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Cycle de conférences « Indépendance d’esprit »

Alain Finkielkraut
L’identité européenne

Oslo, le 27 01 2005

C’est en toute innocence que Patrice Champion et moi-même sommes


tombés d’accord sur la date du 27 janvier pour cette conférence. Nous ne pensions
ni à bien ni à mal, nous cherchions une date qui nous convenait à l’un et à l’autre.
Nous cherchions donc à harmoniser nos emplois du temps. Nous sommes tombés
sur le 27 janvier et cette date ne nous disait rien.

Nous ne savions pas, nous n’avions pas en tête que le 27 janvier était la date
anniversaire de la libération d’Auschwitz. Nous ne savions pas non plus, nous ne
pouvions pas nous douter qu’aujourd’hui, une quarantaine de chefs d’état se
recueilleraient dans ce camp à la mémoire des juifs assassinés. Maintenant nous le
savons, et je me dois d’autant plus de tenir compte de cette coïncidence qu’elle
n’est pas seulement écrasante, elle est aussi significative.

A Auschwitz, aujourd’hui, l’Europe tout à la fois s’incline, au travers de ses


représentants, et décline son identité. Elle se regarde dans les yeux, elle reformule
son serment fondateur. Car ce qui la constitue, en effet, c’est, avant toute chose, le
devoir de mémoire. Du moins si j’en crois un certain nombre de personnalités qui
depuis quelques jours déjà s’expriment et veulent donner son sens à ce grand
anniversaire. J’en citerai deux :

Une personnalité française d’abord. Robert Badinter, ancien ministre de la


justice, ancien président du conseil constitutionnel, personnalité très célèbre en
France et hors de France. On lui doit notamment la suppression de la peine de
mort. Or Badinter le dit très clairement, très carrément : l’Europe, selon lui, est née
d’Auschwitz. Elle n’a pu se construire qu’au travers de la reconnaissance de tout
ce qui a pu mener à la shoah. Reconnaissance des passions nationalistes et
répudiation. Au fond ce qui fonde l’Europe, dit Badinter, c’est la conscience du
plus jamais ça. Le « nie wieder ».

Deuxième personnalité à s’être exprimée dans les mêmes termes, un


Polonais, historien, une des personnalités de la dissidence qui fut conseiller de
Lech Walesa avant d’être ministre des affaires étrangères en Pologne, Bronislaw
Geremek. Il a dit : « Je pense que nous devons considérer Auschwitz comme un
des événements fondateurs de la communauté européenne ». Auschwitz,
événement fondateur de la communauté européenne, symbole de la repentance
européenne, car, d’une certaine façon, l’Europe s’est peu à peu mise à l’école de
l’Allemagne.

C’est un penseur allemand, un des grands philosophes allemands


d’aujourd’hui qui a forgé le terme de patriotisme constitutionnel. Il s’agit, vous le
savez sans doute, de Jurgen Habermas. Celui-ci, lors d’une querelle entre
historiens dans les années 80 en Allemagne, a dit : « Le seul patriotisme qui ne
fasse pas de nous des étrangers en Occident est un patriotisme constitutionnel qui
engage les individus, mais exclusivement à l’égard de l’état de droit. Autrement
dit, ce patriotisme auquel est vouée l’Allemagne par Auschwitz ne se réfère pas à
la totalité concrète d’une nation, il se réfère à des principes abstraits. L’ordre de la
citoyenneté selon Habermas est déconnecté du patriotisme affectif. Et l’on peut
dire que l’Europe, en quelque sorte, a suivi le mouvement et que, les unes après les
autres, les nations européennes ont fait leur examen de conscience.

Du plus jamais ça, qui pouvait viser simplement plus jamais l’impérialisme
allemand, on en est peu à peu venu à une sorte de serment plus profond qui
consistait pour les états européens, les uns après les autres, à prendre vis-à-vis
d’eux-mêmes suffisamment de distance, à opérer une sorte de décentrement, à
s’interroger sur leurs propres crimes et, notamment, leur propre participation au
crime des crimes. Les Européens vis-à-vis de la shoah sont dans la situation de
commémorer une horreur dont ils peuvent dire à la fois qu’ils ont été les victimes
et en même temps les acteurs. La culpabilité ne s’est pas restreinte à l’Allemagne.

