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HOMÈRE - 1

ILI ADE
ODYSSÉE
CE VOLUME, LE CENT-Q.!:!INZIÈME
DE LA « BIBLIOTHÈQ.!:!E DE LA
PLÉIADE», PUBLIÉE AUX ÉDITIONS
GALLIMARD, A ÉTÉ ACHEVÉ D'IM­
PRIMER SUR BIBLE BOLLORÉ LE
Q.!:!INZE NOVEMBRE MIL HUIT CENT
SOIXANTE-HUIT, PAR L'IMPRIMERIE
STE-CATHERINE À BRUGES
HOMÈRE

ILIADE
ODYSSEE

Iliatk :
TRADUCTION, INTRODUCTION E.T NOTES
PAR ROBERT FLACELIÈRE.

Ody.r.rit:
TRADUCTION PAR VICTOR BÉRARD
INTRODUCTION
E.T NOTES PAR JE.AN BÉRARD
INDEX PAR RENÉ LANGUMIER
Tous droits de traduE!ion, de reproduélion et d' adaptatio11
réservés pour tous paJ•s,_y compris !'U.R.S.S.
© I9JJ, Éditions Gallimard.
INTRODUCTION
AUX
POÈMES HOMÉRIQUES
I

L'AGE DES HÉROS

T'ILIADE et /'Odyssée, que dans l'antiquité les Grecs de


L l'époque classique attribuaient à un même poète, Homère,
sont les plus anciens monu111ents de la littérature grecque qui
nous soient parvenus. Mais si haute que soit la date de leur
composition, elles nous font remonter par leur sujet à une période
plus lointaine encore de l'hifloire grecque, a11x temps légendaires
de la Guerre de Troie, à l'âge des héros.
Les merveilleux événements qui conflituent le sujet des deux
poèmes posent un problème hiflorique autant que littéraire qu'il
convient d'examiner avant d'étudier les conditions dans lesquelles
l'Iliade et /'Odyssée furent composées. S'agit-il d'événements
imaginaires, de fté!ions poétiques? S'agit-il au contraire de
faits réels, plus ou moins embellis par la légende, comme l'ont
été dans les chansons de gefle de notre Moyen Age les expédi­
tions de Charlemagne et de ses preux? Et, en ce cas, dans
quelle mesure ont-ils été transfigurés et transposés?
De cette Guerre de Troie, qui passait pour avoir duré
dix ans, l'Iliade ne relatait qu'un épisode, qui devint de ce
fait célèbre entre tous: la querelle d'Agamemnon et d'Achille
avec tout ce qui s'ensuivit. Des multiples aventures qui furent
le lot des héros achéens lorsqu'ils s'en revinrent dans leur
royaume après le sac d'Ilion, /'Odyssée ne racontait que la
plus fameuse: le « retour» d'U!Jsse. Mais occasionnellement,
tantôt en de longues digressions, et tantôt par de simples allu­
sions, l'un et l'autre poème nous font connaître d'autres exploits
de la gefle des héros ou même de la gefle des dieux, dont souvent
des récits plus complets nous ont été transmis par des auteurs
plus tardifs. En effet, les poètes du Cycle Épique, qui furent
les continuateurs d'Homère, les autres poètes épiques, !Jriques
ou tragiques de l'époque archaïq11e, de l'époque classique 011
10 LES POÈMES HOMÉRIQUES
pofl-classique, puisèrent les sujets de leurs œutJres en ces gefles
des héros ou des dieux, sur lesquelles les mythographes et même
les hifloriens anciens nous ont fourni par ailleurs maintes indi­
cations.
Encore que ces différents récits contiennent, comme il efl natu­
rel, bien des variantes de détail, il efl possible de reconflituer
dans leurs randes lignes les événements légendaires de cet âge
héroïque tef que se le représentaient les Grecs de l'époque clas­
sique.
Dans les temps les plus reculés de l'âge des héros, qui venait
lui-même après l'âge des dieux, Danaos et Cadmos, descen­
dants du fils d'lo et de Zeus, Épaphos, reviennent d'Égypte et
de Phénicie vers le pays de leurs ancêtres, se fixant à Argos
et à Thèbes de Béotie, cependant qu'Europe, leur parente, venait
de Phénicie en Crète, où de Zeus elle concevait Minos, premier
du nom. Un peu plus tard, un descendant de Danaos, Persée,
fondait Mycènes. Plus tard encore se situaient les travaux
d'Héraclès et le règne de Minos II en Crète,· Héraclès et Minos
passant pour être morts un quart de siècle avant le sac d'I/ion.
Vers le même moment, Tason avec les Argonautes partait à
la conquête de la Toison J'Or. Dans le quart de siècle qui pré­
cède le sac d'I/ion se situaient l'accession d'Atrée, fils de Pélops,
au trône de Mycènes, l'établisse111ent à Rhodes d'un fils d'Héra­
clès, Tlépolème, et la deflru[/ion de Thèbes de Béotie par l'expé­
dition des Épigones, à laquelle DiotJJède passait pour avoir pris
part avant de venir combattre sous les m11rs de Troie.
Le règne d'Agamemnon, fils d'Atrée, à Mycènes, et la
Guerre de Troie marquaient l'apogée de l'âge des héros. Cette
guerre, reflée jusqu'à nos jours fameuse entre toutes, opposa les
chefs achéens qui régnaient alors sur les différents cantons de
la Grèce au roi de Troie Priam et à ses alliés, quand le fils
de Priam, Pâris, eut enlevé à Lacédémone la femme de Ménélas,
Hélène1 •
Lorsque, après dix ans de guerre, Ilion eut été prise et incendiée
et qu'Hélène eut été rendue à Ménélas, ceux des chefs achéens
qui n'avaient pas succombé dans les combats s'en retournèrent
chez eux. Mais si certains, comme Neflor, regagnaient sans inci­
dents leur royaume, Agamemnon était égorgé à son arrivée, par
son cousin E.giflhe avec la co,11plicité de sa femme Cl:ytemneflre,
Ménélas était entraîné en Égypte, Ter,cros le frère du grand
Ajax et I'Arcadien Agapénor allaient s'établir en Chypre,
Ul:ysse errait pendant dix ans sur des mers inconnues avant de
retrouver son Ithaque natale.
INTRODUCTION II

Enfin, bien plus tard que la Gue"e de Troie - 80 ans


après elle selon d'aucuns, 120 ou 180 ans selon d'autres-, les
àescendants d'Héraclès à la tête des Doriens s'établissaient dans
le Péloponnèse, ce « retour des Héraclides» marquant la fin de
J' âge aes héros.
Ces belles légendes sont-elles pures fables? Au premier
abord on pou"ait être tenté de l'imaginer en raison de la part
qu'y tient le merveilleux. Bien vite cependant on conf1ate que
les interventions divines dans ce monde de la légende ne font que
juf1ijier ou expliquer des événements humains. HéroJote déjà
connaissait une version de l'aventure d'lo qui en bannissait le
surnaturel; plus cara{/érif1ique encore sous ce rapport efl un
récit de la Gue"e de Troie, à tort attribué à Dytlis de Crète1 ;
car il montre comment toute intervention divine peut être éli­
minée sans que rien soit changé à l'enchaînement des faits.
L'opinion communément admise par les Grecs de l'époque
classique, et auparavant déjà par ceux de l'époque archaïque,
était que l'âge des héros avait bien exif!é en des temps fort
lointains. S'ils faisaient des réserves s11r les versions qu'en
donnaient les poètes, 11n Thurydide pas plus qu'un Hérodote ne
doutait que la Guerre de Troie n'ait eu lie11. Les quelques
auteurs anciens qui, voulant faire les esprits forts et raisonnant
sur les vraisemblances, se montrèrent sceptiques à l'égard de
toutes les légendes, ne sont que de rares et tardives exceptions.
Les autres tenaient la légende pour la première forme de
I'hiffoire.
Aussi bien ce monde légendaire, par la singulière cohérence
et la complexité du tableau qu'il nous présente de cet âge
héroïque et de ses familles rrryales, se dif1ingue-t-il nettement
d'un monde imaginaire. Il ef! clair qu'il ne saurait avoir été
forgé par le cerveau d'un poète, encore moins par ceux de
plusieurs poètes. Le fait même que, dans l'Iliade et /'Odyssée,
les épisodes étrangers aux deux poèmes soient mentionnés par
de simples allusions eff significatif: il implique que cette
légende était connue du Poète aussi bien que de tous ceux auxquels
il s'adressait. Si quelque incertitude a pu longtemps subsiflet,
le doute, en tout cas, n'efl plus possible.
Depuis la fin du siècle dernier, en effet, notre connaissance
de la Grèce primitive a été entièrement renouvelée par l'archéo­
logie. A bien des égards, nous so,nmes même, a19ourd'h11i,
beaucoup mieux placés que ne l'étaient les anciens Grecs de
l'époque classique pour juger de ce que furent les plus vieil�es
civilisations de /'Hellade. Lorsqu'en 1870 /'Allemand Schlze-
IZ LES POÈMES HOMÉRIQUES
mann, qui avait abandonné le commerce de l'épicerie pour
devenir archéologue, parce qu'il s'était passionné pour les
poèmes homériques, entreprit en Asie Mineure, près Je l'entrée
des Dardanelles, une exploration syflématique de la butte
déserte d'Hissarlik où il voyait le site de l'antique Troie, quel
ne fut pas son propre émerveillement d'y retrouver les vefliges
d'une longue série à'établissements qui s'y étaient succédé depuis
les temps les plus reculés, et quelle ne fut pas la flupéfaélion
générale! Sans doute Schliemann commit-il d'abord une lo11rde
erreur lo rsqu'il voulut prématurément identifier la ville de
Priam parmi ces établissements préhif1oriques superposés qu'il
n'avait encore aucun moyen de dater. Il la chercha en des
couches beaucoup trop profondes. Mais les travaux ultérieurs
de Dœrpfeld et, plus récemment, ceux de la mission américaine
qui reprit les fouilles de Troie de r932 à r9381 , ne permettent
plus àe douter qu'il avait vu jufle dans sa localisation, et nous
savons que vers la ftn de I'Age du Bronze, une riche cité,
entourée, comme la Troie homérique, d'une puissante muraille,
fut détruite par un immense incendie, comme passait pour
l'avoir été la ville de Priam.
En Grèce même, à lv[ycènes et à Tirynthe, où depuis l'anti­
quité les vefliges d'imposantes enceintes mégalithiques reflaient
les vivants témoins de grandeurs déchues, les recherches de
Schliemann et de ceux qui prirent sa suite retrouvèrent paral­
lèlement la trace d'une civilisation non moins brillante que celle
de Troie à l'époque du Bronze Récent. De cette civilisation que
les archéologues appelèrent mycénienne, parce que Mycènes en
Argolide en était le principal centre, des vefliges de plus
en plus nombreux furent retrouvés depuis lors, dans toute la
Grèce propre et jusque dans l'Orient méditerranéen.
En Crète, les fouilles entreprises à Cnossos par I'Anglais
Sir Arthur Evans, et celles d'archéologues italiens, français et
grecs sur d'autres sites, nous ont révélé depuis le début de notre
siècle une autre civilisation plus précoce encore, qui fut désignée
par Evans sous le nom de civilisation minoenne, en souvenir du
légendaire roi de Crète Minos.
Les progrès de l'archéologie orientale, de l'archéologie égyp­
tienne en particulier, nous ont fourni par ailleurs d'autres
lumières. Nombreux sont a,fiourd'hui les oijets égyptiens bien
datés qui ont été trouvés en t!lêtne temps q11e des oijets mycé­
niens ou minoens, tant en Grèce ou en Crète qrl en tigypte et
dans les autres pays du Levant. Or la chronologie égyptienne efl
solidement étanlie pour le deuxième millénaire avant ]. -C.
INTRODUCTION
grâce aux points fixes de quelques dates aflronomiquement cal­
culables,· ce qui nous permet de mieux suivre et de dater les
développements de la civilisation minoenne ou mycénienne.
Dès la première partie du deuxième millénaire avant T.-C.,
la Crète connaît un grand épanouissement, à la période dite
des Premiers Palais. Puis lorsque vers IJSo l'expulsion de
lfyksos ou Rois-pafleurs marque en Égypte la fin de la Seconde
Période Intermédiaire et le début du Nouvel Empire Thébain,
une civilisation plus brillante encore se développe à l'époque du
Bronze Récent, à Cnossos notamment; l'apogée de cette période
dite des Seconds Palais efl suivie d'un rapide déclin après
l'incendie de Cnossos vers I 400. En Grèce, la grande période
de la civilisation mycénienne ne commence que vers I 580. C'efl
l'époque des tombes à fosse aux masques d'or de Mycènes.
Cette civilisation mycénienne atteint son apogée vers I 400. Elle
s'implante alors en Crète, à Rhodes, à Chypre, et son rayon­
nement s'étend jusqu'à la côte syrienne ou la vallée du Nil.
Alors se conflruisent à Mycènes l'enceinte ryclopéenne avec la
Porte des Lionnes et les grandes tombes à coupole dont
la plus célèbre efl désignée sous le nom de Trésor d'Atrée.
Le début du XII• siècle enfin ,11arque le terme de cette brillante
période, lorsque simultanément Tirynthe, Mycènes et les autres
établissements mycéniens du Péloponnèse sont détruits par le
feu et que la civilisation du fer succède en Grèce comn1e dans
tout l'Orient méditerranéen à la civilisation du bronze.
L'effondrement de la civilisation mycénienne, qui entraîne
dans tous les domaines un recul très sensible, ouvre en Grèce
pour plusieurs siècles une période obscure sur laquelle nous
sommes encore mal renseignés. Ce Mf!Jen Age grec, ainsi
qu'on l'a fort juffement appelé, eut avec les poèmes homériques
sa grande poésie épique, comme notre Mf!Jen Age eut ses chan­
sons de gefle. Il ne prit fin qu'au VIII• siècle avec la« Renais­
sance» de l'époque archaïque.
L'évolution générale de la civilisation grecque antique se
présente donc à nous, aujourd'hui, comme s'étant accomplie,
non en un seul rycle continu mais en deux rycles successifs
séparés par un Mf!Jen Age, le premier rycle de civilisation
ayant atteint son apogée à l'époque du Bronze Récent, entre le
XVIe et le XIIIe siècle, le second rycle de civilisation, s'épa­
nouissant à son tour aux ve et IV• siècles, pour connaître
ensuite, avant la conquête romaine, une seconde floraison à
l'époque helléniflique.
Sur la population qui habitait en Grèce durant la période
14 LES POÈMES HOMÉRIQUES
terminale du premier de ces deux cycles, c'ef1-à-dire à l'époque
mycénienne, les découvertes archéologiques nous ont fourni
d'autres renseignements. Un pqys d'Ahhiyawa ef1 mentionné
aux XIVe et XIII• siècles dans les documents hittites qui
ont été découverts en Asie Mineure; et, semblablement, des
Akaiouash figurent dans les documents égyptiens parmi les
Peuples du Nord et de la Mer qui menacent le delta du Nil
à la fin du XIII• siècle avant notre ère, peu après la mort de
Ramsès II. Ces deux noms sont à rapprocher de celui des
Achéens, que les poèmes homériques nous r11ontrent comme
peuplant la Grèce à l'âge des héros; car le nom d'Hellènes ne
servit que bien plus tard à désigner l'ensemble de ceux que les
Latins appelèrent Graeci et qu'à leur suite nous désignons
sous le nom de Grecs.
Découverte plus récente encore: I'écritt1re que porte la plus
grande partie des tablettes inscrites de l'époque mycénienne a
été décbiffrée en I!)JJ par /'Anglais Ventris 1 • Ces tablettes
d'argile nous étaient depuis longtemps connues, mais leur langue
et leur écriture même reflaient énigmatiques. Il avait été seule­
ment possible d'y reconnaître deux écritures différentes, de types
assez anciens, que l'on avait désignées par les noms de Linéaire A
et de Linéaire B. Le Linéaire B efl aujourd'hui déchiffré,· il
s'agit d'une écriture syllabique et d'11ne forme ancienne de la
langue grecque, tandis que le Linéaire A, qui garde son secret,
semble transcrire une langue antérieure au grec.
Nous savons donc désormais que les habitants de /'Hellade à
l'époque mycénienne possédaient une écriture syllabique, dont toute
trace disparaît en Crète comme en Grèce après le XIIe siècle,
car nous ne possédons aucun document écrit de la période obscure
qui fait suite à l'époq11e IJ!_YCénienne. L'usage de l'écriture n'efl
à nouveau atteflé qtt'au VIII•' siècle ou peu avant, lorsque les
Grecs eurent adapté à leur langue, par l'invention des voyelles,
l'alphabet d'abord purement consonantique que les Phéniciens
possédaient entièrement conflitué au XIIIe siècle sinon dijà
plus tôt,· car une langue sémitique comme le phénicien pouvait
se contenter des consonnes, mais non une langue indo-européenne
comme le grec. Seuls les Grecs de Chypre conserverontjusqu'au
II• siècle avant notre ère une écriture syllabique, qui paraît
dériver des syllabaires mycéniens, bien que, là aussi, toute
trace d'écriture disparaisse pendant longtemps après le
XIIe siècle.
Fait plus important encore, nous savons désormais de
manière s�re qu'une forme ancienne de la langue grecque était
INTRODUCTION
déjà en usage dans /'Hellade dès l'époque mycénienne et que,
par conséquent, un premier groupe d'Hellènes parlant une
langue de la grande fa,nille indo-européenne y était alors
établi. De plus, le Linéaire B nous a appris que les dieux
adorés dans le monde mycénien étaient déjà ceux qui seront
adorés plus tard dans la Grèce de l'époque archaïque et clas­
sique. Malheureusement ces tablettes inscrites de l'époque mycé­
nienne sont pour le plus grand nombre des inventaires de
magasins. Elles ne nous ont pas livré, jusqu'à présent du
moins, de grands textes hifioriques qui nous per,nettent par
eux seuls de faire passer la période mycénienne de la préhifioire
à l'hifioire en nous fournissant le moyen d'interpréter à coup
stir les données qui nous viennent pour cette époque de I'archéo­
logie.
Force efi donc, pour interpréter ces données de l'archéologie
mycénienne, de recourir encore principalement aux indications
que nous tenons de la tradition antique sur l'âge légendaire des
héros. Car on ne saurait douter que I'Âge des Héros auquel
nous reportent les légendes épiques de la Grèce ne réponde aux
réalités archéologiques de l'époque ,nycénienne que les fouilles
nous ont révélées.
L'extraordinaire éclat de la civilisation mycénienne, en effet,
efi bien de nature à expliquer que, durant les siècles obscurs
qui suivirent, cette période devint dans l'esprit des Hellènes ce
merveilleux Âge des Héros. Mais ce ne serait pas là, évidem­
ment, une raison su/lisante. Une indication plus sûre nous vient
du fait que, dans les poèmes homériques, les héros achéens et
troyens sont présentés comme se servant encore d'armes et
d'outils de bronze, le f�r n'y étant que rarement mentionné. Il
faut donc chercher /'Age des Héros avant qu'au XIIe siècle
ne débute la civilisation du fer, dans la dernière partie de I'Âge
du Bronze, c'efi-à-dire à fépoque mycénienne. Fait plus carac­
térifiique encore : les grands centres de la Grèce mycénienne,
comme Mycènes ou Tirynthe, d'une part, ou Troie en Asie
Mineure, d'autre part, sont précisément les sites dont la légende
héroique avait conservé le souvenir, bien qu'à l'époque archaïque
et classique ils eussent le plus souvent perdu toute importance,
ou même qu'ils eussent, comme la Pylos de Nefior, complètement
disparu. Ainsi Mycènes, l'antique résidence d'Agamemnon,
conservait encore au début du V• siècle sa muraille cyclopéenne,
témoin de sa grandeur passée, mais ne mettait plus en ligne à
la seconde guerre médique que 80 hoplites, sa voisine Argos
étant devenue alors la grande ville de la région.
16 L E S POÈMES HOMÉRI QUE S
Peut-on retrouver des co"espondances plus précises entre les
données de l'archéologie 111:Jcénienne et la légende, puisque,
comme nous l'avons dit, une couche de cendres a été découverte
sur le site de Troie, dans les dernières flrates de /'Âge du
Bronze, et puisqu'une ville prospère, entourée d'une puissante
muraille, a été détruite alors par un immense incendie, comme
passait pour l'avoir été la ville de Priam ? Toutefois, lorsqu'on
cherche des identifications plus précises, on se heurte aussitôt
à des dijficultés chronologiques.
L'antiquité nous a transmis une chronologie, ou p/us exatle­
ment plusieurs chronologies de l'âge héroïque. A l'intérieur
de cet âge héroïque, on relève quelques divergences entre les
opinions des hifloriens anciens,· mais ces divergences portent
sur les intervalles qui séparent les événements, plutôt que sur
les faits eux-mêmes ou sur leur ordre; et, au demeurant, elles
sont d'ordinaire de faible amplitude à la seule exception du
Retour des Héraclides, qui était généralement situé 80 ans
après la gue"e de Troie, mais qui, parfois aussi, l'était 120
ou 1 80 ans après elle. Les divergences sont beaucoup plus
considérables lorsqu'il s'agit de préciser le moment où placer
cet âge héroïque.
La date la plus généralement admise depuis l'époque hellé­
niflique pour cette prise de Troie, était celle à laquelle Éra­
toflhène s'était rallié, pour sa part, après de savants computs.
Cette date co"espond à notre année 11 8J avant J.-C. Mais,
à la même époque qu' Ératoflhène, au IIIe siècle avant notre
ère, une inscription juflement célèbre, le Marbre de Paros,
donnait une date un peu plus ancienne : l'année 1 2 o9. Aux
temps classiques, des hifloriens comme Hérodote situaient la
Gue"e de Troie plus tôt encore, vers 1270. Thucydide, de son
côté, rapporte une tradition qui plaçait au début du XIIe siècle
avant notre ère, non la Gue"e de Troie, mais un événement
bien poflérieur, le Retour des Héraclides,· quant à des hiflo­
riens comme Timée ou Douris, ils reportaient la chute d'Ilion
jusqu'au XIV• siècle.
L'archéologie, grâce aux repères égyptiens, nous a fourni
pour l'époque mycénienne un autre ensemble de dates. Entre
cette chronologie archéologique et celle d'Ératoflhène, on relève
des incompatibilités flagrantes. Si la chronologie archéologique
efl exatlement établie, Mycènes, au début du XIIe siècle, efl
déjà détruite ou à la veille de sa deflrutlion, non à l'apogée de
sa gloire comme l'impliquerait la date ératoflhénienne de la
Gue"e de Troie. De même la Crète efl depuis 1 400 environ
INTRODUCTION 17
en décadence, alors que, selon Ératoflhène, elle devrait être au
XIII e siècle sous le règne de Minos et dans tout son éclat.
En revanche, des co"espondances, dont on ne peut manquer
d'être frappé, apparaissent dès qu'on renonce à faire fond sur
la chronologie ératoflhénienne de l'âge héroïque, et qu'on adopte
pour I'Âge des Héro.r une chronologie plus haute, telle que le
préféraient pour leur part un Douris ou un Timée.
A la brillante période du Minoen Récent qui se développe
en Crète à partir du début du X VIe siècle, répond dans la
légende le règne de Minos Ier à Cnossos. À la Mycènes des
tombes à fosse, vers la même époque, répond le règne de Persée
dont on serait tenté de chercher l'e.fi_,_gie dans l'un des célèbres
1J1asques d'or de ces to1J1bes. À I apogée de Cnossos dans la
seconde moitié du XV• siècle, répond le grand règne de Minos II.
À l'incendie du palais de Thèbes en Béotie et à l'a"ivée de la
civilisation mycénienne à Rhodes vers la fin de ce siècle, répondent
l'expédition des Épigones et la colonisation de Rhodes par
Tlépolème, cependant que la conflruélion de la muraille cyclo­
péenne et de la Porte des Lionnes à Mycènes peut co"espondre
aux règnes d' Atrée et de son fils Agamemnon. L'inflallation
de la civilisation mycénienne à Chypre vers IJlO répond à la
colonisation de l'île par Teucros, Agapénor et d'autres héros
de la Guerre de Troie. La deflruélion des palais de Mycènes
et de Tirynthe, au début du XIIe siècle, répond au Retour
des Héraclides qui marque dans la tradition la fin de I'Age des
Héros.
Au premier abord, on peut hésiter assurément à renoncer à
la chronologie traditionnelle d'Ératoflhène, généralement admise
depuis l'époque helléniflique. À la réflexion cependant, il
apparaît qu'en vérité cette chronologie, comme celle qui était
proposée par d'autres auteurs anciens, repose sur des computs
de générations qui sont plus ou moins arbitraires et en tout cas
très approximatifs: la valeur des unes comme des autres efl
de ce fait assez mince. Aussi bien certains auteurs anciens, et
non Jes moindres, donnaient-ils la préférence, nous l'avons vu,
à des ensembles de dates plus hautes.
Les rapprochements que nous venons d'indiquer en permet­
tant d'interpréter les données archéologiques à la lumière de la
tradition légendaire et de faire ainsi passer toute l'époque
mycénienne de la préhifloire à I'hifloire ne sauraient être
toutefois retenus sans preuves péremptoires.
La meilleure preuve, assurément, devrait nous venir du site
de Troie. Malheureusement la datation de la couche br/Jlée de
18 LES POÈMES HOMÉRIQUES
Troie ell très délicate en raison de l'amoncellement des llrates
et des conditions dans lesquelles les fouilles ont été entreprises
au siècle dernier, et poursuivies depuis lors 1 • Pour le début et
pour la ftn de l'époque mycénienne, en revanche, il exille,
semble-t-il, deux repères qui nous peuvent apporter des indi­
cations précieuses pour l'interprétation des données archéolo­
giques.
Pour le début de l'époque mycénienne, une indication efl
fournie par l'ana/yse de la légende d'Io. Les descendants d'Io
qui sont censés avoir régné en Basse-Égypte pendant plusieurs
générations depuis Epaphos jusqu'à Ëgyptos, Cadmos et
Danaos, peuvent être reconnus de manière, semble-t-il, assez
sûre dans les derniers pharaons hyksos de la seconde Période
Intermédiaire égyptienne, qui règnent sur le delta du Nil
entre r 6J O et If80. On sait que le nom d'Hyksos que Manéthon
interprétait comme signifiant « Rois-Pafleurs » vient en réalité
d'un terme égyptien signifiant « Rois despqys étrangers » . Épaphos,
notamment, paraît n'être autre que le grand Apopi, Aousirrê
de son nom solaire, appelé Apôphis dans les /iiles manétho­
niennes 2 . De fait, l'introd11flion en Egypte du char attelé de
chevaux que la légende grecque attribuait à Épaphos, date bien
de l'époque des derniers Hyksos, et sans doute même d'Aou­
sirrê-Apopi. La période mycénienne commencerait donc vers
IJ 8o, par l'arrivée en Grèce de Danaos et de Cadmos, et par
l'arrivée en Crète d'Europe, mère de Minos l",· et ce triple
retour ne serait que la conséquence de l'expulsion des Hyksos
d'Éffvpte par Ahmosis, pmnier pharaon de la I 88 qynaftie.
Pour la ftn de l'époque mycénienne, d'autre part, l'étude de
la fortification cyclopéenne de l'acropole d'Athènes, connue
depuis l'antiquité sous le non, de « mur pélasgique », permet
d'identifier de manière certaine, comme il était du reile naturel
de le supposer, la conquête dorienne du Péloponnèse avec la
dellruflion de Mycènes et l'effondrement de la civilisation
mycénienne au début du XIIe siècle. La conflrnéfion de ce
« mur pélasgique », en effet, efl datable archéologiquement
de I 2 0 0 environ et précède immédiatement la deflruéfion de
Mycènes. De I'ana/yse des traditions qui sy rapportent, il
résulte par ailleurs qu'elle se place dans les vingt ans qui
précèdent le Retour des Héraclides et l'établissement des Doriens
dans le Péloponnèse 8 •
On peut espérer que, dans un avenir proche, le progrès de la
recherihe archéologique nous fournira de nouvelles données plus
précises et plus sûres. Dès à présent, cependant, l'identifica-
INTRODUCTION
lion de l'âge des héros avec l'époque mycénienne ne saurait
plus, croyons-nous, faire de doute.
Il ne s'ensuit pas nécessairement, - ef1-i/ besoin de le
dire ? - que les poèmes homériques nous aient donné une
peinture en tous points fidèle de cette époque. Aussi bien, ne
faut-il pas oublier que l'Iliade et /'Odyssée sont des œuvres
de poète, non d'érudit et d'archéologue. On doit s'attendre à
trouver dans l'un et l'autre poème, comme c'ef1 1/feélivement
le cas, des reflets de l'époque plus tardive à laquelle ils ont été
composés. La tradition légendaire, au demeurant, n'a pu
manquer de transfigurer quelque peu ses héros, en même temps
que d'omettre ou de méconnaitre certains faits de civilisation.
Les vaf1es manoirs des héros homériques, les belles armes
et la vaisselle précieuse dont on les voit faire usage, les mœurs
mêmes de leur société guerrière semblent répondre assez exaéfe­
ment aux grands palais et aux puissantes enceintes, aux vases
d'or, aux armes de bronze parfois incruf1é d'or de l'époque
mycénienne. L'Iliade et /'Odyssée, en revanche, ne font pas
mention des grandes fresques qui décoraient de leurs couleurs
vives les palais mycéniens et minoens. Elles mentionnent parfois
le fer, surtout dans les comparaisons, il ef1 vrai,· l'usage de
ce métal, pourtant, ne s'ef1 répandu qu'à partir du XIIe siècle,
après la fin de l'âge héroïque. Les héros homériques enfin sont
incinérés après leur mort, alors que la Grèce mycénienne ref1a
fidèle au rite de l'inhumation. La crémation ne se développa
en Grèce qu'à partir du XIIe siècle, bien qu'elle ait été pra­
tiquée en Troade dès le XV'.
Ces détails, en vérité, sont sans grande importance. Dans
l'ensemble, en effet, il apparaît que le tableau qui nous ef1
fourni par l'Iliade et /'Odyssée n'ef1 pas seulement extra­
ordinairement vivant, il ef1 encore, dans une très large mesure,
fidèle, pour autant que les données de l'archéologie mycénienne
permettent de s'en rendre compte 1 •
Les poèmes homériques nous montrent les chefs achéens
régnant chacun sur un petit royaume; la Grèce de l'âge héroïque,
divisée en autant de royaumes indépendants qu'il y a de cantons,
était déjà morcelée à l'extrême, comme le sera plus tard celle
de l'époque classique. Le plus puissant des rois achéens ef1
Agamemnon qui règne sur Mycènes ainsi que sur la côte septen­
trionale du Péloponnèse : si l'on en croit le Catalogue des
Vaisseaux, au chant II de l'Iliade, il emmène contre Troie
une flotte de z o o navires, et il a pu en mettre 60 autres à la
disposition de son voisin Agapénor pour transporter ses Arca-
.io LES POÈMES HOMÉRIQUE S
diens, cependant que Nef/or n'emmène que 9 0 navires, Ido­
menee 80, Ménélas 60, U!Jsse I2 el Tlépolème 9.
Le frère d'Agamemnon, Ménélas, était établi à Lacédé­
mone, dans la vallée de l'Eurotas, et Diomède à Tirynthe, non
loin de Mycènes. Le fils de Nélée, le sage Nef/or, avait son
royaume sur la côte occidentale du Péloponnèse,· sa résidence
était la bonne Pylos, dont le site exatl n'était déjà plus connu
de manière certaine par les Grecs de l'époque classique 1 •
À Ithaque et dans les îles voisines U!Jsse I'avisé avait son
tout petit royaume que son père Laërte, devenu vieux, lui
avait cédé pour se retirer en son domaine des champs. Idoménée,
petit-fils de Minos 11, régnait sur la Crète, et Tlépolème,
fils a'Héraclès, sur l'île de Rhodes, cependant qu'à Athènes,
Méneflhée avait succédé à Thésée. L'île de Salamine, devant
I'Attique, était la patrie du grand Ajax, la Locride, celle
du petit Ajax son homonyme. Achille, qui commandait aux
Myrmidons, et Philotlète avaient leurs royaumes en Thessalie,
pour ne rien dire des autres chefs moins célèbres.
Chacun de ces rois efl indépendant : Agamemnon n'efl
choisi comme chef de gue"e contre Troie que parce qu'il
commande à la troupe la plus nombreuse,· mais avant de
prendre une décision il consulte les autres chefs, ses pairs,
réunis en conseil. Ces rois habitent des palais plus ou moins
vafles, plus ou 111oins riches, selon la puissance de chacun,
entourés d'une solide muraille. Ils combattent avec des armes
de bronze. Le casque, un grand bouclier, des jan,bières, et
parfois aussi une cuirasse en cuir ou en lin recouvert d'écailles
de métal sont leurs armes défensives. Une longue épée, une ou
parfois deux lances qui sont utilisées tantôt comme arme
d'hafl, tantôt comme arme de jet, leur servent à attaquer.
Certains de ces chefs achéens sont habiles à l'arc,· un char
léger attelé de deux chevaux leur sert dans les batailles comme
dans les voyages,· mais si les armées d'alors ont déjà une
cha"erie, elles n'ont pas de cavalerie car l'usage n'efl pas
encore de monter et de combattre à cheval.
Ces chefs sont essentiellement des guerriers. La gue"e efl
leur principale occupation, la source principale de leur richesse.
Ils ne rêvent que batailles et pillages, expéditions sur te"e ou
sur mer. Entre voisins, les gue"es sont incessantes : la paix
leur pèse, le repos les ennuie, l'aventure les attire,· et, lors
même gue, vaincus par l'âge, ils chauffent leurs vieux membres
à la flamme du foyer dans la haute salle de leur manoir, ils
n'ont pas de plus grande joie que d'écouter après un feflin le
INTR OD UC TION 21

récit des exploits de leur jeunesse. Nef/or a bataillé contre les


ÉJéens et les Arcadiens ses voisins, avant de partir à leur
coté faire la gue"e à Priam,· à peine revenu de piller Thèbes
avec les Épigones, Diomède, si l'on en croit la légende, repart
gue"oyer en Étolie, cependant qu'Agamemnon, profitant de
son absence, s'empare àe son royaume et ne le lui rend que
pour obtenir son aide contre les Troyens. U/ysse au chant XIV
de /'Odyssée s'ima,gine repartant faire une razzia dans
les gras pays de I' Egyptos un mois à peine après qu'il efl
rentré chez lui. Le pouvoir de ces rois, tel qu'il nous efl présenté
dans l'Iliade et dans /'Odyssée, efl de carallère féotfal. Plus
qu'il ne gouverne un canton, chacun d'eux commande à un
groupe de guerriers qui le reconnaissent comme leur chef. Autant
que ses soldats, ses compagnons d'armes sont ses amis, en
même temps que ses serviteurs, et, en expédition lointaine
comme au pays, ils sont convoqués en assemblée lorsque se
présente une affaire grave. Bien que la royauté soit héréditaire,
chaque chef doit mériter son rang par sa prudence au conseil
et son courage au combat. À la gue"e, qui efl encore confue
comme une série d'engagements individuels, il paye de sa per­
sonne, et, de retour chez lui, en son manoir ou tians son domaine,
il ne croit pas déchoir en prenant part à l'apprêt d'un feflin
ou aux travaux des champs.
De terriens qu'ils étaient à l'origine, ces chefs achéens, au
contaéf de la mer, sont devenus de hardis marins,· et ainsi, à
l'époque de la Gue"e de Troie, ils sont entrés en contaéf avec
les peuples d'autres langues et d'autres souches qui habitaient
eux aussi dans le bassin oriental de la Médite"anée. Ces
peuples à leurs yeux étaient « barbares », au sens antique du
mot, car les anciens Hellènes désignaient sous ce nom tout
homme dont le grec n'était pas la langue maternelle,· mais
non pas au sens moderne, car leur civilisation n'était en aucune
manière en retard, tout au contraire, sur celle des Achéens.
Ménélas s'émerveille des richesses de l'Égypte, comme U/ysse
admire la splendeur du palais d' Alkinoos au pays des Phéaciens.
Parmi ces peuples étrangers, se trouvaient ceux qui avaient
occupé la Grèce avant qu'à leur tour les Achéens n'y établissent
leur domination, et qui avaient en Troade le principal baflion
de leur résiflance. Â l'égard de ces habitants plus anciens des
pays égéens, que les Grecs de l'époque classique, sans bien en
connaître l'origine, désignaient â'ordinair'e sous le nom de
Pélasges, les héros achéens, malgré leurs querelles et leurs divi­
sions, gardaient un sens très vif des liens de langue et de sang
2. 2. L E S POÈME S HOMÉ R I Q U E S
qui le s unissaient. Contre Troie, ils n e vont pas seulement au
piJJage, à la rafle du butin, ils ne vont pas seulement venger
l'honneur d'un des Jeurs et tenir Je serment qu'ils ont prêté
lorsque entre eux Tyndare avait choisi Ménélas comme époux
de sa jiJJe Hélène. Ils vont pour ainsi dire à la croisade. Mais
les s19ets de Priam, par Jeurs mœ11rs, par leur civilisation, ne
se diffing11ent guère de ceux d' Agamemnon 011 de Neflor; et
les dieux de l'O!Jmpe, qui comptent des descendants parmi les
héros troyens comme parmi les Achéens partagent leurs faveurs
entre les deux camps.
Telle que la peignent les poèmes homériques, la société
achéenne de l'âge héroïque, pour lointaine qu'�ile paraisse à nos
yeux de modernes, n'efl en aucune manière une société primi­
tive. À l'éclat de la civilisation matérielle et de l'art, dont
témoignent notamment les vases d'or ciselés de Vaphio 011 de
Dendra, se joint déjà un grand raffinement de mœurs. De ce
ra/finement, la loi de J'hospitalité, observée avec un scrupule
réligieux à l'égard de tout étranger qui se présente, efl un
exemple entre bien d'autres. Les sentiments mêmes qui sont
prêtés par le Poète à ses héros sont tout le contraire de senti­
ments grossiers. Sans doute assifle-t-on parfois, dans /'Odyssée
comme dans l'Iliade, à des accès de cruauté brutale qui ne sont
pas, il efl vrai, le propre des seules sociétés primitives : ainsi
lorsque les guerriers sont m11tilés après le1;r mort par leu,·
adversaire, 011 q11'AchiJJe immole douze Troyens sur le bûcher
de Patrocle et traine le corps d'Heé!or dans la poussière
derrière son char; ainsi lorsque, après le massacre des Pré­
tendants, Mélanthios efl supplicié et toutes les servantes
infidèles pendues. Mais que dire du dernier entretien d'Hetlor
et d' Andromaque 011 de la visite du vieux Priam à Achille ?
f2!!e dire des sentiments d'une Nausicaa et d'une Pénélope ?
La complexité si nuancée de ces sentiments, leur surprenante
délicatesse efl cause qu'atfiourd'hui encore l'Iliade et /'Odyssée
ont tant de Jeé!mrs et d'admirateurs.
La q11eflion se pose, il efl vrai, de savoir dans quelle mesure
ce raffinement et cette délicatesse ne tiennent pas au Poète lui­
même plutôt q11' à la société qu'il met en scène. Car l'Iliade
et /'Odyssée, comme on va Je voir, ne sont en aucune manière
une poésie primitive.

Jean BÉRARD.
II

LA POÉSIE HOMÉRIQJJE

C'e§t autour d'une aéHon une qu'Ho ­


mère a composé son Odyssée et aussi son
Iliade.
ARISTOTE, Poétique, 145 I a.

J'rLIADE et /'Odyssée diffèrent des autres œuvres du Cycle


L épique en ceci que ces deux poèmes ont chacun une aé!ion
une et chargée de peu de matière. A vrai dire, il nous efl
impossible de faire nous-mêmes la comparaison, puisque les
autres épopées ont disparu dans le granJ naufrage de la litté­
rature antiqtte, mais nous pouvons faire confiance à Ariflote
qui, lui, les avait encore à sa disposition. Voici ce qu'il écrit
dans sa Poétique :
« Pour qu'un poème soit un, il ne suffit pas qu'il raconte
les faits et gefles d'un seul héros, comme l'Héracléide, la
Théséide et autres épopées de ce genre. Homère, supérieur
à tous égards, parait avoir vu juf1e aussi sur ce point, grâce à
sa connaissance de l'art et à son génie : en composant /'Odyssée,
il n'a pas raconté tous les événements de la vie d'U/ysse : par
exemple, relatant sa blessure reçue sur Je Parnasse, il ne parle
pas de la folie qu'il simula lors du rassemblement des Grecs, car
ce sont là deux événements qui n'ont entre eux aucune liaison de
nécessité ou de vraisemblance\ mais c'efl autour d'une aé!ion
une qu'il a composé son Odyssée et aussi son Iliade. »
Ariflote remarque ensuite que /' aé!ion de /'Odyssée, tout
en étant une, repose sur un « double agencement des faits »,
de sorte que sa composition apparait comme plus complexe
que ce/Je de l'Iliade : « Le sujet de /'Odyssée n'efl pas long.
Un homme erre Join de son pqys pendant de nombreuses
années, étroitement survei/Jé par Posidon et isolé. De plus,
les choses se passent dans sa maison de te/Je sorte que sa fortune
efl dilapidée par des prétendants et son fils livré à Jeurs
24 LBS POÈMES HOMÉRIQUES
embliches. Il a"ive, lui, en proie à la détresse, et, s'étant fait
retonnaître de quelques-uns, il attaque et il survit, tandis que
ses ennemis périssent. Voilà ce qui appartient en propre au
sujet,· le refle efl épisode. » Si donc /'Odyssée, bien qu'ayant
une aflion une, efl un poème moins simple que l'Iliade, c'efl
que l'aflion y efl répartie en plusieurs lieux : Ithaque, d'une
part,· endroits où U{ysse séjourne ou passe, d'autre part,
jusqu'au moment où, U!Jsse rentrant dans son pays, I' aélion
se fixe à Ithaque. L'Odyssée, dit encore Ariflote, « efl
reconnaissance d'un bout à l'autre » : en effet, Télémaque y
efl reconnu par Nef/or, Ménélas et Hélène, et U!Jsse, surtout,
le sera par Euryclée, par le porcher, par Télémaque, par les
prétendants, par Pénélope et enfin par son père. En ce sens
on peut dire que /'Odyssée efl une épopée « romanesque »,
une sorte de roman d'aventures : le héros, après avoir pensé
vingt fois mourir, retrouve à la fin sa femme, sa maison, tous les
siens. L'Iliade ressemble plutôt à une sombre tragédie, où
les morts s'amoncellent : les deux derniers chants narrent des
funérailles et, si le poème ne raconte pas les suprêmes catas­
trophes : mort d'Achille et sac d'Ilion, il les annonce du moins
com me imminentes.
L'Iliade efl aussi, pour l'essentiel du sujet, plus simple
que /'Odyssée. Si l'on veut la résumer schématiquement
comme Ariflote a résumé /'Odyssée, on dira : « Un chef de
guerriers se querelle avec un autre et, outragé, cesse de combattre.
Son absence efl si préjudiciable aux siens qu'ils risquent bientôt
d'être anéantis par l'ennemi. Il se décide, malgré sa colère, à
envoyer au combat son meilleur ami, qui efl tué. La douleur
et le désir de vengeance l'emportent alors dans son âme sur la
colère; il retourne à la bataille et tue le meurtrier de son ami.
Voilà ce qui appartient en propre au sujet, le refle efl épisode. »
L'unité de lieu, qui fait défaut dans l'Odyssée, exifle dans
l'Iliade, car la ville de Troie et le camp des Grecs, rapprochés
dans l'espace, sont unis, du point de vue de l'aé!ion, par la
guerre qui les oppose.
En ce qui concerne le temps sur lequel s'étend le récit, les
événements de /'Odyssée, à partir du départ de Télémaque
hors d'Ithaque et de celui d' U!Jsse hors Je l'île de Ca!Jpso,
ne durent pas plus de quelques semaines, et la durée de l'Iliade,
de la querelle aux funérailles d'Heélor, efl du n1êt11e ordre de
grandeur. L'un et l'autre poèmes, malgré leur étendue (plus
de quinze mille ver.r pour 7'Iliade, plus de douze mille pour
/'Odyssée), sont donc peu chargés d'événements. Ariflote
INTRODUCTION
conilate qu'ils ne peuvent fournir chacun que la matière d'une
seule tragédie, ou de deux au plus, tandis qu'on en pouvait
tirer beaucoup de chacun des autres poèmes du Cycle : la Petite
Iliade, par exemple, fournissait à elle seule le sujet de huit
tragédies au moins.
Dans cet ordre d'idées, l'on peut ajouter encore une remarque
aux réflexions d'Ariftote, si toutefois l'on admet que les
chants II à VII de l'Iliade sont deftinés à raconter les exploits
des Achéens avant la réalisation du dessein de Zeus annoncé
au chant I. C'efl que le poète de /'Odyssée, comme celui de
l'Iliade, jette aussitôt l'auditeur ou le leéleur en pleine crise,
in medias res, quitte à revenir ensuite sur les événements
antérieurs à la courte période qu'il choisit comme sujet.
L'Odyssée prend U!Jsse quelques jours avant son départ de
chez Ca!Jpso, d'où il se rendra à Ithaque après une seule
escale chez les Phéaciens. On lit au chant 1, vers z 6-z9 :
« Même quand vint l'année du rycle révolu, où les dieux lui
filaient le retour au logis, même dans son Ithaque et dans les
bras des siens, il n'allait pas trouver la fin de ses épreuves. »
« L'année du cycle révolu», c'eft la dixième année des
navigations d'U!Jsse, qui le conduisent de Troie à Ithaque :
le seul séjour dans l'île de Ca!Jpso a duré sept ans. Le poète
nous montre donc U!Jsse à la fin de cette longue période, quitte
à lui faire raconter ensuite chez Alkinoos ses aventures anté­
rieures, à savoir celles qui se placent entre le départ de Troie
et l'arrivée chez Ca!Jpso. C'eft d'une Jaron un peu analogue,
me semble-t-il, que l'Iliade nous raconte au chant I la querelle
d'Achille et d'Agamemnon qui se produit dans la dixième
année de cette guerre de dix ans, puis, aux chants II- VII,
non pas des événements antérieurs à cette querelle (et c'efl là
une différence sensible avec /'Odyssée), mais des combats où
les Achéens, même en l'absence d'Achille, se diftinguent et ne
sont pas encore vaincus par les Trqyens selon le dessein de
Zeus annoncé au chant I, - des combats, par conséquent, qui
nous donnent un aperçu de la guerre de Troie avant la viéloire
d'Heélor. La technique de composition efl donc assez voisine
dans les deux poèmes, et éminemment dramatique : il s'agit
ici et là de nous jeter en pleine crise, puis d'opérer un retour
en arrière, qui eft explicite dans /'Odyssée et implicite dans
l'Iliade, de façon à raconter en détail les évéf!ements antérieurs
ou à les évoquer en un tableau synthétique.
2.6 LES POÈMES HOMÉRIQUES

Ariflote attribuait donc l'Iliade et /'Odyssée à un même


poète du nom d 'Homère, et toute l 'antiquité était d 'accord
avec lui sur ce point, si l'on excepte l'opinion isolée des « Sépa­
ratifles » qui, à l'époque alexandrine, voulurent refuser
l'Odyssée à Homère et ne lui laisser que l'Iliade ; mais le
grand critique Arif/arque eut tôt fait d'étouffer sous le poids
de ses arguments ces voix discordantes.
Comment se fait-il que, du XVJIJe siècle à nos jours,
depuis François Hédelin, abbé d ' Aubignac, jusqu'à Peter von
der Mühll1 , des érudits en si grand nombre aient pu soutenir
que l'Iliade et /'Odyssée ont été conffituées par la réunion
de poèmes d 'abord séparés, dont certains remontent sans doute
à Homère, mais dont plusieurs ont été composés après lui, -
poèn1es qui auraient été, pofférieure,nent à la mort d 'Homère,
assemblés, augmentés et arrangés de façon à former les deux
ensembles que nous possédons?
L'Iliade et /'Odyssée sont les plus anciennes œuvres conser­
vées de la littérature grecque, mais cela ne signifie nflllement qu'il
n'y ait rien eu avant elles. Certains passages des deux poèmes
nous invitent même à penser qu'ils ont été précédés par des
épopées ou par des fragments d 'épopée, que l'on appelait
des rhapsodies, c'eff-à-dire, d'après l'étymologie, des pièces
deffinées à être cousues ou qjuflées à d 'autres. Ce sont d 'abord
les endroits de l'Iliade qui font allusion, par exemple, à la
gefle d 'Héraclès ou à celle des guerres contre Thèbes\ mais
de telles légendes,ouvaient, à la rigueur, être connues sans
avoir fait l'objet e récits épiques. Ce sont surtout les passages
qui nous montrent, au cours même de I' a[/ion, des héros ou des
aèdes chantant des rhapsodies.
Au chant IX de l'Iliade, vers I 86-r 89, lorsque les ambas­
sadeurs des Achéens a"ivent auprès d 'Achille, ils le trouvent
occupé à « chanter les exploits des héros » en s'accompagnant
sur la cithare. Aux vers 524 et suivants du même chant,
Phénix dit : « Nous avons entendu raconter les exploits des
héros de jadis », et, pour fléchir Achille, il lui rapporte, en
q11atre-vin�f!.IS vers, l'édifiante hif!oire de Méléagre.
Ce sont les seules allusions que nous trouvons dans l'Iliade
à des récitations épiques, qui sont faites là par les héros eux­
mêmes, Achille ou son vieux 111aitre Phénix, et non par des
aèdes de pr�fession 8 • Qg_and l'Iliade fait allusion à un « chan-
INTR O D U C TION
leur », au Thrace Thamyris (II, 594-60 1 ) , c'efl pour dire
qu'il se vantait d'égaler les Muses et qu'il en fut châtié par
elles : elles le rendirent aveugle ( comme Homère, dit-on, l'était)
et lui enlevèrent « l'art divin de l'aède et le jeu de la !Jre ».
L'Odyssée en revanche met devant nos yeux des aèdes pro­
fessionnels : Phémios à Ithaque et Démodocos chez Alkinoos.
Au chant I, vers 324 et suivants, Phémios chante dans le
palais d' U!Jsse le Retour des Achéens ; Pénélope survient
et l'invite à choisir un sujet moins attriflant pour elle, mais
Télémaque prend la défense de Phémios au nom de la nou­
veauté : « Le succès va toujours au chant le plus nouveau ».
Au chant VIII, Démodocos, aveugle comme l'était, selon
la tradition, Homère ( 64 ) , chante, parmi les Phéaciens, la
O!!erelle d'Achille et d'Ulysse 1 (7 J et suivants) , épisode
« dont la gloire montait alors jusques aux cieux », ce qui
signifie sans dollte qu'il avait, comme le Retour des Achéens,
l'attrait de la nouveauté. Puis, aux vers 2 66 et suivants,
Démodocos chante le conte scabreux des Amours d'Arès et
d'Aphrodite, qui occupe exaflement cent vers ( 2 66-366) .
Enfin, aux vers 49 2 et suivants du même chant, U(ysse demande
à Dé,nodocos de chanter un fragment du récit de la prise
d'Ilion, celui qui concernait le Cheval de bois, et que le poète
résume en vingt vers ( 499 -52 0 ) . Démodocos eff l'objet de
grands honneurs, surtout de la part d' U(ysse, qui proclame
( 480-489 ) : « C'efl toi, Démodocos, que parmi les humains
je révère entre tous, car la fille de Zeus, la Muse, fut ton
maître, ou peut-être Apollon ! » et, un peu plus haut ( 479 -
480) : « Il n'eff homme ici-bas qui ne doive aux aèdes l'eflime
et le respefl. » L'auteur ne se prive pas d'exalter ainsi la pro ­
fession qui efl la sienne. Agamemnon, partant pour Troie,
confie à son aède le soin de veiller sur C(ytemneflre, et Égiflhe
devra tuer ce fidèle aède avant d'arriver à ses fins (Od., III,
2 67-271.) Il efl donc certain qu'au temps où /'Odyssée fut
composée, les aèdes n'étaient pas rares et que l'art professionnel
du chanteur s'était développé. On a même voulu voir dans le
contrafle que présentent à ce point de vue l'Iliade et /'Odyssée
un argument pour attribuer ces poèmes à deux générations, et
donc à deux poètes différents 2 • Il convient pourtant de remar­
quer que l'absence d'aède dans l'Iliade s'explique peut-être
simplnnent par le fait que les Achéens n'avaient pas eu l'idée
d'organiser un équivalent du « théâtre aux armées » et que
les héros tels qu'Achille en étaient donc réduits à chanter eux­
mêmes,· c'efl seulement au palais de Priam qu'Homère aurait
28 L E S P O È M E S H O M É RI Q U E S
p u mettre en scène un aède, mais il s'attarde beaucoup moins
dans Ilion qu'au camp des Grecs.
Ce qu'il faut surtout noter, c'efl que le poète, 011, si l'on
veut, les poètes de l'Iliade et de /'Odyssée pensaient qu'au
temps où vivaient leurs héros - c'efl-à-dire plusieurs siècles
auparavant - des récits épiques exiflaient déjà, que chan­
taient ces héros eux-mêmes 011 des aèdes de profession. Cette
simple conflatation aurait dû faire réfléchir les modernes qui
ont osé parler, à propos des poèmes homériques, de poésie
« primitive». Ariflote déjà écrivait dans sa Poétique : « Des
prédécesseurs d'Homère nous ne pouvons citer aucun poème de
ce genre, mais il efl vraisemblable que beaucoup en compo­
sèrent. » L'invocation à la Muse qui ouvre /'Odyssée se
termine par ce vers (I, IO) : « Viens, ô fille de Zeus, nous
dire, à nous aussi, quelqu'un de ces exploits. » Les mots que
j'ai soulignés prouvent qu'avant Homère d'autres poètes déjà
avaient chanté les aventures d'U(ysse. Enfin, le début de
l'Iliade, comme celui de /'Odyssée, place le public en face
d'une situation qu'il efl censé connaître, puisque le poète ne se
croit obligé à aucun éclaircissement : aux vers 7 et II du
chant I de l'Iliade, Agamemnon efl désigné simplement par
le terme d'Atride, qui s'applique tout aussi bien à son frère
Ménélas, et le poète juge in11tile de préciser, sachant bien que
l'auditeur ne sy trompera pas,- le nom d' Agamemnon 11' appa­
raît qu'au vers 24. De même, au début de /'Odyssée, U(jsse
efl désigné par allusion comme « l'homme aux mille tours »,
et son nom n'apparaît qu'ensuite, au vers 2I. Il efl donc évident
que tous ces récits étaient déjà connus par des rhapsodies
antérieures.
D'autre part, quand les auteurs anciens citent un passage
d'Homère, ils renvoient non pas, comme nous faisons, à la
numérotation des chants (il y en a vingt-quatre pour l'Iliade
et vingt-quatre pour /'Odyssée, désignés par chacune des lettres
de l'alphabet ionien, d'alpha à oméga), mais à des titres
d'épisodes : Hérodote cite les Exploits de Diomède 1,
Platon, les Prières, /'Attaque du rempart, la Course de
chars en l'honneur de Patrocle\ Ariflote, la Scène du
bain, etc. Certains de ces titres, qui figurent aussi dans nos
manuscrits d'Homère et dans le commentaire d'Euflathe,
s'appliquent à des morcea11x trop courts pour que ceux-ci
aient pu exifler séparément : par exemple la Pe�e, titre qui,
flritlement, ne recouvre que les vers J 4 à J 4 du chant I de
l'Iliade. Toutefois, l'analogie de ces titres avec ceux qui nous
INTRODUCTION
sont donnés au chant VIII de /'Odyssée pour les épisodes
chantés par Démodocos et au chant I pour celui que chante
Phémios - le Retour des Achéens, sujet d'une ampleur
considérable - donne à penser que la plupart des récits qu'ils
désignent - les uns, fort brefs, les autres, très longs - ont
pu être chantés séparément par les aèdes ou par les rhapsodes.
Cette exif1ence certaine de « rhapsodies )) indépendantes ef1
l'un des arguments des « ana/yfles )). L'abbé d'Aubignac
écrivait déjà : « . . . Cett oésie s'ef1 faite d'une manière fort
extraordinaire. La plus'l: orle circondance qui me le persuade,
c'efl le titre de Rhapso ie qu'elle porte,· car ce terme ne veut
dire autre chose qu'un recueil de chansons cousues, un amas de
plusieurs pièces auparavant dispersées, et depuisjointes ensemble,·
et cela m'a fait présumer que ce sont plusieurs petits poèmes
séparément composés par différents auteurs, et enfin assemblés
par quelque esprit ingénieux qui s'ef1 avisé d'en faire ce qu'on
appelle un centon. ))
QE.e des « rhapsodies » aient exif1é avant Homère et après
lui, c'ef1 une certitude. QE.e certains chants de l'Iliade et de
/'Odyssée aient été récités séparément, c'efl encore une certi­
tude : il fallait bien du temps pour entendre quinze mille, ou
même douze mille vers à la file ! Mais soutenir que ces deux
poèmes, dont Ariflote admirait avec raison, croyons-nous, la
composition et la remarquable unité, sont des « centons » de
morceaux composés par divers poètes, c'ef1 une autre affaire !

