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Comment il ne faut pas écrire

: les ravages du style


contemporain / Antoine
Albalat

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Albalat, Antoine (1856-1935). Auteur du texte. Comment il ne
faut pas écrire : les ravages du style contemporain / Antoine
Albalat. 1921.

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ANTOINE ALBALAT

COMMENT
IL NE FAUT PAS
ECRIRE
LES RAVAGES DU STYLE CONTEMPORAIN

FAUT-IL ECRIRE COMME OS PARLE? — LB RÔLE DE*


VERBES DANS LE STYLB — L'EMPLOI DES ADJECTIFS —
LA VALEUR DES IMAGES LES RAVAGES DU RÉCIMK
INDIRECT — LK STYLE « FABRIQUÉ » — LB STTLE
ARCHAÏQUE LA MAUVAISE
PSYCHOLOGIE LK
MAUVAIS STYLE PHILOSOPHIQUE iE STYLE-SUBSTAN-
TIF — LES LOCUTIONS VICIEUSES LA DESTINÉE DES
MOTS LES CONDITIONS DE LA CRITIQUE LITTERAIRE.

PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURIUT ET C", IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, BUE GARANClfilB - 6*

Tout droits riservit

x'piïT^ïTr?,^ 2V édition
Il a été tiré de cet ouvrage
20 exemplaire! sur papier pur fil des papeteries Prioux,
numérotés de i k 20.
COMMENT
IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
OUVRAGES DU MEMÏÏ AUTEUR i

Ce volume a été Jépoié au ministère de l'intérieur en 1921,


Copyright 19S1 bj Plon-Nourrit et ©•.
Droits Je reproduction ei d* irtduction
ritervéa pour tous p»ys.
A

MONSIEUR ET MADAME BIENVENU ROUX

Ce livre est dédié

en témoignage de fidèle amitié


et en souvenir de nos bonnes causeries d'Avignon.

A A...
PRÉFACE

Après avoir enseigné l'art d'écrire par la mé-


thode directe, c'est-à-dire par le métier et les pro-
cédés, il nous restait à faire la contre-épreuve, c'est-
à-dire à montrer comment il ne faut pas écrire.
Partant de ce principe qu'il est plus facile d'éviter
un défaut que d'acquérir une qualité, et qu'il y a
autant de profit à étudier ce qui est mal écrit qu'à
étudier ce qui est bien écrit, j'ai été conduit insen-
siblement, à travers mes lectures, à dresser une sorte
de recueil des principaux défauts de style, exagé-
ration d'écoles, fausses doctrines, erreurs à la mode,
tournures vicieuses, dérèglements d'imagination et
de goût, négligences, phrases désagréables et autres
locutions plus du moins volojitaires, qui font partie
de ce qu'on pourrait appeler le mauvais art d'écrire.
J'ai pris mes exemples de préférence chez les
bons auteurs, et ceci sans aucune intention ironique.
Si j'eusse choisi mes exemples uniquement chez les
écrivains médiocres, ma démonstration eût été beau-
coup moins probante. On comprendra mieux la
nécessité d'être sur ses gardes, quand on aura vu les
bons prosateurs tomber dans certaines fautes.
Voici donc le plan que j'ai adopté pour ce nouvel
ouvrage, qui peut être considéré comme le développe-
II PREFACE
ment logique de mes autres livres : j'ai cru d'abord
devoir dénoncer Vartifice des raffinés, la tricherie de
ceux qui veulent brouiller les cartes pour nier les
règles du feu. Après avoir établi qu'on doit écrire
comme on parle, même quand on écrit supérieure-
f
ment, étudie le rôle et la création des verbes dans
le style, Vimportance des épithètes et des images ;
j'expose les ravages qu'exerce la phrase à régime
indirect, et j'examine la question de savoir s'il
existe un style naturel et un style fabriqué. Je
n'hésite pas à signaler, à ce propos, l'envahisse-
ment du style archaïque dans la prose de notre
temps. Je ne me suis pas seulement efforcé de ré-
duire ensuite à sa juste valeur l'art des sentences
et des maximes, qui tend à revenir à la mode; j'ai
attaqué en face et impitoyablement le triple fléau
de notre prose contemporaine : le style psycholo-
gique, le style philosophique et le style-substantif.
Enfin, après avoir indiqué le mécanisme des tour-
nures et des constructions et le curieux retour de
certaines expressions chez de très bons écrivains,
je termine par quelques pages sur l'état actuel de
la critique et les conditions nécessaires à la culture
et à l'exercice du jugement littéraire.
Je crois très sincèreinent que ce modeste travail
de démonstration peut avoir son utilité pour l'ensei-
gnement pratique de l'art d'écrire .

A. A.
COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE

CHAPITRE PREMIER
Faut-il écrire comme on parle?.

La parole pariée et le style désécrit. —s- Les dislocateurs


du style. — Goncourt, Péguy et Loti.

Les nombreux livres de critique qui se publient


chaque année montrent que les questions de style
sont plus que jamais à l'ordre du jour.
Bien qu'il ait existé de tout temps un enseigne-
ment de l'art d'écrire, on trouve encore des gens
qui contestent son efficacité, ses résultats et même
sa raison d'être.
« Enseigner le style, disent-ils, c'est vouloir im-
poser sa propre conception du style. » Il n?y a pas,
dit Goncourt, « un patron de style unique, çprnmq
l'affirment les professeurs do l'éternel beau. Le
style exprime la personnalité. Chacun a sa façon
d'écrire, parce que chacun à sa façon de sentir ».
Rien n'est plus vrai.
Voici cependant ce qui arrive. Yous lisez un livre
et vous dites : « Ce livre est mal écrit- » D'autres,
personnes lisent le même livre et expriment je
même avis. Qu'est-ce que cela signifie? Cela si-
gnifie qu'un livre peut paraître mal écrit à diverses
i
2 COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE

personnes qui n'ont pourtant pas les mêmes idées


sur le style et sur l'art d'écrire.
Par conséquent, s'il est vrai qu'il n'y a pas, en
effet, un patron de style unique (et aucun profes-
seur ne l'a jamais prétendu), on peut affirmer qu'il
existe au moins une façon de mal écrire sur laquelle
on peut st* mettre d'accord et qui pourrait peut-
être servir de fondement à une démonstration
pratique.
L'exemple des dislocateurs de style, comme
Edmond de Goncourt et Loti, ne saurait contre-
dire cette constatation. Les renverseurs de tour-
nures ont beau désécrire, ils écrivent tout de
même; et si quelquefois ils écrivent mal, c'est
qu'ils le veulent bien, et ils le veulent précisément
pour des raisons qui leur sont communes à tous,
pour des raisons qui sont des règles générales et
qui nous ramènent, encore à un principe- d'unité
et d'enseignement.
Les Goncourt croyaient tout détruire en fai-
sant de la contre-rhétorique et en cherchant avant
tout la violence de la sensation. Acrobaties,
phrases substantives, locutions bizarres, virtuo-
sités à outrance, caractérisent cette prosa préten-
tieuse, trop flatteusement connue sous le nom
d'écriture artiste.
On ne peut se figurer l'enthousiasme que les
Goncourt déchaînèrent, dans la jeunesse de 1880
à 1890, pour les enchevêtrements d'incidentes,
les amplifications faciles, le système des retouches,
empâtements, répétitions, accumulations d'adjec-
tifs et de participes, poursuite de l'épithôte rare
et autres excentricités verbales.
Les Goncourt, dit Claveau, se croyaient « pro-
priétaires d'un style, parce qu'ils avaient inventé
LA PAROLE ET LE STYLE S

les yeux sourieurs, dos sourires affriandeurs, élo-


gier, allumement, bruyance, Véchevèlement des fau-
nesses, Venfohcement dans un livre, Venragemenl
jaloux, le serpentement, le farfouillement des doigts,
le penchement casseur des chapeaux, Venvolement
empesé, le ramassement dodu, un mari flave, la
merveillosité, la vastitude, la j'olité... et des milliers
de mots de ce genre dont on ferait un catalogue ».
On pardonne ces néologismes à des grands sei-
gneurs de la prose comme les Goncourt. Ce sont
surtout les imitateurs qui sont haïssables.
Pierre Loti, lui aussi, a désécrit le style, au
profit de la sensation. Tout le monde connaît ces
oeuvres de cauchemar, douloureuses et balbutiées
comme la plainte d'un petit enfant qui souffre.
L'émotion ici est si forte, qu'on oublie ce qu'il y a
de maniéré dans ces phrases gémissantes et câlines
qu'on pourrait relever-à chaque page :
« D'un peu loin, on entendait préluder la flûte,
triste, triste, et le tambourin sourd des charmeurs
de serpents... Jamais nous ne nous étions figuré
que c'était si loin, ce temple... Bien laides, ces
pauvres petites Japonaises... Fini, tout cela, main-
tenant ; rentrées, pour jamais dans les armoires
et les musées, les étonnantes robes aux formes
millénaires... Le soleil brillait clair, clair; c'était
déjà la grande lumière... Oh! la belle vie en plein
air, la belle vie errante !... Oh! la pitié qu'elle nous
fit, cette pauvre petite créature... Seulement, de
là-bas, lui, dans sa vision dernière, il s'était figuré...
La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce Yan...
Ce petit Sylvestre, il était tout de suite devenu
une espèce de frère... Et, à ses noces, ils y étaient
tous, ceux qu'il avait conviés jadis, tous, excepté
Sylvestre, qui, lui, s'en était allé dormir dans les
4 COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
jardins enchantés, très loin, de Vautre côté de la
terre... Le chant se maintient sans fatigue dans
des notes surélevées, tout en restant d'une inal-
térable fraîcheur de hautbois; c'est long, très long,
sans cesse recommencé; c'est très doux, très ber-
ceur, et pourtant cela exprime avec une infinie
tristesse le néant humain... »
On remplirait des volumes avec de pareilles
citations. Les vingt où trente premières pages de
Fantôme d'Orient résument ce ton extraordinaire...
Pierre Loti a cependant beaucoup moins d?aiïec-
tation que les Goncourt, parce que sa sensibilité
est toujours restée" humaine, au lieu que la sensi^
bilité des Goncourt est essentiellement une sen-
sibilité d'artiste. En tout cas, de tels exemples
prouvent qu'on peut être des révolutionnaires du
style et garder en même temps le fon^ même de
l'art d'écrire, la matière vivante, la magie des
.
mots. Il faut avoir bien du talent pour se croire
autorisé à rompre avec tout ce qui fait l'esthé-
tique et le génie d'une langue. Le torrentiel génie
de Saint-Simon n'est même pas arrivé à détruire
les conditions éternelles de l'art d'écrire, ordre,
goût, harmonie, perfection, architecture, travail.
Charles Péguy, lui aussi, dêsêcrivait, mais d'une
toute autre façon : il employait le piétinement,
la répétition, le coup de pouce successif. André
Gide a bien caractérisé sa manière :
« Lo style de Péguy, dit-il, est semblable à
celui des très anciennes litanies. Il est semblable
aux chants arabes, aux chants monotones de la
lande ; il est comparable au désert, désert d'alfa,
désort de sable, désert de pierre... Le style de
Péguy est semblable aux cailloux du désert, qui
ee suivont et se ressemblent, où chacun est pareil
GONCOURT, LOTI ET PÉGUY 5

à l'autre, mais un tout petit peu différent; d'une


différence qui se reprend, se ressaisit, se répète;
semble se répéter, s'accentue, s'affirme, et tou-
jours plus nettement; on avance... »
Péguy force l'attention par l'insistance. Voici
un exemple de sa phrase :
« Le soldat mesure la quantité de terre où on
parle une langue, où régnent des moeurSj un esprit,
une àmei un cultei une race. Le soldat mesure la
quantité de terre où une âme peut respirer. Le
soldat mesure la quantité de terre où un peuple
ne meurt pas... C'est le soldat qui mesure la quan-
tité de terre temporellej qui est la même que la
terre spirituelle et que la terre intellectuelle. Le
légionnaire, le lourd soldat a mesuré la terre à ce
que l'on nomme si improprement la douceur vir-
gilienne et qui est une mélancolie d'une qualité
sans fond (1). »
Et encore :
« Et nous, que disions-nous? Nous disions :
une seule injustice, un seul crimes une seule illé-
galité, surtout si elle est officiellement enregistrée,
confirmée, une seule injure à l'humanité, une seule
injure à la justice et au droit, surtout si elle est
universellement, légalement, nationalement, com-
modément acceptée, un seul crime rompt et suffit
à rompre tout le pacte social, une seule forfaiture,
un seul déshonneur suffit à perdre d'honneur, à
déshonorer tout un peuple. C'est un point de gan-
grène, qui corrompt tout le corps. Ce que nous
défendons, ce n'est pas seulement notre honneur.
Ce n'est pas seulement Vhonneur de tout notre
peuple, o'eBt Vhonneur historique de toute notre

(1) Daniel HALÉVYJ Quelques nouveaux maîtres, p. 98.


6 COMMENT IL NE FAUT PAS ËCRIRE

race, Vhonneur de nos aïeux, l'honneur de nos


enfants. Et plus nous avons de passé, plus nous
avons de mémoire (plus ainsi, comme vous le dites,
nous avons de responsabilité), plus ainsi aussi ici
nous devons le défendre ainsi. »
Voilà, certes, une façon de désécrire très poussée
et très voulue ; mais, comme il n'entre là que des
mots simples, des mots ordinaires, le procédé est
beaucoup moins désagréable que celui des Gon-
court.
Issus de Théophile Gautier et des Mémoires
d'outre-tombe, qui furent leur livre de chevet,
les Goncourt s'imaginèrent avoir définitivement
changé la direction et l'avenir de la prose fran-
çaise. Il y eut, en effet, pendant quelque temps,
une jeune école éprise de désarticulation et de
néologisme, qui, après avoir dépassé Zemganno
et la Faustin, ne devait pas survivre aux épi-
lepsies barbares de Jean Lombard et ne parvint
pas à obscurcir la véritable notion du style, qu'elle
croyait avoir étouffée.
Jean Lombard fit du Goncourt caricatural.
« Une pièce spacieuse, à une extrémité, fermée
par une draperie, au bas' retenue par un coffre
oblong sur le carrelage reposant, et, en cette pièce,
une tablo basse, aux pieds épais, dont la surface
se dévorait d'un lamellement de soleil blanc, venu
d'une haute fenêtre grillagée, de soleil qui mordait
des éparpillements de meubles, des coussins écar-
lates sur des peaux de chèvre au long poil, dos
escabeaux tripodes, de barbares images de Pana--
ghias et de lêzous, dont le nimbe jaune de la tôte
éclatait. Sur la muraille, un seau de cuivre bombé
comme un bouclier, des jarres pointues au bas,
des vêtements traînants. Viglinitza lentement
LES DISLOCATEURS DU STYLE 7
abandonnait un tassement de tapis aux chromes
durement verts et rouges, où elle s'était accroupie ;
debout, son torse craquant d'un besoin de mou-
vements, blanche, décorée à la poitrine d'un rec-
tangle de tapisserie, elle relevait les manches
amples de sa robe, et alors irruait sur ses épaules
et ses bras nus un flot (Vertigineuse chevelure, qui
anima sa face laiteuse, semée de points de rous-
seur, aux traits nets, au front bas, fort, au menton
en volute deux fois dessinée (1). »
Le moindre apprenti, dit Claveau, peut, sans se
donner un tour de reins, non pas parodier cette
langue, car elle n'est elle-même qu'une parodie,
mais se l'approprier et assimiler du premier coup.
Rien n'est plus facile que d'en faire des pastiches.
Voyez plutôt :
« Vers le milieu du siècle dix-neuvième, il s'est
formé un intellectuel groupe qui, pour, par de
neufs moyens, arriver plus vite aux escarpés som-
mets de la littéraire gloire, causant ensemble en
un grenier, asile de l'art, cultivant les mêmes
sérieux genres, se consultant en de vespertinals
conventicules pour s'assurer du préventif accord
de leur fraternelle esthétique, associant leur pensée
et leur effort, en l'unanime intention de réformer
les bourgeois procédés de l'inclyte et nationale
langue française, vieillis par l'enracinement et
l'endormement de l'accoutumance, apportant enfin
chacun son concours idiosyncratique à la com-
mune oeuvre, c'est-à-dire à la nécessaire et iné-
luctable démolition de la surannée écriture, ont
délibéré, avec, dans l'avenir d'une désintéressée
entreprise, inaugurée sous la patronale invoca-

(1) Byzance, p. 12.


« COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
tion de maîtres parmégianesques^ une confiance
chaque jour accrue paty dans les journaux, revues
et livres^ l'extraordinaire multiplication des actifs
et convaincus adhérents. »
Fromentiri a prouvé dans son Été dans le Sahara
que les recherches de style sont inutiles et qu'on
peut exprimer les sensations les plus raffinéesj
les plus profondés, en employant ce prétendu
patron unique que raillait Goncourt, ce patron
de style classique, qui suffisait aux grands écri-
vains et qui devrait peut-être nous suffire à tous.
Dieu merci! nous en avons aujourd'hui à peu
près fini avec ces mirifiques écoles de déliquescents
ébahisseurs et de tortionnaires abscons. On n'a
pas renoncé et on aurait tort dé renoncer à « l'effort
d'écrire » ; mais cet effort, on ne le tourne plus
contré le goût et le bon sens ; et, malgré quelques
retardataires sans influence, les jeunes générations
semblent avoir enfin'compris que, si le travail
est toujours nécessaire, il doit servir à chercher
avant tout la Vérité, la Simplicité et le naturel.
CHAPITRE II
Le style et les livres qui vieillissent.

Pourquoi les livres vieillissent. —. Le style et la conver-


sation. — Le ton de Montesquieu. — Jules Lemaîlre et
Sàrcëy. —- Le dialogue de Scribe. -— Écrire du dicter?

Au mois de juin 1866, au cours d'une discussion


sur la propriété littéraire, un député du corps
législatif, M. Paulmier, fît quelques déclarations
qui, à cinquante ans de distance* prennent au-
jourd'hui une saveur instructive.
« Les réputations passent, disait M. Paulmier
en 1866. Tel livre qui jouissait d'une grande vogue
est maintenant tombé dans l'oubli. Qui est-ce
qui lit aujourd'hui Paul de Kock? » (Jules Favre
répondit de son banc : « Les femmes de chambre. »)
M. Paulmier demanda encore qui est-ce qui lisait
le Voyage du jeune Anarcharsis de l'abbé Barthé-
lémy et les oeuvres de Paul-Louis Courier?
La question de M. Paulmier a gardé son actua-
lité. C'est une enquête qu'on pourrait recommencer
tous les dix ans.
Tous les dix ans, à peu près, l'art et lo style
changent, et le désir de trouver du nouveau, pousse
les écrivains à varier leurs procédés. On renchérit
pour attirer l'attention ; on exagère pour montrer
qu'on a du talent. Mais la nouveauté se fane vite,
et il arrive souvent qu'un livre vieillit précisément
10 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE

par les qualités qui firent sa vogue. Nul plus que


moi n'admire le talent d'Alphonse Daudet. Sapho
et VÊvangéliste me paraissent des oeuvres hors de
pair, et je crois qu'on relira toujours les Lettres
de mon moulin. La prose d'Alphonse Daudet a
cependant des câlineries de tournures, des ellipses
et des raccourcis qui semblent peut-être aujour-
d'hui un peu surannés. Le style des Goncourt
sonne faux, et les Frères Zemganno n'enchantent
plus la jeunesse. M. Maurice Spronck a très supé-
rieurement analysé ces procédés de facture dans
son volume : les Artistes littéraires.
Pourquoi certaines oeuvres vieillissent-elles?
Cela peut s'expliquer de bien des manières. C'est
quelquefois le manque de vérité humaine qui dé-
mode un livre ; le plus souvent aussi c'est le style.
Que faut-il donc pour que le style résiste et brave
le temps?
,
Cherchons la réponse dans les oeuvres qui ont
fait leur preuve de durée.
Il est possible que Madame Bovary, par exemple,
soit un livre immoral, en ce sens que les lecteurs
sont toujours disposés, comme disait Sainte-
Beuve, à n'accepter l'exemple du châtiment et la
faillite de la passion que sous bénéfice d'inven-
taire. Ce qui est sûr, c'est que l'oeuvre n'a pas
vieilli ; et elle n'a pas vieilli parce qu'elle n'a pas
visé l'actualité, et parce que Flaubert, malgré
ses défauts, écrivait un style classique, d'archi-
tecture droite, conforme au génie de notre langue.
Quelques oeuvres de Maupassant gardent le même
mérite de prose correcte et solide. Dans sa préface
de Pierre et Jean, Maupassant a protesté contre
la poursuite des termes rares et contre la prétendue
écriture artiste des Goncourt. Manon Lescaut)
POURQUOI LES LIVRES VIEILLISSENT 11

pour prendre un autre - exemple, est resté sans


rides, non pas cette fois à cause du style, mais
parce que le fond est éternel et ne dépend ni d'un
milieu ni d'une époque. Par la môme raison, des
ouvrages de Balzac, comme la Cousine Bette et
Eugénie Grandet, demeurent éternellement jeunes,
parce qu'ici encore le fond a sauvé la forme, tandis
que les romans de Georges Ohnet, fond et forme,
ont définitivement passé de mode et font l'effet
d'être aussi vieux que les livres d'Arlincourt.
La conclusion, c'est que, pour faire une oeuvre
qui dure, il ne faut ni chercher le succès ni suivre
la mode. Un ouvrage ne résiste au temps que s'il
est écrit dans le génie de la langue et si le genre
d'observation qu'il contient relève de tous les
pays et de toutes les époques. En d'autres termes,
le seul moyen d'aller à la postérité est de s'adresser
à elle, et non pas aux contemporains. Les contem-
porains donnent la notoriété. La postérité seule
donne la gloire.
Mais comment faut-il écrire, si l'on veut écrire
pour la postérité?
C'est une grave question.
On dit souvent : « Le plus simple est d'écrire
comme on parle. » On ajoute : « A condition de
bien parler. » D'autres disent : « Il faut écrire comme
on parle, et ne pas trop parler comme on écrit. »
« Alfred de Vigny ne suivait pas ce précepte,
dit
Séchan ; il conversait comme il écrivait ; il point il-
lait chaque mot ; mais dans le tête-à-tête il dévidait
devant vous de fort jolies choses, des choses pensées
et parlées, lorsqu'on lui laissait le temps de les dire
et qu'on avait la patience de les entendre (1). »

(1) Souvenirs d'un homme de théâtre, p. 252.


12 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Le style et la conversation sont deux choses
très différentes. Les causeurs les plus brillants
sont souvent des écrivains très ordinaires. L'ori-
ginalité do leur parole se dessèche sur le papier.
La conversation de Rivarol avait un éclat qu'on
ne retrouve plus dans son style. Essayez de relire
les discours de Thiers, Berryer, Montalembert,
Gâmbetta, qui furent d'admirables orateurs, l'in-
Bignifianco de leur prose vous surprendra. Dérrios-
thèrie seul résisterait peut-être à cette épreuve,
parce qu'il écrivait tous ses discours, et qu'ils tra-
vaillait ses phrases comme un poète cisèle des
vers. Par contre, George Sand et Rousseau, pro-
sateurs de premier ordre, étaient de médiocres
causeurs.
Il existe néanmoins un fort préjugé en faveur
du célèbre axiome : « Il faut écrire comme Oh
parle. » Montaigne lui-même déclare n'aimer que
le style « déréglé, hardi, significatif, un parler
succulent et nerveux, court et serré, plutôt diffi-
cile qu'ennuyeux, plutôt soldatesque. »
Sans doute il faudrait écrire comme on parle,
si l'on parlait bien, ou plutôt si l'on pouvait aussi
bien parler que bien écrire. Mais cela encore ne
suffirait pas. Lès styles qu'on peut appeler de
grande conversation (Hivarol, Mme de Staël, Vol-
taire) rie seront jamais supérieurs à la prose do
Bossùët, l'immortel créateur d'expressions.
BôSBuet lui-même, dans un de sëa plus beaux
ouvrages, Y Histoire des variations, a pris le ton
de la conversation incisive et sobre. « Le stylé des
Variations est parlé », dit Bruhëtière.
L'école romantique à abusé de la poésie fami-
lière qui, de Coppée, remonte à Victor Hugo et à
Sainte-Beuve. Les Contes â?Espàgtie et d'Italie,
LE STYLE ET LA CONVERSATION 13

d'Alfred de Musset, donnent la sensation d'une


conversation dialoguée. Rien n'est plus facile quo
de faire ainsi des vers avec de la prose. M. Charles
Maurice en cite un joli exemple.
« Les hachures du style romantique, dit-il, dont
ces messieurs se disent les inventeurs, se trouvent
plaisamment inaugurées dans une vieille pièce,
intitulée la Porte murée, où Gassandre adresse la
lettre suivante à son neveu Lélio :
« J'espère que je pujs faire de ma fortune l'em-
« ploi
qui me paraît le plus convenable. Une fois
« pour toutes, ne vous
mêlez jamais, mon cher,
«
de mes actions ; je ne veux pas avoir l'air d'un
«
Cassandre de comédie et que l'on mène par le
« bout du nez; ne vous mettez pas en peine de
« tout
ceci ; surtout rappelez-vous bien que ma
« résolution est immuable. Je vous salue. »
« Sans y changer un iota, cette épître, mise en
vers de douze pieds, produit un morceau de la
forme et de la force de ceux que nous lisons tous
les jours :

J'espère que je puis *— faire de ma fortune


L'emploi qui me paraît — le plus convenable. Une
Fois pour toutes, ne vous — mêlez jamais, mon cher,
De mes actions. ; je -^ ne yeux pas avoir l'air
D'un Cassandre de —- comédje et que l'on mène
Par le bout du nez; ne — yous mettez pas pn peine
De tout ce,ci ; surtout — rappeîqz-vous bien que
M'a résolution
— est immuable. Je... (1). »

Talent à part, o'est un peu la versification de


Musset dans Portia, Don Paèz, les Marrons du feu...

(1) Histoire anecdotique du théâtre, par Charles MAT;-


EICE, t. II, p. 76.
H COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Certes, le style et la conversation resteront tou-
jours deux choses distinctes. Cependant, dans le
métier d'écrire, elles ne vont pas l'une sans l'autre,
et cela se comprend, puisque c'est avec le langage
que l'on fait du style.
Le style a sa filiation et ses procédés ; il est formé
d'éléments divers : labeur, influences, lectures,
alliances de mots, inventions, et c'est cela prési-
sément qui fait l'originalité et le talent. La langue,
au contraire, est la même pour tout le monde, et
chacun emploie, à peu de chose près, le même vo
cabulaire.
Edmond de Goncourt notait sur un calepin lea
dialogues qu'il entendait dans le monde. Ce pro-
cédé aboutit au dialogue photographique d'Henri
Monnier, mais il a du bon. Il date des classiques.
« Jeune homme, m'a dit un jour l'abbé Delille,
puisque vous faites des comédies, portez toujours
des tablettes sur vous ; elles vous serviront à re-
cueillir ce que vous entendrez de mieux en société.
Je tiens de Gresset qu'il n'était pas l'auteur des
meilleurs vers du Méchant; qu'il les avait saisis
au passage.dans le cours des conversations. » Et
il me citait :
Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs...
Elle a d'assez beaux yeux pour des yeux de province...
Des protégés si bas, des protecteurs si bêtes...
L'aigle d'une maison est un sot dans une autre... (1).

On peut très bien ne pas écrire comme on parle ;


mais il faut de toute nécessité, même dans les
sujets les plus nobles, que le style garde quelque

(1) Histoire anecdotique du théâtre, par Charles MAU-


RICE, t. I, p. 155.
LE TON DE MONTESQUIEU 15

chose do dit et non d'écrit. Ce ne sont pas toujours


les grandes phrases qui font l'éloquence. Le reten-
tissement des mots, l'ampleur des périodes peuvent
parfaitement se concilier avec une élocution très
simple. Le stylo sublime est presque toujours fami-
lier ; sa beauté réside dans la pensée et non dans
les mots, comme le : Qu'il mourût et le Moi seul et
c'est assez de Corneille. Les plus beaux mouvements
oratoires de Bossuet sont des exemples de fami-
liarité réaliste.
«
L'écriture, dit justement M. Mabilleau, n'a
de sens que parce qu'elle côtoie une parole inté-
rieure, suivie par la main de celui qui trace les
caractères, comme par l'oeil de celui qui les lit.
C'est de cette parole-là, prononcée en dedans, non
de l'émission gutturale de la voix, qu'il s'agit
ici (1). »
La forme la plus travaillée peut, par conséquent,
donner l'impression de la simplicité la plus natu-
relle.
Montesquieu a également dans sa prose quelque
chose de très familier. Ouvrons ses ouvrages au
hasard :
Je crois que si Caton s'était réservé pour la Répu-
blique, il aurait donné aux choses un tout autre tour.
Cicéron, avec des parties admirables pour un second
rôle, était incapable du premier ; il avait un beau
génie, mais une âme souvent commune. L'accessoire
chez Cicéron c'était la vertu ; chez Caton c'était
la gloire. Cicéron se voyait toujours le premier;
Gaton s'oubliait toujours...

Il ne faut pas croire que ce fut par modération qu'At-


tila laissa subsister les Romains ; il suivait les moeurs

(1) Victor Hugo, par MABILLEAU, p. 181.


18 COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
do sa nation, qui le portaient à soumettre les peuples
et non pas à les conquérjr...
La cavalerie des Romains était très exercée à tirer
de l'arc; mais celle des Goths et des Vandales ne se
servait que de l'épée et de la lance, et ne pouvait
combattre de loin : p'est à cette différence que Béli-
sairp attribuait une partie de ces succès.
Après ce que je viens de dire de l'empire grec, il est
naturel de se demander comment il a pu subsister
si longtemps. Je crois pouvoir en donner les raisons.
C'est une erreur de croire qu'il y ait dans le inonde
une autorité humaine à tous les égards despotiques ; il
n'y en a jamais eu et il n'y en aura jamais ; le pouvoir
le plus immense est toujours borné par quelque coin.

C'est cette simplicité, réalisée par le travail, qui.


donne au style de Montesquieu ce joli tour parlé,
impératif, décqupé en notations et en sentences.
Sainte-Bouve aimait pardessus tqut ce genre
d'élocution.
«
Écrivez-vous vous-même, princesse? deman-
dait-il, le 15 septembre 1862, à la princesse Mar
thilde. Avez-vous emporté - avec vous ce petit
cahier où vous jetez vos souvenirs comme ils
viennent, et où vous pourrez plus d'une fois sou-
lager votre âme, quand vous la sentirez oppressée
de quelque énormité ^rpp qdjeuse dans le présent?
Il n'était que de commencer, et le plus fort est
fait. Le fil se dévidera de lui-même. »
Et encore : « Vous avez pris là une bonne déter-
mination, de fixer par écrit des souvenirs, d'appli-
quer de pe ppté aussi cette manière franche et
nette de voir et d'exprimer : écrire ççrftme vous
parlez, en ne s'attachant en plus qu'à une parfaite
exactitude dans les accessoires. »
JULES LEMAITRE ET SARCET il
C'est surtout au stylé que s'applique l'excellent
conseil de VaUvenargues à un jeune homme :
a Aimez
la familiarité, mon cher ami, elle rend
l'esprit souple, délié, modeste, maniable... Ceux
qui ne sortent pas d'eux-mêmos sont tout d'une
pièce; ils craignent lés hommes qu'ils ne con-
naissent pas, il les évitent, ils se cachent au
monde et à eux-mêmes, et leur coeur est toujours
serré. Donnez plus d'essor à votre âme et n'ap-
préhendez rien des suites. »
Joubert dit plus expressément encore ; « G'est
par les mots familiers que le style mord $t pénètre
dans le lecteur. C'est par eux que les grandes pen-
sées ont cours et sont présumées de bon aloi,
comme l'or et l'argent, marqués d'uno empreinte
connue. Ils inspirent de la oortfiânce pour oelui
qui s'en sert à rendre ses pensées plus sensibles ;
car on reconnaît à un tel emploi de la lartgue oom-
mune un homme qui sait la vie et les, ohoseS) et
qui s'en tient rapproché. De plus, ces mots font
le style frano (1). »
Les grands prosateurs écrivent âveo simplioité ;
les médiocres éprouvent le besoin d'être pédants.
Il faut citer Alphonse Daudet et Paul Atène
parmi les écrivains de notre temps qui ont em-
ployé le style le plus proche de la conversation,
La prose dd Pierre Loti donne aussi une impression
très voulue de oâlinerie et de candeur. h% langue
dé Jules Lemaître est également intime, péné-
trante, sourde, presque confidentielle* Rappelez-
vous sur quel ton il défendait Sarcey :
« Maintenantj je sais bien, 11 insiste un peu
trop, il vous met trop les points sur les i, il a tou*

(1) Cité par SAYOUS, Conseils à une mère.


18 COMMKNT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
jours l'air de s'adresser à des illettrés qui ne com-
prendraient point sans ce luxe de redites et d'expli-
cations. Il faudrait être vraiment trop imbécile pour
ne pas saisir... Eh bien ! j'aurai le courage de le
dire, car ces jugements tout faits sont agaçants,
à la longue.: non, Sarcey n'est pas lourd. S'agit-il
de sa tournure d'esprit? Il est franc, simple et
rond, rond surtout, ce qui est bien différent. Ou
bien est-ce à son style que vous en avez? Faites
bien attention. Avez-vous lu le Dictionnaire phi-
losophique et les Facéties de Voltaire? Je vous pré-
viens que Sarcey en est nourri et en nourrit sa
prose (1). »
Pour qui a entendu Jules Lemaître, c'était tout
à fait là sa façon de parler, renfrognée, insistante,
avec la main à la hauteur du front.
Mais c'est surtout au théâtre que le style (c'est-
à-dire le dialogue) doit garder le ton de la conver-
sation. Un dialogue trop écrit ôte la vie à la scène.
Du temps de Marivaux, les personnages ne pro-
nonçaient pas moins de cinq ou six lignes chacun.
Depuis Beaumarchais, et surtout depuis Sardou,
on a exagéré le dialogue coupé et on a fini par
tomber dans la photographie de la parole, dont
je parlais tout à l'heure- Séchan dit que c'est à
Scribe que nous devons cet abus de phrases courtes
semées de points. « C'est Scribe, dit-il, qui ima-
gina d'ajouter à la ponctuation du dialogue les
petits points, c'est-à-dire la phrase inachevée, le
sentiment sous-entendu, la pensée qui ne se pro-
duisait qu'à demi. Ces petits points répondent à
ce qu'il y a dans l'action de ses pièces de précipité;
d'agité, de fiévreux ; c'est la ponctuation d'un

(1) Les Contemporains, 2e série, p. 210/ 220;


LE DIALOGUE DR SCRIBE 19

homme que l'action presse, que le mouvement


emporte, qui n'a pas le temps de tout dire. Cette
invention de Scribe, dont on s'est beaucoup
moqué, peut donc parfaitement se soutenir (1). »
« Avez-vou3 jamais comparé, dit Ernest Le-
gouvé, la ponctuation d'une pièce de Scribe avec
celle d'une pièce de Molière? Dans Molière toute
pensée se termine par un point et il entremêle
dans son dialogue, selon les mouvements de la
phrase, les points et virgules, les deux points, les
points d'interrogation et, de temps en temps, les
points d'exclamation. Scribe y a ajouté les petits
points. Je pourrais citer dans la Camaraderie un
monologue d'une page, où j'ai compté quatre-
vingt-trois petits points. Il est vrai que ce mono-
logue plein de réticences est dans la bouche d'une
jeune fille, et on répète volontiers que les jeunes
filles ne disent jamais que la moitié de ce qu'elles
pensent. Toujours est-il qu'il y a toute une
école dramatique dans le système des petits
points (2). »
Cette école, après Scribe, n'a que trop pros-
péré. Les Goncourt transportèrent dans le roman
la phrase à petits points, et l'on sait à quel excès
on a poussé, au théâtre, non seulement le réalisme
interjectif et elliptique, mais la trivialité des carac-
tères, résultat de la trivialité d'élocution. Nous
avons quelque peu dépassé le mauvais ton des
jeunes filles de Scribe, qui scandalisaient la cri-
tique en disant à leur père : « Hier, quand vous
me parliez d'aimer quelqu'un, je vous ai promis

(1) SÉCHAN, Souvenirs d'un homme de théâtre, p. 90.


(2) E. LEGOTJVÉ, Soixante ans de souvenirs, dernière
partie, p. 198.
30 COMMENT IL NK FAUT PAS ÉCRIRE
do vous dire si ça venait,,. Eh bien, mon père*
c'est venu... ou plutôt c'est parti.,. »
Il y a quelqu'un qui a eu assez de génie pour faire
du très beau dialogue théâtral avec los mots les plus
ordinaires de la conversation. G'est Molière (1).
Certains critiques, Rondelet entre autres, con-
seillent la dictée comme un deâ meilleurs moyens
d'obtenir un bon style parléi La méthode est con-
testable. Rondelet ajoute qu'il faut être déjà écri-
vain pour l'employer. Le P. Gratry^ avec qui il
discutait un jour cette question» était d'un tout
autre sentiment. Une page dictée né peut guère
avoir, en général^ qu'Une valeur de premier jet.
Le P. Gratry a essayé de dicter un de ses ouvrages :
la Morale et la loi de l'histoire, et, naturellement^
ce n'est pas Un de ses bons livres.
Que Prescott, Augustin Thierry et Milton aient
pris l'habitude de dicter, cela se comprend : ils
étaient aveugles et ne pouvaient écrire. Pour
Stendhal, au contraire, dicter était une manie.
Il avoue lui-même avoir dicté jusqu'à vingt-cinq
à trente pages à la file s si bien qu'il ne savait plus
le lendemain de quoi il s'agissait. Ainsi s'explique
la mauvaise qualité de son style.
La conclusion, c'est qu'en prose et en vers,
théâtre ou livre* dans les sujets les plus simples
ou les plus relevés, on ne doit peut-être pas stric-
tement écrire oomme on parle; mais le style doit
avoir le ton parlé, le ton de quelque chose de trouvé
sur le moment, qui semble dit et non écrit.
G'est la condition même de la vie chez tous les
écrivains et pour tous les styles.

(1) Sur les procédés de dialogue de Molière, voir noire


ouvrage : Comment il faut lire les auteurs classiques, p. 184-186,
CHAPITRE III
Le rôle des verbes dans lo style.

Les verbes de Bossuet. — Le verbe banal. — Les verbes


de Massillon. — L'invention des verbes. — L'imparfait du
subjonctif. — Les temps des verbes. — Les abus des
verbes.

La qualité du style dépend de la qualité des


verbes. Ce sont eux qui font la force, la résistance
et même l'éclat de la parole écrite.
La lecture de Bossuet montre admirablement
le rôle et la valeur du verbe dans la prose fran:
çaise. On ne trouve chez aucun autre écrivain une
telle quantité de verbes créés. J'entends par verbes
créés ceux qui surprennent par leur nouveauté,
leur image, leur sens ou leur application imprévue,
comme ceux-ci, qui sont tous de Bossuet ; « Sei-
gneur, votre grâce pleut sur le pauvre comme sur
le riche... Versez des larmes avec des prières...
Toutes les entrailles de Marie furent renversées...
Il travaillait de toute sa force à étouffer le nom
du vrai Dieu. Jésus-Christ et ses martyrs l'ont
fait retentir si haut, qu'il n'y a plus moyen de
Véteindre ni de Vobscurcir... Serviteurs rebellos et
opiniâtres, ohâtiés et non corrigés, frappés et non
couverts abattus et non humiliés, atterrés comme
x
dit David, sans être touchés de componction (Pané-
gyrique de saint Pierre dé Nolasque).
— Jésus-
22 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Christ, pendu à la croix, nous enseigne le mépris du
monde (Panégyrique de saint Bernard, 1er point).
Voici un autre passage de Bossuet, qui fait
mieux voir encore l'importance des verbes :
La raison nous conseille mieux; les sens nous
pressent plus violemment; c'est pourquoi le bien plaît,
mais le mal prévaut; la vertu nous attire, mais les
passions nous emportent; ainsi celle-là combat et
celles-ci régnent. Que deviendrai-je? Où me tour-
nerai-je? Que ferai-je de ma volonté, toujours affai-
blie par la contrariété de mes désirs? Ou l'opiniâtreté
l'engage, ou l'irrésolution la suspend, ou la paresse
Vengourdit, ou la témérité la précipite, ou le péril
Vétonne, ou l'assurance la relâche, ou la présomption
Végare. 0 Dieu ! quelle maladie Par combien d'en-
1

droits le péché pénètre ! Étrange faiblesse de l'homme


que ses ignorances aveuglent, que ses lumières con-
fondent, à qui sa propre sagesse est un piège, sa fer-
meté même un péril, sa vertu un écueil contre lequel
ses forces se brisent parce que son humilité y suc-
combe!...
(4e Sermon sur la Circoncision, 1668.)

Dans ce passage, les verbes éclatent et se pres-

:.'
sent, non point en enfilades, en doublons ou en
synonymes, mais différenciés et séparés, comme
des jalons qui marquent la route et volent au'
but.

Il existe des verbes-images qui font resplendir


toute une phrase
Pendant que, sur le rivage, la mer, à belles ondes,
...
venait se rompre...
(MISTRAL.)
Je regardais la lune se traîner sur la cime dépouillée
de la futaie...
(CHATEAUBRIAND.)
LES VERBES DE BOSSUEÏ 83

Les imagos volaient sur Ja lune...


(CHATEAUBRIAND.)

Révèle-moi, ô mon bon génie, ces vérités qui do-


minent la mort, empêchent de la craindre et la font
presque aimer. «
(RENAN.)
L'heure où les moines languissent...
(Saint CAS si EN, cité par Michelet.)
Je remorque avec peine mon ennui avec mes jours,
et je vais partout bâillant ma vie.
(CHATEAUBRIAND.)

Tacite dit, en parlant de la révolte des légions


et des soldats harangueurs :
Pavebant, terrebant que (Us avaient peur et fai-
saient peur).

et sur l'éclipsé de lune qui se produisit alors :


Luna visa est languescere (La lune parut languir).

Chateaubriand a rajeuni ce joli verbe, en nous


peignant Atala morte : « Ses lèvres semblaient
languir et sourire. »
Ronsard nous a parlé d'un arbre
Dont Vombrage incertain lentement se remue.

Et Byron a dit ï
Les brouillards bouillonnent autour des glaciers...

Ces verbes à images sont aussi beaux que les


plus belles épithètes.
Les verbes d'audace, de sensation forte, sont
ïi COMMENT JL NE FAUT l'AS ECRIUE
la marque de Bossuet et comme les coups de lu-
mière de pou style. On les citerait par milliers :
Les impiétés, les sacrilèges, les imprécations et les
blasphèmes... Amas épouvantable! Tout cela vient
inotider sur Jésus-Christ, *

(1er Sermon sur la passion, 1er point.)


Si nous ne voyions défaillir le divin Jésus qu'entre
les mains de ses bourreaux..,
(1èr Sermon sur la passion, ic* point.)
Npus nous contentons d'admirer de loin une si
haute majesté et nous nous laissons pour ainsi dire
engloutir par la grandeur de sa gloire.
(Sur le culte du à Dieu, 1er point.)
En condamnant votre frère, n'aurez-vous pas parlé
contre vous et foudroyé votre tête ?
{Sur les jugements humains, 1er point.)
Ne vous voitron pas revenir, non avec ces plaintes
respectueuses qu'une douleur soumise répand devant
Dieu pour les faire mourir à ses pieds.,,
(Sur le culte dû à Dieu, 1er point.)
JésUs-Christ est venu du ciel sur la terre foudroyer
de ses malédictions ce monde impie.
(Sermon sur les obligations de l'état religieux.)
L'Orient, l'Occident, tout retentit des louanges du
désert et de la fuite du sjècle,
(Sermon sur les obligations de l'état religieux.)
Ce Dieu fait homme... A-t-il tonné et éclairé sur une
montagne toute fumante de sa majesté?
(1er Sermon sur la Pentecôte, 1er point.)
Notre foi le plaît d'étourdir la sagesse humaine.
(Panégyrique de saint François d'Assise.
Exorde.)
LES VERBES DE BOSSUET 15
Nous étourdissons notre esprit par le tumulte inté-
rieur de nos vaines agitations.
(Sermon sur le culte dâ à Dieu, 2e point.)
Hâter de quelques moments le culte d'une vie qui se
précipite d'elle-même...
{Sermon sur Vambition, Ie? point,)

La mort vient nous arracher de ces places éminentes


pour nous abîmer dans le néant. .

(Sur Vambition, 1er point.)


Il se rassasiait de son sang et avec cette divine
liqueur il humait le mépris du monde.
(Panégyrique de saint Bernard, 1er point.)

C'est surtout dans l'emploi des verbes que Bos-


suet se montre magnifiquement créateur. Admi-
rons encore un instant comment sa torrentielle
inspiration les accumule et les « précipite ».
Plusieurs ont une douleur qui ne les change pas,
mais qui les trompe; plusieurs ont une honte qui veut
qu'on la flatte et non pas qu'on Vhumilie; plusieurs
cherchent dans la pénitence d'être déchargés du passé
et non pas d'être fortifiés dans Vavenir.
(Sermon sur l'intégrité de la pénitence.)
Je ne parle point en co lieu ni de Vôtre famille qui
vous distrait, ni de la maladie qui vous aGcable, ni
de la crainte qui vous étonne, ni des vapeurs qui
vous offusquent, ni des douleurs qui vous pressent.
(Sur l'impênitênce finale, 2e point.)
Jésus-Christ à lié amitié avec vous i tous les jours
vous y renoncez», il vous donne son corps : vous lo
profanez ; vous lui avez engagé votre foi \ vous la
violez; il youg prie pgur vos. ennemis : vous le re-
26 GOMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
fusez; il vous recommande ses pauvres : vous les
méprisez.
(1er Sermon pour la Pentecôte, 2e point.)

On dit qu'un verbe est banal, quand l'action


ou l'idée qu'il exprime esb vieille, usée, déjà lue
ou déjà connue, comme dans ces vers de Lamar-
tine :

Que ce bonheur perçait même dans leur tourment 1

Gomme tout trahissait leur vague enchantement 1

Tout leur réalisait ce rêve de l'amour I


Du bonheur des amants goûtant au moins l'image,
Dans leur félicité j'adorais mon ouvrage.

Çaoi de plus banal que ce bonheur qui perce


dans les tourments... Et réaliser un rêve... goûter
l'image du bonheur... adorer son ouvrage !...
Et ceux-ci :
Le jour, mélancolique et sombre,
Semblait de ma tristesse avoir revêtu Vombre}
On eût dit qu'à son tour l'âme de ce beau lieu
Voulait sympathiser avec ce jour d'adieu.

Revêtir Vombre d'une tristesse... Sympathiser


avec un jour d'adieu ! ! !
Rien n'affaiblit le style comme le verbe banal
ou la répétition de verbes synonymes, dont l'un
n'ajoute rien à l'autre, ou presque rien, comme
dans cette phrase :
La nuit donne à tout une teinte lugubre, et les
images qui le jour seraient indifférentes, ou même
riantes, nous inquiètent et nous tourmentent la nuit...
Une espèce de fantasmagorie intérieure nous trouble
et nous effraye...
(MÉRIMÉE, la Double Méprise, p. 113.)
LES VERBES DE MASSILLON 27

L'insignifiance des verbes est le grand vice de


Massillon. Son Petit Carême est extrêmement
curieux à lire sous ce rapport.
Ce sont là les grands ressorts qui agitent les hommes;
qui les font courir çà et là, comme des insensés ; qui
ne les laissent pas un moment tranquilles; et en rem-
plissant tous leurs moments, ils ne cherchent pas à
remplir leurs devoirs, mais à se livrer à leur inquié-
tude et satisfaire leurs cupidités injustes.
(MASSILLON, Carême, IV.)

Quoi de plus grand que de le voir tenir, pour ainsi


dire, sans cesse son âme entre ses mains, régler ses
démarches, mesurer ses mouvements, ne se permettre
rien d'indigne du coeur, maîtriser ses sens, les ramener
au joug de la loi, arrêter la pente d'une nature toujours
rapide vers le mal, étouffer mille désirs qui flattent,
mille espérances qui amusent, tenir contre les séduc-
tions du commerce et la force des exemples, et, tou-
jours maître de soi-même, ne souffrir à son coeur
aucune bassesse capable de déshonorer un héritier
du ciel?
(MASSILLON, Bénédiction des drapeaux
du régiment de Catinat.)
On le verra rassembler ses élus des quatre vents ;
les choisir de toute langue, de tout état, de toute
nation : réunir les enfants d'Israël dispersés dans
l'univers ; exposer l'histoire secrète d'un peuple saint
et nouveau ; produire sur la scène des héros de la foi,
jusque-là inconnus au monde ; ne plus distinguer les
siècles par les victoires des conquérants, par l'établis-
sement ou la décadence des empires.
(MASSILLON, Sur le jugement dernier, Avent.)

Voilà les verbes habituels de Massillon. Il a la


grandeur de la pensée ; il lui manque l'audace
des mots. Bossuet est sublime ; Massillon est insi-
gnifiant.
21 COMMENT IL NE FAUT l'AS ÉCRIRE
Remarquez qu'en soi et, comme mots pris à
part, chaque verbe de Massillon n'est pas plus
banal qu'un verbe de Bossuet ; seulement ceux do
Massillon sont accouplés avec des mots qui expri-
ment dés idées banales. Prenons, par exemple,
deux de ces verbes ci-dessus : disperser et exposer.
Supposez que Bossuet ait écrit quelque chose
comme ceci : « Dieu a dispersé au vent du ciel la
clameur des prophètes... Sur le Calvaire Jésus en
croix est exposé à la face du Monde » ; ce sont les
mêmes verbes ; mais on voit la différence.
Si l'on doit rechercher l'originalité des verbes,
il est toujours dangereux d'en inventer de toutes
pièces. L'école des Goncourt a épuisé ce genre do
néologisme, dont Honoré de Balzao a si souvent
donné l'exemple.
Dès cette époque, elle commençait à tout ..typiser,
individualiser, synthétiser, dramatiser, Bupérioriser,
analyser, poétiser, prosaïser, colossifier, angéliser, néo*
logiser et tragiquer, car il faut violer pour un moment
la langue, afin de peindre les travers nouveaux que par-
tagent quelques femmes.
(BALZAC, Illusions perdues,
les Deux Poètes, p. 41.)

Un de nos contemporains écrit ceci : « Mme de?


Yermonde s'éperdait dans une rêverie profonde. »
Pourquoi pas aussi:«Elle était en train de s'éperdre
dans son rêve » ; et aussi l'infinitif du participo
passé : imbu : « Madame, il faut vous imboire de
cette lecture. »
Je cueille dans quelques oeuvres récentes les
verbes suivants, avec lesquels les auteurs s'ima-
ginent varier leurs dialogues :
—• Que veux^tu? s'irrita la mèro.
— Oh 1 se plaignit-eïlo.
L'INVENTION DES VERBES Î9
Mais, madame, se défetidit la jeune fille,».

Non, non, résista Mme de Germonde...
— C'est vous! s'insurgea-la jeune femme.
— Que dites-vous ? s'alarma Jeanne.
— Embrasse-la donc, encouragea le pir«.
— Non ! s'emporta là bonne.
~ Eh bien ! coupa le marquis.
— tout l rétorqua son oncle.
Du
— Ah ! douta Louise.
— Qui sait? blâma là jêunë femme.
— ! se démehtit le docteur.
Non
— Oui, jeta Louise, j'en mourrai h»*'
— Maxime, pria-t-elle.
— Cela dire? s'informa-t-éïle.
veut
— Quoi ! sHtidignà-t-il.
— Croyez-vous? s'inquiéta Marthe.
— sourit-elle.
— Oui,
Comment I s'impatienta Laure.
— Allons donc ! plaisanta-t-'û,
— consentit Louise. '
— Venez,
Alors, intérvinl-il.
— Oh défendit Raymond.
se
1
— Non ! s'enflamma-t-elle,
— ironisa-t-il.
En effet,
— Taisez-vous ! Varrêta M. de Pornis.

—Prenez garde, Vadmonesta Mme dô TréVÎse.
— Oh! Oh! railla-t-il.
Assurément, vibrait/û...
—•
Quelles magnifiques paroles ! s'extasiait la jeune

fille.
C'est parfait I s'épanouit la baronne.
— c'est bon !voulut clore mon père.
—-
C'est non,
Je n'ai pas inventé un seul de ces verbe». Tous
ont été pris dans des romans de notre époque. Il
faut être vraiment naïf pour s'imaginer qu'on peut
embellir son stylo avec do pareils procédés.
Certains écrivains rivalisent à qui découvrira
les verbes les plus baroques. Emile Deschanel cite
les suivants :
<;
Une idée contagionne les esprits... La longue
.
30 COMMENT IL NK FAUT PAS ÉCRIRE
contemplation englue dans le platonisme des
théories. Sa satisfaction s*expansionne dans le
bonheur. Ce talent s'épanouit en une superbe et
opulente extériorisation. »
« Telles sont, dit E. Deschanel, les affectations
ou les aberrations inconscientes de quelques-uns
qui s'imaginent être des inventeurs littéraires.
Presque toujours c'est faute de connaître la
bonne langue qu'on en invente une mauvaise.
Au lieu des mots parfaits qui existent, on forge
des expressions détestables, que rien ne justifie
ni n'explique et qui sont vraiment filles du
hasard (1). »
« Les reporters, disent les Débats (10 sep-
tembre 1915), avaient créé le mot émotionner; les
parlementaires nous avaient donné solutionner;
les sportifs nous avaient révélé ovationner; voici
que les militaires, pour ne pas être en reste de
néologisme, ont découvert commotionner. On le
trouve dans le texte d'un ordre de corps d'armée :
« Bonnet, aspirant au
94e régiment d'infanterie :
« commotionné au début du combat du 1er mai par
« l'éclatement d'une grosse bombe, aussitôt remis,
« a repris son commandement, qu'il a exercé avec
« la plus grande énergie pendant tout le reste de
« l'action. » Le besoin de commotionné se fait-il
sentir? C'est une question que peuvent seuls ré-
soudre ceux qui ont été secoués, renversés et bou-
leversés par l'éclatement d'une bombe : peut-être
trouveront-ils qu'il n'a pas d'équivalent. Ce qui
est certain, c'est que commotionné est, lui aussi,
fort laid... Mais comment le fera-t-on sortir jamais

(1) DESCHANEL, les Déformations de la langue française,


pi 197;
L'IMPARFAIT DU SUBJONCTIF 31

de la langue française, maintenant qu'il a été mis


à l'ordre du jour? »

Le temps des verbes a une grande importance


pour le mouvement et la physionomie du style.
L'école réaliste Goncourt, Daudet, Zola avait
mis à la mode l'imparfait de l'indicatif, pour
exprimer une action en train de se faire. Brune-
tière approuvait fort cet imparfait narratif :
« Au
premier coup d'oeil, dit-il, vous ne voyez
là qu'une singularité de style, une fantaisie d'écri-
vain. Si vous y regardez de plus près, c'est un
procédé de peintre. L'imparfait ici sert à prolonger
la durée de l'action exprimée par le verbe et l'im-
mobilise en quelque sorte sous les yeux du lec-
teur. Le parfait est narratif, l'imparfait est pit-
toresque. Il vous oblige à suivre des yeux le per-
sonnage. M. Daudet dira donc excellemment :
« Les
franciscains montaient, erraient à travers
« d'étroits corridors... » parce qu'errer et monter
sont des actions qui durent et se continuent ; mais,
six lignes plus bas, il dira non moins bien, toujours
guidé par son instinct d'artiste : les franciscains
échangèrent un regard significatif', parce que l'ac-
tion d'échanger un regard est plus prompte que
la parole et s'achève en moins de temps qu'il n'en
faut pour l'écrire. Si cependant il disait : les fran-
ciscains échangeaient des regards significatifs, cela
voudrait dire que, tandis qu'ils échangent des
regards, un tiers interlocuteur qu'ils écoutent
ou qu'ils regardent, parle ou agit devant eux. Il
dira très bien encore, en dépit de l'apparente
irrégularité : La lecture finie, le moine se dressait,
marchait à grands pas, c'est-à-dire le moine se
dressa, puis il marcha, puis se dressa, puis il se
3S COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
remit à marcher ; et, pour le lecteur attentif,
l'imparfait prolonge l'alternative action du moine
jusqu'à la fin de la phrase, ou, pour mieux dire,
jusqu'à l'évocation d'un autre tableau qui vienne
remplacer le premier (1). »
L'imparfait de l'indicatif est quelquefois} en
effet, excellent dans la narration. E. de Concourt
en a abusé; Certains de ses livres, Chérie par
exemple, sont exclusivement écrits avec l'impar-
fait de l'indicatif, Les auteurs allemands ont eu
aussi cette manie» Schopenhauer les en a cruelle-
ment raillés (2).
Quant à l'usage de l'imparfait du subjonctif»
c'est une autre question. Il remonte au dix-sop-
tième siècle et à Vaugelas. On a longtemps dis^
puté et on dispute encore aujourd'hui là-dessus.
Les partisans de l'accord de l'imparfait du èub^
jonotif voudraient le fendre obligatoire, parce qu'il
est grammatical. Pour un artiste, la question ne se
pose pas ; l'harmonie passera toujours avant la
froide correotion. Les imparfaits du subjonctif
(ceux en asse surtout) déshonorent le stylo»
On les trouve au dix-soptième siècle chez des
auteurs qui aimaient pourtant le rythme, oomme
Guez de Balzac.
Il faudrait que je fisse tout le contraire de ce que
voue me conseillez et que je ne partisse jamais du
désert,
(GUEZ DB BALZAC, t. II, p. 441.)
Molière écrivait dans le Misanthrope :
Je voudrais bien, pour voir, que, de votre manière,
Vous en composassiez sur la même matière.

(1) BÈtrtfETlÊBE, le Roman naturaliste, p. 85.


(2) Écrivains et Style, traduction DIETBICH, p. 72.
L'IMPARFAIT DU SUBJONCTIF 83
Mais enfin j'ai trouvé une douleur qui méritait bien
que je la cherchasse.
(BOSSUET, Sermon sur la ferveur
de 14 pénitence, 1er printi)
Ah! plût à Dieu que tu susses h.-.
(Sermon sur la bonté et rigueur dé Ùièù
à l'égard dés pécheurs.)

Au dix-huitième siècle, quelques écrivains,


comme Montesquieu, observent encore cet usage.
Je vous prie de ne pas différer à m'envoyer quelques
morceaux de votre ouvrage. Je serais d'avis que vous
missiez un premier ou tout autre chapitre comme un
essai pour pressentir le public; mais il faudrait une
petite lettre préliminaire, où vous développassiez votre
plan.
(MONTESQUIEU, Correspondance, I,
p. 109.)
Je serais bien aise que vous voulussiez entreprendre
le voyage de Bàgnères.
(MONTESQUIEU, Correspondance, I, p. 4.)

