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28/08/2020 Le paysan de la Garonne : genèse et lignes de fond

Revue des sciences


religieuses
81/4 | 2007
Maritain 1906 : entrée en catholicisme

Le paysan de la Garonne :
genèse et lignes de fond
R M
p. 439-460
https://doi.org/10.4000/rsr.1823

Riassunti
Français English
Moins d’un an après la clôture du Concile Vatican II, J. Maritain publiait le Paysan de la
Garonne, qui déclenchait pour des mois une vaste querelle. Dans l’euphorie des premières
saisons post-conciliaires, l’ouvrage paraissait un pavé dans la mare ; on crut que Maritain prenait
position contre le Concile. Par des sources inédites tirées des correspondances, on examine ici
dans quel esprit et dans quelles circonstances le philosophe s’est lancé dans la rédaction de ce
livre. En particulier, le rôle décisif joué auprès de lui par l’amitié de J.-B. Montini, devenu Paul
VI, atteste que le livre n’a rien contre le Concile, et que son sens doit être recherché ailleurs,
redécouvert sous les scories de la controverse.

Less than a year after the closing session of Council Vatican IInd, J. Maritain published Le
Paysan de la Garonne, which triggered off a wide-ranging dispute. In the optimistic mood of the
first post-Council seasons, the book appeared as if a cat had been set among the pigeons:
Maritain was believed to take a stand against the Council. Thanks to previously unpublished
material, taken from correspondences, the article examines in which mood and circumstances the
philosopher started off writing that book. Indeed the major role played by his friendship with
John-Baptist Montini – who had become Paul VIth – makes it obvious that the book is not at all
directed against the Council and that its meaning must be found somewhere else and
rediscovered under the rubbish of the controversy.

Testo integrale
1 Le Paysan de la Garonne a paru en librairie il y a exactement quarante ans, en
novembre 1966. Les chiffres des tirages s’envolent aussitôt : 15e mille le 25 novembre ;
45e le 30 décembre ; 65e début mars 1967 ; 75e mille enfin en juillet. L’ouvrage figure
durant des semaines dans la liste des meilleures ventes en librairie, publiée par
L’Express. À peine le concile Vatican II terminé, l’ouvrage réussissait à ouvrir sur la

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place publique un débat interne à l’Église catholique, chose plutôt rare – cherchant un
précédent, Henry Bars remontera jusqu’aux Provinciales1 – ; plus exactement, il
ouvrait un débat sur l’Église et le monde, à la suite du Concile, et la controverse qui
s’enflamma révéla combien les positions étaient sensibles, et que l’« après-Concile » qui
s’ouvrait serait riche de débats, de diversité et de contrastes. Au moins sous cet aspect,
l’aggiornamento voulu dans l’Église par Jean XXIII ne sombrait pas dans la torpeur.
2 La controverse autour du Paysan fut vive et ample. Michel Fourcade nous en
entretient. Il n’est pas sûr que l’ambiance d’une controverse soit la plus propice pour
lire et comprendre un ouvrage. La controverse laisse des traces, au point qu’elle peut
occulter le sens du livre qui l’a suscitée : il faut bien reconnaître que l’image qui reste
ordinairement du Paysan de la Garonne est plutôt négative. On a même dit qu’avec ce
livre, Maritain prenait ses distances par rapport au Concile. Or rien dans le Paysan, ni
dans les sept dernières années de la vie de J. Maritain, ne marque un quelconque
éloignement à l’égard du Concile. Le Paysan s’ouvre au contraire par un premier
chapitre d’ample et sereine action de grâces pour l’œuvre du Concile ; il est daté du 13
janvier 1966. L’avant-propos du livre qui en explique le titre et le projet est lui-même
daté du 31 décembre 1965, trois semaines à peine après la clôture solennelle du Concile
au cours de laquelle, on s’en souvient, Paul VI remit à Maritain, dans une accolade
prolongée et remarquée, le message du Concile adressé aux intellectuels. Deux jours
plus tard, le Pape avait reçu le philosophe en privé et lui exprimait une fois de plus sa
confiance et sa reconnaissance. Comment penser qu’aussitôt sorti du Vatican, Maritain
allait mettre le Concile en procès, ou tout simplement s’en éloigner ou se détacher de
Paul VI ? À la vérité, c’est à Rome même, dans la suite de l’hommage que venait de lui
rendre le Pape, que Maritain a l’idée du Paysan, et il vaut la peine d’en examiner la
genèse comme de relire l’ouvrage en dehors des partis pris au cours de la controverse et
en évitant soigneusement de faire refluer les avatars de la controverse sur la lecture du
livre.

La retraite au temps du Concile


3 Quelques mots sur l’auteur à l’aube des années 60. On est loin du climat des années
30 et ce n’est plus le Maritain de ces années-là, présent aux débats publics et combatif.
Il approche des 80 ans ; depuis décembre 1939, soit vingt ans, il a quitté Paris : les
années de guerre, suractives dans un exil new-yorkais, puis trois ans d’ambassade
romaine et le retour aux USA en 1948 entraînent un éloignement de la France et une
rupture existentielle par rapport à la période de Meudon. Il se consacre alors à un grand
travail sur la philosophie morale ; ses livres de l’époque, importants (L’Homme et l’État,
L’intuition créatrice, Pour une philosophie de l’histoire) obtiennent un succès en
Amérique, sont largement traduits, mais trouvent peu d’écho en France. Le climat de la
guerre froide semble avoir éteint l’ardeur des espoirs politiques soulevés par
Humanisme intégral. Du côté religieux, les adversaires d’Humanisme intégral se
déchaînent, jusqu’à Rome même. En 1954, Maritain perd son grand soutien romain,
Mgr Montini, qui est envoyé à l’évêché de Milan ; en 1956, il échappe de justesse, par
l’intervention de Pie XII, aux manœuvres qui s’employaient à le faire condamner :
l’heure est pour lui à l’éloignement, parfois à la morosité, mais non au découragement.
4 La fin des années 50 est assombrie, ralentie chez les Maritain par la maladie puis la
mort de Véra, à Princeton, le 31 décembre 1959. Moins d’un an plus tard, Raïssa meurt
à son tour, au cours d’un voyage à Paris. Le trio d’une aventure commune de plus de 50
ans, presque de 60 ans, se brise et laisse seul le philosophe, qui s’établit de nouveau en
France, mais dans une retraite délibérée. Il avertit le 28 avril 1961 : « Je ne suis pas
rentré en France pour essayer d’y agir, mais pour m’y préparer à mourir2 ». Il rassemble
et publie les écrits de Raïssa, met au point plusieurs études, retrouve ses amis, mais
exclut farouchement toute manifestation publique ; bref, il se tient strictement à une
retraite méditative et studieuse.
5 Que pense-t-il du Concile convoqué par Jean XXIII ? Il ignore sans doute, il
l’apprendra plus tard, que certains voudraient mettre sur son nom l’enjeu d’une bataille

