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Nº 100 Novembre-décembre 2001 : Audiovisuel : cent témoins, cent paroles

Les médias, un manipulateur manipule

Cela devient maintenant une idée reçue: la télévision nous manipule. Mais de quelle télévision
s'agit-il, et qui est ce nous ? On a coutume de distinguer une télévision d'information, une télévision
de divertissement, une télévision de culture. Ce sont évidemment des distinctions grossières, surtout
à notre époque où la télévision - mais pas seulement elle - tend à mélanger les genres. Je m'en
tiendrai donc à la télévision d'information, même s'il est évident que la manipulation des esprits peut
s'exercer ailleurs que dans l'information. Du même coup, le nous renvoie à un téléspectateur citoyen
dans la mesure où toute personne qui cherche à s'informer sur ce qui se passe dans la vie de la
société peut être considérée comme ayant une préoccupation citoyenne. Et alors, la question se
pose de savoir si ce nous citoyen est partie prenante dans ce processus de manipulation et de quelle
façon.
Tromper sans le vouloir
Pour parler de manipulation, d'un côté, il faut quelqu'un ayant une intention de faire croire à
quelqu'un d'autre quelque chose (qui n'est pas nécessairement vraie) pour le faire penser (ou agir)
dans un certain sens qui soit profitable à ce premier quelqu'un ; d'un autre côté, il faut que cet autre
qui entre dans ce jeu ne s'en rende pas compte. Toute manipulation s'accompagne donc d'une
tromperie dont le manipulé est la victime. Or, on ne peut pas dire que les choses se passent
exactement ainsi entre télévision et téléspectateur. On ne peut pas dire que la télévision ait la volonté
de tromper le téléspectateur, ni que celui-ci gobe toutes les informations qu'on lui donne sans aucun
esprit critique. La chose est bien plus subtile et l'on dira, pour aller vite, que la télévision manipule
d'une façon qui n'est pas toujours volontaire, en s'automanipulant, et qu'elle subit, parfois, la
manipulation d'une instance qui lui est extérieure.
Cette manipulation n'est pas toujours volontaire car, à quelques exceptions près (l'affaire de
Timisoara, la vraie-fausse interview de Fidel Castro par PPDA, etc.), on ne peut pas dire qu'il y ait, de
la part de la télévision, l'intention consciente de déformer la réalité. Elle a au contraire le souci,
déclaré, de vouloir la transmettre de façon fidèle. Mais que veut dire fidèle ? C'est justement là que le
bât blesse. Car il n'y a pas d'événement relaté par la télévision qui ne fasse l'objet d'une mise en
scène dans l'instant même de son énonciation. De plus, la télévision, comme les autres médias, ne
peut se contenter de relater les événements qui surgissent dans l'espace public. Il lui faut également
les commenter. Or tout commentaire est relatif, subjectif, soumis à un point de vue particulier plus ou
moins engagé, plus ou moins documenté, plus ou moins rationnel. Enfin, la télévision fait partie des
médias qui ne se contentent pas de relater et commenter des événements, mais aussi les créent par
l'organisation d'interviews, de débats et de talk shows en tout genre. Ce qui fait que l'événement, qui
se produit dans l'espace public et qui surgit à l'état brut, devient événement médiatique. L'information
télévisée résulte donc de la conjonction entre événement brut et événement construit selon diverses
modalités de mise en scène tout en prétendant rendre compte de la réalité. De ce fait, parfois
l'événement brut et l'événement médiatique se confondent, mais le plus souvent, c'est le second qui
prend le pas sur le premier, comme peut en témoigner le traitement par les médias d'un certain
nombre d'affaires.
Cet événement médiatique n'est pas construit n'importe comment, selon on ne sait quel
caprice de journaliste. Il l'est en fonction des représentations que ceux-ci se font de la cible
d'information, sur ce que peut être l'intérêt et l'affect de celle-ci. Or, ces représentations tendent à
privilégier l'émotion sur la raison et à construire cette cible comme un nous consensuel quant aux
valeurs et croyances dont elle serait porteuse.
Ces représentations sont marquées par des exigences de visibilité et de spectacularisation qui
entra”nent la machine télévisuelle à construire une vision obsessionnelle et dramatisante de l'espace
public, et, du même coup, on ne sait plus si l'on a affaire à un monde de réalité ou de fiction : les
scénarisations plus ou moins montées ou reconstituées de façon à provoquer de l'émotion chez le
téléspectateur ; le jeu des débats dont le rôle revendiqué par les médias eux-mêmes est d'éclairer
l'opinion publique, et qui pourtant ne présentent qu'un simulacre d'échange démocratique parce qu'ils
excluent des plateaux de télévision les sans nom, et labellisent ceux qui s'y trouvent convoqués,
créant une censure par défaut, dans la mesure où la parole y est mise en spectacle de façon quasi
exclusivement polémique.
Ces représentations constituent autant de limitation à la visée d'information de la télévision.
Celle-ci doit satisfaire à un principe de crédibilité vis-à-vis du téléspectateur citoyen, mais aussi à un
principe de captation car il lui faut attirer et retenir le plus grand nombre de téléspectateurs.
Malheureusement, la balance n'est pas égale, car le second principe est celui qui tient le haut du
pavé. Le discours d'information est par avance piégé au nom de ce dernier principe, et ce n'est donc
pas le journaliste qui est à proprement parler le manipulateur ; il est lui-même piégé par les
contraintes d'une machine qui, elle, est manipulatrice. La télévision est victime de son système de
représentation.

