu’il est en train de vivre.
À l’heure où j’écris ceci, j’ai trois ou quatre idées. Mais bon, je vais attendre
un peu avant de vous les livrer.

1. Au cours de l’enregistrement, j’ai parlé de Robert Sheckley, mais il s’agit bien d’une nouvelle de
Clifford Simak intitulée Skirmish « Escarmouche ».

COMME DANS UN ROMAN


À Antonie, Vibeke,
Paul, Jean-Paul et Thierry

Ce serait une série – ou, plus précisément, une dramédie – française.
Un mot d’explication : à la télévision américaine, le terme de dramedy
désigne une comédie plutôt dramatique et réaliste, mais contenant beaucoup
d’éléments comiques, souvent grinçants. Évidemment, pour écrire une dramédie
typiquement française, il faudrait recourir à des éléments typiquement français,
un cadre, des personnages, des situations qu’on ne trouverait nulle part ailleurs.
Après y avoir beaucoup réfléchi, je me suis dit que ce qui est typiquement
français et ne pourrait être situé nulle part ailleurs, ce serait une comédie qui se
déroule à Paris, dans une maison d’édition du VIe arrondissement. Cette maison,
appelons-la L.U.X – ce sont les initiales du patron, Luc Xénophon. Les éditions
L.U.X sont une toute petite structure, où ne travaillent que quatre ou cinq
personnes.
Luc a cinquante-cinq ans, environ. « Petit éditeur » par la taille, il est
cependant réputé publier de la littérature exigeante, comme le font – je prends
des exemples au hasard – les Éditions de Minuit ou, mettons, P.O.L.
Tout le monde reconnaît ses livres à leur couverture entièrement noire,
arborant un titre et le nom de l’auteur en lettres blanches. Luc Xénophon
travaille main dans la main avec Jean-Luc Cohen, son bras droit, son frère, son
ami. Et la série raconterait la vie quotidienne de Luc, de Jean-Luc et des deux ou
trois autres personnes qui bossent dans cette petite maison au sein du
microcosme que constitue le monde éditorial et littéraire germanopratin.
Il passe beaucoup de monde dans une maison d’édition, même quand elle est
toute petite. D’abord les écrivains, et même des écrivains célèbres, car L.U.X a
publié un ou deux bestsellers par le passé. Et si les livres suivants des écrivains
en question ne se sont pas du tout vendus, Luc et Jean-Luc encouragent sans
relâche leurs auteurs à écrire d’autres livres, en les assurant que ça va marcher.
Ça ne marche jamais, mais les deux hommes sont là pour les consoler, les
encourager, leur dire Continuez, continuez… Et ils le disent même à ceux de
leurs auteurs qui ont quatre-vingts ou quatre-vingt-cinq ans, et qui espèrent
encore publier un dernier ou un premier best-seller avant de mourir…
Il y a aussi, bien sûr, les jeunes qui débutent, encore tout timides, et que Luc et
Jean-Luc accueillent avec leur manuscrit, et qu’ils refusent bien sûr quand leur
manuscrit est très mauvais, mais toujours en leur disant quelque chose de gentil,
de positif sur ce qu’ils ont écrit, en les encourageant à en écrire un autre et à le
leur envoyer de nouveau. Car Luc et Jean-Luc aiment les livres, ils aiment les
écrivains, ils aiment accompagner les écrivains dans leur vie, ils aiment les
écouter, leur servir de confidents et les encourager à écrire, même quand leurs
livres sont très mauvais.

*
Vous le savez peut-être, mais le premier épisode d’une série présente très
souvent les personnages principaux, leurs enjeux et le cadre de l’action – en
l’occurrence, la maison d’édition – à travers les yeux d’un novice, d’un candide,
qui débarque dans ce petit monde. C’est ce personnage qui pose les questions
que le spectateur se pose, quand il ne comprend pas ce qui se passe.
Ici, le novice serait Sarah, une stagiaire de vingt-trois ans, encore jeune mais
très vive d’esprit, qui aime beaucoup la littérature, et qui rêve depuis toujours de
travailler dans une maison d’édition comme – je prends des exemples au
hasard – P.O.L ou les Éditions de Minuit. Ces deux maisons-là sont des maisons
très fermées, n’y rentre pas qui veut – même pour un stage –, et Sarah n’est pas
fâchée d’avoir trouvé un stage – absolument pas rémunéré – entre les murs
étroits des éditions L.U.X, maison qui ressemble le plus à ses modèles.
Dès son arrivée, Sarah est fascinée et – bien entendu – tombe raide dingue
amoureuse de Luc Xénophon, qui n’est pas seulement un éditeur de très grande
qualité et un homme d’une belle tenue, mais aussi un type très très très gentil,
doté d’un charme fou, et qui, au moment où la série commence (je sais, c’est
bien pratique mais vu que c’est moi qui l’invente, je ne vais pas me gêner), n’a
pas de femme dans sa vie.
Car Luc n’a pas le temps de penser à la gaudriole : il a une maison à diriger –
les temps sont durs, l’édition ne va pas très bien, les lecteurs ne lisent plus, ils
préfèrent regarder la téléréalité – et il vient d’apprendre qu’Armand Sabayon,
celui des écrivains maison qui rapporte le plus de sous, et qui a défrayé la
chronique l’année précédente avec un livre dont les ventes ont laissé sur place
tous les prix littéraires de la rentrée, vient de se faire débaucher par la plus
grosse pieuvre de l’édition, WOLibris – un conglomérat de presse deux fois plus
gros que (mettons) Hachette, si vous voyez ce que je veux dire. Assez
lâchement, Sabayon vient d’envoyer à Luc Xénophon un courrier lui annonçant
qu’il ne publiera plus chez lui, car WOLibris lui a offert, pour son prochain
roman, un à-valoir absolument colossal que, bien entendu, L.U.X ne peut pas lui
offrir.
Luc est évidemment très abattu, mais il fait bonne figure, pour ne pas
désespérer son équipe et les autres écrivains de la maison. Le jour de l’arrivée de
Sarah, il accueille la jeune femme avec beaucoup de gentillesse et continue,
comme si de rien n’était, à recevoir les jeunes écrivains dont les romans
l’intéressent, tandis que dans le bureau voisin, son bras droit, son frère, son ami
Jean-Luc est pendu au téléphone avec un écrivain maison très obsessionnel, très
angoissé, très paranoïaque, qui ne peut progresser dans l’écriture de ses
manuscrits que si Luc ou Jean-Luc l’appellent chaque matin pour parler
politique, sans jamais lui demander, évidemment, où en est son livre en cours…
Après que Jean-Luc a passé vingt minutes à lui parler de la politique de la
France contemporaine, « T’as vu ce que Sarko a fait ? T’as vu ce que Bush a
dit ? », l’écrivain interrompt Jean-Luc brusquement : « Tu sais, j’ai écrit trois
pages hier, mais je suis sûr que ce sont les trois meilleures pages que j’aie jamais
écrites de ma vie. » Et Jean-Luc lui répond : « J’en suis très heureux, mais tu
sais… prends ton temps, hein ? Surtout ne te presse pas… » Et il le rassure, sans
lui dire bien sûr qu’il se ronge les sangs et se demande s’il va finir par le leur
donner un de ces jours, ce foutu bouquin que tout le monde attend de lui depuis
dix ans…
Le jour où Sarah débarque, Luc Xénophon doit recevoir un chroniqueur très
parisien, Victor Henri Slézard – qu’on surnomme VHS parce que sa brève
période de succès public remonte au temps du magnétoscope1… – pour lui parler
du manuscrit que Slézard lui a envoyé, mais que Luc ne publiera pas, car il ne
publie jamais les manuscrits des journalistes. En aparté, Luc explique d’ailleurs
à Sarah qu’il lui serait très facile de publier des manuscrits de journalistes, il
aurait ainsi beaucoup de presse car les journalistes parisiens ne cessent de se
renvoyer l’ascenseur en publiant des critiques dithyrambiques sur leurs confrères
en échange d’une autre critique dithyrambique, passée ou à venir. Mais le patron
des éditions L.U.X ne veut publier que les livres qu’il aime, les livres qu’il a
envie de défendre, les livres qu’il aurait aimé avoir écrits.
Après le déjeuner, Luc Xénophon emmène Sarah rendre visite, dans un vieil
immeuble parisien, à une vieille dame qui, trente ou quarante ans auparavant, a
été un écrivain très connu et avec qui ils prennent le thé. Ils passent une heure et
demie à prendre le thé et à bavarder de tout et de rien avec la vieille dame. Sarah
est très, très émue, très impressionnée, car cette vieille dame, qui se prénomme
Marguerite ou Gabrielle, a rencontré, dans l’immédiat après-guerre, un succès
équivalent à celui d’une Colette ou d’une Duras…
Quand ils la quittent, Luc explique à Sarah que Marguerite-Gabrielle – qui par
le passé a gagné une fortune avec ses livres et qui, comme elle vit seule, ne
dépense pas un sou – s’est un jour prise d’amitié pour Luc, chez qui elle a publié
un minuscule recueil de poèmes. Depuis, elle subventionne généreusement la
maison qui, publiant des auteurs le plus souvent confidentiels, est bien entendu
toujours en déficit. En échange, et de manière absolument tacite, tous les jeudis
après-midi, l’un des membres de la maison d’édition va prendre le thé avec
Marguerite-Gabrielle pour lui raconter les potins du petit monde littéraire
germanopratin. Et Luc explique à Sarah : « Comme vous allez travailler avec
nous pendant plusieurs mois, de temps en temps nous vous demanderons d’aller
prendre le thé avec elle, c’est la raison pour laquelle je vous ai emmenée
aujourd’hui. Pour vous présenter. » Évidemment, Sarah est bouleversée par la
confiance que Luc lui accorde, d’emblée, et à la perspective de se retrouver
périodiquement en tête-à-tête avec Gabrielle-Marguerite, dont elle a n’a lu aucun
livre, mais qui lui apparaît comme un modèle… celui de la femme qu’elle
voudrait être et des écrivains qu’elle voudrait publier un jour.
Alors qu’ils sortent de l’immeuble, Luc reçoit un coup de téléphone sur son
portable. C’est l’imprimeur, il n’a pas reçu le papier spécial qui sert à faire les
couvertures noires très particulières des livres L.U.X. Le retard sera d’au moins
dix jours avant que les livres ne soient prêts. C’est une catastrophe, car on est en
pleine préparation de la rentrée de janvier, ce qui veut dire que les livres ne
seront pas en librairie et ce sera dramatique pour la maison… Que faire ? Une
seule solution : récupérer un stock de papier similaire sur lequel la pieuvre
WOLibris a mis récemment la main pour mettre en péril la petite mais
prestigieuse maison L.U.X. (Là, dans le courant du premier épisode, je vois bien
une scène de bravoure comme on en voit dans Urgences quand les ambulances
amènent une quarantaine d’adolescents qui rentraient d’un match de football
américain et cassés de partout après que leur bus a dérapé sur le verglas… Vous
voyez ? Je sais pas encore très bien comment je pourrais écrire une scène aussi
spectaculaire, je pense qu’il faudrait que j’aille faire un stage dans une
imprimerie avant de l’écrire, pour que ça ait l’air à la fois dramatique et
plausible… Mais enfin ça pourrait prendre la forme d’une course-poursuite après
trois camions de papier entre Paris et Rungis avec Luc, Jean-Luc, l’imprimeur et
leur ennemi juré, maléfique directeur littéraire de WOLibris se battant pour
obtenir le marché dans un époustouflant montage en split-screen à la 24 heures
chrono…)
Le soir même (on est toujours dans le premier épisode, n’est-ce pas…) a lieu
l’émission littéraire la plus importante de la télévision française. Sa
présentatrice/productrice, une sorte d’Oprah Winfrey antillaise qui se fait appeler
Estelle de Montonnerre mais dont le vrai nom est Léontine Basileu, est une
lesbienne militante qui ne reçoit que des femmes, et qui tente après chaque
émission hebdomadaire de ramener chez elle la jeune et jolie écrivaine-vedette
qu’elle a mise en valeur sur le plateau.
Luc et Jean-Luc se rendent dans les studios pour accompagner Lucianne,
jeune autrice vivant en province qu’ils viennent de publier et qui remporte déjà
un petit succès public, et dont le passage à l’émission pourrait être déterminant.
Mais ils y vont pour la protéger, parce qu’évidemment, ils ne tiennent pas du tout
à ce qu’Estelle fasse du gringue à la petite Lucianne. Comme ils connaissent
bien le milieu littéraro-journalistique, les deux compères ont habilement
manœuvré pour faire inviter le même soir une journaliste politique carnassière
de premier plan, aussi amoureuse d’Estelle qu’Estelle est amoureuse du pouvoir,
afin de détourner son attention et de ramener la petite Lucianne chez elle sans
encombre.
Quand il rentre chez lui, au milieu de la nuit, Luc est crevé, et un peu éméché.
Il s’écroule lourdement sur son lit dans son appartement très bien tenu, trop bien
tenu, son appartement d’éditeur célibataire et solitaire qui n’a pas le temps
d’avoir une vie à lui. Au milieu de la nuit, son portable sonne. C’est un autre des
écrivains L.U.X, Jéronimo Block, un réfugié politique sud-américain, qui d’une
voix très affolée (et avec un fort accent hispanique) lui dit :
– Louke, Louke, c’est ouné catastrrrophe, ma femme est révénoue…
Et Luc, pas tout à fait réveillé, répond :
– Votre femme… Votre femme, Jéronimo ? Vous ne l’aviez pas perdue, elle
n’était pas partie, votre femme ! Je l’ai vue cet après-midi, elle est passée chez
L.U.X avec le bébé…
– Non non non, yé né té parle pas dé Yulie, yé té parle dé Léannndra !
– Léannndra ? Qui est Léannndra ? demande Luc en écarquillant les yeux.
– Léannndra, c’est ma prémière femme, tou sais, quand yétais dissident et que
yétais poursouivi par les Brigadés Noirres. Yé pensais qué Léannndra avait été
assassinée, et en rréalité elle était prisonnière dans oun camp, et pouis elle a été
violée et maltraitée mais elle a réoussi à s’évader et au bout de trois ans dé
galèrrre elle a fini par sé rétrouver au Canada, et elle vient de m’appéler, elle
arrive par l’avion de 6 h 30 démain matin. Comment yé vais loui expliquer que
yé vis avec Yulie mainténant et qué yé loui ai fait un bébé ?…
Luc regarde l’heure, il est 4 heures du matin, et il soupire en aparté : « Bon, eh
ben encore une bonne journée en perspective… », il s’assied sur son lit et il se
met à rassurer Jéronimo…

Voilà, tout ça pourrait être l’ébauche du synopsis du scénario du premier
épisode d’une hypothétique dramédie typiquement française, qui en toute bonne
logique pourrait s’intituler Comme dans un roman.

1. Oui, je sais que j’ai déjà utilisé cette blague, mais je ne rate pas une occasion de la replacer quand j’ai
besoin d’un personnage de pseudo-écrivain arriviste…

SACHS EN SCÈNE


À Cathy, Pascal et Olivier

Ça pourrait s’intituler Sachs en scène, mais le titre est déjà pris1. J’ai toujours
aimé les comédies musicales, et il y a quelques années, chez deux de mes amis
les plus chers, j’ai rencontré une Américaine, pianiste, chef d’orchestre et
arrangeuse de son état, qui travaille avec des orchestres et des troupes à
Broadway.
Elle avait apporté des partitions de comédies musicales. Comme j’adore ça –
j’en ai vu beaucoup, j’ai même tenu l’un des rôles principaux de South Pacific,
de Rodgers et Hammerstein, dans la production du lycée américain où j’ai passé
l’année 1972-1973 – elle s’est installée au piano et on s’est mis à chanter
Oklahoma, West Side Story, Cabaret…
Au bout d’un moment, elle me demande ce que je fais dans la vie, je lui
explique que je suis romancier, que j’ai publié naguère un roman à succès, La
Maladie de Sachs, et je le lui raconte : c’est la chronique d’un médecin de
campagne, Bruno Sachs, décrit par ses patients, qui racontent chacun leur
histoire personnelle ou familiale en s’adressant symboliquement à lui. Et là-
dessus, elle me dit : Mais ça pourrait faire une excellente comédie musicale, ça !
Et moi : Ah bon ?
Et elle : Oui, tu me décris un roman polyphonique, dans lequel les patients
défilent dans la salle d’attente. J’entends déjà le chœur des patients dans la salle
d’attente…

Et voilà que je me mets à inventer des paroles…
L’attente, l’attente…
Qu’elle est longue l’attente
Pour déverser ses mots
Pour soulager ses maux
Se remettre debout
Repartir au boulot…

Et puis, sur ces paroles, à imaginer une scénographie à la Stomp, dans laquelle
les comédiens scandent leurs plaintes en tapant des pieds ou en bougeant les
chaises, sur fond de cris de bébés…

Lorsque le médecin, Bruno Sachs, fait ses visites à pied, dans le village, on
pourrait voir – un peu comme dans Les Demoiselles de Rochefort – le ballet des
passants qui traversent la rue et croisent le médecin, et qui boitent, et qui se
tiennent la tête, et qui se massent l’épaule, et qui ont mal par-ci, et qui ont mal
par-là. Et, au bord du trottoir, un duo de vieilles dames (qu’on reverrait
périodiquement tout au long de la pièce) comparant leurs doléances :
– J’ai vu vot’ fille, mais qu’est-ce qu’elle a ?
– Ah, ma pauv’ fille, elle a mal là… Et votre mari, il a mal où ?
– Oh, mon mari, l’a mal partout !