Les traditions antiques sur Homère et sur la diffusion de


ses œuvres fournissent aux « ana!yf1es » un second argument.
Il faut avouer que les Anciens ne savaient à peu près rien
de sûr au sujet d'Homère. Sept villes se disputaient l'honneur,
dit-on, de lui avoir donné naissance, mais, en fait, la « loca­
lisation )) d'Homère ef1 le seul point qui paraisse à peu près
certain. Simonide d'Amorgos l'appelait « l'homme de Chios »
et Pindare, « l'homme qui ef1 à la fois de Chios et de Smyrne )).
On disait généralement qu'il était né à Smyrne, avait vécu à
Chios et était mort à Ios, l'une des Cyclades. QE.'Homère
soit né et ait vécu aux confins des domaines éolien et ionien
sur la façade hellénisée de l'Asie Mineure, cela s'accorde
parfaite ment avec plusieurs passages de l'Iliade et de
/'Odyssée 1, et aussi avec la « couleur )) dialeélale de la langue
homérique; nous pouvons donc Je tenir pour certain.
30 LES POÈMES HOMÉRIQUES
Était-il aveugle ? Malgré la tradition, ce n'eft nullement
sûr. Le Tournoi d'Homère et d'Hésiode, opuscule remanié
et augmenté, mais dont le fond remonte au V• siècle avant
J. -C., ne dit rien de la cécité d'Homère. Nous avons vu que
l'aède Démodocos était aveugle, et nous lisons dans /'Hymne
homérique à Apollon ( z 69-z73 ) :
« Jeunes filles, parmi les poètes d'ici, quel eft l 'auteur des
chants les plus doux à nos cœurs ? » Toutes, parlant de nous,
alors vous répondrez : « C'eft un aveugle; il vit dans Chios la
rocheuse; tous ses chants à jamais refteront les meilleurs. »
Thucydide (III, z o4) cite cet hymne et l'attribue à Homère,
mais il eft beaucoup plus probable qu'il eft l 'œuvre d'un « Homé­
ride », Cynéthos de Chios, qui peut-être, en écrivant le passage
que je viens de citer, entendait se faire passer pour Homère.
La cécité, dans les idées des Anciens, eft naturellement liée à
la clairvoyance spirituelle, à la divination, au don poétique. Le
plus grand des poètes devait donc être aveugle, mais en fait
nous ne savons nullement si Homère l 'était.
A quelle époque vécut Homère ? C'eft ici que l'incertitude
eft la plus grande. Hérodote pourtant (II, Jj) écrit avec
précision, vers 45 0 avant J. -C. : « j'eftùne qu'Hésiode et
Homère ont vécu quatre cents ans avant moi, pas davantage »,
ce qui nous indique 85 0 avant J. - C. Souvent on fait allusion
à ce passage d'Hérodote pour dater Homère en négligeant la
mention d'Hésiode. Il eft pourtant très remarquable qu'Héro­
dote y présente les deux poètes comme contemporains. Le
Tournoi poétique d'Homère et d'Hésiode, que j'ai déjà
cité, poflule évidemment la même opinion. Or « la date géné­
ralement admise par les critiques, qui placent Hésiode au
milieu du VIII• siècle, ne prête à aucune objeélion » 1 ; cepen­
dant la période 75 0-7 0 0 peut sembler plus probable. Mais il
n'efl nullement certain qu'Homère et Hésiode aient été contem­
porains; la civilisation que reflètent les Travaux et Jours
semble un peu plus récente que celle du poète de l'Iliade. La
date d'Homère a été placée pl11s ou moins haut, plus ou moins
bas, selon la conception que chacun se fait de la genèse de ses
poèmes : si l'on pense que l'Iliade et l'Odyssée ont été
achevées par d'autres que lui, on peut le maintenir, comme le
fait P. Mazon, à la date indiquée par Hérodote, au milieu du
IX• siècle avant J. -C. ; si l'on pense au contraire qu'il a
laissé l'Iliade, et peut-être /'Odyssée, à peu près telles que
nous les possédons (sauf quelques interpolations) , on sera tenté
d 'admettre une date un peu plus basse. Disons, sans qu'il soit
I N TRODUC TION 31
permis de préciser davantage, qu'Homère, selon nous, a pu
vivre entre 85 0 et 75 0 avant J.-C.
Qg_elles sont les œuvres d'Homère? Tous les Anciens, nous
l'avons dit, lui attribuaient l'Iliade, et, presq11e tous, /'Odyssée.
Mais nous avons signalé plus haut q11e Thurydide lui donnait
aussi /'Hymne à Apollon et sans doute les autres Hymnes,
appelés homériques pour cette raison. Arif!ote croyait que
le Margitès, poème satirique qui ne nous a pas été conservé,
était d'Homère, à qui l'on attribuait aussi le Combat des
grenouilles et des rats ou Batrachomyomachie, poème
parodique conservé, et un certain non,bre d'épigrammes. Devons­
nous conclure de I'exiflence d'attributions fantaisif!es à un
scepticisme radical? Dans la colleélion des œuvres de Platon,
de Plutarque et de beaucoup d'autres auteurs anciens, se sont
glissés des spuria, mais cela n'empêche nullement de croire que
la République ef! de Platon et la Vie de Périclès, de
Plutarque.
Comment l'Iliade et /'Odyssée, composées en Ionie, se
sont-elles répandues en Grèce? Ici encore, les traditions sont
nombreuses et contradiéloires.
]'ai dit plus haut que l'aède Cynéthos de Chios était consi­
déré comme un « Homéride ». Pindare commence ainsi sa
seconde Néméenne : « Imitons les Homérides, ces aèdes, qui,
dans leurs chants cousus les uns aux autres, aiment en leur
prélude à débuter par Zeus. >> Ces « chants cousus les uns aux
autres», ce sont évidemment les « rhapsodies» dont nous avons
parlé. Isocrate, dans son Éloge d'Hélène ( 6J), écrit :
« Certains des Homérides racontent qu'Hélène apparut une
nuit à Homère et lui ordonna de composer un poème sur les
guerriers qui avaient fait campagne contre Troie... » Platon
enfin mentionne plusieurs fois les Homérides : dans le Phèdre
( 2J 2 b) , et dans la République (J9 9 e) , il parle des poèmes
qu'ils gardent en réserve, dont ils sont les dépositaires, et il
fait dire au rhapsode Ion, dans le dialogue qui porte son nom,
en JJ o d : « Je crois mériter des Homérides une couronne
d'or. >> Cela semble indiquer qu'à l'époque de Platon encore
les Homérides surveillaient les rhapsodes qui récitaient de
/'Homère, et, à l'occasion, les récompensaient.
Doit-on penser que le mot « Homéride» implique une
parenté avec Homère, comme « Atride >> désigne un fils d'Atrée?
Il ne s'agirait, en tout cas, que d'une parenté par alliance, car
certaines traditions donnaient à Homère un gendre, soit Créo­
phyle, chez qui le poète serait mort à Ios, soit Stasinos de
LES POÈ M E S HOMÉRIQUES
Chypre, l'auteur des Chants cypriens. Mais ces traditions
sont infiniment suspeé!es. D'autres faisaient de Créophyle un
ami ou un disciple d'Homère. Nous ne sommes pas obligés de
croire un seul inf!ant à l'exiflence de ce Créophyle. Il y a eu
à Chios, pendant plusieurs siècles, une sorte de corporation
d'aèdes, appelés Homérides, qui entendaient veiller sur les
écrits d'Homère et, sans doute, continuer son œuvre, comme
les « Asclépiades » de Cos, corporation de médecins, préten­
daient se rattacher au héros guérisseur Asclépios.
Pour ceux des modernes qui n'attribuent à Homère que
certains chants conf!ituant le germe de l'Iliade et de /'Odyssée,
ces Homérides sont fort commodes : ils sont les continuateurs
et les arrangeurs tout désignés du poète génial qui n'aurait
donné que la pre,nière impulsion à un travail poursuivi après
lui pendant plusieurs générations. Mais il faut bien reconnaitre
que les témoignages anciens n'autorisent aucunement ce rôle des
Homérides dans la rédaé!ion des deux poèmes. Le seul Homé­
ride dont le nom soit parvenu jusqu'à nous, c'ef! Cynéthos de
Chios; il a composé probablement, nous l'avons dit, /'Hymne
à Apollon, qui doit dater du VI• siècle avant J.-C. Certes,
les Hymnes dits homériques et les autres poèmes faussement
attribués à Homère que j'ai énumérés plus haut peuvent être
dus à I' aé!ivité littéraire des Homérides. On peut aussi leur
attribuer sans doute telle ou telle interpolation de l'Iliade ou
de /'Odyssée et penser qu'ils ont travaillé à la diffusion de ces
deux poèmes. Mais vouloir leur donner la paternité de chants
entiers équivaut, me semble-t-il, à renverser les rôles, car c'efl,
à mon avis, la célébrité de l'Iliade et de /'Odyssée, déjà
conflituées, qui a dû provoquer la naissance de ce groupement
dont Homère était le « patron ».
Dans la transmission des poèmes hotnériques, quatre per­
sonnages, d'après divers textes anciens, auraient joué un rôle
prépondérant : le Spartiate Lycurgue, législateur de sa cité,
et trois Athéniens : le législateur Solon, le tyran Pisif!rate et
Hipparque, fils de celui-ci. Nous pouvons négliger sans incon­
vénient la tradition relative à Lycurgue, dont on nous dit,
tantôt qu'il aurait rencontré Homère en personne, tantôt qu'il
aurait reru de Créophyle un exemplaire des deux poèmes et
l'aurait rapporté en Grèce, où l'on ne connaissait encore que
des fragments d'Homère. Lycurgue ef! un personnage légen­
daire, que les Anciens placaient au VJIJe ou au XJe ou
même au xe siècle avant ]. -C. : s'il a exiflé, ce qui eJI fort
douteux, il fut peut-être antérieur à Homère.
IN TRODUCTION H
En revanche, les Athéniens Solon, Pisiflrate et Hipparque
appartiennent à I'hifloire la plus authentique. Les monuments
figurés où nous trouvons des représentations de scènes homériques
- essentiellement la céramique des Cyclades et la céramique
protoattique - nous prouvent qu' « à partir du second quart
du VIIe siècle I' œuvre d'Homère efl aussi connue dans les iles
et la Grèce continentale qu'en Ionie » 1 • Les Athéniens
connaissaient donc, au moins en partie, l'œuvre d'Homère avant
l'archontat de Solon ( J9 4 avant J. -C. ) , mais il efl probable
que celui-ci décida qu'à la fête des Panathénées 2 les rhapsodes
ne réciteraient plus que de /'Homère, et des chants d'Homère
se suivant les uns les autres dans l'ordre établi par le poète.
Une autre étape fut accomplie plus tard, sous le gouvernement
de Pisiflrate, probablement entre J# et ;27. En effet, dans
un dialogue attribué à Platon, /'Hipparque, nous lisons en
2 2 8 b : « Hipparque, l'aîné des fils de Pisiflrate et le plus
sage, donna beaucoup de preuves remarquables de sa sagesse :
il apporta notamment le premier en Attique les œuvres d'Homère
et obligea les rhapsodes à les réciter à la suite, en se relayant,
aux Panathénées, ce qu'ils font encore atfiourd'hui. » Après
ce que nous venons de dire, il ef1 évident qu'Hipparque n'a pu
révéler aux Athéniens des poèmes qu'ils connaissaient dijà,
mais il a pu aller chercher en Ionie un exemplaire complet de
l'Iliade et de /'Odyssée, qui désormais ferait loi pour les
récitations officielles des rhapsodes aux Panathénées. Et tel efl
probablement le germe de l'opinion selon laquelle Pisiflrate
aurait rassemblé les œuvres d'Homère, jusque-là éparses, et
en aurait procuré la première « édition ». Nous ne trouvons
pas trace de cette légende avant l'époque de Cicéron, qui la men­
tionne dans le De Oratore, III, }4· Mais, même si Pisiflrate
n'a pas présidé à un travail de synthèse des poèmes homériques,
il efl fort possible que certains vers aient été ajoutés ou modifiés,
.roit à l'époque de Solon, soit à celle de Pisiflrate, - par
exemple les vers JJ7-JJ 8 du chant II de l'Iliade - pour
juflijier les prétentions d'Athènes sur des territoires apparte­
nant aux Mégariens.
À partir de Pisiflrate, l'Iliade et /'Odyssée étaient-elles
récitées de bout en bout tous les quatre ans, lors du concours
de rhapsodes des Grandes Panathénées ? On a hésité à accepter
cette opinion, queJaraissent pourtant suggérer les textes anciens.
On oublie peut-etre que la capacité d'attention des auditoires
antiques était beaucoup plus forte que la nôtre. Aux seuls
concours dramatiques des Grandes Dionysies, à Athènes, les
HOMÈRE - 2 2
34 LES POÈMES HOMÉRIQUES
speffateurs écoutaient probablement pendant trois jours consé­
cutifs quatre pièces cliaque matin ( une trilogie tragique et un
drame satyrique) et une comédie au moins chaque après-midi,
ce qui faisait environ six mille vers par jour. Les vingt-sept
mille vers de l'Iliade et de /'Odyssée, sans parties /yriques
ni évolutions de chœurs, auraient pu, à ce rythme, être récités
en quatrejours.

Un autre argument - et non des moindres - des « ana­


/yfles » efl tiré du caraffère oral des poèmes homériques. C'efl
ainsi que Wolf, dans ses fameux Prolegomena ad Homerum
( 179 J ) , aussitôt après avoir soutenu, au paragraphe XI, que
les chants de l'Iliade et de /'Odyssée ne sont pas l'œuvre d'un
seul poète, mais de plusieurs, aborde immédiatement la queflion
de l'écriture, qu'il traite aux paragraphes XII à XX, et qui
efl en effet capitale : si Homère n'avait aucun tnoyen de consi­
gner par écrit les chants dont il était l'auteur, si ceux-ci n'ont
été conservés d'abord que par transmission orale - même en
admettant q11e les anciens aèdes et rhapsodes aient possédé une
mémoire qui nous paraitrait atfJourd'hui surhumaine - il efl
évident que toutes les altérations étaient possibles et que l'on
voit mal co,nment un aussi vafle ensemble de vingt-sept mille
vers aurait pu être conservé dans sa forme première, et même
composé tel quel.
Au I" siècle de notre ère, Josèphe écrit dans le Contre
Apion (I, 2) : « On dit qu'Homère n'a pas laissé ses poèmes
par écrit, mais que ceux-ci ont été transmis de mémoire par
les aèdes jusqu'au moment où ils ont été recueillis et joints
ensemble, plus tard, et que c'efl la raison pour laquelle ils
contiennent tant de dissonances. » Il efl vrai que Josèphe, à cet
endroit, défend une thèse : les Grecs, selon lui, n'auraient connu
l'écriture que longtemps après les Juifs. Son tén1oignage, bien
tardif, efl donc, de toute manière, suspeff.
If efl certain pourtant que la poésie épique a été d'abord,
en Grèce, une poésie orale, comme on en trouve chez beaucoup
d'autres peuples, et qu'elle n'a jamais perdu tout à fait certains
caraélères qu'elle doit à son origine. Le Ilyle de l'Iliade et de
/'Odyssée efl un f!yle formulaire, c'efl-à-dire que de nom­
breuses expressions toutes faites y sont fréquemment répétées.
Ainsi, entre deux discours, le vers de transition commence
souvent par un même hémifliche : « En réponse lui dit. . . »,
après lequel le vers s'achève selon plusieurs cGchés, selon le cas :
INTRODUCTION 35
« ... la vénérable Héra, le vieux cocher Neflor, la déesse aux
yeux pers, I' Ébranleur de la te"e, la sage Pénélope, l'indus­
trieux U(ysse. » Les épithètes incluses dans ces formules
reviennent régulièrement à la même place du vers, appelées
i"ésifliblement par le nom du personnage auquel elfei sont
liées. Et ces épithètes ne sont pas toujours en situation : Achille
efl le héros « aux pieds infatigables », « l'inlassable coureur »,
même lorsqu'il refle assis, inaflif dans sa demeure.
L'auditeur était-il choqué par de tels désaccords ? C'efl fort
peu probable. Au contraire, ces épithètes, toujours les mêmes,
devaient être attendues de lui,· elles reposaient son attention et
assuraient plus nettement l'identité Ju personnage, dont elles
soulignaient une caraflériflique morale ou physique : « U(ysse
aux mille ruses », « Diomède le fort ». Pour le récitant, elles
avaient assurément l'avantage de secourir la mémoire, et, pour
le poète, de l'aider à faire son vers. Car l'hexamètre daé!ylique
se,nble être un emprunt, une imitation d 'un modèle étranger,
plutôt qu'une invention des Grecs eux-mêmes, ce vers compor­
tant une proportion de syllabes brèves anormale dans leur
langue et requérant donc du poète un effort particulier, que
l'emploi de formules toutes faites allégeait partiellement.
Beaucoup de ces épithètes du flyle épique étaient visiblement
traditionnel/es et remontaient à un lointain passé. Les Grecs
du siècle de Périclès, et peut-être les auditeurs mêmes d 'Homère,
ne savaient pas toujours exaélement leur sens. C'efl le cas
notamment de certains vocables appliqués aux dieux, comme
« Hermès, tueur d' Argus ». Le mot que nous traduisons par
« tueur d 'Argus » 1 remonte probablement « à une vieille épi­
thète préhellénique devenue inintelligible de bonne heure et que
l'étymologie populaire a altérée » 2 • Nous voyons par là encore
dans quel lointain passé la poésie homérique plonge ses racines.
Il efl d'ailleurs certain que la langue grecque a eu le temps
d 'évoluer très sensiblement entre le moment où les prédécesseurs
d 'Homère et Homère lui-même composaient leurs poèmes, et
celui où l'Iliade et l'Odyssée ont été retranscrites à Athènes,
à l'époque de Pisiflrate, avec des atticismes inévitables, mais
fort peu nombreux. La preuve la plus frappante, mais non
la seule, de cette évolution efl la disparition d'une lettre, le
digamma, équivalant au v latin, qui déjà avait tendance à
s' amuir au temps d 'Homère, mais dont les anciens aèdes
tenaient encore compte, puisque la scansion des vers de l'Iliade
et de l'Odyssée exige fréquemment (mais non pas toujours)
qu'on le reflitue. Le texte de la vulgate n'a conservé aucun
LES POÈMES H OMÉRIQUES
digamma, parce que cette lettre, encore notée au VIe siècle
dans d'autres régions de la Grèce, avait disparu en Attique.
Parfois même la disparition du digamma, quand il s'agit
d'un monosyllabe composé de cette lettre et d'une voyelle élidée
devant la voyelle initiale du mot suivant, élimine du texte
un pronom personnel qui efl pourtant nécessaire au sens
(Iliade, XXI V, IJ4, comparé à r 3;).
Cette langue très artificielle de l'épopée homérique (elle n'a
jamais été parlée telle quelle dans aucune partie du monde grec)
efl composite au point de vue dialellal : elle conserve des traces
du parler « achéen », que l'on retrouve à l'époque hiflorique en
Arcadie et à Chypre, mais elle efl essentiellement formée d'un
mélange d'ionien et d'éolien, ce qui s'accorde assez bien avec
la localisation d'Homère à Smyrne et à Chios, c'efl-à-dire
précisément à la limite, au point de jonllion des domaines
éolien et ionien. D'ailleurs, ce n'efl pas par l'endroit où efl né
Homère que s'explique le carallère de cette langue, qui exiflait
certainement avant lui et qu'il a recueillie comme un héritage,
peut-être plusieurs fois séculaire, de ses prédécesseurs.
Il efl donc indubitable que la poésie épique, en Grèce, a été
d'abord une poésie orale et qu'Homère, à ce point de vue, a
continué les aèdes qui avaient vécu avant lui. Efl-ce à dire qu'il
ignorait l'écriture ? C'efl là une autre queflion, que nous pou­
vons maintenant trancher assurément, et dans un tout autre
sens que Josèphe et Wolf
Les poèmes homériques ne font qu'une seule allusion certaine
à l'écriture. C'efl dans un passage de l'Iliade ( VI, r 68-r 69 ) ,
où l 'on a voulu voir pour cette raison, mais bien à tort, une
interpolation de date récente : Prœtos envoie en Lycie le héros
Bellérophon qu'il veut faire périr, en lui confiant pour le roi de
ce lointain pays « un funefle message, une tablette aux plis
fermés où se lisaient maints signes meurtriers ». Il ne fait aucun
doute qu'il s'agit d'une lettre secrète, où Prœtos enjoignait au
def!inataire de tuer le porteur du message.
On peut penser a,efourd'hui que l'écriture alphabétique
exiflait en Grèce au IX• siècle, peut-être même dès avant
l'an mille 1 • Or Homère doit avoir vécu, nous l'avons dit, entre
3J o et 71 0. Nous savons aussi que, bien avant l'adoption
de l'alphabet phénicien, les Grecs, aux environs de r40 0 avant
J.-C., notaient déjà leur langue par un syflème de graphie
syllabique, le « linéaire B » des tablettes de Cnossos et de
Pylos, qui efl alluellement en voie de déchiffrement, si bien
que << nous allons pouvoir lire du grec préhomérique » 1 •
INTRODUCTION 37
À l'époque d'Homère, l'écriture était donc certainement
connue Jepuis longtemps. Elle n'était sans doute pas très
répandue, et c'ef1 pourquoi l'Iliade n'y fait qu'une seule allusion.
Mais les aèdes appartenaient assurément à la classe lettrée,
comme les scribes égyptiens, et il ef1 fort probable qu'ils s'en
servaient pour noter les poèmes de leur composition ou conserver
ceux des autres. On a comparé avec raison cet usage de l'écri­
ture à celui de la notation musicale de notre temps : nombreux
sont les auditeurs d'un concert qui ne savent pas déchiffrer une
partition, mais les musiciens le savent, et c'ef1 l'essentiel.
Ce seul fait, parfaitement attef1é, de l'exif1ence de l'écriture
à l'époque d'Homère transforme considérablement les données
de la « quef1ion homérique ». Je suis persuadé qu'Homère,
comme ses prédécesseurs, composait oralement ses poèn1es, mais
aussi qu'il avait la possibilité, dont on ne comprendrait pas
qu'il n'eût pas usé, de les mettre par écrit et Je leur assurer
ainsi une exaéfe conservation.

Ref1e enfin le principal argument des « ana/yf1es » : celui


qu'ils tirent des disparates, voire des contradiélions, des gau­
cheries de f1yle ou de composition, des faiblesses de toute sorte
que l'on veut relever dans l'Iliade et dans /'Odyssée, et qui
faisaient dire à Horace déjà que « le bon Homère sommeille
quelqu�fois ». Nous n'entreprendrons pas ici cette étude, longue
et délicate, la réservant pour la Notice de l'Iliade et celle de
/'Odyssée, qu'on lira plus loin. Disons seulement que la solu­
tion qui apparaîtra la plus vraisemblable n'ef1 pas nécessaire­
ment la même pour les deux poèmes : certains Alexandrins,
nous l'avons noté, voyaient tant de différences entre l'Iliade et
/'Odyssée qu'ils attribuaient l'Iliade seule à Homère. Pourtant
il n'e.f! guère niable que les ressemblances des deux poèmes, pour
la conception d'ensemble (voir ci-dessus, pp. 23-25) comme
pour la langue et le f1yle, sont encore bien plus nombreuses que
les différences, et c'efl pourquoi, dans ce qui suit, où nous vou­
drions parler de l'art d'Homère et de sa personnalité, nous
admettrons qu'il ef1 l'auteur des deux poèmes : dans ce cas, il
ef1 assez probable, pour de nombreuses raisons, qu'il a composé
en premier lieu l'Iliade, ou la plus grande pr,;rtie de l'Iliade,
et /'Odyssée ensuite, dans sa vieillesse 1 •
L E S POÈME S HOMÉ R I Q UE S

Homère e f1 à l'origine de toute la littérature grecque, non


pas seulement du point de vue chronologique, mais encore en ceci
que tous les auteurs grecs qui le suivent dépendent plus ou
moins de lui, soit qu'ils l'imitent, soit que, plus rarement, ils
s'insurgent et réagissent contre lui. Il ef1 évident qu'Homère ef1
à la source de toute la poésie grecque, et notamment de la poésie
dramatique : on sait combien Viéfor Bérard a insif1é, et avec
raison, sur ce fait que l'épopée ef1 un drame et contient en germe
la tragédie grecque. Seule, la poésie !yrique efl moins direéfement
soumise à son influence, encore qu'elle ne puisse l'ignorer.
Homère efl aussi à la source de l'éloquence : c'efl dans les
discours de l'Iliade - notamment dans ceux de /'Ambassade,
au chant IX - et dans ceux de /'Odyssée que les rhéteurs
ont découvert les règles et les recettes de leur art. Même I' his­
toire et la philosophie sont nées et ont grandi d'abord dans le
sillage d'Homère : Hérodote se propose de conter « les grands
et merveilleux exploits » des héros des guerres médiques,
comparables à ceux de la guerre de Troie. Les conceptions
cosmologiques des premiers philosophes ioniens ne sont pas très
éloignées de celles d'Homère. Mais l'hifloire et la philosophie,
c' efl évident, n'atteindront l'âge adulte qu'en se dégageant de
l'emprise du Poète : Thucydide ramènera la guerre de Troie à
ses juf1es proportions et accusera Homère d'avoir amplifié et
embelli la réalité,· Platon lt1i reprochera, après Xénophane,
d'avoir parlé des dieux en termes inconvenants et le chassera de
son auflère République, où les Jables ne sauraient trouver place.
Il ef1 certain pourtant qu'en dépit de Platon, Homère
domine toute la culture et toute l'éducation grecques, encore à
l'époque helléniflique, et aussi longtemps que durera I'Hellade :
« Dès l'école primaire, son ombre gigantesque se profile à
l'horizon. » « Homère n'efl pas un homme, c'efl un dieu »,
copiait déjà l'enfant dès l'une de ses premières leçons d'écriture,·
apprenant à lire, il déchiffrait des lifles de noms où défilaient
les héros d'Homère,· dès les premiers textes suivis, il rencon­
trait quelques vers choisis de /'Odyssée, introduits solennelle­
ment par la rubrique épè, « vers épiques » 1 •
C'efl qu'Homère devint très vite et refla pour les Grecs,
malgré les voix discordantes de certains philosophes, non seule­
ment le poète par excellence, mais le meilleur moralif1e et le
meilleur théologien, le dépositaire et l'interprète de toute
sagesse humaine et divine, un maître à penser et un maître à
I N TROD UC TION 39
vivre, - et c'efl là ce qui explique qu'un homme du caraflère
de Solon ait fait inscrire son œuvre au programme d'une fête
religieuse comme celle des Panathénées. L'Iliade et /'Odyssée
sont vraiment les livres sacrés de la Grèce, malgré leur carac­
tère assez laie et la peinture très libre des dieux de l'O!Jmpe.
Je ne crois nullement, pour ma part, que ces poèmes aient été
composés à l'ombre des sanéluaires, sous le regard des prêtres 1,
mais c'efl un fait qu'ils ont pris l'autorité de livres révélés,
divins. L'exégèse - même allégorique, lorsque le sens littéral
efl trop peu satisfaisant - s'efl exercée sur ces deux poèmes
presque autant que sur la Bible.
Pour n'en donner qu'un exemple, la « théomachie » ou
bataille des dieux des chants XX et XXI de l'Iliade, qui
n'efl sûrement pas ce qu'Homère a composé de meilleur, fut
interprétée comme le symbole d'une lutte entre les éléments du
monde physique, ou encore entre les vertus et les vices : Apollon,
disait-on, y efl opposé à Posidon, comme le feu à l'eau, Athéna
à Arès comme la sagesse à la folie, Héra à Artémis comme
l'atmosphère terref!re à la lune, Hermès à Létô, comme la
raison à l'inintelligence et à l'oubli (léthé). On trouvait en outre
dans l'Iliade, bien entendu, les règles du combat, de la tac­
tique et de la flratégie2, et dans /'Odyssée, celles de la
navigation, bien que l'on ait pu soutenir récemment que l'auteur
de /'Odyssée fut un terrien qui détef!ait la mer8 • Presque
tous les auteurs anciens ont cité Homère comme on citera la
Bible aux siècles chrétiens : comme le livre contenant toute
science et toute sagesse.

L'épopée homérique chante avant tout les exploits des héros,


et ces exploits sont essentiellement guerriers. L'Iliade, bien
avant les Sept contre Thèbes d' Eschyle, efl un drame
« plein d'Arès ». L'Odyssée, il ef! vrai, a un caraélère
différent; pourtant les horreurs n'y sont pas rares, par exemple
au chant IX dans la caverne du Cyclope, et surtout aux
chants XXI et suivants, pendant et après le massacre des
prétendants. Là U!Jsse, son arc en main, retrouve la valeur
guerrière dont il avait fait preuve mainte fois dans l'Iliade
avec ses javelots et son épée.
Nous avons dans l'Iliade plusieurs combats singuliers :
celui de Ménélas et de Pâris au chant III, celui d'Heélor et
d'Ajax au chant VII, mais l'on peut dire que les trois batailles
générales du poè,ne, réparties sur quatre journées, sont faites
LES POÈME S HOMÉ R I Q U E S
elles-mêmes d'une multitude de combats singuliers, tous extrê­
mement variés dans leurs détails, mais qui se déroulent presque
toujours selon un schéma identique. Les héros, du moins la
plupart des chefs, arrivent dans un char, ordinairement trainé
par deux chevaux que conduit leur cocher. Au contaéf de la
ligne ennemie, le combattant descend du char et confie celui-ci
à son cocher pour qu'il l'attende à proximité immédiate et
puisse le recueillir en cas de défaite ou de blessure. L'engagement
efi souvent précédé par les exhortations d 'un dieu ou d 'un cama­
rade, parfois par un monologue intérieur qui peint les disposi­
tions morales du guerrier. Puis les deux adversaires en présence
s'interpellent et échangent menaces et répliques cinglantes.
D'ordinaire, ils se connaissent déjà par leurs noms : la g11erre
dure depuis près de dix ans ! Mais tel n'efi pas le cas de Dio­
mède et de Glaucos au chant VI : Diomède interroge son anta­
gonifie pour savoir qui il efi et la réponse de Glaucos lui permet
de s'apercevoir qu'il exifie entre eux des liens héréditaires
d'hospitalité,- ce combat-là n'aura donc pas lieu et les deux
héros échangeront leurs armes.
Le plus souvent, chaque guerrier a deux javelines, arn,es de
jet, et une épée pour le corps à corps. Le combat débute par le
lancer des javelines et se poursuit à l'épée, puis, si une épée efi
brisée, avec une arme de fortune, par exemple avec de grosses
pierres. Ajax, acculé aux nefs, y saisira une perche d'abordage
(Il., XV, 677).
Il n'y a pas, dans toute l'Iliade, deux combats qui se res­
semblent exaéfement. Le public d'Homère, friand de grands
coups de lance et d'épée, devait prendre un intense plaisir à
cette variété 1 , et aussi à la description minutieuse et réalifie
des blessures portées en tel ou tel endroit du corps, avec tel ou
tel effet. Q!:!.elquefois l'un des adversaires succombe immédia­
tement,· quelquefois le combat refie indécis, même au sixième
coup, comme c'efi le cas pour le duel d'Ajax et d'Heéfor,­
quelquefois un dieu dérobe le vaincu pour le faire échapper à
la mort et même se subfiitue à lui pour tromper l'adversaire et
l'entrainer au loin (Il. , J99-6z z).
Après le combat, le vainqueur s'efforce de récupérer l'un de
ses javelots, puis, s'il en a le temps, de dépouiller le vaincu
de ses armes, riche et glorieux trophée, et mên,e, parfois, de
mutiler son corps : au chant XI, vers I 46-I 47, Agamemnon,
après avoir tué Hippolochos, lui tranche les bras et la tête,
et il envoie celle-ci « rouler comme un billot à travers la foule» ;
il efi vrai qu'il veut punir ainsi le père d'Hippolochos, Anti-
INTRODUCTION 41

maque, de sa cruauté. Mais, fréquemment, les camarades du


mort s'interposent et une mêlée s'engage au-dessus du cadavre :
la plus longue ell celle du chant XVII, sur le corps de
Patrocle. Le vainqueur exalte son trio111phe en un àernier
discours et accable de sarcasmes son ennemi tué : les meilleurs
exemples de tels sarcasmes sont probablement au chant XIII,
les vers 314-3 82 (Idoménée et Othryoneus) et, au chant XVI, les
vers 745-75 0 (Patrocle et Cébrion) . Le gue"ier qui veut
entraîner un corps vers les siens ne peut le faire qu'en se pen­
chant et en se découvrant d'un côté, ce qui fournit aux aàver­
saires une bonne occasion de le frapper à son tour.
Les blessures et les meurtres sont décrits sans ménagement,
avec un brutal réalisme, de même que les attitudes variées des
mourants. Lorsqu'un héros, par exception, fait grâce de la vie
à son adversaire, c'ell dans l'espoir J'en tirer une bonne ranfon.
Ainsi fait Ménélas au chant VI de l'Iliade, vers J7-5 2, mais
Agamemnon blâme vivement son frère et tue Adralle, que
celui-ci voulait épargner. Achille, pour apaiser les mânes de
Patrocle, prend vivants douze jeunes Trqyens, qu'il immolera
sur le bûcher de son ami (XXI, 2 6-32 et XXIII, 175-176) .
Au chant XXII de /'Odyssée, vers 461-477, Télémaque
exécute par pendaison les servantes infidèles, puis Mélanthios
ell sauvagement mutilé. Il s'agit ici, sans doute, de criminels,
mais, si /'Odyssée a moins que l'Iliade l'occasion de nous
montrer des scènes sanglantes, on peut dire que la rudesse des
mœurs à cet égard n'y efl guère moindre.

Si les discours sont nombreux déjà dans les scènes de combat


- et parfois même, il faut le dire, plus longs qu'il n'efl
vraisemblable -, ils abondent dans /'Odyssée et dans toutes
les parties de l'Iliade qui retracent autre chose que des batailles,
par exemple dans la Teichoscopie1 (chant III) , dans /'Entre­
tien d'Heél:or et d'Andromaque (chant VI) , dans /'Am­
bassade (chant IX) , dans les Jeux en l'honneur de Patrocle
(chant XXIII) , dans la Rançon d'Heél:or (chant XXIV) .
Le plus bavard des Grecs sous Ilion efl assurément le vieux
Neflor, qui se plaît à rappeler les souvenirs de sa jeunesse et
de son âge mûr, mais U(ysse, dans l'Iliade et surtout dans
/'Odyssée, se montre lui aussi un infatigable causeur, même si
l'on met à part le récit de ses vqyages au palais d' Alkinoos,
simple procédé d'exposition.
42. LES POÈMES HOMÉRIQUES
C'eff par Jeurs paroles surtout que Je poète nous peint ses
personnages, presque tous étonnamment vivants, comme les
poètes dramatiques Je feront dans Jeurs tragédies, car l'épopée
eff déjà un véritable drame. Cependant Je récit épique nous
dépeint diret1ement aussi I' aspet1 pl?Jsique, les geffes et attitudes
carat1érifliques, Je vêtement et les sentiments des héros, d'une
manière Je plus souvent sobre et frappante. Qg_e l'on se rappelle
seulement la description caricaturale de Thersite au chant II
de l'Iliade, vers 2 r r-224, ou celle du gigantesque Cyclope au
chant IX de /'Odyssée, vers 237-249 .
La narration e t les discours sont d'ordinaire olijet1ifs,- je
veux dire que le poète ne sy manijeffe pas diret1ement à l'audi­
teur. Mais assez souvent il déroge à cette règle et nous donne
ainsi l'occasion d'entrevoir sa personnalité.
Il y a, d'abord, les invocations à la Muse ou aux Muses.
Homère eff évidemment convaincu qu'il tient son art des dieux,
comme les aèdes Phémios et Démodocos qu'il met en scène dans
/'Odyssée. Il serait incapable, réduit à ses seules forces, de
raconter tant d'exploits et d'aventures : « Moi, je ne puis tout
dire : il faudrait être un dieu. » (Il., XII, q6.) Aussi
fait-il appel à la Muse, et non seulement au début de chacun
de ses deux grands poèmes, mais encore en plusieurs autres
endroits, par exemple dans l'Iliade, en Il, 484 et suivants
et 7 6r-762,· en XI, 2 r 8,- en XI V, 5 0 8,- en XVI, n2.
La plus inf1rut1ive de ces invocations eff peut-être celle du
chant II, vers 4 84 et suivants, avant le Catalogue des vais­
seaux : « Dites-moi maintenant, Muses qui sur l'O(ympe
avez votre demeure (présentes en tous lieux, car vous êtes
déesses, vous savez toutes choses,- nous, nous ne savons rien,
sinon par ouï-dire) ,· dites-moi donc quels sont, parmi les
Danaens, les guides et les chefs . . . »
Mais plus révélatrices encore de la personnalité du poète sont
ses interventions dans le cours même du récit. Par exemple,
assez souvent, avant de nous raconter la mort d'un héros,
Homère nous annonce qu'il va périr, ce qui accroît le pathé­
tique : ainsi au chant XIII, vers 602 - 603 et au vers 645, et
surtout au chant XVI, à plusieurs reprises, en ce qui concerne
Patrocle, à qui le poète s'adresse plusieurs fois à la seconde
personne, manijeffant ainsi son émotion. Dès le chant XI,
au vers 605, au moment où Achille appelait Patrocle pour
l'envoyer chez Nef/or, il nous avait dit : « Il sort du campe­
ment, - et c'eff alors pour lui Je début du malheur. »
Homère manijeffe àonc à mainte reprise la profonde pitié
INTRODUCTION 43
que lui inspire le sort de ses héros. Car il n'ell nullement
insensible, comme pourrait le faire croire la cruauté des des­
criptions sanglantes que nous signalions tout à l'heure. Au
chant XIII de l'Iliade, vers J4J -J44, il s'écrie : « Qg_'il
serait endurci, l'homme qui, contemplant leur douloureux
labeur, loin de s'en aff!iger, y prendrait du plaisir! »
Comme l'a écrit A. Severyns 1 , « en semant dans son
œuvre tous ces passages où il renonce de propos délibéré à la
narration objeé!ive, Homère tient l'auditeur en haleine, lui
donne d'utiles repère s pour saisir l'architet!ure générale de son
épopée. Mais, en même temps, il vise à créer l'émotion, à
communiquer celle qu'il éprouve lui-même. »

Homère, qui attribue son inspiration à la Muse, ell persuadé,


comme tous les hommes de son temps, que les dieux se mêlent
sans cesse aux mortels, et il n'ell pas de chant de l'Iliade ni
de /'Odyssée où nous ne voyions les divinités intervenir dans
les affaires humaines. L'aé!ion des deux poèmes nous donne
conllamment l'impression d'un va-et-vient entre l'O{ympe et
la terre. Dans l'O{ympe, nous assillons aux délibérations des
dieux groupés autour de Zeus et à leurs échanges de propos,
souvent aigres-doux et ironiques 2 , parfois franchement violents
et injurieux, puis certaines divinités - surtout Iris dans
l'Iliade et Hermès dans /'Odyssée - portent aux hommes
011 aux déesses secondaires comme Ca{ypso les ordres du maitre
de l'O{ympe. Il arrive aussi fréquemment que Posidon, Héra,
Athéna, Apollon et d'autres descendent de l'O{ympe pour
intervenir dans les combats qui se livrent autour de Troie ou
pour aller s'occuper d'U!Jsse. Les dieux peuvent aussi envoyer
aux hommes des songes : c'ell ce que fait Zeus au chant II
de l'Iliade, et le Songe - personnifié - qu'il envoie à Aga­
memnon ell un songe trompeur.
Mais, le plus souvent, les dieux se présentent en personne
auprès du mortel dont ils souhaitent le salut ou la perte. Qg_el­
quefois ils se montrent tels qu'ils sont, sans aucun déguisement,
et se font reconnaitre d'emblée, telle Athéna au chant I de
l'Iliade, vers 19 J et suivants, lorsqu'elle vient engager Achille
à remettre son épée au fourreau, mais aucun des autres membres
de l'assemblée ne l'aperçoit, Achille ell seul à la voir. Plus
fréquemment, les dieux, qui peuvent se changer à volonté en
animaux 8 ou en hommes, prennent la ressemblance d'un ami
44 LES POÈMES HOMÉRI QUE S
ou d'un parent de l'homme auquel ils s'adressent, quitte à se
faire reconnaître parfois au moment où ils s'éloignent. Ils
peuvent aussi revêtir une forme humaine anonyme : ainsi
Posidon dans l'Iliade (XI V, rJ 6) ou Athéna dans /'Odyssée
(XIII, 22r) . Tout-puissants, ils ont aussi la faculté de
s'entourer d'un nuage qui les dérobe aux regards ou de cacher
un homme de la même Jaron, pour le souf!raire aux coups de
ses adversaires, ou même de fabriquer un fantôme à la ressem­
blance d'un héros de Jaron à abuser les deux armées (Il.,
449 -413). Athéna même se rend invisible aux yeux d'Arès
en se coiffant du casque magique d'Hadès (Il., V, 84J).
Dans certains cas, l'intervention divine nous paraît assez
inutile, par exemple au chant I de l'Iliade, vers J!, quand
Héra suggère à Achille de convoquer l'assemblée des Achéens :
la pef!e dure alors depuis neufjours et Achille aurait pu avoir
de lui-même cette idée, mais le poète tient à montrer sans doute
que les hommes sont soumis à I' aé!ion divine pour toute initia­
tive qui, comme celle d'Achille ici, aura de si graves consé­
quences.
Dans ce cas ou dans celui, que j'ai rappelé tout à l'heure,
d'Athéna persuadant à Achille de maîtriser sa colère, le
merveilleux homérique semble se réduire à n'être qu'un « mode
d'expression de l'expérience humaine » 1 • Mais il ne faut pas
aller trop loin dans cette voie. Ainsi, quand Aphrodite, au
chant III de l'Iliade, vient trouver Hélène, sous l'aspet! d'une
vieille servante, pour l'inciter à rfjoindre Pâris dans sa chan1bre,
peut-on dire que la déesse, ici, « n'ef! rien d'autre que le jeu
même de l'imagination (d'Hélène) et l'élan d'une passion à
laquelle celle -ci tente vainement de résif!er » 2 ? A la let/ure
de ce passage, on voit au contraire qu'Aphrodite ici entraîne
Hélène contre sa volonté formelle, à un moment où tous ses
vœux - et ses remords - la tournent vers Ménélas, qui vient
de remporter sur Pâris une incontef!able vit!oire. A l'époque
d'Homère, le temps n'ef! pas encore venu où les dieux appa­
rat'tront comme de pures abf!raé!ions, symbolisant telle ou telle
tendance de l'âme humaine.
Et cela ef! si vrai que le merveilleux « gratuit » - je veux
dire celui qui n'a pas pour objet de mettre en valeur ou d'expli­
quer tel mouvement psychologique des héros - abonde aussi
dans les poèmes d'Homère. Dans l'Iliade, nous voyons le
cheval Xanthos doué soudain d'une voix humaine par Héra et
prophétisant à Achille son def!in (XIX, 4 0 4-424),· nous
voyons Héra accélérer le coucher du soleil (XVIII, 239 ) et le
INTRODUCTION 45
fleuve Scamandre lutter dans la plaine de Troie avec Achille,
puis avec le feu d'Héphaef1os (XXI, 2 0 0 -3 82) ; les œuvres
des dieux sont extraordinaires : Héphaellos s' ef1 fabriqué des
automates, 011 plutôt des f1atues vfvantes qui soutiennent sa
marche pénible (XVIII, 4q-42 0 ) , et les figures du bouclier
qu'il forge pour Achille chantent et dansent. Dans /'Odyssée,
Pénélope, au chant I V, converse avec un fantôme créé par
Athéna,· au chant V, Ino sauve U!Jsse de la tempête en lui
jetant son voile magique,· Circé ef1 une magicienne capable de
transformer en porcs les compagnons d'U!Jsse, et celui-ci, au
chant XI, évoque les âmes des morts.
Le merveilleux touche donc assez souvent à la féerie. Mais
il convient de remarquer que, même alors, il ne supprime
jamais les réat!ions pumnent humaines des héros. Achille
poursuivi par le Scamandre déchainé ref1e le même guerrier
indomptable et fougueux que nous voyons dans tout le poème, et
U!Jsse se méfie des sortilèges divins d'Ino 011 d'Athéna comme
des pièges que peuvent lui tendre les hommes, avec la même
prudence entêtée, le même courage et le même bon sens. Le
merveilleux ici, bien loin de nuire, comme ailleurs, à la peinture
des caratlères, permet au contraire à celle-ci de se faire plus
variée et plus approfondie, par la diversité des circonf1ances
dans lesquelles sont placés les héros. Mais ef1-il besoin de dire
qu'il a surtout une autre fonffion, qui ef1 de divertir et d'en­
chanter la naive imagination des auditeurs ?

Les interventions du poète dans le récit, qui nous livrent,


nous l'avons vu, un peu de sa personnalité, ref1ent toujours
courtes et discrètes. Les comparaisons sont à cet égard plus
inf1ruf!ives encore.
On sait qu'elles abondent dans l'Iliade, bien qu'elles soient
à peu près absentes de certains chants : on y trouve au total
deux cent quarante exemples, allant de deux à treize vers, qui,
mis bout à bout, formeraient un recueil de huit cents vers, de
l'étendue d'un chant assez long. Dans /'Odyssée, elles sont
cinq fois moins nombreuses 1 •
Ces comparaisons sont précieuses d'abord en ce qu'elles
évoquent le monde contemporain du poète, bien pollérieur à
celui des héros qu'il met en scène. Par exemple, les chevaux,
dans les batailles de l'Iliade, sont toujours attelés à des chars,·
il y a une « charrerie » achéenne et troyenne, mais non pas
LES POÈMES HOMÉRIQUES
une « cavalerie » à proprement parler1 • Mais Homère, lui,
a vu des cavaliers et a même assif1é à des exercices de voltige
équef1re : il les évoque à propos d'Ajax bondissant d'une proue
à l'autre sur les navires grecs qu'il défend (Il., XV, 679 - 688).
Qg_and Ufysse ef1 en difftculté au milieu des flots déchaînés, il
le montre à califourchon sur une poutre, qu'il enfourche « comme
un cheval de course » (Od., V, JJI). 3
Ces comparaisons, extrêmement variées, évoquent la nature,
les animaux terref1res, les oiseaux, les poissons, la chasse et
la pêche, l'agriculture, la guerre, les jeux et de nombreuses
autres aélivités humaines. Ce qui peut surprendre souvent, c'ef1
leur extrême liberté : je veux dire qu'il su.ffet d 'une association
d'idées, d'un unique trait de ressemblance pour qu'Homère
compare, par exemple, Patrocle à une petite fille qui pleure
en courant auprès de sa mère, dont elle tire la robe (Il., XVI,
7-z o), ou Ménélas à une vache qui vient de mettre bas, parce
qu'il a pour le corps de Patrocle qu'il protège la même solli­
citude que cet animal pour son veau premier-né (Il., XVII,
4-6). Un peu plus loin (Il, XVII, ;70 -;73) Ménélas sera
comparé à une mouche ! Bien souvent, la comparaison ef1 déve­
loppée en un tableau qui semble n'avoir plus aucun rapport
avec la scène qui l'a suggérée, mais presque to!fiours un mot
répété ici et là indique l'objet précis de la similitude. Ainsi
dans /'Odyssée ( V, 488-49z) quand Ufysse, abordant sur
le rivage des Phéaciens, s'enfouit sous une brassée de feuilles :
« Au fond de la campagne, où l'on ef1 sans voisins, on cache
le tison sous la cendre et la braise, a/in de conserver la semence
du feu, qu'on n'aura plus à s'en aller chercher ailleurs : sous
ses feuilles U!Jsse était ainsi caché. »
Parmi toutes ces comparaisons, il en ef1 une, semble-t-il,
qui nous révèle le tempérament du poète, sa curiosité to!fiours
en éveil qui ef1 un trait permanent Je la race grecque, son désir
d'être ailleurs et de connaître davantage. C'ef1 au chant XV
de l'Iliade, vers 80 - 82. Pour nous donner une idée du vol
rapide d'Héra, il le compare au prompt essor de la pensée d'un
homme qui a déjà beaucoup voyagé, mais qui continue à former
mille projets et qui dit en lui-même : « Ah ! que ne puis-je
être là-bas, ou bien là-bas !» Homère a certainement envié
l'ubiquité des dieux, de même qu'il a envié leur science (nous
l'avons vu dans ses invocations à la Muse) ; il aurait voulu,
lui que la tradition nous représente comme aveugle, parcourir
et voir toute la terre, comme son U!Jsse, qui « visita les cités
de tant d'hommes et connut leur esprit », mais, la vie humaine
IN TRO D U C TION 47
étant trop courte, il lui aurait fallu pour cela l'agilité et la
mobilité des dieux. . .