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au Concile, les adversaires d’Humanisme intégral, qui trouvaient des appuis dans la
Curie, n’ayant pas désarmé, et certains évêques sud-américains demandant que le
Concile condamne les thèses de Maritain. Mais il a confiance en Jean XXIII ; surtout
Maritain est un homme de foi, profondément attaché à l’autorité magistérielle de
l’Église à laquelle sa foi reconnaît la charge de transmettre la vérité de la révélation de
Dieu. Ceci est pour lui un principe infrangible qui doit nous aider à situer son
appréciation du Concile : n’ayant aucune charge dans l’assemblée conciliaire, n’y étant
ni évêque, ni expert, ni observateur invité, et malgré les bruits qui ont couru plusieurs
fois qu’il serait fait cardinal, il accueille fidèlement l’événement conciliaire comme un
acte de l’Église, sans se faire illusion en même temps sur tout l’humain trop humain
brassé dans pareille assemblée. Il suivra son déroulement dans la presse, mais la presse
est-elle un moyen adéquat pour suivre un acte magistériel ? Surtout il en accueillera
dans la foi les décisions.
6 On trouve peu de notations de Maritain sur le Concile, dans ses carnets ou sa
correspondance : ce n’est pas son affaire de participer activement aux travaux
conciliaires ; il y participe activement par la prière, certainement. Mais une remarque
faite en passant, au bas d’une lettre à son ami André Baron le 13 février 1962 (donc
avant l’ouverture du Concile), laisse pressentir une attente intime. Face à de nouvelles
intrigues et difficultés romaines, des amis italiens pressent Maritain de réagir. Il
répond : « Il faut comprendre que je suis retiré du monde, et qu’une seule exception à
cette règle perdrait tout pour moi. Il faut comprendre aussi que je suis un homme brisé,
pour qui presque tout ce qui intéresse les hommes n’a plus guère de sens, et qui ne
pourrait pas en parler, même s’il le voulait ». Et en post-scriptum : « Oui certes on a
raison d’attendre beaucoup du Concile. Mais si on ne commence pas par se repentir,
qu’est-ce qu’il en adviendra ? »
7 L’élection du cardinal Montini pour succéder à Jean XXIII le 21 juin 1963 allait
cependant modifier la donne. Maritain s’en réjouit et note dans son carnet : « Le
cardinal Montini est élu Pape et prend le nom de Paul VI. J’en ai grande joie ». Mais
toujours calé dans sa volonté de retraite, il ajoute : « Pourvu qu’il ne veuille pas
m’embrigader par amitié et [ne] me demande d’être ‘observateur au Concile’ ! » Il lui
adresse un télégramme auquel le nouveau pape répondra affectueusement dès le 28 :
« Votre délicat message évoque pour nous d’anciens et bien chers souvenirs et c’est avec
une affection toute paternelle que nous vous en remercions et vous envoyons notre
première bénédiction apostolique ». Il faut se souvenir ici des liens profonds et anciens
noués entre Jean-Baptiste Montini et le philosophe français. Philippe Chenaux les a
bien étudiés dans son livre Paul VI et Maritain3 : liens intellectuels précoces, dès les
années 20 où le jeune abbé Montini a traduit en italien et préfacé l’un des premiers
livres du philosophe ; liens personnels surtout, approfondis au cours des nombreux
entretiens que permirent les trois années romaines des Maritain, dans la collaboration
privilégiée qui s’établit alors entre le substitut de la Secrétairerie d’État et
l’ambassadeur Maritain. Souvent par la suite, dans ses lettres, Mgr Montini regrettera
l’éloignement qui le privait des conversations et dialogues entretenus avec le philosophe
au temps de son ambassade. Maritain de son côté, à la mort de Pie XII, remâchera sa
question : « Pourquoi Pie XII n’a-t-il pas fait Montini cardinal ? » Mais aussi, bientôt
fait cardinal par Jean XXIII, l’archevêque de Milan s’adressait ainsi à Maritain (lettre
du 25 juillet 1960) : « Aujourd’hui encore, j’aimerais commenter avec vous les
événements de ces dernières années et connaître votre jugement sur tant de choses.
Que pensez-vous de la convocation du prochain Concile ? Comment voyez-vous la vie
de l’Église dans cette période ? Ne viendrez-vous pas cette année en Europe ? »
8 Embrigader Maritain au Concile n’était certainement pas dans le style ni dans l’esprit
de Paul VI. Dès les premiers mois de son pontificat, la 2e session se déroula sans que le
Pape s’adressât à Maritain. Il ne l’oubliait pas cependant : un message à Noël 1963, un
télégramme de vœux pour la Saint Jacques en 1964. Surtout, après la troisième session
du Concile – session difficile, houleuse, marquée par ce qu’on a appelé une « semaine
noire » dans les débats sur la liberté religieuse, avec tumulte dans Saint-Pierre,
pétitions contradictoires attisées par les médias, et interventions autoritaires du Pape
fort mal reçues –, deux événements, dus à l’initiative de Paul VI, allaient tirer Maritain
de la retraite où il s’était délibérément enfermé.
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Les initiatives du pape Paul VI


9 D’abord Paul VI envoie à Toulouse, pour consulter Maritain, son secrétaire
particulier Mgr Macchi, accompagné par Jean Guitton. L’entretien occupera toute la
journée du 27 décembre 1964. Les notes de Maritain préparées pour cette rencontre,
une douzaine de feuillets d’une écriture serrée, permettent de connaître les sujets sur
lesquels il était consulté. Mieux que cela, au terme de l’entrevue, le philosophe promit à
ses visiteurs d’adresser au Pape une mise au point rédigée de ses notes : ce seront
quatre mémorandums, envoyés à Mgr Macchi le 12 mars 1965, et aujourd’hui publiés.
Cette version mûrie et développée de la consultation du philosophe par le Pape
n’occupe pas moins de 70 pages dans l’édition des Œuvres Complètes4. Elle intéresse au
plus haut point la compréhension et la genèse du Paysan de la Garonne, car les thèmes
développés dans les mémorandums sont largement repris dans l’ouvrage rédigé
exactement un an plus tard.
10 Rappelons d’abord simplement les titres de ces mémorandums : le premier est
consacré à la vérité ; le 2e à la liberté religieuse ; le 3e à l’apostolat des laïcs, et le 4e
rassemble diverses questions touchant à la vie spirituelle et à la liturgie, cœur de
l’expérience chrétienne des Maritain, avec des développements sur les traductions
liturgiques et sur les études religieuses.
11 J’ajoute quelques remarques, en commençant par le second mémorandum parce que
chronologiquement c’est lui qui est venu en premier dans l’entretien, conformément,
sans doute, au désir du Pape : « l’entretien marche très bien, rapporte le carnet de
Maritain. Le matin je leur parle de la liberté religieuse, sujet qui intéresse
particulièrement le Pape ». La discussion au Concile sur ce sujet était, on s’en souvient,
dans l’impasse, et venait d’être reportée, non sans remous, à la session suivante. Le
mémorandum de Maritain n’apportera pas de nouveauté fracassante, mais simplement
l’exposé de la position qu’il défendait depuis longtemps, synthétisée dans L’Homme et
l’État depuis 1951, mais qui lui valait l’opposition récurrente et farouche de certains,
dont le cardinal Pizzardo, secrétaire du Saint-Office au long des années 50. Ce sera la
position présentée dans le Concile par l’importante intervention du cardinal Journet
quelques mois plus tard, juste avant le vote de la déclaration Dignitatis humanae5.
Mais en arrière-fond de cette question, en quelque sorte technique, de la liberté
religieuse, il y a quelque chose de plus large, qui apparaît bien dans les notes de
Maritain, se montrera plus discret dans la rédaction du mémorandum, mais reviendra
en force et quasi frontalement dans le Paysan de la Garonne : c’est la question de la
« rencontre des religions ». La reconnaissance de la liberté religieuse ouvre l’espace
d’un dialogue des religions que Maritain propose d’aborder, dans ses notes, selon deux
perspectives différentes.
12 La première perspective concerne les « relations entre familles religieuses
historiquement constituées » : « au lieu d’une approche toute négative (et plus
manichéenne que chrétienne), selon laquelle tout est faux dans les religions qui ne sont
pas la vraie religion (et elles sont l’œuvre du diable), reconnaître que leur existence,
sans être normale de droit, est cependant normale de fait. En accord avec le
développement historique particulier, les perspectives propres et les possibilités des
grands groupes humains séparés en fait de la révélation judéo-chrétienne », il s’agira de
reconnaître les vérités portées par les religions, mais blessées par les erreurs ou limites
qui les entravent ; « et donc reconnaître ce qu’il y a de vrai dans ces religions, et le
témoignage propre qu’il leur est donné de porter au milieu des erreurs qui les
parasitent, reconnaître tout cela avec un authentique amour pour l’élan des âmes vers
ces données vraies ». Dialogue donc avec les religions.
13 Pour l’autre perspective, Maritain indique qu’elle est « plus importante » : il s’agit
cette fois de la « relation toute spirituelle de la personne humaine à Dieu, où qu’elle se
trouve », c’est-à-dire tant à l’intérieur qu’en dehors de la religion chrétienne. Maritain
avance ici une thèse d’ecclésiologie qu’il porte depuis longtemps au plus intime de sa
méditation : « l’appartenance invisible des non-chrétiens à l’Église visible », en ce sens
qu’un « non-chrétien peut être sauvé et vivre en amitié avec Dieu : alors il a la grâce du

