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Simon Byl

Parodie d'une initiation dans les Nuées d'Aristophane


In: Revue belge de philologie et d'histoire. Tome 58 fasc. 1, 1980. Antiquité - Oudheid. pp. 5-21.

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Byl Simon. Parodie d'une initiation dans les Nuées d'Aristophane. In: Revue belge de philologie et d'histoire. Tome 58 fasc. 1,
1980. Antiquité - Oudheid. pp. 5-21.

doi : 10.3406/rbph.1980.3269

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rbph_0035-0818_1980_num_58_1_3269
Γ

PARODIE D'UNE INITIATION


DANS LES NUÉES D'ARISTOPHANE

II y a près de quatre-vingt-dix ans qu'Albrecht Dieterich avait conclu un


article ('), plein d'intérêt mais quelque peu rapide, par ces mots :

Die Scene der Wolken (namentlich von 250 bis zu Ende des Gebets des
Sokrates v. 275) ist als parodische Nachbildung orphischen Weihen und
orphischer Hymnen erkannt (2).

J'aimerais reprendre cette étude sur de nouveaux frais en la complétant


autant que possible, car il me semble que plusieurs éléments parodiques
ont échappé au savant spécialiste des cultes à mystères.
J'ai le sentiment que le spectateur athénien de 423, pour peu qu'il fût
attentif, a dû percevoir les intentions parodiques d'Aristophane dès le dé
but du prologue. Strepsiade ne lui apprend-il pas tout de suite qu'il se con
sume en voyant la lune qui amène les είκάδες ?

ν. 17 όρων αγουσαν την σελήνην είχάδας (3).

Sans doute le vieillard endetté par les caprices hippiques de son fils fait-il
allusion à l'échéance des intérêts mensuels qui coïncidait avec le dernier

(1) Albrecht Dieterich, Ueber eine Scene der aristophanischen Wolken, in Rheinisches
Museum, XLVIII (1 893), pp. 275-283. L'essentiel de cette étude a été repris par Jane Ellen
Harrison dans ses Prolegomena to the Study of Greek Religion, Cambridge, 19082,
pp. 5 1 1 -5 1 6 et par Thomas Gelzer, dans son article A ristophanes und sein Sokrates publié
dans le Museum Helveticum, 13 (1956), pp. 65-93 (particulièrement aux pp. 67-68). Deux
contributions plus récentes s'interrogent sur les raisons d'un vocabulaire mystique dans
les Nuées : cf. A. M. H. Adkins, Clouds, Mysteries, Socrates and Plato, in Antichthon, 4
(1970), pp. 13-24 et G. J. de Vries, Mystery Terminology in Aristophanes and Plato, in
Mnemosyne, 1 973, pp. 1 -8 (cet article est la réfutation du précédent qui tente de démontrer
que la présentation des faux mystères dans les Nuées a eu pour but d'insister sur l'attitude
blasphématoire de Socrate).
(2) A. Dieterich, op. cit., p. 283.
(3) Je citerai le texte des Nuées d'après l'excellente édition commentée de K. J. Dover,
Aristophanes Clouds, Oxford, 1968.
S. BYL

jour du mois(4) mais il évoque vraisemblablement aussi la célébration


prochaine des mystères d'Eleusis, en employant le terme είκάδες qui peut
recevoir une acception mystique (5).
Le mot είκάδες est, en effet, attesté dès l'époque classique en liaison
avec les cérémonies secrètes qui étaient célébrées dans l'enceinte sacrée
d'Eleusis du 20 au 23 Boédromion (6).
Les scholiastes des Nuées s'étaient sans doute montrés très perspicaces
en constatant que le terme είκάδες était un mot à double entente et que le
vers 1 7 devait s'interpréter de deux façons (7).
Dès le début de la comédie, le spectateur peut donc pressentir que
Strepsiade songe à une initiation.
Ce pressentiment se renforce encore lorsqu'il entend le vieillard, qui ne
cesse d'évoquer ses problèmes d'argent, lui confier : «Maintenant donc,
j'ai médité toute la nuit sur la voie à suivre et j'ai trouvé un sentier
divinement merveilleux ; si je parviens à convaincre mon fils que voici à le
prendre, je suis sauvé».

v. 75-77 νυν ούν ολην την νύχτα φροντίζων οδού


μίαν ηυρον άτρα~όν δαιμόνιος ύ~ερφυά,
ην ην άναπείσω τουτονί, σωθήσομαι.

Dans ces trois vers, deux mots au moins ont ou peuvent avoir une r
ésonance eschatologique : άτρα~όν (qui précise οδού) (8) et σωθήσομαι.

(4) Les Nuées, 756 ; 1 131-1 134. C'est l'interprétation traditionnelle du vers. Cf. entre
autres, Alphonse Wn lems, Aristophane. Traduction avec notes et commentaires critiques,
Paris-Bruxelles, tome 1 , 1 9 1 9, p. 270, n. 1 ; W. J. M. Starkie, The Clouds ofAristophanes,
Amsterdam. 19662, p. 16 ; Κ. J. Dover, op. cit., p. 94 ; Claire Préaux, La lune dans la
pensee grecque, Bruxelles, 1973, p. 66, n. 2.
(5) Cf. L.S.J. s.v. είχάς , άδος (ή).
(6) Cf. Euripide, Ion, 1075-1076 : « παρά χαλλιχόροισι παγαίς Ι λαμπάδα θεωρός
είχάδων ; Andocide, Sur les Mystères, 121 : ταΐς δ' είχάσι, μυστηρίοις τούτοις ; Plutarqle,
Vie de Phocion, 28, 2 : Είχάδί γαρ ή φρουρά Βοηδρομιώνος εισήχθη μυστηρίων όντων, η τον
"Ιαχχον έξ αστεος Έλευσινάδε πέμπουσιν ; Vie de Camille, 19, 10 ; Schotte d'Aristophane
Grenouilles, 326 : Μία των μυστηρίων εστίν ή είχάς εν η "Ιαχχον έξάγουσιν. Sur ce mot, voyez
L. R. Farneik. Cults of the Greek States, III, Oxford, 1907, p. 173. n. a.
(7) Cf. D. Holwfrda, Prolegomena de Comoedia. Scholia in Acharnenses, Equités,
Nubes, Fasc. III, 1. Groningen, 1977, p. 12 : Σ ad Nubes, 17 a: όρων άγουσαν ΕΘΝ την
σελήνην RN : ή ότι μετά RE0N την R είχάδα ό μήν, χαί προσεγγίζει τΐ] τριαχάδί, χαί τών
δανείων οι τόχοι αυξάνονται, RE0N ή 'ότι αϊ μυστιχαί ήμέραι δατζανηραί ύπήρχον ΕΘΝ .
(8) Cf. la scène des Grenouilles, ν. 1 17-124 dans laquelle, à Dionysos, qui lui demande
INITIATION DANS LES NUÉES D ARISTOPHANE 7

