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Anthropologie de l’imaginaire social,

le cas du Nouvel Age (New Age).

Georges Bertin.

Contribution à « Les Imaginaires du Nouveau Monde » sous la co-direction de Lauric


Guillaud et Georges Bertin, Mens Sana éditions. 2011.

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Le New Age (ou Nouvel Age).
 
Phénomène contemporain, le Nouvel Age (New Age), concerne, de par le monde des
millions d’individus.
D’abord, nous rappellerons ce qu’est le New Age (fondements : définitions, pratiques,
histoire).
Enfin, nous proposerons une interprétation sociale et culturelle.

Pour ce faire nous utiliserons deux types de sources, externes et internes :

Universitaires, soit les thèses produites sur le mouvement en Grande Bretagne et aux
Amériques, notamment
-          les remarquables travaux du professeur Daren Kemp, membre de l’American
Behavioral Scientist), professeur à Cardiff et à Londres, d’après sa thèse The
Christaquarians ? a sociology of Christians in the New Age, 2000, dont nous résumons
les thèses anthropologiques et sociologiques ci dessous,
-          ceux de Sabina Magliocco, de l’Université de Pennsylvanie, spécialiste des
mouvements néo païens, elle a publié en 2004 : A witching culture, folklore and
neopaganism in America.
-          Les travaux de Lauric Guillaud, 1997, Histoire secrète de l’Amérique, et
notamment les pages qu’il consacre à ce qu’il nomme Le Grand Réveil.
-          Ceux de Marie Jeanne Ferreux : Le Nouvel Age ritualités et mythologie
contemporaines, L’Harmattan, 2000
- nos propres travaux sur le néo celtisme et le mythe de la quête (voir à ce
sujet notre thèse d’Habilitation à Diriger les Recherches en sciences sociales « Du
mythe et de l’imaginaire à l’intelligence du social » soutenue en Sorbonne (Université
René Descartes Paris 5) en 1999 sous la direction du professeur Michel Maffesoli.

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Publiques, soit l’écho donné sur Internet aux publications produites directement par
les mouvements du NA, les romans et productions artistiques qu’il a suscitées et nous
attacherons, pour notre part, à titre d’exemple, à rendre compte d’un de ses courants,
le Nouvel Age néo celte.

Si nous interrogeons un moteur de recherches comme Google en proposant les mots


clefs suivants nous obtenons aujourd’hui en mentions de nombre de pages citant les
références demandées sur le www.

New age 116 000 000 p


judaïsme 1 440 000 p
bouddhisme 1 190 000 p
catholicisme 798 000 p
marxisme 632 000 p
protestantisme 588 000 p
islam 110 000 p

 
Le Nouvel Age : histoire, définitions.
 
DEFINITIONS.
La date de fondation du mouvement New Age est habituellement attribuée à la
publication de l’ouvrage de Marilyn Ferguson (The aquarian consspiracy) "Les Enfants
du Verseau" en 1980. Or, si l’on doit en rechercher de façon rigoureuse les sources et
l’inspiration, nul ne peut faire l’impasse sur la contribution de Paul Le Cour un des
fondateurs de la revue traditionnelle Atlantis, en 1927, qui publie en 1947, aux
éditions de cette revue, un ouvrage intitulé «L’Ere du Verseau, l’avènement de
Ganimède ou du Christus Aquarius».

Observateur du désordre qui, pour lui s'empare, de l'Humanité, Le Cour interroge la


Prophétie de Saint Malachie (1595) laquelle prévoit la fin de la papauté, une Nouvelle
Renaissance. L'étude du Zodiaque lui permet alors d'anticiper sur ce passage prévu lors

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de l'avènement de l'ère du Verseau en 2160. Ere succédant à celle des Poissons, elle
durera jusqu'en 4320 en vertu de la théorie astronomique de la précession des
équinoxes1 découverte par Hipparque.

Ganymède, l'échanson des dieux, est le personnage mythologique qui incarne le


Verseau, la boisson qu'il sert étant tantôt celle de Dionysos, tantôt celle du vase celte
de Corydwen ou encore issant du Graal. Ganymède tient le vase sacré, figuration du
coeur et l'ère du Verseau doit être celle de la réconciliation des religions salomoniques,
âge d'or retrouvé d'une plus grande justice, d'une paix et d'une harmonie, âge d'une
religion qui, autour du Christ, roi du Monde, aura retrouvé le sens des mystères
qu'elle renferme.

L'avènement de Ganymède sera aussi, pour Le Cour, celui des initiés, apôtres des
temps nouveaux, à une compréhension du sens caché des mythes et des rites.

Il fait, pour de nombreux spécialistes, figure de fondation dont s’inspirent les


résurgences actuelles, parmi lesquelles les livres de David Spangler, qui connaissent un
succès international incontestable. Les uns et les autres contribuent à réaffirmer la
profession de foi de Le Cour: "apporter un peu de lumière au milieu des ténèbres dans
lesquelles nous marchons et remplacer l’inquiétude qui pèse sur le monde par une
merveilleuse espérance"2[1].

Dix ans plus tôt, Louis Colombelle, dans un ouvrage intitulé L'Evangile du Verseau 3[2]
-que curieusement Le Cour ne cite pas- propose une version des Akashic Records selon
Levi H. Dowling4[3], collection de connaissances mystiques délivrées par les dieux dans
l'éther et qui auraient été transmises à partir d'une base unique dans les traditions
Vedas, Celtes, Egyptiennes, et dans la Bible.

L'Evangile du Verseau est composé de 22 livres (c’est le nombre de lettres de


l'alphabet hébreu) et insiste particulièrement sur le rôle de Jean Le Baptiste comme

1 déplacement de l’axe de rotation de la terre qui décrit un tour complet en 25800 ans sous l’influence des
marées de la Lune et du Soleil sur le renflement équatorial de la Terre. Une des conséquences en est le
changement de la position des étoiles dans la sphère céleste, la valeur du déplacement étant de 1° pour 72 ans, un
signe zodiacal met ainsi 2160 ans à passer.

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précurseur. Prônant une spiritualité pan cosmique influencée par la théorie des cycles
et des âges, il raconte également les séjours de Jésus aux Indes, au Thibet, en Perse, en
Assyrie, en Grèce et en Egypte au temps de sa vie cachée, où il rencontre les Conseil
des Sept Sages du Monde lequel au Livre 12 de l'Evangile annonce:

« Le Nouvel Age exige la liberté, l'espèce de liberté qui fait de chaque homme un
prêtre et lui permet d'aller tout seul déposer ses offrandes sur l'autel de Dieu » et le
texte d'indiquer que sur cette voie, il n'est de chemin que collectif.

Il est frappant de constater que la plupart des thèmes présents dans les groupes du
Nouvel Age sont déjà là en tant que potentialités.

Un réseau.

Souvent défini plus comme réseau que comme mouvement idéologique ou religieux
au sens traditionnel du terme, le New Age récupère le « religieux flottant », y mêlant
occultisme, religions antiques, cultures primitives, puritanisme, orientalisme,
astrologie, paganisme, sorcellerie et néo-celtisme.

Aux USA, le New Age participe dans les années 70 du mouvement de la Contre-
Culture, dont l’hymne fut la comédie musicale « Hair »:

« lorsque la lune sera dans la septième maison,


et que Jupiter s’alignera sur Mars,
alors la paix guidera les planètes,
et l’Amour dirigera les étoiles ».
Son avènement devrait réaliser la fusion du Grand Tout d’où la proposition d’une
vision holistique de l’être humain qui abandonnera son individualité pour s’y fondre,
s’y diluer, liquidant les rationalités les plus assurées.

Une des voies précisées par le New Age est l’écologie comme re sacralisation de la
science, d’une nouvelle relation entre une partie unique et un Tout universel. Il séduit
ainsi les amoureux de la Nature et de la Liberté en créant des coopératives de vie
nouvelle aux noms séduisants: Vert Monde, Environnement sans Frontières, affirmant
leur intention de purifier la planète. Dans la perspective du New Age, l’espèce humaine
devient ou réintègre le Grand Tout dont elle n’est qu’une partie analogue à n’importe
quelle espèce animale.

