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Jacques Dalarun s’attache à étudier les potentialités démocratiques qui émanent des

projets et des réalisations issues de certaines communautés religieuses de l’Occident médiéval


de la période de la réforme grégorienne. Les principales sources mobilisées pour l’élaboration
de l’ouvrage sont des textes relatifs à Claire d’Assise et à sa confrérie de femmes, notamment
à l’épisode du coup de pied reçu par Claire quand celle-ci lavait les pieds d’une servante qui
est l’objet central la première partie. La deuxième partie est plus englobante, elle explore la
division des tâches et les rapports de pouvoirs au sein d’une pluralité de communautés
religieuses plus ou moins atypiques, considérées par l’auteur comme des laboratoires
politiques, des lieux d’expérimentation de modes de gouvernance. Pour ce faire l’auteur
constitue un corpus plus large, au niveau chronologique et spatial, que ceux déployés pour la
première et la dernière partie : règle de Saint Benoît, textes liés aux monastères de
Fontevraud, Grandmont, écrits de Pierre Abélard, règlements franciscains.
Le billet de Spolète, rédigé par François d’Assise constitue la matière principale de la
troisième partie. L’auteur s’attacher à faire une traduction minutieuse de l’autographe de
François d’Assise. L’intérêt pour le discours est d’autant plus manifeste que Jacques fait
dialoguer dans la troisième partie et la conclusion les thèses relatives à la gouvernementalité
(exposées en partie dans le cours de 1977-1978), au gouvernement maternel et à l’autorité
pastorale avec le billet de Spolète, en particulier, les contradictions, inhérentes aux sociétés de
l’Occident médiéval, entre évangiles et construction d’une domination politique ainsi que les
mouvements de réformes internes à l’Eglise et aux sociétés de la réforme grégorienne. La
parole est pouvoir, le billet de Spolète institue, prolonge et continue une relation de pouvoir
entre l’émetteur et le destinataire que Dalarun s’applique à décortiquer et à resituer dans un
contexte d’écriture plus global. Le médiéviste articule le discours de l’Eglise, sur son
organisation et ses membres avec un contexte social plus large. Il souligne par ailleurs le
caractère artificiel d’une distinction entre histoire de la religion et histoire de la société
médiévale.
L’historien parvient aux conclusions suivantes. La tension entre message évangélique
et fondation d’une hiérarchie socio-politique, constitutive des sociétés chrétiennes de
l’Occident chrétien, amorce un dénouement au cours de la réforme grégorienne par
l’avènement d’un nouveau mode de gouvernance fondé sur les aspirations à l’humilité et le
caractère paradoxalement résigné du pouvoir : le pastorat, théorisé par Foucault qui ne l’avait
pas rattaché spécifiquement à l’époque médiévale. Le pasteur se fait serviteur des serviteurs
(ou esclave des esclaves), assure la totalité de la parenté (il est autant père que mère), veille
sur l’intégralité du troupeau et individuellement sur les personnes qui le constituent. Le
pouvoir est peu à peu intériorisé. La conduite des consciences, continue, renforce la
dépendance de la brebis vis-à-vis du pasteur qui se fait obéir sans en donner l’ordre tant la
soumission au guide est sublimée. Le schéma foucaldien distinguant souveraineté, compris
comme un pouvoir surplombant et vertical, et gouvernement, entendu comme un pouvoir,
perçu comme un service, un pouvoir qui enrobe et désarme les révoltes en raison de son
caractère immanent, permet à l’auteur d’opposer les formes de pouvoir qui précèdent la
réforme grégorienne à celles qui sont théorisées puis mis en œuvre progressivement à partir
de ce moment.
Le développement de la gouvernementalité, la rationalité propre au gouvernement de
la population, dégage des potentialités démocratiques liés à la fragilité et au caractère non-
héréditaire du charisme caractéristique de la fonction de pasteur, à la dimension collective du
pouvoir et à la résignation qu’elle suppose. La démocratie semble toutefois moins émerger en
à la suite de ce recul, de cette dépression, de cette résignation politique, qui peut permettre la
diffusion des prérogatives politiques à un groupe plus étendu, qu’à une remise en cause du
régime d’inégalités et à un abaissement des frontières de classes et de genre (entre autres) qui
structurent la société laïque. L’auteur insiste sur le caractère idiosyncrasique et multiforme
des systèmes démocratiques que l’on ne saurait réduire à un idéal athénien pur et parfait vers
lequel toute démocratie digne de ce nom devrait tendre. Selon Jacques Dalarun, l’historien qui
s’intéresse à la démocratie ne peut ainsi pas faire l’impasse sur la période médiévale.
La potentialité démocratique identifiée par le médiéviste reste assez marginale. Un
gouffre sépare la relation certes contractuelle qu’entretient François avec ses frères et les
modes d’organisation politique démocratique. François dispose d’une autorité paternaliste,
féodale dans une certaine mesure, sur ses condisciples. Si le pouvoir est par avance résigné, il
est compliqué de s’en débarrasser. Les potentialités démocratiques identifiées par Dalarun
paraissent assez évanescentes dans la mesure où l’idée de démocratie n’est absolument pas
avancée ni formulée en tant que tel. L’objectif des communautés étudiées par l’historien, qui
ne sont par ailleurs qu’une mince fraction du clergé et une goutte d’eau au sein de la
Chrétienté, est bien différent de ceux que l’on pourrait attribuer à la démocratie. Dans tous les
cas de refonte radicale opérée dans ces communautés radicales, le mode de domination
aristocratique prend rapidement le pas sur tout autre forme d’organisation en dépit des projets
de refondation initialement développés. Ceux-ci sont-ils réellement porteurs de potentialité
démocratiques ou sont-ils seulement assez flous pour permettre la continuité d’un mode de
domination que l’on qui se donne des airs de retour aux sources, de pureté et d’humilité
originelles ?