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Nouvelle revue d'onomastique

René Char : le poème et le lieu


Xavier Ravier

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Ravier Xavier. René Char : le poème et le lieu. In: Nouvelle revue d'onomastique, n°54, 2012. pp. 275-290​;

doi : https://doi.org/10.3406/onoma.2012.1762

https://www.persee.fr/doc/onoma_0755-7752_2012_num_54_1_1762

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Xavier RAVIER
Université de Toulouse II –Le Mirail

René Char : le poème et le lieu

Lecteur de l’œuvre de René Char depuis mes jeunes années et ayant eu la chance de
rencontrer son auteur plusieurs fois, l’idée a fini par s’imposer à moi qu’un aspect de son
écriture poétique pouvait être évoqué devant la SFO sans que cela déroge à nos
préoccupations d’observateurs du fait onomastique. S’il est vrai, comme le professait
autrefois Émile Benveniste, que « dans l’énonciation, la langue se trouve employée à
l’expression d’un certain rapport au monde »​1​, on ne peut, alors, que tenir pour légitime le
fait de s’adresser à l’énoncé poétique dès lors que celui-ci met en œuvre des éléments tels
que les noms de lieux, non seulement pour désigner ​ex abrupto ​divers endroits, mais aussi
pour les faire entrer et donc agir à part entière dans le dire poétique.
Pour fixer les idées, adressons nous à l’un des premiers ouvrages consacrés à l’œuvre
du poète de L’Isle-sur-la-Sorgue, celui de Georges Mounin publié en 1946 sous le titre
Avez-vous lu Char ?​2​, auquel Maurice Blanchot se référera dans son livre de 1949 ​La part
du feu3​​ . Dans le travail de Mounin, dès sa deuxième section, annoncé par le ​titre Provence
et pain​, ​nous lisons :
« Le monde où se nourrit la poésie de Char est un monde rural et méditerranéen. C’est
un monde d’une extraordinaire ​unité,​ et il faut voir là une des hautes garanties de
l’authentique.... René Char, il va sans dire, est à cent lieues de tout pittoresque, de tout
félibrige encore plus ! Et pourtant le sur-poème infus que constitue son œuvre est
peut-être d’abord un grand paysage involontaire, méditerranéen vrai, Grèce et
Provence tout ensemble... »

De plus, Mounin estime que « l’image la plus humblement rustique que René Char ait
chargé de ses émotions les plus rares ou les plus humaines, c’est le blé et le pain. Depuis le
symbolisme chrétien jusqu’à la rhétorique des littérateurs à la bêche, cette image est si
parfaitement éculée qu’il faut s’étonner de retrouver chez Char une image du blé et du pain
aussi ​indépendante​, aussi fraîche que s’il était le premier à s’en servir. » D’ailleurs, Char
lui-même présente le poète comme « l’homme qui s’épointe dans la prémonition, qui
déboise son silence et le répartit en théâtres », ce qui lui vaut de la part de notre poète le
qualificatif de « faiseur de pain » ou encore de « magicien à l’épi », de

1​
Émile B​ENVENISTE​, ​Problèmes de linguistique générale,​ Paris, NRF Gallimard, 1974, II, p. 82. 2​ ​Georges
M​OUNIN​, ​Avez-vous lu Char ?​, Paris, NRF Gallimard, coll. Les Essais, XXII, Paris, 1946, p. 19. 3​
Rééditions : 1992 (​L’Entretien infini​), 1993 (​La Part du feu)​ .

Xavier R​AVIER​, « René Char : le poème et le lieu ».


Nouvelle Revue d’Onomastique​, n° 54, 2012, p. 275-290.
Nouvelle Revue d’Onomastique n° 54 - 2012

celui « qui moissonne l’indispensable blé des cratères », homme pour lequel, encore, « il y
a de l’esprit de pain dans l’air »​4​. Il ne fallait pas passer sous silence cette donnée du texte
de Char : nous verrons en effet plus loin que nommer un lieu est pour l’homme une
nécessité aussi forte que moudre le blé pour avoir le pain, la parole, poétique justifiant
qu’on mette à égalité ces deux besognes.
Occupons-nous maintenant des toponymes provençaux auxquels l’écriture de René
Char a donné accueil. Et débutons par celui qui pour le poète a été l’image même d’un
commencement, à la fois réel et symbolique : je veux parler de ce que Char a nommé, d’une
manière devenue pour moi indélébile, « la plaie chimérique », c’est-à-dire l’exsurgence de
Fontaine-de-Vaucluse, saluée par ces quelques lignes placées sous le titre ​Tracé sur le
gouffre :​

« Dans la plaie chimérique de Vaucluse, je vous ai regardé souffrir. Là, bien


qu’abaissé, vous étiez une eau verte et encore une route. Vous traversiez la mort en
son désordre. Fleur vallonnée d’un secret continu.​5 ​»

