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Section 2 : L’étude des relations internationales

L’étude des relations internationales est ancienne, mais avant que la discipline
des relations internationales ne soit elle-même née (1919), ces dernières étaient
abordées ou étudiées sous divers aspects : historiques, philosophiques,
juridiques, économiques, etc. En témoigne, par exemple, un ouvrage collectif
paru en 1916 intitulé "An introduction to the study of international" relations où
sont présentées diverses contributions portant sur différentes facettes des
relations internationale mais sans aucun effort visant à les intégrer dans un tout
cohérent.
Ce n’est qu’au lendemain de la première guerre mondiale, avec la naissance de
la discipline des relations internationales, que la recherche d’un objet propre et
unifié pour la nouvelle discipline est entamée. Or aujourd’hui encore, l’existence
d’un objet spécifique aux Relations internationales demeure toujours une
question controversée.
Dans cette section, nous verrons d’abord les différentes approches principales
dont les relations internationales ont toujours fait l’objet pour montrer leurs liens
étroits avec la nouvelle discipline. Nous aborderons, dans un second temps, la
nouvelle discipline et les différents problèmes qu’elle suscite en tant que telle.
1- Approches des relations internationales
Plusieurs disciplines concourent à l’étude des relations internationales, les
abordant chacune sous un angle particulier. Cinq approches peuvent ainsi être
distinguées : historique, philosophique, juridique, économique, et sociologique.
A- L’approche historique
C’est l’une des approches les plus anciennes des relations internationales, sinon
la plus ancienne. C’est pourquoi l’histoire des relations internationales est
parmi les disciplines les plus établies des sciences humaines. Ses premières
règles remontent aux œuvres d’Hérodote (Histoires, 5e siècle av. J-C),
Thucydide (Histoire de la guerre du Péloponnèse, 431-411 av. J-C), et Polybe
(Histoires, 3e-2 siècle av. J-C).
Connaître le passé c’est l’objet de l’histoire. En relations internationales le
passé peut être celui d’un événement ou d’une série d’évènements (guerre, chute
d’un empire ou d’une grande puissance, crise économique, guerres de
Napoléons, processus de paix au Proche-Orient, etc.), d’une période (entre-les-
deux guerres, guerre froide, protectorat français au Maroc, etc.), d’une époque
(Antiquité, Moyen-âge, Age moderne, Renaissance, époque des Royaumes
combattants en Chine, Dynastie abbasside, etc.), d’une région (Maghreb,
Méditerranée, Asie du Sud-est, etc.), d’un continent (Europe, Afrique, etc.), du
monde (histoire universelle), d’une entité (civilisation, empire, Etat, système
international, organisation, institution, etc.), ou d’une personnalité historique
(empereur, monarque, calife, sultan, chef d’Etat ou homme politique important,
etc.).
Il s’agit dans tous ces cas de décrire, raconter, narrer des faits ayant eu lieu
dans le passé et en un lieu donné, en les inscrivant dans leurs successions
chronologiques : par exemple, la succession des faits qui a conduit à la
première guerre mondiale ou à la guerre froide entre les Etats-Unis et l’URSS.
Le travail de l’historien consiste donc à reconstituer les faits du passé en
respectant leur chronologie, leur déroulement dans le temps. Les faits et leurs
dates ne peuvent être ni créés de toutes pièces, ni imaginés, ni attribués à des
forces autres que matérielles ou humaines. Pour l’historien (moderne), la
mythologie ou l’intervention divine n’entrent pas en ligne de compte pour
reconstituer l’histoire, il doit expliquer rationnellement les événements. Les
croyances, les récits merveilleux (Poèmes d’Homère), ou les Livres saints sont
ici considérés comme des faits culturels ou religieux qui peuvent entrer dans
l’explication historique d’un événement (victoire des Musulmans à la bataille de
Badr en 624) ou d’une époque (Antiquité, Moyen- âge européens) non en tant
que sources d’informations historiques (récits bibliques ou coraniques), mais en
tant que facteurs façonnant les mentalités collectives et les comportements des
acteurs : L’historien moderne n’expliquerait pas par exemple la victoire des
Musulmans à Badr par le secours des anges envoyés par Dieu pour aider les
Croyants contre les 'Associationnistes' plus nombreux qu’eux (Coran, 123-
124/III), car ce ne serait pas une explication rationnelle se basant sur des faits
humains vérifiables, mais il considérerait, au mieux, la croyance de la partie
musulmane en l’aide divine comme un des facteurs moraux (foi, esprit de
sacrifice, vigueur, courage) ayant concouru probablement à l’issue de la bataille.
Les faits doivent donc être vrais ou véridiques, ayant eu lieu effectivement. Ils
doivent être puisés dans des sources vérifiables, susceptibles d’être soumises à
la critique rationnelle et historique : vestiges archéologiques, archives
diplomatiques, récits historiques, mémoires, presse..).
