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Revue des sociétés

Revue des sociétés 1993 p.400

Définition et sanction de l'abus de minorité


COUR DE CASSATION (Ch. com.), 15 juillet 1992, Six c. SA Tapisseries de France

Philippe Merle, Professeur agrégé des Facultés de Droit

L'essentiel
N'a pas donné de base légale à sa décision la cour d'appel qui, pour débouter un associé minoritaire de sa demande en annulation d'une délibération
décidant la transformation d'une SARL en SA, votée à une majorité inférieure à celle des trois-quarts des parts sociales, s'est déterminée par des motifs
impropres à établir en quoi l'attitude de l'associé avait été contraire à l'intérêt général de la société en ce qu'elle aurait interdit la réalisation d'une
opération essentielle pour celle-ci, et dans l'unique dessein de favoriser ses propres intérêts au détriment de l'ensemble des autres associés.

La transformation d'une SARL en SA décidée à une majorité inférieure aux trois-quarts des parts sociales est nulle et l'abus de ses droits par l'associé
minoritaire, à le supposer établi, n'était pas susceptible d'entraîner la validité de la décision irrégulière.

Attendu, selon l'arrêt attaqué, que, le 16 juin 1986, une assemblée générale extraordinaire de la société à responsabilité limitée Tapisseries
de France a décidé de transformer cette société en société anonyme ; que Mme Six, associée, a demandé l'annulation de cette délibération
qui avait été votée à une majorité inférieure à celle des trois-quarts des parts sociales ;

Sur le second moyen, qui est préalable : - Vu l'article 1382 du Code civil ; - Attendu que, pour débouter M me Six de sa demande, l'arrêt
retient que celle-ci avait commis un abus de minorité en s'abstenant systématiquement de participer aux décisions intéressant la vie sociale,
de sorte que, par son abstention, elle avait entravé une prise de décision jugée souhaitable par les autres associés, qu'elle n'établissait
nullement que la transformation en société anonyme ait été dommageable pour la société Tapisseries de France et qu'en particulier les
inculpations d'infractions aux lois sur les sociétés et banqueroutes notifiées à M. Laurent, dirigeant social, aient été la conséquence de la
décision prise par l'assemblée générale extraordinaire du 16 juin 1986 ; - Attendu qu'en se déterminant par de tels motifs, impropres à établir
en quoi l'attitude de Mme Six avait été contraire à l'intérêt général de la société, en ce que Mme Six aurait interdit la réalisation d'une
opération essentielle pour celle-ci, et dans l'unique dessein de favoriser ses propres intérêts au détriment de l'ensemble des autres
associés, la cour d'appel n'a pas donné de base légale à sa décision ;

Et sur le premier moyen : - Vu l'article 69 de la loi du 24 juillet 1966 ; - Attendu que, pour débouter M me Six de sa demande, l'arrêt retient
encore que celle-ci avait commis un abus de minorité dont les effets dommageables pour l'intérêt social ne pouvaient être réparés que par le
rejet de l'action en nullité de la délibération qui, bien que litigieuse, avait déterminé les statuts et le mode de fonctionnement de la société
depuis le 1er janvier 1986 , - Attendu qu'en statuant ainsi, alors que la transformation d'une société à responsabilité limitée en société
anonyme décidée à une majorité inférieure aux trois-quarts des parts sociales est nulle et que l'abus de ses droits par l'associé minoritaire, à
le supposer établi, n'était pas susceptible d'entraîner la validité de la décision irrégulière, la cour d'appel a violé le texte susvisé ;

PAR CES MOTIFS : - Casse et annule.

MM. BEZARD, prés. ; Mme LOREAU, rapp. ; JEOL, av. gén. ; SCP GUIGUET, BACHELLIER et POTIER DE LA VARDE, ODENT, av.

Note

Progressivement, la Chambre commerciale de la Cour de cassation poursuit sa construction de l'abus de minorité. L'arrêt Vitama (Com. 14
janvier 1992, Rev. sociétés, 1992.44, Ph. MERLE ; Le Quotidien juridique, 5 mars 1992, B.P. ; Bull. Joly, 1992, § 81, p. 273, P. LE CANNU ;
JCP, éd. E, 1992.I.301, A. VIANDIER ; JCP 1992.II.21849, J.-F. BARBIERI) a ouvert des voies nouvelles concernant la sanction de l'abus de
minorité en décidant que « hormis l'allocation d'éventuels dommages-intérêts, il existe d'autres solutions permettant la prise en compte de
l'intérêt social ».

Cet arrêt Six du 15 juillet 1992 (RTD com. 1993.112, obs. Y. Reinhard , D. 1993.J.279, note H. Le Diascorn , JCP, éd. E, 1992.II.375, Y.
GUYON ; JCP, éd. G, 1992.II.21944, J.-F. BARBIERI ; Bull. Joly 1992, p. 1083, § 353, P. LE CANNU ; Droit sociétés, oct. 1992, § 207, H. LE
NABASQUE) est avant tout intéressant par la définition que la Cour de cassation donne pour la première fois de l'abus de minorité (I). Il
indique également ce que ne peuvent pas faire les dirigeants sociaux qui se heurtent à ce qu'ils considèrent comme un abus de minorité (II).