Le « secret continu » : à l’évidence celui que la Sorgue, qui prend ici sa source et qui
devient « fleur vallonnée » dès sa sortie, perpétuera tout au long de son cours et que nous
allons retrouver à plusieurs reprises en lisant le poète. Nous percevons que le mot «
Vaucluse », qui a déjà reçu le qualificatif de « plaie chimérique », continue à agir
pleinement sur le reste de l’énoncé, générant l’apparition de vocables ou de groupes de
mots aussi divers que « souffrir, eau verte, route, mort, désordre », leur ensemble se
résolvant en la formule « Fleur vallonnée d’un secret continu ». Le terme géographique «
Vaucluse » rayonne sur la suite du discours, l’irradie même, il va atteindre une « Sorgue »
qui sera bientôt nommée : l’hydronyme se fait inducteur d’un discours qui n’existerait pas
si son nom n’avait pas été cité en premier lieu.
La Sorgue va atteindre L’Isle avant de se diviser dans les terres de rive gauche du
Rhône en une constellation de rivières dont les noms se retrouvent sur toutes les cartes.
René Char, lui-même Islois à part entière, va vivre intensément, dans son corps comme
dans sa pensée, la traversée de sa ville par ce cours d’eau : on sait que dès ses plus jeunes
années, la rivière lui a été une compagne irremplaçable. La preuve nous en est fournie par
la pièce ​Déclarer son nom ​dans la séquence ​Au-dessus du vent d​ e ​La Parole en archipel :​

« J’avais dix ans. La Sorgue m’enchâssait. Le soleil chantait les heures sur le sage
cadran des eaux. L’insouciance et la douleur avaient scellé le coq de fer sur le toit


4​
M​OUNIN​, ​op. cit.​, p. 22.
5 ​
Le Nu perdu. Retour amont,​ OC, p. 423. Pièces écrites entre 1964-1970. OC = René C​HAR​, ​Œuvres
complètes​, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1983. L’abréviation OC est systématiquement utilisée
dans la suite de la présente contribution.

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des maisons et se supportaient ensemble. Mais quelle roue dans le cœur de l’enfant
aux aguets tournait plus vite que celle du moulin dans son incendie blanc ?​6 ​»

L’enchâssement par la Sorgue : qui connaît l’œuvre de Char ne saurait ici tomber
dans le contresens, ce qui arriverait si on raisonnait à partir du verbe « enchâsser » pris
avec la valeur qui est souvent la sienne « enfermer dans une châsse », comme on le fait
d’un objet précieux ou autre, qu’à la longue le temps abandonne à l’oubli.
L’enchâssement est ici au contraire un événement qui s’est inscrit dans la durée pour le
poète René Char, d’abord dans sa très jeune existence, puis dans celle de l’âge adulte : il
signifie le contact de deux vies, celle de l’enfant bénéficiant du milieu que la rivière lui
offrait généreusement et celle de l’eau dans son écoulement incessant, et donc fidèle à
l’enfant. « L’incendie blanc » du moulin » : le moulin en question a été conservé, en dépit
d’aménagements pas toujours heureux qui ont été imposé aux bords de la Sorgue. J’ai eu
autrefois la chance de le voir fonctionner dans son ancien cadre, alors que les maisons de la
rive gauche étaient situées à la verticale de l’eau.
À cet exemple, j’en ajoute sans plus tarder un autre, la pièce ​Fréquence ​:

« Tout le jour, assistant l’homme, le fer a appliqué son torse sur la boue enflammée de
la forge. A la longue, leurs jarrets jumeaux ont fait éclater la mince nuit du métal à
l’étroit sous la terre.
L’homme sans se hâter quitte le travail. Il plonge une dernière fois ses bras dans le
flanc assombri de la rivière. Saura-t-il enfin saisir le bourdon glacé des algues ?​7 ​»
Le souvenir d’enfance qui a nourri ce texte est très bien relaté dans une note des
Œuvres complètes8​​ . L’instituteur, pendant la guerre 1914 et en hiver faisait quitter l’école
un peu plus tôt aux enfants qui habitaient dans des écarts, ce qui était le cas de René Char.
Celui-ci, rentrant chez lui et cheminant le long de la Sorgue passait devant l’atelier d’un
forgeron. Je poursuis en citant la note susdite :

« Proche de la rive, un tonneau empli d’eau attendait l’immersion du métal


incandescent. À la tombée du jour, l’homme arrêtait sa forge, et s’attardait sur la
berge, baignant ses bras tantôt dans le tonneau, tantôt dans le courant. Et l’enfant
scrutait chaque geste de l’homme, scrutait l’eau vive et les fonds aux longues herbes
rythmées. Ce n’était pas l’état de son âme qu’il retrouvait là, mais la capacité des
divers éléments poétiquement associés et dont la nuit allait bientôt annuler la vue
jusqu’au lendemain. Un roi travaillait en ce lieu, au centre de pouvoirs que l’ouvrier
qu’il était diminuait ou augmentait au gré de ses besoins​9​. »

6​
OC, p. 401.
7​
Fureur et mystère ​: ​Seuls demeurent,​ OC, p. 131. Rappelons que ​Seuls demeurent ​est l’une des séquences de
Fureur et mystère​.
9​
8​
Note ​Page 131​, OC, p. 1244. ​ ibid​.

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Ici, comme avec la Sorgue à sa sortie du « gouffre chimérique », nous est proposée
une configuration visuelle et verbale de même nature que le « secret continu » et la « fleur
vallonnée » qui marquent au départ le cours de la rivière. Le forgeron dans son travail a bien
sûr lui aussi participé à la perpétuation du « secret continu », dans le respect de la « fleur
vallonnée » : mais il aussi œuvré en réunissant l’eau et le feu, son corps et le métal dans la
forge incandescente s’épousant au point de prendre la forme l’un de l’autre : « leurs jarrets
jumeaux ». Et c’est un véritable rite qui termine la journée de l’artisan : en plongeant « une
dernière fois ses bras dans le flanc assombri de la rivière », ne s’adresserait-il pas au
mystère que celle-ci porte en elle, mystère lié à celui de sa source, le gouffre et sa « plaie
chimérique ». J’ose même aller plus loin dans la supputation et affirmer que le labeur du
forgeron et l’acte final de sa journée se présentent au bout du compte comme une figuration
de l’acte poétique considéré au plus fort et au plus intime de lui-même.
Paul Veyne au sujet de la dernière séquence du texte, celle du rite, propose un
commentaire qui me semble prêter à discussion. Voici :

