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Le Voyage et la danse - La photographie de portrait - Presses unive... https://books.openedition.

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Presses
universitaires
de
Vincennes
Le Voyage et la danse | Siegfried Kracauer

La photographie
de portrait
p. 139-142

Testo integrale
1 À Berlin, une exposition de bonnes photos de portraits offre
l’occasion de se livrer à une étude de principe sur les
chances propres à l’art du portrait photographique.
Pourquoi bon nombre de portraits, et précisément ceux

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qu’on dit artistiques sont-ils si aberrants ? Je pense à ces


portraits qu’on voit fréquemment, encadrés sous verre,
accrochés dans les entrées des ateliers photographiques. La
tête d’un homme connu surgit d’un mystique fond sombre,
ou bien une actrice en vogue doit prendre une attitude
démoniaque. Si, selon l’idée des gens concernés, aucune vue
normale ne rend suffisamment, on choisira d’en éterniser
d’insolites. Le visage apparaît dans des perspectives
hardies, censées exprimer quelque chose de signifiant,
certaines parties du menton ou du front prennent une
importance prépondérante que sans doute elles ne
possèdent pas du tout dans l’usage quotidien, et des reflets
de lunettes deviennent le principal élément optique. C’est,
dans tous ces cas, toujours du même défaut qu’il s’agit. Il
consiste en ceci que la photographie, au lieu de rendre
présente la physionomie à portraiturer, l’utilise comme
moyen pour des fins qui sont extérieures à l’objet. Quelles
possibilités photographiques comporte la tête ? Telle est la
question qui est posée et qui reçoit sa réponse dans de tels
portraits. En d’autres termes   : ce qu’ils recherchent
d’emblée, ce n’est pas le rendu de l’objet, mais la
représentation de la totalité des effets qu’on peut arriver à
en tirer. Décisifs, bien sûr, sont ceux qui correspondent au
métier   : les effets particuliers de lumière et d’ombre.
Malheur au type susceptible d’inciter à les développer. Sans
égard pour les contenus qui sont peut-être posés en même
temps que lui, on l’éclaire ou on le fonce, et ce qui reste
ensuite de lui est une composition en noir et blanc. Trop
souvent, elle ne se contente pas de quelques attraits
ornementaux, mais, pire encore, elle cherche plutôt à
témoigner d’une « conception » artistique. En effet, nombre
de photographes mettent leur orgueil à livrer, par delà
l’aspect technique, des œuvres d’art, et à animer, pour ainsi
dire, la physionomie. Mais alors, au lieu de développer à
partir de l’objet une conception qui dépende de sa réalité
concrète, ils lui ajoutent cette conception-là, comme une
sauce. Que ça convienne ou pas à la tête : elle doit se la
laisser verser dessus. Ce serait ici le lieu d’une digression
sociologique qui devrait s’occuper de la mentalité investie

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dans d’innombrables photographies de portraits. Cette


mentalité présente sans aucun doute quelques traits
typiques, qui sont moins le propre des portraiturés que des
artistes de portraits. En effet, leur situation intermédiaire,
non définie, entre reproduction technique et production
artistique, conduit tout naturellement à adopter justement
les qualités à la mode. Celui qui n’appartient pas à l’avant-
garde créatrice doit se servir des nouveautés qui sont dans
l’air   ; à supposer qu’il veuille faire de l’art à tout prix.
Certaines attitudes spirituelles se mettent ainsi en avant,
certaines poses reviennent dans des portraits concernant
des objets qui n’ont rien de commun entre eux. Elles sont
obligatoirement octroyées au commanditaire, qui d’ailleurs
a souvent lieu de se réjouir d’un tel apport ornemental.
2 Les portraits qui se trouvent dans l’exposition en question
se distinguent de ceux que l’on vient de caractériser en ceci
qu’ils n’ont pas de « conception ». Quel avantage ! Tandis
que, d’après les pseudo-procédés artistiques habituels, la
physionomie devient un jeu de lumière ou même disparaît
derrière diverses opinions et représentations indépendantes
d’elle, elle est ici véritablement son propre but. Le
photographe s’est visiblement efforcé d’étudier ses
particularités et de les mettre ensuite en valeur au moyen de
l’image. Il se retire lui-même au profit de l’objet qu’il
cherche à transmettre, aussi caractéristique que possible. La
meilleure preuve en est l’abandon du décoratif, qui
d’habitude joue un rôle important. Dans ces portraits, le
contenu et le geste sont comme tout naturellement en
harmonie l’un avec l’autre. Au lieu que le visage ne soit
forcé à entrer dans une perspective étrangère, celle-ci
découle chaque fois de son être   ; au lieu qu’une volonté
stylistique subjective ne s’attribue tout le pouvoir, l’essence
du portraituré conditionne d’elle-même le style. Les profils
ne correspondent pas à une humeur, les vues de face
répondent à des exigences du contenu. En accord avec cela,
les modelages par la lumière et l’ombre ne poursuivent pas
d’égoïstes buts particuliers, mais remplissent la fonction de
commenter le texte du visage. C’est ainsi du moins qu’il en
est en principe. Sans conteste, des photographies de ce

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genre sont les seules qui méritent le nom de portraits. En se


plongeant en pensée dans la personne à représenter, elles
rencontrent bien sûr une limite que seul le peintre peut
dépasser. Lui, peut, en vertu de ses interventions actives,
réellement objectiver le modèle qu’il a devant les yeux   ;
l’appareil photographique, en revanche, qui n’est qu’un
organe de réception passif, devrait finir par se perdre en lui.
Mais comme cette conséquence théorique est exclue, même
la bonne photographie de portrait, qui prend son objet au
sérieux, s’avance dangereusement dans les parages de la
peinture, à laquelle la mauvaise cherche inconsidérément à
s’identifier. C’est une affaire de tact photographique   :
réduire au maximum ces stylisations indispensables qui
engendrent des effets similaires à ceux de la peinture.

© Presses universitaires de Vincennes, 1996

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Notizia bibliografica digitale del capitolo


KRACAUER, Siegfried. La photographie de portrait In: Le Voyage et la
danse: Figures de ville et vues de film [online]. Saint-Denis: Presses
universitaires de Vincennes, 1996 (creato il 11 octobre 2020).
Disponibile su Internet: <http://books.openedition.org/puv/1726>.
ISBN: 9782842929183. DOI: https://doi.org/10.4000/books.puv.1726.

Notizia bibliografica digitale del libro


KRACAUER, Siegfried. Le Voyage et la danse: Figures de ville et vues
de film. Nouva edizione [online]. Saint-Denis: Presses universitaires de
Vincennes, 1996 (creato il 11 octobre 2020). Disponibile su Internet:
<http://books.openedition.org/puv/1689>. ISBN: 9782842929183.
DOI: https://doi.org/10.4000/books.puv.1689.
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Le Voyage et la danse

Figures de ville et vues de film


Siegfried Kracauer

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Questo libro è citato da

Fabre-Vassas, Claudine. (2000) La danse traversière. Terrain.


DOI: 10.4000/terrain.1039
Quaresima, Leonardo. (2009) De faux amis   : Kracauer et la
filmologie. Cinémas, 19. DOI: 10.7202/037560ar

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