A l'origine de l'affaire, on trouve un problème de transformation de SARL en société anonyme. On sait que selon le principe posé par
l'article 69 alinéa 2 de la loi du 24 juillet 1966, cette décision doit être prise à la majorité requise pour la modification des statuts, c'est-à-dire
la majorité des trois-quarts des parts sociales. Or, en l'espèce, cette majorité n'a pas pu être atteinte du fait d'une associée minoritaire qui
s'abstenait systématiquement depuis plus de quatre ans de participer aux décisions intéressant la vie sociale. Qu'à cela ne tienne, les
majoritaires estimant qu'il y avait un abus de minorité considérèrent que la décision était adoptée ! Un tel coup de force, qui a trouvé grâce
devant les juges du fond (Limoges, 23 avr. 1990, BRDA 2/1991, p. 20 ; Droit sociétés, 1990, § 367) ne pouvait pas être admis par la Cour de
cassation. Cet arrêt ayant déjà fait l'objet d'excellents commentaires, nous nous bornerons à quelques brèves observations.
I. - Définition de l'abus de minorité. - Pour que l'abus de minorité puisse être retenu, il faut, selon la Chambre commerciale, établir que
l'attitude du minoritaire a été « contraire à l'intérêt général de la société en ce qu'elle aurait interdit la réalisation d'une opération essentielle
pour celle-ci, et dans l'unique dessein de favoriser ses propres intérêts au détriment de l'ensemble des autres associés ». Le rapprochement
s'impose évidemment avec la définition de l'abus de majorité telle qu'elle résulte d'une jurisprudence désormais bien établie, selon laquelle
est abusive, la décision prise « contrairement à l'intérêt général et dans l'unique dessein de favoriser les membres de la majorité au
détriment des membres de la minorité » (Com., 18 avr. 1961, JCP 1961.II.12164, D. BASTIAN et réf. cit. in Précis Dalloz, Sociétés
commerciales, 3e éd., n° 580). Mais les deux définitions ne sont pas symétriques (Cf. M. CABRILLAC, De quelques handicaps dans la
construction de la théorie de l'abus de minorité, in Mélanges offerts à André Colomer, Litec, 1993, p. 109). La Cour de cassation réduit en
effet considérablement le domaine d'application de l'abus de minorité en exigeant que le minoritaire se soit opposé à une « opération
essentielle » pour la société (V. déjà sur cette notion d'intérêt essentiel, Paris 26 juin 1990, aff. Fromageries Bel, Rev. sociétés, 1990.613, M.
BOIZARD ).

La solution est bonne, car l'abus de minorité ne peut se concevoir que comme un mécanisme correcteur qui ne doit jouer que dans des
hypothèses limitées (cf. notre rapport au Colloque Droit et Commerce, L'abus de minorité, in Rev. jurispr. com. nov. 1991, p. 81, spéc. n°
10).

Les arrêts ultérieurs auront à n'en pas douter l'occasion de préciser la notion. L'opération « essentielle » est incontestablement celle qui
s'impose pour la survie immédiate de la société : ainsi en va-t-il de la transformation à réaliser sous peine de dissolution ou de
l'augmentation de capital exigée par le législateur (L. 1er mars 1984 fixant le capital minimum des SARL à 50 000 F). Certains très bons
connaisseurs du droit des sociétés estiment que si la société est largement endettée et rencontre de graves problèmes, il pourrait y avoir
abus de la part du minoritaire qui empêcherait toute solution ; qu'en revanche, le refus du minoritaire ne serait pas condamnable s'il ne
faisait que s'opposer à une augmentation de capital destinée à permettre le développement d'une société prospère (cf. P. M. sous Com. 9
mars 1993, Les Petites Affiches, 24 mars 1993, p. 12). D'autres craignent déjà que les juges du fond soient invités à se placer dans une
perspective à moyen ou long terme, celle de la vie économique de l'entreprise, pour apprécier le caractère essentiel de l'opération et ils
redoutent une dérive de cette condition (M. CABRILLAC, préc. n° 18). Il est vrai que dans cette perspective plus lointaine l'appréciation du
caractère essentiel de l'opération est alors beaucoup plus délicate ; elle ne peut se faire qu'au cas par cas et toute tentative de
systématisation est très périlleuse.

II. - Sanction de l'abus de minorité. - Au lendemain de l'arrêt Six, les commentateurs s'étaient interrogés sur la portée exacte de la censure
intervenue : « l'abus de ses droits par l'associé minoritaire, à le supposer établi, n'était pas susceptible d'entraîner la validité de la décision
irrégulière... ».

La décision pouvait être interprétée comme prononçant la seule condamnation de la contraction opérée par les dirigeants qui avaient
décidé que l'attitude du minoritaire étant abusive, il y avait lieu de neutraliser ses droits de vote et de considérer la résolution proposée
comme adoptée. Si le minoritaire n'était pas satisfait, il lui appartiendrait de prendre l'initiative de demander l'annulation de la résolution.
Une telle démarche, qui avait été admise par la cour d'appel, ne pouvait être approuvée par la Chambre commerciale, dans la mesure où elle
entraîne un renversement de la charge de la preuve au détriment du minoritaire (cf. Ph. MERLE, rapport préc. n° 27 ; rappr. Paris, 18 janv.
1990, JCP, éd. E 1990.I.15838, n° 12, A. VIANDIER et J.-J. CAUSSAIN).

L'autre interprétation consistait à soutenir que la décision valant vote était condamnée implicitement par cet arrêt Six. L'arrêt Flandin vient
de proclamer expressément cette solution (infra ).

Mots clés :
SOCIETE A RESPONSABILITE LIMITEE * Assemblée générale * Abus de minorité * Définition et sanction

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