La vie humaine efl trop courte. À Diomède, qui lui demande


son nom et sa naissance, Glaucos répond en somme: « A quoi
bon ? Qg_e t'importe ? » et il ajoute : « Sur terre, les humains
passent comme les feuilles: si le vent fait tomber les unes sur
le sol, la forêt vigoureuse, au retour du printemps, en fait
pousser bien d'autres: chez les hommes ainsi les générations
l'une à l'autre succèdent » (Il., r46-r49) 1 •
Courte, la vie humaine efl aussi chargée de peines et de
souffrances. Le poète exprime certainement sa pensée profonde,
tout le fruit de son expériencè quand il fait ainsi parler Zeus:
« De tout ce qui sur terre a force et mouvement, aucun être
n'efl plus misérable que l'homme » (Il., XVII, 446).
Je suis donc assez surpris, pour ma part, que, voulant
dégager la « morale » de l'Iliade, on mette l'accent sur « l'amour
de la vie » 011 « le goût de vivre » que manijeflerait ce poème
et qui pourrait finalement le faire considérer comme optimifle.
Je suis même St1rpris que, conflatant avec raison le « pessimisme
fondamental » de l'Iliade, on veuille lui opposer sur ce point
/'Odyssée. Certes, /'Odyssée se termine bien pour U(ysse
et les siens, mais après vingt ans de séparations, à'épreuves et
de souffrances ! U!Jsse et Pénélope n'ont-ils pas perdu tous
les deux leurs meilleures années? Les périls courus sur mer
sont aussi terribles, et moins glorieux, que ceux de la guerre:
U(ysse, au milieu de la tempête, regrette a,nèrement de n'avoir
pas été tué devant Troie.
L'impression dominante que nous laisse la /e{/ure des deux
poèmes, c'efl que les hommes sont éphémères et que leurs
q11elques joies sont toujours accompagnées ou suivies de malheurs.
Dans l'allégorie des deux jarres (Il., XXIV, f29 et suiv.),
Achille, parlant à Priam éploré, n'envisage même pas le cas
invraisemblable, irréel où Zeus n'accorderait à un homme que
des biens: c'efl déjà beaucoup d'avoir, comme Pélée, comme
Priam lui-même, reçu d11 dieu suprême quelques années de
bonheur, car beaucoup ne connaissent rien d'autre, pendant
toute leur vie, que la misère !
Devons-nous espérer du moins une exiflence meilleure dans
l'outre-tombe ? La réponse célèbre d'Achille à U(ysse qui
essqye de lui «farder » la mort n'efl pas dans l'Iliade, mais
L E S P O È M E S H OMÉRI Q U E S
au chant XI de /'Odyssée, qui serait un poème « optimifle» :
« J'aimerais mieux, valet de bœufs, vivre en service chez un
pauvre fermier, qui n'aurait pas grand'chère, que régner sur
ces morts, sur tout ce peuple éteint» 1 • Certes, en disant cela,
Achille regrette la vie, mais nous savons qu'il eff villime d'une
illusion, car l'Iliade nous a sujjisamment montré tous les tour­
ments qu'il a endurés sous Troie : son courage mal récompensé,
l'outrage d'Agamemnon, la mort de son ami, la hantise de
la mort prochaine,· sa seule espérance était la gloire promise
à son nom. Il renie d'ailleurs ici cette gloire en disant qu'il se
contenterait de revivre comme valet de ferme. Car la gloire
efl un leurre. N'efl-ce pas avec amertume qu'Hélène dit (Il.,
VI, JJ7-JJ8) : « Zeus nous a fait subir un horrible deflin
afin que nous soyons chantés dans l'avenir par les hommes
futurs» ? Du moins le poète a-t-il conscience d'apporter aux
trilles mânes de ses héros, en célébrant leurs exploits et leurs
malheurs, la seule consolation qu'ils aient espérée sur terre.
Le sentiment qui, à mon sens, domine les deux poèmes -
et /'Odyssée à peine moins visiblement que l'Iliade -, c'efl
une profonde, une intense pitié. Les héros eux-mêmes, si
cruels qu'ils se montrent, ne sont pas torgo"rs insensibles : ils
tuent parce que telle efl la loi de la guerre ou parce qu'ils
haïssent l'adversaire qui leur a fait périr un compagnon, mais
ils plaignent parfois leur ennemi mo11rant, d'autant plus qu'ils
savent qu'un sort pareil les attend probablement dans un proche
avenir. Achille a beau être aveuglé par la douleur d'avoir
perdu Patrocle et par le désir de se venger sur tous les Troyens,
il n'en traite pas moins Lycaon d' « ami», au moment où il
va frapper à mort ce fils de Priam, ce demifrère d'Het1or :
« Meurs à ton tour, ami ! Pourquoi te lamenter? Patrocle
efl mort, lui qui valait bien mieux que toi. Et moi, ne vois-tu
pas ma taille et ma beauté? ]' ai pour père un héros, pour
mère une déesse. Pourtant le sort brutal et le trépas me guettent.
L'heure viendra - le soir, à midi, le matin? - où quel­
qu'un, au combat, m'arrachera la vie à mon tour, de sa lance
ou d'un trait de son arc.» (Il., XXI, I o 6-IIJ.)
Les dieux aussi peuvent être sensibles à la pitié, quand ils
ne sont pas, comme Héra, aveuglés par leur haine pour tout
un peuple, ou, comme Arès, des brutes furieuses. Zeus exprime
à plusieurs reprises sa pitié pour Hel/or, notamment au
moment où ce héros va mourir (Il. , XXII, I 68-q6). Mais
cette pitié efl inejjicace et ne change rien à l'arrêt du deflin,
que symbolise la balance d'or de Zeus. Les dieux sont aussi
INTRODUCTION 49
fourbes et méchants : Athéna livre Heélor à Achille par un
odieux Ilratagème. Certes ils entourent tel ou tel héros d'une
proteélion affeélueuse et confiante ( ainsi Athéna à l'égard
d'U(ysse dans les deux poèmes) , mais nul ne peut savoir si
un dieu plus puissant ne rendra pas vaine cette proteélion : la
haine de Posidon poursuit U(ysse en dépit d'Athéna. Ce
monde o(ympien s'occupe des hommes plus pour les faire souffrir
que pour les sauver,· il s'occupe encore davantage de ses rivalités
inteflines et de ses querelles de préséance,· on ne peut compter
sur lui à coup slir, puisqu'il obéit souvent, comme les hommes
et plus que les hommes, à des passions ou à des caprices.
C'efl la pitié du poète lui-même qui nous émeut le plus.
Nous avons dit plus haut comment elle se manifeile, ou plutôt
comment elle se trahit presque involontairement, dirait-on, en
plusieurs endroits. L'allégorie de la Faute et des Prières 1 ne
signifie pas seulement qu'Achille devrait renoncer à sa colère;
elle exprime aussi un sentiment profond du poète : les hommes,
si malheureux par leur condition même, devraient du moins
ne rien ajouter à leurs maux par entêtement, par colère, par
passion et écouter la voix de la miséricorde et du pardon, seul
mqyen d'atténuer quelque peu la rigueur de leur deflin.
Car, il faut bien le dire (après d'autres) , malgré la présence
presque incessante des dieux, malgré les invocations à la Muse,
l'Iliade et /'Odyssée ne sont sûrement pas des poèmes reli­
gieux, composés à l'ombre des sanéluaires dans une intention
édifiante 2 • En décrivant l'ornementation du bouclier d'Achille,
œuvre d'un dieu, Homère nous offre visiblement une !Jnthèse
de tout ce qu'il a observé d'essentiel sur la vie des hommes en
temps de paix comme en temps de guerre : aucun sacrifice,
aucune cérémonie religieuse n'y figure. Le poète appartient à
un siècle de foi, mais ses tendances « laïques » sont inconteflab/es.
Sinon, pourrait-il mettre les dieux en scène avec cette liberté
et cet irrespeél qui scandaliseront Platon ? Il ne me paraît
nullement nécessaire de supposer que l'épisode libertin des
Amours d'Arès et d'Aphrodite (Od., VIII) soit une
interpolation. Celui de Zeus berné (Il., XIV) n'efl pas
d'un ton si différent. Zeus, dont un signe de tête suj/it à ébranler
l'O(ympe, efl à bien des égards un fantoche et un fier-à-bras.
On s'étonne souvent des impiétés d'Ariflophane, mais le poète
comique sur ce point pouvait se réclamer d'Homère.
Les dieux sont l'oijet de l'envie des hommes parce qu'ils
sont puissants et exempts de la vieillesse et de la mort, bien que
sujets à la peine ( Thétis en efl la meilleure preuve) . Mais ils
LES POÈMES HOMÉRIQUES

s'occupent des hommes autant, et même plus souvent, pour les


perdre que pour les sauver 1 • L'humanité, abandonnée par eux
et laissée à elle-même, serait-elle plus malheureuse ? Certes
non. Elle aurait même une chance d'être plus heureuse, puisque la
guerre de Troie efl un effet de la volonté divine et les « erreurs»
d'U!Jsse, l'œuvre de Posidon. Dans ces grandes cataflrophes
que les dieux leur envoient par caprice ou par mesquine ven­
geance, les hommes les meilleurs sont capables de grandes choses,
au prix de peines infinies. Pour les philosophes grecs, Achille
reflera le type de la magnanimité de l'homme d'aéfion et U!Jsse,
celui de la magnanimité du sage, qui endure les coups du sort
avec résignation et domine le deflin par sa force d ' âme 2, si
bien qu'Homère a proposé aux Grecs le double idéal du héros
et du sage.
L'Iliade et l'Odyssée exaltent l'énergie lucide et sans illu­
sion de l'homme aux prises avec sa tragique deflinée, sans
autres secours réels et confiants que ceux qu'il trouve en lui­
même, dans son « grand cœur », car l'influence contraire des
dieux ennemis s'annule, et ils font aux pauvres mortels plus
de mal que de bien. Homère admire ses héros, mais il les plaint
encore bien davantage. La pitié qu'il éprouve à leur égard lui
a inspiré les accents les plus profondément humains, capables
d'émouvoir sans doute toutes les générations d'hommes qui se
succéderont « comme les feuilles» sur la terre.
R. FLACELIÈRE.
ILIA DE
NOTICE

J'ai entendu dire à Apémantos que


l'Iliade est le chef-d'œuvre d'Homère ,
supérieur à l'Oc(yssée autant qu'Achille
l'est à Ulysse.
PLATON, Hipp ias mineur, 3 6 3 b.

T 'ILIADE ne raconte qu'une courte période de crise : la colère


L d'Achille et ses conséquences, funefles pour les Achéens.
Alors que la guerre de Troie a duré dix ans, c'eff une
petite partie de la dixième année de cette guerre qui eff
seule envisagée : depuis l'arrivée du prêtre Chrysès au camp
des Grecs (I, 12) jusqu'aux funérailles d'Heflor (XXIV,
7 82 - 80 4 ) , il s'écoule moins de deux mois. Le poète nous jette
dès le début en pleine aflion et peut le faire sans inconvénient,
parce que le public auquel il s'adressait connaissait dijà les
héros de cette guerre et les événements antérieurs.
Dans le courant de l'Iliade, Homère fait d'ailleurs de fré­
quentes allusions à ces événements. Peut-être n'efl-il pas inutile
de rappeler ici brièvement la légende, indiquant les endroits de
l'Iliade où elle efl évoquée 1 •
Aux noces de Thétis et de Pélée, où les dieux fefloient, Eris
(la Discorde) survient et suscite une querelle entre Héra,
Athéna et Aphrodite au s,get de leur beauté. Sur l'ordre de
Zeus, elles s'en remettent au jugement du jeune berger Pâris,
fils du roi de Troie, Priam, qui garde les troupeaux de son
père sur /'Ida. Aphrodite l'emporte en promettant à Pâris
de lui faire épouser la plus belle des femmes, Hélène. L'Iliade
contient plusieurs mentions des noces de Thétis et de Pélée,
mère et père d'Achille (par exemple XXI V, 59 - 63) , et des
cadeaux qu'à cette occasion les dieux firent à Pélée (XVII,
194-197) ; elle contient aussi une allusion unique au jugemen
54 ILIADE
de Pâris, en XXI V, 2 8-3 0, où le poète explique que la haine
d'Héra et d'Athéna contre Ilion date de là.
Aphrodite, pour accomplir sa promesse, pousse Pâris à
équiper des navires et engage son fils bnée à s'embarquer avec
lui. En dépit des prophéties d'Hélénos et de Cassandre, les
Trqyens prennent fa mer : III, 46-J 1 et V, 62- 64. Pâris,
arrivé à Lacédémone, eff accueilli par les Dioscures, Caffor et
Pollux, frères d'Hélène, et par Ménélas. Mais bientôt celui-ci
part po11r la Crète (il entretenait des liens d'amitié avec le
chef crétois Idoménée : III, 23 0-233) . C'eff alors qu'Aphro­
dite fait tomber Hélène dans les bras de Pâris : III, 442-446.
Héra suscite une tempête, qui entraîne les vaisseaux de Pâris
vers la ville phénicienne de Sidon : VI, 2 89 -292. Puis Pâris,
rentré à Ilion, y célèbre son mariage avec Hélène.
Ménélas décide avec son frère Agamemnon, roi de 1'.Iycènes,
et le vieux Neffor, roi de Pylos, d'entreprendre une expédition
contre Troie pour châtier Pâris et recouvrer Hélène. Neffor
et U(ysse parcourent la Grèce et rassemblent les chefs : IX,
2;2-2; 8 et XI, 767-789 . Certains de ceux-ci préfèrent res1er
chez eux et doivent alors pqyer une sorte d'amende : XIII,
669 - 670 et XXIII, 29 4-299. Rassemblés à Aulis, les chefs
sacrifient. Alors a lieu le prodige du serpent et des pasm·eaux,
d'après lequel le devin Calchas prédit que la guerre durera
dix ans : II, 3 0 1-332.
Eff-ce au cours de la traversée qu'Achille s'empare de l'ile
de Sryros : IX, 668 et XIX, 326, ou lors d'une expédition
antérieure ? Son fils Pf?yrrhos-Néoptolème y grandit. La flotte
aborde à Ténédos où Philollète eff mordu par un serpent. La
plaie s'infe[!e et devient si nauséabonde qu'au cours d'une escale
à Lemnos ( VIII, 2; o ) , les Grecs abandonnent ce héros :
II, 71 6-72;.
Les Grecs débarquent enfin près d'Ilion. Les Trqyens
accourent et essaient de les rejeter à la mer; Protésilas eff tué
alors par He[/or : II, 69; -710; XV, 70;-7 0 6. Mais Achille
met en fuite les Trqyens, qui se réfugient dans leur ville et n'en
sortiront guère tant qu'Achille sera au combat, c'eff-à-dire
pendant plus de neuf ans. Les Achéens tirent leurs navires en
deux rangées sur le rivage : XI V, 3 0 -3 6; VIII, 222-226
et, auprès, se conffruisent des maisons de bois : XXI V, 448-4; 6.
Eff-ce une fois arrivés en Troade ou avant de quitter la
Grèce que les Achéens ont envqyé U(ysse et Ménélas en ambas­
sade à Troie pour y réclamer Hélène et ses richesses ? Il eff
queffion de cette ambassade en III, 2 0;-224 et XI, 123-141.
NOTICE 55
Pour subsiller, les Grecs font de nombreuses razzias dans
les îles et dans les cités d 'Asie Mineure alliées aux Troyens.
Achille, sur le mont Ida, surprend les bœufs d' Énée et met
en fuite ce héros, qui se réfugie à Lyrnessos : Achille l'y
poursuit, s'empare de la ville, y fait du butin et refoit la
captive Briséis en part d 'honneur : II, 689 - 693 et XX,
r 87-r9 4. Il s'empare aussi de Pédasos, autre ville de Troade :
XX, 92, fait prisonnier Lycaon, fils de Priam, et va le vendre
à Lemnos : XXI, 76-79 . Il dirige enfin une expédition
en Cilicie et détruit Thèbe-sous-le-Placos, la ville a' Éétion,
père d ' Andromaque : VI, 4r 4-42 8. La fille de Ch rysès, prêtre
d 'Apollon, appelée Chryséis du nom de son père ( de même que
Briséis eff la fille de Brisès) se trouvait par hasard à Thèbe
auprès d 'une sœur d' Éétion; elle eff capturée par les Grecs et,
lors du partage du butin, attribuée à Agamemnon : I, 3 66-3 69.
C'eff la démarche de Chrysès, venu auprès des Grecs pour
racheter sa fille, et le refus brutal d' Agamemnon qui provo­
queront la peffe envoyée par Apollon pour venger son prêtre
et, par voie de conséquence, la colère d'Achille, qui fait le
stefet de l'Iliade 1 •

Le court prél11de des vers r-7 du chant I a une valeur essen­


tielle : c'eff lui qui définit et assure l'unité de tout le poème,
centré autour de la colère d 'Achille et de ses conséquences, qui
seront conformes à la volonté de Zeus ( 5) . Cette volonté de
Zeus, c' eff évidemment la décision que va prendre ce dieu, aux
vers 493-53 0, à la demande de Thétis, de sacrifier les Achéens
et de donner la viéfoire aux Troyens tant qu'Achille se tiendra
à l'écart du combat. Les deux derniers vers de ce prélude :
« Commence à la querelle où deux preux s'affrontèrent . . . ))
montrent clairement que le poète isole, « découpe )) un épisode
de la geffe troyenne pour le raconter à part.
Le récit du chant I eff rapide. La pelle dure neufjours et
il s'écoule douze jours entre la promesse de Thétis à Achille
et son exécution ( 425 et 493) ; ce deuxième intervalle eff
habilement rempli par le récit du voyage à Chrysè et le rappel
de l'inaéfion d'Achille ( 43 0-492). Tout s'enchaîne logique­
ment depuis l 'arrivée de Chrysès au camp achéen jusqu'à I' enga­
gement de Zeus envers Thétis. La deuxième scène dans l'O/ympe,
à partir du vers 533 jusqu'à la fin du chant peut paraître un
hors-d'œuvre, mais elle était annoncée par les paroles de Zeus
IL I A D E
à Thétis (;r 8-J19) qui font pressentir le conflit avec Héra.
Le chant I s'étend donc sur une période de trois semaines
environ,· le seul autre chant de l'Iliade qui dure aussi longtemps
efl le XXIV• et dernier. Tout se passe comme si Homère, par
la durée du récit dans le premier et le dernier des chants de son
poème, avait voulu « rattacher plus harmonieusement la courte
crise de l'Iliade à la longue période qu'embrasse la guerre de
Troie » ( V. Magnien) .
Si le chant I ne pose guère de problème, ce n'efl dijà plus
le cas du chant II. La première partie de ce chant, jusqu'au
vers 483, efl appelée par les Anciens tantôt le Songe, tantôt
/'Épreuve. Il commence en effet par le récit du songe trompeur
que Zeus envoie à Agamemnon afin de réaliser son dessein, et
se poursuit par l'exposé de l'épreuve que l'Atride veut faire
subir à ses soldats.
Il faut reconnaître que l'on efl déconcerté lorsque aux vers 72-
7J Agamemnon annonce au Conseil son « subtil prqjet » ( J J ) ,
puis lorsqu'il le met à exécution devant l'Assemblée e t pro­
voque ainsi un résultat tout contraire à celui qu'il cherchait.
Autrement dit, « quelle raison peut avoir Agamemnon de
recourir à cette comédie, si peu faite pour décider les Grecs à
se battre, alors que Zeus lui a fourni le meilleur de tous les
arguments, la volonté divine nettement exprimée par la voix
d'un songe ? » 1 • Les « ana(yfles » en concluent que nous sommes
ici « dans le domaine du ravaudage » et que le Soi:ge serait
une pièce de raccord deflinée à introduire un épisode, /'Epreuve,
emprunté à une œuvre antérieure d'un autre poète.
Cette conclusion n'efl pas certaine, car le récit du chant II,
s'il efl visiblement maladroit, n'efl pourtant pas ùyuflijiable.
Il faut comprendre qu' Agamenmon désespère d'entraîner ses
troupes au combat dans l'état de démoralisation où elles se
trouvent, car elles sont là depuis neuf ans, et la querelle
des deux chefs et la bouderie du meilleur, Achille, viennent de
porter le dernier coup au moral de l'armée. U!Jsse dira nette­
ment, aux vers 2 84-29 8 de ce chant II, que les troupes sont
lasses et découragées; Thersite, aux vers 23;-242, exprime
certainement les sentiments de l'ensemble des Achéens, et c'efl
pourquoi l'habile U(ysse, dans sa réponse, se garde bien de
relever ce propos. C'efl dans ce désarroi que I' Atride croit
utile de recourir à une « épreuve » pour ne pas risquer la honte
d'être désobéi, s'il donne le signal du combat à des troupes
décidées à fuir. La démoralisation de l'armée et son animosité
contre Agamemnon sont encore plus grandes que celui-ci ne
NOTIC E 57
l'avait craint, puisque son discours a pour effet immédiat de
précipiter les Grecs vers leurs navires. De même, le songe
envoyé par Zeus n' eff peut-être pas un argument suffisant pour
convaincre l'armée, car un songe n'eff pas ttn prodige qui éclate
aux yeux de tous; au Conseil déjà Neftor, ami d'Agamemnon,
manijeffe son scepticisme (II, 79 - 82) . Il eff trop poli pour
dire : « Le songe que tu nous racontes efl une invention », mais
il semble le penser, et il n'a pas tort de croire, en tout cas, que
ce songe n'exprime pas les vraies intentions de Zeus.
Cela dit, il reffe que la maladresse du récit peut s'expliquer
par un raccord que le poète aurait opéré lui-même. Le dessein
de Zeus eff rappelé aux vers 3-4 du chant II, mais ensuite il
n'en sera plus queffion jusqu'à la fin du chant VII. Je crois,
pour ma part, qu'Homère avait composé l'essentiel des chants II
à VII, y compris l'épisode de /'Épreuve, à un moment où il
racontait des épisodes de la guerre de Troie sans les centrer
encore autour de la colère d'Achille et du dessein de Zeus.
Après avoir composé le chant I, il incorpora ce groupe de
chants à son poème en y apportant çà et là des modifications,
mais sans pouvoir faire disparaître toute trace de raccord.
La dernière partie de ce long chant II - Catalogue des chefs
achéens et troyens - a un caraél:ère tout à fait particulier.
Le Catalogue des chefs grecs eff celui d'une flotte, et l'on a voulu
conclttre de là qu'il n' efl pas à sa place, alors que les vaisseaux
sont immobilisés depuis neuf ans. Il n' eff nullement impossible,
certes, qu'Homère l'eût composé antérieurement, en une « rhap­
sodie » où il racontait l'arrivée des Achéens en Troade, mais
nous devons reconnaître du moins qu'il l'a habilement incorporé
à ce chant. Dans la première partie, aux vers I I9 - 133,
Agamemnon a parlé des ejferfijs comparés des Grecs et des
Troyens, - ceux-ci beaucoup moins nombreux que ceux-là :
n'était-ce pas une manière d'annoncer ce dénombrement des
ejferfijs ? Il eff notable aussi que le vers 35 6 : « pour se venger
enfin de toutes les alarmes et de tous les sanglots dont Hélène
fut cause » ne se retrouve qu'au vers J9 o du même chant, dans
le Catalogue, et nulle part ailleurs. Il eff donc difficile de dis­
socier complètement l'une de l'autre les deux parties de ce chant.
Le dénombrement des chefs achéens nous donne un aperçu,
qui semble hifforiquement assez exarf, de la Grèce mycénienne :
on a conffaté en effet que les villes signalées par Homère comme
les plus importantes sont jttffement celles où les fouilles archéo­
logiques ont mis au jour le plus de reffes de l'époque mycénienne.
Pour les Troyens et leurs alliés, il efl compréhensible que le
ILIADE
poète, Grec lui-même, n'ait disposé que de données plus clair­
semées, et c'ef! pourquoi ce deuxième catalogue ( 8I 6- 877) eff
beaucoup plus court et plus sec que le premier; il paraît même
n'avoir été composé que pour faire pendant au Catalogue des
Achéens.
Après tout, ces deux Catalogues ne sont nullement déplacés
en cet endroit de l'Iliade, puisque le poète nous rappelle à
plusieurs reprises que les deux armées vont alors s'affronter
pour la première fois en bataille rangée, les Trqyens jusque-là,
par crainte d'Achille, n' qyant guère osé s'aventurer hors de
leurs murailles.
Cette bataille, à laquelle Grecs et Trqyens se sont préparés
au chant II, va durer toute une journée, dont le récit ne s' achè­
vera qu'à la fin du chant VIj : c'ef! la première des quatre
journées de combat racontées dans l'Iliade.
Le chant III eff, en lui-même, d'une admirable composition :
la scène passe aisément de l'armée (r-12 0 ) aux remparts de
Troie ( I 4;-240) , puis de Troie à l'année ( 24;-3 82) et, de
nouveau, de l'armée à Troie (3 83-446) , pour revenir enfin à
l'armée ( 447-46r). Cette attrqyante diversité ef! obtenue sans
que le poète décrive jamais des aéfions simultanées : Hélène
monte sur les remparts pendant que les hérauts font les apprêts
du sacrifice; Idée vient appeler Priam alors que celui-ci
converse avec Hélène, qui ef! encore sur le rempart, au milieu
des Trqyennes, quand Aphrodite vient la chercher.
Zeus semble avoir oublié la promesse faite à Thétis, puisque
Ménélas triomphe de Pâris; il eff vrai que ce triomphe n'eff
pas complet : Aphrodite, sans doute avec la permission de
Zeus, dérobe Pâris et le sa11ve de la mort. D'autre part, un
combat singulier entre Pâris et Ménélas paraîtrait plus naturel
au début des hoffilités qu'en cette dixième année de la guerre.
Enfin, dans la Teichoscopie, si Achille n'ef! pas nommé,
comment se fait-il que Priam, après neuf années de guerre,
ne connaisse pas encore de vue les principaux chefs ennemis, et
surtout U(ysse, qui ef! venu en ambassade à Troie avec Ménélas ?
S'agit-il de simples négligences du poète, ou bien ce chant, où
brille le génie d'Homère, aurait-il été composé par lui avant le
chant I ? Conscient de la beauté de cette « rhapsodie », il
l'aurait ensuite incorporée à son poème, sans se soucier de
légères invraisemblances de détail.
Nous aurons à faire des remarques analogues à propos des
quatre chants suivants, sans conffater pourtant aucune contra­
diélion absolue avec les données du chant I, car Achille y ef/
NOTICE 59
toujours absent du combat. Zeus, comme au chant III, paraît
oublier son dessein ou, du moins, être peu pressé de le réaliser,
mais ne doit-on pas se rappeler que, selon les crqyances des
Anciens, les Immortels ont le temps pour eux et se pressent
rarement ? On lit au chant I V, 1 60 - 1 61 : « Même si l'O(ym­
pien n'agit pas sur-le-champ, il agira plus tard, et le prix
sera grand dont ils paieront leur faute. » Plutarque écrira tout
un traité sur « les délais de la vengeance divine >>.
Pourtant, il faut avouer que, dans la scène o(ympienne qui
ouvre le chant I V, Zeus parle tout à fait comme s'il avait
oublié sa promesse à Thétis. Ici, il importe de se souvenir que
le dessein de Zeus eff secret et qu'il l'a formé, comme il l'a dit
lui-même (I, J 49 ) , « à l'écart des dieux » . En parler ouver­
tement avant l'heure devant les O(ympiens serait se trahir
et confirmer les soupçons d'Héra. Mais il eff évident que, pour
réaliser son plan, Zeus doit vouloir la reprise des hoffifités :
si le paéfe conclu avant le combat singulier de Pâris et de
Ménélas eff observé, les Achéens quitteront la Troade et n'au­
ront plus l'occasion de se faire battre par Heéfor. Or, si Zeus
pose la queffion de la guerre ou de la paix avec une indifférence
apparente, et probablement feinte (I V, 14-19), c'eff évidem­
ment la guerre qu'il souhaite dans le fond de son cœur, puisqu 'il
se laisse facilement convaincre par Héra de faire rompre la
trêve. D'ailleurs, lui qui devrait comme dieu Xénios, proteéfeur
des hôtes, favoriser Ménélas et les Grecs ( voir III, 3 J 1- 3 J 4 ) ,
il affirme a u contraire sa .rympathie pour les Trqyens (I V,
p-3 6 et 43- 49). L'attitude de Zeus au début de ce chant
n'eff donc pas incompatible avec les données du chant I. Il faut
comprendre que, si les deux clans des O(ympiens, ici, se mettent
vite d'accord, c' eff que la reprise des hoffilités eff également
nécessaire pour ceux qui veulent la ruine de Troie, comme Héra,
et pour ceux qui souhaitent la viéfoire, au moins momentanée,
d'Heéfor, comme Zeus.
La liaison de ce chant I V avec le précédent eff suffisamment
atteffée par toute la première partie, où il n' ef/: queffion que
de la violation du paéfe. La revue des troupes que passe Agamem­
non vient heureusement compléter le Catalogue du chant II
et la Teichoscopie du chant III. Ce qu'il faut surtout y
relever, c'eff l'importance donnée à Diomède ( 4 0 1 - 4 1 8), qui
va être le grand héros des deux chants suivants; mais les
reproches it!}uffiftés d' Agamemnon, en dépit de son attitude
respeéfueuse et disciplinée, lui refferont sur le cœur, comme on
le verra au chant IX, vers 34-3 6. Enfin le récit du premier
60 ILIADE
engage1JJent général ef! fortement lié au chant II, vers I -9, où
l'on trouvait déjà l' opposition des Achéens silencieux et des
Troyens criards, et au chant I par la mention que fait Apollon
(IV, 5 I 2 - 5 IJ) de la bouderie d'Achille.
Les chants V et VI ne peuvent être séparés du chant I V
à cause du personnage de Diomède, e t aussi parce que les
« taquineries » o(ympiennes de V, 41 8-43 0 répondent mani­
fef!e1JJent à celles de I V, 7-I 2. En outre, Pandare, auteur de
la félonie du chant I V, trouve au chant V son châtiment.
Le long chant V, l'un des plus animés et des plus vigoureux
de l'Iliade, ef! admirablement composé : la seconde partie
( I 66-43 0 ) s'achève par la blessure d'Aphrodite, événement
préparé dans la première ( I 2 4- IJ2 ) , et la quatrième partie
(7n-9 09) se termine par la blessure d'Arès, événement pré­
paré dans la troisième ( 45 5-459 ) . Dans la premièr�, Pandare
blesse Diomède, et il ef! tué par lui dans la seconde. Enée, blessé
dans la seconde et sauvé par les dieux, déploie sa valeur dans
la troisième. Cet enchevêtrement savant des thèmes produit
une impression de riche variété, d'extrême abondance, sans
aucune confusion.
Bien que Diomède tremble et recule devant Heélor flanqué
d'Arès ( 59 6- 60 6) , ses exploits, dans l'ensemble, donnent la
viéloire aux Grecs, ce qui ef! contraire au dessein de Zeus. Le
plus surprenant, c'ef! que Zeus lui-même accorde à Héra la
permission de lancer Athéna contre Arès, ce qui va permettre
aux Grecs de se ressaisir en un moment dijjîcile. Cependant
Héra fait allusion à l'absence d'Achille (7 87-79 I ) , et Heélor,
f!imulé par Sarpédon, se prépare à profiter de cette absence
pour vaincre les Achéens.
Au chant V, 473-47 6, Sarpédon reprochait à He élor
l'absence de ses frères et beaux-frères. Au chant VI, l'une
des raisons qu'a Heélor de se rendre à Troie, bien qu'Hélénos
par discrétion n'en dise rien, c'ef! d'en ramener Pâris, absent
d11 combat depuis la fin du chant III. En VI, 335 -33 6, Pâris
parle des raisons qui l'ont retenu jusque-là dans son palais :
pour comprendre ses paroles, ilfaut supposer qu'après sa défaite
devant Ménélas les Troyens lui ont infligé un blâme et q11'il
s'en ef! offensé. Nous avons donc ici une all11sion à rm fait que
le public d'Homère devait connaître, mais que le poète juge
inutile 011 malséant de raconter. Nous trouverons dans la suite
d'autres all11sions plus ou moins réticentes à des points de la
légende sur lesquels Homère préfère glisser.
L'épisode Gla11cos-Diomède, habilement intercalé entre le
N O TI C E 61
départ d'Heé!or du combat et son arrivée à Troie, fournit une
brillante conclusion aux exploits de Diomède, qui ont rempli
le chant précédent, et, par sa conclusion pacifique, conflitue
une sorte de transition entre les scènes de carnage décrites de
I V, 422 à VI, 7 1 et les entretiens d'J--leé!or à Troie avec
Hécube, Pâris et Hélène, puis Andromaque; cette dernière
entrevue efl àjufle titre célèbre.
Au chant VI, le dessein de Zeus efl-il en voie de réalisa­
tion ? Peut-être, du côté des hommes, en ceci que le retour de
Pâris au combat va réjouir et encourager vivement les Trqyens
( VII, 1 -7) , et, du côté des dieux, en ce que sacrifices et prières
semblent nécessaires pour écarter de Troie la punition du par­
jure commis lors de la violation des serments. Cependant le
poète n'en dit rien lorsqu'il parle de la démarche d'Hécube
et des Anciennes au temple d'Athéna, et cette déesse n'exauce
pas leurs supplications (J 1 1 ) . Mais Hélénos fait allusion à
l'absence d'Achille (99 - 1 0 0 ) et Andromaqm déclare craindre
pour Heé!or l'assaut de tous les Achéens ( 4 09 - 4 1 0 ) et non pas
spécialement l'attaque d'Achille, qu'elle mentionne pourtant un
peu plus loin ( 414-42 8) lorsqu'elle rappelle le meurtre de son
père et de ses frères. Ce chant s'inscrit donc bien, comme les
précédents, dans la situation créée au chant I, mais Zeus ne
semble torgours pas pressé d'accomplir la promesse faite à
Thétis.
Le chant VII s'étend sur une période plus longue que les
chants II à VI réunis, puisqu'il embrasse la fin d'une journée,
la nuit, le jour suivant (jour de trêve) et une seconde nuit. La
première journée de bataille, ouverte au chant III par le combat
singulier de Ménélas et de Pâris, s'achève donc ici par celui
d'Heé!or et d' Ajax, mais, cette fois, il ne s'agit que d'arrêter
provisoirement le massacre, et non pas de terminer la guerre.
On a dit que ce deuxième combat singulier n'était qu'un doublet
maladroit du premier; en réalité, si quelques vers en sont
imités, il comporte des épisodes originaux, à savoir le tirage au
sort et le déroulement même du combat, qui efl très différent.
Malgré l'issue indécise de ce combat, le dessein de Zeus efl
maintenant en voie de réalisation. En effet, le retour d'Heé!or
et de Pâris au combat marque un tournant décisif: les Achéens
tombent, sans qu'aucun Trqyen soit atteint; Athéna, juflement
alarmée, s'empresse de secourir les Grecs « qui périssent »
( 17-1 8) , et Apollon lui demande un peu plus loin : « Veux-tu
dans ce combat o é!rqyer la vié!oire, en la faisant changer de
camp, aux Danaens ? » Donc ceux-ci sont en pleine défaite.
6z ILIADE
D'ailleurs la nécessité de la conf!ru[/ion du mur, reconnue par
Nef!or, prouve à l'évidence que les Grecs se sentent menacés
et qu'ils craignent désormais pour leur camp et leurs navires.
On voit combien, au soir de cette première journée de bataille, la
situation ef! dijà renversée : quand Achille combattait, les
Trqyens ne se hasardaient guère hors de leurs remparts; main­
tenant, ce sont les Achéens qui sentent le besoin d'un mur pour
arrêter l'assaut prochain d'Heaor.
Ajax fait allusion à l'absence d'Achille ( VII, 2 2 6-23 0 ) ,
e t la rupture du paae, qui s'efl produite au chant I V, ef!
rappelée en VII, 69 et J J I -J J}•
Nous conflatons donc que dans tout ce groupe de chants très
homogène (II- VII) le poète rappelle fréquemment la bouderie
d'Achille et son absence du combat, mais aussi que Zeus semble
y oublier son dessein, annoncé au chant I. Il ef! vrai que ce
dessein, malgré les exploits de Diomède, ef! en voie de réalisa­
tion. Il n'y a pas à cet égard de contradi[lion formelle avec le
chant I, si l'on admet, d'une _part, que le dessein de Zeus efl
secret, et, d'autre part, qu'il n'entend pas le réaliser immédia­
tement, par une intervention brutale. Cependant, comme nous
l'avons suggéré à propos de /'Épreuve du chant II et de la
Teichoscopie du chant III, il ef! permis de penser, à cause
de ces disparates, qu'Homère avait composé les chants II- VII
avant d'avoir conçu le chant I, c'ef!-à-dire le plan même du
poème consacré à la colère d'Achille. En introduisant ces
chants dans l'Iliade, il obtenait le double avantage de donner
un aperçu des combats où les Grecs, plus nombreux, avaient eu
généralement le dessus sur les Trqyens avant que Zeus ne lançât
Heaor à l'assaut du camp, et de conférer à son poème une
ampleur et une variété beaucoup plus grandes.

Le récit de la seconde journée de bataille de l'Iliade tient


tout entier dans le chant VIII, mais il s'agit d'une « bataille
écourtée » qui reprendra le lendemain matin - après les évé­
nements de la nuit racontés aux chants IX et X - avec le
chant XI et ne s'achèvera qu'au chant XVIII.
Ce chant VIII, comme le chant I V, s'ouvre par un prélude
o!Jmpien, mais cette fois Zeus, au lieu de paraitre consulter
les dieux, impose d'emblée sa volonté. Cependant il se garde
encore de parler publiquement de son dessein secret, mais Athéna
comprencl tout de suite que la défense faite aux dieux d'inter-
NOTICE
venir a pour oijet de favoriser les Troyens et d'accomplir la
promesse faite à Thétis (Athéna parlera de cette promesse
aux vers 37 0 -372 ) , puisqu'elle sollicite la permission d'inspirer
du moins aux Achéens un avis salutaire « de peur qu'ils ne
périssent tous du fait de sa colère » (3 6-37) . Les vers 3 0 -40
doivent être une interpolation d'un aède soucieux de juflijier
par avance la prochaine désobéissance d'Héra et d'Athéna (voir
les vers 4 62 - 4 68 du même chant) .
Zeus, lui, ne se fait pas faute d'intervenir en faveur d'Heé!or
et des Troyens ( VIII, 6 6 et 33 J ) , bien qu'il se laisse un
inflant apitoyer par une prière d' Agamemnon ( 2 4 5-2 J 2 ) . Il
proclame finalement .ron dessein de donner la viéfoire à Heéfor
jusqu'à la mort de Patrocle, qui efl annoncée ici pour la pre ­
mière fois ( 47 0 - 47 6) .
Ce chant VIII contient quelques traits singuliers, comme le
quadrige que conduit Heé!or ( I 3J ) 1 ou l'étendard pourpre que
brandit Agamemnon ( 2 2 I } . On en a tiré argument pour
considérer ce chant comme un « chant de raccord, plein d'incon­
séquences )> composé par un arrangeur pour préparer I' ambas­
sade. D'habitude, les épigones sont timides et évitent les singu­
larités, qu'un grand poète se permet plus volontiers. Ce chant
renferme aussi de remarquables beautés, tout à fait dignes
d'Homère : par exemple l'épisode du cheval blessé de Nef/or
( 80 -9 0 ) , les exploits de Teucros s'abritant pour combattre
derrière l'immense bouclier de son frère Ajax (2 66-33 4 ) ,
et la comparaison du guerrier mourant, dont la tête penche,
alourdie par le casque, avec un pavot qui fléchit sur fa tige
(3 0 6-3 0 8) , comparaison imitée par Virgile dans l'Enéide
(IX, 435 - 437 ) .
Si Diomède opère un redressement, que le poète magnifie
par une hyperbole { I3 0 - IJ 2 ) , la défaite achéenne s'accentue par
rapport à la situation du chant VII, qui, dijà, n'était pas
brillante. Mais il convient de ne pas être dupe de la !Jmpathie
du poète pour les héros grecs : il raconte plus longuement leurs
quelques succès que leurs graves revers, dont la peinture efl
rapide et comme faite à regret (335 -3 49 ) . Cette fois, Heé!or
sent la vié!oire si proche qu'il campe sur le champ de bataille
et qu'il redoute maintenant un rembarquement noéfurne des
Achéens, événement qui, un peu plus tôt, aurait comblé tous
les vœux des Troyens. Je ne pense donc nullement, pour ma
part, que, des quatre journées de bataille de l'Iliade, « les
deux dernières, seules, répondent au siget annoncé dans le
chant I » 2 • Le dessein de Zeus - que celui-ci en parle ou non -
ILIADE
progresse lentement vers sa réalisation et le poète a très
habilement ménagé cette progression.
La nuit qui succède à la bataille du chant VIII eff occupée
par l'ambassade (IX) et par l'expédition de Diomède et
d' Ufysse (X) .
Le chant IX, où les Anciens trouvaient des modèles d'élo­
quence, reffe a19ourd'hui l'un des plus admirés de l'Iliade, et
il n'eff pas queffion de le refuser à Homère. La composition
en eff savante : les trois réponses successives d'Achille à Ufysse,
Phénix et Ajax, identiques par le refus qu'elles contiennent,
sont pourtant nuancées de manière à exprimer un recul pro­
gressif par rapport à sa première décision de quitter la Troade
dès le lendemain ( 427-429 ) : à Phénix il déclare qu'il déci­
dera le lendemain s'il part ou s'il reffe ( 617- 6I9 ) ; à Ajax
enfin qu'il combattra de nouveau si Heélor attaque son camp
et ses navires ( 65 0 - 655), ce qui implique qu'il reffera. Cette
dernière résolution eff celle qu'il rappellera effeélivement au
chant XVI, 61- 63, quand il enverra Patrocle au combat.
Le rôle important de Diomède, au début et à la fin de ce
chant, oû il apparaît, parmi les chefs muets de désespoir, comme
l'âme de la résiffance achéenne en l'absence d'Achille, eff en
parfait accord avec le groupe des chants précédents, où ce héros
n'a guère cessé de montrer sa valeur.
Mais un grave problème se pose à propos de la place de ce
chant IX dans l'Iliade. En XI, 609, Achille dira à Patrocle :
« Je crois que les Argiens, en suppliants, bientôt vont être à
mes genoux », puis au chant XVI, 7 0 - 86 : « Ah ! qu'ils
s'enfuiraient vite ( les Trqyens) , si le puissant Agamemnon
me regardait avec plus de douceur. . . Toi, tu peux m'acquérir
chez tous les Danaens grand honneur, grande gloire : ils me
rendront alors la belle jeune fille et m'offriront en sus de splen­
dides présents. » Achille a-t-il oublié les offres de l'ambassade ?
On pourrait dire qu' Agamemnon, au chant IX, entend conser­
ver son autorité intaéle, même sur Achille ( 157- 1 61 ) , et
qu'Achille le sent parfaitement, quoique l'habile Ufysse se
soit bien gardé de lui rapporter ces propos d' Agamemnon.
En tout cas, il dit aux vers ;7S-J S7 : « J'ai ses dons en
horreur . . . Ah ! même s'il m'offrait dix fois et vingt fois plus,
I' Atride, même alors, ne réussirait pas à convaincre mon
cœur, avant qu'il ait d'abord expié jusqu'au bout son doulou­
reux affront ! » Les cadeaux offerts par Agamemnon sont
pour Achille, qui garde intaéle toute sa colère, comme nuls et
non avenus, comme proprement inexiffants, et il les oublie
N O TI C E
aussitôt parce que le ressentiment occupe encore tout le champ
de sa conscience, - ou, s'il se les rappelle, il ne veut plus en
parler, car « il les a en horreur ». Toutefois, je conviens qu'il
subsifte un doute, et l'on peut imaginer qu'Homère ait composé
les chants XI à XVI avant le chant IX, à un moment où il
n'avait pas encore songé à introduire dans son poème l'épisode
d e l'ambassade. Mais il faut ajouter aussitôt que le chant IX
était incorporé à l'Iliade lorsque furent composés les
chants XVIII et XIX, où nous trouvons plusieurs allusions
formelles à l'ambassade (XVIII, 448-450 et XIX, 140,
19 4, 243-249 ) . Or le chant XVIII au moins ne peut être
r�fusé à Homère, car « il efl difftcile de soutenir que le
chant XVIII n'efl pas d e la même main que le chant XVI,
et pq_r conséquent que le chant I » 1 •
A plus forte raison, le chant X, celui de l'expédition noc­
turne, peut-il avoir été ajouté par Homère après coup, car
aucun des faits qu'il rapporte n'efl mentionné nulle part
ailleurs dans l'Iliade, et une scolie nous dit : « On affirme
que ce chant avait été composé isolément par Homère et ne
faisait pas d'abord partie de l'Iliade, mais que c'efl Pisiflrate
qui l'a fait entrer dans le poème. » Ce chant X efl d 'ailleurs
le seul dont un témoignage ancien mette en doute, non pas
l'authenticité à proprement parler ( car cette scolie ne le refuse
pas à Homère) , mais l'appartenance au plan primitif de
l'Iliade.
En tout cas, lorsque Homère a composé ce chant, il l'a
expressément conçu en vue de la place qu'il occupe, car il efl
lié aux précédents par le rôle de Diomède et par des allusions
précises (106-107 et IIl-IIJ; voir VIII, 223-226) ; les
feux trqyens dont il efl queflion au vers 12 sont ceux qui ont
été décrits à la fin du chant VIII, 5 61, et les mentions des
pofles de garde ( 127, 19 6) renvoient très nettement au
chant IX, 80-88.
Ainsi, nous ne vqyons pas de raison majeure pour penser que
le chant VIII n'efl pas d'Homère ou a été composé en dehors
de l'Iliade. Qg_ant aux chants IX et X, il efl possible qu'Ho­
mère les ait composés isolément, mais l'on doit reconnaître du
moins qu'il les a fortement intégrés à la contexture du poème.