Et au fond, on peut dire que le « plus jamais ça  » a fait entrer l’Europe dans
un âge post-national, non seulement parce que l’Europe se construit au-delà ou au-
dessus des nations, mais parce que les nations prennent vis-à-vis d’elles-mêmes
une distance autocritique. Et ce mouvement-là a quelque chose d’admirable.
L’Europe post-hitlérienne instaure un rapport critique à elle-même. Admirable et
aussi, ce sera le thème de l’exposé que je voudrais vous soumettre, inquiétant.

Et pour formuler mon inquiétude, je citerai d’abord une phrase tout à fait
intéressante, paradoxale, inattendue d’un grand philosophe mort il y a quelques
années, un philosophe qui a traversé le siècle, né au début du siècle, mort en 1993,
philosophe d’origine allemande, Hans Jonas, l’auteur du « principe de
responsabilité », un livre qui a été aussi un best seller philosophique, notamment
en Allemagne.

La trajectoire de Hans Jonas est fascinante. C’est un philosophe juif, élève


de Heidegger dans les années 20 à Marburg où il rencontre aussi Hannah Arendt.
Quand arrive le nazisme, il était sioniste, à la différence d’ailleurs de ses propres
parents, juifs assimilés. Il va donc en Palestine. Lorsque la guerre éclate, il n’a
qu’une idée en tête, participer au conflit, pour qu’il ne soit pas dit que les juifs
soient simplement les cibles de Hitler, mais qu’ils combattent contre lui. Il y
participe dans une légion juive, adjointe à l’armée anglaise par Churchill, et il dit à
ce moment là « je ne reviendrai en Allemagne », c’est la promesse qu’il se fait,
« que sous l’uniforme d’une armée d’occupation ». Il revient en Allemagne ainsi.
Il ne s’y établit pas. Il ne s’établit pas non plus en Palestine devenue Israël pour
des raisons professionnelles, et pour pouvoir continuer à philosopher, il va au
Canada, puis aux Etats-Unis où il passera l’essentiel de sa vie intellectuelle, à la
new school of social research, qui avait aussi accueilli Adorno, à New-York, et il
meurt donc en 1993.

Et voici la phrase, phrase vraiment étrange, de Hans Jonas, dans une


réflexion sur l’immortalité. « Nous autres modernes, sommes confrontés, par les
grands malfaiteurs de notre siècle, à la perspective intolérable de voir la bonne
renommée et l’infamie finir ex aequo dans l’immortalité ».

Voilà une phrase qui nous prend complètement au dépourvu, à contre-pied.


D’ailleurs le mot même d’ immortalité  a disparu de notre vocabulaire. Nous
parlons de mémoire, nous ne parlons pas d’immortalité. L’immortalité, c’est cet
espace mental réservé traditionnellement aux grands morts. Il y a des grands
morts, des hommes d’action, et le plus souvent des auteurs, des artistes, etc. qui
ont droit à l’immortalité. Hans Jonas dit : oui, mais au vingtième siècle, il y a
d’immenses malfaiteurs, il y a Staline, il y a Hitler, et nous sommes exposés à ça,
à cette perspective intolérable. Ils vont être ex aequo dans l’immortalité.

Et je me demande moi, enfin ce sera un des aspects de la thèse que je


voudrais soutenir devant vous, si Hans Jonas n’était pas encore un peu optimiste.
Est-ce qu’ils sont ex aequo dans l’immortalité, les malfaiteurs avec les grands
morts, ou bien est-ce qu’ils ne sont pas déjà tout seuls ? Staline et notamment
Hitler.

Car quand on parle du devoir de mémoire… Je ne sais pas si le mot a son


équivalent en Norvège… en France c’est un mot très employé. Il y a toute une
discussion en France pour savoir si la mémoire doit être un devoir ou un travail, si
c’est l’histoire ou si c’est la mémoire qui doit l’emporter. Mais tout le monde
s’accorde sur le fait que, si mémoire il y a, ce doit être avant toute chose et même
exclusivement une mémoire du crime. Pas d’autre chose. Donc on peut se dire, en
effet, que ce que cette expression atteste, c’est que le crime a fait main basse sur
la mémoire. Se souvenir, c’est d’abord se repentir. Et se repentir, c’est s’arracher à
soi. La mémoire, au sens tragique d’ailleurs que ce mot a pris, et pour de bonnes
raisons, fait curieusement obligation à l’Europe de répudier son passé, de
désactiver son histoire.