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Le Nouvel Age reprend ainsi à son compte certains thèmes développés par les partis
d’extrême droite avant-guerre, aspirant à un ordre politique accordé à l’ordre
cosmique, pouvant dans certains cas paroxystiques (sectes type Ecovie, Nouvelle
Acropole, Invitation à la Vie Intense,) être assimilé aux éthiques et aux logiques de
mutation de la race qui inspirèrent l’œuvre du nazisme (Ordre de Thulé). Cette
tentation n'est pas absente de notre univers contemporain comme en témoignent les
remous suscités par l'organisation en Février 99 des assises de la Nouvelle Ecologie,
proche des théoriciens de la Nouvelle Droite, elle-même porteuse d'idéologies
profondément réactionnaires. A cet égard certains éditoriaux de Le Cour dans la revue
Atlantis dans les années 30 étaient au moins ambigüs.

Présentant des éléments spécifiquement totalitaires, le Nouvel Age peut sembler


afficher la prétention de tout expliquer, de s’affranchir de toute expérience, de créer
des communautés laboratoires d’une humanité nouvelle. Un des risques, souvent
invoqués, est que seul le registre imaginaire y soit convoqué et que les barrières qui
aménagent la communication entre les hommes en soient proscrites. Or comme
l’écrivait Hannah Arendt, « l’espace entre les hommes tel qu’il est délimité par les lois,
est l’espace vital de liberté ».

 Par ailleurs, curieusement, les mouvements du Nouvel Age se réclament pour une
autre part de la culture de protestation ou contre culture américaine.

Pour faire la part des choses, et prendre un recul critique, tentons d’en lire les
pratiques.

Nous aborderons successivement les approches

 historiques,
 anthropologiques,
 socio anthropologiques,

Histoire, sources, origines et mouvements.


Ses origines sont prolixes, on cite le plus souvent nombre de mouvements occultistes
et ésotériques occidentaux et orientaux :

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- dans le monde antique : la gnose, l’hérésie valentinienne, le celtisme, les Esséniens,
l’Atlandide et les lémuriens,
- dans le monde médiéval : les Cathares (12ème et 13ème siècles), Maître Eckart
(1260-1327), dominicain mystique condamné par le pape Jean XXII en 1329 pour son
évolutionnisme mystique,
- à la Renaissance,
Giordano Bruno (1548-1600), dominicain, mathématicien et occultiste prônant la
multiplicité des univers,
Paracelse (1493-1541) médecin spagyriste aux théories non conventionnelles,
précurseur de l'homéopathie et d'une médecine holistique,
Cornélius Agrippa (1486-1535), philosophe occultiste, cabbaliste, emprisonné pour
ses idées,
Jacob Boehme (1575-1624), écrivain mystique qui décrivait deux mondes parallèles,
le céleste et le terrestre. Pour lui, les hommes devaient renaître au monde céleste où
un « Nouvel Age » leur serait révélé.
A l'époque moderne :
Swendenborg (1688-1772) a influencé de nombreux écrivains, d'abord anatomiste et
physicien, il révèle dans « On Heaven and Hell » 1758, les prémisses du 5ème âge celui
de la 2ème incarnation.
William Blake (1757-1827) utilise le terme New Age dans le sens actuel et dans une
signification ésotérique, inspirée par la tradition néo platonicienne et hermétique. Il
était membre de l'Eglise de Swedenborg, la « New Jerusalem Church ».
Friedrich Oetinger,(1702-1782), pasteur luthérien qui communiqua avec les esprits,
fut également Naturphilosoph et alchimiste. Nourri de Boehme et de kabbale, il se fit
l'exégète de Swedenborg.
Anton Mesmer (1734-1815), théoricien du magnétisme animal, expérimentera ses
observations de la circulation du flux énergétique chez l'être humain et ouvre des voies
très fécondes trop tôt interrompues par les tenants d'un positivisme étroit 5[4]
- Dans le monde contemporain, les prémisses du NA sont dus aux Fox Sisters,
lesquelles à Hydesville, dans l'Etat de New York, vulgarisent le magnétisme, les
spiritualités populaires.

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En 1914 est créée, à Londres, l'Alliance internationale « New Thought » pour laquelle
le monde mortel est à redécouvrir dans toutes ses dimensions et qui milite pour l'unité
retrouvée du Christianisme. De son côté, la Christian Science, plus hiérarchisée, prône
un monisme ontologique et l'immortalité de l'âme.
La Théosophie, fondée par HP Blavatsky en 1873, à New York, est un mouvement pan
religieux militant pour la Fraternité Universelle, l'étude comparative des religions, la
découverte des lois inexpliquées de la Nature, elle va cristalliser les milieux occultistes
et intellectuelles et provoquer une véritable redécouverte des spiritualités orientales,
notamment indiennes et tibéthaines.
Son but initial était de réunir un groupe de chercheurs pour entreprendre l'étude
systématique des théosophies antiques. Il fallait constituer un cercle de personnalités
attirées par l'occultisme, fonder une bibliothèque savante et se mettre à une étude
sérieuse des lois secrètes que semblaient avoir connues les Chaldéens et les Egyptiens.
Henry Steel Olcott, né en 1832 dans le New Jersey, en prit la présidence, Blavatsky le
secrétariat. Parmi les membres, on trouvait Q. Judge qui jouerait par après un rôle
considérable dans la ST, et Charles Sotheran, un des hauts dignitaires de la Maçonnerie
américaine. En 1878, Olcott et H.P.B. partirent pour l'Inde. En 1882, grâce aux subsides
de Princes et à une souscription, les fondateurs purent acquérir à Adyar, près de
Madras en Inde, une propriété qui fut (et reste encore) le centre mondial de la Société
Théosophique.

Annie Besant (1847-1933), l'autre grande figure de la ST, FM, lutta d'abord pour
l'athéisme en militant dans une société laïque nationale. Elle combattit ensuite pour la
limitation des naissances. Elle défendit le socialisme matérialiste et prit fait et cause
pour le féminisme. En 1889, elle embrassa la ST. On lui doit près de cent livres, elle
milita pour la libération des Indes et soutint le mouvement nationaliste. Elle créa
également la première école de filles hindoues.

Le mouvement théosophique regroupe diverses doctrines qui visent à la connaissance


de Dieu par l'approfondissement de la vie intérieure et à l'action sur l'univers par des
moyens surnaturels, elle prône également l’unité retrouvée entre les religions. Mme
Blavatsky, sa fondatrice avec Henry Steel Olcott apparaît comme quelqu'un qui
posséde des pouvoirs psychiques et semble investie d'une mission spirituelle. Elle est

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en relation avec ce qu'elle nomme "les Maîtres", esprits puissants de l'au-delà avec
lesquels elle peut entrer en contact. Ils la guident dans ses actions et dans sa vie. La
Société Théosophique dispense un enseignement ésotérique qui repose sur une
croyance en l'évolution de l'individu vers la perfection suprême à travers des vies
successives. Nous retrouvons ici la notion orientale de réincarnation basée sur le
karma.
C'est au siège de la société en 1909, à Adyar, que le théosophe Charles Leadbeater
rencontre Krishnamurti, alors âgé de 14 ans.
Charles Webster Leadbeater est l'un des collaborateurs d'Annie Besant seconde
présidente de la ST, il est considéré comme clairvoyant au sein de la société. Lorsqu'il
rencontre Krishnamurti sur la plage d'Adyar lors d'une promenade il est frappé par
l'aura de l'enfant et prédit qu'il sera un grand orateur et un instructeur spirituel. Il y a
déjà quelque temps que le mouvement théosophique annonce la venue de
l'instructeur du monde, un nouveau Christ apportant l'aide sur la terre et renforçant la
spiritualité que les hommes ont perdue. L'un des rôles de la théosophie est de
préparer l'humanité à la venue de ce messie. C'est Krishnamurti qui est reconnu par
Leadbeater pour remplir cette mission.