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Christ rédempteur et c’est par elle qu’il est sauvé. Et il est invisiblement membre du
corps mystique » du Christ, c’est-à-dire de l’Église.
14 Assurément, tout cela implique un changement d’attitude fondamental à l’égard des
non-chrétiens : une nouvelle donne dans les relations de l’Église et du monde, que le
Concile pour sa part était en train de mûrir dans l’élaboration notamment de ce qui
s’appelait le schéma XIII. On venait consulter Maritain sur l’épineuse question de la
liberté religieuse ; et il répondait à ses interlocuteurs en leur exprimant l’attente d’une
théologie renouvelée. La vision universaliste de l’Église ici en cause, que Maritain
trouvait déjà exprimée dans la récente constitution conciliaire sur l’Église (Lumen
Gentium, 21 novembre 1964), se trouvait plutôt à l’étroit dans l’ecclésiologie
traditionnelle, il la portait depuis longtemps et, s’il n’était pas théologien et se gardait
prudemment d’empiéter sur les plates-bandes de la théologie, il n’avait cessé d’inciter
son ami Charles Journet à développer en ce sens son traité sur l’Église. Il lui écrivait
ainsi, le 24 avril 1932 :

Votre traité sera une chose très importante, je souhaite tant que vous le fassiez
non pas seulement pour défendre les vérités acquises et par rapport aux
problèmes des communautés chrétiennes séparées, [dans une perspective
« œcuménique », si l’on veut], mais d’abord et avant tout par rapport à la vie
religieuse de l’humanité tout entière. Il faudrait que ce traité éclaire un Hindou et
un Chinois, un taoïste et un bouddhiste, comme un luthérien et un orthodoxe. Et
plus encore en un sens ! Car ils ne sont pas « séparés » ceux-là. Et tous, – sauf un
péché commis (ce qui de soi reste un accident, le mal n’est pas un per se !) – ils
sont voto [ = par désir, même inconscient, ou par postulation profonde] de
l’Église.

15 Puis cette phrase magnifique : « Il faut leur révéler leur maison6. »


16 Ces thèmes donc occupèrent la matinée du 27 décembre 1964. L’après-midi,
l’entretien de Maritain avec le secrétaire du Pape et Jean Guitton fut consacré aux
autres sujets, principalement à ce qui fera l’objet du 1er mémorandum rédigé par le
philosophe quelques semaines plus tard : ses notes sont intitulées « Charité et vérité » ;
il souhaite que le Pape écrive une encyclique sur la vérité et il en dessine le schéma en
quelques thèmes :

1. Commencer par la vérité surnaturelle de Dieu. Dieu est Vérité ; l’Esprit Saint
est l’esprit de Vérité ; Jésus est venu rendre témoignage à la Vérité ; « la Vérité
vous rendra libres ». La vérité de la foi qui adhère à la révélation divine, est à la
fois divine et transcendante, et exprimée par des concepts et des mots humains ;
2. Charité et vérité ;
3. Efficacité et vérité, et la tendance moderne à donner à l’efficacité le primat sur
la vérité ;
4. Après ces assises chrétiennes fondamentales de la question de la vérité, en
arriver à la vérité dans l’ordre naturel et aux capacités de l’humaine raison à
l’égard de la vérité. Les vérités d’ordre naturel que l’Église tient pour établies par
la raison forment un organisme doctrinal fondé en vérité, ou, dit-il, une doctrine
vraie. Cet organisme doctrinal dégagé peu à peu des diverses philosophies
comme des théologies qui se sont développées dans l’Église, Maritain le
reconnaissait dans le choix que l’Église avait fait de l’œuvre de saint Thomas
d’Aquin pour le donner comme maître à ses chercheurs et enseignants. C’est
donc ici la question du thomisme, non moins épineuse que celle de la liberté
religieuse.

17 Dans la mise en avant de la vérité surnaturelle, et du fait que les vérités divines de la
foi sont exprimées par des concepts humains, on reconnaît facilement, je le note au
passage, ce qui a été le débat crucial de J. Maritain peu après son baptême, et qui lui a
fait abandonner la critique bergsonienne du concept au profit de la doctrine
aristotélicienne et thomiste sur le concept comme expression (possible) du réel, et sur
la vérité comme adéquation de la pensée et de l’être. Et derrière cela, c’est toute l’œuvre
de Maritain qu’il faudrait considérer, le combat de toute sa vie pour ce qu’il appelait un
« thomisme vivant »7.

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18 En proposant et demandant une encyclique sur la vérité, Maritain souhaite un acte de


lumière du Pape pour « rétablir le thomisme dans son authentique esprit, lui rendre
son vrai visage, et par là-même dissiper maints préjugés à son endroit. Cette encyclique
marquerait un rétablissement, une remise en place d’aussi capitale importance que la
‘restauration’ mise en route par Aeterni Patris ». Prolonger donc l’œuvre intellectuelle
de Léon XIII promouvant saint Thomas, non pas dans un coup d’éclat revanchard du
« parti thomiste » mis à mal au Concile – auquel Maritain n’avait aucune part –, mais,
dit Maritain, au contraire « en finir avec la caricature offerte par tant de soi-disant
thomistes (gendarme) et par les antithomistes ». Nous retrouverons cela dans le
Paysan de la Garonne.
19 Les grandes questions qui occupent ainsi l’esprit du philosophe, face aux sujets sur
lesquels on vient le consulter de la part de Paul VI, sont finalement une vision
universaliste de l’Église et la question de la vérité. Également la question de la vocation
et de la mission du laïcat, mais je ne m’y arrête pas. On trouvera, je l’ai déjà mentionné,
une première expression de ces thèmes dans les mémorandums rédigés par le
philosophe au cours des semaines suivantes et adressés au Pape le 12 mars 1965.
20 La seconde intervention de Paul VI qui allait tirer Maritain de sa retraite devait se
produire dans les semaines qui suivirent la visite toulousaine des deux émissaires du
Pape : le 25 janvier 1965 paraît l’annonce que l’abbé Charles Journet serait fait cardinal
le 22 février. Il participerait ainsi à la dernière session du Concile où sa présence et ses
interventions seront perçues comme celles du théologien du Pape.
21 « Par vous, lui dit son ami le cardinal Richaud, c’est saint Thomas qui entre au
Concile », et le lien entre le cardinalat de Journet et l’entretien de Toulouse est évident :
Jean Guitton en a témoigné8 ; surtout, Paul VI lui-même, qui en était l’initiateur, l’a
reconnu en accueillant Journet à Rome9. Journet thomiste : non pas un sbire du
thomisme introduit de force au Concile, sous la pourpre cardinalice, ni je ne sais quel
gendarme des officines romaines qui encombraient le Saint-Office, mais l’ami
théologien fraternel de Maritain, qui partageait les combats du philosophe, l’auteur du
grand traité théologique L’Église du Verbe incarné, qui par Maritain était devenu un
ami pour Mgr Montini. Par le nouveau cardinal, dans les années suivantes, les liens
entre Paul VI et Maritain seront établis de façon ordinaire et naturelle, dans une pleine
confiance mutuelle, sans ombre, jamais, et dans une collaboration qui, pour être restée
discrète, n’en fut pas moins importante10.