Avec le chant XI commence la troisième journée de bataille


de l'Iliade, qui ne s'achèvera qu'au chant XVIII, vers 242,
HOMÈRE - 3 3
66
mais, en réalité, c'efl la deuxième bataille, commencée au
chant VIII, qui reprend ici et continue dans cette nouvelle
journée : l'attitude des dieux, bien différente de celle qu'ils ont
eue dans la première journée de bataille (II- VII) , efl ici la
même qu'au chant VIII, où Zeus a empêché les O!Jmpiens
d'intervenir : il envoie Eris (XI, 3) qui efl la seule divinité
présente au combat (73-7 4) ; tous les autres dieux reflent
dans l'O!Jmpe, « et blâment le Cronide en voyant qu'aux
Troyens il veut offrir la gloire ». En effet Zeus ici, comme
au chant VIII, intervient fréquemment en faveur d'Heéfor
( 1 63-164, 1 85-2 1 0, 33 6-337, 5 44) .
Ce chant, long et complexe, se divise nettement en trois
parties : exploits d' Agamemnon ( 1 - 2 83 ) , viéfoire d'Hetfor
( 2 84-59 5 ) , Patrocle chez Neflor ( 59 6- 848).
Diomède refle encore ici, comme depuis le chant I V, un
héros de premier plan, puisqu'il efl seul capable d'ébranler
Hetfor (342-3 67) , et il apparaît étroitement associé dans le
combat à U!Jsse, comme il l'a été dans l'expédition notfurne
du chant précédent.
Cinq héros achéens sont successivement blessés, dont trois
par des flèches de Pâris, ce qui me paraît confirmer ce que j'ai
indiqué plus haut sur l'importance du retour de Pâris à la
fin du chant VI ( il ne faut pas oublier que cet archer pe11
valeureux, mais protégé par les dieux, tuera Achille lui­
même) . Ces cinq héros sont trois « grands rôles » : Agamem­
non, Diomède, U!Jsse, et deux comparses : Machaon et
Eurypyle. Les blessures de ces deux derniers ont été visible­
ment imaginées par le poète à seule fin de donner lieu aux
scènes de la dernière partie du chant, à partir du vers 59 6 :
nous so,nmes alors transportés à l'arrière des lignes, et, pour la
première fois depuis le chant I, auprès d'Achille, si l'on met
à part l'ambassade notfurne ( et j'ai dit que le chant IX a
peut-être été composé après le chant XI) . C'efl qu'il eff temps
maintenant de préparer la péripétie de l'Iliade annoncée déjà
par Zeus au chant VIII, 473-47 6 : l'envoi de Patrocle au
combat. Très significatif efl le vers 604, où le poète, anticipant
sur l'avenir, nous dit, au moment où Patrocle sort de la demeure
d'Achille à l'appel de son ami : « Et c' efl alors pour lui le
début du malheur ! »
Ce chant XI, quoi qu'on en ait dit, me paraît en excellent
accord avec les chants VII et VIII (en ce qui concerne le
chant IX, au contraire, voir ci-dessus, pp. 64- 65) . En effet, il
y efl queflion du fossé (XI, 4 8) qui a été creusé au chant VII,
NOTICE
et, même si ce fossé ici ne s'accompagne pas d'un mur et de
pieux, je ne vois pas pourquoi Homère voudrait parler d'un
autre fossé que celui qui a été mentionné déjà 1 • Si le cocher
d'Hetlor, en XI, 52r, s'appelle Cébrion, c'eff parce qu'il
s'eff vu confier cette fontlion en VIII, 3r6-39 r. Et surtout,
l'inatlion des dieux autres que Zeus et Eris, au chant XI,
se comprend beaucoup mieux, me semble-t-il, si nous avons lu
le prélude dans l'O(ympe du chant VIII, qui nous explique
seul pourquoi Héra et Athéna, si dévouées aux Achéens dès
le chant I, laissent ici écraser les Grecs sans réagir. Je ne
pense donc pas que le chant XI ait jamais suivi diretlement le
chant I dans une Iliade embryonnaire que l'on imagine assez
difficilement, car, même si Homère avait composé l'essentiel
des chants II- VII avant le chant I, il a pu songer de bonne
heure à intégrer à son poème ce groupe de chants, avant même
d'avoir composé le chant XI, et la composition du chant VIII,
je l'ai dit, me paraît également antérieure à celle du chant XI.
En effet, malgré l'opinion de ceux qui voient dans le chant VIII
la préparation de l'ambassade du chant IX, je n'aperçois
aucune impossibilité à ce que ce chant VIII, à un moment
donné, ait précédé immédiatement le chant XI.
Le personnage principal du chant XII, peut-on dire, c'eff
le rempart achéen, dont le poète tient à nous décrire le sort
futur, déjà annoncé au chant VII. La composition de ce
chant XII eff très nette. Il suffit de comprendre que l'attaque de
Sarpédon et celle d'Hetlor sont simultanées, bien que le poète, qui
ne saurait tout dire à la fois, parle d'abord de celle d'Hetlor, puis
de celle de Sarpédon, pour revenir enfin à celle d'Heélor. Ce
qui fait la liaison entre les deux, c' eff que l'assaut de S arpé­
don oblige le grand ../ljax et Teucros à abandonner un moment
leur poffe en face d 'Hetlor, circonffance qui permettra à celui-ci
d 'emporter la décision. Tout cela eff parfaitement cohérent. Les
héros blessés au chant XI ne reparaissent pas dans la bataille,
mais Teucros, légèrement atteint la veille ( VIII, 2 66-334) eff
dit ici (XII, 33 6) « revenir à l'inffant de son camp». Ce chant
contient l'un des vers les mieux frappés de l'Iliade ( 2 43) ; la
narration y eff animée et précise; je ne vois pas pourquoi il
n'aurait pas été composé par Homère à la suite du chant XI.
En tout cas le chant XVI - celui de la Patroclie, l'un des
chants essentiels du poème - contient deux allusions certaines
à des épisodes racontés dans le chant XII: comparer XVI,
5 r o -5r2 et XII, 3 87-389, ainsi que XVI, 558-559 et XII,
397-399. J'ajoute que ces deux passages du chant XVI, par-
68 ILIADE
faitement naturels dans leur contexte, ne sont certainement pas
des interpolations.
A la bataille pour le mur succède naturellement la bataille
pour les vaisseaux, dont le récit commence au chant XIII.
Mais l'intervention de Posidon, malgré la défense de Zeus, va
retarder la vié!oire d'Heé!or. Le voyage de Posidon eff pour le
poète l'occasion d'une forte et splendide description (XIII,
r7-3 8) . L' opposition de Zeus et de Posidon va équilibrer les
forces en présence (3 4 J-3 6 o ) , de sorte que la bataille piétine,
mais le poète en a conscience et il nous dit pourquoi. La colère
d'Achille n'eff nullement oubliée dans ce chant ( r r3 et 746) ,
e t il e ff inexaé! de dire que le rempart achéen n 'y e ff plus
mentionné, - ce rempart qui serait une invention exclusive de
l'auteur des chants VII et XII : les vers J o et 683 du chant XIII
rappellent l'exiffence du mur. Peu de récits de batailles, dans
l'Iliade, sont aussi pleins que le chant XIII de détails propre­
ment militaires, observés et rendus avec bonheur, de réaliswe,
de pittoresque et de variété.
Le chant XIV comprend trois parties : le Conseil des
chefs blessés (r-rJ2) , l'épisode de Zeus berné ( rJ3-3Jr) et fa
contre-attaque vié!orieuse des Grecs (3J2-J22) , - donc un
intermède divin entre deux scènes humaines, l'une de palabre,
l'autre de combat.
A la fin du chant XI, nous avions laissé Neffor conversant
chez lui avec Machaon blessé, et Patrocle chez Eurypyle en
train de soigner ce guerrier. Nous retrouvons Neflor au
chant XIV, comme nous retrouverons Patrocle au chant X V,
dans la même situation exaé!ement où nous les avions laissés
trois ou quatre chants auparavant. Ce chant XI V eff d'ailleurs
en accord avec tout le reffe de l'Iliade, et notamment avec le
chant I, car il y eff fait plusieurs allusions à Achille et à sa
colère (XI V, J O, r39 -r40, 3 66-3 67 ) . If y eff rappelé aussi
que le mur achéen (rJ-JJ) et le fossé { 66} ont été franchis
par les Troyens; lorsque le poète dit que « le rempart s'eff
écroulé », cela signifie évidemment que le mur ne sert plus à
rien, maintenant que les Troyens sont de l'autre côté, mais
nous verrons qu'Apollon, en XV, 3 60 -3 66, abattra encore
tout un pan de ce mur, que l'attaque d'Heé!or n'a pu détruire
qu'en un point. L'épisode de Zeus berné eff un conte spirituel
et gracieux, fort libre de ton. Ce chant, comme le précédent,
contient beaucoup de détails pittoresques et « techniques »
sur le combat et l'armement des guerriers, et aussi, aux
vers 3 0-37, une description minutieuse de l'ordre dans lequel
NOTICE
,es Achéens avaient rangé leurs vaisseaux sur deux lignes :
cette disposition des vaisseaux n'a pas été indiquée au chant II,
lors du dénombrement de la flotte, elle l'efl maintenant, alors
qu'ils sont attaqués, de même que le mur achéen efl décrit plus
en détail au chant XII, lorsq11'il efl attaqué, qu'au chant VII,
où il a été conflruit : les descriptions d'Homère sont normale­
ment liées à I'a[/ion guerrière et insérées dans le récit du
combat.
Au chant X V, Zeus se réveille et assure la poursuite de
son dessein. Ce chant XV efl fortement lié au chant XI par
le passage consacré à Patrocle (XV, ;9 0-404) , au chant XII
(comparer XV, 1-4 et XII, 81-85 ) , au chant XIII (par
la nouvelle que donne Héra, XV, 109 - I I2, de la mort d'Asca­
laphos, tué en XIII, 518-525) , et enfin au chant XIV par
l'ensemble de la situation décrite (déroute des Tr<!Jens et som­
meil de Zeus) . Cette fois, dans les vers XV, 5 6-77 (où
l'on soupçonne, peut-être à tort, une interpolation) , Zeus parle
ouvertement à Héra de la promesse faite à Thétis (7 5-77) et
de son dessein : c'efl que la colère provoquée par la façon dont
il vient d'être berné l'amène naturellement à abandonner toute
dissimulation et à proclamer avec une franchise brutale sa
volonté tout entière.
Le court passage relatif à Patrocle (XV, ;9 0-404) efl
capital au point de vue de la composition générale de l'Iliade,
puisqu'il rappelle la fin du chant XI et prépare le début du
chant XVI. En revanche, les vers 379 -389 ont paru peu
cohérents avec la suite, parce qu'ils décrivent, dit-on, une
avance des Tr<!Jens jttsqu'aux nefs, qui ne se produira en fait
qu'aux vers 653 et suivants. Le poète, je crois, ici comme
ailleurs, a voulu marquer les divers moments, les « va-et­
vient » de la bataille. Chaque changement important efl souligné
par une intervention divine : de Zeus aux vers 377 et 59 4,
d'Athéna au vers 6 68. Celle-ci dissipe le « brouillard divin »
qui aveuglait les Grecs et permet ainsi les exploits d'Ajax, si
bien que le poète, totgours favorable aux Achéens, peut ter­
miner ce chant consacré au récit de leur défaite en disant
qu'Ajax écarte des vaisseaux les Tr<!Jens et qu'il en blesse
douze ! Les contradi[/ions signalées ne sont, je crois, qu'appa­
rentes : le poète dépeint les aspe[fs successifs d'une situation
mouvante et la perspe[/ive efl faussée, ici comme en tant d'autres
chants, par sa volonté de mettre surtout en valeur les exploits
des Grecs, même défaits. De même, aux vers 599 -614, s'il
anticipe sur les événements pour annoncer le « retour offensif»
ILIA D E
qui, après l'envoi de Patrocle au combat, donnera la vié!oire
aux Grecs, c'eff évidemment afin de rassurer son auditoire, que
doit inquiéter la situation désespérée des Achéens, mais Homère
y gagne aussi de bien mettre en lumière l'enchaînement des faits
et la composition de son poème.
Enfin l'auteur du chant XV, à enjuger par les vers 343-3 66,
se représente le fossé, la palissade et le mur des Achéens de
la même façon que celui des chants VII et XII, et je n'aperçois
pas du tout les diiftcultés que l'on a cru découvrir sur ce point.
De même, au chant XVI, 3 69 -37I, le fossé achéen, où des chars
trqyens se brisent, eff mentionné deux fois, et il eff queffion du
rempart achéen en XVI, 5 II-5I2 et 55 8-559, où eff rappelée
la part prise par Glaucos et Sarpédon à l'assaut du mur, au
chant XII.
Cette Patroclie du chant XVI, annoncée déjà par Zeus au
chant VIII, vers 476, a été minutieusementpréparée par les chants
XI à XV et se trouve en parfait accord avec eux. La com­
position en cf! très claire. L'entretien décisif d'Achille et
de Patrocle a lieu pendant l'assaut qu'Heé!or conduit contre le
navire de Protésilas, assaut rapporté à la fin du chant XV.
Puis les vers I o I-I 23, reprenant le récit de la bataille, montrent
les Trqyens incendiant ce vaisseau. Achille alors aperçoit les
flammes, ce qui le confirme dans sa décision d'envqyer Patrocle.
Ensuite le combat atteint son point culminant à la mort de
Sarpédon, fils de Zeus, mort annoncée au chant précédent (XV,
67) . Puis Glaucos et Heé!or rétablissent un moment la situa­
tion, et Zeus s'interroge ( 644- 65 6) . Patrocle alors commet la
faute de s'avancer trop loin, ce qui provoque l'intervention
d'Apollon, qu'Achille avait prédite à son ami aux vers 87-94.
Afin de magnifier le héros de ce chant, Patrocle, le poète le
fait désarmer par Apollon, avant qu'il soitfrappé par Euphorbe
et Heé!or, mais il laisse apercevoir comment la suite des évé­
nements peut s'expliquer aussi d'une façon tout humaine. La
première cause humaine de la mort de Patrocle, c'eff évidem­
ment sa folle imprudence : il s'élance presque seul vers Troie
où les ennemis, regroupés, le cernent et l'abattent. Mais il
y a une seconde cause, qu'Homère n'indique pas nettement, car
il craindrait sans doute de diminuer son héros, en disant que
les Trqyens peu à peu le reconnaissent et cessent d'avoir peur
de lui quand ils savent qu'ils n'ont pas Achille en face d'eux :
aux vers 423-425 encore Sarpédon semble ignorer l'identité
véritable de Patrocle, tandis qu'aux vers 53 8-547, Glaucos
le désigne enfin par son nom.
N O TICE 71
On a prétendu que le prêt des armes d'Achille à Patrocle
était un thème étranger à la « première » Iliade. Ce thème,
pourtant, nettement posé par Neffor dès le chant XI, 79 8- 80I,
reparaît ici en pleine lumière au chant XVI, IJJ-I J 4, 27 J-
2 3], 79 6- 800.
Le chant XVII, appelé dans les manuscrits « Exploits
de Ménélas », pourrait se nommer plus juffement « Combat
pour le corps de Patrocle ». Patrocle eff tombé sous les murs
de Troie à la fin du chant X VI,· or, à la fin de ce chant XVII,
les Troyens sont de nouveau devant le fossé du camp achéen.
Zeus réalise donc son projet de donner la viéloire aux Troyens
(XVII, J9J-J9 6) , mais, par pitié pour Patrocle ( 2 68-273),
il permet aux Grecs d'emporter son corps, préalablement
dépouillé par Heffor de ses armes, c'eff-à-dire des armes
d'Achille ( I 33 et suiv.; 4J o; 7II) . Le thème du « prêt des
armes » efl donc afjirmé ici aussi nettement que dans le chant
précédent, ce qui prépare le chant XVIII où nous verrons
Héphaeflos fabriquer pour Achille de nouvelles armes.
La bataille efl clairement diflribuée en cinq temps : 1 ° les
premiers engagements, oû Euphorbe eff tué (XVII, I-26I) ;
2 ° une mêlée brutale où les Grecs l'emportent ( 2 62 -423) ,·
; 0
l'épisode des chevaux d'Achille et d' Automédon, encore
favorable aux Grecs ( 424-J42) ,· 4° l'avance viélorieuse des
Troyens, qui détermine Ajax à faire prévenir Achille ( J4J -
699 ) ,· J 0 l'enlèvement du corps de Patrocle par Ménélas et
Mérion (70 0 -76I) . On remarquera qu'à la fin de la seconde
partie le poète signale qu' Antiloque combat loin du corps de
Patrocle, dont il ignore la mort, ce qui prépare le récit de la
quatrième partie, où Ménélas va lui annoncer cette mort.
L'envoi d'Antiloque auprès d'Achille prépare direélement le
chant suivant. Donc la composition du chant XVII esï habile
et soignée; elle s'ordonne autour d'un tableau central où
l'on voit les chevaux d'Achille se lamenter sur le corps de
Patrocle.
Pourtant, certaines des critiques qui ont été adressées à ce
chant ne sont pas, il faut l'avouer, entièrement ityufliftées. Par
exemple, le poète multiplie sans nécessité les interventions
divines, parfois faflidieuses ou contradiffoires (70 -73; ;22-
J2J,' J 44-J4J,' J 82 ; J9J -J9J) . Il parle d'un brouillard que
Zeus semble répandre pour favoriser les Grecs ( 2 68-273 ) ,
mais, plus tard, Ajax lui-même demande à Zeus de le dissiper,
au moment où il songe à envoyer à Achille un messager ( 64J-
6J o) : on peut se demander si ce brouillard n'avait pas pour
72 ILIADE
principale raison d'être de dissimuler le corps de Patrocle aux
yeux de tous ceux qui ne combattent pas auprès de lui.
On aurait tort sans doute de reprocher au poète les diverses
péripéties par lesquelles la vié!oire passe d'un camp à l'autre,
comme il efl naturel dans une mêlée. Une certaine obscurité de
son récit tient certainement à la {Jmpathie qu'il éprouve pour
les héros achéens : alors même qu'ils sont défaits et doivent
reculer des murs de Troie jusqu'au fossé de leur camp, il met
surtout en lumière leurs exploits et ne donne que de rares et
brèves indications sur leur recul, sauf en ce qui concerne la
fuite peu glorieuse d'Idoménée ( J97- 62J ) .
Il n'en refle pas moins que ce chant semble inutilement long
et donne par endroits une impression de « remplissage ». Il
efl possible que l'auteur de l'Iliade, lorsqu'il le composait,
«fût fatigué et complétât sans entho11siasme son poème » 1 •
Au chant XVIII, vers 242, se termine la troisième journée
de bataille de l'Iliade, qui a commencé au début du chant XI.
Cette journée a été vraiment très remplie. Le soleil baissait
déjà au chant XVI, vers 779, un peu avant la mort de Patrocle.
Après l'important combat qui se déroule sur le corps de ce
héros au chant XVII, il n'efl pas étonnant que l'on ait atteint
la fin du jour, et il semble, à première vue, superflu de faire
intervenir Héra pour obliger le soleil à se coucher prématuré­
ment ( 239 -242) . Le poète doit obéir ici à 1m souci de vraisem­
blance : après la freryeur momentanée que leur causent la voix
et la vue d'Achille, les Troyens pourraient se ressaisir et ravir
le corps de Patrocle aux Achéens, si le combat ne cessait
aussitôt. En outre, cette seconde intervention d'Héra - après
celle qui a amené Achille, par le message d'Iris, à se montrer
- nous prépare à la courte scène o!Jmpienne des vers JJ6-3 67,
un peu inattendue à cette place, où nous voyons Héra se féliciter
d'être arrivée à ses fins : désormais, en effet, malgré la mort
prochaine d'Achille, ce sont les Grecs qui triompheront jus­
qu'à la prise de Troie.
On notera que, lorsque le poète montre Achille s'avançant
hors d1, camp, il n'oublie pas de rappeler, au vers 2 1 J, l'exis­
tence du mur et du fossé. C'efl qu'Apollon, au chant XV,
JJJ-J 66, n'a comblé le fossé et abattu le mur que dans un
seaeur reflreint.
Des critiques se sont étonnés qu'aux vers 1 4 8- 1 6J le corps de
Patrocle soit traîné à terre et tiré, d'un côté, par les Achéens,
de l'autre, par Heé!or, alors qu'à la fin du chant XVII
Ménélas et Mérion portaient le cadavre. Mais il s'agit éviden, -
NOTICE 73
ment de deux moments successifs, e t le poète a évité de dire,
suivant l'habitude qu'il a de n'insifler que sur les exploits des
Grecs, que Ménélas et Mérion avaient abandonné le corps pour
s'enfuir.
L'assemblée des Troyens, qui efl racontée ensuite, ne semble
pas, à première vue, indispensable. Pourtant, il eff indéniable
qu'elle prépare le monologue d'Heé!or au chant XXII, vers 99
et suivants. Po!ydamas tient dans cette assemblée le même rôle
de conseiller avisé qu'iljouait dans la bataille, aux chants XII
et XIII, rôle qui fait ressortir par contrafle la hardiesse
aventureuse d'Heé!or.
L'allusion que fait Achille à une prédié!ion de Thétis
(XVIII, 8- r I) ne contredit pas les vers 40S-4r I du
chant XVII, car l'oracle dont il efl queflion annonçait la
mort du plus brave des Myrmidons, et non pas, nommément,
de Patrocle.
Achille efl évidemment le personnage principal de ce chant.
Avant l'assemblée des Troyens, qui occupe dans la composition
une place centrale, nous l'avons vu apprendre la mort de
Patrocle, puis converser avec sa mère, enfin se montrer aux
Troyens. Après le récit de cette assemblée, il pleure son ami,
et toute la fin du chant, ensuite, lui efl encore consacrée, bien
que d'une façon indireé!e, puisqu'il s'agit de lui fournir des
armes pour remplacer celles qu'il a prêtées à Patrocle et
qu'Heé!or a prises.
La « visite » de Thétis à Héphaef!os efl racontée avec grâce
et esprit. Le résumé rapide que fait la déesse des événements
de l'Iliade, aux vers 444-4J 6, efl sans doute un peu inexaé!,
parce que trop « condensé » : il tient compte pourtant de
l'ambassade racontée au chant IX, dont la composition efl
donc antérieure à celle du chant XVIII, mais semble y ratta­
cher direé!ement la décision prise par Achille d'envoyer Patrocle
au combat. C'efl que Thétis ne se préoccupe que de son fils et
n'a pas besoin d'expliquer ici en détail et tout au long le dérou­
lement des faits pour obtenir ce qu'elle demande.
Qg_ant à la description du bouclier, qui occupe à elle seule
cent trente vers, il efl inutile d'en faire l'éloge : elle efl à la
fois un morceau littéraire de premier ordre et un précieux
document hiflorique sur la société achéenne en temps de paix
comme en temps de guerre.
Par son s,get, ce chant XVIII efl un chant de transition,
un chant « de raccord » comme disent les « ana!yf!es» qui
refusent à Homère une partie plus ou moins grande de l'Iliade.
74 ILIADE
Pourtant sa composition, sa variété et le grand talent qui
éclate en plusieurs de ses parties le rendent tout à fait digne
d'Homère.

La quatrième et dernière journée de bataille de l'Iliade


commence au chant XX et s'achèvera au chant XXII par
la mort d'Hef!or. Mais il convient d'examiner d'abord le
chant XIX, qui raconte la réconciliation d'Achille et
d'Agamemnon.
Après un bref prélude (XIX, 1-39 ) , où Thétis remet à
Achille ses nouvelles armes et lui prescrit ce qu'il doit faire, ce
chant peu étendu comprend deux parties sensiblement égales :
l'assemblée achéenne ( 4 0-277) et les préparatifs de combat au
camp des Myrmidons (278-423) . Tottt sy enchaîne logique­
ment entre le moment où Thétis dépose l'armure aux pieds de
son fils et celui où Achille, armé de pied en cap, part en char
vers le combat. Achille garde ici le rôle prépondérant qu'il
avait déjà au chant XVII et qu'il conservera jusqu'à la fin
du poème : aussi a-t-on parfois considéré ces chants XVIII­
XXI V comme formant une Achilléide à l'intérieur de
l'Iliade. Du moment où Patrocle eff tué, le Péléide, confor­
mément au dessein de Zeus, revient au premier plan : c'eff lui
qui, comme au chant I, vers J 4, convoque l'Assemblée, ce qui
peut paraître empiéter sur les prérogatives d' Agamemnon. On
s'eff même demandé si I' Atride ne cède pas à Achille son
autorité suprême en lui disant au ve_rs 139 : « Allons ! marche
au combat eny poussant les autres. » C'eff à Achille ensuite, au
vers 1 60, qu' U/ysse demande d'ordonner aux Achéens de
prendre leur repas, et Achille finalement donne cet ordre au
vers 27 J. C'eff q11e les Achéens, après ce qui s'eff passé,
obéissent plus volontiers à Achille qu'à Agamemnon, et celui-ci
le sait,· il eff d'ailleurs blessé, et ne peut diriger le combat en
personne. Achille assumera donc la fonf!ion de chef de guerre
qui, déjà dans le passé, semble lui être revenue mainte fois,
notamment lors des razzias sur le continent et dans les îles. Il
eff notable que le discours d' Agamemnon au chant XIX rend
un tout autre son que celui du chant IX, qui se terminait par
l'orgueilleuse ùefonf!ion des vers 1 ;7- 1 61. Sa blessure et l'irrup ­
tion des Troyens dans le camp des Grecs ont enfin fait comprendre
à Agamemnon qu'il doit s'humilier autrement que par la
reffitution de Briséis et par l'offre de cadeaux, et Achille,
satisfait el tout à son désir de vengeance, ne dit plus maintenant
NOTI CE 75
qu'il a « ses dons en horreur ». La p�chologie des deux pro­
tagonif!es ef! donc tout à fait naturelle.
L'Assemblée achéenne, par le moyen de la réconciliation des
deux chefs, prépare la reprise du combat, et, en cela, elle fait
pendant à l'Assemblée troyenne du chant précédent. De même
que la prudence de Polydamas contraf!ait avec la témérité
d'Heéfor, le bon sens d' Ulysse fait ressortir ici la fougue impa­
tiente d'Achille. Le rôle d'Ulysse y ef! important, comme au
chant IX, parce que ce héros ef! par excellence bon p�chologue
et négociateur avisé. Diomède ici se tait, lui qui, en l'absence
d'Achille, représentait au Conseil l'élément le plus ardent, le
plus décidé, mais non pas le plus fin. C' ef! U{ysse qui insif!e
pour que les présents soient apportés à Achille immédiate­
ment; il comprend que, sans cela, la réconciliation risquerait
de n'être ni sincère ni durable.
Achille pourtant ne demandait rien. Le désir de venger
Patrocle suffisait à le ramener au combat et à le pousser contre
Heé!or, meurtrier de son ami. Or, que fallait-il de plus, dans
un poème qui s'arrête aux funérailles d'Heéfor ? Cette récon­
ciliation solennelle peut donc paraître inutile. Raisonner ainsi,
c'ef! ne pas voir que, si Achille ne retourne au combat que
pour venger Patrocle, il doit logiquement redevenir inaé!if
après la mort d'Heé!or. Or cela ef! contraire aux données de
la légende, d'ap rès laquelle Achille sera tué au combat après la
mort d'Heé!or, comme son cheval Xanthos le lui annonce ici
( 404-4I7 ) . La réconciliation solennelle ef! donc nécessaire.
Le retour de Briséis chez Achi/le et ses lamentations sur
le corps de Patrocle font pendant à la scène du chant I, où
Patrocle avait remis la jeune fille aux hérauts d' Agamemnon.
En dehors du chant I, c' efi surtout le chant IX que rappelle
celui-ci, non seulement parce que l'ambassade y efi plusieurs
fois mentionnée et que les cadeaux remis à Achi/le ici sont
exaéfement ceux qui lui avaient été alors offerts, mais aussi
parce que l'allégorie de la Faute, dans le discours d'Agamem­
non, n'efi certainement pas sans rapport avec ce/le de la Faute
et des Prières (IX, J 02-JI2 ) . Il me paraît inutile de marquer
la continuité évidente de ce chant XIX avec tous ceux qui le
précèdent, depuis le chant XI.
Ce chant XIX efi remarquable par la vigueur de plusieurs
discours, par la sobriété et la rapidité du récit, par l'émouvante
prédié!ion du cheval d'Achille. Il me paraît aussi être indispen­
sable, quoi qu'on en ait dit, au plan d'une Iliade insérée dans
l'ensemble de la gef!e troyenne,
ILIADE
Le chant XX s'ouvre par une assemblée o!Jmpienne, de sens
diamétralement opposé à celle du chant VIII : maintenant que
son dessein eff accompli et que sa promesse à Thétis a été tenue,
Zeus n'a plus aucune raison de maintenir l'interdiéfion faite
aux dieux d'intervenir. Ce qui surprend un peu, c'eff qu'il ne
fasse ici aucune allusion à sa décision antérieure et ne dise pas
qu'il rend aux dieux la liberté d'agir à leur guise, mais seule­
ment qu'il la leur donne. Les « ana!Jf!es » voient là des
indices de « remaniement » et de « raccord ». Eff-ce bien sûr ?
Ne serait-ce pas plutôt une habitude d'Homère de supposer
connus, sans les rappeler, les événements antérieurs ?
Bien que Zeus proclame qu'il laisse aux dieux une pleine
liberté (XX, 24-25) , il semble surtout désirer qu'ils aident
les Trqyens afin d'empêcher Achille de prendre Troie ce jour
même et de devancer ainsi le deffin. C'eff en effet ce que vont
faire, dans la suite de ce chant, Apollon et Posidon. Pour
Apollon, proteéfeur attitré d'Ilion, c'eff normal, mais Posidon
eff le plus souvent favorable aux Grecs (voir Ifs chants XIII
et XI V) ; c'eff lui pourtant qui souffraira Enée aux coups
d'Achille, de même qu'Apollon lui dérobera Heéfor. Il faut se
souvenir que Posidon passait pour le patron de la famille des
Énéades et que, dans /'Odyssée, il poursuivra U!Jsse de sa
haine. Athéna, pourtant conffamment favorable aux Grecs,
a un temple à Ilion.
Apollon et Posidon interviennent donc essentiellement au
chant XX pour retarder la viéfoire d'Achille en protégeant
contre lui ses principaux adversaires. Nous ne pouvons ici
échapper à l'impression que le poète éprouve le besoin d'« étirer
sa matière » et qu'il cherche à gagner du temps. Et que dire
de la désinvolture avec laquelle il campe les dieux les uns en
face des autres, puis, sur l'intervention de Posidon, arrête cette
« théomachie » avant même qu'elle ait vraiment commencé, et
la diffère jusqu'au chant suivant ? Ici encore, il nous semble
vouloir faire plus long qu'il n'était nécessaire, et non sans
maladresse.
De la « théomachie » nous n'avons donc au chant XX que
le prélude ou l'annonce, et le titre de ce chant devrait être
plutôt : Exploits d'Achille. Mais il eff évident que la théo­
machie du chant suivant eff ici préparée avec soin : ainsi
Héphaef!os et le fleuve Xanthe qui s'affronteront au chant XXI
sont ici nommés aux vers 3 6 et 40, puis placés face à face aux
vers 73-74. Il eff même probable que c'eff le rôle assigné
au Xanthe dans le chant XXI qui a entraîné ici sa présence
NOTICE 77
et celle de tous les autres fleuves, sauf Océan, dans l'assemblée
divine, aux vers 7-9.
D'autres traits encore montrent que ce chant XX prépare
le suivant : si Apollon y prend la voix de Lycaon au vers SI,
c' eff sans doute parce que Lycaon sera tué par Achille dans un
célèbre épisode du chant XXI. De même la mort d'un autre
fils de Priam, Po!Jdoros, racontée ici, sera rappelée par Lycaon
lui-même au chant suivant, vers 9 1.
On ne peut nier non plus que ce chant prépare de loin le
chant XXII ( mort d' Heaor) , puisqu'il met deux fois Heaor
en présence d'Achille, mais sans résultat (353 -379 et 419-454).
Ici apparaît en pleine lumière, aux vers 173- 179 et 301-
308, un thème qui avait été mentionné d'une fafon vague et
fugitive au chant XIII, 459-461 : la rivalité d'Énée et de
Priam pour le trône de Troie. L'Iliade approche de sa fin,
et le poète, qui fait plusieurs fois allusion aux événements
pofférieurs à la mort d'Heaor, tient compte de la donnée
légendaire selon laquelle la succession de Priam, tué ainsi que
tous les siens lors de la prise d'Ilion, fut recueillie par Énée
et ses descendants.
La première journée de bataille s'ouvrait, au chant III, par
le combat singulier de Ménélas et de Pâris, et s'achevait au
chant VII par celui d'He{for et d'Ajax. Ici, il ne s'agit plus
de combats singuliers, puisqu'il n'y a ni défi ni arrêt de la bataille
entre les deux armées; il eff néanmoins assez frappant de
conffater que cette quatri�me journée de bataille commence par
le combat d'Achille et d' Enée et se terminera par celui d'Achille
et d'Heé!or.
Malgré les défauts signalés, ce chant XX ne peut être refusé
au poète de l'Iliade, sous peine de compromettre gravement la
continuité du récit, puisqu'il prépare, jusque dans le détail, les
chants suivants. Il nous laisse pourtant l'impression, déjà
ressentie notamment au chant XVII, qu'Homère semble un
peu « fatigué )> et complète son œuvre sans enthousiasme, mais
non pas sans quelque négligence et désinvolture.
Au début du chant XXI, nous trouvons au bord du fleuve
les Trqyens qui, sous la pression d'Achille, avaient fui jusque-là
au chant XX. Les uns réussissent à s'échapper en direé!ion de
Troie, et il sera queffion d 'eux aux vers 520 et suivants, où
Priam leur fait ouvrir les portes. Les autres sont en grande
partie massacrés par Achille sur les bords ou dans le lit même
du Scamandre. Notons que ce carnage avait été annoncé dès
le chant II, en deux endroits du Catalogue trqyen, vers 861-
78 ILIADE
3 62 et 874-87 J : le devin mysien Ennomos et le chef carien
Amphimachos « tomberont sous les coups de l'alerte Eacide,
près du fleuve où le fils de Pélée abattra beaucoup d'autres
Tr<!Jens ». Cependant les noms d' Ennomos et d'Amphimachos
ne figurent pas au chant XXI parmi ceux des virfimes d'Achille,
mais le poète indique lui-même qu'il n'en nomme que quelques­
unes.
Achille prend vivants douze jeunes Tr<!Jens (XXI, 2 6-34)
qu'il def!ine au bûcher de Patrocle, ce qui prépare le
chant XXIII, r7;- r 83.
Le combat d'Achille avec le fleuve, qui forme la partie cen­
trale et principale du chant XXI, de même que le combat du
fleuve et d'Héphaeflos et celui des autres dieux entre eux ont
été soigneusement préparés, nous l'avons vu, au chant précédent.
Ici même, la première partie du chant XXI continue cette pré­
paration, puisque l'on y voit le Scamandre, dont les eaux sont
rouges de sang et charrient des cadavres ( I 6) , s'irriter pro­
gressivement contre Achille au cours des épisodes de Lycaon
( r3 6-r3 8) et d'Afléropée ( 14;-r47) .
Il y a aussi une très savante gradation, qui nous fait passer
du combat humain d'Achille contre les 'Tr<!Jens, au combat
mi-humain, mi-divin d'Achille contre le Xanthe, puis au
combat purement divin d'Héphaef!os contre le dieu du fleuve
(combat du feu et de l'eau) , ce qui nous conduit ainsi, presque
insensiblement, à la « théomachie » proprement dite.
Si bien préparé qu'il soit, le merveilleux joue dans ce chant
un rôle qui a paru abusif. Il faut nous rappeler cependant
qu'au chant V déjà Diomède a blessé deux grands dieux
de l'O!Jmpe, et le poète s'en souvient, puisque au début de
la « théomachie » (39 6-39 8) , Arès rappelle expressément la
blessure qu'il a refue alors. Achille, ce héros supérieur à Dio­
mède comme à tous les autres, ne peut prouver tout à fait son
« arifléia », son excellence sans avoir lui aussi à lutter contre
une divinité. Qge la divinité choisie soit celle d'un fleuve ne
doit pas nous surprendre : le combat d'Héraclès contre I' Aché­
loos, par exemple, était célèbre. Et le Scamandre, fleuve de
la plaine de Troie, personnifie en quelque sorte toutes les
énergies du Pf!YS tr(!Jen dressées contre l'envahisseur.
Le récit de la supplication, puis de la mort de Lycaon efl
assurément l'un des plus émouvants et des plus beaux de l'Iliade.
Ensuite, l'épisode du Scamandre, si étrange qu'il puisse nous
paraitre, ne manque certes pas de grandeur. Mais la « théo­
machie >> qui suit nous défoit gravement, il faut bien l'avouer.
N O TI C E 79
Surtout après la préparation insiffante du début du chant XX,
on attendait mieux. Ces rencontres entre O(ympiens paraissent
à peine sérieuses, et n'aboutissent à rien, ne servent à rien,
sinon à provoquer le « doux sourire » de Zeus ( f o 8) . Mais
peut-être le public d'Homère avait-il un goût différent du nôtre
sur ce point, et aimait-il ce genre de conte sur les démêlés des
dieux entre eux. :É.tant immortels, ils ne peuvent se faire grand
mal, et la guerre, quand elle passe du monde humain au monde
divin, perd beaucoup de son horreur,· elle devient une sorte de
jeu assez gratuit, mais intéressant, parce que les aéfeurs en sont
de grandes divinités. Les auditeurs anciens n'avaient sans
doute pas cette impression de charge ou de caricature que nous
éprouvons a1ourd 'hui.
L'épisode final du chant XXI, où Apollon, qui seul n'a
pas regagné l'O(ympe, pousse Agénor contre Achille, puis se
subffitue au Troyen pour berner le héros grec, a été préparé
aux vers 229 -232 de ce chant, où le Xanthe a rappelé à
Apollon ses devoirs de proteéfeur des Troyens, et, d'autre part,
cet épisode lie évidemment d'une manière très forte ce chant
au début du chant suivant.
La composition du chant XXII (mort d'Heéfor) eff linéaire
et très simple. Au tableau du début montrant Priam et
Hécube qui a4Jurent leur fils de se réfugier dans la ville répond
le tableau de la fin, où ils pleurent sur sa mort. On a prétendu
que l'admirable épisode d'Andro1J1aque, qui termine ce chant,
serait une addition; il eff cependant très naturel pour l'audi­
teur qui se rappelle l'entretien d'Heéfor et de sa femme au
chant VI, et la place que tenait là Affyanax explique fort
bien qu'Andromaque ici s'apitoie sur le sort de I'orphelin 1 •
Heéfor hésite en un long monologue, puis, à l'approche
d'Achille, s'enfuit, ce qui donne lieu à une poursuite émouvante
et hautement speé!aculaire. L'intervention des dieux, deffinée à
magnifier les héros, se produit en deux temps : Zeus d'abord,
malgré sa pitié pour le Trqyen, permet à Athéna d'aider son
adversaire, ce qui prépare la suite, mais la déesse n'interviendra
ejfeéfivement qu'après la pesée des sorts, lorsque Apollon,
contraint par le deffin, aura abandonné Heéfor. Alors Athéna
trompera Heéfor pour arrêter sa course et le livrer à Achille,
comme Apollon, à la fin du chant précédent, avait trompé
Achille pour l'éloigner.
La beauté de ce chant eff évidente, et le récit entretient avec
le reffe de l'Iliade d'autres correspondances, qui soulignent
l'équilibre savant du poème : Heéfor a tué Patrocle avec l'aide
80 ILIADE
d'Apollon au chant XVI; maintenant, Achille, vengeur
de Patrocle, tue Heé!or avec l'aide d'Athéna. Patrocle mou­
rant avait prédit à Heé!or sa mort prochaine; ici, Heé!or
mourant prédit à Achille qu'il sera bientôt tué à son tour par
Apollon et Pâris.
La mort d'Heé!or termine la quatrième journée de bataille
de l'Iliade, puisque le seul Trqyen reflé hors des murs de la
ville a péri. On peut même dire que cet événement épuise le
sujet du poème : colère et vengeance d'Achille. Avant la que­
relle, les Trqyens ne se risquaient pas hors de la ville, par crainte
d'Achille; maintenant que celui-ci a reparu au combat, les
a chassés jusqu'à Troie et a tué leur meilleur chef, ils n'oseront
plus en sortir : Achille se demande même, au vers 3 83, s'ils
ne vont pas « abandonner, Heé!or étant tombé, leur haute
citadelle ». Pourtant l'Iliade n' efl pas achevée : il re.ffe à
connaître le sort des cadavres de Patrocle (XXIII) et d'Heé!or
(XXIV) . Notons que les dialogues d'Achille et d'Heé!or pré­
parent avec insiflance le chant XXIV, puisque Heé!or demande
à deux reprises qu'Achille promette de rendre son corps aux
Trqyens et essuie un double refus; Priam, en outre, aux vers
41 6-422 du chant XXII, annonce son intention d'aller sup­
plier Achille, en des termes auxquels les vers 2 07-2 0 8
e t ; 03 -; 0 6 du chant XXIVferont écho.

AH deuil trqyen que suscite la mort d'Heé!or à la fin du


chant XXII succède, au chant XXIII, le deuil achéen au sujet
de Patrocle. Dès le chant XVIII, vers 333-JJJ, Achille
avait annoncé qu'il célébrerait les funérailles de Patrocle après
avoir tué Heé!or, et Thétis, au chant XIX, 23 -39, afin
que le corps de Patrocle pût se conserver intaé! jusque-là,
avait inflillé dans les narines du mort de l'ambroisie et du
neé!ar.
Le corps de Patrocle était précédemment étendu dans la
demeure à'Achille (XIX, 21 1-212) ; ici, brusquement, au
vers 13, nous le vqyons au centre du carrousel que les Myrmidons
en char forment sur le rivage. Il faut donc qu'il y ait été
transporté, bien que le poète ne nous le dise pas. On peut
remarquer de même que le corps de Patrocle, porté par Ménélas
et Mérion à la fin du chant XVII, avait été abandonné par
eux avant le combat raconté au chant XVIII, vers 1;1-1 68,
sans que le poète nous en elit avertis. Nous sommes habitués à
NOTICE 81
cette rapidité du récit, qui passe volontiers sous silence le détail
d'étapes intermédiaires.
Ce chant XXIII s'étend sur trois jours : le soir de la der­
nière journée de bataille de l'Iliade, puis, après la nuit pendant
laquelle l'ombre de Patrocle apparaît à Achille, la journée des
funérailles, et enfin, après la nuit qu'Achille passe auprès du
bûcher de son ami, la journée des jeux. Les jeux sont donc
séparés par trois nuits et deux jours pleins de la troisième
journée de bataille, au cours de laquelle Agamemnon, U[ysse
et Diomède ont été légèrement blessés, au chant XI, et c' ef!
pourquoi, ici, ils peuvent prendre part à des épreuves, sans que
leurs blessures, supposées guéries, soient rappelées. Notons
aussi que ce chant XXIII embrasse une période de temps plus
longue que les chants précédents, mais moins longue que le
chant XXIV.
Le corps d'Heéfor figure, comme preuve de la vengeance,
dans l'hommage funèbre qui ef! rendu à Patrocle : vers 24-26
et 1 82 - 19 1. En ce dernier endroit, il ef! dit qu'Aphrodite et
Apollon prennent soin de la conservation du cadavre ( comme
Thétis avait fait pour celui de Patrocle), « de peur que le
soleil ne (le) dessèche trop vite », c' ef!-à-dire, évidemment,
avant qu'il soit rendu à Priam : il y a donc là une allusion
voilée au stefet du chant XXIV.
La liaison entre les funérailles et lesjeux se fait de la façon
la plus simple et la plus naturelle, au milieu même du vers 2f7•
Il ef! donc fort peu probable que l'une de ces deux parties ait
été o/Outée à l'autre qui, d'abord, aurait exif!é seule.
De même, les objeéfions que l'on a voulu présenter à l'au­
thenticité de ce chant, soit à propos de la conception de l'au-delà
qu'impliquent les vers 71-76, soit parce que les jeux ne seraient
apparus en Grèce qu'à une date plus récente, ne prouvent
rien, et P. Mazan, entre autres, les a réfutées d'une manière
qui me paraît définitive dans son Introdufüon à l'Iliade
(pp. 222-22! ) .
Plusieurs événements rapportés antérieurement dans l'Ili�de
sont ici rappelés : notamment, la capture des chevaux d' Enée
par Diomède ( V, p S-327) aux vers 29 0 -292, la mort de
Sarpédon (XVI, 663 et suiv. ) au vers So o, et celle d'Af!é­
ropée (XXI, 140 et suiv. ) au vers 1 60. De même, les héros
qui apparaissent ici gardent le même caraélère que dans le ref!e
de l'Iliade, par exemple U(ysse, Diomède, Idoménée, Nef!or.
Achille, d'abord entièrement dominé par sa douleur, se montre
à nouveau plein de courtoisie, et même de gentillesse, dès que
82 ILIADE
les derniers devoirs ont été rendus à Patrocle, et il s'acquitte
à la perfet!ion de ses font!ions d' agonothète. Or nous avons vu,
aux chants IX, XIX et ailleurs, que cette courtoisie, cette
affabilité lui sont naturelles, chaque fois que son âme n' eft pas
occupée tout entière par la colère ou la douleur. Il eft charmant
avec Antiloque et Neftor, et plein de prévenance pour Aga­
memnon. En effet, ce qui achèverait de montrer, s 'il en était
besoin, que ce chant appartient à la conception première de
l'Iliade, c'eft que le poète y insifte manijeftement sur les effets
de la réconciliation opérée au chant XIX : Achille accepte
enfin de prendre un repas chez Agamemnon (35-37) ; il lui
dit, au vers 15 6 : « A tride, c' eft ta voix que l'armée achéenne
écoutera le mieux », comme s'il voulait lui rendre l'exercice
du pouvoir suprême que I' Atride lui avait peut-être cédé au
chant XIX; enfin et surtout, ce chant XXIII se termine par
la scène courte, mais très significative à cette place, où l'on
voit Achille proclamer Agamemnon vainqueur au lancer de
la javeline avant même que l'épreuve ait eu lieu. Après avoir
reçu tant de présents d'Agamemnon, il se montre à son tour
aussi aimable et généreux que possible envers son ancien ennemi.
Le récit des jeux eft d'une admirable variété et tfmoigne
d'un immense talent. Virgile l'a imité au livre V de l'Enéide.
Gœthe et Schiller, entre autres, en ontfait des éloges enthousiaftes.
On a prétendu, contre toute évidence, que le chant XXIV
(Rançon d'Heéî:or) eft superflu et n'a pas de rapport diret!
avec le sujet de l'Iliade. Pourtant nous avons noté dans les
chants précédents plusieurs allusions anticipées au rachat du
cadavre d'Het!or par Priam : en XXII, 254-259 et 33 8-}43
et en XXIII, 1 85-19 1. En ce dernier endroit, Aphrodite
oignait d'une huile divine le corps d'Heé!or et Apollon le
dérobait sous un nuage aux r�yons du soleil; ici, en XXIV,
2 0 -2 1, il n'eft queftion que d'Apollon, qui couvre le cadavre
de son égide. Peut-on dire qu'il y ait contradié!ion entre ces
deux passages ? Ce sont deux moments différents.
Au cours d'un même chant, le poète ne cherche pas à éviter
de légères divergences. En XX[V, JI, Apollon intervient
quand Achille traîne le cadavre d'Het!or à l'aube pour la
douzième fois, tandis qu'au vers 1 07, Zeus déclare que les
dieux se querellent sur le sort du cadavre depuis neuf jours.
Faut-il comprendre que les dieux ont attendu trois jours après
la mort d'Het!or pour s'inquiéter au sujet de son corps ? Il
me paraît plus probable que ces nombres n'ont pour le poète
qu'une valeur approximative, ou plutôt insignifiante.
NOTICE
De même, aux vers 66J - 667, Priam parle du repas tunèbre
en l 'honneur d'Hef!or (au dixième jour) comme s'i devait
précéder I ' éreé!ion d'un tertre sur sa tombe (au onzième jour) ,
alors qu'en fait, aux vers 799 -803, nous voyons les Troyens
répandre la terre au-dessus des refles d' Heé!or avant de retourner
en ville pour s'asseoir aux tables du banquet que leur offre
Priam. Le poète ne se préoccupe guère de telles divergences
de détail.
On a vu une autre dijjiculté dans le vers 76J, où Hélène,
dit-on, ferait allusion aux vingt années qu'aurait duré la guerre
de Troie, alors qu'au chant II, 32 6-329, il était queflion d'une
guerre de dix ans. Or Hélène, au chant XXI V, ne dit pas
que la guerre dure depuis vingt ans, mais seulement que Pâris
l'a amenée à Troie ily a vingt ans. Nous devons donc admettre
que, pour Hot11ère, dix ans se sont écoulés entre le rapt d'Hélène
et le débarquement des Achéens en Troade; c'efl beaucoup,
mais il faut se rappeler que les Chants cypriens racontaient
une première expédition achéenne qui se serait trompée de
chemin et aurait débarqué par erreur à Teuthranie de Mysie,
où Télèphe aurait été blessé par Achille. Il n'efl jamais ques­
tion de cette expédition dans l'Iliade, mais cela ne signifie pas
nécessairement que la légende ait pris naissance poflérieurement
à Homère.
Laissons là ces dijjicultés de détail et montrons plutôt l' évi­
dence, je veux dire l'art souverain avec lequel le créateur de
l'Iliade a conçu ce chant XXI V comme le couronnement
de tout son poème, correspondant .rymétriquement au chant I.
Nous avons remarqué que le chant XXIIl déjà s'étend sur
une durée plus longue que les chants précédents : sur trois jours.
Celui-ci occupe plus de trois semaines, puisque Achille
traîne le corps d' Heffor pendant douze jours et accorde ensuite
à Priam une trêve de onze jours avant les funérailles d' Heffor,
qui sont racontées à la fin. Le seul des chants de l'Iliade dont
le récit absorbe un temps aussi long efl le chant I, comme si le
poète, par son premier et son dernier chant, avait voulu « rat­
tacher plus harmonieusement la courte crise de l'Iliade à la
longue période de temps qu'elltbrasse la guerre de Troie ».
( V. Magnien)
En ce qui concerne la guerre, la situation redevient, après
la trêve accordée par Achille, ce qu'elle était avant la querelle
du chant I, sauf que beaucoup d' Achéens sont morts (I, 2 -J ) ,
y compris Patrocle, e t beaucoup de Troyens aussi, y compris
Heé!or. En effet, Achille combattant de nouveau, il n'y aura
ILIADE
plus de bataille rangée comparable aux quatre journées de lutte
générale racontées dans l'Iliade : les Trqyens, de nouveau,
n'oseront plus sortir de leur ville.
En ce qui concerne Achille, il était humilié au chant I, et
Briséis lui était enlevée. Ici, il s'endort au côté de sa captive
(XXIV, 676) , et Thétis, qui avait demandé à Zeus de la
gloire pour son fils ( I, J 1 o ) , peut être satisfaite : ce n'ef! plus
elle qui vient supplier Zeus comme au chant I, c'ef! Zeus qui
l'envoie prier son fils de consentir à rendre le cadavre d'Heéfor.
Achille, d'autre part, dit que les chefs achéens viennent sans
cesse le consulter chez lui ( 6J o - 6J 2) ; il propose et accorde
une trêve à Priam de sa propre autorité, sans même consulter
Agamemnon. En dépit de l'extrême courtoisie qu'il a témoignée
à l'Atride lors des jeux funèbres en l'honneur de Patrocle,
cela paraît bien confirmer ce que nous avons dit à propos du
chant XIX : après la réconciliation, le véritable chef de l'armée
grecque n'ef! plus Agamemnon, mais Achille. Le conflit
d'autorité raconté au chant I se termine donc par la viéfoire
complète du Péléide.
Pour le pathétique et la peinture des caraéfères, ce chant
s'égale aux meilleurs de l'Iliade. Priam en présence de ses
fils, puis de sa femme, puis d'Achille, y efl admirablement
dépeint; Hermès aussi, dans son rôle épisodique de jeune
prince; Achille enfin, triomphant et apaisé, refle impulsif,
irritable, et c'efl là surtout qu'éclate le génie du poète. Je ne
puis mieux faire que de citer P. Mazon : « Ce qui fait la beauté
de ce chant, c'efl qu'il efl consacré à l'apaisement, et que
néanmoins la colère y survit à l'apaisement : on la sent à chaque
inflant prête à tout brusquer et à tout perdre. Elle se trouve
en conflit dans l'âme d'Achille avec une profonde lassitude,
une immense mélancolie à la pensée du sort misérable promis
à tous les humains et qui en fait des égaux, quels que soient
leur âge ou leur rang. Il était dijJîcile d'imaginer, pour clore
un poème chargé d'humanité comme l'efl l'Iliade, des scènes
plus expressives que celles qui composent ce chant. . . L'Iliade
n'ajamais eu qu'un dénouement, qui n'ef! pas la mort d'Achille,
mais la mort de la colère au fond de !' âme d'Achille, et la
peinture de cette mort, qui ne s'achève pas sans lutte ni convul­
sions d'agonie, efl le digne pendant Jes scènes du chant I où
nous avons vu naître cette même colère dans toute sa neuve et
cuisante âpreté. » (IntroduéHon, pp. 229 -230.)
N O TIC E

De même qu'avant cette analyse, nous avons cru bon de


signaler les allusions que fait l'Iliade aux événements antérieurs
à la querelle, nous mentionnerons brièvement ici celles qui
annoncent les événements pof!ériettrs attx fttnérailles d'He{for :
la mort prochaine d'Achille (XVIII, 95-9 6; XXII, 358-
3 66), la prise de Troie (II, 329 ; IV, z 63-z68 ,· VI,
447-449 ,· VII, 3 0 -32; XII, z5; XV, 69 -7z; XXIV,
72 8), le meurtre de Priam (XXII, 66- 69 ) et d'Af!yanax
(XXII, 63- 64 et 5 05-5 0 6) , les Trqyennes emmenées en cap­
tivité ( VI, 45 0-465,· XXII, 62) , le retottr des Achéens
dans leur patrie (XII, I 4-I 6) , la def!ru{/ion complète du mttr
élevé devant le camp ( VII, 46z-463 et XII, z7-33 ) , le
règne à Troie d'Énée et de ses descendants (XX, 3 0 6-3 0 8) ,
la def!r11{/ion des grandes cités achéennes (IV, JI-53) . Il
n'ef! pas sans intérêt non plus de remarquer qtte la prophé­
tesse Cassandre, mentionnée en XIII, 3 65-3 69, entre en scène
au chant XXIV, 697-7 0 6, lorsqu'elle ef! la première à
apercevoir Priam et Idée qui ramènent à Troie le corps
d'J-Ie{/or; n'ef!-ce pas comme une annonce du grand rôle que
jouera Cassandre dans l'épisode du Cheval de Troie et de
l'Iliou Persis, c' eft-à-dire de la prise et du sac de Troie ?
On voit avec quelle habileté le poète a su enchâsser dans la
trame de sa narration, sans se permettre jamais une digression
faf!idieuse (sauf peut-être en ce qui concerne le sort futur du
rempart achéen) , le rappel du passé et l'annonce de l'avenir.
La liaison de la crise de l'Iliade avec l'ensemble de la légende
ef! assurée généralement avec atttant d'art que la liaison interne
des différentes parties du poème : je veux dire qtte le poète
11' insifte pas, n'appttie pas sur cette double liaison, mais la
réalise profondément par des allusions rapides, par des corres­
pondances seulement suggérées. On pense au mot d'Héraclite :
« Harmonie (ou composition) cachée vaut mieux qu'harmonie
visible. »

P. Mazon, que j'ai plttsieurs fois cité dans ce qtti précède,


pense que le « poème primitif», œuvre d'Homère, comprenait
les chants I, XI-XVIII et XX-XXI V, soit quatorze chants,
ce qui eft dijà un grand progrès si l'on compare cette thèse à
celle de beaucoup d'autres « analyf!es » ! Les dix autres chants
86 ILIADE
(II-X et XIX) auraient été ajoutés par un ou plusieurs
continuateurs d'Homère, par les « Homérides ». Mais P. Mazon
écrit avec une parfaite lucidité : « Ce qui conf!itue peut-être la
plus grave difficulté du problème, c'ef! que dans les deux groupes
(II- VII el VIII-X) ajoutés au plan primitif de l'Iliade et
à ses développements normaux se trouvent juf!ement quelques­
unes des plus belles parties du poème : III ef! le plus spirituel
des chants de l'Iliade; V ef! le plus vigoureux des tableaux de
bataille,· la fin de VI offre une des scènes les plus délicates et
les plus touchantes d'Homère, IX ef! psychologiquement le
plus riche et littérairement le plus éloquent morceau de l'épopée
grecque; et aucun de ces chants n'ef! foncièrement différent de I,
XI-XXIV. Il n'y a donc pas d'impossibilité absolue à ce
qu'ils soient du même auteur. » (Introdufüon, p. 249.)
Pour moi, c'ef! l'impossibilité inverse qui me frappe : je veux
dire q11e je n'aperfois pas comment un poète autre qu'Homère,
même formé à son école, ait p,, insérer dans l'enchaînement
savant aux multiples préparations et correspondances, dans
I' architet!ure calculée de l'Iliade des parties qui, dans l'en­
semble, s'harmonisent si bien avec I'œuvre du premier créateur
et qui lui ressemblent autant par le ton et par le génie qu'elles
manifeI!ent.
P. Mazon dit encore : « Chaque genre (littéraire) connaît
une période d'épanouissement où se révèlent des génies multiples
à peu près égaux. La tragédie grecque en offre 1111 exe!llple
frappant avec Escryle, Sophocle et Euripide . . . » Sans doute,
et, si l'on veut, comme les « Séparatif!es » de l'antiquité,
attribuer l'Iliade à un poète et l'Odyssée à un autre, qui lui
a succédé, je ne vois pas d'argument décisif contre une telle
hypothèse, mais dire que l'Iliade, dont l'unité d'enseJJJble ef!
à peine entamée par quelques disparates, ef! due à plusieurs
poètes de générations différentes, c'ef! à pe11 près, à mon
sentiment, comme si l'on admettait qu'une même tragédie aitpu
être commencée par Eschyle, continuée par Sophocle et achevée
par Euripide. QE.el hellénif!e ne reconnaît aussitôt le ffyle de
chacun de ces trois tragiques, f!yle très personnel et qui porte
la marque de l'auteur en dépit d'une langue, non pas formulaire
comme celle de l'épopée, mais encore assez conventionnelle et
émaillée de termes poétiques communs à tous les trois ? Il y a,
certes, des différences de f!yle, et même de langue à l'intérieur
de l'Iliade, mais tout découpage des chants ou groupes de chants
opéré en tenant compte de ces différences ref!e arbitraire et,
pratiquement, insoutenable. Le ton inimitable et la présence
NOTICE
du génie créateur n'apparaissent pas à toutes les pages de
l'Iliade, qui contient des faiblesses et des longueurs, mais il me
semble qu'ils ne sont complètement absents d'aucun des vingt­
quatre chants du poème. Si un chant entier était l'œuvre d'un
poète autre qu 'Homère, je suis persuadé que nous nous en aper­
cevrions à des signes non douteux.
« N'oublions pas, écrit enfin P. Mazon, que les œuvres
colleffives ne sont pas nécessairement dépourvues d'unité et
d'inspiration : il n'efl presque aucune de nos cathédrales qui
n'ait au cours de sa conflruffion vu modifier les plans de ses
premiers architeffes; et ni le Louvre ni Versailles ne sont
monuments médiocres, pour être nés d 'efforts successifs et
divers.» Certes, mais comparaison n'efl pas raison, et je m'in­
quiète en conflatant que P. Mazon ne trouve à citer que des
parallèles architeffuraux. La technique de l'élaboration d'un
poème efl-elle la même que celle de l'architeffe ? Oui, l'on parle
de I' « architeffure » d'une œuvre littéraire, mais il ne faut pas
se pqyer de mots. Parmi tous les poèmes que nous connaissons,
le cas de l'Iliade serait donc unique, 011 plutôt n'a11rait d'autre
pendant que celui de /'Odyssée, pour laquelle la pluralité
d'auteurs eff également en discussion. Pour expliquer la remar­
quable unité de l'Iliade, dans I'f!Jpothèse où elle serait due
à plusieurs auteurs, on ne trouve à citer aucune autre œuvre
littéraire qui ait été élaborée par plusieurs poètes appartenant
à des générations différentes. En revanche, pour expliquer
dans l'hypothèse d'un auteur unique, les faiblesses, les dispa­
rates, les contradiffions de l'Iliade, les exemples abondent. Le
J ocelyn de Lamartine, qui efl assurément l'œuvre d'un seul
poète - un peu diflrait, sans doute, mais Homère ne l'était-il
pas ? - fourmille de négligences et d'incohérences, en compa­
raison desquelles même la « résurreffion » de Pylaeménès, tué
au chant V de l'Iliade, 576 et capable en XIII, 658, de
suivre les funérailles de son fils, apparaît comme une faute
bien vénielle ! Un « arrangeur », je crois, aurait mis tous ses
soins à éviter de telles disparates; un grand poète s'en soucie
fort peu. Le génie efl parfois désinvolte.
Dans l'examen sommaire que je viens de faire de l'Iliade,
j'ai reconnu qu'Homère n'avait sans doute pas composé les
vingt-quatre chants dans l'ordre où nous les lisons, et je crois que
cette hypothèse suffit à rendre compte de certaines divergences,
ou plutôt de certains silences d'Homère qui nous déconcertent :
silence sur le dessein de Zeus, annoncé au chant I, dans les
chants II à VII, silence sur l'ambassade du chant IX dans
88 ILIADE
les chants XI et XVI. Je me représente la composition de
l'Iliade par le seul Homère dans l'ordre suivant : l'essentiel
des chants II à VII aurait été composé par lui d'abord, à un
moment où il ne songeait pas encore à faire de la colère d'Achille
et du dessein de Zeus le centre et l'armature de tout son poème,
mais où il racontait des épisodes de la guerre de Troie dont
certains se situaient mieux au milieu, ou même au début,
qu'à la fin de cette guerre, et c'ef! pourquoi le dessein de Zeus
n'y ef! pas mentionné, sauf au commencement du chant II, à
l'endroit où Homère aurait opéré lui-même le raccord. En effet,
après avoir composé le chant I et, donc, conçu le plan de son
Iliade, il l'a fait suivre de ce groupe de chants II à VII en les
modifiant peut-être en ce qui concerne Achille (car celui-ci n'y
apparaît jamais au combat) , mais sans tenir compte du des­
sein de Zeus : Homère avait indiqué au chant I que ce dessein
était secret, formé « à l'écart des dieux » et il pensait
sans doute que Zeus avait le temps de le réaliser tlans les
deuxième et troisièmejournées de bataille. Après le chant VIII,
il dut composer les chants XI à XVI, mais il n'attendit
certainement pas d'avoir composé les chants XVIII et XIX
pour raconter l'épisode de l'ambassade (IX) . Le chant de
l'expédition noé!urne (X) , lui, peut avoir été composé après
tout le ref!e, mais assurément en vue de la place qu'il occupe
dans le poème. j'aboutirais donc à ce schéma potJr l'ordre de
composition : II à VII, puis I, puis VIII, puis XI-XVI,
puis IX, puis XVII-XXIV, et enfin X. Mais, bien entendu,
cela ref!e en grande partie �ypothétique.
Par exemple, il n'ef! nullement certain que les huit
chants XVII-XXIV aient été composés dans l'ordre de
succession. C' ef! surtout dans les chants XVII, XX et XXI
que nous avons relevé des faiblesses, des maladresses ou des
longueurs, enfin des « traces d'essoufflement » du poète, alors
que les trois derniers chants XXII à XXIV sont incontes­
tablement parmi les plus forts et les plus originaux de l'Iliade.
Il me paraît donc probable que, le plan du poème ayant été
établi par Homère dès le début avec précision (et rappelons­
nous qu'il avait la possibilité de le conserver par écrit) , il en
a composé ensuite les diverses parties dans un ordre quelque peu
différent de l'ordre chronologique du récit, reprenant même des
compositions antérieures. D'ailleurs, il ef! bien évident qu'il n'a
jamais récité l'Iliade d'une seule traite, - même cette « Iliade
primitive » que suppose P. Mazon et qui comportait quatorze
chants ! Il n'ef! pas surprenant qu'au cours d'un aussi long
N OTICE

travail, qui a pu s'étendre sur vingt ou trente ans - ce


qui expliquerait aussi certaines différences de ffyle et de ton -
le poète ait connu, surtout vers la fin, des moments de fatigue,
de fléchissement de l'inspiration, où il nous semble, comme le
disait déjà Horace, que « le bon Homère sommeille )>.

