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Chapitre III – Processus et structures internationaux

Outre les facteurs et les acteurs, un système international est formé également
de processus et de structures. Les processus internationaux sont l’ensemble des
interactions qui s’établissent entre les acteurs internationaux et qui représentent
l’aspect dynamique du système. Les structures internationales, par contre, sont
l’ensemble des manières dont sont arrangées, organisées ou configurées à un
moment donné les relations entre les acteurs et qui traduisent donc l’aspect
statique du système.

Section 1- Les processus internationaux

Trois grands types de processus internationaux peuvent être distingués : le


conflit, la coopération, l’intégration.

1- Le conflit

A- Définition et caractéristiques

Le conflit de manière générale peut être défini comme « toute opposition entre
groupes et individus pour la possession de biens rares ou la réalisation de
valeurs mutuellement incompatibles » (R. Aron, Etudes politiques, 1972, p.
384). Par biens rares, on signifie l’ensemble des choses dont l’acquisition
implique une certaine compétition, voire une lutte comme la richesse, le
pouvoir, le prestige, la sécurité, un vote ou une résolution désirée aux Nations
Unies, etc.; par valeurs mutuellement incompatibles, on entend les
contradictions ou antagonismes touchant l’ensemble des choses que l’on veut
réaliser ou voir se réaliser comme l’autonomie, l’union, l’égalité, le liberté, la
démocratie, la puissance, ou un idéal de l’ordre international. Bref, un conflit est
une opposition portant sur les intérêts ou les valeurs des acteurs, ou sur les deux
à la fois, une contradiction en fin de compte entre les objectifs à court et à
moyen terme poursuivis par derniers.

Les conflits qui nous intéressent ici sont ceux qui opposent les Etats entre eux,
ou ceux dans lesquels sont impliqués les Etats. Ils peuvent se manifester sous
plusieurs formes selon leur degré de gravité, allant d’un simple échange verbal
de griefs jusqu’ à la guerre totale, en passant par la tension et la crise (K. J.
Holsti, International Politics, p. 450). Ces deux dernières formes ont la
caractéristique d’introduire des perturbations dans le cours normal des relations

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entre les parties, qui peut être à la base conflictuel (Maroc-Algérie), ou
coopératif (Maroc-Espagne).

La tension est la dimension psychologique du conflit, par la création entre les


parties d’un climat de méfiance, de suspicion et d’hostilité : ainsi des tensions
maroco-algériennes répétitives à l’occasion des discussions périodiques du
dossier du Sahara aux Nations Unies, ou maroco-espagnoles lors des
négociations agricoles entre le Maroc et l’Union Européenne).

La crise est une étape dans le conflit. Elle a un triple caractère : un caractère
brusque du fait d’une action hostile et inattendue initiée par une des
parties concernées (abattement de l’avion militaire russe par l’aviation turque le
24 novembre 2015 sur la frontière syrienne); la situation de stress qu’elle crée
pour les parties dont chacune est sommée de réagir, sans délai, à l’action de
l’autre (la réaction immédiate de la Russie menaçant et décidant des sanctions
économiques à l’encontre de la Turquie); et le risque d’escalade vers
l’affrontement armé qu’elle comporte. Ainsi, la crise maroco-espagnole de
juillet 2002 à propos de l’îlot Leïla (Isla de Perejil), dans laquelle une guerre
entre les deux pays a été évitée de justesse.

La guerre, «lutte armée et sanglante entre groupements organisés » (G.


Bouthoul, Traité de polémologie, 1970, p. 35), est la forme typique et l’étape
ultime des conflits interétatiques. Elle met aux prises des Etats dont « chacun
essaie, au moyen de sa force physique, de soumettre l’autre à sa volonté »
(Clausewitz, De la guerre, 1955, p. 51).

Telles sont les formes principales à travers lesquelles peut se manifester un


conflit international. Mais les conflits internationaux sont de plusieurs types.

B- Typologie

Quatre critères peuvent servir à classer les conflits internationaux : l’objet, la


nature des pressions employées, les parties en présence, la gravité.

- L’objet : Les conflits peuvent avoir une infinité de motifs, mais on peut
distinguer entre deux grandes catégories de conflits : les conflits territoriaux qui
ont pour objet un territoire (le Cachemire entre L’Inde et le Pakistan), ou un
tracé des frontières (guerre des sables de 1963 entre le Maroc et l’Algérie), et
les conflits non territoriaux, de nature politique (Occidentaux et Iran à propos
du programme nucléaire de ce dernier), économique (Etats-Unis et Union
Européenne à propos de l’application des règles commerciales de l’OMC),
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idéologique (Corée du nord communiste contre Corée du sud capitaliste),
religieuse (Arabie saoudite sunnite contre Iran chiite), etc.

- Nature des pressions employées: Les acteurs recourent à un éventail de moyens


pour déterminer le résultat d’un conflit. On distingue ainsi quatre ordres de
moyens de pression :

• La persuasion, quand une partie tente par l’argumentation de convaincre


l’autre partie de son point de vue (arguments juridiques et historiques du
Maroc pour appuyer la marocanité du le Sahara), ou use d’incitations
(aide, concessions, compensations) pour l’encourager à se rallier à notre
volonté (l’offre de Hassan II à l’Algérie d’un couloir d’accès vers
l’Atlantique depuis Tindouf) ;
• Le recours à un tiers, quand une des parties fait appel à un médiateur, un
arbitre ou un juge pour rapprocher les points de vue, recommander une
solution, ou l’imposer (le recours du Maroc à la CIJ, à l’OUA, puis à
l’ONU) ;
• La contrainte non armée, lorsque les parties au conflit appliquent ou
menacent d’appliquer les unes à l’égard des autres des mesures
diplomatiques, politiques, économiques…etc., susceptibles d’affecter les
intérêts, la position ou le prestige de la partie adverse (isolement
diplomatique, boycott commercial, suspension ou annulation d’une aide
économique, ou de l’exécution d’un contrat d’armement, etc.), comme
cela est le cas de nombreux pays soumis à des sanctions internationales
de la part des Nations Unies ou des Occidentaux (Corée du nord, Iran,
Syrie, Russie, etc.);
• La contrainte armée, quand l’une des parties recourt ou menace de
recourir à la violence physique pour obliger l’autre partie à obtempérer
(arrêter d’aider un groupe rebelle, ne pas développer un programme
nucléaire à usage militaire, etc.).

- Les parties en présence : Les conflits internationaux peuvent être interétatiques


ou transnationaux.

Les conflits interétatiques impliquent des Etats, directement ou indirectement.


Directement, quand un conflit oppose deux Etats ou groupes d’Etats (alliances
ou camps opposés) ; indirectement, quand un conflit d’ordre privé (un contrat
d’affaires) opposant un Etat et un ressortissant étranger conduit l’Etat
d’origine de ce dernier à faire jouer la protection diplomatique en sa faveur, ou

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qu’une guerre civile se transforme en un conflit international par le soutien
qu’apportent des Etats étrangers (notamment en armements) aux camps opposés
internes (cas de l’Arabie saoudite et de l’Iran dans le conflit syrien).

Les conflits transnationaux sont les conflits d’ordre privé dans lesquels sont
impliqués directement les Etats. Il s’agit, d’une part des conflits d’ordre
économique opposant une firme multinationale à un Etat, et d’autre part, des
conflits d’ordre politique opposant un ou plusieurs Etats à un ou plusieurs
groupes ou réseaux transnationaux usant de la violence à des fins politiques,
c’est-à-dire le terrorisme.