Annie Besant décide de prendre son éducation en main en Inde, à Londres et même à
Paris. En 1910, à 15 ans, Krishnamurti publie son premier livre "Aux pieds du Maître".
Annie Besant l'installe à l'âge de 16 ans à la tête de l'Ordre International de l'Etoile
d'Orient qui a pour but de préparer l'opinion publique à recevoir l'Instructeur mondial.
Jiddu Krishnamurti devient vite un penseur de grande envergure, ne relevant d'aucune
religion ou doctrine philosophique. Mais, il ne croit pas à l'existence des "Maîtres", et
déteste être l'élu que les théosophes veulent faire de lui. Il récuse donc avec fermeté
son rôle messianique. Le 3 août 1929, en présence d'Annie Besant, et devant un
auditoire de 3000 personnes, à Ommen (en Hollande), Krishnamurti annonce la
dissolution de l'Ordre de l'Etoile, qui compte alors 60000 membres et des biens
importants. Son chemin sera désormais solitaire mais son influence restera
considérable. Sa pensée est aujourd’hui également très invoquée dans les cercles du
NA.

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L'une de ses convictions de base est que les transformations de la société ne peuvent
s'accomplir sans une transformation de la conscience de chaque individu. "La vérité est
en nous", même si, pour la rechercher "une collaboration amicale sans aucune autorité
est préconisée". Pour lui, l'important est donc la connaissance de soi, libérée des
contraintes et des limites de la religion et du nationalisme. L'homme a créé les
représentations religieuses pour satisfaire un besoin de sécurité, dit-il, d’où la mise en
doute de toute parole émanant d'une autorité, quelle qu'elle soit. Une de ses
déclarations le résume parfaitement : "Ma seule préoccupation est de rendre les
hommes absolument, inconditionnellement libres". Pour lui, "la vérité est en nous".
Mais chercher seul n'est pas pour autant impératif, une "collaboration amicale sans
aucune autorité" est préconisée. La Vérité est un pays sans chemins, que l'on ne peut
atteindre par aucune route, quelle qu'elle soit: aucune religion, aucune secte.

D'autres théosophes sont également cités parmi les précurseurs du NA:

 Rudolf Steiner (1861-1925), fondateur de l'anthroposophie, branche dissidente de la


ST, prônant notamment une méthode éducative fondée sur la créativité.

Alice Bailey (1880-1949) est considérée comme un leader du NA en Grande


Bretagne, écrivaine britannique, née le 16 juin 1880 à Manchester sous le nom d'Alice
La Trobe Bateman, elle fut mariée à Foster Bailey. Elle est décédée le 15 décembre
1949. Reconnue comme une des personnalités fondatrices du mouvement du nouvel
âge, Alice Bailey a écrit une vingtaine d'ouvrages ésotériques, ainsi que des articles
pour le Lucis Trust, revue éditée par l'École Arcane, institut spiritualiste qu'elle fonda
en 1923. Sa théorie fait intervenir l’influence des rayons cosmiques sur la spiritualité
de l’humanité. Elle a travaillé trente ans avec un maître tibétain Djwal Khul et les 18
livres écrits avec lui font maintes références à la FM comme tradition appelée à
régénérer l’humanité. Son époux, Foster Bailey écrivit un ouvrage qui les résume
« L’esprit de la Franc Maçonnerie ».

On cite encore des personnages importants comme Gurdjieff (1886-1949) , qui


propose un ssytème psychologique fondé sur les lois cosmiques, Aleister Crowley

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(1875-1947) , Dion Fortune (1891-1946) et des mouvements comme la Golden Dawn,
ou la Christian Science.

Les tendances fondamentales de ces mouvements qui seront ceux du NA concernent


trois domaines :

         la santé dite holistique: habiter son corps totalement et avoir recours aux
médecines traditionnelles, végétales, à l'acupuncture, à l'aromathérapie...

         le potentiel humain, en travaillant l'influence du psychisme sur le physique

         le respect de la Nature et de l'environnement.

Ceci implique d'adopter un style de vie différent et les acteurs du NA vont ainsi
développer des thèmes récurrents:

         la libération de la femme,

         la protestation contre les guerres, le nucléaire,

         l'émergence de la jeunesse, la culture rock, la contre culture ou la protestation


diffusée dans nombre de « free festivals » Wight, Woodstock, Glastonbury…

         l'ouverture morale de la société: libération de le sexualité, de la contraception,


des drogues.

Diverses communautés verront le jour, dans des lieux chargés sur le plan spirituel
(Glastonbury) ou naturel (Big Sur à Esalen, Findhorn en Ecosse).

Elles proposent toutes une philosophie NA :

         sur le plan métaphysique, un panthéisme impersonnel et amoral, moniste,


cyclique, d'où un syncrétisme qui met l'accent sur les ressemblances entre religions
pour n'en garder que l'essentiel, le NA ne connaît ni divinités ni panthéons , et toutes
les positions sont possibles si tolérantes. La spiritualité NA est donc situationniste et
vise à l'efficacité immédiate; elle resacralise la mort car la vie continue après elle, pour
certains sous forme de réincarnation, d'où le développement des techniques qui
rendent compte de la vie après la vie: NDE, channeling, etc...

         sur le plan épistémologique, l'homme est un tout, et la nature humaine recèle
un être spirituel potentiel,

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         sur le plan éthique, le relativisme généralisé et situationnel, le changement de
conscience ne peut se faire qu'en récusant les dogmes contraignants, en éliminant
hiérarchies et clergés,

         sur le plan historique, la réalité est insécable, unifiée et l'humanité est engagée
dans un processus d'évolution au delà du temps, ainsi le NA (Ferguson) développe les
théories de Teilhard de Chardin: cosmo genèse, christo genèse, néo génèse, point
Omega, rejoignant celles d'un Fritjof Capra (1982) affirmant que nous sommes
parvenus au point tournant de l'histoire : l'Age du Verseau .

         Nous sommes là partagés entre évolutionnistes (d'Irénée aux puritains de la


Nouvelle Jérusalem fondateurs de l'Amérique (Guillaud) et post modernistes, quand la
globalisation des échanges propose une pluralité de choix aux individus et relativise
l'approche des croyances.

Comme les protestants incarnaient l'esprit de la modernité, le NA est celui de la post


modernité. Il répond aux crises qu'elle suscite en annonçant une nouvelle ère, en
rejetant les croyances traditionnelles, en valorisant le soi et en adaptant de nouvelles
normes de fonctionnement (ex rejet des partis politiques, implication globale) et,
paradoxe, en même temps, encourage la consommation, les nouveaux réseaux etc.

Wilhelm Reich,(1897-1957), élève favori puis dissident de Freud, exclu de la Société


psychanalytique, marxiste engagé, ensuite exclu du PC, fondateur des thérapies à
implication corporelle, est un penseur qui a de notre point de vue également marqué
le mouvement NA actuel. Constatant la névrose de masse qu’il nommait peste
émotionnelle, laquelle contamine nos sociétés occidentales, il appelait chacun à une
grande et qualitativement nouvelle "révolution intérieure", pronostiquant que si de
nouveaux êtres humains capables d'assumer leur liberté devaient voir le jour, cela ne
pouvait se faire que par la prophylaxie des névroses à l'échelle des masses, par le
bouleversement des pratiques éducatives –par une vraie "révolution extérieure". Et
d'attirer notre attention sur le fait que « les biographies des grands explorateurs,
philosophes, religieux, mettent en évidence que leur pensée originale était dérivée de
l'expérience personnelle de leurs propres fonctions vivantes en tant qu'événements
cosmiques ».

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Nommant orgone ou énergie universelle, ce que d’autres avaient appelé quête du
Graal, entéléchie, Grand Oeuvre, chréodes, élan vital, fluide mesmerien, il proposait,
au plan socio-politique, [5] de mobiliser les énergies sociales nécessaires pour vaincre
la peste émotionnelle et en énonçait les impératifs:

         en finir avec la politique (politicienne),

         développer les tâches pratiques de la vie réelle, ce qu'il nommait la démocratie
du travail.

         mettre en œuvre de nouvelles rationalités pour lui fondées sur la raison,
l'amour, la connaissance, le travail, restaurant le droit de critique et de discussion. Là
où le moraliste et les institutions voulaient réprimer l'économie sexuelle, quand le
refoulement sexuel renforce l'exploitation économique, Reich proposait de la mobiliser
au service d'un projet de société énergétique, pour lui enjeu vital de la survie de
l'espèce au prix d'une véritable autocritique politique. Définie par lui comme la force
créatrice de la nature, il ne la présentait pas l’orgone comme une force
électromagnétique, ni une matière mais comme se trouvant « au fondement des
deux ». C’était , C’est pour lui «l’énergie vitale spécifique dont la vie est une des
manifestations », base des phénomènes naturels les plus fondamentaux. L’orgone est
en mouvement constant, lequel mouvement peut être observé selon des conditions
particulières et qui a deux caractéristiques :

 pulsation ou expansion illimitée, (élongation, dilatation),


 contraction, (constriction),
Expansion et contraction sont, ainsi, les mécanismes premiers, radicaux, de l’énergie
vitale6[6] et toutes les impulsions et sensations biologiques, psychologiques et, par
extension, naturelles, peuvent être réduites à ces fonctions fondamentales.
Pour le fonctionnalisme orgonomique, Corps, Esprit, Matière sont différents aspects
de la même réalité, la création étant un processus continuel et observable, émotion,
volonté, sensation sont les parties intégrantes du processus créatif, intégrant
psychologie, social et faits naturels.