'Ατραπός désigne le sentier, le raccourci réservé aux initiés par opposition


aux grandes routes fréquentées par la foule profane (9) : l'image apparaît
dans un akousma pythagoricien (10), dans une comparaison célèbre du
Phédon (n) de Platon et elle sera préservée dans la littérature latine patris-
tique (12).
Strepsiade précise qu'il sera sauvé (σωθήσεταύ s'il parvient à convaincre
son fils de suivre ce sentier, c'est-à-dire de se faire initier. Sans doute le
spectateur comprend-il ce verbe au sens de «être sauvé de ses créanciers,
échapper à ses dettes (13)», mais il n'aura pas manqué de remarquer que le
verbe est lié à ατραπός et il aura probablement compris que σωθήσεται
devait recevoir aussi une coloration mystique, bien attestée ailleurs (14X
Strepsiade va tenter - mais en vain - de persuader son fils Phidippide de
suivre l'enseignement de Socrate qui pourrait lui permettre de ne pas
rembourser ses dettes ; lorsqu'il verra que son fils est bien décidé à ne pas
lui obéir, c'est par Demeter qu'il jurera :
V. 1 2 1 ουκ άρα μα την Δ ήμητρα των γ ' εμών έδει .

La liaison entre cette déesse et les mystères devait être toute naturelle pour
le spectateur athénien (15) mais elle n'a été soulignée, à ma connaissance,

φράζε τών οδών I ό'-η τάχιστ' άφιξόμεθ' εις "Αδου κάτω (ν. 117-11 8), Héraclès répond 'Αλλ '
εστίν άτρατιός ξύντομος τετριμμένη, Ι ή δια Ονείας (ν. 123-124).
(9) Cf. Pierre Boyance, Le culte des Muses chez les philosophes grecs, Paris, 1937,
p. 280 sqq.
(10) V.S.14 58 C 6 : τάς λεωφόρους οδούς έκκλίνων δια τών ατραπών βάδιζε ( = Iambi..,
Protr., 20.
(11) Platon, Phédon, 66 b (ωσπερ ατραπός τις). Les commentateurs anciens de Platon
ont considéré que le sentier du Phédon était la vraie philosophie, celle qui conduisait à une
félicité dans l'au-delà. Cf. Oi.ympiodore, Comment, in Phaed., p. 30, 26 sqq. (Norwin) et
Pi utarque, Erotikos, 762 A.
(12) Cf. Pierre Courcfiie, «Trames Veritatis». La fortune patristique d'une métaphore
platonicienne (Phédon, 66 b), in Mélanges offerts à Etienne Gilson, Paris, 1959, pp. 203-
210.
(13) C'est très exactement ce que veut Strepsiade (cf. Les Nuées, 443 : εΐπερ τά χρέα
διαφευξούμαι), mais pour y parvenir, il désire se faire initier à l'enseignement socratique.
(14) Σώτειρα est le nom de Corè. Cf. Aristophane, Les Grenouilles, 377-380 : 'Αλλ'
εμβα χώ~ως άρεις II την Σώτειραν γενναίως Ι τη φωνή μολπάζων, Ι ή την χώραν / σώζειν
φήσ'
εις τάς ώρας et Pausamas, III, 13, 2 (Κόρης Σωτείρας).
Sur l'emploi de σώζω, à la voix passive, avec un sens eschatologique, cf. Robert Joi.y, Le
Tableau de Cébès et la philosophie religieuse, Bruxelles, 1963, pp. 47-48.
(15) Cf. Les Grenouilles, 886-887 Δήμητερ ή θρεφάσασα την έμήν φρένα
είναι με τών σών άςιον μυστηρίων.
S. BYL

par aucun commentateur (16), alors que Streps iade invoquera encore Dé-
méter, au moment même de son initiation (17).
Devant le refus de son fils, le vieillard décide d'aller lui-même suivre
l'enseignement de Socrate (18).
νάγροίκος est reçu sans ménagement à la porte du φροντιστηρίου
socratique par un disciple qui lui signifie qu'il ne peut rien lui révéler :
v. 1 40 αλλ ' où θέμις ~λην τοις μαθηταϊσιν λέγειν.

L'expression où θέμις employée par le disciple n'est pas banale mais elle
ressortit au domaine de la langue religieuse (19) et elle est fréquemment
utilisée pour traduire l'interdiction de divulguer les mystères (20).
Strepsiade ne paraît pas du tout surpris par les propos du disciple si peu
accueillant ; il l'encourage, au contraire, à parler sans crainte car c'est, dit-
il, en qualité de μαθητής qu'il s'est présenté au φροντιστηρίου :

ν. 1 4 1 λέγε νυν έμοί θαρρών . . .

Le spectateur attentif n'aura pas manqué de relever que Strepsiade a eu


soin d'utiliser dans sa réponse un verbum mysticum, θαρρεϊν (21) mais,
même s'il était encore endormi jusqu'à présent, et était resté insensible aux
appels du pied d'Aristophane, il n'aura plus aucun doute sur les intentions