- Le degré de gravité : Les conflits internationaux peuvent aller des moins


graves aux plus graves du point du vue de la paix et de la sécurité
internationales, selon leur objet, et les moyens mis en œuvre pour les trancher.
Ainsi un conflit est d’autant plus grave qu’il met en cause les éléments
constitutifs de l’Etat (territoire, population, système politique), son unité, son
honneur et son indépendance politique, et qu’il entraine les parties à recourir
aux armes pour le résoudre (guerre des sables en 1963, et bataille d’Amgala au
Sahara en 1976 entre le Maroc et l’Algérie).

C- Traitement

Les conflits internationaux sont traités de plusieurs manières afin de les


résoudre, mais certains conflits, généralement des contentieux territoriaux,
demeurent insolubles et durent depuis des décennies voire des siècles. Ainsi, le
conflit du Sahara opposant le Maroc et l’Algérie dure depuis 1975. Celui de
Ceuta et Melilla entre le Maroc et l’Espagne remonte au 15e siècle. Le premier
est toujours en cours de traitement devant les Nations Unies. Le second, en
raison du refus de l’Espagne, et malgré plusieurs tentatives du Maroc, reste sans
traitement mais donne lieu, de temps à autre, à des crises et envenime ainsi les
relations entre les deux pays.

Deux séries de procédés se dégagent de la pratique des Etats et du droit


international pour résoudre ou traiter les conflits internationaux, les procédés à
caractère pacifique, et les procédés à caractère non pacifique. On réservera un
troisième paragraphe à lutte anti-terroriste

a- Les procédés à caractère pacifique

Ces procédés sont eux-mêmes de deux sortes : Les parties, pour résoudre leur
conflit, peuvent le faire directement ou en recourant à un intermédiaire.
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- Les procédés directs : la négociation, et les pressions

La négociation, c’est le procédé le plus commun de traiter un conflit. Il consiste


dans l’organisation des rencontres entre les parties au conflit afin de parvenir à
un accord. Tel est le but normal d’une négociation, si les parties tiennent
réellement à résoudre leur conflit. Le processus de négociation peut revêtir
plusieurs formes : secrète (OLP-Israël en Norvège de 1992-1993) ou publique
(Conférence israélo-arabe de Madrid en 1991), formelle (Négociations de
Manhasset entre le Maroc et le Polisario de 2007 à 2008) ou informelle
(Négociations entre le Maroc et le Polisario de 2009 à 2012), bilatérale
(Négociations d’Oslo OLP-Israël) ou multilatérale (Conférence israélo-arabe de
Madrid). Il peut se dérouler dans un climat de partenariat (Maroc-UE), ou
d’adversité (Maroc-Polisario).

Les pressions, c’est l’ensemble des moyens de contrainte non armée qui
peuvent précéder ou accompagner la négociation. Ils consistent dans l’ensemble
des mesures d’ordre diplomatique, économique, psychologique dont le but est de
contraindre l’autre partie soit à négocier, soit à céder ou accepter un
compromis. Ainsi les sanctions économiques et diplomatiques à l’égard de l’Iran
ayant accompagné les négociations de ce dernier avec les Occidentaux sur son
programme nucléaire.

Le droit international admet ces mesures mais à titre de représailles (d’où leur
appellation de rétorsions ou représailles). Elles doivent être légales (ne violant
aucune règle de droit international) ou justifiées (répondant à un préjudice
établi), et raisonnablement proportionnées (ou adaptées) aux actes contre
lesquels elles sont dirigées (par exemple, répondre à l’expulsion de diplomates
par une mesure semblable) (N. Q. Dinh, Droit international public, 1994, pp.
894-901).

- Les procédés indirects : l’intervention d’un tiers

• Bons offices et médiation : Un Etat (ou plusieurs Etats, ou une


organisation internationale), peut offrir ses bons offices ou sa médiation
pour aider à résoudre un conflit. Par les bons offices, le tiers intervenant
se fait discret, et sert d’intermédiaire entre les parties pour transmettre
intentions, exigences ou propositions. Dans la médiation le tiers est plus
actif en proposant des solutions ou un accord aux parties. Dans les bons
offices, c’est la confiance personnelle qu’inspire la personne qui en est
chargée qui compte le plus. Ainsi les bons offices du Secrétaire général
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des Nations Unies dans la crise des otages de l’ambassade américaine en
Iran en 1979. Dans la médiation, c’est plutôt l’autorité de l’Etat
médiateur qui importe le plus. Ainsi la médiation du Maroc en 2002 entre
les pays du fleuve Mano, le Liberia, la Sierra Léone et la Guinée Conakry.
• Enquête et conciliation : ces deux procédés sont utilisés quand un conflit
naît par suite d’incidents (frontaliers, diplomatiques, etc.), ou de faits
donnés (non respect des clauses d’un traité par exemple). Une commission
peut être formée avec l’accord des parties pour mener une enquête et
établir un rapport qui reste non obligatoire. La commission se contente
d’y relater les faits et n’en tire aucune conclusion. Quant à la conciliation,
elle comporte la formation d’une commission, mais celle-ci a ici des
compétences plus étendues : elle examine les faits, étudie le différend
dans tous ses aspects et élabore une solution. Ses propositions, cependant,
ne s’imposent aux parties au conflit.
• Arbitrage et recours judiciaire : Ces deux procédés ont pour objet la
solution des litiges par des jugements obligatoires rendus sur la base du
droit international. Cependant, tandis que dans l’arbitrage (procédé qui
s’est développé au 19e siècle), les arbitres sont choisis par les parties, dans
la procédure judiciaire les juges relèvent de la cour internationale créée à
cet effet : la Cour internationale de justice (CIJ) crée dans le cadre des
Nations Unies en 945. Dans les deux cas, le recours est soumis à l’accord
préalable des parties.

b- Les procédés à caractère non pacifique

Quand la solution d’un conflit nécessite le recours à la force, une partie a, dans
l’absolu, le choix entre trois options dans l’ordre international présent : l’usage
unilatéral de sa propre force, l’usage bilatéral ou multilatéral dans le cadre d’un
accord de défense, d’une alliance ou d’une coalition, ou le recours au Conseil
de sécurité des Nations Unies ou à une organisation interétatique régionale
habilitée à cet effet (Ligue arabe, Union africaine, Union européenne, etc.).

Sur le plan juridique, le recours à la contrainte armée entre les Etats est interdit
(art. 2, §4 de la Charte des NU) en dehors du cas de la légitime défense ou d’une
action de police internationale menée sous l’égide du Conseil de sécurité dans le
cadre du chapitre VII de la Charte des UN, ou régionale dans le cadre d’une
organisation interétatique régionale (art. 42, 51 et 53).

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En pratique, depuis 1945, les Etats (notamment les grandes puissances),
recourent souvent à la force en tournant le droit (en l’interprétant à leur guise).

Aussi le recours à la contrainte armée prend-il plusieurs formes : simple


menace, blocus (aérien, maritime, terrestre), opérations secrètes, soutien
logistique, opérationnel ou armé à l’un des belligérants dans une guerre civile
ou rébellion, frappes ciblées, intervention avec des troupes terrestres (avec
occupation ou non de territoire), guerre proprement dite.