À Rome pour la fin du Concile


22 Sollicité par Paul VI, encouragé, éclairé même par le cardinalat de son ami Journet,
Maritain reste cependant partagé sur l’attitude à adopter à l’égard du Pape et du
Concile. De fait, tout s’est passé jusqu’ici en privé, sans sortir publiquement le
philosophe de sa retraite. Aussi en juillet, à Kolbsheim, lorsqu’une discussion se
prolonge sur l’apostolat des laïcs (sujet en discussion au Concile, qui se conclura par
l’adoption du décret Apostolicam actuositatem), le cardinal Journet demande à
Maritain d’intervenir, probablement auprès du Pape, et pour préciser encore ses notes
(le 3e mémorandum, remis en mars, on s’en souvient, portait déjà sur ce sujet).
Maritain répond : « Bien sûr je ferai ce que vous voudrez, mais je vous demande de
réfléchir encore, parce que vous êtes trop indulgent pour moi, et parce que j’ai un
sentiment intérieur que je dois me tenir en retrait, et me méfier plus que jamais de mes
instincts batailleurs. […] Je ne dois pas avoir l’air de me mêler des affaires du Concile,
ça je le sens vivement11. »
23 Sans qu’il « se mêle des affaires du Concile », on trouve une intéressante approche
intellectuelle du Concile sous la plume de Maritain dans une réponse qu’il adressait, en
mars 1965, à un Comité d’intellectuels catholiques américains qui le consultait, parmi
d’autres personnalités, au sujet des « ouvertures intellectuelles et culturelles opérées
par le Concile Vatican II12 ». La réponse de Maritain est exactement contemporaine de
la rédaction de ses mémorandums adressés au Pape. Ici encore, on peut trouver un
avant-goût de ce que dira un an plus tard le Paysan de la Garonne. Maritain s’excuse

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d’abord d’être un vieux philosophe, qui parle en toute franchise, entre amis, sans
mâcher ses mots.

À chaque fois qu’un renouveau de portée immense s’est produit dans le monde ou
dans l’Église, les hommes ont été confrontés à la fois à un progrès inestimable – et
durable – et à un pullulement simultané – parfois de courte durée – de bêtises et
de futilités ; ceci est normal dans l’histoire humaine. En de tels moments, le rôle
des intellectuels chrétiens capables de discerner le vrai du faux apparaît
particulièrement important. Et c’est d’autant plus vrai du moment présent que
Vatican II, ayant été conçu comme un concile surtout pastoral, s’est abstenu de
promulguer des déclarations dogmatiques ou proprement doctrinales sur bien des
questions controversées.
En conséquence je dirais que lorsque nous considérons le Concile lui-même, ses
décisions et constitutions, nous y voyons une manifestation splendide de la
sagesse du Saint-Esprit et une splendide victoire pour l’Église [le Concile n’avait, à
cette date, promulgué que peu de textes ; la majorité de ses Actes sera l’œuvre de
la IVe session, à l’automne 1965]. Mais lorsque nous considérons l’état des esprits
hors du Concile, nous y voyons un mélange extraordinaire de vérité et d’erreur,
d’efforts généreux, admirables, et de bêtise grossière, une confusion générale qui
constitue une grave crise pour l’Église.
À mon avis, les intellectuels catholiques doivent donc d’une part profiter, dans la
fidélité et l’enthousiasme, des changements fondamentaux – et bénis – et des
impulsions doctrinales rendus irrévocables par le Concile, concernant l’Église elle-
même, et concernant notre approche de nos frères non catholiques et des
problèmes du monde moderne. Et d’autre part ils doivent se tenir fermement
attachés à la vérité et être tout donnés à leur devoir d’aider les esprits à se dégager
de la confusion que je viens de mentionner.
La crise est en effet très grave. Le Pape Paul VI a souligné cette gravité dans une
récente allocution lorsqu’il a parlé d’une tempête d’innovations arbitraires qui
donne le vertige, de l’attrait pour toute idée qui semble à la mode, de la manie de
critiquer et de tout changer qui sévit à notre époque. À vrai dire, le sens même de
la vérité est menacé ; et le sens même du sacré, et de la transcendance de Dieu, et
de la réalité de la Croix, est également menacé.
Face à une telle crise, nous devons reconnaître que la situation actuelle de
l’intelligentsia catholique, particulièrement en Europe, est loin d’être satisfaisante.
Car, d’une part, nombre de personnes de bonne volonté prennent conscience que
la vie est un renouvellement constant, mais, sans boussole, elles sont prêtes à se
laisser tromper par n’importe quel mirage. Et d’autre part, il y a des tas de gens
qui sont sincèrement attachés à la vérité traditionnelle (à la tradition plus qu’à la
vérité, je le crains), mais détestent et dénigrent tout changement (y compris les
réformes décidées par le Concile), et utilisent les Docteurs de l’Église,
particulièrement le pauvre Thomas d’Aquin, comme une sorte de force de police
chargée de réfuter et de condamner tout ce qui pourrait délivrer l’intelligence
catholique du ghetto mental dans lequel ils vivent eux-mêmes.
Ce dont on a cruellement besoin, c’est d’un équipement intellectuel vigoureux qui
nous rende capables de percevoir le véritable sens des nouveaux problèmes et des
nouvelles découvertes de notre âge, de telle sorte que la grande conquête qu’elles
rendent possible puisse être réellement intégrée dans le contexte d’une sagesse
théologique et philosophique bien fondée et compréhensive.
Ici, j’en viens au point précis qui me tient à cœur. Je n’ai absolument aucun doute
sur le fait que lorsque le Pape Paul VI a choisi un humble professeur dans un
séminaire (dont il avait les livres sur son bureau depuis des années) pour en faire
un cardinal, il a voulu donner un signe décisif à tous les intellectuels catholiques.

24 Le 10 septembre 1965, Maritain se rend à Rome pour rencontrer le Pape, qui le


recevra le lendemain à Castel Gandolfo, trois jours avant l’ouverture de la dernière
session du Concile. On ignore les raisons exactes du voyage ; il paraît venir d’une
initiative, peut-être trop empressée, d’André Baron, en liens avec Mgr Macchi, plus que
d’une demande formelle du Pape. Mais le Pape reçoit le philosophe avec délicatesse et
chaleur, il l’embrasse ; ce sont des retrouvailles, 17 ans après que les Maritain ont quitté
Rome. Paul VI évoque des souvenirs, redit à Maritain qu’il aurait aimé l’avoir plus
proche pour le consulter facilement au cours du Concile, mais se montre respectueux de
sa retraite. Il engageait pourtant le philosophe à lui transmettre, par Mgr Macchi,
« toute suggestion qui [lui] viendrait », et il lui parla de projets qu’il avait formés pour
la fin du Concile, et « l’ouverture, pour ainsi parler, de la période et du travail post-
conciliaires » (journal de Maritain13). En premier lieu le projet de messages

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« prophétiques » qu’il adresserait, à la clôture du Concile, à sept groupes représentatifs


du monde contemporain. Ce seront les « Messages du Concile » adressés, à travers ces
groupes, à l’humanité tout entière, au lendemain de la proclamation de la grande
Constitution conciliaire sur l’Église dans le monde de ce temps : messages aux
gouvernants, aux hommes de la pensée et de la science, aux artistes, aux femmes, aux
travailleurs, aux pauvres et aux malades, et enfin aux jeunes. Le Pape expose ensuite
son projet de constituer une commission théologique internationale, celle qui sera créée
quatre ans plus tard. Surtout, il invitait le philosophe à Rome pour la clôture du
Concile.
25 Maritain avait voulu que son voyage reste incognito14, mais la presse italienne
publiait quelques jours plus tard la photo de sa rencontre avec le Pape. Cependant, c’est
la clôture du Concile, trois mois plus tard, qui va ramener J. Maritain sur le devant de la
scène. Le 7 décembre il assiste à la dernière séance du Concile ; après les importants
derniers votes, notamment de la déclaration sur la liberté religieuse et de Gaudium et
spes, c’est le grand discours de Paul VI « servir l’homme », qui précède la promulgation
applaudie de ces textes. Et le lendemain, à la fin de la cérémonie de clôture du Concile,
parmi les sept messages du Concile adressés à diverses catégories sociales, le second,
réservé aux hommes de la pensée et de la science, était remis par Paul VI à J. Maritain.
26 Qu’a-t-on perçu – la scène était transmise par les télévisions – de la déférence
marquée en quelques instants d’émotion par le Pape envers ce vieil homme oublié ? Il
est important pour nous de savoir un peu ce que lui, Maritain, en a perçu, et qu’il a
confié à son journal : « Paul VI se lève quand je m’approche et, en me remettant le
message, me dit quelques mots bouleversants : ‘L’Église vous est reconnaissante du
travail de toute votre vie…’, et d’autres paroles que j’étais trop ému pour retenir. »
27 Deux jours plus tard, Maritain était reçu chez le Pape, en privé. « Conversation si
émouvante, relate son carnet, si pleine d’amour paternel. Comme je le remercie pour le
message et lui dis quelle bénédiction cela a été pour moi après une vie pleine
d’oppositions et de combats, il fait allusion au ‘temps du Naturalisme intégral’,
désormais bien fini ».
28 L’allusion au « temps du Naturalisme intégral » fait référence à l’accusation la plus
lourde lancée contre Humanisme intégral, en 1956, dans la revue romaine des Jésuites,
La Civiltà Cattolica, qui laissait présager l’imminence d’une condamnation préparée au
Saint-Office mais arrêtée par Pie XII15. Moins de dix ans plus tard, Gianbattista Montini
sur le trône de Pierre, clôturant le Concile en appelant l’Église à servir l’homme,
déclarait ainsi le temps de ces oppositions révolu. « La tête me tourne, poursuit le
journal de Maritain à la date de ce 10 décembre 1965, quand je pense à tout le passé, à
la conduite providentielle de toutes choses, – et à ces derniers événements merveilleux
(depuis Castel Gandolfo en septembre) et à cette adoption de mon pauvre travail par
l’Église, ce qui constitue pour moi un formidable renversement, et à cette tendresse du
Saint-Père. »