Le poète devine que le travailleur cherche dans la rivière, à son insu, quelque chose
de plus qu’un peu de fraîcheur ; mais quoi. Lui-même l’ignore sans doute ; telle est
l’inquiétude imperceptible des forgerons. Là où il cherche, il ne trouverait du reste
qu’une algue répugnante et glacée ; est-ce vraiment ce qu’il veut ? Le forgeron sent
que son existence est un peu étroite ; chaque soir, il cherche en vain autre chose. Les
divertissements par quoi les hommes pensent seulement se rafraîchir de leurs fatigues
trahissent une nostalgie qui s’ignore.​10

On est ici devant un essai de « traduction en clair » du texte de Char, face à une
tentative pour le moins prolixe, donc inadaptée à la concision voulue par le poète car c’est
elle, ici comme dans bien d’autres pièces de l’auteur, qui crée vraiment et indubitablement
le donné poétique​11​:

« Saura-t-il enfin saisir le bourdon glacé des algues ? »

Je tenais d’autant plus à exprimer mes réserves qu’il est bien connu que le
questionnement est significativement présent dans l’écriture de Char, il est le moyen auquel
il recourt volontiers quand il cherche à se situer par rapport au monde, au destin, à


10 ​
Paul Veyne, ​René Char en ses poèmes,​ coll. NRF essais, Gallimard, Paris, 1990, p. 75. 11 ​ ​Paul Veyne, ​op. cit.
p.75 définit ​Fréquence c​ omme une « petite allégorie qui est un peu artificielle, mais dont la langue est superbe.
» Où se trouve le caractère soi-disant artificiel de cette « petite allégorie » ? Quant au terme « allégorie », il me
donne l’impression d’être impropre : le poème se suffit à lui-même, n’a rien d’un *hétérodire, il est dans la
langue et la manière habituelles de Char.

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la vie, à la poésie elle-même. En effet, qui fréquente son œuvre tombe sur des
avertissements en forme d’interrogations aussi brèves qu’incisives, telles « Comment vivre
sans inconnu devant soi ? » ou « La réalité, sans l’énergie disloquante de la poésie,
qu’est-ce ? » C’est à ce registre qu’à mon avis appartient « Saura-t-il enfin saisir le bourdon
glacé des algues ? » : il n’y a ni réponse ni explication à chercher, le forgeron en
tant que « riverain de la Sorgue » est le détenteur du secret par lequel il confie son bras à
l’eau glacée, tandis que « le bourdon des algues » est manifesté par le bruit de l’eau : alors
tout est dit. ​.
​La traversée de L’Isle par la Sorgue, comme on le voir, charge l’hydronyme de
signifiances supplémentaires. Le texte LA SORGUE ​Chanson pour Yvonne ​de ​Seuls
demeurent (​ ​La Fontaine narrative)​ ​12 ​consiste en une suite de onze apostrophes ou
interpellations qui nous éclairent d’emblée sur la nature du lien qui s’était très tôt établi
entre le poète et la rivière, sentiments ou souvenirs qui, à n’en pas douter, sont l’une des
origines de sa vocation de créateur d’écriture :

​« Rivière où l’éclair finit et où commence ma maison,


Qui roule aux marches d’oubli la rocaille de ma raison. »

Cette strophe initiale du texte est une injonction bien compréhensible de la part de
quelqu’un qui tient à préserver, en le partageant, ce que ses années d’enfant ont reçu du
cours d’eau, vecteur au surplus d’une poésie originelle, vécue avant d’être écrite. Pour la
strophe suivante, je m’en tiens – sans réserve cette fois-ci – à la lecture de Paul Veyne :
« La raison n’est que rocaille en effet : elle fige et elle fragmente, tandis que l’eau, le
meilleur des éléments, qui est la vie même, n’a pas de forme et reste une : c’est le
gravier au fond de l’eau, qui seule est vérité. La maison du poète « commence » à
l’eau vraie...​13 ​»

Et un peu plus loin, sous la plume du même :

« L’éclair, lui, est communication venue d’en haut jusqu’au poète, sous la forme
d’une intuition soudaine et parfois d’un véritable éclair extatique. La Sorgue n’entend
donc pas raison : la vocation est son principe et l’intuition est son institutrice​14​. »

12 ​
OC, p. 274.
13 ​
V​EYNE​, p. 37.
14 ​
Ibid.

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Le motif de la rivière pourvoyeuse d’un destin est également celui de ​Louis Curel de
la Sorgue15​
​ , que j’incline à considérer comme l’un des plus grands textes de Char sinon le
plus grand :

« LOUIS CUREL DE LA SORGUE

Sorgue qui t’avances derrière un rideau de papillons qui pétillent, ta faucille de doyen loyal à la
main, la crémaillère du supplice suspendue à ton cou, pour accomplir ta journée d’homme,
quand pourrai-je m’éveiller et me sentir heureux au rythme modelé de ton seigle irréprochable
? Le sang et la sueur ont engagé un combat qui se poursuivra jusqu’au soir, jusqu’à ton retour
solitude aux marges de plus en plus grandes. L’arme de tes maîtres, l’horloge des marées
achève de pourrir. La création et la risée se dissocient. L’air-roi s’annonce. Sorgue, tes épaules
comme un livre ouvert propagent leur lecture. Tu as été, enfant, le fiancé de cette fleur au
chemin tracé dans le rocher, qui s’évadait par un frelon... Courbé, tu observes aujourd’hui
l’agonie du persécuteur qui arracha à l’aimant de la terre la cruauté d’innombrables fourmis
pour la jeter en millions de meurtriers contre les tiens et ton espoir. Écrase donc encore une fois
cet œuf cancéreux qui résiste...

