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Revue Française d'Etudes

Américaines

Sade dans la Révolution


Michel Delon

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Delon Michel. Sade dans la Révolution. In: Revue Française d'Etudes Américaines, N°40, avril 1989. Littérature et révolution.
pp. 149-159;

doi : https://doi.org/10.3406/rfea.1989.1358

https://www.persee.fr/doc/rfea_0397-7870_1989_num_40_1_1358

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Résumé
Sade a été, tour à tour, présenté comme le symbole d'un Ancien Régime corrompu et comme l'une des
figures les plus radicales du soulèvement révolutionnaire. Comme un aristocrate médiéval et comme
un sans-culotte libertaire. En fait, son œuvre littéraire met en scène les divers discours politiques du
temps, en les jouant les uns contre les autres. Aline et Valcour, La Philosophie dans le boudoir,
l'Histoire de Juliette sont des diptyques, apparemment contradictoires : Sade mêle, en les poussant à
leur limite, une anarchie féodale et le laisser-faire bourgeois. Il finit par rabattre l'idée moderne de
révolution comme irruption du nouveau, sur l'idée ancienne de révolution comme retour à l'origine. Et
par réduire le politique au physique, c'est-à-dire l'Histoire à la Nature.

Abstract
Sade has been described in turns as a symbol of the corruption of the French monarchy and as a rabid
revolutionary figure, as a mediaeval aristocrat and as a libertarian sans-culotte. In fact, various political
stances characteristic of the period are presented and played against each other in his writings. Aline
and Valcour, La Philosophie dans le Boudoir and Histoire de Juliette appear to be diptychs rent by
inner contradictions, with extreme forms of feudal anarchy and bourgeois laissez-faire coexisting within
the same book. In the last analysis Sade collapses the modern concept of revolution as a sudden
inrush of novelty back upon the classical concept of revolution as a return to point zero. By so doing,
he reduces the political drama to physical laws and identifies History with Nature.
Sade dans la Révolution

PAR

Michel DELON*

Lorsque le 2 avril 1790, Sade est libéré des prisons royales, il aime
à se poser en victime du despotisme d'ancien régime et en prophète
de la Révolution. Mais ses ennemis ne tardent pas à le dénoncer
comme un aristocrate libertin à l'égard duquel la Révolution devra se
montrer moins indulgente que le roi : aucune Bastille ne devra plus le
protéger d'une condamnation à mort bien méritée (')• Une nouvelle
fois arrêté en décembre 1793, Sade ne doit son salut qu'à la fin de la
Terreur en Thermidor. Symbole d'un ancien régime corrompu ou, au
contraire, acteur du soulèvement qui vient le balayer, Sade est
marqué d'un signe contradictoire.
Quand les surréalistes s'en font les chantres durant l'entre-deux-
guerres, c'est au nom des liens qu'il aurait su nouer entre la liberté
sexuelle et 89, sinon 93. « La Révolution le trouva dévoué corps et âme.
Il put confronter son génie et celui de tout un peuple délirant de force
et de liberté », affirme Eluard dans La Révolution surréaliste du
1er décembre 1926 (2). Un demi-siècle plus tard, la mouvance telque-
lienne prolonge cette tradition, en exploitant une métaphore, celle de
révolution du texte. Sade jouerait par rapport à la Révolution
le même rôle que Lautréamont par rapport à la Commune, ce
rôle que le groupe Tel Quel aurait aimé jouer dans les événements
de 68 si ce n'est dans la Révolution culturelle chinoise.

* Université de Paris X - Nanterre.

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Sade peut être versé du côté de la Révolution, pour le meilleur