« C’est Raïssa qui a tout fait, ajoute-t-il, sa main a été constamment là : pour saint
Thomas et le travail que nous avions reçu mission de faire. »

29 L’émotion n’explique pas tout. Psychologiquement et personnellement il se passe ici


quelque chose en profondeur pour le philosophe ; lui-même parle d’un « formidable
renversement ». Depuis cinq ans, depuis la mort de Raïssa, il avait vécu enfermé dans
sa retraite, brisé dans sa vie et « fini » pour son travail, en ce sens que ses travaux
avaient consisté à rassembler et publier les notes de Raïssa (son Journal, les Notes sur
le Pater) ou encore achever de mettre au point diverses études qu’ils avaient méditées
en commun (sur le mal, ou sur l’humanité du Christ) ; pour le reste Maritain était
devenu comme étranger à ses combats, à son histoire passée, non pas qu’il les ait reniés,
mais ce qu’ils avaient vécu à trois (avec Raïssa et Véra), depuis leur baptême, se trouvait
brisé dans le deuil ; à quatre-vingts ans passés il attendait de rejoindre en Dieu celle
qu’il aimait, et l’amertume des combats de cette terre n’était pas pour le tenter d’y
revenir.
30 Mais voilà que par un nouveau débouché de l’aventure des Grandes Amitiés, par
l’amitié de Paul VI clôturant le Concile, Maritain se sent confirmé, et même rétabli en

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quelque sorte, dans l’axe du travail de toute sa vie, agréé par les paroles et l’affection du
Pape. Il se trouve dès lors disponible pour reprendre le flambeau du témoignage de
toute sa vie et s’exprimer de nouveau publiquement ; limité par ses conditions de santé,
il s’en tiendra à le faire par l’écrit.
31 C’est dans ces dispositions que naît aussitôt à Rome l’idée du Paysan de la Garonne,
avant que Maritain rejoigne Toulouse le 16 décembre. Cette fois le philosophe reste à
Rome plusieurs jours, rencontre beaucoup de monde. Le 13 il retrouve le Père Rosaire
Gagnebet, théologien dominicain, professeur à l’Angelicum et proche du P. Garrigou-
Lagrange (1877-1964), consulteur au Saint-Office et que Maritain connaissait depuis les
années 30. Le P. Gagnebet lançait alors des « Cahiers doctrinaux » hébergés comme
supplément par l’hebdomadaire La France Catholique. Le premier numéro paraissait le
17 décembre 1965 avec les signatures d’Étienne Gilson et Jean Guitton, du P. Daniélou
et du cardinal König16. L’esprit de cet embryon de revue était de rappeler les principes
doctrinaux au milieu d’une situation de crise qui paraissait les oublier, sinon les
évacuer. Le P. Gagnebet pressait Maritain, lui déclarant qu’il n’y avait que lui « qui
puisse parler des principes en [se] faisant écouter, – plus que la hiérarchie qu’on
n’écoute plus maintenant ». Maritain, qui reporte la conversation dans son carnet,
ajoute : « Quelle blague ! Et moi donc, on dira que je suis un vieux rabâcheur ». Il ne
promet rien : « Je ferai ce que je pourrai, et si je fais quelque chose, je le lui enverrai ».
32 L’idée est donc lancée d’écrire quelque chose au milieu de la situation de l’Église qui
entrait dans la période post-conciliaire. Mais le 15 décembre, René Brouillet,
ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, qui recevait le philosophe, le met en
garde contre les étroitesses de La France Catholique. Maritain renonce aussitôt au
projet Gagnebet « tout en maintenant, ajoute-t-il, ma résolution d’écrire sur les
problèmes de l’heure, en envoyant d’abord mes papiers à Mgr Macchi, en telle sorte que
si le Pape désirait utiliser une de mes suggestions, je ne traiterais du sujet qu’après lui
et en commentant ce qu’il aurait dit » (carnet, 15 décembre). Et le 19 décembre, rentré à
Toulouse : « Ce que je vais essayer de faire, c’est un petit livre, et à tête reposée », c’est-
à-dire sans précipitation, et en dehors du cadre et des conditions d’un périodique. Dès
le 31 décembre il en signe l’avant-propos et en possède le titre : « Le Paysan de la
Garonne », et le sous-titre : « Un vieux laïc s’interroge à propos du temps présent ».

La rédaction de l’ouvrage
33 L’ouvrage est écrit en moins de six mois, les révisions et corrections d’épreuves
occupant l’été, pour une parution au début de novembre. Les chapitres sont datés, sauf
le dernier, et font apparaître une rédaction linéaire continue, mais soigneusement
travaillée ; on peut la suivre également à travers la correspondance avec le cardinal
Journet, car c’est à ce dernier finalement, et non à Mgr Macchi, que Maritain confie
pour avis la primeur de ses pages, chapitre après chapitre. Il lui annonce, début janvier,
qu’il s’est décidé à porter « tout seul » son témoignage sur la situation de l’Église et du
monde (ou de l’Église dans le monde), et en écrivant « un petit livre où je tâcherai de
rappeler à ma façon (plutôt rude, je pense, mais enjouée aussi) certains principes. Ça
ne sera pas commode car j’ai perdu contact avec un tas de choses » (lettre du 5 janvier
1966).
34 La question du ton à trouver pour ce livre avait été primordiale. Il s’en explique à
Journet en lui envoyant son premier chapitre, le 21 janvier :

La grande question pour moi était de trouver le ton de ce livre, il faut que l’«
intonation » soit fixée dès le départ, – dès le titre ! Il faut qu’on sache tout de suite
que c’est le livre d’un vieux bonhomme qui tâche d’appeler les choses par leur nom
et qui ne joue ni au prophète ni à l’homme de science ni à l’homme sérieux, parce
qu’il est arrivé à l’âge où on se fiche de tout (sauf de la vérité). De là la nécessité
absolue d’un style tout à fait libre et familier, – et enjoué tout en restant dur.
J’espère avoir trouvé le ton qu’il faut. Si c’est vrai, le reste sera facile (à part le fait
qu’il me faut reprendre contact avec un tas de choses que j’avais été trop heureux
d’oublier…)

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35 À vrai dire, cette question du ton ne concernait pas également toutes les parties du
livre ; mais elle touchait directement les premiers chapitres qui contiennent un
diagnostic et une critique de la situation de l’Église dans le monde au moment où
s’ouvrait l’après-Concile. Or Maritain n’avait ni l’intention ni les moyens de dresser un
bilan ou un tableau de l’Église ou du Concile ; d’où ses croquis, descriptions et analyses
conduits sur un ton familier et qui paraîtront parfois désinvoltes, insuffisamment
fondés, voire caricaturaux ; ajoutez à cela un humour malicieux dont quelques ironies
ou formules mordantes en irriteront plus d’un, tandis qu’elles en réjouiront d’autres17.
Il y avait là une fragilité calculée, un risque mesuré ; c’était le moyen, surtout, d’aborder
certains sujets sans avoir à les traiter à fond, et la vivacité de la controverse a montré,
pour le moins, que l’auscultation avait touché des points sensibles, quitte à y avoir
appuyé un peu lourdement. L’essentiel n’était pas pour le philosophe de dresser un
bilan soigneux, mais de porter son témoignage dans une situation qu’il lui fallait bien
décrire un peu, – et qu’il avait aussi (un peu…) l’intention de déranger.

