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Marc Aurèle : Pensées pour moi-même


Le bonheur :
Comment atteindre le bonheur ? Pour le stoïcisme, cela passe par la sérénité,
l’impassibilité, l’absence de trouble face aux événements tristes ou angoissants
de la vie.
Les Pensées pour moi-même de Marc Aurèle illustrent admirablement cette
doctrine.
Mais comment rester calme ou heureux face à un événement tragique, comme
la mort d’un proche ?

Lisons Marc-Aurèle pour saisir le secret de l’impassibilité stoïcienne.

Il s’agit tout d’abord de s’engager dans une conception déterministe du


monde. Ce n’est pas par hasard que se produit tel ou tel événement. Ce n’est
que l’effet d’une cause qui l’a produit, et cette cause a eu elle-même une
cause, qui elle-même n’est que l’effet d’une cause antérieure, etc.

De ce fait, tous les événements du monde étaient contenus dans la première


cause, et tout arrive nécessairement. Il est obligé que chaque événement se
produise : « quoi que ce soit qui t’arrive, cela t’était préparé de toute éternité,
et l’enchaînement des causes avait filé ensemble pour toujours et ta substance
et cet accident ».

Prenons un exemple : supposons qu’aujourd’hui je sorte de chez moi, qu’une


brique me tombe sur la tête et que je meure. Cet événement semble s’être
produit par le plus pur des hasards. Or en fait, il n’est que la conséquence d’un
ensemble de causes.

Si cette brique m’est tombée sur la tête, c’est parce qu’elle a été posée et
oubliée là par un ouvrier.

S’il l’a posé là sur le toit, c’est parce qu’il voulait l’utiliser pour construire une
nouvelle cheminée.

S’il voulait construire une nouvelle cheminée, c’est parce que le propriétaire de
l’immeuble souhaitait engager de nouveaux travaux.

Pourquoi ? Parce qu’un locataire s’est plaint. Pourquoi s’est-il plaint ?

Etc., on remonte la chaîne des causes.


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De même, si la brique est tombée, c’est parce qu’il y a eu un coup de vent.


Pourquoi y a-t-il eu ce coup de vent ? Parce qu’il y a une dépression qui
provoque un tel mouvement des masses d’air.

Pourquoi y a-t-il une telle dépression? Là encore cet événement a ses causes,
et on remonte la chaîne des causes.

C’est cette chaîne de causalité que Marc-Aurèle décrit ainsi « toutes les choses
sont entrelacées les unes avec les autres ; leur enchaînement est saint ».

Le hasard n’existe donc pas, mais on a un destin, au sens où le cours des


événements qui vont nous affecter est déjà programmé.

Pourquoi maintenant le déterminisme, qui n’est qu’une conception


métaphysique ou ontologique du monde, a-t-il une portée éthique ?

Pourquoi reste-t-on calme et serein dans un monde déterministe, par


opposition à un monde régi par le hasard ?

Parce que si tel ou tel événement triste avait pu se passer autrement, alors il
est légitime de se lamenter, parce que cette douleur aurait pu être évitée. Tout
autre aurait pu être le cours des choses. Tel être proche, qui vient de décéder,
aurait pu avoir la vie sauve, si sa mort est arrivée par hasard.

En revanche, si rien n’arrive par hasard, mais que sa mort procède


mécaniquement de la chaîne des causes, tendant inexorablement à cette issue,
dès le départ, alors toute tristesse est vaine, parce qu’elle ne repose sur aucun
fondement. Aucun monde n’est possible, où cette mort ne soit pas.

Pour généraliser : on peut se plaindre ou se lamenter d’une douleur qui aurait


pu être évitée, mais il est absurde de se plaindre ou de se lamenter de quelque
chose d’inévitable.

Car il n’y a aucun autre état existant qui soit souhaitable.

Marc-Aurèle résume cela ainsi : « Il faut aimer ce qui t’arrive […] parce que
cela était fait pour toi, te correspondait et survenait en quelque sorte à toi,
d’en haut, de la chaîne des plus antiques causes ».
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Ou encore : « quoi que ce soit qui t’arrive, cela t’était préparé de toute
éternité, et l’enchaînement des causes avait filé ensemble pour toujours et ta
substance et cet accident ».