Cette mode a persisté chez quelques auteurs


du dix-neuvième siècle. Elle produit chez Mme de
Staël de véritables cacophonies :

« 11 était jtiste que vous abusassiez dé mon amitié »


(Delphine, Paris, Didot, 1856, in-18, p. 203). « Elle
serait bieh aise que nous allassions noUs en informer »
(Ibid., p. 295). « Elle voulait que je Vaccompagnasse »
(p. 307). « Vous avez exigé que j accompagnasse Ma-
tliildo » (p. 316). « Faudrait-il que je vous entraînasse »
(p. 343). « Sans que nous nous en mêlassions)) (p. 365).
« Dans quelque lieu que vous allassiez.» (p. 410), etc. (1).

(1 )Cité par Albert Ctit, ïièvûe des Pràhçaiè, 10 juillet 1913,


p. 334.
34 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
On trouve encore à notre époque des écrivains
qui se croient obligés d'observer cet accord :
Depuis ce temps, sous M. Guizot, comme sous
l'Empire, je ne crois pas avoir fait un acte, écrit un
mot ou dit une parole qui abaissassent ou diminuassent
ces sentiments.
(Philarète GHASLES, Mémoires, I, p. 231.)
Mais c'est en poésie que l'imparfait du sub-
jonctif est insupportable. Lisez ces vers de Lamar-
tine :

Moi-même je tombai, teint du sang du martyr,


Confusément frappé de rumeurs et de cris,
Soit que l'horreur du sang eût glacé mes esprits,
Soit qu'animé par Dieu d'un plus mâle courage,
Tant que je n'avais pas accompli son message,
Mon oeuvre consommée et le saint vieillard mort,
Je ne puisasse plus de force dans Veffort
Et, retrouvant Laurence en mon coeur effacée,
Je tombasse frappé par ma propre pensée.
(Jocelyn, p. 158, in-18.)

L'accord était peut-être ici difficile à éviter ;


mais ceci est l'affaire de l'écrivain.
Cet accord de l'imparfait du subjonctif indignait
Flaubert :
« Il prétendait, dit Maxime du Camp, et il a
toujours prétendu que l'écrivain est libre, selon
les exigences de son style, d'accepter ou de rejeter
les prescriptions grammaticales qui régissent la
langue française, et que les seules lois auxquelles
il faut se soumettre sont les lois de l'harmonie.
Ainsi il n'eût pas hésité à dire : « Je voudrais que
« vous alliez », au lieu de : « Je voudrais que vous
u allassiez », parce que l'imparfait du subjonctif
est d'une tonalité déplaisante (du reste, George
L'IMPARFAIT DU SUBJONCTIF 35
Sand était ainsi). Là-dessus nous discutions sans
désemparer. Un soir, nous avions travaillé jusqu'à
une heure du matin. Vers trois heures, je fus ré-
veillé par un effroyable vacarme à la porte : coups
de sonnette et coups de pied ; je me lève tout
effaré, je vais ouvrir. Sur le palier, Flaubert me
crie : « Oui, vieux pédagogue, l'accord des temps
« est une
ineptie, j'ai le droit de dire : Je voû-
te
drais que la grammaire soit à tous les diables
« et non pas :
fût, entends-tu? » Puis il dégringola
les escaliers, sans même attendre ma réponse (1). »
Flaubert avait raison. On n'a, pour s'en con-
vaincre, qu'à pousser un peu les choses. Qui ose-
rait écrire :

Je voudrais que vous retournassiez sur vos pas...


Il faudrait que vous vous jetassiez sur l'ennemi....
Il désirerait que nous nous informassions à ce sujet.
Voudriez-vous que je m'en mélasse; que vous filas-
siez de la laine ; que nous nous embrassassions; que
vous dissimulassiez votre opinion et que vous me
donnassiez des nouvelles...

« Que pensez-vous, dit George Sand, de ce sub-


jonctif qui oblige un amoureux à dire en scène :
« Ah ! si j'étais sûr que vous m'aimassiez, que mes
« paroles vous touchassent, que vous daignassiez
« m'épouser, que vous le proposassiez, que vous vous
« déclarassiez à vos parents », etc. Si cette gram-
maire était débitée sérieusement sur un théâtre, il
y aurait dans la salle un rire inextinguible. Qu'est-
ce donc qu'un temps de verbe dont on ne peut se
servir, ne fût-ce qu'une fois, dans une tirade, sans
blesser l'oreille et chasser l'émotion? Ne serait-ce

(1) Du CAMP, Souvenirs littéraires, t. II, p. 471.


36 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE

pas assez de le conserver dans lès verbes auxi-


liaires ; rië faudrait^ pas le proscrire dé l'ensei-
gnement pour les autres verbes, comme les gens
qui se respectent le bannissent de leur langage et
de leur style? Tout le monde entend : « Je veux
« qu'ils s'y habituent » Entendrait-on moins bien :
« je voudrais qu'ils s'y habituent » que habi-
tuassent (1)? »
L'accord de l'imparfait du subjonctif est une
affaire de tact. Toutes les fois qu'on le peut, il faut
l'éviter.
Si l'imparfait du subjonctif rend la prose vul-
gaire, il y à d'aussi graves inconvénients à abuser,
par exemple, du passé défini, qu'on appelle au-
jourd'hui le passé simple.
Lé passé défini, ou passé simple, fujb très en
faveur au dix-septième siècle. Malherbe et Vau-
gclas le mirent à la mode.
Ne prenez pas ce que je vous écris pour une marque
de mon humilité, car vous ne lûtes jamais de plus
véritable histoire.
(GUEZ DE BALZAC, Lettres.)
Je sais que vous n'aimâtes jamais que la beauté
dont toutes les autres sont venues.
(GUEZ DE BALZAC* Lettres.)

Pascal à fait de véritables abus du passé défini.


Il écrivait dans la 17e Provinciale :
« Lorsque vous vîtes qu'ils s'y portaient d'eux-
mêmes, vous n'en parlâtes plus, et, quoiqu'il sem-
blât que vous dussiez être satisfait de leur conduite,
vous ne laissâtes pas de les traiter encore d'héré-

(1) G. SAND, Impressions et Souvenirs, p. 1U4,


LES TEMPS DES VERBES 3?
tiques. Ils s'étaient si bien justifiés..., que vous
ne pûtes plus les accuser... et que vous fûtes ré-
duits... car vous les voulûtes obliger... comme vous
Y écrivîtes vous-même, etc. »
Les grands écrivains du dixTseptième siècle
furent presque tous fidèles à l'usage du passé
défini, qui représentait le bon ton de l'époque.
Bossuet l'avait adopté :
Je vous le demande, par cette douleur maternelle
qui perce votre âme sur le Calvaire et par la joie
infime que vous ressentîtes, quand le Saint-Esprit...
{Sermon sur la vertu de la Croix.)

Au dix-huitième siècle, à mesure que la prqse


se délatinise et devient familière, le passé défini
a moins d'adeptes ; certains écrivains, cependant,
continuent de l'employer, malgré la dissonance
qu'il apporte dans la prose d,e leur temps. Mon-
tesquieu a poussé jusqu'au manque de goût
l'amour du passé défini :
Voyant vos larmes impuissantes, vous employâtes
l'autorité de votre mère... Vous souvient-il, lorsque
toutes les ressources vous manquèrent, de celles que
vous trouvâtes dans votre courage? Vous prîtes un
poignard et menaçâtes d'immoler un époux qui vous
aimait... Vous poussâtes trop loin vos scrupules. Vous
ne vous rendîtes même pas... Vous me regardâtes
comme un ennemi... vous fûtes plus de trois mois
que vous n'osiez nie regarder,
(Lettres persanes, lettre XXVI.)

Au dix-neuvième siècle, P.-tj. Courier se faisait


un point d'honneur do n'écrire qu'avec des passés
définis :
Vous y pensâtes six mois, messieurs... et vous savez
bien qui vous nommâtes a la place de Visconti... Ne
38 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE

me dites pas que vous cédâtes avec peine et que vous


no jutes prompts qu'à vous retirer.
(Lettre à MM. de VAcadémie.)

L'usage du passé défini a quelque chose de dé-


placé dans la prose de notre temps. Il n'y a plus
que MM. les académiciens qui emploient encore
cette façon de parler. Un discours sans passé
défini ne Tëur semblerait plus un discours acadé-
mique. Ces messieurs s'imaginent parler la langue
du grand siècle quand ils disent :
Vous fûtes élevé dans ce milieu exemplaire et fami-
lial, qui fut, comme vous le déclarâtes plus tard, le
germe même et la raison de vos idées et de vos oeuvres.
Vous grandîtes ainsi au milieu des conseils éclairés
d'un entourage qui se passionnait pour la culture
intellectuelle et scientifique, à laquelle vous rendîtes
si souvent hommage. C'est alors que vous' décidâtes
do choisir cette carrière où de si beaux exemples vous
avaient précédé.

Je n'exagère pas. M. Paul Bourget ne s'est pas


exprimé autrement dans son beau discours, si
fortement pensé, d'ailleurs, pour la réception de
M. Boutroux. Je cite textuellement :
« Vous grandîtes ainsi dans un coin de vieille
bourgeoisie où la culture était héréditaire comme
la probité... Vous eûtes la chance que ces excel-
lents parents vous choisissent pour éducateur des
maîtres excellents. « Mes études, avez-vous dé-
« claré, furent un enchantement. » Vous les fîtes
d'abord à l'institution Canelle, puis à la pension
Jubé... C'est aveo une personnalité ainsi nourrie
de foi et d'espérance que vous décidâtes de vous
consacrer tout entier à la philosophie. »
Bien que le passé défini soit encore de mode
LES TEMPS DES VERBES 39
aujourd'hui dans les séances académiques, mis
au pied du mur, je me demande si on trouverait
un académicien qui osât écrire : « Vous bûtes,
vous crûtes.,. Vous rîtes de mes plaisanteries...
Vous vous repûtes de sa douleur... Vous nourrîtes
ces orphelins... Vous vous plûtes à penser... »
Quand Moréas dit dans ses poésies : « Et les
flûtes, vous les voulûtes », c'est qu'il les voulait,
en effet.
Le passé défini est, au contraire, tout à fait à
sa place dans un livre d'intention archaïque,
comme les Rencontres de Monsieur de Bréoî d'Henri
de Régnier, la Rôtisserie de la reine Pédaugue ou
les Opinions de Jérôme Coignard d'Anatole France :

Il est vrai, monsieur, que vous jutes condamné


sur un réquisitoire ridicule du lord chancelier... Il
est vrai que dans un pays où on peut tout écrire
vous fûtes puni pour quelques écrits pleins de sel ; il
est vrai que vous fûtes frappé dans des formes inusi-
tées et singulières... JJ est vrai que vous échappâtes
par la fuite..,
(Jérôme Coignard, p. 200.)

Certains journalistes ont une autre manie : ils


confondent les temps des verbes et racontent au
passé un fait qui s'est produit la veille ou dans la
journée :
« Le ministre a eu hier à la tribune un véritable
succès. Son discours fut très beau... Ce fut une
émotion indescriptible. »
Cette façon de parler se comprend, quand la
chose qu'on raconte s'est passée il y a longtemps :
« Cicéron prit la parole. Son discours fut très beau...
Quand Brutus eut porté le premier coup, ce fut
dans le Sénat une émotion indescriptible. » Mais
40 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
il est inadmissible qu'un même temps de verbe
serve à dire une chose qui a eu lieu la veille aussi
bien qu'une choso qui a eu lieu il y a mille ans.
Les méridionaux disent couramment : « Je le
vis hier. Il vint me voir. Il m'invita à déjeuner et
me demanda si j'étais libre, eto. »

Il y a un autre temps de verbe que l'on emploie


aussi inconsidérément : c'est l'infinitif.
Construire une phrase en prenant pour sujet un
verbe à l'infinitif (comme celle que j'écris en ce
moment) est une chose parfaitement naturelle.
On peut très bien dire : « Mourir sans secours est
triste... Soutenir cette opinion est le fait d'un phi-
losophe... Oublier les injures est le devoir d'un
chrétien... Railler est chose inutile, etc. » Tout le
monde est d'accord là-dessus. Les infinitifs peuvent
très bien servir de sujets.
Mais, si on en abuse, si on les accumule, leur
énumération devient fatigante, comme dans cette
phrase ç(e Lamartine :
Nous éveiller au cri des hirondelles qui effleurent
nptre toit de feuilles sur la terrasse où nous avions
dormi ; écouter la voix enfantine de Graziella, qui
ohantait à demi-voix dans la vigne, de peur de trou-
bler le sommeil des étrangers | descendre rapidement
à la plage pour nous plonger dans la mer et nager
quelques minutes dans une petite calanque, dont le
sable fin tremblait à travers la transparence d'une
eau profonde et où le mouvement et l'écume de la
haute mer ne pénétraient pas; remonter lentement
à la majspn, en séc.hant et en réchauffant au soleil
nos cheveux et nos, épaules trempés par je bain;
déjeuner daps la vigne d'un morceau de pain et cfe
fromage de buffle que la jeune fille nous apportait
et rompait avec nous ; boire Ferai claire et rafraîchie
de la source puisée par elle dans une petite jarre do
LES TEMPS DES VERBES il
terre oblongue, qu'elle penchait en rougissant sur
son bras pondant quo nos lèvres se collaient à l'ori-
fice ; aider ensuite la famille dans les mille petits
travaux rustiques de la maison et du jardin ; relever
1rs pans de mur de clôture qui entouraient la vigne
et supportaient les terrasses; déraciner de grosses
pierres qui avaient roulé l'hiver du haut de ces murs
sur les jeunes plants de vigno et qui empiétaient sur
le peu de culture qu'on pouvait pratiquer entre les
ceps; apporter dans le cellier les grosses courges
jaunes, dont une seule était la charge d'un homme ;
couper ensuite leurs filaments qui couvraient la terro
de leurs larges fouilles et qui embarrassaient les pas
dans leurs réseaux ; tracer entre chaque rangée de
ceps sous les treilles hautes une petite rigole dans la
terre sèche pour que l'eau de la pluie s'y rassemblât
d'elle-même et les abreuvât plus longtemps ; creuser
pour le même usage des espèces de puits en entonnoir
au pied des figuiers et des citronniers ; telles étaient
nos occupations matinales, jusqu'à Pheuro où le soleil
dardait d'aplomb sur nos toits...
{Graziella, chap. i, XXIV.)

Il y a vraiment ici trop d'infinitifs. Ces répétir


lions n'empochent pas, bien entendu, la descrip-
tion d'être fort belle.
En tout cas, l'infinitif, pris comme sujet, ne doit
jamais être placé trop loin du, verbe, comme dans
cette phrase $e Gautier :
Mais penser que de ce cerveau lumineux, pétri do
rayons et d'idées, d'où les images sortaient en bour-
donnant comme des abeilles d'or, il ne reste plus
aujourd'hui qu'un peu de pulpe grisâtre, est une dou-
leur qu'on n'accepte pas sans révolte.
(Sur Henri HEINB, cité par VEUILLOT,
Odeurs de Paris.)

Si l'infinitif-sujet est parfaitement admissible


et s'il es,t excellent de dire : « Pleurer est lâche...
42 COMMKNT IL NK FAUT PAS ÉCRIRE
Faire sa soumission eût été logique », nous ne con-
seillerons jamais d'écrire : « De pleurer est lâche...
De faire sa soumission eût été logique... D'aller
à pied est hygiénique... »
Car, do lui opposer je ne sais quel historien idéal...
je no dirai pas que ce soit se moquer...
(BRUNETIÈRE, Bossuet, p. 73.)

D'assurer maintenant que cette méthode soit infail


lible, M. Renan ne l'oserait pas lui-même...
(BRUNETIÈRE, Revue des Deux Mondes,
1<* février 1889, p. 677.)
Et, en second lieu, parce que d'admettre le surna-
turel, ce serait poser en principe l'impossibilité de la
science...
(BRUNETIÈRE, Revue des Deux Mondes,
1<* février 1889, p. 688.)

Pourtant, d'avoir donné à sa pensée une expression


aussi marquée, aussi gesticulée, lui fut soudain une
gêne...
(P.
. .
BOURGET, le Démon de midi, II, p. 41.)
De constater qu'ils avaient eu la même idée avait
résumé en elle...
De rencontrer les yeux de Corancez lui avait infligé...
(P. BOURGET, cité par VERGNIOL
VAgonie du français, br.)

Certains auteurs n'emploient même plus le de


infinitif comme sujet ; ils s'en servent comme
équivalent de la locution : A force de...
Et d'être si faible devant la volupté, il en était
arrivé à maudire sa mère...
(Les Amants sur la rive, par H. STRENTZ.)
L'ABUS DES VERBES 43

Cette tournure est courante chez Concourt ot


Zola...
Je sais bien que le de infinitif-sujet est une
expression familière aux écrivains du dix-septième
siècle.

De vous dire, messieurs, jusqu'où ira cet égarement,


ni jusqu'où vous emporteront les joies sensuelles,
c'est ce que je n'entreprends pas...
(BossuET, Sermon sur Vamour
des plaisirs, 1er point.)
De dire avec cet ancien qu'on le connaîtra par cer-
taine affectation de plaire en toute rencontre, ce n'est
pas aller à la source, c'est parler d'artifice le plu3
vulgaire.
(BOSSUET, Sermon sur la charité
fraternelle, 2e point.)

Il y a cependant, remarquons-le bien, une grande


différence entre ces formules de Bossuet : « De
nous engager, ne le faisons pas... De faire ou de
dire telle chose, c'est ou ce serait... » et la formule
que nous citions plus haut : « De les voir ensemble
lui avait donné l'idée... De penser telle chose lui
répugnait... »
Malgré tous les exemples classiques qu'on pourra
nous opposer, nous ne conseillerons donc jamais
l'emploi de la préposition de devant un infinitif-
sujet, surtout quand cet infinitif est le verbe avoir
ou être, comme dans cette phrase : « D'avoir été
élevé par une très pieuse et très douce femme, on
pense bien qu'il lui en resta quelque chose »
(J. LEMAITRE, les Contemporains} 6° série. Lamar-
tine).
La question du rôle et de l'usage des verbes
peut donner lieu à bien d'autres remarques.
44 COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
Ainsi il est très naturel do dire : « Fous que cous
êtes... La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles...
Méchants que vous êtes... Insensés que nous sommes...
Comment ne tremblonsTiious pas, misérables pê-
cheurs que nous sommes... »
Mais il sera toujours inélégant et prétentieux
d'écrire :
Le grand observateur qu'était Balzac...
Le grand philosophe que fut Kant...
Il ne nous a pas regardé, distrait qu'il était...
Il faut aimer ces idées, imprégnées qu'elles sont
par ce pur idéalisme...
Ce sont les journalistes qui ont vulgarisé cette
tournure chère, à Brunetière :
Et ceux qui le reconnaîtront n'en seront pas pour
cela désormais contre lui ; mais, au contraire, c'est
eux qui pourront le combattre utilement, avertis
qu'ils serofit de ne point opposer, etc.
(BRUNETIÈRE, Cinq lettres sur Renan, p. 18.)

Qu'est-ce que les sciences expérimentales," incar


pables qu'elles sont de nous renseigner sur la cpnsti-;
tution de l'univers?...
(BRUNETIÈRE, Cinq lettres sur Renan, p. 35.)

Brunetière n'avait qu'à écrire : « Qu'est-ce que


ces sciences expérimentales, qui sont incapables
de nous renseigner sur la constitution de l'uni-
vers? »
M. Paul Bourget emploie quelquefois cette
tournure :
A ce carrefour de toutes les hérésies, qu'est le mo-
dernisme...
(Le Démon de midi, II, p. 144.)
LES TOURNURES VERBALES 45

Il eût été très facile d'écrire : « Au modernisme,


ce carrefour de toutes les hérésies... »
Les émotions de ces derniers jours lui revenaient
toutes ensemble, amplifiées qu'elles avaient été jus-
qu'au délire par cette nostalgie de vingt années...
(Le Démon de midi, I, p. 254.)

Supprimez qu'elles, la phrase était parfaite :

Les émotions de ces derniers jours lui revenaient


toutes ensemble, amplifiées jusqu'au délire par cette
nostalgie de vingt années.

J'avoue qu'il est quelquefois difficile de rem-


placer cette expression et qu'il n'est souvent pas
mauvais de la répéter.
En nous montrant le théosophe, je veux dire le
reformateur religieux que désespéra d'être Vigny, elle
nous dévoile un trait singulier de cette captivante
nature*
(Marc GitOLEux, « Gibbon et Vigny »j les Feuilles
d'histoire, 1er octobre 1913.)

Cette tournure est, d'ailleurs, parfaitement clas-


sique. Elle remonte au seizième siècle ; on la trouve
chez les meilleurs écrivains du dix-septième siècle;
Arrivé qu'il lut devant Thèbes, il voulut donner
moyen à ceux ae là ville de se repentir.
(AMYOT, Vie d'Alexandre, XIX.)
Il gagna l'autre rive à grand'peine. Passé qu'il fut,
il fallut aussitôt combattre.
(AMYOTJ Vie d'Alexandre, XXVI.)
Tant d'assemblées d'une compagnie aussi célèbro
qu'est la Faculté de théologie de Paris...
(Les Provinciales, lTe lettre, 2e phrase.)
4« GOMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE

Heureuse qu'elle était de connaître et d'aimer celui


qui se connaît et s'aime éternellement.
(BossuET, Sermon pour la profession de foi
de Mme de La Vallière, 1er point.)

Malheureusement, c'est en s'autorisant de pareils


examples qu'on arrive à écrire des phrases comme
celle-ci :

Les Écritures ne sont pas faites de mots humains,


écrites qu'elles sont par l'inspiration du Saint-Esprit.
(BATIFFOL, l'Église naissante, p. 374.)

Et ceci, qui est beaucoup plus grave et qui est


de Chateaubriand :

Pépin crut devoir demander l'absolution de son


infidélité envers Chilpéric III au pape Etienne, bien
aise qu'était cdui-ci qu'on lui reconnût le droit de
condamner et a'absoudre.
(CHATEAUBRIAND, Analyse raisonnée de Vhistoire
de France, chap. H, Race, 3e paragr.)

Et ceci encore :

Pour la troisième fois de ce siècle, la France, il y a


vingt-cinq ans, en était réduite à rejeter, l'ennemi
hors de chez elle, à force d'argent, impuissante qu'on
l'avait vue d'y parvenir à force de courage.
(DONIOL, Libération du territoire, introd., p. vu.)

Et ce genre de phrases, qui abonde dans nos


romans contemporains :

Déjà son expression, de douloureuse qu'elle était,


se changeait en tristesse.
Le paysage, de rose qu'il était, est déjà devenu
fauve.
(FROMENTIN, Un été dans le Sahara, p. 187.)
LE VERBE FAIRE 47
L'air, de froid quHl avait été le matin, commençait
à devenir brûlant.
(FROMENTIN, Un été dans le Sahara, p. 104.)

Personne ne contestera qu'il eût été préférable


| d'écrire :

Le paysage, gui était rose, est déjà devenu


fauve...
L'air, froid le matin, ou : qui avait été froid le
matin, commençait à devenir brûlant...
Personne enfin n'écrirait aujourd'hui comme
Amyot : « Passé qifil fut, il fallut combattre...
Arrivé qu'il fut, il voulut donner, etc.. »

Pour que le verbe contribue à l'éclat du style,


jil faut autant que possible qu'il marche seul,
fre
sans
secours des auxiliaires avoir et être, qui sont les
fléaux de la prose. Nous avons dit comment
on
arrive à supprimer ces encombrants auxiliaires (1).
[Nous ne reviendrons pas sur
ce sujet ; mais il y a
un mot qui se glisse aussi facilement sous la plume
Ijue les auxiliaires avoir et être : c'est le verbe
aire. Nos jeunes écrivains, journalistes et
roman-
iers, donnent à ce mot toutes sortes d'acceptions
)izarres..
En soi, le verbe faire n'a rien de choquant :
Quoique VEsprit des lois soit un ouvrage de
)olitique et de pure jurisprudence, l'auteur pure
vent
a eu sou-
occasion d'y parler de la religion chrétienne
1 l'a fait de manière
;
à en faire sentir toute la gran-
leur; et, s'il n'a pas
eu pour objet de travailler à la
aire croire, il a cherché à la faire aimer.
(MONTESQUIEU, Défense de VEsprit
«
des lois », I, début.)
(1) Cf. l'Art d'écrire.
U COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
Rien de plus fréquent que le verbe faire pris
dans l'acception suivante : « Cela fit que... Ces
événements firent que l'on se comporta autrement
que... Ces raisons firent qu'on le condamna... Ce
goût des grandes choses qui faisait qu'elle aimait
sa tournure d'esprit... Cela la fit m'entretenir de
ses parents; »
L'expression n'est pas belle, mais elle est clas-
sique.
Les proscriptions de Sévère firent que plusieurs
soldats se retirèrent chez les Parthes... ce qui fil que
ces peuples furent dans la suite presque toujours
agresseurs. j

(MONTESQUIEU, Grandeur et décadence


des Rotnains, p. 129;) I

Les raisons qui font qu'un pareil État a subsisté t


font qu'il se maintiendra encore ; niais, quand on i
change le système total, on ne peut remédier qu'aux ?
inconvénients qui se présentent dans la théorie... 1

(MONTESQUIEU, Grandeur et décadence \


des Romains (1), p. 145.) j

Ges abus n'empêchent pas le verbe faire d'être :

un très beau verbe. Bossuet l'emploie énergique-


ment dans sa fameuse oraison funèbre : « La voilàj
telle que la mort Va faite-, '» Il n'hésitait pas à ré-
péter le mot : « Quelle horreur de se faire un jeu,
de se faire un spectacle, de se faire un divertisse-
ment de son crime même ! » (Sermon sur les juge-
ments humains, 1er point).
On ne saurait trop protester, néanmoins, contre
l'abus du verbe faire et certains sens qu'on lui
donne. On écrit couramment aujourd'hui : « Il

(1) Voir encore dans le même ouvrage, p* 149, 151,


LE VERBE FAIRE 49
fait de la tuberculose... Il fait de la bronchite...
Il fait de la fièvre... Il fait de la paralysie géné-
rale », comme s'il s'agissait de « faire du 100 à
l'heure ».
Cette locution a gagné la littérature et même
l'Académie :
George Sand-et Musset vont faire de la folie à
deux...
(Maurice DONNAY, Musset, p. 79.)
Musset revoit George et il refait de la passion.
(Maurice DONNAY, Musset, p. 77.)

Oii a même trouvé le moyen de changer le sens


de ce verbe. Dans le roman populaire, il signifie :
dire :
Non î fit le comte.

— Hein? fls-je.
— Jamais! fit-il.
Chose extraordinaire, ce sens imprévu a été
sanctionné par l'Académie française. « Faire, dit
l'Académie, a quelquefois le sens du verbe dire.
Je le croyais, fit-elle. — J'irai avec vous, lui fis-jé.
Cette manière de parler a vieilli et ne s'emploie
que dans le langage familier » (cité par Weill).
Un des pires abus du verbe faire consiste à l'em-
ployer à la place d'un autre verbe.
« Il traita son ami comme \\ câi fait son pire
ennemi », pour signifier : « ii traita son ami comme
il eût traité son pire ennemi. »
Cette tournure est recherchée par les écrivains
qui se piquent de classicisme.

Ceux qui tergiversent là-dessus ne font pas de la


Bcience comme ils se l'imaginent ; ils font de la scolas-
KO COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
tique, à moins qu'ils ne traitent la religion comme ils
feraient Vhistoire de Part ou de la philosophie.
(BRUNETIÈRE, Bossuet, p. 90.)

Je sais bien qu'il est correct d'écrire : « Je ne


puis pas l'aimer plus que je ne fais », et que cette
expression est encore très classique.
Il me suffit, monsieur, d'estimer extrêmement,
comme je fais, votre subtile et bien disante tristesse.
(GUEZ DE BALZAC, II, p. 462.)
Je ne vous écris pas si souvent comme je ferais,
si je n'avais pas peur de vous divertir de quelque
meilleure occupation.
(MALHERBE, Lettres, p. 71.)

On lit dans Bossuet :


Rome portera plus loin ses conquêtes par la reli-
gion de Jésus qu'elle n'a fait autrefois par ses armes.
(Sermon sur la vertu de la Croix, 1er point.)

Et Montesquieu :

On voit dans le cours de quelques années la juris-


prudence varier davantage qu'elle n'a fait dans les
trente dernières années de notre monarchie.
{Grandeur et décadence des Romains, p. 173.)

Malgré ces nobles exemples, cette façon de


parler jure avec notre style moderne. Ainsi nous
lisons dans une Revue : « Barbey d'Aurevilly
détestait peut-être plus Goethe qu'il ne faisait
Diderot. »
Nous n'arriverons jamais à comprendre pour-
quoi l'auteur n'a pas écrit :
Barbey d'Aurevilly détestait peut-être plus Goethe
qu*il ne détestait Diderot.
LE VERRK FAIRE Ri

Et toute personne de bonne foi conviendra que


Montesquieu aurait très bien pu dire :
On voit dans le cours de quelques années la juris-
prudence varier davantage que dans les trente der-
nières années de notre monarchie.

De même dans cette phrase :

M. Sardou a voulu leur prouver (aux Goncourt)


qu'il ne dépendait que de lui de les passer en hardiesse
et au besoin en inconvenance, comme il faisait en
habileté.
(Reçue des Deux Mondes, 1er mars 1889.
Critique dramatique, signée Intérim, pseu-
donyme probable de Brunetière.)

Personne ne contestera qu'il eût été préférable


d'écrire :
M. Sardou a voulu leur prouver qu'il pouvait les
passer en hardiesse et au besoin en inconvenance,
comme il les passait en habileté.
On subit la démocratie comme on fait des lois de la
nature et, tout en protestant, on s'y résigne.
(BRUNETIÈRE, Cinq lettres sur Renan, p. 65.)

Il n'y avait qu'à écrire :

On subit la démocratie comme on subit les lois de la


nature, etc..
Je le reconnus mieux que je iïavais fait sa femme.
(Abel HERMANT, Heures de guerre
de la famille Valadier, p. 12.)

M. Abel Hermant n'avait qu'à dire : « Je le


reconnus mieux que je n'avais reconnu sa femme. »
62 COMMENT IL NK FAUT PAS ÉCRIRE
Bossuet lui-même dit franchement :
Les chrétiens, si simples et si ennemis de toute
mollesse, craignaient plus une paix flatteuse pour
les sens qu'ils n'avaient craint la cruauté des tyrans.
(Sermon sur tes obligations de Vêtat
religieux, 1er point.)

Cela vaut mieux que s'il avait dit : « Ils crai-


gnaient plus une paix flatteuse pour les sens qu'ils
n'avaient fait la cruauté des tyrans... »
Une autre remarque importante : Il faut avoir
grand soin, quand on écrit, de ne pas tenir le sujet
trop éloigné du verbe, comme dans cette phrase
d'Etienne Larny (il s'agit de l'Angleterre) :
Elle, rien que pour avoir la communication entre
ses domaines, avait dû s'acquérir la lipertéj donc
la maîtrise des mers. Elle, parmi les autres peuples
qui se levaient d'une seule contrée et venaient com-
battre sur une seule, apparaissait multiple et douée
d'ubiquité.
(Préface d'Eugène LAMY
à la Guerre sur mer de KIPLING.)
D'autres fois, au contraire, c'est le régime qui
est trop loin du verbe :
Là, l'éther indiscernable laissait la vue se perdre
dans l'immensité sans bornes; aU milieu de. l'éclat
du soleil et des glaciers, chercher d'autres mondes
et d'autres soleils comme sous le vaste ciel des nuits,
et, par-dessus l'atmosphère embrasée des feux du
jour, pénétrer en un univers nocturne.
(SÉNANCOUK, Obermanh, Lettre VII.)
.

On perd de vue le verbe laissait, qui régit tous


ces infinitifs;
Î/ABUS DES VERBES S3

Un autre défaut est do ne pas assez répéter


le sujet. Il y a des cas où cette ellipse est gê-
nante :
Si nous affectons d'oublier notre âge, nous nous
croyons toujours jeunes, agissons comme nous vou-
lons, allons au ridicule.!.

Il semble que l'on passe à l'impératif et que l'on


commande : agissons, allons... marchons...
Si l'on photographiait et publiait une centaine de
ces esquisses, on rendrait aux jeunes peintres un ser-
vice signalé.
(TAINE, le Livre du Centenaire du
«
Journal des Débats », p. 64.)

Il sera toujours préférable de dire :


Si l'on photographiait et si l'on publiait une cen-
taine de ces esquisses, etc.
Et que dire des actes de vengeance forcenée où l'on
détruit pour le plaisir de détruire, où l'on massacre
les non-combattants, où l'on démolit une cathédrale,
brûle une bibliothèque, incendie une ville, bombarde
des usines en plein rapport.

On ne sait plus qui est-ce qui démolit, qui est-ce


qui brûle, qui incendie, qui bombarde...
On en arrive à écrire : « On juge, s'exclame,
s'inquiète, rit... » pour : « On juge, on s'exclarne,
on s'inquiète, on rit. »

La suppression du sujet engendre des tournures


choquantes, comme celle-ci : « Ce moyen est le plus
recherché et est le meilleur. »
Ce monument est plus précieux qu'on ne pense et est
fort au-dessus de tous ces décombres des bâtiments
K4 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
du moyen âge, qu'une curiosité grossière et sans goût
recherche avec avidité,
(VOLTAIRE, Essai sur les moeurs, chap. LXXXII.)

Il était pourtant bien facile de dire : « Ce monu-


ment est plus précieux qu'on ne pense et fort au-
dessus de tous ces décombres, etc. »
Bien qu'on trouve cette tournure chez d'excel-
lents écrivains du dix-septième siècle : « C'est une
lumière qui dure si peu et est si faible, qu'elle
n'éclaire ni ne réchauffe » (GUEZ DE BALZAC, Let-
tres et Pensées), le mieux est de s'en abstenir, et
de dire : « C'est une lumière qui dure si peu, et
elle est si faible, que, etc. »
On lit dans Bernardin de Saint-Pierre : « Le
goût de la ruine, dans ce cas, n'est point naturel
et est simplement l'exercice de la puissance du
misérable » {Études de la nature, 12e étude). Per-
sonne ne contestera qu'il eût mieux valu écrire :
« Le goût de la ruine, dans ce cas, n'est point na-
turel ; il est simplement l'exercice de la puissance
du misérable. »

La locution : et est n'est pas le seul hiatus qu'en-


traîne le mauvais emploi des verbes. Il en est do
pires.
Si l'idée de la Providence se rencontre dans VAu-
gustinus, je ne me rappelle pas que le nom s'y en
rencontre une seule fois.
(BRUNETIÈRE, Bossuet, p. 145.)
Son toit de joli chaume doré était couvert d'une
végétation fleurie et ressemblait à un vaste nid, à
cause des hautes herbes qui s'y entre-croisaient et
des nombreux oiseaux qui y gttaient,
(BANGOR, le Sang bleu, p. 177.)
LES TOURNURES VERBALES 55

On trouve ces malheureux hiatus même chez


les grands écrivains comme Bossuet :
Que vous veniez dans ce temple, la tête levée
orgueilleusement, comme l'idole qui y veut être
adorée.
(Sermon sur les nécessités de la vie, 2e point.)
Temple auguste, sacrés autels, et vous, hostie que
Von y immole...
(Même sermon, 2e point.)

Malgré ces exemples (très rares), si peu puriste


que l'on soit, il faut s'interdire de pareilles caco-
phonies...
Il y a, dans cet ordre d'idées, une expression très
française, dont Brunetière a abusé : c'est l'ablatif
absolu : « N'y ayant rien qui soit meilleur », pour
dire : « Comme il n'y a rien de meilleur. »
On ne s'apercevait pas que, n'y ayant rien entre
deux hommes qui soit plus différent que leur propre
caractère, on a le droit de conclure que...

Cette expression fait l'effet d'un barbarisme ;


elle est pourtant très classique.
Ainsi le mérite des oeuvres est constamment reconnu
par ceux de la Confession d'Augsbourg, comme chose
qui est comprise dans la notion de la récompense,
n'y ayant rien, en effet, de plus naturellement lié
ensemble que le mérite d'un côté...
(BOSSUET, Histoire des variations, 1. VIII, 26.)
En Europe, au contraire, la zone tempérée est très
étendue, quoiqu'elle soit située dans des climats très
différents entre eux, n'y ayant point de rapport entre
les climats d'Espagne et d'Italie et ceux de Norvège
et de Suède.
(MONTESQUIEU, VEsprit des loist
chap. m, 1. XVII.)
56 COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
Évidemment, il eût été préférable de commencer
ces phrases par la conjonction : comme. « Comme
il n'y a r|en de plus naturellement lié... » « Comme
il n'y a point de rapport entre les climats... »,
au lieu de ce malheureux ablatif : « N'y ayant
que... »

Ceci nous conduit à la question des participes


présents. Les participes présents ont été mis à la
mode par l'école réaliste. Edmond de Concourt
n'écrivait qu'avec des participes présents.
Non, le romancier qui a le désir de se survivre
continuera à ne pas se refuser un tour pouvant faire
de la peine aux ombres de MM. Noël et Chapsal, mais
lui paraissant apporter de la vie à sa phrase, conti-
nuera à ne pas rejeter un vocable comblant un trou
parmi les rares mots admis à monter dans les car-
rosses de l'Académie, etc., etc.
(Préface de Chérie.)

a prose des trois quarts de nos romans con-


temporains continue à être encombrée de parti-
cipes présents. On ne se gêne plus. On les entasse
après le verbe final :
Elle s'était effacée, annihilée devant le grand
artiste, sacrifiant ses goûts et ses idées personnelles,
lui épargnant les banalités et les vulgarités de la vie,
ne songeant cm'à lui aplanir la route, devinant ses
moindres désirs, prévoyant ses moindres volontés,
mettant son bonheur en lui seul...

On pourrait continuer ainsi... Il n'y a pas de


raison pour s'arrêter.
On a grand tort de mettre les participes présents
LES PARTICIPES PRESENTS &7

à la queue-Ieu-leu après le verbe principal; mais


il est tout aussi artificiel de les énumérer comme
sujets au commencement d'une phrase.:
Réunissant tout ce qui peut maintenir l'âme au-
dessus des passions méprisables, montrant les objets
de l'ambition humaine comme de petits points que
]l'oeil peut à peine apercevoir dans retendue, familia-
risant l'esprit avec l'ordre, les convenances et la jus-
tesse des rapports, apprenant à la raison à se sou-
mettre à l'inévitable nécessité, tenant nos regards
%vés vers des mondes sans nombre, portant l'ima-
gination jusque dans l'infini et plaçant le génie assez
haut pour contempler le temps, l'espace et l'immen-
sité de la création, l'étude de la nature produit
cette élévation de sentiments, cette force de carac-
tère, etc.
(LAGÉPÈDE, Morceaux choisis.)

Il était temps. On perd patience à attendre lo


sujet.
Emile Zola est un de ceux qui ont le plus abusé
du participe présent.

On aurait dit qu'un immense incendie avait passé


là, semant sur les hauteurs les cendres des forêts,
brûlant les prairies, laissant son éclat et sa chaleur
de fournaise dans les creux...
Il entendait venir le soleil du vol léger d'un oiseau
rasant l'herbe, tirant du silence le jardin entier,
donnant des voix à ce qu'il touchait, lui faisant
sonner aux oreilles la musique des choses et des
êtres...
(La Faute de Vabbé Mouret, p. 32, 227.)

Pour en finir aveo les verbes, mettons les lec-


teurs en garde contre une certaine tournure dont
abusent les orateurs : « Que ne gagneraient-ils pas
58 COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
à faire ceci!... Quel profit ne tireront-ils pas de
pareilles lectures ! Que n'obtiendrez-vous pas avec
de tels moyens !»
Soutenues par l'esprit d'observation, aidés par la
facilité de reconnaître tous les objets, entraînés par
un heureux enchaînement de découvertes, quelle
absence n'abrégerez-vous pas par des travaux impor-
tants I quelles peines ne changeréz-vous pas en plai-
sirs ! de quelles fatigues ne ferez-vous pas naître une
vive jouissance I
(LACÉPÈDE, Morceaux choisis.)

Cette tournure exclamative constitue presque


toute l'éloquence des Oraisons funèbres et des
Sermons de Fléchier : « Avec quelle humilité assis-
tait-il aux mystères sacrés ! Avec quelle docilité
écoutait-il les instructions ! » etc..
On rencontre aussi cette formule dans Bos-
suet.
Au contraire, ma chère soeur, combien se trouva-
t-il allégé ! Quelles chaînes crut-il voir tomber de ses
mains Quel poids de dessus ses épaules I
1

(Sermon pour une postulant


bernardine, 1er point.)
Combien ne se sent-elle pas vivement sollicitée de
s'intéresser pour des enfants !
(2e Sermon sur VAssomption
de la Vierge, 2e point.)

On peut employer cette façon d'écrire, mais il


ne faut pas trop la prodiguer.
Voici, dans toute sa platitude, un curieux
exemple de cette forme interrogative. C'est un
passage du discours prononcé par M. Etienne,
professeur au lycée de Versailles, et justement
L'ABUS DES VEKBES 59

critiqué par Louis Veuillot, qui souligne lui-même


les puérilités de ce mauvais style.
Retourner au moyen âge Quand on entend ces
1

paroles, ne vous semble-t-il pas que tout va changer


de face, qu'une teinte sombre et triste se va répandre
sur tous les objets? Ne semble-t-il pas que nos villes,
où l'on entre nuit et jour, se vont enfermer dans des
remparts? Que nos rues larges et spacieuses, ouvertes
à la confiance publique comme elles le sont à l'air et
au soleil, vont être rétrécies en défilés dangereux, et
coupées aux deux bouts par des chaînes, pour se pré-
server des attaques nocturnes? Ne semble-t-il pas que
ces maisons commodes et bien aérées, où la richesse
et le luxe ne craignent pas de se montrer, se vont
changer en bicoques, en masures noires et pauvres,
où le marchand enrichi cache ses trésors pour ne
tenter pas l'avidité du seigneur et du soldat? Ne
semble-t-il pas que ces villes délicieuses, où le riche
et le puissant viennent chercher le repos, se vont
transformer en châteaux forts ; qu'on va creuser
autour d'elles, et que le maître désormais n'y pourra
vivre, si une garde fidèle ne veille au haut du donjon?...
(Louis VEUILLOT, Mélanges, 2e série, I, p. 259.)

On comprend qu'un pareil style ait indigné


Louis Veuillot.
Il y a une autre inversion qu'on n'a pas le droit
de proscrire, mais dont il faut se servir modéré-
ment. C'est celle-ci : « Importante a été l'émigra-
tion en Angleterre... Funeste fut son influence...
Rares étaient les personnes qui applaudirent...
Magnifiques étaient les présents qu'on lui offrit. »
Rien n'est pédant comme cette locution. On
en arrive à écrire des phrases comme celle-ci ;
Césarée vit des scènes horribles de bouchers, de
noyades et d'héroïques martyres ; et moins héroïques
ne furent pas les confesseurs.
(P. BATIPFOL, la Paix constantinienne, p. 180.)
60 COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
Certains auteurs multiplient les verbes ; d'autres
ont la manie de les supprimer. Il fut un temps où
cette suppression était à la mode. Le verbe est
la vie du style. Sans lui la prose devient fatigante,
et Voltaire a raison d'écrire à l'abbé d'Olivet
(6 janvier 1736) : « Je vous demande en grâce, à
vous et aux vôtres, de ne vous jamais servir de
cette phrase : Nul style, nul goût dans la plupart,
sans y daigner mettre un verbe. Cette licence n'est
pardonnable que dans la rapidité de la passion,
qui ne prend pas garde à la marche naturelle d'une
langue ; mais, dans un discours médité, cet étran-
glement me révplte. Ce sont nos avocats qui ont
-
mis ces phrases à la mode : il faut ies leur laisser,
aussi bien qu'au Journal de Trévoux. »
La Bruyère supprinïiit volontiers le verbe :
Si j'épouse, Hermas, une femme avare, elle ne me
ruinera point ; si une joueuse, elle pourra s'enrichir ;
si une savante, elle saura m'instruire ; si une prude,
elle ne sera point emportée; si une emportée, elle
exercera ma patience ; si une coquette, elle voudra me
plaire ; si une galante, elle le sera peut-être jusqu'à
"m'aimer ; si une dévote, répondez, Hermas, que dois-je
attendre de celle qui veut tromper Dieu, et qui se
trompe elle-même? '
_

La Bruyère paraît aimer ce tour, dit Con-


«
dillac, et en fait usage assez souvent; mais il
feroit encore mieux de supprimer le si, et de dire :
« Si j'épouse, Hermas, une
femme avare, elle ne
« me ruinera pas ; une
joueuse, elle pourra s'en-
« richir ; une savante, elle saura
m'instruire, etc. »
Il existe des verbes ridicules et surannés, qui
ont cependant de la vogue.
On sait l'abus que Zola et l'école réaliste ont
LES TOURNURES VERBALES 6i
fait du verbe mettre. On ne pouvait plus écrire
une description sans y mettre le verbe mettre. Dans
tous les romans de Zola on peut suivre ce mot à la
piste, page par page.
Le plein-air du dehors entrait là brutalement^
mettant à nu la misère du Dieu de ce village.
(La Faute de Vabbë Mouret, p. 12.)
Le grand Christ, resté dans l'ombre, mettait la mort,
l'agonie de sa chair.
(Ibid., p. 16.)
Uiie pierre toute neuve mettait sa découpure ai
milieu...
(Ibid., p. 41.)
Le soleil tapait sur sa nuque, mettant dans l'ombre
sa dure face de paysan.
{Ibid., p. 45.)
La fraîcheur lui mettait aux épaules un cilice salu-
taire.
(Ibid., p. 136.)
Une futaie, au bord de laquelle les grenadiers met-
taient une lisière de touffes.
(Ibid,, p. 284.)
Dix lignes plus loin :
Les feuilles luisantes mettaient la gaieté de leur
claire peinture.
La pluie continuait à mettre aux vitres son ruisspl-
lement do cendre fine.
(Ibid., p. 484.)

Ainsi de suite pages 450, 587, etc.


C'est par centaines qu'on recueillerait, dans la
prose des Goncourt, des phrases comme celles-ci :
Avec une petite ligne de lumière humide au bord
62 COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
de la paupière inférieure et mettant un éclair mouillé
dans le bas de la prunelle...
(La Faustin, p. 174.)
Une figure de petite fille grondée, où la singulière
recommandation du vieil amoureux de l'art drama-
tique mettait une ébauche de rire.
(Ibid., p. 174.)

D'autres verbes sont à la fois ridicules et vul-


gaires. Il faut du courage pour dire : « Cela m'in-
diffère », au lieu de : « Cela m'est indifférent. »
Certains auteurs ne trouvent pas choquant d'em-
ployer le verbe vaincre à l'indicatif : « Je me vainc...
Je me convainc... » ou au participe présent :
« Vainquant son hésitation, la baronne reprit... »
Il y en a qui disent : « Adorner » pour orner; et
« il faut ouvrer pour gagner son pain », au'lieu de
travailler/...
Le verbe inciter est également peu recomman-
dable. On a tort de dire : « Les livres que j'ai lus
sur cette matière m'ont incité à publier cette
étude », au lieu de : « m'ont engagé, m'ont décidé,
m'ont déterminé à publier cette étude. » Ne dites
pas non plus : « Nous nous couchons sur la paille.
Je les incite au calme... Les fugitifs furent incités
à rentrer chez eux » ; mais : « Nous nous couchons
sur la paille. Je les invite au calme, etc. »
On lit dans VÉclair (19 septembre 1914) :
« L'austérité des jours que nous traversons ne
condamne point les libéralités ; elle les a même
incitées depuis un mois. » 11 fallait dire : « L'austé-
rité des jours que nous traversons ne condamne
point les libéralités ; elle les a même inspirées
(provoquées ou encouragées) depuis un mois. »
Le verbe inciter est presque toujours pris en
LES TOURNURES VERBALES ' 63

mauvaise part, tragiquement ou ironiquement :


«
Est-ce le printemps qui m'incite à vous envoyer
des vers » (Jules LEMAITRE, les Co?itemporains,
5e série, p. 166). « Il la prit en grippe le jour même
de la noce. Il faut dire qu'il y fut incité par sa
mère » (Jules LEMAITRE, les Contemporains, 5e série,
p. 239).
Voici une autre expression qu'il est bon de ne
pas prodiguer : « Ce m'est une joie — ce lui est un
plaisir... » — « Ce lui fut un chagrin. »
un devoir agréable d'exprimer ici toute
Ce m'est
ma reconnaissance à M. Gustave Clotz...
(S. MOLINIER, les Maisons sacrées
deDelos, p. 1.)
Ce lui est à la vérité
un sujet d'une douleur enragée.
(BOSSUET, Sermon sur les démons, 2e point.)

Cela rappelle le français enseigné à Londres.


« Est-ce français? Ce l'est... Qui parle? — Je. »
J'ai même lu ceci quelque part :
Il vante la sensualité que c'est d'aimer et de con-
soler ceux qui souffrent.

Et dans un article scientifique :


Il quitte le sol et 8'envole. Il est déjà en état de
ce faire à l'automne précédent.

On écrirait une infinité de remarques sur l'em-


ploi des verbes. Un volume n'y suffirait pas.
CHAPITRE IV
De l'emploi des adjectifs.

L'épithète banale et l'épithète neuve. — Le rajeunisse-


ment des adjectifs. — Les adjectifs de Bcssuet et de
Massillon.

Depuis le romantisme, on a monstrueusement


abusé des épithètes. Les réalistes en ont fait une
consommation effrayante. Adjectifs et participes
qualificatifs encombrent encore la prose contem-
poraine. On s'imagine, en les multipliant, faire
preuve d'originalité, traduire des nuances, créer
du nouveau. Pour une certaine école, l'adjectif
est la marque même du talent; on ne s'aperçoit
pas que l'abus de l'épithète engendre l'orgie ver-
bale.
On raconte que Rano disait à Jules Vallès :
« Mon vieux, je te joue aux dominos douze adjec-
tifs, à choisir par moi dans le dictionnaire, et tu
ne peux plus écrire un article. »
Ce n'est ni l'abondance ni la quantité des épi-
thètes, mais, au contraire, leur force et leur so-
briété qui sont le signe de l'écrivain, et Boileau
avait raison de dire : « Il suffit d'énoncer simple-
ment les choses pour les faire admirer. Le passage
du Rhin dit beaucoup plus que le merveilleux pas-
sage du Rhin. L'épithète de merveilleux en cet
endroit, bien loin d'augmenter l'action, la di-
L'ÉPITHÈTE BANALE 65
minue et sent son déclamateur qui veut grossir
de petites choses (1). »
Joubert dit encore excellemment :
« Dans le style, le substantif est de nature et de
nécessité; l'épithète, de réflexion et d'ornement. Il
y a dans l'emploi de l'un quelque chose de sobre
et de suffisant, et dans l'usage fréquent de l'autre,
de la pompe, de l'ambition et du superflu. La sim-
plicité, même celle qui est ornée, disparaît, si les
épithètes ne sont pas rares et clairsemées. Les
écrivains qui en font abus n'ont rien ou ne
montrent rien qui ne soit vêtu. On ne trouve chez
eux que de l'éclat ; aucune nature ne s'y rencontre
dans sa propre sincérité ; ils teignent tout des cou-
leurs naturelles à leur esprit. »
L'épithète la plus haïssable est Pépithète ba-
nale, l'épithète inexpressive, qui caractérise mal
ou qui ne caractérise pas. Nous ne reviendrons
point sur ce que nous avons dit à propos de Télé-
maque, où l'épithète banale fleurit à chaque page î
Riant bocage..,
Charmante loi*.»
Bonté suprême,..
Riantes prairies...
Innocente bergère...
Douce haleine...
Cruels souvenirs...
Coeurs farouches...
Léger zéphir...
Brise bocagèro...
Radieux visage...
Divine ha inonio...
Innocentes brebis...
Jeunesse folâtre...
Désert affreux...

(1) BOILXAV, Di$ttur$ IUT lé tlyU àt$ ihtcripUont,


«8 GOMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Humble chaumière...
Illustre infortune...
Prisme magique...
Pas chancelants...
Courage indomptable...
Ciel inexorable...
Inconstante renommée...
Charme ingénu-
Grâce enchanteresse...
Gaieté intarissable...
Courage intrépide...
Bras invincible...
Larmes amères..., etc., etc.
On a reproché à Homère la banalité de ses épi-
thètes : « Briséis aux belles joues », « aux beaux
yeux » ; Achille « aux pieds légers ». Boileau fait
remarquer que c'étaient là très souvent des sur-
noms ou des appellations d'habitude.
« Sans doute, dit M. Dauzat, la plupart des
métaphores homériques sont des clichés ; mais il
en est beaucoup qui, au moins au début, attes-
taient un sens pittoresque de l'expression, sur-
tout dans la transposition des couleurs de la mer
aux dieux marins : « Athéné au visage glauque,
Poséidon à la chevelure sombre (1). »
Les classiques ont épuisé toutes les variétés de
l'épithète banale. Les Odes de J.-B. Rousseau en
sont un exemple. L'ode que Racine écrivit dans
sa jeunesse est également un modèle du genre. Il
est bon de la remettre sous les yeux des lecteurs :
Que c'est une chose charmante^
De voir cet étang gracieux
Où, comme en un lit précieux.
L'onde est toujours calme et dormante I

(1) DAUZAT, le Sentiment de la nature et son expression


artistique, p. 181,
L'ËPITHÈTE BANALE 67

Quelles richesses admirables


N'ont point ces nageurs marquetés,
Ces poissons aux dos argentés,
Sur leurs écailles agréables!...
Mon Dieu, que ces plaintes charmantes,
Ces grands prés, si beaux et si verts,
Nous présentent tfappas divers
Parmi leurs richesses brillantes!
Ce doux air, ces vives couleurs,
Le pompeux éclat de ces fleurs
Dont l'herba se colore,
Semble-t-il pas dire à nos yeux
Que le palais de Flore
Se fait voir vraiment en ces lieux?
Mes yeux, pourrai-je bien vous croire?
Suis-je éveillé? vois-je un jardin?
N'est-ce point quelque songe vain
Qui me place en ce lieu de gloire?
Je vois comme de nouveaux cieux...

Je vois cette pomme éclatante,


Ou plutôt ce petit soleil,
Ce doux abricot sans pareil,
Dont la couleur est si charmante..,, eto.
Je vois ce cloître vénérable,
Ces beaux lieux du ciel bien aimés
Qui de cent temples animés
Cachent la richesse adorable..., eto.

Racine était jeune quand il écrivait ces vers;


il lui manquait les conseils de Boileau.
Comparez cette ode aux Messéniennes de Casimir
Delavigne, vous serez frappé par le peu de
pro-
grès qu'a fait l'épithète après deux cents ans :

Au bord du Simoïs les Troyenncs captives


Ensemble rappelaient par des hymnes pieux
68 'GOMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
De leurs félicités les heures fugitives,
Et, le deuil sur le front, les larmes dans les yeux,
Adressaient de leurs voix plaintives
Aux restes d'Uion ces éternels adieux.
(DÉLAVIONS, les Troyennês.)

Dan» un séjour si fécond tn prodiges


Tu ne peux entendre ma voix.
Ces lieux pour t'arrêter épuisent leurs prestiges ;
Du travail la nature a reconnu les lois
En fertilisant ces campagnes ;
Un fleuve obéissant a franchi les montagnes
Pour offrir son tribut au plus fier de nos rois,..
(Messêniennes.)

La banalité de Casimir Delavigne est cepen-


dant supérieure à celle du jeune Racine.
L'ëpithète banale est la caractéristique de Mas-
sillon. L'auteur du Petit Carême ne prenait même
pas le soin de varier ses adjectifs. Nous en avons
déjà donné des exemples :
Joug odieux...
Faibles idoles...
Ineffaçables caractères...
Zèle ardent...
Abord charmant...
Fondement inaltérable...
Secret désespoir...
Monuments superbes...
Campagnes désertes...
Commerce languissant, etc., et«...
Malgré la ferveur de ses admirations classiques,
Brunetière lui-même dénonce dans Massillon « l'em-
ploi sans motif de ces épithètes vagues » : les « ter-
reurs cruelles », les « horreurs secrètes », les « songes
funestus », Jeu « nom ehngrini », dpithôta» «ta natur#
L'ÉPITHÈTE BANALE 5r
« comme on les appelle au collège, parce qu'elles
sont tellement naturelles, qu'elles font pléonasme,
à vrai dire, et que, s'il leur arrive parfois d'aider,
et beaucoup même, à la plénitude et à l'harmon'.e
de la phrase, il ne leur arrive jamais ni d'étendre,
ni de renforcer, ni de préciser, ni de nuancer le sens
d'un mot, »
Faire l'histoire de l'épithète, ce serait faire
l'histoire du style français, depuis les poètes du
seizième siècle, Ronsard, du Bartas, d'Aubigné,
jusqu'à Victor Hugo et au romantisme.
Pendant tout le dix-septième siècle et jusqu'à
la seconde moitié du dix-huitième, l'épithète pit-
toresque est à peu près absente de la littérature
officielle française.
L'épithète banale caractérise non seulement
Fénelon ( Télémaque), les grands écrivains et les
grands orateurs ; mais elle fleurit même dans La
Bruyère, qui se montre pourtant si souvent bon
coloriste :
« Quand vous voyez quelquefois un nombreux
troupeau qui, répandu sur une colline vers le
déclin d'un beau jour, paît tranquillement le thym
et le serpolet, ou qui broute dans une prairie une
herbe menue et tendre, le berger soigneux et attentif
est debout auprès de ses brebis ; il ne les perd pas
de vue, il les suit, il les conduit... Si un loup avide
parait, il lâche son chien, etc. » (On croirait en-
tendre Mme Deshoulières en prose, dit M, Brunob,
qui cite ce passage).
«' Au dix-septième siècle, ajoute M. Brunot, les
meilleurs écrivains en arrivent à se contenter de
l'image banale, usuelle, attendue... Les mots, les
épithètes, figurées ou non, pompeuses et déco-
ratives, mais abstraites, pourraient être catalo-
70 GOMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
guées : grand alterne avec incomparable, et bien-
faits avec vertus, sitôt qu'il s'agit du roi. On ferait
en quelques heures une collection de cent phrases
analogues à celles-ci : « Que, s'il vient de reprendre
« les armes, ce n'est que pour rétablir le repos
« public, que des esprits inquiets et jaloux de sa
« gloire ont troublé par de noirs artifices, par
« des desseins injustes et par des entreprises
« odieuses (1). »
C'est exactement le style de Massillon.
Dans tout le dix-septième siècle, il n'y a qu'un
homme qui a mis un peu d'audace dans ses épi-
tliètes : c'est Bossuet. Encore l'illustre orateur
perd-il sa hardiesse dans ses discours de parade.
« Alors, dit M. Brunot, ses adjectifs ne montrent
plus rien. Ils deviennent abstraits, pompeux, ils
veulent nous imposer une sensation, au lieu de
la faire naître », comme dans l'Oraison funèbre
de Condé : « qu'il embellît cette magnifique et
délicieuse maison, ou bien qu'il munît un camp au
milieu du pays ennemi, et qu'il fortifiât une place,
qu'il marchât avec une armée parmi les périls,
ou qu'il conduisît ses amis dans ces superbes
allées... »
La poésie et la prose française ont eu de la
peine à se débarrasser de Pépithète banale. Il faut
aller jusqu'à J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint-
Pierre pour voir l'adjectif se nuancer et se colorer.
Encore Rousseau, Sainte-Beuve le remarque, em-
ploie-t-il presque toujours l'épithète générale
(verdoyant, frais, limpide, délicieux, ravissant).
« Rousseau, dit M. Mornet (2), ignore tout

(1) Histoire de la langue française, t. IV, p. 563, 564.