ou pour le pire. Pour le pire si l'on assimile violences imaginaires
et violences réelles, pour le meilleur si les terreurs fictives de ses
romans démontent, démontrent et donc dénoncent tout système
terroriste (3). Inversement, celui que les pamphlets de la
présentaient comme un dangereux aristocrate est glorifié par
son principal biographe de nos jours, Gilbert Lely, comme un grand
seigneur par l'esprit et la plume dont les déclarations
ne seraient qu'ironie, ou opportunisme pardonnable lorsque
nécessité devient loi. Si on laisse de côté la trajectoire
et le témoignage de sa correspondance du ci-devant marquis, son
œuvre proprement dite peut-elle aider à débrouiller l'écheveau de ces
interprétations contradictoires ? Le paradoxe de son double statut
entre Révolution et Contre-Révolution, entre Terreur et Liberté, se
trouve illustré par les décalages que son écriture opère par rapport
aux événements dont il est l'acteur ou le témoin, par rapport à la
dynamique révolutionnaire, par rapport au politique lui-même.
Dans la dizaine d'opuscules politiques qu'il rédige entre juin 1791
et novembre 1793, on pourrait espérer trouver son opinion sur les
transformations de la société, si ces textes n'étaient d'une nature
ambiguë, entre l'écrit personnel et l'écrit collectif dont Sade n'est
que le rédacteur sous la dictée de sa section, entre le témoignage
sincère et la déclaration de circonstance. On en retient un idéal
et de transparence : ouverture dans le sens d'une démocratie
directe, telle que la propose l'Idée sur le mode de la sanction des
lois; transparence, car, dit une Pétition à l'Assemblée nationale, « le
secret est le moyen du crime » (XI, 97 et 103). Or il est permis de se
demander si cette utopie de la sincérité politique et de la libre
de la parole ne va pas à rencontre de la pratique sadienne, qui
consiste à jouer en permanence du double registre de l'écriture, ésoté-
rique et exotérique, pornographique et gazée (4). Durant toute sa
d'écrivain, Sade conçoit le travail littéraire comme un jeu de
miroir entre l'explicite et l'implicite, le blasphème et l'euphémisme,
non seulement d'une œuvre à l'autre (Justine ou les malheurs de la
vertu est contemporain d'Oxtiern ou les malheurs du libertinage) ,
mais à l'intérieur également d'un même texte {Aline et Vàlcour, par
exemple, est un roman épistolaire qui juxtapose des systèmes de
valeur contradictoires).

Un opuscule peut coller à l'actualité, l'œuvre littéraire suppose une


latence pour être conçue, rédigée, imprimée, elle est irréductible à
un sens univoque (5). Aline et Valcour se vante dès la page de titre
d'avoir été écrit à la Bastille un an avant la Révolution qu'il aurait

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prophétisée. De nombreuses notes soulignent la lucidité du narrateur,


ou bien prennent quelque recul par rapport à des affirmations qui
auraient cessé d'être vraies avec l'écroulement de l'ancien régime.
Il n'empêche que la construction générale du roman met en
et en opposition deux sœurs, Aline la soumise et Léonore la
et deux utopies, celles du Mal, au cœur de l'Afrique noire, celle du
Bien, en plein Océan. Telle citation attribuée à Solon, le législateur
athénien, peut se trouver à la fois dans un opuscule politique, l'Idée
sur le mode de sanction des lois (XI, 90) et dans la bouche d'un
du roman, le philosophe qui règne sur l'île idéale de Tamoe :
les lois ne sont, « comme le disait Solon, que des toiles d'araignées où
les moucherons périssent et desquelles les guêpes trouvent toujours le
moyen de s'échapper » (IV, 312). Dans un cas, la citation participe
d'une argumentation univoque; dans l'autre, elle s'inscrit dans le
système d'échos qui rend structurellement solidaires le Bien et le
Mal, le despotisme de Butua et le paternalisme de Tamoe. Or l'Avis
de l'éditeur présente celui-ci comme une « fiction agréable » et celui-
là comme une « cruelle vérité » (IV, xxvii). Le parallèle frappe toute
espérance révolutionnaire d'irréalisme. Les personnages vertueux sont
condamnés par leur méconnaissance de la vie, leur refus de la
sexualité, leur passivité; les méchants par leur égoïsme forcené.
dans Les Liaisons dangereuses, l'ironie du narrateur semble
les uns et les autres dos à dos. La position morale du couple qui
survit au dénouement, Sainville et Léonore, reste floue, elle semble
faite de conformisme plus que de vertu. On peut soupçonner les
gens d'appliquer le vieux principe libertin : soumission apparente
à la coutume, liberté discrètement pratiquée. La philosophie annoncée
par le sous-titre Aline et Valcour ou le roman philosophique
des différences plus qu'elle n'espère une unanimité; elle postule
une acceptation des bizarreries humaines plus que la possibilité de
les réduire. En d'autres termes, même si les notes infrapaginales
applaudissent à 1789, elle réclame la tolérance plus que la Révolution.
Diffusée en même temps qu'Aline et Valcour, La Philosophie dans
le boudoir présente une dualité structurelle similaire entre l'initiation
physique et morale d'une jeune fille à l'intérieur d'un boudoir fort
aristocratique et le pamphlet militant Français encore un effort si
vous voulez être républicains qui est inséré dans la suite des
Le boudoir clos sur lui-même perpétue les délices d'une société
inégalitaire; le pamphlet participe d'un débat public sur les
d'une morale républicaine, il est censé avoir été acheté au ci-
devant Palais-royal, devenu Palais-Egalité. Le point de vue est, dans
le boudoir, celui de l'individu libertin, égoïste et brutal; dans le
celui de la collectivité. Si les deux peuvent se rejoindre pour