Pour rester impassible et heureux, il faut d’autre part restreindre nos


ambitions, au sens où il ne faut pas trop demander aux hommes. Si l’on
considère que les hommes sont bons, alors nous serons forcément déçus et
malheureux.

Si au contraire, nous considérons que les hommes ont des défauts, alors nous
ne serons ni surpris ni ce pourquoi Marc-Aurèle nous conseille : « dès l’aurore,
dis-toi par avance : « je rencontrerai un indiscret, un ingrat, un insolent, un
fourbe, un envieux, un insociable ».

D’autre part, dans le cas d’une telle rencontre, nous devons rester serein, en
comprenant trois choses :

- le méchant fait le mal par ignorance, non par plaisir

- il ne peut affecter que mon corps, pas mon âme

- par nature, l’homme est un animal sociable donc nous devons vivre
ensemble. Ce serait contre nature que de fuir les hommes

C’est là le sens de ce beau passage :


«Dès l’aurore, dis-toi par avance : « je rencontrerai un indiscret, un ingrat, un
insolent, un fourbe, un envieux, un insociable. Tous ces défauts sont arrivés à
ces hommes par leur ignorance des biens et des maux.

Pour moi, ayant jugé […] que la nature du coupable lui-même est d’être mon
parent, non par la communauté du sang ou d’une même semence, mais par
celle de l’intelligence […], je ne puis éprouver du dommage de la part d’aucun
d’eux, car aucun d’eux ne peut me couvrir de laideur.

Je ne puis pas non plus m’irriter contre un parent, ni le prendre en haine, car
nous sommes nés pour coopérer, comme les pieds, les mains, les paupières, les
deux rangées de dent, celle d’en haut et celle d’en bas. Se comporter en
adversaires les uns des autres est donc contre nature, et c’est agir en
adversaire que de témoigner de l’animosité et de l’aversion ».
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Il faut donc accueillir avec sérénité les défauts d’autrui, et le mal éventuel qu’il
peut nous causer.

Mais certains êtres ne sont-ils pas si exécrables, par le mal qu’ils font aux
autres, qu’ils sont l’objet légitime de notre haine ? Non. On ne peut vouloir à
l’homme qui nous nuit, même volontairement, car soit il le fait, comme on l’a
vu, par ignorance, soit parce que c’est dans sa nature d’agir ainsi, et il ne peut
faire autrement : « Poursuivre l’impossible est d’un fou. Or il est impossible que
les méchants ne commettent point quelque méchanceté ».

La haine viendrait troubler l’impassibilité, la sérénité, auquel tend le sage : «


celui qui n’admet pas que le méchant commette des fautes est semblable à
celui qui n’admettrait pas que le figuier porte du suc aux figues, que les
nouveau-nés vagissent, que le cheval hennisse ; et toutes autres nécessités de
cet ordre. Que peut-on supporter, en effet, en se trouvant en une telle
disposition d’esprit ? Si tu es exaspéré, guéris-toi de cette façon d’être ».

Finalement, c’est une sorte de mélange d’amour et de patience qu’il faut avoir
vis-à-vis des hommes :
« Ce qui vient des hommes est digne d’amour, en vertu de notre parenté
commune ; digne aussi parfois d’une sorte de pitié, en raison de leur ignorance
des biens et des maux ».

Pour atteindre la sérénité, il faut se détacher du flux des affaires quotidiennes


dans lequel nous sommes pris, ces mille activités qui nous angoissent et qui
n’ont finalement pas beaucoup de sens :

«Cesse de te laisser emporter par le tourbillon. Insensés, en effet, sont ceux


qui, à force d’agir, sont fatigués par la vie, et n’ont pas un but où diriger tout
leur élan ».

Se détacher de cette vie consacrée non pas à l’action, mais à l’agitation, n’est
pas se détacher du monde. Au contraire, il s’agit de se plonger, une fois libéré
de ces soucis quotidiens, dans la contemplation du monde, que nous ne
faisions que traverser sans le regarder.