(16) Les scholiastes se contentent d'écrire : Σ ad Nubes, 121 a μα την Δ ήμητρα .· εΐκότως ,
ετιε'ι περί τροφών ό λόγος εστίν, αυτός την Δήμητρα δμνυσι · τούτων γαρ ή θεός εύρετίς Ε Barb.
(17) Cf. Les Nuées, 455-456: νή την Δήμητρ' εκ μου χορδήν Ι τοΐς φροντισταΐς
παραθέντων. Ici encore, ni les scholiastes ni les commentateurs modernes n'établissent la
moindre liaison entre l'invocation de la déesse et l'initiation de Strepsiade.
( 1 8) Les Nuées, 1 26- 1 32. Sur ce passage, voir mon étude Le vieillard dans les comédies
d'Aristophane, in L'Antiquité Classique, XLVI (1977), p. 58.
( 1 9) Cf. Walter Burkert, Griechische Religion der archaischen und klassischen Epoche,
Stuttgart, 1977, p. 409.
(20) Cf. Thesmophories, 1150-51 : άνδράσιν ου θεμίτ' είσοραν Ι οργιά σεμνά θεοΐν ;
DiODORE, 5,48,4 την των μυστηρίων τελετήν ... ων ου θέμις άχοϋσαι ζλήν των μεμυημένων . . .
Dans un contexte initiatique, voyez aussi Platon, Gorgias, 497 C ευδαίμων ει, ω
Καλλίχλεις , ότι τα μεγάλα μεμύησαι -ρίν τα σμικρά ■ εγώ δ' ουκ ώμην θεμιτόν είναι et La Loi,
§ 5 (in Corpus hippocratique, L IV, 642).
(21) Cf. Robert Joly, L 'exhortation au courage (&APPEIN)dans les Mystères, in R.E.G.,
68 (1955). pp. 164-170 et infra, pp. 18-19.
L'emploi de ce mot, dans une acception mystique, ne doit pas surprendre de la part du
campagnard sénile : Strepsiade est au courant des pratiques «socratiques» bien avant son
initiation. Voyez l'emploi du mot ά-έραντον dès le vers 3 et l'explication des antilogies
sophistiques, aux vers 112-116.
INITIATION DANS LES NUEES D ARISTOPHANE 9

parodiques du poète quand il entendra le disciple expliquer à Strepsiade


qu'il faut considérer renseignement et les recherches socratiques comme
des mystères :

v. 143 λέξω, νομίσαι δε ταύτα χρή μυστήρια (22).

Assuré de la totale discrétion du nouveau postulant, le disciple lui confie


les hautes spéculations auxquelles le Maître vient de se livrer : le calcul de
la distance du saut de la puce et la production du son dans l'intestin du
cousin. Strepsiade marque alors son admiration pour Socrate en parodiant
la traditionnelle formule du μαχαρισμός (23) :

v. 166 ω τρισμακάριος του διεντερεύματος


ν. 167 'όστις δίοιδε τουντερον της έμτζίδος (24).

Le disciple donne l'accès du φροντιστηρίου au vieillard qui aperçoit


quelqu'un juché sur une corbeille en osier, dans les airs et il se refuse
d'abord à révéler le nom de celui qui est ainsi suspendu entre ciel et terre
et surtout à l'appeler, en prétextant son manque de temps :

v. 218-221 Στ. φέρε τις γαρ ούτος ούπί της κρεμάθρας άνήρ ,·
Μα. αυτός .
Στ. τις αυτός ;
Μα. Σωκράτης .
Στ. ω Σωκράτης .
ΐθ'
ούτος άναβόησον αυτόν μοι μέγα.
Μα. αυτός μεν ουν συ χάλεσον · ου γαρ μοι σχολή.

(22) Sur le secret qui doit protéger les mystères, cf. entre autres textes, Y Hymne
homérique à Demeter, 478-479 ; Sophocle, Oedipe à Colone, 1050-1053 et le commentaire
riche d'intérêt de N. J. Richardson, The Homeric Hymn to Demeter, Oxford, 1974,
pp. 304-308.
(23) Cf. G. L. DiRiCHiET, De veterum macarismis, Giessen, 1914, pp. 62-64; E.
Norden, Agnostos Theos, Leipzig, 1913, p. 100, n. 1 ; N. J. Richardson, op. cit., p. 480 ;
W. Burkert, op. cit., p. 431 : «Das 'Dreimal selig' wird in der eleusinischen Liturgie
erklungen sein».
Voyez le fragment 837 de Sophocle (éd. Radt), le fragment 137a de Pindare, les vers
72-82 des Bacchantes d'EuRiPiDE et déjà les vers 480 sqq. de l'Hymne homérique à
Demeter. Dans sa comédie intitulée Νεοττίς , c'est Pythagore qu'Antiphane désigne comme
le τρισμαχαρίτης (fr. 168 Kock = Athenee, 4, 108 e).
(24) Dans Υεγχώμων qu'il entonne en son honneur, Strepsiade reprend le thème du
μαχαρισμός ■ Cf. Les Nuées, 1206-121 1 : «μάχαρ ω Στρεφίαδες ... ».
10 S. BYL

Les scholiastes expliquent que c'est par respect pour son Maître que le
disciple se refuse d'abord à citer son nom et qu'il le désigne par un
αυτός (25).
Il ne me semble pas invraisemblable de croire que le poète ait voulu
faire allusion à l'interdiction de mentionner le nom de l'hiérophante (26X
rôle que Socrate, comme nous le verrons, va tenir.
Le Maître toujours suspendu dans les airs, interpellé timidement par
Strepsiade, va s'adresser au vieillard sur un ton très solennel, celui d'un
dieu à un mortel :

v. 223 Τι με καλείς , ώφήμερε (27) ;

Socrate va ensuite demander à cette «créature d'un jour» si elle veut


connaître clairement les réalités divines et s'unir aux déesses Nuées, en
propos :

v. 252-3 xai συγγενέσθαι ταϊς Νεφέλαισί εις λόγους ,


ταΐς ημετίραισι δαίμοσι ;

11 faut se rappeler ici que l'essence des mystères a pu être définie comme
«une union intime à la divinité (συγγενέσθαί τω δαίμονίω) par le moyen d'un
sacrement, conçu d'après l'analogie des relations humaines» (28).

(25) Σ ad Nubes, 219 αυτός MBarb : τιμών τον διδάσκαλον ουκ είπε πρώτον τό άνομα
RVMBarb.
On a parfois vu dans l'emploi de cet αυτός une allusion à Υαύτός εφα des Pythagoriciens.
Cf. K. J. Dover, op. cit., p. 219 et sur l'interdiction de prononcer le nom de Pythagore, C.
J. de Vogfi, Pythagoras and early Pythagoreanism, Assen, 1966, p. 130.
(26) Cf. K. Keren Yi, Eleusis, Archetypal Image of 'Mother and Daughter, London, 1967,
p. 18 qui renvoie à IG, II2, 1934. Voyez aussi l'emploi de εκείνος désignant Socrate au
v. 195 des Nuées.
(27) Le mot pourrait avoir une coloration orphique. Aristophane l'emploie aussi dans
les Oiseaux au v. 687 {εφημέριοι y est opposé à τοις άθανάτοις , ν. 688) dans un passage qui
contient une parodie de Théogonies d'origine orphique et Pindare, Pythiques, VIII, 95
sqq. l'utilise dans des considérations morales qui sont un écho des théories orphiques (sur
ce caractère orphique, cf. A. E. Tav ι or. Varia Socratica, Oxford, 1911, p. 19, n. 1).
Le scholiaste de V ad Nubes 223 d nous apprend que le Silène (Marsyas) s'adresse au
musicien Olympos chez Pindare (fr. 1 57) par ces mots : ω τάλας εφάμερε, νήπια βάζεις . Sur
ce mot, cf. H. Fraenkei , ΕΦΗΜΕΡΟΣ, ... Wege und Formen frühgriechischen Denkens,
Munich, I9602.
(28) P. M. ScHUHL, Essai sur la formation de la pensée grecque, Paris, 19492, pp. 208-
209 qui rappelle l'étude d'A. Difterich, Eine Mithrasliturgie, 1903, p. 93 et surtout 123
sqq. Sur l'intimité de l'initié avec les dieux, cf. Euripide, Hippolyte, 948-949 : συ 5ή θεοισιν
ώς περισσός ων άνήρ / ξύνει :
INITIATION DANS LES NUÉES D'ARISTOPHANE 1 1