Évidemment, il y aurait des monologues tristes, des soliloques gais, par
exemple celui de Bruno Sachs, qui vitupère mentalement contre ses patients
quand ils viennent lui raconter des horreurs.

Et pendant qu’ils lui parlent, il leur murmure :
Mm-hh
Je comprends
Mm-hh
Je vois bien
Mm-hh
Vous souffrez
Mm-hh
Je vous plains…

Tandis qu’en aparté, il chante à tue-tête :
Ah, comme j’en ai marre,
Je suis fatigué,
De leurs jérémiades
De leurs simagrées…

Il pourrait y avoir aussi des duos de haine… Dans mon roman, plusieurs
chapitres concernent une histoire de famille racontée tantôt par Annie, une
adolescente qui déteste sa mère trop gluante, et par la mère, Blanche. Et le
monologue de celle-ci pourrait être quelque chose comme :
Tu es ma chair, tu es mon sang
Je t’ai portée, tu es à moi,
Ma fille, jusqu’à dix-huit ans
J’ai tous, oui tous les droits sur toi…

Tandis qu’Annie, en son for intérieur et de l’autre côté de la scène, crierait :
Ah ma mère, si je pouvais
Je t’arracherais la langue
Je te pousserais sur la rampe
Je te jetterais dans l’escalier

Il y aurait évidemment le chant d’amour de Bruno Sachs, qui éprouve des
sentiments pour une patiente qu’il a avortée.
Je suis son médecin nom de Dieu !
J’ai eu le droit de la toucher
Mais je ne peux pas lui avouer
Que je suis tombé amoureux !

Tandis que Pauline, la patiente, chanterait de son côté :
Il est beau et doux
Pourquoi n’est-il pas marié ?
Je ne veux plus le croiser
Dans cet hôpital glacé

Il y aurait des passages extrêmement tristes, comme le triste chant d’amour de
M. Deshoulières, ce vieux monsieur dont la femme est en train de mourir. Et
d’autres qui seraient purement comiques, comme la chanson du type qui se
plaint que sa femme :
veut faire l’amour
dix fois par jour,
à la longue, j’ai mal à la queue,
Donnez-moi une pommade, Docteur
une crème anesthésique,
pour la refroidir un peu…

Bon je vous accorde qu’il faudrait que je retravaille un peu les lyrics, mais il
s’agit seulement d’un premier jet… Ou plutôt, comme le lecteur pourra le
constater en écoutant la version sonore, c’est le deuxième… Car à la vérité,
j’avais oublié ce délire autour de La Maladie de Sachs version chantée jusqu’au
jour où, à court d’idées pour mes chroniques d’arteradio, il m’est revenu à
l’esprit. C’est alors, seulement, que je me suis mis à écrire ces fragments de
livret pour une comédie musicale qui ne verra jamais le jour… Le jour de la
chronique, j’avais tout de même écrit ce couplet d’une chanson dans laquelle les
patients de Bruno Sachs décrivaient leur médecin.

Il est pas bien rasé, il est mal fagoté,
Mais il sait écouter, l’docteur Sachs
Il est jamais à l’heure, il finit pas d’bonne heure,
Mais il a un grand cœur, l’docteur Sachs
Il a beau être grand, il est pas effrayant,
Il aime bien les enfants, l’docteur Sachs
Nouveau-né ou mourant, on est toujours content
D’être un des patients du Docteur Sachs !

Voilà.
Et ça pourrait s’appeler La Mélodie de Sachs.

1. C’est celui d’une mise en scène d’extraits de La Maladie de Sachs par une troupe de théâtre semi-
professionnelle, Les Voyageurs, basée à Arlon (Belgique).

LE PETIT GARÇON… QUI NETROUVAIT PAS LE SOMMEIL


À ces salauds de gosses

On m’a demandé à plusieurs reprises d’écrire des contes de Noël, mais je
n’aime pas les contes de Noël, qui ne sont lisibles qu’à une seule époque de
l’année. J’ai préféré écrire un conte pour toutes les nuits. Ce conte, le voici1.

*
Il était une fois un petit garçon qui ne trouvait pas le sommeil. Il tournait dans
son lit, il regardait son réveil électrique, il voyait les chiffres défiler, et il ne
dormait pas. Et il se disait : « Pourquoi est-ce que je ne trouve pas le sommeil ?
Où est-ce qu’il est passé ? Il faudrait que je me mette à sa recherche. »
Ce petit garçon avait une panthère noire en peluche. Une panthère couchée,
les yeux fermés. Lorsque le petit garçon fermait les yeux, la panthère noire
ronronnait et lui parlait.
Cette panthère, je vous le précise tout de suite, ne se comportait pas du tout
comme Hobbes, le tigre de Calvin et Hobbes, merveilleuse bande dessinée de
Bill Watterson2. Elle ne se disputait jamais avec le petit garçon de mon histoire,
elle ne lui sautait pas dessus quand il rentrait de l’école, elle se contentait de
ronronner quand il fermait les yeux et, à travers ces ronrons, elle lui parlait.
Comme elle avait toujours les yeux fermés, le petit garçon pensait qu’elle
dormait en permanence et qu’elle lui parlait dans son sommeil. Ce soir-là, il lui
demande : « Panthère, panthère, pourquoi est-ce que je ne trouve pas le
sommeil ? » Et la panthère répond : « Mmmh, il est peut-être caché sous le lit. »
Alors le petit garçon allume la lumière, il se lève et essaie de déplacer son lit
pour regarder dessous, mais le lit est trop lourd. Il ôte toutes ses peluches du lit,
il défait les draps, il tire le matelas, il pousse le sommier.
Évidemment, tout ça fait beaucoup de bruit, et ça alerte les parents installés
bien tranquillement à leur table pour dîner. Les parents montent, ils entrent dans
la chambre, et demandent : « Qu’est-ce que tu fais là ? » Et le petit garçon
répond : « J’arrive pas à trouver le sommeil, et ma panthère m’a dit qu’il était
peut-être caché sous mon lit. »
Le papa fronce un sourcil et déplace le sommier, et la maman dit à son petit
garçon : « Tu vois, il n’est pas sous le lit. Sous ton lit, il n’y a que des
moutons. » Et le petit garçon voit plein de petites boules de poussière voleter
sous le lit.
Les parents refont le lit et le recouchent. Ils lui donnent tout plein de bisous, et
ils sortent de la chambre.

Mais le petit garçon, qui se demande pourquoi on appelle ces petites boules de
poussière des moutons, ne trouve toujours pas le sommeil. Et il tourne, et il vire,
et il ne le trouve toujours pas.
Il pose la tête sur sa panthère, et il l’entend ronronner. « Panthère, panthère,
pourquoi est-ce que je ne trouve pas le sommeil ? » Et la panthère répond :
– Mmmmh, peut-être que les monstres l’ont fait fuir.
– Et que faut-il faire, pour faire fuir les monstres ?
– Mmmmmh, dit la panthère, il faut allumer toutes les lumières.

Alors le petit garçon se lève, il allume la lumière de sa chambre, il allume la
lumière du couloir, il allume la lumière de l’escalier et descend l’escalier, et il se
met à allumer la lumière dans toutes les pièces de la maison. Quand il ouvre la
porte de la pièce où ses parents sont assis bien tranquillement pour regarder la
télévision, ses parents lui disent :
– Mais qu’est-ce que tu fais là ?
– J’allume les lumières pour chasser les monstres qui ont fait fuir le sommeil.
La maman fronce les sourcils. Le papa prend le petit garçon par la main, il lui
fait faire le tour de toute la maison, pour lui montrer qu’il n’y a pas de monstres
et il dit : « À présent, on va éteindre toutes les lumières l’une après l’autre,
comme ça le sommeil pourra remonter dans ta chambre avant que les monstres
ne soient revenus. »
Et ils remontent en éteignant derrière eux toutes les lumières, les unes après
les autres. Le papa couche son petit garçon, il lui fait des tas de bisous, et il lui
dit : « Je vais fermer la porte derrière moi, juste après avoir éteint la lumière,
comme ça les monstres ne pourront pas entrer, et tu finiras par retrouver le
sommeil. »

Mais le petit garçon, pensif, lui demande : « Et si un monstre entrait dans ma
chambre avant que tu aies fermé la porte, comment est-ce que je le ferais fuir ? »
Le papa réfléchit et sort de la chambre en disant : « J’ai ce qu’il te faut. » Et il
lui revient avec une petite lampe de poche. « Tiens. Avec cette petite lampe de
poche tu chasseras les monstres si tu les entends. Mais ne la laisse pas allumée
en permanence, car si tu l’allumes trop souvent, les monstres vont prendre
l’habitude de la lumière, et ils n’auront plus peur… »

Le papa fait un bisou à son petit garçon, et le petit garçon pose la tête contre
sa panthère et serre la lampe de poche contre lui. Le papa ferme la porte en
sortant.
Mais le petit garçon ne trouve toujours pas le sommeil.
Et comme il a la tête posée sur la panthère et la couette posée sur la tête, il se
met à avoir très très chaud. Il demande à sa panthère qui ronronne : « Panthère,
panthère, pourquoi est-ce que je ne trouve pas le sommeil ? »
Et la panthère lui répond : « Mmmmmmh, c’est peut-être parce que tu as trop
chaud. Regarde, tu es trempé de sueur, et le sommeil a peut-être trop chaud lui
aussi, il faudrait lui donner à boire… »
Alors le petit garçon se lève. Il sort de la chambre et allume la lumière du
couloir, il descend l’escalier, il entre dans la cuisine pour se servir un verre
d’eau, mais il est trop petit pour ouvrir le frigo. Il remonte l’escalier et
s’approche de la chambre de ses parents, il pose l’oreille sur la porte et à travers
la porte, il entend des murmures, des soupirs, des bruits bizarres qu’il n’a jamais
entendus, et des rires aussi…
Et il se dit : « Bon, je ne risque pas de les réveiller puisqu’ils ne dorment pas,
ils bavardent, peut-être qu’ils ont perdu le sommeil eux aussi, et qu’ils font
quelque chose pour le trouver, comme moi lorsque je déménageais mon lit tout à
l’heure ». Et il entre dans la chambre. En entendant la porte s’ouvrir, les parents
sursautent, et dans la lumière du couloir le petit garçon voit que sa maman est
toute rouge, que son papa fronce le sourcil beaucoup, plus qu’avant encore,
comme s’il était sur le point de le gronder. Mais la maman met une main sur le
bras du papa, elle tend l’autre vers son petit garçon et dit : « Qu’est-ce que tu
veux, mon chéri ? »

Le petit garçon répond : « J’avais chaud, j’avais soif, je trouvais pas le
sommeil, et je me suis dit que le sommeil avait peut-être soif lui aussi alors j’ai
voulu aller nous verser un verre d’eau, à lui et à moi, mais je suis trop petit pour
ouvrir le frigo. »
– Retourne te coucher, dit la maman. Je t’apporte un verre d’eau.
Le petit garçon retourne se coucher, et pendant que sa maman va lui chercher
un verre d’eau, il se dit : « Maman et Papa devaient avoir très chaud eux aussi,
ils avaient enlevé leurs pyjamas… »
La maman revient avec un verre d’eau, qu’elle pose sur la table de nuit.
– C’est un grand verre. Tu peux en boire la moitié, et laisser l’autre moitié
pour que le sommeil, s’il a chaud, puisse boire, lui aussi…
Le petit garçon boit une gorgée d’eau, il se recouche, il pose sa tête sur sa
panthère, il serre sa lampe de poche tout contre lui.
Mais il ne trouve toujours pas le sommeil.
Alors il demande à la panthère : « Panthère, panthère, pourquoi est-ce que je
ne trouve pas le sommeil ? » Et la panthère ronronne et lui répond :
– Mmmmmmmhh, peut être que c’est lui qui te trouve pas !
– Comment ça, c’est lui qui ne me trouve pas ?
– Mmmmmmmmmh, fait la panthère (qui en a un peu marre, à la fin), je crois
avoir entendu dire que le sommeil ne trouve pas les enfants qui ont les yeux
ouverts.
– Pourquoi ça ?
– Si tu gardes les yeux ouverts, le sommeil pense que tu ne dors pas. Alors, il
passe en coup de vent, sans te remarquer : tu ne l’intéresses pas.
– Mais que dois-je faire ?
– Eh bien, fais comme moi. Ferme les yeux, et pense aux moutons sous ton lit.
Et le sommeil te trouvera.
Et depuis, tous les soirs, le petit garçon se couche avec sa panthère, avec sa
petite lampe de poche, avec son petit verre d’eau bu à moitié, il pose la tête
contre la panthère, il ferme les yeux et par la pensée il rejoint les moutons dans
le pré, sous son lit.
Et tandis qu’il regarde sauter les moutons, dans le pré, sous son lit, le sommeil
le trouve.

1. Une version adaptée au jeune public sous le même titre a été publiée fin 2007 par Gauthier-Languereau
dans un album illustré par Élise Mansot.
2. Intégrale Calvin & Hobbes, éd. Hors Collection.

LEURS ÉTREINTES


À Claude et Daniel

Ce serait un roman érotique. Comme beaucoup de gens, j’ai depuis longtemps
envie d’écrire un roman érotique, et ça m’a toujours semblé difficile, car on
court toujours le risque d’être banal ou répétitif ou ridicule, ou pire : de laisser
entendre que ce qu’on décrit, c’est sa sexualité propre (ou non), alors que même
et surtout pour les auteurs de romans érotiques chevronnés, ce n’est
probablement pas vrai du tout.
Mon roman érotique ne serait pas situé dans le temps. Il serait raconté à la
troisième personne, mais serait si intime dans ses descriptions qu’on saurait très
vite que celui ou celle qui écrit parle de ses expériences.
Il serait composé de chapitres très courts, qui décriraient tous ou presque une
scène d’amour dans ses moindres détails, non pas tant le décor ou la situation,
qui seraient plantés rapidement – on saurait l’heure, on décrirait le lieu, on
connaîtrait l’atmosphère – mais surtout dans les moindres détails des gestes et
des paroles qui émergent, qui surgissent entre les amants, et qui ne sont en
général pas décrits dans les livres érotiques, lesquels le plus souvent ne décrivent
que le plus trivial, le plus banal, le plus anatomique – tout ce qui, au fond, ne
demande aucune imagination.
Mon roman érotique raconterait tout le reste, tout ce à quoi on ne fait pas
attention d’habitude, tout ce à quoi on ne prend pas garde quand on fait l’amour :
les bruits étranges, les pensées interlopes, les gestes maladroits qui viennent sans
prévenir, les hésitations, les distractions, les mots inappropriés…
Mon roman commencerait par la première étreinte d’un couple et se
terminerait par la dernière, en décrivant toutes les étapes, tous les stades
successifs de ses rencontres amoureuses, la manière dont leurs étreintes d’abord
violentes et effrénées se changent, peu à peu, en des étreintes presque ritualisées,
plus profondes, plus tendres, plus lentes.
Il y aurait aussi de temps à autre, pour respirer – ou pour étouffer un peu plus
peut-être –, des chapitres décrivant l’attente des amants, l’impatience physique
qu’ils éprouvent quand ils sont éloignés l’un de l’autre, l’excitation qui les prend
lorsqu’ils vont se retrouver, la frénésie quand ils sont sur le pas de la porte, juste
avant d’entrer… et la tristesse quand ils se retrouvent sur le pas de la même
porte, avant qu’elle ne se referme sur l’un ou sur l’autre. Et ce qu’ils pensent en
s’éloignant, lorsqu’ils imaginent la personne aimée et son corps désiré, le soir
dans leur solitude, le jour face à des étrangers…
Le lecteur ne saurait pas qui sont ces amants ni d’où ils viennent. Il ne saurait
pas s’ils vivent ensemble ou s’ils ont une vie chacun de leur côté. Il ne saurait
pas quel âge ils ont, il ne connaîtrait pas leur rôle dans la société ou dans la vie.
Il en viendrait même à se demander s’il s’agit de l’histoire de deux amants
(toujours les mêmes), des souvenirs des étreintes du narrateur (ou de la
narratrice, car ce ne serait pas précisé non plus) avec plusieurs autres personnes,
voire, à chaque étreinte, à chaque chapitre, de deux personnes différentes.
Il ne saurait rien de tout ça, jusqu’au dernier paragraphe, jusqu’à la dernière
ligne.
Et cette dernière ligne donnerait son sens à tout le livre.