Il faut contempler le monde, et l’aimer, car il s’agit du grand Tout harmonieux


duquel nous ne sommes qu’une partie. C’est un cosmos, et non un chaos, au
sens où il est caractérisé par une grande harmonie, ordre et beauté. Le sage est
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celui qui a, par la contemplation, pris conscience de cette harmonie. Quel


sentiment cette découverte peut-il lui procurer, sinon un bonheur serein ?

L’homme qui souffre, et qui se plaint, celui qui ne reste pas serein et
impassible, c’est celui qui ne voit pas cette beauté, et qui cherche à se détacher
du monde. Se plaindre, c’est refuser le monde et chercher à le fuir. C’est la
partie qui cherche à se séparer du Tout, et qui essaie de devenir Tout elle-
même.

On sait dans le domaine médical, qu’une tumeur est provoquée par un


ensemble de cellules qui se mettent à vivre une vie autonome et qui se
multiplient sans considération pour l’organisme dont elles ne sont que des
parties, et dont elles vont provoquer la mort. En termes métaphoriques : ce
sont des parties qui se coupent du Tout, et qui veulent devenir elles-mêmes
leur propre Tout.

On comprend dès lors pourquoi Marc-Aurèle dit que « l’âme de l’homme se


fait surtout injure, lorsqu’elle devient, autant qu’il dépend d’elle, une tumeur
et comme un abcès du monde. S’irriter en effet contre quelque événement que
ce soit, est se développer en dehors de la nature, en qui sont contenues, en
tant que parties, les natures de chacun de tout le reste des êtres ».

Plus loin, Marc-Aurèle utilise cette autre image : « As-tu vu par hasard une
main amputée, un pied, une tête coupée et gisante à quelque distance du reste
du corps ? C’est ainsi que se rend, autant qu’il est en lui, celui qui n’acquiesce
point à ce qui arrive, qui se retranche du Tout, ou qui agit à l’encontre de
l’intérêt commun ».

C’est parce que le monde est un cosmos harmonieux, qu’il peut constituer un
modèle en éthique : « rien n’est mal de ce qui se fait selon la nature ».

Pourtant, il semble que des imperfections se trouvent dans ce monde.


Certaines choses sont mauvaises, laides, mal formées, etc.

Marc-Aurèle montre que ces défauts ont leur propre beauté, cachée, et
concourent sans que l’on ne s’en doute à l’harmonie du monde :

« Il faut encore prendre garde à ceci : les accidents mêmes qui s’ajoutent aux
productions naturelles ont quelque chose de gracieux et de séduisant. Le pain,
par exemple, en cuisant par endroits se fendille et ces fentes ainsi formées et
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qui se produisent en quelque façon à l’encontre de l’art du boulanger ont un


certain agrément et excitent particulièrement l’appétit ».

Marc-Aurèle multiplie les exemples : « De même les figues, lorsqu’elles sont


tout à fait mûres, s’entrouvrent ; et dans les olives qui tombent des arbres, le
fruit qui va pourrir prend un éclat particulier. Et les épis qui penchent vers la
terre, la peau du front du lion, l’écume qui s’échappe de la gueule des
sangliers, et beaucoup d’autres choses, si on les envisage isolément, sont loin
d’être belles, et pourtant, par le fait qu’elles accompagnent les œuvres de la
nature, elles contribuent à les embellir et deviennent attrayantes ».

On voit de ce fait qu’« un homme qui aurait le sentiment et l’intelligence


profonde de tout ce qui se passe dans le tout, ne trouverait pour ainsi dire
presque rien, même en ce qui arrive par voie de conséquence, qui ne comporte
un certain charme particulier ».

Celui qui comprend cela atteint le bonheur, car partout où ses yeux se posent, il
ne voit que des occasions de se réjouir.

C’est ce qui amène Marc-Aurèle à lancer ce chant vibrant : « tout me convient


de ce qui te convient, ô Monde ! Tout est fruit pour moi de ce que produisent
tes saisons, ô Nature ! Tout vient de toi, tout réside en toi, tout retourne en toi
».

L’univers est un cosmos harmonieux où se rencontre ordre, justice, nécessité et


beauté. Marc-Aurèle résume cela en comparant le monde à une Cité – et non
un désert, ou une jungle : « Rappelle-toi le dilemme : ou une Providence, ou
des atomes, et par quels arguments il a été prouvé que l’univers est comme
une Cité ».