Par rapport à la discipline des Relations internationales, Les apports
fondamentaux de l’approche historique peuvent ainsi être résumés:
• Mettre de l’ordre dans la confusion des faits historiques (dates, périodes,
chronologies..) ;
• Etablir la vérité historique (origines de la guerre froide) ;
• Expliquer le passé (causes de la crise des missiles à Cuba en 1962) ;
• rendre compte du déroulement et de la transformation des relations
internationales (évolution du système bipolaire, passage du système
bipolaire au système de l’après-guerre froide) ;
• Sauvegarder la mémoire historique (dont on peut, entre autres, tirer des
leçons pour le présent, des exemples pour étayer des propositions
générales, ou à laquelle on peut revenir pour comprendre des problèmes
du présent);
Mais les Relations internationales ne se réduisent pas à la description des
évènements, passés ou présents.
B- L’approche philosophique
Contrairement à l’approche historique, l’approche philosophique des relations
internationales était restée pendant longtemps très peu significative, mais elle
connait aujourd’hui un regain d’intérêt remarquable.
Si l’on se limite à la philosophie politique occidentale depuis l’Antiquité (et
même en incluant celle musulmane), l’on constate que les grands philosophes
n’ont accordé que peu d’importance aux relations internationales dans leur
spéculation sur le politique.
Préoccupés en priorité par l’essence de la politique, par les fondements de la
cité, de l’Etat, ou de l’autorité politique, de l’harmonie interne, et par la
recherche du meilleur régime politique, ou de la cité idéale, ils considéraient les
relations entre les citées comme un objet de réflexion mineur ou secondaire, soit
qu’ils les prenaient pour un simple sous-produit de la cité (dépendant de
la qualité du régime politique interne, ou de l’orientation autarcique ou non de
la cité), soit qu’ils les jugeaient moins passibles d’une évolution significative –
vers un monde meilleur par exemple- au-delà de l’alternance monotone de la
paix et de la guerre.
Mais malgré cela un certain regard philosophique sur les relations
internationales est perceptible d’abord chez les penseurs politiques antiques,
qu’il s’agisse de Thucydide, Zénon, Cicéron, Xénophon, Isocrate, Platon ou
Aristote. Il s’affirme ensuite avec les théologiens du christianisme médiéval
tels que St Augustin et St Thomas d’Aquin, avant de se développer avec les
penseurs modernes de Machiavel à Marx en passant par Grotius, Hobbes, Locke,
Rousseau, Kant, et Hegel pour ne citer que ceux-là. A partir des années 80 et 90
l’approche philosophique des relations internationales connaît un essor sans
précédent dû notamment à la crise que vit la discipline des relations
internationales depuis la fin de la guerre froide.
Le regard philosophique sur les relations internationales se distingue d’abord
par le fait qu’il s’interroge sur l’essence (nature immuable, principe) des choses
(nature humaine, nature de la société, nature de la société internationale), sur
leurs finalités ou leur sens (finalités du politique, sens de l’histoire). Il se
distingue ensuite par le fait qu’il porte des jugements de valeur (en termes de
bien et de mal, de juste et d’injuste) sur ce qui est (réalité internationale
existante) par rapport à ce qui devrait être (l’ordre idéal).
Aussi la philosophie des relations internationales depuis l’Antiquité jusqu’à nos
jours s’articule-t-elle autour d’un certain de thèmes tels que la nature humaine,
le primat de la cité ou du genre humain, sens de l’alternance de la paix et de la
guerre, guerre juste et injuste, unité du genre humain, droit naturel et droit
positif, état de nature/anarchie, sens de l’Histoire (philosophie de l’histoire),
paix perpétuelle, justice internationale.
Outre ces thèmes qui sous-tendent toujours la discipline des relations
internationales et divisent les théoriciens, un autre thème de nature
philosophique (épistémologie) marque les débats actuels en relations
internationales, il s’agit de la nature de la connaissance produite par la
discipline : est-elle scientifique? Est-elle adaptée à la nature de son objet? Une
connaissance scientifique des relations internationales est-elle possible ?
C- L’approche juridique
A côté de l’approche historique, c’est l’approche qui a le plus dominé dans
l’étude des relations internationales, notamment depuis la formation du droit
international moderne. Il s’agit d’une approche qui s’attache à étudier les
principes, normes, règles, institutions et procédures qui, de façon coutumière ou
formelle, apparaissent dans le milieu international pour régir, réguler et
organiser les rapports entre les agents intervenant dans ce même milieu.
L’étude de la dimension juridique ou normative des relations internationales
consiste donc à mettre au jour les obligations juridiques qui s’établissent et se
développent entre les agents internationaux, autrement dit les engagements
mutuels de ces derniers à agir d’une certaine manière les uns envers les autres,
selon le principe de Pacta sunt servanda (principe du respect de la parole
donnée, principe de la bonne foi), sous peine de sanctions.
L’approche juridique des relations internationales est principalement l’œuvre
des jurisconsultes ou des juristes. En islam par exemple, Al-Shaibani (749/750-
805) est généralement considéré comme le père fondateur du droit international
musulman avec son traité al-Syar. Quant au droit international public moderne,
c’est au hollandais Grotius et à son traité De jure Belli ac Pacis (Droit de la
guerre et de la paix) (1625) qu’on en fait remonter traditionnellement la
première formulation.