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Nous retrouvons là la fonction symbolique du trajet anthropologique, décrite par
Gilbert Durand qui fait la synthèse entre :
         un imaginaire social ou psychologique et les réalités observables, le signifiant
renvoyant un signifié en arrière plan,
         la coïncidence des opposés des alchimistes,
         le mouvement dialectique du dépassement perpétuel,
         le mouvement spiralique décrit par Reich est également présent dans le
processus de connaissance étudié par Edgar Morin 7

Là encore, on retrouve nombre des thèmes que nous observons dans les réseaux NA.

 Approche anthropologique.

Il est difficile de définir ce mouvement autrement que par ses manifestations, si l’on
s’en tient au sens commun cela désigne effet :
-          une période historique déterminée par les étoiles (ère du Verseau),
-          un ensemble de cultes, allant des orientaux aux celtes, via les chamaniques, et
prenant la forme d’un nouveau mouvement religieux, une nouvelle spiritualité
assumant synthétisant mouvements ésotéristes et initiatiques,
-          la manifestation en retour de traditions immémoriales et durables,
-          une forme de relation narcissique à soi, à son corps, à ses affects.

Les pratiques du NA elles-mêmes sont, de ce fait, signifiantes, elles concernent :


-          la santé, appelant à une nouveau style de vie basé sur ue philosophie holistique
et utilisant des techniques charismatiques, non physiques (chakras, auras) ou tactiles
(travail sur le corps), dans le but de canaliser les énergies.
-          la méditation, en contrepoint des projets individuels, le NA appelle à un
accroissement de la conscience interne en faisant appel à un réseau planétaire de
conscience télépathique de correspondances contribuant à « une convergence
harmonique ».

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Les pratiques suivies ne font en aucun cas à un réseau centralisé, chacun développant
ses propres approches dans des groupes constitués en ateliers reconstituant peu ou
prou – mais à usage étendu- un certain nombre de rites initiatiques, signaux de départ
d’une quête spirituelle.

Les rituels employés font ainsi appel aux sociétés traditionnelles : des indiens
américains aux chrétiens via les celtes, la FM, l’Orient, etc. resitués dans une position
post-moderne. Ils comportent le plus souvent danses en cercle, en spirale et
invocations accompagnés de musique et ont influencé certaines créations
contemporaines. Ils visent tous à instaurer l’Unité.

Daren Kemp estime que si l’ésotérisme a influencé le New Age, c’est d’abord par la
sécularisation de ses thèmes, ses logiques non causales, et fondées tant sur les
courants théosophiques qu’une certaine psychologisation de l’occultisme. Pour autant
le NA n’échappe pas au capitalisme de marché qui en récupère les thèmes. Le
recrutement des pratiquants se fait le plus souvent de bouche à oreille ou par des
informations diffusées par les différents centres, aujourd’hui relayées par internet. Les
festivals en sont les manifestations les plus visibles, attirant des milliers de visiteurs (ex
Festival for Mind - Body – Spirit à Londre en 79 : 100 000 visiteurs.

Le NA constitue donc un réseau à la fois :


-          psychologique et communautaire,
-          ésotérique, formé de groupes quasi religieux, thérapeutiques, culturels ou
associatifs,
-          spirituel, signalé par des pratiques extraordinaires.
Ses clientèles sont choisies, régulières, et incluent étudiants, « explorateurs » ; elles
se recrutent tant à l’interne qu’à l’externe.
 
Sociologie : portrait du « New Ager »:

L'adhésion aux mouvements est fondée, pour la plupart des individus, sur une
insécurité personnelle, une religiosité émotionnelle en même temps qu'une critique
consciente de la religion. Elle se manifeste en deux temps pour l’usager:

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         une base individuelle: narcissicisme, self religion, et ce à partir d'une
expérience spirituelle personnelle qui va donner sens à sa vie, parfois avec influence de
guides ou de maîtres,
         un besoin communautaire exprimé: insatisfaction des normes traditionnelles,
recherche de pratiques alternatives et thérapeutiques qui contribuent à un mieux être:
« si vous travaillez avec la déesse certains aspects particuliers, quelque chose
survient ». Starhawk, London, 1997.
Le N.A. typique a 36 ans et +, est une femme à 52 %, plutôt un col blanc, bien éduqué,
aisé, opposé à la bureaucratie et au complexe militaro industriel, il s'engage dans des
structures communautaires et sociales.
Il est issu des professions suivantes :
         Thérapeutes : 20%
         Retraités : 13%
         Etudiants : 12%
         Cadres salariés : 12%
         Travailleurs sociaux : 7%
         Femmes au foyer : 6%.
Les activités les plus pratiquées (80%) sont la visualisation créative, l’aromathérapie,
la réflexologie, les massages, la cristallographie.
Le Newager lit à 75% des ouvrages issus du milieu.

Son adhésion se fait en quatre phases :

1.        Curiosité intellectuelle


2.        Expérience individuelle :mystique ou psychique,
3.        Rencontre de groupes ou leaders charismatiques,
4.        Agrégation à une communauté et pratiques de rituels collectifs induisant une
découverte de sens.
 Il est de fait difficile d'établir une sociologie du NA car il représente la cristallisation
de divers phénomènes religieux et spirituels. Les études anglo saxonnes le définissent
comme « spins of spins », soit un réseau segmenté, polycentrique, intégré.

16
Dans une société devenue moins religieuse, le NA échappe aux catégories
sociologiques (sectes, églises, cultes), car diffus, statistiquement insignifiant, avec un
niveau d'organisation quasi nul.

Bainbridge (97) a défini une typologie particulière qui le caractérise à travers trois
pôles:

 privé, il repose sur des comportements individuels sans organisation ni


leaders, (organisation acéphale et réticulaire),
 sans audience, ou quasi nulle, partagée informellement entre groupe et
médias,
 clientéliste, car fondée sur un échange de services relationnels oscillant entre
consommation et adhésion.

Et pourtant le NA contribue à une réelle transformation sociale et ses adhérents y


tendent partageant une vision holistique du monde relayée par une littérature
populaire et en même temps souvent questionnée sur le mode de la conspiration.

Une société désenchantée.

Mouvement socio culturel apparu dans les classes moyennes de l'Occident à partir
des années 60, il a développé ses racines dans le Potentiel Humain et les mouvements
post théosophistes et s'est formé par branches et groupes spontanés qui établissent
des liens entre eux. Il contribue à ré enchanter le monde dans une société
désenchantée par les religions instituées et dans un milieu culturel déviant et pluraliste
adaptant une vue pérenne de la société. A ce sujet, on peut citer Michel Maffesoli qui
a montré que nos valeurs changeant, que les grands principes de la modernité étant
battus en brèche, les adhésions se déplacent vers des formations à la fois tribales et
fonctionnant par « proxémie », ce qui est le cas des réseaux du New Age qui se
constituent en dehors des Institutions surplombantes.

Si les groupes du NA peuvent avoir des similitudes avec les groupes de religions
instituées, ils n'occupent la même place ni comme religion ni comme spiritualité. Ils
rencontrent l'hostilité manifeste de Eglises qui multiplient les mises en garde avec des
justificatifs divers (conspiration, gnose, dogme...). Ils sont aussi la marque de la
désaffection observée partout vis-à-vis des Institutions : églises, partis, etc.

17
Un bon exemple de son influence sociale peut être recherchée dans les romans qui en
émanent.

Les romans du Nouvel Age.