A la question de Socrate, le vieillard répond par un μάλιστα γε et dès


lors les cérémonies qui précèdent l'initiation peuvent commencer.
Socrate fait d'abord asseoir le postulant sur un ιερός σχίμ-ούς :
ν. 254 κάθιζε τοίνυν έζί τον ιερόν σχίμζοδα.

Aristophane parodie ici la cérémonie du θρονισμός pratiquée dans les


cultes à mystères, entre autres dans l'initiation des Corybantes (29).
Le Maître va ensuite poser une couronne sur la tête du vieillard :

v. 255-6 τουτονί τοίνυν λαβε


τον στέφανον.

Cette couronne des initiés (que Strepsiade, pour le plus grand plaisir des
spectateurs, va confondre avec la couronne des victimes) est bien attestée
par d'autres textes (30). Socrate rassure le postulant qui croit qu'il va être
sacrifié et il lui explique que c'est là un rite auquel les pensionnaires du
«pensoir» procèdent toujours envers ceux qu'ils initient :

v. 257-8 αλλά ταύτα ζάντα τους τελούμενους


ήμεΐς ποοΰμεν.

Lorsque Strepsiade lui demandera ce qu'il gagnera à être ainsi traité, le


Maître lui répond qu'il deviendra «un roué de la parole, une cliquette, une
folle farine» :

(29) Cf. Platon, Euthydème , 277 d : 'όταν την θρόνωσίν τιοιώσιν (à propos des
Corybantes), Dion Chrysostomf, or., XII, 33 : είώθασιν εν τώ καλονμένω θρονισμώ
χαθίσαντες τους μυουμένους οι τελούντες \ύκλω περιχορεύειν (mais l'auteur ne précise pas à
quels mystères il fait allusion).
Quoique l'auteur de l'Hymne homérique à Demeter ait insisté à plusieurs reprises sur la
position assise de la déesse (cf. entre autres v. 198 δηρόν δ' άφθογγος τετιημένη ήστ' επί
δίφρου), plusieurs spécialistes estiment que c'est à tort qu'on attribue la cérémonie du
θρονισμός à Eleusis. Cf. P. Foucart, Les mystères d'Eleusis, Paris, 1914, p. 384.
(30) Cf. Grenouilles, 330 (.στέφανον μύρτων) ; Platon, République, II, 363 c et VIII, 560 e
(sur ces textes de la République, cf. E. des Places, Platon et la langue des mystères, in
Annales de la Faculté des Lettres et Sciences humaines d'Aix, 38 (1964), p. 13),
Plutarque, Moralia, éd. Tauchnitz, t. VI, pp. 331-332. La couronne des initiés est
mentionnée plusieurs fois dans le Tableau de Cébès. Cf. R Joly, Le Tableau .... op. cit.,
p. 44.
A. Dieterich, Ueber eine Scene ..., p. 276 ne cite que la notice d'HARPocRATiON, s.u.
λεύκη : οι τα Βακχικά τελούμενοι τη λεύκη στέφονται δια τα χθόνιον είναι τό φυτόν, χθόνιον δε
και τον της Περσεφόνης Διόνυσον.
12 S. BYL

ν. 260 λέγειν γενήσει τρίμμα, κρόταλον, χαιπάλη(31).

Tout en lui disant cela, Socrate asperge son élève de farine, car ce
dernier lui fait remarquer qu'ainsi saupoudré, il deviendra vraiment une
folle farine :
v. 261-262 μα τον Αϊ' ου ψεύσει γέμε ·
κατατζαττόμενος γαρ παιπάλη γενήσομαι.

Le spectateur devait alors tout naturellement comprendre qu'il assistait


à la parodie d'un rite cathartique pratiqué dans certains mystères (32).
Le Maître ordonne ensuite au vieillard de se taire et d'écouter attentiv
ement la prière qu'il va adresser aux Nuées :

v. 263 εύφημείν χρή τον -ρεσβύτην και της ευχής έπακούειν.

La règle du silence que Socrate impose à Strepsiade est attestée pour de


nombreuses cérémonies religieuses, en particulier pour les mystères éleu-
siniens (33).
Strepsiade va interrompre la prière de Socrate et il va se voiler ; c'est ce
qui ressort du v. 267 : μήπω, μή~ω γε, πριν αν τουτί ζτύξωμαι, μη κατα-
βρεχθώ. Les scholiastes expliquent que le verbe πτύξωμαι a le sens de καλύ-