COMÉDIE ROMANTIQUE


À Greer Garson et Ronald Colman

Ce serait une comédie romantique et musicale.
C’est la vision récente – la revision – de Everybody Says I Love You de Woody
Allen et de Funny Face de Stanley Donen, qui m’a inspiré la petite idée que je
vous livre ici.
À la fin d’une année de college – au sens américain du terme, celui
d’université – passée aux États-Unis, Lili, une jeune Française, rentre au pays.
Quelques semaines après son retour, elle voit débarquer trois personnes
rencontrées là-bas, qui toutes trois viennent passer un an en France.
La première personne est un jeune homme, Calvin, qui doit avoir son âge ; il
est étudiant… en architecture, par exemple. La deuxième est une étudiante de
l’âge de Lili, qui se nomme, mettons… Britney, et qui s’intéresse plutôt à
l’histoire de l’art, et vient étudier les richesses artistiques de la France : les
musées, les châteaux de la Loire, etc. La troisième personne est plus âgée
qu’eux : c’est un professeur de littérature qui s’intéresse à l’histoire de l’amour
dans la littérature.
Son grand fantasme est de retrouver le premier texte en français dans lequel
apparaissent les mots Je vous aime. Il a pris un congé sabbatique pour faire ces
recherches. Mettons qu’il s’appelle John.
Ces trois Américains qui viennent habiter à Paris – au Quartier latin, à Saint-
Germain – pour y faire des études ou y travailler sont en réalité venus tous trois
pour y rejoindre Lili, dont ils sont tous trois amoureux. Et évidemment, la
présence dans un même quartier de trois personnes amoureuses d’une quatrième
– sans qu’on sache si par-dessus le marché la quatrième n’est pas amoureuse de
quelqu’un d’autre encore – pourrait donner lieu à un certain nombre de
quiproquos, de situations de comédie que je ne peux pas décrire aujourd’hui ici
parce que je les ai encore à peine ébauchées dans ma tête. Tout comme dans
Everybody Says I Love You de Woody Allen, ou On connaît la chanson d’Alain
Resnais, chacun des protagonistes s’exprimerait par des paroles de chansons et
puiserait dans un répertoire propre.
John, qui a une cinquantaine d’années, chanterait du Cole Porter, du Gershwin
et du Comden & Green, du James Taylor et du Neil Young, mais aussi du Boris
Vian (ce serait un fan américain du Bison Ravi).
Calvin, l’étudiant en architecture, qui est noir, chanterait plutôt de la soul et du
rap ; il serait poète et praticien du slam, fan de Ray Charles et de la Motown…
Inspirée par les figures féministes des années 1970, Britney aurait un faible pour
Joni Mitchell et Carole King, Janis Joplin et Joan Baez. Lili, elle, chanterait des
artistes français d’aujourd’hui – Bénabar ou Diam’s ou Camille – mais aussi
Linda Lemay – parce qu’elle adore le Canada.
Pour faire bonne mesure, j’imagine un cinquième personnage, Laure, quarante
ou quarante-cinq ans, enseignante de littérature française, qui héberge John
pendant l’année qu’il passe en France et qui est évidemment amoureuse de lui.
Laure chanterait Barbara et… Françoise Hardy.
Tout ce méli-mélo, ce labyrinthe amoureux, aurait la tonalité d’un film choral,
presque musical, des années 1970, méconnu en France : They All Laughed de
Peter Bogdanovich. Dans ce joli film, autour de Ben Gazzara qui doit prendre en
filature Audrey Hepburn et tombe bien sûr amoureux d’elle, une demi-douzaine
de personnages se courent après.
« Ma » comédie romantique et musicale serait bien entendu, également, un
film sur Paris. Un film qui parle du regard des Américains sur Paris aujourd’hui.
Il porterait un regard ironique sur la confrontation des cultures et des musiques.
Il serait drôle, et il serait triste.
Et il y aurait beaucoup d’amour.

SOIGNER


À Nina et Andy

J’ai depuis longtemps le sentiment que le soin est aussi une relation
pédagogique, une relation d’apprentissage, une relation d’échange avec les gens
qu’on soigne, entre les soignés et les soignants. Et depuis très longtemps, j’ai
envie d’écrire un livre qui parlerait de cette dimension pédagogique et
s’intitulerait tout simplement : Soigner.
Il m’est arrivé régulièrement, depuis que mes livres ont fait de moi un écrivain
connu, de parler à des étudiants en médecine, le plus souvent en conférence.
Contrairement aux pays scandinaves ou anglo-saxons, où l’enseignement est
confié de préférence à des professionnels ayant une expérience à partager,
l’université française confie rarement des enseignements à ceux qui n’ont pas de
diplôme universitaire. La seule tâche d’enseignement régulière qu’on m’ait
confiée ces dernières années – quelques séances de travaux dirigés et un module
optionnel consacré à l’image du médecin à l’écran – m’a été retirée brutalement,
en juin 2007, à la demande, m’a-t-on dit, du doyen de la fac qui m’avait
embauché. Il n’avait pas apprécié que, dans une interview, j’exprime mon
opinion sur l’autoritarisme archaïque de la formation médicale française… Mais
il n’a pas eu peur, en agissant ainsi, de donner raison à mon analyse…
Mais enfin, on me propose régulièrement de m’adresser à des étudiants en
médecine ou à des soignants en formation qui avaient lu l’un ou l’autre de mes
livres, et avec les années je me suis mis à avoir de plus en plus envie de mettre
en forme ce que je crois avoir à dire, à partager, au sujet du soin. Cela pourrait
prendre plusieurs formes.
D’abord, j’ai pensé à une suite de « causeries », une réflexion sous forme de
feuilleton radiophonique. Une suite de réflexions sur le soin, lues, commentées
et étoffées au micro. Des microconférences, en quelque sorte.
J’y aborderais des notions qui me semblent fondamentales comme celle-ci :
soigner n’est pas, ne peut pas être un rapport de force, une relation de pouvoir.
Lorsqu’il y a du pouvoir, il n’y a pas de soin. Car s’il y a du pouvoir, la parole et
les gestes censés soigner sont délivrés par une personne qui tente de prendre
l’ascendant sur une autre. Or on ne peut pas soigner en imposant sa méthode ou
sa conception du soin. Un soignant qui essaie d’imposer ce qu’il fait ou ce qu’il
croit à la personne malade ne pratique pas le soin, mais l’autoritarisme et le
terrorisme.
D’un autre côté, on ne peut pas non plus demander à être soigné en exerçant
des pressions inconsidérées sur le soignant, en exigeant de se faire soigner au
mépris de ce que le soignant a de personnel à apporter, au mépris de ce qu’il
croit et sait. De même que le soignant n’a pas le droit de transformer le patient
en objet, le patient n’a pas le droit d’utiliser le soignant.
Ces causeries seraient aussi l’occasion de se poser des questions qui peuvent
paraître singulières : est-ce que le soin est comparable à l’amour ? Est-ce que
soigner, c’est aimer ? Est-ce que soigner, c’est enseigner ? Est-ce que soigner
peut (ou doit) se faire à plusieurs ? Est-ce que la compétition entre soignants (à
commencer par les études, la formation) est compatible avec le soin ?
Pourquoi choisir la forme radiophonique ? Parce que j’aime bien les
conférences, le moment où quelqu’un parle, où quelqu’un d’autre écoute et
réagit, et réfléchit en même temps que l’autre parle… Et j’aime l’idée de faire ça
à la radio, car j’ai appris énormément de choses en écoutant la radio. On pourrait
me rétorquer que la radio est une forme d’apprentissage passive, puisqu’on ne
peut pas répondre à celui qui parle. Mais à mon humble avis, l’auditeur est
moins passif qu’on ne le dit. La radio nous apprend à écouter sans pouvoir
interrompre. Et elle nous laisse tout à fait libre : on peut tourner le bouton à tout
moment et se mettre à penser à autre chose ; on peut, pendant un moment, ne
plus écouter ce que la personne dit mais poursuivre le fil de sa propre pensée, et
reprendre l’écoute ensuite sans que quiconque nous fasse le reproche d’avoir
bâillé ou regardé par la fenêtre…
Le deuxième volet de ce grand ensemble sur le soin, que j’aimerais inventer,
serait un « manuel de savoir-faire et de savoir-être » à l’usage des soignants. Un
manuel qui décrirait des principes de bon sens, qu’on n’enseigne
malheureusement jamais aux étudiants en médecine… Les infirmières
réfléchissent à ce genre de chose au cours de leurs études, les étudiants en
médecine français ne le font pas – la majorité des enseignants n’ayant,
apparemment, jamais eu l’idée de les y faire réfléchir.
Ce manuel énoncerait des règles ou des recommandations de comportement à
l’usage des médecins (dont le comportement laisse si souvent à désirer) en
partant de situations concrètes. Par exemple : vous êtes médecin, vous avez une
salle d’attente, qu’est-ce que vous y mettez ? Est-ce que votre salle d’attente est
seulement un endroit où vous installez des chaises inconfortables, deux Paris
Match et trois Auto Magazine sur la table, ou est-ce que le jour où vous allez
choisir les sièges, vous allez vous asseoir dessus avant de les acheter ? Est-ce
que vous allez penser au confort des personnes à qui vous demanderez d’attendre
que leur tour soit venu ? Est-ce que vous choisirez votre table ou votre divan
d’examen en vous allongeant dessus ?
Est-ce que la salle d’attente sera une pièce de votre appartement dans laquelle
vous aurez laissé des livres à vous, que les gens pourraient consulter, voire un
lecteur de CD, ou peut-être, pourquoi pas, une télévision ? Qu’est-ce qui
empêche, au fond, de mettre une télévision avec des DVD ou des cassettes dans
une salle d’attente ? Qu’est-ce qui empêche d’y mettre de la musique ? Qu’est-ce
qui empêche d’y mettre des livres, des bandes dessinées qui appartiennent à la
famille du médecin ? Qu’est-ce qui empêche de donner le sentiment que les gens
qui viennent là sont les bienvenus, qu’ils n’entrent pas seulement dans un lieu
professionnel, mais dans un lieu de partage.
Ou encore : le médecin qui reçoit un patient, comment devrait-il lui parler ?
Doit-il le tutoyer, le vouvoyer ? On tutoie le plus souvent les enfants, mais à
partir de quel âge vouvoie-ton ses patients ? Faut-il vouvoyer tout le monde, y
compris les tout-petits ?
Et qu’en est-il de la manière de s’habiller (blouse, ou pas blouse) ? Et de la
manière de s’exprimer, d’utiliser un certain vocabulaire… Et de la position du
bureau dans le cabinet : doit-il séparer le médecin des patients, ou le praticien
peut-il choisir, par exemple, d’installer une table contre un mur, et d’asseoir tout
le monde du même côté, en se mettant pour ainsi dire « à portée de main », et en
ne se tournant vers le bureau qu’au moment d’écrire ?
Et puisque aujourd’hui, un grand nombre de médecins ont un ordinateur,
celui-ci doit-il être installé entre le médecin et les patients, sur le côté…
Ce manuel n’aurait pas pour vocation de dire de manière péremptoire : « C’est
ainsi qu’il faut ou ne faut pas faire », mais plutôt : « Réfléchissez un peu à la
façon dont vous vous présentez, à la façon dont vous parlez aux gens, à la façon
dont vous leur posez des questions. Et d’ailleurs, est-ce que vous devez
commencer par leur poser des questions, ou commencer simplement en disant
Que puis-je faire pour vous ? Après tout, il n’y a qu’eux qui le savent… »
Le troisième volet de ce grand projet pédagogique autour du soin serait un
séminaire de formation destiné aux soignants. Et aussi une forme de
thérapeutique pour les soignants. Vous allez me dire : quelle drôle d’idée, les
soignants auraient-ils donc besoin d’être soignés ? Eh bien, oui, comme tout le
monde, ils ont besoin d’être soulagés, ils ont besoin d’être rassurés, ils ont
besoin d’être déculpabilisés, ils ont besoin qu’on leur dise que même s’ils ne
sont pas tout-puissants, ils peuvent faire beaucoup de choses utiles…
Ce séminaire pédagogique et thérapeutique, au cours duquel j’espère que tout
le monde trouverait beaucoup de plaisir, serait un séminaire de… série-thérapie.
Au lieu de proposer des lectures ou des réflexions à partir de textes de
philosophie et de littérature qui traitent de la maladie et du soin, on y projetterait
des séries télé qui parlent du soin, de la maladie, de ceux qui souffrent et de ceux
qui soignent, de la vie et de la mort…
Grâce à ces séries, on apprendrait non seulement aux soignants – et tout
particulièrement aux médecins – à se sentir mieux dans leur rôle, mais en plus,
on leur montrerait aussi qu’ils peuvent prendre du plaisir à écouter et à raconter
des histoires, à transformer et à partager leur expérience sous la forme d’une
narration, récit ou fiction.
Et à ce séminaire, on projetterait des épisodes de toutes les séries américaines
connues ou méconnues en France, qui parlent de médecine et se déroulent dans
un hôpital, telles St. Elsewhere et Urgences et Grey’s Anatomy et Scrubs et
House, M.D., mais aussi, bien sûr, une série magnifique qui raconte la vie de
plusieurs médecins généralistes, de leur famille, de leurs patients, dans une toute
petite ville du Colorado, et qui s’intitule Everwood.

ABRAHAM & FILS


À Arthur C. D. et Maurice L.

J’ai écrit deux récits biographiques. Une autobiographie, intitulée Légendes1,
qui raconte comment j’ai grandi dans la fiction, et une biographie de mon père,
intitulée Plumes d’Ange2.
Mais à l’origine le projet constituait un triptyque. À partir d’un matériau
intime – une vie d’individu qui se raconte, et celle des individus qui l’ont
entouré et des événements qui ont eu lieu en dehors de sa connaissance à lui – je
voulais écrire une autobiographie, une biographie et une fiction.
Cette fiction, qui n’est pas encore écrite, fait partie des plus vieux projets que
j’ai dans mes valises, et j’espère bien avoir un jour le temps, ou l’énergie, ou
l’occasion, ou assez de désir pour l’écrire. Mais j’aimerais bien aujourd’hui la
décrire, brièvement.
Dans cette fiction, je réinventerais mon enfance autour de la relation
privilégiée qui m’unissait à mon père, en réorganisant à ma guise les éléments de
nos biographies respectives.
Je m’explique.
On ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille, mais on peut se
dire : « Tiens ! Et si ma famille comprenait un enfant de plus ou un enfant de
moins ? Et s’il nous était arrivé ceci plutôt que cela ? »
Et je me suis mis à imaginer l’histoire d’un père et de son fils qui, à la suite
d’un attentat en Afrique du Nord, dont ils sont originaires, se retrouvent seuls
tous les deux. Tout le reste de la famille (épouse, frères et/ou sœurs) ayant été
décimé par l’attentat, le père prend son fils sous le bras ou par la main, et décide
de s’en aller s’installer ailleurs.
Ce n’est pas vraiment ce qui m’est arrivé. Certes, un jour, mon père a pris sa
famille par la main pour l’emmener loin d’Algérie (l’OAS l’avait condamné à
mort), mais Dieu merci, aucun de nous n’a péri dans un attentat. Cela dit, ça
aurait pu nous arriver : c’est arrivé à un des amis de mes parents, mitraillé en
venant dîner chez nous. En réinventant ma biographie familiale, je voulais d’une
part expliquer – en me focalisant dessus – la relation entre un père et un fils et
d’autre part revisiter mon enfance et l’histoire de la France contemporaine au
travers de fictions. Des fictions organisées selon un schéma classique, celui des
Aventures de Sherlock Holmes, le personnage de Conan Doyle.
Dans mon livre, le rôle de Sherlock Holmes est tenu par le père ; celui de
Watson par le fils. Le livre serait construit comme une suite de nouvelles, chaque
chapitre contant une « aventure » distincte – beaucoup de nouvelles du « canon »
holmesien s’intitulent The Adventure of the Speckled Band, The Adventure of the
Empty House, etc.
Au fil de ces « aventures » le fils grandit, la relation avec le père évolue, le
duo explore les zones sombres – les secrets, les hontes cachées, les mystères – de
la ville où ils ont échoué, à la lueur des événements de leur époque. Ce serait une
chronique familiale sur deux générations, une chronique historique, qui se
déroulerait entre 1940 – année où le père termine ses études de médecine –
et 1980, année où le fils devient médecin à son tour. Chaque « aventure »
(chaque mystère, chaque enquête…) se déroulerait en contrepoint d’un
événement historique, politique ou social ou culturel – l’attentat du Petit-
Clamart, le Festival de Cannes 1968, l’affaire Ranucci… – survenu pendant ces
quatre décennies.
Après l’autobiographie centrée sur la fiction (Légendes) et la biographie qui
réexplorait l’histoire familiale (Plumes d’Ange), ce livre, le dernier du triptyque,
serait une fiction nourrie d’autobiographie et ancrée dans l’histoire collective…


Post-Scriptum : Conçu initialement en 2003, ce projet énoncé quelques années
plus tard à l’antenne d’arteradio.com a dû attendre une dizaine d’années de plus
pour donner naissance, sous une forme moins « sherlockienne » que son énoncé
initial, à Abraham et Fils (2016).