Le Monde est un cosmos et non un chaos ; c’est tout d’abord la beauté du


monde qui en est une preuve, la régularité des saisons, de la course des étoiles,
mais aussi l’ordre que l’on retrouve en nous (la complexité merveilleuse de
notre propre organisme qui fait que chaque membre ou organe trouve sa
place), et qui est un reflet dans le microcosme de l’ordre qui règne dans le
macrocosme : « Se peut-il qu’en toi subsiste un certain ordre et que, dans le
Tout, il n’y ait que désordre ; et cela, quand tout est aussi bien combiné,
amalgamé, accordé ? ».
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Le cours des événements, est donc non seulement déterminé par une nécessité
de fer, mais aussi juste : « Souviens-toi que tout ce qui arrive, arrive justement.
Je ne dis pas seulement : arrive selon la suite, mais encore selon la justice ».

En fait, la seule chose qui est nuisible, et qui est à rejeter par le sage, ce n’est
pas telle ou telle partie ou caractéristique du monde, ou tel ou tel événement.
C’est un comportement précis de l’homme, celui qui consiste justement à se
rebeller, se lamenter ou refuser un événement.

Il s’agit, en apprenant à maîtriser ses émotions négatives, celles qui dressent


l’homme contre la nature, par le regret, le ressentiment, la tristesse, de devenir
« maître intérieur ».

Voici comment Marc-Aurèle décrit un tel homme : « le maître intérieur, quand


il se conforme à la nature, envisage les événements de telle sorte qu’il puisse
toujours, selon la possibilité qu’il en a, modifier sans peine son attitude envers
eux ».

Cette attitude lui confère une grande force, sinon une invincibilité : « S’il
rencontre un obstacle, il s’en fait une matière, comme le feu lorsqu’il se rend
maître des choses qu’on y jette, alors qu’une petite lampe en serait étouffée.
Mais un feu ardent a vite fait de s’approprier ce qu’on y ajoute ; il le consume
et de par ce qu’on y jette, il s’élève plus haut ».

Ce qui vient renforcer l’invincibilité du « maître intérieur », c’est le fait que rien
ne peut l’atteindre.

En effet, les choses (ou les événements) ne peuvent l’atteindre ; elles peuvent
nuire à son corps, certes, (comme un coup de couteau), mais seules les
opinions et les jugements que forgent l’homme à propos de ces choses
affectent son esprit : « les choses n’atteignent point l’âme, mais restent
confinées au dehors, et les troubles ne naissent que de la seule opinion qu’elle
s’en fait ».

Or le sage est celui qui élimine tout jugement négatif, qui provoquerait en lui
tristesse ou amertume.

Le sage ne laisse aucun jugement affecter son bonheur.


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De ce fait, ni les événements, ni les jugements à propos de ces événements ne


peuvent venir troubler sa sérénité.

Si le sage stoïcien reçoit un coup de couteau, il pourra dire que la douleur est
une excellente épreuve, et donc considérer cet événement sans tristesse. S’il
frôle la mort suite à cette attaque, il pourra dire que la mort n’est pas un mal,
puisqu’elle fait partie du cycle naturel de la vie. Aussi il n’aura ni peur ni regret.

Maîtriser ses jugements donne donc une liberté, une puissance et une sérénité
totale. Ce que Marc-Aurèle résume ainsi : « Supprime « on m’a fait tort », le
tort est supprimé ».

Dans un grand nombre de cas, le mieux est de suspendre tout jugement,


supprimer toute opinion : « chasse dehors l’opinion et tu seras sauvé. Qui donc
t’empêche de la chasser ? » ou « Supprime donc ton opinion, et, comme un
vaisseau qui a doublé le cap, tu trouveras mer apaisée, calme parfait, golfe sans
vagues ».

La mort est la représentation la plus angoissante de toutes, celle qui est le plus
à même de troubler la sérénité de l’homme en suscitant en lui des jugements
négatifs. Aussi Marc-Aurèle consacre plusieurs passages à celle-ci, pour essayer
de montrer que la mort ne doit pas non plus nous inquiéter.

Pour cela, il développe plusieurs arguments.