]'ai souhaité faire une tradu{/ion de l'Iliade qui fût à la


fois aussi fidèle que possible et partout animée d'un rythme :
exigences bien difficilement conciliables. C' eff assurément le vers
alexandrin qui correspond le moins mal à l'hexamètre épique.
Les tradué!ions de l'Iliade en prose non rythmée, particuliè­
rement celle de P. Mazon, sont émaillées d'alexandrins, dont
la plupart semblent involontaires. ]'ai d'ailleurs employé
l'alexandrin, comme V. Bérard pour /'Odyssée, très libre­
ment : un élément rythmique peut avoir six pieds ou dix-huit
aussi bien que douze, et le déplacement de la césure normale
coupe assez souvent le vers en trois parties de quatre pieds
chacune : « Ouel dieu les fit se quereller et se combattre ? »
Un souci d'euphonie m'a fait éviter autant que possible les
hiatus. Un souci de clarté m'a fait remplacer fréquemment un
pronom du texte par le nom du personnage qu'il représente,
afin de prévenir les confusions entre les héros sans multiplier
les notes. ]'ai renoncé à traduire tot!}ottrs de la même façon
un mot ou une expression homérique, mais les exigences du
rythme n'en sont pas seules responsables : le contexte modifie
souvent l'acception d'un vocable et le charge d'une nuance diffé­
rente 1 . J'ai employé sans diffiné!ion, pour désigner les Grecs,
les noms d'Achéens, d'Argiens et de Danaens, dont Homère se
servait lui-même en ne tenant compte que des commodités
métriques.
Il eff évident que je suis seul responsable des imperfeé!ions
de ma tradué!ion. Donc, si j'acquitte une triple dette de recon­
naissance en inscrivant ici trois noms, on comprend bien que
ce n'eff pas pour JJt'abriter en quelque sorte sous d'illuffres
patronages. Ces trois noms sont ceux de Vié!or Bérard, de
Paul Mazon et d'Albert Severyns. Je dois beaucoup à
l'exemple de Viélor Bérard, aux leçons de Paul Mazon, aux
conseils d'Albert Severyns.
La tradué!ion de /'Odyssée par Vi[for Bérard a été pour
moi un modèle et une incitation confiante à l'effort, encore
que, sur bien des points, j'aie adopté des principes assez diffé-
ILIADE
rents des siens : le leéfeur attentif s'en apercevra vite, il me
parait inutile d'entrer dans ces détails. Si, dans ce volume
où leur réunion m'inquiète, ma version de l'Iliade ne parais­
sait pas tout à fait indigne de figurer à côté de celle de
l'Odyssée,j'en serais heureux et fier.
À mon maitre Paul Mazon, je dois d'abord son incompa­
rable enseignement. Puis son édition et sa traduéfion de l'Iliade
ont fourni à mon travail son meilleur point d'appui, sa base
solide et indispensable. Jamais je n'aurais accepté de me lancer
dans pareille aventure au long cours si je n'avais eu à ma
disposition ces quatre volumes de son édition et celui de l'Intro ­
duéHon. Même je ne me suis pas fait scrupule d'emprunter
à la traduéfion, si exaéfe, si ferme et si pleine, de Paul Mazon,
bien des expressions, parfois même une phrase entière, car les
vers, je l'ai dit, y sont extraordinairement nombreux, comme
si le traduéfeur avait été sensible lui aussi à la tentation du
rythme. En bien des cas, il m'a paru impossible de traduire
autrement que P. Mazon, tellement l'expression choisie par
lui me paraissait heureuse et juffe. Eff-il plusieurs manières,
par exemple, de rendre le vers 419 du chant I V, qui revient
plusieurs fois dans le poème, et que P. Mazon traduit par cet
alexandrin :
« Il dit, et, de son char, il saute à terre, en armes » ?
Plutôt que de chercher autre chose de moins bon, je me suis
résolu à plagier, et j'espère que P. Mazon me pardonnera*, en
songeant que le plagiat eff, au fond, le plus sincère des témoi­
gnages d'admiration !
Enfin je dois à l'amitié d'Albert Severyns plus que des
suggeffions, plus qu'une révision soigneuse de toute ma traduélion.
C'eff grâce à sa connaissance intime des poèmes homériques,
et aussi à la finesse de son goût, que j'ai pris conscience des
graves insujjisances d'une version de premier jet que je lui avais
soumise pour les chants I- VI. Il m'a amené ainsi à refondre
entièrement cette première tradu{fion stJr des principes sensi­
blement différents de ceux que j'avais d'abord adoptés. Aussi
ma dette envers lui eff-elle assez grande pour qu'il ne soit pas
exagéré de parler d'une véritable collaboration.

R. FLACELIÈRE.

* Ces li g nes ont été écrites avant la mort du grand


hclléni§te.
ILIADE
CHANT I

INVOCATION
DÉESSE, chante-nous la colère d'Achille, de ce fils
de Pélée, - colère détestable, qui valut aux Argiens
d'innombrables malheurs et jeta dans l'Hadès tant
d'âmes de héros, livrant leurs corps en proie au
oiseaux comme aux chiens : ainsi s'accomplissait la
volonté de Zeus. Commence à la querelle où deux
preux s'affrontèrent : l' Atride1 , chef de peuple, et le
divin Achille.

LA PESTE ET LA Q!JERELLE
�el dieu les fit se quereller et se combattre ? C'est
Apollon, le fils de Zeus et de Létô. Ce dieu, contre le
roi s'étant mis en courroux, déchaîna sur l'armée un
horrible fléau•, dont les hommes mouraient, à cause de
l'affront que son prêtre Chrysès 3 reçut du fils d' Atrée.
Pour racheter sa fille au prix de grands trésors, Chrysès
était venu vers les sveltes vaisseaux de la flotte achéenne,
et, sur un sceptre d'or, de l' Archer Apollon portant les
bandelettes, il priait les Argiens, mais surtout les deux
chefs de guerre, fils d' Atrée' :
CHRYSÈS. - Atrides et vous tous, Argiens aux belles
guêtres, puissent les Immortels, habitants de !'Olympe,
vous donner de piller la ville de Priam, puis de rentrer
dans vos demeures sains et saufs ! Mais rendez-moi ma
fille, agréez sa rançon, par égard pour l' Archer Apollon,
fils de Zeus.
Lors, d'une seule voix, les Argiens approuvèrent :
qu'on traite avec honneur le prêtre en acceptant la
splendide rançon ! Mais autre fut l'avis d'Agamemnon
l' Atride. Il renvoya Chrysès par cet ordre brutal :
AGAMEMNON. - Ah ! crains, vieillard, si je te vois près
94 I L I A D E , I, 2.7-67
des nefs creuses auj ourd'hui t'attarder ou revenir demain,
d'être mal protégé par ton sceptre et par la bandelette
du dieu ! Je ne te rendrai pas ta fille, pas avant du
moins qu'elle ait vieilli sous mon toit, en Argos, loin
du pays natal, travaillant au métier et partageant mon
lit. Va, ne m'irrite plus, si tu veux partir sauf.
A ces mots, le vieillard, pris de peur, obéit. En silence
il longeait la mer retentissante. Plus loin, quand il fut
seul, instamment il pria le seigneur Apollon, fils de
Létô, déesse à l'ample chevelure :
CHRYSÈS. - Toi dont l'arc est d'argent, écoute mes
paroles, proteB:eur de Chrysè, de Cilla la divine, puis­
sant seigneur de Ténédos, ô dieu Sminthée 1 ! Si p our toi
j 'ai couvert 2 un temple qui t'agrée, si pour toi j 'ai
brûlé jamais de gras cuisseaux de taureaux et de chèvres,
exauce mon souhait : qu'aux Danaens tes traits fassent
payer mes larmes !
Ainsi suppliait-il, et Phœbos Apollon entendit sa
prière. Des cimes de l'Olympe il descend, irrité, portant
l'arc à l'épaule et le carquois bien clos : il est plein de
colère, et sur son dos, quand il bondit, les flèches
sonnent. Il s'avance, pareil à la nuit, puis se poste à
l'écart des vaisseaux et lance un premier trait. L'arc
d'argent rend un son terrible ; tout d'abord, il atteint
les mulets et les chiens bons coureurs, puis, de sa flèche
aiguë, il tire sur les hommes. Et, pour brûler les morts,
d'innombrables bûchers sans relâche s'allument.
Pendant neuf j ours les traits du dieu criblent l'armée.
Mais le dixième, Achille assemble tous les preux. La
déesse aux bras blancs, Héra, vient de lui mettre au
cœur cette pensée : elle a pitié de voir mourir les Danaens.
�and ils sont réunis, Achille aux pieds légers se lève
et dit ces mots :
ACHILLE. - Je crois que nous allons retourner sur nos
pas, Atride, si du moins nous pouvons fuir la mort :
guerre et peste à la fois navrent les Achéens 1 Allons,
interrogeons les devins ou les prêtres, ou ceux qui savent
l'art d'interpréter les songes (un songe aussi peut être
un message de Zeus) : ils nous diront d'où vient à
Phœbos Apollon cette grande colère. �e nous reproche­
t-il ? D'avoir omis un vœu, peut-être une hécatombe ?
Voudrait-il donc, pour nous délivrer du fléau, respirer
le fumet des agneaux et des chèvres ?
I L I A D E , I , 6 8 - 1 07 95
Achille, après ces mots, se tait et se rassied. Calchas,
fils de Thestor, se lève : surpassant tous les autres devins,
il connaît le présent, le passé, l'avenir ; il a vers Ilion
guidé la flotte argienne par le savoir qu'il tient de
Phœbos Apollon. Plein de sagesse, il prend la parole et
leur dit :
CALCHAS. - Tu veux que je dévoile, Achille aimé de
Zeus, le courroux d'Apollon, le seigneur bon archer.
Je vais parler, mais toi, j ure-moi que ta langue et tes
bras m'aideront, car je crains d'irriter un homme tout­
puissant, maître des Achéens. Un prince est le plus fort
quand il prend à partie un homme du commun ; s'il
peut sur le moment retenir sa colère, la rancune pourtant
occupera son cœur, aussi longtemps qu'il ne l'aura pas
assouvie : dis-moi donc si tu veux garantir mon salut.
Achille aux pieds légers lui fait cette réponse :
ACHILLE. - Prends courage et dis-nous ce que ton
dieu t'inspire. J'en atteste Apollon, cher à Zeus, que tu
pries lorsque aux Argiens tu veux annoncer tes oracles :
aucun des Danaens ne pourra, moi v ivant, tant qu'ici­
bas mes yeux resteront bien ouverts, appesantir sur toi
sa main, près des nefs creuses, même si tu voulais nom­
mer Agamemnon, qui se vante d'avoir chez nous le
premier rang !
Alors le bon devin reprend courage et dit :
CALCHAS. - Non, si le dieu se plaint, ce n'est ni pour
un vœu ni pour une hécatombe : c'est pour l'affront
subi par son prêtre Chrysès. L'Atride a refusé d'agréer
la rançon et de rendre la fille. Voilà pourquoi l' Archer
nous destine ces maux et bien d'autres encore. De
l'armée achéenne il n'écartera pas le terrible fléau tant
que nous n'aurons pas à son père rendu, sans marché
ni rançon, l'accorte jeune fille et vers Chrysè conduit
une sainte hécatombe. C'est alors seulement que nous
pourrons par nos prières l'apaiser.
Dès qu'il a dit ces mots, le devin se rassied. Le héros
fils d' Atrée, Agamemnon, puissant seigneur, alors se
lève. Il est plein de dépit. Une sombre fureur bouillonne
en sa p oitrine. Ses yeux étincelants semblent lancer des
flammes. Il jette sur Calchas un terrible regard et l'inter­
pelle ainsi :
AGAMEMNON. - Prophète de malheur, jamais tu n'as
rien dit qui me fût agréable. C'est le pire touj ours qu'il
I L I A D E , I, 108-147
te plaît d'annoncer, et jamais rien de bon ne sort de tes
paroles. Et voici qu'auj ourd'hui tu viens vaticiner parmi
les Danaens : j 'aurais causé les maux dont nous frappe
l' Archer pour avoir refusé la splendide rançon et gardé
Chryséis ! C'est vrai, j 'aime bien mieux la conserver chez
moi, j e la préfère à mon épouse Clytemnestre, car elle
la vaut bien pour la beauté, la taille et l'esprit et l'adresse.
Et pourtant, s'il le faut, j e consens à la rendre, car je
veux le salut de l'armée, non sa perte. Mais procurez­
moi vite une autre part d'honneur : que je ne sois pas
seul, parmi tous les Argiens, dépouillé de mon lot. Cela
ne saurait être. Car, vous le voyez tous, ma part au loin
s'en va.
Lors le divin Achille aux pieds légers répond :
ACHILLE. - Atride glorieux, pour la cupidité tu n'as
pas ton pareil ! Comment les Achéens au grand cœur
pourront-ils te donner une part ? Nous n'avons en
réserve aucun trésor commun, puisqu'il fut partagé tout
entier, le butin tiré des villes prises. Convient-il que
chacun le rapporte à la masse ? Pour toi, dès mainte­
nant, cède au dieu cette fille, et nous, les Achéens,
nous te rendrons trois fois, quatre fois sa valeur, si
j amais Zeus permet que nous ravagions Troie, la ville
aux bons remparts.
En réponse le grand Agamemnon lui dit :
AGAMEMNON. - Non, non, n'essaye pas de ruser avec
moi, malgré tout ton courage, Achille égal aux dieux !
Tu ne pourras ni m'abuser ni me convaincre. Désires­
tu, quand toi, tu garderas ta part, que je demeure ainsi
dépouillé de la mienne ? Sinon, me dirais -tu de rendre
cette fille ? Ah ! si je recevais des Argiens au grand
cœur une part qui me plût, égale en valeur, soit ! Si l'on
me la refuse, il me faudra moi-même aller prendre ta
part, ou bien celle d' Ajax, ou bien celle d'Ulysse, et l'on
verra comment il se courroucera, celui chez qui j 'irai !
Mais à cela nous s ongerons une autre fois. Allons ! pour
auj ourd'hui, que sur la mer divine on lance un noir
vaisseau ; rassemblons des rameurs en nombre ; sur la
nef, plaçons une hécatombe ; faisons monter à bord la
belle Chryséis ; puis désignons un chef parmi ceux du
Conseil 1 : Ajax, Idoménée ou le divin Ulysse, ou toi,
fils de Pélée, l'homme entre tous terrible, pour faire un
sacrifice et de l' Archer enfin regagner la faveur.
ILIA DE, I, 148-186 97
Achille aux pieds légers lui jette un regard sombre et
lui dit en réponse :
ACHILLE. - Ah ! vraiment, cœur bardé d'im.e udence,
âpre au gain, comment un Achéen pourrait-il t'obéir
volontiers, que ce soit pour marcher ou combattre ? Car
enfin, si je suis venu lutter ici, moi du moins, ce n'est
pas par haine des Troyens. �e m'ont-ils fait, à moi ?
Jamais ils n'ont ravi mes bœufs ni mes chevaux ; jamais
on ne les vit saccager les moissons dans le pays fertile
et riche de la Phthie. La distance qui nous sépare est
bien trop grande : entre nous, tous ces monts ombreux,
la mer sonore ! C'est toi que j 'ai suivi, toi, le plus impu­
dent des hommes, pour te plaire, afin que Ménélas et
toi, face de chien, vous puissiez des Troyens tirer votre
vengeance ! Mais combien tu t'en moques ! Tu viens
me menacer de confisquer le lot que m'ont attribué les
fils de l' Achaïe pour prix de tant d'efforts. Pourtant ma
part jamais n'est égale à la tienne, lorsque les Danaens
mettent à sac un bourg opulent des Troyens 1 • Du
combat bondissant presque tout le fardeau retombe sur
mes bras, mais, quand vient le partage, alors c'est toi
qui prends le plus splendide lot ; il est petit, celui que
vers mes nefs j 'emporte, après avoir assez peiné dans la
bataille, et j 'y tiens d'autant plus ! Mais cette fois, j e
vais repartir pour l a Phthie, car il vaut beaucoup mieux
que je rentre chez moi sur mes nefs recourbées ; il n'est
pas de mon goût de demeurer ici, privé de tout hon­
neur, lorsque pour toi j 'amasse abondance et richesse !
Le chef du peuple Agamemnon réplique alors :
AGAMEMNON. - Fuis, si le cœur t'en dit ! Ce n'est
certes par moi qui vais te supplier de rester pour me
plaire. D 'autres, assez nombreux, soutiendront mon
honneur, d'abord le prudent Zeus. Toi, parmi tous les
rois divins, je te déteste. Ce qui te plaît le mieux, c'est
touj ours la querelle et la lutte et la guerre. Immense est
ta vigueur, mais tu la tiens d'un dieu. Remmène donc
chez toi tes nefs et tes guerriers, commande aux Myrmi­
dons ! Moi, j e me moque bien de toi, de ta colère !
Écoute ma menace. Si Phœbos Apollon m'enlève Chry­
séis (et je vais l'envoyer avec mes compagnons sur un
navire à moi), moi-même alors j'irai j usqu'à ton cam­
pement, pour te prendre ta part, la belle Briséis. Ainsi
tu comprendras combien j e te domine, et les autres
HOmRE • 4 4
ILIA D E , I, 1 8 7-22 5
craindront de me traiter dans leurs propos comme un
égal et de me tenir tête.
Il dit. Le Péléide à ces mots s'assombrit. Son cœur
resl:e indécis en sa mâle poitrine : va-t-il saisir le glaive
aigu qu'il porte au flanc et, chassant les Argiens, tuer
le fils d' Atrée ? ou bien se contenir et calmer sa colère ?
Tandis qu'en son esprit il roule ces pensées et déj à du
fourreau tire sa grande lame, Athéna vient à lui des
profondeurs du ciel. C'esl: Héra qui l'envoie, la déesse
aux bras blancs, qui veille avec amour sur l'un et l'autre
chef. Debout derrière Achille, elle saisit les blonds
cheveux du Péléide; visible pour lui seul, elle échappe
aux regards de tous les autres hommes. Achille, sl:upé­
fait, se retourne; aussitôt il reconnaît Pallas, la divine
Athéna. Ses yeux brillent, terribles. Regardant la déesse,
il dit ces mots ailés :
ACHILLE. ----: Fille de Zeus, le porte-égide1 , que fais-tu ?
Viens-tu pour contempler l'insolence du fils d'Atrée
Agamemnon ? Mais je vais t'annoncer ce qui s'accom­
plira : sa vanité bientôt lui coûtera la vie.
La déesse aux yeux pers, Athéna lui répond :
ATHÉNA. - Du haut du ciel j 'accours pour te per­
suader de calmer ta fureur. C'est Héra qui m'envoie, la
déesse aux bras blancs, qui veille avec amour sur toi
comme sur lui. Finis cette querelle, allons ! et que ton
bras ne tire pas l'épée. Ne te sers que de mots : abreuve-le
d'injures, dis-lui ce qui l'attend. Car je vais t'annoncer
ce qui s'accomplira : pour prix de cette offense, un j our
tu recevras de splendides présents d'une triple valeur.
Contiens donc ta fureur, Achille, obéis-nous.
Lors lui dit en réponse Achille aux pieds légers :
ACHILLE. - Il me faut observer les ordres de vous
deux, déesse, quel que soit le courroux de mon cœur.
C'esl: le meilleur parti : l'homme docile à leurs désirs,
les dieux l'exaucent.
Il dit. Obéissant à la voix d'Athéna, sur le pommeau
d'argent il retient sa main lourde et repousse dans le
fourreau sa grande épée. La déesse déj à vers !'Olympe
repart et va, dans le palais du porte-égide Zeus, se
j oindre aux autres dieux. Et le fils de Pélée, une nouvelle
fois, s'attaque au fils d' Atrée en termes insultants, car
il esl: loin d'avoir apaisé sa colère :
ACHILLE. - Sac à vin, homme à l'œil de chien, au
I L I A D E , I , 226-267 99
cœur de cerf! Revêtir ta cuirasse au milieu de l'armée,
te mettre en embuscade avec les preux Argiens, tu n'en
as pas le cœur ! Ah ! tu te croirais mort ! Il vaut certes
bien mieux ne pas quitter le vaste camp des Achéens et
confisquer le bien de qui te parle en face. Roi mangeur
de ton peuple, il n'est pour t'obéir que des hommes
de rien ; autrement, fils d' Atrée, ce serait auj ourd'hui ton
ultime forfait ! Mais je le dis tout net, et je vais en
j urer un solennel serment (Ce sceptre en soit témoin,
qui ne portera plus de feuilles ni de branches, et, séparé
du tronc resté dans la forêt, ne refleurira plus. Le bronze
en a tranché le feuillage et l'écorce. Le voici mainte­
nant aux mains des Achéens j usticiers et gardiens du
droit au nom de Zeus 1 • Ce sera là pour toi le plus grave
serment) . Un j our tous les Argiens regretteront Achille .
Alors dans ta douleur tu seras impuissant, quand,
nombreux, sous les coups de l'homicide Heél:or, ils
tomberont mourants. Le dépit rongera ton cœur dans
ta poitrine, pour avoir outragé le meilleur des Argiens.
Le Péléide lance à terre, après ces mots, le sceptre
décoré de clous d'or, puis s'assied. De son côté, le fils
d' Atrée est en fureur. Au milieu d'eux, soudain, se lève
le brillant orateur de Pylos, Nestor au doux langage . De
sa bouche les mots commencent à couler, plus suaves
que miel. Déj à, d'hommes mortels il a vu succomber
deux générations qui, depuis qu'il est né, dans Pylos
la divine ont grandi tour à tour, et c'est à la troisième
auj ourd'hui qu'il commande 2 • Plein de sens, il leur dit
en prenant la parole :
NESTOR. - Las ! quel grand deuil atteint la terre
d' Achaïe ! �el plaisir pour Priam et les fils de Priam !
Et quelle grande j oie au cœur éprouveront tous les
autres Troyens, s'ils savent le conflit qui tous deux vous
oppose, vous les meilleurs dans le Conseil comme au
combat parmi les Danaens ! Allons, écoutez-moi. Vous
êtes mes cadets. Moi, j 'ai connu jadis des hommes qui
valaient encore mieux que nous, et qui jamais ne m'ont
témoigné de mépris. Non, je n'ai pas revu, ni ne pourrai
revoir de semblables héros : Pirithoos, ou bien Dryas,
ce pasteur d'hommes, ou Cénée, Exadios, le divin Poly­
phème 3 , ou Thésée, fils d'Egée, homme pareil aux
dieux. Ils furent les plus forts que la terre eût nourris,
et ces robustes preux durent se mesurer aux êtres les
1 00 I L I A D E , I , 2.68-307
plus forts : les Brutes des montagnes 1 ; dans un affreux
carnage ils les anéantirent. Pour j oindre ces guerriers,
j 'avais quitté là-bas ma lointaine Pylos. Ils m'avaient fait
venir, et moi, j 'ai combattu de mes mains, pour mon
compte. Auj ourd'hui, sur la terre, aucun preux ne pour­
rait affronter ces héros. Eh bien ! ces hommes-là médi­
taient mes conseils ; ils écoutaient ma voix. Allons !
écoutez-la, vous aussi : m'obéir, c'est le meilleur parti.
Toi, malgré ta valeur, ne lui prends pas la fille; non,
mais laisse-la-lui, celle qu'en part d'honneur les fils de
l' Achaïe lui donnèrent d'emblée. Et toi, fils de Pélée,
cesse de tenir tête au roi, de le braver, car il est supérieur
aux autres par le rang, le royal porte-sceptre à qui Zeus
donne gloire. Tu peux être plus fort et fils d'une déesse;
malgré tout, il l'emporte, ayant à commander un plus
grand nombre d'hommes. �ant à toi, fils d' Atrée,
laisse là ton courroux ; c'est moi qui t'en supplie, cesse
de t'irriter contre le Péléide : dans la guerre cruelle il
est des Achéens le plus ferme rempart.
En réponse, le grand Agamemnon lui dit :
AGAMEMNON. - En tout cela, vieillard, tu parles
comme il faut, mais cet homme prétend surpasser tous
les autres, il prétend l'emporter sur tous, régner sur
tous, donner à tous des ordres ; il est quelqu'un, je crois,
qui n'obéira pas. Si les dieux immortels l'ont fait vaillant
guerrier, veulent-ils donc qu'il n'ait que l'inj ure à la
bouche ?
Mais le divin Achille à ces mots l'interrompt :
ACHILLE. - Ah ! l'on me traiterait de lâche et d'homme
vil, si j 'allais te céder en tout dès que tu parles ! A
d'autres de tels ordres ! Car ce n'est pas à moi qu'il te
faut commander : non, désormais, je crois, je n'obéirai
plus. Encore un mot pourtant : mets-le bien dans ta
tête. Pour garder cette fille, on ne me verra pas lever
le bras sur toi ni sur personne d'autre. Vous me l'avez
donnée, vous me l'enlevez, soit ! Mais tous les autres
biens que je conserve auprès de ma svelte nef noire,
je te mets au défi d'en emporter quoi que ce soit contre
mon gré ! Allons, fais-en l'épreuve, et que ceux-ci le
voient : sous ma lance bientôt jaillira ton sang noir.
Ainsi s'affrontent-ils en paroles brutales, puis tous
deux, se levant, près des vaisseaux argiens dispersent
l'assemblée. Le Péléide alors, suivi du Ménœtiade2 et de
ILIADE , I, 308-341 10 1

ses compagnons, s'en revient vers son camp et ses


splendides nefs. L' Atride, quant à lui, fait tirer vers la
mer le navire effilé ; il choisit vingt rameurs, en l'hon­
neur d'Ap ollon embarque une hécatombe, amène et
fait asseoir la belle Chryséis, puis comme chef à bord
monte le sage Ulysse.
Ceux-là donc, embarqués, se mettent à voguer sur la
route liquide. Tous les autres guerriers sur l'ordre de
l'Atride alors se purifient et vont jeter ensuite à la mer
leurs souillures. Enfin pour Apollon près de la mer
immense ils immolent taureaux et chèvres par troupeaux,
hécatombes parfaites ; et la fumée en tourbillons gagne
le ciel.

ENLÈVEMENT DE BRISÉIS
Ainsi s'occupent-ils à l'intérieur du camp. Agamem­
non pourtant n'a garde d'oublier la menace qu'il a lancée
au Péléide. A ses hérauts, ses deux serviteurs diligents,
Talthybios, Eurybate, il s'adresse et leur dit :
AGAMEMNON. - Allez ensemble au camp du Péléide
Achille et prenez par la main la belle Briséis : vous me
l'amènerez. �e s'il vous la refuse, en personne j 'irai
moi-même la lui prendre avec toute une troupe, et ce
sera pour lui plus cuisante douleur !
Il les envoie en leur donnant cet ordre rude. Tous
deux, à contre-cœur, longeant l'immense mer, gagnent
le camp et les vaisseaux des Myrmidons. Ils y trouvent
Achille auprès de sa demeure et de son vaisseau noir,
assis ; en les voyant il n'a que déplaisir. Saisis, devant
le roi, de crainte et de vergogne, ils s'arrêtent muets,
sans dire leur message. Mais lui, qui dans son cœur
comprend, leur parle ainsi :
ACHILLE. - Salut, ô messagers des hommes et de Zeus,
hérauts ! Approchez-vous. Ce n'est pas votre faute :
Agamemnon, qui vous envoie, est seul en cause ; c'est
lui qui veut ravir la jeune Briséis. Divin Patrocle,
allons ! fais sortir cette fille, et quand tu l'auras mise en
leurs mains, qu'ils l'emmènent ! Mais qu'eux-mêmes ils
soient tous les deux mes témoins devant les Bienheu­
reux et devant les mortels, comme devant ce roi que
rien ne peut fléchir, si l'on a de nouveau besoin de moi
plus tard pour écarter des Achéens l'affreux malheur !
10? ILIADE, I, 342-378
Son cœur est en délire; il ne saurait prévoir, en présageant
d'après le passé l'avenir, comment les Achéens, du
combat près des nefs, sortiront sains et saufs.
Il dit. Obéissant à son cher compagnon, Patrocle fait
sortir la belle Briséis et la remet entre leurs mains pour
qu'ils l'emmènent. Ils s'éloignent le long des vaisseaux
achéens, et la fille avec eux s'avance à contre-cœur.
Lors Achille, soudain se mettant à pleurer, vient
s'asseoir à l'écart, loin de ses compagnons, sur le bord
des flots blancs. Ses yeux fixent le large à la couleur de
vin. Longtemps, les bras tendus, il invoque sa mère :
ACHILLE. - Si tu m'as enfanté pour une courte vie,
mère, Zeus !'Olympien qui tonne sur les monts devrait
à tout le moins me procurer la gloire ! A cette heure,
il n'a pas pour moi le moindre égard. Car ce puissant
seigneur, l' Atride Agamemnon, vient de me faire
outrage : il m'a ravi ma part d'honneur et la détient,
m'en ayant dépouillé.
Ces mots sont entendus par son auguste mère, assise
tout au fond des abîmes salés auprès de son vieux père1 •
Rapidement, hors des flots blancs, elle s'élève ainsi
qu'une vapeur et s'assied aussitôt près de son fils en
larmes. Le flattant de la main, l'appelant par son nom,
elle parle et lui dit :
THÉTIS. - Mon fils, pourquoi ces pleurs ? �el est
donc le chagrin qui pénètre ton âme ? Parle, ne cache
rien ; ainsi nous serons deux à connaître ta peine.
Parmi de lourds sanglots, Achille aux pieds légers en
réponse lui dit :
ACHILLE. - Tu le sais ; à quoi bon te faire le récit de
ce qui t'est connu ? Nous avons attaqué le fief d'Eétion,
Thèbe, la ville sainte, et, vainqueurs, nous l'avons
détruite et saccagée. Entre les fils des Achéens tout le
butin fut dûment partagé : à l'Atride on offrit la belle
Chryséis. Mais voici que Chrysès, le prêtre d'Apollon,
qui lance au loin ses traits, vint trouver les Argiens de
bronze cuirassés près des sveltes vaisseaux pour racheter
sa fille au prix de grands trésors. De l' Archer Apollon
il portait les insignes : son sceptre d'or était couvert de
bandelettes. Il pria les Argiens, et surtout les deux chefs
de guerre, fils d' Atrée. Et, d'une seule voix, les Argiens
approuvèrent : qu'on traite avec honneur le prêtre en
acceptant la splendide rançon I Mais autre fut l'avis
ILIADE , 1 , 379-41 5
d' Agamemnon l' Atride : il renvoya Chrysès par un ordre
brutal. Courroucé, le vieillard partit, mais Apollon, qui
tendrement l'aimait, entendit sa prière. Il décocha sur
les Argiens un trait cruel. A ce coup, les guerriers en
foule périssaient dans tout le vaste camp sous les flèches
du dieu volant de tout côté. De l' Archer, un savant
devin nous expliqua la volonté divine. Moi le premier,
tout aussitôt, je conseillai qu'on apaisât le dieu. Là-dessus
le courroux s'empare de l' Atride, et, se levant soudain,
il lance une menace accomplie auj ourd'hui : tandis que
vers Chrysè d'alertes Achéens conduisent Chryséis sur
un svelte navire en même temps que des offrandes pour
le dieu, des hérauts à l'instant ont quitté ma demeure,
emmenant avec eux la fille de Brisès, que je tenais en
don des fils de l' Achaïe. Allons I toi, si tu peux, montre­
toi secourable à ton valeureux fils : va, rends-toi sur
l'Olympe afin d'implorer Zeus, s'il est vrai qu'autrefois
tu n'as pas négligé de parler et d'agir pour réj ouir son
cœur. De ta bouche, souvent, sous le toit de mon père,
j 'entendis ce récit dont tu te faisais gloire : tu disais
comment, seule entre les Immortels, de l'horrible mal­
heur tu sus protéger Zeus, fils de Cronos et roi des
obscures nuées. Les autres Olympiens prétendaient
l'enchaîner, tous : Héra, Posidon et Pallas Athéna. Mais
toi, tu vins à lui ; tu le fis, toi, déesse, échapper aux liens,
en hélant vers le vaste Olympe, promptement, le géant
aux cent bras qui porte chez les dieux le nom de Briarée
et celui d'Egéon auprès de tous les hommes ; sa force
est supérieure à celle de son père1 • C'est lui qui vint
s'asseoir, tout fier de sa puissance, au côté du Cronide,
et les dieux bienheureux, effrayés à sa vue, renoncèrent
aux chaînes. Voilà ce qu'auj ourd'hui tu dois lui rappeler ;
assise près de lui, tu prendras ses genoux, pour qu'il
daigne accorder aux Troyens son secours et vers la mer
pousser les Argiens décimés aux poupes de leurs nefs.
Qg'ils j ouissent ainsi de leur roi tous ensemble, et que
l' Atride enfin, le grand Agamemnon, reconnaisse qu'il
a commis une folie en outrageant le plus vaillant des
Achéens !
Alors, Thétis, versant des larmes, lui répond :
T HÉTIS. - Hélas ! ô mon enfant, pourquoi t'ai-je
enfanté, malheur ! puis élevé ? Ah I du moins tu devrais
rester près des vaiseaux sans larmes ni chagrin, puisque,
I L I A D E , 1, 4 1 6 -45 1
au lieu de longs j ours, c'e� une courte vie que le de�in
te donne ! Et voici que, promis de bonne heure à la
mort, tu subis un malheur extrême, de surcroît ! C'e�
pour un tri�e sort que je t'aurai donné le j our dans
mon palais ! Pour toi j 'irai prier, sur l'Olympe neigeux,
Zeus, qui lance la foudre. Puisse-t-il m'exaucer ! Toi,
maintenant, assis auprès des nefs rapides, contre les
Achéens conserve ton courroux et ne prends plus à
la bataille aucune part. Zeus, hier, e� parti fe�oyer sur
les bords de !'Océan, chez les parfaits Ethiopiens 1 • Tous
les dieux l'ont suivi. Mais sur !'Olympe il reviendra
dans douze j ours. Alors j 'irai dans son palais au seuil
de bronze, et, pressant ses genoux, j 'espère le con­
vaincre.
Elle dit et s'éloigne en le laissant plein de colère dans
son cœur, à cause d'une femme à la belle ceinture, dont
il e� séparé de force, à grand regret.

RESTITUATION DE CHRYSÉIS
Lors à Chrysè parvient Ulysse, conduisant l'hécatombe
divine. Sitôt que dans le port profond ils sont entrés,
à bord du vaisseau noir vite on range les voiles, on amène
le mât par les câbles d'avant, et sur le chevalet on le fait
reposer. En ramant l'on amène au mouillage la nef. On
lance les grappins, on fixe les amarres, et bientôt sur
le bord de la mer on débarque. Pour l' Archer Apollon,
hors du navire on fait descendre l'hécatombe, et, du
léger vaisseau, sort enfin Chryséis. Jusqu'à l'autel le
sage Ulysse la conduit et la remet aux mains de son père
en disant :
ULYSSE. - 0 Chrysès, le seigneur Agamemnon m'en­
voie : c'e� lui qui m'a chargé de te rendre ta fille et
d'offrir à Phœbos au nom des Achéens une sainte héca­
tombe. Nous voulons apaiser la colère du dieu, qui sur
les Danaens lance des deuils cruels.
Il dit, puis il remet Chryséis à son père. Lui, de la
recevoir, éprouve grande j oie. Tout aussitôt, en ordre,
autour du va�e autel, ils rangent pour le dieu l'héca­
tombe splendide. Ils se lavent les mains, il prennent
les grains d'orge2 , et Chrysès, bras levés, pour eux prie
à voix haute :
CHRYSÈS. - Toi dont l'arc e� d'argent, écoute mes
ILIADE , I, 4 5 2 -49 1 10�

paroles, proteél:eur de Chrysè, de Cilla la divine, seigneur


de Ténédos ! Tu n'as pas refusé de m'exaucer naguère
et d'accabler, pour m'honorer, les Danaens ; donc, cette
fois encore, accomplis mon souhait : veuille écarter des
Achéens le dur fléau !
C'est ainsi qu'il supplie et Phœbos Apollon écoute sa
prière. On cesse de prier ; les grains d'orge lancés, on
lève vers le ciel la tête des vifümes, on égorge, on
écorche, on détache les cuisses, on les couvre de graisse
en une double couche ; on dispose au-dessus les mor­
ceaux de chair crue1 • Puis le vieillard les fait brûler sur
des sarments ; il y répand du vin à la couleur de feu ;
des jeunes gens, auprès de lui, tiennent en main des
broches à cinq pointes. Les cuisses consumées, on
mange les abats. Lors on coupe le reste en morceaux
qu'on embroche; on les rôtit avec grand soin, puis, de
la flamme, on les retire tous. Ces apprêts du repas une
fois terminés, l'on se met au festin et personne en son
cœur ne se plaint du banquet où chacun prend sa part.
Et quand ils ont chassé la soif et l'appétit, des jeunes
gens, puisant dans les cratères pleins, pour les libations
donnent à chacun d'eux une coupe remplie. Et tout au
long du j our, p our apaiser le dieu, les fils des Achéens
chantent le beau péan, et célèbrent ensemble Apollon
Secourable; et lui, de les entendre, éprouve j oie au
cœur.
OEand le soleil se couche et qu'arrive la nuit, ils vont
tous s'allonger à côté des amarres. Puis, quand réappa­
raît la fille du matin, Aurore aux doigts de rose, on
songe à s'embarquer pour regagner le vaste camp des
Achéens. Apollon Secourable envoie un vent propice.
Lors on dresse le mât, on tend les voiles blanches. La
brise vient gonfler la toile en son milieu. Le flot sombre
à grand bruit retentit sous l'étrave en marche du vais­
seau, qui se fraye une route et bondit sur les vagues. Ils
arrivent au vaste camp des Achéens ; là, sur le sable ils
font glisser le vaisseau noir, mettent dessous, pour
le fixer, de gros étais, puis chacun d'eux s'en va par les
nefs et le camp.
Pendant ce temps, assis près des sveltes vaisseaux, le
divin Péléide, Achille aux pieds légers, rumine sa colère.
A l'assemblée, où l'homme acquiert un grand renom,
il ne va plus jamais, plus jamais au combat ; il consume
ro6 I L I A D E , I, 492-524
son cœur à demeurer oisif; il regrette le cri de guerre
et la bataille.

DANS L'OLYMPE
Mais quand l'aurore point pour la douzième fois, les
dieux toujours vivants retournent dans !'Olympe
ensemble, Zeus en tête. A ce moment, Thétis n'a garde
d'oublier les vœux de son enfant. Sortant du flot marin,
à l'aube, elle gravit l'immensité du ciel et monte vers
l'Olympe. Elle voit le Cronide à la puissante voix, assis
seul, à l'écart, sur le plus haut sommet de !'Olympe
escarpé. Alors, venant tout près, elle saisit ses deux
genoux de la main gauche, et lui touche, de la main
droite, le menton. Puis elle implore Zeus, puissant fils
de Cronos, en lui parlant ainsi :
THÉTIS. - Zeus Père, si jamais, parmi les Immortels,
j 'ai pu parler, agir pour te rendre service, exauce ma
prière. Honore mon enfant, que menace entre tous un
précoce trépas. Voici que le seigneur du peuple Aga­
memnon vient de lui faire outrage : il a ravi sa part
d'honneur et la détient, l'en ayant dépouillé. Toi du
moins, Olympien, Zeus aux desseins prudents, montre­
lui ton estime. Accorde la viél:oire aux Troyens, tant
qu'Achille n'aura pas obtenu des Achéens plus grand
honneur, plus grande gloire.
Ainsi dit-elle, et Zeus, l'assembleur des nuées, ne lui
réplique rien ; il reste assis, un long moment, silencieux.
Alors Thétis, qui tient ses genoux, les embrasse avec
plus d'insistance et de nouveau l'implore :
THÉTIS. - Fais-moi, je t'en supplie, une sûre pro­
messe en inclinant la tête, ou bien repousse-moi (toi,
tu n'as rien à craindre), et je saurai dès lors à quel
mépris, parmi les dieux, je suis vouée !
Vivement affeél:é, l'assembleur des nuages, Zeus lui
répond enfin :
ZEUS. - Ah l la maudite affaire l Tu vas avec Héra
m'amener un conflit : elle viendra, de ses inj ures, m'irri­
ter, elle qui, sans répit, parmi les Immortels, déj à me
cherche noise et m'accuse d'aider les Troyens au combat !
Maintenant va-t'en vite, Héra pourrait te voir ! Moi, je
vais m'occuper d'accomplir ton souhait. Allons l en ta
faveur j 'inclinerai la tête, afin que tu me croies. Car de
ILIADE , I, 5 2 5 - 5 60 1 07

ma part, c'est là, parmi les Immortels, le gage le plus


grand : irrévocable et véridique est ma promesse, et
rien ne saurait plus l'écarter de son terme, · quand je
l'ai garantie en inclinant la tête.
Il dit. Les noirs sourcils du Cronide s'abaissent, et ses
cheveux divins voltigent un instant sur sa tête immor­
telle : tout l'Olympe en frémit.
S 'étant donc entendus dè la sorte, ils se quittent. La
déesse, du haut de !'Olympe éclatant, s'élance et va
plonger aux profondeurs marines. Zeus gagne son
palais. Et tous les dieux, voyant leur père s'approcher,
se lèvent de leurs sièges : aucun n'ose rester assis quand
il paraît, tous vont à sa rencontre. Sur son trône il
s'assied.
Mais Héra n'est pas dupe : elle sait qu'avec lui Thétis
a comploté, Thétis aux pieds d'argent, déesse qu'en­
gendra le Vieillard de la mer. A Zeus, fils de Cronos,
elle adresse aussitôt ces mots inj urieux :
HÉRA. - Avec quel dieu viens -tu, fourbe, de complo­
ter ? Touj ours c'est loin de moi, dans le plus grand
secret, que tu te plais à réfléchir et décider, et jamais
de bon cœur tu n'as encore osé me dire tes proj ets.
Lors le père des dieux et des hommes répond :
ZEUS. - Héra, n'espère pas savoir tous mes desseins :
tu n'y parviendras pas, même toi, mon épouse. Ceux
dont je puis parler, aucun homme, aucun dieu n'en
aura connaissance avant que tu les saches. Mais pour
ceux qu' à l'écart des dieux j 'entends former, ne me
questionne pas et ne va pas sur chacun d'eux faire une
enquête !
L'auguste Héra, déesse aux grands yeux, lui répond :
HÉRA. - Redoutable Cronide, ah ! quels mots dis-tu
là ? Non, j usqu' à maintenant, je ne t'ai fait subir enquête
ni question : tu décides en paix. Mais auj ourd'hui
j 'éprouve au fond de mon esprit une crainte terrible :
est-elle parvenue à te circonvenir, Thétis aux pieds
d'argent, déesse qu'engendra le Vieillard de la mer ?
Au p oint du j our elle est venue auprès de toi, t'a saisi
les genoux et, d'un signe de tête, alors, je l'imagine,
envers elle tu te seras engagé ferme à faire massacrer
les Achéens en foule à côté de leurs nefs pour honorer
Achille.
Lors lui réplique Zeus, l'assembleur des nuages :
108 I L I A D E , I , 1 6 1 -601

ZEUS. Malheureuse I toujours en train d'imaginer !


Q!!e puis-je te cacher ? Pourtant tu ne pourras rien
obtenir de moi, sinon de t'éloigner de mon cœur
davantage. Il t'en cuira bien plus ! Si tu dis vrai, c'est
que tel est mon bon plaisir. Assieds-toi, sois muette,
obéis à ma voix : c'est en vain que les dieux de l'Olympe
voudront te sauver de mes coups, quand je m'appro­
cherai pour déchaîner sur toi mes invincibles mains !
A ces mots, la frayeur saisit l'auguste Héra, la déesse
aux grands yeux. Muette, elle s'assied, courbant sa
volonté ; dans le palais de Zeus, les dieux du ciel fré­
missent. L'un d'entre eux, Héphaestos, le fameux
artisan, prend alors la parole, afin de consoler la déesse
aux bras blancs, l'auguste Héra, sa mère :
HÉ PHAESTOS. - Ah ! quelle triste affaire et dure à
supporter, si vous vous querellez ainsi pour des mortels,
tous les deux, et menez tapage dans le ciel ! Il n'est plus
de plaisir à faire bonne chère, si le pire l'emporte ! Je
conseille à ma mère, elle-même si sage, de témoigner sa
complaisance à Zeus, mon père, pour qu'il ne trouble
plus à l'avenir notre festin par des disputes. Gare, si
!'Olympien qui lance les éclairs veut nous précipiter
au loin hors de nos sièges ! Car il est le plus fort. Allons,
toi, touche-le par de douces paroles, et lui, tout aussitôt,
nous fera bon visage.
Il dit, et, bondissant, met aux mains de sa mère une
coupe à deux anses. En même temps il dit :
HÉ PHAESTOS. - Résigne-toi, ma mère, et, malgré ton
dépit, supporte cette épreuve. Toi que j 'aime, je ne
veux pas te voir frappée. Je ne pourrais alors, malgré
tout mon chagrin, t'apporter aucune aide : il est trop
malaisé d'affronter !'Olympien. Une autre fois déj à je
voulais te défendre, il m'a pris par le pied et m'a jeté
bien loin du seuil des Immortels. Je tombai tout le j our;
au coucher du soleil, j 'atterris à Lemnos ; j 'étais à demi
mort. Dès que je fus au sol, les Sintiens m'accueillirent.
Il dit. Héra sourit, la déesse aux bras blancs, et c'est
en souriant que des mains de son fils elle reçoit la
coupe. Et lui, de gauche à droite, à tous les autres dieux
il sert le doux neél:ar puisé dans le cratère1 • Et voici
que, soudain, les Bienheureux sont pris d'un rire inextin­
guible, en voyant s'affairer dans la salle Héphaestos.
Tout le j our, du matin jusqu'au soleil couchant, ils
I L I A D E , I, 6oz-6 n

restent au banquet, et leur cœur ne saurait se plaindre


du festin où chacun prend sa part, ni d'Apollon j ouant
sur sa lyre splendide, ni des Muses, dont se répondent
les beaux chants.
Puis, quand a disparu l'éclat vif du soleil, chacun
d'eux pour dormir revient dans sa maison, que l'illustre
boiteux Héphaesl:os a construite avec un art savant.
Zeus Olympien, le dieu qui lance les éclairs, gagne à
son tour le lit qui chaque soir l'accueille à l'heure où
l'envahit la douceur du sommeil. Il monte sur le lit
et s'étend près d'Héra, déesse au trône d'or.
CHANT II
LE S ONGE

AcNsc dieux et guerriers aux robustes chevaux


dorment toute la nuit. Se ul, Zeus ne cède pas aux dou­
ceurs du sommeil 1 • Il médite en son cœur comment il
s'y prendra pour honorer Achille et pour faire périr
les Achéens en foule à côté de leurs nefs . Le parti qu'en
son âme il j uge le meilleur, c'est d'envoyer au fils
d'Atrée Agamemnon le Songe malfaisant. Il l'appelle et
lui dit ces paroles ailées :
ZEus. - Pars, Songe malfaisant, rends -toi près des
vaisseaux légers des Achéens, pénètre au campement
d' Agamemnon l' Atride, et veille à répéter exaétement
mes ordres. �'il fasse armer les Achéens aux longs
cheveux, en hâte et tous ensemble : c'est maintenant
qu'il peut prendre la vaste Troie, car les dieux immortels,
habitants de !'Olympe, ne sont plus divisés ; les prières
d'Héra les ont tous fait fléchir ; voici que des malheurs
planent sur les Troyens.
Il dit. Le Songe part, sitôt l'ordre entendu. Vite il
arrive aux sveltes nefs des Achéens et se rend près du
fils d' Atrée Agamemnon. Là, dans son campement, il
le trouve endormi, plongé dans les divins effiuves du
sommeil. Au-dessus de sa tête il se dresse, pareil à ce
fils de Nélée, Nestor, qui, des Anciens, est celui que
l' Atride estime davantage . Et le Songe immortel, sous
cet aspeét, lui dit :
LE SONGE. - �oi I tu dors, toi, le fils du magnanime
Atrée aux chevaux bien domptés ! Il ne doit pas dormir
toute la nuit, celui qui prend part au Conseil, à qui
sont confiés tant d'hommes, tant de soins I Allons 1
comprends -moi vite . De Zeus, sache -le bien, j e suis le
messager. Si loin qu'il soit, Zeus a pitié, souci de toi.
Arme, dit-il, les Achéens aux longs cheveux, en hâte et
ILIADE . II, 2.9-65 III

tous ensemble, car maintenant tu peux prendre la vaste


Troie, puisque les Immortels, habitants de l'Olympe, ne
sont plus divisés : les prières d'Héra les ont tous fait
fléchir ; voici que des malheurs planent sur les Troyens
par le vouloir de Zeus. Allons I garde en ton cœur ces
mots, et que l'oubli ne te saisisse pas, lorsque t'aura
quitté le suave sommeil.
A ces mots, il s'en va, lui laissant dans le cœur des
espoirs destinés à se trouver déçus. Le preux croit
qu'en ce j our, il prendra la cité de Priam. L'insensé !
Comment connaîtrait-il les vrais desseins de Zeus ? �e
de peines encore et de gémissements ce dieu doit
infliger aux Argiens et Troyens dans la rude mêlée 1
Agamemnon s'éveille. Il s'imagine encore ouïr la voix
divine. Il s'assied, puis se lève. Il se revêt alors d'une
tunique douce et belle et toute neuve, puis d'un ample
manteau. A ses pieds blancs il met de splendides san­
dales, et son épée à clous d'argent sur ses épaules.
Ensuite il prend en main le sceptre de ses pères, le
sceptre inaltérable, et se dirige ainsi vers les vaisseaux
des Achéens bardés de bronze.
�and la divine Aurore, escaladant du haut Olympe
le sommet, vient annoncer le j our à Zeus, à tous les
dieux, Agamemnon commande aux hérauts, dont la voix
porte loin, d'appeler les Argiens chevelus à tenir assem­
blée. Les hérauts obéissent. Vite la foule accourt.