La guerre est la forme la plus classique des conflits armés entre unités politiques
indépendantes (interétatiques). Elle peut avoir soit un but extrême : détruire
physiquement l’ennemi (Carthage détruit par Rome au milieu du 2e siècle av.
J.C), ou l’éliminer de la scène internationale comme unité politique
indépendante (guerres d’Hitler ou du Japon pendant la secondaire guerre
mondiale, invasion du Koweït par l’Irak en 1990) ; soit un but limité : briser la
volonté de l’ennemi (par une bataille décisive, destruction de son armée,
occupation temporaire totale ou partielle de son territoire, changement de
régime) (Guerres de 1967 et 1973 entre Israël et les Etats arabes ; Guerre Irak-
Iran de 1980 à 1986, Guerre des Etats-Unis contre l’Irak en 2003). Les guerres
à buts limités, à la différence des guerres à buts extrêmes, sont les guerres dites
politiques. C’est la conception moderne de la guerre telle que l’a définie
Clausewitz au 19e siècle : « une simple continuation de la politique par d’autres
moyens » (Clausewitz, De la guerre, 1955, p. 67).

L’institution de la guerre a connu pourtant, depuis le 17e siècle, autrement dit


depuis le traité de Grotius De jure belli ac pacis (Le droit de la paix et de la
guerre), une évolution continue.

Sur le plan juridique, non seulement la guerre est l’une des institutions les plus
réglementées du droit international, qu’il s’agisse du droit du recours à la
guerre (jus ad bellum) (Convention de la Haye de 1907), ou des règles de
conduite dans la guerre (jus in bello) (Conventions de Genève de 1947), mais
elle a été mise hors la loi depuis 1945 par l’article 2, §4 de la Charte des NU
qui stipule que « les membres de l’Organisation s’abstiennent dans leurs
relations mutuelles de recourir à la menace ou à l’emploi de la force… », et par
nombre de résolutions de l’Assemblée générale des NU, notamment la
résolution 2625(XXV) de 1970 sur « les relations amicales et la coopération
entre les Etats ».

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Sur le plan pratique, depuis 1945, les guerres interétatiques sont devenues
beaucoup moins fréquentes que par le passé. Elles ont pratiquement disparu
entre les grandes puissances, et sont devenues impensables entre les pays du
monde occidental. Depuis la fin de la guerre froide, les guerres interétatiques
déclinent en faveur des guerres internes. De 1989 à 2000, sur 111 conflits
armés, 7 sont des conflits interétatiques seulement, dont 2 encore actifs en l’an
2000. En outre, les conflits armés interétatiques depuis 1945 durent beaucoup
moins longtemps que par le passé (guerre de cent Ans, guerre de Trent ans, 1ère
et 2ème guerres mondiales), alors que les guerres internes ont tendance à durer
plus longtemps (guerre du Vietnam, guerre civile algérienne, guerres du
‘printemps arabe’ en Syrie et en Libye, etc.).

L’interdiction de la guerre comme moyen politique par le droit international, et


le déclin des guerres interétatiques, combiné à la terreur liée à l’arme nucléaire,
sonnent-ils le glas de la guerre comme institution humaine, à l’instar de
l’esclavage au 19e siècle ? C’est du moins l’interrogation que se posent certains
auteurs depuis la fin de la guerre froide (Gh. Salamé, D. Bigo, P. Hassner in M-
C. Smouts, Les nouvelles relations internationales, 1998 ; R.Vennesson,
Renaissante ou obsolète ? La guerre aujourd’hui, Revue française de Sciences
politiques, 1998, vol. 48, n° 3-4).

c- La lutte contre le terrorisme international

Le 11 septembre 2001, les Etats-Unis font l’objet de quatre attaques terroristes


au moyen d’avions civils détournés dont deux causent l’effondrement à
Manhattan, en plein cœur de New York, devant les caméras des grandes chaînes
de télévision mondiales, deux des plus grandes tours commerciales au monde,
Trade World Center Towers, faisant 3300 victimes. Depuis, les Etats-Unis se
considèrent comme engagés dans une guerre globale et planétaire contre le
terrorisme et les Etats qui le soutiennent (interventions militaires en Afghanistan
en 2002, et en Irak en 2003).

Le dictionnaire Larousse définit le terrorisme comme étant « un ensemble


d’actes de violence commis par une Organisation pour créer un climat
d’insécurité ou renverser le gouvernement établi ». Le terrorisme se distingue
ainsi du simple crime privé. C’est une méthode d’action violente à des fins
politiques. Kofi Annan, l’ancien Secrétaire général des Nations Unies, dans une
déclaration faite en mars 2005 appelant à une stratégie globale de lutte contre le
terrorisme, a défini celui-ci comme « tout acte visant à tuer des civils ou des non

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combattants ou à leur causer des dommages physiques graves afin de terroriser
la population, et de contraindre un gouvernement ou une organisation
internationale à faire ou à s’abstenir de faire telle ou telle chose ».

De manière générale, un acte terroriste semble avoir les cinq caractéristiques


suivantes (Paul Wilkinson, International Terrorism : New Risks to World
Order, in J. Baylis and N.B. Rengger, Dilemmas of World Politics, Oxford,
1992) :

- C’est un acte prémédité visant à créer un climat de terreur extrême ;

- Au-delà de la cible immédiate victime de l’acte terroriste, c’est une audience


plus large qu’il vise à atteindre ;

- Il opère de façon aléatoire et symbolique ne faisant aucune différence entre les


cibles visées, notamment les civils;

- Il implique une rupture dans les normes sociales de la société qui le condamne
à ce titre comme quelque chose d’extra-normal et d’outrageux (les attaques
terroristes à Casablanca du 16 mai 2003) ;

- Il est utilisé pour atteindre des objectifs politiques : changement de politique


gouvernementale, provoquer une sur-réaction de l’adversaire de façon à servir
de catalyseur d’un conflit plus général; faire de la publicité pour une cause
donnée.

Le terrorisme peut être national, circonscrit dans un espace national déterminé et


n’impliquant que des nationaux (Algérie depuis 1992 ; Egypte, 1992-2000) ; ou
international (en fait transnational), quand il agit en réseaux transnationaux et
opère dans plusieurs pays (anarchisme au 19e siècle, Al-Qaïda, Etat islamique en
Irak et en Syrie/EIIS ou Daech, actuellement). Il peut aussi être pur ou mixte.
Pur quand il est la seule arme utilisée (le cas de plusieurs groupes terroristes
européens dans les années 60; le cas d’Al Qaïda et Daech aujourd’hui), mixte
quand il se conjugue à l’action politique légale (ETA basque en Espagne, IRA
en Irlande du Nord, OLP palestinienne dans les années 70..), ou à d’autres
formes d’action violente tels que le sabotage économique, la guérilla rurale ou
urbaine, etc. (la Résistance palestinienne, Mouvements de libération nationale,
de rébellion ou révolutionnaires en Afrique et Amérique Latine dans les années
60,70 et 80).

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Depuis la fin des années quatre-vingt le phénomène terroriste est de plus en plus
le fait des groupes islamistes extrémistes ou djihadistes, frappant autant les
musulmans que les non musulmans, et n’importe où dans le monde. Les attentats
du 11 septembre aux Etats-Unis en représentent le stade ultime: le terrorisme
globalisé.

Depuis lors la lutte contre le terrorisme est devenue une préoccupation majeure
de la société internationale qu’attestent notamment les différentes résolutions
prises par le Conseil de sécurité en vue de renforcer la coopération internationale
en la matière (résolutions 1373, 1526 et 1566; Comité du contre-terrorisme des
Nations Unies pour veiller à leur application), le sommet d’Evian en 2003 et le
sommet mondial de 2005 aux NU pour développer les capacités de lutte contre
le terrorisme à l’échelle internationale, la convention sur le terrorisme nucléaire
adoptée par l’Assemblée générale le 13 avril 2005, la Stratégie anti-terroriste
mondiale des NU de 2006, la négociation en cours depuis 2000 au sein des NU
pour l’adoption d’une convention générale sur le terrorisme.