Cette approche est aujourd’hui fondamentale en raison de la place grandissante
qu’occupe désormais le droit dans la vie internationale. Non seulement il y a
maintenant, encore imparfait certes, un ordre juridique international qui
postule l’existence d’une société ou communauté internationale fondée sur des
principes de coexistence ou de solidarité, mais les Etats se déclarent et se
veulent tous légalistes, et se soucient du droit dans la gestion quotidienne de
leurs affaires extérieures (De Lacharrière, La politique juridique extérieure,
1987). Aussi le droit international en tant que donnée de la réalité internationale
ne saurait être ignoré par la discipline des RI.
D- L’approche économique
L’étude économique des relations internationales est, par rapport aux approches
examinées plus haut, relativement récente. Elle date du 18e siècle, avec les
débuts du capitalisme industriel. L’œuvre pionnière à cet égard demeure La
richesse des Nations du philosophe et économiste anglais Adam Smith (1723-
1790). Branche de la science économique, l’étude des relations économiques
internationales est une des approches les plus développées en relations
internationales.
Cependant depuis 1970 cette approche se présente sous deux formes différentes
sinon opposées, l’économie internationale, et l’économie politique
internationale. La première, se voulant plus scientifique, étudie les échanges
commerciaux, financiers et monétaires internationaux en faisant abstraction de
l’Etat et du politique, en ne retenant que la logique des marchés (ménages et
entreprises) et leu enchevêtrement (commercial, productif, monétaire) en milieu
international. Alors que la seconde, en revanche, se considérant plus proche des
réalités économiques internationales, étudie les mêmes phénomènes mais en les
réinsérant dans un espace international tel qu’il est structuré par les Etats et
leurs rapports politiques.
Par exemple, le commerce extérieur : L’économie internationale tend à
l’expliquer par une théorie pure (hypothético-déductive) de l’échange
international, la théorie des avantages comparatifs (tendance des pays à
exporter les produits pour lesquels ils ont un avantage comparatif en termes de
facteurs de production, et importer les produits pour lesquels cet avantage
comparatif leur fait défaut). L’économie politique internationale, par contre,
pose le problème du commerce extérieur en termes de choix de la protection ou
de l’ouverture et cherche à l’expliquer non par la seule loi du marché, mais par
des facteurs autant économiques que politiques, autant internes qu’externes :
pression des groupes d’intérêts, contraintes institutionnelles, politiques
internationales, etc. (cf. les multiples accords de libre-échange signés par le
Maroc par exemple).
C’est pour cette raison que la seconde approche - l’approche politique de
l’économie internationale – tend à se rattacher plus à la discipline des Relations
internationales relevant de la science politique qu’à celle des Relations
économiques internationales relevant plutôt de la science économique.
E- L’approche sociologique
L’approche sociologique s’est imposée avec l’apparition des Relations
internationales comme discipline au lendemain de la première guerre mondiale.
Sociologie, terme inventé par le philosophe français August Comte (1798-1857)
au 19e siècle, veut dire science de la société, connaissance objective, (par la
réflexion, l’observation et l’expérimentation), des faits sociaux dans leur
globalité (relations, processus, structures), et dans leurs interactions mutuelles,
sans les réduire à un domaine particulier (économie, politique, religion, morale,
droit, esthétique, etc.). Etudier la société comme totalité, et les faits sociaux
comme des choses positives en les séparant de nos jugements de valeur, tel est
l’objet de la sociologie (A. Comte, Cours de philosophie positive, 1830-1842).
En relations internationales, la perception de plus en plus du milieu
international comme formant une société (régularité, interdépendances,
institutions, normes), mais toujours menacée par la guerre (première guerre
mondiale), ainsi que la volonté de dépasser les études sectorielles et d’échapper
à la domination des historiens et juristes dans l’étude des relations
internationales, ont d’emblé orienté la nouvelle discipline vers l’approche
sociologique. Il s’agit, comme pour la société interne, de traiter les phénomènes
internationaux comme des faits sociaux, de les appréhender dans leur totalité,
et d’y rechercher les déterminants et les régularités qui, telles des « lois »
objectives, affectent le comportement des acteurs sur la scène internationale (G.
Devin, Sociologie des relations internationales, 2002, p. 3). C’est ce que M.
Merle appelle une approche globale, c’est-à-dire ne privilégiant aucun aspect
spécifique des relations internationales a priori, et systématique, c’est-à-dire
recherchant les lois permanentes (naturelles, nécessaires ou objectives), et
évolutives (juridiques ou morales) qui régissent les relations internationales (M.
Merle, Sociologie des relations internationales, 1974, p. 9).
Telles sont les principales approches des relations internationales. Reste à
montrer maintenant en quoi l’approche dite sociologique des relations
internationales prétend fonder une discipline nouvelle, autonome, appelée
Relations internationales ?
2- Discipline des Relations internationales
Trois traits caractérisent la discipline des Relations internationales : elle est
récente et évolutive ; elle est controversée ; elle est divisée.
A- Discipline jeune et évolutive
Née d’un souhait exprimé lors de la Conférence de la Paix à Paris en 1919, la
nouvelle discipline voit le jour en Grande-Bretagne avec la création de la
première chaire de Politique internationale à l’Université de Wales à
Aberystwyth. Entre 1919 et 1933, institutions et universités dédiées à l’étude des
relations internationales vont se multiplier en Grande-Bretagne même, aux
Etats-Unis, en Australie et en Suisse.