Tout d’abord, celle-ci entre dans le cours naturel des choses : « Tu t’es
embarqué, tu as navigué, tu as accosté : débarque ! ».

Il s’agit ensuite, pour se libérer de la peur de la mort, de ne pas fuir cette idée,
mais au contraire d’y penser et de s’y accoutumer. Tout un travail est à faire
pour méditer et comprendre notre condition de simple mortel.

Il est dans notre nature de mourir, aussi il est vain de résister. Chacun, y
compris les plus grands, connaît ce sort : « Hippocrate, après avoir guéri bien
des maladies, tomba malade lui-même et mourut. Alexandre, Pompée, Caïus
César, après avoir tant de fois détruit de fond en comble des villes entières et
taillé en pièces une bataille rangée de nombreuses myriades de cavaliers et
fantassins, finirent eux aussi par sortir de la vie ».
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Voici encore un passage de ce type : « Considère sans cesse combien de


médecins sont morts après avoir tant de fois froncé les sourcils sur les malades
[…] ; combien de philosophes, après s’être obstinés à discourir indéfiniment sur
la mort et l’immortalité ; combien de chefs, après avoir fait périr tant de gens ;
combien de villes, pour ainsi dire sont mortes toutes entières : Hélice, Pompei,
Herculanum, et d’autres innombrables ! ».

Marc-Aurèle montre ainsi la faiblesse de l’homme, y compris des plus grands. Il


faut saisir cette faiblesse pour s’y accoutumer : « le temps de la vie de
l’homme, un instant ; sa substance fluente ; ses sensations, indistinctes ;
l’assemblage de tout son corps, une facile décomposition ; son âme, un
tourbillon ; son destin, difficilement conjecturable ; sa renommée, une vague
opinion. Pour le dire en un mot, tout ce qui est de son corps est eau courante ;
tout ce qui est de son âme, songe et fumée. Sa vie est une guerre, un séjour sur
une terre étrangère ; sa renommée posthume, un oubli ».

Il faut rire de ceux qui essaient d’échapper à la mort, en cherchant la gloire, et


la part d’immortalité que celle-ci nous procure. Il faut tout d’abord « saisir
l’exiguïté du lieu où la renommée est circonscrite. La terre entière, en effet,
n’est qu’un point, et quelle infime parcelle en est habitée ! ».

Au lieu de chercher à échapper à la mort par un vain désir de gloire, il faut se


préparer à l’oubli : « bientôt tu auras tout oublié ; bientôt tous t’auront oublié
».

Dès notre mort, nous ne laissons aucun souvenir dans le cœur des hommes.
Ainsi « les mots, usuels autrefois, ne sont plus aujourd’hui que termes de
lexique. De même, les noms des hommes, très célèbres autrefois, ne sont plus
guère aujourd’hui que termes de lexique : Camille, Céson, Volésus […]

Tout cela s’efface sans tarder dans la légende, et bientôt aussi un oubli total l’a
enseveli. Et je dis cela au sujet d’hommes qui ont, en quelque sorte, brillé d’un
éclat merveilleux, car les autres, dès qu’ils ont expiré, sont inconnus, ignorés ».

Le désir de gloire est une fuite devant l’idée de la mort. Il faut au contraire
affronter cette idée et admettre que rien, pas même la célébrité, ne peut nous
en protéger.

Vouloir échapper à la mort, c’est lutter contre la nature, comme la partie qui
cherche à se libérer du Tout, la tumeur vivre une vie indépendante du corps.
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S’il faut penser à la mort, ce n’est pas pour s’en attrister, mais au contraire
parce que l’idée de la mort, lorsqu’elle est convenablement affrontée et
pensée, nous rend serein !

En effet, face à la mort, plus rien n’est grave. Au sens où les divers incidents de
la vie (par exemple des difficultés sentimentales ou professionnelles), ne sont
pas graves par rapport à la mort. Penser à la mort nous amène à relativiser la
gravité de ce qui peut nous arriver.

D’autre part, parce que le sage parvient, suite à ce travail de relativisation, à


remettre en question la gravité de la mort elle-même. Pourquoi ?

Tout d’abord, parce qu’elle est naturelle, et que « rien n’est mal de ce qui se
fait selon la nature », puisque cela participe à l’harmonie du grand Tout,
entendu comme cosmos.