(2) Le Sentiment de la nature en France, p. 421, 439;
CHATEAUBRIAND ET L'ADJECTIF 71:

d'abord l'art de l'épithète pittoresque. Il multiplie


les plus vagues de ses épithètes, bois épais, épais
feuillage, épaisse forêt, coteau fleuri, jardin fleuri,
plaine d'eau immense, immenses glaces, immenses
rochers, sans compter les verts et les verdoyants. »
«
Quels sont les substantifs que Rousseau affec-
tionne? dit M. A. Chuquet. Attendrissement,
attrait, délices, émotion, épanchement, extase, féli-
cité, jouissance, regret. Ses verbes de prédilection?
Affecter, amollir, émouvoir, soupirer. Ses épithètes
favorites? Caressant, céleste, charmant, doux, déli-
cieux, expansif, languissant, ravissant, tendre, tou-
chant (1). »
Bernardin de Saint-Pierre et surtout Chateau-
briand restent les vrais rois de l'adjectif. « Aucun
écrivain français, dit M. de Marcellus, n'a possédé
à un aussi haut degré que M. de Chateaubriand
l'art difficile de l'épithète. Il les coordonne en les
multipliant, les frappe toujours d'une pensée ou
d'une image et les soumet aux règles d'une cons-
tante harmonie. « Soignons l'épithète, me disait-il ;
«
elle est aussi fille de l'inspiration. Bien placée
« et à
image, elle illumine la phrase; oiseuse et
«
vulgaire, elle l'alourdit. Le grand style du dix-
«
septième siècle la ménage ; notre école moderne
« la prodigue et
s'y perd (2). »
On ne saurait mieux dire. Les adjectifs sont les
mots les plus riches et les plus nombreux de notre
langue. Ils offrent d'infinies ressources. Ils jouent
le rôle de valeurs et vivifient les autres mots. Les

(1) A. CHUQUET, Rousseau, p. 183.


(2) MARCELLUS, Chateaubriand et son temps, p. 209. —
Pour la part de création pittoresque qui revient à Ber-
nardin, voir notre volume, Comment il faut lire les auteurs
classiques, p. 319-322r ^ ~- •
1t COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE

rapports imprévus engendrent les épithètes neuves.


Par épithèto neuve, ou épithète créée, j'entends
l'adjectif qui prend une physionomie saisissante
quand on l'accouple à un autre mot. « On peut,
dit La Bruyère, hasarder de certaines expressions,
user de termes transposés et qui peignent vive-
ment, et il faut plaindre ceux qui ne sentent pas
le plaisir qu'il y a à s'en servir et à les entendre. »
La Bruyère voyait juste. Les images et le sens
des mots dépendent de leur place dans le disoours.
Le mot : agréable, par exemple, si banalement
employé dans l'ode de Racine citée plus haut,
produit par sa banalité même un joli effet, appli-
qué par Bossuot au fds de Dieu : a Ce fut, mes-
sieurs, un grand spectacle, lorsqu'on vit sur le
Calvaire le fils uniquement agréable se mettre à
la place do ses ennemis » (Panégyrique de saint
Pierre de Nolasque),
Et ailleurs s

Ce martyre merveilleux où chacun s'immole soi-


même, où le persécuteur et le patient sont également
agréables à Dieu.
(Sermon sur Vamour des plaisirs, Ie' point.)
Cette variété qui charme les sens, ces égarements
agréables, où on semble se promener avec liberté.
(Sur Vamour des plaisirs, 1er point.)

On connaît cette expression : « Un ciel téné-


breux. » Appliqué à certains substantifs, cet
adjectif prend un extraordinaire relief.
Jamais un jour calme et serein
Du choc ténébreux dns tempêtes
N'a garanti lo lenduniain.
(Jean RBBOUÎ, VAnge et Vcnfant.)
LE RAJEUNÏSSBMENT DES ADJECTIFS 73
Un corbeau ténébreux escortait mon voyage.
(Jean MORÉAS,)
Le rossignol caché dans son nid ténébreux.
(V. HUGO, Contemplations, la Fête chez Thérèse.)

Bossuet a dit plus originalement encore : « Notre


chair ténébreuse. » Et Victor Hugo : « Notre chair
ténébreuse en rayons se dissoudre » (Claire) et
Goncourt : « Un ciel ténébreusement violacé »
(Zemganno). « Elle continuait à lire, un instant
alarmée par le blanc reflet de son vêtement de
linge dans la glace ténébreuse » (Chérie).
Et Bossuet encore :
On finit par se souvenir qu'il y a des pauvres qui
meurent de faim et de maladie, dans, q-ieique coin
ténébreux..,
(Sermon sur le culte dû à Dieu, 2e point.)

Voilà les valeurs qu'on peut tirer d'un adjectif !


Dans les notes qui accompagnent ses Fragments
de poèmes, André Chénier s'écrie, à propos des
épithètes : « Il faut tâcher d'eu inventer de nou-
velles. »
L'épithète neuve est, en effet, un grand charme
du style. Rappelez-vous celles-ci :
Le pâtre harmonieux qui chante. — (V. HUGO.)
Vieillard harmonieux. — (CHÉNIER.)
Arbres harmonieux. -"-? (LAMARTINE,)
L'harmonieuse haleine. — (HÉRÉDIA.)
Tes flots harmonieux. — (LAMARTINE.)
Les lits murmurants des ruisseaux. (LAMAR-
—>
TINE.)
L'harmonieuse proue enflait le flot amer. —
(LAMARTINE.)
74 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Les sons veloutés du cor, les sons liquides de
l'harmonica. — (CHATEAUBRIAND.)
La mer pousse son flot débile. — (BARRÉS.) -
La face surnaturelle de J.-C. — (BOSSUET.)
Les bois infréquentés. — (CHATEAUBRIAND.)
Tous les tombeaux s'ouvriront à la fois et repro-
duiront la race pâlissante des hommes.
TEAUBRIAND.)
~
(CHA-

La faulx odorante.
Elle reportait sur lui sa haine nombreuse. —
(FLAUBERT.)
Multo milite. — (HORACE.)
Les montagnes mugissantes. — (CHATEAU-
BRIAND.)
La pâle Adriatique. — (MUSSET.)
Collines pluvieuses. — (CHATEAUBRIAND.)
Les courlis annonciateurs de l'automne. '—
(LOTI.)
Les figues fiévreuses de Fréjus. — (MICHELET.)
Mais où s'arrêtera l'homme séditieux? —
(VICTOR HUGO.)
Et lorsque souffle octobre, émondeur de vieux
arbres. — (BAUDELAIRE.)
Les canards sauvages, qui volent le cou tendu,
l'aile sifflante. — (CHATEAUBRIAND.)

Une épithète vaut quelquefois tout un tableau :

De longs nuages noirs (la nuit) arrivent des Alpes


et passent sur Venise, en la couvrant de grands éclairs
silencieux.
(George SAND, Lettres d'un voyageur, p. 75.)
Il fait une nuit singulièrement mélancolique; un
ciel gris; des étoiles faibles et voilées.
(George SAND, Lettres d'un voyageur, p. 175.)
LE RAJEUNISSEMENT DE L'ADJECTIF T5

En parlant des épithètes originales, telles que :


le silence ravi, les ténèbres visibles, de Milton, Cha-
teaubriand remarque avec raison que ces har-
diesses, lorsqu'elles sont bien sauvées, comme les
dissonances en musique, font un effet très brillant ;
mais il faut prendre garde d'en abuser ; quand on
les recherche, elles ne deviennent plus qu'un jeu
de mots puérils, pernicieux à la langue et au
goût (1).
Là, en effet, est le danger, et Chateaubriand,
qui le signale, ne l'a pas évité dans ses Mémoires.

Il ne faut pas seulement bien choisir ses adjec-


tifs ; il faut aussi ne pas les prodiguer.
La place, la fréquence ou la rareté des épithètes
changent une phrase. Brunetière cite ce passage
de Massillon :

Vous ressemblez à un homme qui songe qu'il est


heureux et qui, après le plaisir de cette courte rêverie,
s'éveille au son d'une voix terrible, voit avec surprise
s'évanouir le vain fantôme de félicité qui amusait
ses sens assoupis... et un abîme éternel s'ouvrir, où
des flammes vengeresses vont punir durant l'éter-
nité l'erreur fugitive d'un songe...
(Sermon sur le mauvais riche.)

« Otez les adjectifs et relisez la phrase, dit Bru-


netière. Vous serez étonné que vous no la recon-
naîtrez plus et que le sens pourtant n'aura rien
ou presque rien perdu (2). »

(1 ) Génie du Christianisme, chap. « Du vague des pas*


sions ».
(2) Nouvelles Études de critique, 2e série, p. 83.
76 COMMENT il, Np FAUf PAS EGÏURS
Voici la phrase, m effet, dépouillée de ses épi-
thêtes ;
« Vous ressemble? à un homme qui songe qu'il
est heureux et qui, après le plaisir dé cette rêverie,
s'éveille au son d'une voix terrible, voit aveo sur-
prise s'évanouir le fantôme de félicité qui amusait
ses sens,,, et un abîme s'ouvrir où des flammes
vont punir durant l'éternité l'erreur d'un songe. »
C'est plus nu, mais moins efféminé. Il serait
curieux de refaire cette expérience sur une page
de Gautier ou de Goncourt, deux écrivains qui
ont singulièrement abusé de l'épithète.
La mise en valeur ou le déplacement de l'ad-
jectif est un travail de style auquel se sont livrés
même les plus grands poètes.
« Victor Hugo, dit Georges Barrai, s'abandon-
nait tout entier au feu de la composition, pour
reprendre le travail nécessaire de l'épuration et de
l'élimination. Il me montra à portée du pupitre
élevé, sur lequel il écrivait debout, le dictionnaire
de Bescherelle, une vieille grammaire de Noël et
Chapsal et, chose curieuse et à peine connue, un
exemplaire usé des oeuvres poétiques de l'abbé
Delille, me disant : « Quand une rime et un adjectif
« viennent à me manquer, je n'ai qu'à feuilleter
au hasard la traduction des Géorgiques, et je suis
immédiatement fourni (1). »
Victor Hugo utilisant les vieille» épithète» de
Delille Quelle leçon
1 1

L'auteur de la Légende des siècles travaillait sur-


tout les adjectifs. Paul Glachant, dans ses Papiers
d'autrefois (p. 119), nous a donné à ce sujet quelques

(1) Préface de Georges Barrai aux Pages choisies de


Victor Hugo, par Van HABSILT, p. ix (Fischbachor).
LE RAJEUNISSEMENT DE L'ADJECTIF 11

corrections manuscrites du grand poète. « Entre


toutes les parties du discours, les adjectifs ont été
l'objet de son attention éclairée. Il excelle à
grouper les épithètes, à les graduer, à les heurter
de front, en vertu de la loi des contraste** Celles
qui sont impropres, il les change ; faibles, il les
fortifie ; banales, il les précise. — Sombré (rimant
avec ombre), pensif, noir, mystérieux, inexpri-
mable, s'offrent trop souvent à lui; il emploie
fréquemment ces adjectifs; on peut même dire
qu'il en abuse ; mais ensuite, repassant son oeuvre,
il se fait une raison, et il les biiïe plus fréquemment
encore, pour accueillir des vocables plus signifi-
catifs. Alors mystérieux devient vertigineux (le
Sacre de la femme, Eviradmus) ou religieux (le
Sacre de la femme) ou séraphique. Selon les cas,
sombre est remplacé par grave (Puissance égale
bonté)-, hideux par lugubre (Châtiments, III, 2);
ridicule par monstrueux; rêveur par pensif; brun
par pâle (Châtiments, III, 6; Spectre pâle au blanc
burnous) ; tragique par fatale; sinistre, terrible par
sévère; inouï par surprenant; terrible par féroce
ou hautaine; fauve par sombre; sombre par morne;
étrange par funèbre; terrible par joyeux; calme par
froid; noir par gris; fatale pai* infernale; auguste
par orageux; fier par doux* Gracieux essaim (Orien-
tales, XXIV, les Adieux de l'hôtesse arabe) Bd
change en tournoyant essaim. »
Glachant ajoute que Victor Hugo avait l'habi-
tude de superposer de bas en haut trois ou quatre
épithètes, pour se réserver le loisir de l'élimination :
joyeux, splendide, superbe, auguste (haute, grande)
infortune. Radieux (rayonnant, splendide) avenir.
Il procédait do la même manière pour le» suba
tontifs et les verbes.
78 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Le vieux Charles Perrault avait raison de dire :
« On se sert quelquefois d'épithètes moins bonnes
qu'on voudrait, en attendant qu'on en ait trouvé
de meilleures, comme on se sert d'étais dans un
bâtiment, en attendant qu'on ait ^taillé les co-
lonnes (1). »
Si Massillon est le roi de l'épithète banale, Bos-
suet est le roi de l'épithète neuve. C'est la nou-
veauté de l'épithète ou la nouveauté de son accou-
plement avec certains mots qui rend le style de
Bossuet si fortement original.
Aigre, inexorable, inflexible, armée de reproches
amers, te trouverons-nous toujours, ô vérité persé-
cutante?
{Panégyrique de saint Sulpice.)
Votre liberté ne doit pas être abandonnée à elle-
même ; autrement vous la verriez dégénérer en un
égarement énorme.
{Sermon sur la Purification, 1666.)

Le grand orateur avait mis d'abord : prodigieux,


qu'il a effacé.
Bossuet avait le génie de l'adjectif. On les mois-
sonne à poignées dans son oeuvre :
« La ferveur
inquiète et changeante de ses
désirs...
Cet enragé prince d'Aquitaine...
Pauvre et désastreuse humanité.,.
Le serpent frauduleux...
Les chastes impatiences de l'amour divin...
Les impatiences défaillantes du saint amour...

(1) Charles PERRAULT, « Fragments inédits ». La Quin»


zaine, 15 octobre 1901;
LES ADJECTIFS DE BOSSUET 79

Une douleur tuante et crucifiante...


L'image d'une liberté errante...
Nos joies dissolues...
Une action empressée et tumultueuse..
Nos langueurs mortelles...
Dieu sur le Sinaï : « Cette montagne toute fu-
mante de sa majesté... »
Notre volonté volage et précipitée...
Nos passions tumultueuses...
L'avidité démesurée de nos convoitises...
(Sur la beauté humaine) : Ce corps mortel et
cette boue colorée...
0 douleur si tuante et si accablante...
0 péché régnant ! ô iniquité dominante...
Les molles délices du siècle...
Une passion froide et obscure...
Les mains et les regards de Dieu sont inévi-
tables... »

Il faut voir avec quelle aisance Bossuet varie


et accumule les adjectifs :
Non, elles ne périssent pas, ces grâces rebutées, ces
grâces dédaignées, ces grâces frustrées...
{Sur la ferveur de la pénitence, 2e point.)
Ce peuple, qui était le seul instruit dans la véri-
table religion, était si fort porté à quitter son Dieu,
que ni ses miracles, quoique visibles, ni ses promesses,
quoique très magnifiques, ni ses châtiments, quoique
très rigoureux, n'étaient capables de retenir cette
inclination furieuse.
(1er Sermon sur la Pentecôte, 1er point.)
Les disciples de saint Bernard, si ardents dans leurs
exercices, si exacts dans leurs pénitences, si rigoureux
à eux-mêmes...
(Panégyrique de saint Bernard, 2e point.)
«0 GOMMENT IL NE FAUT PAS ÈCKIRE
L'épithète est à la fois l'ornement et le fléau du
style. Certains écrivains en emploient le moins
possible, comme Swift par exempt au dire de
Taine.
Jamais d'épithètes chez lui ; il laisse sa pensée
«
telle qu'elle est, l'estimant pour elle-même et pour
elle seule, n'ayant besoin ni d'ornements ni de
préparation ni d'allongements, élevé au-dessus des
procédés de métier, des conventions d'école, de la
vanité de rimailleur, des difficultés de l'art, maître
de son sujet et de lui-même (1). »
L'épithète banale non seulement rend le style
banal, mais donne à tous les styles un cachet
commun de médiocrité.
Le roman bien connu de George Sand, Indiana,
s'ouvre par cette phrase : Par une soirée d'au-
<c

tomne, pluvieuse et fraîche, trois personnes rê-


veuses étaient gravement occupées au fond d'un
petit castel de la Brie...» Même début dans le pre-
mier chapitre deB Mystères de Paris (le Tapis
franc, vers la 50e ligne) : « Le 13 décembre 1838, pav
une soirée pluvieuse et froide, un homme d'une
taille athlétique... » Que de vieux romans ont eu
pour début cette « soirée pluvieuse et fraîche... »
Le pire est de répéter l'adjectif, en renversant
la tournure de la phrase.
«
Jules Janin, dit Wey, affecte des renverse-
ments qui allongent un manuscrit à pou de frais,
et il en abuse à tout propos ; souvent il offre des
périodes analogues à celle-ci :
«
Richelieu, ai courtisan parmi les grands, «
« grand parmi les gons de cour ; Richelieu, le plus
« aimable des libertins, le plus libertin dus homme»

(1) TJIHJ», Liutfàtun *«|/*«M<


L'ABUS DES ËPITHÉTES 8t

«
aimables ; le plus audacieux des capitaines, et
«
le premier des capitaines parmi les audacieux
«
soldats de ce fou règne, etc. »

L'épithête a ses partisans et ses détracteurs (1).


«
On sait, dit J.-J. VVeiss, combien la langue
française a horreur des adjectifs. Qu'elle ait tort,
qu'elle ait raison, ce n'est point notre affaire. Il
est certain que trop d'adjectifs déplaisent, mais
il ne l'est pas moins que M. Flaubert, avec ses
habitudes descriptives, jointes à un goût dominant
pour les tons crus et les couleurs purement maté-
rielles, ne saurait se passer de les accumuler.
Ouvrez son livre {Madame Bovary) où il vous
plaira, vous en trouverez la preuve. Je me borne
à citer le portrait de l'abbé Bournisien. « Des
«
taches de graisse et de tabac suivaient sur sa
«
poitrine large la ligne des petits boutons, et elles
«
devenaient plus nombreuses en s'écartant de
« son
rabat, où reposaient les plis abondants de
« sa peau rouge;
elle était semée de macules jaunes,
«
qui disparaissaient dans les poils rudes de sa
«
barbe grisonnante... » Est-ce là peindre? C'est
poser des étiquettes (2). »
Le reproche est peut-être un peu vif, et les épi-
thètes signalées ici par Weiss ne choqueront pas
tout le monde.
Cependant, malgré l'exemple de quelques grands
prosateurs, je crois qu'il faut être, en général,

(1) trouve dans MACRODE (tes Saturnales), une série


On
Je chapitres sur les imitations de Virgile, le travail du
style, les mots inattendus et la recherche des épithetes
neuves.
(2) J.-J. WEISS, Essais sur l'histoire et la, littérature,
p: 120,
88 GOMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
sobre d'adjectifs. Ne les prodiguons pas, et sur-
tout sachons les choisir, si nous voulons que notre
style garde la fermeté, la force, la cohésion, qui
doivent être et seront toujours les premières qua-
lités d'un bon style.
CHAPITRE V

ï*3 la valeur des images.

Les images réalistes. — Les images de Chateaubriand.


Les images forcées.

L'école réaliste Goncourt-Zola a fait une véri-


table orgie d'images. Cet abus continue à gâter
la prose des trois quarts de nos écrivains contem-
porains.
Il faut croire que c'est une chose bien difficile
que de mettre un peu de modération dans les
images. Les grands artistes eux-mêmes, comme
Victor Hugo et Chateaubriand, n'ont pas toujours
fait preuve de très bon goût et sont souvent tom-
bés dans le précieux et le faux.
Ghateaubriand avait une imagination tellement
puissante, qu'elle alla d'abord aux extrêmes.
L'exagération des images marque le début et la
fin de sa carrière.
Il compare dans René le soleil couchant « au
pendule des siècles qui oscille dans un fluide
d'or ». — Atala brode pour Chactas « des mocas-
sins de peau de rat musqué avec du poil de porc-
épic » (le « style tatoué », disait Sainte-Beuve).
Le nez du P. Aubry, dans la première édition
à'Atala, « s'inclinait vers la tombe ». — La lune
est « l'oeil de la nuit enveloppée d'une vapeur
84 COMMENT IL NÉ FAUT PAS ÉCRIRE

comme d'une rétine argentée ». Atala pleure pen-


dant l'orage : « Orage du coeur, est-ce une goutte
de votre pluie? » Un soleil couchant est suspendu
au-dessus d'une montagne, « comme un large bou-
clier d'or ». — La lune, « large et rougie, s'élèv»
au-dessus du Vésuve comme un globe lancé par
le volcan ». Et des pensées comme celles-ci : « Le
sourd travail du sépulcre semble filer dans ces
cercueils les indestructibles réseaux de la mort »
(Génie, liv. II, 4e part. chap. iv, Saint-Denis), etc.
Le même genre d'images compliquées se retrouve
dans Atala et dans les Mémoires. On peut suivre
à travers les six volumes des Mémoires les pre-
mières traces du futur style néologique des Gon-
court, qui avaient fait de cet ouvrage leur livre
de chevet.
Rivarol, dans son Discours sur l'universalité de
la langue française, a dénoncé le travers d'esprit
qui pousse des artistes comme Chateaubriand à
outrer les images. « L'erreur dans les figures et
dans les métaphores annonce, dit-il, de la fausseté
dans l'esprit et un amour de l'exagération qui ne
se corrige pas... L'aiïectation à outrer les figures
et à rétrécir le naturel est un défaut qui perd les
écrivains des nations avancées; ils veulent être
neufs et ne sont que bizarres ; ils tourmentent
leur langue pour que l'expression leur donne la
pensée. »
Quand Chateaubriand découvrait de belles
images, il se plaisait à les répéter. Nous montre-
rons ses procédés plus loin, au chapitre de la Des-
tinée des mots.
Sainte-Beuve cite un curieux exemple de la
façon dont l'auteur à!Atala exploitait l'image.
G'ost une bonne leçon pour tous ceux qui écrivent :
LES IMAGES DE CHATEAUBRIAND 8$

«Se représentant, dans une de ses préfaces de


YEssai sur les Révolutions, comme atteint d'un mal
mortel au moment où il le composa, Chateaubriand
disait : « L'amertume de certaines réflexions n'éton-
« nera plus : un écrivain qui croyait toucher au
« terme de la vie et qui dans le dénuement de son
«
exil n'avait pour table que la pierre de son tom-
« beau, no pouvait guère promener des regards
« riants sur le monde. » L'image est un peu solen-
nelle, je l'ai déjà remarqué, mais elle est éner-
gique, elle se rapporte à une situation vraie; on
peut à la rigueur en être touché et y voir une
expression de détresse. Mais qu'est-ce? Voilà que
je retrouve justement cette même image dans la
sixième des Études historiques; c'est à la fin d'une
page brillante, où l'auteur a précisément appliqué
aux événements de l'histoire ce même procédé
d'assemblage et de groupe un peu forcé que nous
lui avons déjà vu appliquer aux circonstances du
désert et des forêts d'Amérique. Après avoir parle
du grand bouleversement du monde aux quatrième
et cinquième siècles et avoir montré comment les
hommes de ce temps, poètes, rêveurs, rhéteurs,
ambitieux, trouvaient pourtant moyen de mener
leur train de vie à travers cette ruine générale :
« Enfin, ajoute-t-il, il y avait des historiens qui
« fouillaient comme moi les archives du passé au
« milieu des ruines du présent, qui écrivaient les
« annales des anciennes révolutions au bruit des
« révolutions nouvelles ; eux et moi, prenant pour
« table dans l'édifice qui croulait la pierre tombée
« à nos pieds, en attendant celle qui devait écraser
« nos têtes. » Cette dernière image vient bien à la
fin, mais j'y reconnais, à peu de chose près, la
pierre du tombeau, de tout à l'heure ; je vois l'ar-
86 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
tiste, l'écrivain qui se pose pour l'effet, et je me
méfie. Que sera-ce, lorsque, pour la troisième fois,
la même image reparaîtra en tête des Mémoires
d1 outre-tombe : « Les tempêtes ne m'ont laissé sou-
« vent de table pour écrire que l'écueil de mon
« naufrage. » Oh ! pour le coup je reconnais le pro-
cédé, et cette pose funèbre ne me touche plus (1). »
Sainte-Beuve a raison. Chateaubriand ne lais-
sait rien perdre. Il utilisait et répétait ses meilleures
descriptions.
Pour trouver des images, bonnes ou mauvaises,
il suffit d'avoir un peu d'imagination. Tout est
image dans une langue ; tout fait image dans le
style.
« Il est démontré aujourd'hui, par les études
des philologues, dit M. Stapfer, que tous les mots,
même ceux qui paraissent les plus ternes ,et les
plus abstraits, sont originairement des images,
et cela suffit pour leur ôter toute prétention à
l'immatérialité du langage des purs et célestes
esprits. Les termes incolores du dictionnaire, qui
sont les matériaux de nos pensées les plus sublimes,
redeviennent tous et ne sont plus, quand on con-
naît leur histoire, que l'expression naïve, par le
moyen des sons, d'impressions faites d'abord sur
les sens (2). »
Chacun porte donc en soi une source naturelle
d'images. Il faut écarter celles qui sont usées et
rechercher celles qui sont nouvelles.
« Toutes les images vraies et vives, dit Victor
Hugo, deviennent populaires en entrant dans la

(1) SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son groupe, t. I,


p. 216.
(2) Les Réputations littéraires, 2° série, p. 251.
LES IMAGES REALISTES «7
circulation universelle. Ainsi courir centre â terre,
être enflammé de colère, rire à ventre déboutonné,
tirer à boulet rouge (médire), être à couteaux tirés,
prendre ses jambes â son cou, etc., autant d'admi-
rables métaphores autrefois, autant de lieux com-
muns aujourd'hui... Ruisselant de pierreries, cette
métaphore que j'ai mise dans les Orientales a été
immédiatement adoptée. Aujourd'hui elle fait
partie du style courant et banal à tel point, que
je suis tenté de l'effacer des Orientales. Je me rap-
pelle l'effet qu'elle fit sur les peintres. Louis Bou-
langer, à qui je lus Lazzara, en fit sur-le-champ
un tableau (1). »
Il en est des expressions frappantes, dit Scho-
penhauer, des phrases originales et des tournures
heureuses, « comme des vêtements quand ils sont
neufs ; ils brillent et font beaucoup d'effet. Mais
bientôt chacun y passe la main, ce qui en peu de
temps les use et les ternit, de sorte qu'à la fin ils
n'ont plus aucun prestige » (2).
Les plus belles images sont toujours des sensa-
tions vraies. En disant : «Sur le rivage, la mer à
belles ondes venait se rompre » (Mireille), Mistral
donne la sensation exacte du ressac tranquille des
flots, par une belle journée.
« Uro barre d'or se forma à l'Orient », pour
indiquer I aurore (Chateaubriand), est également
une sensation vraie.
L'image de Victor Hugo : « Cette faucille d'or
dans le champ des étoiles », est encore une sensa-
tion réelle.

(1) Victor HUGO, Post-seriptum de ma vie, p. 56, 57.


(2) SCHOPBNHATTER,Écrivains et Style, p. 54. Traduction
Dietrich.
8S COMMENT IL NE FA JT PAS ÉCRIRE
Comparer la lune « à un grand morceau de glace
plein d'une lumière immobile » (Flaubert), c'est
rendre exactement ce qu'on voit.
Les images sont les joyaux du style. « Moïse,
Homère, Platon, Virgile, Horace, dit La Bruyère,
ne sont au-dessus des autres écrivains que par
leurs expressions et leurs images. »
Voici une belle image de Chateaubriand :
« J'allais me promener hors du village. L'air
devint transparent à la crête des monts ; leur den-
telure se traçait avec une pureté extraordinaire
sur le ciel, tandis qu'une grande nuit sortait peu
à peu du pied de ces monts et s'élevait vers leur
cime. »
Voyez comment Chateaubriand (qu'il faut tou-
jours citer) nous dit qu'il est resté jeune :
« Inutilement je vieillis; l'énergie de ma nature
s'est resserrée au fond de mon coeur ; les ans n'ont
réussi qu'à chasser ma jeunesse extérieure et à la
faire rentrer dans mon sein » (Mémoires, Byron
au. Lido).
Il a écrit quelque chose d'approchant sur sa
soeur Lucilê : « Ja l'ai souvent vue, un bras jeté
sur sa tête> rêver immobile et inanimée ; retirée
vers son coeur, sa vie cessait de paraître au dehors. »
L'oeuvre de Chateaubriand est une source in-
finie d'images :
Le ciel de Germanie, sans lumière, qui semble Vou9
écraser sous sa coûte abaissée...
Le désert qui déroule ses solitudes' démesurées...
Le ciel noyé de la Scandinavie...
Lorsque tout les favorise, le secret des bois, l'ab-
sence des hommes et la fidélité des ombres...
Tacite peint d'un mot Rome muette sous la tyrannie:
Roma vasta silentio»
La petite lampe d'argent du sanctuaire, dont la
LES IMAGES FORCÉES 89

flamme blanche se répétait dans les marbres polis du


pavé, comme une étoile dans une eau immobile...
(George SAND, Histoire de ma vie, 1 voi.
Abrégé Caielte, p. 249.)

Le défaut ordinaire des comparaisons et des


images, c'est leur manque de logique. Théophile
Gautier se vantait de faire des métaphores qui se
suivent... Il ne faut pas pourtant qu'elles se suivent
trop ; il no faut pas non plus qu'elles ne se suivent
pas.
« Nous avons lu dans un nouveau journal, dit
ironiquement Mme de Girardin, la phrase sui-
vante : « Rossini a épuisé la source des lauriers,
« C'est ce qui fait que nous ne pouvons pas en
a vouloir au nouveau compositeur, s'il n'a pas pu
« en trouver quelques-uns à cueillir. » La phrase
n'est certainement pas élégante, mais l'image est
si nouvelle ! Comment n'en être pas frappé ! La
source des lauriers ! Quelle admirable expression !
Comme elle vous donne tout de suite le droit de
dire : les racines des larmes. »
Lebrun^Pindare a trouvé mieux, à propos de la
potite nièce du grand Corneille :
Et d'un astre d'airain l'inflexible vengeance,
Lui versant l'indigence,
Trempa ses jours amers dans l'urne des malheurs...

« L'inflexible vengeance d'un astre d'airain qui


Verse l'indigence et qui trempe les jours amers de
Mlle Corneille dans l'urne des malheurs !» « Si ce
n'est pas du beau, c'est au moins du neuf », dit
Fréron.
Il y a des écrivains qui, pour trouver une image,
inventeraient la physiologie et la botanique. A
Oi> COMMENT IL NK FAUT PAS ÉCRIRE

propos des comédies de Molière, un auteur compare


Agnès « ...à cette fleur exotique qui se développe
en un moment, et qu'un jardinier malavisé a
mise sous cloche. Un beau jour, la fleur fait
éclater la prison de verre sous les yeux de son
gardien ».
« Par malheur, dit Weil, cette fleur indisciplinée
n'existe pas ; aucune fleur ne se développe en un
moment, et ne brise d'un coup de sa tige des
cloches de verre. Le jardinier malavisé est une
autre fiction non moins absurde. »
Boileau a parlé lui-même d'un feu qui n'a ni
sens ni lecture et qui s'éteint à chaque pas :
Et son feu, dépourvu de sens et de lecture,
S'éteint à chaque pas, faute de nourriture.
Nous avons lu dans un journal :
f
« Je veux que les bourses les plus modestes
puissent applaudir le Misanthrope. »
Mais voici le comble :
Si ceux qui ont écrit contre lui avaient eu son
galon et en même temps l'honneur et les charges,
à coup sûr leur plume aurait changé de direction et,
au lieu de distiller du fiel, elle aurait applaudi des
deux mains.
(DUTREUIL DE RHINS, la Bohème militaire^
préface, p. 11.)

Weil cite dans ce genre une incroyable phrase


de Voltaire {Zadig) :
« Cette image vrain semblait anéantir ses mal-
heurs, en lui retraçant le néant de son être, et
celui de Babylone. !»
« Une image
rC anéantit rien ; une image ne
retrace pas, ou n'anéantit pas en retraçant; enfin,
LES IMAGES FORCEES 91

on lit- retrace pas le néant, parce que le néant n'a


aucune forme. »
On remplirait des volumes avec les images
bizarres. Victor Hugo compare la lune au « hausse-
col d'un capitaine » ; la mort « noir verrou de la
porte humaine » ; « la toux lugubre des volcans... »
— « un vieil antre ennuyé baillait au fond des
bois... », etc., etc.
L'abbé Morellet critiquait la phrase de Chactas :
«
Orages du coeur, est-ce une goutte de votre
pluie... » Cinquante ans plus tard Lamartine écri-
vait : « Les larmes sont l'égouttement de la pitié
par l'éponge du coeur. »
Il y a des images et des métaphores dont on fait
étalage et qui ne signifient pas grand'chose, comme
la fameuse expression : « Se nourrir de la sueur du
peuple », à propos de laquelle Maxime du Camp
raconte une jolie anecdote :
« Un soir que l'on venait de démontrer, pour
la centième fois peut-être, que la bourgeoisie se
nourrit exclusivement de la sueur du peuple, un
jeune homme, devenu depuis légitimement cé-
lèbre par des pièces de théâtre éblouissantes d'es-
prit, demanda la parole, l'obtint, monta à la tri-
bune et dit : « Citoyens, j'appartiens, par le hasard
« de ma
naissance, dont je suis innocent, à cette
« caste
honnie que l'on ne saurait trop maudire.
« Je pense cependant qu'il y a une certaine exa-

ct
gération à croire qu'elle boit par prédilection et
o avec plaisir
la sueur de nos frères du proléta-
« riat. Permettez-moi de vous citer un exemple
« personnel qui rectifiera, j'espère, votre opinion,
« car si vous aimez la
justice, ô citoyens, vous ne
« chérissez pas moins
la vérité. J'habite un appar-
« tement situé au quatrième étage et dernière-
!*3 COMMKNT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE

« ment je fis venir du bois. Le vertueux citoyen


« qui, moyennant salaire débattu, daigna gravii
« mon escalier pour apporter les bûches jusque
« chez moi, avait très chaud, et la sueur inondait
« ses traits animés d'une résolution virile ; tran-
« chons le mot, il était en nage. Eh bien j'en ai
!

« goûté et je dois avouer que c'est d'un goût


« détestable. » (MAXIME DU CAMP, Souvenirs
de 1848, p. 125).
Nous ne recommanderons à personne ce moyen
de contrôler la vérité d'une image. Un peu de
goût littéraire suffit à éviter les métaphores trop
violentes. Tout ce que nous pourrions ajouter sur
cet intéressant sujet se trouve contenu dans nos
précédents ouvrages.
CHAPITRE VI
Les ravagea du régime indirect (1),

rôlo du régime direct. — Les abus du régime indirect;


Le
— Le style de Brunetière. — Zola et Concourt. — La
manie du régime indirect. — Les de et les dont.

Une chose vous frappe, quand on lit les bons


écrivains du dix-neuvième ou du vingtième siècles,
Chateaubriand, Anatole France ou Renan, c'est
la structure droite et naturelle de leurs phrases.
Lorsqu'on y regarde de près, on s'aperçoit que
cette netteté sans effort est due surtout à l'ab-
sence des de et des à, c'est-à-dire à l'absence du
régime indirect,
L'aisance de la phrase ne s'obtient que par
l'emploi du régime direct. Le régime indirect est
la pierre d'achoppement de l'art d'écrire. Toutes
les fois qu'un style est obscur, raboteux, enche-
vêtré, vous pouvez être assuré que c'est le régime
indirect qui en est çauso.
Le régime indirect vient si facilement BOUS la
plume, que les meilleurs écrivains n'arrivent pas
toujours à s'en défaire.

(1) J'entends par régime indirect non seulement celui


qui est régi par certains verbes, mais les tournures et géni-
tifs formés par les de ou les à.
ïi COMMENT IL NE FAUT PAS 1ÎCRIRE
Cependant et tandis que les bleus de Bretagne
témoignaient ainsi de la solidité de leur fanatisme
et, si j'ose le dire, de {'induration de leur haine...
(BRUNETIÈRE, Cinq lettres sur Renan, p. 10.)

Il fallait supprimer le : de, et dire : « Tandis que


les bleus de Bretagne témoignaient ainsi la soli-
dité de leur fanatisme et l'induration de leur
haine. »
Je le disais encore l'autre jour, et ce n'était pas
pour la première fois, si quelqu'un en notre langue
nous a rendu la sensation de cette abondance facile,
de cette suprême aisance, de celte élégance familière
et pourtant soutenue, de cette grâce enveloppante et
souple, de ce charme insinuant et quelquefois pervers,
de cette ironie transcendante qui furent, dit-on, les
qualités ou quelques-unes des qualités du style de
Platon, c'est Renan ; et je n'en sache pas un autre
dont on le pourrait dire.
(BRUNETIÈRE, Cinq lettres sur Renan, p. 12.)

On voit quelle énumération de de entraîne cette


expression : « nous a rendu la sensation de. »
Il n'y avait qu'à écrire tout droit : « Si quelqu'un
en notre langue nous a rendu cette abondance
facile, cette suprême aisance, cette élégance fami-
lière et pourtant soutenue, cette grâce envelop-
pante et souple, ce charme insinuant, etc. »
Entendons-nous bien : nous ne proscrivons du
style ni les de, ni les génitifs, ni les régimes indi-
rects. Il est impossible de s'en passer, et l'on ne
saurait blâmer des phrases comme celles-ci :
C'est faire état de la simplicité chrétienne et de
l'esprit de la croix de Jésus-Christ.
(BOSSUET, Sermon sur les fruits d'une visite.)
LE RÔLE DU RÉGIME INDIRECT 9S

Il l'a vaincue, en effet, lorsque crucifié sur le Cal-


vaire, il a couvert, pour ainsi dire, la face du monde
de toute l'horreur de sa croix, de toute l'ignominie
de son supplice.
(Panégyrique de saint Sulpice.)
Il est bien ridicule de se scandalise de la bassesse
de Jésus-Christ.
(PASCAL, Pensées, chap. xix, 1.)

Ce que nous blâmons, ce que nous dénonçons,


c'est Vabus de cette tournure. On finit, si l'on n'y
prend garde, par écrire des phrases de ce genre :
« Il n'est pas possible de ne pas tenir compte de
la dureté de ce caractère de soldat », au lieu do :
« Il n'est pas possible de compter pour rien la
dureté de ce caractère de soldat. » Ou encore :
« On a
le devoir de se souvenir de l'importance de
la signification de cette oeuvre de poète », au lieu
de : « On a le devoir de se rappeler l'importance
et la signification de cette oeuvre poétique. » Ou
encore : « Je suis convaincu de la sincérité de la
déclaration d'un tel homme » pour : « Je suis con-
vaincu que la déclaration d'un tel homme est sin-
cère » ou : « qu'un tel homme est sincère dans sa
déclaration. »
Il n'y a rien de si afïli eanv que les consolations
tirées de la nécessité du mal, de l'inutilité des remèdes,
de la fatalité du destin, de Tordre de la Providence et
du malheur de la condition humaine.
(MONTESQUIEU, Lettres persane-;,
lettre XXXIII.)

Ces phrases malheureuses se rencontrent chez


les meilleurs écrivains. Ils eussent mieux fait de
les corriger.
93 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Voltaire, à son tour, aurait pu choisir une autre
tournure que celle-ci :
On ne peut douter de la vérité de l'authenticité
de ce rituel des Barbares.
(Essai sur les moeurs. Intrpd. L'Inde.)
Il était facile d'écrire :
« On ne peut mettre en
doute la vérité et l'au-
thenticité de ce rituel des barbares. »
N'imitons pas cependant l'exagération de Flau-
bert, qui déclarait que sa vie avait été empoi-
sonnée par le remords « d'avoir accolé dans
Madame Bovary deux génitifs l'un sur l'autre :
« une couronne de fleurs d'orangers. »
C'est pousser un peu loin le purisme.
L'abus du régime indirect est le grand défaut
du style contemporain. On lit couramment dans
les discours publics des phrases de ce genre :
La conviction que vous aurez su inspirer à vos
i
lecteurs de la rectitude et de la droiture de votre
jugement et de vos recherches, en même temps que
de la loyauté de vos critiques envers vos adversaires...

Cela peut passer une fois ou deux ; mais c'est


tomber dans le mauvais style que d'en faire une
habitude.
M. Champfleury, dit AJbéric Second, publie une
gazette qu'il intitule : la Gazette de Champfleury. On
regrette généralement que le premier numéro ne soit
pas écrit en français. On rencontre par-ci par-là des
phrases de ce calibre : « Il y a de certaines personnes
dont l'origine de la fortune est inexplicable. » Ce qui
est inexplicable, c'est la construction grammaticale
de cet aphorisme à la Joseph Prudhomme.
(Albéric SECOND, la Comédie parisienne^ :

1er numéro, 7 décembre 1856.)


LUS ABUS DU RÉGIME INDIRECT 97

A force de prodiguer les de, oh arrive à être


inintelligible :
De la part de la fraction de l'Assemblée, dont l'hos-
tilité contre les propensions du président de la Répu-
blique donnait créance à des appréciations inquié-
tantes au dehors, c'a été une idée de polémiqué
rétrospective, d'avancer qu'en mettant toutes les
chances du côté dé la république définitive, par cela
même qu'il proposa de la constituer, le gouvernement
présidentiel fit exactement le jeu de notre ennemi.
(DONNIOL, la Libération du territoire, p. 292.)

Les constructions par les de obscurcissent tou-


jours le sens des phrases.
Quant aux différences qui distinguent du récit
transmis par Paul à ses Galates, de la controverse
de Jérusalem, la narration de notre livre, elles s'éclair-
cissent fort bien.
(Pierre BONNET, Après la fièvre, p. 242.)

On se demande s'il s'agit de différences entre le


récit transmis par Paul et la controverse de Jéru-
salem, alors que la suppression de la préposition
eût rétabli le vrai sens :
Quant aux différences qui existent entre la narra-
tion de notre livre et le récit de la controverse de
Jérusalem, transmis par Paul à ses Galates, elles
s'éclaircissent fort bien.
Les noms de Taine et Auguste Comte sont là pour
persuader nos dilettantes d'hier de la distinction de
leur attitude, de la profondeur de leur savoir ou de la
dextérité de leur dialectique.
(PÀKODI, Traditionalisme et démocratie, p. 181.)
98 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Les régimes indirects, les de, des, du, etc., pro-
viennent presque toujours d'un défaut de surveil-
lance :
Eten même temps on s'en veut d'avance de la
}>latitude inévitable de toute nécrologie, de la bana-
ité de l'éloge, du froid de la notice et du jugement.
(BOUTHMY, Taine, Schérer et Laboulaye, p. 2.)

Un verbe direct eût supprimé la moitié de ces


fâcheuses prépositions :
En même temps on se reproche d'avance la plati-
tude inévitable de toute nécrologie, la banalité de
l'éloge, le froid de la notice et du jugement.

Ces verbes à régime détourné sont malheureu-


sement toujours ceux qui se présentent les pre
miers sous la plume.
M. de La Fayette descendit de la tribune, au milieu
d'une émotion générale, émotion qui n'était pas celle
de la divergence des opinions, mais de leur unani-
mité.
(THIERS, Consulat et VEmpire, Livre LXI.)

Au lieu de :
M. de La Fayette quitta la tribune, au milieu de
l'émotion générale, émotion produite non pas par la
divergence des opinions, mais par leur unanimité.

Brunetière fut un maniaque du régime indirect.


11 n'écrivait que par détours, par escaliers, avec
les de, des, du, etc.
Brunetière ne dit pas : « On ne saurait mettre
en doute l'influence de Balzac sur Georges Sand. »
Il dit : « On ne saurait douter de l'influence de
LE STYLE DE BRUNETIÈRE 99

Balzac sur la dernière manière de George Sand »


(Balzac, p. 267).
11 ne dit pas : « Avait-il critiqué le génie de

Platon, l'art incomparable de son dialogue, l'ex-


quise beauté de son style? »
Il dit : « Est-ce qu'il avait mal parlé du génie
de Platon, de l'art incomparable de son dialogue
et de l'exquise beauté de son style? »
Il ne dit pas : « Ses opinions ne sont pas sans
quelque justesse ni sans quelque profondeur » ou
«
avaient quelque justesse, quelque profondeur ».
Il dit : « Ses opinions ne sont dénuées ni de
quelque justesse, ni même, et en dépit de la manière
dont il les a formées, c'est-à-dire sans grande
étude, de quelque réflexion ni de quelque profon-
deur (Balzac, p. 205).
»
Il ne dit pa3 : « Le prestige de la victoire lui était
nécessaire pour se maintenir sur le trône, et j'ose-
rais dire que ce fut une des raisons de ses guerres
perpétuelles. »
Il dit : « Si j'osais dire que l'une des raisons de
ses guerres perpétuelles est dans le besoin qu'il
avait du prestige de la victoire pour se maintenir
sur le trône » (Balzac, p. 107).
Il ne dit pas : « Pour nous, outre l'intérêt propre
de l'intrigue et l'originalité de quelques carac*
tères... »
Il dit : « Pour nous, indépendamment de l'in-
térêt propre de l'intrigue et de l'originalité de
quelques caractères... ».
Et ainsi tout le temps. Jamais une tournure
roite ; toujours le détour et le contour.
Il y a deux écrivains qui ont peut-être poussé
lus loin que Brunetière cet amour du régime indi-
ect : ce sont les Concourt. Brunetière disloque
lOft COMMENT IL NK FAUT PAS ÉCRIRE
la prose sans le savoir ; les Gpncourt la bistouïnent
pour obtenir des effets de style.
La peinture de ses défaillances, de ce travail dt
l'envie, de ses exagérations poétiques, de cccte sèche*
resse de coeur, de ce lyrisme aposté, de ses élans calj
culés, de ce despotisme d'égoïsme, de cette inquié-
tude de cerveau, de cette paresse de résolution et
rf'oeuvré, de ces expansions épistolaires qui prenaient
Ourliac à ses réveils d'orgie, de cette vanité sans
entrailles, de cette intuition un peu obtuse du senti-
ment de l'honneur en l'attente du frein religieux,
toutes ces maladies de l'esprit analysées à la loupe et
rapportées impartialement, donnent à Suzanne l'in-
térêt d'une dissection sur vif.
[Journal des Goncotirt, « Sui une
1

nouvelle d'Ourliac ».)


Un simple verbe direct eût supprimé tous ces de.
Il n'était pas difficile d'écrire ceci, ou quelque
chose d'approchant :
,

La complaisance avec laquelle il' avait peint (ou


3u'il avait mise à peindre) ses défaillances, ce travail
e l'envie, ses exagérations poétiques, cette sécheresse
de coeur, ce lyrisme aposté, ses élans calculés, ce des-
potisme d'égoïsme, cette inquiétude de cerveau, Cette
paresse de résolution et d'oeuvre, ces expansions
épistolaires..., etc.
Emile Zola cultivait, lui aussi, avec fureur les
génitifs et les de.
Il n'écrit pas :
Il n'avait plus maintenant pour 8e distraire la clarté
crue des fenêtres, les gaietés du matin entrant avec le
soleil, la vie du dehors, les moineaux et les branches
envahissant la nef par les carreaux.
Il écrit, avec les de et les des ;
Il n'avait plus maintenant la distraction de h
clarté des fenêtreB, des gaietés dit matin entrant avec
ZOLA ET CONCOURT 101

la vie du dehors, des moineaux et des


le soleil, ,de
branches envahissant la nef par les carreaux.
(La Faute de Vabbê Mouret, p. 135.)

Zola ne dit pas :


Longtemps même il n'avait pas soupçonné (ou il
n'avait pas remarqué) les péchés qui l'entouraient,
les ailes de poulets et les gâteaux introduits en con-
trebande pendant le Carême, les lettres coupables
apportées par les servantes, les conversations abomi-
nables tenues à voix basse...

Il écrit ;
Longtemps même il ne s'était pas douté de tous les
péchés qui l'entouraient, des ailes de poulets ou 'des
gâteaux introduits en contrebande pendant le Carême,
des lettres coupables apportées par les servantes, des
conversations abominables tenues à voix basse...
(La Faute de Vabbê Mouret, p, 165.)

L'abus du régime indirect est d'autant plus


impardonnable, qu'on peut presque toujours rem-
placer le verbe indirect par un verbe direct.
Relisez attentivement la page que vous avez
écrite. Essayez ensuite de changer les verbes :
vous verrez que les synonymes viendront tout
seuls.
AU LIEU DE ON DOIT ÉCRIRE
Il profita de la faiblesse Il mit à profit la faiblesse
de son caractère et de son de son caractère et de son
courage... courage...
Il se moquait des me- Il bravait (ou il raillait)
naces de l'ennemi... les menaces de son ennemi.
11 se méfiait des avances Il suspectait los avances
de l'adversaire. de l'adversaire... Les avances
de l'adversaire le rendaient
méfiant...
102 COMMKNT IL NK PAOT PAS ÉCRIRE
AU LIEU DE ON DOIT ÉCRIRE
H se repentit de cette Il regretta cette démar
démarche. che.
Il se souvint de... Il se rappela...
Le nombre de ces ex- -Le nombre de ces ex>
voto témoigne de la piété voto atteste (nu prouve) U
des fidèles. piété des fidèles.
Il fut obligé de convenir Il fut obligé de recon
de la vérité de son obser- naître la vérité de son ob
vation. servation.
Il faut se rendre compte Il faut bien comprends
des multiples causes de ce quelles ont été les multiple!
soulèvement de toute une causes de ce soulèvement
région... de toute une région.
Je ne réponds pas de la Je ne garantis pas la vé
vérité de son assertion. rite de son assertion.
Persuadé de la sincérité Persuadé que la déclara
de la déclaration du com- tion du commandant de 1Î
mandant de la place... place était sincère...
Dans les oeuvres pure- Dans les oeuvres pure
ment littéraires, on est en- ment littéraires, Ton est en
core plus affligé de ces .dures core plus . affligé par ce;
libertés, de ces lourdes inno- dures libertés, ces lourde!
vations, de ces analogies innovations, ces analogie:
"brisées,-ùe ces expressions brisées, ces expressions ma
mal connues... connues.,.
Philarète CnASLEs,
Mémoires, t. II, p. 61.)
Qu'on ne nous fasse pas dire ce que nous n<
disons pas. Nous ne proscrivons, en principe, au
cune des tournures contenues dans la colonne d(
gauche. Nous pensons seulement qu'il faut er
faire un usage très modéré, et qu'il vaut mieux
le plus souvent, les remplacer par les tournures d(
la colonne de droite.
Il y a des énumérations au génitif qu'il es1
impossible d'arranger d'une manière à peu près
satisfaisante. D'autres fois, ce sont des phrases
entières qu'il faudrait refaire.
LA MANIE DU RÉGIME INDIRECT 103

En voici une de Vigny :


Il est dit que jamais je ne verrai une assemblée
d'hommes quelconque sans me sentir battre le coeur,
à la vue de l'assurance de leur médiocrité, de la suffi-
sance et de la puérilité de leurs décisions, de l'aveu-
glement complet de leur conduite.
(Journal d'un poète, p. 54.)

Au lieu de : « à la vue de l'assurance de... et de


la suffisance de », Vigny n'avait qu'à dire : « En
voyant l'assurance de leur médiocrité, la suffi-
sance et la puérilité de leurs décisions..., etc. » Mais
il y avait alors répétition de vue et de voir.
Il s'aperçut, en contemplant Eugénie, de l'exquise
harmonie des traits de ce pur visage, de son innocente
attitude, de la clarté magique de ces yeux, où scintil-
laient de jeunes pensées d amour.
(BALZAC, Eugénie Grandet.)

Ici encore un simple changement eût rétabli le


régime direct :
Il découvrit (il remarqua), en contemplant Eugénie,
l'exquise harmonie de ce pur visage, son innocente
attitude, la clarté magique de ces yeux, etc.
Il est impossible, par exemple, de n'être pas cho-
qué par la multiplicité des de dans cette phrase :
Le fait d'avoir doté la petite nièce de Corneille,
presque autant que la défense opiniâtre des Galas,
a toujours plaidé en faveur de la générosité et de la
bonté de coeur de Voltaire, auprès de ceux qui détes-
taient le plus les doctrines du philosophe.

Personne ne niera que l'auteur avait tout à


gagner à remplacer : « plaider en faveur de... »
104 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE

par un verbe à régime direct, qui eût donné


ceci :

Le fait d'avoir doté la petite nièce de Corneille,


presque autant que la défense opiniâtre des Calas,
montrent chez Voltaire une générosité et une bonté
de coeur que les pires adversaires de ses doctrines
sont obligés de reconnaître.

Bossuet avait écrit : « Nous supplions Votre


Majesté de ne se lasser jamais de. » Il s'est repris
et a corrigé sur le manuscrit : « Nous supplions
Votre Majesté qu'elle ne se lasse jamais de... «Voilà
une bonne correction.
Surtout ne commencez pas vos phrases par un
de ou par un des. C'est s'embarquer dans un dédale
dont on ne sort plus.
.

De l'abondance des vocables, des tournures, des


constructions que* son style, par ailleurs, possède en
commun avec celui des Épîlres, n'est-il pas permis
d'inférer qu'une pareille" ressemblance de tendances
et de doctrine provient d'autre chose que de simples
affinités?
(Pierre BONNET, Après la fièvre, p. 240.)

Il suffisait d'un peu de réflexion pour écrire :


« L'abondance des vocables, les tournures, les
constructions que son style possède en commun
avec celui des JËpîlres permettent de supposer
qu'une pareille ressemblance..., etc. »
De l'entretien jaloux des souvenirs historiques, de
l'attachement vivaco aux coutumes des ancêtres, de
la tenace fidélité aux vieux patois s'exhale le senti-
ment d'une véritable communauté de vie»
(Pierre BONNET, Après la fièvre, p. 33.)
LES DE ET LES DES 105
Il fallait dire :

L'entretien jaloux des souvenirs historiques, l'atta^


chôment vivace aux coutumes des ancêtres, la tenace
fidélité aux vieux patois dégagent (ou donnent) le
sentiment (ou l'impression) d'une véritable commu-
nauté de vie.