D’un point de vue socio anthropologique, l’engouement mondial constaté auprès des
publics les plus divers pour « les merveilleuses histoires » de la quête, ou romans
initiatiques, n’est pas sans nous interroger sur la force de persistance du mythe et son
inscription dans la réalité sociale. Nous sommes là dans les constats également posés
par Patrick Tacussel qui situe cette force du fantastique au niveau « des
représentations partagées, des attitudes et niveaux de conscience »8[8], comme
donnée essentielle de l’être ensemble.

Paulo Coelho est né en 1947 à Rio de Janeiro, sa notoriété est immense des deux
côtes de l’Atlantique où ses livres sont des best sellers. L’Alchimiste, écrit en 1988, a
été traduit dans vingt-cinq langues et publié dans 56 pays (en France en 1994). Il
raconte le récit d’une quête, celle d’un jeune berger andalou parti, à la suite d’un rêve
qui lui a été interprété, à la découverte d’un trésor enfoui au pied des Pyramides
d’Egypte. D’étape en étape, il en arrive à rencontrer un Alchimiste qui lui apprend à ne
plus céder à la fascination des tableaux et des mots pour découvrir le Logos du Monde.
Surtout, il découvre le langage des signes et le sens de sa légende personnelle, son
propre Mythe, le véritable Amour et plus le héros s’approche de son rêve, plus sa
Légende personnelle devient la véritable raison de vivre(p.120)… car tout ce que nous
craignons, c’est de perdre ce que nous possédons. Mais cette crainte ne cesse que
lorsque nous comprenons que notre histoire et l’histoire du monde ont été écrites par
la même main » (p.125).

La leçon de l’Alchimiste peut être résumée en deux citations: «Il n’y a qu’une façon
d’apprendre , c’est par l’Action. Tout ce que tu avais besoin de savoir, c’est le voyage
qui te l’a enseigné. » (p.127).

« Les sages ont compris que le monde naturel n’est qu’une image et une copie du
paradis. Le seul fait que ce monde existe est la garantie qu’existe un monde plus
parfait que lui. Dieu l’a créé pour que, par l’intermédiaire des choses visibles, les

8 Tacussel Patrick, Imaginaire, champs et méthodes. Paris, L'Harmattan, 1995, p.6.

18
hommes puissent comprendre ses enseignements spirituels et les merveilles de sa
sagesse. C’est cela que j’appelle l’Action ». (p. 199).9

Nous nous trouvons bien ici directement « branchés » sur des figures archétypales,
celles de la Quête de l’Absolu ou de l’Ailleurs, du dépassement personnel et c’est sans
doute ce qui assure le succès de ces œuvres. C’est le creuset des romans de Paulo
Coelho.

Dans le Pèlerin de Compostelle, écrit en 1987, et publié en France en 1996, nous


retrouvons ce thème de la Quête sur la route légendaire qu’empruntent les pèlerins
depuis le Moyen Age.

A travers le récit de l’initiation du pèlerin, dans une ancienne confrérie chrétienne,


par la voie d’une errance à laquelle se soumet le héros, abandonnant travail et famille,
on retrouve cette même recherche de la Vérité. Un maître, Petrus, accompagne le
postulant à travers nombre d’épreuves et de rencontres. La quête mystique qui lui est
proposée a un support matériel, l’épée du chevalier, elle a un contenu spirituel
mythique que l’auteur résume ainsi. « le dieu endormi s’éveillait en moi et la douleur
était de plus en plus intense...d’où plus de gratitude pour Petrus qui m’avait appris sans
rien dire ce que j’attendais: mes rêves si je découvrais d’abord ce que je voulais en
faire. J’ai vu la Croix nue et l’Agneau devant elle, libre de se promener où il voulait dans
ces montagnes et de contempler les nuages 10».

Le succès très important de ces livres dont le public a fait un véritable vade mecum,
est similaire à celui que rencontrent les romans de James Redfield auteur de « The
Celestine prophecy », « La Prophétie des Andes », vendue à des dizaines de millions
d’exemplaires de par le monde, et qui suscite un engouement extraordinaire:
émissions de TV et de radios, journaux, sites sur le Web, groupes de lecteurs, de
formation... La structure narrative de ces œuvres est quasi-identique et voici comment
la présente un des sites Internet qui lui est consacré:

Un manuscrit fabuleux rédigé six cents ans avant J.-C. Une prophétie : notre société va
subir un grand bouleversement avant l’an 2000… Intrigué, le héros de cette histoire

9 éd. Anne Comère, 1984.


10 éd Anne Comère, 1996, p.319.

19
s’envole pour le Pérou à la recherche du mystérieux grimoire, objet de toutes les
convoitises, qui va transformer sa vie.

Commence alors une aventure magique et enchanteresse, une dangereuse initiation :


une quête en neuf étapes qui le mène du sommet des Andes au coeur de la forêt
amazonienne sur la voie des révélations de la vie.

Quand, au terme de son périple, le héros découvre le vrai sens de son existence, c’est
notre propre quête qui débute. Avec cet espoir: trouver la claire conscience de notre
cheminement spirituel. »

Ceci n’est pas sans nous interroger sur cette réactualisation du mythe de la Quête
initiatique en tant que phénomène social et ce d’autant plus que ni la qualité littéraire
de l’œuvre, ni la notoriété des auteurs n’entrent en ligne de compte.

Dans le second cas, elle fait même figure de véritable philosophie et l’auteur qui, dit-
on, « se passionne pour la renaissance de la spiritualité dans le monde », n’hésite pas,
dans son introduction, à le proposer comme telle en invitant ses lecteurs à se
mobiliser, ce qui semble très bien fonctionner donnant naissance à ce que l’on peut
désormais appeler sa tribu:

« Depuis plus d’un demi-siècle, une nouvelle conscience s’est fait jour dans l’esprit
humain, une conscience que l’on ne peut qualifier que de transcendante, de spirituelle.
Si vous êtes en train de lire ces lignes, vous ressentez sans doute déjà ce qui se passe,
vous le sentez au-dedans de vous-même. Nous sommes, à ce moment précis de notre
histoire, tout particulièrement en harmonie avec le processus de la vie, et savons
accueillir ces événements qui surviennent comme par hasard juste au bon moment,
nous font croiser les individualités adéquates et impriment une nouvelle direction et
une nouvelle inspiration à notre existence. Sans doute plus qu’aucune autre
communauté à aucune autre époque, nous avons l’intuition que ces événements
mystérieux recèlent un sens caché plus élevé. Nous comprenons que le sens de la vie
réside dans un dévoilement progressif de l’élément spirituel, aventure magique et
enchanteresse qu’aucune religion, aucune philosophie n’ont encore pu mener à terme.

Et nous savons aussi ceci: lorsque nous aurons saisi ce qui se passe vraiment, que nous
saurons comment provoquer ces coïncidences et intensifier leurs conséquences, le

20
monde des hommes franchira un bond véritablement sidéral vers un nouveau mode de
vie que l’humanité essaie d’atteindre depuis toujours.

L’histoire de ce livre « La Prophétie des Andes » est une contribution à cette évolution.
Si elle parvient à vous toucher, si elle cristallise en vous quelque chose que vous avez
perçu dans votre vie, alors n’hésitez pas, faites partager votre expérience à quelqu’un
d’autre. Je pense en effet que cette conscience nouvelle du spirituel se propage
exactement ainsi, non à travers les modes. mais par les contacts personnels, par une
sorte de contagion psychologique entre les hommes.

Il suffit de mettre nos doutes et nos errements entre parenthèses assez longtemps
pour que le miracle se produise et que cette réalité devienne la nôtre ». 

Ce texte est, on en conviendra assez proche des idées liées à la culture néo-celte
précédemment évoquée, elle inscrit dans une perspective mondialiste une néo-
spiritualité dont les thèmes récurrents sont ceux de la Quête inachevée, de l’errance,
du nomadisme, et de l’accomplissement spirituel.

D’ores et déjà l’observation des sites Internet consacrés à cette œuvre nous montre
que son appel a été entendu et que sa tribu est désormais constituée.