1. P.O.L, 2002.
2. P.O.L, 2003.

FROM TIME TO TIME


À Jo et Lilly,
qui explorent le temps
pour découvrir la vérité

Une fois encore, ce pourrait être un roman ou bien le scénario d’un film.
J’hésite entre deux titres. Le premier serait Boy meets girl, qui renvoie au
schéma classique de la comédie (musicale) américaine : boy meets girl, boy loses
girl, boy wins girl – un garçon rencontre une fille, le garçon perd la fille, le
garçon retrouve (et gagne le cœur de) la fille.
Ça pourrait aussi s’intituler New York sur Seine, ou Paris sur Hudson, car ça
se passerait en même temps – enfin, pas exactement en même temps, vous allez
comprendre – à New York et à Paris. Ce serait une comédie romantique
fantastique, et l’histoire serait la suivante : deux personnages, qui ont le même
âge, une trentaine d’années bien tassée, fréquentent tous les deux un
delicatessen. Elle, dans SoHo, au sud de Manhattan ; lui, dans le Marais, à Paris.
(Ou l’inverse, si vous préférez.)
Les deux delicatessen sont très anciens, elles ont au moins quatre-vingts ans
d’âge. Et comme dans tous les delicatessen on y distribue des journaux à petit
tirage, parfois en yiddish, et les deux protagonistes découvrent un jour, chacun
de son côté, un petit journal d’information sur les activités du quartier, et qui
contient, bien entendu, des petites annonces. Des annonces de rencontres.
Cet homme et cette femme sont des solitaires, ils ont des exigences plutôt
élevées à l’égard de la personne avec laquelle ils aimeraient vivre, et n’ont pas
encore trouvé l’âme sœur. Par jeu, tous deux se disent : « Allez ! Tiens, pourquoi
pas ? » et ils rédigent une petite annonce dressant leur autoportrait et leurs
attentes… démesurées à l’égard d’un compagnon.
Comme vous vous en doutez déjà, chacun tombe sur la petite annonce de
l’autre, et ils décident de se donner rendez-vous, par l’intermédiaire du journal.
Car le journal ne donne jamais ni les adresses ni les numéros de téléphone des
personnes qui veulent se rencontrer. Ils se contentent de leur fixer arbitrairement
une date et un lieu de rencontre.
Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Ça vous turlupine qu’ils fréquentent des
delicatessen situés à six mille kilomètres l’un de l’autre et publient leurs petites
annonces dans le même journal local ? Mais je vous ai prévenu en commençant :
il s’agit d’une comédie romantique fantastique. Vous vous souvenez ? Alors,
continuez à lire au lieu de m’interrompre.
Un beau jour, donc, le journal les invite à se retrouver… dans l’arrière-salle de
leur delicatessen. Ce qu’ils ne savent pas, ce qu’ils vont découvrir, c’est que les
deux troquets, bien qu’existant dans deux villes différentes, ont la même arrière-
salle, qui défie les lois de l’espace et du temps. Car ils ne vivent pas seulement
dans des villes différentes, ils vivent aussi à des époques différentes.
Lui vit à Paris (ou à New York, si vous préférez) dans les années 1960 ; elle
vit à New York (ou, si vous voulez, à Paris) au début des années 2000. Lorsqu’ils
se rencontrent pour la première fois, ils ne se rendent pas compte tout de suite
qu’ils viennent de deux époques différentes. Mais ils sont tellement heureux de
s’être trouvés qu’ils décident de se revoir et l’un comme l’autre retournent
régulièrement dans le delicatessen de leur quartier, sans savoir que leur âme
sœur est beaucoup plus inaccessible qu’ils ne le pensaient.
Comme ils sont amoureux l’un de l’autre mais que ça les rend pas
complètement stupides quand même, ils finissent par comprendre que ce qui
rend leur aventure merveilleuse – c’est une histoire d’amour transtemporelle,
tout de même – la rend également très douloureuse, car ils ne voient pas du tout
comment vivre pleinement cet amour qui certes défie le temps et l’espace, mais
doit se plier aux horaires de fermeture des delicatessen…
Ensuite ? Moi aussi j’aimerais beaucoup la connaître, mais il n’y en a pas
encore. Je vais l’écrire, certainement.
Un de ces jours.
Quand j’aurai le temps.

JE N’AI PAS OUBLIÉ


À Marcel Gotlib

En mai 1983, j’ai eu l’insigne honneur d’être invité à une émission de France
Inter, « Chant libre », animée par Louis Bozon. Le principe était simple et
élégant : les auditeurs dressaient la liste des personnalités avec lesquelles ils
aimeraient être invités. Si l’une de ces personnalités était libre et acceptait de
participer à l’émission, l’auditeur et son invité bavardaient à l’antenne pendant
une heure et demie et composaient le programme musical.
J’ai eu la chance et la double joie de voir ma candidature acceptée et d’être
invité avec Marcel Gotlib, immortel dessinateur de la Rubrique-à-brac de Gai-
Luron et de Hamster Jovial, qui était depuis toujours l’une de mes idoles.
Pendant l’émission, j’ai de plus découvert que Marcel Gotlib connaissait très
bien une autre de mes idoles, un écrivain prématurément disparu l’année
précédente. J’avais rédigé une suite de petits textes en hommage à cet écrivain,
et, en apprenant que j’allais passer plus d’une heure à causer dans le poste, je
m’étais dit : « Tiens, je lirai quelques-uns de ces petits textes au micro. »
Finalement, de crainte de sembler vaniteux (je n’étais pas un écrivain publié, à
l’époque) j’ai choisi de lire un extrait de l’écrivain en question, et non mes textes
propres.
J’ai repensé à cette émission l’autre jour. Et en y repensant, je me suis
souvenu de ces textes, rédigés dans l’un des gros cahiers lignés qui m’ont servi
de journal intime jusqu’à ce que je me mette à tenir un journal sur mon
ordinateur.
Ce que je vous propose ici n’est pas, pour une fois, un livre virtuel (ou
« potentiel », comme on disait autrefois) mais un texte déjà écrit, inédit, dont il
est douteux qu’il soit publié un jour, mais dont j’ai plaisir à partager quelques
fragments aujourd’hui avec vous.

*
Je me souviens que Gotlib a fait ses débuts en dessinant, dans Vaillant, une
page intitulée Nanar, Jujube et Piette. Et, toujours dans Vaillant, je me souviens
de Davy Crockett, du Grêlé 7/13, de Nasdine Hodja l’Insaisissable et des
Pionniers de l’Espérance.
Je me souviens que dans L’Écume des jours, un personnage s’appelle Jean-Sol
Partre et qu’il meurt d’un coup d’arrache-cœur. Et je me souviens des seins de
Chloé.
Je me souviens, pour l’avoir vu dans un film, que pendant les premières
courses cyclistes, au début du XXe siècle, les coureurs, pour faire de la roue libre
dans les descentes, devaient lever les pieds de leurs pédales.
Je me souviens d’un film presque muet, peut-être russe, en tout cas
manifestement tourné dans un pays de l’Est, dans lequel un petit garçon
imaginait qu’il achetait un papa dans un grand magasin. Dans la vitrine, les
mannequins se transformaient en adultes réels… Si quelqu’un se souvient de ce
film, merci de me donner le titre1.
Je me souviens d’un clochard, dans le métro. Des voyageurs pressés l’avaient
bousculé et avaient failli l’empêcher de monter dans le wagon. Il y était parvenu
quand même, et il s’était exclamé, à voix haute : « Ah ! ces jeunes d’aujourd’hui,
ils n’ont qu’une hâte, se mettre le cul sur un siège ! » Puis, levant le doigt d’un
air docte, il avait ajouté : « Ils préparent la révolution ! »
Je me souviens du premier pas sur la Lune.
Je me souviens des Sept Samouraïs… et des Sept Mercenaires.
Je me souviens que Victor Hugo courait après la bonne.
Je me souviens que le jour où de Gaulle est mort, j’ai entendu une interview
de son confesseur, qui affirmait être arrivé à temps pour lui donner les derniers
sacrements.
Je me souviens de l’Affaire Goldman. À l’époque, on disait « l’Affaire du
boulevard Richard-Lenoir ».
Je me souviens de ma surprise lorsque j’ai appris que la voix française qui
doublait le jeune interprète de Rusty dans le feuilleton Rintintin (« Youhou,
Rintintin ! »)… était celle d’une femme.
Je me souviens que Johnny Hallyday chantait Whohoho… Laisse les filles,
Whohoho… et que je savais l’imiter.
Je me souviens que YMCA veut dire en anglais Young Men’s Christian
Association et, pour des garçons de mon lycée « Y’a Moyen de Coucher Avec ».
Je me souviens de James Stewart et de Lee Marvin dans la fameuse scène de
L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford, où tout le monde manque
s’entre-tuer autour d’un steak tombé par terre. Je me souviens aussi du pot de
fleurs sur le cercueil de John Wayne, au début et à la fin du film.
Je me souviens de la Marseillaise au ralenti qu’avait prônée Giscard.
Je me souviens de Gérard Klein, qui commençait ses émissions de radio en
susurrant : « Bonjour Madame ! »
Je me souviens que les Communards mangeaient des rats.
Je me souviens des trois lois de la robotique d’Isaac Asimov. Première loi : un
robot ne doit pas faire de mal à un être humain. Deuxième loi : un robot doit
toujours être au service de, venir en aide et obéir à un être humain, sauf si c’est
en contradiction avec la première loi. Troisième loi : un robot se doit de
préserver sa propre existence, sauf si cela est en contradiction avec les deux
premières lois… Enfin, je crois me souvenir que c’était à peu près ça.
Je me souviens du Metropolitan Jazzola Eight.
Je me souviens qu’à la fin des Trois Lanciers du Bengale, un officier, les
larmes aux yeux – je crois que c’est Franchot Tone –, décore le cheval de Gary
Cooper.
Je me souviens du Maharadjah de Rawhajpoutalah.
Je me souviens que, pendant la campagne d’Égypte, Conté a fabriqué des
crayons pour que les grognards de Napoléon puissent envoyer des cartes postales
à leurs familles.
Je me souviens des Belles histoires de l’oncle Paul.
Je me souviens qu’à l’école primaire, mais peut-être plus tard aussi, je
dessinais sur une feuille de copie double une maison, dont je découpais les
fenêtres pour qu’elles s’ouvrent. Une fois les fenêtres ouvertes, je dessinais
l’intérieur des pièces (sur la copie du dessous, donc). Je ne savais dessiner les lits
que de profil, et ils me paraissaient très inconfortables.
Je me souviens des fusils à balles traçantes, avec lesquels, à la fête de la Saint-
Georges, on tirait sur des ballons accrochés en haut d’un mât. Je me souviens
m’être demandé, je me le demande encore, où retombaient les balles.
Je me souviens du soutien-gorge Machin, qui se dégrafait par-devant – « Fini,
le cauchemar des séducteurs » !
Je me souviens des femmes dénudées autour de Sardanapale sur son bûcher,
dans le tableau de… Delacroix ? Géricault ? reproduit dans mon petit Larousse.
Je me souviens que la vedette sur laquelle John Kennedy avait servi pendant
la guerre du Pacifique s’appelait le Patrouilleur 109.
Je me souviens de Tatum O’Neal dans Paper Moon (La Barbe à papa), de
Peter Bogdanovich. Et du moment où son escroc de père lui crie : « J’ai des
scrupules, tu sais ce que c’est, des scrupules ? » Et la petite fille répond : « Non,
je sais pas ce que c’est, mais si t’en as, c’est sûrement parce que t’as dû les
faucher à quelqu’un ! »
Je me souviens avoir entendu mon père dire qu’à Orléansville, après le
tremblement de terre de… 1954, je crois, l’église était par terre, la mosquée était
par terre, et que la synagogue, quoique toujours debout, avait son dôme craquelé,
comme le sommet d’un œuf à la coque après le premier coup de petite cuillère.
Je me souviens d’un hebdomadaire appelé Le Fait public, créé par des
journalistes licenciés en 1968.
Je me souviens de Bobby Sands.
Je me souviens de la façon dont Reggiani dit « le spiritisme ancien » dans
Arthur, la chanson de Boris Vian.
Je me souviens de Dani mettant la main de Jean-Pierre Léaud entre ses
cuisses, dans La Nuit américaine.
Je me souviens de « Plus un corps tombe moins vite, moins sa vitesse elle est
plus grande ».
Je me souviens du bonhomme passant un bébé à la moulinette dans « Les
raisins verts », l’émission de Jean-Christophe Averty, ou démolissant des postes
de télé à la hache, en disant : « Je ne suis pas en colère, je ne suis pas du tout en
colère. Que ceux qui sont moins en colère que moi nous écrivent, ils ont gagné. »
Je me souviens que Mike Brant s’est défenestré, que Claude François s’est
électrocuté dans sa baignoire, que Joe Dassin est mort d’un infarctus, et que le
bruit courait qu’une chanteuse célèbre était un homme.
Je me souviens des « ronds rouges » qui annonçaient l’ouverture des
premières stations Elf.
Je me souviens de Tout l’Univers.
Je me souviens de la brosse à dents piégée dans Ne nous fâchons pas de
Georges Lautner.
Je me souviens des Toc-toc : « – Toc-toc ! – Qui est là ? – C’est Lulu – Lulu
qui ? – C’est Lulu… tte finaaaale, groupons-nous et demain… »
Je me souviens d’Erich von Stroheim saluant Martin Squelette à la fin des
Disparus de Saint-Agil.
Je me souviens de Georges Perec. Et je me souviens exactement de ce que je
faisais au moment où j’ai appris sa mort.

1. Après m’avoir entendu lire cette chronique sur arteradio, une internaute, Aurora, m’a écrit ceci :
J’ai acheté un papa, URSS, 1962. Genre : comédie lyrique.
Metteur en scène : Ilya Frez. Sujet : Dimka a cinq ans et il n’a pas de père. Un jour, le petit garçon
découvre que sa maman a économisé de l’argent pour lui acheter un papa mais qu’elle a tout dépensé pour
s’acheter des glaces. Il décide de se débrouiller tout seul puisque sa maman fait des bêtises et va dans un
grand magasin où il a vu un très beau « monsieur » en vitrine. Note : en Russie soviétique l’époque de
Staline avait débouché sur des tabous qui allaient bien plus loin que les tabous politiques. Le sexe était très,
très tabouisé et on disait aux enfants qui attendaient l’arrivée d’un frère ou d’une sœur que la maman était
partie a la clinique pour lui acheter un petit frère (ou une petite sœur). Parfois, on allait chercher la maman
avec l’enfant et on lui donnait une pièce qu’il donnait à l’aide-soignante pour acheter le petit frère ou la
petite sœur lui-même. S’il voulait un frère alors qu’une petite fille était née on lui disait qu’il n’y avait plus
de petits garçons en vente et les adultes parlementaient avec l’enfant pour lui faire accepter la petite sœur.
Cela n’allait pas dans l’autre sens, les filles n’étant pas du tout bienvenues. Parler du réel à un enfant ou ne
pas lui mentir en général était considéré comme de la cruauté. On disait : « Il ne faut pas lui gâcher son
enfance… » Cordialement, Aurora.

NELLY


À Claudie et Mick

Ce serait un texte, d’abord, bien sûr. Et donc un livre, sans doute. Pas un
roman, plutôt un récit, peut-être une pièce de théâtre, pour qu’on entende avant
tout la parole, le grain de la voix.
Ce texte parlerait de ma mère. Il m’est difficile de parler de ma mère, qui
apparaît plutôt « en creux », en ombre chinoise, dans mes livres. Dans Légendes
et Plumes d’Ange, je parle beaucoup de mon père, beaucoup moins de ma mère,
et elle n’est pas toujours présentée à son avantage. Je parle d’elle de façon plus
affectueuse, plus reconnaissante, plus positive, dans un livre intitulé À ma
bouche1 consacré à mes relations à la nourriture – puisque la nourriture renvoie
presque toujours à la mère.
En réalité, je connais mal ma mère. J’avais une mère juive nord-africaine,
mais ce n’était pas une mère juive nord-africaine comme dans les films ou dans
les histoires, car – avec moi, du moins – elle n’a jamais été étouffante. Elle était
très affectueuse à sa manière, elle avait un indéniable souci de ses enfants, mais
ce n’était pas une mère très démonstrative, ni très caressante, ni très cajolante –
du moins, je le répète, avec moi. Dans la famille, si quelqu’un devait nous botter
les fesses, c’était elle qui le faisait plutôt que mon père, qui n’aurait jamais levé
le petit doigt sur un enfant, et encore moins sur les siens.
De sorte que, pendant longtemps, j’ai vu ma mère en parent répressif, en
parent fouettard. Mon père n’était pas répressif du tout, c’était plutôt lui qui
cajolait, qui était affectueux, doux, tendre. Alors pendant longtemps, j’ai eu le
sentiment que ma mère ne m’aimait pas. Du moins, pas beaucoup.
Ça m’a fait souffrir un petit peu, dans un sens, mais ça m’a aussi libéré, parce
que je n’ai, encore une fois, pas souffert d’une mère étouffante. J’ai pu m’en
détacher assez facilement, même si, à l’époque, je ne me rendais pas compte que
ça me rendait service. Mais du coup, ma mère est quelqu’un que je connais mal,
dont je parle avec difficulté, parce qu’au fond je ne sais pas vraiment, en tout cas
pas de façon directe, ce qu’elle pensait, à quoi elle croyait, qui elle était. Mon
père se confiait souvent à moi, ma mère très peu. Quand elle le faisait, c’était de
façon détournée, indirecte : elle racontait des histoires sur les autres.
Cela, tout de même, je peux le dire d’elle : c’était quelqu’un qui racontait des
histoires. Elle en racontait autant que son mari – qui en racontait beaucoup –,
mais pas les mêmes. Elle avait un sens de l’humour très personnel, très grinçant.
Elle pratiquait beaucoup plus l’autodérision que les autres personnes de la
famille. Et ça aussi, je n’en ai pris conscience que bien plus tard.
Avec moi, elle est restée très secrète à l’égard de ce qu’elle ressentait, de ce
qu’elle croyait. Je me souviens des quelques longues conversations que nous
avons eues à la fin de sa vie, en particulier d’une au cours de laquelle elle
m’avait avoué n’être « pas très fière de certaines choses qu’elle avait faites dans
sa vie ». À l’époque, comme elle était fatiguée, malade, je n’avais pas vraiment
voulu la faire parler de ça, je ne sais pas d’ailleurs si elle m’en aurait dit plus,
mais aujourd’hui je le regrette, car j’aurais bien voulu savoir ce qu’elle voulait
dire par là. Évidemment, il était difficile de la faire parler d’elle à ce moment-là.
Le texte que j’aimerais écrire à son sujet serait donc forcément un texte
aussi… « indirect », « oblique », que nos relations. Je veux dire que je devrais
probablement la décrire en action – à travers ce qu’elle faisait et disait – comme
je le fais dans À ma bouche, mais de manière plus distante, plus allusive, plus
elliptique.
Et pour la raconter, j’ai imaginé la forme suivante :
Une femme est assise, seule, sur une scène de théâtre, dans un lit ou sur un
fauteuil, avec les jambes relevées sur une chaise, comme elle l’était lorsqu’elle
regardait la télévision, peut-être avec une couverture sur les jambes… (À la fin
de sa vie, ma mère avait froid tout le temps, elle se couvrait beaucoup.)
J’ai en tête une image extrêmement puissante, que mon père m’avait racontée,
en me parlant de sa grand-mère maternelle : l’image d’une femme qui s’allonge
par terre sur un tapis de prière et qui raconte sa vie en la chantant comme une
mélopée, entièrement, d’un bout à l’autre, avant de se laisser mourir. J’imaginais
quelque chose comme ça pour ma mère : une femme assise, toute seule, dans son
salon, dans une maison qui n’est peut-être plus habitée du tout, une femme qui
est peut-être un fantôme, et qui raconte sa vie, qui raconte les gens qu’elle a
aimés, et qui l’ont aimée.
Et au fur et à mesure qu’elle raconte sa vie, apparaissent autour de son
fantôme les corps réels des personnes qu’elle a aimées, et qui lui parlent, ou qui
se parlent à elles-mêmes en pensant à elle, et qui racontent avec elle non
seulement sa vie, mais les incompréhensions de sa vie, les silences, les questions
non posées, les réponses non reçues… en tentant tout de même de dire l’essentiel
de ce qu’elle était, et de ce qu’ils sont.
Même si je sais peu de chose de ma mère, même si je n’en sais pas autant que
ce que je voudrais savoir, pas autant que ce que je voudrais écrire, je sais malgré
tout des choses qui, si elles m’ont longtemps paru « aller de soi », ne sont pas
sans importance puisque j’ai grandi avec elles.
Je sais ainsi que, pendant toute mon enfance, j’ai vu ma mère taper à la
machine, sur un petit bureau, à deux pas du bureau de mon père ; je sais que ma
mère est la première personne qui m’ait dit que quand lorsqu’elle avait quinze ou
seize ans, elle avait voulu écrire un roman, intitulé Deux cœurs, ajoutant (en
riant) qu’elle n’était jamais allée plus loin que le titre ; je sais que, lorsque j’étais
adolescent, et que j’imaginais des histoires, je commençais toujours par écrire le
titre, qui m’aidait ensuite, parfois, à écrire la suite. Et que je le fais encore. Je
sais enfin que lorsque je suis parti, adolescent, passer un an aux États-Unis,
parmi les cours qu’on pouvait choisir en classe terminale de ma high school, le
premier cours que j’ai choisi – la première vraie formation pratique que j’ai
reçue –, c’est la dactylographie.