Il y a un homme à présent debout, un homme dans un champ de seigle, un champ pareil à un


chœur mitraillé, un champ sauvé. »

Je ne me livrerai pas à un commentaire qui se voudrait exhaustif et qui prétendrait en


donner la clé, celle-ci étant, je le crois, à la mesure de plusieurs catégories de lecteurs. Je
me contenterai d’attirer l’attention sur quelques-uns des thèmes dont il est porteur, thèmes
qui s’offrent à nous comme autant de moments d’une parole vouée à célébrer la rencontre
d’un lieu et d’un homme, dans le cercle d’une vie de chaque jour aussi bien que dans des
circonstances où le quotidien est menacé par le pire des malheurs.
Si l’on examine la chose du seul point de vue linguistique, la réunion dans le titre
Louis Curel de la Sorgue d​ e signifiants appartenant à deux champs différents de
l’onomastique n’a en soi rien d’exceptionnel – tout le monde sait que sont nombreuses
attestations de ce fait dans les noms de lieux ou de personnes du patrimoine onomastique le
plus commun. Mais il convient ici aller plus loin dans la réflexion, en prenant les choses
par leur commencement. Je rappelle que Louis Curel était un employé de la ville de L’Isle :
il était chargé de l’entretien des berges et de la surveillance de la ligne de partage des eaux.
Aux yeux du poète, lui aussi aux prises avec le flux de l’écriture, le mouvement de l’eau et
le geste de celui qui veille sur lui devenaient inséparables, si bien que l’un pouvait être
nommé par l’autre dans la plus totale des réciprocités : Louis Curel est à la Sorgue ce que la
Sorgue est à Louis Curel, le décanat « loyal » de Louis Curel et la progression assignée au
cours de la rivière sont non seulement inséparables mais retirent toute leur signification de
leur identité ontologique ; nommer l’un revient à nommer l’autre, ainsi que le montre
parfaitement la phrase « Sorgue, tes épaules comme

15 ​
OC, p. 141-142 : dans ​Seuls demeurent​.

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un livre ouvert propagent leur lecture » le montre parfaitement : l’énoncé et l’énonciateur


se contentent de la forme Sorgue pour désigner Louis Curel dans son action de faucheur,
dont les bras et les épaules, dans un mouvement rappelant effectivement celui de
l’ouverture et de la fermeture d’un livre – rendons justice à la beauté de cette image – se
livrent à une besogne cumulant noblement le labeur le l’ouvrier et le don du savoir par un
maître d’école. Quant à la faucille maniée par Louis Curel, « la crémaillère du supplice »,
outre la ferveur symbolique et lyrique que nous venons de voir à l’œuvre, elle est soutenue
par une imagerie qui est un hommage à l’effort des hommes, non seulement dans le travail
quotidien mais aussi lorsque la barbarie – ici celle des hordes nazies – oblige à un combat
implacable, celui-là même auquel prit part, les armes à la main, le résistant René Char. Sur
ce point le paragraphe conclusif affirme une fois de plus tout ce qui doit être mis en pleine
lumière, d’autant plus que s’y trouve évoqué le salut terrestre de l’être humain échappé à
une tuerie infernale :

« Il y a un homme à présent debout, un homme dans un champ de seigle, un champ


pareil à un chœur mitraillé, un champ sauvé. »

Ce poème, dont les derniers mots viennent d’être lus, je ne crois pas faire erreur en
attirant l’attention sur sa dimension disons « hölderlinienne » : celle-ci est liée en
profondeur à la culture personnelle de René Char et attestée par son œuvre. Il apparaît qu’à
l’altitude qui est la sienne, le texte qui nous occupe en ce moment fait du gardien de la
Sorgue et du poète une seule et même personne, à laquelle est confié l’acte de la parole
et le destin futur de l’homme ; on retrouve donc ici celui qui à son retour de Bordeaux et
avant d’entrer dans la deuxième partie de son existence à Tübingen avait pu encore faire
sortir de son esprit le sublime ​Andenken ​(Souvenir) dont le dernier vers, fameux, pourrait
être une invitation à saluer « l’homme à présent debout » dans le « champ sauvé » de nos
Vauclusiens exemplaires :

« Was bleibt aber, stiften die Dichter. »


(​Mais de ce qui demeure, les poètes sont les fondateurs​).

Et pour conclure sur ce point, lisons un extrait de ​Pour un Prométhée saxifrage,​ texte
dans lequel Char nous invite à entrer « en touchant la main éolienne de Hölderlin » :

« Noble semence, guerre et faveur de mon prochain, devant la sourde aurore, je te


garde avec mon quignon, attendant ce jour prévu de haute pluie, de limon vert, qui
viendra pour les brûlants, et pour les obstinés​16​. »

16 ​
La parole en archipel​, ​Au-dessus du vent,​ OC, p. 399-400.