(31) Sur cette métaphore qui désigne l'homme subtil et fin, cf. Jean Tailiardat, Les
images d'Aristophane, Paris, 19652, p. 230 ; Marcel Détienne et Jean-Marie Vernant, Les
ruses de l'intelligence. La métis des Grecs, Paris, 1974, p. 38.
(32) Cf. Demosthène, Sur la Couronne, 259 (s'adressant à Eschine et faisant allusion
aux mystères de Sabazios) : ... και άπομάττων τώ πηλώ και τοις πιτύροις και άνιστας ά~ό
τοΰ καθαρμού ... Cf. aussi Sophocle, fr. 34 (Radt), Harpocration. s. u. άπομάττων. Sur ce
rite cathartique, cf. A. Dieterich, Ueber eine Scene .... op. cit., pp. 279-280 ; J. E.
Harrison, op. cit., p. 513 ; W. Burkert. op. cit., p. 134; F. Graf, Eleusis und die
orphische Dichtung Athens in vorhellenistischer Zeit, Berlin-New York, 1974, p. 106. On
découvre peut-être une allusion très discrète à un autre rite cathartique, celui du Διός
κώδιον au v. 730 des Nuées (εξ άρνακίδων). Cf. H. Diels, Sibyllinische Blatter, 1890, p. 122
sqq.
(33) Cf. G. Mensching, Das heilige Schweigen, Giessen, 1926, pp. 86, 130 sqq. ; Ν. J.
Richardson, op. cit., pp. 307-308 ; F. Graf, op. cit., p. 44. Voyez un ordre analogue donné
dans les Grenouilles, v. 354 par le coryphée vêtu en hiérophante : Εύφημείν χρή et dans les
Thesmophories, 295 par la coryphée faisant fonction de prêtresse : Ευφημία έστω. ευφημία
έστω. Pi.utarque, De prof, in virt., 10, 81 DE (. .. δρωμ&οΜ Se και δεικνυμένων των ιερών
προσέχουσιν ήδη μετά φόβου και σιωπής ...) et Hippoi.yte, Réf. Huer., 5, 8. 39 ( 'Αθηναίοι
μυοΰντες 'Ελευσίνια, και επιδεικνύντες τοις επο~τεύουσι τό μέγα και θαυμαστόν και τελειότατον
εποπτικόν εκεί μυστήριον εν σιωτζτ} τεθερισμένον στάχυν ...) insistent sur le silence qui entourait
le rituel du Télestérion d'Eleusis.
INITIATION DANS LES NUÉES D'ARISTOPHANE 13

φωμαι (34), se voiler. En d'autres termes, le postulant va ramener le voile


de l'initié sur son visage (35).
La prière de Socrate n'est en aucune façon banale et elle présente de
nombreuses similitudes avec les hymnes orphiques - c'est un des mérites
d'A. Dieterich de l'avoir montré (36) :
v. 269 'έλθετε δήτ' ώ πολυτίμητοι Νεφέλαι, τώδ' εις επιδείξω
ν. 274 υπακούσατε δεξάμεναι θυσίαν χαί τοις ίεροισι χαρεϊσαι.

Les divinités sont invitées à se rendre auprès de celui qui leur offre un
sacrifice (37) de la même manière qu'elles le sont dans les hymnes
orphiques (38). Elles sont désignées par les noms et les épithètes par les
quels sont souvent désignées Demeter et Persephone :
ν. 265 (291) σεμναί τε θεαί Νεφέλαι (39)
ν. 266 (356) ώ δέσποιναι. (40)
ν. 269 (293, 328) ώ πολυτίμητοι Νεφέλαι (4|)
ν. 316 μεγάλαι θεαί (42)
ν. 357 ώ παμβασίλειαι (43)

(34) Σ ad Nubes 267 πτύξωμαι .· αντί τοΰ Barb καλύφωμαί EBarb.


(35) Sur le voile de l'initié, cf. Hymne homérique à Démêler, 197 et l'urne Lovatelli
trouvée à Rome qui reproduit différentes scènes relatives aux mystères (on y voit
notamment la χάθαρσις avec l'élévation du van mystique au-dessus de l'initié voilé. Cf.
Lovatelli, Un vaso cinerario, pi. 2-3, in Bullettino délia Commissione arch, comm., 1879 ;
la fig. 1311 du Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines de C. Daremberg et d'E.
Saglio, t. I et la fig. 155 de l'ouvrage de J. E. Harrison, Prolegomena ..., 19082, p. 547).
Sur le voile de l'initié, cf. N. J. Richardson, op. cit., p. 212 (avec bibliographie).
(36) Cf. A. Dieterich, Ueber eine Scene ..., pp. 282-283.
(37) A Eleusis, un sacrifice solennel était offert à Demeter et à Corè dans la matinée du
20 Boédromion. Cf. P. Foucart, op. cit., p. 371 et P. M. Schuhl, op. cit., p. 205. Sur les
sacrifices d'Eleusis, voir Ps.-Lysias. Contre Andocide. Affaire d'impiété, VI, 4.
(38) Comparez la prière de Socrate avec les Hymnes orphiques suivants :
LI, 17 ελθετ' επ' εύφήμοις ίεροΐς χεχαρηότί θυμώ.
XLVI, 8 εΰφρων, έλθέ. μάχαρ, χεχαρισμένα δ' ιερά δέξαι.
En comparant ces textes, il faut se souvenir de la remarque qu'a faite P. Boyancé, op. cit.,
p. 58 «Orphée et les Orphiques ne sont liés si étroitement aux mystères que parce qu 'ils sont
les plus éminents des spécialistes de l'incantation».
(39) Cf. Hymne homérique à Demeter, ν. 1 ; 486.
(40) Cf. Hymne homérique à Demeter, ν. 365 ; Thesmophories, 286 ; IG, 5, 2, 514 ;
Pausanias, 8. 37, 9.
(41) Cf. Grenouilles, 337 ; 398 (l'épithète est appliquée à Iacchos) ; Thesmophories, 286-
287.
(42) Cf. Sophocle, Oedipe à Colone, 683 ; Pausanias, VIII, 31, 1.
(43) Grenouilles, 383-384 ; IG, 14, 450, Kaibel, Epigr., 822, 9.
14 S. BYL

Faut-il s'étonner de ce que immédiatement après la prière de Socrate, le


chœur des Nuées apparaisse en célébrant les deux dons que Demeter
passe pour avoir accordés à l'Attique : l'agriculture et les Mystères d'Éleu-
sis.
Dans la strophe de la parodos, elles chantent les moissons (καρπούς ) et
dans l'antistrophe, «la terre de Cécrops où l'on vénère des rites ineffables,
où une mystique demeure s'ouvre en de saintes cérémonies» (44) :
v. 282 καρτΐούς (45) τ' άρδομέναν ίεράν χθόνα
ν. 302-304 ου σέβας αρρήτων ιερών, ί'να
μυστοδόκος δόμος
έν τελεταϊς άγίαις άναδείκνυται ·

Les scholiastes (46), contrairement aux exégètes contemporains, ont bien


perçu le lien que le poète a voulu établir entre les Nuées, les καρποί (47) et
les divinités d'Eleusis. Nous trouvons, en effet, dans les marges du
Marcianus gr. 474 et, en partie, dans celles du Ravennas 429, ce comment
aire :

«Le poète veut désigner Eleusis où se trouve un sanctuaire où


s 'accomplissent les mystères de Demeter et de Corè ... c'est à bon droit que le
poète présente les Nuées faisant d'abord l'éloge des mystères, car les Nuées
ont une parenté avec ces divinités et les récoltes qui poussent grâce à elles. En
effet, si la pluie est l'apanage des Nuées et s'il est impossible d'avoir des
récoltes sans pluie, comment les propos que tiennent les Nuées sur ces
divinités ne seraient-ils pas de circonstance ? ...».