1. Dans la collection « Exquis d’écrivains », NIL, 2007.



SUR LE PLATEAU DE LAW & ORDER


À René Balcer

Fin avril 2007, j’ai passé une semaine à New York pour participer à un atelier
de Narrative Medicine1, et je me suis aussi rendu sur le plateau d’une série
télévisée diffusée depuis dix-sept ans sur la chaîne américaine NBC :
Law & Order (New York District2).
Cette série tout à fait passionnante raconte des enquêtes criminelles en
adoptant successivement le point de vue des inspecteurs qui enquêtent sur le
crime, puis celui des substituts du procureur de New York, qui instruisent les
affaires et poursuivent les criminels. En général, le scénario élaboré pendant la
première partie de l’épisode est pour ainsi dire « déconstruit » dans la seconde.
Law & Order est une série passionnante, tout à fait réaliste, inspirée d’affaires
réelles, ancrées dans la culture contemporaine, dans les problèmes de société.
Depuis dix-sept ans, elle soulève des points de droit, souligne les conflits
politiques, dénonce les injustices sociales et les iniquités… À raison de vingt-
deux épisodes par « saison » (ou année de production), ça fait un paquet
d’épisodes.
Il y a une dizaine d’années, j’ai eu l’occasion d’entrer en contact avec
l’homme qui en était alors le showrunner, celui qui la faisait tourner, son
principal scénariste, René Balcer.
René vit aux États-Unis mais il est né à Montréal. Il parle anglais avec un
accent américain et français avec un accent québécois. Je suis entré en contact
avec lui alors que je rédigeais un dossier Law & Order pour la revue Génération
Séries. À l’époque, il avait répondu par fax, avec beaucoup de gentillesse, à une
longue interview. Depuis nous sommes toujours restés en contact, et je l’ai fait
venir à deux reprises en France pour parler de son métier.
Lorsque j’ai décidé d’aller à New York, j’ai envoyé un message à René, en lui
demandant si je pourrais aller visiter le plateau de Law & Order. Il s’était
consacré à une autre série depuis plusieurs années, mais le patron de L & O
l’avait rappelé pour récrire et produire les quatre derniers épisodes de la dix-
septième saison. Il m’a répondu : « Bien sûr, en plus ça tombe très bien, tu seras
à New York au moment des derniers jours de tournage. La série va peut-être
s’arrêter, elle commence à coûter cher, la chaîne a envie de renouveler ses
programmes, et il est très possible que les journées de tournage auxquelles tu vas
assister soient les dernières. »
Me voici donc un beau matin sur le plateau de Law & Order, et j’étais comme
un enfant, car on m’a fait visiter le plateau, on m’a fait rencontrer bon nombre de
gens qui travaillaient sur le plateau, j’ai longtemps discuté avec Alana De La
Garza, une jeune femme aussi intelligente que drôle qui interprète l’une des
substituts du procureur. Elle m’a confié qu’on lui avait donné sa grande scène de
l’année dans cet épisode, et je l’ai vue la jouer et la rejouer plusieurs fois sous
tous les angles possibles avec un professionnalisme impressionnant…
J’ai aperçu Sam Waterston, très grand acteur, interprète depuis quatorze ans du
substitut Jack McCoy, mais je n’ai pas osé aller le saluer. J’ai parlé avec le
réalisateur, Matthew Penn (frère de Sean Penn et fils d’Arthur Penn), j’ai vu
René Balcer, qui était venu saluer son équipe… Bref, j’étais aux anges.
C’était très émouvant, car c’est une série qui m’est très chère (ne serait-ce que
parce que de nombreux épisodes dénoncent avec férocité les abus de pouvoir des
médecins) et j’aime penser que je suis un des très rares Français à l’avoir vue
dans son intégralité. En 1995, je me suis lié d’amitié via le courrier électronique
avec une enseignante du Wisconsin, elle aussi fan de la série, qui me l’a ensuite
enregistrée intégralement, et m’a envoyé les cassettes deux fois par an. En
échange je lui ai envoyé les livres que j’ai écrits sur les séries, et dans lesquels
son nom est toujours cité.
Je peux dire que Law & Order fait partie de mon histoire personnelle (de
spectateur) et professionnelle (de critique) et très tôt j’ai eu l’idée d’un livre la
concernant, un beau livre qui la présenterait sous trois angles différents.
D’abord, il présenterait son personnage principal omniprésent : la ville de
New York. Law & Order est tournée à New York, interprétée par des acteurs de
New York, produite avec l’aide de la mairie de New York, qui adore la série, et
qui adore les gens qui y travaillent. On y a montré pratiquement tous les coins de
New York, beaucoup d’histoires qui y sont racontées se sont effectivement
passées à New York, une ville qui symbolise l’Amérique, y compris dans ses
événements les plus douloureux. Ainsi, les attentats du 11 Septembre ont eu des
répercussions sur la série, qui en a parlé nommément. Autre exemple : dans
l’État de New York la peine de mort a longtemps été abolie. Lorsqu’elle a été
rétablie par la Cour suprême de l’État, les scénaristes de Law & Order l’ont
également rétablie dans leurs récits, ce qui leur a permis de souligner toutes les
questions – économiques, éthiques, judiciaires – que ce rétablissement a
soulevées.
Outre qu’il montrerait la ville de New York, des photos de tournage, des
images des acteurs, ce beau livre raconterait donc également la manière dont la
série a été conçue, puis écrite au fil des années, en donnant la parole à son
créateur, Dick Wolf, à ses scénaristes et à ses producteurs – à commencer par
René Balcer, qui a des flopées d’histoires à raconter à son sujet.
Enfin, il se ferait l’écho du regard du public sur Law & Order. J’irais
interviewer des gens qui ont regardé la série depuis longtemps, qui ont grandi ou
mûri avec elle. Des spectateurs, des critiques, des acteurs qui ont regardé la série
avant d’y tenir un rôle, des personnalités qui vivent à New York, et que
Law & Order accompagne depuis dix-sept ans.
Voilà. J’ai déjà publié un beau livre3, mais je suis sûr que celui-ci serait encore
plus beau…
Évidemment, je préférerais ne pas avoir à l’écrire trop vite car j’aimerais que
la série ne s’arrête pas – mais je suis sûr qu’il aurait une valeur, une saveur toute
particulière, s’il était écrit par un spectateur qui la regarde depuis un autre pays,
une autre culture, avec l’attachement et la tendresse de quelqu’un qui aime la
ville de New York, l’Amérique, et les bonnes histoires.

1. Voir la chronique suivante.


2. Ce titre est celui qu’avait choisi France 3 lorsqu’elle a diffusé les cinq premières saisons. Sept ou huit
ans plus tard, TF1 a racheté les droits et l’a rebaptisée New York Police Judiciaire…
3. Et même deux : Mission : Impossible, avec Alain Carrazé, en 1993, et Super-héros en 2005.

LE CHŒUR DES FEMMES


À Rita Charon
et Martha Montello

En avril 2007, à New York, j’ai participé à un atelier d’écriture très particulier,
un atelier de narrative medicine.
Qu’est-ce que la narrative medicine ? C’est une discipline en émergence, qui
n’existe pas depuis très longtemps aux États-Unis, mais tout de même depuis
quelques années.
Cette discipline est née de l’idée que, pour devenir compétent et s’occuper
correctement des gens qui en ont besoin, tout soignant gagne à se comporter en
lecteur.
L’une des « inventeuses » de la narrative medicine, le Dr Rita Charon, est
médecin à l’Université de Columbia. Elle postule, dans un de ses textes, que le
patient est un texte qui s’offre au médecin. Par conséquent, le médecin qui veut
aider le patient doit lire le texte – le patient-texte – comme un texte de littérature,
avec toutes ses strates de sens, et que son travail ne consiste pas seulement à le
lire, mais aussi à transmettre ce qu’il a lu et ce qu’il a compris, d’abord au
patient lui-même, qui ne sait pas quel texte il est, quels sens il véhicule ; puis aux
autres soignants, car c’est en écrivant des textes qui parlent des patients-qu’on-
a- « lus » que l’on enseigne aux autres soignants comment « lire », à leur tour,
les patients qu’ils vont soigner.
Chacun des participants (nous étions une trentaine, j’étais le seul Français, les
autres étaient originaires des États-Unis ou du Canada) avait reçu un grand
classeur, contenant une quinzaine de textes pour préparer les séances de travail.
Pendant ces deux jours et demi (cinq séances sur cinq demi-journées), après
chaque conférence plénière, on passait au travail de groupe – nous étions huit
dans chaque groupe – travail qui consistait à écrire.
Il m’est arrivé des choses extraordinaires pendant ce séminaire. D’abord, j’y
ai rencontré des gens tout à fait remarquables, avec qui j’ai créé des contacts, et
j’espère continuer à correspondre – et peut-être à travailler – avec eux. Et puis,
cet atelier m’a fait comprendre ce que je fais depuis des années.
À partir du moment où mes livres ont rencontré un grand public, on s’est mis
à me demander pourquoi j’étais médecin et écrivain ? Comment peut-on être
écrivain quand on est médecin ? Je ne m’étais jamais posé la question
auparavant : le soin et l’écriture m’accompagnent depuis toujours. Mais j’ai fini
par répondre qu’il n’y a pas vraiment de fossé entre les deux professions : le
médecin est en position de lecteur, d’auditeur, de spectateur, et, personnellement,
j’adore qu’on me raconte des histoires. Et ce que nous faisions dans cet atelier
confirmait des intuitions que j’avais eues par le passé, mais que je n’avais jamais
« théorisées ». Rita Charon et ses camarades s’y sont attelées, à cette théorie. Et
ce qu’elles ont élaboré est non seulement tout à fait fascinant mais aussi – mes
vingt-cinq ans d’expérience et les livres qui en sont nés peuvent en attester – très
utile, très opérant pour les soignants.
L’un des effets que cet atelier a eus sur moi, c’est que je me suis mis à écrire
en anglais, puisque pendant nos cinq séances de travail en groupe, on nous a
demandé d’écrire. J’écris un anglais correct, mais j’ai une certaine timidité à le
faire. Je ne suis jamais sûr que ma manière d’écrire soit tout à fait appropriée.
On me dira, après tout, que c’est la même chose en français : on apprend à écrire
en écrivant. Mais du coup, parmi d’autres projets, d’autres idées que cette
semaine m’a donné envie de réaliser, je me suis mis à écrire des poèmes en
anglais, et j’ai trouvé comment j’allais écrire un livre dont j’ai l’idée depuis
longtemps, sans parvenir à en dessiner la forme (j’ai besoin d’une forme pour
commencer à écrire).
Je suis médecin dans un centre de planification, je reçois essentiellement des
femmes, et ces femmes viennent me parler de leur sexualité, de leur
contraception, de leur mari, de leur grossesse en cours ou de leur projet ou deuil
de grossesse, de leurs avortements, de leur sexe qui les dégoûte ou leur fait mal,
de leur désir inassouvi ou absent…
Et il se dit toujours énormément de choses pendant ces consultations. Ces
femmes me racontent des histoires toutes plus passionnantes et plus poignantes
les unes que les autres. Mais je n’ai jamais bien su comment je pourrais en faire
un texte, car si je notais ce qu’elles m’ont dit pour le retranscrire j’aurais
l’impression d’agir en voyeur.
Mais depuis l’atelier de narrative medicine, j’ai trouvé comment m’y prendre.
Je ne vais pas rédiger la description des patientes venues à ma consultation, non.
Je vais écrire des poèmes, des chansons, des monologues, en écho à ce que les
femmes me racontent. Des poèmes, des chansons, des monologues qui
pourraient être écrits par ces femmes, d’autres qui pourraient être écrits par les
hommes avec qui elles vivent ou dont elles me parlent, et bien sûr par le médecin
qui les écoute.
Ce texte, cet ensemble de textes, s’intitulerait Le Corps des femmes, ou Le
Chœur des femmes, ce serait une suite polyphonique qui exprimerait le ressenti
des femmes dans leur corps, et évidemment dans leur cœur, au contact des
hommes ou dans l’absence des hommes – elles parlent beaucoup de leur
absence. Dans le rejet ou dans l’amour des hommes.

TROIS HEURES D’ANTENNE


À Grec

Ce serait une émission de radio. Une émission en ligne, pour qu’elle reste
suspendue dans le temps et pour qu’on puisse la réécouter à loisir. Une émission
de trois heures, d’abord diffusée en continu mais constituée de courts modules,
que les auditeurs pourraient écouter individuellement et conçue comme si elle
devait être diffusée entre 22 heures et 1 heure du matin.
La première partie serait consacrée au monde qui nous entoure. On pourrait y
parler de tout ce qui se passe dans le monde, mais pas de ce dont tout le monde
parle. On y présenterait des pays inconnus, des expériences inédites, des livres
épatants encore inédits en français, des films qui n’ont pas été montrés à Cannes,
et qui sont formidables. On y ferait des portraits de personnes hors du commun
qui n’intéressent pas les journalistes. Bref, on y parlerait de toutes les parties
immergées du monde. De celles qu’on ne montre jamais aux actualités.
La deuxième partie, la deuxième heure, serait consacrée aux récits de vies.
Les auditeurs appelleraient pour raconter un souvenir d’enfance, une histoire qui
les a marqués, une expérience forte, un événement bouleversant ancien ou
récent. Ils appelleraient pour le confier à l’animateur, comme à l’ami·e à qui ils
peuvent toujours parler. Bref, cette heure serait consacrée à la vie de tout un
chacun, la vie de tous les jours, la vie secrète, la vie émotionnelle, sous ses
facettes les plus modestes.
La troisième heure serait consacrée à l’imaginaire. Et là encore, n’importe qui
pourrait y contribuer. L’animateur ou l’animatrice, le ou les invités, les auditeurs.
Ils partageraient à tour de rôle à l’antenne un texte qu’ils ont aimé lire ou qu’ils
ont écrit. Ce serait une heure d’émotion.
Ce serait une émission hebdomadaire. Elle durerait toute l’année, parce que le
monde tourne toute l’année ; la vie, on la vit toute l’année ; les livres, on en lit
toute l’année – alors on ne voit pas pourquoi la radio, on ne l’écouterait pas toute
l’année.
J’aimerais beaucoup concevoir une émission comme celle-là. J’aimerais
beaucoup l’animer, en tenir le guidon pendant un an. Au bout d’un an, je
céderais la place à quelqu’un d’autre. Ce quelqu’un serait déjà venu à l’émission,
ou bien il ou elle aurait beaucoup appelé, il serait animé par le même feu, la
même énergie. La vie, ça change tout le temps, alors il n’y a pas de raison que la
radio ne change pas aussi d’animateur, qu’elle ne change pas de voix de temps à
autre…
Au fond, ce serait l’émission de radio qui contiendrait toutes les émissions de
radio que j’aime et que j’ai aimées.
C’est un projet en l’air, car aucune radio ne voudrait de ça. Mais la radio, c’est
fait pour les paroles en l’air. Les paroles qui vous touchent, et qui s’en vont, en
vous laissant pas tout à fait comme avant.