On me demande de parler de « l’identité européenne ». Bon, je vais faire un


exposé sur l’identité européenne. Mais je commence par Auschwitz parce que
précisément cette commémoration, très émouvante, et tout à fait nécessaire,
montre bien que l’identité européenne, c’est, en quelque sorte, la désidentification
de l’Europe. L’Europe est conviée à se désidentifier par ce crime abominable dont
elle a été le théâtre.

Ce que la mémoire d’Auschwitz demande à l’Europe, ou semble lui


demander, c’est de substituer à l’histoire comme définition d’elle-même, une
définition de soi par les droits de l’homme. On remplace l’histoire par les droits de
l’homme.

Et j’ai apporté avec moi un article à cet égard très révélateur qui va tout à
fait dans le sens des deux affirmations que j’ai citées tout à l’heure de Bronislaw
Geremek et de Robert Badinter, un article très élaboré d’un autre philosophe
allemand, Ulrich Beck.

Je citais Habermas tout à l’heure, Ulrich Beck est un philosophe aussi très
célèbre, notamment pour le livre qu’il a écrit sur la société du risque, sur les
nouveaux risques industriels aujourd’hui créés précisément par le système
technico-industriel dans lequel nous vivons. Un livre qui fait référence, notamment
dans les milieux de l’écologie.
Dans ce texte qui a été publié en France, mais j’imagine dans beaucoup
d’autres pays, Ulrich Bech réfléchit sur l’Europe, pour comprendre l’Europe telle
qu’elle est. Voilà qui est très intéressant. C’est quoi l’Europe telle qu’elle est ? Et
bien précisément, cette Europe n’est pas une grande communauté d’ascendance
commune. On pourrait dire : c’est ça, l’Europe telle qu’elle est, c’est une histoire
commune, c’est un passé commun, ce sont des expériences communes.  Non, dit
Ulrich Beck, l’Europe telle qu’elle est n’est pas de l’ordre de l’être, si je puis dire .
L’européanité de l’Europe, c’est son cosmopolitisme. Et qu’est-ce que c’est que ce
cosmopolitisme ? Il dit : «  la conscience originelle du cosmopolitisme qui est au
fondement du projet européen ,  c’est  la mémoire collective de l’holocauste qui
en constitue l’archive la plus évidente ». « Là, » dit-il « dans les actes du tribunal
de Nuremberg se donne à lire clairement la logique institutionnelle
cosmopolitique, qui fut la première chose que les bâtisseurs de l’Europe
entreprirent pour rompre avec le passé. » Il s agit là d’une mémoire qui ne nous
invite pas à récapituler le passé, mais à rompre avec lui. Ce qui fait que, et c’est
toujours le raisonnement de Ulrich Beck, la définition de l’Europe ne peut être que
procédurale.

Pour lui, l’Europe, le secret de l’Europe, c’est une vacuité substantielle, un


vide de substance, allié avec une tolérance radicale et une ouverture radicale.
Définition procédurale, l’Europe se définit par ses normes, par le droit, et elle est
d’autant plus ouverte à l’autre que précisément la mémoire lui commande de
n’être plus rien de substantiel.

Et c’est dans ce contexte là que l’on peut mieux comprendre la discussion


aujourd’hui très active en Europe sur la Turquie, l’adhésion de la Turquie.

Si l’Europe adhérait à une définition substantielle d’elle-même, si mémoire


voulait dire simplement : je sais qui je suis et je l’assume et je perpétue une
histoire, alors, la question de l’adhésion de la Turquie à l’Europe ne se poserait
même pas. Personne ne peut dire que la Turquie est européenne en ce sens.

Les Ottomans n’ont pas partagé la même aventure, participé aux mêmes
dynamiques que les peuples de l’Europe chrétienne. Ce qui fait l’Europe telle
qu’elle s’est constituée, c’est la conversion romaine au christianisme, c’est
l’affirmation progressive des états nations, c’est les luttes internes des pouvoirs
religieux et politiques, c’est la Réforme, les Lumières, le romantisme, la liberté
individuelle, le pluralisme religieux. Voilà les grandes scansions d’une histoire
commune à l’Europe, une histoire qui évidemment n’est pas seulement glorieuse,
qui a des aspects terribles, mais qui fait une expérience.