L'arrivée des Nuées devait être accompagnée d'un roulement de tonnerre :


c'est ce qui ressort du texte même et des scholies qui l'accompagnent :

(44) Ce thème du double don de Demeter remonte à {'Hymne homérique à Demeter, v.


469-482 et il a été souvent illustré. Cf. entre autres Isocrate, Panégyrique, 28 (... τους τε
καρπούς ... xai την τελετήν ...), Ciceron. De Legibus, II, XIV, 36. Pour d'autres
références, cf. T. W. Αι ι e\, W. R. Haï ι iday et Ε. Ε. Sikes, The Homeric Hymns, Oxford,
19632, p. 179.
(45) Dans les Grenouilles, 383-384, Aristophane appelle Demeter «la reine qui apporte
les fruits de la terre» (χαρζοφύρον).
(46) Cf; Iv ad Nubes, 303 b-304 a.
(47) Le lien que le poète établit entre les déesses que sont les Nuées et les récoltes
apparaît aussi aux vers 1119-1120 de la comédie :
είτα τον χαρτών τε xai τάς (corr. Coraes) αμπέλους φυλάξομεν Ι ώστε μήτ' αύχμόν -ιέζειν
μήτ' άγαν έτζομβρίαν.
INITIATION DANS LES NUÉES D'ARISTOPHANE 15

v. 291-292 ωμέγα σεμναί Νεφέλαι, φανερώς ηχούσατε μου χαλέσαντος .


ήσθου φωνής άμα χαί βροντής μνχησαμένης θεοσέ~τον ;

Le bruit de tonnerre est tellement retentissant que Strepsiade se sent pris


d'un urgent besoin (v. 295).
Les scholies (48) nous apprennent que le bruit assourdissant qui effrayait
tant le malheureux Strepsiade était réalisé grâce à une machinerie nom
mée βροντεΐον qui imitait le bruit (ηχον) du tonnerre.
En réalité - et aucun commentateur ne semble s'en être aperçu - le
spectateur était une fois de plus témoin d'un épisode parodique des
mystères.
Un fragment d'Apollodore (49) éclaire toute cette scène ; il nous ap
prend, en effet qu'à Eleusis, quand Corè était invoquée {της Κόρης
επικαλούμενης ), le hiérophante faisait retentir le gong (τό λεγόμενου ηχεΐον).
On aura remarqué que le βροντεΐον a retenti au moment précis où les
Nuées étaient invoquées par Socrate (μου χαλέσαντος ) et on notera que le
βροντεΐον théâtral et ϊήχεΐον mystique étaient tous deux faits d'airain
(χαλχούν).
Strepsiade avoue sa peur sans vergogne :

v. 294 ούτως αύτάς ( = τάς βροντάς ) τετραμαίνω χαί τζεφόβημαι (50),

et il ajoute, en reprenant une expression religieuse qu'il venait d'entendre :

v. 295 χει θέμις εστίν, νυνίγ'ήδη, χει μη θέμις εστί, χεσείω.

Ce τρόμος et ce φόβος du vieillard font allusion très clairement à la terreur


religieuse que connaissaient les mystes et qu'évoquent plusieurs textes
témoins (51).
Ainsi un fragment de Plutarque, conservé par Stobée (52), nous montre

(48) Σ ad Nubes, 292.


(49) F.H.G., I. p. 434 Muiifr (=FGrHist, 244 F 1 10).
Sur ce texte, cf. Jeanne Croissant, Aristote et les Mystères, Liège- Paris, 1 932, p. 67, n. 2.
(50) Cf. Les Nuées, 374 : αλλ' όστις ό βροντών εστί φράσον τοΰθ' ö με ποιεί τετραμαίνειν.
(51) Cf. PiUTARQL'E, De progrediendo in virtutenu 10, 81 DE (. .. δρωμένων δέ και
δεικνυμένων των ιερών προσέχουσιν ήδη μετά φόβου και σιωπής . . . σιωπήν και θάμβος ), Moralia
(apud Stobee, Flor., IV, 52 b, 49 H), t. VI (ed. Tauchnitz), pp. 331-32 (.. . τα δεινά πάντα,
φρίκη και τρόμος και ίδρώς και θάμβος ...); Aeiius Aristide, Eleiis., § 2 ; II, 28 Keil
(. . . φριχωδέστατόν τε και φαιδρότατον ...).
(52) Ρΐ UTARQUE, Moralia (apud Stobee, Flor., IV, 62 b, 49 H). Sur ce texte, cf. R. Joi.y,
op. cit.. pp. 43-44 ; P. M. Schuhi., op. cit., p. 205 ; J. P. Vernant, Mythe et pensée chez les
16 S. BYL

l'initié passant par divers sentiments, d'abord par l'angoisse, que l'auteur
traduit par quatre substantifs : le frisson, le tremblement, la sueur,
l'épouvante, puis, au moment où survient une lumière admirable, par la
joie la plus vive et la liberté. Quand il entend les propos scatologiques du
vieil homme (le χεσείω du v. 295), Socrate lui intime de nouveau l'ordre de
se taire par un impératif dont nous avons déjà vu la résonance
religieuse (53) :
v. 297 άλλ' εύφήμει.

Strepsiade a entendu le chant que vient d'entonner le chœur des Nuées


mais il ne parvient pas encore à les voir :

v. 322 ώστ' εϊ πως εστίν, ίδεϊν αύτάς ήδη φανερώς επιθυμώ.

Socrate lui recommande de regarder du côté du Parnès car il les aperçoit


déjà qui s'avancent lentement :

v. 323-324 βλέπε νυν δευρι προς τψ Πάρνηθ' (SA) · ήδη γαρ ορώ κατιούσας ήσυχγι
αύτάς .

Strepsiade ne les voit pas encore et il prie le Maître de les lui montrer :
v. 324 φέρε πού ,· δεϊξον.

Le vieillard ne voit toujours rien :

v. 326 ως ούκαθορώ,

puis il les aperçoit, mais à peine, en se penchant de biais le plus qu'il peut :

v. 326 ήδη vvvi μόλις ούτως .