MINNEHAHA CREEK


À Betty

D’abord, je chercherais un atelier de Creative writing, dans le Minnesota.
Pourquoi le Minnesota ? Parce que j’y ai passé un an à l’orée de l’âge adulte
et que cette année a changé ma vie.
Je choisirais mon atelier pas loin de Minneapolis. J’aimerais dormir au bord
d’un des dix mille lacs qui trouent le sol du Minnesota mais pouvoir tout de
même aller me balader en ville.
Je prendrais l’avion pour New York et j’y passerais deux jours. J’irais au
Paley Center, le musée de la Télévision et de la Radio, visionner des séries
médicales et faire des recherches pour un projet de livre. Le soir, j’irais dans un
club de jazz ou écouter du rock au Café Wha.
Je prendrais ensuite l’avion pour Chicago, et à l’aéroport je louerais une
voiture pour gagner le Minnesota par la route. Sur le chemin, je m’arrêterais au
musée des Vétérans de Madison, Wisconsin, pour y voir comment des gens
comme vous et moi se sont battus et sont morts dans des guerres toutes aussi
absurdes et insensées les unes que les autres, entre 1860 et le début du XXIe
siècle. Je n’aime pas la guerre, mais j’aime les gens. Mon grand-père est mort
en 1915 dans une tranchée, à Roclincourt. Et, depuis toujours, j’essaie de
comprendre quelque chose à cette mort incompréhensible car je pense que ça me
permettrait aussi de comprendre ma vie.
Après de longues heures de route sur des freeways interminables et sans
histoire, j’arriverais à Minneapolis. J’emprunterais la W I-95 et le pont qui s’est
effondré quelques semaines plus tard et je me roulerais à l’ouest, vers le lac
Minnetonka. Là, je louerais une chambre pour deux ou trois nuits dans un bed
and breakfast ou un motel familial. J’irais à mon atelier d’écriture le matin et en
début d’après-midi. Le soir, j’irais me balader au bord du lac ou je prendrais la
voiture pour aller voir une comédie musicale au Guthrie Theater, ou sur le
showboat, le bateau à aubes de l’Université du Minnesota, ou bien au Brave New
Workshop, l’atelier d’improvisation et de chansonniers ; ou encore au dinner-
theater de Chanhassen.
Et puis j’irais me balader sur les bords de Minnehaha Creek, pour y trouver
l’inspiration d’un roman que j’ai envie de lire – et donc d’écrire – depuis
longtemps. Un roman où il sera question d’amour impossible, d’exil et de retour
au pays, d’engagement et de solitude, de trahison et de rédemption, du temps
passé et du temps présent, d’amour perdu et retrouvé contre toute attente et
malgré les années.

PAR ICI LA SORTIE


À Robert Sheckley

Aujourd’hui, j’ai soixante-dix ans. Et le carnet de surveillance de la BioPo –
la Police biologique – vient de passer du vert à l’orange. Ça signifie que je dois
me préparer. Ce n’est pas que ça me fasse plaisir, mais comme tout le monde, je
m’y attendais. On nous y prépare depuis suffisamment longtemps. Soixante-dix
ans, c’est la limite. Après, c’est fini, il faut laisser la place.
J’aime bien l’officier de santé à qui j’ai été affecté depuis mon soixante-
septième anniversaire. Elle est gentille. La première fois que je suis allé la voir,
je pensais qu’elle me ferait la leçon, qu’elle me dirait qu’il était tout de même
temps de prendre une décision… Ils font tous ça, en général, avec les gens de
mon âge. Mais pas elle.
J’ai d’abord pensé qu’elle était trop jeune. J’ai le sentiment qu’elle venait
d’être mutée là, quand on m’a affecté à son cabinet de secteur. Elle était toute
timide. Elle ne savait pas bien faire fonctionner le lecteur de puces. Je lui ai
montré comment faire. Je fais ça depuis tellement longtemps.
Je lui ai pris la main, et j’ai passé le lecteur sur mon avant-bras.
– Vous êtes né le 29 février 2024, c’est ça ? a-t-elle demandé.
– C’est ça. Et vous, docteur, dites-moi, quel est votre nom ?
Elle a failli répondre, mais elle a rougi et m’a désigné son badge, sans un mot.
– Ah. Doc 7160A. Oui. D’accord.
Ça n’avait pas très bien commencé entre nous, mais, par la suite, je suis
parvenu à la rassurer à mon sujet. J’allais à mes convocations sans faillir, je
remplissais tous les questionnaires, je tenais mon carnet de surveillance sanitaire
parfaitement à jour… Je ne sais pas pourquoi on appelle ça un carnet alors que
ça n’a pas de pages. Un carnet, c’était autre chose. Mon père en avait beaucoup,
des carnets. Il les avait reçus de son père à lui. Et ils ne contenaient pas des
courbes de cortisolémie, des taux d’anomalies spermatogénétiques et des indices
de carcinocytologie, mais des histoires.

Il était fou, mon père. Quand la BioPo a commencé à confisquer tous les
appareillages nocifs pour la santé, il s’est mis à transcrire les dialogues de tous
les films qu’il aimait. Il savait qu’il ne pourrait plus les regarder, puisqu’on
confisquait tous les lecteurs à cause des rayonnements électromagnétiques.
Alors il s’est muni de tous les instruments d’écriture qu’il a pu trouver – il n’y
en avait déjà plus beaucoup à ce moment-là – et il a tout transcrit. Et quand il a
dû se rendre au centre d’euthanasie, à l’âge de soixante-cinq ans, il me les a
confiés.
J’aimais beaucoup mon père. Il m’a appris à lire bien avant ma période de
pédagogie obligatoire. Et il m’a aussi appris les mots interdits. Il m’a appris à les
lire et à les écrire. Je suis content de savoir le faire, mais je dois me méfier tout
le temps, et résister au désir d’écrire – ou même de faire semblant d’écrire. Les
caméras domestiques ne sont pas faites pour les chiens. Tout ce qui pourrait
ressembler à un geste d’écriture peut être repéré. Alors je fais très attention.

J’aime bien ma petite doctoresse. Elle est mignonne. Elle est étourdie. Si je lui
parle, elle a si peu l’habitude qu’on lui parle que ça la perturbe, et elle ne sait
plus ce qu’elle fait. Elle pose ses instruments, comme si elle ne savait plus s’en
servir, et j’en profite pour les lui emprunter. Il suffit que je lui prenne la main
pour la bouleverser, et comme elle sait que c’est mauvais pour son profil
professionnel, elle se concentre pour que son cœur ne se mette pas à battre trop
vite, car son superviseur le remarquerait tout de suite à l’enregistrement. Et
pendant ce temps-là, elle ne voit pas que je lui emprunte un instrument.
J’ai pris mon temps, j’ai commencé il y a trois ans, quand elle m’a reçu pour
la première fois. Son prédécesseur avait atteint la limite d’âge avant moi. J’en
avais souvent plaisanté avec lui, mais le jour où j’ai compris qu’il était parti, ça
ne m’a plus fait rire. Sa limite d’âge à lui était de quatre-vingts ans. C’est le
privilège des professions administratives. Mais ça m’a fait quelque chose quand
même. Et à sa petite remplaçante aussi. Elle était toute chose et avait du mal à
s’habituer à la place où il rangeait ses instruments.
Comme je les connaissais tous, je les lui ai montrés. Et j’en ai profité pour
prendre du fil de suture. Il traînait là, dans son étui, je l’ai pris sans réfléchir. Par
la suite, je me suis demandé comment j’avais pu le sortir du cabinet de secteur
sans que personne ne s’en rende compte. Et puis j’ai compris que le vieux toubib
avait dû dérégler le scanner de l’entrée. Car chaque fois que j’ai voulu sortir
quelque chose, de la crème anesthésique, un scalpel, des pansements colloïdes
instantanés, le scanner n’a pas bronché. Et comme la jeune toubib ne l’a jamais
fait vérifier…
C’est à ce moment-là que je me suis mis à reprendre espoir. À gamberger. Et à
préparer ma sortie. Ma petite toubib n’était pas trop insistante. Elle ne
comptabilisait pas les consultations en faisant remarquer que je coûtais cher au
système de santé… Elle ne passait pas son temps à me dire que je n’avais pas
d’enfants, que ce serait un geste de bonne pratique civique de devancer l’appel
sans attendre d’avoir soixante-dix ans pour me rendre au centre d’euthanasie…
Alors je n’hésitais pas à aller la voir docilement, pour endormir sa méfiance.
Je savais qu’on la surveillait de près, car je devais être un de ses premiers
partants. Peut-être même le premier. Alors, j’y allais mollo. Et j’étudiais toutes
les possibilités. Et je me souvenais de ce que disait le vieux toubib à propos des
plus vieilles puces de repérage, celles qu’on s’est mis à insérer au début de la
grande politique sanitaire, quand j’étais enfant. Le vieux toubib disait qu’elles
étaient insérées pas très profond, qu’il fallait éviter de se placer trop près d’un
relais magnétique de quartier, parce que ça les inactivait pendant une minute ou
deux. Et il disait aussi qu’il y avait, à mesure qu’on sortait des secteurs sécurisés,
de moins en moins de contrôles. Surtout au-delà du quatrième niveau.
Il m’a donné ces informations goutte à goutte, pendant des années, mais elles
ne sont pas tombées dans l’oreille d’un sourd.

Aujourd’hui, mon carnet de surveillance est passé du vert à l’orange. Dans
sept jours, il passera au rouge. Ça veut dire que j’ai atteint la limite d’âge et que
mon heure est venue. D’ici un jour ou deux, je recevrai l’heure de mon rendez-
vous au centre d’euthanasie. Mais je n’ai pas peur. Et je suis prêt. Car vous
voyez, je pense que j’ai encore quelques belles années devant moi.
J’ai déjà repéré quelques portes magnétiques qui ne sonnent pas quand deux
personnes passent en même temps. Surtout quand on a inactivé sa puce juste
avant près d’un relais magnétique. Ça ne m’étonnerait pas d’ailleurs que d’autres
avant moi aient utilisé le même stratagème auparavant. C’est mon vieux toubib
qui m’a expliqué comment faire, un jour où son lecteur s’était planté. Ce n’est
vraiment pas difficile.
Avec tout ce que j’ai subtilisé à la petite doctoresse, j’ai de quoi endormir la
peau, inciser et refermer ensuite. Quand j’aurai franchi les quatre premiers
niveaux, je retirerai ma puce. Je la laisserai dans un endroit difficile d’accès. Ils
mettront du temps à comprendre que je m’en suis séparé. Comme elle ne
transmettra plus de signes vitaux, ils croiront à un décès spontané. Bon, de nos
jours, ça n’arrive plus très souvent, mais ce n’est pas impossible. Et tant qu’ils
n’auront pas remis la main sur mon vieux corps, ils ne pourront pas prouver le
contraire et mon dossier restera bloqué dans la machine. Les bureaucrates
détestent l’incertitude.
J’aime bien ma petite doctoresse, mais que voulez-vous ? Depuis le temps
qu’il me suivait, j’avais bien plus confiance en mon vieux toubib. Il ne m’a
jamais traité comme un robot, lui. Ni comme une vieille voiture. Il m’a toujours
donné des informations utiles, il savait bien que j’avais envie de me débrouiller
sans lui.
Je me souviens de la dernière fois qu’on s’est vus. C’était quelques jours après
qu’il avait atteint la limite d’âge, il m’a appris qu’il serait bientôt remplacé. Ça
m’a fait un choc, bien sûr, mais il m’a rassuré et m’a dit en souriant : « Ne vous
faites pas de souci. Souvenez-vous de tous mes bons conseils, et je suis sûr
qu’on se reverra. »
Je vais essayer de pas le faire mentir.

ANNEXE

« CE BON DOCTEUR CAUCHY »

Deux nouvelles médicales

SYMPATHIE


La douleur a raison contre le médecin.
Vieil adage hippocratique

Le docteur Cauchy était un homme doux et attentif, amical avec ses patients,
délicat avec ses patientes, paternel avec les petits, chaleureux avec les anciens.
Comme il ne perdait jamais une occasion de faire ses visites à pied, on le voyait
souvent, sa sacoche à la main, dans les rues du bourg. Il en profitait pour
demander des nouvelles des malades à ceux qui faisaient leurs courses, pour
embrasser les petites filles qui rentraient chez elles un énorme pain entre les
bras, ou pour taper dans le ballon des garçons en leur proposant d’aller jouer
dans la cour goudronnée du cabinet médical, bien enclose, au lieu de galoper sur
la chaussée.
Le docteur Cauchy était très proche de ses clients.
Dès l’adolescence, Pierre Cauchy avait éprouvé plus d’attirance pour le sentir
que pour le savoir. Depuis toujours déterminé à devenir médecin, il ne fréquenta
les amphithéâtres que pendant ses deux premières années de faculté, puis se
consacra presque exclusivement aux stages hospitaliers. Il se trouvait beaucoup
plus à sa place auprès des alités, des infirmières et des aides-soignantes. Pour
être en mesure de combattre la souffrance, il lui paraissait indispensable de la
toucher de très près.
À force d’arpenter les couloirs livides, de côtoyer tous les états mais aussi
toutes les perceptions de la maladie, des plaintes du paralysé aux remarques des
kinés, du signe méconnu livré par un vieux clinicien à la réflexion d’une
infirmière taciturne, Pierre Cauchy vit peu à peu s’installer en lui une sorte de
sixième sens.
Cela commença sans bruit, par de brusques intuitions qui lui faisaient poser la
bonne question, saisir dans les paroles du patient ou de sa famille l’information
cruciale, entendre l’indicible dans une attitude ou un silence. Bientôt, cela devint
quelque chose de plus, une qualité de perception que ses maîtres nommaient – à
tort – du sens clinique, et que ses condisciples mettaient sans cesse à l’épreuve
sans parvenir à le prendre en défaut. Au bout de trois années d’hôpital, il posait
un diagnostic exact en voyant un malade passer sur un brancard.
Pierre Cauchy n’était pourtant pas un étudiant très savant. Il était beaucoup
moins brillant que la plupart de ses camarades, mais pour lui, le savoir n’était
pas un paravent. Rien ne venait filtrer l’écoute, l’intérêt presque intime qu’il
portait aux patients.
Contre toute attente, et alors que trois mandarins haut placés lui avaient
proposé de devenir leur assistant, il refusa de gravir les échelons de la hiérarchie
hospitalo-universitaire. En revanche, il entreprit très tôt d’effectuer des
remplacements de médecins libéraux, découvrit les trajets en voiture sur les
routes de campagne, les salles d’attente bruissant de bavardages de comice et les
signes d’amitié que les gens vous font de loin quand ils vous voient passer.
Lorsque, sa thèse en poche, il décida de s’installer à Play, un paisible village un
peu éloigné de Tourmens, la souffrance physique et les quelques thérapeutiques
disponibles pour la combattre lui étaient devenues plus familières qu’à beaucoup
de médecins débutants.
Il avait décidé d’exercer la médecine générale pour se consacrer à des maux
qui, quoique moins spectaculaires, ne sont pas moins respectables que ceux qu’il
avait observés au fond des lits à tubulures nickelées. Déchargé des « saloperies
insoignables sur lesquelles on trouve plus intéressant de discourir que de se
pencher », son sixième sens lui permettrait, pensait-il, de traduire les craintes de
maladie grave en bobos sans gravité, lumbagos ou rougeoles que deux jours au
lit verraient disparaître.
Et ce fut le cas. Les premiers temps.

Il soignait les rhumes et les angines, prescrivait des pilules et posait des
stérilets, recevait les femmes enceintes et les bébés, recommandait les pommes
pour le cholestérol et les tisanes pour l’insomnie. Il vaccinait sans faire mal. Il
palpait les ventres, auscultait les poumons et prenait la tension de manière si
rassurante que, ce rituel accompli, bien des patients se relevaient transfigurés. De
temps à autre, il prescrivait des médicaments qui ne donnaient pas d’aigreurs
d’estomac, un régime sans sel ou des pommades pour les varices. On entrait
chez lui souffrant et inquiet. On sortait plus léger.
Conquis par ses indéniables qualités humaines et de sa gentillesse sans faille,
au-delà de sa constante prévenance, de la répugnance manifeste qu’il éprouvait à
l’idée d’imposer des examens fatigants, de son insistance pour ne prescrire que
des soins indispensables et de l’efficacité presque permanente avec laquelle il
faisait disparaître les maux les plus récalcitrants, ses clients déclarèrent très vite
que le docteur Cauchy avait un « très bon diagnostic ».

Ils ne se doutaient pas que, au fil des années, le sixième sens de Pierre Cauchy
s’était développé, transformé en une perception plus aiguë.
Au début, cela le fit sourire : il se grattait quand un patient exhibait une
urticaire ; il toussait en passant la porte d’un grippé ; il ressentait une gêne mal
placée lorsqu’on venait se plaindre d’une crise d’hémorroïdes. Tout cela ne
l’inquiéta pas : qu’un seul enfant ait des poux et toute la famille se frotte la
nuque. Il devait s’agir d’un phénomène de cet ordre.
Il dut cependant changer d’avis lorsque d’autres signaux commencèrent à
apparaître : il se surprit à sentir la brûlure d’un zona avant que le patient n’ait oté
ses vêtements ; il se prit à souffrir de l’épaule sans savoir qui, dans la salle
d’attente, venait pour ce motif ; il éprouvait des brûlures d’estomac en voyant
passer un paysan ulcéreux sur son tracteur. Bref, il ne se contenta plus de
diagnostiquer, de déduire ou de deviner, mais se mit à ressentir exactement la
même chose que ses patients.
Tout cela ne laissait apparaître aucun signe sur son corps à lui, mais il était
sans relâche assailli par ces myriades de sensations. Le simple fait d’avoir
quelqu’un au bout du fil était une épreuve : l’anxiété, la peine, la colère, il les
recevait toutes de plein fouet, et si un temps il s’était amusé et flatté de pouvoir
faire des diagnostics au téléphone, cela ne fut bientôt plus plaisant du tout.
Bien sûr, il ne percevait les symptômes de ses patients que lorsqu’ils se
trouvaient à proximité. Mais il s’était installé avec sa famille dans l’appartement
situé au-dessus du cabinet médical, et son séjour devint peu à peu intolérable.
Dès le matin, à mesure que retentissait la sonnette de l’entrée et que s’ouvrait la
porte de la salle d’attente, il commençait à percevoir les gênes, les douleurs, les
raideurs et les tremblements, le chaud et le froid, les piqûres et les serrements. Il
se mit en quête d’une maison située hors du bourg et s’éloigna de ses patients.