Voici comment en parle un des propagandistes du message (11] de la Prophétie des


Andes:

« Ce réveil spirituel se traduit par la création d’une nouvelle


conception du monde, plus complète; elle doit se substituer à la
conception dominante depuis cinq cents ans, qui nous poussait à
chercher à survivre sur cette Terre et à nous y assurer un certain
confort. Cette ambition technologique a certes représenté une
étape importante, mais, en nous intéressant aux coïncidences dans
notre existence, nous comprendrons le véritable but de la vie
humaine sur cette planète et la nature réelle de notre univers. »
Ce mouvement fondé, il faut bien l'admettre sur un ouvrage d'une grande pauvreté
symbolique rencontre pourtant une inscription sociale évidente, proche du New Age,
les adhérents au message étant, à l'examen des messages échangés sur unde ces

21
groupes à la fois souvent dans un état de détresse psychologique évident et dans
l'attente de guides spirituels.

Appartient également à cette veine l’œuvre de l’universitaire Barbara Wood, auteur


d’origine anglaise qui vit aujourd’hui aux Etats Unis. Son roman « La Prophétesse 12 »,
qu’elle situe en 1999, nous paraît présenter, talent littéraire en sus, une bonne
synthèse des précédents: quête d’un fabuleux manuscrit sacré intéressant l’avenir de
l’humanité, opposition soigneusement entretenue entre une technique informatique
tentaculaire qui revêt une figure diabolique et les idéaux utopiques de doux savants
préoccupés d’humanité, conflit avec les religions instituées, syncrétisme religieux,
usage de la symbolique des nombres et de l’ésotérisme, valorisation du rôle de la
femme comme sauveur de l’humanité sur fond d’Apocalypse, rien n’y manque pour
constituer les ingrédients d’un succès d’ailleurs considérable car, écrit-elle « le monde
avait besoin de croire, mais les forces de la décadence, le doute, le désespoir minaient
sans cesse les progrès de la foi » 13.

Elle nous a par ailleurs confirmé elle-même l'inspiration arthurienne de son œuvre
romancée, son prochain roman sera d'ailleurs, nous écrit-elle le 17 01 99, un "Quest
Story", The Fountain, On y verra, ajoute-t-elle, un personnage appelé Morgana qui se
croit la ré-incarnation de Morgane la fée, la sœur incestueuse, d'Arthur.

Plus près de nous dans le temps, Luis Ansa, dans « La mort du chaman », préfacé par
Henri Gougaud (2005, éd du relié) campe un groupe d’universitaires en séminaire avec
des chamans mexicains.

Leur back ground occidental et rationnel est gravement mis en cause dans les
épreuves et aventures auxquelles ils se soumettent jusqu’à leur initiation aux mystères
de la religion de la Grande Déesse, laquelle leur révèle leur moi profond en même
temps que la correspondance intime qui existe entre les différentes tradition
initiatiques. Le dépaysement causé par leur transport sur les lieux les plus sacrés de
indiens créant les conditions favorables à ces expériences aux limites.

Les rituels auxquels ils sont soumis reposent sur une pédagogie initiatique de
l’étonnement, la découverte du mystère incontournable du principe féminin
conducteur, quand ils retrouvent la faculté de se retrouver avec eux-mêmes en

22
adoptant une autre manière d’être « dans l’infinitude des possibles qui leur sont
offerts ».

Ils expérimentent ainsi la faculté présente en chacun de « se rapprocher de l’essence


incompréhensible du Grand Esprit, dans cette région charnelle où l’homme ne le
cherche jamais, dans son corps…car les chamans se trouvent dans le mystère de Dieu,
l’ayant matérialisé psychiquement afin de pouvoir vivre et parler avec lui ».

Interprétation : le thème de la Quête.

Dans l’ensemble de cette production, et c’est ce qui produit la fascination qu’elle


exerce, se retrouvent les motifs archétypaux de la quête de souveraineté définis par
Yolande de Pontfarcy11, soit:

-     le fait insolite ou l’aventure, quête d’un savoir ou conquête d’un objet de désir,
(quête du trésor dans L’Alchimiste, quête de l’épée dans Le Pèlerin de Compostelle,
quête du manuscrit fabuleux dans La Prophétie des Andes et La Prophétesse).

-     l’isolement, l’incognito, le héros se coupe de son monde habituel pour être
confronté au sacré, (ainsi le héros de l’Alchimiste découvre que le désert est plus
important que l’oasis où pourtant l’attend celle qu’il aime, la Prophétesse va de désert
en couvent car mise au ban de la société),

-     l’élection, après des épreuves physiques ou intellectuelles, morales ou


amoureuses, le héros parvient à contacter l’au-delà et reconquiert ce qu’il (lui ou
l’humanité qu’il représente), avait perdu, car, dit l’Alchimiste: « les sages ont compris
que ce monde naturel n’est qu’une image et une copie du Paradis, …Dieu l’a créé pour
que, par l’intermédiaire des choses visibles, les hommes puissent comprendre ses
enseignements spirituels et les merveilles de sa sagesse » 12[15], la Prophétesse fait une
expérience mystique qui lui permet de retrouver son unité perdue, la libération et la
paix…

11 Pontfarcy (de) Yolande, Archétypes indoeuropéens et celtiques du Graal, in


Graal et
Modernité, Cahiers de l'Hermétisme, op. cit.p.25.
Coelho P. op.cit. p.199.
12

23
-     le motif exploité ou non de la vengeance: le héros de l’Alchimiste est battu
longuement par un parti de soldats errants avant de parvenir au terme de sa quête,
celui du Pèlerin de Compostelle doit affronter un chien sauvage, la Prophétie des
Andes est marquée par une course-poursuite avec les soldats qui représentent le
monde matérialiste et les pouvoirs terrestres), la Prophétesse est poursuivie à travers
le monde par le propriétaire de la première marque informatique du Monde et si elle
se mobilise dans cette quête c’est pour venger sa mère, savant méconnu …

-     On voit aussi déjà l’importance des images de la Mère, de la nature englobante et
divine, d’une transcendance immanente qui rattache ces récits au régime mystique des
images, quand la surabondance des schèmes féminins (la nuit des chamans) vient
entrer en résonance avec le besoin d’intériorité de héros, de retrouver les sources de
son anima au creux de la chaude intimité de la substance matricielle.

 L'exemple du néo-celtisme.

L'exemple du néo-celtisme est également parlant à cet égard. Si notre connaissance


de la culture celte reste minimale du point de vue des sources conventionnelles, le NA
a rebâti une tradition celtique complète adaptée d'une spiritualité plus ancienne
Aujourd’hui, le néo-celtisme contemporain est un des lieux de résurgence de ces
thèmes et de ces mythes, dans une autre visée, dont il appartient à des études plus
poussées13 de vérifier ce qui ressort du phantasme de maîtrise de la nature et de la
quête spirituelle.

Le mythe est là aussi à l’œuvre, dans des formes qui sont souvent très éloignées de la
théologie des druides de l’Antiquité, du moins pour ce que nous pouvons en savoir. Il
n’est donc pas inintéressant de tenter une percée dans cette nébuleuse mystico
ésotérique dont plusieurs chercheurs contemporains ont rendu compte 14.

Il nous semble un assez bon modèle de ce que vivent à la fin du 20 ème siècle les
mouvements du New-Age, dans l’espace breton, réel et imaginaire, voire virtuel, les
sites Internet consacrés à ces thèmes se multipliant.

13 Voir notamment « Le Monde Celte » la contribution collective que nous


avons dirigée au dictionnaire ésotérique critique de l’ésotérisme aux Presses
Universitaires de France, 1998.
14 Raoult Michel, Les druides, les sociétés initiatiques contemporaines. Monaco, Ed du
Rocher, 1992.