Un parcours de l’ouvrage

Une action de grâces


36 Ceci dit, l’ouvrage ne commence pas par une escarmouche ni par l’ironie, qui seraient
sujettes à caution, il s’ouvre par une grande action de grâces pour l’Église et pour le
Concile. Sur plusieurs pages Maritain déroule les grâces qu’il rend pour le Concile, et
place ainsi son livre dans la perspective de son adhésion de croyant, totale et sans faille,
pour l’œuvre du Concile.
37 C’est une sorte d’Exsultet : « On exulte de penser… » égrène-t-il à sept reprises en
énumérant les sujets de son action de grâces. Je regrette de ne pouvoir citer ces pages,
je relève simplement les sujets : mise en valeur de la juste idée de la liberté, de la
personne humaine, de sa dignité et de ses droits ; proclamation de la liberté religieuse ;
dialogue fraternel dans l’œcuménisme comme dans les relations avec les religions non
chrétiennes ou les athées ; reconnaissance de la valeur, la beauté et la dignité propres
de ce monde ; affirmation de la mission temporelle des chrétiens ; mise en lumière du
statut des laïcs dans l’Église ; concentration de la papauté, en union avec le labeur des
évêques du monde entier, sur leur tâche spirituelle, pour mettre « intégralement en
œuvre les renouvellements d’incalculable portée déclenchés par le Concile ».
38 Maritain reconnaît dans le Concile le dessein providentiel de Dieu ; il l’accueille, il en
exulte. Sous l’Esprit de Dieu, l’Église y ouvre une nouvelle époque. « Tous les vestiges
du Saint Empire sont aujourd’hui liquidés », dit-il. Humanisme intégral en avait dressé
le constat de décès ; le Concile quasiment l’a enterré. « Un âge nouveau commence,
poursuit Maritain, où l’Église nous invite à mieux comprendre la bonté et l’humanité de
Dieu notre Père, et nous appelle à reconnaître en même temps toutes les dimensions de
cet hominem integrum dont le Pape parlait dans son discours du 7 décembre 1965, en
la dernière séance du Concile ». Et il ajoute, en reprenant une formule maritainienne
des années 30 qui résumait Humanisme intégral : « Voici accompli le grand
renversement en vertu duquel ce ne sont plus les choses humaines qui prennent charge
de défendre les choses divines, mais les choses divines qui s’offrent à défendre les
choses humaines ».

L’analyse d’une situation


39 Voilà le portique qui ouvre le Paysan de la Garonne. Les chapitres 1 et 2 forment, au
dire de Maritain, une longue introduction où il brosse ses descriptions sur la situation
de confusion et de crise. Il n’y va pas de main morte : « chronolâtrie », « logophobie »,
« grande sophistique », crise du langage et de la pensée, la vérité se dissout dans les
fables ; il diagnostique une « » fièvre néo-moderniste » contagieuse, « auprès de

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laquelle le modernisme du temps de Pie X n’était qu’un modeste rhume des foins », et
fait le tableau, chez certains penseurs catholiques, d’une « espèce d’apostasie
‘immanente’« , c’est-à-dire abandon et reniement de vérités chrétiennes essentielles,
mais tout en prétendant rester chrétiens à tout prix. Il vise là principalement des clercs,
déboussolant le peuple qui ne sait plus que croire, au moment où s’instaurait non sans
à-coups une réforme liturgique. Puis, les catégories un peu cinglantes des « Moutons de
Panurge » et des « Ruminants de la Sainte-Alliance ». Voilà pour le ton « enjoué » de
cette introduction consacrée à décrire « Notre drôle de temps » (ch. 2).
40 Le ch. 3 entre dans le vif du sujet. Il est consacré à ce qu’on appelle « le monde »
(« L’Église dans le monde de ce temps », l’ouverture au monde etc.). C’est l’enjeu d’une
bataille de fond entre traditionalistes, qui s’inquiètent de voir l’Église s’ouvrir ou
s’adapter au monde – ou s’y prostituer –, et progressistes qui, dira Maritain,
« s’agenouillent devant le monde ». Le Paysan explique cet engouement pour le monde
par un effet de balancier, après une trop longue équivoque de « mépris du monde » qui
a pesé sur les siècles chrétiens. Qu’est-ce que « le monde », en réalité ? « Dieu a tant
aimé le monde… », oui ; Jésus n’est pas venu pour condamner le monde, mais pour le
sauver, oui encore ; Dieu a créé le monde bon, oui encore : la foi théologale adhère à
tout cela. Mais aussi le monde, créé bon, est ravagé par le mal, et pour autant qu’il est
séparé de Dieu, il se dresse contre lui ; il a son Prince, et il hait Jésus et son royaume : la
foi théologale tient aussi cela. Les pages de Maritain, éclairantes, équilibrées, tenant
tout ensemble, dissipent l’ambiguïté, balisent le chemin entre la fuite du monde ou le
ghetto et l’agenouillement devant le monde, pour retrouver la seule perspective
théologique vraie : celle du « Dieu qui a tant aimé le monde » qu’il est venu en lui pour
le sauver. Elles seront libératrices pour Charles Journet lui-même qui avait du mal à
entendre la constitution Gaudium et spes, gêné par l’élaboration difficile du document.
Maritain au contraire y voyait d’emblée un document capital, ajoutant : « En voyant à
quel point cette Constitution pastorale est imprégnée de l’esprit et des vues foncières du
Docteur angélique, un vieux thomiste comme moi se sent tout ragaillardi ». À vrai dire,
cette Constitution est pleine de ce pour quoi il avait lutté depuis longtemps (en
particulier, voir Humanisme intégral, La personne et le bien commun, Religion et
culture et L’Homme et l’État) ; et Maritain insiste une nouvelle fois dans ce chapitre sur
la mission temporelle du chrétien.

« Le feu nouveau »
41 Mais là n’était pas l’essentiel, pour Maritain. Le diagnostic de crise ne l’inquiète pas
outre mesure. « Ce qui est bien certain, dit-il, c’est que l’Église sortira purifiée de cette
crise, et que l’erreur n’y aura pas le dessus ». Avec le ch. 4, le ton change, et surtout la
structure elle-même du livre (rédigé en continu, ne l’oublions pas ; rares sont les livres
de ce type chez Maritain) se modifie. On arrive au sujet même du livre, dont l’objet était
de « rappeler à [sa] façon certains principes » en donnant son témoignage sur la
situation de l’Église et du monde. « Rappeler des principes », non pas dans le genre
« rappel à l’ordre » des gendarmes soi-disant thomistes que le Paysan stigmatisera,
mais attirer l’attention sur des principes de vie essentiels. Le chapitre quatrième et les
trois suivants portent tous un même sur-titre : « Le vrai feu nouveau », en sorte qu’il se
pourrait bien, puisque ces quatre derniers chapitres forment exactement les trois-
quarts de l’ouvrage, que le vrai titre, le titre profond caché dans la substance du livre,
soit non pas « Le Paysan de la Garonne », mais « Le feu nouveau »18.
42 Quel feu nouveau ? – Celui du Concile, bien entendu, c’est-à-dire celui de l’Église,
animée, inspirée par l’Esprit Saint. Et pour l’âge nouveau ouvert par le Concile, et sur
lequel il revient maintenant, Maritain ne veut pas faire le prophète, il entend
simplement rappeler le principe que « le renouvellement essentiel sera un
renouvellement intérieur » ; c’est une loi des choses spirituelles : les sources des choses
de l’esprit coulent dans l’individualité des personnes, dans l’intime de leur conscience,
de leur liberté et de leur cœur. Et Maritain relève trois domaines où le feu nouveau est
appelé à briller et à nourrir sa flamme : les relations entre chrétiens et non-chrétiens