Ensuite, parce que pour craindre la mort, il faudrait considérer que nous ayons
une valeur, et que la mort, en tant que dissolution de cette chose de valeur
qu’est l’homme, serait une perte ou un désastre. Or le travail de relativisation
stoïcien amène à remettre en question cette valeur. « En un mot, toujours
considérer les choses humaines, comme éphémères et sans valeur ».

Donc la mort n’est pas grave, au sens où elle n’est pas disparition de quelque
chose qui a une valeur, mais processus inscrit dans le fonctionnement normal
de ce qui a une réelle valeur : le monde.

Marc-Aurèle décrit ainsi cette sérénité qui s’empare du sage qui a triomphé de
la peur de la mort : « en conséquence passer cet infime moment de la durée
conformément à la nature, finir avec sérénité, comme une olive qui, parvenue
à maturité, tomberait en bénissant la terre qui l’a portée, et en rendant grâce à
l’arbre qui l’a produite ».

Le stoïcien considère que la peur de la mort vient de ce qu’on refuse d’y


penser. Dans ce réflexe de fuite, on ne peut échapper à l’angoisse. Le secret du
stoïcisme serait qu’au contraire, l’idée de la mort contient en elle-même le
dépassement de la peur qu’elle provoque. Penser la mort, c’est s’en libérer, et
celui qui n’a plus peur de la mort acquiert une liberté totale et devient ce «
maître intérieur » : il peut alors « ressembler au promontoire contre lequel
incessamment se brisent les flots.
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Lui reste debout, et autour de lui, viennent s’assoupir les gonflements de


l’onde ».

La doctrine stoïcienne ainsi décrite amène le sage à éviter trois attitudes bien
précises, pourtant traditionnellement attribuées au philosophe.

Si Aristote affirme que l’étonnement est le sentiment à l’origine de la


philosophie (étonnement devant la beauté du monde, devant le fait que les
choses soient telles qu’elles sont), Marc-Aurèle affirme au contraire « Combien
est ridicule et étrange l’homme qui s’étonne de quoi que ce soit qui arrive en la
vie ! ».

On comprend à présent pourquoi : s’étonner de quelque chose, c’est le


considérer comme anormal, comme échappant aux lois de la nature. Or pour le
stoïcien, tout événement s’intègre dans la chaîne des causes et des effets, est
donc tout à fait naturel, ou normal. L’étonnement n’est légitime que dans un
monde régi par le hasard.

D’autre part, on attribue fréquemment au penseur ou à l’artiste une grande


imagination. C’est celle-ci qui leur permet d’écrire ou de peindre des œuvres
immortelles. Or Marc-Aurèle considère l’imagination comme un danger : « Que
fais-tu donc ici, imagination ? Va-t-en, par les Dieux, comme tu es venue ! Je
n’ai pas besoin de toi. Tu es venue, selon ta vieille habitude ; je ne t’en veux pas
; seulement, retire toi ». L’imagination vient troubler, comme les désirs, dont
elle est probablement la source, la sérénité du sage. Elle est également fuite du
monde et de sa beauté naturelle, pour envisager d’autres réalités, considérées
comme meilleures. Alors que ce monde-ci est le seul et est déjà parfait.

A l’imagination, le stoïcien préfère la contemplation.

Au désir, le stoïcien préfère la gratitude. Gratitude pour la beauté du monde


qu’il lui est permis de contempler brièvement avant son retour dans le néant,
gratitude pour les hommes.

Le 1er livre est d’ailleurs consacré à remercier les différentes personnes que
Marc Aurèle a rencontrées dans sa vie, et ce qu’ils ont pu lui apporter comme
modèles, mais aussi comme parents ou amis. Par exemple : « de mon père : […]
l’indifférence pour la vaine gloire qui donne ce qui passe pour être des
honneurs ».
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Enfin, le sage ne doit pas chercher à se cultiver et fuir tout esprit d’érudition.
Les livres sont en effet, par la diversité des doctrines qu’ils présentent, source
d’angoisse : « Quant à ta soif de livres, rejette-la, afin de ne pas mourir en
murmurant, mais véritablement apaisé ».