Le régime indirect sévit terriblement dans le


roman et le journalisme.
M. Hubert Jacques a passé dix ans au, Maroc,
vivant avec les soldats et partageant leurs périls.
On comprend qu'il n'ait pas toujours eu le loisir
de corriger sa prose. Cela ne l'a pas empêché
d'écrire une oeuvre vivante, que nous avons été
heureux de signaler nous-môme au public. M. Hu-
bert Jacques fait précéder son livre d'une préface
où il emploie imprudemment Je régime indirect.
L'exemple est curieux.
Vous souvient-il de notre première rencontre, un
soir, il y a une dizaine d'années, sous les grands
arbres du cercle militaire de Bel-Abbês, pendant quo
lesinstruments de l'orchestre du 1er étranger vibraient
harmonieusement sous la main de ces artistes inconnus,
dont l'âme mystérieuse semblait s'échapper au tra-
vers de la voûte frémissante des sombres platanes?
De ces chevauchées harassantes dans la chaouïa insou-
mise, au cours de ces. chaudes journées de combat,
où vous me révéliez les exploits légendaires de vos
çhers légionnaires? De ces délicieuses causeries sous
la tente, à l'heure du calme reposant du soir, au
milieu de ces champs infinis de marguerites géantes,
qui paraient le lendemain d'un éclatant linceul
d'étoiles fleuries la gloire de nos morts. De ces nuits
d'angoisses et d'épouvante où, dans la tourmente
de la ville criminelle ivre de carnage et d'horreur, on
vous apportait à chaque instant, dans cette petite
(aile des entrées d* l'hôpital ouvert dont vous aviez
fait le contre de la rédistance et votre quartier général,
106 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
l'annonce d'un danger plus grand ou d'un massacre
nouveau? De ces soirs de rêve et d'enchantement
sur les terrasses embaumées de jasmins, d'orangers
et de roses de cette même ville de Fez, maintenant
domptée par vous...
{L'Allemagne et la légion, préface,
par Hubert JACQUES.)
Remplacez, dès le début, Vous souvient-il par
« Vous rappelez-vous », tout s'aplanit, tout devient
harmonieux :

Vous rappelez-vous notre première rencontre, un


soir, il y a une dizaine d'années... ces. chevauchées
harassantes dans la Chaouïa insoumise... ces déli-
cieuses causeries sous la tente dans ces champs
infinis de marguerites géantes... ces nuits d'angoisse
et d'épouvante dans la tourmente de la ville crimi-
nelle... ces soirs de rêve et d'enchantement sur les
terrasses embaumées de jasmin, etc., etc.
Ce qui pouvait encore rester de de ou de des
eût été facilement réduit.
Certes, on peut très bien dire : « Un courage de
soldat... Une âme de vierge... Un dévouement de
mère... » Mais il n'en est plus de même, dit Cla-
veau, « si l'idée de comparaison qu'en pareil cas
la proposition de représente s'étend et se prolonge,
pour aboutir à une phrase laborieuse et embar-
rassée. Goncourt avait déjà mis à la mode les
yeux éveillés de souris et l'enveloppement pieux et
triste de mains autour d'une urne, et cent autres
aussi péniblement agencés. M. Zola a imité fré-
quemment, mais avec plus d'adresse, cette fausse
posture, imposée à un modeste mot qui n'y était
pas habitué, et il n'est pas un seul de ses romans
où il ne lui ait infligé ce petit supplice. Voici une
héroïne qui a « des yeux clairs d'eau de source ».
LES DE ET LES DES 107

Un peu plus loin on n'entend « que des bruits


perdus de prison ». Tel personnage a « la face
bouillie et flambante d'un rouge ardent de brasier ».
Il savoure « la possession de son bien-être de
vieux gredin devenu ermite ». Ici les conversa-
tions a s'empâtent dans un bruit glouton de mâ-
choires... C'est Gervaise, dont le joli visage de
blonde avait une transparence laiteuse de fine
porcelaine », etc.
Cet abus du de, pris dans ce sens, a persisté.
M. Marcel Boulenger l'a signalé dans quelques
pages spirituelles :
« Voulez-vous, dit-il, achever le sens d'un qua-
lificatif, éclaircir celui d'un verbe, terminer le
moindre lambeau de phrase? Jetez grossièrement
des de à poignées, à pelletées. C'est ainsi que vous
obtenez « Une tour plissée de lamelles, une col-
« line frisée de bosquets, une mâchoire embrous
« saillée de poils, des jardins opalins de lune, bril-
« lant de ses yeux d'agate, de ses dents d'émail,
« de sa face d'ombre. » Plus de ces compléments
purement et finement rattachés au verbe; mais
« une pelouse que bordent, comme d'une chaîne
« de médaillons ovales, des corbeilles de fleurs
« d'une jolie diaprure ; une contradiction qui
« trouble d'une bizarre inquiétude ; des idées qui
« écrasent d'une lourde tristesse. » Tous ces
exemples sont empruntés au roman Force ennemie
par J.-Antoine Nau, que l'Académie Goncourt
nous a signalé comme fort original par le fond et
par la forme. En effet, mais à vrai dire, il n'est
pas beaucoup plus mal écrit que tout ce qui se
publie à cette heure. En ce jour même, j'ouvre
le Journal au hasard, je lis la nouvelle quoti-
dienne, dont j'admire, d'ailleurs, la force tra-
40S COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
gique, et dont je ne citerai point l'auteur; mais,
dans les premières lignes, on y trouve ; « L'air
« léger s'embaumait de lilas,.. Si ses yeux s'allu-?
« maient, il semblait que ce fût d'orgueil plus
«que de désir,,, » Un goût réellement pervers se
manifeste même ici pour le génitif tyrannique :
car dans une phrase où « un mot bref m'aver-
tissait de sa venue » eût bien suffi, l'auteur a
cru néanmoins devoir ajouter : « Un mot bref
« d'elle m'avertissait,,, » Bref d'elle I Dans un jour-
nal, dira-t^on, rien d'étonnant.,, Prenons un ma-
gazine, en ce cas, la Vie heureuse, si vous voulez ;
voici, dans la nouvelle : « ...Elle dormait de
« toute sa jolie frimousse rose, de ses yeux gros
« sous l'embrpussaillemént
des fins cheveux dorés,
« de ses joues rondes.,. ;
la mer vide de barques;
« des Noëls de neige; buttant de ses petits
« pieds,,. » Ouvrons une grande revue... Mais
non, je ne puis ; je heurterais là des aînés, des
maîtres (1), »
Les des et les de engendrent presque toujours
l'équivoque et l'incorrection.
Néron ne fait enlever Junie que pour s'en faire
une otage contre les intrigues politiques d'Agrippine,
intrigues purement imaginaires d'ailleurs et dont
lui-même, par ce rapt, décide de la réalité.

Jl fallait dire : « ...intrigues purement imagi-


naires et de la réalité desquelles il décide lui-
môme... » Mais ce n'eût pas été très beau non
plus.

(1) Marcel BOULBNOEB, Ue Quatre Maladies du style,


brochure in-8°.
LA MANIE DU RÉGIME INDIRECT <09

A force de multiplier les de,on tombé dans des


constructions ridicules, comme cette phrase de
Lamennais : - —— -
Les femmes ont des qualités qui nous manquent,
des qualités dun charme particulier inexprimable;
mais, en fait de raison, de logique, de puissance de
lier les idées, d'enchaîner les principes et les consé-
quences et d'en apercevoir les rapports, la femme,
même la plus supérieure, atteint rarement à la
hauteur d'un homme de médiocre capacité.

« En fait de puissance de lier les idées !... »


D'une façon générale, la répétition des de est
toujours choquante.
Le de ou Indu est devenu aujourd'hui une obses-
sion. On l'emploie pour rien, pour le .plaisir. On
disait autrefois : « La colère brillait dans ses yeux. »
On dit maintenant : « De la colère brillait dans ses
yeux. » On disait autrefois : « L'ardeur et la nos-
talgie animaient son visage. » On dit aujourd'hui :
« De
l'ardeur et de la nostalgie animaient son
visage ».
Du, silence règne dans la salle anglaise.
(Paul ADAM, Stéphanie, p. 86.)
Du silence se prolonge.
(Paul ADAM, Stéphanie, p. 155.)

Il existe une autre tournure indirecte, la tour-


nure à, qui fait autant de ravages que les de, les
des et les du.
On doit éviter le régime formé par la préposi-
tion à aussi bien que le régime formé avec la pré-
position de.
UO COMMENT IL Nfc FAUT PAS ÉCRIRE

« Ils étaient plutôt portés à attendre (ou à re-


douter) un tremblement de terre ou un miracle
qu'une guerre est préférable à la tournure indi-
>:

recte : « Ils étaient plutôt portés à s'attendre à un


tremblement de terre ou à un miracle qu'à une
une guerre. »
On peut blâmer également l'emploi abusif de
sur, comme dans cette phrase que je lis dans une
brochure :
On_ gémit avec raison sur l'impuissance des carac-
tères à notre époque, sur la tristesse et le pessimisme
des jeunes gens, sur leur dégoût de vivre, sa/-leur
facilité à se dcprendre de tout, sur là médiocrité géné-
rale des esprits...

Il suffisait, au lieu du verbe gémir, de mettre


le verbe direct : on déplore...
On déplore avec raison l'impuissance des carac-
tères à. notre époque, la tristesse et le pessimisme des
jeunes gens, leur dégoût de vivre, leur facilité à se
déprendre de tout et la médiocrité générale des
esprits.

La conclusion, c'est qu'il faut, autant que pos-


sible, écrire droit. On a tout avantage à remplacer
les régimes indirects par des régimes directs. C'est
le secret des bons styles. Contentez-vous de con-
server les régimes indirects qui sont nécessaires
et consacrés par l'usage, et soyez bien persuadés
qu'il y en aura toujours trop.

Je voudrais, en terminant ce chapitre, signaler


l'emploi d'une locution très française : dont, qui
me semble un peu rentrer aussi dans la rubrique
des régimes indirects. Ce dont n'est pas seulement
LES DE ET LES DONT Ui
une source d'incorrections, mais une cause per-
manente de mauvais style.
Nous laisserons de côté les phrases simplement
incorrectes, comme celle-ci : « Est-ce de l'avenir
de la France dont il s'agit », au lieu de : « Est-ce
de l'avenir de la France quHl s'agit. » Nous indi-
querons seulement les abus qu'on peut faire du
dont, même correctement employé.
Ce mot exerce sur certains écrivains une véri-
table fascination.
En recevant cette lettre dont, il faut l'avouer,
l'amitié l'irrita, Clélia fixa elle-même le jour de son
mariage, dont les fêtes vinrent encore augmenter
""-clat dont brilla cet hiver la cour de Parme.
(STENDHAL, Chartreuse de Parme, 1 vol., p. 477.)

Le dont est souvent incorrect et anti-littéraire,


comme dans cette tournure trop usitée :
C'est une personne exquise, dont le coeur était
encore supérieur à l'esprit...
A l'esprit de qui?
De même Voltaire dans Zadig :
IIrencontra en marchant un ermite dont la barbe
blanche et vénérable lui descendait iusqu'à la cein-
ture.

Il était si simple de dire : « Il rencontra un


ermite, qui avait une barbe qui lui descendait
jusqu'à la ceinture. »
Mais voici mieux. Bufïon écrit, au chapitre de
h Panthère ;
Son maître prévient le danger, en portant avec lui
des morceaux de viande ou des animaux vivants,
411 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE

comme des agneaux, des ohevreaux, dont il lui en


jette un pour calmer sa fureur.

On lit à chaque instant dans les journaux des


phrases de oe genro :
Le théâtre municipal de la Galté donnera irrévo-
cablement, demain soir lundi à huit heures et demie,
la première représentation de Durand et Durand, le
vaudeville en trois actes de MM. Maurice Ordonneau
et A. Valabrègue, dont on se souvient de l'éclatant
succès qu'il remporta au Palais-Royal.

Au lieu de : « Le vaudeville dont oh se rappelle


l'éclatant succès au Palais Royal. »
Dont est, d'autres fois, parfaitement inutile :
S'il trace de Marat, de Danton, de Robespierre les
portraits inoubliables qu'il en a tracés et dont je
regrette seulement, pour ma part, que le second soit
encore trop flatté...
(BRUNEÏIÈRE, Discours de combat, II, p. 148.)

Il suffisait de supprimer ce et dont, et de dire :


S'il trace de Marat, de Danton et de Robespierre
les portraits inoubliables qu'il en a tracés, et je
regrette seulement, pour ma part, qUe lé second soit
encore trop flatté...

Ceci n'est rien ; mais comment Brunetière pou-


vait-il écrire (Balzac,]). 212) : «M. Georges Brandès,
le critique danois dont le grand ouvrage ne tient
pas les promesses de son titre... » (A quoi se rap-
porte son?), quand il était si facile de dire comme
tout le monde : « M. Georges Brandès, dans un
grand ouvrage, qui ne tient pas les promesses de
son titre,.. »
LES DE ET LES DÛXt 113
Brunetière avait emprunté ce dont au style clas-
sique, et il l'employait à tort et à travers.
Nous l'avons vu monter en scène, aux applaudis-
sements d'un public dont il ne semblait plus com-
prendre ce que le rire avait d'irrespectueux.
(Cinq lettres sur Re?ian} p. 56.)

C'était un tic :

Au nombre des nérsohhës qui étaient intervenues


pour le sauver de la faillite menaçante, une femme
s'était trouvée, Mme de Berriy, dont on savait bien
par la Correspondance et les Lettres à l'étrangère qu'elle
avait occupé dans la vie de Balzac une grande place.
(Cinq lettres sur Renan, p. 293.)

Au lieu de dire : « Une femme s'était trouvée


qui, on le savait par la Correspondance et les
Lettres à Vétrangère, avait occupé dans la vie de
Balzac une grande place. »
Ce dont est une des manies de Brunetière. Il
n'écrit qu'avec cela « L'auteur de Y Histoire du
peuple d'Israël abuse de certains. procédés et de'
certains rapprochements dont je dirais volontiers
qu'ils sont d'un goût parfois douteux », {Revue
des Deux Mondes, 1er février 1889, p. 676). « Ce
monde, c'était l'ancien, si dur aux misérables,
dont on oublie toujours, quand on eh parle, qu'étant
fondé sur l'ësclavàgë> il l'était slir là force et sur
l'iniquité ». (Re\>ue déà Deux Moïïdes, p. 684) « Jo-;
sëph de Màistrë, èfoni on oublie trop souvent qu'il
nous a laissé dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg... »
(La Science et la Religion, p. 129). Et ceci, qui
est le tridiiiphë de l'incbliêrëncè : « Il ne nie reste
plus, en prenant congé, qu'à m'ëxcusër (ravoir
écrit bette pfëfàcë; dont je sais fart bi'éh-'qâ'ë lés
3
m COMMENT IL NE FAUT PAS 1ÎCRIRE
raisonnements ne donneront pas à un recueil d'ar-
ticles Vunité d'un livre et qui, sans doute, comme
toutes les préfaces, en précisant les intentions de
l'auteur de sembler avouer qu'elles ne se déga-
geraient pas.,,, eto. » (Science et Religion, pré-
face, xxv).
Il est des cas, au contraire, où le dont eût été
nécessaire, comme dans cette phrase :
Les Phéniciens sont venus assez souvent chercher
un abri dans un des nombreux mouillages du golfe,
qui ne présentent aucun, pris kolément, des condi-
tions absolues de sécurité.
(LENTHÉRIC, la Provence maritime ancienne et
moderne, p. 393.)
Il fallait écrire :
« Les Phéniciens sont venus assez souvent cher-
cher un abri dans un des nombreux mouillages du
golfe, dont aucun, pris isolément, ne présente des
conditions absolues de sécurité. »
Au-dessous, la foule des participants, des porteurs
de' parts entières (partes) ou fragmentaires (parti-
cula) dont il semble bien qu'on peut les assimiler à nos
obligataires.
(G. BLOCH, la République romaine, p. 185.)

La formule naturelle était :


« Au-dessous, la foule des participants, des por-
teurs de parts entières (partes) ou fragmentaires
(particula) qu'on peut, il me semble, assimiler à
nos obligataires. »
Il est très naturel de remplacer quelquefois dont
par : de gui-, mais de qui est d'un maniement assez
délicat, Ce n'est pas déjà très brillant d'appliquer
LES DE ET LES DONT ^5
de qui à un homme : « Un orateur de qui le style
déplaisait », au lieu de : « Un orateur dont le tyle
déplaisait. » Mais le de qui a quelque chose de tout
à fait choquant, lorsqu'on l'applique à des objets
inanimés. Ainsi je ne dirai pas volontiers : a Ce
chemin de qui les détours se perdent... Cette mon-
tagne de qui la masse leur parut énorme. Ils habi-
taient dans un cirque de montagnes de qui les
noms si durs leur échappaient... »
Voilà cette opulente, cette mystérieuse, cette volup-
tueuse Venise, de qui les palais rentrent aujourd'hui
dans le limon dont ils sont sortis.
(CHATEAUBRIAND, Éludes historiques, 4e discours,
2e partie, p. 392.)

Ici Chateaubriand a mis de qui pour ne pas


répéter dont.
On trouve chez les classiques beaucoup
d'exemples du de qui- i._ se rapportant pas à
des personnes vivantes. La Fontaine a dit du
Chêne :

Celui de qui la tête au ciel était voisine


Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

Bossuet a magnifiquement employé cette tour-


nure, malgré les qui échelonnés en déclinai-
son :'
Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous
les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté
et l'indépendance....

De même que l'on peut remplacer dont par de


qui, on peut très bien, dans certains cas, remplacer
116 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
dont par duquel, de laquelle, desquelles, surtout s'il
s'agit d'éviter une répétition :
Il vous donnera cette eau dont 'je vous parle, qui
n'est autre que la grâce, de laquelle il veut remplir
vos âmes.
(BOSSUET, Exhortations sur les fruits
de la visite, 1685.)

On doit cependant se surveiller et ne pas em-


ployer trop souvent ces pronoms.
Ainsi on a tort d'écrire : « Nous devons déplorer
la perte que noiis avons faite et de laquelle notre
attention fut un instant détournée », au lieu de
dire simplement : «... La perte que nous avons
faite et dont notre attention fut un instant dé-
tournée. » « Cette merveilleuse théorie, laquelle
développe», au lieu de : « Cette merveilleuse théorie
qui développe.., » « Ce travail exige dos recherches,
lesquelles furent appréciées... » au lieu de : « Ce
travail exige des rechercheSj qui furent appré-
ciées... »
Il avait vu dans un songe une femme, accablée
d'ans et d'infirmités* se changer en une fille brillante
de santé et de grâce,^laquelle il lui semblait revêtir
des ornements impériaux.
(CHATEAUBRIAND, Études historiques, p. 218,
Constantin.)
Au lieu de :
« Il avait vu... une fille brillante de santé et de
grâce, qu'il lui semblait revêtir des ornements
impériaux. »
On ne pourrait plus écrire, dit M. Gohin, comme
Montaigne, à l'exemple du latin : « ...choses 'des-
quelles, si nous rie pouvons ëstre persuadez, au
moins les fault-il laisser en suspens. »
LES DE ET LES DONT H7
Il y a des cas où l'on regrette l'absence du dont
et où son remplacement par duquel, auquel est
tout à fait fâcheux.
Il faut se libérer de cet avilissement, pour unir
librement son sort à celui d'un homme duquel Y&mom
ne soit pas seulement un instinct, mais une aspira-
tion magnifique.
(Berthe DANGENNES, Pour vivre sa vie, p. 35.)

Ces mauvais emplois n'empêcheront pourtant


jamais les dont, de qui et duquel d'être des locu-
tions parfaitement françaises et dont il n'est pas
possible de se passer.
CHAPITRE VII
Du style « fabriqué »•

Style naturel et style fabriqué. — Le travail de Flaubert.


— L'harmonie de la prose. — Le nature par le travail.
1

— Renan et le style. — Les gaufriers da Victor Hugo,

La simplicité et le naturel ont toujours été les


deux qualités indispensables du style, mais ce
serait une erreur de croire qu'on peut être à la
fois simple et naturel sans effort, et on aurait
tort, par conséquent, de mépriser Certains écri-
vains d'application comme Flaubert, qui passe
pour avoir inventé ce qu'on appelle injustement
le style artificiel et fabriqué.
On dit : « Il ne faut écrire que ce que l'on sent.
C'est le seul moyen d'être naturel. » Sans doute,
mais il ne s'agit pas uniquement d'écrire ce que
l'on sent. La littérature est aussi l'art de sentir
ce que l'on veut écrire. Faire un roman ou une
pièce de théâtre, c'est fabriquer un plan, des situa-
tions, des caractères, des descriptions, de la nar-
ration et du dialogue.
Il faut être bien naïf pour s'imaginer qu'on peut
classer les styles en styles fabriqués et en styles
non fabriqués, artificiels et non artificiels. Tous les
styles sont fabriqués, c'est-à-dire qu'ils contiennent
tous une part d'inspiration naturelle et une part
de travail réfléchi. Ce que l'on peut dire, o'est qu'il
U8
.
LE STYLE FABRIQUÉ 119

y a des styles qui ont l'air artificiel et d'autres qui


n'ont pas l'air artificiel. Le talent du fabricateur
consiste à ne pas laisser voir la fabrication. Tout
est là.
« On m'a reproché, dit Charles Péguy, que mon
style était voulu, c'est-à-dire travaillé. Je ne sais
pas ce que c'est qu'un style qui n'est pas travaillé,
qui n'est pas voulu, ou plutôt je crois savoir que
ce n'est pas un style. »
« Il faut, a dit Victor Hugo, gravir le dur sen-
tier de l'inspiration. » « L'inspiration, ajoute Bau-
delaire, cité par Banville, c'est de travailler tous
les jours. » « Les choses, dit* Bossuet, ont besoin
d'être méditées ; tâchons de les rendre sensibles
en les étendant davantage. » Louis Ulbach a vu,
en 1840, dans le cabinet de Victor Hugo, les douze
rimes, préparées à l'avance, avec lesquelles le grand
poète a fait les douze plus beaux vers de sa pièce
Oceano Nox.
Denys d'Halicarnasse, dans sa Deuxième lettre
à Animée, montre par des citations, malheureu-
sement difficiles à reproduire en équivalents, la
façon dont Thucydide pétrissait son style, variait
ses tournures, changeait les verbes en substantifs,
employait le pluriel pour le singulier, l'actif pour
le passif, etc.
Platon, dit Max Egger, « a refait sept fois l'in-
troduction de sa République et a soigné et corrigé
ses Dialogues jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans...
Et le grand orateur Isocrate, qui fut supérieur à
Démosthène, a passé dix ans à écrire son Pané-
gyrique ».
Le style le plus travaillé de toute la littérature
française est peut-être celui de La Fontaine. Le
grand fabuliste avouait qu'il fabriquait du naturel,
180 COMMENT IL tfE FAUT PAS ÉCRIRE
lorsqu'il disait en propres termes en parlant du
duc de Bourgogne :
Je fabrique, à force de temps,
Des vers moins 6ensés que 6a prose.

<x
A voir les vers de Corneille si pompeux et ceux
de Racine si naturels, dit Montesquieu, on ne devi-
nerait pas que Cprneille travaillait facilement et
Racine avec peine (1). »
Faute de travail, certaines proses très coulantes
manquent souvent de solidité et de relief, tandis
qu'il y a des proses très vigoureuses qui auraient
grand besoin de fluidité et de naturel (2).
Il suffit d'étudier attentivement les procédés
de ï'arf. d'écrire pour se rendre compte que le tra-
vail, c'est-à-dire la fabrication, est précisément
ce qui fait le charme de certains styles, comme
celui de Montesquieu,.par exemple, où tout est
cherché et où cependant tout est simple. Lisez
sans parti pris,, dans un autre ordre d'idées, la
Légende de saint Julien VHospitalier de Flaubert,
vous verrez qu'à force do condensation, l'auteur
a fini par trouver un ton réellement très impres-
sionnant.
Le seul défaut de Flaubert, c'est que chez lui
le travail se sent. Il a de la raideur, le bois craque,
tput est calculé, à la virgule près. Moins visible
dans Madame Bovary, ce défaut (réalisme à part)

(1) Mp^T*SQriEC, Essai sur. le goût.


(2) La forme a une telle importance, que Montaigne
dit qu'il s'amuse à lire des auteurs « sans soin de leur
science, y cherchant.leur façon, non leur sujet ». Les écri-
vains excellents,selon lui, sont ceux qui,«par les perfec«
tions et les beautés de leur façon de dire, font perdre
l'appétit de leur çujet » (STAPPÏIJ, Montaigne, p. 124),
LE TRAVAIL DE FLAUBERT 181

n'empêche pas Flaubert d'être un des grands


écrivains de son temps.
On lui reproche, à lui et aux parnassiens, d'avoir
donné trop d'importance à la forme, et on lui
oppose l'exemple de nos grands classiques, qui
passent pour représenter l'inspiration sans effort.
Rien n'est moins exact. Voyez Guez de Balzac,
un des plus directs annonciateurs de la belle époque
classique. Connaissez-vous un style qui dégage
plus fortement le sensation du fabriqué? Or, non
seulement ce fléfaut n'a pas nui à la réputation
de Balzac, niais c'est uniquement par là que sa
prose vaut quelque chose. Ce technicien reste un
modèle de l'art d'écrire ; son Socrale chrétien
annonce Pascal ; Bossuet déclarait avoir pris chez
Balzac « l'idée des phrases nobles ». Malherbe est
dans Je même cas. Il sent le travail, mais son
labeur n'a pas diminué sa gloire.
Pour Flaubert, au contraire, ses gémissements
et ses colères lui ont fait du tort. Il a trop crié son
impuissance, trop dévoilé les procédés de son art.
Un tel martyre a paru une infériorité, et l'on a
méprisé son style à mesure qu'on en a connu les
dessous et le métior.
Les amateurs de prose inorganique blâment
Flauhert d'av_ojr voulu, entre autrps.choses, don-
ner de J'harmonie à Ja prose, et d'avoir fait de la
déclamation la pierre de touche plu bon style. On
a l'air d'ignorer que la prose a son harmonie
comme les vers. Ce serait une erreur de croire que
les yeux suffisent à la juger, parce qu'elle est sur-
tout destinée à être lue. On la lit, c'est vrai ; mais,
en la lisant, on la parle dans sa tête, et l'harmonie
passe des yeux dans l'oreille. « L'oreille, dit Oscar
Wilde, est Yrajment le seul sens auquel, au point
ii% COMMKNT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
de vue de l'ait pur, la littérature devrait chercher
à plaire et dont le plaisir devrait être la règle. Les
Grecs étudiaient les mouvements métriques de la
prose aussi scientifiquement qu'un musicien mo-
derne étudie l'harmonie et le contre-point. Ils
regardaient l'art d'écrire comme une notation.
Leur pierre de touche était toujours le mot parlé
dans ses rapports musicaux et métriques. La voix
était le moyen et l'oreille le critique (1). »
Wilde a raison. L'antiquité confirme sa théorie.
Aristote dit que « le style ne doit être ni métrique
ni manquer de mesure, et que la prose doit avoir
un rythme, mais point de mesure, car alors elle
devient poésie ». Démosthène lui-même, l'orateur
de logique et de précision,.avait un style magni-
fiquement harmonieux et soigneusement fabriqué,
et Denys d'Halicarnasse a bien montré ce qu'il y
mettait de volonté et de travail (2). '
Le sec Brunetière fait cet aveu :
«Assurément, il y" a ce qu'on appelle une tech-
nique de la rime et du rythme ; la rhétorique a ses
mystères ; il y a un long apprentissage de l'art
d'écrire ; et cet apprentissage, à quelques-uns, a
duré toute leur vie. Je vais plus loin et j'accorde
qu'il y a des vocables pittoresques ou retentissants
qui font image ou musique, et des assemblages
de sons qui caressent l'oreille, comme aussi des
rapprochements de syllabes qui flattent l'oeil (3). »

(1) 0. WILDE, Opinions de littérature et d'art, p. 124.


Louis Veuillot lui-même, bien que simple journaliste,
était très préoccupé de l'harmonie du style {Odeurs de
Paris, p. 213, et Jules LEMAITRE, les Contemporains, 6e série,
p. 69).
(2) Gf. Max EQQEB, Denys d'Halicarnasse, p. 108.
(3) Histoire et Littérature, p. 49. Théophile Gautier disait
LE NATUREL PAR LE TRAVAIL lr3
Un grand poète classique a incarné le travail
et le métier : c'est Boileau. Les romantiques ont
eu beau dénigrer Boileau; malgré ses tournures
monotones, sa versification parallèle, ses rimes
en adjectifs et sa stérilité verbale, l'auteur du
Lutrin n'en demeure pas moins un maître-ouvrier
de l'art des vers. 11 faut ne pas l'avoir lu depuis
le collège pour lui refuser cet nommage. C'est dans
Boileau, c'est-à-dire chez le poète qui a le plus
travaillé, le plus fabriqué, que l'on trouve par cen-
taines les vers les plus faciles, les plus limpides,
les plus populaires et qui se gravent dans la mé-
moire comme des proverbes :
Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire...
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire..
Un dîner réchauffé ne valut jamais rien...
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement...
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage...
Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on
vous loue... (1).
Si quelque chose encore a été travaillé, ce sont
les Provinciales de Pascal. Nicole nous apprend
que l'illustre polémiste de Port-Royal ne suspendit
ses retouches que pour satisfaire l'impatience du
public. Une seule de ces lettres coûtait à Pascal

à Taine Des mots flambants, des mots illuminés, du


: «
rythme Voilà la poésie ! Cela ne dit rien, cela ne prouve
1

rien. Prenez, par exemple, le commencement de Ratbert


de Victor Hugo ; il n'y a pas de poésie au monde comme
cela ; c'est le plateau de l'Hymalaya ; toute l'Italie, avec
ses blasons et son moyen âge, y est représentée. » Cité par
BRANDÈS, /'École romantique en France.
(1) L'abbé Trublet a écrit d'excellentes pages sur le
style laborieux, le style naturel et les pensées neuves de
Boileau (Essais sur divers sujets de littérature et de moraler
t. I, 2e part.};
\Z\ COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
yingt jours de ratures. Il rédigea treize fois la
dix-huitième, qui passe pour une des plus belles
et qui comprend vingt-six pages d'impression* A
une page manuscrite par page, cela fait plus de
trois cents pages d'écriture pour cette seule lettre.
Si ce n'est pas. là de la fabrication, il faut changer
je sens des mots. Seulement (et voilà le grand
point) l'excès même du travail a rendu la prose
de Pascal naturelle. Il étonnait ses amis par son
perpétuel mécontentement, refaisant jusqu'à huit
ou dix fois des morceaux que les autres trouvaient
admirables.
D'où vient l'obscurité de Tacite, sinon de sa
facture laborieuse? Ses fortes antithèses font
douter quelquefois s'il ne sacrifie pas la vérité a
l'image et le mot vrai au mot dramatique. A force
d'admirer l'artiste, on a fini par suspecter l'his-
torien. Tacite n'en est pas moins un grand écri-
vain.
Carmen et Colomba de Mérimée ne sont-elles
pas des oeuvres vivantes, malgré leur marque de
fabrication? Diminue-t-on Baudelaire, quand on
constate son raffinement et son maniérisme?
Sans doute l'inspiration de Lamartine a quelque
chose de divin, et ce poète sans forge et sans atelier
sera toujours supérieur aux artistes les plus con-
sommés. Qn a mille fois raison de préférer les écri-
vains naturels et faciles ; mais c'est une injustice
de rabaisser les laborieux et les appliqués. La prose
de Montesquieu, merveille d'ajustage, est aussi
séduisante que la prose de Fénelon, modèle de
diction pure (1).

(1) N'pubjioiis pas cependant que Lamartine a travaillé


pendant des années. « 11 a cherché longtemps son art. »
RENAN ET LE STYLE 1*8

Il est possible que le style naturel ait souvent


coûte peu d'efforts ; mais il est très possible aussi
qu'il ait demandé du travail; Il n'y à peut-être
pas de prose plus limpide que la prose de Renan ;
or, Rënàri lui-même travaillait beaucoup; Il eût
pu, tout comme un autre, éblouir les lecteurs par
l'abondance expressive et l'image ëciàtàntê. Il
préférait assourdir dés qualités qu'il jugeait pëii
dignes d'un historien.
« Là foule, dit-il, aime
îe style voyant. Il m'eût
été loisible de ne pas me retrancher ces pendeloques
et ces clinquants qui réussissent chez d'autres et
provoquent' l'enthousiasme des médiocres con-
naisseurs, c'est-à-dire de la majorité. J'ai passé
un an à éteindre le style de la« Vie dé Jésus».;; (1); »
Renan a laissé peu de confidences sur sa mé-
thode de travail. Nous trouvons à ce sujet quelques
détails intéressants dans une des premières inter-
views que provoqua fH Célébrité grandissante, et
que Louis Veuillot cite dans ses Odeurs de Paris ;
«
Rèhàn efface, revient; retranche, remplacé des
mots, retouche des phrases, lès arrondit^ recom-
mencé des pages entières. Je lé vis aussi corriger
les épreuves de façon à ifaire perdre là tête aux
imprimeurs. Il ajoute au moins autant qu'il re-
tranche, et lès mots toujours lui semblent ne
rendre qu'imparfaitement toutes les délicatesses
de la pensée. Il est, pour ainsi parler, obligé de
fouiller là langue dans tous les coins, pour y dé-
couvrir le mot qui s'applique juste à sa pensée ;

11 est devenu poète « au prix d'un long travail obscur»;


Il a travaillé dix ans le métier avant de publier les
«:
McdUaiions », dit E. bescljariel. Cf. aussi Us Cohïeitipo-
rains de Jules LEMAÎTRE, 6« série, p. 96.
(1) RENAN, Souvenirs, 1 vol. in-86, p. 355.
m COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
et, de cette recherche incessante, naissent mille
finesses de- langage, mille tours de phrases ingé-
nieux ou frappants. »

On aurait donc grand tort de dédaigner le tra-


vail ; mais on serait encore plus blâmable de tom-
ber dans l'excès contraire, et, de mépriser tout ce
qui est verve, abondance, facilité, couleur, images,
sous prétexte que « c'est de la rhétorique ». En
littérature, sachons-lé bien, tout est rhétorique,
même la contre-rhétorique, parce que la littéra-
ture est un art et que, s'il est vrai que le style est
une façon involontaire d'exprimer sa personnalité,
il est aussi un instrument de combinaison, de
volonté, de choix, un instrument qui, à son tour,
obéit, modifie ou invente. Bossuet n'a pas fait
autre chose que de la rhétorique de génie. On peut
citer comme exemple le Choeur des mauvais anges
et les morceaux lyriques des Panégyriques de
saint Bernard, dont parle M. Lanson (Bossuet,
p. 39). M. Rébelliau signale le réalisme de Bossuet,
ses images outrées, ses préciosités, ses affectations.
Le P. de La Broise est scandalisé de la façon dont
Bossuet fabrique son style et exploite l'art d'écrire
(Bossuet et la Bible, p. 73).
La vérité, c'est que tous les styles sont fabri-
qués et artificiels; seulement ni la fabrication ni
la rhétorique ni l'artifice ni aucune espèce de pro-
cédé littéraire ne doit se faire sentir. Il ne faut
laisser voir à aucun prix que vous avez une ma-
nière, un gaufrier, comme Victor Hugo, par exemple,
dans ses fameux discours à la Chambre des députés :
Vous direz : nous avons frappé le suffrage universel,
cela n'a rien fait. Nous avons frappé le droit de réu-
nion, cela n'a rien fait. Nous avons frappé la liberté
LES GAUFRIERS DE VICTOR HUGO 1£7
de la presse, cela n'a rien fait. Il faut extirper le mal
dans sa racine...
Je suppooe que vous réussissiez. Quand vous, aurez
détruit la presse, il vous restera quelque chose à
détruire, Paris. Quand vous aurez détruit Paris, il
vous restera quelque chose à détruire, la France.
Quand vous aurez détruit la France, il vous restera
quelque chose à tuer, l'esprit humain.
Je dis que c'est une épouvante pour les bons citoyens
de voir le gouvernement s'engager sur une pente
connue, au bas de laquelle il y a un précipice. Je dis
qu'on a déjà vu plus d'un gouvernement descendre
cette pente, mais qu'on n'en a vu aucun la remonter.
Je dis que nous en avons assez, nous qui ne sommes
pas le gouvernement, qui ne sommes que la nation,
des imprudences, des provocations, des réactions,
des maladresses qu'on fait par excès d'habileté et des
folies qu'on fait par excès ae sagesse ! Nous en avons
assez des gens qui nous perdent, sous prétexte qu'ils
sont des sauveurs! Je dis que nous ne voulons plus
de révolutions nouvelles. Je dis que, de même que tout
le monde a tout à gagner au progrès, personne n'a
plus rien à gagner aux révolutions.
(Victor HUGO, Avant l'exil, 9 juillet 1850,
17 juillet 1851.)

De pareilles phrases peuvent avoir du succès


à la Chambre des députés. Ce sont de simples
tirades de théâtre, des dialogues d'Angelo ou de
Marie Tudor.
Boileau a résumé la question, quand il a dit :
« Ce sont les ouvrages faits à la hâte et au cou-
rant de la plume qui sont ordinairement durs et
forcés. Un ouvrage ne doit pas paraître trop tra-
vaillé, mais il ne saurait être trop travaillé, et
c'est souvent même le travail qui, en le polissant,
lui donne cette facilité tant vantée qui charme
le lecteur... C'est ordinairement la peine que s'est
donnée un auteur à limer et à perfectionner ses
128 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
écrits qui fait que lé lecteur n'a point de peine en
les lisant (1). »
On accordait autrefois beaucoup trop d'impor-
tance à ce qu'on appelait les ornements du style.
Prenons garde dé tomber dans l'excès contraire.
A force de mettre sur le compte de là fabrication
tout ce qui est image, esprit et couleur, on finit
par se faire une idée fausse du style ; on en arrive
à confondre la bonne description avec la mauvaise,
d'Arlincourt avec Chateaubriand, et à regarder
avec Stendhal le Code civil comme l'idéal de l'art
d'écrire. J'ai toujours admiré l'émouvante so-
briété du Code civil, et j'avoue que la phrase : Tout
condamné à mort aura la. tête tranchée est, sans jeu
de mot, une merveille de raccourci, je ne pense
pas cependant que ce célèbre recueil de lois repré-
sente lé dernier mot de la prose française; et,
puisque le style doit toujours être fabriqué, ]ë crois
que le mieux est encore de continuer à prendre
pour modèle Bossuet ou Chateaubriand, plutôt que
notre vénérable, mais peu littéraire Code civil.
(1) Un journaliste m'a fait un jour cette objection :
« Le travail n'est pas toujours nécessaire. Ouvrez n'im-
porte quel journal. Presque tous les articles sont clairs,
nets, fort bien écrits. Il n'y a rien à changer. C'est pour-
tant de l'improvisation. » Mon ami avait raison. Il n'y a
rien à changer, en effet, à ce stylé iië journal. Il est fait
polir le journal et il suffît au journal; Seulemerit; si ce style
est fait pour le journal, il n'est pas fait pour la survie.
Il n'a pas en lui de principe de durée, parce qu'il n'a pas
en lui de principe, de. perfection. Relisez ces articles au
bout d'un an : la vie s'est retirée ; il ne reste plus qu'une
matière iiibrte. Sans cela, il faudrait conclure que Mon-
tesquieu, Buffon, Chateaubriand et Flaubert ont eu tort
de toujours refaire leurs phrases, puisque cent journalistes,
tous les matins et sans effort, trouvent du premier coup
une prose satisfaisante, arrôtéè ot définitive.
CHAPltRÈ Vitl
Du stylo archaïque (1).

Les vieux mots et le pastiche. — Le faux style classique;


— La théorie de Stendhal. —P.TL. Courier et le pas-
tiche. — L'archaïsme de Brunetière. — Les qui'et les
qùé.

Il existe urie fausse manière de bien écrire^ qui


est très répandue aujourd'hui et contre laquelle
il faiU} se mettre en garde*
Certains prosateurs} les" jeunes gens surtout,
s'imaginent rajeu nir leur style en employant les
1

vieilles expressions du dix-septième et même du


seizième siècle;
Rien n'est plus légitime que d'emprunté^ de
temps à autres, un mot, un tour> une locution
au dix-septième siècle ; mais n'écrire ou'avëo ce
styles l'adopterj le faire Bieh, d'est renoncer à Bà
propre personnalité et c'est Un rôle très puéril
Je pourrais citer des gens qui sont incapables
d'écrire autrement que par la plume d'âutrui et
qui n'ont un pou d'imagination et d'esprit que
sous oe déguisement. Ils font du Voltaire et du
Montesquieu à la perfection» On est d'abord agréa-
blement surpris par cet artifice; mais bn s'en

(1) Cechapitre a été publié, avec des suppressions, daris


la ïîe\>ue de Paris du 15 dctobre 1921. Je rétablis ici U
,

texte irilôgtàl.
130 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
lasse vite, car rien ne fatigue comme le pastiche.
Ainsi autrefois les comparaisons étaient à la
mode. On en fait encore aujourd'hui. Personne
cependant n'oserait ressusciter les vieilles for-
mules : « De même qu'un lion furieux s'élançant
sur sa proie... Ainsi les flots bondissent sous la
violence du vent... La fleur s'étiole à l'ombre des
rochers; de même cette âme méconnue... ainsi
cette âme dédaignée » et tous les interminables :
comme, dont Chateaubriand a tant abusé dans les
Martyrs et les Natchez : « ...Elles s'avancèrent en
silence pour consoler Evella ; mais elles la trou-
vèrent affaissée comme un monceau de neige, et
belle encore comme un cygne du rivage... Ta taille
était comme celle du chêne, ô chef de Lochlin!
l'aile de l'aigle mo.rin était rapide comme ta course ;
ton bras descendait sur les guerriers comme le
tourbillon de Loda, et mortelle étajt ton épée
;

comme les brouillards du Légo » (CHATEAUBRIAND,


Dargo, chant 1er).
Tous ces comme paraissent surannés; mais le
pire est de vouloir les remplacer par les non moins
prétentieux adjectifs : tel, telle... « Au loin s'étalait
la plage sonore et lisse, telle une piste. » « Brillante
et fraîche, telle une rose... Il se précipita, tel un
fou... Il se promenait sur la dune, seul, échevelé,
tel un poète. » •
Il y a un mot très classique qui sévit particu-
lièrement dans le journalisme : c'est le verbe
accoutumer, conjugué aveo l'auxiliaire avoir :
« Il avait accoutumé de... », pour : « Il avait l'habi-
tude de. » « Il n'avait pas accoutumé de », pour :
« Il n'avait pas l'habitude de. » « On voit bien, dit
Molière, que vous n'avez pas accoutumé de parler
à des visages... » « Ils ont reçu de leurs sujets les
LE PASTICHE ET LES VIEUX MOTS 13i
conditions de la paix qu'ils avaient accoutumé de
leur donner » (GUEZ.DE BALZAC, Lettres et Pensées).
« Les
chrétiens autrefois avaient accoutumé de prier
debout » (BOSSUET, 1er Sermon pour le jour de
Pâques, 1er point).
Il n'y a pas d'expression qui soit plus authen-
tiquement classique, et il n'y en a pas qui, trans-
portée dans notre style contemporain, sente plus
l'artifice. Les écrivains sans prétention comme
Renan emploient tout simplement ce mot aveo
le verbe être : « Après les premières réflexions que
me suggéra l'invitation à une démarche que je
m'étais accoutumé à regarder comme fort impor-
tante... » (Fragments intimes, p. 229).
Il ne s'agit pas, bien entendu, de proscrire le
mot accoutumé; pris adjectivement, ce mot est
très natucel. Lorsqu'on lit dans la Fille de Roland :
Dans Vordre accoutumé surgissent les étoiles,
cette expression semble un prosaïsme récent.
Racine a cependant fait dire à Roxane, dans
Bajazet :
Et que tout rentre ici dans l'ordre accoutumé.
Mais voici autre chose. Pour être tout à fait
dix-septième siècle, certains écrivains placent le
régime avant le verbe : « Je me hâlais de les aller
voir... Je les voulais interroger... Il ne pouvait
deviner dans quelle partie du jardin se pouvait
trouver en ce moment le comte... Il se voulait
moquer de lui... »
Cette affectation est ridicule, bien que la tour-
nure soit parfaitement admissible dans des phrases
comme celle-ci : « Il faut se bien mettre dans la
tête... La plus belle chose qui se puisse concevoir...»
132 COMMENT IL NE FAUT Î'AS ÉCftlRÈ

Certains auteurs ont une autre manie : ils


changent îâ place des négations. Nous lisons chez
Un illustre autour de notre époque :
Heureux et triomphant de ne le craindre plus.
Il dut se faire violence pour n'interrompre pas son
discours.
Il s'était promis de né répondre pas à ses prôvbca-
tions.

Oh croit, en changeant là négation de plabej


donner au style une' saveur plus classique. Oil
cite ses autorités; Les exemples aboiideiit, en efïet t
« Il né s'ensuit pas que je ne l'admiré pas pouf
fie vouloir pas être malheureux ni déshonoré »
(GUËZ DE BALZAC, II, p. 450). « C'est toujours tie
se perdre pas que d'être porté à bord par uh nau^
fragë » (GÙEZ DE BALZAC, Lettrés et pensées). « Il
est en nous de n'obéir pas » (BOSSUET, 2e Sermon
sur la Purification, 2e point). « Je suis bien aise,
mes filles, de hë irCèh aller pas safts Vous dire
adieU » (BOSSUÈTJ Conférence aux Ursulines de
Meaux). « Quelle est notre audace de ne rougir
pas d'adorer un maître pendu? » (BOSSUET, Sur
la vertu de la croix de Jésus-Christ).
Il y à aussi une autre expression du dix-sep-
tième siècle, que nos ttrcliàïstes n'ont garde d'où*
blier : « il ne laissa pas dè.>. Ces raisons ne lai&
sdient pas de l'ébranler..; Malgré ses affirmations,
il ne laissa pas d'être étonné... » Cette expression
classique redevient a la mode. Elle. n'est paà
blâmable ; mais il ne faut pas en abuser.
Un mot encore très recherché des paBticlieurs,
c'est le mot sorte, pour signifier : genre ou façon .'
« Il eh usait dé là sorte avec lui... Il a des idées il
même sorte » (pour ! du même gëhre).
LE PASTICHE ET LES VIEUX MOTS 133

« Un docteur de mes amis en parle qViine


tiraille sorte » (GUEZ DE BALZAC, II, p. 472).
«Qrdonnez un jeûne public de la même,sorte que si
vous aviez à demander au ciel la conversion du
grand Turc » (QUEZ DE BALZAC, Lettres), « Ah !

mes chères filles, ayez attention à vous conduire


de la sorte » (BOSSUET, Sermon sur le silence,
2e point). « Eux-mêmes se condamnaient d'une
autre sorte » (BOSSUET, Sermon sur Vamour des
plaisirs, 1er point). « Voilà de quelle sorte l'orgueil
a armé le ciel et la terre » (BOSSUET, Sermon sur
la vertu de la croix, 1er ppjnt).
Très fréquente chez Molière, cette expression
était passée dans le style et la conversation, au
commencement du dix-septième siècle. Sorte vou-
lait djro façon et manière. Le jeune Bputeville-
Mqntmorency, condamné à mort, pour s'être
battu place Rqyale, écrit à sa femme : « M. de
Mantes vous dira, ma femme, de quelle sorte je
vais mourir maintenant » (cité par BATTIFOL,
Revue hebdomadaire, 9 janvier 1915).
Malgré tous ces beaux exemples, il serait vrai-
ment ridicule de vouloir aujourd'hui écrire : « Jo
parlai à ma femme de cette sorte. »
Ceux qui cherchent le fin du fin vont jusqu'à
dire : « Je l'envoyais quérir... Il le manda près
de lui,., A ne vous rien çélcr... Vous avez dessein
de me déguiser... A ce coup, je le quittai... » Et
ce genre de phrases d'un auteur de nos jours, que
je copie textuellement : « Tout l'ouvrage est ajusté
à ce dessein... Il était do la plus méchante humeur
du monde... Voilà les éléments accoutumés d'un
bon récit... Deux plaisants coquins essayent de lui
dérober sa bourse... Il y a là une psychologie qui
est \a plus artificielle du monde... »
134 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Ce parti pris d'archaïsme est inadmissible. Pour-
quoi ne pas dire aussi comme Molière : « Que faites-
vous céans? » ou, comme ce personnage de Daudet :
t Ouais !... quelque sot... » -
Il y a .des gens qui, s'ils l'osaient, diraient
comme Louis XIII enfant à sa soeur : « Madame,
voulez-vous pas boire un petit? » (pour un peu) ou,
comme l'historien de Bayard : « On le mit au pied
d'un arbre, pour lui permettre de respirer un
petit. » « Diogène se leva un petit sur son séant
et regarda Alexandre au visage » (AMYOT, Vie
d'Alexandre, XXII). « Après s'être un petit ren-
forcé, il se montra aux Macédoniens » (AMYOT,
Vie d'Alexandre, XXXIV)... Qui oserait aller
jusque-là? Voilà pourtant où mène l'archaïsme.
On a essayé de réhabiliter une autre expression
du dix-septième siècle :. A cause que... « Ces des-
seins me demeurent; en la volonté, 'à cause que
leur puissance me manque » (GUEZ DE BALZAC).
« Quoi qu'on puisse dire : l'esprit des anges, à
cause qu'ils sont tout esprit... » (GUEZ DE BALZAC,
II, 439). « C'est à cause que l'orgueil n'afTecte rien
tant que la liberté » (BOSSUET, 1er Sermon sur la
Pentecôte, 1er point). « A cause qu'elle manque à
parler Vaugelas » (MOLIÈRE).
Ce mot se trouvant chez les classiques, Brune-
tière s'en servait à tout propos, même lorsqu'il
eût été beaucoup plus simple de mettre le mot :
parce que, comme dans cette phrase : « Nous n'y
réussirons pas, à cause qu'en ces matières surtout
il n'y a guère d'erreur où ne se mêle un peu de
vérité » (BRUNETIÈRE, Discours de combat, II,
p. 173).
Les amateurs d'archaïsme empruntent bien
d'autres formules aux auteurs de 1660, entre autres
LES VIEUX MOTS QUOI ET DE QUOI 135
les quoi, les qui et les que, représentant au neutre
des mots précis, comme dans ces phrases de
M. Abel Hermant, dont j'admire d'ailleurs si sin-
cèrement le grand talent :
« Gex excuses, à quoi se prêtait son caractère »
(au lieu de : ces excuses auxquelles se prêtait son
caractère).
« Cette franchise de confidences, à quoi il atta-
chait le plus grand prix » (au lieu de : à laquelle
il attachait le plus grand prix)...
« C'est un thème de quoi il ne convient pas de
parler... » (au lieu de : c'est un thème dont il ne
convient pas de parler).
« Elle remarqua que cette familiarité, de quoi
elle avait lieu d'être surprise » (au lieu de : cette
familiarité dont elle avait lieu d'être surprise).

Je sais bien qu'on peut encore invoquer l'exemple


des classiques, surtout ceux du dix-septième siècle.

Jouissons des fonctions molles et flatteuses, de


quoi il lui plait compenser par sa grâce les douleurs
de quoi sa justice nous bat.
(MONTAIGNE, cité par Stapfer,
Montaigne, p. 93.)
Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire (Tar-
tufe).

Je persiste à me demander, malgré ces exemples,


quel surcroît d'élégance une pareille locution peut
bien ajouter à des phrases comme les suivantes :

A gaucho de Yescalier, par quoi l'on montait à la


galerie (au lieu de : à gauche de l'escalier par lequel
on montait à la galerie).
(BINET-VALMER, la Passion, p. 2.)
136 COMMENT \L N£ FAUT PAS ÉGRIRE
Les çalégoriesr en quoi se partagent les apprentis
écrivains (au lieu de : le3 catégories, entre lesquelles...y
(BINETTVALMER, ICI Pass\çn, p. §.)

...Les longues séries d'ogives presque aériennes,


sur quoi les voûtes s'appuient... (au lieu de : sur
lesquelles).
(Pierre LOTI, « la Basilique fantôme », Illustration
du 21 novembre 1914.)
L'eau de la Corne^d'Qr, vers quoi dévalaient ces
proches cimetières (au lieu de : vers laquelle).
(LOTI, les Désenchantées, p. 50.)

Cette joie éphémère et cette tromperie éternelle


des renouveaux terrestres, à quoi se laissent toujours
prendre les âmes compliquées (au lieu de : auxquelles
se laissent tqujpurs prendre),
(LOTI, les Désenchantées, p. 9.)

Le Récit d'une soeur, chef-d'peuvre maj ordonné,


bien gauche de rédaction et trop long, mais tout fris-
sonnant de cris héroïques, auprès de quoi sont sèches
les interjections chevaleresques de Pierre Corneille.
(Maurice BA^RPS, De la volupté,
du;san-' e[ç., p. 120.)

L,a phrasen'eût pas été piiis mauvaise, si l'au-


teur avait écrit : « ...tout frissonnant de cris
héroïques, auprès desquels sont sèches les inter-
jections chevaleresques de Pierre Corneille, »

Et la 8olitu4e? Je la sens peser mieux dans cette


voiture tumultueuse et rapide, sur quoi le paysage
se précipite en grandissant.
(Paul ADAM, Stéphanie, p. 161.)

« Une voiture sur quoi le paysage se précipite/ »


J,ES VIEUX MOTS QUOI ET DE QUOI 137
J^es locutions à quoi, de quoi, sur quoi, etc., ne
sont pas condamnables on soi, et l'on peut par-;
faitement dire :
-
« Il fallait en finir, les poursuivre et les sur-
.

prendre : c'est à quoi nous nous sommes ré-


solus. »
« De quoi vous mêlez-vous? »
« S'être révolté injustement, c'est précisément
de quoi on l'accuse. »

Que des parents, des maîtres surveillent les lec-


tures d'enfants sans discernement, rien de mieux;
mais c'est de quoi l'on se dispense trop commodément.
(BALDENSPERGER, Iq Littérature, p. 245.)

De quoi ou en quoi sont ici parfaitement à Jeur


place.
On a tort également, en s'autqrisant des clas-
siques, de se servir du mot ; qui, ppur résumer
un ensemble de faits, comme dans ces phrases :
La philologie n'a pas ce droit et, ne l'avant pas,
il lu? est intprcjit de raisonner qqmme si elle l'avait,
qui est ce que Renan a pourtant fait toute sa vie.
(BRUNETIÈRE, Cinq Lettres sur Renan, p. 40.)

Brunetière avait adopté cette tournure parco


qu'elle était classique.
Nous sommes, dit Montaigne, je ne sais comment,
doubles en nous-mêmes, qui fait que ce que nous
croyons, nous ne le croyons pas et ne nous pouvons
défaire de ce que nous condamnions.
César se trouvait en graiifi'peine, ne sachant q\fi\
devait faire (pour ; ce qu'il (Jevqit faire).
(AMYOT, Vie de Jules César, XLIX.)
133 COMMENT IL NK FAUT PAS ÉCRIRE
Il voulait mettre son fardeau à terre ; ce que
voyant, Alexandre demanda que c'était (pour ce que
c'était).
(AMYOT, Vie d'Alexandre, LXX.)
Et qui est encore plus admirable (pour : et ce qui
est encore plus admirable), Callisthène écrit que la
nuit ils rappelaient avec leurs chants ceux qui s'étaient
égarés.
(AMYOT, Vie d'Alexandre, LI.)
Qui ou que, pour : ce qui ou ce que, est charmant
dans le vieux langage français ; aujourd'hui, c'est
un archaïsme ridicule.
Il faut même quelquefois se méfier de qui pris
dans son acception ordinaire : il occasionne bien
des amphibologies. Condillao en cite un joli
exemple :
Les étoiles fixes ne sauroient être moins éloignées
de la terre que de vingt-sept mille six ceht soixante
fois la distance d'ici au soleil, qui est de trente millions
de lieues.
(FONTENELLB.)

Il semble que c'est le soleil qui est de trente


millions de lieues.
Copier le style et les locutions du dix-septième
siècle est un procédé vraiment trop facile. Sten-
dhal est obligé d'en convenir; mais cela ne l'em-
pêche pas de recommander cette puérile méthode.
« A quoi bon, dit-il, inventer un tour nouveau?
Laissons cette gloire à Mme de Staël, Chateau-
briand, Marchangy, d'Arlincourt. Il est sûr qu'il
est plus agréable et plus vite fait d'inventer un
tour que de le chercher péniblement dans une
lettre provinciale de Pascal » (Racine et Shake-
speare, p. 116).
UNE THÉORIE DE STENDHAL 139
Rien n'est plus faux. Il sera toujours plus aisé
de copier des mots et des phrases que d'en inventer
de nouveaux, et on reste confondu de voir un
écrivain conseiller ce grossier travail de marque-
terie...
Stendhal a poussé la manie de l'archaïsme jus-
qu'à la niaiserie.
« Quel est mon Lut, écrit-il naïvement? D'ac-
quérir la réputation du plus grand poète français...
Pour cela, savoir le grec, le latin, l'italien, l'an-
glais. »
Et plus loin : « Me faire
un dictionnaire de style
poétique ; j'y mettrai toutes les locutions de Rabe-
lais, Amyot, Montaigne, Malherbe, Marot, Cor-
neille, La Fontaine, que je m'approprie. Je veux
que, dans trois cents ans, on me croie le contem-
porain de Corneille et de Racine (1). »
« Pour faire un livre, disait Stendhal, qui ait
la chance de trouver quatre mille lecteurs, il faut
étudier deux ans le français dans les livres com-
posés avant 1700... Servez-vous du français em-
ployé dans les traductions de MM. de Port-Royal,
publiées vers 1660 (2). »
C'est le comble!...

Des hommes de talent ont eu cette préférence


pour les expressions anciennes. Jean Moréas met-
tait, comme au temps de Ronsard, le régime avant
le verbe. Il disait dans le Pèlerin et les Stances :
Et moi, lorsque le Pinde et les neufs soeurs ensemble
Ont mes voeux couronnés...

(1) Cité dans les Petits Lundis d'Antonin BUNAND, p. 456.


(2) Correspondance inédite, t. III, p. 294.
140 -COMMENT IL NJÎ FAUT PAS JÎCniRK
Souvenirs, qui m'ayez lps deux tempes pressées
De l'étreinte des morts...
Non, c'est la ligne môme
Po pe nombre a?ur làrbas
Qui mon âme a seul émue.
Ou encore :
C'est par elle qu'ainsi le sens de ma nature
Au tien a répondu.
Elle, qui d'Apollon l'esprit plein d'imposture
A du coup confondu."
Ou bien encore, comme Ronsard, il supprimait
la négation :
Mais no sujs-jo plutôt 4 l'océan semblable?
Ce goût de l'archaïsme n?est pas nouveau. Il a
eévi dans l'antiquité
.
Salluste employait méthodiquement les .tour-
nures et les expressions qui n'avaient plus cours
à Rome de son temps. Ses contemporains le trai-
taient de voleur et de plagiaire, et Cicéron cri-
tique violemment son application b. imiter la
langue de Caton l'Ancien et sans doute aussi celle
d'Ennius, de Lucilius et même de Lucrèce. Sal-
luste eut, à son tour, des élèves qui exploitèrent
son style. Sénèque, dans sa 114* épître, cite no-
tamment l'historien Aronco, qui se donnait beau-
coup de mal pour atteindre l'aisance de Salluste.
Passe encore quand on avoue le pastiche ! Le
pastiche est toujours amusant, et nous en avons
de curieux dans notre langue, depuis le Capitaine
Fracasse de Gautier jusqu'aux Rencontres de
M. de Brêot d'Henri de Régnier. Mais rien n'est
déplaisant comme le pastiche qui se donne pour
original.
LÉ FAUX StYLE CLASSIQUE U\
Voici Une page où Timbn (Cormehin) a mis'toiit
son esprit et toute sa verve et qui n'est qu'une
pâle imitation de Là Bruyère :
ft II est prêt à tout, parie 'qu'il fi} est prêt kir
rien. Il ne parle pas comme les autres orateurs,
parce qu'il parle comrhe tout le môMé. Les autres
Orateurs se préparent plus ou moins, mais lui
improvise. Les autres orateurs pérorent, Mais
lui ëaiise... Les autres Orateurs laissent passer
dans la coulisse quelque petit bout dé cothurne*
et par lé reflet dé là glace (de quelle glace?), on
voit s'agiter lés plumes de leur cimier, Vous le
saisissez au saut du lit, et vous lui dites : Prenez 1

votre masque, et jouez ce que vous voudrez;


un ministre, un général d'armée, un artiste, un
puritain... il tië se donnera pas le temps de s'essuyer
le front et de boire un verre d'eau sucrée. Il ne se
débotté même pas ; il entré en scène, il s'habille,
il se drape, il mime devant les spectateurs, il iniprd-
visë les câfàdtêrës, il file le dialogue, il dénoué les
imbroglios, et il apprend son rôle en lô jouant;
il ëh jbtië Quelquefois deux, tourné les talons,
jette son masque, en reprend un autre et, toujours
le même, il est toujours divers, toujours en situa-
tion, toujours comédien accompli » (cité par Weil).
Après avoir spirituellement pastiohé Sterne et
Rabelais et non moins spirituellement raillé les
chercheurs de ftirmë verbale dans son Histoire
du roi de Bohême, Charles Nodier devint lui-même
Un àrcnàïstê sans vergogne*
Mais c'est Paul-Louis Courier qui reste je plus
bel exemple de réputation obtenue par les procédés
de démarcation et de pastiche. Courier s'était
fait un style exclusivement composé de mots
empruntés aux aûteUré du dix^sëptièmê slèclêi
Hi COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Son cas est une monstruosité. Le masque lui colle
au visage. A chaque page, à chaque ligne, c'est
le style du seizième et du dix-septième siècle :
« Plaisante chose qu'un Marchangy à la tri-
bune!.., »
« Ce qui plus le fâchait. »
t De fortune, passent Pierre Houry, Louis
Bézard et sa femme. »
« Il me fallut aller à Nantes quérir d'autres
papiers... »
« Je ne dis mot : il m'en faisait grand mal. »
« Je fus aise de le voir venir où je voulais. Je
Ventretins sur ce propos. »
« Il n'y a pas d'apparence... »
« Il me faut du carnage et je veux rrfy divertir... »
« Nous lui témoignâmes quelques doutes que cela
fût vrai. »
« Remplir les gazettes de nouvelles imperti-
nences... »
Tantôt Courier fait du portrait-La Bruyère (voir
le Livret du Père Louis Vigneron et la Lettre IX
au Censeur de la Cour), tantôt il fait du pur Saint-
Simon :
.