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(ch. 4) ; ce qu’il appelle les « affaires de l’intelligence » (ch. 5 et 6), puis les « affaires du
royaume de Dieu » (ch. 7).
43 Je ne m’arrête pas sur le ch. 4 : Maritain y développe ce dont il avait entretenu Mgr
Macchi et Jean Guitton à Toulouse (mais n’avait pas repris dans ses mémorandums). Il
met cette fois noir sur blanc ses idées sur « l’appartenance invisible des non-chrétiens à
l’Église », formulation délicate qui multipliera les échanges et discussions avec le
cardinal Journet, et sur laquelle le philosophe reviendra, dans une approche
proprement ecclésiologique, dans son livre sur L’Église du Christ, en 1970. Dès lors
c’est une nouvelle attitude intérieure qui s’ouvre au dialogue avec le non-croyant
reconnu non pas comme un mécréant ou un hérétique à convertir (sinon en cendres…)
mais comme un frère à aimer et avec qui coopérer, à travers les divergences et les
oppositions de pensée et de doctrine.
44 Au dire de Maritain, dans une confidence à Journet au moment où il rédige ces pages,
le ch. 5 constitue « la partie centrale » du Paysan (lettre du 3 avril l966). Il est intitulé
« La libération de l’intelligence », il sera prolongé par le chapitre suivant. Ces deux
chapitres consacrés aux affaires de l’intelligence forment exactement un tiers du livre,
autant que les 4 premiers chapitres : c’est donc un gros morceau, et véritablement
central. On y retrouve développés le propos et les thèmes du premier mémorandum, sur
la vérité, et donc aussi la question du thomisme. Mais il ne faudrait pas lire de travers
ces chapitres en y voyant un simple plaidoyer pour le thomisme, qui n’apparaît,
d’ailleurs, que dans le chapitre 6. En réalité, Maritain place le débat plus profond, il
reste dans la perspective du feu nouveau allumé par le Concile, et du renouvellement
intérieur qu’il appelle ; et, dans la situation de confusion intellectuelle qu’il a
diagnostiquée (fièvre néomoderniste, logophobie, apostasie immanente), il vise la
« libération de l’intelligence ». Il reprend ici exactement le chemin du premier
mémorandum, qui commence par l’Évangile, la Vérité divine révélée. Lorsqu’il arrive
ensuite au point des « capacités de l’humaine raison au regard de la vérité », le
philosophe de métier retrouve un débat philosophique crucial, celui du réalisme de
l’intelligence ou de sa capacité à connaître le réel, c’est-à-dire à connaître en vérité. Or
la pensée moderne, depuis Descartes, s’est engagée dans les voies de l’idéalisme, elle est
largement dominée, enfermée par l’idéalisme, jusque dans la phénoménologie, alors
régnante, comme en témoignent les Méditations cartésiennes de Husserl. Ici Maritain
accuse le trait : un chrétien ne peut pas être idéaliste ; la révélation chrétienne est le
plus fort garant du réalisme et du sens de la vérité puisqu’elle nous fait connaître la
Vérité même de Dieu. Il s’agit donc de libérer « l’éros philosophique » comme dit
Maritain, retrouver l’élan foncier de l’intelligence vers l’être et la vérité, et se dégager de
ce qui n’est pas « ontosophie » ou philosophie, mais « idéosophie »19. C’était là, sous
une nouvelle forme et dans un nouveau prolongement, le débat qui avait été vital pour
J. Maritain après son baptême, et qui en le conduisant à abandonner le bergsonisme
avait été à la source de son thomisme, avant même avoir rencontré l’œuvre de saint
Thomas.
45 Le chapitre 6 précisera cette « libération de l’intelligence » attendue du feu nouveau,
en l’appliquant aux « requêtes et renouvellements du vrai savoir », avec de très belles
pages sur saint Thomas, des développements sur l’intuition existentielle de l’être et sa
fécondité en philosophie et en théologie20, et des mises au point sur le thomisme et les
thomistes où sa verve ironique retrouve à s’employer.
46 Le troisième domaine où le Paysan voyait se projeter les « lance-flammes du
Concile », et au sujet duquel il proposait quelques principes « à sa façon », il le nomme
« les affaires du royaume de Dieu ». C’est l’objet du chapitre 7, qui occupe tout le
dernier tiers du livre.
47 Deux parties d’inégale longueur, dans ce chapitre : la première s’intitule « L’Une et
Sainte », c’est-à-dire l’Église, ou plus exactement le mystère de l’Église. Ce mystère sur
lequel s’ouvrait la première phrase du Paysan avec ses actions de grâces, celui dont il
voyait l’universalité dans son dialogue avec tous les hommes selon la volonté de Dieu
que tous soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité, Maritain se prend à
en parler sur son ton familier et paysan, en des termes théologiquement inusités. Ne
disons pas que c’est du Journet quoique il y cite beaucoup son ecclésiologie, qu’il avait
constamment incitée et éclairée, car une fois de plus Journet lui-même se sentira
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bousculé, avant de se rallier aux positions de son ami. Pour la première fois, Maritain se
lançait, à ses risques et périls, à exprimer, avec ses mots à lui, l’ecclésiologie renouvelée
qu’il attendait depuis longtemps. Ce sont trente pages très riches de méditation où il
parle de la personnalité de l’Église et aussi de l’Église pénitente. Ce premier essai, on le
sait, ne sera pas le dernier puisque quatre ans plus tard il consacrera tout un autre
ouvrage à ce sujet, un nouveau livre qui sera comme le frère ou la suite du Paysan, pour
expliciter cette ecclésiologie : De l’Église du Christ. La personne de l’Église et son
personnel. Je n’en dis pas davantage puisque le P. Vallin y revient.
48 La seconde partie du chapitre 7, très longue (près de cent pages), est consacrée à « la
contemplation dans le monde ». Le feu divin de l’union à Dieu par la charité dans les
âmes, mais répandu dans le monde, et non pas réservé aux religieux « contemplatifs »
et aux cloîtres. Jacques Maritain portait là le témoignage de ce qui avait fait le fond de
leur vie à tous les trois, Raïssa, Véra et lui. Et s’il s’abrite modestement derrière le
témoignage de Raïssa, en disant que tout vient d’elle, il ne faut pas se leurrer : dans la
dynamique et l’espèce de déblocage qui s’étaient produits pour le philosophe à Rome
après le 10 décembre 1965, ces dernières pages du Paysan sont son témoignage à lui et
constituent le petit traité le plus achevé sur la « contemplation sur les chemins » que
Raïssa avait voulu écrire et qu’ils avaient vécu tous les trois. Contemplation dans le
monde, c’est-à-dire répandue chez les laïcs et dans les conditions propres de leur vie :
Maritain développe ici deux longues digressions sur la condition de laïc dans l’Église.
Ces pages sur la contemplation dans le monde sont, à mon avis, les plus belles du livre.