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déculpabiliser les diverses perversions et même le meurtre, le


attentif à se différencier de ses semblables, ne peut être
avec le citoyen, soucieux d'un intérêt commun. Une note tente de
faire la part du privé et du public à propos du despotisme : « La
pauvreté de la langue française nous contraint à employer des mots
que notre heureux gouvernement réprouve aujourd'hui avec tant
de raison; nous espérons que nos lecteurs éclairés nous entendront et
ne confondront point l'absurde despotisme politique avec le très
luxurieux despotisme des passions du libertinage » (III, 529) (6). La
note tient de la dénégation qui souligne justement le risque de
du désir, tel que le conçoit Sade, à l'inégalité sociale ou
d'un élitisme de la perversion à un aristocratisme pourtant jugé
contre-révolutionnaire. Dans les rêves qui ont hanté l'Occident
le despotisme oriental était à la fois politique et sexuel : la
toute-puissance du sultan supposait un sérail, des femmes soumises,
des eunuques. L'arbitraire de son pouvoir se confondait avec son
désir (7) . Lorsque Sade entreprend d'imaginer des bordels
où n'importe quel individu aurait le droit légal de convoquer
tout objet de son choix et de l'y contraindre d'assouvir ses fantaisies,
on ne sait si l'ironie ne l'emporte pas sur le sérieux des motions et des
pétitions, si le narrateur ne met pas ainsi en évidence l'impossibilité
de réglementer le désir, de légiférer la perversion. Donc de faire se
rejoindre l'espace clos du boudoir et l'espace ouvert de la discussion
révolutionnaire. Encore un effort : toute réforme réelle se voit
récusée ou astreinte à aller toujours plus loin dans le sens d'une
improbable liberté qui finit par se réfugier, loin de toute révolution,
dans les hôtels particuliers de l'aristocratie : pornotopie, pour
le terme de Steven Marcus, contre toutes les utopies politiques 8.
L'Histoire de Juliette, qui semble se libérer de toute retenue
et morale, n'en perpétue pas moins la différence de perspective
par rapport à la Révolution : durant la première moitié de sa carrière
de grande courtisane, l'héroïne vit en France parmi les privilégiés qui
gravitent autour du roi, mais la seconde partie du roman la trouve en
Italie, tenant des discours révolutionnaires aux souverains de la
avant de négocier quelques orgies avec eux. De ce côté des
Alpes, complaisances à l'égard de l'ancien régime, de l'autre,
incendiaires qui restent pétitions de principe et lettre morte.
On retrouve la distinction lexicale de tout à l'heure, à propos, cette
fois, de l'esclavage. Juliette accepte d'être « esclave dans le boudoir »,
jamais dans l'Etat (IX, 27). Elle se déclare successivement « zélée
sectatrice de l'égalité » (IX, 26), favorable à « une révolution
» qui embraserait l'Europe entière pour y détruire tous les
et tous les fers (IX, 164), persuadée enfin que « les rois ne sont

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rien dans le monde, les peuples tout » (IX, 336). Cette formule sonne
comme un slogan de l'abbé Siéyès. Juliette n'en retourne pas moins
finalement en France partager la vie de Noirceuil, devenu Premier
Ministre de Sa Majesté, acceptant un régime qu'elle avait critiqué
lorsqu'elle voyageait en Italie.