Singulier homme, philosophe, lettré autant qu'on


saurait être, grand partisan de la réforme, non parle-
mentaire seulement, mais universelle...
(Pamphlet des Pamphlets, p. 243.
OEuvres, 1 vol., Didot.)
D'abord il voulait élargir tous les gens détenus pour
délits de paroles et Veut fait, car sa place...
(Pamphlet des Pamphlets, p. 243.
OEuvres, 1 vol., Didot.)

Mais vos guerriers, leurs équipages, leur suite, leurs


tambours, leurs trompettes font tout leur être et,
P.-L. COURIER ET LE PASTICHE 143
perdant cela, qu'ils vivent ou meurent, les voilà
néant.,. Sur ce pied-là, dit la comtesse..., etc.
{Pamphlet des Pamphlets, p. 243.
OEuvres, 1 vol., Didot.)

On retrouve chez P.-L. Courier la langue de


tous les auteurs du grand siècle. Armand Carrel
lui en faisait un mérite. « Il hésitait, dit-il, sur un
mot, sur une virgule, se montrait timide à toute
façon de parler qui n'était pas de la langue de ses
auteurs... » Et Carrel appelle cela être « un imi-
tateur heureux de tout ce qu'il y a jamais eu d'ini-
mitable ».
Mais c'est dans le dialogue qu'il faut voir jus-
qu'où P.-L. Courier a poussé cette rage d'ar-
chaïsme :

— Fi ne
1 m'en parlez pas. Opprobre de la littéra-
ture, honte du siècle et de la nation, qu'il se puisse
trouver desauteurs, des imprimeurs et des lecteurs
de semblables impertinences...
{Pamphlet des Pamphlets.)

La Conversation avec la duchesse aVAlbany est


un véritable tour de force :
Je fus aise de le voir venir où je voulais. Je l'en-
tretins sur ce propos et il se mit à nous dire ce qu'étaient
les arts sous Louis XIV, comparant les ouvrages
d'alors à ceux d'aujourd'hui et donnant de tout la
prééminence au siècle passé, hors qu'il avouait que
depuis un temps on se relevait chez nous de ce méchant
goût, de cette.misère où tomba si tôt notre école après
ses beaux jours...
Si vous me disiez qu'on peint plus à présent que
du temps du Poussin, j'en demeurerais d'accord; mais
non pas si bien; et que l'on écrit davantage, sans
contredit; mais de quelle façon? voilà le point. Or,
444 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRltlE

tt in va de même do la guerre, à rridn avis. J*ëhtends


bien, dis-jej vous prétendez qu'on là faisait alors
mieux, avec plus de science et d'habileté qu'aujour-
d'hui. — justement*

Plein d'admiration pour ce dérhârtjuagèj Armand


Carrèl comparait ce stylé ait « stylé des Provin-
ciales ».
Ffàlicisqûô Sàrcéy déclarait (ju'il né ltti était
pas possible dé rélifé les pamphlets de Courier
« sans être tout ensemble agacé et ravi »; « Là
qualité de là langue, dit-ilj est incomparable ; mais
ce n'est point une de ces bonnes et solides-, étoffes
dont on â plein la màift j c'est du pointillé, très
joli à l'oeil, sans ampleur ni résistance; »
Un des admirateurs du célèbre pamphlétaire,
M. Robert Gaschet, avoue que le style de Courier
â manqué trop de spontanéité; les procédés de
composition et lès artifices de la langue se laissent
entrevoir, parce que 'l'auteur est réduit à lés
reproduire trop souvent. Il les puise dans ses
lectures plutôt que dans son propre fonds, et voilà
pourquoi on a parfois l'impression que sa provi-
sion aurait besoin d'être renouvelée » (1).
M. Gaschet loue Courier d'avoir énormément
travaillé son stylé. Ce n'est pas parce qu'il a
travaillé son style que Courier est ennuyeux;
1

c'est parce que tout son labeur a consisté à décal-


quer le style du dix-septième siècle. Ce défaut le
rendra toujours insupportable à ceux qui sont
lin peu faniiliarisés avec lés auteurs du grand
siècle.

(1) Robert GÂscHBt, Paul-Louis Courier ël la iResiàu-


ration, pi 260.
P.-L. COURIER ET LE PASTICHE 145
Cet exemple prouve, en tout cas, qu'on peut
parfaitement s'assimiler les procédés d'autrui.
M. Payot a donc tort de dire : « Le style d'autrui
est inutilisable, parce que je suis moi-même et
qu'autrui riest pas moi... Le style est incommuni-
cable, et il diffère d'auteur à auteur, comme un
tableau de Rembrandt diffère d'un Puvis de
Chavannes... »
On voit, au contraire, par l'exemple de Courier,
à quel point le style est éminemment communi-
cable et utilisable (1).
Mais, nous dira-t-on, avez-vous bien le droit
de blâmer Courier? N'avez-vous pas, vous-même,
dans vos propres ouvrages, conseillé l'imitation
et l'assimilation des auteurs?
Dissipons cette équivoque.
Nous avons toujours distingué avec soin la
bonne et la mauvaise imitation. Nous avons dit
dans la Formation du style ; « L'imitation servile
tue le talent ; bien comprise, elle le crée et l'aug-
mente » (p. 40). Nous avons dit encore : « Imiter
n'est ni copier ni pasticher. Le pastiche est une
imitation étroite et servile » (p. 28), et encore :
« La vraie imitation est une imprégnation géné-
rale. C'est l'ensemble des idées et des images, en
quelque sorte la tournure d'esprit d'un auteur, qui
finissent par être assimilés ; c'est la combinaison
de ces éléments digérés qui développe l'originalité
personnelle. La bonne imitation conduit 4 Vassimi-

(1) ç Courier a lu les vieux conteurs. Son style est uii


combiné de tpus ces styles ; c'est de l'Amyot plus court,
plus bref et plus aigujsè ; c'est du Montaigne moins écla-
tant et plus assoupli. Un lecteur attentif de Courier me
fait remarquer combien il y a de vers tout faits mêlés à sa
prose » (SAINTB-BKUVE, Ççuçeriçs du lundi, t. \L p. 853).
10
148 GOMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
lation et se confond avec elle. Elle consiste, comme
le disait Dacier, à mettre son esprit à la teinture
d'un auteur (p. 54). »
En d'autres termes, nous avons conseillé la
lecture et même le pastiche comme des moyens de
formation préparatoire; nous avons demandé qu'on
s'assimile le génie et la.tournure d'esprit d'un
auteur, mais non pas qu'on le décalque ou qu'on
le copie. Nous voulons qu'on étudie le rajeunis-
sement de la prose dans Rabelais, le relief des
mots dans Bossuet. la concision et l'antithèse
dans Montaigne ; mais non pas que Ton transporte
purement et simplement ces expressions dans son
propre style.
« Je possède encore, dit Barrés, les cahiers
d'expressions où j'ai dépouillé Flaubert, Mon-
tesquieu et d'Aubigné pour m'enrichir de mots
et de tournures expressives. Après tout, ce tra-
vail absurde ne m'a pas été inutile (1). »
Ce travail, en effet, n'est pas inutile, à condi-
tion qu'on ne se mette pas servilement à coudre
dans son propre style les expressions qu'on a
copiées chez les vieux auteurs.
« Un archaïsme savant, dit Doudan, peut
flatter un moment des oreilles fatiguées. Mais que
nous sont ces formes du dix-septième siècle, si
l'on veut, tout dix-septième siècle qu'il est, à
nous, enfants du dix-neuvième siècle? Une langue
nouvelle s'est formée, à l'image de tous les faits,
do tous les sentiments nouveaux qui nous ont
faits autres que les hommes du dix-septième siècle.
Tout ce qu'il y a de vrai et de profond en nous a
ses reflets dans cette langue nouvelle, bonne pu

(1) BARBES, Souvenirs de Guaita, brochure, p. 10.


L'ARCHAÏSME DE BRUNE-TIÈRK 147
mauvaise. Vous me parlez la langue de Port-
Royal ; j'en peux être très agréablement surpris
un instant, mais, tandis que vous me parlez, jo
ne vois que les ombres vagues de Port-Royal;
vous ne me ramenez ni à moi-même, ni à ce que
j'ai connu et aimé ; et vous savez bien cependant
qu'on n'agit, qu'on n'émeut qu'en allant remuer
les étincelles de ce foyer intérieur qui est moi-
même. Je n'ai pas les souvenirs de Aime de Lon-
gueville ; je ne suis point M. Lemaistre au fond
de sa cellule; la mère Angélique ne m'a point
parlé dans mon enfance. Il manque au langage
que vous me parlez les deux cents années durant
lesquelles le monde a changé de face, en bien ou
en mal, il n'importe encore, et cette histoire est
dans la langue comme elle est en moi, qui suis un
peu aussi le résultat de l'histoire (1). »
Il existe un exemple saisissant de la mauvaise
,imitation classique c'est Brunetière.
:
Nous n'étonnerons personne en disant qu'il ne
faut pas écrire comme Brunetière; mais beau-
coup de gens ont le droit de s'étonner que Brune-
tière ait écrit comme il a écrit.
Tandis que Courier se fabriquait un style avec
les tours du dix-septième siècle, Brunetière pre-
nait aux écrivains de la même époque leur ossa-
ture, leurs conjonctions, les qui et les que, les
tournures surannées, l'armature extérieure, tout
ce qu'il y a de visible, de matériel dans le métier
des phrases. Il dérobait aux classiques leur outil-
lage et avec cet- outillage il se composait une
prose à lui, un « style honnête et vertueux qui
gagnait sa vie à la sueur de son front », style de

(1) DOUDAN, Pensées et fragments, p. 268.


H8 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCHIUK
contournements, de circonlocutions et de paren-
thèses, style parasitaire, inextricable, sec, rocail-
leux, sans grâce, sans saveur et sans beauté.
Ouvrez n'importe quel livre de Brunetière, vous
serez frappé par l'encombrement des propositions,
les duretés, excroissances, parenthèses, les qui
et les que et les conjonctions de toutes sortes qui
enchevêtrent sa phrase, la coupent, la morcellent,
l'essoufflent. Page à page, plume à la main, on
dresserait un catalogue de ces expressions qui
reviennent comme des refrains :
Si, d'une part...
D'autre part...
Et, sans doute que...
Et, par exemple...
Puisqu'en effet...
Ce qui, d'ailleurs...
Parce qu'aussi bien... '
C'est à savoir...
Et, au contraire...
Mais surtout et par suite...
Et, en fait... Et, de fait...
Et, au besoin.»
Et, si l'on veut...
Cependant, sans compter que....
Si je puis dire...
De telle sorte que...
Et donc...
Et, sans doute...
Mais, au contraire...
Jusque-là que si...
Que si, d'autre part...
Toutes ces expressions, Brunetière les prenait
dans Bossuet,' qui fut son guide et son modèle.
L'ARCHAÏSME DE BRUNETIERE 149

11s'était étroitement assimilé, non pas le style,


mais là langue de Bossuet, sa syntaxe, ses tour-
nures, ses locutions : « Ne laisser pas de... Que si...
Et au contraire... Encore que... Néanmoins... Et
sans doute... Toutefois, etc. »
Lisez quelques phrases de Bossuet, vous recon-
naîtrez tout de suite le boulonnage mécanique
de Brunetièrè :
« Encore qu'il n'y ait rien dans le monde que
les hommes estiment tant que la liberté, j'ose dire...
qu'il n'y a rien qu'ils conçoivent moins, et ils se
rendent eux-mêmes tous les jours esclaves... Car
la liberté qui nous plaît, c*est sans doute... Et, au
contraire, nous lisons dans notre Évangile » (BOS-
SUET, Début du Sermon pour la vêture d'une pos-
tulante bernardine).
« Comme un
homme qui est assis à une table
délicate, encore que vous lui laissiez toutes les
viandes, il croirait toutefoisr perdre le festin, s'il
perdait tout à coup lo goût » (BOSSUET, Sermon
sur l'efficacité de la pénitence, 2e point).
« J'ajouterai qu'encore que je me sois attaché
à vous démontrer les trois premières notions...
à savoir..., etc., je reconnais toutefois » (BOSSUET,
Sur le culte dû à Dièii, 1er pbiht).
«.Encore que là nature ne nous porte pas à
mentir... néanmoins celui qui s'est engagé dans
cette faiblesse... » (BOSSUET, Amour des plaisirs^
1" point).
« Quoique l'esprit de division se «oit mêlé bien
avant dans le genre humain, il ne laisse pas de
conserver au fond de nos coeurs... » (BOSSUET,
Sur la charité fraternelle, 1er point).
Voilà le vocabulaire de Brunetièrè. Cela ne
choque pas chez Bossuet, parce qu'il n'y mettait
160 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE

pas d'affectation et que c'était la langue de son


temps, tandis que ces expressions chez Brune-
tière ne sont ni de Brunetière ni de son temps, et
qu'il fait l'effet d'un homme qui se badigeonne
avec la couleur d'autrui.
Brunetière a poussé jusqu'au ridicule l'emploi
des qui et des que qui encombrent la langue
encore latine du Discours sur la méthode. Il ne
dit pas : « Il ne me reste que le regret d'avon*
répondu à ces attaques », mais : « Il ne me reste
qu'un regret, qui est d'avoir répondu à ces
attaques. »
Il ne vous « pose pas la question suivante »;
il vous pose « une question, qui est la suivante » :
Une conséquence en résulte, qui est qu'on ne sau-
rait se représenter et qu'en fait on n a jamais vu
dans l'histoire de religion sans autorité...
J
{Science et Religion, 'p. 330.)

Je ne suis étonné que d'une chose, laquelle est que


Balzac étant depuis 1833...
{Balzac, lvol., p. 75.)
On ne conçoit pas d'autre part qu'une faculté
telle que Von a vu qu'était la raison.
{Science et Religion, p. 409.)

Brunetière écrit comme Benserade, Voiture ou


Descartes : « C'est une chose que je pensais qui lui
ferait plaisir... »
« C'est une réponse que j'espérais qu'Urne
ferait. »
« Encore que je n'aie aucun goût pour
la pro-
menade, je ne laisse pas néanmoins de prendre
tous les jours le chemin que je lui ait dit que je
voulais suivre.>
L'ARCHAÏSME DE BRUNETIÈRE Ul
On encore :

Ce qui est surtout vrai, c'est que ces discussions


de principes, quand on consentirait qu'elles n'eussent
plus de raison d'être dans le temps où nous sommes,
elles ne cesseraient pas pour cela d'en avoir toujours
une dans l'histoire.
(BRUNETIÈRE, Revue des Deux Mondes,
1er mars 1889.)
On dirait cinq lignes empruntées au Discours
de la méthode. Brunetière se serait cru beaucoup
moins classique s'il eût écrit simplement :
Ce qui est surtout vrai, c'est que, même si elles
n'ont plus de raison d'être à notre époque, ces dis-
cussions de principes ne cessent pas d'avoir leur
raison d'être dans l'histoire.

Quand Brunetière disait : « Les écrivains quHl


faut avouer qui sont les plus médiocres », ou bien :
« Sauf ce seul point que l'on voudra bien remar-
quer que les protestants ne niaient point » (Bos-
suet, p. 74), il croyait parler comme on parlait au
dix-septième siècle, ou comme Rousseau au dix-
huitième : « Mme de Warens me marquait m'avoir
trouvé une occupation qu'elle espérait qui me con-
viendrait » ; ou comme Montesquieu, traduisant
une lettre de Cicéron : « Plusieurs princes m'ont
écrit des lettres de remerciements sur ce que
j'avais été d'avis qu'on leur donnât le titre de
rois, que non seulement je ne savais pas être rois,
mais même quHls fussent au monde » (Considéra-
tions sur la grandeur des Romains, chap. xi).
Pourquoi Brunetière n'aurait-il pas prodigué les
qui et les que, lorsqu'il les voyait fourmiller chez
tous les écrivains du dix-septième siècle? Le car-
m COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
dinal de Richelieu lui-même ne parlait pas autre-
ment dans sa lettre à M. de Toiras, citée par
M. Lânsoh :
Monsieur de Toiras, je rie puis ajouter Toi aux avis
Îme l'on me donne, — qu'il y ait dés gens assez
âches dans le fort de Saint-Martin pour parler de
se rendre, ~ tant qu'il y aura do quoi manger et se
défendre ; — et tout ainsi qu'il n'y a ni honneur, ni
gratification que je ne fasse à ceux qui endureront
courageusement les incommodités d'un long siège, —
aussi n'y a-t-il point de châtiment ~ que ne mé-
ritent ceux -f- qui seraient cause — que je reçusse
une aussi grande injure — que de yoir prendre à ma
vue une place — qui ne court aucune fortune par
la force de mes ennemis, — et qui a des vivres assez
pour s'empêcher de mourir de faim.
Il y avait cependant, au dix-septième siècle,
des prosateurs qui aimaient vraiment l'harmonie
de leur langue, et qui se rendaient parfaitement
compte qu'on pouvait écrire tout aussi bien en
écrivant tout autrement.
Fénelon avait dit (Manuscrit de Télémaque) :
« Orphée a bien touché par le récit de ses malheurs
le coeur de ce dieu, qvton dit qui est inexorable. »
Il a corrigé et mis à la place : « Orphée a bien
touché par le récit de ses malheurs le coeur de
ce dieu, qu'on dépeint comme inexorable. »
Ge que nous disons du 6tyle de Brunetière, nous
pourrions le dire également du style d'Emile
Faguet, qui a poussé, lui aussi, jusqu'à l'outrance
cette façon d'écrire. Seulement Faguet, malgré
ces défauts, était le plus moderne, le plus spirituel,
le plus délicieux des prosateurs, tandis que Bru-
netière n'a jamais eu, qu'on me passe le mot, que
la carcasse et l'armature du style.
Brunetière a fait école. De jeunes écrivains
LES QUI ET LES QUE 153

affectent aujourd'hui de multiplier les qui et le


que, pour protester contre les obligations de dis-
cipline et de travail qu'on veut imposer à la prose
française. Certes, on a raison d'aimer avant tout
le mouvement et la vie et de se montrer indul-
gent pour les qui et les que; mais peut-on sans
parti pris approuver dés phrases comme celle-ci,
qui est de l'abbé Dubos (citée par Côftdillac) :
On n'ignore pas que peu de .temps après la mort
d'Auguste, la poésie, qui avoit brillé avec tant d'éclat
sous les yeux de ce prince, s'éclipsa peu à peu sous
ses successeurs, et demeura enfin comme éteinte dans
les ténèbres de la barbarie, oui amena du fond du
nord ce déluge des nations féroces* qui, des débris
de l'empire romain, forma la plupart des États qui
subsistent aujourd'hui dans l'Europe.

On éviterait plus souvent les qui et les que, si


l'on faisait attention aux équivoques et aux am-
phibologies qui en résultent, comme dans ces
lignes de Nicole :

Nqns tombons, sans y penser, dans une infinité de


fautes^ à lVgard de ceux avec qui nous vivons; qui
disposent à prendre en mauvaise part ce qu'ils souf-
friroient sans peine, s'ils n'avoient déjà un commence-
ment d'aigreur dans l'esprit.

On ne sait si le second qui se rapporte à fautes


ou à ceux avec qui nous vivons...

Condillao cite deux autres équivoques : « Le


tableau de Rubens, qui est un grand peintre. »
Est-ce le tableau qui est un grand peintre ? « C'est
un effet de la Providence divine, qui est conforme
à ce qui a été prédit. » Est-ce la Providence qui
est conforme?
1S4 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Voici une phrase de La Bruyère encore plus
caractéristique :
Il n'y a personne dans le monde, si bien lié avec
nous de société et de bienveillance, qui nous aime,
qui nous goûte, qui nous fait mille offres de service
et qui nous sert quelquefois, qui n'ait en soi, par
l'attachement à son intérêt, des dispositions très
proches à rompre avec nous.
On ne sait plus à qui se rapportent tous ces
qui. Est-ce an monde? Est-ce à personne?

On évite quelquefois l'équivoque, en remplaçant


le gui ou le que par lequel, laquelle, lesquels'/«C'est
un effet de la Providence divine, lequel est con-
forme à ce qui a été prédit. » « C'est lui qui a im-
posé cette méthode, laquelle est devenue plus tard
obligatoire. »
Mais les mots lequel, laquelle, lesquels ne sont
jamais bien élégants, et l'on a toujours tort de les
employer sans nécessité, comme dans cette phrase
de Stendhal :
Dès le lendemain, les amis de la maison Crescenci,
lesquels venaient tous les soirs passer la soirée, racon-
tèrent un nouveau fait ridicule.
(La Chartreuse de Parme, XXVII.)
.Chateaubriand est un des premiers écrivains
qui ont fait aux qui et aux çueune guerre acharnée:
« Les qui et les que, dit Marcellus, furent ses enne-
mis constants (1). »
Il y a des cas où la répétition des qui et des que
passe inaperçue, et d'autres cas où, même visibles,
on aurait tort de les supprimer.
(1) Chateaubriand et son temps p. 251,
LES QDI ET LES QUE 45b
On se rappelle le fameux vers des Huguenots,
qu'on a.tant reproché à Scribe :
Ses jours sont menacés. Ah 1 je dois l'y soustraire.

« Ce vers n'a jamais été de Scribe, nous dit


Legouvé. Il est de Meyerbeer. Scribe avait écrit
très correctement :

...Ce complot odieux


Qui menace ses jours, ah! je dois l'y soustraire!

« Mais le qui gênait Meyerbeer. Le musicien y a


substitué son affreux hémistiche; le pauvre poète
l'a endossé comme on signe un billet de complai-
sance et, quand l'effet a été protesté, c'est lui qui
a payé (1). »
Encore une fois, tout n'est pas bon à imiter
chez les classiques ; il serait puéril, par exemple,
de placer aujourd'hui, comme Bossuet, lequel, la-
quelle ou lesquels en régimes directs avant le verbe.
L'âme ouvre en elle-même, en s'y appliquant, une
source toujours féconde de plaisirs réels, lesquels,
certes, quiconque a goûtés, il ne peut presque plus
coûter autre chose.
(BOSSUET, 1er Sermon pour la purification
delà Vierge, 2e point.)
C'est ce qui m'oblige, messieurs, à vous proposer
aujourd'hui trois maximes fondamentales de la géné-
rosité chrétienne, lesquelles vous verrez pratiquées
dans l'histoire du christianisme naissant.
(BOSSUET, 2e Sermon pour te jour
de la Pentecôte, 1er point.)

(1) E. LEOOUVÉ, Soixante ans de souvenirs, 29 part.,


p. 95.
486 GOHMKNT IL NE FAUT PAS "ÉCRIRE
Concluons* Règle générale : il faut s'interdire
le style archaïque; à moins qu'on ne veuille en
faire un simple exercice. Il reste dans notre style
du dix-neUvième siècle assez de tournures et de
locutions des dix-septième et dix-huitième, pour
ne pas se croire obligé d'en chercher d'autres dans
les vieux auteurs. Un pareil procédé ne peut en-
gendrer qu'un langage artificiel.
En d'autres termes, il faut écrire avec la langue
de son temps et non pas avec celle d'une autre
époque. Les auteurs du seizième siècle, Lavige-
nère, Saliat, Amyot, Montaigne n'avaient pas la
prétention de faire de l'archaïsme ; s'ils écrivaient
naïvement, c'est qu'ils étaient naïfs. Après eux,
ïâ prose de Descartes et de Pascal mit encore bien
du temps à se dégager du latin. Aujourd'hui que
l'évolution est accomplie, il serait ridicule de vou-
loir rétrograder jusqu'à la formation et à l'ori-
gine de cette belle langue française, toujours mou-
vante et travaillée par un changement conti-
nuel d'expressions et de tournures contre lequel
il n'est pas possible de réagir. On peut dire qu'il
y a un ton de style par siècle ; il y a même un ton
de stylé tous les cinquante ans, comme il y a un
ton de style pour chaque écrivain, et comme il y
en a un également pour la province et un autre
pour Paris... On ne peut s'immobiliser : il faut
suivre, comme eût dit Montaigne.
CHAPITRE IX
L'abus des maximes *t sentences.

La manie des maximes. — Le pastiche des maximes. —


La fausseté des maximes.

Jamais on n'a tant publié de recueils de pensées.


On dresserait un interminable catalogue do ces
sortes de livres, et il y en a d'excellents,'Laténa,
Louis Dépret,Alph, Séché, A. Duçros, Mme Calrnpn,
Thiaudière, Georges d'Avenel, Cpchin, Etienne Rey,
sans compter les Pensées choisies de Balzac, Capus,
Hervieu, Donnay, Marcel Prévost et même Napo-
léon. Ainsi se continue la tradition de La Roche-
foucauld, La Bruyère, Riyarol, Chamfort, Duclos,
Sénac, Joubert, etc. Ce genre de littérature a tout
envahi. La suprême ambition des trois quarts de
ceux qui tiennent une plume est de passer pour
des moralistes. C'était autrefois un signe de matu-
rité ; aujourd'hui, c'est par là que l'on débute.
Il faut signaler ce péril et mettre la jeunesse en
garde contre l'inutilité d'une production qui affecte
la profondeur et qui n'est qu'une des formes les
plus faciles du pastiche littéraire. Le besoin de
dogmatiser est si naturel, que les jeunes filles
même ont commencé par se faire moralistes, comme
Mlle Margueritte dans son charmant petit livre
Paillettes. Elles connaissent la vie avant d'avoir
Vécu.
117
158 COMMENT IL NE'FAUT PAS ÉCRIRE
Jules Lemaître pensait que les maximes étaient
« un jeu qui s'apprend ». Il a montré par quel pro-
cédé on peut arriver à trouver des pensées qui ne
sont pas plus mauvaises que d?autres. C'est une
des pages les plus spirituelles qu'il ait écrites (1).
Aristote lui-même connaissait la recette, quand
il disait : « La sentence est une sorte d'énonciation
ou manière de s'exprimer, qui prononce absolu-
ment et dit les choses en général. Il n'y a rien qui
donne davantage de joie à l'auditeur que quand
il entend prononcer en général sur les choses qu'il
croit vraies dans le particulier et dont il s'est formé
une opinion. Le véritable secret de trouver des
sentences, c'est de tâcher de découvrir les senti-
ments de ses auditeurs et les opinions particu-
lières dont ils sont prévenus et, quand on l'aura
découvert, de faire ensuite des maximes générales
de ces opinions particulières, et les alléguer comme
si elles étaient vraies absolument (2). »
Les maximes sont si bien une affaire d'imitation,
qu'en pratiquant CG genre d'exercice, on finit par
attraper la langue de ceux qui ont excellé dans la
matière. Ainsi Chamfort s'était merveilleusement
assimilé le style de La Bruyère, — et c'est pour
cela que presque tous les recueils de pensées sont,
en général, fort bien écrits.
Mais, dira-t-on, il y maximes et maximes. Si
vous condamnez ce genre, sous prétexte qu'on ne
peut égaler les maîtres, pourquoi ne pas condamner
le roman, qui a aussi ses modèles inimitables?
C'est que, précisément, le roman est un genre et

(1) Les Contemporains, 2e série, p. 191.


(2) ARISTOTE, Rhétorique, trad. Cassandre, Hv. II,
chap. xxi.
LA MANIE DES MAXIMES 159-

ia maxime n'en est pas un. Le roman est une forme


littéraire où chacun peut mettre quelque chose
de personnel, tandis que les maximes sont des
collections de laissés pour compte, des hottes à
chiffonniers, où, sous couleur d'observation,' on
entasse tout ce qui vous passe par la tête. On
peut parfaitement écrire un livre entier sur
un sujet philosophique; mais rien n'est plus faux
que ces carnets de notes à tout faire, ces tiroirs
à billets qui n'ont ni commencement nù fin, et
où l'on s'épargne (Boileau le reprochait à La
Bruyère) la plus grande des difficultés : celle
des transitions. Il suffit d'avoir de l'esprit pour
trouver quelques réflexions agréables. Mettez-leur
une pointe, faites-les pivoter : pour l'alouette,
c'est un éclair; de près, c'est un morceau de
verre.
Voyez Amiel. Amiel a écrit de bonnes pages,
notamment sur René (I, p. 122), Joubert (II, 14),
Rousseau, Chateaubriand. Que de remplissages
pourtant dans ce fameux Journal si vite oublié l
Que de broderies insignifiantes! Et comme on
sent l'artifice, dans cette façon de vivre unique-
ment pour la notation, jusqu'à calculer ce qu'une
soirée mondaine peut représenter de civilisation,
d'effort industriel et social !
Après le succès de La Bruyère, qui s'était lui-
même inspiré de Publius Syrus et de Théophraste,
tout le monde se mit à publier des caractères et
des réflexions morales. Les éditeurs demandaient
du La Bruyère, comme ils devaient demander plus
tard des Lettres persanes.
Un écrivain peiyV connu du public, Justin Bel-
langer, est l'auteur d'un volume de réflexions qui
peuvent passer pour du pur La Bruyère.
460 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Qu'on en juge :
Dire juste, c'est penser juste, comme écrire bien,
c'est penser bien! ' " '" '

En scène, le plus difficile n'est pas de savoir parler,


c'est de savoir se taire. On joue tour à tour en par-
lant et en écoutant. On ne peut pas parler sans jouer,
mais on peut jouer sans parler.
Pour cien réussir dans le monde, il est inutile
d'avoir de l'esprit; tous ceux qui ne sont arrivés à
rien vous le diront; mais il est également utile d'en
avoir ; tous ceux qui ont de bonnes places l'affirment.
Que d'esprit il faut à la vertu pour ne pas déplaire.
Que de bêtise il faut au vice pour ne pas se?
duire I etc., etc. (i).
Voilà, je crois, du bon La Bruyère. Vous- trou-
verez dans le même livre une foule de portraits qui
semblent extraits des Caractères.
Il existe un ouvrage qui représente le vrai type
du recueil de pensées : c'est le Bréviaire des éduca-
teurs et des pères de famille de M. Leyssene. Ce
répertoire contient des réflexions pour toutes les
classes de la société et sur toute espèce de sujets,
travail, lecture, volonté, morale, conduite, etc.
La Rochefoucauld lui-même- n'a publié ses
Maximes que parce que tout le monde en faisait
autour de lui. Aime de Sablé les réussissait à ravir.
Guez de Balzac et ses amis en rédigeaient aussi.
C'était la mode dans tous les salons. « Ça se gagne
comme un rhume », disait La Rochefoucauld, qui
ne dédaignait pas de retourner lr.s pensées de
Sénèque et consultait Jacques Esprit, autre au-
teur de sentences illustres.
Presque toutes le3 maximes do La Rochefou-

(1) Entre deux spectacles, par Justin BELLANQEB, 1 vol.


in-18."
LE PASTICHE DES MAXIMES 161

càuld Sont empruntées à d'autres au.teu.rs. Le


plagiat est perpétuel. Celle que Sainte-Beuve ad-
mirait f)âr-dessus tout : « Le soleil et la mort ne se
peuvent regarder fixement », a été découverte mot
pour mot. par M. Màurevert dans une nouvelle
de Cervantes (1).
Là Rochefoucauld soumettait ses maximes à
ses amis ; on les revoyait ensemble ; il les polissait
ensuite à son aise. Ce qui. fait la beauté de son
livre, c'est la force d'observation, le parti pris
féroce et surtout la densité du style.
La Rochefoucauld a réécrit son ouvrage £lus
de trente fois ; et cependant, malgré ses qualités
prodigieuses, que de pensées fuyantes ou subtiles
dans ce traité d'égoïsme, que n'aimaient ni Rous-
seau, ni Voltaire, et qui ne montre qu'un côté du
coeur humain ! La Harpe a excellemment désar-
ticulé quelques-unes de ces pensées célèbres. Dans
leurs jolis livres : A la Manière de...t MM. Reboux
et Muller ont, eux aussi, habilement retourné cer-
taines sentences de Là Rochefoucauld, et le lec-
teur peut se convaincre qu'elles restent tout aussi
vraies.
Cette affirmation « qu'il y a de bons mariages,
mais qu'il n'y en a point de délicieux » me semble
beaucoup plus vraisemblable que l'affirmation do
La Rochefoucauld : « Il y a de délicieux mariages,
il n'y en a point de bons. » Si « un sot n'a pas assea
d'étoffe pour Être bon », MM. ReboUx et Muller
n'ont pas tort non plus de dire « qû'urt sot a tou-
jours assez d'étoffe pour Ctre bori ». Il est possible
que « la fortune obscurcisse nos vertus et nos 1

goûts comme l'ombre obscurcit les objets » ; mais 1

(1) ISÊctaireiir de Nice, 8 mai 1914.


H
162 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
il est non moins certain « qu'elle fait paraître nos
vertus et nos vices comme la lumière fait paraître
les objets... ». Si l'on peut ainsi transposer les pen-
sées de La Rochefoucauld, on juge avec quelle
facilité on transposera celles des imitateurs.
Il est incontestable, par exemple, comme le dit
M. Etienne Rey, « qu'une souffrance morale s'at-
ténue toujours quand elle se double d'une souf-
france physique » ; mais n'est-il pas tout aussi vrai
« qu'une souffrance physique s'atténue toujours
quand elle se double d'une souffrance morale »?
Si, à « mesure qu'on avance dans la vie, on devient
plus difficile en fait de femmes et moins difficile
en fait d'amour », ne peut-on pas affirmer avec
autant de raison qu'à « mesure qu'on avance dans
la vie, on devient plus difficile en fait d'amour et
moins difficile en fait de femmes»? Vous prétendez
que « certaines âmes naissent blessées ». Certaines
âmes aussi « naissent guéries », parce qu'il existera
toujours autant de gens qui ne souffrent de rien
que de gens qui souffrent de tout. On ne conteste
pas que « les petits esprits sont quelquefois de
grands caractères » ; mais on peut également sou-
tenir que « les grands caractères sont rarement de
petits esprits ».
On voit le côté artificiel de ces exercices. La
vérité a toujours deux faces, représentant des
faits contradictoires. C'est la répétition constante
d'un même fait, contrôlé ou pressenti par chacun,
qui permet do dégager une loi générale et de la
mettre en formule. 11 faut une longue expérience
et beaucoup d'observation pour affirmer une vjérité
qui soit évidente pour tout le monde. Une chose
paraît certaine à vingt ans et douteuse à cinquante.
En résumé, il est peut-être très flatteur, mais
LA FAUSSETE DES MAXIMES 163
je ne crois pas qu'il soit très difficile de se faire
une réputation de moraliste. L'art des maximes
est un trompe-l'oeil. Il n'y pas un écrivain qui
n'ait en portefeuille de quoi composer un bon livre
do pensées.
CHAPITRE X
Le mauvais style psychologique,

La vraie psychologie. — La fausse psychologie. — Le por-


trait psychologique. — Le paysage psychologique.

On est épouvanté, quand on songe à l'énorme


quantité de romans sans intérêt qui se publient
chaque année.
Une des causes les plus certaines de la décadence
et de la médiocrité du roman contemporain, c'est
sans contredit l'abus de la psychologie. Raisonner
à perte de vue sera toujours plus facile que ra-
conter des faits, dessiner des caractères, faire de
la vie et de l'observation exactes.
Les premiers romans de Paul Bourget, VIrrê'
parable, Crime d'amour, etc., mirent, on s'en sou-
vient, la psychologie à la mode. On ne rêva plus
qu'analyses, études de conscience, complications
sentimentales et crises d'âme. Cette mode balança
même le succès du naturalisme, alors triomphant.
Puis la psychologie subit une éclipse. Elle recom-
mence aujourd'hui à sévir et on n'en finira jamais
avec elle, parce qu'elle a toujours été et qu'elle
continue d'être un exercice littéraire à la portée
de tous ceux qui savent tenir une plume.
M. Paul Bourget ne fut pas précisément Tin*
ventèur, mais le restaurateur do la psychologie
dans le roman. Il y a ajouté la note dramatique,
Ht
LÀ VRAIE PSYCHOLOGIE 46$
Quelques-uns de ses livres, comme Idylle tra?
gigue, contiennent des situations très fortes. Bien
avant, lui, la psychologie encombrait déjà les
romans de Balzac, qui fut cependant un si beau
créateur de choses vivantes. Mais c'est le Domi-
nigue de Fromentin qui est resté, en raccourci,
je type initial du roman psychologique tel qu'il
s'est développé depuis quarante ans. Seulement,
chez Fromentin, la psychologie est constamment
mêlée à l'élément réel du récit, aux sensations de
nature et de paysage, et c'est ce qui fait l'incom-
parable beauté de ce petit livre.
Il existe donc, en fait, une bonne psychologie
et une mauvaise psychologie, et il est important
de ne pas les confondre.
La vraie psychologie, celle des romans de
Stendhal et de Tolstoï, est un démontage précis
des rouages de la passion. Elle est action et non
raisonnement. Elle consisto à noter des succes-
sions de faits intérieurs. Voyez dans la Chartreuse
de Parme les amours de Fabrice et de Clélia Conti ;
dans le Rouge et le Noir, le chapitro où Julien se
demande si Mlle de La Môle viendra au rendez-
vous, et le passage où il pose sa main sur la main
de Mme de Rénal. Ces réflexions sont la vie même.
L'analyse chez Tolstoï se confond toujours ainsi
avec les actes des personnages. L'Adolphe de Ben-
jamin Constant est encore un vrai drame de cons-
cience, un récit d'émotion sourde et brûlante, pris
6ur la vie réelle.
La fausse psychologie (celle des trois quarts do
nos débutants) n'est qu'une sorto do perpétuel
commentaire appliqué aux démarches et aux gectes
des personnages. On apprécie, au lieu de raconter ;
on juge, au Hou de poindro; on explique, au lieu
166 COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
de montrer. Tout ce qui devrait être mis en scène
est mis en narration. On fait de la philosophie
prosaïque, on raffine l'insignifiance, on coupe les
cheveux en quatre, et pendant, ce temps l'obser-
vation, la vérité humaine se perdent en route.
Si, du moins, ces raisonneurs variaient leurs
thèmes ! Mais ils n'ont qu'un sujet : l'amour, la
passion, l'adultère! toujours l'amour, la passion,
l'adultère.
Rien n'est plus facile que de faire de la fausse
psychologie. Il n'est pas nécessaire d'avoir du
talent ; un peu d'imagination suffit. On suspend
la narration, et on commente à perte de vue les évé-
nements. Essayons.
Louise dt Trévise, si peu coquette fût-elle, avait
assez d'expérience mondaine pour que l'habitude de
réfléchir sur les manoeuvres et les attitudes qu'elle
voyait autour d'elle no lui eût pas fait déjà soup-
çonner la nature des sentiments que le comte Ray-
mond devait éprouver pour elle. S'il avait refusé de
venir à ce bal, où il était pourtant à peu près sûr de
la rencontrer, ce n'était certainement pas par indif-
férence. La tristesse de son regard, au moment où
il avait présenté ses excuses, témoignait assez du
regret d'être obligé de laisser échapper cette nouvelle
occasion de se voir. Peut-être voulait-il par ce refus
lui reprocher le genre d'existence qu'elle menait
depuis quelque temps. A n'en pas douter, la sensibi-
lité ombrageuse du jeune homme souffrait en secret
de voir que Louise ne devinait ni ses délicatesses ni
ses jalousies. L'amour naissant, même quand il n'a
f)as la force de se déclarer, a déjà ses rancunes invo-
ontaires et ses revendications injustifiées...

On remplirait des volumes avec des phrases


do ce genre. Le procédé e3t très simple : on reprend
UIÎ fait accompli, et on énumère les hypothèses
et les conséquences qui s'en dégagent.
LA FAUSSE PSYCHOLOGIE 167

Supposons, par exemple, qu'une femme qui


aime son mari apprenne qu'elle est trompée par
lui, et que ce mari soit obligé de lui avouer qu'il
avait une liaison. Cela peut fournir une suite de
réflexions délicieusement banales, comme celles-ci,
que nous improvisons encore :
Divorce ou séparation, elle envisageait mainte-
nant cette alternative avec une inexprimable tris-
tesse. Au premier moment, quand elle lui avait
arraché le secret de cette liaison, quand elle avait
connu les conditions, si humiliantes pour elle, où cette
liaison avait pris naissance, elle avait éprouvé contre
lui un sentiment de haine implacable et elle avait
cru qu'elle ne pardonnerait jamais. Maintenant que
sa décision allait briser tout espoir de retour et devait
l'éloigner d'elle à jamais, elle était du moins bien
forcée de lui être reconnaissante d'avoir rompu publi-
quement avec une femme indigne de lui ; et, malgré
elle, invinciblement, elle sentait faiblir ses premièroî
résolutions. L'amour qu'elle éprouvait enccre pou.'
son mari exerçait sur elle sa séduction involontaire,
une séduction nouvelle, plus troublante, moins
avouable, faite de colère et de rancune, qui la lais-
sait toute frémissante et incapable de se résoudre à
mettre entre eux l'irréparable.

J'en appelle à tous les lecteurs. N'est-ce pas sur


ce ton que sont écrits les trois quarts des romans
psychologiques?
Prenons-en un, au hasard, et non des moins
célèbres, Laure, du regretté Clermont, qui fut
pourtant un homme de talent, un héros et un être
exquis. Mot pour mot et à chaque page de ce
livre, ce sont les mêmes réflexions que nous venons
d'improviser.
Elle trouvait chez son grand-père une aide pour
ses aspirations naissantes et pour cette culture de l âme
18$ COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
dont elle éprouvait le besoin; un peu lent d'esprit,
mais réfléchi, ouvert, instruit, il causait volontiers
avec elle sur les sujets les plus divers et portait partout
la même vue sage et paisible. Charles-Armand, au
contraire, de nature plus souffrante et inquiète, plus
sensible pt cependant redoutant à l'eylrême les mani-
festations de sensibilité et d'émotion, soit pour ce
motif, soit par crainte de répandre sur la jeunesse de
sa fille, s'il' l'accoutumait à ses idées, une ombre de
mélancolie et de désabusement, n'avait guère avec
elle do conversation qui dépassât le niveau des études
qu'elle faisait ou qui portât sur des questions intimes
et personnelles. Laure parfois, à de menus indices,
pressentait chez lui une délicatesse plus vive .que chez
son grand-père et, pour ainsi dire, d'un autre rang...
(CLEUMONT, Laure, p. 31.)

Et encore :

Il était content de rencontrer une intelligence vive


et ouverte, en laquelle se reflétait comme dans un beau
n\\roir ce qu'il possédait de sagesse et de v/érité.: Laure
l'écoutait avec attention et avec une soumission qui
lui était naturelle, dès qu'elle rencontrait une auto-
rité véritable ; mais les idées d'un ordre élevé avaient
chez elle un retentissement et des échos que lui no
pouvait soupçonner. Sa sensibilité, en effet, ne s'émou-
vait pas spontanément des mêmes objets que celle de
la plupart des gens. Les détails de la vie quotidienne
la touchaient peu,
(CLKRMONT, Laure, p. 33.)

Et cela continue pendant 300 pages !...


Ce roman de Laure est un des plus beaux spé-
cimens du mauvais style psychologique.
Voilà donc les commentaires et les tricotages
qu'on prend pour de la psychologie et qui ne sont
pas plus de la vraie psychologie que ce style n'est
du vrai style. Ce procédé de recommencement,
.''•-s
dissertations interminables peuvent se sup-
Lî? POTITRAIT PSYCHOLOGIQUE 469

porter pendant quelques pages ; mais l'ennui


arrive vite, et le lecteur perd peu à peu tout
besoin de connaîtro la suite de Phistoire. Un éerir
vain soucieux de son art doit éviter à tout prix
ce dévergondage d'analyse, qui n'est bon qu'à
noyer le récit et à paralyser l'action.

Mais il y a quelque chose de pire que ce genre


de dissertation monotone ; c'est le portrait psycho-
logique. Ouvrez le premier livre venu, vous êtes
sûr de tomber sur un portrait du genre de celui-ci
(ou à peu près) que j'improvise :

Hélène avait la taille élancée et bien prise des per-


sonnes énergiques et moralement équilibrées, ce port
allier, cette démarche assurée, qui révèlent une âme
et un caractère en parfaite harmonie avec les actes,
les résolutions et la volonté. Malgré sa beauté froide
et tranquille, toute sa personne dégageait une séduc-
tion qui s'imposait. Les habitudes de sa première
éducation religieuse combattaient en elle les exigences
d'une raison précoce, rapidement éveillée par les lec-
tures faites dans le château de son oncle. Elle n'avait
pas encore l'expérience de la vie ; mais son silence,
sa discrétion, son sourire désabusé révélaient une
nature prête à accepter les épreuves et à supporter
les injustices...

C'est Balzac qui fut le grand inaugurateur ou,


si l'on veut, le grand vulgarisateur de ce genre de
portraits faussement psychologiques ot fausse-
mont physiologiques. 11 faut avoir bien peu de
lecture pour oser contester co fait. Ces sortes de
portraits encombrent les livres de Balzac. Dans
un seul de ses romans, Béalrix, qui n'a pourtant
pas la prétention d'être une oeuvro philosophique,
on pourrait en faite une ample moissem.
170 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
L'impassibilité de celte belle tête, la fixité de ce
regard couvrent une irrésolution, une faiblesse que
trahit un sourire spirituel et moqueur. Cette faiblesse
frappe sur faction et non sur la pensée; il y a des
traces d'une compréhension encyclopédique sur ce front,
dans les habitudes de ce visage enfantin et superbe
à la fois. L'homme est d'une haute taille, légèrement
coûté, comme tous ceux qui portent un monde aidées.
(Bêatrix, p. 96, édit. in-18.)

Les gens qui ont les épaules un peu fortes


seront heureux d'apprendre que c'est un signe
de supériorité intellectuelle. '

Vous ne connaissez peut-être pas toute la signi-


fication du col et du port de tête chez la femme?
Balzac va vous l'expliquer :
Ce col, si dissemblable de celui de Camille, annon-
çait chez Béatrix un tout autre caractère. Là se recon-
naissait l'orgueil de la race, une ténacité particulière
à la noblesse et je ne sais quoi do dur dans celte
double attache qui est peut-être le vestige de la force des
anciens conquérants... Les femmes froides, frêles, dures
et minces comme est Mme de Rochefide, ces femmes
dont le cou offre une attache osseuse, qui leur donne
une vague ressemblance avec la race féline, ont l'âme
de la couleur pâle de leurs yeux clairs gris ou verts...
(Béatrix, p. 96.)

On ferait encore bien d'autres découvertes dan9


lo même volume.
On apprendrait, par exemple, que la construc-
tion de l'oreille révèle la délicatesse morale, et
que la hanche forte est chez l'homme un signe
d'astuce :
L'oreille a des enroulements délicats, signe de bien
des délicatesses cachées. La chute des reins est magni*
LE PORTRAIT PSYCHOLOGIQUE 171
fique et rappelle plus le Bacchus que la Vénus Cally-
pyge... Cette observation a sa contre-partie chez les
hommes, dont les hanches sont presque semblables à
celles des femmes, quand ils sont-fins^ astucieux et
lâches.
{Béatrix, p. 64.)

Lisez la suite du portrait de Camille Màupin.


Il y en a des pages et des pages...
Le plus curieux, c'est que Balzao critiquait les
mêmes défauts chez Latouche :
« Arnold, disait Latouche, a un oeil penseur qui
tient à la fois de la mélancolie et de la conspira-
tion... Entre ses moustaches brunes, près de son
collier de barbe touffue, éclatait un rire blanc,
plein de franchise et de candeur. »
« La topographie de ce rire, dit sévèrement
Balzac, est inexplicable; mais on doit demander
un compte sévère de ce rire blanc, plein de can-
deur (1). »
Voilà où mène la manie du portrait psycholo-
gique et scientifique.
Cette critique, direz-vous, est trop générale.
Tous nos romans contemporains ne sont pas
des romans psychologiques... Oui, sans doute,
de jeunes romanciers, Chérau, Montfort, Bou-
lenger, Géniaux, Duvernois, Hirsch, Jaloux, Vau-
doyer et bien d'autres, tentent de réagir contre
cette fâcheuse tendance. La moyenne de la pro-
duction actuelle du roman en France mérite
néanmoins ce reproche. Les trois quarts des débu-
tants, les femmes surtout, continuent à cultiver
la mauvaise psychologie.

(1) Cité par M. BERSAUCOUBT, Études et recherches,


P. 27|
47* COMMENT IL NE FAUT. PAS ÉCRJR.E

On ne se contente pas dp mettre de la psychp?


logie dans le caractère et le portrait; on en met
encore dans la description et dans le paysage.
On peignait autrefois la nature pour elle-même ;
les descriptions étaient réalistes et impersonnelles
(Flaubert, Maupassant). On fait aujourd'hui du
moralisateur I On donne à la nature une
paysage
signification philosophique ! Le procédé remonte
à Chateaubriand, qui a écrit si souvent des
phrases de ce genre : n On vpit unp espèce d'arbres,
dont le feuillage échevplé e% les fruits en cris-
taux forment avec Ips débris pendants de beaux
qccords de tristesse. » M. Maurjpe Barrés a cultivé
èi son tour lp paysage psychologique et en a tiré
de merveilleux effets. Ainsi certaines montagnes
lui rappellent Ips femmes 4u Çorrège et les senti-
ments platonioiens :
Les montagnes y sont si belles, avec leurs courbes
infiniment souples et flores et leur aisance de beautés
naissantes, que je ne leur sens d'analogue que \e jeune
des femmes de Corrige, ou les sentiments d'une
corps
pureté virile des jeunes gens de Platon.
(Du sang, de la volupté, etc., p. 184.)

M, Barrés affirme qu'il y a des paysages qui


dispensent de connaître la vie et les oeuvres de
Pascal :
Le paysage de Tolède et la rive du Tage sont
f>armi les choses les plus tristes du monde. Qui les
réquento n'a que faire de considérer le grave jeune
homme, le Pensiero de la chapelle Médicis; il peut
de la biographio et deB Pensées de Blaiso
se dispenser
Pascal... Un tel fond de paysage nous ramène de force
à une philosophie de la nature.
(Maurice BARRÉS, DU sang, de la volupté
"l delà mort, p. 23.)
LE PAYSAGE PSYCHOLOGIQUE 173
Ce mélange d'intention descriptive et morale
convient parfaitement au talent-de M. Maurice
Barrés. Le danger, c'est qu'il a fait école et que
la jeunesse exagère cette imitation facile. M. Barrés
nous dit que tel ou tel paysage « brise le coeur » ;
que les ruines de Tolède « affermissent les carac-
tères les plus mous » ; que « les longues suites de
peupliers, d'arbres courbés, dans une même direc-
tion, semblent de douces volontés, des marches,
des émigrations, eto. ».
Aussitôt les élèves s'empressent d'éoriré :
Un paysage normal est un sympathique conseiller,
l'inspirateur de disciplines profitables. Belle image
de Vordre, qu'une route défendue par de fiers peu-
pliers !... Il est dés paysages qui mènent sans effort
du sommet de là sagesse. Ils font redouter d'autant
plus les tableaux décourageants, où la petitesse de
l'homme est trop durement rappelée.
(Gilbert MAIRE, Revue critique des idées,
10 août 1914.)

On pourrait multiplier ces exemples. Il suffit


d'être un peu au courant de la production contem-
poraine pour voir les ravages que cause l'abus
de la psychologie dans les études de caractères,
les analyses d'âme, les paysages et les portraits.
CHAPITRE XI (l)
Les ravages du style philosophique.

Le mauvais style philosophique. — L'abus de l'abstrac-


tion. — M. Bergson. — Le vocabulaire philosophique.
— Les clichés. — La langue philosophique.

L'étude de la philosophie séduira toujours les


jeunes intelligences avides de mystère et de nou-
veauté. Je me rappelle avec quel orgueil nous
abordions au collège l'explication des systèmes de
Kant et de Spinoza L Quelle fièvre dé curiosité
nous donnaient les suggestifs catalogues des
grandes librairies parisiennes, où rayonnaient,
attirants et défendus, les noms de Taine, Havet,
Renan, Vacherot ! On s'imagine, quand on est
jeune, que la philosophie va vous révéler un
monde de démonstrations et de découvertes dans
le champ de la pensée humaine.
Plus tard, quand la réflexion et l'expérience
ont triomphé du prestige des livres, la philosophie
ne vous apparaît plus que comme un vaste en-
semble de recherches agréablement stériles. On
s'aperçoit qu'elle n'a guère apporté que le néant,
et que sa prétention de tout savoir aboutit à

(1) Ce chapitre a été publié, avec des suppressions, dans


le Correspondant du 25 septembre 1921. Je rétablis ici le
texte intégral.
LE MAUVAIS STYLE PHILOSOPHIQUE 115

peu près à tout ignorer. Ce qui vous frappe sur-


tout, c'est que ces fameux ouvrages tant admirés
sont presque tous écrits dans un style absolument
incompréhensible. Et alors on méprise à la fois
la philosophie et le style philosophique.
On a tort de mépriser la philosophie. Si elle est
incapable de découvrir et de nous révéler la moindre
parcelle de l'Inconnaissable, elle mérite du moins
d'être estimée comme le plus bel exercice d'inves-
tigations intellectuelles qui puisse captiver l'es-
prit humain. Le seul tort des philosophes est de
se croire en possession d'une tournure d'esprit
qui leur confère l'infaillibilité du jugement et
l'universalité des compétences. Qu'ils dogmatisent
dans leur domaine, c'est leur droit ; mais ils sont
insupportables, lorsqu'ils ont la prétention de vou-
loir tout expliquer, civilisation, talent, politique,
histoire et littérature.
Quant au style philosophique, on n'a peut-être
pas tout à fait tort de le mépriser. Ce qui rend,
en efïet, la philosophie ennuyeuse, c'est sa langue
abstraite, banale et pédante, cette langue qu'on
est si fier de parler, quand on est jeune.
Aux dix-septième et dix-huitième siècles, le
style philosophique était encore un style litté-
raire. Descartes, Bossuet, Fénelon, Malebranche
et même Condillac ont traité les plus graves
questions de métaphysique dans une prose que
chacun peut lire et qui se recommande par des
qualités de diction auxquelles tout le monde rend
justice. Ce sont les traductions françaises des
penseurs allemands qui ont mis à la mode ce style
technique dont on a tant abusé au dix-neuvième
siècle et avec lequel on se croit aujourd'hui obligé
d'écrire à peu près tous les ouvrages de philoso-
176 COMMENT IL UÈ FAUT PAS ÉCRIRE

phië. Certains' métaphysiciens se déclarent iricài


pables d'exposer leurs idées saris le secours de ce
vocabulaire rébarbatif, qui est Une perpétuelle
insulte au bon sens et à la clarté. Ils croient en
imposer au lecteur ; ils le Mettent en fuite.
Plus oh aime les idées abstraites, plus on doit
éviter co jargon si éloigné du vrai largage litté-
raire. « Il semble, dit judicieusement M. Stapfer,
que l'abus de l'abstraction produise dans cer-
taines têtes philosophiques une espèce d'ivresse
qui leur ôte le goût de la saine et bonne langue
française et ne leur laisse que la passion du verbe
incolore et insipide dont ils sont intoxiqués (1). »
Rien dé plus vrai. La langue avec laquelle sont
écrits, par exemple, les trois quarts des livres
de philosophie n'est même pas une langue qui
puisse se justifier par une technioité nécessaire :
c'est tout simplement du mauvais style français.
« Voici, dit M. Stapfer, en quels termes débute
VEssai sur les éléments principaux de la repré-
sentation de M. Hamelin ; notez bien qu'on n'a
rien lu encore et que ce sont, immédiatement
après le titre, sans préface et sans aucune sorte
de préambule, les toutes premières lignes de
l'ouvrage :
« Puisque la compréhension et l'extension des idées
sont en raison inverse l'Une de l'autre, il faut, si l'on
pousse aussi loin que possible l'explication du parti-
culier par le général, qu'on aboutisse à un terme dont
la compréhension soit réduite jusqu'au dernier point.
Pour parler un langage qui serre de plus près fa na-
ture des choses, la méthode analytique, en éliminant
par degrés toute la complexité du monde, doit arriver,

(1) STAPFER, Dernières Variations sur mes vieux thhnet}


p. 118.
LE MAUVAIS STYLE PHILOSOPHIQUE HI
eil fin de compte, à lin élément simple à la rigueur.
Mais qu'on prenne pour élément ultime l'être parfai-
tement pur et vide, ou même^ si l'on veutj le néantj
ni l'un ni l'autre ne présente la jsimpjicité absolue
qu'on devait atteindre. Ëh effet, l'être exclut le
néant et le néant exclut l'être, mais il est impossible
de trouver aucun sens à l'un où à l'autre, nOrs de
cette fonction d'exclure son opposé, etc., etc.