* *
*

49 Ainsi, le Paysan de la Garonne, loin d’être le livre d’un grincheux sombrant dans le
désarroi, est le témoignage d’un homme de foi plongé, au côté du pape Paul VI, dans la
prospective de la dynamique conciliaire. Et, pour les dernières années qui lui restent à
vivre, on peut constater, à partir du Paysan, comme un nouveau départ dans l’œuvre de
Maritain (Approches sans entraves, et son dernier livre : Sur l’Église).
50 Je voudrais terminer par un développement plus immédiat, un prolongement direct
du Paysan dans ses relations avec le Pape.
51 On a vu quelle importance a revêtue la rencontre avec Paul VI dans la genèse du
Paysan. Paul VI a lu le livre. Début janvier 1967, il confie à André Baron qu’à cause du
Paysan il aime mieux encore Maritain. En ce même mois de janvier, tandis que la
controverse fait rage autour du livre, Maritain suggère à Journet l’idée que le Pape
proclame un grand Credo, une « profession de foi de Paul VI » dit-il, pour éclairer ceux
« qui ne savent plus ce qu’il faut croire ». En juin 1967, le pape inaugure une Année de
la foi, et centre ses catéchèses sur la foi. Sans citer le Paysan il lui emprunte un
néologisme typique au moment où Mgr Macchi suggère d’autoriser la traduction
italienne du livre, bloquée jusque-là par Maritain. Et pour clore l’Année de la foi, le 30
juin 1968, Paul VI proclame un long credo connu comme la « profession de foi de Paul
VI », et dont la rédaction, un peu retouchée à Rome, est née de la plume et de la foi de
Jacques Maritain21. Quel plus bel exemple de communion ecclésiale que cette
association postconciliaire d’un laïc à la proclamation par le Pape de la foi de l’Église ?

Note
1 Longue étude, inachevée et demeurée inédite, sur le Paysan et sa querelle, publiée
partiellement dans la thèse de S. G : J. Maritain et H. Bars, Correspondance (1937-1973),
Université de Bretagne Occidentale, septembre 2006.
2 Préface au livre de H. B : La politique selon J. Maritain, Paris, Les Éditions Ouvrières, 1961
(Œuvres Complètes [OC], Fribourg (Suisse) et Paris, Éd. universitaires et Éd. Saint-Paul, vol. XII,
p. 1275).
3 Ph. C , Les rapports du montinianisme et du maritanisme, Brescia, Istituto Paolo VI,
1994.
4 OC XVI, p. 1085 s.

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5 Charles Journet enverra le texte de son intervention à Maritain avec ces mots : « Jacques, voici
le bien pauvre résumé des vues pour lesquelles Raïssa, Véra et vous avez prié et lutté ».
6 Correspondance Charles Journet-Jacques Maritain, Saint-Maurice (Valais), Éd. Saint-
Augustin, vol. II, 1997, p. 226
7 Voir notre étude : « Thomiste ou maritainien ? Le thomisme de J. Maritain », Cahiers J.
Maritain, n° 50, juin 2005, p. 15-28.
8 Cf. C , Les rapports du montinianisme…, p. 84.
9 Cf. Correspondance Journet-Maritain, vol. VI (à paraître en 2008).
10 On pourra en suivre le détail dans le volume VI de la Correspondance Journet-Maritain, qui
couvre les années 1965-1973.
11 Billet non daté, de juillet 1965 (Correspondance Journet-Maritain, VI).
12 Lettre du P. William J. Rooney, directeur du CCICA (Catholic Commission for Intellectuals
and Cultural Affairs, Washington), à Maritain le 18 janvier 1965. Il s’agissait moins d’aborder les
« problèmes immédiatement pratiques (comme la contraception, la liberté religieuse,
l’œcuménisme, la réforme liturgique) » que de viser les changements plus fondamentaux
touchant le « développement de la théologie, le rôle des Universités catholiques, l’apostolat
intellectuel, la formation spirituelle des étudiants, ou les lignes de recherche non purement
théologiques qui pouvaient se porter à de ‘nouvelles frontières’ pour l’Église, par exemple dans la
poésie ou le roman ». Le P. Rooney indiquait que les réponses qui lui parviendraient pour le 15
mars, seraient réunies en un dossier communiqué aux participants d’une table ronde organisée
sur le sujet le 24 avril. De fait la réponse de Maritain, non datée, figure dans ce dossier ronéotypé
du C.C.I.C.A. : « Intellectual and cultural possibilities generated by Vatican Council II », p. 30-32.
Traduction à paraître dans le vol. VI de la Correspondance Journet-Maritain.
13 On voit qu’avant le déroulement de la dernière session du Concile, le regard de Paul VI se
portait déjà vers le travail et la période ouverts par le Concile. Dans cette vision prospective, reçue
du Pape lui-même, le germe du Paysan de la Garonne allait se former.
14 « De ma part c’était une sorte d’ultime pèlerinage, écrit-il au P. Cottier qui accompagne le
cardinal Journet au Concile [cf. Correspondance Journet-Maritain, vol. VI] ; et pour protéger ma
vie d’ermite retiré du monde, comme pour éviter qu’on ne s’imagine je ne sais quel désir de
mettre mon nez dans des affaires qui ne me regardent pas, j’ai tout fait pour maintenir le plus
strict incognito, ne restant à Rome que juste le temps nécessaire entre deux avions, n’y voyant
aucun de mes amis, et ne disant mot de mon voyage à personne en France. »
15 Voir les travaux de J.-D. D : « La grande attaque de 1956 », Cahiers J. Maritain, no 30,
juin 1995, p. 2-31, et « La Civiltà Cattolica contre J. Maritain », Notes et Documents, n.s., no 2,
mai-septembre 2005, p. 34-51 qui contient en annexe le texte de l’article accusateur, ainsi que
celui d’un second article qui devait le suivre aussitôt, mais fut stoppé par ordre de Pie XII.
16 Ces Cahiers seront quelque temps mensuels, mais l’aventure s’effilochera rapidement pour
s’arrêter, semble-t-il, avec un n° 5 en juin 1966. Elle recueillera des contributions des cardinaux
Béa, Journet, Marella, des Pères Daniélou encore, de Lubac, de Broglie, de Louis Bouyer, Karl
Rahner, etc.
17 Journet tentera de les lui faire gommer, sans grand succès. Au cours de la relecture du livre,
Maritain lui confiera : « J’ai atténué pas mal de pointes […] Il m’a fallu trouver un ton d’humilité.
Sans ce ton-là, et les plaisanteries et l’allure d’un livre de circonstance, ce livre serait tout à fait
intolérable et aurait l’air d’une outrecuidance insensée. (Il n’y a pas de ‘mauvaise humeur’
dedans) » (lettre du 11 juin 1966). Et E. GILSON racontera : « Je demandais un jour [à J.
Maritain] pourquoi il se plaisait à planter dans l’épaisse peau de ses adversaires de ces
‘banderilles de feu’ qui les mettent en rage. ‘C’est absolument nécessaire’, répondit-il. » (Les
Tribulations de Sophie, Paris, J. Vrin, 1967, p. 158).
18 C’est le titre sous lequel l’ouvrage reparaît aujourd’hui (Genève, Ad Solem, 2007), accompagné
d’un volumineux dossier critique, établi par Michel Fourcade et récapitulant la longue
controverse développée autour du livre.
19 Au passage, il a aussi une charge contre le teilhardisme, alors florissant.
20 Ce chapitre amorce des études importantes que Maritain écrira encore dans les années
suivantes, et qui sont réunies dans Approches sans entraves (1973), recueil de ses derniers
articles.
21 Voir l’étude de M. C : « Maritain, du Paysan de la Garonne à la profession de foi de Paul
VI », dans Montini, Journet, Maritain : une famille d’esprit, Journées d’étude de l’Institut Paul
VI, Brescia, 2000, p. 48-71. Les documents de cette étonnante aventure sont à paraître dans le
vol. VI de la Correspondance Journet-Maritain.

Per citare questo articolo


Riferimento cartaceo
René Mougel, « Le paysan de la Garonne : genèse et lignes de fond », Revue des sciences
religieuses, 81/4 | 2007, 439-460.
https://journals.openedition.org/rsr/1823 14/15
28/08/2020 Le paysan de la Garonne : genèse et lignes de fond
Riferimento elettronico
René Mougel, « Le paysan de la Garonne : genèse et lignes de fond », Revue des sciences
religieuses [Online], 81/4 | 2007, Messo online il 30 juillet 2015, consultato il 28 août 2020. URL:
http://journals.openedition.org/rsr/1823 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rsr.1823

Autore
René Mougel
Cercle d’études Jacques et Raïssa Maritain

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Garonne
Apparso in Revue des sciences religieuses, 81/4 | 2007

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