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UNIVERSITE DE TUNIS EL MANAR

INSTITUT SUPERIEUR DES SCIENCES HUMAINES DE TUNIS


Département de français

Année universitaire : 2019-2020 Deuxième semestre 

Session : principale
Année d’études : L2

Epreuve : Histoire littéraire et culturelle

Durée : 2 h

Coefficient :

Corrigé de l’épreuve d’histoire littéraire et culturelle (semestre 2 – 2020)

Sujet :
Voilà donc le rôle moral du romancier expérimentateur bien défini. Souvent j’ai dit
que nous n’avions pas à tirer une conclusion de nos œuvres, et cela signifie que nos œuvres
portent leur conclusion en elles. Un expérimentateur n’a pas à conclure, parce que, justement,
l’expérience conclut pour lui. Cent fois, s’il le faut, il répètera l’expérience devant le public, il
l’expliquera, mais il n’aura ni à s’indigner, ni à approuver personnellement : telle est la vérité,
tel est le mécanisme des phénomènes ; c’est à la société de produire toujours ou de ne plus
produire ce phénomène, si le résultat en est utile ou dangereux. On ne conçoit pas, je l’ai dit
ailleurs, un savant se fâchant contre l’azote, quand il est nuisible, et pas davantage. Comme
notre pouvoir n’est pas le même que celui de ce savant, comme nous sommes des
expérimentateurs sans être des praticiens, nous devons nous contenter de chercher le
déterminisme des phénomènes sociaux, en laissant aux législateurs, aux hommes
d’application, le soin de diriger tôt ou tard ces phénomènes, de façon à développer les bons et
à réduire les mauvais, au point de vue de l’utilité humaine.
Je résume notre rôle de moralistes expérimentateurs, nous montrons le mécanisme de
l’utile et du nuisible, nous dégageons le déterminisme des phénomènes humains et sociaux,
pour qu’on puisse un jour dominer et diriger ces phénomènes. En un mot, nous travaillons
avec tout le siècle à la grande œuvre qui est la conquête de la nature, la puissance de l’homme
décuplée. Et voyez à côté de la nôtre, la besogne des écrivains idéalistes, qui s’appuient sur
l’irrationnel et le surnaturel, et dont chaque élan est suivi d’une chute profonde dans le chaos
métaphysique. C’est nous qui avons la force, c’est nous qui avons la morale.

Emile Zola, Le Roman expérimental, Garnier Flammarion, 2006, pp. 70-71


Questions :
1- Etudiez le rôle moral que Zola assigne au romancier naturaliste. (10 pts)
Critères d’évaluation :
- La correction de la langue
- La cohérence des analyses et la pertinence des idées.
Dans cet extrait du Roman expérimental, Zola s’attelle à montrer la morale utilitaire qui
sous-tend et alimente la démarche naturaliste. Ce passage correspond à un temps fort de la
réflexion théorique dans la mesure où il montre et détermine le champ d’action du romancier
expérimentateur en répondant, par la même occasion, aux critiques formulées par les
détracteurs de l’auteur des Rougon Macquart. A l’instar du savant, l’écrivain s’emploie à
instituer des expériences (étudier des phénomènes sociaux et passionnels dans leurs contextes)
en toute objectivité sans qu’il lui soit donné de se prononcer ou de tirer des enseignements. Le
théoricien récuse au passage une littérature partisane- les romans à thèse, très en vogue
notamment pendant la seconde moitié du siècle)- où les auteurs laissent libre à cours à leur
subjectivité et s’érigent en donneurs de leçons). C’est cette vertu « pragmatique » qui confère
à la démarche expérimentale sa fiabilité et sa pertinence. L’expérimentation bien menée
permet dès lors d’appréhender les processus et de montrer les « mécanismes » à l’œuvre afin
de dégager les lois de causalité, « le déterminisme » qui régissent les phénomènes ; le tout en
vue d’une maîtrise optimale de la nature. La finalité du projet et de l’œuvre littéraire
naturaliste s’inscrit ainsi dans une promesse de l’accès à la connaissance de l’homme et du
monde. Dans cette optique, le romancier expérimentateur est investi d’une mission, non
seulement littéraire et esthétique mais surtout civilisatrice et progressiste. Au lieu du « chaos
métaphysique » dans lequel sombrent inexorablement les représentations alimentées de
« l’irrationnel et le surnaturel » des idéalistes, Zola promet « l’utilité humaine ». La formule
emphatique qui clôt le passage : « C’est nous qui avons la force, c’est nous qui avons la
morale » résonne à la fois comme un défi lancé à ses adversaires et un cri pour rallier tous
ceux qui adhèrent comme lui à une dynamique du progrès.
2- En partant de l’extrait et en vous appuyant sur votre connaissance de l’article zolien,
montrez en quoi l’application de la méthode expérimentale inscrit la littérature dans la
voie scientifique. (10 pts)
La réflexion théorique engagée dans l’article – manifeste zolien dit clairement l’ambition
de l’auteur d’inscrire l’activité littéraire dans le sillage de la discipline scientifique.
S’inspirant de son maître à penser : Claude Bernard, le théoricien du naturalisme entend
adapter les acquis de la méthode expérimentale, telle qu’elle a été définie par son « parrain »
pour l’appliquer dans le champ de la littérature. Pour se faire, Zola établit d’abord
soigneusement une grille conceptuelle opératoire. Ses nombreuses citations puisées dans
l’œuvre du savant français délimitent les notions d’observation, d’expérimentation, de
doute… Ensuite, il montre le fonctionnement du processus expérimental en proposant une
sorte de « mode d’emploi ». Se référant sans cesse à Claude Bernard (référence d’autorité),
Zola rappelle les étapes (ou les articulations) du processus expérimental. Selon lui, c’est
l’observation qui motive et déclenche l’idée expérimentale (de nature intuitive et spontanée et
non arbitraire et imaginaire : on est loin de la sphère de l’inspiration). Cette dernière constitue
avec le doute heuristique les deux piliers de la méthode expérimentale. Le doute serait un
« levier scientifique » (c’est à la fois un point d’appui et un catalyseur) dans la mesure où il
garantit une remise en question permanente des interprétations des hypothèses. C’est une
caution majeure pour la fiabilité des résultats obtenus. Enfin, Zola admet un seul et unique
principe supérieur : c’est le déterminisme des phénomènes. C’est ce principe de causalité qui
régit toutes les expériences et qui s’érige en un critère d’acceptation et de validation des faits
observés (le romancier expérimentateur ne valide que les hypothèses qui sont conformes à ce
principe). Le déterminisme des phénomènes est largement alimenté par les grandes théories
scientifiques du siècle : le positivisme de Comte, la théorie de l’hérédité de Darwin ou encore
les travaux de Taine et il se décline, selon Zola, en trois facteurs décisifs : biologique,
historique et social. Ainsi, l’auteur du Roman expérimental fait de l’activité littéraire un lieu
d’expérimentation et érige l’écrivain expérimentateur en sociologue avant la lettre.