« Et ainsi de suite, pendant quatre cent sôixànté-


seizé pages; C'est épouvantable (1) ! i>
Oui, it n'y à pas d'autre mot : c'est épouvantable.
Les bons esprits, cela va âàrië dire, ii'OntJamais
été dupeS d'iin pareil langage. Du tëitips de
Spericëi*, lé professeur Tait signalait déjà le non-
sens des grands mots abstraits, « oripeaux écla-
tants du langage ampoulé et inintelligible » (2).
Schôpenhâuér, le plus Français des Allemands,
dénonçant lui aussi le ridicule des philosophes
d'outre- tlnin^ « qui affectent Un style profond et
scientifique >), leur reprochait de se perdre dans les
images et de « monter en ballon quand on pro-
nonçait devant eux le mot idée, qui offre à Un
Français ou à un Anglais un sens clair et précis» (3).
« Sèhopënhauer a êh horreur, dit Rlbbt, les
termes creux et vâgùés comme : absolu, infini,
suprasensible et autres de même nature; il leur
appliqué ce mot de l'empereur Julien- : « Ce ilo
« sont rien que
dés termes négatifs, accompagnés
« d'une conception obscure (4). »

(1) STAPFER, hernières Variations sur mes vieux thèmes,


p. 117.
(2) Herbert SPENCEB, les Premiers Principes^ appen-
dice B.
(3) Ecrivains et Style, p. 48.
(4) RIBOT, la Philosophie de Schopehhauér, p. 31.
ii
178 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE

« Rien n'est plus facile, disait Schopenhauer,


que d'écrire de façon à n'être compris de per-
sonne, comme rien n'est plus difficile, au con-
traire, que d'exprimer des idées importantes qui
soient comprises de chacun. »
- _
Tout cela, dira-t-on, est bel et bien. Il ne reste
pas moins vrai que, « pour exprimer des idées
spéciales, il faut une langue spéciale. Il n'y a
pas moyen de faire autrement ». Soit. On admet-
trait, à la rigueur, pour quelques rares ouvrages,
la nécessité d'une langue spéciale destinée à
n'être comprise que d'un petit nombre d'initiés.
Mais ouvrez tous les livres de philosophie sans
exception, il n'est question là-dedans que de
« déficits de la volonté, de progénérescence des
facultés, tares physiologiques, qui sont les adju-
vants possibles et non pas les substituts des facultés»,
sans oublier les déficiences, les transformations
qualitatives, les idiosyncrasies, Yhétérogénéité, Y exis-
tence nouménale, les manifestations potentielles, le
moi et le non-moi phénoménal, les phénomènes
superorganiques, la multiformité, et ceci, pris dans
Bergson : « L'extériorisation d'états externes, les
sensations inextensives, les zones d'indétermina-
tion, les mouvements transcorticaux, le processus
intracérébral, les représentations auditives assou-
pies dans Vécorce du cerveau sous forme de modi-
fication physico-chimique des cellules », etc. (1).
Ne faut-il pas un don du ciel exceptionnel pour
comprendre des définitions comme celle-ci :
L'amour est une entité émotive spécifique, consis-
tant dan3 une variation plus ou moins permanente
(1) EBRQSOX, Mémoire et Matière.
L'ABUS bÉ L'ABSTRACTION -
179

de l'état effectif d'un sujet à Voceasion de la réalisa-


tion (par la mise en oeuvre dJun^processus mental
spécialisé) d'une systématisation exclusive et cons-
ciente de son instinct, etc.
(Gaston DANVILLE, Psychologie de Vamourt
conclusion en italique.)
Des initiés seuls peuvent goûter la saveur des
lignes suivantes :
Est-il possible que l'hypothèse des noumènes soit
restée isolée dans l'esprit de .Kant, que cette incur-
sion du philosophe dans le monde de Vinconditionné
et que la descente des êtres intelligibles dans le monde
sensible, où ils accomplissent l'oeuvre morale unique
des êtres phénoménaux, ne soit pas une simple partie
d'une doctrine entière et mieux expliquée, d'émana-
tion? Nous disons aujourd'hui évolution, mais le sens
est le même, quand on ne se borne pas à composer
un système des transformations des forces de la
nature rattachées à quelques principes, et qu'on y
joint une théorie de l'origine des phénomènes men-
taux. L'effort de méditation du critique de la con-
naissance transcendante, devenu le dogmatiste du
transcendantalisme, a dû se porter sur la recherche
d'une hypothèse qui aurait entièrement comblé
le vide entre h principe inconditionné et l'ensemble
des conditions,^ toutes et absolument dépendantes,
dans lesquelles il n'introduisait, du monde intelli-
gible, que ce qui lui semblait indispensable pour ex-
pliquer la liberté de l'homme, d'ailleurs incompré-
hensible et paradoxale au sein d'un monde où
rien ne se produit qui ne soit nécessaire. Il ne nous
en a pas révélé davantage.
(RENOUVIER, Critique de la doctrine
de Kant, p. 145) (1).

(1) Tout le volume est écrit sur ce ton. — Je ne conteste


pas la nécessité d'une langue spéciale pour la science et
les mathématiques; mais la philosophie n'est pas une
science. Tout le monde peut parler comme il l'entend de
l'infini, de l'âme, de Pexbtence de Dieu, etc.**
180 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
C'est évidemment pour une classe d'adeptes
privilégiés que ces messieurs écrivent des phrases
comme celles-ci :
On peut parler, semble-t-il, d'un mécanisme nou-
veau résultant d'une transformation du compîexus
êgocentrique de l'auteur par les données de l'obser-
vation... Dans le cas où le rêve ne présente pas la
régression d'un état affectif, il se forme aussi facile-
ment d'images ramenées au hasard du renforcement
fonctionnel.
(Le Mécanisme cérébral de la pensée,
par KOSTYLEFF, p. 138 et 291.)
On est stupéfaitj quand on songe que M. Bergson
a écrit un volume entier aveo des phrases de ce
genre :
Ce troisième argument se tire de ce qu'on passe par
degrés insensibles de l'état représentatif, qui occupe
de l'espace, à l'état affectif, qui parait inétehdu. Dé
là on conclut à l'inextension naturelle et nécessaire
de toute sensation, l'étendue s'ajoutant à là seUsai
tiôh et lé processus dé la perception consistant dans
une extériorisation d'états externes.!.
(BERGSON, Matière et Mémoire, p, 43.)

Je mets au défi n'importé quel lecteur ofdi^


naire de comprendre adéquatement une seule page
du fameux ouvrage de M; Bergson : Matière et
Mémoire. J'ai lu le volume sans en omettre une
ligne. Malgré tous mes efforts pour saisir la dis-
tinction des deux mémoires, du souvenir et de la
sensation, la théorie de la perception extérieure,
qui est la réfutation de Taine, et la théorie de la
mémoire contre les localisations cérébrales, je
dois déclarer que jo n'y ai à peu près absolument
rien compris.
M. RKRGSON 181
Quand on a lu Matière et Mémoire, on s'explique
le mot do M. Emile Faguet qui, prié de donner son
opinion sur M. Bergson, répondit textuellement :
«
J'ai lu et relu bien des fois les ouvrages de
M. Bergson ; mais, faute d'éducation philoso-
phique suffisante, je n'en ai jamais compris une
seule page. »
M. Pergson, d'ailleurs, s'est lui-même con-
damné ; « On peut dire, éprit-il, que la philosqphie
française s/cst toujours réglée sur le principe
suivant : il n'y a pas d'idée philosophique, si pro-
fonde ou, si subtile, qui no puisse et ne doive s'ex-
primer dans là langue de tout le monde » (Revue
de Paris, 15 mai 1915). Alors, pourquoi M. Bergson
a-t-il écrit son livre Matière et Mémoire dans une
langue inintelligible?
<(
La philosophie, dit M. Julien Benda, peut-elle
s'exprimer dans la langue de tout le monde?
Assurément elle le peut, comme le peuvent l'al-
gèbre et la chimie : elle n'a qu'à remplacer ses
mots techniques par ce qu'ils veulent dire » {Sen-
timents de Çritias, p. 71). Et, après quelques hési-
tations, M. Benda finit par avouer qu'il « vou-
drait luj aussi que les philosophes se servissent
de la langue de tout le monde, parce que leurs
termes spéciaux sont des nids d'équivoque ».
On nqus dira : « Vos reproches contre le style
philosophique no sont pas fondés. La preuve,
c'est que Spinoza, qui est écrit en latin facile et
qu'on a traduit très simplement en français, est
aussi dur à lire que des ouvrages spéciaux. »
D'abord Spinoza n'est pas déjà si simple, il est
même abominablement technique. En tout cas,
cela prouverait que, si la langue philosophique
est çlifUcile à entendre^ même quand elle est
182 COMMENT IL NK FAUT PAS ÉCRIRE
simple, à plus forte raison doit-on s'abstenir d'en
faire une langue spéciale.
Je suis persuadé, pour ma part, qu'un livre
comme Matière et Mémoire, écrit avec la langue de
tout le monde, serait un objet de curiosité et obtien-
drait vraiment du succès. Ce ne sont pas les jeunes
philosophes qui nous donneront jamais cette sur
prise. Le style pédant est une prérogative à laquelle
ils semblent tenir plus que leurs vieux professeurs.
La philosophie perdrait à leurs yeux la moitié
de son importance, si elle consentait à devenir
claire (1). Ces abstracteurs de quintessence affec-
tent de mépriser l'excellence de la forme, comme
si l'obligation de bien écrire dans n'importe quelle
matière n'était pas une nécessité de démonstra-
tion, de goût et de conscience. Des sociologues et
des historiens comme Montesquieu et Tocqueville
n'ont pas cru devoir se dispenser d'être en même
temps de bons écrivains. Claude Bernard nous a
laissé une admirable préface scientifique. Bufïon
a magistralement raconté l'histoire de la terre
et des minéraux ; la Médecine légale de Tardieu
est fort élégamment écrite ; et Renan enfin a
traité dans une prose merveilleuse les plus arides
questions d'exégèse (2).

(1) «On se détache de la philosophie, en voyant de


quelle suffisance elle emplit les esprits médiocres », Jules
LEMAITBE, les Contemporains, 2e série, p. 92.
(2) On nous dit : Descartes aussi est difficile à com-
prendre. Oui, sans doute, Descartes est pénible à^ lire,
mais non pas pour la même raison. Descartes n'a pas
chercha, même d;ins ses Méditations, à se faire une langue
spéciale. Au contraire, il est le premier qui ait écrit en
français pour mettre la philosophie à la portée du grand
public. S'il est dur à lire, c'est surtout pour des raisons
littéraires, parce que sa prose est enchevêtrée, rocail-
LE VOCABULAIRE PHILOSOPHIQUE 183
Qu'on utilise, do temps à autres, pour certaines
démonstrations, une langue plus technique, cela
peut s'admettre à la rigueur ; mais qu'on se croie
tenu d'employer cette langue abominable, dès
qu'on traite n'importe quel thème d'idées géné-
rales, c'est une prétention absolument ridicule.
Ouvrez n'importe quel livre philosophique sans
exception, ils sont à peu près tous écrits dans le
même style ; partout et toujours vous trouverez
les mêmes locutions, les mêmes mots. On ferait
un beau catalogue de tous ces clichés.
En voici quelques-uns, pris au hasard :
Les crises...
Crise de conscience...
Crise de sensibilité...
Crise passionnelle...
Crise psychologique, etc.
Médiat, immédiat...
Conséquences médiates...
L' « immédiat »...
Les schémas...
Schématiser... Schématisation...
leuse et encore toute latine. A part cela et quelques expres-
sions comme les « essences objectives, les essences for-
melles » (citées par BENDA), les a négations non conver-
sibles et l'indéfectibilité de la matière », que raillait le
fils de Mme de Sôvigné (citées par André HALLAYS), on
peut dire que Descartes, en général, emploie le style ordi-
naire, la style de tout le monde. — Je ne prétends pas,
bien entendu, qu'il suffise, pour intéresser le public, d'écrire
de la philosophie dans une langue compréhensible. Ce serait
vraiment trop facile. On peut écrire très clairement des
choses philosophiques et n'avoir aucun succès. Cela dépend
non seulement du style, mais du sujet et du talent de
chaque auteur.
184 GOMMENT \h IS'E FAUT PAS ÊCUIRE
L'objectifi le subjectif...
Subjectiver...
Objectiver...
« Ux\& émotion qui s'objective.-.,-»
« L'émotiyité... »
La méthode, les méthodes...
La méthode directe...
La méthode positive...
La méthode qui s'impose...
Question de méthode...
« Méthode de dissociation... »
a Méthode de pensée... »
Les systèmes.
Systématiser...
Systématisation...
Les éléments.
Les éléments primordiaux...
Les éléments essentiels...
Les éléments constitutifs...
Les premiers éléments...
Situer.
Situer la question... « Situer son idéal si haut... »
Dévier.
Déviation... Faire dévier la question...
Du point de vi{e de...
On ne dit plus : « Au point de yuo de..- », c'est
vieux jeu... On dit : « Du point do vue do... De
ce point do vue... Du point de vue social... Du
point de vue moral... »
Les mécanismes.
(Ils sont nombreux et inusables !)
Le mécanisme cérébral...
^E YOCABULAIHK PHILOSOPHIQUE 18!i

Le mécanisme social...
Le mécanisme de la pensée, etc., etc.
La vie intérieure.
(Quel rôle joue la vie intérieure dans le style
de ces messieurs !)
Sa vie intérieure...
L'évolution de sa vie intérieure...
Le mouvement de vie intérieure-
Richesses de vie intérieure...
Vivre sa vie intérieure.
Les facteurs.
(Ils sont toute une famille.)
Les facteurs généraux...
Les facteurs sociaux...
Les facteurs normaux...
Les facteurs imprévus...
Les facteurs psychologiques...
Les facteurs économiques... (Pour ne parler que
des plus célèbres.)

Les aspects. -
Aspects de la question...
Aspects de la vie morale...
Sous son double aspect...
Les frontières.
(Elles sont innombrables.)
Les frontières de la pensée...
Les frontières de l'histoire...
Les frontières de la psychologie...
Les « frontières de la biologie... », etc., etc.
Inhérent...
Inhérence... Inhérent à la question,..
18(3 COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
Les domaines.
Domaines « de la connaissance »...
« Du domaine de la pensée... »
« Du domaine de la spéculation... »
« Du domaine de l'hypothèse... », de la cons-
cience, etc.
Les symboles.
Les formules.
Les connaissances formelles.
Le « sens des réalités » ( ! ! !)...
Virtuel...
Virtuellement... Virtualité... A l'état virtuel...
Inné... Innéité..,
Se réaliser...
« Une conscience qui se réalise... »
Coordonner....Coordination.
L'homogène.
(On sait le rôle que l'homogène a joué depuis
Spencer) :
L'instabilité de l'homogène...
L'homogénéité...
L'hétérogénie... Hétérogène...
Et les célèbres postulats/... avec leur cortège
d'épithètes :
Postulats mathématiques...
Postulats psychologiques...
Postulats philosophiques...
Postulats économiques, etc.
Et la Norme/... (La célèbre Norme/.,.)
Suivre la norme...
S'écarter de la norme...
LE VOCABULAIUK PHILOSOPHIQUE 187
Tracer la norme...
Réaction normale...'
« La sensibilité est la norme de toute beauté.
« Ramener les dispositions du public à un»
meilleure norme. »
« La norme suprême en art. »
La résultante/...
(Quel rôle a joué cette résultante/)
L'extériorité...
Extériorisation... s'extérioriser.
Et l'illustre adéquat.
Adéquat... Inadéquat... Adéquation. Adéquat
au sujet... Inadéquat à la question...
Et les plans/...
Sur le même plan...
Série de plans...
Sérier les plans...
Et le substrataml Et le critérium!
« Quel est votre critérium? »
Il faut « avoir un critérium ».
Et les hyper/...
Hypersensation...
Hypercritique...
Hyperphilosophique...
Hyperesthésie...
Hyperculture...
Les inter ne leur cèdent en rien :
Interaction...
Interférence...
Interdépendance...
Intercommunication, etc. (On peut en inventer
tant qu'on veut.)
188 COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
Les super ont aussi leur vogue :
Superposer...
Superposition,.,
Supernaturel.,,
Superorganiquo...
Superesthétique...
Nous avons encore : omniculturet comme on
dit : puériculture.
Et le concret!...
Sous une forme concrète,.,
Vision concrète des choses...
Expression concrète...
Inhiber (I!)
Inutrition!77
Et les phénomènesf...
Phénomènes complexes... '
La~ complexité des phénomènes...
La série des phénomènes...
Le développement des tendances...
Les antécédents et les conséquents...
Les rapports de l'antécédent au conséquent...
Différencier... Différenciation..,
Les apports extérieurs...
Les « apports successifs »...
Les courants d'idées...
Les « disciplines »...
Les états successifs...
Les groupements d'idées, de faits, de phéno-
mènes, etc.
Alternance...
On ne dit plus : intérieur^ on dit : introspeçtif.
'Analyse intérieure est trop simple, il faut dire :
LÉ VOCABULAIRE PHILOSOPHIQUE 18$

introspection. Il y à même des « paysages intros-


pectifs ».
On no dit plus : critique, on dit : criticisme.
On ne dit plus : tournure d'esprit, on dit : men-
talité. Mentalité suffit à tout... Mentalité seul
prouve l'esprit philosophique : mentalité de bour-
geois... Mentalité de primaire... Mentalité d'un
peuple, etc.
On ne dit plus : morale, on dit : éthique.
On ne dit plus : supposer quelque chose, oh dit :
postuler quelque chose.
On ne dit plus : te sujet, mais : te thème. « Thèmes
principaux... Thèmes propres à émouvoir... »
On ne dit plus : opposition, mais : antinomie...
Il y a antinomie... Les antinomies...
Oh ne dit plus : séparer, séparation, mais : dis-
socier, dissociation...
On ne dit plus : causer, engendrer, régler, pro-
duire, ôii dit : conditionner, beau îhot qui répond
à tout et qui nous vient d'Allemagne (1).
Et les prolégomènesl.u
Et la synergie!
Et intégral!...
Enseignement intégral... Éducation intégrale...
Vie intégrale... Intégralité... Intégration... Inté-
grer (pour : faire entrer). La détermination, l'in-

(1) Dans tous les écrits allemands dé ces dix dernières


«
années, on trouve presque partout : conditionner (bediïigen)
à là place de causer (beWirkeh) ou occasionner (veriïr-
sachen). C'est simplement l'effet de la tendance nationale
à imiter aussitôt en littérature chaque sottise, comme
dans la vie chaque inconvenance a, SCHÔPÊNHÂUÈB, Ecri-
vains et Style (trad. Dietrlch), p. 52.
190 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
détermination... Individu... Individualité... s'in-
dividualiser.
Et les éléments!..,
Éléments constitutifs...
Éléments primordiaux...
Éléments secondaires...
Multiple élément...
Entrer comme élément...
Et la « métaphysique morale ».
Et le beau verbe ressortir/... « L'un ressortit
à la catégorie de l'idéal ; l'autre à celle du
réel. »

Et essence... essentiel.
Connaître l'essentiel... « Dans ses lignes essen-
tielles... » « Saisir les objets en leur essentiel... »
« Traduire essentiellement... » « Résidu essentiel... »
« L'essentiel d'un Pascal ou d'un Bossuet... »
« Simplicité essentielle... » « Dans son essence... »
Lo problème essentiel... Tout l'essentiel de la
question... Réduire à l'essentiel... à ses éléments
essentiels..., etc.
Coexister... Coexistence.
Juxtaposer... juxtaposition.
Coordonner...
Surajouter...
S'apparenter à...
Évoluer, évolution.
Transcendant... Transcendance... Transcendan-
talisme...
Synthèse... Synthétique... synthétiser... syn*
thétisme...
Émané, émanation.
Immanent... Immanence.
_
LE VOCABULAIRE PHILOSOPHIQUE 191

Et les innombrables mots abstraits qu'on se


repasse depuis des années :
Les relativités...
Les activités (parallèles, matérielles, mo-
rales, etc.).
Les possibilités...
Les entités...
Les facultés de synthèse, d'analyse...
Les individualités...
Les spontanéités...
Les affinités positives...
Les nécessités perçues...
Les perceptions (la perception du comique, de
la morale...). -

Et les sensibilités/...
Sensibilité française...
Sensibilité esthétique...
Sensibilité curieuse...
Sensibilité tourmentée....
Sensibilité littéraire...
Sensibilité artistique...
Sensibilité morale...
Réserves de sensibilités...
Les facilités à s'adapter...
Les adaptations...
Les connexions et dépendances organiques...
Et les donnéesI...
Données de la conscience...
Données positives...
Données exactes...
Données immédiates...
Et les processus!...
Les processus rythmiques...
Processus cérébraux...
m COMMKNt IL NK KÀUT PAS 1ÎCH1RE
Processus psychologiques...
Processus mathématiques...
Processus des faits et des phénomènes, etc.
Et la famille des concepts/...
Concepts utilitaires...
Concepts physiques...
Concepts complexe;;...
Concepts simples...
Concepts purs...
Et les conflits/...
Conflits d'âme...
Conflits de sentiments...
Conflits de volontés...
Conflits d'intérêts...
Et les agrégats/...
Agrégats sociaux, philosophiques, etc. Spéci-
fique... spécifier.^ Il y a môme la « spécificité do
la fonction religieuse ».
A base de... « Une admiration à base d'envie..; »
Le stade, les stades, les étapes...
Représentatif du tempérament...
En fonction/...
En fonction du temps et de l'espace...
La morale en fonction de la politique..., etc.
L'éternel devenir...
Valeur qualitative... qualitativement...
« La perméabilité du subconscient ! »
Parallèle... action parallèle, parallélisme, paral-
lèlement à...
Et les moteurs/...
Moteur de civilisation... Moteurs des groupes
humains..."Moteurs inconscients...
LA LANGUE PHILOSOPHIQUE 193
Et lo pathétique/...
Tout est pathétique »... Le pathétique qui se
'<
dégage.,. Une lutte pathétique... Douleur pathé-
tique... Paysago pathétiquo...

Arrêtons-nous. Nous n'en finirions plus.


Voilà de quels mots pédants et monotones est
formée la langue philosophique ordinaire, celle
dont se servent sans exception tous ceux qui ont
la prétention de faire de l'hypercritiquo, do la
sociologie, de la synthèse d'idées.
Il no serait pas difficile, avoo les expressions do
ce catalogue, do se donner des airs de profondeur
et d'écrire à notre tour do belles pages dans le stylo
de ces messieurs.
Essayons de composer, avec les mots do co voca-
hulairo, une page de critiquo philosophique et
littéraire sur Flaubert.

La Dualité de Flaubert.
La vie intérieure do Flaubert se résumait dans un
perpétuel échange iVhypcrscnsqtions imnginatives et
de travail positif. Alimentée par la suggestion des
lectures, sa sensibilité s'extériorisait ensuite dans son
oeuvre, L'hommo vivait dans une sorte de perpétuelle
crise passionnelle, tandis que l'artiste- se soumettait
aux formes concrètes des disciplines littéraires ; ot
ainsi cette oxistenco se composait de deux antino-
mies interdépendantes, s'exerçant sur deux plans par-
faitement distincts. D'une part, un romantisme, ina-
déquat aux exigences pratiques, usait la sensibilité
do l'hommo dans d'incessantes aspirations ; d'autre
part, l'artiste, épris d'observations concrètes ot do
réalités plastiques, prenait sa revanche dans un
besoin do labeur et de réaction continuello. Aucuno
littérature ne nous offre un autre exomplo d'un phé-
nomène aussi complexe : lutte pathétique sur le même
13
i9t COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
plan de deux natures en conflit, de deux sensibilités
combattues et coexistantes, tout le romantisme aux
prises avec tout le crilicisme. Il y a ainsi dans Madame
Bovary un élément passionnel byronien, toujours re-
foulé, raillé et vaincu par un autre^ élément d'analyse
et de clairvoyance implacables. C'est avec ces deux
éléments constitutifs de sa nature et de ses tendances
qu'ont été écrites toutes les oeuvres de Flaubert.
Cette dualité intégrale, ce mélange de conscient et de
subconscient font en quelque sorte le fond de son
talent et de son esthétique. Voilà, je crois, l'explica-
tion la plus subjective qu'on puisse donner de cet art
laborieux, à prétentions si faussement imperson-
nelles. Ainsi se résolvent et s'éclaircissent toutes les
contradictions de Flaubert, ses difficultés d'adapta-
tion sociale, ses spontanéités et ses routines, la prédo-
minance de ses activités passionnelles sur ses direc-
tions d'esprit, le côté bourgeois de ses qualités pri-
vées, aux prises avec la complète amoralilé de 1 ar-
tiste, son admiration pour la plasticité d'Hugo ou de
Gautier et son goût inné pour le fond d'observation
balzacien. Ainsi, sous une apparence d'antinomie irré-
ductible, la double personnalité humaine et littéraire
de Flaubert s'individualise et finit par se ramener
à Vunité. Cette unité (qu'on ne s'y trompe pa3) est
conditionnée par des facteurs qui ne sont pas de
simples superpositions, mais des agrégats faciles à
coordonner, de véritables apports d'origine, qui suivent
une courbe logique et, rationnelle. Les discordances
apparentes qui caractérisent la mentalité de Flaubert
ne sauraient donc étonner les esprits habitués à
étudier de près les phénomènes d'introspection et de
formation littéraires, phénomènes qui prennent de
jour en jour plus d'importance dans l'évolution du
criticisme contemporain,

On pourrait continuer ainsi pendant trois cents


pages. On arriverait à faire un livre qui ne serait
certainement pas inférieur à d'autre livres plus
notoirement pompeux ou plus candidement pé-
dants.
LÀ LANGUE PHILOSOPHIQUE 19S
Les premiers qui inventèrent cette langue pou-
vaient se flatter d'avoir inventé une forme ori-
ginale. Nous ne condamnons (ceci soit bien en-
tendu) aucune de ces expressions en particulier;
il y en a même beaucoup dont on ne peut éviter
de se servir quand on écrit. Ce qui est inadmissible,
c'est que tous les philosophes se croient obligés
d'employer cette langue, alors qu'il est absolument
certain qu'ils pourraient dire les mêmes choses
beaucoup plus clairement et en bien meilleur fran-
çais. Si le charabia de ces messieurs nous ensei-
gnait du moins quelque chose de nouveau;
mais, à part de rares exceptions, leurs ouvrages
ne contiennent à peu près tous que les mêmes idées
banales. Le style idéologique étouffe toute espèce
d'accent et de personnalité. Ainsi s'explique cette
quantité d'articles socio-philosôphieo-littéraires
qui encombrent les revues et traitent au pied levé
et sur le même ton toutes les questions possibles
et imaginables, productions d'art, sociologie,
moeurs, politique, histoire morale, etc. Produc-
tion de' pédants qui se prennent pour des pen-
seurs. « Etre un penseur, dit Jules Lemaitre, cela
sans doute en vaut la peine quand on est Des-
cartes, Kant ou Hegel; autrement cela n'est ni
rare ni éblouissant (1). »
Voici un livre pris au hasard. Il esi plein d'idées
excellentes et semble par son titre : Études de
psychologie littéraire (2), ne pas vouloir tout à fait
rompre avec les traditions d'élégance et de forme
(1) Jules LEMAITRE, les Contemporains, 6e série, p. 29.
La profondeur de ces prétendus philosophes n'est qu'appa-
rente. L'âme, l'au-delà, l'Inconnaissable sont pour eux des
matières froidement classées et étudiées.
(2) Par M. Gazamian.
196 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
inséparables de toute bonne littérature. A chaque
page de co volume, qui est cependant supérieur à
des centaines d'autres, nous constatons l'emploi
répété et monotone des expressions que nous avons
cataloguées plus haut : processus, objectif, en fonc-
tion, du point de vue, évolution, généraliser, com-
plexe, complexité, objectivité, subjectivité, évolution,
oscillation, domaine, dominante, et d'autres expres-
sions de la langue philosophique plus usées, plus
monotones, qui reviennent plus souvent encore :
schéma, schématiser, schématique, le schéma (pour
le dessin). « Schéma objectif de V inconscient. »
« Caractère schématique s>, la résultante, la courbe,
rythmer, « rythme de la vie sociale »..., eurythmie
générale, etc.
Lisons plutôt, page 9 :
Ceci posé, on peut schématiser de façon assez simple
le processus pari lequel, dans l'abstrait/ doit passer
toute littérature, et par lequel, en fait, ont passé les
littératures les mieux connues du monde moderne.
Une fois la conscience collective assez bien dégagée
pour que le goût public, résultante des goûts indivi-
duels, puisse se former et s'aflirmer, un rythme tend
à s'établir.

Tournons la page, c'est la même chose, page 10 :


A vrai dire, c'est seulement par abstraction que l'on
peut tracer une courbe universelle de Vévolution litté-
raire ; les courbes réelles sont toutes particulières et
toutes uniques : le goût, ensemble des besoins et des
facultés qui produisent la réaction du publio à la
littérature, est fonction des mille facteurs dont l'en-
semble complexe constitue la personnalité morale
d'un peuple, 11 n'en est pas moins possible d'apercé*
voir, cous l'infinie multiplicité des accidents, la cons-
tance d'un rythme à deux tomps, où s'exprimo la
composante propre de Vévolution du goût.
LA LANGUE PHILOSOPHIQUE 197
Continuons. Cela recommence^ page 13 :

Comment apparaissent cependant, de ce point de


vue international, les influences étrangères en litté-
rature? Leur action tend à être encore réduite. Déjà
l*étude du rôle joué par le tempérament propre de
chaque peuple, dans 1 élaboration de son rythme litlé^
faire, est de nature à restreindre l'efficacité des sug-
gestions venues d'autres groupes ; mais Vexamen du
fonds commun de possibilités latentes ou se détermine
le schéma universel de toutes' lès évolutions littéraires,
nous invite à mesurer plus strictement encore la
marge laissée aux influences étrangères. Celles-ci
n'agissent guère, on le reconnaît, que dans la mesure
où le génie particulier de chaque nation s'y prête. Or,
parmi les éléments qui constituent justement, en ce
domaine, le génie de chaque nation, se trouve l'allure
de son rythme psychologique et le moment de son
oscillation littéraire auquel il est parvenu quand les
influences s'exercent.

Continuons, page 16 :
Autre conséquence : avec la complexité croissante
des phases littéraires, leur rythme tend à s'accélérer.
Si chaque moment contient quelque chose des mo-
ments antérieurs, les sources de plaisir auxquelles
il a recours ne sont point pures

Poursuivons, page 19 :

Enfin, comme elle est un. schéma psychologique,


Y évolution propre du goût est aussi
une généralisation
esthétique. D'une façon générale, on peut s'attendre
à ce que des moyens différents soient employés par
les écrivains, selon le caractère dominant de la phase
considérée. Aux périodes intellectuelles correspon-
dront plus volontiers des recherches savantes et raffi-
nées, aux périodes sentimentales des moyens élé-
mentaires et directs.
198 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Le lecteur peut continuer. C'est toujours le
même style, que ce soit page 20, page 30 ou
page 168 (sur le romantisme) :
Ainsi la grande chute de l'esprit français est sim-
plement un aspect exceptionnellement accentué de
son rythme intérieur ; et en la rattachant par ce moyen
à une loi générale, à une courbe, avant elle commencée
et depuis continuée, nous lui ôtons quelque chose de
ce caractère anormal, inexplicable, sur lequel l'on
insiste (1).

Ce genre de style fascine tous les esprits soi-


disant philosophiques, jeunes ou vieux, maîtres
ou élèves.
On a même francisé schéma et critérium. On
écrit : schème, critère, et substratum s'appelle
substrat/
Dès que ces schèmes s'animent d'une Vie particu-
lière, ils ont chance d'entraîner des nuances supplé-
mentaires.
(BALDENSPERGER, la Littérature, p. 176.)
Où prendre les schèmes pour penser le bien et des
points de repère pour le fixer?
(RÉCÊJAC, Essais sur les fondements
de la connaissance mystique, p. 38.)
Je substitue un schème, une image simplifiée et
appauvrie, à un état d'âme riche et touffu...
(TANCRÈDE DE WISAN, Paysages introspectifs,
préface.)

(1) On lit encore, p. 96 : « On peut se représenter de


cette façon l'évolution de l'esprit humain comme une
courbe qui l'a éloigné de plus en plus de la nature. » Et,
au bas même de cette note, on retrouve encore : rythme,
adaptation, etc.
L'ABUS DE L'ABSTRACTION 199
C'est cette langue baroque et incompréhensible
qui rend la philosophie si ennuyeuse.
Le néant d'un pareil style a toujours frappé les
claires intelligences. Dans un ouvrage qui eut son
heure de célébrité, les Philosophes français au
dix-neuvième siècle, Taine cite ironiquement la
page suivante de Victor Cousin :
Plus que jamais fidèle à la méthode psychologique,
au lieu de sortir de l'observation, je m'y enfonçai
davantage, et c'est par l'observation que, dans l'in-
timité de la conscience et à un degré où Kant n'avait
pas pénétré sous la relativité et la subjectivité appa-
rentes des principes nécessaires, j'atteignis et démêlai
le fait instantané, mais réel, de l'aperception immé-
diate de la vérité, aperception qui, ne se réfléchissant
point elle-même, passe inaperçue dans les profon-
deurs de la conscience, mais y est la base véritable
de ce qui, plus tard, sous une forme logique et entre
les mains de la réflexion, devient une conception
nécessaire. Toute subjectivité avec toute réflexivitô
expire dans la spontanéité de la perception.

« Tous ces grands mots, dit Taine, relativité,


subjectivité, réflexivité, spontanéité, font un cliquetis
qui berce agréablement l'oreille, étourdit la pensée
et fait supposer au lecteur qu'il écoute un concert
chinois. Or, notez bien que le sens de ce morceau
se réduu à ceci : Deux et deux fojit quatre. La pre-
mière fois que j'ai vu deux objets avec deux autres
objets et que j'ai compris qu'ils faisaient quatre,
je n'ai pas remarqué que toujours, partout et
nécessairement deux et deux font quatre. Cette
remarque est venue plus tard quand, en réflé-
chissant, j'ai observé ma pensée. On penso
d'abord et, après avoir pensé, on réfléchit sur sa
pensée. »
Fénelon ou Bossuet eussent dit cela aussi sim-
200 COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
plement ; mais ce n'eût plus été du style « phi-
losophique ».
Taine cite encore une phrase de Cousin :
Les faits volontaires sont seuls marqués aux yeux
de la conscience dû caractère d'imputabilité et de
personnalité.

« Un homme ordinaire, dit Taine, ne compren-


dra pas ces mots : faits volontaires. Il ne sait pas
bien non plus ce qu'est cette abstraction person-
nifiée, douée d'yeux, changée en témoin et nommée
la conscience. Il sera tout effarouché par les deux
terribles substantifs immutabilité et personnalité.
Il aura besoin de se souvenir que l'un vient du
verbe imputer et l'autre du mot personne. Il
essaiera une première traduction et trouvera à peu
près ceci : « Nos actions voulues sont les seules que
a nous nous imputions et que nous rapportions à
« notre personne. »
« Malheureusement, cette traduction met a nu
une erreur. Les actions que nous voulons ne sont
pas les seules que nous rapportions à notre per-
sonne. Il n'est pas vrai, comme le dit M. Cousin
à la ligne suivante, que la volonté soit seule la per-
sonne et le moi. Mes douleurs, mes plaisirs, mes
idées, mes souvenirs m'appartiennent très cer-
tainement. Je les rapporte à ma personne ; ils font
partie de moi-môme. Supprimons donc l'avant-
dernier membre de phrase et traduisons notre tra-
duction. Imputer est un mot de jurisprudence qui
n'est pas net ; il Vaut mieux dire : « Nos actions
« voulues sont les seules dont nous nous jugions
c responsables. »
«
Responsable est une métaphore, c'est-à-dire
un terme inexact et vague. Répondre d'une action,
L'ABUS DE L'ABSTRACTION SOI

c'est en porter la peine et en recevoir la récom-


pense. Mettons la définition à la place du défini,
et nous aurons : « Nos actions voulues sont les
et
seules que nous jugions dignes de punition ou de
« récompenses. »
« Nous voici revenus à une phrase ordinaire ; il
a fallu supprimer une erreur et faire trois traduc-
tions... » (TAINE, les Philosophes classiques au dix-
neuvième siècle, p. 99).
Finissons par une dernière phrase. Elle est de
Maine de Biran.
Chacun peut observer en lui-même que les percep-
tions directes des sens externes, comme les images
ou intuitions du sens interne et les idées mêmes,
produits élaborés de l'intelligence, venant à être réflé-
chies ou contemplées successivement par le moi sous
des modifications sensitivês diverses ou aVec un sen-
timent Variable de l'existence triste ou pénible,
agréable ou facile, etc., se proportionnent jusqu'à
un certain point à ces variations, quant aux degrés
de clarté ou d'obscurité, de mobilité ou de persis-
tance, de confiance ou de doute, qui impriment à ces
idées un caractère particulier et comme une physio-
nomie propre.

Cette période, dit Taine, effaroucherait Hegel


«
ou Dun8 Scot lui-même. Et cependant, après avoir
lu tout le passage, on trouve qu'elle renferme un
sens très simple et très vrai que voici : « Quand vous
« avez la colique ou la migraine, vos raisonnements
« ont moins do
clarté, votre attention moins do
« durée, vos conclusions moins d'assurance que
« lorsque vous êtes en bonne santé » (TAINE, les
Philosophes classiques au dix-neuvième siècle, p. 59).

Exprimées de cette façon, ces pensées eussent


été claires ; un enfant les eût comprises ; mais il
202 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
fallait leur donner de la profondeur, et chacun
sait que le meilleur moyen de paraître profond
est d'être à peu près inintelligible.
Taine a raison de protester, contre un pareil
charabia. Malheureusement il ne l'a pas toujours
évité lui-même, notamment dans ses deux célèbres
volumes : De l'intelligence. Cousin, Taine, JoufTroy,
Maine de Biran pouvaient encore passer pour
des écrivains classiques. Depuis cette époque, la
langue philosophique s'est surchargée de tout
un formidable « apport » scientifique et pé-
dantesque, termes de chimie, physiologie, méde-
cine, mathématique, algèbre, véritable torrent
mêlant à l'eau pure toutes sortes de sédiments
étrangers.
Je crois donc sincèrement qu'il n?y a aucune
espèce de profit littéraire à tirer de la lecture des
ouvrages philosophiques. La gravité qu'ils affectent
n'est le plus souvent que la négation des qualités
nécessaires à la bonne prose française. Fuyez
comme la peste cette manie des idées générales
que Doudan appelle avec raison « le mal de notre
temps ». L'abus des formules a priori, l'habitude
de prendre des généralisations pour des vérités
ont engendré une nouvelle espèce de rhétorique
qu'on pourrait appeler la rhétorique de l'abstrac-
tion et qui est la pire de toutes, parce qu'elle est
faite de banalités supérieures et de profondeur
illusionnante. Un pareil style n'est bon qu'à im-
pressionner les badauds. La philosophie, d'ailleurs,
n'a jamais fait bon ménage avec la littérature.
Alfred de Vigny et Sully Prudhomme eussent été
de bien meilleurs poètes, s'ils n'avaient eu la
manie de vouloir toujours philosopher. A tout
prendre, si vous avez réellement du goût pour
L'ABUS DE L'ABSTRACTION 203

l'abstraction, relisez Féhelon, Bossuet et les cha-


pitres de Malebranche sur l'esprit pur et la nature
des idées. C'est là qu'est le vrai style philosophique
clair, compréhensible, littéraire et éminemment
français.
CHAPITRE XII
Le style - substantif.

Le rôle du substantif. — Les substantifs de Bossuet. —


Les substantifs de Massillon. — Les substantifs abstraits.
— Les tournures substantives.

On ne peut pas plus se passer de substantifs


dans le style que de soldats dans une armée.
Sujets ou régimes, ils forment le fond de la
langue.
Chez un auteur ordinaire, les substantifs sont
des mots comme tous les autres. Les grands écri-
vains, au contraire, brillent par la qualité de leurs
substantifs. Bossuet est incomparable à cet égard.
Les siens sont toujours hardis, imprévus, audacieu-
sement accouplés.
Nous n'insisterons pas sur ses substantifs au
singulier, qui ont cependant beaucoup de saveur.
La profusion de- ses grâces.
La précipitation de nos jugements.
\J activité de
nos désirs.
L'empressement de son amour.
Dieu a commencé ses ouvrages par un épanchement
do sa bonté sur toutes ses créatures.
{Sermon sur la bonté et rigueur de Dieu,
1er point.)
Jésus a vaincu le inonde, lorsque, crucifié sur lo
calvaire, il a couvert pour ainsi dire la face du monde
804 - -
LE RÔLE DU SUBSTANTIF 805
de toute Yhorreur de sa croix, de toute Y ignominie
de son supplice.
{Panégyrique de saint Sulpice, exorde.)
Ces lumières sont enveloppées de nuages : en Jésus
par V infirmité de la chair et en l'Écriture divine par
la simplicité de la lettre.
(Panégyrique de saint Paul.)
Ainsi vous nous avez pour ainsi dire enfantés d'un
coeur déchiré parmi la violence d'une affliction infinie.
{Sur la nativité de la Vierge, 1652.)

Bossuet employait quelquefois un adjectif au


singulier pour un substantif. On trouve chez lui :
« Tomber
dans le froid, le sérieux, le grave... Péné-
trer jusqu'à Vintime... le licite, le régulier... tout
le sensible, tout l'inférieur, l'utile, le délectable,
le faible d'un argument, le certain, le suspect, le
dangereux (1). »
D'autres fois Bossuet se sert du verbe à l'infi-
nitif comme d'un substantif : « Le vivre, le manger,
l'aller, le demeurer (2). »
L'usage du substantif-singulier est très fréquent
chez le grand orateur; mais ses substantifs-plu-
riels sont encore plus remarquables. Nous -en
avons cité quelques-uns dans nos premiers ou-
vrages. Le sujet est inépuisable. :
Les langueurs mortelles...
Les terreurs surmontées...

(1) Montesquieu écrit : « Cet extraordinaire que l'on


voyait dans les institutions de la Grèce, nous l'avons vu
dans la lie et la comiplion de nos temps modernes » (l'Es-
prit des lois, liv. IV, cliap. vi.)
(2) BiiUNOi, Histoire de la langue française, t. IV,
p. 45i.
206 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Les douceurs méprisées...
Les plaisirs rejetéeS...
Les soumissions que je rends aux commande-
ments...
Les tourments soufferts... --.-
Les ondes de la douleur...
m

Les ondes salutaires de la vérité...


Les opprobres de l'Évangile...
Il découvre tous les jours à notre ardeur de nou-
velles infinités.
(Panégyrique de saint Benoît.)
Renouvelez vos attentions pour voir la suite de
cette aventure.
{Panégyrique de saint Paul, 2e point.)
Jésus crucifié est le fils et les délices du Père.
{Panégyrique de saint Bernard, 1er point.)
Chaque créature a ses qualités et ses excellences.
{Sur les démons, 1er point.)
Tant de doutes, tant de fausses subtilités, tant de
dangereux adoucissements sur la doctrine des moeurs...
(Sur le respect de la vérité, 1er point.)
Et pourrais-je vous exprimer les empressements de
sa sollicitude pour subvenir à leurs besoins, les atten-
drissements de sa charité à la vue de leur état, tous les
efforts de son zèle en faveur de ces infortunés captifs?
(Panégyrique 'de saint Pierre de Nolasque.)
Il veut attendre la nuit, cette sage conseillère dans
nos ennuis, dans nos promptitudes, dans nos précipi-
tations dangereuses.
(Panégyrique de saint Joseph.)

Pris isolément, ces substantifs sont des mots


très ordinaires. Leur prestige vient de leur emploi
LES SUBSTANTIFS DE BOSSUET 207

imprévu ou de leur accouplement hardi avec


d'autres mots. Les substantifs de Massillon, au
contraire, restent toujours quelconques, perce
qu'ils sont employés sans imagination, sans sur-
prise et sans audace. Ouvrons son Petit Carême :
L'élévation à ses assujettissements et ses inquié-
tudes; l'obscurité, ses humiliations et ses mépris; le
monde, ses soucis et ses caprices; la retraite, ses tris-
tesses et ses ennuis; le mariage, ses antipathies et ses
fureurs; l'amitié, ses pertes ou ses perfidies ; la piété
elle-même, ses répugnances et ses dégoûts; enfin, par
une. destinée inévitable aux enfants d'Adam, chacun
trouve ses propres voies semées de ronces et d'épines.
{Petit carême. Sur le bonheur.)
Notre vie est une vie pleine de l'esprit du monde
et vide de l'esprit de Dieu ; non seulement parce que
notre vie n'est pas intérieure et recueillie, mais
encore parce que c'est l'esprit du monde qui en forme
les désirs, qui en conduit les affections, qui en règle
.les jugements, qui en produit les vues, qui en anime
toutes les démarches... Les afflictions nous rebutent,
les prospérités nous élèvent, les mépris nous révoltent,
les honneurs nous flattent.
(Petit carême. Sur Vesprit du monde.)

Tout le Petit Carême est écrit sur ce ton. Les


substantifs de Massillon sont des mots prosaïques
que rien ne relève : les substantifs de Bossuet écla-
tent d'originalité et de relief.
Chateaubriand, qui fut lui aussi un grand créa-
teur de style, a tiré de très beaux effets des subs-
tantifs-pluriels :
Il y a dans l'histoire, prise au pied de la croix et
conduite jusqu'à nos jours, de grandes erreurs à dis-
siper, de grandes vérités à établir, de grandes justices
à faire. Sous l'empire du christianisme, la lutte des
intelligences et des légitimités contre les ignorances
208 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
et les usurpations cesso par degrés; les vérités poli-
tiques se découvrent et se fixent, le gouvernement
représentatif devient possible, etc.
(CHATEAUBRIAND, Études historiques,
exposition.)

Renan a également manié en maître le subs-


tantif :

L'événement capital de l'histoire du monde est la


révolution par laquelle les plus nobles portions de
l'humanité ont passé, des anciennes religions, com-
prises sous le nom vague de paganisme, à une reli-
gion fondée sur l'unité divine, la Trinité, l'Incarna-
tion du Fils de Dieu.
Et encore :
Le mot de religion étant celui sous lequel s'est
résumé jusqu'ici, aux yeux du plus grand nombre, la
vie de l'esprit, un matérialisme grossier peut seul
attaquer dans son essence ce besoin heureusement
éternel de notre nature... La plus rude dés peines par
lesquelles l'homme arrivé à la vie réfléchie expie sa
position exceptionnelle est sans doute de se voir ainsi
isolé de la grande famille religieuse où sont les meil-
leures âmes de ce monde, et de songer que les per-
sonnes avec lesquelles il aimerait le mieux être en
communion morale doivent forcément le regarder
comme pervers...
(RENAN, Études d'histoire religieuse, préface.)

Le troupeau des mauvais imitateurs a fait au-


jourd'hui du substantif une sorte de procédé banal,
destiné à illustrer la langue des journalistes et des
orateurs parlementaires.
Il y a longtemps qu'on a inventé les « person-
nalités sans mandat, les avocats sans responsabilités,
les individualités autorisées », etc. Cette langue
s'est considérablement enriohie.
LE SUBSTANTIF ABSTRAIT £09

« On n'entend parlor, dit Weill, que des néces-


sités du siècle, dés ambitions, dés luttes, des riva-
lités, dés renommées du jour. L'emploi peu modéré
do ces pluriels devient déraisonnable, surtout
quand, pour exagérer encore l'expression, on y
ajouté un adjectif complétif comme le mot tout,
et que l'on dit : toutes les foies, toutes les irritatio?is,
toutes les colères. « Cette opposition excita toutes
«
les colères du ministre. » On a de la colère, mais
non des colères, non plusieurs colères ; ce pluriel est
vague et surabondant. Dernièrement, M. de M...,
prononçant un discours, fort bien senti, du reste,
sur îa tombe de Casimir Delavigne, terminait en
s'écriant : « Il posséda toutes les gloires du poète,
« toutes
lés vertus et tous les courages du citoyen. »
Ainsi, C. Deîavigne ne se contentait pas de reven-
diquer deux ou trois gloires, quatre ou cinq cou-
rages, il jouissait de tous les courages et de toutes
les gloires. Ces locutions démesurées n'ajoutent rien
à la pensée et nuisent à la précision du style. Dés
que vous spécifiez le genre de gloire, lé genre de
courage, le courage du citoyen, la gloire du poète,
vous n'avez pas lieu de généraliser votre expression
à l'aide d'un pluriel qui, dans l'esprit dé l'auditoire,
ne répond à rien. Racine, Corneille* ont Quelquefois
recherché ces pluriels dans la poésie ; mais ils l'ont
fait avec sobriété, justesse et discernement. »
Depuis Casimir Delavigne, le style abstrait et
parlementaire a fait des progrès. Les Débats du
31 août 1915 citent le discours qui suivit celui
de M. Viviani, dans. la mémorable séance du
26 août 1914 et qui montre comment nos députés
savent mettre les substantifs en valeur.
Messieurs, ce que j'ai reproché au ministre de la
Guerre, c'est, vous le savez, une véritable incotn-
l\
SiO COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
préhension des principes fondamentaux qui doivent
régir toute organisation conçue rationnellement, in-
compréhension se manifestant par la coexistence,
voulue ou tolérée avec indifférence, de multiples
organes de direction aux attributions empiétant les
unes sur les autres ; par la méconnaissance du rôle
du contrôle administratif et la répartition, au mépris
de la loi, de la plupart de ces agents chargés de ces
fonctions dans des emplois hybrides comportant
direction; par Vinsouci de départager les responsabilités
et de sanctionner, dans la mesure où il aurait con-
venu, les défaillances; par cette conséquence funeste
et inévitable enfin pour le chef de l'administration
de la guerre de subir, inconsciemment, admettons-le,
l'ascendant de ses bureaux, en apparence bouc émis-
saire désigné pour leurs négligences et pour leurs
fautes à la façon du gérant responsable de certaines
feuilles publiques, en réalité avocat officieux et habile
des plus mauvaises causes, muraille d'airain offerte
aux coups de contrôle parlementaire, mais rendue,
par la suppression en fait des libertés élémentaires de
parler et d'écrire, insensible à ses assauts, impéné-
trable, inébranlable. '
Cette période, dit le journal, fait le plus grand
honneur aux poumons de l'orateur qui a pu la
proférer sans boire ni souffler.
Il existe un genre de substantif descriptif, le subs-
tantif en ment, qui est devenu trivial, à force d'être
employé. Bernardin de Saint-Pierre l'avait mis à
la mode : « L'air retentissait du bourdonnement
des insectes. » Après lui Chateaubriand l'adopta :
Des bruissements d'ondes, de faibles gémissements,
de sourds meuglements, de doux roucoulements rem-
plissent ces déserts d'une tendre et sauvage har-
monie... Les bois retentissaient du chant monotone
des cailles, du sifflement des perruches, du mugisse-
ment des bisons et du hennissement des cavales simi-
noles.
(Atala.)
LE SUBSTANTIF DESCRIPTIF Sil
Du milieu de ce vaste chaos s'élève un mugisse-
ment confus, formé par le fracas des vents, le gémis-
sement des arbres, le hurlement des bêtes féroces, le
bourdonnement de l'incendie,..
(Atala.)

Après Chateaubriand le substantif descriptif fit


fortune. Il abonde dans Michelet, Taine et l'école
réaliste, Flaubert, Daudet, Maupassant, Zola,
Goncourt. Il faut avouer qu'il est souvent. pitto-
resque : « Le battement des éclairs » (Daudet). « Ses
mains ouvertes disaient le déliement suprême... »
(la mort de Déchelette, Sapho). Dans le grand si-
lence de la forêt a on entendait le broulement d'une
vache qu'on ne voyait pas » (Flaubert). Le claque-
ment des tarentules (Flaubert).
Victor Hugo a abusé du substantif descriptif :
Une prodigalité de lumière se versa du haut du
ciel; la vaste réverbération de la mer sereine s'y joi-
gnit.
D'un côté, les étendues, les vagues, les vents, les
éclairs, les météores ; de l'autre, un homme.
Les larges aplanissements des flots dans le golfe
avaient çà et là des soulèvements subits. Le vent
dérangeait et froissait cette nappe...
Au loin, confusément, les étendues d'eau remuaient
dans le clair-obscur sinistre de Y immensité.
Les blancheurs de la mer sous l'averse éclairent des
lointains surprenants ; on voit se déformer des
épaisseurs où errent des ressemblances. Des nombrils
monstrueux creusent les nuées. Les vapeurs tour-
noient, les vagues pirouettent (1).

Victor Hugo a quelquefois des substantifs gran-


dioses, à la façon de Bossuet, comme dans cette
phrase de son William Shakespeare : « C'est ainsi

(i) Cité par Lanson.


ÎIS COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE

que l'on pénètre dans l'impénétrable et que l'on


s'enfonce dans les élargissements sans bornes de
là méditation infinie. »
Plusieurs sonnets d'Hérédia finissent en vers
substantifs :

Une libation de gouttes de rosée...


Là gigantesque horreur de l'ombre herculéenne...
Le piétinement sourd des légions en marche.*.
Toute une mer immense où fuyaient des galères...
Les éblouissements de la Castille d'or...
Le ciel occidental dans le miroir des sables...
L'immortelle beauté des Vierges de Sicile, etc.
Zola et les Concourt'ont eu la fnâniè du subs-
tantif.
Vous et moi nous dirions :
La vieille femme effrayée voulait aller chercher le
médecin ; mais elle faisait signe que non, en remuant
la tête, et se touchait la bouche et le cou avec.la main
comme pour indiquer que les nerfs étaient tellement
contractés..!
C'est trop simple. Ori transforme tout cela en
substantifs, et voici co qu'on obtient :
Elle ne répondait à l'effroi et aux paroles de la
vieille femme, qui voulait aller chercher le médecin
du théâtre, que par des remuements négatifs de la
tête et par Vapproche d'une main touchant sa bouche,
touchant son cou, avec un geste indiquant que les
nerfs qui servent à l'émission de la voix étaient telle-
ment contractés...
(E. GONCOURT, ïa Fauslin, p. 145.)

Nous écririons, vous et moi :


Elle sonnait. Au bout de quelques minutes, ;Une
antique domestique, après avoir reconnu la visiteuse
par le judas, lui ouvrait une petite baie...
LK SUBSTANTIF ABSTRAIT £13
Ce serait trop simple. On complique, on change
le verbe en substantif et on dit :

Au bout de dix minutes qu'elle sonnait, une antique


domestique, après une reconnaissance de la visiteuse
par un judas, lui ouvrait une petite baie.
(E. GONCOURT, la Fauslin, p. 187.)

On remplirait des volumes avec des citations do


ce genre.
Le tic le plus fréquent, celui qu'on retrouve chez
beaucoup de romanciers contemporains, c'est la
surcharge obtenue par accumulation de substan-
tifs synonymes, comme dans ce passage sur l'étude
d'un rôle de théâtre :
Ce jaillissement du néant d'un embryon de per-
sonnage, sa formation successive, son relief final de
création vivante, son existence enfin, l'actrice sentait
se faire cette opération mieux que dans son esprit...
(GONCOURT, la Faustin, p. 52.)

Celte poursuite du mieux, celle perpétuelle contention


de la cervelle, celle inquiétude morale jusqu'au jour
de la première représentation donnent aux femmes
une nervosité particulière.
(CONCOURT, la Fauslifi, p. 69.)

Claveau, dans quelques lignes ironiques, a fine-


ment raillé cette manie du substantif i
« Lorsque nous méditons, la pensée indolemment
somnolente, la tête abaissée sur le croisement de
nos deux bras aux coudes remontants, il se fait
dans notre peryelle un vol de poils fendus en
quatre... Nous rêvons d'une littérature fantasque
et clownesque ; des phrases nous montent au visage
en coups de sang; nous jappelons dans un râle,
214 COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
parmi des flottements d'écharpe, une langue exas-
pérée et précieuse, coquebine et farouche, avec,
dans les coins, des flexibilités paresseuses et mi-
gnardes ; aux mouvements de laquelle ne vienne
aucune maladresse balourde ; mais plutôt, çà et
là, des mots benjamins que l'on gâte sans savoir
pourquoi et qui suffisent généralement pour qu'un
succès se lève et chuchote autour de nous. Enfin
nous sommes, dans Vallumemenf et le refermement
successifs de. notre virtuosité intermittente, sans
débauche d'apparat fébrile, plongeants et creu-
seurs, et perforateurs et isthmeux. »
Il n'a été question jusqu'ici que du substantif
concret, c'est-à-dire du substantif descriptif, cher
à l'école réaliste.
Il y a un autre substantif qui fait encore plus
de ravages. Je veux parler du substantif purement
abstrait. Celui-là est le pire fléau, parce que rien
n'est plus facile que de transformer un adjectif en
substantif abstrait, et de dire, par exemple,
comme Delille : blancheur, au lieu de blanc ; inso-
lence au lieu d'insolent.
Et contre l'insolence, armé de la justice,
Sa généreuse audace
De l'illustre Fouquet embrassa la disgrâce.

« Châtier la trahison, — se complaire avec l'igno-


rance, — assister la pauvreté, — blâmer une jeune
témérité, — obliger l'ingratitude, etc., sont des
exemples de ces sortes de tours, dont on ne sau-
rait blâmer que l'abus. Ils doivent forcément
ralentir le mouvement du. discours et affaiblir
l'expression ; car on ne peut disconvenir qu'elle
soit plus énergique, plus nerveuse, quand l'action
du verbe tombe directement sur la personne, sur
LES TOURNUUES SUBSTANÏIVES 215

l'objet même, au lieu de régir un substantif per-


sonnifié (1). »
« Nous avons un faible, dit M. Philéas Lebesgue,
pour des tournures telles que celles-ci : la négli-
gence des occupations, pour : celui qui néglige de
s'occuper; Valtitude de la songerie, pour : semblable
à celui qui so7ige, comme disaient les Latins et
comme disent encore les Grecs (2). »
M. Bréal cite quelques jolis échantillons de subs-
tantifs abstraits : « Un dynamisme modificateur
de la personnalité... Une individualité au-dessus
de toute catégorisation..'.'Une jeunesse qui sentimen-
talise sa passionnalité... Les impériosités du désir...
Les célestes altentivités... »
On croit montrer de la profondeur en faisant
des phrases entières avec des substantifs abs-
traits.
Au lieu de dire (ce qui serait trop simple) :
« Quand le fond des idées se modifie, presque tou-
jours la littérature change », on dit pour être plus
profond :
La modification d'un tel fond d'idées ne peut
manquer de s'accompagner à son tour de change-
ments parallèles,

Montesquieu a dit :
Sitôt que les hommes sont en société, ils perdent
le sentiment de leur faiblesse ; l'égalité qui était
entre eux cesse et l'état de guerre commence.
\UEsprit des lois, liv.-I, chap. m.)