Toutefois, la lutte contre le terrorisme sur le plan international ne date pas


d’aujourd’hui. Une première convention jamais entrée en vigueur pour lutter
contre le terrorisme anarchiste fut adoptée en 1937 sous l’égide de la SDN.
Nombre de conventions sur le terrorisme ont été par la suite adoptées soit au
sein des Nations Unies (depuis 1973), soit au sein d’autres organisations
mondiales (O.A.C.I., A.I.E.A., O.M.I..) ou régionales (Conseil de l’Europe,
Ligue Arabe, O.C.I., etc.), soit sous les auspices de quelques Etats (Russie,
Grande-Bretagne, Irlande du Nord, Etats-Unis principalement). Mais toutes ces
conventions ne règlent que des aspects particuliers liés au phénomène terroriste
(protection des agents diplomatiques, prise d’otages, financement, protection de
l’aviation civile et des aéroports, navigation maritime, etc.), et non pas le
phénomène terroriste dans sa globalité. C’est l’objet de la négociation en cours
aux Nations Unies depuis l’an 2000. L’adoption d’une telle convention a
jusqu’ici buté sur l’absence une définition juridique unanime du terrorisme. Les
Etats divergent en effet sur deux points essentiels : faut-il inclure ou non dans la
définition le terrorisme d’Etat? Faut-il prévoir ou non des exceptions, c’est -à-
dire les terrorismes licites tel que le terrorisme qui s’inscrit dans un processus de
résistance légitime à l’occupation étrangère (résistance palestinienne contre
l’occupation israélienne par exemple) ?

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2 - La coopération

Coopérer, collaborer, deux termes qui traduisent un même phénomène : celui


d’agir, réaliser (opérer), travailler (labeur, labor) ensemble, avec autrui (co).

La coopération est la deuxième grande catégorie des processus internationaux.


C’est « la mise en commun par deux Etats ou plus de leur autorité et de leurs
pouvoirs en vue d’une activité commune et d’une collaboration continue » (P.
Reuter et J. Combacau, Institutions et relations internationales, 1980, p. 271).
Elle suppose l’existence d’intérêts communs (condition objective), et la volonté
politique (condition subjective) pour les traduire en action commune. La
coopération ne signifie pourtant pas harmonie totale, ou absence de
compétition. Même dans la guerre froide les Etats-Unis et l’URSS ont dû
collaborer pour assurer leur coexistence pacifique. Le Maroc et l’Espagne
coopèrent malgré leur contentieux sur les Présides (Ceuta et Melilla), le Maroc
et l’Algérie collaborent dans de nombreux domaines (sécurité transfrontalière,
le gazoduc Algérie-Europe via le Maroc, transport aérien, etc..) en dépit de leur
conflit sur le Sahara et de la fermeture de leurs frontières terrestres depuis 1994.

De même, si la coopération suppose formellement l’égalité souveraine entre les


Etats, elle n’exclut pas des relations inégalitaires (assistance, aide, échanges
inégaux), ni l’implication d’acteurs autres que gouvernementaux, comme les
Etats fédérés, les régions, les communes, les municipalités, etc., d’où
l’expression de coopération décentralisée. Enfin, la coopération internationale
peut être bilatérale ou multilatérale (entre plus deux Etats, ou dans le cadre
d’une organisation internationale), et impliquer autant les Etats que d’autres
acteurs non étatiques, publics ou privés (OIG, ONG, firmes).

La coopération interétatique ou internationale suppose d’abord l’existence d’un


cadre de base sans lequel elle serait inconcevable, à savoir les relations
diplomatiques et consulaires. Elle adopte, en deuxième lieu, des modalités
diverses selon les intérêts en cause.

A- Le cadre de la coopération: les relations diplomatiques et consulaires

Les relations diplomatiques et consulaires sont les plus anciennes voies de


coopération entre les Etats. Développées d’abord de façon coutumière, elles
sont aujourd’hui régies par deux textes fondamentaux : la Convention de
Vienne du 18 avril 1961 sur les relations diplomatiques, et la Convention de
Vienne du 24 avril 1963 sur les relations consulaires.

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Les relations diplomatiques

Il s’agit de relations résultant de l’exercice par les Etats de ce que le droit


international appelle le droit de légation, c’est-à-dire le droit d’envoyer des
représentants diplomatiques auprès des Etats étrangers (droit de légation active),
et de recevoir les représentants diplomatiques des autres Etats (droit de légation
passive). L’Etat est dit accréditant ou accréditaire selon qu’il exerce le droit de
légation active ou passive.

Les représentants diplomatiques des Etats agissant dans le cadre de missions


permanentes (objet de la Convention de Vienne de 1961), remplissent auprès
des Etats étrangers quatre fonctions principales (art. 3) : 1/représenter l’Etat
accréditant auprès de l’Etat accréditaire ; 2/ protéger dans l’Etat accréditaire les
intérêts de l’Etat accréditant et de ses ressortissants ; 3/négocier avec le
gouvernement de l’Etat accréditaire ; 4/s’informer par tous les moyens licites
des conditions et de l’évolution des événements dans l’Etat accréditaire et en
faire rapport au gouvernement de l’Etat accréditant.

Les missions diplomatiques permanentes sont composées d’un chef de mission


ou chef de poste, et d’autres agents appelés membres du personnel de la
mission, eux-mêmes subdivisés en membres du personnel diplomatique (ayant la
qualité de diplomates), membres du personnel administratif et technique, et
membres du personnel de service (employés au service domestique).

Les chefs de poste sont répartis par la Convention de Vienne de 1961 en trois
classes : les ambassadeurs (ou nonces s’il s’agit de représentants du Pape
catholique à Rome), les envoyés et ministres (actuellement dits ministres
conseillers) auprès des chefs d’Etat, et les chargés d’affaires auprès des
ministres des Affaires étrangères.

Pour que la mission diplomatique et ses agents (notamment diplomatiques)


puissent remplir convenablement et librement leurs fonctions sur le territoire
de l’Etat accréditaire, la tradition et la coutume, confirmées et reprises par la
Convention de Vienne de 1961, veulent que leur soient reconnues des garanties
exceptionnelles désignées par l’expression privilèges et immunités
diplomatiques :

- liberté de communication et inviolabilité des locaux de la mission ;

- immunité personnelle et de juridiction des agents diplomatiques et des


membres de leurs familles : inviolabilité de leur personne, de leur liberté, et de
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leur dignité, non poursuite devant les juridictions civiles, pénales ou
administratives de l’Etat accréditaire ;

- exemptions fiscales et franchises douanières profit de la mission et de ses


agents diplomatiques sous certaines conditions (notamment de la réciprocité).

Les relations consulaires

Les relations consulaires consistent dans l’échange de missions consulaires par


l’établissement de postes consulaires sur le territoire de chacun des Etats
concernés.

Les consuls et les postes consulaires n’ont pas un caractère politique, c’est-à-
que leurs fonctions sont de nature purement administrative et non de
représentation. C’est pourquoi l’établissement des relations consulaires est
indépendant de celui des relations diplomatiques. Et la rupture des relations
diplomatiques n’entraîne pas nécessairement celle des relations consulaires.
Toutefois, un poste consulaire peut être conduit à exercer des fonctions
diplomatiques et politiques dans le cas où dans l’Etat de résidence il n’y a pas de
poste diplomatique. De même, un poste diplomatique peut-il assurer des
fonctions consulaires si dans l’Etat accréditaire il n’y a pas de poste consulaire.