L'ÉPREUVE
Mais l' Atride d'abord fait siéger le Conseil des Anciens
magnanimes. Méditant un subtil projet, il les assemble
à côté de la nef du r9i Pylien, Nestor :
AGAMEMNON. - Ecoutez, mes amis. Pendant la nuit
sacrée, alors que je dormais, j 'ai vu le divin S onge.
En tout il ressemblait au surhumain Nestor, pour les
traits comme pour la tournure et la taille. Se tenant
au-dessus de ma tête, il me dit : « �oi, tu dors, toi, le
fils du magnanime Atrée aux chevaux bien domptés !
Il ne doit pas dormir toute la nuit, celui qui prend part
au Conseil, à qui sont confiés tant d'hommes, tant de
soins ! Allons, comprends-moi vite. De Zeus, sache-le
bien, je suis le messager. Si loin qu'il soit, il a pitié,
souci de toi. Arme, dit-il, les Achéens aux longs che-
112 ILIADE, II, 66-100
veux, en hâte et tous ensemble, car maintenant tu peux
prendre la vaste Troie, puisque les Immortels, habitants
de !'Olympe, ne sont plus divisés : les prières d'Héra
les ont tous fait fléchir ; voici que des malheurs planent
sur les Troyens par le vouloir de Zeus. Allons ! souviens­
toi bien de toutes mes paroles. » Puis, à ces mots, il
prit son vol et disparut. Et moi, le doux sommeil à
l'instant me quitta. Voyons donc si les fils des Achéens
voudront s'équiper de leurs armes 1 • Mais je veux leur
parler d'abord et les sonder, ainsi qu'il est permis ; je
leur conseillerai de s'enfuir sur leurs nefs aux multiples
rameurs ; vous, vous saurez trouver les mots qui les
retiennent !
Cela dit, il s'assied. Lors se lève le roi Nestor, le sou­
verain de la Pylos des sables. Plein de sagesse, il prend
la parole et leur dit :
NESTOR. - Amis, vous, des Argiens les guides et les
chefs, si tout autre Achéen nous eût conté ce songe,
nous lui dirions qu'il ment, et notre méfiance envers
lui grandirait. Mais celui qui l'a vu se flatte justement
d'être le tout premier parmi les Danaens. Eh bien,
allons I tâchons de faire s'équiper les fils des Achéens.
A ces mots, le premier il quitte le Conseil. Aussitôt
tous les rois porte-sceptre se lèvent. Ils vont exécuter
l'ordre du pasteur d'hommes. Et leurs troupes déj à se
rassemblent en foule.
On dirait les tribus compaél:es des abeilles, lorsqu'on
les voit sortir du creux de quelque roche, en flots tou­
jours nouveaux, - sur les fleurs du printemps elles
volent par grappes, et, les unes ici, les autres là, touj ours
en masse elles voltigent : ainsi, de leurs vaisseaux et de
leurs campements, arrivent les tribus nombreuses de
guerriers, en ligne, vers le bas du rivage profond ; tous
se rendent en foule au lieu de l'assemblée. Au milieu, la
Rumeur, messagère de Zeus, courant comme une flamme,
accélère leur marche•. Ils se rassemblent tous. La foule
bruyamment s'agite; en s'asseyant, les guerriers font
gémir la terre sous leur poids. Un grand tumulte monte.
Neuf hérauts, en criant, essayent d'apaiser les clameurs
de l'armée, pour qu'on puisse écouter les rois issus de
Zeus. A grand-peine chacun enfin reste à sa place et
garde le silence.
Alors le haut seigneur Agamemnon se lève, ayant en
ILIA D E , II, 101-141 113

main le sceptre, ouvrage d'Héphaestos : Héphaestos en


fit don au roi Zeus, le Cronide ; Zeus ensuite, au Tueur
d'Argus 1 , son messager, et le seigneur Hermès au cava­
lier Pélops 2 , puis Pélops à ce bon pasteur d'hommes,
Atrée, ui, mourant, au puissant Thyeste le laissa 3 •
Celui-cile transmit aux mains d' Agamemnon, qui règne
sur Argos entière et sur tant d'îles. En s'appuyant sur
lui, l' Atride ainsi leur parle :
AGAMEMNON. - Chers héros danaens, bons serviteurs
d'Arès, Zeus, le fils de Cronos, m'a pris dans les liens
d'un malheur accablant. Le cruel ! il m'avait promis
et confirmé par un serment jadis qu'avant de repartir
nous dévasterions Troie aux solides murailles. En fait,
il méditait une ruse perfide, car voici qu'il m'invite à
rentrer dans Argos, méprisé pour avoir perdu tant de
guerriers I Tel doit être le bon plaisir de Zeus très fort.
De nombreuses cités il a brisé le front ; à d'autres il
fera subir le même sort, car il est tout-puissant. �elle
honte pour nous, si la postérité dans l'avenir l'apprend,
qu'une armée achéenne et si grande et si belle ait ainsi
vainement combattu, s'épuisant en efforts inutiles, contre
des ennemis dont le nombre est moins grand, sans qu'on
puisse entrevoir le terme de la guerre ! Oui, supposons
qu' Argiens et Troyens, nous voulions, concluant une
trêve, compter les effeétifs de l'une et l'autre armée :
tous les Troyens dont le foyer se trouve ici' se formant
en un bloc, et nous, les Achéens, nous rangeant par
dizaines, si les Troyens devaient fournir un échanson
à chacun de nos groupes, bien des groupes de dix
manqueraient d'échanson : tellement, j e le dis, les fils
des Achéens sur les gens d'Ilion l'emportent par le
nombre ! Mais de nombreux alliés leur sont venus de
tout pays, la lance au poing, qui me retiennent loin à
l'écart de mon but et ne me laissent pas assouvir mon
désir de piller la cité de Troie aux bons remparts. Voici
déj à passés neuf ans du puissant Zeus 6 • Le bois de nos
vaisseaux pourrit ; les câbles lâchent. Nos femmes,
cependant, et nos j eunes enfants restent dans nos maisons
à nous attendre, et nous, nous ne savons comment
achever le labeur que nous nous proposions en venant
jusqu'ici. Mais allons I suivons tous le conseil que j e
donne : regagnons sur nos nefs la terre de nos pères,
puisque j amais nous ne prendrons la vaste Troie.
I I4 ILIA D E , II, 142.- 1 80

Tous ceux qui n'étaient pas au Conseil, à ces mots,


sentent leur cœur bondir au fond de leur poitrine. Le
peuple alors s'agite ainsi que les grands flots de la mer
Icarienne1 , quand ils sont secoués par une forte houle,
et qu'Euros et Notos 2 les soulèvent ensemble en s'élan­
çant hors des nuages de Zeus Père3 , - ou comme
un champ de blé profond, que le Zéphyr impétueux'
remue, inclinant les épis : ainsi frémit le peuple. A
grands cris, vers les nefs ils courent, et leurs pieds font
voler la poussière. Ils s'exhortent l'un l'autre à saisir les
vaisseaux afin de les tirer j usqu'à la mer divine. Ils
curent les fossés où glissent les navires 6 • Leurs cris
gagnent le ciel, tant leur désir est grand de retourner
chez eux. De dessous les vaisseaux ils ôtent les étais...
Lors, malgré le destin, le retour des Argiens se serait
accompli, si la divine Héra ne l'avait empêché. Elle
appelle Athéna :
HÉRA. - Hélas l fille de Zeus porte-égide, Inlassable !
ainsi, vers leurs maisons et leur chère patrie, les Argiens
vont s'enfuir en voguant sur le dos immense de la mer.
A Priam, aux Troyens, comme sujet d'orgueil, laisse­
ront-ils Hélène, cette Argienne pour qui tant d' Achéens
sont morts loin de chez eux, à Troie ? Allons ! il en est
temps : gagne le camp des Achéens bardés de bronze;
retiens chaque guerrier par tes douces paroles, et ne les
laisse pas mettre à flot les vaisseaux doublement recour­
bés.
Elle dit. Athéna, la déesse aux yeux ers, n'est pas
d'un autre avis. D'un bond elle descen / des cimes de
l'Olympe. Vite elle atteint les sveltes nefs des Achéens,
et bientôt trouve Ulysse, aussi sage que Zeus. Immobile,
il est là, se gardant de toucher à son navire noir muni
d'un bon tillac ; la tristesse envahit son âme et son cou­
rage.
La déesse aux yeux pers lors s'approche et lui dit :
ATHÉNA. - Divin fils de Laërte, ingénieux Ulysse,
ainsi, vers vos maisons et votre cher pays, vous allez
fuir en vous jetant dans vos vaisseaux aux multiples
rameurs ? A Priam, aux Troyens, comme sujet d'orgueil
vous laisserez Hélène, cette Argienne pour qui tant
d' Achéens sont morts loin de chez eux, à Troie ?
Allons l il en est temps : gagne le camp des Achéens,
ne tarde pas ; retiens chaque guerrier par tes douces
ILIADE, Il, 1 8 1 -2 1 4 115

paroles, et n e les laisse pas mettre à flot l e s vaisseaux


aoublement recourbés.
En e ntendant ces mots, Ulysse reconnaît la voix de
la déesse. Aussitôt il s'élance et j ette son manteau ; le
héraut en prend soin, qui marche sur ses pas, Eurybate
d'Ithaque. Il se présente, lui, devant Agamemnon,
l' Atride, qui lui tend le sceptre de ses pères. Ulysse,
ayant en main ce sceptre inaltérable 1 , atteint les nefs des
Achéens bardés de bronze .
De chaque roi, de chaque chef qu'il aperçoit, il
s'approche, tâchant de le faire rester par ses douces
paroles :
ULYSSE. - Malheureux ! j e ne puis te frapper de ter­
reur, toi, comme un pauvre hère. Mais consens à t'asseoir
et fais asseoir tes hommes. Car tu n'as pas compris ce
que voulait l' Atride. Il sonde maintenant les fils des
Achéens, bientôt il les battra ! Nous n'étions pas tous
là pour l'entendre, au Conseil, quand il dit ses projets.
Ah I crains qu'il ne s'irrite et n'aille malmener les fils
des Achéens ! Terrible est le courroux des rois issus
de Zeus 2 •
Trouve-t-il au contraire un homme du commun, qu'il
surprend à crier, il le frappe du sceptre et lui dit, le
prenant rudement à partie :
ULYSSE. - Calme-toi, malheureux ! prête l'oreille aux
autres : ils valent mieux que toi. Tu n'es qu'un lâche,
un pleutre. Au combat, au Conseil tu ne comptes pour
rien. Nous ne p ouvons ici, nous autres Achéens, deve­
nir tous des rois ! Il n'est pas bon d'avoir trop de chefs :
un suffit, le prince à qui le fils du perfide Cronos a donné
le pouvoir•.
Ainsi, parlant en maître, il apaise l'armée. Lors ils
font demi-tour ; des vaisseaux et du camp, ils accourent
en grand tumulte à l'assemblée. Ainsi gronde le flot de
la mer mugissante au long d'un grand rivage, et le large
en résonne.
Tous enfin sont assis et demeurent en place. Seul
reste à croasser l'inlassable bavard qui se nomme Ther­
site 3 . Son esprit est fertile en propos malséants. Il
gourmande les rois sans raison, sans mesure, en essayant,

a. Vers 206 : et confié le sceptre et les lois pour qu'i l


règne.
1 16 I L I A D E , II, 2 1 5 -2 5 1

autant qu'il peut, de susciter le rire des Argiens. C'est


l'homme le plus laid qui soit venu sous Troie : cagneux,
boiteux d'un pied, les épaules voûtées et la poitrine
creuse, f ar là-dessus il porte une tête pointue, où végète
un poi rare. D'habitude il querelle Achille ou bien
Ulysse : tous deux l'ont en horreur. Mais cette fois,
c'est au divin Agamemnon qu'avec des cris aigus il
clame ses injures ; en effet, contre lui, les cœurs des
Achéens sont pleins d'une colère et d'un dépit terribles.
A grand tapage, il incrimine Agamemnon :
THERSITE. - De quoi peux-tu te plaindre encore,
fils d' Atrée ? Ou de quoi manques-tu ? Ton campe­
ment est plein de bronze, plein de femmes, de ces
femmes de choix, que nous, les Achéens, nous t'offrons
en cadeau, quand nous prenons un bourg 1 , à toi le
tout premier. Ou voudrais-tu de l'or à nouveau, de cet
or qu'apporterait l'un des Troyens aux bons chevaux,
pour racheter son fils pris et lié par moi, ou par quelque
autre Argien ? Ou veux-tu qu'on t'amène une jeune
captive ? Ainsi tu j ouirais de ses tendres caresses, et tu
la garderais à l'écart, pour toi seul. Non, il ne convient
pas que par leur propre chef les fils des Achéens soient
conduits au désastre ! Cœurs débiles et pleins d'infamie,
« Achéennes », et non plus « Achéens », il est temps de
rentrer chez nous, sur nos vaisseaux, et de laisser ici,
sous Troie, Agamemnon se gaver de ses biens ! Il verra
si nos bras veulent, ou non, l'aider. Il vient de maltraiter
Achille, ce héros qui le surpasse tant. Il a ravi sa part
d'honneur et la détient, l'en ayant dépouillé 2 • Mais
Achille n'a pas de rancune en son cœur ; non, il est
patient ; autrement, fils d' Atrée, c'eût été ce j our-là ton
ultime forfait 3 I
Ainsi parle Thersite, en querellant le chef de peuple
Agamemnon. Mais le divin Ulysse est bientôt près de
lui ; il lui décoche un regard sombre et le gourmande
en ces rudes paroles :
ULYSSE. - Toi, Thersite, bavard qui parles comme un
sot, bien que tu sois un orateur à voix sonore, cesse de
vouloir seul en remontrer aux rois. Il n'est pas, je le dis,
d'homme pire que toi parmi tous ceux qui sont venus
sous Ilion avec les fils d' Atrée. Non, tu ne devrais pas
constamment mélanger les rois à tes propos, leur lancer
des brocards et parler de retour. Car nous ne savons
IL IADE , II, 2.5 2.-2.91 117

pas encore clairement quel sera notre sort, et si l'on


nous verra, quand nous repartirons, heureux ou malheu­
reux, nous, fils de l'Achaïe. Avec acharnement tu
viens d'inj urier le fils d' Atrée, Agamemnon, ce pasteur
d'hommes, à cause des cadeaux que lui font sans
compter les héros danaens. Tu discours et tu railles l
Mais je vais t'annoncer ce qui s'accomplira : si je te
prends encore à te conduire en fou comme tu viens de
faire, qu'Ulysse cesse alors d'avoir la tête en place
au-dessus des épaules, qu'on ne m'appelle plus père de
Télémaque, si je ne te saisis, ne t'enlève tes hardes :
manteau, tunique et linge enveloppant ton sexe, et ne
te chasse ainsi de l'assemblée, en pleurs, vers les sveltes
vaisseaux, meurtri de coups affreux.
A ces mots, de son sceptre, il lui frappe soudain le
dos et les épaules. Thersite, se courbant, verse de grosses
larmes. Au choc du sceptre d'or se gonfle sur son dos
une sanglante bosse. Il s'assied, effrayé ; presque aveuglé
par la souffrance et par les pleurs, il s'éponge les yeux.
Et tous, bien qu'affligés 1 , se moquent doucement ; plu­
sieurs vers leurs voisins se tournent et leur disent :
LES ACHÉENS. - Ulysse bien souvent, certes, s'est
signalé quand il ouvre au Conseil tant de sages avis, ou
mène le combat. Mais voici qu'en ce j our, il se conduit
parmi les Argiens mieux encore en faisant taire enfin ce
méchant insulteur, dont le cœur arrogant cessera désor­
mais de vouloir accabler les rois sous les inj ures l
Ainsi parle la foule. Le preneur de cités, Ulysse, alors
se lève ; il tient le sceptre en main. Près de lui, la déesse
aux yeux pers, Athéna, sous l'aspeél: d'un héraut, ordonne
le silence ; elle veut que les fils des Achéens entendent,
tous, ceux du dernier rang comme ceux du premier,
et gravent les propos d'Ulysse en leur esprit. Plein de
sens, il leur dit en prenant la parole :
ULYSSE. - Roi, fils d' Atrée, en ce moment les Achéens
veulent te bafouer aux yeux de tous les hommes. Les
voilà qui renient la promesse qu'ils firent, quand pour
venir sous Troie ils quittèrent le sol d'Argos aux bons
chevaux : ils promirent alors qu'ils ne repartiraient
qu'après avoir détruit les bons murs d'Ilion. Et mainte­
nant, dans leur désir de s'en aller, ils gémissent entre
eux, comme font des enfants tout jeunes ou des veuves l
Sans doute est-ce une amère et pesante fatigue qui nous
II8 I L I A D E , II, 292-3 3 2
pousse au retour. L'homme, déj à, qui reste un mois
loin de sa femme sur sa robuste nef, maugrée en se
voyant retenu par la mer, que soulèvent les vents
d'hiver et les tempêtes. Mais nous, voilà neuf ans que
nous sommes ici ! Je ne m'indigne pas qu'auprès de
leurs vaisseaux les Achéens maugréent. Après si longue
attente, il est honteux pourtant de partir les mains
vides. Prenez courage, amis, et demeurez le temps qu'il
faudra pour savoir si Calchas est, ou non, prophète
véridique. Car un fait est gravé dans nos esprits à tous,
dont vous êtes témoins, vous que n'ont pas ravis les
démons de la mort. Depuis un jour ou deux la flotte
argienne était groupée auprès d' Aulis pour porter le
malheur à Priam, aux Troyens. Nous, auprès d'une
source et des autels sacrés, nous offrions aux dieux de
saintes hécatombes, au pied d'un beau platane, où cou­
lait une eau claire. C'est alors qu' à nos yeux parut un
grand prodige. Un horrible serpent au dos rouge, que
Zeus lui-même, l'Olympien, appelait vers le j our, jaillit
de sous l'autel et gagna le platane. Un nid se trouvait
là, de jeunes passereaux, peureusement blottis sur la
plus haute branche, à l'abri du feuillage, - huit petits,
neuf en tout, si l'on compte leur mère. Le serpent les
dévore, en dépit de leurs cris aigus et pitoyables. La
mère, en les pleurant, voletait à l'entour. S'étant lové,
soudain le serpent la saisit, piaillante, par l'aile. �and
le monstre eut mangé les petits et leur mère, le dieu qui
l'envoya le rend méconnaissable : en pierre il est changé
tout à coup par le fils du perfide Cronos. Nous, sans
bouger, nous admirions l'événement, ce prodige
effrayant, survenu lorsque aux dieux on offrait l'héca­
tombe. Mais Calchas aussitôt en prophète parla : « Pour­
quoi rester muets, Achéens chevelus ? A nous le sage
Zeus offre ce grand présage, annonce d'un tardif et
lointain avenir, présage qui sera mémorable à jamais.
Tout comme ce serpent a mangé les petits passereaux
et leur mère - huit jeunes, en comptant celle-ci,
neuf en tout - ainsi nous combattrons un nombre
égal d'années, puis, la dixième, nous prendrons la
grande ville. » Voilà comme il parla ; tout ce qu'il dit
alors maintenant s'accomplit. Allons, demeurez tous,
Achéens bien guêtrés, demeurez jusqu'au j our où nous
prendrons la ville immense de Priam.
I L I ADE , II, 3 3 3-370
A ces mots, les Argiens poussent une clameur, et les
nefs à l'entour répercutent leurs cris en un terrible
écho. Tous, du divin Ulysse ils approuvent l'avis. Le
vieux maître des chars, Nestor parle à son tour :
NESTOR. - Vraiment, vous bavardez comme font les
enfants, - de tout jeunes enfants, qui n'ont pas à
songer aux tâches de la guerre. Où disparaîtront donc
nos paél:es, nos traités ? O!!'ils s'en aillent au feu, nos
projets, nos desseins, les libations pures, les serrements
de mains, à quoi nous nous fiions I En vain nous nous
livrons des batailles de mots, mais, depuis tout le temps
que nous sommes ici, nous n'avons pu trouver le moyen
d'en finir. Atride, toi du moins, demeure en tes desseins
touj ours inébranlable. Commande les Argiens dans les
rudes mêlées, et laisse dépérir d'ennui ceux (un ou
deux) 1 qui forment vainement, à l'écart des Argiens,
l'inutile projet de repartir chez eux avant d'avoir appris
si Zeus, le porte-égide, est, ou non, un menteur lorsqu'il
fait des promesses. Car je dis que le fils tout-puissant
de Cronos nous a donné son gage, le j our où les Argiens
s'embarquèrent à bord des rapides vaisseaux pour porter
aux Troyens le meurtre et le carnage : il fit briller l'éclair
à droite, signe heureux. Ne vous pressez donc pas de
repartir chez vous, mais attendez plutôt qu'en parta­
geant le lit d'une femme troyenne chacun se venge
enfin de toutes les alarmes et de tous les sanglots dont
Hélène fut cause 2 • Si l'un de vous ressent trop furieu­
sement le désir du retour, qu'il prenne donc son vaisseau
noir au bon tillac : il sera le premier à rencontrer la
mort, le destin qui l'attend 3 I Allons, toi-même, roi,
décide pour le mieux, en écoutant autrui. Car c'est un
bon conseil que je vais te donner. Répartis les guerriers
par tribus et par clans, Agamemnon : le clan s'appuiera
sur le clan, la tribu portera secours à la tribu. Si tu fais
de la sorte et si les Achéens exécutent tes ordres, tu
sauras qui, des chefs, qui, d'entre les soldats, est lâche
ou courageux, puisqu'ils affronteront la bataille par
groupes. Tu sauras, de surcroît, si la cause de ton échec
sous Ilion, c'est le vouloir des dieux ou bien la couar­
dise et l'incapacité des hommes à la guerre.
En réponse, le grand Agamemnon lui dit :
AGAMEMNON. - Vieillard, à l'assemblée, encore cette
fois, tu viens de surpasser les fils de l' Achaïe. Ah I Zeus
I z.o ILIADE, Il, 371-409
Père, Apollon, Athéna, si j 'avais, parmi les Danaens,
dix conseillers pareils I Vite alors, la cité dont Priam
est le roi devrait courber le front : tôt elle serait prise
et par nos bras détruite. Mais le fils de Cronos, le porte­
égide Zeus, me donne maux sur maux. Il me jette dans
des conflits et des querelles d'où rien de bon ne sort.
Pour une fille Achille et moi fîmes assaut de mots inju­
rieux, et c'est moi qui me suis emporté le premier. Si
tous les deux, un j our, nous avions même cœur, Ilion
subirait sa perte à l'instant même et sans aucun délai.
Maintenant donc, allez prendre votre repas, et nous
engagerons ensuite la bataille. �e chacun d'entre vous
aiguise bien sa lance, prépare son écu, nourrisse avec
grand soin ses rapides chevaux, examine son char par­
tout, de tous côtés, et qu'il songe à la guerre ! Tout le
j our, le terrible Arès nous jugera. Car nous n'aurons
aucun répit, si court soit-il, jusqu'à l'heure où la nuit
viendra nous séparer et calmer notre ardeur. Sous le
bouclier lourd qui couvre l'homme entier, le baudrier
sera trempé de la sueur coulant de la poitrine; tous sen­
tiront leur main lasse autour de l'épée, et la sueur aussi
couvrira les chevaux tirant les chars polis. Si j 'aperçois
un homme à l'écart du combat près des nefs recourbées,
il ne lui sera pas facile d'éviter les chiens et les oiseaux 1 •

PRÉPARATIFS DE COMBAT
A ce mots, les Argiens poussent une clameur pareille
au bruit que fait la mer en se brisant contre le roc
abrupt d'une haute falaise, où les vagues jamais ne
restent en repos, quel que soit le côté d'où les poussent
les vents. Ils se lèvent et se dispersent par les nefs.
Puis, dans leurs campements, ils allument des feux et
prennent leur repas. Chacun d'eux sacrifie à l'un des
Immortels, priant le dieu choisi de lui faire éviter la mort
et le carnage à quoi se plaît Arès. De son côté, le chef
d'armée Agamemnon immole un bœuf au tout-puissant
fils de Cronos, un bœuf gras de cinq ans. Il invite à
venir auprès de lui les chefs les plus nobles parmi tous
les Panachéens : Nestor en premier lieu, le prince Ido­
ménée, les deux Ajax ensuite et le fils de Tydée 2 , puis,
en sixième, Ulysse, aussi sage que Zeus. Ménélas aux
bons cris arrive de lui-même : il connaît dans son cœur
ILIADE , Il, 410-445 121

les soucis de son frère. Tous, entourant le bœuf, sai­


sissent les grains d'orge 1 • Le grand Agamemnon, pour
eux, fait la prière :
AGAMEMNON. - Illustre Zeus, Très-Haut, habitant de
l'éther et des sombres nuées, ne permets pas que dispa­
raisse le soleil et que vienne la nuit avant de m'avoir vu
renverser sur le sol le palais de Priam noirci par la fumée,
abandonner sa porte au feu dévastateur, percer et
déchirer de ma lance d'airain la tunique d'Heél:or autour
de sa poitrine, et puissent près de lui ses compagnons
en foule tomber face en avant dans la poussière et
mordre à pleines dents la terre !
L' Atride parle ainsi, mais le fils de Cronos ne veut pas
l'exaucer : s'il reçoit son offrande, il n'en accroît pas
moins sa douloureuse épreuve.
La prière finie, les grains d'orge lancés, on lève vers
le ciel la tête des viél:imes, on égorge, on écorche ; on
détache les cuisses, on les couvre de graisse en une
double couche ; on dispose au-dessus les morceaux de
chair crue, puis on les fait brûler sur des sarments sans
feuilles. Sur une broche ensuite enfilant les abats, on
les présente au feu. Les cuisses consumées, on mange
les abats. Lors, on coupe le reste en morceaux qu'on
embroche ; on les rôtit avec grand soin, puis, de la
flamme, on les retire tous 2 • Ces apprêts du repas une
fois terminés, l'on se met au festin, et personne en son
cœur ne se plaint du banquet où chacun prend sa part.
Et quand ils ont chassé la soif et l'appétit, le vieux
maître des chars, Nestor est le premier à se lever pour
dire :
NESTOR. - Illustre chef de peuple, Atride Agamem­
non, trêve de bavardage ! N'allons pas différer plus
longtemps le labeur qu'un dieu nous met en main.
Allons ! que les hérauts, en donnant de la voix, ras­
semblent par les nefs les fils de l' Achaïe aux cuirasses
de bronze. Et nous, restant groupés, parcourons des
Argiens les innombrables rangs : hâtons-nous d'éveiller
l'impétueux Arès.
Il dit, et le seigneur du peuple Agamemnon n'est
pas d'un autre avis. Il enj oint aux hérauts, dont la voix
porte loin, d'appeler au combat les Argiens chevelus.
Les hérauts obéissent. Vite la foule accourt. Les rois
issus de Zeus, autour du fils d' Atrée, s'affairent à ranger
1 22 ILI A D E , II, 446-48 1
les troupes en bon ordre. La déesse aux yeux pers,
Athéna les seconde. Elle tient la fameuse égide, inalté­
rable, insensible aux effets du temps et de la mort, dont
les cent franges d'or voltigent dans le vent (de ces
franges tressées chacune vaut cent bœufs). Brandissant
cette égide, ayant les yeux à tout, la déesse parcourt les
rangs des Achéens, et les pousse à marcher ; au cœur
de chacun d'eux elle verse l'ardeur qui les fera lutter et
batailler sans trêve; et combattre, à leurs yeux, prend
soudain plus d'attrait que rentrer au pays à bord de
leurs nefs creuses.
�and, au sommet d'un mont, le feu dévastateur
embrase une forêt immense, l'incendie est visible de
loin : ainsi, de leur armée en marche s'élevant, l'étince­
lant éclat de l'innombrable airain traverse tout l'éther
et monte jusqu'au ciel.
Comme plusieurs tribus d'oiseaux qui fendent l'air
(des oies, des grues ou bien des cygnes au long cou)
volent de tous côtés dans les prés d' Asias, sur les bords
du Caystre1 , en montrant fièrement la beauté de leurs
ailes, puis viennent se poser avec des cris qui font
retentir le marais 2 : ainsi, partant de leurs vaisseaux et
de leur camp, de nombreuses tribus de guerriers vont
couvrir la plaine du Scamandre ; la terre, sous leurs
pieds, sous les pas des chevaux, terriblement résonne,
puis, dans les prés fleuris qu'arrose le Scamandre, ils
s'arrêtent enfin. Ils sont aussi nombreux qu' à la belle
saison les feuilles ou les fleurs.
Comme, au printemps, l'on voit, dans l'étable à
brebis, lorsque le lait remplit les vases jusqu'au bord, des
mouches s'envoler en pelotons compaB:s : aussi nom­
breux, les Achéens aux longs cheveux font halte dans
la plaine en face des Troyens ; ils brûlent du désir de
les tailler en pièces.
Comme des chevriers reforment aisément leurs im­
menses troupeaux, quand leurs bêtes en pâturant se
sont mêlées : ainsi les chefs, les uns ici, les autres là,
regroupent leurs guerriers avant de les lancer au cœur
de la bataille. On voit au milieu d'eux le grand Aga­
memnon ; pour les yeux et le front, l'on dirait Zeus
Tonnant ; pour la ceinture, Arès ; Posidon, pour le torse.
Tel le taureau qui brille, attirant les regards au milieu
du troupeau, se détachant parmi les vaches qui l'en-
I L I A D E , II, 482- 5 1 8 1 23

tourent : tel l' Atride e n ce j our, par le vouloir de Zeus,


entre tant de héros paraît le plus brillant.

CATALOGUE ACHÉEN
Dites-moi maintenant, Muses qui sur !'Olympe avez
votre demeure (présentes en tout lieu, car vous êtes
déesses, vous savez toutes choses ; nous, nous ne savons
rien, sinon par ouï-dire) ; dites-moi donc quels sont,
parmi les Danaens, les guides et les chefs. Certes, j e
ne saurais nommer tous les soldats, non, même si
j 'avais dix langues et dix bouches, infatigable voix et
poitrine de bronze. Les Muses de !'Olympe, elles seules,
pourraient, ces filles qu'engendra le porte-égide Zeus,
m'énumérer tous ceux qui vinrent jusqu'à Troie. J e
vais dire du moins les commandants des nefs et le
dénombrement complet de leurs vaisseaux 1 •
Les gens de Béotie ont comme chefs Pénéléos et
Léitos, Arcésilas, Prothoénor et Clonios. Ce sont tous
ceux d'Hyrie et d'Aulis la rocheuse 2 , - de Schœnos,
de Scolos, d'Etéonos la haute, - de Graïa, de Thespie
et de Mycalessos au vaste territoire, - et ceux d'Ilé­
sion, d' Harma, puis d'Erythrées, - ceux qui sont
d'Eléon, d'Hylé, de Pétéon, - de Médéon, la ville
aux bons murs, d'Ocalée, - de Copes, d'Eutrésis et
de Thisbé, la ville aux nombreuses colombes, - et ceux
de Coronée, de l'herbeuse Haliarte, - ceux de Platée
encore et les gens de Glisas, - ceux d'Hypothèbe aussi,
la ville aux beaux remparts, - de la sainte Onchestos,
magnifique domaine où règne Posidon, - d' Arné, riche
en raisin, de Nisa la divine ou bien de Midéa, ou d' An -
thédon, cité des confins du pays. Ils ont franchi la mer
sur cinquante vaisseaux ; chacun d'eux est monté par
cent vingt jeunes gens venus de Béotie 3 •
Ceux qui sont arrivés d' Asplédon, d'Orchomène, ville
des Minyens 4 , ont à leur tête Ascalaphos, Ialménos,
tous les deux fïls d'Arès : Astyoché les enfanta dans le
palais de l' Azéide Aétor• ; comme elle était montée à
la chambre du haut 6 , la noble jeune fille y fut prise en
secret par le puissant Arès. Tous ceux-là sont venus
sur trente vaisseaux creux.
Les Phocidiens sont commandés par Schédios et par
Epistrophos, tous deux fïls d'Iphitos, Naubolide 7 au
ILIA D E , Il, 5 1 9-5 60
grand cœur. Ce sont les gens qui ont quitté Cyparissos,
la rocheuse Pythô 1 , la divine Crissa, Daulis et Panopée,
- et ceux d' Anémorée et de Hyampolis, - les riverains
aussi du Céphise divin, - et, près des mêmes eaux, les
gens de Lilaïa. Leurs chefs ont amené quarante vais­
seaux noirs. Ils s'occupent à mettre en rangs les Phoci­
diens. Tout près des Béotiens, à leur gauche, on les
voit qui revêtent leurs armes.
Pour chef, les Locriens 2 ont le fils d'Oïlée, Ajax le
bon coureur. Il est beaucoup moins grand que le Téla­
monide. Si sa taille est petite et sa cuirasse en lin, cepen­
dant il l'emporte, au lancer de la pique, sur tous les
Achéens et tous les Panhellènes. Ses guerriers sont venus
de Cynos et d'Opous, et de Calliaros, - de Bessa, de
Scarphé, de la charmante Augées, - de Tarphé, de
Thronion sur le Boagrios. �arante vaisseaux noirs
accompagnent Ajax, - vaisseaux des Locriens, dont le
pays fait face à l'Eubée, île sainte.
L'Eubée est le pays des Abantes 3 guerriers, pleins
d'une immense ardeur. Ils viennent d'Erétrie ou de
Chalcis, d'Histiée aux splendides raisins, de Cérinthe
marine, - de la haute Dion, de Carystos, de Styres.
Ils obéissent tous au rejeton d'Arès, issu de Chalcodon,
Eléphénor, seigneur des valeureux Abantes, impétueux
soldats qui n'ont les cheveux longs que derrière la
tête'. Ils brûlent de lancer contre les ennemis leurs
javelots de frêne et de rompre l'airain qui couvre les
poitrines. �arante vaisseaux noirs suivent Eléphénor.
Ensuite viennent ceux d'Athènes, belle ville, le peuple
d'Erechthée au magnanime cœur. Ce héros, né jadis de
la glèbe féconde 6 , fut élevé par Athéna, fille de Zeus,
puis par elle installé parmi les grands trésors de son
temple d'Athènes. C'est là que, tous les ans, les fils
des Athéniens l'apaisent par le don de taureaux et
d'agneaux. Le fils de Pétéos, Ménesthée, est leur chef.
Il n'a pas son pareil pour ranger les chevaux et les
hommes en armes ; seul, Nestor, son aîné, rivalise avec
lui. Cinquante vaisseaux noirs ont suivi Ménesthée.
De Salamine, Ajax amène douze nefs, qu'il a conduites
là, près des troupes d' Athènes 6 •
Puis viennent ceux d' Argos, de Tirynthe aux bons
murs7 , - d'Hermione et d'Asiné, dominant toutes
deux une rade profonde, - d'Eiones, de Trézène et
I L I A D E , I I , 5 6 1 -599 I 2. 5

d'Epidaure, ville aux splendides vignobles, - et les


fils d' Achéens nourris dans le pays d'Egine et de Masès.
Leurs chefs sont Diomède au puissant cri de guerre, et
Sténélos, le fils du fameux Capanée ; en troisième, avec
eux, Euryale s'avance, homme pareil aux dieux, fils du
roi Mécistée issu de Talaos 1 • C'est Diomède au cri
puissant le chef suprême. �atre-vingts vaisseaux noirs
les ont accompagnés.
Ensuite viennent ceux de la belle Mycènes, - de la
riche Corinthe et de la ville aux bons remparts de
Cléorne, - les gens de la charmante Aréthyra, d'Ornées,
- et ceux de Sicyone, où l'on dit que régna d'abord le
preux Adraste2 , - d'Hypérésie et de la haute Gonoësse,
- ceux de Pellène encore, et les gens d'Egion et ceux
des alentours, du pays d'Égiale et d'Hélicé la grande.
Leurs cent nefs ont suivi leur puissant souverain,
l' Atride Agamemnon. Ses guerriers sont les plus nom­
breux et les plus braves. Lui-même a revêtu le bronze
éblouissant ; tout fier, il se distingue entre tant de héros
comme étant le meilleur et celui qui conduit le plus
fort contingent.
Ceux de Lacédémone aux profondes ravines, - qu'ils
viennent de Pharis, de Sparte ou de Messé, ville riche
en colombes, - tous les gens de Brysées ou de l'aimable
Augées, - d' Amyclées ou d'Hélos, ville du bord des
flots, - tous ceux des alentours de Laas et d'Œtyle
ont pour chef Ménélas au puissant cri de guerre, frère
d' Agamemnon. Ils ont franchi la mer sur soixante
navires. Ils se forment à part 3 • Ménélas, tout rempli
d'assurance et d'ardeur, s'avance au milieu d'eux et les
pousse au combat. Dans le fond de son cœur, plus que
tout autre preux, il entend se venger de toutes les
alarmes et de tous les sanglots dont Hélène fut cause4 •
Après eux sont rangés les hommes de Pylos 5 et de
l'aimable Arène, - de la ville de Thrye, où l'on passe
!'Alphée, et de la belle Aepy, - de Cyparisséis et
d'Amphigénéia, - de Ptéléos, d'Hélos, de Dorion
enfin, où les Muses, trouvant le Thrace Thamyris, arrê­
tèrent ses chants. (Il venait d'Oechalie et de chez Eurytos,
le roi de cette ville6 • Ne se vantait-il pas, dans ses fan­
faronnades, de vaincre par ses chants les Muses elles­
mêmes, déesses qu'engendra le porte-égide Zeus ? Leur
courroux le rendit infirme et lui ravit l'art divin du
r z6 ILIADE, II, 600-641
chanteur et le jeu de la lyre 1 .) Ceux-là suivent Nestor, le
vieux maître des chars, qui met en ligne, lui, quatre­
vingt-dix nefs creuses.
Puis les gens d'Arcadie, au pied du haut Cyllène et
dans les alentours du tombeau d'Aepytos 2, pays des
combattants experts au corps à corps, tous, ceux de
Phénéos et d'Orchomène, ville aux immenses trou­
peaux, - de Rhipé, de Stratia, d'Enispé la venteuse,
- ceux de Tégée et de l'aimable Mantinée, - tous les
gens de Stymphale et ceux de Parrhasie 3 ont pour
seigneur le fils d'Ancée, Agapénor, avec soixante nefs ;
de nombreux Arcadiens habiles au combat sont montés
sur chacune. C'est le chef de l'armée, Agamemnon
l' Atride, qui leur donna, pour traverser les flots vineux,
ces nefs au bon tillac, car, pour eux, de la mer ils n'avaient
nul souci 4 •
Ceux de Bouprasion et de la sainte Elide, - du can­
ton qui s'étend entre Hyrminé, Myrsine aux confins du
pays, la roche Olénienne et le bourg d'Alésie, - ont
suivi quatre chefs, et chaque chef commande à dix
sveltes navires, où se sont embarqués de nombreux
Epéens 5 • Les uns suivent Amphimachos et Thalpios,
l'un fils de Ctéatos et l'autre, d'Eurytos, tous deux issu
d'Aél:or 6 • Les autres ont pour chef le fils d' Amaryncée,
le puissant Diorès, et, pour le dernier quart, le fils
d' Agasthénès, preux issu d'Augias 7 , le divin Polyxène.
Ceux de Doulichion et des îles Echines 8 - îles saintes
qu'on voit au-delà de la mer, en face de l'Elide - ont
pour les commander Mégès, rival d'Arès, le Phyléide
né du bon meneur de chars Phylée, aimé de Zeus, qui
dans Doulichion autrefois émigra en haine de son
père 9 • QEarante vaisseaux noirs accompagnent Mégès.
Ulysse, lui, conduit tous les Céphalléniens 1 0 , magna­
nimes guerriers d'Ithaque et du Nérite 1 1 au feuillage
mouvant, - les gens de Crocylée et de l'âpre Aegilips,
- les habitants de Zacynthos et de Samos 1 2 , - ceux
enfin de la côte en face de ces îles 1 3 • Ceux-là suivent
Ulysse, aussi prudent que Zeus, chef de douze vaisseaux
aux flancs de vermillon.
Thoas, fils d'Andrémon, mène les Etoliens, - tous
les gens de Fleuron, de Pyléné, d'Olène, - ceux dont
la ville était Calydon la Rocheuse ou Chalcis la Marine.
Le magnanime Oenée et ses fils ne sont plus, et le blond
ILIA D E , II , 642.-685 1 27

Méléagre a terminé sa vie : c'est ainsi que Thoas sur tous


les Etoliens a le pouvoir suprême1 • Q!!arante vaisseaux
noirs accompagnent ce chef.
Les Crétois, pour leur part, suivent Idoménée aux
armes glorieuses, - tous les gens de Cnossos, de Gor­
tyne aux bons murs, - de Lyél:os, de Milet, de Lycastos
la blanche, - et des bonnes cités de Phaestos et Rhytie,
- et les autres, venus de la Crète aux cent villes. Pour
marcher à leur tête ils ont Idoménée aux armes glo ­
rieuses, ainsi que Mérion, tueur d'hommes aussi puissant
qu'Enyalios 2 • Q!!atre-vingts vaisseaux noirs accom­
pagnent ces chefs.
Tlépolème, le noble et superbe Héraclide, amène neuf
vaisseaux de Rhodiens valeureux, répartis en trois villes :
Lindos, Ialysos et Camiros la blanche. Tlépolème, leur
chef aux armes glorieuses, est fils d' Astyochée et du
fort Héraclès. Des bords du Selléis et d'Ephyre 3 Héraclès
amena cette fille, après avoir détruit les nombreuses
cités de héros nés des dieux. Dès qu'au palais solide
il fut devenu grand, Tlépolème tua son oncle paternel,
le vieux Licymnios, un rej eton d'Arès•. En hâte il
réunit une troupe nombreuse et bâtit des vaisseaux, puis
s'enfuit sur la mer, menacé par les fils et par les petits­
fils du puissant Héraclès. Errant et malheureux, il
parvint j usqu' à Rhodes. Ils s'installèrent là, formés en
trois tribus. De Zeus, le souverain des hommes et des
dieux, ils gagnèrent l'amour, et ce fils de Cronos fit
descendre sur eux d'indicibles richesses•.
Nirée a, de Symé 6 , conduit trois bons navires. Il
est le fils du roi Charops et d' Aglaea. Nirée est le plus
beau de tous les Danaens venus sous Ilion, après le
Péléide, héros irréprochable . Mais il n'est pas puissant :
trop peu d'hommes le suivent.
Puis ceux de Nisyros, Carpathos et Casos, - de Cos,
fief d'Eurypyle, et des îles Calydnes7 ont pour les com­
mander Phidippos, Antiphos, tous les deux fils du roi
Thessalos, l'Héraclide. Trente navires creux accom ­
pagnent ces chefs.
Ensuite viennent ceux de l' Argos Pélasgique, - tous
les gens d' Alopé, d' Alos et de Trachis, - ceux de la
Phthie et de l'Hellade8 aux belles femmes, appelés Myr­
midons, Hellènes, Achéens. Leurs cinquante vaisseaux
sont aux ordres d'Achille. Mais ils ne songent plus au
u8 ILIADE, I l , 686-72.5
combat douloureux, car nul chef désormais ne dirige
leurs rangs. Il demeure inaB:if au milieu de ses nefs,
le divin preux Achille aux pieds infatigab !es _ : il est plein
de colère à cause d'une fille, de cette Bnsé1s aux beaux
cheveux qu'il prit après avoir peiné longtemps à Lyr­
nessos, abattu cette ville et les remparts de Thèbe 1 ;
c'est alors qu'il tua Mynès, Epistrophos, ces illustres
guerriers, fils d'Evénos, le roi né de Sélépios. Pour elle
il se lamente et demeure au repos. Il ne tardera pas pour­
tant à se lever.
Puis ceux de Phylacé, de Pyrasos fleurie, ce fief de
Déméter, - ainsi que ceux d'Iton, la mère des brebis,
d' Antron au bord des flots, de Ptéléos herbue ont eu le
belliqueux Protésilas pour chef, quand il était vivant,
mais sous la terre noire à présent il repose. A Phylacé,
dans son palais inachevé, demeure son épouse au visage
meurtri 2 • Comme Protésilas s'élançait de sa nef avant
tous les Argiens, un héros dardanien l'abattit sous ses
coups 3 • Ils regrettent ce chef, mais ils en ont un autre :
c'est alors Podarcès qui les range en bataille, ce rejeton
d'Arès, fils d'Iphiclos, le Phylacide aux grands trou­
peaux. Du fier Protésilas c'est le frère cadet. Le belli­
queux héros Protésilas était son aîné, son modèle ; ses
troupes, qui pourtant ne manquent pas de chef, le
regrettent touj ours pour sa grande valeur. Ses hommes
sont venus sur quarante nefs noires.
Ensuite viennent ceux dont la ville était Phéres, près
du lac Bœbéis, - et les gens de Bœbé, de la belle Iolcos,
ainsi que de Glaphyres. De leurs onze vaisseaux le chef
est Eumélos, ce fils chéri d' Admète. Entre les bras
d' Admète une femme divine, Alceste, l'a conçu,
fille de Pélias, la plus belle de toutes 4 •
Puis les gens de Méthone et ceux de Thaumacie, -
et ceux de Mélibée et de l'âpre Olizon ont eu, pour
commander leurs sept nefs, Philoétète, habile au tir de
l'arc, et cinquante rameurs, également experts aux durs
combats de l'arc, montent chacune d'elles. Mais leur
chef maintenant est couché dans une île, en proie à la
douleur, dans Lemnos la divine, où l'ont abandonné les
fils de l'Achaïe, quand un serpent maudit l'eut dure­
ment blessé. Il gît là, malheureux, mais l'avenir est
proche où les Argiens, près de leurs nefs, se souviendront
du seigneur Philoétète 6 • Ils regrettent leur chef, mais ils
ILIADE, Il, 726-764 1 29
en ont un autre : c'est aujourd'hui Médon, le bâtard
d'Oïlée, qui les range en bataille, - lui qu'a conçu
Rhéné dans les bras d'Oïlée, le destruél:eur de villes 1 •
Puis les gens de Tricca, de la rocheuse Ithome, -
et ceux de la cité d'Eurytos, Oechalie, ont pour les com­
mander des fils d' Asclépios, tous deux bons médecins :
Machaon, Podalire. Trente navires creux accompagnent
ces chefs.
Puis ceux d'Orménion, de la source Hypérée, - les
gens d' Astérion et ceux du Titanos aux cimes toutes
blanches suivent le brillant fils d'Evémon, Eurypyle.
�arante vaisseaux noirs accompagnent ce chef.
Ensuite viennent ceux d' Argisse et de Gyrtone, -
d'Orthè, d'Elone et de la blanche Oloosson : ils ont
pour les guider Polypœtès le brave, fils de Pirithoos,
né de l'immortel Zeus. L'illustre Hippodamie a conçu ce
héros, lorsque Pirithoos, son père, eut châtié les Brutes
aux longs poils 2 et, loin du Pélion, les eut vers le pays
des Ethices chassées 3 • Avec Polypœtès s'avance Léon­
teus, un rejeton d'Arès, né du fils de Cénée, du fougueux
Coronos. �arante vaisseaux noirs accompagnent ces
chefs.
Gounée a, de Cyphos, conduit vingt-deux navires.
Sous son commandement marchent les Enianes et les
vaillants Perrhèbes, habitants du pays inclément de
Dodone, - ainsi que tous ceux-là qui cultivent leurs
champs sur les aimables bords du Titarésios, dont la
belle eau rej oint le courant du Pénée aux tourbillon
d'argent sans se mêler à lui : comme un flot d'huile à
sa surface elle demeure, car elle vient du Styx, fleuve
du grand serment 4 •
Puis les Magnètes ont pour guide Prothoos, le fils
de Tenthrédon. Ils habitent non loin des rives du Pénée,
ou sur le Pélion couronné de feuillage. �arante vais­
seaux noirs ont suivi Prothoos.
Tels sont des Achéens les guides et les chefs.
Et maintenant, dis-moi, Muse, entre les guerriers,
compagnons des Atrides, et parmi leurs chevaux, les­
quels sont les meilleurs.
Parmi tous les chevaux, ceux du fils de Phérès l'em­
portent de beaucoup ; Eumélos les conduit 6 • Ils égalent
pour la vitesse les oiseaux ; pour la robe et pour l' âge,
ils sont tous deux pareils, et leurs deux dos ont striél:e-
HOMilRE • 5 5
ment même hauteur. C'est dans la Piérie autrefois
qu'Apollon, dieu dont l'arc est d'argent, les éleva
lui-même 1 • Au combat, ces chevaux - ou plutôt, ces
j uments - portent de tout côté la panique d'Arès.
Des hommes, le meilleur, de beaucoup, c'est Aj ax, le
fils de Télamon, - aussi longtemps du moins qu'Achille
en son esprit conserve sa colère : Achille, de bien loin,
en effet le surpasse, et ses chevaux non plus ne peuvent
égaler ceux qui traînent le char du parfait Péléide. Mais,
parmi ses vaisseaux recourbés, bons marcheurs, Achille
reste oisif, ruminant son courroux envers Agamemnon,
l' Atride, pasteur d'hommes. Ses guerriers, sur la grève
où se brisent les lames, lancent pour s'amuser disques
et j avelots, ou bien tirent de l'arc. Leurs chevaux
restent là, chacun près de son char, à paître le lotus et
l'ache des marais, et dans les campements de leurs
maîtres reposent les chars bien ajustés. Eux-mêmes,
regrettant leur chef aimé d'Arès, vont et viennent, les
uns ici, les autres là, parcourant tout le camp, mais ne
combattant plus.
L'armée avance à la façon d'un incendie qui se déchaî­
nerait dans toute la contrée. Et la terre gémit, comme
autrefois sous le courroux de Zeus Tonnant, quand la
foudre cingla le sol près de Typhée, au pays des Arimes,
où se trouve, dit-on, le gîte de ce monstre•. Ainsi
gémit la terre à grand bruit sous leurs pas, tandis qu'en
marchant vite ils traversent la plaine.