Or la Turquie n’a pas connu cette aventure, mais en même temps, quand
certains se prévalent de cette différence pour dire : donc la Turquie ne doit pas
adhérer à l’Europe, il leur est immédiatement répondu, avec beaucoup de sévérité,
une sévérité même très solennelle, « vous voulez faire de l’Europe un club
chrétien et ce faisant, vous voulez exclure les Turcs ». Autrement dit, et il suffit de
pousser un peu les gens qui raisonnent en ces termes pour les entendre dire :
« Vous ranimez les vieux démons de l’Europe. » C'est-à-dire : « Vous n’avez pas
tiré toutes les leçons d’une histoire de violence et d’exclusion qui a mené à
Auschwitz, vous recommencez. »

Or, là aussi on pourrait répondre qu’être européen, ce n’est certainement


pas être chrétien, mais c’est l’avoir été, pas individuellement, mais collectivement,
non pas personnellement, mais historiquement, non pas cléricalement, mais
culturellement. Mais au fond, on pourrait dire aussi que cette accusation de vouloir
perpétuer un club chrétien a quelque chose de comique, dans la mesure où ce qui
caractérise tous les pays d’Europe, c’est le pluralisme religieux, alors que ce qui
caractérise la laïcité turque, c’est que c’est une religion d’état. Mais, à la limite, en
tout cas, il n’importe pas dans mon propos ici d’en rester à ce débat, il m’importe
de réfléchir à la pensée qui habite les partisans de l’adhésion de la Turquie ou de
l’intégration de la Turquie dans l’union européenne. Il y a chez eux des
considérations de type géopolitique très respectables, mais il y a aussi ce
mouvement qui consiste à dire : l’Europe se définit par les droits de l’homme, et
dès lors que la Turquie respecte les droits de l’homme, l’Europe n’a plus aucune
raison valable de refuser l’adhésion à la Turquie. Quant à ceux qui veulent pour
définir l’Europe se prévaloir d’autre chose que de ces normes, de ces valeurs
universelles, de ces règles procédurales, ces gens-là sont en deçà du serment
fondateur, et, précisément, ils désobéissent au devoir de mémoire parce qu’ils ont
envie de se souvenir d’autre chose, que de cette obligation que fait à l’Europe la
mémoire d’Auschwitz, à savoir, se dévêtir en quelque sorte, se dénuder, se
dépouiller d’elle-même.

Il y a donc là une volonté en Europe d’échapper à sa propre histoire, une


volonté commandée avant tout par la mémoire. Et ainsi d’ailleurs, pour ses plus
enthousiastes partisans, l’Europe peut-elle apparaître comme le laboratoire,
l’exemple, l’avant-garde, d’un monde qui serait régi par le droit, par la morale et
par l’économie, et non plus par les confrontations politiques. L’Europe rêve au
fond d’être un modèle pour le reste du monde. Nous avons mis fin à nos
antagonismes, au travers justement de ce triple empire, empire du droit, empire de
l’économie, empire de la morale. Le reste du monde doit faire comme nous et
notre rôle dans le monde, c’est précisément d’incarner et de répandre cet exemple.

Cette attitude, cette étrange identité, faite toute entière de désidentification


a quelque chose de très fort, parce qu’elle est enracinée dans un traumatisme dont
nul ne peut contester la réalité, et elle a quelque chose aussi de sympathique.
L’Europe veut choisir pour elle-même un nouveau destin parce qu’elle a vu que
ses anciennes recettes s’étaient révélées totalement insuffisantes, n’avaient pas su
éviter l’horreur absolue du 20ème siècle, les deux guerres mondiales qui se sont
déclenchées en Europe, par l’Europe. Ainsi notamment, l’ancienne recette de
l’équilibre des puissances avait échoué. L’Europe avait compté à partir des traités
de Westphalie sur l’équilibre des puissances pour endiguer, domestiquer les
guerres. Et il vrai que les traités de Westphalie ont sorti l’Europe des guerres
civiles et religieuses qui étaient des guerres d’anéantissement. Donc l’équilibre des
puissances, le respect de la souveraineté des états, tout cela a été aboli par les deux
guerres mondiales et notamment par l’hitlérisme.