Contrairement aux missions diplomatiques, l’Etat d’envoi peut installer


plusieurs postes consulaires dans l’Etat de résidence, si l’importance de ses
intérêts ou de la présence de ses ressortissants dans cet Etat l’exige, sous réserve
de l’accord de celui-ci.
Selon l’article 5 de la Convention de Vienne de 1963 sur les relations
consulaires, les consuls sont chargés :

- de protéger dans l’Etat de résidence les intérêts de l’Etat d’envoi et de ses


ressortissants, personnes physiques et morales;

- de favoriser le développement des relations commerciales, économiques,


culturelles et scientifiques entre l’Etat d’envoi et l’Etat de résidence ;

- d’exercer certaines fonctions de service public au profit des nationaux se


trouvant dans l’Etat de résidence (état civil, assistance judiciaire et
parajudiciaire, délivrance des passeports) ;

- d’accorder des visas aux personnes étrangères désirant se rendre dans l’Etat
d’envoi ;

13
- de surveiller les bateaux, navires, aéronefs (avions) et leurs équipages en
provenance de l’Etat d’envoi et de leur prêter assistance.

Les agents et postes consulaires jouissent également de privilèges et immunités


facilitant l’accomplissement de leur mission, mais ils sont moins absolus et
soumis à plusieurs restrictions.

B- Les modalités de la coopération

Quel que soit le domaine où elle intervient, la coopération, quand elle


veut durer, s’institutionnalise et utilise quelques modalités ou techniques
développées par la pratique internationale. On en distingue trois : la
coopération normative, la coopération opérationnelle, et la coopération
organique.

La coopération normative

La coopération normative consiste à poser des règles de conduite et à en


surveiller l’application dans un domaine particulier (réglementation des
échanges, désarmement, protection de l’environnement..). Ces règles sont
toujours posées à la base par un traité (dont le régime juridique est régi par la
Convention de Vienne du 23 mai 1969). Mais elles comportent deux sortes de
dispositions ; les unes sont nécessaires et énoncent des règles de fond régissant
la coopération (accord d’amitié et de bon voisinage maroco-espagnol de 1991).
D’autres concernent certains traités qui instituent des procédures et organes
permettant la création de règles dérivées : par exemple la Convention de
Chicago de 1944 créant l’Organisation de l’aviation civile internationale,
OACI, contient des règles premières ou de fond auxquelles s’ajouteraient les
règles secondes ou dérivées créées par les organes de l’Organisation pour
réglementer la navigation aérienne internationale.

La coopération opérationnelle

Ici il ne s’agit plus seulement d’édicter des règles et de veiller à leur application
mais de conduire une entreprise commune, de mener à bien une action, de
réaliser une opération collective concrète. Les opérations que les Etats peuvent
mener ensemble sont tellement nombreuses et variées que tout essai de
systématisation paraît hors de portée. Quelques exemples peuvent ici suffire : les
campagnes de lutte antiacridienne (contre les criquets pèlerins) entre le Maroc,
l’Algérie et la Mauritanie dans les provinces du sud saharien dans les années
2003-2004; les patrouilles maritimes maroco-espagnoles de contrôle contre
14
l’immigration clandestine en Méditerranée; le gazoduc Algérie -Europe via le
Maroc ; le projet de liaison fixe Maroc-Espagne à travers le détroit de Gibraltar,
etc.

La coopération organique

C’est la coopération dans laquelle les Etats passent du stade du tête-à-tête à


celui de la création d’un cadre spécial, quelque peu extérieur à eux, tout en
dépendant d’eux, il s’agit de l’organisme de coopération. A la base on trouve
toujours un traité qui pose les principes fondamentaux, mais laissant aux
organes crées le soin d’en ajouter des règles dérivées pour le profit de l’action
commune. Tout ce que fait le nouvel organisme est dès lors censé être dans
l’intérêt des Etats participants. Le mérite d’une telle coopération, si elle réussit,
est qu’elle va plus loin qu’une coopération inorganique, en permettant aux Etats
de prendre des décisions sur lesquelles ils n’auraient pu s’accorder autrement.

En outre le procédé de l’organisme de coopération libère les Etats de la gestion


directe de l’action commune ce qui confère à celle-ci souplesse, capacité
d’adaptation, rapidité et technicité.

Enfin cela rend possible le contrôle voire l’exécution forcée des obligations
collectives grâce à un organisme propre ou autonome ayant, mieux qu’aucun des
Etats participants, vocation à prétendre représenter l’intérêt général de la
collectivité dont il est l’émanation.

Sur le plan pratique les Etats ont développé deux techniques de coopération
organique : l’entreprise publique internationale (qui peut être appelée aussi
société ou autre) et l’organisation internationale.

L’entreprise publique internationale. Il s’agit d’un organisme interétatique


chargé d’une activité opérationnelle, c’est-à-dire de la gestion d’une action
commune dans un domaine déterminé (industriel, financier, commercial,
technique..). C’est un organisme de nature purement administrative. Il se situe
entre la simple conférence internationale et l’organisation internationale
proprement dite : «deux ou plusieurs Etats créent une personne morale, société
ou autre, dont ils fournissent les capitaux (parfois avec un apport de capitaux
privés), et qui repose à la fois sur ses statuts propres et sur l’accord
interétatique qui l’a crée». (P. Reuter J. Combacau, Institutions et relations
internationales, p. 279.). Il peut s’agir par exemple du creusement d’un canal
international (Suez, Panama), de l’organisation de la navigation sur des fleuves

15
touchant aux territoires de plus d’un Etat (Rhin, Danube, Nil, Niger..), de la
construction et de l’exploitation d’une voie ferrée ou d’une route traversant
plusieurs Etats, de la construction d’une liaison fixe entre deux Etats séparés par
un détroit (le tunnel sous la Manche, le projet de liaison fixe de Gibraltar), ou
d’un avion supersonique en commun (le Concorde franco-britannique), etc.

L’organisation internationale. Les Etats utilisent l’organisation internationale


comme cadre de leur coopération en lui confiant la responsabilité de prendre en
charge la réglementation, le contrôle ou même la gestion d’une activité donnée.
L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), par exemple, veille sur les
règles du commerce international et fournit un cadre de négociation et de
règlement des différents entre les Etats. La Banque Africaine de Développement
(BAD) gère au nom de ses Etats-membres les ressources qu’elle mobilise pour
le développement économique et social des pays du continent africain. Le
propre de l’organisation internationale par rapport à l’entreprise publique
internationale, c’est qu’elle est dotée d’organes propres chargés de mener une
action autonome, et qu’elle fonctionne selon le droit international et non selon
le droit national d’un Etat particulier sur le territoire duquel elle a son siège, un
bureau, une délégation, ou une représentation.

3- L’intégration

C’est le troisième type de processus observé de longue date sur la scène


internationale, mais qui s’est développé plus particulièrement depuis la fin de
la seconde mondiale sous le nom de régionalisme (L. Fawcett/ A. Hurell,
Regionalism in World Politics, Oxford, 1995). Il s’agit des processus d’unions,
d’associations et de regroupements qui, pour une raison ou une autre,
caractérisent un certain nombre d’acteurs internationaux, notamment les Etats
auxquels on s’intéressera ici.

C’est en fait un phénomène complexe tant au plan de la variété des expériences


historiques et contemporaines, qu’à celui de sa dynamique propre en tant que
processus impliquant plusieurs phases, et mettant en jeu différents facteurs
amenant les Etats à se regrouper.