Une discipline se définit par un objet spécifique, par des institutions
d’enseignement et de recherches, et par des traditions de pensée. De 1919 aux
années 50, la nouvelle discipline prend deux caractéristiques : une domination
anglo-américaine d’une part, et un partage entre deux écoles - l’Américaine et
l’Anglaise - et entre trois traditions de pensée - la réaliste, l’idéaliste, et la
réaliste – libérale, d’autre part. Mais jusqu’aux années 70, une certaine unité
caractérise la discipline avec la double hégémonie de l’école américaine, et du
réalisme.
A partir des années 70, la discipline rentre dans une phase de divisions et de
controverses mais aussi d’enrichissement. L’hégémonie américaine est remise
en cause avec l’affirmation de l’École anglaise, et l’apparition d’autres écoles
en dehors du monde anglo-saxon, en Europe continentale, en Amérique-Latine
et plus tard en Asie; la domination réaliste se voit, quant à elle, contester par la
résurgence du courant libéral, et la montée de la pensée marxiste et tiers-
mondiste.
La division de la discipline va s’accentuer encore plus à partir des années 90,
après la chute de l’URSS, le reflux du marxisme et du tiers-mondisme, et la
montée des courants critiques, post-positivistes, postmodernistes, féministes, et
le courant postcolonial.
Nous nous limiterons ici à deux points essentiels pour la suite du cours : l’objet
des Relations internationales et les principaux courants en Relations
internationales.
B- Discipline controversée : quel objet ?
Dès les deux premières décennies de son existence, voulant être autonome et
globale selon la formule de Merle, la discipline des Relations internationales
s’est posé trois questions cruciales qui ont fait, et font encore, l’objet de longues
controverses :
- Quel est son but ? A quoi vise-t-elle ? (Pourquoi les Relations
internationales ?)
- Quel est son objet d’étude ? Quelle est sa problématique centrale ? (Sur
quoi les Relations internationales ?)
- Quelle est sa méthode ? (Comment les Relations internationales ?)
La troisième question, bien qu’importante, n’est pas originale car on la retrouve
dans toutes les autres sciences sociales (méthodes des sciences sociales). En
revanche, la première, et surtout la seconde suscitent encore des débats propres
à la nouvelle discipline.
La question du but, s’est posée dès 1919 et les réponses ont été influencées par
le contexte historique de l’entre-deux-guerres marqué par l’idéalisme
wilsonien, la création puis l’échec de la SDN et l’effondrement de l’ordre de
l’après-guerre. Aussi dans un premier temps, les idéalistes partisans de Wilson
et de la SDN dominent et assignent comme but à la nouvelle discipline de
contribuer à changer la politique internationale existante considérée comme
responsable de la catastrophe de la première guerre mondiale. Mais face aux
déboires de la SDN et aux dures réalités de la politique internationale monte un
courant opposé dit réaliste, dont E.H. Carr fut l’un des premiers porte-voix (E.
H. Carr, The Twenty Years’ Crisis, 1919-1939), qui affirme que la discipline doit
au contraire considérer la politique internationale telle qu’elle est et se contenter
de l’expliquer. C’est le cœur du débat entre idéalistes et réalistes qui dure
jusqu’à nos jours.
La question de l’objet est encore plus complexe à cause des multiples dimensions
des relations internationales. Un auteur de l’intérieur même de la discipline
comme Philippe M. Defarges nie encore que les Relations internationales
soient une science mais une discipline carrefour associant plusieurs autres
disciplines (Ph. M. Defarges, Relations internationales, livre 2, 1993, p. 50).
Un autre élément ajoute également à la complexité de la détermination de l’objet
de la discipline : la diversité des acteurs et donc des types de relations à étudier.
Est-il significatif que soient étudiées toutes les relations internationales, quels
qu’en soient les acteurs ? Ou est-il plus significatif de choisir un type de
relations jugé plus pertinent pour assurer à la fois cohérence et une meilleure
intelligibilité de l’objet ? Là aussi la réponse est partagée entre ceux qui
privilégient les relations interétatiques, principalement les réalistes, et ceux qui
préfèrent les relations transnationales, généralement les libéraux (individu
comme unité de référence), et les marxistes (classe sociale comme unité de
référence.
Troisième élément de complexité enfin, l’approche sociologique elle-même qui
n’est pas homogène, et impose donc de choisir l’instance pertinente de la société
internationale pour déterminer l’objet et définir la problématique de la
discipline: Le politique ? Le social ? l’économique ? Là un consensus semble
s’être formé dès le départ, et par la suite au niveau de l’Unesco (1950), sur le
rattachement des Relations internationales à la science politique, et donc sur le
choix du politique comme l’instance pertinente pour concevoir l’objet des
Relations internationales comme discipline autonome parmi les disciplines
relevant du champ d’investigation de la science politique.
Que veut dire alors le politique ici comme instance pertinente définissant l’objet
des Relations internationales ? Le politologue Jean Leca (Traité de science
politique, 1985, p.150) définit le politique à partir d’une problématique
fondamentale composée de quatre éléments structurels : une communauté
organisée (unité agrégative) ; des processus de conflit et de coopération pour le
contrôle des ressources rares ; une structure d’autorité (pouvoir de direction de
l’unité); des mécanismes de contrôle des comportements et de gestion des
processus de conflit et de coopération. Ces éléments renvoient donc à la
question politique telle qu’elle se pose dans son cadre naturel, à savoir la
communauté politique interne.