Il est possible que Sade ait adjoint à des fictions conçues avant 89
des compléments ou des rectifications qui se réfèrent élogieusement
au contexte révolutionnaire, de même qu'il a essayé de mettre Aline
et Valcour, selon sa formule, à « l'ordre du jour » (II, 392), en
par exemple Zamé, le roi philosophe, en un législateur
Mais le jeu du pour ou contre appartient trop fortement à son
imaginaire et à son argumentation favorite. Pour jouir des privilèges
anciens et empêcher qu'ils ne se retournent contre lui, il lui faut se
référer successivement à l'ancien régime et à sa critique
Pour justifier ses fredaines et condamner la justice royale qui
les a punies, il glorifie et dénonce tour à tour le despotisme
tout comme il applaudit à la Révolution et jette l'anathème sur
les Jacobins, coupables de vouloir rétablir un Etat oppressif, une
morale stricte et une religion (IX, 153).

En effet, quand il se vante d'avoir œuvré au déclenchement de la


Révolution, Sade se trouve en décalage par rapport à l'axe d'un
qui détruit les privilèges traditionnels au nom de l'égalité
et certaines contraintes administratives ou économiques au
nom de la liberté. Tous les textes sadiens vont dans le sens d'une
même dépénalisation de presque tout ce que la justice d'ancien
considérait comme des crimes. Son principe est que seule la loi
fait le crime; il suffirait d'abroger la loi pour faire disparaître le crime
en tant que tel. Le roi-philosophe de Tamoe, le pamphlétaire de
encore un effort, tous les libertins lorsqu'ils abandonnent le
cynisme du puissant assuré que la loi le protège, proposent de
réduire la législation au minimum et de laisser les pulsions
trouver seules leur équilibre. On peut rapprocher une telle
de celles d'une bourgeoisie révolutionnaire, soucieuse de
dégager l'espace de la libre concurrence économique. La foi
dans un équilibre entre les intérêts privés rejoint le principe
sadien des compensations entre les passions individuelles : « Les
de mon voisin sont infiniment moins à craindre que l'injustice
de la loi; car les passions de ce voisin sont contenues par les
au lieu que rien n'arrête, rien ne contraint les injustices de la
loi » (IX, 136). L'anarchisme sadien peut donc s'accorder sur
points avec le libéralisme naissant, mais son refus de tout
sa volonté de limiter la population et la production le rejettent

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du côté du passé; ils s'opposent à un libéralisme qui, dans sa version


« populationniste », comme on dit alors, ou dans sa version
croit au développement des sociétés.

La Révolution selon ses principaux théoriciens débloque une


historique, ouvre un avenir au pays. Son mérite aux yeux de
Sade serait surtout négatif : elle écarterait les lisières juridiques
pendant des siècles pour revenir à un état de nature qui, sans
être idéal ni pacifique, n'en serait pas moins préférable à la pesanteur
artificielle des règlements. L'anarchie ou la révolution à l'état naissant
représente une parenthèse heureuse entre deux dictatures de la loi
(IX, 37). Sur le modèle d'une matière en mouvement permanent, d'une
nature qui détruit sans cesse des formes vivantes pour en recréer
de nouvelles, Sade rêve d'une révolution permanente qui libérerait les
désirs et empêcherait les institutions de sécréter à nouveau un Etat
réglementaire. Son Idée sur le mode de la sanction des lois brise
tout pouvoir législatif central et tend à confondre la démocratie
directe avec un retour à l'ancienne indépendance féodale. La
directe peut être conçue sur le modèle antique d'une cité qui
distingue citoyens et esclaves, ou sur celui, plus récent, d'une société
qui sépare citoyens actifs et citoyens passifs. L'approbation par Sade
d'une Révolution qui abolit les lettres de cachet et casse l'appareil
coercitif monarchique n'est pas incompatible avec sa fascination
pour le château médiéval qui se ferme sur lui-même par autarcie ou
solipsisme. D'où la contradiction majeure entre la terreur des Cent-
vingts journées de Sodome et celle de l'an II, la terreur selon Sade
et selon Saint-Just. Le premier n'accepte que les passions
qui culminent dans l'apathie rationnelle du grand criminel, le
second croit à une vertu transcendante et à la raison d'Etat.
Le ci-devant marquis a été emprisonné et condamné à mort par la
Révolution jacobine sans pouvoir en tirer une matière romanesque. La
guillotine qui égalise et mécanise les exécutions ne peut appartenir à
sa collection de machines de supplice, autrement cruelles,
par la souffrance des victimes et la jouissance du bourreau.
de justice qui officie sur la place de la Révolution au nom du
Salut public est un fonctionnaire anonyme. Le libertin qui s'arroge
la place du bourreau entend jouir pleinement de la fascination et de
l'horreur qui entouraient autrefois cette fonction. Il ne retient de la
mécanisation selon Guillotin qu'un possible vertige des grands
une accélération et une démultiplication des mises à mort9.
D'autres traits de la réalité révolutionnaire pouvaient retenir son
attention. Un cahier de notes littéraires qu'il rédige en 1803-1804
recense plusieurs anecdotes qui seraient dignes de figurer dans une