CATALOGUE TROYEN
Alors arrive à Troie un messager rapide : Iris,
déesse aux pieds aussi prompts que le vent. Du porte­
égide Zeus elle vient annoncer un douloureux message.
Tous assemblés devant la porte de Priam, ils sont réunis
là, les j eunes et les vieux. Iris aux pieds légers pour
leur parler s'approche. Elle a la voix d'un fils de Priam,
Politès, gui s'est posté là-bas en guetteur des Troyens,
au sommet du tombeau du vieil Aesyétas : il se confie
en la vitesse de ses jambes, et surveille l'instant où, quit­
tant leurs vaisseaux, les Achéens soudain passeront
à l'attaque. Prenant sa ressemblance, Iris aux pieds
légers interpelle Priam :
lRrs. - Ainsi, touj ours, vieillard, tu te plais aux dis-
I L I A D E , I I , 797-8 34
cours qui n'en finissent pas, comme au temps de la
paix, alors que maintenant sévit l'affreuse guerre 1 Certes,
j 'ai bien souvent contemplé des combats, mais je n'ai
vu j amais encore une si belle et si nombreuse armée.
Comme des grains de sable ou des feuilles en tas, on
ne peut les compter, tandis qu'en s'avançant pour atta­
quer la ville ils traversent la plaine. Heél:or, à toi surtout
je donne ce conseil, fais-en bien ton profit ; nous avons
dans la ville immense de Priam d'innombrables alliés,
de différents pays et de langues diverses ; qu'à ses troupes
chacun des chefs donne ses ordres, range ceux de son
peuple et les guide au combat.
Elle dit. Son aspeél: n'a pu tromper Heél:or, il a tôt
reconnu la voix d'une déesse. Vite il rompt l'assemblée,
et tous courent aux armes. Toutes les portes s'ouvrent.
Gens de pied et de char s'élancent au-dehors. Un grand
tumulte monte.
Il est devant la ville une haute colline, dans la plaine,
à l'écart, de partout accessible. Les hommes, pour leur
part, l'appellent Batiée, mais, pour les Immortels, c'est
le « tombeau de Myrina la bondissante » 1 • C'est là que
les Troyens et leurs alliés se forment.
En tête des Troyens marche le grand Heél:or au casque
étincelant. Il est fils de Priam. Il range à ses côtés le
plus fort contingent et les meilleurs soldats, ardents au
jeu des lances.
Le noble fils d' Anchise, Enée, a les guerriers darda­
niens sous ses ordres. La divine Aphrodite entre les
bras d'Anchise a conçu ce héros ; c'est sur le mont Ida
que la déesse à ce mortel s'était unie. Il n'est pas seul,
Enée : on voit auprès de lui les deux fils d' Anténor,
Acamas, Archéloque, experts en tous combats.
Les soldats de Zélée, au pied du mont Ida, riches
Troyens buvant l'eau noire de l' Aesèpe, accompagnent
le fils brillant de Lycaon, Pandare, à qui son arc fut
remis en cadeau par Apollon lui-même.
Les hommes d'Adrastée et du pays d'Apèse, - ceux
de Pityéia, puis ceux de Téréia montueuse, escarpée
ont à leur tête Adraste, Amphios, combattants à cuirasse
de lin. Ils sont fils de Mérops de Percoté, qui fut le
meilleur des devins : il ne voulait pas, lui, laisser partir
ses fils pour le cruel combat, mais ils désobéirent ; les
déesses du noir trépas les entraînaient.
x ;z. ILIADE, II, 8 3 5 -869
Puis viennent ceux de Percoté, de Praétios, de Sestos,
d'Abydos et d'Arisbé la sainte. Ils suivent Asios. L'Hyr­
tacide Asios est venu d' Arisbé, des bords du Selléis,
sur un char que traînaient ses énormes chevaux à la
couleur de feu.
Hippothoos conduit les tribus des Pélasges, guerriers
aux bonnes lances, tous ceux que Larissa la fertile a
nourris 1 • Ils ont pour chefs Hippothoos et Pylreos, ce
rejeton d'Arès ; leur père à tous les deux est Léthos le
Pélasge, issu de Teutamos.
Le héros Acamas et le preux Piroos marchent devant
les Thraces 2 , - les Thraces du pays que borne !'Helles­
pont aux flots impétueux.
Le fils de Trézénos, né du divin Céas, Euphémos, lui,
commande aux belliqueux Cicones.
Ensuite Pyraechmès conduit les Péoniens dont l'arc
est recourbé. Ces guerriers sont venus d' Amydon la
lointaine, des rives de l' Axios, le fleuve au large cours
qui sur la terre épand la plus belle des eaux.
Puis les Paphlagoniens suivent Pylaeménès, héros au
cœur de fauve. Ils viennent du pays des Enètes 3 , fameux
pour ses mules sauvages. Ce sont les gens de Cytoros,
de Sésamos, - et ceux dont les palais illustres sont
bâtis près du Parthénios, - ceux de Cromna, ceux
d'Egiale et ceux aussi de la haute Erythines.
Les Alizones sont commandés par Odios et par
Epistrophos. Leur pays est celui d' Alybé la lointaine, où
l'argent vient au j our 4 •
Puis les chefs des Mysiens sont Chromis, Ennomos,
connaisseur en présages. Les présages pourtant ne le
sauveront pas de la noire déesse : il mourra sous les
coups de l'alerte Eacide, près du fleuve où le fils de
Pélée abattra beaucoup d'autres Troyens 6 •
�ant aux Phrygiens, ils ont à leur tête Phorcys et
le divin Ascagne. Ils arrivent de loin, du pays d' Ascanie.
Ils sont impatients d'entrer dans la mêlée.
Nés au pied du Tmôlos, les Méoniens, pour chefs, ont
Antiphos, Mesthlès, les fils de Talémène, et leur mère,
du lac Gygée est la naïade 6 •
Nastès, de son côté, commande les Cariens au langage
barbare. Ils habitent Milet, le pays du mont Phthire au
feuillage innombrable, - les rives du Méandre et les
escarpements abrupts du mont Mycale. Amphimachos,
ILIADE , II, 870-877
avec Nastès, est à leur tête. Ces deux brillants héros sont
fils de Nomion. Amphimachos avance au combat, cou­
vert d'or ; on dirait une fille. L'insensé ! l'or pourtant
ne le sauvera pas d'une cruelle fin : il mourra sous les
coups de l'alerte Eacide, près du fleuve, et cet or devien­
dra le butin du valeureux Achille.
�ant aux Lyciens, ils ont pour guides Sarpédon et
le parfait Glaucos. Ils sont venus de loin, de la Lycie
et du Xanthe tourbillonnant.
CHANT III
LE DÉFI DE PARIS
Tous enfin sont rangés, chacun près de son chef.
Lors les Troyens s'ébranlent. Ils poussent en marchant
des appels et des cris, comme font les oiseaux. Ainsi
monte au-devant du ciel le cri des grues, lorsque, pour
fuir l'hiver et la pluie incessante, elles prennent leur vol
vers l'eau de l'Océan, apportant le massacre et la mort
aux Pygmées et leur offrant, à l'aube, une terrible
lutte 1 • Les Argiens pour leur part s'avancent en silence ;
ils sont remplis d'ardeur et du désir de se prêter entre
eux main-forte.
�and le vent du Notos 2 sur les cimes d'un mont
déverse le brouillard, que détestent les p âtres, mais que
les voleurs, eux, préfèrent à la nuit, on ne voit pas plus
loin que le j et d'une pierre : le nuage poudreux que
soulèvent leurs pieds est tout aussi compaB:, tandis qu' à
vive allure ils traversent la plaine.
Achéens et Troyens finissent par se j oindre. Alors,
beau comme un dieu, se présente Alexandre en cham­
pion des Troyens. Il porte sur l'épaule une peau de
panthère, un arc courbe, une épée. Il brandit deux
épieux à la coiffe de bronze, et, parmi les Argiens, pro­
voque les meilleurs : qu'ils mesurent leur force à la
sienne en luttant dans un combat terrible 1
Lors Ménélas, aimé d'Arès, le voit soudain qui
s'approche à grands pas en avant de la foule. Comme
un lion se réj ouit de rencontrer, quand la faim le tour­
mente, quelque gros animal : une chèvre sauvage, ou
bien un cerf ramé, et, dès qu'il l'a trouvé, le dévore
ardemment, même si contre lui se lancent des chiens
prompts et de robustes gars : ainsi se réj ouit grandement
Ménélas, sitôt qu'il aperçoit Pâris beau comme un
dieu. Il espère bientôt se venger du coupable. Sans
tarder, de son char, il saute à terre, en armes.
ILIADE, III, 30-64
Alexandre, beau comme un dieu, le voit paraître en
avant, hors des rangs, et l'effroi tout à coup s'empare
de son cœur. Vers le groupe des siens il recule aussitôt
pour éviter la mort. Pareil à l'homme qui, dans les
gorges d'un mont découvrant un serpent, fait un bond
en arrière et s'écarte soudain, - un frisson prend ses
membres ; il se retire, et la p âleur couvre ses j oues : c'est
ainsi que replonge au milieu de la foule altière des
Troyens Pâris beau comme un dieu, par crainte de
l'Atride.
Mais Heétor, qui le voit, le gourmande et l'insulte :
HECTOR. - Ah ! Pâris de malheur ! le beau garçon,
coureur et séduéteur de filles ! Ah ! comme je voudrais
que tu sois impuissant, ou que tu fusses mort avant
d'avoir pris femme ! Oui, cela vaudrait mieux pour toi
que d'être objet de honte et de mépris aux yeux de tout
le peuple. Ah ! comme ils doivent rire, en ce moment,
bien haut, les Argiens chevelus, s'ils ont pris tout d'abord
pour un preux ce champion à la belle apparence ! Mais
dans ton âme il n'est ni force ni courage. C'est toi donc,
ainsi fait, qui t'en vas rassembler de braves compagnons
et parcourir les mers sur tes rapides nefs pour entrer
en commerce avec des étrangers et ramener ici, d'une
terre lointaine, une splendide femme, épouse d'un héros,
pour le malheur de ton père, de ta patrie et de ton
peuple entier, pour le contentement de tous nos ennemis
et pour ta honte à toi ! Donc, tu n'as pas le cœur d'affron­
ter Ménélas, ce favori d'Arès ? Et cependant ainsi tu
saurais ce qu'il vaut, l'homme dont tu détiens la floris­
sante épouse ! Mais quel secours pourront t'apporter
ta cithare et les dons d'Aphrodite - tes cheveux, ta
beauté - lorsque ton corps aura roulé dans la pous­
sière ? Ah ! certes, les Troyens manquent trop d'énergie :
autrement, ils t'auraient déj à fait revêtir la tunique de
pierre1 , pour se venger de tous les maux que tu leur
causes !
Alexandre, beau comme un dieu, lors lui répond :
PÂRIS. - Heétor, avec raison tu me blâmes : c'est
juste. Ton cœur, à toi, touj ours est fort comme une
hache, qui dans le bois pénètre, aidant l'effort de
l'homme, aux mains de l'ouvrier qui construit une nef :
aussi ferme est ton cœur au fond de ta poitrine. Ne me
reproche pas, pourtant, les dons charmants de l' Aphro-
1 .3 6 ILIAD E, III, 65-101
dite d'or : les dons brillants des dieux ne sont pas mépri­
sables, - ceux qu'ils nous donnent seuls et que nul ne
saurait par lui-même acquérir. Mais allons ! maintenant,
puisque tu veux me voir lutter et batailler, fais asseoir
tout le monde, Achéens et Troyens, sauf Ménélas, aimé
d'Arès, et moi, Pâris : entre les deux partis vous nous
mettrez aux prises, et, dans notre combat, pour enjeu
nous aurons Hélène et tous ses biens. Le meilleur, le
vainqueur aura le droit de prendre et d'emmener chez
lui la femme avec ses biens. Et vous, vous conclurez
un paéte d'amitié : vous garderez ainsi la Troade fertile,
tandis qu'eux s'en iront pour regagner Argos aux bons
chevaux et l'Achaïe aux belles femmes.
Il dit et, de l'entendre, Heétor a grande j oie ; entre
les deux partis il s'avance, tenant par le milieu sa pique,
afin de modérer les bataillons troyens ; il les fait tous
asseoir. Les Achéens aux longs cheveux, tendant leurs
arcs, le visent de leurs traits, vont lui lancer des pierres,
mais, de sa voix qui porte au loin, Agamemnon, chef
de peuple, leur crie :
AGAMEMNON. - Arrêtez, Achéens ! Ne tirez pas,
Argiens ! Heél:or au casque étincelant veut nous parler.
A ces mots, tous les preux renoncent au combat et
soudain font silence. Heétor dit, s'adressant à l'une
et l'autre armée :
HECTOR. - Écoutez-moi, Troyens, Achéens bien
guêtrés ; j e vais vous rapporter ce que dit Alexandre,
auteur de cette guerre : il vous invite tous, Achéens et
Troyens, à déposer ici sur le sol nourricier vos magni­
fiques armes. Ménélas, favori d'Arès, et lui, Pâris,
combattront seul à seul entre les deux armées ; ils auront
pour enjeu Hélène et tous ses biens. Le meilleur, le
vainqueur aura le droit de prendre et d'emmener chez
lui la femme avec ses biens. Et tous, nous conclurons
un f aéte d'amitié.
I dit. Tous, sans bouger, restent silencieux. Puis
Ménélas au cri puissant prend la parole :
MÉNÉLAS. - A mon tour, maintenant ! A vous de
m'écouter, puisque mon cœur ressent la peine la plus
lourde. J'entends que, désormais, entre Argiens et
Troyens le différend soit clos. Car vous avez souffert
déj à trop de malheurs pour ma querelle et pour P âris,
cause de tout. �e celui de nous deux qu'un sort
ILIADE , III, 102.-1 3 6 137

mortel attend, meure I mais que, pour vous, le plus tôt


qu'il se peut, la guerre soit finie I Apportez deux
agneaux : un mâle blanc pour le Soleil, et pour la Terre
une femelle noire; nous en apporterons, nous, un autre
pour Zeus. Faites venir ici le puissant roi Priam, pour
que le patte soit par lui-même conclu, non pas par
ses enfants perfides et hautains. �e ce patte de Zeus
ne soit pas transgressé ! L'esprit des jeunes gens tou­
jours voltige en l'air, mais, quand un homme âgé se
trouve au milieu d'eux, regardant à la fois le passé,
l'avenir, il voit ce qui convient le mieux aux deux
partis.
A ces mots, Achéens et Troyens sont en j oie, espérant
voir finir la déplorable guerre. Ils arrêtent leurs chars
en ligne; ils en descendent. Ils dépouillent leurs armes.
Ils les posent au sol, tout près les uns des autres, car
l'espace est petit entre les deux armées. Hettor à la cité
dépêche deux hérauts pour prendre les agneaux et pour
mander Priam. Le grand Agamemnon ordonne pour
sa part à Talthybios d'aller vers les navires creux et
d'y prendre un agneau ; le héraut obéit au divin fils
d'Atrée.

HÉLÈNE SUR LES REMPARTS


Mais Iris, à son tour, en messagère vient près d'Hélène
aux bras blancs. Elle a l'aspett de sa belle-sœur Laodice,
que le fils d' Anténor 1, le grand Hélicaon, a prise pour
épouse; des filles de Priam, c'est elle la plus belle.
Lors, Iris trouve Hélène en son palais, tissant un grand
morceau de drap, double manteau de pourpre; Hélène
y retraçait tous les combats que les Troyens aux bons
chevaux, ainsi que les Argiens aux cuirasses d'airain,
sous l'étreinte d'Arès ont supportés pour elle. Iris aux
pieds légers s'approche d'elle et dit :
IRIS. - Viens ici, chère amie, et vois cette merveille :
Troyens aux bons chevaux, Argiens bardés d'airain
auparavant menaient les uns contre les autres la bataille
d'Arès, dieu des pleurs, dans la plaine; pour le cruel
combat leur ardeur était grande. Les voici maintenant
assis tous, en silence. La bataille a pris fin. Ils se servent
de leurs écus pour s'appuyer. Près d'eux, leurs épieux
longs sont fichés dans le sol. Mais Alexandre et Ménélas,
ILIADE, III, 1 3 7- 1 76
aimé d'Arès, pour toi vont s'affronter avec leurs longues
piques, et l'on t'appellera la femme du vainqueur.
La déesse, en parlant ainsi, lui met dans l' âme un doux
élan d'amour pour son premier époux, ses parents et
sa ville. Vite Hélène revêt des voiles éclatants, puis,
répandant à flots des larmes de tendresse, elle sort de
la chambre. Elle a pour l'escorter deux suivantes :
Aethra, la fille de Pitthée 1 , et Clymène aux grands yeux.
Toutes trois sont bientôt près de la porte Scée 2 •
Or Priam, Panthoos, Thymoetès et Lampos, Clytios,
Hicétaon•, ce rejeton d'Arès, Oucalégon et Anténor,
sages tous deux, sont installés, formant le Conseil des
Anciens, près de la porte Scée. Leur vieillesse les tient
éloignés du combat, mais, comme discoureurs, ils n'ont
pas leurs pareils : on dirait des cigales, qui, dans une
forêt, sur un arbre posées, font entendre leur voix à la
douceur de lis. Tels sont les chefs troyens qui siègent
sur le mur. Sitôt qu'ils voient Hélène approcher du
rempart, ils disent à mi-voix entre eux ces mots ailés :
LES VIEILLARDS. - Il ne faut pas s'indigner de voir les
Achéens guêtrés et les Troyens souffrir de si longs
maux pour une telle femme. Comme, à la voir, éton­
namment elle ressemble aux célestes déesses ! Si belle
qu'elle soit, malgré tout, qu'elle parte en montant sur
sa nef, au lieu de demeurer ici comme un fléau pour
nous et pour nos fils !
Ils disent, mais Priam, interpellant Hélène, à haute
voix lui parle :
PRIAM. - Viens ici, chère fille, assieds-toi devant moi.
Vois ton premier époux, tes alliés, tes amis. Tu n'es
coupable en rien, pour moi, mais les dieux seuls sont
coupables de tout, eux qui m'ont suscité cette guerre
cruelle avec les Danaens. Nomme-moi donc le preux
effrayant que voilà : quel est cet Achéen si puissant et
si noble ? Pour la taille, sans doute, il en est bien qui le
dépassent de la tête, mais je n'ai j amais vu personne
d'aussi beau, d'aussi majestueux. Il a tout l'air d'un roi.
Hélène lui répond, cette femme divine :
HÉLÈNE. - Devant toi j e ressens, père, crainte et
respeél:. �e n'ai-je préféré subir la male mort, quand
ici j 'ai suivi ton fils, abandonnant ma maison, mes
parents, ma fille bien-aimée' et mes douces compagnes !
Non, j e ne suis pas morte, et maintenant j e me consume
ILIA D E , III, 1 7 7-2 1 2 139
dans les larmes... Mais j e te répondrai, puisque tu
m'interroges. Cet homme que tu vois c'est le puissant
seigneur Agamemnon, l' Atride, à la fois noble prince
et robuste guerrier. Il était mon beau-frère à moi, face
de chienne !... Mais le fut-il j amais réellement ? j 'en
doute1 •
Elle dit. Le vieillard, émerveillé, s'écrie :
PRIAM. - Bienheureux fils d' Atrée, homme favorisé
des dieux et du destin, ah ! comme ils sont nombreux,
les fils de l' Achaïe inclinés sous ta loi. Je suis allé dans
la Phrygie aux belles vignes, et là j 'ai contemplé des
foules de Phrygiens aux coursiers frémissants, ceux qui
suivaient Otrée et le divin M ygdon et qui campaient le
long des bords du Sangarios, - et moi-même, en allié,
je servis dans leurs troupes, le j our où s'approchaient
les m âles Amazones. Or ces Phrygiens étaient eux­
mêmes moins nombreux que ne le sont ici les Argiens
aux yeux vifs.
Ensuite le vieillard, apercevant Ulysse, interroge à
nouveau :
PRIAM. - Et celui-ci, dis-moi, quel est-il, chère fille ?
Sa taille, d'une tête, apparaît inférieure à celle de l' Atride.
Mais sa poitrine et ses épaules sont plus larges. Sur le
sol nourricier ses armes sont posées, et lui-même il
parcourt les rangs de ses soldats : on dirait un bélier.
Oui, j e crois voir un mâle à l'épaisse toison qui traverse
son grand troupeau de brebis blanches.
Et la fille de Zeus, Hélène, lui répond :
HÉLÈNE. - C'est le fils de Laërte, Ulysse l'avisé. Le
sol, pourtant rocheux, d'Ithaque l'a nourri. Son esprit
est rempli de subtiles pensées et de toutes les ruses.
Lors la sage Anténor regarde Hélène et prend à son
tour la parole :
ANTÉNOR. - Femme, ce que tu dis, c'est la vérité
même. Car le divin Ulysse est venu jusqu'ici jadis en
ambassade : il s'agissait de toi ; Ménélas, favori d'Arès,
l'accompagnait. C'est moi qui les reçus, moi qui, dans
ma maison, leur fis un bon accueil. Ainsi, de tous les
deux je pus apprécier la prestance et l'esprit. Ils parurent
devant les Troyens assemblés ; tant qu'ils furent debout,
Ménélas l'emportait de ses larges épaules, mais, lorsque
tous les deux furent assis, Ulysse était plus imposant.
OEand ce fut le moment de tramer devant tous paroles
1 40 ILIADE, III, 2 1 3 -247
et pensées, sans doute Ménélas parlait-il aisément, en
peu de mots qui sonnaient clair, sans bavardage et sans
faute non plus, bien qu 'il fût le plus jeune. Puis, quand
se fut dressé l'ingénieux Ulysse, immobile, les yeux
baissés, fixés au sol, sans agiter son sceptre en arrière,
en avant, - il le tenait tout droit, semblant embarrassé,
- l'on aurait dit vraiment un homme tout maussade
ou, simplement, un sot, - mais quand, de sa poitrine
il eut laissé sortir sa grande voix et ses paroles qui
tombaient ainsi que les flocons de la neige en hiver,
Ulysse n'avait plus aucun égal au monde, et ce n'était
plus tant pour sa beauté que, désormais, nous l'admi­
rions 1 .
Après les deux premiers apercevant Aj ax, le vieillard
dit encore :
PRIAM. - Et cet autre Achéen, grand et fort, quel
est-il ? Il l'emporte sur tous de la tête et de la largeur
de ses épaules.
Et la divine Hélène au long voile répond :
HÉLÈNE. - C'est l'effrayant Aj ax, rempart des Achéens.
Et, de ce côté-là, semblable aux Immortels, se dresse
Idoménée au milieu des Crétois et des chefs de la Crète,
assemblés près de lui. Bien souvent Ménélas, ce favori
d'Arès, lui fit accueil chez nous, quand il venait de
Crète. Maintenant je vois tous les Argiens aux yeux vifs.
Je les fuis reconnaître et te les nommer tous. Et cepen­
dant, i est deux rangeurs de guerriers que je n'aperçois
pas : Castor, le bon dompteur de chevaux, et Pollux,
vaillant au pugilat, mes frères tous les deux, fils de ma
propre mère2 • Sont-ils restés dans la douce Lacédé­
mone ? Ou bien, si jusqu'à Troie ils ont suivi l'armée
sur les rapides nefs, refusent-ils de se plonger dans la
mêlée, par crainte de la honte et des mots outrageants
qui sont ici mon lot ?
Elle dit, mais ceux-là, la glèbe nourricière les retenait
déj à dans leur Lacédémone, en leur chère patrie3 •

LES SERMENTS
Cependant les hérauts portent par la cité les gages des
serments que les dieux entendront : les deux agneaux,
et, dans une outre en peau de chèvre, le vin qui réjouit
les cœurs, fruit de la terre. Et le héraut Idée entre ses
I L I A D E , III, 248-288
mains apporte un cratère brillant avec des coupes d'or.
S'approchant du vieillard, lors il l'exhorte ainsi :
IDÉE. - Fils de Laomédon, debout ! Les chefs t'ap­
pellent, ceux des Troyens, guerriers aux chevaux bien
domptés, et ceux des Achéens aux cuirasses de bronze.
Descends donc dans la plaine et concluez le paél:e. Puis
Alexandre et Ménélas, aimé d'Arès, combattront pour
la femme avec leurs longues piques ; elle et ses biens
seront à celui qui vaincra. QQant à nous, concluant un
paél:e d'amitié, nous pourrons conserver la Troade
fertile, tandis qu'eux s'en iront pour regagner Argos
aux bons chevaux et l' Achaïe aux belles femmes.
Il dit, et le vieillard, bouleversé, frémit. Il enjoint
d'atteler les chevaux à son char. En hâte on obéit.
Priam alors y monte et tire à lui les rênes. Anténor le
rejoint sur le splendide char. Tous deux, après avoir
franchi la porte Scée, dirigent les chevaux rapides vers
la plaine.
Aussitôt arrivés au milieu des guerriers achéens et
troyens, descendant de leur char sur la glèbe féconde,
ils gagnent l'intervalle entre les deux armées. Lors se
lèvent le chef de peuple Agamemnon et le prudent
Ulysse. Les superbes hérauts s'emploient à rassembler
les gages des serments que les dieux entendront ; dans
le cratère ils font le mélange du vin ; ensuite sur les
mains des rois ils versent l'eau. L' Atride, de ses mains,
tirant le coutelas qu'il porte suspendu touj ours auprès
du grand fourreau de son épée, sur le front des agneaux
détache quelques poils, que les hérauts s'en vont distri­
buer aux chefs achéens et troyens 1 • Puis l'Atride, levant
les bras, à haute voix fait pour tous la prière :
AGAMEMNON. - Souverain de l'Ida, Zeus Père, le
plus noble et le plus grand des dieux, toi, Soleil, qui
vois tout, qui, de même, entends tout, - vous, Fleuves,
et toi, Terre, et vous qui, sous le sol, punissez ceux des
morts qui se sont parjurés 2 , servez-nous de témoins et
veillez sur ce paél:e ! Si Ménélas est abattu par Alexandre,
que celui-ci possède Hélène et tous ses biens, et nous,
nous partirons sur nos rapides nefs. Mais si c'est Ménélas
le blond qui vainc Pâris, les Troyens lui rendront
Hélène et tous ses biens et paieront aux Argiens le tribut
convenu, que plus tard recevront aussi nos descendants.
Si Priam et les fils de Priam refusaient d'acquitter ce
tribut, Alexandre étant mort, c'est moi qui combattrai
pour les faire payer, sans abandonner Troie avant
d'avoir atteint le terme de la guerre.
Il dit, puis tranche avec l'impitoyable airain la gorge
des agneaux ; il les étend au sol, palpitants et sans vie :
le bronze a pris leur force. Lors ils versent le vin, qu'ils
ont puisé dans le cratère avec les coupes. Puis ils font
leur prière aux divins Immortels, chacun des Achéens
et des Troyens disant :
ACHÉENS et TROYENS. - 0 Zeus, le plus illustre et le
plus grand des dieux, et vous tous, Immortels ! que tous
ceux du parti qui, le premier, viendrait à transgresser
ce paél:e, répandent leur cervelle au sol comme ce vin,
eux-mêmes et leurs fils, et que des étrangers possèdent
leurs épouses !
Ainsi s'expriment-ils, mais le fils de Cronos n'écoute
pas leur vœu., Priam le Dardanide alors prend la parole :
PRIAM. - Ecoutez-moi, Troyens, Achéens bien guê­
trés. Je m'en vais regagner la venteuse Ilion, car j e n'ai
pas le cœur de regarder mon fils affronter Ménélas, ce
favori d'Arès. Zeus et les autres dieux immortels savent
seuls qui des deux est marqué pour la fatale mort.
Cet homme égal aux dieux parle ainsi ; sur son char
il place les agneaux' ; il y monte lui-même et tire sur
les rênes ; Anténor le rej oint sur le splendide char.

COMBAT SINGULIER DE PARIS


ET DE MÉNÉLAS

Tandis qu'ainsi tous deux regagnent Ilion, Heél:or,


fils de Priam, et le divin Ulysse ont mesuré d'abord le
terrain du combat, puis secoué des sorts dans un casque
d'airain, pour fixer qui des deux lancera le premier son
j avelot de bronze. Et les guerriers alors se mettent à
prier, bras levés vers les dieux, chacun des Achéens et
des Troyens disant :
ACHÉENS et TROYENS. - Souverain de l'Ida, Zeus
Père, le plus noble et le plus grand des dieux, fais que
succombe et plonge en la maison d'Hadès celui des
deux qui fut cause de tous ces maux pour l'un et l'autre
peuple, et que nous, nous scellions le paél:e d'amitié !
Ils disent, et le preux au casque étincelant, Heél:or,
1 43
brasse les sorts en détournant les yeux. C'est celui de
Pâris qui, brusquement, jaillit. Lors tous en rangs
s'assoient, chacun près de l'endroit où ses chevaux
piaffent, où gisent sur le sol ses armes chatoyantes.
Aussitôt le divin Alexandre, mari d'Hélène aux beaux
cheveux, se couvre tout le corps de ses armes splen­
dides. A ses j ambes d'abord il met ses belles guêtres, où
viennent s'aj uster les plaquettes d'argent qui couvrent
ses chevilles. De Lycaon, son frère, il passe la cuirasse
autour de sa poitrine1 ; elle est j uste à sa taille. Sur son
épaule il jette ensuite son épée en bronze, à clous d'argent,
ainsi que son solide et vaste bouclier. Sur sa tête robuste
il pose le bon casque aux longs crins de cheval, dont le
panache en l'air, terrifiant, oscille. Et pour finir, il prend
sa vigoureuse pique, adaptée à sa main. Le vaillant
Ménélas, de son côté, revêt, comme lui, son armure.
Sitôt que, l'un et l'autre, à l'écart de la foule, ils se
sont équipés, ils s'avancent, lançant de terribles regards,
dans l'intervalle entre Troyens et Danaens. Et tous
ceux qui les voient, Troyens aux bons chevaux, Achéens
bien guêtrés, sont muets de stupeur. Dans le champ
du combat, à côté l'un de l'autre ils s'arrêtent, remplis
d'un mutuel courroux ; ils brandissent leurs piques.
Alexandre, lançant en avant le premier sa longue j ave­
line, atteint le bouclier bien fait du fils d'Atrée. Mais la
pointe d'airain ne le traverse pas ; c'est elle qui se tord
sur le dur bouclier. Lors à son tour s'élance, avec le
bronze en main, l' Atride Ménélas, en invoquant Zeus
Père :
MÉNÉLAS. - Roi Zeus, accorde-moi de punir celui-là
qui m'a nui le premier, le divin Alexandre. Abats-le
sous mon bras, afin que désormais, et dans tout
l'avenir, chacun tremble de nuire à l'hôte qui l'aura
reçu comme un ami 2 !
Il dit et, brandissant sa longue javeline, il la lance ;
elle atteint le bouclier bien rond de ce fils de Priam ; elle
passe à travers l'écu resplendissant, enfonce la cuirasse
artistement ornée, et, pénétrant de part en part le long
du flanc, déchire la tunique. Mais Pâris de côté se
penche et, de la sorte, esquive la mort noire. Lors
l' Atride, tirant l'épée à clous d'argent, la lève, puis
l'abat sur le cimier du casque, mais voici que brisée en
trois, quatre morceaux, elle échappe à sa main.
1 44
Et l' Atride gémit en fixant de ses yeux l'immensité
du ciel :
MÉNÉLAS. - Ah ! Zeus Père, il n'est pas de dieu
pire que toi ! Je pensais bien punir de son forfait
Pâris, et voici mon épée entre mes mains rompue, et
mon bras vainement a décoché ma pique : je ne l'ai
pas blessé !
Il dit et, bondissant, le saisit par son casque à l'épaisse
crinière ; il le fait pivoter, puis vers les Achéens bien
guêtrés il l'entraîne. La courroie ouvragée, qui tient
le casque en se tendant sous le menton, lors étrangle le
cou délicat de Pâris. Et Ménélas réussissait à l'emmener,
acquérant de la sorte une gloire infinie, si la fille de
Zeus, Aphrodite, soudain, ne les eût aperçus. Elle
rompt la courroie, faite du cuir d'un bœuf : l'épaisse
main ne traîne plus qu'un casque vide. Ménélas j ette
alors ce casque tournoyant à ses bons compagnons, les
Achéens guêtrés, qui vite le ramassent. Puis, faisant
demi-tour, il bondit à nouveau, brûlant de tuer l'autre
avec sa pique en bronze 1 • Mais Aphrodite alors lui
dérobe Alexandre : elle peut aisément le faire, étant
déesse ; elle cache le preux sous un épais brouillard et
va le déposer dans sa chambre odorante aux suaves
parfums.

HÉLÈNE ET PARIS
Ensuite elle repart pour appeler Hélène. Elle la
trouve en haut du rempart élevé, parmi tout un essaim
de nombreuses Troyennes. Aphrodite saisit et tire, de
la main, un côté de sa robe aux senteurs de neél:ar. La
déesse, pour l'aborder, revêt l'aspeél: d'une vieille fileuse,
qui, lorsque Hélène était dans sa Lacédémone, pour elle
exécutait de beaux travaux de laine, et qu'elle chéris­
sait. Sous ces traits, la divine Aphrodite lui dit :
APHRODITE. - Viens, rentre en ta demeure, Alexandre
t'appelle. Dans la chambre il t'attend, sur le lit ouvragé,
dans tout l'éclat de sa beauté, de sa parure. Comment
croire qu'il vient de combattre un guerrier ? On dirait
bien plutôt qu'il est prêt pour la danse, ou que, tôt
revenu du bal, il se repose.
En lui disant ces mots, elle trouble le cœur d'Hélène
en sa poitrine. Et celle-ci bientôt reconnaît Aphrodite
I L I A D E , I I I , 397-43 1 145
à sa gorge splendide, à sa belle poitrine, à ses yeux
fulgurants, et, pleine de stupeur, l'appelant par son
nom, elle lui parle ainsi :
HÉLÈNE. - Insensée, ah ! pourquoi t'acharnes-tu tou­
j ours autant à me séduire ? Prétends-tu m'entraîner
là-bas, touj ours plus loin, dans un bourg bien peuplé
de la Phrygie ou de l'aimable Méonie1 , où tu voudrais
complaire à quelque autre mortel ? Et comme Ménélas,
après avoir vaincu le divin Alexandre, entend bien me
reprendre et m'emmener chez lui, moi, son indigne
femme, te voilà maintenant encore à mes côtés, en train
d'ourdir tes ruses ! Ah ! va donc t'installer chez Pâris
à demeure, en t'éloignant des dieux, en oubliant pour
lui le chemin de l'Olympe ! Attendris-toi sur lui, veille
sur lui sans cesse en attendant qu'un j our il veuille bien
de toi pour femme ou pour esclave ! Je n'irai pas là-bas
pour partager son lit, ce serait une honte ! Des Troyennes
alors je serais la risée, lorsque déj à mon cœur est plein
de mille peines !
La divine Aphrodite en courroux lui répond :
A PH RODITE. - Ne me provoque pas, malheureuse ;
sinon, je t'abandonnerais, au fort de ma colère ! Ma haine
alors pour toi serait prodigieuse autant que mon amour
le fut j usqu' à présent. Je te susciterais de cruels ennemis
chez l'un et l'autre peuple, achéen et troyen, et tu suc­
comberais d'une mort misérable !
Ainsi réplique-t-elle, et la fille de Zeus, Hélène, est
effrayée. Elle abaisse son voile éclatant de blancheur et
s'éloigne en silence, échappant aux regards de toutes les
Troyennes ; la déesse la guide.
Aussitôt qu'au palais merveilleux d'Alexandre elles
sont arrivées, les suivantes 2 alors retournent à leurs
tâches, tandis que dans sa chambre à haut plafond se
rend cette femme divine. La déesse des ris, Aphrodite,
à l'instant, pour elle avance un siège en face d'Alexandre ;
Hélène, qu'engendra le porte-égide Zeus, s'assied en
détournant les yeux de son époux 3 , et le gourmande
ainsi :
HÉLÈNE. - Tu reviens du combat. Pourquoi n'es-tu
pas mort, abattu sous les coups de mon premier mari,
ce robuste héros ? Tu te vantais naguère - à quoi bon
le nier ? - de l'emporter sur Ménélas, aimé d'Arès, par
l'ardeur de tes bras et l'élan de ta pique. Une seconde
1 46 ILIADE, III, 432-46 1
fois, allons 1 provoque-le, ce Ménélas, aimé d'Arès, et
tiens-lui tête en bataillant de front ! . . . Mais non, n'in­
siste pas, moi-même j e t'en prie 1 : cesse donc d'attaquer
et d'affronter le blond Ménélas, follement, de peur de
succomber sans délai sous sa lance.
Alexandre à son tour lui répond en ces mots :
PÂRIS. - N'accable pas mon cœur, femme, de durs
reproches. Sans doute Ménélas est vainqueur auj our­
d'hui parce qu'Athéna l'aide ; une autre fois, j 'aurai
mon tour, puisque des dieux, nous aussi, nous pro­
tègent. Mais allons ! mettons -nous au lit, et j ouissons du
plaisir de l'amour. Jamais avant ce j our, un désir aussi
fort n'a pénétré mon cœur, même quand, au début,
pour t'enlever de la douce Lacédémone, je partis sur
mes nefs, voyageuses des mers, et dans l'îlot de Cranaé 2,
m'unis à toi pour le plaisir d'amour et partageai ton lit :
aussi fort auj ourd'hui me possèdent l'amour et le désir
suave.
A ces mots, vers le lit il marche le premier ; son épouse
le suit.

LA SOMMATION D 'AGAMEMNON
Ils reposent tous deux dans le lit ciselé. L' Atride 3,
cependant, qu'on prendrait pour un fauve, en tout
sens bondissant, court à travers la foule, afin d'aper­
cevoir Pâris beau comme un dieu. Mais personne, parmi
les Troyens ou parmi leurs illustres alliés, ne peut en
cet instant montrer Pâris à Ménélas, aimé d'Arès. Si
l'un d'eux l'avait vu, certes, il ne l'eût pas caché par
amitié : ils le haïssent tous autant que la mort noire.
Agamemnon, seigneur du peuple, alors déclare :
AGAMEMNON. - Écoutez-moi, Troyens, et Darda­
niens, alliés ! La viétoire appartient, c'est clair, à Ménélas,
ce favori d'Arès. Rendez-nous donc l' Argienne Hélène
et tous ses biens, puis vous nous donnerez le tribut
convenu, que plus tard recevront aussi nos descendants.
Ainsi parle l'Atride, et tous les Achéens acclament ses
paroles.
CHANT I V
A SSEMBLÉE OLYMPIENNE
Tous, sur le parvis d'or assis auprès de Zeus, les
dieux tiennent conseil, tandis qu'au milieu d'eux la
vénérable Hébé leur verse le neét:ar. Levant leurs coupes
d'or tour à tour l'un vers l'autre, ils regardent en bas
la ville des Troyens, quand le fils de Cronos soudain
taquine Héra par des propos mordants. Avec malice il
dit :
ZEUS. - Ménélas a pour lui deux déesses propices :
Héra d' Argos et Athéna d' Alalcomènes 1 , mais elles
restent là, loin de ce preux, assises, satisfaites pourvu
que leurs yeux le contemplent ! Alexandre, en revanche,
est aimé d'Aphrodite, la déesse des ris, qui constam­
ment accourt à ses côtés en hâte et le fait échapper aux
démons de la mort. Encore maintenant, quand il pensait
périr, elle l'a retiré sain et sauf du danger. Toutefois
la viét:oire est demeurée à Ménélas, aimé d'Arès. A nous
de décider comment iront les choses : allons-nous
rallumer la guerre · détestable et l'atroce carnage, ou
fonder entre les deux peuples l'amitié ? Si ce dernier
parti l'emporte et plaît à tous, laissons donc subsister
la ville de Priam, tandis que Ménélas ramènera dans son
pays l'Argienne Hélène.
Zeus, en parlant ainsi, de Pallas et d'Héra provoque
les murmures. Méditant toutes deux le malheur des
Troyens, l'une à côté de l'autre elles se sont assises.
Athéna cependant n'ose pas souffler mot, bien qu'elle
éprouve alors contre son père Zeus un violent courroux.
Mais Héra ne saurait contenir sa colère au-dedans de
son cœur ; elle prend la parole :
HÉRA. - Redoutable Cronide, ah ! quels mots dis-tu
là ? Comment peux-tu vouloir annuler mes efforts,
mon immense fatigue et toutes mes sueurs, et la peine
ILIA D E , I V, 27-65
que mes chevaux se sont donnée, quand, pour faire
périr Priam et ses enfants, je rassemblais l'armée 1 ? Agis
comme tu veux, mais nous, les autres dieux, il s'en
faut qu'avec toi nous soyons tous d'accord !
Vivement affeété, l 'assembleur des nuages, Zeus alors
lui répond :
ZEUS. - Malheureuse 1 quel mal Priam et ses enfant�
ont-ils bien pu te faire, pour qu'avec tant d'ardeur tu
désires toujours renverser Ilion, la ville bien bâtie ?
Il te faudrait franchir sa porte et ses hauts murs, puis
dévorer tout crus Priam et ses enfants et les autres
Troyens, pour qu'enfin ta colère eût de quoi s'assouvir !
Fais comme tu voudras, car il n'est pas séant que ce
débat plus tard entre nous deux devienne un grand
sujet de lutte. Encore un mot pourtant ; mets-le bien
dans ta tête : quand l'envie, à mon tour, me prendra de
détruire une cité dont tu chéris les habitants, n'essaye
pas alors de freiner mon courroux, laisse-lui libre cours,
puisque présentement je cède devant toi ; je le décide
ainsi, mais non pas de bon gré, car, entre les cités
que peuplent les mortels habitants de la terre, au-dessous
du soleil et du ciel étoilé, c'est la sainte Ilion que mon
cœur préférait, avec Priam, le bon piquier, et tout son
peuple : là, mon autel jamais ne manqua des repas où
chacun prend sa part, ni de libations, ni de ces gras
fumets qui sont notre apanage.
La vénérable Héra, la déesse aux grands yeux, lors
lui dit en réponse :
HÉRA. - Trois villes à mon cœur, entre toutes, sont
chères : ce sont Argos et Sparte et la vaste Mycènes.
Détruis-les donc, le j our qu'elles te déplairont : je
n'entends pas les protéger contre ton bras ni te les
disputer. �e si je refusais de les laisser détruire, aussi
bien, mon refus ne servirait à rien, car, de nous deux,
c'est toi de beaucoup le plus fort. Mais, mon labeur, il
ne faut pas le rendre vain. Car, comme toi, je suis une
divinité ; nous avons tous les deux une même origine :
le perfide Cronos est mon père, et je suis doublement
vénérable, à la fois par ma race et par le nom que j 'ai
de ton épouse, à toi le roi des Immortels. Mais allons !
cédons-nous là-dessus l'un à l'autre ; et tous les autres
dieux immortels nous suivront. Commande qu'Athéna
se rende promptement vers l'atroce mêlée où s'affrontent
IL IADE , IV, 66-99 1 49

les Achéens et les Troyens : elle s'efforcera d'amener les


Troyens à se montrer félons envers les Danaens, en
violant le paéte.
Ainsi s'exprime Héra. Zeus, le père des dieux et des
hommes, acquiesce. A Pallas aussitôt il dit ces mots
ailés :
ZEUS. - Rends-toi rapidement auprès des deux armées,
la troyenne et l'argienne, puis tu t'efforceras d'amener
les Troyens à se montrer félons envers les Danaens,
en violant le paéte.

LA VIOLATION DES SERMENTS


En lui disant ces mots, il stimule Athéna, déj à pleine
d'ardeur. Des cimes de l'Olympe elle descend, d'un
bond. On croirait voir un astre envoyé par le fils du
perfide Cronos, en guise de présage, à des marins ou
bien à des troupes nombreuses, - astre éclatant qui fait
jaillir mille étincelles. Telle, Athéna Pallas s'élance vers
la terre et tout à coup s'abat entre les deux armées. Tous,
en l'apercevant, sont saisis de stupeur, Troyens aux
bons chevaux, Achéens bien guêtrés ; plusieurs vers leurs
voisins se tournent et leur disent :
ACHÉENS et TROYENS. - Verrons-nous de nouveau
la guerre détestable et l'atroce mêlée ? Ou la bonne
amitié sera-t-elle établie entre les deux partis par le
vouloir de Zeus, seul maître des combats que se livrent
les hommes ?
Ainsi parle chacun dans l'une et l'autre armée. La
déesse, prenant soudain la forme humaine, va se plonger
parmi la foule des Troyens. Sous l'aspeét de Laodocos,
fils d' Anténor, robuste combattant, elle cherche Pan­
dare, égal aux Immortels. Elle aperçoit enfin ce fils de
Lycaon, irréprochable et fort, debout parmi les rangs
pressés de ses guerriers, qui l'ont suivi depuis les rives
de l' Aesèpe1 • S'approchant, elle dit ces paroles ailées :
ATHÉNA. - Voudrais-tu m'obéir, bon fils de Lycaon ?
Tu lancerais sur Ménélas un trait rapide, gagnant ainsi
pour toi reconnaissance et gloire auprès des gens de
Troie, et surtout, entre tous, auprès du chef Pâris. De
lui d'abord tu recevrais de beaux cadeaux, dès qu'il
verrait ce preux, l' Atride Ménélas maîtrisé par ta flèche
et son corps transporté sur le bûcher funèbre. Va,
I 50 I L I A D E , I V , 100- 1 3 9
crois-moi, vise bien l'illustre Ménélas, et fais vœu
d'immoler à Phœbos de Lycie, le glorieux archer, des
agneaux premiers-nés en insigne hécatombe, une fois
revenu dans la sainte Zélée.
Ainsi parle Athéna. La déesse a tôt fait de convaincre
ce sot. Aussitôt il saisit son arc bien travaillé, qu'un
bouquetin sauvage autrefois lui fournit. (Lors il avait
frappé cette bête au poitrail, tandis qu'elle sortait de
l'abri d'une roche et que lui l'épiait, à l'affût installé.
Sur le roc elle était tombée à la renverse. Les cornes de
son front atteignaient seize palmes 1 • Un artisan, habile
à travailler la corne, les prit en main, les ajusta soigneu­
sement, puis les polit et les munit d'un crochet d'or.)
C'est cet arc que Pandare apprête avec adresse, et qu'il
bande en prenant appui contre la terre•. En écran,
devant lui, ses braves compagnons tiennent leurs bou­
cliers : ils craignent que les fils vaillants des Achéens ne
passent à l'attaque avant que, de sa flèche, il n'ait atteint
le preux Ménélas, fils d' Atrée . Alors, de son carquois,
il ôte le couvercle ; il y choisit un trait encore neuf,
ailé, lourd de noires douleurs. En hâte sur la corde il
met la flèche amère, puis fait vœu d'immoler à Phœbos
de Lycie des agneaux premiers-nés en superbe héca­
tombe, une fois revenu dans la sainte Zélée . Il prend
ensemble et tire à lui tout à la fois la corde en nerf de
bœuf et l'encoche du trait : la corde vient toucher sa
poitrine, le fer du trait va toucher l'arc. Et le grand
arc, tendu, prend la forme d'un cercle ; il gémit ; à
grand bruit la corde aussi résonne ; et tout à coup
jaillit la flèche aiguë, ardente à voler par la foule.
Toi non plus, Ménélas, tu n'es pas oublié des heureux
Immortels, ni surtout d'Athéna, cette fille de Zeus,
donneuse de butin. Devant toi se dressant, elle écarte
le trait pointu loin de ta peau ; on dirait une mère éloi­
gnant de son fils qui sommeille une mouche. Elle fait
dévier la flèche vers l'endroit où des agrafes d'or
ferment le ceinturon, où le ventre est couvert d'une
double cuirasse 3 • La flèche amère atteint le ceinturon
bien clos, et, traversant ce ceinturon très ouvragé, vient
se ficher dans la cuirasse au fin travail ainsi que dans
la cotte appliquée au niveau du ventre sur la peau,
rempart contre les traits, défense la meilleure. La flèche
cependant perce la cotte aussi, mais ne peut qu'érafler
ILIADE, IV, 140-176 151

l'épiderme de l'homme. Un sang noir aussitôt coule de


la blessure. Ainsi que l'on peut voir une femme de
Méonie ou de Carie, pour le mors d'un cheval, teindre
en couleur de pourpre une plaque d'ivoire (puis dans
un coffre on met cette plaque en réserve : beaucoup de
cavaliers désirent l'emporter, mais c'est au roi que doit
revenir ce bij ou, tout ensemble ornement du cheval et
fierté du conduél:eur de char) : c'est ainsi, Ménélas, que
se teignent de sang tes cuisses vigoureuses, tes jambes,
et, plus bas, tes splendides chevilles.
Un frisson prend le chef de peuple Agamemnon quand
il voit le sang noir couler de la blessure. Un semblable
frisson prend aussi Ménélas, héros aimé d'Arès. Mais
quand il s'aperçoit qu'en dehors de la chair sont restés
le cordon et les barbes du trait 1 , son courage rev ient et
gonfle sa poitrine. Le grand Agamemnon pousse de
lourds sanglots : puis, saisissant la main de Ménélas, il
dit, parmi les cris plaintifs qu'en même temps aussi
poussent leurs compagnons :
AGAMEMNON. - Frère chéri, c'est donc ta mort que
j 'apprêtais en concluant ce patte, en t'exposant tout
seul aux armes des Troyens, en avant des Argiens !
Voici qu'ils t'ont frappé, foulant aux pieds leur foi !
Comment serait-il nul, cependant, notre patte, et le
sang des agneaux, et les libations de vin pur, sans
mélange, nos serrements de main, tous ces gages à quoi
nous nous étions fiés ? Même si l'Olympien n'agit pas
sur-le-champ, il agira plus tard, et le prix sera grand
dont ils paieront leur faute, en perdant la vie, eux, leurs
femmes et leurs fils. Oui, dans mon âme et dans mon
cœur je le sais bien : un j our on la verra périr, la sainte
Troie avec Priam à la bonne lance et son peuple, quand
Zeus, fils de Cronos, haut assis dans l'éther, rempli
d'un grand courroux par cette perfidie, secouera sur
eux tous sa ténébreuse égide ! Cela s'accomplira. Mais
quel terrible coup m'atteindra, Ménélas, si tu meurs,
achevant le destin de ta vie ! Honteux je rentrerai dans
la sèche Argolide, car les Argiens alors n'auront plus
qu'un désir : retourner au pays. A Priam, aux Troyens,
comme sujet d'orgueil, nous laisserons derrière nous
l' Argienne Hélène, et tes os pourriront dans la terre
de Troie où tu seras couché, sans avoir pu mener notre
tâche à sa fin ! Et peut-être un Troyen viendra-t-il
152 I L I A D E , IV, 1 77-2 1 3
fièrement piétiner l e tombeau d u fameux Ménélas 1 , en
disant ces paroles : « Ah ! puisse Agamemnon exécuter
toujours de même ses vengeances ! Il a conduit ici
l'armée argienne en vain, et le voilà rentré chez lui
dans son pays avec ses vaisseaux vides, ayant ici laissé
le brave Ménélas ! » Ainsi parlera-t-on : ah ! puisse
m'engloutir alors la vaste terre !
Mais le blond Ménélas le rassure en disant :
MÉNÉLAS. - Non, tranquillise-toi. Tu te dépêches
trop de répandre l'effroi dans l'armée achéenne. Le
trait aigu n'a pas atteint le bon endroit : il a touché
d'abord le ceinturon brillant, puis, au-dessous de lui,
la ceinture et la cotte, œuvre des forgerons.
Le grand Agamemnon lui répond en ces mots :
AGAMEMNON. - Puisses-tu dire vrai, Ménélas qui m'es
cher ! Un médecin pourtant va palper ta blessure et la
couvrir d'onguents, afin de mettre un terme à tes
noires douleurs.
Il dit, puis, se tournant vers son divin héraut Tal­
thybios, il reprena :
AGAMEMNON. - Talthybios, hâte-toi d'amener Ma­
chaon, le fils d'Asclépios le parfait médecin 2 • Il verra
Ménélas, le vaillant fils d' Atrée, car quelqu'un l'a blessé
d'un trait, un bon archer, soit troyen, soit lycien, qui
tire gloire, lui, de ce coup qui nous navre !
Il dit, et le héraut, sitôt l'ordre reçu, parcourt les
rangs des Achéens bardés de bronze, en cherchant du
regard le héros Machaon. Il l'aperçoit, debout, parmi
les pelotons compaB:s de ses guerriers, qui l'ont accom­
pagné depuis Tricca, la ville aux chevaux bien nourris 3 •
Il s'approche, et lui dit ces paroles ailées :
TALTHYBIOS. - Viens, fils d' Asclépios, et réponds à
l'appel du grand Agamemnon, en allant voir le preux
Ménélas, fils d' Atrée, car quelqu'un l'a blessé d'un
trait, un bon archer, soit troyen, soit lycien, qui tire
gloire, lui, de ce coup qui nous navre I
En entendant ces mots, Machaon sent son cœur ému
dans sa poitrine. Ils partent dans l'armée immense des
Argiens et traversent la foule. Ils atteignent l'endroit
où le blond Ménélas leur apparaît, blessé, parmi les
chefs groupés en cercle autour de lui. Au milieu d'eux
le preux semblable aux dieux' s'arrête ; du ceinturon
bien clos, vite, il tire le trait, dont les barbes pointues,
ILIADE , IV, 214-245 153
sous son effort, se brisent ; ôtant le ceinturon brillant,
puis, au-dessous, la ceinture et la cotte, œuvre des for­
gerons, il met à nu la plaie, à l'endroit où le trait dou­
loureux a frappé ; il en suce le sang, puis sur elle répand,
dans les règles de l'art, des baumes lénitifs, que son
père autrefois a reçus de Chiron qui voulait lui
complaire 1 .
Mais, tandis qu'on s'empresse autour de Ménélas au
puissant cri de guerre, les lignes des Troyens en armes
se rapprochent. Les Argiens, pour leur part, s'équipent
à nouveau, pleins d'ardeur pour combattre.