On ne peut plus compter sur l’équilibre des forces, il faut trouver autre
chose. Il y a eu l’ordre de Westphalie, et puis il y a l’ordre de Nuremberg. Cette
Europe-là, il est difficile de la récuser comme ça d’un revers de main. Elle a sa
force, elle a sa légitimité, de même que la cérémonie qui se déroule en ce moment,
et dont nous verrons sans doute les uns et les autres des images à la télévision ce
soir, ne peut que susciter en nous tous un sentiment d’émotion et de gratitude.

Et pourtant on ne peut pas s’arrêter là, et pourtant il faut garder à l’esprit la


remarque paradoxale de Jonas. Cette position, apparemment sympathique, a des
côtés très antipathiques. Ou pour dire les choses autrement, l’Europe ainsi se
présente comme une Europe de l’ouverture, c’est du moins le sens que veut donner
Ulrich Beck justement au cosmopolitisme européen d’aujourd’hui, au
cosmopolitisme post-hitlérien de l’Europe, ouverture radicale liée à une vacuité
substantielle. Alors interrogeons cette ouverture. S’agit-il vraiment d’ouverture ?
Est-ce que lorsque l’on immole son identité, comme le fait aujourd’hui l’Europe,
sur l’autel des droits de l’homme, on est plus ouvert ? Je ne le crois pas. Je crois au
contraire qu’on peut parler d’une triple fermeture de l’Europe.

D’abord fermeture au passé. C’est ça le paradoxe de la mémoire. La


mémoire, quand elle n’est que mémoire du crime, est une fermeture au passé. La
preuve, je l’ai trouvée dans un petit incident qui est peut-être passé inaperçu.
Vous savez que l’Europe a préparé très intensément, très ardemment, un traité
constitutionnel, qui va être soumis au vote des pays de l’Union Européenne, et un
référendum se prépare pour le mois de juin en France. Les parlementaires qui
avaient préparé ce traité avaient mis en exergue de ce traité une citation de
Périclès. «  Notre régime est une démocratie parce que le pouvoir y appartient au
plus grand nombre et non à une minorité. » Cette définition de la démocratie est
banale, sauf évidemment dans la bouche de Périclès, car elle a la beauté des
commencements.

Un jour, en effet, à Athènes, des gens ont pensé que c’est comme ça qu’on
allait se gouverner, que la démocratie finalement valait mieux que d’autres types
de régimes. Il est clair que ce n’est pas évident pour tout le monde, ça l’a été pour
les Grecs. Et la démocratie moderne qui a évidemment des traits bien différents
des démocraties antiques, est quand même héritière de ce geste extraordinaire.
Mais les ministres de l’Union Européenne, réunis à Luxembourg, ont été
découragés de mettre cette citation en exergue du traité constitutionnel. Pourquoi ?

Parce que justement les Grecs, c’était pas tout à fait ça. Car tout de même
dans cette démocratie que Périclès vantait, les femmes ne votaient pas. Dans cette
démocratie athénienne, il y avait des esclaves. Dans cette cité, il y avait des
métèques, et à l’extérieur de cette cité, il y avait des barbares. Toutes ces notions
ont été en effet destituées par le mouvement démocratique moderne. La
démocratie moderne, elle repose sur la généralisation de l’idée du semblable. S’il
y a démocratie, c’est parce que nous sommes tous nés égaux, qui que nous soyons.
Voilà une thèse en effet complètement étrangère aux Grecs. C’est une thèse
moderne, d’où le fait qu’il y a droits de l’homme et du citoyen. Les droits du
citoyen découlent des droits de l’homme, et tous les hommes ont des droits.

Donc forts de cette certitude, d’autant plus forts d’ailleurs qu’elle a été
combattue à Auschwitz, par les nazis qui ont voulu précisément en finir avec cette
idée d’humanité universelle, nous avons, ou du moins les Européens ont décidé
que Périclès n’était pas à la hauteur. Et Périclès n’est pas seul en cause. Rien dans
le passé n’est à la hauteur. Le passé en effet, c’est soit les barbaries dont
Auschwitz est en quelque sorte le point culminant, le paroxysme, soit quelques
efforts vers le meilleur, mais des efforts toujours insuffisants. Aucune société
avant la nôtre n’a proclamé l’égalité de tous les êtres humains et ne s’est mis en
tête de lutter contre toutes les discriminations, toutes les formes d’exclusion.
Aucune. Donc le paradoxe du devoir de mémoire, c’est qu’il nous conduit à
combattre toutes les formes d’ethnocentrisme, et en même temps à bâtir un
ethnocentrisme du présent sans équivalent, sans précédent. Nous sommes
enfermés dans notre actualité, car rien de ce qui vient avant ne mérite notre
admiration. Il y a bien ici et là quelques éclairs prémonitoires, mais justement ils
ne sont que prémonitoires. Et là en effet, l’Europe rompt avec quelque chose
d’elle-même, avec cette humilité qui était constitutive notamment de la
renaissance européenne, l’idée que les textes antérieurs ont toujours quelque chose
à nous dire.