Toutefois, la même problématique se retrouve au plan international mais en des
termes encore plus aigus dans la mesure où la société internationale ne
comporte pas d’autorité centrale de direction, mais des relations de puissance
entre communautés politiques autonomes. Par conséquent l’objet de la discipline
des Relations internationales comme problématique, peut être défini comme
étant l’étude des processus de conflit et de coopération pour le contrôle des
ressources rares, des rapports de pouvoir que ces processus impliquent, et des
mécanismes de régulation, de contrôle, et d’arrangement de ces mêmes
processus. En résumé, la problématique politique internationale, comme celle
interne, implique autant la question des luttes et rapports de pouvoir entre les
acteurs internationaux (problématique de la compétition pacifique), que celle de
la direction, du contrôle et de la gestion des affaires du monde (problématique
de l’ordre international)
C- Discipline divisée : la question des courants
A l’heure actuelle on ne compte pas moins de neufs grands courants théoriques
qui se disputent la discipline des Relations internationales (A. Macleod et D.
O’Meara, Théories des relations internationales, 2007). En fait seulement
quelques théories dominent. Elles sont toutes issues du monde occidental, et des
Etats-Unis plus spécialement. Elles reflètent en quelque sorte l’évolution des
relations internationales et l’état de la puissance dans le monde. La désuétude
de la théorie islamique classique de dar al-Harb et dar al-Islam marque la fin
de l’ordre international musulman avec la colonisation, puis son remplacement
par l’ordre des Etats-Nations. Le reflux du marxisme est la conséquence directe
de la disparition de l’URSS. La théorie de la dépendance, issue de l’Amérique-
Latine dans les années soixante-dix en parallèle avec l’affirmation alors du
Tiers-monde sur la scène internationale, est aujourd’hui abandonnée, ce dernier
ne constituant plus une catégorie analytique pertinente. Mais à l’inverse, dans la
Chine actuelle, où l’étude des relations internationales connait un essor sans
précédent, une tentative de repenser le monde est à l’œuvre en conformité avec
le nouveau statut de puissance mondiale de l’empire du milieu.
Les théories des relations internationales n’ont rien avoir avec les théories
mathématiques ou physiques. Elles sont des constructions intellectuelles visant
à expliquer ou interpréter le monde complexe que nous vivons. Elles ne sont pas
cependant de simples spéculations philosophiques, mais des ensembles
cohérents et rationnels de propositions fondamentales d’où il est possible de
tirer des conséquences vérifiables. Mais comme toute théorie, elles peuvent être
adossées explicitement ou implicitement à des philosophies d’où elles tirent leur
postulats de base d’ordre ontologique (la réalité), épistémologique (la
connaissance) ou éthique (jugements de valeurs). Une théorie vivante et efficace
c’est celle qui donne lieu à des programmes de recherches, ou à laquelle on
recourt le plus, consciemment ou inconsciemment, pour interpréter les
événements internationaux. Elle peut avoir des implications pratiques, en
influençant par exemple, de façon implicite ou explicite, les politiques
étrangères des Etats.
On se limitera ici à quatre théories ou cadres théoriques qui nous semblent
aujourd’hui les plus importants, dont le marxisme qui reste malgré tout un cadre
théorique incontournable pour comprendre le fonctionnement du capitalisme
mondial. On se contentera de présenter les éléments de base de chacune d’entre
elles.
a- Le marxisme ou la théorie de l’impérialisme
Les fondements du marxisme reviennent à Marx et Engels, la théorie marxiste
de l’impérialisme revient à Lénine (Lénine, L’impérialisme, stade suprême du
capitalisme, 1916). L’analyse de l’histoire des sociétés en termes de mode de
production et de luttes des classes conduit Marx et Engels à axer leur attention
sur le fonctionnement du capitalisme dans les sociétés industrielles et les luttes
de classes auxquelles il donne lieu au-delà des frontières étatiques qu’ils
qualifient d’artifices créés par la classe bourgeoise capitaliste (détentrice des
moyens de production) pour diviser et mieux exploiter la classe ouvrière ou le
prolétariat. D’où leur appel qui achève leur livre commun Le Manifeste
communiste publié dans le contexte révolutionnaire de 1848 en Europe :
« Prolétaires de tous les pays unissez-vous ».
Mais la guerre franco-allemande de 1870 et la première guerre mondiale
montrent la fragilité de la solidarité prolétarienne et la force du nationalisme, ce
qui pousse Lénine (père de la révolution bolchevique de 1917 en Russie) à
rédiger le texte fondateur de la théorie marxiste de l’impérialisme en 1916.