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de ses fictions : paroles de Marie-Antoinette, devenue à la


une Justine ou une marquise de Gange (« Les bêtes qui
inventent chaque jour quelque humiliation qui ajoute à
l'horreur de ma destinée... », XV, 15); parallèle entre la
et le 10 août, dans les deux cas, les femmes allant contempler
les cadavres nus des victimes (XV, 16); chantage et trahison d'un
député envoyé en mission à Arras (XV, 34) 10, scélératesse d'un moine
devenu jacobin, véritable tartuffe de la Révolution qui finit par faire
guillotiner son protecteur (XV, 35). Autant de sujets sadiens et de
possibles développements sadiques.
Pourtant lorsque Sade entreprend durant les années suivantes un
vaste roman, digne des Cent-vingt journées de Sodome qu'il avait
abandonné à la Bastille et qu'il croyait irréversiblement perdu, il se
retourne vers les belles années de l'ancien régime : les Journées de
Florbelle, détruites plus tard sur ordre de son propre fils, se
dans un château aristocratique, en 1739, et mettaient en scène
Louis XV, le cardinal de Fleury, le comte de Charolais... autant de
figures de la noblesse que Sade avait connues et qui constituent le
personnel privilégié de son imaginaire (XV, 59, 72, 73). Pour évoquer
indirectement son expérience de la Révolution, il va remonter plus
haut dans le passé, jusqu'au XVe siècle.

Les contemporains établissaient fréquemment un parallèle entre la


Révolution dont ils étaient les témoins et la situation à Paris en
1358 : Etienne Marcel devenait alors Mirabeau ou Danton, Charles
le Mauvais jouait le rôle de Philippe d'Orléans... u. Sade, pour sa
part, en rédigeant son roman historique, Isabelle de Bavière,
les luttes entre factions durant la Révolution dans le conflit des
Bourguignons et des Armagnacs au XVe siècle. Même intervention des
puissances étrangères, en l'occurrence l'Angleterre déjà, dans la
guerre civile française; même rôle d'une reine de France d'origine
étrangère (Isabelle de Bavière et Marie-Antoinette d'Autriche,
ici la Méchante) 12. Le lecteur du roman reconnaît en plein
Moyen Age une évocation de la Terreur : « On n'osait plus se visiter :
se rencontrait-on dans les rues, à peine s'interrogeait-on; on croyait
n'apercevoir dans les yeux de celui auquel on s'adressait que des
délations ou des arrêts de mort » (XV, 419). Les massacres de
sont bien caractérisés : « Le 12 juin 1418, le peuple furieux
prend les armes, s'élance impétueusement vers les prisons, où l'on
vient de renfermer ceux de la faction qu'il proscrit, et là, toujours
aveugle quand il se déchaîne, toujours féroce quand il ne raisonne
plus, il égorge sans choix, sans pitié comme sans justice tout ce que
recèlent ces sinistres asiles de la douleur et du désespoir. C'est l'un

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après l'autre qu'on oblige les prisonniers de sortir, et c'est


qu'on les assassine » (XV, 435). La scène, obsessionnelle,
revient quelques pages plus loin : « II n'en fallut pas davantage pour
ranimer la colère assoupie du peuple; il se reporte aux prisons et y
égorge ceux qu'on vient d'y renfermer » (XV, 438-439).
La projection du XVIIIe siècle sur le XV* conduit à un discours
sur les révolutions, crises sociales identiques aux cataclysmes
naturels. « N'en doutons point, il est des époques où les hommes ont
besoin de se détruire : mus comme les éléments qui y coopèrent, il
faut qu'à leur exemple ils aident à ce malheureux entraînement vers
la désorganisation, qui n'est elle-même qu'une régénération à laquelle
nous nous soumettons malgré nous parce que la nature qui nous y
contraint serait nécessairement outragée par la stagnation de
» (XV, 378-379). On a reconnu le terme favori de 1789 pour
les événements qui commencent alors à secouer le royaume.
L'espoir investi dans ce mot de régénération n'est aux yeux de Sade
qu'une illusion, masquant l'ordre cyclique de l'univers et les accès
périodiques de violence. « Le sang coule et le prétexte du bien est,
comme dans toutes les révolutions, la cause immédiate du mal »
(XV, 264). « Ces subversions sont l'histoire de toutes les
: mouvement des astres, agitation chronique des molécules et
des hommes, corruption sublunaire 13.