24
Dans son enquête, Michel Raoult15 a dénombré 668 appellations des sociétés néo-
druidiques, bardiques, celtiques et assimilées dans le monde contemporain, dans un
espace qui va des Etats-Unis d’Amérique à la Scandinavie, via la Suisse et l’Allemagne,
les forts contingents de ces réseaux d’ailleurs souvent interconnectés se trouvant en
Grande-Bretagne (36), en Irlande (13), en « Gaule » (32), aux USA(29) et leurs
appellations variant autour des termes :

-        Eglise ou church (ex : …celtique, …celtique primitive, …druidique, …du


Merveilleux peuple des fées etc).
      Fraternité (ex : des bardes, celtique, …universelle des druides, …initiatique, …du
soleil celtique etc),
      Druides (ex : fellowship, college of…, craft of…, des celtes de Normandie, etc)
      College (ex : grand … des druides, celto-druidique, d’Etudes, Le Grand Chêne etc)
      Compagnonnage (ex : …des druides et femmes consacrées de la Nation Picarde,
…des druides d’Hyperborée etc),
      Assemblée (ex …armorique atlantique de la tradition des druides, …du Clan de
Dana, etc),
      Gorsedd (ex : des Bardes de la presqu’île de Bretagne, Breizh, ..mère, Beird Ynys,
etc).
      Institut (ex : …Celtique de Paris, …d’Etudes supérieures de philosophie celte, …
druidique universel etc).
      Loges, ces milieux sont également le terreau où se recrutent les initiés de la
Franc-Maçonnerie du bois, laquelle se situe en dehors des obédiences traditionnelles
modernes et tend à relier rites forestiers, ésotérisme chrétien et spiritualité celtique 16.
Au service de ces groupements ce ne sont pas moins d'une centaine de revues et
périodiques divers qui diffusent la spiritualité celte sous des formes variées, de la
société savante classique aux mouvements idéologiquement engagés.

Cela forme un vaste réseau dont le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il inscrit dans
la réalité sociale et culturelle du vingtième siècle finissant, une prodigieuse vitalité des
mythes celtes. Sur la façon dont ils sont revisités, il y aurait bien des choses à dire, ce à

15 Raoult Michel, op. cit. p.457-471.


16 Brengues Jacques, La Franc-Maçonnerie du bois, Paris, Daniel Beresniak
-éd du Prisme, 1973, 332p.

25
quoi s’emploient, avec souvent quelque excès, deux chercheurs 17 qui ont enquêté
dans la Bretagne armoricaine et qui concluent en décrivant les fidèles et adeptes
rencontrés comme des êtres « réglés sur des horloges chimériques », des « déçus des
systèmes dont la route a croisé un jour celle de l’occulte ». Ils attirent avec a propos
l’attention des lecteurs sur le fait que plusieurs de ces mouvements sont des «zones de
non droits, machines à dépouiller leurs adeptes», quand il ne s’agit pas d’affirmer la
« supériorité d’une spiritualité dont découleraient toutes les autres », le breton étant
«doué de facultés d’apprentissage supérieures à celles des autres peuples».

Accourant des quatre coins de l’Europe en terre d’Armorique, souvent relayés par des
medias en quête de sensationnel, les fidèles de ces mouvements participent de la
définition donnée par Jean Vernette18 reprenant les analyses de Troeltsch et Weber
traitant de la sphère ésotérico mystique :

-     accès au divin par mode de connaissance des mystères cachés : la religion des
druides, dont les principes ne furent jamais écrits mais transmis par voie orale se prête
à merveille à ce genre de démarche,
-     refus d’inféoder sa recherche à un dogme contraignant : la tradition celtique laisse
de ce point de vue de grandes libertés à ses fidèles, ce dont témoigne la prolifération
des voies sus mentionnées,
-     sentiment prégnant d’un englobant : la tradition celtique est toute entière
marquée par la présence continuelle d’un ailleurs, le SID, avec lequel existe un certains
nombre de ponts, de passages, en des lieux et des temps marqués par le calendrier
celtique qui assurent une communication constante avec les immortels,
-     nostalgie de l’unité perdue : celle de la nation celte, dont le Roi Arthur est le
symbole : rex arturus rex futurus,
-     négation de l’histoire : nous sommes ici dans un espace-temps régi par des
impératifs qui visent à réintroduire les celtes dans le Grand Temps, défini par le
mécanismes de la précession des équinoxes et dont le calendrier celte bien étudié par
le Recteur Paul Verdier et Véronique Guibert de la Vaissière 19[22] est le marqueur. Les

17 Marhic Renaud et Kerlidou Alain, Sectes et mouvements initiatiques en


Bretagne, Terre de Brume éditions, 1996, p.184-185.
18 Vernette Jean, Le New Age, Paris PUF, 1992, p.112.
19 Voir Le Monde celte, ( section dirigée par G Bertin) in dictionnaire
critique de l'ésotérisme, Paris, PUF, 1998, dir Jean Servier.

26
fêtes celtes, aux quatre portes de l’année (1 er Février : Imbolc, 1er Mai : Beltaine, 1er
Août : Lugnasad, 1er Novembre : Samain) inscrivent dans une cyclicité la certitude du
retour des choses à leur place attendue dans l’ordre cosmique et astronomique.
Ceci explique la prolifération des rencontres des groupes néo-celtes à ces dates, la
nature et ses rythmes jetant ainsi un défi que tous les mouvements ont à cœur de
relever à une technostructure englobante coupant les individus de leurs racines. Les
rituels employés, dans des espaces forestiers représentant la nature sauvage,
renforcent cette immersion au creux de l’immanence.

Cette impression est confirmée par Bernard Rio, dans son enquête sur le néo-
druidisme armoricain. Il cite Alain Le Goff, secrétaire général de la Kredenn Geltiek
Hollvedel, (croyance celtique universelle), société qui dit être issue de la Franc-
Maconnerie, du Martinisme et de la Gorsedd bardique,: «nous croyons en l’homme,
comme au sanglier, au cerf et au brin d’herbe. C’est seulement lorsque l’individu est
volontairement capable de rompre avec le béton des cités pour retrouver l’humus, que
son effort de rupture sera, en toute logique, soutenu par les forces de la terre et les
bénédictions du ciel20».

Plusieurs de ces mouvements, se définissent eux-mêmes comme néopaïens, et sont


repérables sous ce vocable sur la toile du Web, même si certains se défendent de
confondre païens et non chrétiens.

Il n’en reste pas moins, comme l’a souligné Dubuisson 21, que le fait d’idéaliser le
respect religieux de la terre et de la vie, la croyance que le sacré se révèle directement
par le mystère de la fécondité et du renouvellement cosmique conduit parfois à une
réinterprétation des thèses mystiques, vitalistes et ontologiques du naturalisme du
début du siècle. On peut en apercevoir les conséquences dans l’idée que l’étude des
cultes primitifs permettrait d’accéder aux formes élémentaires de la religion.

Ce tropisme peut être pris en double part:

20 Rio Bernard, Le retour à la terre des hommes du Chêne, in Ordos1,618,


Nantes, éd Ordos, N°2 Août 1994, p.24.
21 Dubuisson Daniel, op.cit. p.276

27
         un pôle positif qui tend à retrouver les origines, et aperçoit volontiers les
dégradations que le culte forcené du progrès a fait subir à la nature naturante et
humaine,
         un pôle négatif qui, au nom de la pureté originelle et de l’immuabilité de la
Nature, tendrait à exalter des forces barbares en renouant avec l’exclusion du
métissage, le juif et le chrétien dans leur universalisme en quelque sorte
méthodologique, en figurant les images inversées.
L’intérêt des mouvements néo-celtes, c’est qu’ils nous offrent en grandeur réelle un
condensé de ce débat qui traverse, on en conviendra, nos sociétés. La tribu celtique
post-moderne est certes polymorphe, constituée très diversement de groupes
anticonformistes et contestataires comme de sociétés quasi officielles comptant dans
leurs rangs, par exemple, des personnages princiers, via les mouvements d’emprise
sectaires ou les émanations de sociétés secrètes ou discrètes, elle forme une
nébuleuse encore repérable dans les rassemblements ou les cultes comme dans les
parentés affichées avec les traditions chrétiennes ou païennes, selon les cas.

Le mythe celte est devenu une structure d’accueil qui participe de la formation d’un
nous où l’accent est mis sur «l’esprit de la lignée … sur ce qui est commun à tous, sur ce
qui est fait par tous, fut-ce d’une manière microcospique»22.

Ces groupuscules néo-celtes organisés de façon souple en réseaux du Nouvel-Age ne


témoignent-ils pas de « l’intention du mythe qui privilégie ce qui se partage avec le
mécanisme d’attraction-répulsion qui lui est inhérent »23 et dont nous avons observé la
tension entre les forces d’universalité présentes dans la référence à la tradition
celtique universelle et les tendances à la mise en évidence de particularités rituelles et
obédientielles.