Voulant refonder la solidarité prolétarienne et sauver le socialisme du virus
nationaliste Lénine, se basant sur les travaux d’un non marxiste, Hobson
(Imperialism - A Study, 1902) et de Hilferding (le capital financier, 1910),
élabore une théorie qui établit un lien de cause à effet entre le capitalisme d’un
coté, le colonialisme et la première guerre mondiale de l’autre. En effet,
l’évolution du capitalisme compétitif vers un capitalisme monopolistique
(création de monopoles) à la faveur de la loi de la concentration du capital, et la
fusion du capital bancaire et du capital industriel donnant lieu au capitalisme
financier rendent encore plus féroce la concurrence entre les cartels capitalistes
à la recherche des marchés d’exportation de capitaux et de produits industriels
dans les régions encore peu développées selon la loi du développement inégal et
la logique de l’accumulation du capital. Les rivalités entre puissances
capitalistes pour l’acquisition des colonies et le partage territorial du globe s’en
trouvent ainsi exacerbées. D’où la course aux armements et finalement la guerre.
Ainsi le triptyque capitalisme (monopolistique), impérialisme, guerre, se trouve
corrélé et expliqué fournissant aux marxistes une grille d’analyse de base de la
politique internationale qu’ils affineront fur et à mesure qu’évoluent les réalités
internationales : fin de l’impérialisme colonial, apparition du Tiers-monde, rôle
des Etats-Unis comme nouveau centre du capitalisme mondial, rôle des
multinationales et des institutions financières internationales dans le
fonctionnement de ce dernier, apparition de nouveaux pays industrialisés dans le
Tiers-monde, schisme sino-soviétique, socialisme de marché de la Chine post-
maoïste, effondrement de l’URSS et la mondialisation. Aujourd’hui, après la
phase tiers-mondiste et la théorie de la dépendance (expliquant le sous-
développement et les relations inégalitaires entre le centre capitaliste et ses
périphéries du tiers-monde) ((P. Baran et P. Sweezy, G. Frank, S. Amin , Dos
Santos), l’approche marxiste des relations internationales est surtout représentée
par la théorie du système-monde du sociologue américain I. Wallerstein où tous
les événements mondiaux du 16e siècle à nos jours sont expliqués par la
formation et les besoins fonctionnels de l’autoreproduction de l’économie-
monde capitaliste, cœur du système-monde actuel (I. Wallerstein, Comprendre
le monde : Introduction à l’analyse des systèmes-monde, 2006 )
b- Le réalisme ou théorie de l’anarchie internationale
Obsédés par la sécurité et l’ordre, les partisans du courant dit réaliste – dont H.
Morgenthau, R. Aron, H. Kissinger et K. Waltz, constituent les principales
figures de proue - se demandent pourquoi les Etats se font la guerre, et dans
quelles conditions ils s’assurent entre eux la paix ? Ne croyant pas à la paix
perpétuelle ils se tournent d’un côté, vers l’histoire (européenne
essentiellement), et de l’autre, vers les penseurs et philosophes politiques pour y
chercher des éléments pouvant les aider à construire leur théorie. De la première
ils tirent le caractère tragique de l’histoire, leur pessimisme et leur doute quant à
la possibilité d’une transformation significative des relations internationales, et
le rôle central qu’y jouent les grandes puissances. Des seconds, notamment
Thucydide, Machiavel, Hobbes, Hume et Rousseau, ils déduisent les notions
clés qui fondent le pouvoir explicatif de leur théorie : la nature humaine, l’état
de nature (à laquelle ils assimilent l’anarchie internationale), et la puissance.
La nature humaine est l’élément immuable qui explique le pourquoi de la
société, de l’Etat et de la politique : animal social, mais cupide, égoïste et avide
de pouvoir, l’homme, poussé par son instinct d’auto-conservation et éclairé
par sa raison, passe contrat avec ses semblables et s’organise dans un Etat.
Ainsi il sort de l’état de nature où il était initialement, et dans lequel il ne
pouvait compter que sur lui-même (loi du plus fort) pour assurer sa survie sans
cesse menacée par les autres mus par les mêmes désirs que lui (autonomie,
sécurité, pouvoir). Dans l’état civil (Hobbes), l’homme troque sa liberté de l’état
de nature, contre la sécurité et l’ordre, et la possibilité de réaliser non seulement
ses désirs sans crainte pour sa vie, mais de conduire une vie plus noble : morale,
familiale, artistique, productive, etc.
Organisé et rassuré dans l’Etat, l’homme retrouve cependant l’insécurité entre
les Etats. L’anarchie qui règne entre ces derniers reproduit les mêmes
caractéristiques que celles de l’état de nature des individus avant leur entrée
dans l’état civil, c’est-à-dire, selon la formule de Hobbes, un état de guerre de
tous contre tous. Ainsi, ne comptant que sur lui-même (et ses alliés) pour assurer
sa survie et sa sécurité sur la scène internationale, l’Etat n’a d’autre choix que
de chercher le maximum de sécurité en essayant d’avoir le maximum de pouvoir
(sur les autres ou à l’égard des autres), autrement dit la puissance. La puissance
devient de ce fait le premier intérêt de l’Etat dans la vie internationale, et la
politique internationale devient une politique de puissance. Dans l’état de
nature comme celui qui règne ainsi entre les Etats, ni le droit, ni la morale
(éléments fragiles et incertains) ne peuvent, aux yeux de ce courant, se
substituer à la puissance.