Sade, quand il est libre, appelle à profiter des événements


pour se débarrasser de la religion chrétienne et de tous les
carcans moraux; de nouveau prisonnier sous l'Empire, il ne voit
plus dans la Révolution qu'un accès de violence, dénué de signification
historique. Français encore un effort : l'apostrophe de Sade à ses
compatriotes en 1795 ne va pas tant dans le sens d'une radicalisation
que d'un déplacement du politique au psychologique. Après
des lettres de cachet et des Parlements, il plaide pour une
générale, une dépénalisation des crimes pour lesquels il a été
Arrêté une nouvelle fois, prisonnier d'Etat par ordre du Premier
Consul, il ne croit plus aux récréations heureuses que seraient les
révolutions, elles ne lui apparaissent plus que comme des
de violence, changements de clans au pouvoir dont les
et les gentils pervers comme lui sont toujours les perdants. Dans
Français encore un effort, l'agressivité naturelle des citoyens, cette
violence en éveil, nécessaire selon lui comme selon nombre de ses
contemporains, est canalisée par la guerre contre les ennemis
Adoptant alors momentanément le point de vue interne de
la Révolution, il met ses espoirs dans une dérivation des luttes
vers la guerre extérieure. Quelques années plus tard, il ne

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regarde plus ces espoirs que comme des illusions, les mêmes que
de l'homme qui croit pouvoir juger positifs ou négatifs les actes
d'une Nature fondamentalement indifférente.
Il applaudissait l'insurrection qui avait pris la Bastille, limité le
pouvoir royal, séparé l'Eglise de l'Etat; prisonnier de ses propres
il ne pouvait que stigmatiser le moralisme jacobin, le culte
de l'Etre suprême et le pillage de son château de Lacoste. Il semble
rester étranger à la perspective utopique d'un progrès susceptible de
transformer l'homme. Révolutionnaire, rétrospectivement selon les
surréalistes ou métaphoriquement pour les formalistes, il n'en pense
et n'en rêve pas moins les événements de son temps dans des termes
archaïques, ceux d'une idée de nature qui risque de bloquer
de celle d'histoire. Nature définie une fois pour toutes par
opposition à une histoire en marche vers un avenir inédit. Si le jeu
des relations entre les objets de la nature est fini, si les déterminismes
organiques sont absolus, les révolutions politiques, au sens ancien et
pluriel du terme qui renvoie à son étymologie astronomique, à son
acception naturaliste, peuvent adapter les institutions aux pulsions
individuelles, mais toute Révolution singulière qui prétendrait
dans l'abstrait et modeler artificiellement un citoyen nouveau est
sans doute pour Sade un leurre dangereux. Et ce n'est pas parce que
cette Révolution prétendrait tirer sa légitimité d'une Nature
que le risque serait moindre, au contraire. La Nature selon
Sade cautionne ce qui est, elle aide les jacobins à transformer le réel.
Son archaïsme, son décalage par rapport aux discours triomphants
de la Révolution assurent à Sade une paradoxale modernité, dans le
miroitement des effets de lecture qu'autorise son œuvre.