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​Peut-être pouvons-nous maintenant commencer à parler du cheminement à la faveur


duquel René Char a, dans et par son écriture, mobilisé plusieurs des noms de lieux de la
Provence. Ce qui oblige évidemment à poser la question de l’élément onomastique comme
objet de langage et outil vital. Par un heureux hasard, un tout récent numéro de la ​Nouvelle
Revue d’Onomastique (​ 53, 2011), contient un article qui s’est trouvé sur mon chemin, celui
de Marina Vager (« Sur les aboutissants de certaines des tendances de l’onomastique en
Russie »)​17​, dans lequel sont présentés les résultats de la réflexion menée par divers
chercheurs. Parmi ceux-ci et du point de vue des problèmes que m’a posé la rédaction du
présent travail, ce qui est dit des travaux d’Elena Ljovna Berezovich m’a été la plus
heureuse des surprises. Cette collègue russe a montré que le toponyme résulte de
l’association de deux facteurs langagiers, la signification conceptuelle, c’est-à
dire sa catégorie sémantique générale ou particulière, d’autre part l’information
pragmatique, à savoir le ​composant émotionnel (sensible)​, ​le composant structurel​, ​les
connotations, le composant de nature associative :​ en disant les choses autrement on a
affaire à bipartition du signifié ou du nommé entre ce qui est lié à la langue du point de ​vue
de sa structure et de son fonctionnement – en quelque sorte une normativité ​plutôt
fermée sur elle-même – et ce qui dans la langue se trouve en chacun de nous du côté du
sentiment, du ressenti, de l’imprévu, de l’imaginaire…. Cette dichotomie est de nature à
nous aider dans l’approche de l’écriture de Char : en effet, l’ajout à « Louis Curel » du
complément « de la Sorgue », introduit un composant pragmatique à la fois de nature
associative et émotionnelle. Cette réunion en un lexème certes complexe de l’hydronyme et
de l’anthroponyme donne lieu à une série d’expansions du discours, tels l’annonce de la
venue de « l’air-roi » ou le rappel d’un passé confié à la très belle phrase « Tu as été,
enfant, le fiancé de cette fleur au chemin tracé dans le rocher, qui s’évadait par un frelon...
», une phrase dont le poète a signifié l’autonomie par la ponctuation​18 ​; et l’expression «
cette fleur au chemin tracé dans le rocher », la Sorgue comme telle, nous fait retrouver le
qualificatif dont elle était déjà porteuse dans ​Tracé sur le gouffre​, la
« Fleur vallonnée d’un secret continu. » En d’autres termes, l’isotopie du texte tient à la
conjonction des deux composants mis en valeur par Elena Ljovna Berezovich. Lieux,
objets et actions s’inscrivent dans un continuum dont Char a magistralement tiré parti : le
geste rituel du forgeron trempant en fin de journée son bras dans l’eau glacée de la Sorgue
est directement lié lui aussi au constituant pragmatique dont nous essayons de cerner le
rôle, il pose un acte d’autant plus significatif qu’il implique une forte part de mystère​19​.


Marina V​AGER​, ​On the issues of Some Tendencies in Onomastic Studies in Russia : 20​th ​– 21​st ​centuries​,
17 ​

NRO​, n° 53, 2011, p. 117-126.


18 ​
Le texte est fait en grande partie de cette juxtaposition d’éléments grammaticalement autonomes mais en
relation dialogique tout au long de son développement.
19 ​
Il n’est pas ici possible d’entrer dans le détail des positions intellectuelles liées aux termes pragmatisme,
pragmatique ; contentons-nous de rappeler qu’en grec l’ancien le pluriel neutre ​tª pragm©ta ​désignait les

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Des considérations de même nature me sont inspirées par la pièce ​Dansons aux
Baronnies q​ ui m’a toujours profondément ému. Lisons-la :

« DANSONS AUX BARONNIES

En robe d’olivier
l’Amoureuse
avait dit :

Croyez à ma très enfantine fidélité.

Et depuis,
une vallée ouverte

une côte qui brille

un sentier d’alliance

ont envahi la ville

où la libre douleur est sous le vif de l’eau. »

On sait que ce texte a été écrit à partir d’un souvenir remontant à l’adolescence, la
première déclaration d’amour faite par le poète à une très jeune femme de son âge ; la
circonstance est rapportée dans les ​Œuvres complètes​, probablement d’après une relation
faite par Char lui-même :

« Ce bourg du vallon de l’Ouvèze offre ses places à arcades et ses allées spacieuses
aux marchés que fréquentaient les gens de la montagne à la foire annuelle du tilleul, et
aux fêtes. Le bal en miniature commençait en aval, à Molhans ; puis garçons et filles
finissaient la nuit à Buis​20​. »

Dès le titre, la mémoire restée très vive d’un événement lointain ouvre une porte
toute grande au pragmatique à l’état pur : d’entrée de jeu, il nous est signifié par le nom du
pays, ces Baronnies de la danse et de la jeunesse, il se manifeste en la jeune-femme, «
l’Amoureuse » (noter le A majuscule initial), dans sa « robe d’olivier », hommage est ainsi
rendu à l’arbre-roi de la contrée ; quant au paysage, il vit de sa lumière et s’offre à être
parcouru le long du « sentier d’alliance » menant à la petite ville. La ligne ultime du poème
exprime une nostalgie fortement ressentie : l’aventure unique d’un premier amour ​

​choses
faites aussi bien que celles que l’on décidait d’entreprendre, détail qui nous semble n’avoir rien d’indifférent eu
égard à la démarche menée dans la présente contribution.
20 ​
OC, p. 1255 ; ​Buis :​ c’est-à-dire ​Buis-les-Baronnies,​ (Drôme), avec « ses places à arcades et ses allées
spacieuses »