Socrate, au moment où le chœur occupe l'orchestre, fait remarquer au


postulant qu'il doit voir maintenant les Nuées, à moins que ses yeux ne
sécrètent des citrouilles :

v. 327 νυν γέ τοι ήδη καθοράς αύτάς, είμήλημάς κολοκύνταις .

Grecs, Paris, Maspero, 19662, p. 271 ; A. Motte, Prairies et Jardins de la Grèce antique,
Bruxelles, 1973, pp. 275-276.
(53) Cf. supra, p. 12.
(54) Cette mention du Parnès n'est pas accidentelle ; elle s'explique sans doute si l'on
sait qu'il s'y trouvait un autel à Zeus Ombrios (or les Nuées, au v. 298, s'appellent elles-
mêmes «Παρθένοι όμβροφόροι»). Cf. Pausanias, I, 32, 2.
INITIATION DANS LES NUÉES D'ARISTOPHANE 17

Pour comprendre ces six vers, il faut savoir que les verbes «montrer» et
«voir» sont les deux mots les plus fréquents de la terminologie des myst
ères (55).
Socrate tient parfaitement le rôle d'un hiérophante, d'un prêtre qui
révèle les mystères (56) ; il sera d'ailleurs explicitement désigné comme le
ιερεύς par les Nuées :

v. 359 σύτε, λεπτότατων λήρων ίερεύ, φράζε προς ημάς ο τι χρήζεις ·

La coryphée ne cessera dès lors de promettre au postulant le bonheur et


la félicité, pour le cours entier de sa vie, s'il subit la suite des épreuves avec
courage :

v. 412-413 ω της μεγάλης έπιθυμήσας σοφίας άνθρωπε παρ' ημών,


ώς ευδαίμων εν 'Αθηναίοις και τοις "Ελλησιγενήσει
460-462 ταύτα μαθών παρ ' εμού κλέος ουρανόμηκες
εν βροτοίσιν έξεις
462-465 τον πάντα χρόνον μετ' εμού
ζηλωτότατον βίον αν
θρώπων διάξεις .
5 1 2 ευτυχία γένοιτο τάν-
θρώπω . . .

En fait, la coryphée développe un thème fondamental de l'initiation


mystique : l'initié devient un bienheureux, un μάκαρ (cf. Nuées, 1206) et il
peut attendre dans cette vie comme dans celle de l'au-delà un destin
meilleur ; cette croyance est attestée par de nombreux textes (57) et les vers

(55) Sur l'emploi des verbes «montrer» et «voir» dans la terminologie des mystères, cf;
Fr. Graf, op. cit., p. 8 1 , N. J. Richardson, op. cit., p. 302. E. des Pi aces, op. cit., p. 1 8 (sur
l'emploi de κατιδείν dans le discours de Diotime, in Pi aton. Banquet, 211 e 4). Ces verbes
se rencontrent dès l'Hymne homérique à Démêler, v. 474 sqq. (Δημήτηρ) δείξε . . . δρησμο-
σύνην θ' ιερών ; ν. 480 "Ολβως δς τάδ' δ~ωπεν.
(56) Cf. Hesychius, s. ν. ίεροψάντης · ιερεύς ό τά μυστήρια δεικνύων. Voyez aussi l'emploi
ά'άπόφψαι au v. 368 des Nuées.
(57) Cf. Hymne homérique à Demeter, 480-483 :
Όλβιος , δς τάδ' δπωπεν έπιχθονίων ανθρώπων ·
δς δ' ατελής ιερών, δς τ' αμμορος ού ποθ' όμοιων
αϊσαν έχει φθίμενός ~ερ ύπό ζόφω εύρώεντι.
PiNDARE, fr. 102 (Oxford):
όλβιος δστις ίδών χεΐν' είσ' ύ~ό χθόν'
18 S. BYL

462-465 contiennent même une formule consacrée, empruntée à la cér


émonie de l'initiation, dont le Phédon de Platon (58) nous a conservé le sou
venir :

[τγι ψνχΐΐ] υπάρχει εύδαίμονι είναι, ώστζερ δε λέγεται κατά των μεμνημέ\ων, ως
αληθώς τον λοι~όν χρόνον μετά των θεών διάγουσα.

Les Nuées exhortent Strepsiade à se livrer en toute confiance à leurs


servants :

v. 436 άλλα σεαυτόν ζαράδος θαρρών τοϊς ήμετέροισι ζρο~όλοισιν.

Ce seul vers contient trois mots qui relèvent du vocabulaire des mystèr
es : ζαράδος , θαρρών, ~ρο~όλοιαιν.
Πρότζολος , qui est rendu par le français «servant», est attesté en liaison
avec Eleusis, dans des textes littéraires aussi bien qu'épigrap niques (59).
Παράδος peut évoquer la των μυστηρίων ζαράδοσις , moment de l'initia
tion qui suit la χάθαραις (60), mais surtout θαρρών est un verbum mysticum
bien connu et utilisé ici pour la troisième fois en quinze vers (61).

οΐδε μεν βίου τελευτάν,


olövj δε διόσδοτον άρχάν.
SoPHOciF, fr. 837 (Radt) :
ώς τρισόλβωι
κείνοι βροτων, ο'ί ταύτα δερχθένζες τέλη ·
μόλωσ'
ες "Αδου ■ τοίσδε γαρ μόνοις έχεΐ
ζην εστί, τοις δ' αλλοισι ~άντ' εχειν χαχά.
Cf. aussi Grenouilles, ν. 400-404.
(58) Cf. Pi aton. Phedoiu 81 a. Le rapprochement des textes a été fait par A. Willems,
op. cit., p. 303, n. 2 et p. 392.
(59) Cf. Sophocie, Oedipe à Colone, 1053 ... -ροσ-όλων Εύμολ-ιδαν, mais déjà l'Hymne
homérique à Démêler, 440 (où la ζρόζολος de Persephone est Hécate). Cf. aussi
Wyckeriev, Athenian Agora, III (Testimonia), p. 82, N° 226 (l'inscription date des
environs de 445 a. C. et elle provient probablement de l'Eleusinion) :
[ Ά]ρρήτο τελετής ζρόζολος σης , ζότνια Δ ηοΐ,
χαί θυγατρός -ροούρο χόσμον άγαλμα τάδε
έστησε στεψανώ Λυσιστράτη.
(60) Cf. Theon DF Smyrne, expos rer. math, ad leg. Plat. ut. ed. Hu ι er, p. 14, 18 sqq. ;
Ci tMENT d"Ai exandrie, Stromates, p. 844 ; Suidas, s. u. Εϋμολζος . Sur la -αράδοσις , cf. R
JoLY, Le Tableau .... p. 61.
(61) Cf. Les Nuées, 422, 427. Le mot avait déjà été employé au v. 141 (cf. p. 8) et il le
sera encore au v. 990.
INITIATION DANS LES NUÉES D'ARISTOPHANE 19