Yann Brekilien, qui est aujourd’hui l’un des bons connaisseurs de la matière celte et
l’un des trois chefs spirituels des mouvements néo-celtes d’Armorique (les deux autres
étant + Gwench’lan Le Scouezec (décédé en 2008) et Alain Le Goff déjà cités), franchit
le pas de l’appel à la synthèse lorsqu’il définit le celtisme renaissant comme «une
religion pour le Troisième Millénaire». Dans le respect des particularités propres aux

22 Maffesoli Michel, Le Temps des Tribus, op.cit. p.152.


23 ibidem

28
diverses religions, il appelle les religieux à former une grande chaîne d’amour et prie
pour que le Troisième Millénaire soit celui « où les hommes prieront sur de la beauté…
favorisent la méditation sur la perfection »24 en souhaitant que « subsiste assez de
nature intacte et silencieuse pour que nous puissions adorer le Créateur en admirant
l’infini glauque des océans, l’ondulation de vastes horizon découverts du haut des
monts, la luxuriance des pourpres et des ors de l’automne en forêt, la voûte étoilée des
nuits d’été, les ruisseaux qui clapotent sur les pierres et friselisent sous les saules, ou les
pudiques sources se dissimulant à demi dans la verdure ».

Loreena McKennit.
 
Nous trouvons un des plus beaux exemples de néo celtisme New Age dans l'oeuvre
artistique de Loreena Mc Kennit, et ce, dans une triple dimension:
●         l'exaltation de la spiritualité celtique pré citée (référence à la nature, à la
« Mother Earth », et à son respect religieux, à la tension vers l'unité Homme/Terre
Cosmos déjà décrite,
●         l'appel aux répertoires des celtes, des orientaux, des grandes figures de la
poésie et de la littérature universelle,
●         le dépassement personnel dans l'amour et l'énergie.
Née en 1957 dans le Manitoba, Loreena McKennit, internationalement connue, est
une musicienne autodidacte. Sa sensibilité en fait un véritable capteur de la révolution
spirituelle et culturelle du Nouvel Age qu'elle sait exprimer dans ses chansons et sa
musique.

24 Brekilien Yann, Le message des Celtes, Paris, éditions du Rocher, 1989, p.285.
Introvigne Massimo, La réimagination du Monde, 1991, The European Expérience.
Greenway, JP, In the shadow of the New Age, decoding the Findhorn Foundation, London, Tinderne
pub. 2003.
Durand G. Beaux-Arts et Archétypes, Paris, P.U.F. 1989, p.235.
Montaigu Henry, Du sacré, éd Place Royale, 1994.
Bataille Georges, L'Erotisme, Paris, Minuit, 1957, p.22.
 
Loreena Mc Kennit: http://www.quinlandroad.com
 

29
Son œuvre de grande qualité, (elle a, à ce jour, vendu 13 millions d’albums), ses
thèmes d’inspiration, le concert donné à l'Alhambra de Grenade en septembre 2006,
ses tournées internationales, en témoignent et la constituent comme une des artistes
phares de ce courant. Depuis son premier album de musique celtique, Elemental,
jusqu'à ses dernières créations, elle sait en effet, des répertoires celtes aux musiques
orientales via les poètes (Tennyson, Shakespeare, Dante,) composer des musiques
métissées en puisant son inspiration dans des spiritualités diverses dont les titres de
nombre de ses chansons rendent compte:
●         Incantation, Between the shadows, Never Ending Road, the mystic dream,
●         The english ladye and the knights, The lady of Shalott, Samain Night,
●         Penelope song, Dante's prayer,
●         Fulle circle, Huron beltane,
●         Caravansérail, The Gates of Istambul,
La chanson « Beneath a Phrygian sky » est notamment un véritable condensé des
thèmes du Nouvel Age (extraits librement traduits) :
« Raconte moi, Ô muse, ceux qui voyagent si loin et si longtemps,
Le clair de lune dansait sur les vagues de la mer,
Les étoiles du ciel scintillaient faiblement depuis une galaxie lointaine,
Apportant une voix venue du fond des âges,
Comme une étrange musique,
Ces pierres anciennes nous dsaient que l'amour nous rendra plus forts,
...
je me tenais debout sur la plage et écoutais cette voix, ces sons jamais entendus
auparavant,
Et nos combats ne nous laisseront guère de choix car la vérité nous rendra forts
...
Nous nous demandons où est Dieu et souffrons devant lui recherchant sa face dans les
étoiles....
Traversant les océans vides et nous demandant quel est son nom ...
Et comme le vent chaud a transporté cette chanson dans la nuit,
J'ai fermé les yeux et attendu les lueurs de l'aube,
Quand la lueur des étoiles a pâli,

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Quand le soleil nouveau nous a fait renaître,
C'étaient des moments magiques,
Nous rendant prêts à retrouver la Terre Mère.. »
  

Le New Age est –il en crise ?

Cette question est posée par David Spengler et William Thomson 25 qui, examinant la
crise du NA, l’imputent à la fois :

         au commercialisme dont il fait l’objet,

         à la banqueroute de nombre de ses éditeurs (la baisse du prix du cristal remet
en cause l’économie du NA),

         le fait que le NA est basé sur l’utopie, le millénarisme, et que si les catastrophes
annoncées n’ont pas été confirmées, l’âge d’or non plus,

Mais le NA a montré en même temps qu’une structure globale basée sur un haut
niveau de conscience planétaire est possible et que tout un chacun peut y coopérer
hors des dogmes et structures instituées.

Emergerait alors un Next Age ou post NA , lieu d’une spiritualité alternative, d’une
spiritualité du self, de la sacralisation, pour/par chacun, de son soi ; Peut-être un NA
peut-il émerger si chacun s’applique à lui même les techniques et exercices qui
contribuent à élever son esprit. Il se privatiserait donc hors des doctrines
mégalomaniaques professées dans les centres du NA prônant une hyper théosophie
exaltée26, loin de ce qu’on a pu appeler une spiritualité commerciale.

Certes, le NA ne procède pas du millénium et l’ère du Verseau est surtout une


métaphore poétique, mais il se réinvente constamment dans une éco spiritualité
partout observable.

Conclusions.

25
26

31
"Le Graal, a écrit Gilbert Durand, est le paradigme de toute puissance mythique. Il est
décidément héritage de l’homo religiosus"27.

Chaudron des celtes, vase sacré d’abondance et de régénération, but ultime de la


Quête, il est l’archétype de ce régime mystique des images dont Gilbert Durand nous a
appris qu’il conjuguait ceux de la femme, de la nuit, de la mère, de la demeure et du
centre dans une représentation homogénéisante entraînant l’imagination à la
dramatisation cyclique. Nous les avons vus à l’œuvre dans maintes des productions du
NA.

Pou Henri Montaigu28, le sacré n’est pas indissociable de la Tradition, son véhicule, le
vase, lorsqu’il se trouve brisé, se répand largement, d’où la prolifération des nouvelles
spiritualités, leur émigration dans des secteurs, à l’époque de la toute puissance de la
pensée rationnelle, tenus pour profanes ou marginaux et qui se trouvent ainsi
sacralisés.

Nous retrouvons également ici la question du passage du continu au discontinu,


étudiée par Georges Bataille: "nous sommes des êtres discontinus, écrivait-il, mais
nous avons la nostalgie de la continuité perdue. Nous supportons mal la situation qui
nous rive à l’individualité de hasard, à l’individualité périssable que nous sommes 29",
immergés que nous sommes dans la quête du sacré au début du troisième millénaire,
laquelle est à la fois effort communautaire et exigence spirituelle.

Notes.

1 Le Cour Paul, L’Ere du Verseau, l’avénement de Ganimède, Vincennes, 1947, p.13

2 Éd Leymarié, Paris, 1939

3 Levi H Dowling, né en 1844 à Belleville, a écrit en 1908 The Aquarian Age Gospel of
Jesus, The Christ of the Phocean Age, i était fils d'un prédicateur de la Christian Church.

27
28
29

32
4 Meheust Bertrand, Somnabulisme et Médiumnité, 2t, Synthélabo, Les Empêcheurs
de penser en rond, 2000.

5 Reich. W. La psychologie de masse du fascisme, Payot, 1972, p. 307 sq.

6 La fonction de l’orgasme, op  cit. p.225sq

7 Morin Edgar, La Méthode tomes 1 à 4 : La connaissance de la connaissance, Paris,


Fayard, 1986.

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