L’Europe de l’ouverture est en fait une Europe de la fermeture sur soi, d’un
présent bouffi d’arrogance.

Deuxième renversement : Europe de l’ouverture radicale, dit Ulrich Beck.


Et bien entendu, cette affirmation ne peut que le conduire à militer pour
l’intégration de la Turquie. Ouverture radicale. Mais là encore on peut
s’interroger, car, précisément, où est l’autre, si par principe tout le monde peut être
européen ? Car il est clair que si les Turcs, si la Turquie entrent en Europe, alors, il
n’y a pas de raison pour que l’Europe à un moment donné ne se confonde pas avec
le monde. Il peut y avoir des raisons conjoncturelles, des raisons contingentes,
mais il n’y a pas de raisons de principes. Donc cette ouverture à l’autre débouche
sur un monde sans altérité. Et peut-être précisément ne peut-il plus y avoir
d’altérité dès lors que l’Europe ne se reconnaît plus d’identité. L’identité, c’est la
marque de la finitude. Je suis qui je suis. Bon, mais si je ne suis plus qui je suis, ça
veut dire que je peux être tout le monde. Et si je suis tout le monde, tout le monde
peut être moi. Et les frontières qui séparent le même et l’autre sont abolies par ce
geste-là, de la désidentification.

Ouverture radicale à l’autre qui débouche sur la négation de l’autre. Ou une


négation concomitante du même et de l’autre. Je ne suis plus le même que moi, et
dès lors il n’y a plus d’autre pour moi.

Troisième forme du renversement, je crois que cette Europe est bâtie pour
résister à ses démons et pour pactiser avec ses ennemis. Bâtie pour résister à ses
démons, bien sûr. Cette Europe, et pour de bonnes raisons, a peur d’elle-même.
Elle sait ce qui s’est passé en elle. Elle sait aussi que ce qui s’est passé en elle n’est
pas exclusivement localisable en Allemagne. Hitler, c’est l’Allemagne, mais il y a
eu des régimes de collaboration. Mais il y a eu Vichy en France, et il y en a eu
d’autres. Il y a eu des supplétifs. Donc l’Europe est entraînée à la vigilance. Mais,
précisément, on a le sentiment que l’Europe est tellement consciente d’avoir
produit le pire qu’elle a beaucoup de mal à s’imaginer que le pire peut venir
d’ailleurs. Elle pense donc qu’en désactivant le pire en elle, elle travaille pour le
monde. Et que le pire, c’est l’attitude qui a conduit certains à désigner des
ennemis. Donc l’Europe combat ses démons, et cette attitude particulièrement
démoniaque qui consiste à dire « celui-là est mon ennemi  parce que j’ai besoin
d’espace vital». Et une fois qu’elle a fait ce travail, elle dit «  je n’ai plus
d’ennemis puisque je n’ai plus d’ennemis ». Mais est-ce qu’on peut en rester à ce
raisonnement là ? Est-ce qu’il suffit de dire : je n’ai plus d’ennemis pour n’avoir
plus d’ennemis ?