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a laissé beaucoup plus qu’une empreinte, elle est restée pour l’auteur « la libre douleur »,
celle-ci pérennisée par l’écoulement de l’Ouvèze, « le vif de l’eau ». Autrement dit, le
vocable ​Baronnies e​ st le lieu et le support d’une expansion verbale qui est un témoignage
exempt de la moindre dissonance.
Quelques mots encore. La disposition graphique choisie par Char est elle aussi
porteuse d’un signe qui devrait requérir l’attention du lecteur : on constate en effet que les
lignes du texte – faut-il parler de vers ? – sont très majoritairement trisyllabique ou
hexasyllabiques, autrement dit se prêtent à un jeu entre un simple et son double : or, si l’on
admet que le trisyllabe est ici la base de l’agencement, ce que je crois, on peut penser aux
trois temps de la valse, nécessairement jouée à l’époque dans le bal qui débutait à Molhans
et se terminait à Buis. Pour dire les choses autrement, il n’est pas impossible que le poète
ait voulu, en écrivant sa page, donner une sorte de figuration de la danse en question : ce
qui montrerait que le composant pragmatique de l’énoncé poétique est susceptible de peser
jusque sur la forme donnée au texte sur la page qui le reçoit​21​.
De la même façon que pour ​Dansons aux Baronnies,​ dans la pièce ​Le Thor,​ le titre
débouche sur un développement complexe dans lequel on assiste à une prise de possession
d’un lieu de vie par des enfants : la succession du jour à la nuit, l’envol des oiseaux, les cris
des gamins, la « voltige entre lumière et transparence », tout cela advient sous le signe du
mont Ventoux, cime tutélaire à qui le paysage doit sa cohérence. Une évocation de la vie
affective puérile clôt la pièce, sur une notation frisant l’oxymore : « âge perdu » vs « nos
jeunes larmes ».

« LE THOR

Dans le sentier aux herbes engourdies où nous nous étonnions, enfants, que la nuit ne
se risquât à passer, les guêpes n’allaient plus aux ronces et les oiseaux aux branches.
L’air ouvrait aux hôtes de la matinée sa turbulente immensité. Ce n’étaient que
filaments d’ailes, tentations de crier, voltige entre lumière et transparence. Le Thor
s’exaltait sur la lyre de ses pierres. Le mont Ventoux, miroir des aigles, était en vue.

Dans le sentier aux herbes engourdies, la chimère d’un âge perdu souriait à nos jeunes
larmes​22​. »

​Dans le voisinage immédiat de ce texte, mettons ​Jouvence des Névons​23​, de la série


Les Matinaux :​


21 ​
Noter que le vers final de la pièce est un alexandrin parfait.
22 ​
Les Loyaux Adversaires​, ​Fureur et mystère,​ OC, p. 239.
23 ​
Les Matinaux​, OC, 302.

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René Char : le poème et le lieu

« JOUVENCE DES NÉVONS

​Dans l’enceinte du parc, le grillon ne


se tait que pour s’établir davantage.

Dans le parc des Névons


Ceinturé de prairies,
Un ruisseau sans talus,
Un enfant sans ami
Nuancent leur tristesse
Et vivent mieux ainsi.

Dans le parc des Névons


Un rebelle s’est joint
Au ruisseau, à l’enfant,
À leur mirage enfin.

Dans le parc des Névons


Mortel serait l’été
Sans la voix d’un grillon
Qui, par instant, se tait. »

Le lieu appelé ​Névons ​est celui de l’enfance de René Char : cet espace consistait en
une grande prairie dans laquelle se trouvait la maison familiale ; les aménagements
survenus à L’Isle-sur-la-Sorgue l’ont fait disparaître. Cet anéantissement fait aussi l’objet
de la séquence ​Le Deuil des Névons​24​, chère à tous ceux qui lisent le poète. Paul Veyne, se
référant visiblement à l’idée nietzschéene de l’irrévocabilité des événements qui
seraient la trame du monde – Char était en effet un lecteur de Nietzsche, qu’il appelait l’un
de « ses porteurs d’eau » – écrit :

« Le large front de la mémoire est une méduse dont le front est brûlant ; la nostalgie
qui se berce dans la passé n’aperçoit plus que des moissons versées sur pied ».

Aussi le célèbre ​Deuil des Névons ​ne parle-t-il de la mémoire que par dénégation :

Vite ! Le souvenir néglige


Qui lui posa ce front,
Ce large coup d’œil, cette verse,

24 ​
OC, p. 389-391

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Nouvelle Revue d’Onomastique n° 54 - 2012

Balancement de méduse
Au-dessus du temps profond.

Il est l’égal des verveines


Chaque été coupées ras,
Le temps où la terre sème​25​. »

Dénégation ou pas, Char, comme chacun de nous, vivait, qu’on le veuille ou non, avec
ses souvenirs et ses capacités émotives. Dans le texte de ​Jouvence des Névons​, que j’ai cité
il y a un instant, le rappel des appels intermittents du grillon est l’expression forte d’un
ressenti qui a accompagné les jours du poète et qui nous rappelle qu’un signal sonore, pour
exister et nous atteindre, est nécessairement lié à son contraire, le silence : donc, un réel que
rien ne saurait contredire, car c’est par cette dualité que le grillon s’établit davantage, pour
reprendre le verbe voulu par le poète. Mais alors que serait une mémoire refusant son
propre pouvoir ? Au lieu d’une dénégation, ne vaudrait-il pas mieux parler du jaillissement,
dans l’imaginaire de celui qui écrit, d’un signifié qui se suffit à lui-même, puisqu’il va être
tout l’exprimé poétique : le grillon « qui par instant se tait » restitue à l’été et au lieu qui fut
l’asile d’une enfance une existence viable et supportable en même temps qu’une
signification. Un processus de même nature, mais tout de même distinct dans plusieurs de
ses modalités, a été décrit au sujet d’une partie de l’œuvre de Paul Celan, poète que Char
estimait profondément :
« Mais peu à peu, des images remontent à la mémoire, qui font surgir, du sein du
monde et de l’impersonnel, des objets privilégiés dotés d’une fonction de signe, et
que le Je semble reconnaître comme sa propre histoire​26​. »