Aussi, quand les intérêts vitaux (indépendance, intégrité territoriale, honneur
national, sécurité des institutions politiques, économique et culturelles) sont
menacés, la guerre devient un risque majeur. Mais des moments de paix plus ou
moins durables peuvent se réaliser si s’établit entre les nations soit une
hégémonie, un empire (Pax Romana), soit un équilibre (bipolaire comme entre
Sparte et Athènes dans la Grèce antique, ou entre les Etats-Unis et l’URSS
durant la guerre froide ; multipolaire comme l’équilibre européen aux 17e et 18e
siècles, et entre 1815 et 1914).
c- Le libéralisme ou théorie de l’interdépendance
Marqué par l’idéalisme wilsonien de l’entre-deux guerres, ne partageant pas le
pessimisme des réalistes et croyant en la possibilité d’un dépassement de la
politique de puissance par une organisation appropriée de l’anarchie
internationale, les libéraux combinent eux aussi deux sortes d’arguments pour
fonder leur interprétation des relations internationales : des arguments
philosophiques défendant une conception différente de la nature humaine et de
l’état de nature, comme chez Grotius, Locke et Kant, et des arguments
empiriques tirés de la réalité internationale concrète.
Pour les libéraux la vision hobbesienne de la nature humaine et de l’état de
nature est partielle et partiale visant à justifier l’ordre et le pouvoir absolu au
détriment de la liberté. Or il n’y a pas que les penchants négatifs chez l’homme
à l’état de nature. Il y a aussi des penchants positifs, notamment le besoin de vie
sociale qui suppose bienveillance et assistance mutuelles et qui, combiné avec
celui de l’auto-préservation, pousse l’homme à rechercher d’autres moyens que
la force pour vivre en paix avec ses semblables et jouir de ses droits naturels,
vie, liberté, propriété. Aussi, loin d’être un état de guerre en permanence, l’état
de nature est plutôt une succession de périodes de guerre et de périodes de paix
due au recours parfois injuste et soudain à la violence. Seule cette éventualité qui
rendait fragile la vie sociale dans l’état de nature, poussa l’homme de par son
intelligence à passer un contrat social avec ses semblables et rentrer dans l’état
civil en s’organisant et en se soumettant à un pouvoir central ayant seul le droit
d’user de la violence, sans renoncer pour autant à ses doits naturels, notamment
la liberté et la propriété. Ainsi, pour les libéraux, si l’état civil et meilleur que
l’état de nature, celui-ci n’est pas pour autant synonyme d’état de guerre ou
d’absence de règles.
Il en est de même de l’anarchie internationale où des règles peuvent exister et
réguler la conduite des Etats même lorsqu’ils recourent à la force. Et ce pour les
mêmes raisons qu’entre les individus dans l’état de nature. Ce sont les règles du
droit naturel qui ont pour raison d’être la protection et la satisfaction des droits
et intérêts des individus qui les composent, et qui transcendent la séparation
des peuples en Etats indépendants. Ce sont les règles qui s’adressent au genre
humain en tant que tel.
Outre ces arguments philosophiques en faveur de l’ordre et la coopération en
dépit de l’anarchie, les libéraux de l’entre-deux guerre à aujourd’hui recourent
plus encore aux arguments tirés de l’évolution des relations internationales qui
ne cessent de s’éloigner du schéma interétatique traditionnel depuis la
révolution industrielle. Il s’agit de trois évolutions principales : l’accroissement
des interdépendances, l’intensification des relations transnationales, et la
multiplication des acteurs non étatiques sur la scène internationale. Non
seulement ces évolutions expliquent l’acceptation, forcée ou voulue, par les
Etats des contraintes limitant leur souveraineté et les obligeant à collaborer,
mais elles leur imposent de rompre résolument avec la politique de puissance
des siècles passés et de la remplacer par une politique de responsabilité en
dotant le milieu international de mécanismes appropriés, juridiques et
institutionnels, pour résoudre les conflits, faciliter les échanges, et assurer la
sécurité collective.
d- L’École anglaise ou la théorie de la société internationale
École anglaise, c’est le terme donné dans les années 80 à un courant de
Relations internationales basé en Angleterre, mais qui ne peut être classé ni tout
à fait libéral ni tout à fait réaliste. Ses principaux représentants sont M. Wight,
H. Butterfield, A. Watson, H. Bull et B. Buzan. Son principal apport réside dans
le concept de société internationale développé par H. Bull notamment dan son
ouvrage The Anarchical society : A study of order in world politics, 1977.
Partant d’une interprétation de l’anarchie à la manière de Locke, mais centrant
son étude sur les Etats à l’instar des réalistes, l’École anglaise cherche à mettre
au jour les éléments d’ordre dans la politique internationale en menant une
enquête à la fois historique, juridique sociologique sur les ordres internationaux
qui se sont développés depuis le 15e siècle en Europe avant de se répandre dans
le reste du monde (H. Bull /A. Watson, The expansion of international society,
1984). Ainsi Bull distingue deux étapes dans l’évolution internationale affectant
l’état de l’anarchie interétatique. La première étape est désignée par le concept
de système international, la seconde par le concept de société internationale.
Dans un premier temps, à la fin de l’époque féodale, les nations européennes
constituent un système international, c’est-à-dire un ensemble d’Etats où le
comportement (décision, action) de chacun d’eux est pris en compte dans le
calcul commandant le comportement de tous les autres. C’est cette interaction
de type diplomatico-stratégique (paix et guerre) qui explique l’extension des
guerres intereuropéennes jusqu’à devenir mondiales fur et à mesure que s’étend
le système.