On peut se demander à quoi conduit un tel raisonnement. Car, l’ennemi, il


peut arriver quand je suis dans une position centrale et que c’est moi qui le
désigne. Mais je peux aussi être aussi désigné comme son ennemi par l’ennemi. Et
alors que se passe-t-il ? Que s’est-il passé en Europe, à deux reprises ?
Au mois de mars de cette année, il y a eu un attentat terrible en Espagne.
Les Espagnols ont réagi catastrophés. Mais en même temps qu’ont-ils dit ? Nous
ne sommes pas vos ennemis, vous les terroristes. Notre gouvernement a voulu que
nous le soyons, mais nous ne sommes pas engagés dans son combat, donc nous
allons voter comme vous nous le demandez. Et en effet, ils ont voté comme le
demandaient les terroristes, en affirmant « vous ne pouvez pas nous en vouloir
parce que nous n’avons pas voulu être vos ennemis. »

Deuxième phénomène révélateur dont je parlerais plus discrètement parce


qu’il concerne mon pays, et qu’il est toujours difficile d’avoir vis-à-vis de son
propre pays une attitude critique à l’étranger, parce que quand même ça existe
encore l’étranger, même si nous sommes tous européens. Mais tout de même je
dois à la vérité de faire cette petite remarque. J’ai été, comme tous les Français et
comme tous les hommes civilisés, soulagé lorsque la France a accueilli ses otages,
et que ceux-ci ont été libérés, sortis des griffes de leurs ravisseurs. La France a
encore deux otages maintenant, une journaliste française et son chauffeur, aux
mains de ravisseurs qu’on ne connaît d’ailleurs pas, dont on ne sait pas s’ils ont
des revendications autres que matérielles. Mais à l’époque, pendant plusieurs
mois, nous avons été suspendus à l’éventuelle libération de deux journalistes
capturés par une armée islamique en Irak qui exigeait pour prix de leur libération
que la France renonce à sa loi sur le foulard islamique. La France fort
heureusement n’a pas cédé. Il était évidemment tout à fait impossible qu’elle
cédât. Mais en même temps, elle n’a pas pu s’empêcher, la France, de saluer cette
libération en remerciant les ravisseurs, et en imputant cet événement positif, cette
issue heureuse, à la sagesse de la politique française. Nous avons une politique
d’impartialité dans cette région du monde, nous défendons la cause palestinienne,
nous sommes hostiles à l’intervention en Irak. Les ravisseurs l’ont compris, donc
ils ont relâché les journalistes et leur chauffeur. Cette phrase voulait dire que le
crime n’était pas la prise d’otage, mais la prise d’otages français.
Nous ne sommes pas vos ennemis. Voilà ce qui a été le cri du cœur. Et je ne
parle pas du tout, je ne parle pas simplement des instances gouvernementales, je
parlerai même plus volontiers des journalistes. On a célébré la petite musique
libératrice de la politique arabe de la France. Vous vous rendez compte, je l’ai lu
dans un journal du soir, et j’ai plus de facilités à critiquer un journal qu’à critiquer
un gouvernement, car les journaux, de toute façon, se vantent précisément de
n’avoir pas de drapeau, et par conséquent ils peuvent être critiqués en tout lieu.
Mais c’était « le Monde » qui parlait en ces termes, et on peut imaginer ce que ça
veut dire: ils ont été libérés parce qu’ils étaient français, et donc s’ils avaient été
italiens, ukrainiens, américains ou autres, ils auraient été assassinés, et tout aurait
été dans l’ordre. C’est une manière en effet d’adopter la logique de la terreur.

C’est la logique de la terreur qui veut qu’un journaliste soit le porte parole,
le représentant de son gouvernement et doive payer pour sa politique. Cette
logique devrait en quelque sorte heurter toute civilisation. Ce n’est pas le cas,
semble-t-il aujourd’hui. Et tout cela aussi procède d’une Europe tellement habituée
à combattre ses démons qu’elle est la première surprise d’avoir des ennemis. Et
qu’elle ne veut pas le voir.