On distingue en général entre deux types d’intégrations : l’intégration politique


qui touche la souveraineté interne et externe des Etats, et l’intégration
fonctionnelle qui concerne plutôt les aspects économiques, techniques, sociaux,
culturel des relations interétatiques (échanges, transports, communication, santé,
enseignement, recherche scientifique, etc.).
16
A- L’intégration politique
L’intégration politique au sens large peut être soit forcée, c’est-à-dire imposée
de l’extérieur, tels que les conquêtes, les annexions, les protectorats de type
colonial, les mandats et tutelles ; soit consentie, voulue par les gouvernements et
peuples concernés. Cette dernière est l’intégration au sens strict, et est d’ailleurs
la seule qui soit admise dans l’ordre juridique international contemporain.
Historiquement, au 19e siècle notamment, des groupements d’Etats ont pu se
constituer. Ils sont rangés en trois catégories : les unions personnelles, les unions
réelles et les confédérations et fédérations.
Les unions personnelles sont des unions d’Etats dont la caractéristique est
qu’elles ont à leur tête, par un simple hasard historique et de manière
temporaire, un même monarque, mais dont les Etats-membres demeurant
distincts : Pays-Bas et Luxembourg (formant le Royaume Uni des Pays-Bas, en
la personne de Guillaume III, roi des Pays-Bas et grand-duc de Luxembourg ) de
1815 à 1890 ; Belgique et Etat indépendant du Congo de 1885 à 1908 (le roi de
Belgique Léopold II devenant, par autorisation parlementaire, chef de l’Etat
indépendant du Congo).
Les unions réelles constituent une évolution par rapport aux unions
personnelles dans la mesure où sont créés certains services communs, tels qu’en
matière diplomatique ou douanière par exemple : l’Union Suédo-norvégienne de
1815 à 1905, celle de l’Autriche-Hongrie de 1867 à 1918.
De nos jours, avec 53 Etats-membres ayant à leur tête la reine d’Angleterre, le
Commonwealth britannique, constitué depuis 1931, peut être considéré comme
une union personnelle.
Quant à la troisième catégorie, les confédérations et fédérations, elle remonte à
l’évolution constitutionnelle de l’Allemagne, de la Suisse, des Etats-Unis et des
Pays-Bas : groupements d’Etats au départ, ces entités deviennent ensuite des
Etats tels qu’ils sont connus aujourd’hui. De nos jours il n’y a plus de
confédérations, même si l’appellation subsiste encore officiellement pour un
Etat comme la Suisse, ou que des groupements d’Etats comme l’Union
européenne ont l’allure des confédérations historiques. Quant aux fédérations,
elles sont aujourd’hui des Etats souverains organisés selon le modèle fédéral.

Les caractéristiques historiques des confédérations et fédérations ne peuvent


qu’être rappelées ici étant donné qu’elles font l’objet d’un examen plus détaillé
dans le cours de Droit constitutionnel. Pour l’essentiel, en tant que formes

17
d’intégration interétatique, ces groupements se forment au départ autour de
quelques matières (relations extérieures, défense) confiées à des organes
communs, tout en laissant leur pleine souveraineté aux Etats-membres.
L’élargissement des compétences communes à d’autres matières, telles que les
douanes, l’économie, la justice, etc., renforce progressivement le pouvoir
central du groupement aux dépens des Etats-membres jusqu’à l’unification
totale où les Etats d’origine perdent leur souveraineté au profit du nouvel Etat
issu de leur unification ou fusion (passage des Etats-Unis de la confédération à
la fédération en 1865, unification de l’Allemagne au 19e siècle)

C’est cette approche fédéraliste (intégration politique et institutionnelle) qui


caractérise nombre de groupements politiques régionaux depuis 1945
(Organisation des Etats américains, Union Africaine, Ligue des Etats arabes,
Union Européenne, etc.), et qui a prédominé notamment dans les différentes
tentatives d’union sous-régionales dans le monde arabe à l’époque de Nasser et
du nationalisme panarabe : République Arabe Unie réunissant l’Egypte et la
Syrie entre 1958 et1961 ; Irak-Jordanie en 1958 ; République Arabe Unie -
Yémen entre 1958 et 1961 ; Egypte-Syrie et Libye-Soudan en 1971; Egypte-
Libye en 1973 ; Libye-Tunisie en 1974 ; Emirats Arabes Unis depuis 1971; le
Conseil de Coopération du Golfe (Arabie saoudite, Koweït, Qatar, EAU,
Bahreïn, Oman) depuis 1981 ; l’Union arabo-africaine (Libye-Maroc) entre
1984 et 1986; le Conseil de Coopération Arabe entre 1988 et 1991(Irak,
Jordanie, Egypte, Yémen du nord) ; Union du Maghreb Arabe (UMA) depuis
1989. Seuls les Emirats Arabes Unis et le Conseil de Coopération du Golfe ont
survécu, les premiers en se transformant en un Etat fédéral, le second en
fonctionnant toujours en tant que groupement sous-régional. Quant à l’UMA, en
raison de la division algéro-marocaine, elle est pratiquement en panne depuis le
milieu des années 90.

B- L’intégration fonctionnelle

Cette approche de l’intégration a pu se développer dans les années cinquante en


Europe occidentale, et s’est révélée plus efficace que l’approche politique en
tant que facteur de rapprochement continu et de solidarité effective entre les
nations. Ainsi, grâce à cette approche, les Européens ont-ils connu une
intégration progressive passant de l’Europe communautaire avec six membres
créée dés 1951 avec le traité de Paris créant la Communauté européenne du
charbon et de l’acier (CECA), et les traités de Rome de 1957 instaurant la
Communauté économique européenne (CEE), et la Communauté européenne de

18
l’énergie atomique (Euratom), jusqu’à l’Union Européenne d’aujourd’hui avec
28 membres et des compétences plus étendues et plus politiques, depuis la
signature du traité de Maastricht en 1992. Aussi est-ce l’approche qui semble
dominer actuellement dans le monde après la disparition des blocs idéologiques.

Selon cette approche, et suivant la modèle européen, plusieurs étapes ou niveaux


d’intégration sont possibles selon les objectifs poursuivis par les acteurs. Ils sont
au nombre de cinq :

La zone de libre-échange, aujourd’hui très à la mode depuis la constitution de


l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) entre les Etats-Unis, le
Canada et le Mexique en 1994. Les pays membres d’une zone de libre-échange
suppriment les droits de douane et les restrictions quantitatives à la libre
circulation des marchandises entre les Etats de la zone, mais chaque Etat reste
libre de sa politique douanière à l’égard des pays tiers. Le Maroc a aujourd’hui
des accords de ce genre avec 55 pays partenaires (Europe, Etats-Unis, pays
arabes et méditerranéens). En 2012, le Comité des accords de libre-échange
régionaux de l’OMC recense plus de 500 ALE conclus de par le monde. Les
plus grandes zones de libre-échange sont à l’heure actuelle : Le NAFTA/ALENA
(North American Free Trade Agreement, 1992/1994), l’Union Européenne, le
MERCOSUR (Southern Common Market, 1991/1994), l’AFTA (AESEAN Free
Trade Area, 1992), et le TPP (Trans-Pacific Strategic Economic Partnership,
2011).

L’union douanière. Les différents pays qui participent à une union douanière
suppriment les droits de douane et les restrictions quantitatives, mais instaurent
un tarif extérieur commun (Union douanière UE-Turquie, 1996).

Le marché commun. A la libre circulation des biens de l’union douanière


s’ajoute ici celle des capitaux et des personnes (Communauté Economique
Européenne du Traité de Rome de 1957 ; le MERCOSUR).

L’union économique. C’est un marché commun complété par l’harmonisation


des politiques économiques nationales (Politique agricole commune, PAC,
instituée en 1962, Système monétaire européen, SME, mis en place en 1979...).

