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Le Voyage et la danse - Berlin photographié - Presses universitaire... https://books.openedition.org/puv/1728?

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universitaires
de
Vincennes
Le Voyage et la danse | Siegfried Kracauer

Berlin
photographié
p. 146-147

Testo integrale
1 Dans la cour intérieure du Musée des arts décoratifs, sont
exposées 1 000 vues de Berlin, qui ont été photographiées
par A. Vennemann. Elles sont collées sur de braves cartons
blancs et donnent à voir tous les détails possibles de la vie

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berlinoise tournée vers le public. Qu’elles aient l’air un peu


figées, comme si on les avaient laissées plantées là, cela
s’explique sans nul doute par notre manière de voir,
modifiée par le cinéma. Le cinéma nous a habitués à ne plus
considérer les objets depuis un point fixe, mais, en glissant
pour les contourner, à avoir le libre choix de nos
perspectives. Ce que peut le cinéma, fixer des objets en
mouvement, est interdit à la photographie. C’est pourquoi
elle apparaît, là où elle prétend encore à l’autonomie,
comme une forme qui commence à appartenir à l’histoire.
Elle se détache lentement du présent et prend déjà un air
suranné. Elle ressemble en cela au chemin de fer qui est à
l’avion ce qu’est la photographie à la bande-film. Chemin de
fer et photographie   : tous deux sont contemporains, et
apparentés entre eux en ceci que leurs formes sont achevées
et constituent depuis longtemps le premier stade de formes
nouvelles. Aujourd’hui, nous nous sommes détachés des
rails, de la même façon que de la position fixe, autrefois
indispensable à la caméra. Et si la photographie appartient
encore tout à fait à notre aujourd’hui, déjà se projettent sur
elle ces ombres qui enveloppent toute possession ayant
atteint son achèvement.
2 Ont été photographiés presque uniquement des objets
connus pris dans notre quotidien. Vieilles maisons
berlinoises, châteaux et palais, des rues et encore des rues,
des enfants qui jouent, restaurants, travailleurs dans les
métiers les plus divers, passants, promeneurs du week-end,
parcs et beaux sites dans les environs, gares, fabriques et
constructions modernes – il serait difficile d’en faire un
inventaire complet. Toutes ces images parlent avant tout au
souvenir. Elles font resurgir des impressions que nous
avons éprouvées sans nous en rendre compte, elles
conjurent de vieilles choses familières qui nous ont
accompagnés tout au long du temps. Les enseignes
lumineuses sont notre compagnie du soir, et il nous a même
semblé quelquefois qu’il en était de même avec le gamin de
la rue qui s’amuse à gratter entre les pavés. Toutes les
photographies ne font en réalité que nous remettre en
mémoire les éléments optiques qui se sont incorporés à

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notre existence. Rien de plus normal que le fait qu’elles


nous rendent présent justement le monde que nous
possédons. Car c’est ce monde-là, et non un monde nouveau
restant encore à conquérir, qui est l’objet de la
photographie. Une image photographique ne peut
effectivement pas donner une idée complète de tel ou tel
objet que celui qui regarde l’image n’a pas encore vu.
L’original d’une photo ne se laisse jamais déduire à partir de
celle-ci, et les innombrables reproductions photographiques
d’œuvres d’art ne répandent pas la connaissance des
œuvres : elles démontrent seulement que l’art, reproduit, a
perdu son effet saisissant. Une carte postale insuffisante,
rapportée d’un voyage, remplit bien mieux la fonction qui
revient à la photo que la photographie somptueuse de
régions où l’on n’est pas allé. Il serait utile d’étudier un jour
de plus près jusqu’à quel point les prises de vues que
charrient les journaux illustrés étouffent dans le public la
capacité de prise en compte du monde visible. La
photographie ne fournit pas les significations, dont il nous
faut faire l’expérience pour qu’un objet devienne notre objet
– elle ne fait que refléter cet objet arraché à tout contexte
d’expérience. Ce qui entre dans l’image photographique, ce
n’est pas l’extérieur de l’objet, mais une abstraction de
celui-ci, qui n’engage à rien. Donc, la photographie ne
représente pas un objet, mais elle est tributaire de l’objet
déjà représenté rien que pour pouvoir le montrer. Son
champ principal est le connu englouti. Et en effet, dans
l’exposition, elle sert réellement de Guide à travers le
souvenir. En nous aidant à faire une masse étonnante de
retrouvailles, elle nous procure enfin le pouvoir de disposer
des choses, des figures avec lesquelles nous vivons
inconsciemment.
3 Particulièrement réussies sont des images du Tiergarten.
Elles font ressortir l’aspect humide, oublié, du Tiergarten,
du fait qu’elles pénètrent à peine plus haut que la naissance
du feuillage, et suppriment entièrement le ciel. Ainsi la
nature sauvage à l’extérieur est tenue à distance et marqué
le caractère d’intérieur de ce parc artificiel. Coupé du
présent, il semble déjà être entré dans le passé. Il fait l’effet

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d’un symbole de la photographie elle-même, et peut-être


celle-ci ne l’imite-t-elle si facilement que parce qu’elle aussi
se tient sur le seuil d’hier.

© Presses universitaires de Vincennes, 1996

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Notizia bibliografica digitale del capitolo


KRACAUER, Siegfried. Berlin photographié In: Le Voyage et la danse:
Figures de ville et vues de film [online]. Saint-Denis: Presses
universitaires de Vincennes, 1996 (creato il 11 octobre 2020).
Disponibile su Internet: <http://books.openedition.org/puv/1728>.
ISBN: 9782842929183. DOI: https://doi.org/10.4000/books.puv.1728.

Notizia bibliografica digitale del libro


KRACAUER, Siegfried. Le Voyage et la danse: Figures de ville et vues
de film. Nouva edizione [online]. Saint-Denis: Presses universitaires de
Vincennes, 1996 (creato il 11 octobre 2020). Disponibile su Internet:
<http://books.openedition.org/puv/1689>. ISBN: 9782842929183.
DOI: https://doi.org/10.4000/books.puv.1689.
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Le Voyage et la danse

Figures de ville et vues de film


Siegfried Kracauer

Questo libro è citato da

Fabre-Vassas, Claudine. (2000) La danse traversière. Terrain.


DOI: 10.4000/terrain.1039
Quaresima, Leonardo. (2009) De faux amis   : Kracauer et la
filmologie. Cinémas, 19. DOI: 10.7202/037560ar

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