Lorsque, à la même époque, le maire de la commune lui demanda d’un ton de
reproche à peine voilé pourquoi il n’avait pas voulu acheter la « maison du
notaire » – une splendide bâtisse fin de siècle élevée en plein centre de la
commune, qui aurait parfaitement convenu au docteur du village, et vous auriez
dû m’en parler, pour le prix on pouvait s’arranger avec la famille, on est
cousins –, il répondit qu’alors il n’aurait plus connu de jour de repos ou de vie
privée. Déjà, dimanches comme jours fériés, il suffisait que le petit Delambre
fasse une chute de bicyclette ou que la vieille Mme Renard se perde dans ses
médicaments pour qu’on se mette à sonner à sa porte.
Toutefois, il ne précisa pas qu’une brûlure du genou ou de soudaines
palpitations le prévenaient avant même qu’on ait mis le doigt sur la sonnette.
Son déménagement ne lui procura qu’un maigre répit. Il avait conscience du
moindre chagrin de son aînée, du mal de ventre de la cadette ou de la faim du
petit dernier, sans parler des coliques néphrétiques dont sa femme souffrait
fréquemment en période d’été et du rhume chronique qui l’affligeait entre
octobre et juin.
De plus, malgré cet éloignement, sa renommée ne fit que croître, et sa
clientèle augmenter. Il fut appelé au chevet de patients sans espoir, de vieillards
hurlants, de cancéreux pétrifiés. On le disait expert en médicaments de la
douleur… Il était, il est vrai, extrêmement désireux de soulager les maux pour
lesquels on le consultait, et finissait, tôt ou tard, par trouver le bon remède. Tôt,
de préférence.
Curieusement, il ne pensa pas une seule seconde à changer de métier. Il n’était
certes pas mû en cela par je ne sais quel sentiment mystique lui intimant de
soigner pour atteindre à une illusoire rédemption. Mais il ne parvenait pas à
imaginer que cette sensibilité exacerbée n’avait aucune utilité, aucun sens. Il
était écartelé entre le sentiment de fierté et, il faut bien le dire, de puissance que
lui procurait ce… don, et le caractère proprement empoisonné de celui-ci.
Il était par ailleurs incapable d’en parler à quiconque. Il voyait bien ce que sa
situation avait de proprement invraisemblable. Ni sa famille ni ses amis ne
comprendraient, et il était bien placé pour savoir que ses confrères ne lui seraient
d’aucun secours.
Sa vie personnelle devenait de plus en plus difficile. Il partait tôt le matin et
rentrait tard le soir, car seul le sommeil de la maisonnée pouvait lui garantir
quelques heures de paix. Dans la journée, il préférait se rendre chez les patients
plutôt que de rester soumis pendant des heures au concert des plaintes qui
palpitaient dans la salle d’attente. Entre deux visites, il lui fallait souvent garer sa
voiture au bord d’un chemin pour pouvoir respirer un peu. Il branchait la radio
sur une chaîne musicale, car il ne tolérait pas ce qu’il croyait percevoir de cors
au pied et de frustrations sexuelles dans la voix des hommes de radio. Il
s’anesthésiait de musique, jusqu’à ce qu’une autre voiture frôle la sienne d’un
peu près et le rappelle à la réalité.
À la longue, il lui apparut qu’il ne suffisait plus de soulager ses patients : il
fallait qu’il se traite aussi.
Il se mit à boire et à fumer, car il savait que l’alcool et la nicotine élèvent le
seuil de perception de la douleur. Il absorba toutes sortes d’antalgiques, des anti-
inflammatoires, des neuroleptiques, des antidépresseurs, en alternance avec la
morphine et d’autres opiacés sévèrement réglementés. Il fit de la relaxation, du
yoga, de la sophrologie, et de la neurostimulation transcutanée. Il se fit
« toucher » par un patient rebouteux et se confia à un psychiatre spécialiste de
l’hypnose. Chacun de ses stratagèmes lui octroya quelques semaines, au mieux
quelques mois de répit, mais sans qu’il se sente tout à fait comme vous et moi.
Même au travers de brumes cotonneuses, il savait ce qui amenait Mme X, ce qui
motivait l’appel de M.Y.
Il ne fit ainsi, de toute sa carrière, qu’une seule erreur de diagnostic.
Il traversait alors une période de tranquillité durable, grâce à la prise trois fois
par jour d’un mélange de peyotl et d’opium rapportés par deux jeunes voyageurs
dont il avait jadis soigné la méningite. Un soir, un vieux monsieur lui demanda
de venir voir son épouse. C’était une petite dame de quatre-vingts ans passés qui
rentrait d’un repas de famille. Elle était pâle et couverte de sueurs, elle geignait
dans son lit et son cœur battait avec une lenteur mortelle. Pierre Cauchy ne mit
pas longtemps à diagnostiquer un infarctus. À peine arrivé il avait ressenti la
douleur rétrosternale constrictive décrite dans tous les bons précis de
cardiologie. Il injecta de la morphine et de l’atropine, fit appeler l’ambulance et
hospitalisa la malade, non sans avoir demandé que l’on accueillît le vieil époux
dans la même chambre, comme cela se fait parfois, lorsque le médecin de
famille est très convaincant avec les services hospitaliers.
Mais, en voyant l’ambulance s’éloigner, Cauchy sentit que quelque chose
clochait. Dans sa poitrine, la douleur était encore présente. D’ailleurs, à la
réflexion, les injections avaient eu l’air d’apaiser la vieille dame, mais il ne s’en
était nullement senti soulagé.
Il remonta dans sa voiture pour rentrer chez lui mais, transpercé par la
douleur, il ne réussit même pas à desserrer le frein à main.
On le retrouva quelques heures plus tard, étendu sur le siège arrière, un fin
sourire aux lèvres, la main doucement posée sur son cœur en une pose presque
extatique, au milieu d’enveloppes froissées et de revues jamais ouvertes. La
radio diffusait le second mouvement du Quintette à cordes de Schubert.
Jusqu’à la fin, il avait goûté chaque seconde d’une douleur qui n’appartenait
qu’à lui seul.

(1990)

SANG D’ENCRE


Le visage du patient avait une drôle de couleur. Il n’était pas rougeaud comme
celui d’un alcoolique, ni pâle comme celui des femmes qui n’en finissent pas de
saigner, ni jaune comme celui d’un malade souffrant d’hépatite, ni orange
comme les frappés du bronzage dopés aux caroténoïdes, ni même blafard comme
celui des cancéreux luttant depuis des mois. Il était… gris sombre. En vingt ans
d’exercice, le bon docteur Cauchy n’avait jamais vu ça.

*
Il faut d’abord expliquer que Pierre Cauchy n’était pas un médecin tout à fait
comme les autres. Au fil de ses années de formation hospitalière, il avait
développé un don très particulier qui faisait de lui un soignant hors du commun.

Dès le début de ses études, à force d’arpenter les couloirs livides de l’hôpital
et de côtoyer tous les états et toutes les manifestations de la maladie, il avait
senti naître en lui une sorte de sixième sens.
Cela avait commencé sans bruit, par de brusques intuitions qui lui faisaient
poser la bonne question, saisir dans les paroles d’un patient ou de sa famille une
information cruciale, entendre l’indicible dans une attitude ou un silence.
Bientôt, c’était devenu quelque chose de plus, une qualité de perception que ses
maîtres nommaient – à tort – du « sens clinique », et que ses condisciples
mettaient sans cesse à l’épreuve sans parvenir à le prendre en défaut. Au bout de
quelques mois d’hôpital, il posait un diagnostic exact en voyant un malade
passer sur un brancard.
Il décida d’exercer la médecine générale pour se consacrer à des maux moins
spectaculaires mais aussi respectables que ceux qu’il avait observés au fond des
lits à tubulures nickelées. Plutôt que de diagnostiquer des « saloperies
insoignables », il décida de mettre son sixième sens en œuvre pour soigner les
rhumes et les angines, rassurer les femmes enceintes et les bébés, conseiller des
cures pour les rhumatismes et les pommes pour le cholestérol.
Dès qu’il fut installé à la campagne, en plus de ses indéniables qualités
humaines, de sa gentillesse sans faille et de l’efficacité presque magique avec
laquelle il faisait disparaître les maux les plus récalcitrants, les patients
constatèrent très vite que le docteur Cauchy avait un « très bon diagnostic ». Et
pour cause.
Car, immanquablement, il se grattait quand un patient exhibait une urticaire ;
il toussait en passant la porte d’un grippé ; il ressentait une gêne mal placée
lorsqu’on venait se plaindre d’une crise d’hémorroïdes. Mais il sentait aussi la
brûlure des zonas avant d’en examiner les lésions sur le corps dévêtu d’un
patient ; il souffrait de l’épaule avant de savoir qui, dans la salle d’attente, venait
pour un rhumatisme ; il éprouvait des brûlures d’estomac en voyant passer un
paysan ulcéreux sur son tracteur. Bref, s’il avait un bon diagnostic, c’est, tout
bonnement, parce qu’il ressentait exactement la même chose que ses patients.
De fait, dès qu’il faisait signe à un patient d’entrer, celui-ci souriait en voyant
dans les yeux du bon docteur que son mal était déjà identifié. Et à peine était-il
assis dans le cabinet qu’il se sentait déjà mieux car le praticien déclarait sur un
ton concentré : « Je sais pourquoi vous venez me voir. » Et cela, sans jamais se
tromper.
Comme on pouvait s’en douter, la renommée de Pierre Cauchy ne fit que
croître, et sa clientèle augmenta considérablement. Car chacun, dans le canton de
Play et alentour, savait qu’on ne le consultait jamais en vain. Il était toujours
extrêmement désireux de soulager les maux pour lesquels on le consultait et,
d’un geste bienveillant de son beau stylo à pompe, se hâtait de prescrire un
traitement efficace.
La rapidité avec laquelle Cauchy voyait entrer avec une grimace, puis ressortir
avec le sourire, les patients affligés des affections les plus diverses (en demi-
saison, il éternuait et toussait beaucoup…) était telle que sa salle d’attente était
rarement pleine : les patients n’avaient, tout simplement, pas le temps de s’y
asseoir.
Bientôt, on vint le consulter de tout le département pour les motifs les plus
divers. Autant dire que pendant plusieurs années, il en vit de toutes les
couleurs… Chaque fois qu’un malade entrait dans son cabinet, il se demandait
ce qui l’attendait. Et chaque fois qu’il en sortait, il se demandait pourquoi – mais
pourquoi ? – il s’infligeait quarante fois par jour ce qui ressemblait fort à une
punition. Au point qu’il en vint bientôt à se demander s’il serait jamais capable
de faire la différence entre les maux de ses patients et les siens, et s’il ne finirait
pas, un beau jour, par mourir d’un infarctus en croyant le diagnostiquer chez
quelqu’un d’autre…
*
Mais le patient qui venait d’entrer était différent de tous ceux qu’il avait vus
auparavant.
Chose inhabituelle, lorsqu’il avait franchi le seuil, le médecin n’avait ressenti
aucune douleur, ce qui lui avait semblé, à dire la vérité, extraordinairement
reposant. Quand il l’avait fait asseoir, il avait constaté avec plaisir que sa propre
humeur ne variait pas, car le patient n’était ni déprimé ni exalté. Il n’avait
ressenti ni faiblesse ni chaleur, le patient n’était donc ni fatigué ni fiévreux.
Privé de ses repères habituels, le docteur Cauchy avait ressenti un curieux
mélange de soulagement (pour une fois, il ne souffrait pas le martyre face à un
patient), de déception (du coup, il ne savait pas ce que l’homme avait à lui
demander), de vague inquiétude (la consultation risquait de durer ; or, il avait
horreur de faire attendre ses malades) et d’excitation : enfin, un vrai mystère
médical à résoudre !
Il s’assit derrière son bureau, se racla la gorge et, pour la première fois depuis
plusieurs années – et, il faut bien le dire, avec une certaine satisfaction –, il
demanda :
– Qu’est-ce qui vous amène ?
– Je ne sais pas comment vous expliquer ça, Docteur, dit l’homme,
apparemment très gêné.
Cauchy sourit avec bienveillance.
– Prenez votre temps…
– Voilà, fit l’homme en s’accoudant au petit bureau pour se pencher vers lui.
Je sais que ça va vous paraître curieux que je formule ça comme ça mais… Je ne
me sens pas bien…
Il leva les mains à la hauteur de son visage.
– Vous voyez la couleur de ma peau ?
– Oui, répondit Cauchy.
– Qu’en pensez-vous ?
– Je suis perplexe. Depuis quand a-t-elle pris cette coloration ?
– Je ne sais pas. Un jour je me suis réveillé avec cette couleur, et comme
personne ne m’avait rien dit jusque-là, je pense que ça m’est venu
progressivement.
– Vous vivez seul ?
– Non ! répondit l’homme en ricanant. Je suis marié et… Enfin, j’ai du monde
autour de moi. Mais elles n’ont… elle n’a rien remarqué.
Par discrétion, Cauchy ne releva pas le lapsus – ou le travestissement de
réalité – que l’homme avait laissé échapper. Il l’interrogea sur son état de santé
antérieur, son alimentation, son travail, son environnement, tout ce qui pouvait
fournir une explication à ce phénomène, et prit des notes sur une fiche bristol.
Au bout de plusieurs minutes d’interrogatoire serré, il secouait la tête avec une
perplexité grandissante. Il leva les yeux vers le patient, qui lui fit un étrange
sourire.
– Je comprends que vous cherchiez une explication rationnelle, scientifique, à
mon état, Docteur, mais vous faites fausse route. Je sais exactement de quoi je
souffre.
– Oui ? répondit Cauchy, surpris. De quoi souffrez-vous ?
– Je me fais du mauvais sang.
Le médecin avait depuis longtemps appris à contrôler sa gestuelle et ses
signaux corporels afin de ne jamais suggérer à ses interlocuteurs qu’il trouvait
leurs paroles dérisoires ou comiques. Mais il ne put empêcher sa bouche de
tressaillir en une ébauche de sourire. Pour masquer sa réaction, et comme s’il
incarnait la réflexion de l’homme dans un miroir, il posa son beau stylo,
s’accouda au bureau et croisa les mains en une attitude d’écoute attentive.
– Que voulez-vous dire, exactement ? Se faire du « mauvais sang » est une
expression imagée, mais qui n’a rien de vraiment médical. Si vous voulez dire
que vous êtes soucieux, anxieux ou déprimé, je veux bien le croire, mais je ne
vois pas en quoi cela pourrait expliquer la couleur de…
L’homme soupira tristement.
– Je vois. On m’avait dit que vous étiez différent, mais vous êtes comme les
autres. Vous ne me prenez pas au sérieux.
– Mais si ! s’écria Cauchy, sincèrement navré. Seulement, je ne sais pas ce que
vous entendez par « mauvais sang ». Le sang n’est ni « bon » ni « mauvais ».
Alors, il est vrai que ce qu’il contient ou transporte peut se déposer sous la peau,
comme la bilirubine chez un patient souffrant d’hépatite, mais avant vous, je n’ai
jamais vu personne…
L’homme fronça les sourcils, murmura :
– Ce n’est pas grave… De toute manière, personne ne veut jamais entendre
mon histoire. Alors que tout ce que je demande, c’est qu’on m’écoute sans
m’interrompre… Enfin, je vous remercie tout de même du temps que vous
m’avez consacré. Il se leva et se dirigea vers la porte. Mais, avant qu’il ait pu
mettre la main sur la poignée, Cauchy avait bondi sur ses pieds, fait le tour du
bureau, posé la main sur le bras de l’homme et, doucement, dit :
– Racontez-moi.
L’homme le regarda droit dans les yeux, réfléchit un instant puis murmura :
– D’accord…
Au lieu de retourner derrière le bureau, Cauchy plaça deux sièges face à face,
fit asseoir l’homme et s’installa en face de lui. Il croisa les jambes, joignit les
mains devant lui et murmura doucement :
– Je vous écoute.
C’était le dernier patient d’une longue journée, mais Cauchy le garda plus
d’une heure. À la fin de la consultation, il était épuisé. L’homme, en revanche,
s’était détendu et avait recommencé à sourire. À son départ, Cauchy eut le vague
sentiment que son visage avait repris une couleur plus naturelle.
Il le revit régulièrement, une heure par soirée, pendant plusieurs semaines. Et
chaque fois, la consultation se déroulait de la même manière. Le patient entrait,
ils s’asseyaient face à face et Cauchy l’écoutait.