(1) A. WEILL, Remarques sur la langue française, t. Il,


p. 202.
(2) IJAu-Delà des grammaires, p. 265,!
'216 COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE
On écrirait aujourd'hui :
L'organisation de l'état social ôte à l'humanité
le sentiment de sa faiblesse ; la cessation de l'éga-
lité amène l'état de guerre.
Nous lisons encore dans Montesquieu :
Chaque société particulière vient à sentir sa force :
ce qui produit un état de guerre de nation à nation.
Les particuliers, dans chaque société, commencent à
sentir leur force ; ils cherchent à tourner en leur faveur
les principaux avantages de cette société : ce qui fait
entre eux un état de guerre. '
(L'Esprit des lois, liv. I, chap. m.)
On dirait aujourd'hui :
Le sentiment de leur force produit la guerre entre
les collectivités humaines. Chaque individualité com-
mence à sentir sa force personnelle et cherche,en sa
faveur les avantages de sa collectivité, ce qui pro-
duit l'état de guerre.
On arrive ainsi à construire des phrases docto-
rales et insignifiantes, où les substantifs s'appel-
lent, se répondent, passent et repassent comme des
rnuscades,
Ces réveils de conscience, ces efforts d'initiative
privée entretiennent les forces latentes d'un peuple,
favorisent l'éclosion des revendications sociales. De
tels exemples mettent en cause des exigences esthé-
tiques et marquent les limites de l'art..., etc., etc.
Avec un pareil systèrne on finit par personnaliser
les substantifs les plus abstraits; on en fait des
êtres vivants ; on trouve naturel d'écrire que « les
préceptes n'empêchent pas les orthodoxies d'or-
ganiser des intolérances » :
Les préceptes de fraternité, iiapliqués dans l'idée
chrétienne, n'ont pas empêché des orthodoxies abso-
LES TOURNURES SUBSTÀNTIVES 217

lues d'organiser bien des intolérances au nom de


l'Évangile.

On finit par rencontrer des « absolutismes qui


ont des tendances à contrarier des dispositions » ;
des « dogmatismes qui s'inquiètent » ; des « tutelles
qui surveillent la littérature ».
Ou bien encore ce sont des « confrontations qui
proclament des déchéances-», des « interprétations
qui dominent des oeuvres, font craquer des con:
ventions, dirigent des affabulations où luttent
des élans ».
Ces phrases sont prises dans un livre qui n'est
pas plus mauvais que beaucoup d'autres. Des cen-
taines d'auteurs se croient obligés d'adopter ce
procédé? dès qu'ils traitent quelque matière un
peu sérieuse.
Une pareille façon d'écrire était inconnue des
classiques. Aucun de nos prosateurs-substantifs
ne se contenterait aujourd'hui de la simple prose
de Montesquieu, qui a pourtant traité lui aussi
les sujets les plus graves.
Un esprit droit ne se laissera pas influencer par
cette pompe verbale. Il recherchera toujours .la
phrase naturelle, la phrase des écrivains clairs,
celle qui est faite pour la précision et le grand jour,
et non celle qui est faite pour la complication et
l'obscurité.
CHAPITRE XIII
Les tournures et locutions vicieuses.

Tout de même et depuis, — A ce que et de ce que. — Locu-


tions et conjonctions. — Les vers de Scribe. — Manies et
particules. — Les équivoques. — Une correction de
Louis Veuillot. — Style obscur et répétitions. — En et
dans. — La ponctuation.

Il serait trop long d'énumérer ici toutes les tour-


nures, toutes les locutions vicieuses qui encombrent
la prose des écrivains ordinaires. Il en est quelques-
unes, cependant, qu'il faut arracher du style
comme on arrache la mauvaise herbe d'un champ.
En voici une qui fait bien des ravages depuis
quelques années. C'est la locution : Tout de même.
On peut très bien dire : « C'est tout de même un
peu fort. » Mais pourquoi répéter cette expression
à satiété : « Je ne lui ai pas donné tort. C'était son
droit. Mais tout de même... » Ou encore : « Vous
ne les aimez pas? — Tout de même. » Ou à quel-
qu'un qui se montre impoli : « Non, mais tout de
même... »
De la conversation familière cette expression
est passée dans le style. On écrit maintenant :; "
« Qu'elle parlât, qu'elle se tût, tout ce qu'elle
ferait serait bien. Mais, tout de même^ son silence
le touchait jusqu'à l'âme. »
Nous lisons dans un journal : « Une dépêche
LES LOCUTIONS : TOUT DE MÊME, DEPUIS 219
courte, et tout de même rassurante, nous est par-
venue » au lieu de : « Une dépêche courte^ mais
rassurante. »
On s'imagine qu'il est plus distingué d'écrire :
« Edmond croyait à tous ses droits d'homme
libre; mais, tout de même, il croyait aux devoirs
qu'impose la société », an lieu de : « Edmond
croyait à tous ses droits d'homme libre, mais il
croyait aussi aux devoirs qu'impose la société. »
Évitez cette locution, ou, du moins, rendez-lui
le sens qu'elle avait autrefois, quand on l'employait
pour : pareillement.
Qu'on vienne à réciter quelqu'un de ces discours
qui paraissent si beaux sur le papier, pour lors il n'y
aura rien de si maigre ni de si sec. Et, tout de même,
il n'y aura rien de plus plat que CPS discours, si mer-
veilleux quand on les prononce, sitôt qu'ils sont
entre les mains et qu'on les lit.
(AnisfoTE, Rhétorique, trad. Calandre, p. 441.)

Tout de même signifie ici : de la même façon que,


de la même manière que...
La réputation de sa puissance pourrait augmenter
les forces de son état ; mais la réputation de sa jus-
tice les augmenterait tout de même.
(MONTESQUIEU, l'Esprit des lois,
liv. X, chap. I.I.)

C'est le même sens que dans cette phrase :


Le Jaxarte, qui formait autrefois une barrière entre
les nations policées et les nations barbares, a été
tout de même détourné par les Tartarés.
(MONTESQUIEU, VEsprit des lois,
liv. XXI, chap. vi.)
MO COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Il y a un autre moi qui n'est pas moins ridicule :
c'est le mot ; depuis, dans certains cas :
Dira-t-on que Mme de Staël ne parlait que de litté-
rature et de philosophie? Mais, depuis elle et à mesure
que l'événement s'éclairait à la lumière de Les consé-
quences, ai-je besoin de rappeler..,
(BRUNETIÈRE, la Science et la Religion, p. 161.)

Quoique Balzac ait pu dire, et Taine depuis lui,,.


(BRUNETIÈRE, Balzac, p. 231.)

Voici un exemple plus brutal encore :


Voltaire voulait biffer ces pensées. Qu'aurait-il
donc dit de celles-ci, publiées depuis lui.
(E. LEGOUVÉ. Dernier travail.
Derniers souvenirs, p. 156.)

Grammaticalement il n'y a rien à dire, et cette


locution ne choque pas devant un nom propre :
« L'art de la guerre, depuis César... L'art de la des-
cription, depuis Homère... » On aura cependant
toujours tort d'écrire : « Le style français était bon
avant Rousseau; il est devenu mauvais depuis
lui... », et nous garderons cette opipion, malgré
l'exemple de Montesquieu :
Beaumanoir écrivait après lui ; les autres ont vécu
depuis lui.
(L'Esprit des lois,liv. XXVIII, chap. xxm.)

Parmi les expressions qui alourdissent le style,


\\ en est une : À ce que, qui mérite d'être signalée
comme particulièrernent haïssable. « Veiller 4 ce
que... Chercher 4 ce que..-, Consentir à ce que...
S'opposer 4 ce que... Quoi d'étonnant à ce ça'ils
A CE QUE ET DE CE QUE «i
s'en souviennent... Nos lecteurs sont habitués à
ce que nous ne leur cachions pas la vérité... Elle
consentit à ce qu'on l'accompagnât... Il demanda
à ce qu'on fit un rapport... Il avait fait son plan,
de manière à ce que l'ennemi,,. »
Il sera toujours plus simple et plus élégant do
dire : « Quoi d'étonnant qu'ils s'en souviennent...
Nous avons habitué les lecteurs à ne pas leur
cacher la vérité... Elle consentit à être accompa-
gnée... Il demanda que l'on fît un rapport... Il
avait fait son plan, de manière que l'ennemi... »
On peut parfaitement écrire : « Tout concourut
à son triomphe ou : Tout concourut à le faire
roi... » Mais on ne doit pas dire avec J.-J. Weiss :
« Bien des causes concouraient à ce que Fléchiér
n'évitât point ce défaut.»
Montesquieu n'écrit pas : « Ils consentirent à
ce que les biens de ceux qui se seraient tués eux-
mêmes ne fussent pas confisqués. » •
Il écrit
Ils
:-"-
consentirent les biens dé ceux qui se
« que
seraient tués eux-mêmes ne fussent pas confis-
qués » {l'Esprit des lois, liv. XXIX, chap. ix).
La locution à ce que est d'autant plus blâmable,
qu'on peut presque toujours la remplacer pàï Une
aufre.
Rien ne s'oppose, d'ailleurs, à ce que ces goûts
esthétiques soient nés d'une migration affectant
quelques districts seulement dé là Gaulé et de l'Es-
pagne; à ce que, par influérièês} ces arts se soient
répandus au loin; à ce qu'aussi les tribus d'artistes^
poussées par d'autres peuplades et changeant de
région, aient laissé dans les cavernes des traces de
leur séjour momentané...
(j. DE MORGAN, lès Premières Civilisations,
p. 132.)
222 COMMENT IL FAUT NE PAS ÉCRIRE
On pouvait tout simplement écrire :

Rien n'empêche de croire qiie ces goûts esthétiques


soient nés d'une migration affectant quelques districts
seulement de la Gaule et de l'Espagne ; que, par
influence, ces arts se soient répandus au loin ; et
ça'aussi les tribus d'artistes, poussées par d'autres
{)euplades et changeant de région, aient laissé dans
es cavernes des traces de leur séjour momentané.

Au lieu de : « La législation athénienne visait


manifestement à ce que la fille, faute d'être
héritière, épousât du moins l'héritier » (FUSTEL
DE COULANGES. Cité antique, p. 81), on pouvait
très bien dire ': « Le but ou l'intention manifeste
de la législation athénienne était que la fille
épousât, etc. »
L'usage constant des à ce que rend le style abo-
minable :
Il faut chercher à ce que la littérature soit un?
éducatrice du peuple; il faut s'efforcer à ce qu'elle
le rende supérieur au lieu de l'avilir.
(Jean MALYE, le Celticisme, Entretiens idéalistes,
juillet 1914, p. 14.)

Pourquoi ne pas dire tout bonnement : « Il faut


chercher à faire de la littérature une éducatrice
du peuple ; il faut tâcher qu'elle le rende supérieur
au lieu do l'avilir. »
J'ai lu dans une brochure :
« Il faut qu'on nous montre, de façon à ce que
nous ne puissions pas nous y tromper, où est notre
devoir, où est notre religion... »
Et ceci, dans une nouvelle :
« Elle comprit que l'aube pointait, à ce que
l'obscurité de la cave devenait moins opaque ! »
DE CE QUE ET A CE QUE S23

« Il n'y aurait pas autant d'absurdité à attri-


buer l'élévation de la mer à ce que son fond se
serait exhaussé tout à coup » (BROTHIER, Histoire
de ta terre, p. 90).
On doit s'interdire de pareilles expressions.

Ce que nous disons de la locution : à ce que,


nous pouvons le dire également de la locution :
de ce que :

Il se plaignait de ce çtt'on le négligeait... Elle était


toute triste de ce que son père n'était pas rentré...
Il lui en voulait de ce qu'il n'était pas venu... Il pleure
de ce que son père est mort.

Théophile Gautier a dit :

Les meilleurs amis de Heine devraient se réjouir


de ce que cette atroce torture soit terminée enfin, et
que le bourreau invisible ait donné le coup de grâce
au pauvre supplicié.
(Cité par VEUILLOT, Odeurs de Paris, p. 240.)

Il n'était pas difficile d'écrire :


Les meilleurs amis de Heine devraient se réjouir
que cette atroce torture soit terminée... De même
que l'on dit : « Je me réjouis que vous soyez arrivé en
bon port, » et non pas : « De ce que vous êtes arrivé
en bon port. »

Les : à ce que et les : de ce que gâtent les meil-


leurs styles.
De ce que ces personnes ne pouvaient rien avoir
en propre, on a conclu avec raison qu'elles ne pou-
vaient non plus rien revendiquer en justice.
(FUSTEL DE COULANGES, Cité antique, p. 101.)
824 COMMENT IL Nlî FAUT PAS ÉCRIRE
On évitait dette phra.se en disant :
« Ces personnes ne pouvant rien avoir en proprôj
on a conclu avec raison qu'elles ne pouvaient non
plus rien revendiquer en justice (1)* »
Il y a ainsi dans la prose quantité de locutions
parasitaires qu'on a le plus grand tort d'employer
l'une pour l'autre.
Certaines personnes écrivent : Par contre, au
lieu de : Au contraire et : A l'encontre, au lieu de :
Malgré.^. « Nous avons continué notre enseigne-
ment, à Vencontre des négations jalouses, à Ven-
contre des sourdes rivalités », au lieu de : « Malgré
les négations jalouses, malgré les sourdes rivalités. »
D'autres s'imaginent qu'il est de bon ton de
supprimer le verbe après le mot : parce que :
Elle était bonne, parce que femme.
.
Il tenait à elle, parce que bien élevée.
C'est plus beau, parce que plus mystérieux.
Ce pojnt est discuté, parce qu'encore inconnu.
On appelait Raphaël,: Urbino, parce que né dans
les terres do ce nom...
Cette tournure ridicule est très un faveur dans
le journalisme.
Mais voici le comble : très, employé pour beau-
coup.
Aimez-vous la campagne? — Très.
Ce livre est-il intéressant? — Très.
S'amuse-t-on chez Mme X...? — Pas très.
Cette ellipse est puérile, même dans un dia-
logue de roman.
(1) Cette formule, bien entendu, est parfaitement admis-
sible quand on l'emploie dans sa littéralité grammaticale :
« 11 pleure de ce que son
père lui a dit.., Il s'agit de ce qu'il
m'a raconté... »
LOCUTIONS ET CONJONCTIONS ISS
On ferait un catalogue avec les expressions
bizarres adoptées par le snobisme littéraire. Une
mode succède à une autre. Oh! combien! dont on
a tant abusé, est encore en usage. « Elle l'aimait,
oh ! combien ! Il la regrettait, oh ! combien ! »
C'est aussi un manque de goût que d'adopter,
des formules comme celles-ci :
Il la gronda un tantinet.
Il s'en alla tout pantois.
Il marchait tout de go (ou tout de guingois).
Il lui répondit tout à trac ou du tac au tac.
Coleridge avait raison de dire dès 1832 :
« Les, {pcutions commîmes se sont tellement
stéréotypées, si l'on peut dire, par l'usage con-
ventionnel, qu'il est devpnu réellement plus facile
d'écrire tous les jours un article politique en style
ordinaire pie journal, que de confectionner pro?
prement une paire de bottines. Un apprenti a
tout juste autant à apprendre pour être cordon-
nier que jadis ; mais tel ignare outrecuidant, pour
peu qu'il ait suffisance de manque d'honnêteté,
peut très effectivement manier une plume dans
un bureau de journal, avec infiniment moins de
peine et de préparations qu'il n'en fallait au
temps passé » (COLERIDGE, Propos de table,
21 avril 1832).
Claveau cite une autre manie, qui consiste à
« séparer la proposition de son complément » :
«
Il disait que pour (par des moyens à lui) con-
tinuer sa marche vers le but qu'il poursuivait,
il devait d'abord, s'en ouvrir à un homme de mé-
tier. » « Ils venaient par (pour produire la terreur)
mille et centaines do mille. »
L'école GonçQurt affectionnait cette tournure.
10
«25 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Nou3 ne conseillerons jamais non plus l'emploi
de la locution, pourtant très usitée : « Si... fût-il... »
Ce défaut, si léger fût-il... • .-.
Une femme, si modeste soit-elle...
Cette affaire, si importante fût-elle...
Cette façon de parler a quelque chose de pédant.
Nous'sommes presque tentés de faire la même
réserve pour : â savoir:
« L'existence de ce monde, lisons-nous dans un
article philosophique, est suspendue à un fil
unique et léger, à savoir la conscience particu-
lière dans laquelle elle est présente. »
Certes, le mot est français ; on le trouve dans
les bons auteurs.
« Je ne remarque en nous, dit Descartes (Traité
des passions), qu'une chose qui nous puisse donner
une juste raison de nous estimer, à savoir l'usage
de notre libre arbitre. »
A cavoir est néanmoins une locution dont il ne
faut pas abuser, quand elle est trop solennellement
annonciatrice de petites choses.
Ce qui doit nous consoler, c'est que les plus
mauvaises locutions se rencontrent chez les meil-
leurs écrivains.
En voici une que je trouve dans Montesquieu.
Ce doit être un gasconisme.
César avait tant de grandes qualités (sans pas un
défaut, quoiqu'il eût bien des vices) qu'il eût été bien
difficile, quelque armée qu'il eût commandée, qu'il
n'eût pas été vainqueur,
(Considérations sur les Romains, chap. xi.),

L'école Goncourt-Zola avait pris l'habitude de


séparer le mot ; avec, de son complément, par une
LOCUTIONS ET CONJONCTIONS 227
incidente, comme dans cette phrase qui est une
parodie :
_Le drame s'est déroulé avec, en sa brutalité, une
bien moderne psychologie.
(Moeurs des diurnales,
par LOYSON-BRIDET, p. 97.)
Paul Adam est resté fidèle à cette tournure :
Stéphanie remerciait le ciel d'être aimée, avec,
pour preuve indéniable, le don de ce parc.
(Stéphanie, p. 195.)
...des marmots dans un appartement étroit, avec,
pour grands plaisirs, les voyages en tramways élec-
triques.
(Stéphanie, p. 14.)
J'apparais comme un exemplef en costume bleu et
en souliers gris, avec, au petit doigt, un rubis...
(Stéphanie, p. 293.)

On*abuse également de la conjonction : si, qui


avait tant d'importance dans l'ancien style pom-
peux : « Si, reportant mes regards sur l'histoire,
je considère... »
Presque tous les personnages de Fléchier, dans
les Grands Jours d'Auvergne, « commencent leurs
phrases par un si, ce qui est le début académique
par excellence. Le prix d'éloquence de cette année
ne débute pas autrement, et les orateurs devraient
élever une colonne à la conjonction : si, le plus
utile et le plus pompeux des monosyllabes » (1).
Il y a des locutions tellement niaises, qu'on n'a
pas le courage de les oiter. On trouve dans les

(1) J.-J. WEISS, Essai$ de littérature française, p. 179.


[US COMMENT lh NE FÀtJT PAS ÉCRIRE
i

meilleures pièces de Scribe des. phrases de ce


genre :
Veux-tu briller dans le monde? Éclipser les plus
riches seigneurs? Nous le pouvons.: -
Tous les gens de cour que Ton rencontre dans les
rues, orç leur jette de la boue : ça approprie les rues...
Le peuple se prononce toujours pour les opprimés.
Nous le sommes en ce moment.
Il m'aimait, il me le disait.
Et moi, je l'aimai sans lui dire (1).
Quand Scribe fut reçu à l'Académie française,
Alphonse Karr disait : « Maintenant que M. Scribe
est devenu académicien, qu'il a fait fortune et
qu'il refait pour le Théâtre-Français les pièces qu'il
a faites autrefois pour le Gymnase, il vient de
s'ouvrir pour lui une nouvelle carrière : c'est de
mettre en français tout ce qu'il a écrit jusqu'ici. »
Scribe avait ses raisons de cultiver le mauvais
style. Il prétendait que les mauvais vers étaient
plus faciles à mettre en musique. Il disait un jour
à Théodore de Banville :
« Lorsque j'eus trouvé la scène devenue célèbre
(dans les Huguenots) où Alice supplie Robert,
je me dis alors : il faut là de beaux mots, des
rimes sonores, des vers magnifiques. Je me sen-
tais incapable de trouver tout cela et, voulant
prendre le taureau par le3 cornes, je me décidai
à allor trouver tout de suite le plus grand des
poètes... » « Sang et tonnerre ! se dit Banville,
voilà un homme qui n'a pas froid aux yeux I II a
osé emprunter des vers à Victor Hugo, comme
j'emprunterais quelques centaines-de millions à
l'un des Rothschild. Ceci est véritablement crâne.*. »

(1) SÉCHAN, Souvenirs d'un homme de théâtre, p. 86,


LES VERS DE SCRIBE S29

— Oui, continua M. Scribe, je suis allé tout droit...


chez Casimir Delavigne. Comme vous le pensez,
ajouta-t-il, sans avoir conscience de l'étonnant
coup de massue qu'il venait de m'asséner sur la
tête, Casimir écrivit un morceau sublime, terri-
fiant, admirable, du Corneille ! Je le donnai à
Meyerbeer, qui n'en put rlèri faire. Apres lui,
Germain essaya ; les plus forts y passèrent les uns
après les autres; peine perdue! Enfin un jour,
mon collaborateur partait pour la campagne,
désolé de no pas emporter ses paroles. Au mo-
ment où il montait en Voiture, je J)ris Un papier et
j'évrivis à la hâte les quatre vers que vous con-
naissez : Robert, loi que faimè. Et qui reçus ma
foi, Grâce pour tài-mèmé, Et grâce pour moi. Eh
les lisant, Meyerbeer me dit : Je tiens mon air. il
le tenait, en ëlïet, l'air de grâce... Vous voyez
monsieur, que dans certains cas, Un peu de bon
sens et une idée juste valent hiieux que la
poésie. »
Scribe parlait sérieusement ; il est très possible
que les beaux vers n'aient rien de commun avec
la belle musique.
Il y a des expressions que l'on pardonne aux
auteurs médiocres et qui sont choquantes chez
les bons auteurs.
Ainsi il semble difficile de n'être pas blessé par
certains mots comme celui-ci : « Une abondance
d'extraits, qu'il avait déjà par devers lui au com-
mencement de cette époque (1). »
Ce mot choquerait moins, s'il s'agissait d'un
homme ayant gardé par devers lui le secret d'une

(1) L'abbé LEDARQ, Histoire critique de la prêdicaUon


de Sossûei,
230 GOMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
trahison; mais avoir par devers soi de simples
extraits d'auteurs, c'est excessif.
Le défaut de surveillance engendre ces peti-
tesses de style. On va jusqu'à écrire : « Il s'ex-
prima comme suit. »
L'auteur de Lélia pensait très probablement à ce
même sujet, conçu sous une forme narrative, dans le
passage de sa préface où il s'exprime comme suit.
(Charles DUPUY.)

L'école réaliste a mis longtemps à la mode la


tournure : à et : aut qui fit fureur et sévit encore
aujourd'hui. Une femme à la chevelure noire, au
teint mat, au regard sévère... Une chambre aux
inurs étroits, au mobilier neuf... Sa tête maigre
au visage ingrat* à la barbe en pointe/d la cheve-
lure hirsute, à l'oeil farouche, au regard entêté...
Cela n'est pas trop déplaisant, quand l'énu-
mération est courte ; c'est insupportable, si
l'énumération se prolonge, comme dans cette
phrase :
...Je l'ai vu pendant cina minutes au quartier
général, le chef qui tient les destinées de la France et
Fa victoire dans
ses mains, et je me rappellerai tou-
jours, dans la paisible et étroite salle d'école aux
murs blanchis à la chaux, aux fenêtres barrées do
rideaux de cotonnade, au tableau noir où était épin-
glée comme, un-papillon une large carte des Flandres,
je l'ai vu, ce Catalan aux joues rubicondes et pleines,
aux petits yeux clairs et francs, où pétille par instants
comme la flamme d'une poignée de sarments, au nez
camus, aux grosses lèvres barrées par une mous-
tache épointéo de grognard, au menton de volonté
et d'énergie, au cou épais de taureau qui s'ajuste à
de puissantes épaules.
(René MAIZEROY, U Matin, 16 décembre 1914.)
CONJONCTIONS ET PARTICULES S3i
Cette tournure abonde chez Zola, Goncourt et
l'école descriptive.
Dans une salle à manger... devant une table au
linge damassé, à la massive argenterie, aux cristaux
taillés, aux corbeilles de fleurs exotiques...
(GONCOURT, la Faustin, p. 450.)

Les pages du petit livre transportaient l'esprit


de la femme dans un monde étrange, un monde aux
paysages d'une grandeur terrifiante, aux profondeurs
d'espaces incommensurables, aux étendues infinies
d'eaux fuyantes, aux clartés de planètes incendiées,
aux architectures de rêve d'un Piranèse, au défilé
incessant de'myriades d'êtres humains...
(GONCOURT, la Faustin, p. 175.)

C'est se moquer du style que d'enfiler à la queue


leu-leu de pareilles énumérations.
Quelques écrivains multiplient inutilement les
conjonctions et les particules, notamment les
et. Flaubert a abusé de cette conjonction. On ne
s'explique pas non plus pourquoi Leconte de
Lisle a tant prodigué les et dans ses traductions
d'Homère. Mais personne n'a répété le et comme
Montesquieu. Presque tous les paragraphes des
Considérations sur les Romains se terminent,
comme dans Salammbô, par les points et vir-
gules, suivis par l'inévitable et, si cher à Flau-
bert.
Le critique Blair signale la phrase suivante :
L'Académie créée par le cardinal de Richelieu pour
amuser les esprits de son siècle et de son pays et dis-
traire leur attention des discussions politiques et
des opérations du ministère, en fit naître la modo;
et, durant le dernier siècle, los Français se sont prin-
cipalement occupés de la perfection de leur style et
É3è COMMENT IL NE FAUT PAS ËtiîÛRE
de leur langue, et avec tant de siiccès, qu'il seroit
difficile de l'égaler, et qu'il s'est fait également sentie
dans leur poésie et dans leur prose (1).

La particule et se trouve ici répétée huit fois;


cependant elle ne choque pas.
«
îl convient d'observer, ajoute Blair, que
quoique l'effet ordinaire de la Conjonction et soit de
lier plusieurs objets ensemble et de rendre, par con-
séquent, leur relation plus apparenté, il y a cepeh^
dant des occasions où la suppression de la con-
jonction présente une relation plus intime et une
succession d'objets plus rapide. Longin fait cette
remarque et la justifie par plusieurs exemples.
Veni, vidi, vici, offre une image plus énergique
et plus vive que si les particules copulatives
n'étaient point retranchées. »
Quelquefois, quand on s'est embarqué dans une
phrase trop longue, on reprend haleine en em-
ployant le mot : dis-je.- Ce : dis-je est toujours
prudhommesqûe. Flaubert ne l'a pas oublié, lors-
qu'il à fait parle? le fonctionnaire Des Roseraies :
Qu'il me soit permis d'abdfd (avant de VOUS entre-
tenir de l'objet de cette réunion, et ce sentiment,
j'en suis sûr, sera partagé par vous tous) qu'il nie
Soit permis, dis-je, de rendre justice à l'administra»
tidri supérieure, ail gouvernement, etc.
(Madame Bovary, p. 156.)

Blair cite une phrase de Bolymbrocke, fort ridi-


cule :
«
îï mè semble, dit-il, que pour maintenir le
système du monde à un certain degré fort au-

(4) BfcAth, CouH de fhitàYi^u'e, t. 1, p. ÔÔi;


MAUVAISES LOCUTIONS isa
dessous de la perfection idéale (car nous édrfimes
nés capables de concevoir ce o^ue nous hë pou^
vons pas atteindre), mais suffisant pour constituer
une situation heureuse et paisible, où au moins
tolérable ; il me semble, dis-je, que l'auteur de la
nature a jugé à propos de mêler de temps en
temps^ parmi les hommes, un petit nombre des
mortels privilégiés auxquels il daigne accorder
une portion de son souffle divin, plus considérable
que n'est, en général, la part de chaque individu
de l'espèce humaine. » C'est une phrase, dit Blair,
«
bien défectueuse t|ue èelîé Où, àù moyen d'Une
parenthèse et d'un encombrement de circons-
tances, l'auteur est parvenu à entasser tant de
1

choses, qu'il est forcé dé rétrograder et de recom-


mencer, en quelque façon, par a il mé semble,
o
diS'je ». Cette répétition est toujours l'indice d'une
période lourde et mal faite (i). »

Certains écrivains ont la manié de l'adjectif;


d'autres ont la manie du verbe; d'autres de
l'adverbe.
On abuse de l'àdvêrbé ptiur vouloir donner trop
de force au style. Oii croit affirmer davantage,
lorsqu'on dit : « C'est terriblement nrôdibcre...
C'est formidablement intéressant... C'est effroya-
blement beau... Je me suis follement amusé...
C'est intensément dramatique... »
Il est très facile d'inventer des adverbes : tous
les adjectifs peuvent se transformer en adverbes.
Bossuet en à d'admirables : « Nous aimons les
créatures désordonnément » (Pour le jour de
Pâques, 1654).

(1) C6ur* Se littérature, t. I, p. 293;


S34 COMMENT IL NE FAUT PA8 ÉCRIRE
De tout temps on a abusé de l'adverbe. Guez de
Balzac disait déjà, en 1652 :
Réussir prodigieusement, monstrueusement dans les
conseils, dans les négociations, quel prodige, bon
Dieul et quel monstre de langage J'aimerais mieux
1

dire : faire un excès de modération, être furieuse-


ment sage, être grandement petit, comme parle d'or-
dinaire une bonne dame que je connais.
(Socrate chrétien, Discours, X.)

L'usage des adverbes est affaire de tact et de


mesure.
On pourrait encore signaler bien d'autres locu-
tions vicieuses ou anti-littéraires. C'est un sujet
inépuisable.
Les mauvaises tournures et les constructions
compliquées engendrent presque toujours l'am-
phibologie et l'équivoque.
S'il faut eii croire Mme Necker, Bufïon, pour
fuir l'équivoque, allait jusqu'à blâmer cette expres-
sion de J.-B. Rousseau : ossements blanchis. M. de
Bufïon disait : « Je ne me serais pas servi du
mot : blanchi, à cause d'une autre acception mo-
rale qu'on lui donne ordinairement, des cheveux
blanchis par les années; on le prend au moral,
et il est pris ici dans un sens physique. Il faut
éviter toujours les mots qui présentent des idées
accessoires, et qui peuvent laisser quelque chose
de louche dans le sens; et, pour qu'on ne fasse
point d'équivoque, il faut nuancor ces sortes
d'expressions. »
Un mot mal employé suffit à produire l'équi-
voque.
« On a fait de ce grand homme le type du dé*
LES ÉQUIVOQUES 235
sordre romantique..., mais comme on le réduit
à ne voir que cela dans son oeuvre !... »
On dirait qu'on veut réduire ce grand homme à
ne voir que cela dans son oeuvre... tandis que
l'auteur veut dire : comme on le diminue, quand
on ne voit que cela dans son oeuvre !...
De même cette phrase :
Elle protégeait les Polonais ; et il y en eut un qui
déclarait la vouloir épouser. Mais ils se fâchèrent;
car un matin, en rentrant de l'angélus, elle le trouva
dans sa cuisine, où il s'était introduit et accommodé
une vinaigrette, qu'il mangeait tranquillement.
(FLAUBERT, Un coeur simple, p. 59-60.)
édit. Charpentier, in-12.)
Ce soldat semble s'être introduit et accommodé
une vinaigrette dans l'estomac.
L'équivoque est un perpétuel danger. Il faut
constamment y prendre garde.
L'on ne saurait comprendre la situation actuelle
de la presse autrichienne, dont l'évolution a été si
laborieuse, sans en connaître l'histoire.
(L'Autriche contemporaine,
par Raoul CHÉLARD, p. 232).
On dirait qu'il s'agit de connaître l'évolution
de cette situation...
« Ce style, dit quelque part l'abbé Dubos,
montre que Quinault avait un génie particulier;
mais ceux qui ne peuvent faire autre chose que
répéter ces expressions en manquent. »
Veut-on dire que ceux qui ne font que répéter ces
expressions manquent d'expressions, ou de génie?
Samuel offrit son holocauste à Dieu, et il lui fut si
agréable, qu'il lança au même moment de grands ton-
nerres contre les philistins.
(Cité par CONDILLAC.)
23* COMMENT IL NE FAUT PAfc ÉCRIRE
C'est évidemment Samuel qui lance de grands
tonnerres contre les Philistins !...
Elle vivait aveo sa mère. Elles vivotaient toutes
les deux de leur modiaue pension, arrondie de quelques
rerttesj environnées d estime et de respect.

Est-ce que ce sont ces dames ou ces rentes qui


sont environnées d'estime et de respect?
La clafté d'une phrase dépend toujours de sa
construction.
Il y a des phrases dont le commencement et la
fin ont de la peine à se rejoindre et dont l'idée
se perd en route.
L'influence bien légitime de Raphaël entretenait
les esprits dans un état exclusivement réfractaire à
toute solution d'art trop originale ou directement
en rapport avec la raison et l'esprit d'un* artiste qui,
dans ses nombreux voyages, a pris d'impérieux
goûts d'indépendance, etc.

On égare le lecteur à force de dédoubler les


idées :
Le directeur du collège avait sauvé l'intégrité de
la doctrine, en prenant les plus vigoureuses défai-
sions contre les ouvrages capables de troubler les
intelligences de ces jeunes gens, qui semblent moins
suivre une carrière que le cours d'une vocation trop
souvent combattue par dés influences de lecture.;.

On ne sait plua d'où l'on est parti ni où l'on vu;


Quand on lit Un auteur aveo un peu d'atten-
tion, on voit combien il est facile de tomber dans
les tournures vicieuses,
Lbuîs Veulilôt, écrivain correct^ s'est donné
le plaisir de corriger le mattvâis stylé dé certains
professeurs officiels.
UNE CORRECTION DE L,OlUS VEUILLOT S37

« M. Etienne, professeur de rhétorique, dit-il,


ne possède pas les premiers éléments de l'art
d'écrire, fort essentiel à l'art de raisonner, Jamais
il ne rencontra le mot propre ; il n'a ni nombre,
ni élégance, ni syntaxe, et son discours d'apparat
n'est pas seulement un chef-d'oeuvre de platitude ;
la grammaire même y fait défaut.
« Pour en convaincre M* Etienne, nous voulons
reproduire un de ses paragraphes les plus polis,
où iî compare bizarrement l'Université à la tour
de Pise ; et nous mettrons en regard la version
corrigée, telle à peu près que l'auraient faite ses
« camarades de l'enseignement publie », s'il avait
eu la bonne inspiration d'en consulter quelques-
.

uns qui fussent capables de lui rendre ce bon


office.
« Quand on traverse la ville de Pise, parmi les
tours qu'elle renferme en ses murs, il en est une
qui d'abord vous frappe de surprise et même
d'effroi ; elle est inclinée $un côté; elle menace
à tout moment de s'écrouler et d'accabler dans sa
chute ceux qui vivent sons son ombre et à ses pieds.
On l'appelle la tour penchée. Pourquoi ne le
dirais-je pas, messieurs, il y a des personnes à
qui le corpss enseignant produit V effet de cette,
tour qui penche. Cependant cette tour de Pise ne
tombe, pas; voilà des siècles qu'elle courbe la
tête sous les nuages eMâ foudre; toujours pen-
chée, toujours debout. ï^es esprits réfléchis n'en
font pas honneur au hasard, ou à je ne sais quella
main mystérieuse qui retient l'édifice au bord de
l'abîme; AU descendent jusqu'aux fondations et ils
y cherchent le secret de cette inexplicable durée.
Ce n'est pas d'aujourd'hui, messieurs, que l'Uni-
versité courbe e}le-rmême la têj;e gous. les orages ;
23» COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE

son histoire ne se compose presque que des coups


qu'elle a supportés. Elle a donc aussi ses fonda-
tions, assises profondes, qu'une main puissante
et qui connaissait la mobilité du terrain a plon-
gées dans le sol. »
Voici maintenant le corrigé de Louis Veuillot :
« Le voyageur qui traverse Pise y voit une
tour dont le premier aspect le frappe de surprise
et même d'épouvante. Elle est- inclinée, et il
semble qu'elle va tomber, écrasant de ses débris
tout ce qui s'élève à ses pieds et tout ce qui passe
à son ombre. On l'appelle la tour penchée. L'Uni-
versité ressemble à cette tour. Cependant la tour
penchée ne tombe pas. Depuis des siècles, elle
voit passer les nuages et la foudre, toujours
penchée, toujours debout. Les esprits sérieux no
croient pas au hasard, ne crient pas au miracle.
Ils vont dans les fondations de l'édifice chercher
le secret de cette inexplicable durée.'Ce n'est pas
d'aujourd'hui, messieurs, que l'Université, inclinée
aussi, résiste aux orages. Son histoire presque tout
entière se compose du récit des combats qu'elle
a supportés. Elle résiste, elle est debout. Elle a
aussi ses fondations, qu'une main savante a
puissamment assises et arrêtées dans le sol mou-
vant. »
« Cela ne sera pas encore magnifique, dit Veuil-
lot, et surtout cela ne deviendra pas plus vrai;
mais enfin il y aura de moins quelques plati-
tudes et de plus quelques physionomies de gram-
maire (1). »
Il y a des auteurs qui affectionnent les cons-
tructions interminables.

(1) VEUILLOT, Mélanges, 2e série, t. I, p. 260.


LES ÉQUIVOQUES Î39
Le lecteur est aussi très souvent dérouté par la
mauvaise place du verbe et du régime :
Folle de dégoût, écrasée de honte, elle rentra chez
elle sans plus tarder, pour y attendre, allongée sur son
lit, un réchaud allumé dans sa chambre bien close,
la fin d'une existence trop contraire.
(Henri STRENTZ, les Ainants sur la rive, p. 13.)

Cette femme parait s'être allongée sur son lit


pour y attendre un réchaud allumé, tandis que
c'est pour y attendre la fin de son existence.
De même dans la phrase suivante :
La communauté est d'autant plus intéressée à faire
respecter la morale sociale, que les enfants aban-
donnés, malgré les travaux mercenaires auxquels les
mères délaissées sont forcées de se livrer, retombent
le plus souvent à sa charge.

Il semble que les enfants sont abandonnés


malgré les travaux mercenaires auxquels se livrent
leurs mères, tandis que l'auteur a voulu dire que
les enfants retombent à la charge de la communauté,
malgré les travaux des mères, etc.
Certains pléonasmes de rapport ne relèvent
plus du style, mais de la grammaire :
Les visiteurs sont plus nombreux dans les exposi-
tions annuelles d'artistes vivants que dans les musées,
où cependant la valeur des oeuvres qui s'y trouvent
est tout autre.
(Raymond TRIPIER, VArt, les artistes, p. 26.)
Il n'y avait qu'à écrire :
Les visiteurs sont plus nombreux dans les exposi-
tions annuelles d'artistes vivants que dans les musées,
qui contiennent cependant des oeuvres d'une toute
autre valeur.
140 COMMENT IL DE FAUT PAS ÉCRIRE
Voici une tournure équivoque des plus détes-
tables :

C'est à celle (Mme de Chateaubriand) qui l'a percé


à jour (Chateaubriand) que vont les sympathies de
ceux qui entendent ne point être dupes et auxquels
Vadmiration qu'ils professent pour sa li\tèrature ne
voile pas l'ignominie du littérateur.
(Frédéric MASSON, Pour VEmperéur> p. 126.)
D'abord k pronom sa (littérature) a l'air de se
rapporter à Mme de Chateaubriand (celle qui l'a
percé à jour) tandis qu'il se rappprte à Chateau-
briand. Ensuite, puisqu'il veut absolument voir
dans Chateaubriand un ignominieux personnage
qui vécut de l'argent des femmes, M. Masson
aurait çl$ écrire quelque chose comme ceci (la
phrase eût été quand même diffioile à arranger) :
C'est à celle qui l'a percé à jour que vont les sym-
pathies de ceux qui n entendent point être dupes et
constatent l'ignominie du personnage, malgré l'admi-
ration qu'ils professent P°ur fia littérature.
Autre phrase de ce genre :
Venait ensuite Lebrun, dont l'énorme rotondité
lui donnait l'aspect d'un vieillard.
(Duchesse D'ABRANTÈS, Histoire des salons
de Paris, t. V, p. 17.)

Du moment que l'on dit : Lebrun, dont l'énorme


rotondité..., cette rotondité ne peut se rapporter
qu'à Lebrun et ce lui% anti-grammatical, doit dis-
paraître.
Voici un exemple courant de l'équivoque des
rapports :
Il est enfin un dernier obstacle à la propagation du
catholicisme aux États-Unis, que l'on ma plusieurs.
LES ÉQUIVOQUES IU
fois signalé, maÎB dont je n'ose guère parler, comme
ri'étant pas de ceux dont on puisso aisément mesurer
la force, ou seulement vérifier l'existence,
(BRUNKTIÈRE, la Science et la Religion, p. 204.)

On jurerait que Bîunetière n'est pas de ceux


dont on ne peut mesurer la force ou vérifier l'exis-
tence...
Ce sont là des inattentions. Le style exige une
surveillance continuelle.
La Bruyère et Boileau ont blâmé l'obscurité
de Corneille dans ces vers do Tite et Bérénice ;
Faùt-il mourir, madame, et, si proche du terme,
Votre illustre constante est-elle encor si ferme,
Que les restes d'un feu, que j'avais cru si fort,
Puissent dans quatre jours se promettre ma mort?

Et ceux-ci encore :

Quoique dans ce conseil tu trouves de contraire


A l'orgueil d'un espoir excusable en Un père,
OùVrê lès yeux, Arâxe, et moins aveuglé, Voi
Le seul zèle d'ami l'inspirer à ton roi.

Corneille lui-niéme avouait n'avoir jamais bien


compris ces vers (1).
Il faut faire attention aux équivoques, même
insignifiantes, comme cello-ci.
Le ridicule et l'odieux méritent peu de vivre par
eux-mêmes. C'est le coup de pied que leur donna
en passant lé génie qui les immortalise.
(Armand CÀRRÉL,
OEuvres dé P.-L. Courier, préface.)

(1) Cf. SERVOIS, OEuvres de La Bruyère, appendice.


Voir aussi FiNËLôx, LèllH à VAcadémie, VI.
14
Ht COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
On peut croire qu'il s'agit d'un coup de pied
que le génie qui les immortalise leur donne en pas-
sant, tandis qu'au contraire l'auteur veut dire que
c'est le coup de pied du génie qui les immortalise.
Une incertitude de sens qui ne dure qu'une
seconde, ce n'est rien ; mais si cette incertitude
se répète, le style devient obscur et sans agrément.
Suivez le conseil de Pascal et n'hésitez pas à
répéter certains mots, quand la clarté du discours
l'exige.
On nous a trouvés un peu sévères sur le cha-
pitre des répétitions. Nous avons dit qu'on doit
s'en permettre le moins possible, et nous persis-
tons encore à donner ce conseil, bien qu'on trouve
des répétitions chez les meilleurs écrivains.
Il y a des répétitions qui sont nécessaires à la
clarté du discours ; celles-là doivent être main-
tenues. Il y en a d'autres qui sont voulues et qu'on
peut se permettre quand on veut en tirer un effet
d'éloquence, comme dans ce passage de Bossuet,
que M. Lanson appelle fort justement un thème
d'orchestre :
Hélas! on ne parle que de passer le temps. Le
temps
.
passe, en effet, et nous passons avec lui ; et ce
qui passe à mon égard, par le. moyen du temps qui
s écoule, entre dans l'éternité qui ne passe pas ; et
tout se ramasse dans le trésor de la science divine qui
ne passe pas. 0 Dieu éternel ! quel sera notre étonne-
ment, lorsque le juge sévère qui préside dans l'autre
siècle, où celui-ci nous conduit malgré nous, nous
représentant en un instant toute notre vie, nous dira,
d'une voix terrible : « Insensés que vous êtes I qui
avez tant estimé les plaisirs qui passent et qui n'avez
pas considéré la suite qui ne passe pas (1) I »

(1) Panégyrique de saint Bernard, 1er point.


LES RÉPÉTITIONS 243
Cette répétition du verbe passer est grandiose.
Par contre, voyez comme ce verbe déplaît,
quand on le répète par négligence, comme dans
ce passage de Jules Janin (sur Versailles) :
C'est là un pèlerinage poétique; partir de Paris
à deux heures, traverser cette grande route par
laquelle tout le dix-septième siècle a passé, ce chemin
de Versailles à Paris, traversé par la royauté de France
dans des appareils si divers et pour des causes si
différentes ! Au bord de ces chemins, quand passait
Louis XIV, ses sujets s'agenouillaient dans la pous-
sière ; deux rois plus tard, ces mêmes sujets s'en
allaient à main armée chercher de force le petit-fds de
Louis XIV, lui, sa femme, sa soeur et son enfant; et,
du château de Versailles, cette monarchie de tant de
siècles passait dans les prisons, et de là à l'échafaud.
Quel drame de gloire et d'infamie s'est passé sur cette
grande route aujourd'hui si tranquilla !

Renan lui-même, avec un peu d'attention, eût


évité les deux répétitions suivantes :
M. Gosselin croyait que les doutes sur la foi n'ont
de gravité que si on s y arrête; qu'ils disparaissent
lorsque les engagements sont pris et. que la vie est
arrêtée.
{Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 26, in-8°.)

A Saint-Sulpice, en effet, je fus mis en face de la


Bible et des sources du christianisme; je dirai dono
dans le prochain récit l'ardeur avec laquelle je me
mis à cette étude.
[Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 264.)

La Bruyère aussi eût facilement évité cette inu-


tile répétition :
Certains poètes sont sujets, dans le dramatique, à
de longues suites de vers pompeux, qui semblent
**4 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
forts élevés et remplis do grands sentiments. Le
peuple écoute avidement, les yeux élevés et la bouche
ouverte.
(LA BRUYÈRE, chap. Ier, 8e remarque.)

Par contre, on n'est pas choqué de lire dans les


Pensées de Pascal :

Les examinateurs s'étant voulu un peu écarter


de cette méthode, ils ne s'en sont pas bien trouvés.
Ils se sont vus trop fortement réfutés par son second
apologétique. C'est dans ce même esprit qu'ils ont
trouvé cette rare et toute nouvelle invention de la
demi-heure et du sable.
.

Renan, nous dit M. Psichari, avait une excel-


lente théorie : « D'après lui ce n'était pas la répé-
tition dans le mot qu'il fallait éviter, c'était la
répétition dans l'idée. Ainsi, mettre : 'cependant,
au lieu de : pourtant, quand pourtant se trouve
déjà employé plus haut ; remplacer fonder par
établir, monument par édifice, délicieux par exquis;
chercher, en d'autres termes, comme nous sommes
tentés de le faire, dans le dictionnaire des syno-
nymes, d'après lui, c'était toujours se répéter. Il
disait que le lecteur finissait toujours par s'aper-
cevoir de ces petites supercheries, et c'est en vou-
lant quelquefois supprimer une répétition qu'on
la rend précisément sensible. »
« Quand, dans le cours d'un livre ou dans un
chapitre, il avait employé une expression excep-
tionnelle ou d'un certain relief, et qui devait être
particulièrement significative, ce que nous appe-
lons, nous, une expression bien venue ou une trou-
vaille, il ne voulait pas que cette expression re-
parût deux fois. Et Dieu sait que, quand nous
tenons un mot heureux, nous aimons bien nous
LES RÉPÉTITIONS 245

on servir deux fois ! Dans la Faute de l'abbé


Momet, ce qui le frappait, c'était — qui s'en doute?
— ce genre de répétitions. Il y a do jolies choses,
disait-il d'un air très convaincu ; mais elles re-
viennent trop souvent (1). »
Renan avait raison. On ne se figure pas à quel
point les répétitions par synonymes affaiblissent
le stylo. Voyez cette phrase de Loscure :
C'est ?e caractère d'ambition posthume, de ven-
geance rétrospective, c'est cette' ténacité dorgueil, cette
persistance de colère, ce souffle militant, ce fiel ven-
geur qui donnent aux Mémoires de Retz, de Saint-
Simon, aux Confessions de Jean-Jacques leur sel
amer, leur saveur piquante, etc.
Voici une autre phrase, composée de répéti-
tions par accouplements :
César est un très pur écrivain latin, d'une netteté,
d'une sobriété, d'une concision toutes classiques. Son
ouvrage a ceci d'extraordinaire qu'il est écrit avec
uije impersonnalitè, un détachement, un désintéresse-
ment, un renoncement presque sans exemple chez un
auteur.
Ce ne sont pas là des répétitions de mots, mais
des répétitions d'idées. Rien n'est plus facile que
d'écrire par redoublements et superfétations.
On nous dira : « Vous avez raison ; mais ces
négligences donnent au style un air familier et
naturel, tandis que trop de travail laisse toujours
quelque chose d'artificiel et de tendu. »
Sans doute ; mais la familiarité et le naturel
ont leurs inconvénients, comme l'effort et le
travail.

(1) Les Annales, 20 septembre 1903.


246 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE

« Nous sommes quelquefois bien aises, pour me


servir de l'expression dû M. Pascal, dit le père
Bouhours, de trouver un homme où nous nous
attendions de trouver un auteur. Quelquefois
aussi nous voulons trouver un auteur et non point
un homme. Il n'est pas toujours vrai qu'une beauté,
précédée ou suivie d'une faute, en paraisse plus
belle; car je ne parle que des négligences qui
seraient des fautes, et non pas d'un tour plus
simple, ou plus familier, d'une expression moins
pompeuse ou moins délicate. »
Ainsi c'est par pure négligence qu'on emploie
inconsidérément les mots : celui, ceux, celle,
tel, etc.
On lit dans Beaumarchais : « Vingt-quatre sous
les pièces imprimées et dix-huit francs celles
gravées,,. »
« On peut fort bien dire : « Les pièces imprimées
« des auteurs et celles des libraires. » Mais on
n'écrit pas : « et celles gravées », parce que le pro-
nom, conservant la valeur qu'il a reçue du pre-
mier adjectif ùnprimées, ne peut tenir lieu d'un
autre attribut qui n'a pas encore de place dans le
discours (1). »
De ces prières sublimes, il en existe aussi, et j'en
ai entendu de telles.
(STAPFER, Dernières Variations, p. 216.)

Il suffisait d'écrire :
« De ces prières sublimes, il en existe aussi et
j'en ai entendu. »

(1) Cité par F. WBILL, Remarques sur la langue jran>


fais*'.--.
LES ÉQUIVOQUES 247
Il croyait avoir des raisons de se taire et, quand
on essaye de les préciser, il se trouve justement que
ce sont les meilleures de celles de M. Renan.
(BRUNETIÈRE, Revue des Deux Mondes,
1« février 1889, p. 680.)

Les meilleures de celles de/...


S'il est aujourd'hui peu d'écrivains dont on soit
curieux de savoir la vie, après les avoir lus, c'est qu'il
en est peu qui frappent par un caractère à eus.
(CARREL, préface des OEuvres de Courier.)

Il était pourtant bien simplo d'écrire : « Il en


est peu qui frappent par un caractère personnel. »
On trouve même des auteurs qui joignent au
mot celui un adjectif ou un participe !
Il manifeste la source suprême de toute vie, non
point sous cet aspect énergétique auquel l'oeuvre de
Rabelais doit son opulent et superbe réalisme, mais
sous celui unitif où Pascal a su conjoindia le spiri-
tuel et le rationnel, l'éternel et le temporel.
(L.-R. MOUNET, Entreliens idéalistes,
juillet 1914, p. 52.)

En résumé, nous ne croyons pas donner un mau-


vais conseil, en disant qu'il faut surveiller son style
et s'interdire autant que possible les répétitions et
l'emploi habituel de certaines locutions.

Le rôle des pronoms, prépositions ou conjonc-


tions a aussi une grande importance dans la cons-
truction d'une phrase.
Rien de plus légitime, par exemple, que l'u3age
du pronom relatif : en, pour désigner les choses
inanimées et même, jusqu'au dix-huitième siècle,
£41 GOMMENT |L NE FAUT PAS ÉCRIRE
les personnes : C'était une femme indigne ; il
«
s'en montrait fort jaloux. » Aujourd'hui le mot
en ne remplace guère que les choses. On ne dit
plus : « Voilà do grandes dames; j'en ai entendu
parler. » Les usages changent.
C'est un tort de faire suivre ou précéder le en
par un autre en, pris comme préposition : « J'ai
désiré visiter ce rnouhn en en entendant le bruit. »
« J'ai admiré ce bois en en parcourant les allées. »
Ce dédain de l'ouphonie sent le mauvais écrivain.
La fin de sa carrière, en en éclairant le commence-
ment d'une lueur suspecte, le gâtera toujours.
(BRUNETIÈRE, Cinq Lettres sur Rcnant p. 56.)

On doit d'autant plus s'interdire ce cacopho-


nique en en, qu'il est aisé de l'éviter. Brunetièro
n'avait qu'à écrire :
,
« La fin de sa, carrière en éclaire le commence-
ment d'une lueur suspecto et le gâtera toujours... »
Les Goncourt et leurs disciples affectaient de
mettre en chaque fois que l'on pouvait mettre
dans.
En les ténèbres de la chambre où elle s'était réfu-
giée.,. Elle recula en la terreur de l'abandon qui la
prit... Le vieux maréchal la regarda, profilée en sa
silhouette rigide... Nous allons montrer ce Louis XV
en la vie tout entière d'une enfance royale...
On a un peu perdu aujourd'hui cette manie.
Mais le pire, o'ost l'expression : en lequel, en
laquelle... « Cet homme en lequel (ou dans lequel)
je vois un ami. »
a Ces voyages incessants des souverains
des
deux premières races, en lesquels on serait tenté
de voir des ambitions toujours en éveil... »
EN ET DANS H9
Tout vaut mieux qu'une pareille tournure.
La préposition dans était passée à l'ctat de tic
chez Zola. Claveau en cite des exemples qu'on
pourrait multiplier :
« La-nuit épaisse du boulevard se piquait de feux,
dans le vague d'une foule toujours en marche... »
« Nana sonnait aux quatre coins du vestibule, sur
un ton plus haut, dans un désir accru par l'attente... »
« Une clameur grandissait, faite du bourdon-
nement des voix appelant Nana, exigeant Nana,
dans un de ces coups d'esprit bête qui passent sur
les foules... »
« Tous les spectateurs parlaient, se poussaient,
se oasaient dans l'assaut donné aux places... »
«Mais brusquement,dans ce malaise,les applau-
dissements de la claque crépitèrent...»
« Les dames causaient avec plus d'abandon,
dans la langueur do cette fin de soirée.,. »
« Elles traînaient des savates dans la mauvaise
humeur et la fatigue d'une nuit d'embêtements... »
(comme on traînerait des savates dans une cuisine).

Un bon écrivain doit employer dans à la façon


ordinaire, qui est la bonne Î « L'habileté consiste
dans la manière..; 11 y a du parti pris dans sa con-
duite... Toute leur adresse était dans leurs bras...
dans le oourago qu'ils déployèrent... » Même pris
dans son acception naturelle, il faut enoore quel-
quefois surveiller ce mot, si l'on veut éviter les
mauvaises phrases comme celles-oi :
Les fureurs de cette furie de vanité n'ont jamais
eu d'autre résultat que d'exciter, dans ceux sur qui
elles tombèrent, le rire fou de la gaieté.
(BARBEY D'AUREVILLY, les Vieilles Actrices^
Louise Colet.)
250 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Des « fureurs qui excitent dans ceux sur gui... » 1

Ou encore :
M. Valentin de Pelouse, propriétaire du Courrier
français, à qui je parlais de la perte que f'avais faite
dans mon fils...
(Souvenirs de Barba, p. 100.)

Il semble que l'auteur ait perdu quelque chose


dans son fiis...
On imprime couramment en style de faire-part :
« la perte cruelle qu'ils viennent de faire en (ou
dans) la personne de... » C'est l'usage. Mais on ne
dit pas : « la perte qu'ils viennent de faire dans
M. un tel. » Il y a une nuance.
Mais voici le bouquet :
Un joli et élégant petit homme..., possédant au
milieu de tout cela un fonds de lazzarpnisme et un
yacht sur la Méditerranée, dans lequel it disparaissait
de la Bourse pendant trois mois.
(GONCOURT, la Faustin, p. 61.)

Posséder en même temps un fonds de lazzaro-


nisme et un yacht, et par-dessus le marché un
yacht dans lequel on disparaît d'un endroit !...
C'est le dernier mot du style artiste.
Nous avons dit dans notre Art d'écrire qu'il
faut éviter l'abus des conjonctions et des prépo-
Bitions comme : en effet, certes, d'autre part, au
surplus, du reste, d'ailleurs, par le fait, en défini-
tive, à vrai dire, de son côté, pour sa part..., etc.
Ne prodiguez pas ces boulons, si vous ne voulez
pas que vos phrases aient l'air artificiellement sou-
dées. C'est le sens surtout qui doit les lier. La den-
sité do la prose française vient précisément de l'ab-
LA PONCTUATION 251

sence de ces prépositions, qui sont, au contraire,


parfaitement conformes au génie de la langue la-
tine.
Il y a des conjonctions que la ponctuation peut
quelquefois avantageusement remplacer.
Quelques livres m'ont bien instruit de la perver-
sité des hommes et des malheurs inséparables de la
vertu ; mais mon coeur se refuse à les croire.

Supprimez le mais, vous dégagez la phrase :


En vain quelques livres m'ont instruit de la per-
versité des hommes et des malheurs inséparables de
la vertu, mon coeur se refuse à les croire.
(Xavier DE MAISTRB.)