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NOTES

1. C'est ce que fait par exemple Dulaure : voir G. Lely, Vie du marquis de
Sade, en tête de ses Œuvres complètes, Cercle du livre précieux, 1966-1967, I,
342-343, 349, 401402. Toutes les références à l'œuvre de Sade dans le corps de
l'article renvoient à cette édition.
2. La Révolution surréaliste, 8, 1er décembre 1926. Reproduit par Françoise
Laugaa-Traut, Lectures de Sade, Paris, Colin, 1973, p. 194.
3. Voir contradictoirement dans le contexte de la Libération Bertrand d'Astorg,
Introduction au monde de la Terreur, Paris, Seuil, 1945 et trente ou quarante ans
plus tard, Jacques Henric, « L'intolérable et l'infâme », J.P. Faye, « Changer la
mort « Sade et le politique », Obliques, 12/13, 1977 ou Ph. Sollers, « La mort au
travail », préface à Laurent Dispot, La Machine à terreur. De la Révolution
au terrorisme, Paris, Grasset, 1978, rééd. Livre de poche, 1984.
4. Gazer, dans la langue du temps, signifie placer derrière une gaze, donc
voiler, parler par allusions, par euphémismes. Tel scélérat est présenté comme
ayant « beaucoup de politique, de fourberie, et gazant tout cela, non seulement
par les grâces et les talents (...) mais même par de l'éloquence... par infiniment
d'esprit et par les dehors les plus séduisants » (Les Crimes de l'amour, éd.
M. Delon, Folio, 1987, p. 294).
5. Le décalage est le même entre le temps artistique et le temps historique :
« La Liberté ou la Mort de Regnault, donné à la nation, est politiquement
déplacé lorsqu'il est présenté, après Thermidor, au Salon de 1795. Le Serment
du Jeu de paume de David ne sera jamais achevé, pas plus que son Bara.
Le Courage du jeune Desilles de Le Barbier, commandé comme pendant au
précédant, nécessitera d'importantes transformations car le contenu idéologique
de l'épisode se modifie fondamentalement entre 1790, date de l'esquisse et 1794,
date de l'achèvement du tableau » (Udolpho van de Sandt, « La peinture : situation
et enjeux», La Carmagnole des muses. L'homme de lettres et l'artiste dans la
Révolution, éd. par J.C. Bonnet, Paris, Colin, 1988, p. 350).
6. Plus haut, le pamphlet parle de « la dose de despotisme que la nature mit
au fond » du cœur humain (III, 500) : le désir sexuel est alors en continuité avec
le pouvoir politique. Pour prolonger cette analyse de La Philosophie dans le
boudoir, voir M. Delon, « Sade thermidorien », Sade. Ecrire la crise, colloque
de Cerisy, Paris, Belfond, 1983. D'autres perspectives sont ouvertes par P. Klossow-
ski, « Sade et la Révolution », introduction à La Philosophie dans le boudoir (III,
349-365).
7. Voir Alain Grosrichard, Structure du sérail. La fiction du despotisme
dans l'Occident classique, Paris, Seuil, 1979. La métaphore orientale est
constante sous la plume de Sade.
8. Steven Marcus, The other Victorians. A study of sexuality and pornography
in Mid-Nineteenth-Century England, 1964.

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9. Voir Daniel Arasse, La Guillotine et l'imaginaire de la Terreur, Paris,


Flammarion, 1987.
10. J'ai proposé d'appeler « chantage et trahison » le motif du scélérat qui
offre à une femme de sauver son père ou son mari en échange d'une nuit
d'amour et qui lui révèle ensuite que son sacrifice a été vain : voir « Chantage
et trahison. La récurrence d'un scénario sadique au XVIII* siècle », Le siècle de
Voltaire. Hommage à René Pomeau, Oxford, The Voltaire Foundation, 1987.
11. Christian Amalvi, « La légende de la Révolution hors de la Révolution :
1356-1357, prélude à 1789-1794 dans l'historiographie, le théâtre, le folklore
de 1788 à 1889 », La Légende de la Révolution, colloque de Clermont-Ferrand,
éd. par Ch. Croisille et J. Ehrard, Adosa, 1988.
12. Dans le parallèle avec la Saint-Barthélémy, Marie-Antoinette devient
de Médicis l'Italienne : voir M. Delon, « La Saint-Barthélémy et la Terreur
chez Mme de Staël et les historiens de la Révolution au XIXe siècle, Romantisme,
31, 1981.
13. L'histoire du concept de révolution a été étudiée en particulier par Jean-
Marie Goulemot, Discours, révolutions et histoire. Représentation de l'histoire
et discours sur les révolutions, de l'âge classique aux Lumières, Paris, UGE,
1975; Karleinz Bender, Revolutionen. Die Entstehung des politischen Revolutions-
begriffs in Frankreich zwischen Mittelalter und Aufklaurung, Munich, Fink, 1977;
Rolf Reichardt et HJ. Liisebrink, « Révolution à la fin du XVIIIe siècle. Pour une
relecture d'un concept-clé du siècle des Lumières », Mots, 16, mars 1988...

REVUE FRANÇAISE D'ÉTUDES AMÉRICAINES