L’intégration économique totale. Elle implique l’unification des politiques


monétaires, fiscales, sociales (Traité sur l’Union Européenne de Maastricht
1992: marché et monnaie uniques entrés en vigueur successivement en 1993 et
1999).

19
Le succès obtenu ainsi dans ces différentes étapes d’intégration économique
peut conduire à terme à vouloir une intégration plus politique, c’est-à-dire un
exercice partagé des souverainetés dans des domaines aussi sensibles que la
défense, la sécurité, la politique étrangère, et un renforcement des pouvoirs des
institutions communes (organes délibérants, exécutifs et judiciaires) aux dépens
des institutions nationales. C’est le défi que tente de relever l’Union Européenne
depuis le début des années 90/2000 et que représenta le projet de
Traité/Constitution pour l’Europe signé à Rome le 29 octobre 2004, mais qui ne
put aboutir en raison du double vote négatif de la France et des Pays-Bas par
référendum en 2005. Il fut remplacé par le Traité de Lisbonne de 2009, plus
allégé mais qui réaménage et renforce les institutions communautaires et
consolide la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC), et la Politique
de sécurité et de défense commune (PSDC) de l’UE instituées dès le Traité de
Maastricht de 1992, et mise en œuvre à partir de 2001.

A ce jour dans le monde, seule l’UE représente l’exemple le plus audacieux et


le plus innovant en matière d’intégration internationale, qu’il s’agisse de la mise
en place d’institutions supra-étatiques communes, ou de l’adoption de
politiques communes dans différents domaines non seulement économiques,
financières, sociales, scientifiques, techniques, mais qui touchent la souveraineté
étatique comme la monnaie, la fiscalité, la justice, le contrôle des frontières, la
diplomatie, et la défense.

Conclusions

Trois types de processus sont à l’œuvre dans le système international: Conflit,


coopération, intégration à l’échelle globale, continentale et régionale;

Depuis le milieu du XIXe siècle les techniques de coopération ont connu un


développement continu, et se sont institutionnalisées (inscrites dans des règles
et organes permanents) et multilatéralisées grâce aux organisations
internationales;

Depuis 1945 les conflits armés ont été moins des guerres interétatiques
classiques que des guerres par procuration (par tiers interposé) des guerres
civiles, des guerres révolutionnaires, des guerres de libération nationale, des
interventions armées, et du terrorisme. Les conflits armés directs entre les
grandes puissances ont presque disparu, entre les pays libéraux du nord la guerre
est devenue même impensable. En droit international le recours à la force ou la

20
menace d’y recourir aux fins de contrainte ou d’agression sont interdits de façon
absolue (règle impérative);

Depuis 1945 également, la multiplication des Etats (création d’Etas nouveaux,


désintégration d’Etats anciens) s’est accompagnée en même temps d’un vaste
mouvement fait de tentatives d’intégration de nature politique ou économique et
à des degrés divers dont l’Union européenne représente l’expérience la plus
réussie.

Questions d’évaluation

1/ Quelles sont les fonctions d’une mission diplomatique?

2/ Qu’appelle-t-on privilèges et immunités diplomatiques?

3/ Quelles sont les techniques de coopération organique?

4/ Quelle est la différence entre les bons offices et la médiation?

5/ Quelle est la différence entre la zone de libre échange et l’union douanière?

Section 2- Les structures internationales

Tout ensemble présentant un certain arrangement stable entre ces éléments


constitue une structure. Ainsi un acteur collectif, tel l’Etat ou une organisation
internationale quelconque, est une structure. Ce qui nous intéresse ici au
premier chef, ce n’est pas la structure des acteurs mais celle du système, celle
grâce à laquelle celui-ci se maintient et fonctionne. Pour G. Craig et A. George,
un système est viable quand trois conditions sont réunies : une structure adaptée
à la puissance et à la position des Etats participants ; un accord entre ces
derniers, ou du moins entre les principaux d’entre eux, sur les procédures,
autrement dit les normes, règles, pratiques et institutions ; et un accord sur les
objectifs adossés à des valeurs partagées (in R. Frank, Les systèmes
internationaux au XXe siècle, op. cit., p. 187). Cela indique qu’un tel système
suppose Trois types de structures: une structure matérielle (ordre de puissance),
une structure institutionnelle (ordre normatif), et une structure idéologico-
culturelle (ordre symbolique).

1- La structure matérielle : l’ordre de puissance

21
La distribution des facteurs de puissance (territoire, population, ressources,
production, avance technique, capacité militaire, cohésion politique et sociale,
volonté stratégique, etc.) entre les acteurs d’une part, et la répartition des
acteurs entre différentes parties du monde d’autre part, donnent lieu à une
double structure au sein du système international, une structure définie par la
façon dont se situent les acteurs les uns par rapport aux autres, c’est la
hiérarchie des puissances, et une structure caractérisée par le poids dont pèsent
les différentes régions du monde dans l’équation globale de la puissance
mondiale, ce sont les centres de gravité mondiaux.

A- La hiérarchie des puissances

Les Etats, acteurs principaux des relations internationales, ne sont pas égaux en
termes de puissance, c’est-à-dire en termes d’influence et de capacité d’action
autonome sur la scène internationale. Aussi s’établit-il entre les Etats une
hiérarchie de fait qu’on a pris l’habitude, depuis le XIXe siècle, d’exprimer sous
la forme d’un classement distinguant entre grandes, moyennes et petites
puissances. Entre 1945 et 1991 une nouvelle catégorie de puissances s’est
ajoutée à ce classement, celle de très grandes puissances, de superpuissances et
de supergrands employés à l’endroit des Etats-Unis et de l’URSS. Depuis 1991,
le terme d’hyperpuissance est parfois appliqué aux Etats-Unis, restés seule
superpuissance au monde après l’implosion de l’URSS.

Selon cette conception hiérarchique des rapports entre les Etats, une puissance
est d’autant plus grande qu’elle a « la capacité de faire prévaloir, dans de
nombreux domaines et de façon durable, sa volonté, ses conceptions et ses
intérêts auprès des autres, y compris face à n’importe quelle autre puissance
prise isolément » (J-C Allain et R. Frank, La hiérarchie des puissances, in Pour
l’histoire des relations internationales, sous la direction de R. Frank, 2012, p.
171).

Sous le règne de l’ONU, comme sous celui de la SDN avant elle, cette
hiérarchie a reçu une consécration juridique sous frome de privilèges reconnus
aux grandes puissances au Conseil de sécurité des deux organisations (siège
permanent, plus droit de véto dans le cas de l’ONU) en raison de leurs
responsabilités particulières dans les affaires du monde.