Pour bien savoir ce qu'il faut supprimer, il


faut laisser refroidir sa page et la relire quelque
temps après.
Rien n'est à négliger dans le style, pas même la
ponctuation. On aurait tort de considérer la ponc-
tuation comme une besogne inférieure. Elle a son
importance ; le sens et la clarté des phrases en
dépendent. Loin d'être une chose arbitraire, la
ponctuation est une affaire de raisonnement et
de logique. Tout le monde, avec un peu de ré-
flexion, peut arriver à ponctuer correctement.
Si des auteurs comme Milton ont méprisé la
ponctuation, d'autres, comme Flaubert et Victor
Hugo, s'en sont faits les esclaves. Flaubert a mis
réellement trop de virgules dans son style.
Michelet a, lui aussi, abusé de la ponctuation.
« Je l'ouvre au hasard, dit George Sand, et je
trouve cette phrase : « Une émotion de plaisir, sau-
£S£ COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE

« vage, homicide, est attachée, chez beaucoup


« d'hommes, à la destruction. » Cinq virgules pour
un court axiome, cela me parait beaucoup. J'en
retrancherais bien trois sans scrupules. Il me
semble qu'il n'en faudrait pas du tout dans la
phrase suivante : « Le seul décret, qui semble garder
« l'empreinte de Saint-Just, est celui-ci..., etc. »
Non plus que dans celle-ci : « Carrier reprochait
« aux corps administratifs de vouloir le faire périr,
« en rejetant sur lui l'embarras des subsistances...
« Elle avait deviné son projet, et elle le surveillait.
« La virgule qui précède et est la plupart du
temps inutile, ajoute George Sand. Elle s'habilla,
et elle sortit. Pourquoi pas : elle s'habilla et elle
sortit. Je n'ai pas besoin qu'on m'indique que
s'habiller et sortir sont deux actions différentes.
J'ai plutôt besoin de sentir que ce sont deux actions
qui se tiennent et concourent au même but. Beau-
coup de virgules que l'on place avant' qui sont
superflues et ralentissent le mouvement. « Il s'ap-
« procha de la lampe, qui finissait do brûlor. »
« Je confiai le message à cet hommo, qui me parut
« honnête. » « Cet ami, qui me trompe et rne flatte,
« est le vôtre aussi. » Toutes ces virgules, que l'on
voit prodiguées dans les éditions bien ou mal
oorrigéos, sont inutiles et fatigantes (1). »
George Sand cite doux exemples de ponctua-
tion, l'un trop riche, l'autre plus sobre :
jo 2°
Comment osez-vous m'ac- Comment osez-vous m'ac-
cuser, vous, dont la con- cuser, vous dont la con-
duite fut lâche? vous, qui duite fut lâche? vous qui
n'avez même pas vu le péril n'avez môme pas vu lo péril

(1) 0, SAND, Impressions et souvenirs, p. 102,


LA PONCTUATION 213

1* (suite). 2* (suite).
où nous étions? qui donc où nous étions? qui dono
nous a livrés à l'ennemi, si nous a livrés à l'ennemi si
ce n'est vous? qui donc, ce n'est vous? qui donc, en
en poussant les autres au poussant les autres au sacri-
sacrifice de la vie, s'est fice de la vie, s'est abstenu
abstenu de tout sacrifice, de sout sacrifice et s'est pré-
et s'est préservé aux dé- servé au* dépens de totra?
pens de tous?
Le second morceau, plus sobre de ponctuation,
est évidemment plus rapide. Il a plus de mouve-
ment et, par conséquent, plus d'éloquence.
Voici, par contre, une phrase équivoque par
manque de virgules.
Des soldats, qui sont entrés dans la bibliothèque
du Vatican, ont détruit, entre autres raretés, le fameux
Térenco de Bembo, manuscrit des plus estimés pour
avoir quelques dorures dont il était orné*
(P.-L. COURIER.)
On pourrait croire que le manuscrit de Bembo
était des plus estimés parce qu'il avait quelques
dorures, tandis qu'on veut dire que c'est parce qu'il
avait quelques dorures que les soldats l'ont détruit.
L'absence dô virgules produit parfois des caco*
phoni.es orthographiques :

On repousse les romans avec indignation... Peut-


être le méritent-ils, mais ils vaudraient mieux qu'ils
auraient le même sort.
(DOUDAN, Pensées et fragments, p. 277.)
Il faut absolument une virgule après : mieux,
pour supprimer toute hésitation. Il serait mCune
préférable d'écrire :
Peut-être le méritent-ils ; mais, vaudraient-ils micuï,
lis auraient le môme sort.
254 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Voici une anecdote qui prouve l'importance de
la ponctuation :
Le fameux tragédien Samson voit un jour arri-
ver chez lui un jeune homme assez satisfait de
lui-même :
« — Vous désirez prendre des leçons de lecture,
monsieur? — Oui, monsieur, — Vous êtes-vous
déjà exercé à lire tout haut? — Oui, monsieur,
j'ai récité beaucoup de scènes de Corneille et de
Molière. — Devant le monde? — Oui, monsieur.
— Avec succès? — Oui, monsieur... — Veuillez
prendre dans ce volume de La Fontaine la fable
le Chêne et le Roseau.
«L'élève commença :
« Le chêne un jour, dit au roseau...

« — Très bien, monsieur, vous ne savez pas lire.


-r- Je le crois, monsieur, puisque je vicns-réclamer
vos conseils, mais je ne comprends pas comment,
sur un seul vers... — Veuillez le recommencer, dit
le tragédien.
« Le chêne un jour, dit au roseau...

« — Je l'avais bien vu, vous ne savez pas lire.—


Mais... — Mais, reprit Samson, est-ce que l'adverbe
se joint au substantif, au lieu de se joindre au
verbe? Est-ce qu'il y a des chênes qui s'appellent
un jour? Non. Eh bien alors, pourquoi lisez-vous :
1

le chêne un jour, dit au roseau? — C'est pourtant


vrai, s'écria le jeune homme, fort étonné. — Telle-
ment vrai, ajouta le tragédien, que je viens de
vous apprendre une des règles les plus importantes
de la lecture à haute voix, l'art de la ponctuation !
— Comment, monsieur, on ponctue en lisant I

Eh ! sans doute. Tel silence indique un point; tel
demi-silence une virgule ; tel accent un point
LA PONCTUATION 255
d'interrogation, et une partie de la clarté, de l'in-
térêt même du récit dépend de cette habile distri-
bution des virgules et des points, que le lecteur
indique sans les nommer et que l'auditeur entend
sans qu'on les lui nomme. »
Le bon jeune homme comprit qu'il était beau-
coup plus difficile qu'il ne croyait de lire et de bien
lire à haute voix.

En dehors de quelques règles fixes, la ponctua-


tion est une affaire de tact. Il ne faut pas en
abuser.
« Il est bon, dit Francis Weill, de ponctuer d'une
manière sobre et modeste; l'abus rend le discours
haché, décousu, pénible et languissant. On ne sait
comment lire tout haut un écrit fourmillant de
virgules. Quand la clarté n'a pas à souffrir de
l'absence d'un signe, abstenez-vous-en. La vir-
gule paraît-elle suffisante, ne la coiffez pas d'un
point inutile. Employez volontiers le point-vir-
gule aux endroits où votre maître d'écriture a
conseillé les deux points A l'aide du point simple
et de la virgule, on se ferait, au besoin, toujours,
entendre (1). »

(1) Remarques sur la langue française, t. II, p. 262.


CHAPITRE XÏV
Les auteurs et la destinée des mots.

L'àbUs dés mêmes mots. — Quelques Vét-bes dé Flaubert


et de Chateaubriand. — Les mots dominants de Bossuet.
— Les épithètes de Boileau.— Le a moule » de Mon-
tesquieu.

Nous voudrions maintenant signaler un genre


4

dé répétitions tout Spécial et qui n'a rien de com-


mun avec leâ répétitions de mots qUe l'on Commet
par négligence. - •

« Chaque auteur, dit Jôubert, â son diction-


naire et sa manière. Il s'affectionne à des mots et
à des tournures de style, à des coupés de phrases
où l'on reconnaît sa main et dont il s'est fait une
habitude. Il a êh quelque Sorte Sa grammaire par-
ticulière, sa prononciation, son genre, iëi tics et
ses manies. »
Riéh de plus vrai. On est toujours captif de son
esthétique et de son goût. Le style est fait de for-
mules et de procédés qui reviennent à chaque ins-
tant sous la plume.
Un écrivain n'a qu'un ton et qu'une manière
pour exprimer sa personnalité. On reconnaît un
style comme on reconnaît un tableau. On peut
presque dire qu'un auteur refait toujours le môme
livre, comme un peintre recommence toujours la
même toile. L'évolution d'un talent s'accomplit
LES MOTS DE FLAUBERT 257
selon un mode d'expression qui ne varie plus.
Renouveler sa forme est une chose si difficile,
qu'on pourrait arriver, avec un peu de bonne
volonté, à dresser le vocabulaire de chaque auteur.
La plupart des écrivains ont une faiblesse pour
certaines expressions, qu'ils répètent à satiété.
Les lecteurs de Victor Hugo savent combien
de fois le grand poète a fait rimer énorme avec
difforme, et nuées avec huées ou exténuées...
Dans une brochure intitulée VImpeccable Théo-
phile Gautier et les sacrilèges romantiques, Nico-
lardot a relevé le rôle prédominant que joue l'épi-
thète : bleue, ou : le bleu, dans l'oeuvre de Gautier,
que Philarète Chasles appelait le grand teinturier
du romantisme : bleus nuages... étoile bleue...
lumière bleue, oiseaux bleus, ciel bleu de fresque,
noir bleu, bleu séjour... perspectives bleues... immen-
sité bleue... grand désert bleu... coteaux bleus...
campagnes bleues... l'oeil bleu du printemps... les
yeux bleus de la lune... l'amant bleuâtre... bleuâtres
vapeurs... temple bleuâtre... bleuâtre rampe... veines
bleuâtres... teint bleuâtre..., etc. » Puis c'est l'or
qui est prodigué partout : « Fils d'or, aile d'or,
rayon d'or, astre d'or, étoiles d'or... or du prin-
temps, rivages d'or, doigts d'or, glaive d'or, bou-
clier d'or, clef d'or, étriers d'or, front d'or, citares
d'or, etc., etc. » Nicolardot a rempli des pages de
citations.
Gustave Flaubert est un exemple saisissant de
cette prédilection maladive pour certains mots.
L'auteur de Salammbô a fourni à l'école réaliste
une foule de tournures et de façons d'écrire qui
sont devenues des tics chez ses disciples. Mon
vaillant et regretté confrère, le lieutenant Keller,
me communiquait à ce sujet une étude, encore
17
258 GOMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
manuscrite, où il avait relevé quelques expres-
sions chères à Flaubert, le verbe sonner, entre
autres, un de ceux que l'auteur de Salammbô a
employés le plus souvent : « Les gros sous, les uns
après les autres, sonnaient dans lé plat d'argent »
(Madame Bovary, p. 372). « La tête sonna sur les
dalles » (Salammbô, p. 85). « Les rues désertes
sonnaient sous leurs pas » (Education sentimentale,
p. 18). « Un bruit de ferraille sonna sur le pavé »
(Bouvard et Pécuchet, p. 5). « La pluie sonnait
comme grêle » (Éducation, p. 130), etc. Et les mots
claquer et claquement : « Il n'entend que le cla-
quement des tarentules... Ilentend quelquefois le
claquement discret d'une sandale » (Tentation de
saint Antoine, p. 38). « On distinguait le bruit
d'une voiture mêlé à un claquement de fers lâches
qui baltaient le pavé » (Madame Bovary, p. 85).
« Le vent faisait claquer son manteau » (Tentation,
p. 96). « La bâche du chariot claquait au' vent »
(Bouvard, p. 22). « La pluie claquait sur les feuilles »
(Bouvard, p. 230), etc. Et ce n'est là, remarquons-
le, qu'un commencement de catalogue pour ces
deux mots.
Ce retour des mêmes expressions est intéres-
sant à constater chez quelques grands écrivains
devenus à peu près classiques, comme Chateau-
briand, par exemple.
A chaque instant, en lisant Chateaubriand, on
est frappé par le rappel des mêmes mots : « Le
génie de la solitude secoue dans la nuit sa noire
chevelure » (Âtala). « Le fils de Lastènes secoue dans
la nuit sa noire chevelure » (Martyrs, p. 223, Gar-
nier). « Le jour bleuâtre et velouté de la campagne »
(Martyrs, Vie. à Naples). « Le son velouté du cor »
(Mémoires). « L'azur velouté du ciel où se joue une
UN VERBE DÉ CHATEAUBRIAND 259
lumière dorée » (Martyrs, p. 98). « Le bourdonne-
ment des montagnes » (Génie, liv. III, chap. iv).
« Le bourdonnement de la cloche d'alarme » ( Génie,
liv. I, 4e part., 1). « Le bourdonnement du vent dans
les cordages » (Mémoires, la tempête). « Les antres
des montagnes conservèrent de sourds bourdon-
nements « (Génie, liv. III, chap. iv). « Le bour-
donnement du vent dans les pins » (Voyage, au
mont Blanc), « Le bourdonnement de l'incendie »
(Atala), etc.
Non seulement l'auteur des Martyrs utilisait
ses anciennes descriptions dans ses différents ou-
vrages (on lit le fameux Coucher de soleil à bord
d'un navire, dans les Martyrs, le Génie du Chris-
tianisme et les Mémoires; et la Nuit au Niagara
dans les Mémoires, le Voyage en Amérique et le
Génie du Christianisme) ; mais il avait pour cer-
tains mots une attirance invincible. Quand on
lit dans Atala des phrases comme celle-ci : « Sa
voix grave allait roulant dans le silence du désert »,
on ne s'étonne pas de lire, dans le Génie du Chris-
tianisme (Saint-Denis) : « Le son de l'horloge qui
va roulant dans le tombeau vide. » « Le lac battait
ses bords » (Mémoires). « Les vagues que la brise
avait soulevées battaient la grève et venaient
mourir à mes pieds » (Itinéraire, p. 82). « Le flot
chargé de sel retombait bientôt par son poids et
battait à peine la rive » (Itinéraire, Mer morte). « Le
bruit du fleuve, qui battait ses rives, accompagnait
cette prière » (Natchez), etc.
11 y a un verbe, le verbe descendre, que Chateau-
briand a pris à Bernardin de Saint-Pierre et qu'il
a répété éperdument : « Sa lumière gris de perle
descendait sur la cime indéterminée des forêts »
(Atala). « Plusipurs fois je crus voir descendre sur
260 COMMENT IL NE FAUT PA8 ÉCRIRE
les rayons de la lune ces génies que le Dieu des
chrétiens... » (Atala). « Lorsque les vents descen-
daient du ciel pour balancer ce grand cèdre »
(Atala). « A mesure que le soleil descendait à
l'Occident, l'ombre coulait à l'Orient et envahis-
sait la plaine » ( Voyage à Clermont). « La lune des-
cendait alors à l'Occident ; un de ses rayons, péné-
trant par la porte de la hutte, vint tomber sur
le visage de Mila » (Nalchez). « L'a lune se leva pour
éclairer le retour de ia lotte; sa lumière descen-
dait sur la rivière » (Nalchez), On pourrait pousser
plus loin la poursuite...
Mais voici quelque chose de plus curieux. Cha-
teaubriand a passionnément aimé le verbe errer et
ne l'a jamais perdu de vue. J'ai pris la peine de
suivre ce mot à la piste dans son oeuvre : je l'ai
retrouvé partout.
Avant Chateaubriand, les écrivains classiques
avaient déjà fait un sort à ce verbe, qui prend
parfois chez Bossuet une originalité savoureuse :
« Nous allons errant de vanités en vanités. » La
vraie vogue du verbe errer semble avoir commencé
au dix-huitième siècle, à l'époque des Nuits
d'Young. Les poètes prédécesseurs du roman-
tisme continuèrent à le cultiver, bien que le Gradus
français ou Dictionnaire de la langue poétique de
Carpentier (1825) n'en cite que deux exemples à
retenir : « De ses destins errants il a fixé le cours »
(LEBRUN) et « Ses pas incertains erraient dans les
pays lointains » (PARNY).
Après Delille, qui l'employa fréquemment, les
romantiques donnèrent un charme nouveau au
verbe errer et aux « zéphirs errants ». « Ton
souvenir, dit Lamartine dans le Crucifix, vien-
dra guider mon âme errante, au sein d'un même
UN VERBE DE CHATEAUBRIAND 261

Dieu » et, dans la Pensée des morts (Harmo-


nies) :
Voilà Venante hirondelle
Qui rase du bout de l'aile
L'eau dormante des marais...
Et dans Y Immortalité :
Quand je verrai son globe, errant et solitaire,
Pleurer l'homme détruit, etc.
Victor Hugo avait dit dans les Voix intérieures
(Nuits de juin) :
L'aurore, en attendant son heure,
Semble toute la nuit errer au bas du ciel.
Et dans la Légende des siècles ;
La terre a vu jadis errer des paladins.
Et Musset, dans le Souvenir :
Mon coeur, encor plein d'elle,
errait sur son visage
...
Et ne la trouvait plus.
Et Hérédia :
A travers la tempête errent les goélands.
Mais c'est Chateaubriand qui a directement
légué ce verbe à la littérature du dix-neuvième
siècle. Ce mot fait son apparition dans Atala et
René; il revient ensuite comme une obsession dans
les Natchez, le Voyage en Amérique, le Génie du
Christianisme, les Mémoires, etc. « Je pris sa main
et je forçai cette biche altérée d'errer avec moi dans
la forêt » (Atala). « Le croissant de la lune errait
dans les nuages » (Atala). « Ses doigts errants cher-
chaient à toucher quelque chose » (Atala). « J'erre
262 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCIURE

encore au déclin du jour dans ces cloîtres reten-


tissants » (René). « Avec quelle sainte et poétique
horreur j'errais dans ces vastes édifices » (René).
« y errais sans cesse autour du monastère » (René).
« Les nuages errants ne peuvent l'emporter dans
leur course » (René). « Çà et là erraient des In-
diennes, aussi légères que les biches avec lesquelles
elles bondissaient » (Natchez, lre part.). «A mesure
que vous passez aux pieds des arbres, la lune
semble errer devant vous dans leurs cimes et
suivre tristement vos yeux » (Génie du Christia-
nisme, 2e part., chap. i, liv. IV). « Vous croyez
apercevoir le phare même de la mort errer véri-
tablement sur le rivage où jadis le nautonnier des
Enfers passait ses ombres»(Géniedu Christianisme,
4e part., chap. Ier, liv. II). « Lecteurs chrétiens,
pardonnez aux larmes qui coulent de nos yeux,
en errant au milieu de cette famille de saint Louis
et de Clovis » (Génie du Christianisme, liv. II,
chap. Ier, 4e part., Saint-Denis). « Voulez-vous les
voir errer comme des ombres dans cette grande
forêt de Mortagne... » (Génie du Christianisme, les
Trappistes). « Ses regards n'ont donc jamais erré
dans ces régions étoilées» (Génie du Christianisme,
chap. xxxi, 2° part), et vingt lignes plus loin :
« Lorsque l'homme sauvage, errant au
milieu des
déserts... »« Courez vous enfermer dans vos cités.
Moi, j'irai errant dans mes solitudes » (Voyage en
Atnêrique). « Aujourd'hui en Angleterre, au lieu
de Milton et do Shakespeare, on voit passer des
chaudières errantes » (Littérature anglaise, conclu-
sion). « Certes, l'oeil fatigué d'errer sur les pla-
teaux stériles » (Voyage à Clermont). « J'ai erré
sur les ruines de la maison que Vs grand et le plus
aimable des hommes habitait dans son exil »
UN VERBE DE CHATEAUBRIAND 263
(Voyage en Italie). « Que celui que le chagrin
mine s'enfonce dans les forêts ; qu'il erre sous leurs
voûtes mobiles » (Génie du Christianisme, 2e part.,
chap. xm). « Le peuple de Sparte voit dans un
costume bizarre une nation étrangère errer sur
les places publiques » (Essai sur les révolutions,
lre part., chap. xvi). « Les nuages semblables à des
troupeaux errants dans la plaine azurée » (Nat-
chez).
Ce même verbe s'épanouit comme une fleur
naturelle dans le Dernier des Abencêrages. « Qua-
torze Abencérages avaient péri par les accidents
d'une vie errante. » Et plus loin : « Il sortit au
milieu de la nuit pour errer sur les places pu-
bliques. » Et une page plus loin : « Après avoir
erré longtemps, sans, pouvoir retrouver sa route... »
Et plus loin encore, à l'Alhambra : « Qu'il est doux
d'errer avec toi dans ces lieux ! » Et ceci encore :
« Les mois s'écoulent. Tantôt errant parmi les
ruines de Garthage... » Et vingt lignes plus loin :
« Un jour qu'il errait sur les grèves... -»
Dans les Mémoires, ce verbe enchanteur s'es-
pace, mais revient toujours : « Toute notre vie se
passe à errer autour de notre tombe ; nos diverses
maladies sont des souffles qui nous approchent
plus ou moins du port » [Mémoires, I, Troisièmes
vacances à Combourg). « Je ilaissai errer ma pensée
aux vers de Racine » (Ibid., ï, 1792). « Je ne vois
plus errer mes compatriotes, reconnaissables à
leurs gestes » (Mémoires, Prologue). « Le matelot
a mené une vie errante; le laboureur n'a jamais
quitté son champ » (Mémoires, I, Traversée de
l'Océan). « Une vache maigre errait dans un pré
sauvage » (Ibid., I, Onondagas). « Au lever de
l'aube, y errais au Lido, où tant de fois avait erré
*64 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
lord Byron » (Ibid., Byron au Lido). « Dominé par
le sentiment de la vastitè sombre des églises chré-
tiennes, y errais à pas lents » (Ibid., II, p. 116).
« Errant d'écueils en écueils » (Ibid., II, les Cent-
Jours). « Les regards presque attendris d'Alexandre
erraient sur une population... » (Ibid., II, Fontai-
nebleau). « J'ai erré dans les Florides, autour de
monuments inconnus » (Ibid., ibid.). « Errant avec
les corps d'artillerie... » (Ibid., 11^ le Corse dans
Bonaparte). « Gustave, loyal et fou, a augmenté le
nombre des rois errants sur la terre » (Mêmoires,ll).
« Là, j'ai rencontré un errant dans cette société
évanouie... » (Ibid., avant-propos). « J'ai ensuite
erré de porte en porte... » (Ibid., I, Bassompierre).
« Le 15 août, la colonie errante célébra la Saint-
Napoléon à bord du vaisseau qui conduisait Napo-
léon à sa dernière halte » (Mémoires, III). « Sa
pensée errait encore au milieu des combats » (Ibid.,
Mort de Napoléon), etc.
Je m'arrête. Je n'ai pas eu le courage de pour-
suivre la répétition de ce verbe dans toutes les
pages de l'oeuvre de Chateaubriand.
Il ne faut pas croire que ces répétitions de mots
se rencontrent seulement chez les romantiques.
Les écrivains classiques n'en sont point exempts.
On pourrait faire le même dépouillement pour
Montesquieu, Rousseau, La Bruyère et même Bos-
suet. Les mots : captifs, captivités, captiver re-
viennent à chaque instant dans les sermons de
Bossuet. Ils font partie de ce qu'on pourrait
appeler ses mots dominants.
Et le monde et les maîtres du monde, le diable les
tenait captifs et tremblants sous de serviles reli-
gions.
{Sur la vertu de la croix de J.- C, 1er point.)
-.LES-MOTS DOMINANTS DE BOSSUET 265
En mortifiant nos appétits, en captivant notre
^volonté.
(1er Sermon pour la Purification de la Vierge.)
Qui vous oblige à entreprendre contre votre liberté
en vous rendant captive dans cette clôture?
(Pour la vêture de Mlle de Bouillon.)
Ce tendre amour des plaisirs tenait votre âme cap-
tive par des douceurs pernicieuses.
{Pour la vêture de Mlle de Bouillon, l91 point.)
Vous qui professez hautement de ne vouloir vous
captiver que pour l'amour du maître de toutes
choses...
(Pour la vêture tfune postulante bernardine,
2e point.)
Jésus ne s'unit jamais aux âmes qui sont captives
<ies plaisirs des sens.
(Pour une profession, Sur la virginité, 2e point.
...Les puissances des ténèbres, captives et trem-
blantes sous votre croix...
(Sur la vertu de la croix, 1er point.)
Pour vous donner une idée de l'amour de la sainte
Vierge durant les jours de son exil et la captivité de
«a vie mortelle.
(2e Sermon sur V Assomption delà Vierge.)
J'étais dans la plus dure des captivités.
(Vêture d'une postulante bernardine.)
Toi qui étais née pour l'éternité et pour un objet
immortel, tu deviens éprise et captive d'une fleur
que le soleil dessèche...
(Pour la profession de Mme de La Vallièret
1er point.)
266 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
L'âme délivrée par ses réflexions de la captivité des
sens.
(Pour la profession de Mme de La Vallière,
2e point.)
Nous sentons un torrent de cupidités qui nous
entraînent et nous captivent.
(1er Sermon sur la Pentecôte, 1er point.)
Le monde a assez d'embarras, ses faveurs assez
d'inconstance, ses engagements les plus doux assez
de captivités...
(Panégyrique de saint André.)
...Il a renversé la sagesse humaine et captivé, tout
l'entendement sous l'obéissance de Jésus-Christ.
(Panégyrique de saint Paul.)
Je n'ai pas poussé plus loin. Les mots : captivités,
captiver fourmillent dans Bossuet.
Le grand orateur a également affectionné cer-
tains verbes, deux surtout, le verbe couler et'épan-
cher dont il serait curieux de suivre chez lui la
répétition :
Il amollit les coeurs des fidèles, il les a pour ainsi
dire fondus; et, les faisant couler les uns dans les
autres...
(2e Sermon de la Pentecôte, 2e point.)
Je ne vois ni vos foudres ni vos éclairs ni cette
majesté redoutable devant lesquelles les plus hautes
montagnes s'écoulent comme des torrents...
(Sermon sur la vertu de la croix
de Jésus-Christ, 1er point.)

Bossuet dit ailleurs :

Les générations s'écoulent comme des torrents.


Sa vie passée dans le luxe ne lui faisait point sentir
la durée, tant elle coulait doucement.
(Panégyrique de sainte Thérèse.)
LES MOTS DOMINANTS DE BOSSUET 267
Laissez couler sur le prochain cet amour que vous
avez pour vous-même.
(Panégyrique de saint Pierre de Nolasque.)..__ _-

Quand Dieu retient pour un temps ses bienfaits


et les empêche de couler sur nous avec une entière
profusion.
(Panégyrique de sainte Thérèse.)
Vous, pour qui coulent toutes les grâces dans les
sacrements.
(2e Sermon pour le jour de Pâques, 3e point.)

Les passions, en effet, s'écoulent bientôt. Elles


s'écoulent souvent, il est véritable...
(Sur la ferveur de la pénitence, 1er point.)
0 Seigneur, faites-nous justice contre ces ignorants
médecins qui ont laissé coulé le Venin au coeur 1

(Sur la satisfaction, 2e point.)


La source de notre amitié pourra bien en quelque
sorte couler sur les autres.
(Sur la charité fraternelle, 1er point.)
Coulez donc, ondes bienheureuses de la pénitence ;
mais coulez avec le sang de Jésus...
(3e Sermon sur la passion, 1er point.)
Son discours loin de couler avec cette douceur
agréable...
(Panégyrique de saint Paul, Ie? point.)

Arrêtons-nous. Nous remplirions des pages et


des pages.
De même pour le verbe épancher...
Épanchons nos coeurs, âmes saintes, dans une pieuse
méditation.
(2e Sermon sur la Passion, 2e point.)
268 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Un vain désir de paraître qui nous épanche au dehors
et nous rend ennemis de toute retraite.
(Vêture pour Mlle de Bouillon.)
C'est de cette haute origine que îa charité doit
s'épancher généreusement sur tous nos semblables...
(Sur la charité fraternelle, 1er point.)
Il voit nos désirs épanchés dans le soin des biens
superflus.
{Sur la nécessité de la vie, 1er point.)
Afin que vous laissiez épancher vos coeurs dans une
sainte contemplation.
{Sur les jugements humains, début.).

Dans ses trois volumes : VArt poétique commenté


par les contemporains, oeuvre de documentation
très curieuse, le père Delaporte s'est livré pour
Boileau à un dépouillement du même genre.
Pradon avait relevé dans Y Art poétique les che-
villes, les mots répétés, certaines expressions
comme : toujours, jamais, souvent, dont Boileau
se servait, dit-il, comme « de la bourre pour enfler
les vers ».
Toujours captif...
Que toujours vos écrits...
Que toujours dans vos vers...
Toujours loin du droit sens, etc., etc.
Ou encore cette formule, dont Boileau a tant
abusé : à nos yeux, aux yeux...
Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux..»
Et quel objet enfin à présenter aux yeux...
Que tout y fasse aux yeux une riante image...
A les faire à nos yeux vivre, agir et parler...
LES ËPITHÈTES DE BOILEAU 26»
Qui, sans se diffamer aux yeux du specta-
teur...
En vain brille à nos yeux, il faut qu'il nous en-
dorme...
Ses écrits pleins de feu partout brillent aux
yeux, etc., etc. (1).
Pradon relevait surtout le mot : fertile, qu'on
retrouve partout dans Boileau :
Fertile plume...
Fertile veine...
La nature fertile... (Art poét., chant I).
Notre siècle fertile... (Ibid.).
Poème fertile... (Chant II).
Fertiles vendanges... (Chant III).
Amour fertile... (Ibid.).
Théâtre fertile... (Ibid.).
Un fertile trésor... (Ibid).
En modèles fertile... (Ibid).
Discours fertiles... (Ibid.).
Votre muse fertile... (Ibid.), etc., etc., etc.
Et le mot : grossier :
La grossière équivoque...
Siècles grossiers...
Muse grossière...
Mensonges grossiers...
Auteurs grossiers...
De pèlerins une troupe grossière...
Jeu de mots grossiers...
Vers plats et grossiers...
Un spectacle grossier, etc., etc.

(1) DELÀPORTE, V a Art poétique» commenté par les con»


temporaitis, t. III, p. 10.
270 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Et le mot plaisant :
Les plaisants du Pont-Neuf...
Insipides plaisants...
Conduisent le plaisant à la grève^.r
Par mille jeux plaisants...
Oh! le plaisant projet...
Ou plaisant pu sublime...
Du plaisant au. sévère, etc., etc. (1).
Prenons un autre auteur, Montesquieu, par
exemple, si châtié et si surveillé. Rien ne serait
plus facile que de relever ses répétitions de mots
et cette monotonie de tournures qui lui faisaient
dire modestement : « Je n'ai qu'un moule. » Il
avait l'habitude de commencer ses phrases par :
comme. « Comme les Romains aimaient la guerre,
ils se décidèrent à renvoyer les ambassadeurs. »
Ce comme revient à chaque instant sous sa plume :
on peut le suivre page à page :
Comme les hommes ont eu dans tous les temps...
(Grandeur et décadence des Romains, 1 vol., édit.
Jouaust, p. 4).
Comme Henri VIII augmenta le pouvoir des
communes... (Ibid., p. 5).
Mais, comme il y a des choses à faire dans la
guerre... {Ibid., p. 11).
Comme leur armée n'était pas nombreuse...
(p. 15).
Comme les peuples de l'Europe ont dans ce
temps-ci... (p. 17).
Comme ils n'avaient point de patrie... (p. 19).
Comme elle n'imaginait point... (p. 24).

(1) DKLAPOUTE, l'Art poétique, etc., t. II, p. 207,


400.
LE « MOULE » DE MONTESQUIEU 271

Comme ils n'avaient jamais regardé les vaincus...


<p. 25),
Comme les rois de Macédoine ne pouvaient pas
entretenir... (p. 38).
Et, comme ils prenaient toujours des résolutions
extrêmes... (p. 41).
Comme les rois de Syrie virent toujours... (p. 42).
Comme ils faisaient à leurs ennemis des maux
inconcevables... (p. 48).
Comme ils ne faisaient jamais la paix de bonne
foi... (p. 48).
Et, comme ils ne refusaient leur alliance à aucun
voisin... (p. 51).
Mais, comme dans la guerre contre Persée...
(p. 53).
Et, comme elle n'était jamais considérable...
(p. 54).
Comme on jugeait de la gloire... (p. 56).
Comme l'autorité royale avait passé tout en-
tière... (p. 64).
Et, comme chacun se promit secours... (p. 64).
Mais, comme les moeurs anciennes... (p. 66).
Comme la force de la République consistait...
(p. 67).
Mais, comme l'opulence est dans les moeurs...
(p. 79).
Comme Marius pour se faire donner... (p. 81,
note).
Et, comme les magistratures n'avaient toutes...
(p. 83).
Comme la faveur du. peuple n'est jamais... (p. 85).
Mais, comme il avait le faible de vouloir... (p. 88).
Comme les peuples d'Asie abhorraient les noms
de consuls... (p. 90).
Comme le Sénat avait approuvé... (p. 94).
172 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
Comme si la générosité avait été liée à la servi-
tude... (p. 102).
Comme on eut pour principe... (p. 106).
Comme les Romains n'avaient point eu de corps
de troupes... (p. 109).
Comme on voit un fleuve miner lentement...
(p. 109).
Et, comme il n'est jamais arrivé qu'un tyran...
(p. 111).
Comme ils tombèrent sous un gouvernement
arbitraire... (p. 116).
Comme ce n'était pas une seule armée...
(p. 121).
Comme la grandeur de la République fut
fatale... (p. 121).'
Comme leur dignité- était un assemblage...
(p. 128).
Mais, comme il fallait qu'un pouvoir immense
débordât... (p. 141). ''
Et, comme Rome continua d'attirer à elle...
(p. 144).
Et, comme ils s'étaient agrandis... (p. 150).
Comme les Barbares tombaient tout à coup
(p. 151).
Mais, comme lorsqu'un Etat est dans le trouble...
(p. 154).
Comme dans le temps que l'Empire s'affaiblis-
sait... (p. 156).
Comme on attribuait les débordements... (p. 157).
Comme elle était située dans une plaine... (p. 164).
Comme elles épuisent un État... (p. 169).
Comme les Romains fortifièrent leur Empire...
(p. 173).
Comme les maladies de l'esprit ne Be guérissent
guère... (p. 179).
LE « MOULE » DE MONTESQUIEU 273
Comme les Grecs voient passer successivement...
(p. 180),
Comme les grandes entreprises ne peuvent se
faire... (p. 180).
Comme les anciens moines avaient grand cré-
dit... (p. 188).
Comme dans les tumultes les empereurs se reti-
raient... (p. 190).
Comme il avait une fermeté admirable... (p. 196).
Comme ils,étaient divisés... (p. 201).
Nous n'avons suivi la répétition de ce mot que
dans un seul ouvrage de Montesquieu : Grandeur
et décadence des Romains. Le lecteur peut conti-
nuer la recherche dans ses autres ouvrages.
Ce genre d'investigation semble, au premier
abord, un peu puéril. Il contient cependant de
sérieux enseignements. Il prouve au moins que
les éléments du talent littéraire méritent d'être
étudiés de près, et qu'on arrive facilement à dé-
composer et à surprendre sur le fait certains pro-
cédés de l'art d'écrire.
Si les maîtres eux-mêmes ont éprouvé tant de
difïioulté à renouveler leurs ressources verbales,
avec quel soin les auteurs ordinaires, qui ont
généralement plus de défauts que de qualités,
doivfàit-ils éviter la répétition des termes à peu
près semblables ! Tout prosateur a des habitudes
d'expressions qui engendrent vite la monotonie.
Encore faut-il les apercevoir pour s'en garantir.
Il n'y a pas de petites leçons, quand ce sont les
grands écrivains qui nous les donnent.

18
CHAPITRE XV
Les conditions de la critique littéraire.

La lecture et l'érudition. — L'abus de la critique. — La


critique et le style. — L'opinion de Corot. — L'intolé-
rance critique. — Les « hyper-critiques ». — La critique
et le métier. — Un mot de Maeterlinck.

Vauvenargues a dit une parole bien remarquable


et qu'on oublie trop souvent : « Il est facile de cri-
tiquer et très difficile d'apprécier », ce qui signifie
que la vraie critique ne consiste pas à éliminer.
et à exclure, mais à sentir et à comprendre, et
qu'il faut, par conséquent, pour être bon critique,
comprendre et sentir beaucoup de choses.
La critique littéraire subit depuis quelques
années une dépréciation dont il lui sera difficile de
se. relever. Elle est devenue une sorte de profes-
sion à l'usage de tout le monde. Elle n'existe plus :
elle a été remplacée par des journalistes qui font
de la critique. On s'improvise aujourd'hui critique
en sortant du collège, dès qu'on a terminé de mé-
diocres études classiques ; et, comme il faut d'abord
gagner sa vie et qu'on n'a plus le temps de s'insi-
truire, on entre dans un journal comme chez un
notaire, et là on se met à juger, à trancher, à vati-
ciner à tort et à travers, dédaigné des connaisseurs,
suspect à ceux qui savent, sans autorité sur ses
confrères et sans influence
^
sur le public.
J74
LA LECTURE ET L'ÉRUDITION 875
Le métier de critique littéraire ne convient pas
à tout le monde. Pour sentir un ouvrage, il suffît
de le lire ; pour le bien comprendre, il ne suffît pas
de l'avoir lu. Le texte d'un livre, c'est sa facture ;
sa vraie signification est ailleurs ; comme l'eau où
l'on jette une pierre, elle fait cercle et s'étend,
« Celui qui désire comprendre véritablement
Shakespeare, dit Oscar Wilde, doit comprendre
les rapports de Shakespeare avec la Renaissance
et la Réforme, avec le siècle d'Elisabeth et le
siècle de Jacques. Il doit connaître les matériaux
dont disposait Shakespeare, et le» conditions de
représentations théâtrales, et la critique littéraire
au temps de Shakespeare (1). »
Oscar Wilde veut dire que, pour juger Shakes-
peare, il est nécessaire d'étudier les sources et les
milieux de Shakespeare... Les articles de Phila-
rète Ghasles et les préfaces de la traduction Fran-
çois Victor Hugo (édit. Pagnerre) peuvent donner
une idée de ce genre de renseignements.
Ce supplément de connaissances, embrassant à
la fois l'art et le métier, l'histoire et les moeurs,
n'est peut-être pas une nécessité absolue pour le
lecteur ordinaire ; mais il est difficile de s'en passer,
quand on veut mettre un peu d'autorité et de
compétence dans l'appréciation des oeuvres écrites.
C'est pour cela que la lecture sera toujours consi-
dérée comme la base de toute bonne critique.
Qu'ils s'appellent Sainte-Beuve, Faguet ou Le-
maltre, il n'y a pas et il no saurait y avoir de bon
critique sans une instruction solide. Rapports,
pensées, points de vue, comparaisons, la lecture
est la grande excitatrice, la grande source d'inspi-

(1) Opinions de littérature et d'art.


176 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
ration, de renouvellements et de trouvailles. Un
homme sans lecture ne peut compter que sur une
provision personnelle d'idées toujours très res-
treinte. Le fond de' considérations sur lequel
s'exerce l'esprit de chacun est une matière qui
s'épuise vite, si rien ne vient la renouveler et la
féconder.
« Je voudrais, dit George Sand, qu'on ne fit
pas de la critique un métier, et qu'il n'y eût pas
de la critique tous les jours et à propos de tout.
Je voudrais qu'une foule d'enfants, sans savoir,
sans goût et sans expérience, ne fût pas admise à
juger les doyens de l'art, à faire ou à empêcher
de naissantes réputations, sur la seule recomman-
dation d'un style aisé, d'une rédaction abondante
et facile, d'un esprit ingénieux et plaisant. Je
voudrais que nul n'osât exercer la critique comme
une profession, mais que tout homme de savoir
et de talent en remplît le noble exercice comme
un devoir (1). »
Le grand reproche qu'on fait à la critique, c'est
l'abus de la camaraderie et l'article de complai-
sance, inconvénients bien difficiles à éviter quand
on tient une plume. Il faudrait, pour être complè-
tement indépendant, n'avoir ni ambitions ni rela-
tions ni amis. Saint-Réal, dans un excellent traité,
a impartialement examiné ces épineuses questions
de sévérité et de compétence, qui embarrassent
l'exercice de la critique.
En principe, il y a toujours moyen de dire un
peu de bien d'un livre médiocre, si l'on admet avec
Goethe qu'un mauvais ouvrage contient toujours
quelque chose de bon, et s'il est vrai, selon le mot

(1) Lettres d'un voyageur, p. 233.


LA CRITIQUE ET LE STYLE 277
de Bossuet, que l'indulgence fait aussi partie de
la justice. Il s'agit de tenir la balance entre la cri-
tique qui consiste à découvrir des qualités et la
critique qui consiste à ne voir que les défauts. La
tournure même d'un éloge peut montrer que l'on
n'est pas tout à fait dupe, et certaines façons de
louer n'ont jamais trompé que celui que l'on loue.
Évitez surtout de tomber dans cette mollesse
ou plutôt dans cette indifférence constamment
approbatrice, qui est le pire défaut. Une fois qu'on
s'est acquis la réputation d'un bénisseur, on ne
s'en libère plus. À force d'être onctueux et conci-
liant, le bénisseur finit par se discréditer, et il ne
peut plus dire qu'un ouvrage est bon, sans qu'on
en conclue immédiatement qu'il est mauvais.
Il subsiste bien des préjugés sur la critique litté-
raire. On est allé jusqu'à prétendre qu'elle n'a pas
besoin d'être bien écrite, et que le souci du style
est inutile à ceux qui jugent le style. Rien n'est
plus faux. Sans doute il n'est pas absolument
nécessaire qu'un critique soit un écrivain de valeur,
et le goût et le jugement n'ont rien à voir avec le
don d'exécution ; mais le véritable critique doit
toujours s'efforcer de bien écrire ; car, si la cri-
tique est aisée et si l'art est difficile, la critique
est aussi un art, qui a sa valeur de fond et de
forme. Il ne faut pas se dissimuler que c'est en
grande partie pour leur talent personnel qu'on
lit les Faguet et les Jules Lemaître. Or, le talent,
quel qu'il soit, n'existe que par le style. Un bon
livre de critique vaut un bon roman ou une bonne
pièce de théâtre. Voyez les Maîtres d'autrefois de
Fromentin.
« M. Lalo, dit Paul Stapfer, poursuit de ses rail-
leries les critiques et les esthéticiens qui, au lieu
278 GOMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
d'apporter modestement leur pierre à l'édifice de
la science, prétendent être eux-mêmes des artistes
et se faire admirer comme tels. C'est ce jeune
maître qui a dit que la poésie et l'éloquence ne
sont pas mieux à leur place on critique que « dans
« un traité d'histoire naturelle ou de droit com-
te paré ».
Je réponds au d, cte professeur que, l'élo-
quence et la poésie étant l'objet même des études
du critique littéraire, il me semble qu'on peut
admettre ici un reflet assez naturel de la chose
étudiée sur l'écrivain. Un juriste poète serait sans
doute ridicule ; mais ne peut-on pas concevoir
une histoire naturelle éloq.ienté, et bi Buffon a eu
tort de confondre quelquefois l'emphase avec la
vraie noblesse, a-t-il eu tort de bien écrire? Claude
Bernard et Pasteur ont de très belles pages. Pour-
quoi, sous prétexte de gravité scientifique, inter-
diriez-vous à la critique littéraire, en tant que
science, les qualités de style qu'un savant peuij se
permettre avec honneur (1)? »
Stapfer a raison. La critiqué littéraire, comme
la critique d'art, ne tire son autorité que du style.
Qu'on étudie la littérature ou l'esthétique, c'est
toujours la littérature qui domine, puisque c'est
par la littérature qu'on exprime ses idées. Sans
cette préoccupation qui l'ennoblit, ce genre de
travail serait une besogne vraiment trop facile.
Voyez l'attrait que la critique d'art exerce sur
les débutants ! Il y a une langue et un vocabulaire
qu'il s'agit d'attraper ; cela va tout seul, quand
on les possède.
Un soir, à Ermenonville, en revenant de peindre,
Corot disait à ce propos à Georges Duval :

(1) Dernières Variations sur mes vieux thèmes, p. ?7.


L'OPINION DE COROT 279

« La critique, rien de plus facile ! Il s'agit de


collectionner quelques mots d'usage, quelques
termes empiriques, quelques métaphores spéciales ;
vous alignez et vous passez pour un connaisseur.
Ces mots, ces termes et ces métaphores, je les ai
réunis pour qui les voudra. Si le coeur vous en
dit... »
Et Corot se mit à énumérer les formules de la
critique d'art :
« Le goût de
l'habillement. — Le surprenant
fini des étoffes. — Recherche sérieuse de la vie et
de l'expression. — Une fanfare de couleur. — Cou-
leur sourde. — Facilité hardie et brillante. — Res-
sort de l'exécution. — Peindre à distance. — La
touche peut être fière, mâle, vigoureuse, lasse,
molle, incertaine, timide. — L'expression d'une
noble tête doit toujours rappeler la smorfia indé-
finissable des femmes de Michel-Ange. — Le pay-
sage est doré par une chaude lumière ; il a un
charme inexprimable de réalité poétique; il est
d'une composition habile, d'une facture savante.
— Le ciel livido est éclairé d'une froide clarté
polaire, à moins que ce ciel ne soit de turquoise
verdie, implacablement bleu, etc., etc. J'irais
comme cela jusqu'à demain.
« Et il riait de son bon rire de paysan, en se-
couant sa pipe sur le talon do ses souliers. »
Corot eût pu -ajouter bien d'autres locutions à
rion catalogue : « Ça chante... Ça vibre... Donner
de l'air... Les valeurs... Joli de lignes... Amusant
de couleur... Peintre robuste... dessin solide... large
touche... Pâte riche et colorée... etc. » Les trois
quarts des critiques d'art n'ont pas d'autre
langue.
Le même vocabulaire banal existe pour là cri-
280 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
tique littéraire. On pourrait faire une aussi longue
liste de ses clichés.
Il y a une chose, en tout cas, à laquelle il faut
bien prendre garde : c'est l'abus du je. Rien n'est
plus haïssable. On croit se grandir en disant je;
en réalité, on se diminue. L'autorité qu'on s'at-
tribue amoindrit toujours celle qu'on mérite. Pon-
tifier est le propre de l'inexpérience et de la jeu-
nesse.
Certains critiques se distinguent de leurs con-
frères par un genre de nullité toute spéciale, ce
que j'appellerai la nullité de l'homme médiocre
qui a fait d'excellentes études. Ceux-là trouvent
le moyen d'écrire des colonnes de journal, non pas
sur un livre, mais à propos d'un livre. Ils parlent
de tout, sauf de leur sujet, et, faute d'avoir
une clefj ils rôdent autour de la maison sans
jamais ouvrir la porte. Modèles à ne pas suivre,
exemples de tous les défauts à éviter, ces cau-
seurs interminables sont une perpétuelle leçon
d'ennui.
Gardez-vous des digressions. Que votre sujet
reste toujours le centre de votre étude. Sortez-on
quelquefois, mais que ce soit pour y mieux ren-
trer. Rien ne vaut que par l'unité.
D'autres critiques se font une réputation par
leur mauvais caractère. Il y a des despotes en
littérature comme en politique. On se croit vite
le droit de manquer de charité, quand on est
trop convaincu qu'on ne manque pas de talent.
Nous connaissons tous ce personnage que Guez
de Balzac signalait déjà, il y a plus de trois
siècles :
« J'ai vu autrefois, dit-il, un petit bonhomme
qui s'attachait aussi cruellement sur tout ce qui
L'ABUS DE LA CRITIQUE 281

était écrit ; qui ne trouvait rien de supportable


dans les livres ; qui ne les alléguait jamais que pour
les reprendre ; qui médisait au lieu d'enseigner,
depuis le matin jusqu'au soir. 11 fut toute sa vie
attaquant perpétuel contre quiconque voulait
parler ou écrire... Tout est disputable, tout est
problématique dans le monde, je le sais bien. Tout
reçoit des doutes et do la contradiction. Il n'y a
rien qui n'ait deux visages et plusieurs sens... Le
champ est ouvert à quiconque y veut entrer ; il
est exposé au pillage du premier venu. les lois
nous laissent faire, en matière d'esprit et de
livres ; elles nous abandonnent les uns aux
autres (1). »
Les choses n'ont pas* changé depuis Balzac.
L'oeuvre d'un homme d'esprit continue d'être à
la merci d'un sot qui tient une plume.
Si elle ne remplace pas le talent, la mauvaise
humeur peut cependant donner quelquefois une
sorte de verve vitupératrice et falote et conférer
à son auteur un semblant de notoriété enviable.
Mais cela ne va pas très loin, et on ne met pas
lontemps à s'apercevoir que le critique grincheux
est un esprit sans lecture ; qu'il tire ses seules idées
du livre qu'il analyse, et qu'il s'efforce d'être
sévère afin qu'on ne voie pas qu'il est nul. A partir
de ce moment, le critique grincheux a beau se
démener, il n'attire plus l'attention. Son existence
dans les lettres est purement nominale, et tous
les efforts qu'il se donne ne font que mieux éclater
son néant.
Je lui préfère de beaucoup le critique qui se
contente d'avoir tout simplement de l'indépen-

(1) GUEZ DE BALZAC, Entretiens Xet XI;


£8S COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
dance et du bon sens. Le sujet, le verbe et l'attri-
but résument son style ; irais la place qu'il occupe
est plus estimable que celle de l'éreinteur pro-
fessionnel.
Il peut arriver que le même critique soit à la
fois bon juge en prose et très mauvais juge en
poésie. La poésie est une chose et la prose en est
une autre. Pour sentir les vers, il ne sufiit pas d'être
érudit ; il faut avoir lu beaucoup de poètes, et
peut-être est-il nécessaire, d'avoir fait soi-même
aussi des vers.
Il y a des critiques qui exercent sur la jeunesse
une influence déplorable : ce sont les abstracteurs
de quintessence, ceux qui ne voient partout que
subtilités, nuances, raffinements, distinctions, et
qui essayent de vous démontrer que Bossuct
est emwy >ux, que Rousseau et Chateaubriand
ne sont pas de grands écrivains, etc. Ces para-
doxes compliqués séduisent quelquefois les jeunes
gens.
D'autres critiques se piquent d'être philosophes
et dédaignent les faits pour, construire des sys-
tèmes. Quand il lisait les articles esthétiques
que l'on publiait sur lui, Wagner disait : « C'est
curieux. Il n'est jamais question de ma musique
là dedans. » De même les déductions de ces pré-
tendus penseurs n'ont rien de commun avec la
littérature.
Ne soyons pas dupes de ces faiseurs de synthèses,
qui ne veulent voir que des rapports d'idées dans
la production littéraire. Il sera toujours plus facile
d'écrire une dissertation philosophique que de
montrer nettement en quoi consistent le talent, la
substance, l'art et les procédés d'un écrivain. Ne
nous lassons pas de le répéter : la question de la
LES • HYPER-CRITIQUES » 283
forme doit dominer toutes les autres questions.
Des oeuvres littéraires comme celles do Guez de
Balzac, Montesquieu et Montaigne présentent une
réalité plastique aussi sensible qu'un modelage
de statuaire. La manie de tout juger « du point de
vue des idées » ne peut produire et ne produira
jamais qu'une critique artificielle et pédante. Sans
doute les idées ont leur prix, et on a raion de leur
faire une large place, quand on étudie des prosa-
teurs comme Montaigne, Rousseau et Montesquieu ;
mais ce qu'il ne faut jamais perdre de vuo, ce qu'il
faut bien se dire, c'est que ces oeuvres sont essen-
tiellement des oeuvres d'art, des oeuvres d'exécu-
tion, supérieures par leur signification de facture,
par leurs ressources de procédés, d'expressions et de
style, et qu'il faut, par conséquent et avant tout,
examiner ces oeuvres par le dedans, au lieu de les
expliquer par le dehors.
« Aujourd'hui, dit Jules Lemaître, la critique
est- le plus souvent une muse un peu dédaigneuse,
uniquement préoccupée d'idées générales, qui con-
sidère les livres de très haut et qui n'en retient que
ce qui peut servir d'argument à telle théorie
esthétique ou s'adapter à telle interprétation évo-
lutionniste d'une période littéraire (1). »
Les généralisationshistoriques ou philosophiques
ont presque toujours, d'ailleurs, l'inconvénient de
provoquer des affirmations contraires tout aussi
vraisemblables. « Une argumentation suivie sur
un sujet complexe, dit Anatole France, ne prou-
vera jamais que l'habileté de l'esprit qui l'a con-
duite... Il n'est pas en littérature une seule opi-
nion qu'on ne combatte aisément par l'opinion con-

(1) Les Contemporains, 6e série, p. 112.


2S4 COMMKNT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE

traire. Qui saurait terminer ces disputes do joueurs


de flûte? » Anatole France a raison : on peut avec
de grands mots soutenir les thèses les plus oppo-
sées. On l'a bien vu par les innombrables articles
qu'on a publiés sur l'évolution do l'impérialisme
allemand, sur le prétendu mysticisme de Bismarck
et les responsabilités de Luther, etc.
Il existe enfin une autre classe do critiques qui
fait profession do combattre l'imagination et la
sensibilité et qui a surtout la prétention de vou-
loir « discipliner » la littérature, c'est-à-dire de
supprimer Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre
et Chateaubriand, comme Bruneticre « avait déjà
supprimé, dit M. Baldensperger, la Satire Mê-
nippée, Retz, Saint-Simon, Calvin et d'Aubigné ».
Rien que cela.
Pour ces policiers-doctrinaires, notre littérature
est une chasse gardée, qui comprend seulement
une trentaine d'années du siècle de Louis XIV.
Avez-vous l'audace d'admirer quelque chose en
dehors de ces trente années du grand siècle,
vous n'êtes qu'un mauvais critique, pis que cela,
un mauvais Français. Ces messieurs considèrent
comme une preuve de « bassesse d'esprit » la com-
préhension totale des oeuvres littéraires sans dis-
tinction d'école, depuis Ronsard jusqu'à la magni-
fique eflloraison romantique de 1820 à 1830.
L'immoralité lyrique de Musset et de George Sand
les révolte ; mais ils excusent les Liaisons dange-
reuses, parce que ce bréviaire de dépravation
est écrit avec du tact, de la raison et de la
mesure, c'est-à-dire avec les circonstances les
plus aggravantes de préméditation et de sang-
froid.
Ces néo-critiqùes auraient peut-être quelque
L'INTOLÉRANCE CRITIQUE SIS
autorité, s'ils possédaient quelque lecture. Malheu-
reusement ils n'ont rien lu. Le mince bagage de
jugements provisoires qu'on rapporte du collège
no suffît pas pour le rôle qu'ils se donnent.
Ce qu'il y a de piquant, c'est que ces rétameurs
do traditions, ces badigeonneurs do classicisme
sont eux-mêmes des romantiques à la manière
sèche qui, malgré l'emploi de quelques tours du
dix-septième siècle, écrivent une langue préten-
tieusement moderne, uniquement composée d'abs-
tractions et do transcendances.
C'est à ces faux classiques que songeait certai-
nement Maeterlinck, quand il écrivait ces belles
paroles :
« Il est facile de dédaigner ; il est moins aisé
de comprendre ; et pourtant, pour le sage véri-
table, il n'est pas un dédain qui no finisse tôt
ou tard par se changer en compréhension. Toute
pensée qui passe aveo dédain au-dessus du grand
groupe muet, toute pensée qui ne reconnaît
pas mille sceurs, mille frères endormis dans ce
groupe, n'est trop souvent qu'un rôve néfaste et
stérile (1). »
Maeterlinck ne signale ici que les dédaigneux.
Il y a aussi les haineux, les sectaires, les gens mal
élevés, les maniaques de l'injure, ceux qui ne vous
pardonnent pas do ne pas être de leur avis et qui,
à la moindre discussion, vous traitent d'âne, d'im-
bécile, d'ignorant, de sot...
Évitez ces excès. Un homme bien élevé doit
toujours respecter les bienséances dans une dis-
cussion littéraire. Laissez à la politique le triste
privilège du pamphlet et do l'insulte. Supportez

(1) La Sagesse et la Destinée, p. 213.


Î86 COMMENT IL NE FAUT PAS ÉCRIRE
la contradiction ; méprisez les grossièretés, et
surtout, quoi qu'on vous dise, ne répondez jamais.
C'est le conseil que donnait Renan, qui le tenait
de M. de Sacy, lequel le tenait, je crois, de
Bu non.

Paris, 25 novembre 1921.

FIN
TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE 1

CHAPITRE PREMIER
FAUT-IL ÉCRIRE COMME ON PARLE?
La parole parlée et le style désécrit. — Les dislocateurs
de style. — Goncourt, Péguy et Loti. 1

CHAPITRE II
LE STYLE ET LES LIVRES QUI VIEILLISSENT
Pourquoi les livres vieillissent. — Le style et la conversa-
tion. — Le ton de Montesquieu. — Jules Lemaître et Sar-
—Le dialogue de Scribe. Écrire ou dicter.. 9
cey. —

CHAPITRE III
LE RÔLE DES VERBES DANS LE STYLE
Les verbes de Bossuet. — Le verbe banal. — Les verbes
de Massillon. —- L'invention des verbes. — L'impar-
fait du subjonctif. — Les temps des verbes. — L'abus
des verbes.. 21

CHAPITRE IV
L'EMPLOI DES ADJECTIFS
L'épithète banale et l'épithète neuve. — Le rajeunisse-,
ment des adjectifs.— Les adjectifs de Bossuet et de
Massillon 64
ÎS7
**8 COMMENT IL NE FAUT PAS ECRIRE

CHAPITRE V
DE LA VALEUR DES IMAGES
Les images réalistes. — Les images de Chateaubriand. —
Les images forcées 83

CHAPITRE VI
LES BAVAQES DU RÉGIME INDIRECT
Le rôle du régime direct. — Les abus du régime indirect.
— Le style de Brunetière. — Zola et Goncourt. — Les
ravages du régime indirect. — Les de et les dont.. 93

CHAPITRE VII
DU STYLE « FABRIQUÉ »
.
Style naturel et style fabriqué. — Le travail de Flau-
bert. — L'harmonie de la prose. — Le naturel par le
travail. — Renan et le style. — Les gaufriers de Victor
Hugo 118

CHAPITRE VIII
DU STYLE ARCHAÏQUE
Les vieux mots et le pastiche. — Le faux style classique.
— La théorie de Stendhal. — P.-L. Courier et le pas-
tiche. — L'archaïsme de Brunetière. — Les qui et les
que 123

CHAPITRE IX
L'ABUS DES MAXIMES ET SENTENCES

La manie des maximes. — Le pastiche des maximes. —


La fausseté des maximes 157

CHAPITRE X
MAUVAIS STYLE PSYCHOLOGIQUE
La vraie psychologie. — La fausse psychologie. — Le por-
trait psychologique. — Le paysage psychologique. 104
TABLE DES MATIÈRES 239

CHAPITRE XI
LES RAVAGES DU STYLE PHILOSOPHIQUE
Le mauvais stylo philosophique. — L'abus de l'abstrac-
tion. — M. Bergson. — Le vocabulaire philosophique.
— Los clichés.— La langue philosophique 174

CHAPITRE XII
LE STYLE-SUBSTANTIF
Le rôle du substantif. — Les substantifs de Bossuet. —
Les substantifs de Massillon. —Los substantifs abstraits.
— Les tournures substantives 204

CHAPITRE XIII
LES TOURNURES ET LOCUTIONS VICIEUSES
Tout de même et depuis. — A ce que et de ce que. — Locu-
tions et conjonctions. — Les vers de Scribe. — Manies et
particules. — Les équivoques. — Une correction de
Louis Veuillot. — Style obscur et répétitions. — En
et dans. — La ponctuation 218

CHAPITRE XIV
LES AUTEURS ET LA DESTINÉE DES MOTS
L'abus des mêmes mots. — Quelques verbes de Flaubert
et de Chateaubriand. — Les mots dominants de Bossuet.
— Les épithètes de Boileau. — Le « moule » de Mon-
tesquieu 256

CHAPITRE XV
LES CONDITIONS DE LA CRITIQUE LITTÉRAIRE
La lecture et l'érudition. — L'abus de la critique. — La
critique et le style. — L'opinion de Corot. — L'into-
lérance critique. — Les «. hyper-critiques ». — La cri-
tique et le métier. — Un mot de Maeterlinck... 274

19
PARIS
TYP.OGRAPIIIB PLON-NOURRIT KT CU

8, rue Garancière