Donc, au terme de cette réflexion, j’en viens à conclure que l’Europe ne


peut pas être seulement fondée sur Auschwitz, que même faire d’Auschwitz le
fondement de l’Europe est une décision à la fois émouvante et catastrophique.
J’ouvrirai la conclusion en me référant à un texte de Milan Kundera qui a
beaucoup compté pour moi. Ce grand romancier tchèque a vécu en
Tchécoslovaquie jusqu’en 1975, après quoi il est venu vivre en France. En 1983,
Kundera publie dans la revue française « le Débat », mais je crois que c’est un
article qui a fait le tour du monde, un texte tout à fait extraordinaire intitulé « un
occident kidnappé, la tragédie de l’Europe centrale ». Voici comment s’ouvre le
texte. Je vous en lis quelques extraits très brièvement.
« En 1956 au mois de septembre, le directeur de l’agence de presse de
Hongrie, quelques minutes avant que son bureau ne fût écrasé par l’artillerie,
envoya par télex dans le monde entier un message désespéré sur l’offensive russe
déclenchée le matin contre Budapest. La dépêche finit par ces mots : nous
mourrons pour la Hongrie et pour l’Europe. Que voulait dire cette phrase ? Elle
voulait certainement dire que les chars russes mettaient en danger la Hongrie et
avec elle, l’Europe. Mais dans quel sens l’Europe était-elle en danger ? Les chars
russes étaient-ils prêts à franchir les frontières hongroises en direction de l’Ouest ?
Non. Le directeur de l’agence de presse de Hongrie voulait dire que l’Europe était
visée en Hongrie même, et qu’il était prêt à mourir pour que la Hongrie restât
Hongrie et restât Europe. »

Et Kundera ajoute : « cette phrase n’a pas été comprise. » Et je crois qu’elle
n’est toujours pas comprise. A l’époque où Kundera écrit ce texte, en 1983, plus
personne ne se fait d’illusions sur le régime soviétique. Tout le monde pense que
les Hongrois ont eu raison, en 1956, de faire leur révolution. Tout le monde a
soutenu le mouvement  Solidarité  en Pologne. Geremek, à cette époque, est un
héros en France. Mais ce sont des catégories politiques qui succèdent à des
catégories politiques. Dans les années 50, on vivait sous la domination du schéma
communisme-capitalisme. Ce schéma s’effondre, un autre le remplace :
totalitarisme-démocratie.. Ce sont des noms communs, des concepts. Et Kundera
arrive avec des noms propres. Il y a des concepts, mais il y a aussi des noms
propres. C’est-à-dire qu’il n’y a pas simplement le communisme ou le
totalitarisme, il n’y a pas simplement le capitalisme ou la démocratie, il y a
l’Europe, il y a la Russie. Les noms propres existent. Et l’Europe post- hitlérienne
a du mal à accepter, si je puis dire, les noms propres. C’est ce que disait un autre
penseur d’Europe centrale Ceslaw Miloscz dans un texte déjà ancien « une autre
Europe ». Justement il réfléchissait sur les Russes et les Polonais, sur leur
différence. Et il disait : mais cette réflexion, elle ne va intéresser personne,
pourquoi ? Parce que l’Europe a été prise de panique devant les horreurs du
nationalisme. Et donc elle fuit sa peur dans les concepts, dans les statistiques de
production, et elle renonce à étudier plus profondément la trame mystérieuse du
devenir.

Nous n’en avons pas fini avec ce renoncement. Nous avons toujours autant
de mal avec les noms propres. Pour de bonnes raisons. On se dit que s’il n’y a que
des noms propres, alors peut-être est-ce l’unité humaine, la solidarité humaine qui
est menacée.

L’Europe au sens de Kundera n’a pas vraiment d’existence en Europe


aujourd’hui. Car Kundera dit : je défends l’Europe, le passé de l’Europe, l’histoire
de l’Europe contre une autre civilisation qui veut l’effacer. Aujourd’hui on dit :
l’Europe est née à Auschwitz, il s’agit de défendre les droits de l’homme. Or
Kundera ne parle pas des droits de l’homme, il parle de la culture européenne, il
parle de la civilisation, il parle de l’expérience européenne. Et cette idée de
l’Europe, on a cru un instant qu’au fond elle avait triomphé avec l’effondrement
du communisme. On se rend compte que ce n’est pas vraiment le cas.

Une femme, une rescapée d’Auschwitz, c’est à elle que je réserve donc le
dernier mot, Ruth Kluger, a écrit un livre sur son expérience. Et elle disait qu’elle
ne pouvait pas supporter dans ce livre qu’on la ramène à Auschwitz, qu’on fasse
d’Auschwitz son être même. Elle ne cesse de dire : oui j’ai vécu ça, mais je ne
suis pas née à Auschwitz. C’est un livre extraordinaire. Et je voudrais que
l’Europe soit capable du même mouvement. S’interroger encore et encore sur ce
qui s’est passé. Mais ne jamais dire, en pensant précisément à Ruth Kluger, je suis
née à Auschwitz. Il n’est pas vrai que l’Europe est née à Auschwitz.

Merci.

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