Pour ce qui regarde le texte de ​Jouvence des Névons​, nous devons finalement
reconnaître que ​Névons ​est de la part de son auteur l’objet, du point de vue pragmatique,
d’un enrichissement de même importance que celui que nous avons essayé de mettre en
valeur à propos d’autres éléments onomastiques entrés dans l’écriture de René Char.

On pourrait poursuivre dans cette voie, mais l’examen complet de tous les textes dans
lesquels le poète a fait appel aux noms liés à la provençalité ne saurait être entrepris ici.
Qu’il me suffixe ici de rappeler que ces noms, si on en fait le pointage cartographique,
occupent une aire qui va de la chaîne des Alpes aux abords du Rhône. Jean Roudaut, auteur
de la remarquable préface des ​Œuvres complètes,​ consacre précisément quelques lignes
aux toponymes, oronymes, hydronymes qui parsèment les textes de Char :


25 ​
Veyne, p. 319.
26 ​
Stéphane M​OSES​, ​Quand le langage se fait voix Paul Celan ​: ​Entretien dans la montagne​, CONTRE-JOUR,
Études sur Paul Celan​, Colloque de Cerisy (édité par Martine B​RODA​), Les Éditions du Cerf, 1986, p. 129.

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René Char : le poème et le lieu

« Ces noms désignent des lieux suffisamment étroits pour garder, auprès du lecteur
qui ne connaît pas le Vaucluse, une valeur magique. Si le paysage est indispensable à
la naissance du poème, le poème ne lui est jamais réductible. Le titre, en général, ne
joue pas un rôle d’indication ou de précision d’événement (sauf “Louis Curel de la
Sorgue​ˮ ​dans “Seuls demeurent​ˮ​).... Le titre ne se donne pas pour une clé marginale à
l’œuvre, demeurant isolé du poème par le traditionnel blanc typographique, et
entretenant avec lui des relations quasiment d’ordre : le titre est un mot du poème en
relation d’échange avec lui ; il redouble le poème en un effet disproportionné de
miroir : le blanc [typographique] a une valeur identique à celle de la conjonction​27​. »

Cette citation ne peut que recueillir l’approbation : s’agissant de la pièce ​Louis Curel
de la Sorgue,​ le titre, en jouant « un rôle d’indication ou de précision d’événement », va
totalement dans le sens de l’écriture de Char en tant qu’elle nous fait assister, comme nous
l’avons vu dans le texte en question, à la justification de l’homme de la Sorgue « à présent
debout » dans « un champ sauvé » après avoir été « un champ mitraillé ».
Allons à autre aspect de l’écriture de René Char, fervent lecteur d’Héraclite et
préfacier en 1948 des traductions en français de l’illustre présocratique par Yves
Battistini​28​.Maurice Blanchot, l’année suivante, exposait comment selon lui l’Éphésien et
notre poète se continuaient à se rencontrer à travers le temps et d’atteindre les lecteurs
actuels :
« Ce langage [de René Char] est le plus présent qui soit. Il est impossible de s’y
soustraire. La souveraineté du ton en est extrême. On la rapproche du style
d’Héraclite, style d’aphorismes où la concision des formules et l’autorité des images
expriment l’énergie d’une conscience excessive et même oraculaire​29​. »

Maurice Blanchot, regardons comment, vingt ans plus tard, il concluait un nouveau
développement de son ouvrage ​L’Entretien infini :​

« C’est que, pour René Char, comme pour Héraclite avec qui, de solitude en solitude,
il s’est toujours reconnu en fraternité, ce qui parle essentiellement dans les choses et
dans les mots, c’est la Différence, secrète parce que toujours différant de parler et
toujours différente de ce qui la signifie, mais telle aussi que tout fait signe à

27 ​
OC, ​Introduction,​ ​Les Territoires de René Char,​ p. XXXI-XXXII.
28 ​
De nouveau publiée dans OC, p. 720-721. Voici un passage significatif de cette préface : « Héraclite est ce
génie fier, stable et anxieux qui traverse les temps mobiles qu’il a formulés, affermis et aussitôt oubliés pour
​ ​Maurice B​LANCHOT​,
courir en avant d’eux, tandis qu’au passage il respire dans l’un ou l’autre d’entre nous. 29
La Part du feu​, Paris, Gallimard, 1949, p. 111.