Influencer l'opinion publique


Mais si cette machine s'automanipule par le biais des représentations, elle est elle-même
manipulée sous l'effet d'une pression externe. Car la télévision, comme les autres organes
médiatiques, dépend d'autres instances sociales pour exercer son office. Elle dépend
essentiellement de la prégnance de l'actualité et de l'exercice du pouvoir politique. On dit que c'est
l'agenda médiatique qui s'impose aux citoyens comme reflet de l'actualité sociale, mais cet agenda
est lui-même imposé, en partie, aux médias.
L'actualité, marquée par le principe de saillance (parler-montrer des événements non
ordinaires qui viennent de surgir), impose une information sans suivi, faite de clous qui se chassent
l'un l'autre. Le média, ici, n'a guère de marge de manÏuvre, pris qu'il est dans une concurrence
commerciale qui l'amène à assurer la visibilité de sa grille d'information par une programmation qui, à
la fois, doit tenir compte de cette actualité médiatique (pour faire comme les autres) et doit s'en
distinguer pour prévenir le zapping des téléspectateurs.
L'effet de retour pervers qui se dégage de cet état de fait est que, pour le consommateur
d'information, le monde lui est présenté à travers une vision spatiale et temporelle fragmentée, alors
que les médias voudraient en donner une vision cohérente et intelligible. Le pouvoir politique, quant à
lui, est partie prenante dans la construction de l'agenda médiatique et, plus généralement, dans ce
jeu de manipulation. C'est bien la guerre entre politiques et journalistes, guerre symbolique mais
guerre dont l'objectif est d'influencer l'opinion publique. Cette guerre-là (ou ce jeu), les deux
belligérants (ou les deux joueurs) en ont conscience. Dans un tel contexte, personne n'a à être
sincère, et il est vraisemblable que les déclarations du président de la République à propos de
l'affaire dite de la vache folle fustigeant la presse (la presse folle) ou en appelant aux experts (Que
les experts prennent leurs responsabilités) sont purement tactiques.
Comment imaginer que la parole politique, dès lors qu'elle est rendue publique, puisse être
sincère ? Elle ne peut être que tactique, et du coup les médias se trouvent piégés, car même s'ils
enquêtent pour vérifier la véracité des dires ou dénoncer les faux-semblants, ils sont obligés de
rendre compte des déclarations des politiques et donc de laisser se faire le jeu d'influence de cette
parole. Enfin, reste à s'interroger sur ce nous. Il n'est pas de société sans rumeur, sans imaginaire,
sans représentation du drame et du tragique, sans désir de capter et d'être captée, sans aspiration à
jouer la scène de l'illusion perdue de la vérité. Les individus vivant en société sont constitués d'un
mélange de désir et de rationalité qui les amène (nous amène) à préférer le désordre à l'ordre, pour
pouvoir faire des hypothèses sur les causes de ce mal, pour imaginer des possibles réparations,
pour, au bout du compte, se confronter à leur propre destinée.
Voilà pourquoi la télévision apporte moins de connaissances qu'elle ne crée de curiosité,
moins de raison qu'elle ne crée d'émotion. à son tour, elle ne peut échapper à cette destinée,
s'automanipulant, se laissant manipuler par le monde politique, et manipulant, sans le vouloir, une
opinion publique qui ne demande qu'à ressentir des émotions plus qu'à comprendre. C'est pourquoi
la télévision est davantage une merveilleuse machine à alimenter la conversation des êtres vivant en
collectivité qu'une machine à informer.
PATRICK CHARAUDEAU, université Paris Nord, Centre d'analyse du discours