En fait les relations internationales ont toujours été de nature oligopolistique,


dominées par un nombre limité de puissances. S’agissant des relations
internationales modernes, du XVIe siècle au milieu du XXe ces puissances
22
étaient à très grande majorité européennes et ont dominé le monde. Elles ne se
sont que partiellement renouvelées durant ce temps. Leur nombre a varié entre
cinq et huit selon les époques ; Il s’agit principalement des puissances suivantes:
France, Royaume-Uni, Autriche, Espagne, Prusse, Empire ottoman, Russie,
Allemagne, Italie, Etats-Unis, Japon). L’écart entre ces puissances était minime,
une égalité relative régnait entre elles. Mais au lendemain de 1945, on assiste à
un tournant. Les Etats-Unis et l’URSS apparaissent comme superpuissances
marquant un écart de puissance exorbitant par rapport aux autres puissances.
Outre le gigantisme de leurs territoires et de leurs ressources, ces deux
puissances s’imposent comme des hégémons, dirigeant chacun un camp, un bloc
ou une alliance, et représentant chacun un modèle politique et social (idéologie)
non seulement pour son camp, mais pour le monde tout entier (R. Frank, op. cit.,
p. 174)

Aujourd’hui, le classement des puissances va de l’hyperpuissance américaine,


placée bien en haut de l’échelle puisque gardant seule les attributs de la
superpuissance du temps de la guerre froide, aux nombreuses petites puissances
du bas de l’échelle qui se sont multipliées depuis 1945 et dont la sécurité et le
bien-être dépendent des autres, en passant par les grandes puissances, anciennes
ou nouvelles, et les moyennes puissances, celles qui se trouvent dans une
position intermédiaire entre une grande puissance et une petite puissance. En ce
qui concerne les grandes puissances, l’unanimité se fait sur la Russie (ancienne
grande et superpuissance) et la Chine (nouvelle grande puissance), moins sur
l’Inde et le Brésil (grandes puissances en devenir), avec une place à part pour le
Japon, géant économique et technologique mais encore, volontairement, un nain
politique. Pour les moyennes puissances, celles qui, d’après la définition de R.
Frank, peuvent faire valoir leurs vues quand leurs intérêts vitaux sont en cause,
on cite les anciennes grandes puissances qui ont décliné après 1945 : la France
et le Royaume-Uni, moyennes puissances dites d’influence mondiale (héritage
de leur passé impérial), l’Allemagne, et l’Italie (d’influence régionale); et
celles dont le déclin remonte au XVIIIe siècle : l’Espagne et la Turquie,
auxquelles s’ajoutent nombre de moyennes puissances nouvelles, d’influence
soit mondiale (Canada) soit régionale (Australie, Pakistan, Indonésie, Iran,
Egypte, Afrique du sud, Mexique, etc. ).

Outre la hiérarchie des puissances, la structure d’un système international se


caractérise aussi par le nombre de ses puissances majeures, appelées aussi pôles,
et la nature des rapports qui existent entre elles et permettent au système de se

23
maintenir dans un certain équilibre. Ainsi depuis son avènement au XVIIe
siècle, le système interétatique moderne est passé grosso modo par trois grandes
étapes :

La première étape, qui s’étend pratiquement de 1648 jusqu’à l’éclatement de la


seconde guerre mondiale en 1939, a consiste dans un système d’équilibre
multipolaire plus ou moins égalitaire. Dominé par quelques Etats variant, on l’a
vu, entre huit et cinq, quand il est troublé ou menacé par un Etat ayant des
visées impériales ou hégémoniques (Louis XIV, Napoléon, Hitler), les autres
Etats s’allient contre le perturbateur pour rétablir l’équilibre.

La deuxième grande étape est celle du système d’équilibre bipolaire entre les
Etats-Unis et l’Union soviétique qui a fait suite à la seconde guerre mondiale et
qui a duré jusqu’à l’effondrement de l’URSS en 1991. A cause de
l‘assouplissement progressif des blocs de Est et de l’Ouest, et l’affirmation ou
l’apparition de pôles secondaires d’influence mondiale ou régionale à partir des
années soixante et soixante-dix, certains auteurs préfèrent qualifier le système
international de cette époque de bi-multipolaire.

La troisième grande étape enfin, qui commence en 1991 et dure jusqu’à nos
jours, est celle d’un système unipolaire au sens où le pôle principal est
représenté par la seule hyperpuissance américaine, « capable de rester à la tête
d’un camp élargi, celui des démocraties, de proposer un modèle encore plus
dominant, de continuer de fabriquer tout un système de dépendances et de
prétendre au rôle de gendarme unique du monde » (R. Frank, La hiérarchie des
puissances, ibid., pp. 174-175). Mais là encore, le système étant composé
d’autres pôles influents, grandes ou moyennes puissances, la formule considérée
comme reflétant le mieux la réalité de la puissance du monde d’aujourd’hui est
celle de système international uni-multipolaire.

B- Les centres de gravité mondiaux

La hiérarchie de puissance ne concerne pas seulement les Etats, et les acteurs


internationaux de manière générale, mais aussi les espaces où sont situés ces
derniers. Il y a eu de tout temps dans le monde des aires dominantes de
puissance, de richesse et de rayonnement : Mésopotamie, Vallée du Nil, plaine
Indo-Gangétique, fleuve Jaune, etc. De l’Antiquité jusqu’à la découverte de
l’Amérique au XVIe siècle, la Méditerranée et son pourtour constituèrent
l’épicentre politique du monde connu (Grèce antique, Egypte pharaonique,
empire perse, empire d’Alexandre le Grand, empires phénicien et romain,
24
Islam). Depuis le XVIe siècle et l’unification progressive du monde (expansion
européenne, colonisation, économie-monde capitaliste, guerres mondiales,
puissances mondiales, etc.) l’épicentre du monde se déplace de plus en plus vers
l’océan Atlantique (Europe occidentale, Amérique du nord), puis s’y ajoute, à
partir du milieu du XXe siècle, avec l’affirmation économique du pôle japonais,
l’Asie orientale dont le poids ne cesse de s’accroitre avec la fin de la guerre
froide et la montée de la puissance chinoise.

Ce sont ces aires de puissance qu’on peut appeler, dans le système-monde


d’aujourd’hui, ‘centres de gravité’. Empruntée à la physique, la notion de centre
de gravité est appliquée par Clausewitz à l’art de la guerre et est définie comme
« le noyau de la puissance et du mouvement duquel tout dépend ». En relations
internationales les centres de gravité mondiaux, non seulement concentrent-ils la
puissance économique, politique, militaire et culturelle à l’échelle de la planète,
participent à l’organisation géographique du monde, mais c’est d’eux que
dépendent largement l’équilibre et la stabilité du système- monde.

Dans les années quatre-vingt, l’économiste japonais K. Ohmae forge la notion


de Triade pour désigner ce qu’aujourd’hui se présente comme les trois centres
de gravité du monde, à savoir l’Amérique du nord et sa périphérie ayant pour
pôle l’hyperpuissance américaine, l’Europe occidentale et sa périphérie ayant
pour pôle l’Union européenne, et l’Asie orientale et sa périphérie avec le Japon
comme pôle de base. La Triade concentre en effet 65% du PIB mondial, des flux
commerciaux mondiaux, et des IDE (investissements directs à l’étranger). Elle
abrite les principales entreprises (75% des 500 premières FM) industrielles et
financières de la planète, les principales réserves d’or et de devises étrangères,
les six principales monnaies, les dix plus grandes places boursières en termes de
capitalisation, les premières puissances militaires et diplomatiques, etc.

25
Concept économique, en tant que cœur de l’économie mondiale, la Triade est
aussi un concept géographique référant à un espace mondial dominant, structuré
en pôles, métropoles, mégalopoles, et interfaces (notamment maritimes) dont les
liens étroits et multiples forment ce qui est appelé l’archipel métropolitain
mondial. Enfin, la montée, dans le monde post-bipolaire, de puissances rivales,
concurrentes ou contestataires issues des différentes périphéries de la Triade,
(BRICS, puissances régionales comme l’Iran ou la Turquie), fait de cette
dernière également un concept géostratégique dans la mesure où elle renferme
des espaces (Méditerranée, Moyen-Orient, mer Noire, mers de Chine)
représentant des enjeux de sécurité mondiaux de premier plan, dont dépendent
non seulement la paix et la stabilité internationales, mais la survie même du
système-monde.

26
2- La structure institutionnelle : L’ordre normatif

27