*
– C’est de la psychothérapie sauvage ! s’exclama son ami Philippe, psychiatre
de son état, lorsque Cauchy lui en parla quelques semaines plus tard.
– Je ne crois pas, répondit le généraliste. Je ne fais rien du tout.
– Comment ça ?
– Je ne lui dis rien, je me contente de l’écouter.
– Il ne demande pas de traitement ?
– Il ne veut même pas que je lui donne mon avis ! Il accepte tout juste que je
lui fasse préciser le nom d’une personne ou le déroulement d’un événement,
mais il ne veut pas que j’ouvre la bouche. Il me l’a imposé d’emblée. Tout ce
qu’il veut, c’est que je l’écoute raconter son histoire.
– Je vois. Un logorrhéique… dit Philippe avec une moue un peu méprisante.
– Appelle ça comme tu veux, mais ça marche.
– Que veux-tu dire ? Il va mieux ?
Cauchy sourit.
– Oui. En tout cas c’est ce qu’il dit. Et, de fait, sa peau a retrouvé une couleur
presque normale.
– Et à présent, c’est toi qui as mauvaise mine ! s’esclaffa Philippe.
Ce soir-là, en se déshabillant pour prendre sa douche, Pierre Cauchy se
regarda dans la glace. Et il vit que son visage était gris sombre.

*
Son attitude à l’égard de ses patients se mit à changer. Il continua à les
soulager aussi vite qu’il pouvait, mais après avoir rédigé une ordonnance ou
administré une injection, il se surprit à les garder, d’abord quelques minutes, puis
un peu plus longtemps. Sa salle d’attente se mit à ressembler à un hall de gare, et
il dut trouver des solutions pour en réduire l’embouteillage. Il se mit à rédiger
des fiches d’information sur les médicaments de la fièvre et les remit aux mères
de famille pour qu’elles soignent leur bébé sans faire appel à lui ; il fit des
conférences sur les traitements de la douleur pour expliquer l’utilisation des
antalgiques aux rhumatisants et aux cancéreux ; il organisa au restaurant local, le
dimanche, des rencontres culinaires pour les personnes diabétiques, en surpoids
ou souffrant de colopathie qui lui demandaient des conseils diététiques ; il
rassembla des groupes de soutien aux alcooliques et aux toxicomanes le soir,
dans sa salle d’attente. Bref, il fit tout ce qu’il put pour donner à ses patients le
plus d’autonomie possible.
Tout cela eut un effet bénéfique sur son activité : il vit moins de patients
chaque jour et passa plus de temps avec eux. Sa clientèle ne sembla pas en
souffrir, au contraire. Et d’ailleurs, elle changea, elle aussi. Petit à petit, il
constata que les motifs de consultation devenaient de plus en plus ténus. Ce que
les patients venaient faire, ce n’était plus lui demander un soulagement à leurs
douleurs, mais d’être le réceptacle de leurs histoires. Les personnes qui
franchissaient son seuil ne pliaient plus le dos mais entraient avec impatience,
pressées de s’asseoir en face de lui pour lui expliquer le motif de leur visite… et
lui raconter tout ce qu’elles avaient sur le cœur.
Le docteur Cauchy, lui, affichait un visage de plus en plus sombre. Au début,
on lui demanda en souriant s’il passait tous ses week-ends au soleil, ou s’il
faisait des séances d’ultraviolets à ses heures perdues – comme s’il en avait eu !
Quant à lui, ce n’était pas la couleur de sa peau qui l’inquiétait, mais son
humeur. Il se sentait de plus en plus agressif à l’égard de sa famille et de ses
amis. Il ne comprenait pas bien ces modifications de son tempérament, et son
entourage ne le comprenait pas plus. Il se sentait de plus en plus replié sur lui-
même, plus silencieux, plus irritable à la moindre question, à la moindre
remarque. Quand on lui demandait s’il était fatigué, il répondait qu’il travaillait
trop – alors même que son activité avait baissé. Quand sa femme ou ses enfants
lui proposaient d’aller se balader ou de voir un film, il n’en avait pas envie et
préférait ne pas sortir. Quand ses amis débarquaient à l’improviste, il leur faisait
grise mine. Quand ils cherchaient à le secouer, il leur lançait un regard
ténébreux. Quand ils l’engueulaient copieusement d’être ainsi renfrogné, il
s’enfermait dans son bureau pour broyer du noir.
Il passait des heures devant l’écran de son ordinateur en quête d’une
explication à l’étrange phénomène dont il était, à présent, le jouet. Car l’homme
au visage sombre ne faisait plus partie de sa clientèle. Au bout de quelques
séances, il avait décidé de ne plus venir, mais, pour des raisons
incompréhensibles, cette défection, qui aurait ravi Cauchy quelques semaines
plus tôt, l’avait au contraire profondément affecté. Au fil des semaines, le
médecin avait en effet… pris plaisir à écouter l’homme au visage sombre lui
raconter ses histoires. Son départ lui avait fait l’effet d’un grand vide, et pour se
consoler de son absence, il s’était mis à écouter d’autres patients lui raconter les
leurs.
Et cela lui faisait beaucoup de bien.
Car, après avoir si longtemps souffert de ce qui faisait souffrir autrui, Pierre
Cauchy venait de découvrir une cure inattendue. Écouter ses patients soulageait
non seulement leurs douleurs, mais aussi les siennes. Chaque histoire, drôle ou
triste, était comme un baume sur son âme endolorie. Ses consultations
s’allongeaient et le profil de sa clientèle se modifiait : il prit l’habitude de faire
revenir les plus bavards souvent et d’inciter les plus laconiques à se passer de
lui. Tout ce qui lui permettait de s’immerger dans un bain de paroles lui faisait
du bien. Sa clientèle, déjà très féminine, se féminisa encore plus. Mais ses
revenus s’en ressentirent : garder des patients pendant des heures, tout en leur
faisant payer le tarif d’une consultation normale, est pour un médecin une
attitude économiquement suicidaire.
De plus, son état de santé s’altérait. S’il se sentait très bien tant qu’il se
trouvait dans son cabinet médical, il se sentait faible, fatigué, malheureux dès
qu’il en sortait. Il se couchait tôt, dormait d’un sommeil de plomb et se réveillait
aussi épuisé que la veille.
Il se mit à maigrir. Son épouse s’inquiéta de le voir laisser la moitié des
aliments dans son assiette. Ses enfants se mirent à lui demander « Ça va,
papa ? » avec inquiétude. Et ses patients, eux aussi, se mirent à se faire du souci.
– Vous n’avez pas l’air bien, Docteur, lui dit un beau matin M. Reignard, qui
vivait dans la maison contiguë au cabinet médical. Entrez donc, que je vous
serve un café !
En voyant que Cauchy allait refuser, le vieil homme ajouta malicieusement :
– J’ai quelques bonnes histoires à vous raconter.
Cauchy aimait bien M. Reignard. C’était un vieil agriculteur long et mince,
affligé d’une maladie de Parkinson qui le faisait marcher à petits pas mais
n’entamait en rien son humour et sa gentillesse. Après avoir fait asseoir le
praticien à sa grande table en bois et lui avoir fait servir un café par son épouse,
une toute petite femme silencieuse aussi vive qu’une souris grise, il fit ce que ni
patient, ni parent, ni ami n’était parvenu à faire jusque-là : il le fit parler.
Une heure plus tard, M. Reignard posa sa main sur celle du médecin et lui dit
en riant :
– Docteur, je sais ce que vous avez. Et ce qu’il faut pour vous soigner.
– Vraiment ? répondit Cauchy, incrédule. Dites-moi !
– Vous vous faites trop de mauvais sang. Il vous faudrait une bonne saignée !
Croyant entendre un bon jeu de mots, Cauchy éclata de rire. M. Reignard le
considéra d’un air grave.
– Je ne plaisante pas, Docteur. Ce dont vous souffrez est très sérieux.
Cauchy s’apprêtait à lui demander ce qui lui permettait de poser pareil
diagnostic, mais il se retint. Quelques années auparavant, le vieil homme lui
avait confié que dans son jeune temps, il était « toucheux ». Avant qu’il n’y ait
des médecins dans le canton, on faisait appel à lui pour soulager les migraines,
« arrêter le feu » sur les mains ébouillantées, apaiser la douleur des entorses et
les contractions des femmes enceintes. Non seulement le médecin n’avait-il pas
souri à cette confidence, mais elle l’avait beaucoup intrigué et il s’était demandé
avec amusement s’il pourrait un jour observer de près le don naturel de son
patient. Ce jour était peut-être venu.
– Que dois-je faire ? s’entendit-il demander.
– Venez me voir ce soir, après vos consultations. Prévenez vot’ femme que
vous rentrerez tard. Et n’avalez rien de toute la journée, sauf de l’eau.
Pierre Cauchy hocha la tête, et s’en fut, pensif.
Le soir même, il entrait dans la maisonnette de M. Reignard au jour tombant
et en ressortait à la nuit noire, un flacon de verre à la main, éprouvé, perplexe,
mais indubitablement plus léger.

*
Le Bon Docteur, roman publié par les éditions L.U.X, parut neuf mois plus
tard. Il rencontra un succès phénoménal, alors même que son auteur, Martial
Claireau, était un parfait inconnu. Un an et demi plus tard, les mêmes éditions
publièrent Les Malades, qui rencontra le même succès. Suivirent à intervalles
réguliers plusieurs titres tout aussi appréciés par le grand public (L’Hôpital, Les
Spécialistes, La Morgue, Les Psys, La Pandémie, etc.). Ce succès était d’autant
plus singulier que l’auteur ne se montra jamais. Refusant les interviews en face à
face, il répondait, courtoisement mais laconiquement, aux journalistes par
l’intermédiaire d’une adresse courriel hébergée par l’éditeur. Bientôt, le
« Claireau nouveau » devint pour des centaines de milliers de lectrices françaises
un rendez-vous annuel aussi incontournable que les ouvrages d’Amélie
Nothomb, de Michel Bussi ou d’Aurélie Valognes.

Libraires, critiques et lecteurs se perdent encore en conjectures sur l’identité
de « Martial Claireau » (on l’a compris, c’est un pseudonyme) mais ne sont
jamais parvenus à arracher son nom à l’éditeur.
Ils seraient fort étonnés d’apprendre qu’il s’agit d’un modeste praticien de
province, exerçant une médecine tranquille dans un coin reculé de la France
profonde et dont chaque semaine de travail, été comme hiver, se déroule selon
un rituel immuable.
Cinq jours par semaine, il reçoit sur rendez-vous de 9 heures à 15 heures et
fait sa tournée de visites de 15 heures à 20 heures. Le vendredi soir, il se rend
dans une maison proche de son cabinet. Là, le petit-fils de M. Reignard (initié
par celui-ci aux arcanes de son art) lui ponctionne une veine de l’avant-bras et en
recueille le produit dans un grand flacon de verre fumé. Le samedi matin, le
docteur Cauchy ouvre le flacon et y plonge son beau stylo à pompe.
Et puis, tout le week-end, il écrit.
Tant qu’à se faire un sang d’encre en écoutant les histoires des autres, autant
en faire profiter tout le monde.

(2011)

REMERCIEMENTS


Merci à
toutes les participantes de mes ateliers d’écriture, à Montréal et ailleurs,
à Jeanne Robet, Thomas Baumgartner, Christophe Rault, Samuel Hirsch et
Silvain Gire
pour m’avoir fait raconter et avoir mis en ondes mes Histoires en l’air.

Merci, et plutôt deux fois qu’une, à
Antonie Delebecque, Lucie Garillon, Vibeke Madsen, Jean-Paul Hirsch,
Thierry Fourreau, Jean-Luc Mengus, Frédéric Boyer et Paul Otchakovsky-
Laurens.

Merci à
Caroline Bouchard
pour son écoute bienveillante

Et, parce que
si c’est pas l’fun, faut pas l’faire
Merci à Rachel B. et Zoë Z.
DU MÊME AUTEUR

Aux éditions P.O.L



La Vacation, roman, 1989 ; « J’ai Lu », 1999.
La Maladie de Sachs, roman, 1998 ; « J’ai Lu », 1999 ; « Folio », 2005.
Légendes, récit, 2002 ; « Folio », 2003.
Plumes d’Ange, récit, 2003 ; « Folio », 2004.
Les Trois Médecins, roman, 2004 ; « Folio », 2005.
Histoires en l’air, nouvelles et récits, 2008.
Le Chœur des femmes, roman, 2009 ; « Folio », 2011.
En souvenir d’André, roman, 2012 ; « Folio », 2014.
Abraham et fils, roman, 2016 ; « Folio », 2017.
Les Histoires de Franz, roman, 2017 ; « Folio », 2019.
L’École des soignantes, roman, 2019 ; « Folio », 20xx.

MARTIN WINCKLER EN LIGNE

Blog consacré à l’écriture : « Cavalier des touches »
(http://wincklersblog.blogspot.ca/)
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P.O.L


33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6e
www.pol-editeur.com


© P.O.L éditeur, 2020
© P.O.L éditeur, 2020 pour la version numérique


Cette édition électronique du livre Ateliers d'écriture de Martin Winckler a été réalisée le 26 août 2020 par
les Éditions P.O.L.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782818051238)
Code Sodis : U33785 - ISBN : 9782818051252 - Numéro d’édition : 370181



Le format ePub a été préparé par Isako
www.isako.com
à partir de l’édition papier du même ouvrage.

Achevé d’imprimer en août 2020
par Normandie Roto Impression s.a.s.
N° d’édition : 370179
Dépôt légal : septembre 2020

Imprimé en France
Table des matières

Couverture
Présentation
Titre
PRÉAMBULE
DE L’EXPÉRIENCE À LA FICTION. UN « ATELIER DE POCHE »
En 2008, P.O.L publiait...
Écrire, c’est partager
« Qui a le droit d’écrire ? »
Pour écrire, faut-il avoir beaucoup lu ?
À propos de livres, que pensez-vous des manuels d’écriture ?
ATELIERS VIRTUELS
« De l’expérience à la fiction »
Pour en finir avec l’« inspiration » et l’« imagination »
Pour en finir avec l’« originalité »
Dans la cuisine de l’écrivante
Deux obstacles qui n’en font qu’un
L’âge du capitaine
La nouvelle comme objet d’apprentissage

RACONTE-MOI UNE HISTOIRE


Qu’est-ce qu’une « bonne » histoire ?
Autobiographie, fiction ou autofiction ?
Les deux cravates

BIENVENUE À L’ATELIER DE POCHE « DE L’EXPÉRIENCE À LA FICTION ». ET


MERCI DE NOUS AVOIR REJOINTES !
« UNE JOURNÉE DANS LA VIE DE… ». (1 à 2 feuillets)
CONSEILS AUX EXPLORATRICES
Premier mouvement : posez des repères
Deuxième mouvement : rédigez votre « premier jet »
Du « mot juste » et du « style »
Fai-tes-vous-plai-sir !
Troisième mouvement : laissez reposer
Quatrième mouvement : lisez
Après vous être lue, posez-vous quelques questions
Less is more. « Moins, c’est plus »

« MES VACANCES À… ». (2 à 3 feuillets)


De la nécessité de se documenter
L’enjeu

LA RELATION. (2 à 3 feuillets)
De la concordance des temps

Avant de poursuivre, une devinette...


DIALOGUE. (4 à 6 feuillets)
Less is more !

ACTES ET GESTES. (2 à 3 feuillets)


LA LIBERTÉ DES CONTRAINTES
Out of the box

LE MURMURE DES PENSÉES. (3 à 4 feuillets)


ÉCRIRE SANS ESPÉRER DE RÉPONSE. (3 à 4 feuillets)
Écrire pour régler ses comptes ?

RACONTER AU PASSÉ. (2 à 3 feuillets)


LA VIE DE QUELQU’UN D’AUTRE. (1 à 2 feuillets)
RÉDIGER LE SYNOPSIS D’UN ROMAN… QUI N’EXISTE PAS (ENCORE)
CONSTRUIRE UN ROMAN
La première dimension est la forme générale du roman
La deuxième dimension est le lieu de la/des action(s)
La troisième dimension est la voix
La quatrième dimension est le temps
Une section après l’autre

DES QUESTIONS DANS LA SALLE ?


Peut-on parler de ce qu’on écrit ? Et à qui ?
Quand faut-il s’arrêter de travailler son manuscrit ? Et à qui faut-il le faire lire ?
À qui ?
Bon, d’accord, mais à quelles maisons d’édition doit-on envoyer son manuscrit ?

DES BISCUITS POUR LA ROUTE


HISTOIRES EN L’AIR. UN « ATELIER EN SOLO »
PRÉSENTATION. Work in progress
CABOT !
« CES GENS-LÀ »
LA FEMME À L’ÉLASTIQUE
LES VAMPIRES ET LES HARPIES
LA MORT DE SA MÈRE
UN RÊVE D’AMÉRIQUE
L’ENTERREMENT
LES LIVRES
DRÔLE D’HISTOIRE D’AMOUR
COMMENT L’AMOUR A CONQUIS LA TERRE
MES HÉROS
LE REMPLAÇANT
LA MAISON MOLIÈRE
SOME OTHER TIME
LE GARÇON QUI VOYAIT TOUT
GERSHWIN NE PREND PAS D’Y
COMME DANS UN ROMAN
SACHS EN SCÈNE
LE PETIT GARÇON… QUI NETROUVAIT PAS LE SOMMEIL
LEURS ÉTREINTES
COMÉDIE ROMANTIQUE
SOIGNER
ABRAHAM & FILS
FROM TIME TO TIME
JE N’AI PAS OUBLIÉ
NELLY
SUR LE PLATEAU DE LAW & ORDER
LE CHŒUR DES FEMMES
TROIS HEURES D’ANTENNE
MINNEHAHA CREEK
PAR ICI LA SORTIE
ANNEXE « CE BON DOCTEUR CAUCHY ». Deux nouvelles médicales
SYMPATHIE
SANG D’ENCRE
Remerciements
Du même auteur
Éditeur
Justification