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cause d’elle qui n’est dicible qu’indirectement, non pas silencieuse : à l’œuvre dans le
détour de l’écriture​30​. »

Ces remarques aident à situer le propos de René Char, qu’il s’agisse de ses choix
d’écriture ou de sa perception du réel. L’inflexion oraculaire prêtée à René Char par
Maurice Blanchot me paraît aller de pair avec une autre, que je n’hésite pas à qualifier de
mythique : nous en avons un exemple avec l’ensemble formé de ce que nous dit par le
poète au sujet de la Sorgue, du gouffre de Vaucluse dont elle émerge, de son parcours dans
des lieux de vie, de ses riverains, le forgeron qui termine sa journée par le rite que l’on a
évoqué, Louis Curel, René Char lui-même, bref tous ceux qui ont affaire à la rivière. Si
nous nous en tenons au propos de notre auteur, dire la Sorgue revient donc à mythifier la
Sorgue, nommer la faucille de Louis Curel revient à mythifier cet outil, d’autant plus
comme on l’a vu, qu’une fonction insigne, un décanat est attribué à son porteur et ainsi de
suite : comme on le sait, bien d’autres poètes ont fait de même dans leur création. D’une
certaine façon, nous retrouvons ici le célèbre couple ​mythos /​ ​logos d​ e la pensée hellénique
dans l’antiquité. Sur ce point, il faut prendre en considération, s’agissant de cette phase
ancienne du concevoir et de l’exprimer, la lecture faite d’Héraclite par René Char :

« Héraclite met l’accent sur l’exaltante alliance des contraires. Il voit en premier lieu
en eux la condition parfaite et le moteur indispensable à produire l’harmonie. En
poésie il est advenu qu’au moment de la fusion de ces contraires surgissait un impact
sans origine définie dont l’action dissolvante et solitaire provoquait le glissement des
abîmes qui portent de façon si antiphysique le poème. Il appartient au poète de couper
court à ce danger en faisant intervenir, soit un élément traditionnel à raison éprouvée,
soit le feu d’une démiurgie si miraculeuse qu’elle annule le trajet de cause à effet. Le
poète peut alors voir les contraires – ces mirages ponctuels et tumultueux – aboutir,
leur lignée immanente ​se personnifier,​ poésie et vérité, comme nous savons, étant
synonymes​31​. »

On ne peut être ni plus clair ni plus direct : Char, délibérément, nous invite à préserver les
droits et devoirs de la parole poétique, il le fait dans le respect intégral des deux pôles
majeurs de la pensée de l’Éphésien, d’une part « l’exaltante alliance des contraires »,
d’autre part le λόγος qui est le régulateur sous-jacent de ce qui existe et donc de la parole,
qui est en charge, lui, de cette « démiurgie...miraculeuse », capable d’éviter la médiocrité
ou l’excès ; en d’autres termes et dans la ligne directe du point de vue du philosophe relu
par le poète, la possibilité est ouverte de recourir à des moyens qui orientent et honorent la
tâche scripturale : parmi eux, je me plais à citer l’oxymore, dans


30 ​
Maurice B​LANCHOT​, ​L’Entretien infini​, Paris, Gallimard, 1969, p. 454.
31 ​
Fureur et mystère,​ ​Seuls demeurent​, OC, p. 159 OC, p. 159, XVII.

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René Char : le poème et le lieu

lequel certains ont vu l’être lui-même du poétique, l’oxymore qui préserve d’un inutile et
insipide amoncellement de mots, car il réunit précisément deux contraires dans une
énonciation que l’esprit reçoit immédiatement et sans erreur possible (synonymie de «
poésie et vérité »).
Revenons pour finir aux éléments onomastiques eux-mêmes : on peut en être
maintenant convaincu, ils sont porteurs des mêmes virtualités que tous les autres
constituants lexicaux du langage – de la vie dans ce qu’elle a de plus quotidien à la
représentation qui en est faite dans et par la poésie, une chaîne ininterrompue s’installe. Le
composant pragmatique du toponyme ou de l’hydronyme a le pouvoir, au-delà de la
dénomination au premier degré, d’alimenter un discours qui nous fait changer d’échelle,
qui nous transporte dans un univers nouveau et cependant reste accordé à la réalité
immédiate. J’ai essayé de le montrer : c’est la parole même du poète qui devient
pragmatique, témoin ce que René Char lui-même affirmait avec force et conviction quand
dans ​Les Feuillets d’Hypnos i​ l mettait en première ligne « Le poète, conservateur des
infinis visages du vivant​32​. »
La vocation qui a été celle de René Char et la manière dont il s’y est conformé a fait
l’objet d’un très beau texte de Paul Celan, dont j’ai déjà cité un passage. Je ne puis
échapper à l’envie de vous en lire la partie initiale dans la transposition en français faite par
Celan lui-même, l’auteur de ce témoignage aussi abrupt que fulgurant :

« ARGUMENTUM E SILENTIO
Für René Char
An die Kette gelegt
zwischen Gold und Vergessen :
die Nacht.
Beide griffen nach ihr.
Beide liess sie gewärhen.

Lege,
lege auch du jetz dorthin, was herauf
dämmern will neben den Tagen:
Der sternüberflogene Wort,
das meerübergossne.

32 ​
Feuillets d’​Hypnos​, OC, p. 195, n° 83

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ARGUMENTUM E SILENTIO

À René Char

Rivée à la chaîne,
entre l’or et l’oubli :
la Nuit.
Empoignée par l’un et par l’autre,
soumise.

Pose, toi aussi,


pose près d’elle,
ce qui songe à poindre
quand poindront les jours :
la Parole
survolée d’astres,
inondée d’océans. »

Paul Celan avait parfaitement perçu les tenants et aboutissants de l’écriture du poète
de ​L’Isle-sur-la-Sorgue ​: « La Parole / survolée d’astres, / inondée d’océans », « ​Der
sternüberflogene Wort, / das meerübergossne ​», autant de formulations qui nous font
comprendre que l’œuvre de René Char est aussi adressée au monde et à ceux qui
l’occupent.

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