M. Simon (") a montré naguère que la formule Θάρσε:, ουδείς αθάνατος ,


qui se rencontre fréquemment sur les tombes, signifiait : tout le monde,
ici -bas, est mortel, mais il faut prendre courage, car il y a une autre vie
dans l'au-delà. De son côté, Robert Joly (63) a révélé que des textes du
Phédon (64) et un passage des Mémorables (65) attestaient déjà la liaison
entre θαρρεΐν et la doctrine de l'immortalité de l'âme et qu'il fallait rattacher
la formule aux mystères d'Eleusis.
J'ai le sentiment que des textes d'Aristophane attestent cette formule à la
fin du ve siècle ; il y a non seulement les passages des Nuées (où l'allusion
est discrète, encore qu'elle soit placée au milieu d'un faisceau d'indices)
mais surtout le vers 286 de la Paix où, après une allusion aux Dioscures et
aux initiés de Samothrace (v. 277-278), nous découvrons la formule
θαρρεΐτ' ώ βροτοί (66).
A l'ordre que lui a donné Socrate, le néophyte obtempère :

v. 437 Δράσω ταύτα ύμίν τζιστεύσας .

Faudrait-il voir dans ce ταατεύσας une allusion à la ~ίστις , à la foi, cette


vertu essentielle de l'initiation (67) ? Quoi qu'il en soit, c'est à Demeter que
le vieillard s'en remet :
'
v. 4 5 5 νή την Λ ήμητρ

Le Maître lui ordonne ensuite de déposer son ίμάτων, car c'est, dit-il,
l'usage d'entrer nu :
v. 497 ΐθι νυν κατάθου θοίματίον.
ν. 498 ουκ, άλλα γυμνούς είσώ^αι νομίζεται..

(62) Cf. Μ. Simon. Θάρσει ουδείς αθάνατος. Étude de vocabulaire religieux, in RHR,
1936, p. 188 sqq.
(63) Cf. R. Joi Y, L 'exhortation au courage ..., op. cit.. voir aussi, du même auteur. Le
Tableau, ... op. cit., pp. 46-47.
(64) Cf. Phédon, 64 a ; 88 b ; 1 14 d : 1 15 e.
(65) Mémorables, IV, 3. 17.
(66) R. Joly, L'exhortation au courage..., p. 165 fait précisément remarquer que
l'inscription apparaît au moins une fois sur un sarcophage à côté des Dioscures.
(67) Cf. aussi Les Nuées, 385 φέρε, τουτί τω χρή πιστεύει et ibid.. 833. Sur l'importance
de la foi dans les mystères, cf. G. Meautis, Le mythe île Timarque, in R.E.A , 1950,
pp. 203-204.
20 S. BYL

Strepsiade ne comprend pas cet usage et il fait remarquer à Socrate qu'il


n'entre pas pour faire une perquisition (68). Le Maître impatienté réitère
simplement son ordre :
v. 500 χατάθου. τίληρείς ;

Les scholiastes nous expliquent ici que Socrate veut que le vieil homme
se dépouille de son manteau comme un initié lors des mystères (69).
Socrate enjoint au néophyte de l'accompagner sur-le-champ (mais il ne
précise pas où) et le pauvre Strepsiade lui avoue sa frousse :

v. 506-508 εις τώχεΐρένυν


δέδοικ'
δός μοι μελιττούταν πρότερον , ως εγώ
εϊσω καταβαίνω^ ώσπερ εις Τροφωνίου.

Le spectateur ne suivra pas Strepsiade dans son voyage à travers les


régions du monde inférieur et il va assister maintenant à la parabase
(v. 510-626). Est-ce à dire que le poète, dans la suite de sa pièce, ne fera
plus aucune allusion à l'initiation aux mystères socratiques ?
A mon avis, Aristophane rappellera encore au moins à trois reprises
cette scène d'initiation qui est en quelque sorte la toile de fond de la pre
mière moitié de la comédie.
Ainsi, lorsque Strepsiade va révéler à son fils une partie de l'enseign
ement socratique, il lui demandera d'observer le secret :

v. 824 "Οπως δέ τούτο μη διδάξεις μηδένα.

Quand le vieillard sera aux prises avec un créancier qui, indigne, prend
à témoin Zeus et tous les dieux, il lui dira, d'un air entendu :

v. 1241 καίΖεύς γελοίος όμνύμε^ος τοϊς είδόσιν.

Et, à la fin de la comédie, Strepsiade fait retomber la responsabilité de


ses malheurs sur les Nuées à qui il avait consacré tous ses biens :

(68) Pour comprendre la réaction de Strepsiade, il faut se souvenir du texte de Platon,


Lois, XII. 954 a : «Quiconque voudra faire la fouille chez autrui y entrera nu ou vêtu
seulement d'une tunique sans ceinture ...» (trad. A. Dies).
(69) Σ ad Nubes 497 b χατάθου RM θοιμάτιον M ; ό'περ έποίουν επί των μυουμένων τα
μυστήρια, αποδΟσαι αυτόν βοΰλεται την εσθήτα RVM. Sur ce rite mystique, pour lequel je n'ai
pu trouver d'autres témoins de l'époque classique, cf. Apuiee, Métamorphoses, XI, 23 et
Piotin, I. 6, 7 : «... ceux qui montent vers les plus sacrés des mystères se purifient, déposent
leurs vêtements d'auparavant (ιματίων αποθέσεις) et montent nus (γυμνοϊς)».
INITIATION DANS LES NUÉES D'ARISTOPHANE 21

v. 1453 ύμΐνάναθείς άπαντα τάμα πράγματα.

Les scholiastes ont eu raison d'écrire quavausig est employé pour


επιτρέψας mais le spectateur de 423 devait attribuer aussi à ce participe
une connotation religieuse (70), tant il est vrai que, jusqu'à la fin de sa
pièce, le poète tenait à lui rappeler ce qui avait été sa création scénique la
plus géniale.

Simon Byl.

(70) Cf. Hérodote, I, 53 ; II, 159 ; Aristophane, Ploutos, 1089 ... Les scholiastes ad
Nubes 1453 se contentent d'expliquer άναθείς de cette façon : àvù τού RV «επιτρέφας »
RVEN.

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