Dans un second temps, peu à peu vers la fin du 19e siècle, les nations
européennes évoluent vers une société internationale, étape en progrès par
apport à la première. Selon Bull, une société internationale est une construction
consciente qui suppose deux choses : une conscience d’avoir certains intérêts et
certaines valeurs en commun ; mise en place d’un ensemble de règles et
institutions communes destinées à réguler leurs relations réciproques. Une sorte
de contrat social (à la manière de Locke) adapté au milieu international et
remplissant au moins trois fonctions : limitation du recours à la force, respect de
la parole donnée, et réciprocité des intérêts.
Deux remarques cependant : La première est que dans la société internationale,
la logique et les mécanismes du système international (grandes puissances,
équilibre, recours à la force) ne disparaissent pas, mais ils sont toujours là. D’où
une certaine tension entre les deux qui peut aller jusqu’à menacer la société
internationale d’effondrement (première et seconde guerres mondiales, tensions
et crises de la guerre froide). La seconde remarque est que la société
internationale peut encore évoluer passant d’une société pluraliste où dominent
les Etats, à une société solidariste où les valeurs, règles et institutions communes
ne se limitent plus aux seuls Etats mais s’étendent aux individus et groupes
indépendamment des frontières nationales (cosmopolitisme à la manière de
Kant). Les droits de l’homme dans la politique mondiale actuelle, et l’Union
européenne peuvent être considérés de nos jours comme des traductions de ce
type d’évolution.
e- Le courant constructiviste
C’est un courant théorique qui a commencé à se développer en Relations
internationales à partir des années 80. Bien que diversifié, l’une de ses figures de
proue demeure l’américain A. Wendt (Social theory of International Politics,
1999). En fait il s’agit, selon Wendt lui-même, d’une version plus forte du
libéralisme, à partir d’une réinterprétation originale de l’anarchie interétatique.
Les courants libéraux jusqu’ici, ainsi que l’Ecole anglaise, considèrent
l’anarchie interétatique, à l’instar des réalistes, comme une donnée évidente et
objective avec laquelle il faut compter. Or pour les constructivistes, l’anarchie
n’a rien d’objectif ou d’évident. C’est le résultat de la pratique des Etats,
rationnalisé par les théoriciens. Certes, il n’y a pas au-dessus des Etats une
autorité centralisant l’usage de la force et le pouvoir d’édicter et d’appliquer de
la loi. Mais ce fait lui-même et tout ce qui en découle sont sujets à
interprétation, car loin d’être des phénomènes extérieurs, et fixes s’imposant
aux acteurs et aux théoriciens, ce sont des construits créés par ces derniers. Les
constructivistes ici inversent l’approche d’Auguste Comte signalée
précédemment, et qui consiste à étudier les faits sociaux comme des choses
positives séparées de nos croyances, de nos idées et de nos jugements de valeur.
Or selon les constructivistes, l’anarchie en Relations internationales - notion
apparue pour la première fois sous la plume de G. Lowes Dickinson en 1926
(The international anarchy, 1926) - est un concept référant à une réalité liée à
l’histoire européenne, passant de la féodalité à l’âge des Etats-nations
souverains. La pratique des Etats européens, imitée par les autres par la suite,
inscrite dans les normes et les institutions du droit international, puis érigée en
concept par les théoriciens réalistes donnent l’illusion qu’il s’agit d’une
structure objective alors qu’elle n’est qu’intersubjective, formée des idées,
croyances, normes et instituions partagées par les Etats et les milieux
académiques spécialisés. Ainsi repensée, l’anarchie non seulement peut être
pratiquée autrement si une autre culture qu’hobbesienne ou réaliste (culture
lockéenne, ou kantienne) est diffusée et adoptée, comme en Europe occidentale
après la seconde guerre mondiale, mais elle peut même être dépassée comme
réalité historique, et remplacée par une autre structure tel qu’un Etat mondial
par exemple (A. Wendt, Why a world State is inevitable ? 2003).
Conclusions
• Discipline des Relations internationales (RI) : controversée et non
stabilisée quant à son but et son objet ;
• Cependant sa problématique fondamentale demeure celle du politique
en général: Conflit et coopération, luttes de pouvoir, mécanismes de
régulation ;
• Diversité des approches et des théories: reflet de la complexité du
phénomène ;
• Pas de théories sans discipline, et pas de progrès de la connaissance sans
théories ;
• Toutes les théories se complètent dans la réalité ;
• Une théorie efficace: celle qui permet de formuler des hypothèses ou
propositions vérifiables; développer des programmes de recherche ;
faire avancer la connaissance ;

Questions d’évaluation
1/ Quand est née la discipline des Relations internationales et pourquoi ?
2/ Pourquoi le premier débat dans la discipline a-t-il opposé réalistes et
idéalistes ?
3/ Pourquoi l’approche sociologique s’est-elle imposée d’emblée à la nouvelle
discipline ? En quoi diffère-t-elle des autres approches ?
4/ Qu’est-ce qui différencie l’école libérale de l’école réaliste dans leur
appréhension des relations internationales ?