LA REVUE DES TROUPES


PAR AGAMEMNON
Lors vous ne verriez pas dormir le divin preux,
l' Atride Agamemnon, encore moins trembler ou refuser
la lutte : il aspire au combat qui donne gloire aux
hommes. Il laisse là son char, dont le bronze étincelle;
il laisse ses chevaux. Son écuyer les tient à l'écart, hale­
tants, - et c'est Eurymédon, le fils de Ptolémée, issu
de Piraeos. Son maître Agamemnon lui commande ins­
tamment de les lui présenter à l'heure où la fatigue
envahira son corps, quand il aura porté ses ordres dans
la foule. C'est à pied qu'il parcourt les files de guerriers.
Et de tous les Argiens aux rapides chevaux qu'il voit
remplis de zèle, il s'approche et leur dit, pour les encou­
rager :
AGAMEMNON. - Il ne faut pas encore, Argiens, vous
ralâcher de votre ardeur bouillante ! Ce n'est pas aux
félons, certes, que Zeus le Père accordera son aide, à
ceux qui, les premiers, pour faire un mauvais coup,
ont violé le paél:e ! Non, mais leur tendre chair nourrira
les vautours, et nos vaisseaux, à nous, emporteront leurs
femmes et leurs jeunes enfants, lorsque leur ville entre
nos mains sera tombée.
Ceux qu'en revanche il voit médiocrement zélés pour
la guerre cruelle, il les gourmande fort en mots pleins
de colère :
AGAMEMNON. - Argiens braillards et vils, n'avez-vous
donc pas honte ? Pourquoi restez-vous là stupides, tels
des biches, qui, dans la plaine immense ayant longtemps
couru, s'arrêtent brusquement, le cœur vide, épuisé ?
1 54 I L I A D E , IV, 246-280
Tels vous demeurez là, stupides, sans combattre. Atten­
dez-vous que les Troyens gagnent l'endroit où nos
vaisseaux aux bons gaillards furent halés sur le sable,
le long des flots blancs de la mer, pour voir si le Cronide,
à ce moment, sur vous acceptera d'étendre une main
proteB:rice ?
C'est ainsi qu'il parcourt les files de guerriers et donne
à tous des ordres. En traversant la foule, il atteint les
Crétois. Ils s'équipent auprès du brave Idoménée. Fort
comme un sanglier, ce preux est en avant, tandis que
Mérion presse l'arrière-garde. En les apercevant, le
chef de peuple Agamemnon se réj ouit ; au brave Ido­
ménée il adresse aussitôt ces paroles de miel :
AGAMEMNON. - Idoménée, il n'est personne que
j 'estime autant que toi, parmi les chefs des Danaens
aux rapides chevaux, que ce soit à la guerre, ou dans
toute autre tâche, ou bien même au festin, quand les
rois achéens mouillent un vin d'honneur à la couleur
de feu dans le flanc des cratères : si les autres Argiens
aux longs cheveux, alors, ne boivent que la part qui leur
est mesurée, ta coupe à toi, comme la mienne, est tou­
j ours pleine, et tu peux boire autant que ton cœur le
désire. Va, cours à la bataille, et montre la valeur dont
tu fus touj ours fier.
Le guide des Crétois, Idoménée alors le regarde et
lui dit :
IooMÉNÉE. - Atride, j e serai pour toi, n'en doute pas,
un compagnon fidèle, selon ce qu'au début j 'ai promis
et j uré. Va stimuler les Achéens aux longs cheveux,
pour que nous engagions la bataille au plus tôt, dès
lors que les Troyens ont renversé le paB:e. Mort et
deuil désormais leur seront réservés, puisqu'ils ont
violé les premiers le serment pour faire un mauvais
coup.
Il dit ; Agamemnon passe, la j oie au cœur. En traver­
sant la foule, il atteint les Ajax, qui revêtent leurs
armes. Des gens de pied, tel un nuage, les entourent.
Un chevrier, parfois, du haut d'une falaise, voit sur la
mer s'acheminer une nuée au soutHe du Zéphyr, - il
l'observe de loin, et elle lui paraît noire comme la
poix, tandis que sur la mer elle avance, amenant une
immense tempête ; à sa vue il frissonne, et pousse son
troupeau sous l'abri d'une grotte : tels, avec les Ajax,
ILIADE, IV, 28r-3r4 155
s'ébranlent pour aller au combat meurtrier les bataillons
serrés de héros, fils des dieux, - sombre masse où l'on
voit frémir écus et piques. Le grand Agamemnon les
regarde avec j oie, et, les interpellant, leur dit ces mots
ailés :
AGAMEMNON. - A vous, les deux Ajax, guides des
Achéens aux cuirasses de bronze, je ne donne point
d'ordre. Il serait malséant de vouloir vous presser : de
vous -mêmes, assez vous invitez vos gens à combattre
avec force. Ah I plaise au ciel - Zeus Père ! Apollon !
Athéna ! - qu'un tel courage soit dans toutes les poi­
trines ! Bien vite alors, on la verrait ployer le front,
la ville de Priam : tôt elle serait prise et par nos bras
détruite !
Puis il les quitte, après ces mots, et passe à d'autres.
C'est alors qu'il rej oint Nestor, l'harmonieux orateur
de Pylos, qui met en rangs les siens et les pousse au
combat, près du grand Pélagon, d' Alastor, de Chro ­
mios, d'Hémon le fort et de Bias, le pasteur d'hommes.
En tête il a placé les chevaux et les chars et ceux qui les
conduisent, et, derrière, nombreux et forts, les fantas­
sins, pensant qu'ils formeront le rempart du combat.
�ant aux mauvais soldats, il les refoule au centre, de
façon que chacun, même contre son gré, soit forcé de
se battre. Aux conduél:eurs de char il s'adresse d'abord,
leur enj oignant de retenir leurs attelages et de ne pas
semer le trouble dans l'armée :
NESTOR. - �e nul de vous, trop confiant dans son
adresse à lancer les chevaux et dans sa mâle ardeur, ne
cherche à s'avancer, pour j oindre les Troyens, seul
devant tous les autres, et que nul ne revienne en arrière
des lignes : vous en seriez moins forts. Mais le guerrier
qui, de son char, pourrait atteindre un char des ennemis,
qu'il pointe alors sa lance, et certes, de la sorte, il fera
beaucoup mieux. C'est ainsi qu'autrefois nos anciens
renversaient et villes et remparts, en ayant tel principe
et tel courage au cœur.
Ainsi, depuis longtemps, il exhorte les siens, ce vieil­
lard très expert dans l'art de la bataille. Le grand Aga­
memnon le regarde avec j oie; il dit, l'interpellant, ces
paroles ailées :
AGAMEMNON. - Ah ! vieillard, plaise au ciel qu'intaél:e
soit ta force et que tes deux genoux obéissent au cœur
ILIADE, I V, 3 1 5 -3 5 0
qu'enferme ta poitrine! Mais, égale pour tous, la vieil­
lesse t'accable. Ah ! comme je voudrais qu'un autre
soit sa proie, et que tu comptes, toi, parmi les jeunes
gens !
Lors lui répond Nestor, le vieux maître des chars :
NESTOR. - QEe j 'aimerais, moi-même, Atride, être
resté tel que j 'étais jadis, quand je tuai le monstrueux
Ereuthalion 1 ! Mais l'on n'a jamais vu les dieux faire
aux mortels tous leurs dons à la fois. Si j 'étais jeune
alors, en revanche aujourd'hui la vieillesse m'atteint.
Cependant, même ainsi, je resterai parmi les conduél:eurs
de char, en les guidant de mes conseils et de ma voix !
C'est le lot des vieillards. Les javelots, de plus jeunes
les lanceront : ils sont meilleurs que moi pour manier
la lance et plus sûrs de leur force.
Il dit ; Agamemnon passe, la j oie au cœur. Il trouve
Ménesthée, le fils de Pétéos, le dompteur de chevaux,
parmi ses Athéniens experts à la bataille. Non loin de
là se tient l'industrieux Ulysse, auprès des rangs compaél:s
de ses Céphalléniens 2 • Toutes ces troupes-là n'ont pas
encore ouï le signal du combat, car l'instant est tout
proche où se sont ébranlés les bataillons, ceux des
Troyens aux bons chevaux et ceux des Achéens ; elles
demeurent donc, en attendant qu'un autre corps des
Achéens attaque les Troyens pour ouvrir la bataille.
Le chef de peuple Agamemnon s'en aperçoit ; il les
prend à partie et, les interpellant, leur dit ces mots ailés :
AGAMEMNON. - Fils du roi Pétéos, de la race de Zeus,
et toi, le connaisseur en ruses déloyales, âme avide de
gain ! allez-vous donc rester embusqués à l'écart en
attendant les autres ? C'est à vous qu'il convient de
prendre les devants et d'affronter l'ardeur du combat
les premiers. Vous êtes les premiers que j 'invite au
festin, chaque fois que nos Achéens pour leurs Anciens
préparent un banquet : lors, viandes rôties et coupes
de bon vin vous plaisent, pour manger et boire à
volonté ! Mais ce qui maintenant vous plairait, c'est de
voir dix autres corps des Achéens vous précéder et
combattre avant vous avec l'airain cruel !
L'industrieux Ulysse ainsi répond, en lui jetant un
regard sombre :
ULYSSE. - Fils d'Atrée, à quels mots tes dents livrent
passage ! Comment ? Tu prétends, toi, que nous nous
relâchons de notre ardeur guerrière en cet instant précis
où, contre les Troyens aux chevaux bien domptés, les
Achéens font s'éveiller l'ardent Arès ? Allons ! si tu le
veux et si tu t'en soucies, tu pourras me voir, moi,
père de Télémaque, me mesurer avec les champions des
Troyens aux chevaux bien domptés. Tu tiens là des
propos vides comme le vent !
Le grand Agamemnon en souriant réplique (voyant
l'autre en colère, il songe à retirer maintenant ses
paroles) :
AGAMEMNON. - Divin fils de Laërte, ingénieux Ulysse,
je ne veux pas te quereller hors de saison, ni te donner
des ordres. Car je sais que ton cœur au fond de ta poi­
trine est plein de loyauté : tes soucis sont les miens.
Allons ! nous réglerons cette affaire plus tard, si nous
nous sommes dit des paroles fâcheuses . . . Mais que les
dieux, plutôt, les dissipent au vent !
Puis il les quitte, après ces mots, et passe à d'autres.
Il aperçoit alors le preux, fils de Tydée, le fougueux
Diomède, qui se dresse debout derrière ses chevaux,
sur son robuste char, auprès de Sthénélos, le fils de
Capanée. Aussitôt qu'il le voit, le grand Agamemnon,
le prenant à partie, l'interpelle et lui dit ces paroles
ailées :
AGAMEMNON. - Eh quoi ! fils du vaillant Tydée aux
bons chevaux, pourquoi t'embusques-tu ? Pourquoi
donc, de tes yeux fixes-tu l'intervalle entre les deux
armées ? Tydée assurément n'aimait pas s'embusquer ;
au contraire, il partait devant ses compagnons pour
j oindre l'ennemi. Ainsi disait du moins qui l'avait vu
combattre, car, moi, je n'ai jamais rencontré ce héros.
Mais personne, dit-on, ne pouvait l'égaler. Lorsqu'un
j our il entra dans Mycènes\ ce fut, non pas en ennemi,
mais en hôte, suivi du divin Polynice, pour rassembler
des troupes. Ils préparaient alors la guerre contre
Thèbes 2, la ville aux murs sacrés ; avec instance ils
suppliaient qu'on leur fournît de glorieux alliés ; les
autres 3 voulaient bien répondre à leurs désirs ; Zeus les
en détourna par de mauvais présages 4 • Eux s'en allèrent
donc, et, poursuivant leur route, arrivèrent aux bords
de l' Asopos S , couverts de j oncs et d'herbe épaisse. Et
là, les Achéens envoyèrent Tydée encore en ambassade.
Il partit et trouva les nombreux Cadméens 6 festoyant
158 I L I A D E , IV, 3 86-42 1
au palais du puissant Etéocle. Le bon maître des chars,
Tydée, bien qu'étranger et seul parmi la foule immense
des Thébains, ne trembla nullement. A lutter avec
ltù tous il les provoquait, et de chaque adversaire il
triomphait sans peine, tellement Athéna lui prêtait de
secours. Alors les Cadméens, bons piqueurs de che­
vaux, furent pris de dépit ; comme il s'en retournait, ils
voulurent lui tendre une forte embuscade avec des
j eunes gens au nombre de cinquante ; deux chefs les
conduisaient : Méon, le fils d' Hémon, semblable aux
Immortels, et, fils d' Autophonos, Polyphontès le brave.
Horrible fut leur sort sous les bras de Tydée. Tous il
les massacra, sauf un seul qu'il laissa regagner sa mai­
son : il épargna Méon pour se montrer docile aux
présages des dieux. Tel fut cet Etolien Tydée ; ah ! que
son fils est inférieur à lui dans le combat, si, pour parler,
il est meilleur !
Diomède le fort écoute ce discours et ne réplique
rien, acceptant par respeB: les reproches du roi. En
revanche, le fils du noble Capanée alors répond ainsi :
STHÉNÉLOS. - Atride, ne mens pas, toi qui sais parler
vrai. Nous prétendons valoir, nous, bien plus que nos
pères. Ils n'ont pu saccager Thèbes, ville aux sept
portes ; c'est nous qui l'avons prise 1 • Nous amenions
pourtant des soldats moins nombreux devant un mur
plus fort, mais nous nous confiions aux présages des
dieux comme au secours de Zeus•. Eux, ils avaient péri
par leur propre sottise. Garde-toi de placer nos pères,
je t'en prie, au même rang que nous !
Diomède le fort lui j ette un regard sombre et lui dit
ces paroles :
DroMÈDE. - Tais -toi, l'ami, silence ! obéis à ma voix.
Je n'en veux pas au chef de peuple Agamemnon de
pousser au combat les Argiens bien guêtrés, car si les
Achéens détruisent les Troyens et s'emparent un j our
de la sainte Ilion, il en aura la gloire, mais, si les Achéens
viennent à succomber, c'est tout d'abord sur lui qu'un
grand deuil s'abattra. Maintenant donc, allons ! rappe­
lons tous les deux notre ardente valeur.
Il dit et, de son char, il saute à terre en armes. Lorsque
bondit ce preux, le bronze retentit d'un bruit épou­
vantable autour de sa poitrine : même un cœur intré­
pide en serait pris de peur.
I LIA D E , IV, 422-454 159

DÉBUT DE LA BATAILLE
G.!:!and la houle �arine en flots pressés déferle au
souffle du Zéphyr sur la grève sonore, les vagues tout
d'abord se soulèvent au large, puis viennent se briser
sur la terre à grand bruit ; on les voit se gonfler autour
des promontoires, dresser haut dans les airs leur crête,
puis cracher l'écume de la mer : de même, en flots
pressés, les bataillons argiens marchant vers le combat
s'ébranlent sans répit. Chaque chef exhortant sa troupe,
les soldats avancent en silence. On ne croirait j amais
que cheminent ensemble un si grand nombre d'hommes,
dont chacun, dans sa gorge, est doué d'une voix. Ils
vont, silencieux, par crainte de leurs chefs. Sur tous brille
l'éclat des armes chatoyantes dont ils se sont couverts
avant d'entrer en ligne.
Les Troyens font penser, en revanche, aux brebis qui,
très nombreuses, dans l'enclos d'un homme riche, quand
on trait leur lait blanc, poussent, en écoutant l'appel
de leurs agneaux, des bêlements sans fin : pareille est
la clameur qui monte de l'armée immense des Troyens.
Tous n'ont pas même accent ni semblable parler ; leurs
langues sont diverses : ce sont des gens venus de pays
si nombreux !
Le parti des Troyens, c'est Arès qui l'anime. L'autre,
c'est Athéna, la déesse aux yeux pers. Elle a près d'elle
Crainte et Panique et Discorde aux terribles fureurs, la
compagne et la sœur de l'homicide Arès, qui, petite
d'abord, se dresse tout à coup, et voici que son front
s'en va heurter le ciel, alors que de ses pieds elle foule
la terre ; c'est, une fois de plus, elle-même qui vient,
sans égard pour personne, insuffler un esprit de querelle
à travers les rangs qu'elle parcourt en faisant sous ses
pas grandir la plainte humaine.
Ils se j oignent enfin et commencent la lutte en heur­
tant leurs écus, leurs lances, leurs fureurs d'hommes
bardés de bronze. Les boucliers bombés l'un l'autre
s'entrechoquent. Un grand tumulte monte. Gémisse­
ments et cris de triomphe se mêlent, les uns frappant
à mort et les autres mourant. Le sang ruisselle à terre.
G.!:!and des torrents, en dévalant du haut des monts,
mêlent leurs masses d'eau, qu'en un ravin profond
lancent de grandes sources, le fracas en parvient aux
1 60 ILIADE, IV, 45 5 -493
oreilles d'un pâtre, au loin dans la montagne : telle est
cette clameur effrayante qui sort de la mêlée humaine.
Antiloque 1 , d'abord, attaque un preux troyen qui
lutte au premier rang, un brave : Echépolos, fils de
Thalysios ; le premier, il atteint le cimier de son casque
à l'épaisse crinière et lui perce le front ; l'airain traverse
l'os ; l'ombre couvre ses yeux ; dans la rude mêlée,
ainsi qu'un mur il croule.
Sitôt qu'il est tombé, le grand Eléphénor, le fils de
Chalcodon, chef des vaillants Abantes 2 , le saisit par les
pieds ; il cherche à le tirer hors d'atteinte des traits, vou­
lant le dépouiller au plus tôt de ses armes. Mais court
est son élan. Agénor au grand cœur", voyant Eléphénor
entraîner le cadavre, le frappe sur le flanc, que l'autre,
en se courbant, présente découvert hors de son bouclier ;
l'atteignant de sa lance à la pointe d'airain, il lui brise
les membres. La vie alors le quitte, et sur son corps
s'engage entre Argiens et Troyens une rude bataille.
On croirait voir des loups : l'un sur l'autre ils se ruent ;
chaque homme abat son homme.
C'est alors que le fils de Télamon, Ajax, frappe Simoï­
sios, j eune fils d'Anthémion, ce guerrier florissant, que
sa mère autrefois, de l'Ida descendue, enfanta sur les
bords du fleuve Simoïs 4 ; elle avait suivi là ses parents,
qui venaient visiter leurs troupeaux : voilà pourquoi
Simoïsios était son nom. Il n'aura pas pu rendre à ses
parents leurs soins, sa vie est tôt finie : le magnanime
Ajax l'a dompté sous sa lance. Il marchait le premier
en tête, quand Ajax l'a transpercé près du sein droit, à
la poitrine ; la pique d'airain file et traverse l'épaule, et
Simoïsios tombe au sol dans la poussière. Il semble un
peuplier qui, j ailli du limon d'un vaste marécage, a
poussé lisse avec des branches à la cime, et qu'un char­
ron, d'un fer éclatant, a coupé, pour faire de son bois,
qu'il infléchit en rond, la j ante d'un beau char, et l'arbre
gît, tout sec, près des rives du fleuve. Tel est Simoïsios,
fils d' Anthémion, tué par le divin Ajax.
Sur Ajax, Antiphos, fils de Priam, couvert d'une
brillante armure, lance à travers la foule un j avelot
aigu. Il le manque, mais, en revanche, atteint Leucos,
bon compagnon d'Ulysse ; il lui transperce l'aine, alors
qu'il entraînait le corps• dans l'autre camp. Leucos, en
s'écroulant, tombe sur le cadavre échappé de sa main.
I L I A D E , I V, 494-5 3 0 161

Ulysse, vivement courroucé de sa mort, s'élance au


premier rang. Près du corps de Leucos, il s'arrête,
casqué du flamboyant airain, tournant de tous côtés
les yeux autour de lui. Il darde en même temps sa pique
étincelante. Les Troyens, le voyant lâcher son coup,
reculent. Le trait qu'il fait partir, ne manquant pas le
but, atteint Démocoon, un bâtard de Priam, qui venait
d' Abydos 1 aux cavales rapides. Ulysse, que la mort d'un
de ses gens irrite, lui perfore une tempe, et la pointe
d'airain, traversant, sort par l'autre. L'ombre couvre
ses yeux ; il tombe avec fracas ; à grand bruit sur son
corps ses armes s'entrechoquent. Alors les combattants
du premier rang reculent, entraînant avec eux le glorieux
HeB:or. Aussitôt les Argiens font entendre un grand
cri, tirent vers eux les morts, puis avancent, gagnant
ainsi bien du terrain.
Apollon qui du haut de Pergame 2 les voit, s'indigne ;
il interpelle à grands cris les Troyens :
A POLLON. - Elancez -vous, Troyens aux chevaux bien
domptés ; ne cédez pas, dans la mêlée, aux Achéens !
Leur peau, certes, n'est pas de pierre ni de fer, à l'épreuve
du bronze : un coup peut les atteindre et déchirer leur
corps. Achille enfin, fils de Thétis aux beaux cheveux,
n'est plus là pour combattre : il reste auprès des nefs
à cuver le dépit qui lui ronge le cœur.
Ainsi du haut des murs parle ce dieu terrible. Les
Argiens, pour leur part, sont poussés en avant par la
fille de Zeus, noble Tritogénie 3, qui parcourt leur
armée ; dès qu'elle voit mollir des guerriers, elle arrive.
La destinée abat ses rets sur Diorès, le fils d'Ama­
ryncée 4 : c'est le fils d'Imbrasos, venu d'Enos et chef
des Thraces, Piroos 5 , qui, d'une pierre aiguë, l'atteint
près du talon, contre la jambe droite. La pierre sans
pitié brise profondément l'os et les deux tendons. Il
s'écroule dans la poussière, à la renverse, et vers les
siens il tend, épuisé, les deux bras. Celui qui l'a frappé,
Piroos, accourant, le perce de sa lance à côté du nombril ;
ses entrailles alors se répandent au sol ; l'ombre couvre
ses yeux.
Mais l'Etolien Thoas bondit sur Piroos. De sa pique
il le frappe au sein, sur la poitrine, et la pointu d'airain
dans le poumon s'enfonce. Thoas alors s'approche ; du
corps de Piroos il arrache sa lance, puis, tirant son épée
HOMÈRE • 6 6
1 62 I L I A D E , IV , 5 3 1 -544
acérée, il le perce en plein milieu du ventre, et lui ravit
le souffle. Mais il ne peut le dépouiller de son armure :
autour du corps les compagnons de Piroos, Thraces
dont les cheveux couvrent le haut du crâne 1 , font
bonne garde, avec leurs longues j avelines. Si grand et
vigoureux et terrible qu'il soit, ils repoussent Thoas,
qui recule, ébranlé. Ainsi sont étendus côte à côte ces
deux guerriers dans la poussière, chefs tous deux, l'un
des Thraces, l'autre des Epéens à cuirasse de bronze, et,
nombreux autour d'eux, les autres s'entretuent.
Dès lors, qu'aurait-il pu blâmer dans leur conduite,
l'homme qui, survenant, sans être encore atteint d'un
coup du bronze aigu, aurait pu circuler au milieu du
combat, si Pallas Athéna, le prenant par la main, l'avait
conduit en détournant de lui les traits ? Car, nombreux
en ce j our, le front dans la poussière, Achéens et Troyens
reposent côte à côte.
CHANT V
EXPLOITS DE DIOMÈDE
LoRs, c'est à Diomède, à ce fils de Tydée, que Pallas
Athéna donne, pour cette fois, la fureur et l'audace,
afin qu'il se distingue entre tous les Argiens et se couvre
de gloire. D'une flamme inlassable elle fait resplendir
son casque et son écu. On croirait voir l'éclat de l'astre
de l'été, alors qu'il éblouit de ses rayons les yeux, après
s'être baigné dans l'eau de l'Océan 1 : tout semblable est
le feu dont elle fait briller sa tête et ses épaules. Au plus
fort du combat la déesse le pousse, en cet endroit où
la mêlée est le plus dense.
Chez les Troyens, Darès, homme de bien et riche,
est prêtre d'Héphaestos. Il a deux fils : Phégée, Idée,
experts tous deux dans l'art de la bataille. Tous deux,
sortant des rangs, attaquent Diomède. Ils sont ef.1 char,
et lui sur le sol marche à pied. Ils vont à sa rencontre et
le j oignent bientôt. Phégée est le premier à lancer son
épieu, mais la pointe du trait n'atteint pas Diomède :
elle passe au-dessus de son épaule gauche. Ce héros, à
son tour, attaque, bronze en main, et le trait que sa
main décoche est efficace, car il frappe Phégée en plein
sur la poitrine, entre les seins, et le renverse de son char.
Idée au sol bondit, quittant son char splendide, mais il
n'ose veiller sur le corps de son frère. Il n'échapperait
pas lui-même au noir trépas sans l'aide d'Héphaesl:os,
qui lui sauve la vie en le dissimulant dans un épais
brouillard 2 , pour épargner à son vieux père un deuil
complet. Lors le fils de Tydée au magnanime cœur
détache l'attelage, puis à ses compagnons laisse le soin
de l'emmener vers les nefs creuses.
Des deux fils de Darès, l'un s'est donc échappé, mais
l'autre est tombé mort à côté de son char. Sitôt que les
Troyens magnanimes le voient, tous, ils en sont troublés.
I L I A D E , V, 1. 9 -6 5
La déesse aux yeux pers, Athéna prend la main d'Arès
l'impétueux et lui dit ces paroles :
ATHÉNA. - Arès, Arès, buveur de sang, fléau des
hommes, destruél:eur de remparts ! ne pourrions -nous
laisser Achéens et Troyens lutter à qui Zeus Père accor­
dera la gloire, tandis que, tous les deux, nous nous éloi­
gnerions, pour tâcher d'éviter la colère de Zeus ?
Elle dit, puis emmène à l'écart du combat l'impé­
tueux Arès et va le faire asseoir sur les bords du Sca­
mandre aux verdoyantes rives. Alors les Danaens font
plier les Troyens, et chacun de leurs chefs maîtrise un
ennemi. Agamemnon, seigneur du peuple, tout d'abord,
renverse de son char le chef des Alizones, le puissant
Odios 1 qui, le premier, fuyait. Il lui plante sa pique
entre les deux épaules, dans le dos, et la pousse à tra­
vers la poitrine. L'homme tombe à grand bruit ; avec
fracas sur lui ses armes s'entrechoquent.
Idoménée 2 abat le Méonien 3 Phaestos, fils de Boros,
venu de Tarné la fertile. Idoménée, à qui sa lance donne
gloire, lui fend l'épaule droite avec sa longue pique,
alors qu'il est en train de monter sur son char. Phaestos
tombe du char ; l'ombre affreuse le prend ; les gens d'Ido ­
ménée enlèvent son armure.
L' Atride Ménélas, de sa pique acérée, abat Scaman­
drios, le fils de Strophios, passionné pour la chasse, admi­
rable chasseur. D'Artémis elle-même il avait appris l'art
d'abattre les gibiers, tous ceux que la forêt nourrit dans
les montagnes ; mais il ne tire en cet instant aucun
secours d'Artémis aux traits sûrs, ni de sa propre adresse
à lancer loin les flèches, adresse qui j adis faisait sa
renommée. L' Atride Ménélas à la lance fameuse, voyant
Scamandrios qui s'enfuit devant lui, de sa pique le
frappe entre les deux épaules, dans le dos ; l'arme file à
travers la poitrine. Front en avant, il tombe ; avec fracas
sur lui ses armes s'entrechoquent.
Puis le preux Mérion 4 maîtrise Phéréclos, héros fils
de Teél:on et petit-fils d'Harmon, qui, de ses mains,
savait fabriquer des chefs -d'œuvre•, car Pallas Athéna
l'aimait plus que tout autre 6 • C'est lui qui justement
pour Pâris a construit ces élégantes nefs, causes de tant
de maux, fléaux pour les Troyens, fléaux pour lui, Pâris,
qui ne connaissait pas les oracles des dieux ! Mérion,
poursuivant Phéréclos, le rejoint. Lors, à la fesse droite,
ILIADE, V, 66-1 04
il l'atteint de sa lance; la pointe file droit à travers la
vessie en pénétrant sous l'os. Le preux en gémissant
tombe sur les genou.x , et la mort l'enveloppe.
Mégès 1 tue, à son tour, Pédée, Anténoride2 , un
bâtard, qu'éleva Théanô la divine3 avec le plus grand
soin, comme ses propres fils, pour plaire à son époux.
Lors, le fils de Phylée, illustre combattant, le frappe,
de sa pique acérée, à la tête, à côté de la nuque. L'airain,
lui transperçant la base de la langue, file à travers les
dents. Dans la poussière il tombe, et le bronze froid
reste entre ses dents serré.
Eurypyle, fils d'Evémon', tue Hypsénor, divin héros,
fils du vaillant Dolopion, ce prêtre du Scamandre
honoré par le peuple autrefois comme un dieu. Hypsé­
nor s'est enfui ; Eurypyle, ce fils illustre d'Evémon, le
poursuit en courant et le frappe, d'un coup de son glaive,
à l'épaule ; il tranche le bras lourd qui, sanglant, tombe à
terre. Sur les yeux d'Hypsénor s'abattent la mort rouge
et le brutal destin.
Ainsi besognent-ils dans la rude mêlée. �ant au fils
de Tydée, on ne pourrait savoir quelle armée est la
sienne, s'il défend les Troyens ou bien les Achéens : il
bondit dans la plaine à la façon d'un fleuve échappé de
son lit, grossi des eaux d'hiver, dont le rapide cours
abat toutes les digues ; nulle digue ne peut tenir ni
l'arrêter, non plus que les enclos des vergers florissants ;
il dévale soudain quand l'averse de Zeus lourdement
tombe à terre ; sous le choc, les travaux des hommes
vigoureux, en grand nombre, s'écroulent. De même,
sous le choc de ce fils de Tydée, les bataillons serrés
des Troyens sont rompus : en dépit de leur nombre,
ils ne peuvent tenir.
Mais le splendide fils de Lycaon 6 l'a vu bondissant à
travers la plaine et, devant lui, rompant les bataillons.
Aussitôt, pour frapper l'illustre Tydéide, il tend son
arc cintré. En plein élan, bientôt, le trait cruel l'atteint,
et dans l'épaule droite, au creux de la cuirasse, en pour­
suivant son vol droit devant lui, s'enfonce; le sang
teint la cuirasse. Et le splendide fils de Lycaon s'écrie,
de sa voix la plus forte :
PANDARE. - Avancez hardiment, magnanimes Troyens,
bons piqueurs de chevaux ! Il est touché, le grand cham-
pion des Achéens ! Mon trait puissant aura tôt fait de
1 66 IL I A D E , V, 105- 140
le dompter, j e crois, si c'est vraiment le seigneur fils
de Zeus 1 qui du pays lycien m'a fait venir ici.
Ainsi triomphe-t-il, mais la flèche rapide échoue à
maîtriser le héros Diomède ; il recule et devant ses che­
vaux et son char, faisant halte un moment, il dit à
Sthénélos, le fils de Capanée :
DIOMÈDE. - Debout ! descends du char, bon fils de
Capanée, pour me tirer hors de l'épaule un trait cruel.
Il dit, et Sthénélos saute du char à terre, puis, s'appro­
chant, il lui retire de l'épaule, en l'arrachant de bout en
bout, le trait rapide. Le sang j aillit alors à travers le
tissu serré de la tunique, et Diomède au cri puissant
prie en ces mots :
DIOMÈDE. - Écoute-moi, fille de Zeus le porte-égide,
inlassable Athéna ! Si déj à tu nous as chéris et secourus,
mon père et moi, jadis, au combat meurtrier, encore
cette fois montre-moi ton amour ! Donne-moi de
rej oindre et de tenir enfin sous le j et de ma lance l'homme
qui le premier m'a touché, qui s'en vante et prétend que
mes yeux ne verront plus longtemps l'éclat vif du soleil !
En ces mots il la prie, et Pallas Athéna n'est pas
sourde à sa voix. Elle allège son corps, des j ambes jus­
qu'aux bras. Ensuite elle s'approche et dit ces mots
ailés :
ATHÉNA. - Diomède, tu peux sans crainte mainte­
nant combattre les Troyens. De ton père je mets l'ardeur
dans ta poitrine, cette intrépide ardeur que déployait
Tydée, le bon maître des chars, en portant son écu. Je
chasse loin de toi le brouillard qui couvrait jusqu'à
présent tes yeux : désormais tu sauras distinguer dieux et
hommes. Si quelque dieu venait ici te défier, garde-toi
de combattre en face un Immortel, sauf la fille de Zeus,
la divine Aphrodite : elle, si tu la vois entrer dans le
combat, tu pourras la frapper avec le bronze aigu.
La déesse aux yeux pers s'éloigne après ces mots, et
le fils de Tydée alors va de nouveau combattre au pre­
mier rang. Auparavant déj à, grande était son ardeur en
face des Troyens, mais voici qu'une ardeur triple de
celle-là maintenant le possède. On dirait un lion, qu'un
p âtre, aux champs, veillant sur ses brebis laineuses, vient
de blesser alors qu'il sautait dans l'enclos, - loin de
tuer la bête, il excite sa force et, renonçant soudain à
la lutte, il se cache au fond de son abri ; le troupeau,
I L I A D E , V, 141-173
laissé seul, est frappé d'épouvante; les brebis, sur le
sol, s'agglomèrent par tas, tandis que le lion bondit,
plein de fureur, hors du profond enclos : semblable est
la fureur du puissant Diomède quand il va de nouveau
se mêler aux Troyens.
C'est alors qu'il abat Astynoos, puis Hypeiron, ce
pasteur d'hommes. Le premier, de sa lance à la pointe
de bronze, il l'atteint sur le sein ; au second de ces
preux, avec sa grande épée, il fend la clavicule, et ce
terrible coup, de la nuque et du dos lui détache l'épaule.
Puis il les laisse là pour courir sur les pas des fils
d'Eurydamas : Abas, Polyïdos. Leur vieux père savait
interpréter les songes ; pourtant, à leur départ, il fut
mauvais prophète. Diomède le fort les fait périr tous
deux.
Ensuite, c'est Xanthos et Thoon qu'il poursuit, les
deux fils que Phaenops 1 a tendrement choyés. Leur père
est accablé par la triste vieillesse; il n'a pas d'autre fils
à qui laisser ses biens, et voici que, tous deux, Diomède
les tue, leur enlève le souffie et ne laisse à Phaenops
que plaintes et chagrins. Leur père ne pourra les accueillir
vivants au retour de la guerre, et des collatéraux parta­
geront ses biens.
Puis il bondit sur Echemmon et Chromios, que porte
un même char, tous deux fils de Priam issu de Dardanos.
Comme un lion, sautant sur un troupeau de bœufs,
brise le cou d'une génisse ou d'une vache qui broute en
un taillis : tel, le fils de Tydée alors les jette à bas du
char contre leur gré, dans un piteux état. Il leur ôte
leurs armes, puis à ses compagnons il donne leurs che­
vaux à mener vers les nefs.

PANDARE TUÉ ET APHRODITE BLESSÉE


Enée alors, voyant les ravages qu'il fait dans les rangs
des guerriers, traverse la bataille et le fracas des lances,
en quête de Pandare, héros égal aux dieux. Et, dès
qu'il a trouvé ce fils de Lycaon irréprochable et fort,
devant lui s'arrêtant, il lui dit bien en face :
ENÉE. - Pandare, où sont ton arc, tes traits ailés, ta
gloire ? Avec toi nul ici ne peut rivaliser, et personne
non plus, dans le pays lycien, ne pourrait se flatter de
l'emporter sur toi. Allons ! après avoir tendu les bras
1 68 ILIADE, V, 1 74-2 1 3
vers Zeus, lance ta flèche à ce guerrier que t u vois là,
qui nous domine tous et navre les Troyens en brisant
les genoux à nombre de nos preux, - mais ne serait-ce
pas plutôt un Immortel qu'aurait mis en colère à l'égard
des Troyens l'oubli d'un sacrifice ? Effroyable à subir
est le courroux d'un dieu !
L'illustre fils de Lycaon dit en réponse :
PANDARE. - Conseiller des Troyens bardés de bronze,
Enée, je vois que ce guerrier ressemble en tout au fils
valeureux de Tydée : c'est bien son bouclier, son casque
à long panache, son char et ses chevaux 1 • Mais je ne
sais vraiment si ce n'est pas un dieu . . . Ou du moins,
s'il est bien l'homme que je suppose, le vaillant Tydéide,
une telle fureur prouve qu'un dieu l'assiste. Un Immor­
tel sans doute à ses côtés se tient, les épaules dans un
nuage enveloppées, et c'est lui qui tantôt aura fait dévier
du but mon trait rapide. Car j 'ai déj à tiré sur lui : je
l'ai blessé près de l'épaule droite, au creux de la cui­
rasse; je croyais bien alors l'envoyer dans l'Hadès. Je ne
l'ai pas dompté pourtant : un dieu m'en veut ! Je
n'ai pas de chevaux ni de char où monter ; cependant,
au palais de Lycaon, mon père, je possède onze chars
splendides et tout neufs, récemment aj ustés, drapés de
grandes housses ; chacun a près de lui deux chevaux,
engraissés d'orge blanche et d'épeautre. Certes, à mon
départ, dans son palais solide il insista beaucoup, le
vieillard Lycaon, ce valeureux guerrier, alors qu'il m'en­
gageait à monter sur un char pour guider les Troyens 2
dans les rudes mêlées. Moi, je ne l'ai pas cru (j 'aurais eu
grand profit, pourtant, à l'écouter !) ; épargnant mes
chevaux, j 'avais peur de les voir, dans la ville assiégée,
manquer de nourriture, habitués qu'ils sont à se rassa­
sier, Je les ai donc laissés, et c'est en fantassin que je
vins j usqu'à Troie, confiant en mon arc. Celui-ci, je le
vois, ne m'a guère servi. J 'ai, jusqu'à maintenant, tiré
sur deux héros : sur le fils de Tydée et sur le fils d' Atrée;
des deux, j 'en suis certain, j 'ai répandu le sang, mais
ainsi je n'ai fait qu'exciter leur fureur ! C'est donc pour
mon malheur que de son clou j 'ai décroché cet arc
cintré le j our de mon départ vers l'aimable Ilion, quand
j 'amenais ici mes Troyens pour complaire à ce divin
Heél:or. Ah ! que chez moi je rentre, que je revoie enfin
le sol de mon pays, ma femme et le haut toit de mon
ILIADE, V, 214-2 5 7
vaste palais ; e t je veux qu'aussitôt l'on m e tranche la
tête, si je tarde à jeter cet arc au feu brillant, après
l'avoir, de mes propres mains, mis en pièces, puisqu'il
ne sert à rien de l'avoir emporté !
Enée alors, chef des Troyens, lui dit en face :
ENÉE. - Ne parle pas ainsi. Rien ne pourra changer
tant que nous n'aurons pas attaqué ce héros ensemble,
tous les deux, avec mon char et mes chevaux, pour le
tâter les armes à la main. Va, monte sur mon char, et
tu verras alors si les chevaux de Trôs 1 savent, de tous
côtés, dans la plaine, poursuivre ou fuir à grande allure.
Ils pourront aussi bien nous conduire à la ville et nous
sauver, si Zeus, encore cette fois, au héros Diomède
accorde la viB:oire. Allons ! prends le fouet et les rênes
brillantes, et, pour combattre, moi, je descendrai du
char. Ou, si tu veux, reçois le choc de l'ennemi, tandis
que moi, sur les chevaux je veillerai.
L'illustre fils de Lycaon dit en réponse :
PANDARE. - Tiens les rênes toi-même et conduis tes
chevaux : sous la main du cocher dont ils ont l'habi­
tude, Enée, ils traîneront beaucoup mieux le char
courbe, si nous devons fuir à nouveau le Tydéide.
Craignons que, prenant peur, ils ne soient bons à rien et
refusent de nous porter hors du combat, s'ils n'entendent
ta voix : lors, bondissant, le fils de Tydée au grand
cœur pourrait nous massacrer et prendre tes chevaux.
Dirige donc ton char et tes chevaux toi-même, et moi,
je recevrai l'assaut de ce guerrier avec ma lance aiguë.
Ils échangent ces mots, puis montent sur le char aux
brillantes couleurs, et poussent ardemment les rapides
chevaux vers le fils de Tydée. Le brillant fils de Capanée
alors les voit ; au Tydéide en hâte il dit ces mots ailés :
STHÉNÉLOS. - Tydéide très cher à mon cœur, Diomède,
je vois venir vers toi deux robustes guerriers brûlant de
te combattre, pleins d'une immense force. L'un est
expert au tir de l'arc, et c'est Pandare ; il se vante d'avoir
pour père Lycaon. Et l'autre, c'est Enée ; il est fils du
parfait Anchise, et s'en fait gloire; Aphrodite est sa
mère. Allons, retirons-nous sur notre char, crois -moi ;
ne va pas te ruer en avant comme un fou, si tu ne veux
périr.
Diomède le fort lui jette un regard sombre et réplique
en ces mots :
1 70 I L I A D E , V, 2 5 8-286

DIOMÈDE. - Ne parle pas de fuir, car c'est en vain, je


crois, que tu m'y pousserais. Ma race m'interdit
d'esquiver le combat ou de me dérober. Mon ardeur
est touj ours intaB:e, et je répugne à monter sur mon
char. Je les affronterai comme je suis, ainsi, car Pallas
Athéna me défend de trembler. �ant à ces deux guer­
riers, ils n'échapperont pas tous les deux à nos prises,
emportés par leur char aux rapides chevaux ; il n'est
même pas sûr qu'un seul parvienne à fuir. Encore un
mot pourtant ; mets-le bien dans ta tête : si la gloire
de les massacrer tous les deux me revient par les soins
de la sage Pallas, arrête sur les lieux nos rapides che­
vaux, les rênes attachées à la rampe du char, et bondis
(souviens-t'en) sur les chevaux d'Enée, puis, loin des
rangs troyens, emmène-les vers les Achéens bien guêtrés.
Ils descendent de ceux que jadis Zeus, le dieu dont la
voix porte au loin, à Trôs donna pour prix de son fils
Ganymède 1 : aussi ces chevaux-là sous l'aube et le soleil
n'ont-ils pas leur égal. De cette même race, Anchise,
chef de guerre, a su se procurer un peu de sang par
fraude : sans que Laomédon• le sût, il fit saillir ses
cavales par eux, et son palais en a vu naître six poulains.
�atre lui sont restés, qu'il nourrit à la crèche, mais
Enée a reçu de sa main ces deux-là, ces semeurs de
panique. Ah ! si nous les prenions, quelle gloire pour
nous !
Pendant qu'ainsi l'un avec l'autre ils s'entretiennent,
les deux Troyens, poussant leurs rapides chevaux, vite
arrivent sur eux, et, le pre,mier, le fils brillant de Lycaon
s'adresse à Diomède :
PANDARE. - Brave au robuste cœur, fils du noble
Tydée, le jet prompt de ma flèche amère, j e le vois, ne
t'a pas terrassé. Ainsi donc, maintenant, de ma pique
je vais essayer de t'atteindre.
Il dit, et, brandissant sa longue javeline, aussitôt il
la lance ; elle frappe l'écu du preux, fils de Tydée, et la
pointe, en son vol perçant le bouclier, vient toucher
la cuirasse. De sa plus forte voix s'écrie alors le brillant
fils de Lycaon :
PANDARE. - Je t'ai percé le flanc, et j e ne pense pas
que tu vives longtemps, désormais ; tu m'auras procuré
grande gloire !
Sans s'émouvoir, le fort Diomède réplique :
I L I A D E , V, .z87-3 .z 5 171

DIOMÈDE. - Non, t u n'as pas atteint le but : t u m'as


manqué. Mais je crois que, tous deux, vous n'en serez
pas quittes, avant que l'un du moins ne tombe et, de
son sang, ne rassasie Arès, l'indomptable guerrier !
Il dit, et lance un trait, que Pallas Athéna dirige
vers le nez, près de l'œil de Pandare; il passe les dents
blanches ; l'impitoyable airain fend la langue à sa base,
et la pointe ressort tout au bas du menton. L'homme
croule du char 1 ; avec fracas, sur lui, ses armes à l'éclat
chatoyant retentissent ; les rapides chevaux s'écartent,
pris de peur ; là se brisent la vie et l'ardeur de Pandare.
Enée à bas du char saute avec son écu, sa longue
lance en main. Craignant que les Argiens n'entraînent
le cadavre, il tourne autour comme un lion sûr de sa
force. Il protège le corps en étendant sa pique et son
beau bouclier. Plein d'ardeur pour tuer qui viendrait à
l'encontre, il pousse d'affreux cris. Lors le fils de Tydée
prend en main une pierre2 , et c'est un grand exploit :
deux hommes, tels que sont les humains d'auj ourd'hui,
ne la porteraient pas 3 ; avec aisance il la brandit à lui
tout seul. A la hanche il en frappe Enée, à cet endroit
qu'on appelle « cotyle », où la cuisse pivote au-dedans
de la hanche4 • Cette pierre rugueuse, en emportant la
peau, lui brise le cotyle et rompt les deux tendons.
Tombé sur les genoux, le héros se soutient en s'appuyant
au sol de sa puissante main, et l'ombre de la nuit enve­
loppe ses yeux 6 •
Il aurait péri là, le chef de guerre Enée, si la fille de
Zeus ne l'avait aperçu de son œil pénétrant, - Aphro­
dite, sa mère, qui dans les bras d' Anchise, alors gardien
de bœufs, autrefois le conçut. Elle étend ses bras blancs,
en entoure son fils, et, devant lui, pour le cacher, déploie
un pan de sa robe éclatante, écran contre les traits, de
peur qu'un Danaen sur son rapide char ne vienne lui
plonger le bronze en la poitrine et lui prendre la vie.
Tandis qu'elle s'emploie à tirer son enfant en dehors
du combat, le fils de Capanée est bien loin d'oublier
l'ordre de Diomède au puissant cri de guerre. Hors du
tumulte il tient ses robustes chevaux, les rênes accro ­
chées à la rampe du char, puis il bondit soudain sur les
chevaux d'Enée à la belle crinière, et, loin des rangs
troyens, les emmène vers les Argiens aux bonnes guêtres.
Il les confie à son ami Déipylos, que, pour son cœur
172 ILIA D E , V, 3 26-363
loyal, il estime le plus parmi ceux de son âge; Déipylos
les conduira j usqu'aux nefs creuses. Sthénélos, quant à
lui, remonte sur le char, prend les rênes brillantes, et
vite, plein d'ardeur, vers le fils de Tydée il lance ses
coursiers aux robustes sabots.
Mais Diomède, lui, poursuit Cypris avec le bronze
impitoyable. Il sait qu'elle est sans force1 , et non de ces
déesses, patronnes de guerriers, comme Athéna, comme
Enyô, qui prend les villes 2 • En la suivant ainsi parmi
l'immense foule, il la rejoint, ce fils de Tydée au grand
cœur, et, d'un bond se fendant, avec le bronze aigu,
frappe l'extrémité de son bras délicat. La pique, traver­
sant le vêtement divin qu'ont aj usté les Grâces, pénètre
dans la chair au-dessus du poignet. Alors jaillit le sang
divin de la déesse, ce liquide coulant dans les veines
des dieux qu'on appelle l' « ichor » : ne mangeant pas
de pain, ne buvant pas de vin à la couleur de feu, ils
n'ont pas notre sang, ce sont des Immortels•.
Avec un cri strident, elle laisse son fils échapper de
ses bras. Mais Phœbos Apollon dans les siens le recueille
et l'enlève à abri d'une sombre nuée, de peur qu'un
Danaen sur son rapide char ne vienne lui plonger le
bronze en la poitrine et lui prendre la vie. Lors Diomède
au cri puissant bien haut s'exclame :
DIOMÈDE. - �itte, fille de Zeus, la guerre et le car­
nage ! Ne te suffit-il plus de séduire l'esprit des femmes
sans vigueur ? Tu hantes les batailles ? Ah ! désormais,
je crois, tu frémiras de peur au seul nom de la guerre,
même si c'est bien loin de toi que l'on se bat !
Il dit ; elle s'éloigne, épuisée, éperdue. Iris au vol
léger prend soin d'elle et la fait sortir de la bataille.
Cruelle est sa douleur. Sa belle peau noircit. Elle ren­
contre enfin l'impétueux Arès, qui se repose, assis, à
gauche du combat• ; sur l'appui d'un nuage il a posé
sa pique et son rapide char. Alors Cypris tombe à
genoux devant son frère et le prie instamment de lui
prêter ses bons chevaux au frontal d'or :
A PHRODITE. - Brave frère, aide-moi, prête-moi tes
chevaux pour regagner !'Olympe, séj our des Immortels.
Je souffre trop du coup qu'un homme m'a porté. C'est
le fils de Tydée : pour l'heure, il combattrait même
contre Zeus Père !
Elle dit, et le dieu lui prête ses chevaux ornés d'un
1 73
frontal d'or. Sur le char elle monte, affligée en son
cœur. Iris monte auprès d'elle et prend en main les
rênes, puis, d'un coup de fouet, enlève les chevaux, qui,
pleins d'ardeur, s'envolent. Elles ont vite fait d'atteindre
le séj our des dieux, le haut Olympe.
Iris au vol léger arrête les chevaux, les dételle du char
et leur donne à manger leur divine p âture. La déesse
Aphrodite, elle, tombe aux genoux de Dioné, sa mère',
qui la prend dans ses bras, la flatte de la main, puis la
nomme et lui dit :
DIONÉ. - QEi t'a traitée ainsi, chère enfant, sans rai­
son, parmi les dieux du ciel 2 , comme pour te punir
d'un notoire méfait ?
La déesse des ris, Aphrodite répond :
A PHRODITE. - Celui qui m'a blessée est le fils de
Tydée, le fougueux Diomède, alors que je voulais tirer
hors du combat mon propre fils, Enée, à mon âme
plus cher qu'aucun autre mortel. Non, désormais, la
lutte effroyable n'est plus entre Argiens et Troyens, car
c'est aux Immortels que les preux danaens font main­
tenant la guerre.
Dioné lui répond, cette toute divine :
DIONÉ. - Résigne-toi, ma fille, et malgré ton chagrin
supporte cette épreuve. Nombreux sont parmi nous,
habitants de !'Olympe, ceux qui, pour des humains,
ont supporté jadis de semblables malheurs et se sont
infligé de lourds chagrins entre eux. Il a souffert, Arès,
quand il fut enchaîné d'un robuste lien par le fort
Ephialte et par son frère Otos, tous deux fils d' Aloeus 3 :
attaché treize mois dans une jarre en bronze, Arès, le
dieu touj ours ardent à la bataille, aurait succombé là
si le divin Hermès soudain n'eût tout appris par la
belle Eribée (d'Ephialte et d'Otos elle était la marâtre4) .
Hermès vint délivrer furtivement Arès, alors tout
épuisé, tant ce lien cruel avait dompté sa force. - Elle
a souffert, Héra, le j our où le robuste enfant d' Amphi­
tryon 5 lui frappa le sein droit d'une flèche à trois pointes :
elle fut prise alors d'implacables douleurs. - Il a souffert
enfin, le monstrueux Hadès aussi bien que les autres,
d'un trait impétueux que ce même Héraclès, fils de
Zeus porte-égide, à Pylos, au milieu des morts, lui
décocha, le livrant aux souffrances 6 • Hadès partit alors
pour le palais de Zeus et pour le haut Olympe, trans-
1 74 ILIA D E , V, 3 99-43 2
percé de douleurs, l'âme en proie au chagrin : la flèche
était entrée en sa robuste épaule et lui navrait le cœur.
Péon 1 sur lui versa des baumes apaisants ; ils guérirent
ce dieu, qui n'était pas mortel. O!:!el être impitoyable
aux horribles travaux, celui que n'effrayait aucune
impiété, mais qui lançait les traits de son arc sur les
dieux, habitants de !'Olympe. - Sur toi, c'est Athéna,
la déesse aux yeux pers qui déchaîna cet homme. O!:!e
ce fils de Tydée est sot ! Il ne sait pas que l'homme qui
combat contre les Immortels ne vivra pas longtemps et
ne reviendra pas de l'affreuse mêlée pour s'entendre
appeler « père » par ses enfants montés sur ses genoux.
Maintenant donc, si fort que soit ce Tydéide, qu'il
craigne d'être atteint par un meilleur que toi : la sage
Egialée, alors, fille d' Adraste, pourrait bientôt pousser
de longs gémissements qui tireront de leur sommeil ses
serviteurs, quand elle pleurera l'époux de sa jeunesse,
le meilleur des Argiens, ce héros Diomède aux chevaux
bien domptés, dont elle, Egialée, est la vaillante épouse !
A ces mots, de ses mains, elle étanche l' « ichor »
sur le bras de sa fille, et le poignet guérit ; l'âpre douleur
s'apaise.
Mais Héra et Pallas ont tout vu de leurs yeux
et veulent taquiner Zeus, le fils de Cronos, avec des
mots piquants 2 • La déesse aux yeux pers, Athéna dit
ces mots :
ATHÉNA. - Zeus Père, seras -tu fâché de mes pa­
roles ? Assurément, Cypris aura voulu pousser une des
Achéennes à suivre les Troyens 3 , qu'elle entoure auj our­
d'hui d'un étonnant amour, et, tout en caressant cette
femme aux beaux voiles, sur une agrafe d'or elle aura
déchiré sa délicate main !
Ainsi parle Athéna. Lors le Père des dieux et des
hommes sourit. A la déesse d'or, Aphrodite il s'adresse :
ZEUS. - Le lot qui te revient, chère enfant, ce n'est
pas le travail de la guerre. Occupe-toi des soins char­
mants de l'hyménée. L'impétueux Arès et Pallas veille­
ront aux œuvres du combat.

CONTRE-ATTAQ1!E TROYENNE
Cependant que les dieux échangent ces propos, Dio­
mède au bon cri fonce droit sur Enée ; il sait que le
I L I A D E , V, 43 3 -470 175
divin Apollon, de ses bras, protège ce pourtant
héros 1 ;
il n'a pas peur de ce grand dieu lui-même ; il reste impa­
tient de massacrer Enée et de le dépouiller de ses
illustres armes. Brûlant de le tuer, trois fois donc il
s'élance, et trois fois Apollon rep ousse rudement son
brillant bouclier. La quatrième fois, quand, tel un dieu
du ciel, il bondit à nouveau, Apollon Protetl:eur, d'une
terrible voix, l'interpelle et lui dit :
A POLLON. - Prends garde, Tydéide, et cède du ter­
rain ! Ne te crois pas, en tes desseins, égal aux dieux, car
ce seront toujours deux races bien distintl:es, celle des
Immortels et celle des humains qui marchent sur la
terre.
Il dit. Le Tydéide alors recule un peu, de l'archer
Apollon redoutant le courroux. Le dieu dépose Enée à
l'écart du tumulte, dans la sainte Pergame où son temple
est bâti. Artémis aux traits sûrs et Létô, le soignant dans
le grand santl:uaire, lui rendent son éclat. Cependant
..Apollon, dieu dont l'arc est d'argent, fait un fantôme à
la ressemblance d'Enée, armé des mêmes armes, autour
duquel Troyens et divins Achéens déchirent à l'envi,
de leurs coups mutuels, leurs boucliers bien arrondis
en peau de bœuf et leurs écus légers.
Lors Phœbos Apollon dit au fougueux Arès :
A POLLON. - Arès, Arès, buveur de sang, fléau des
hommes, destruéteur de remparts l voudrais-tu, s'il te
plaît, écarter du combat, en te jetant sur lui, cet homme
que tu vois, ce preux, fils de Tydée ? Pour l'heure,
il combattrait même contre Zeus Père ! S'approchant
de Cypris d'abord, il l'a blessée au poignet, à la main,
puis, sur moi, comme un dieu, ce mortel s'est rué.
Il dit et va s'asseoir au sommet de Pergame. Le dan­
gereux Arès vient parcourir et stimuler les rangs troyens,
sous l'aspetl: d' Acamas, le fougueux chef des Thraces•.
Il exhorte en ces mots les divins Priamides :
ARÈS. - Vous, les fils de Priam, monarque issu de
Zeus, j usques à quand laisserez-vous les Achéens vous
massacrer vos troupes ? peut-être attendez-vous qu'ils
combattent auprès de vos solides portes ? Il est tombé,
celui que nous prisions autant que le divin Hetl:or, le
preux Enée, issu du magnanime Anchise. De la mêlée
allons sauver ce brave ami !
C'est en disant ces mots qu'il excite la fougue et l'ar-
I L I A D E , V, 47 1 - 5 06

deur de chacun. Sarpédon 1 , quant à lui, fait au divin


Heétor les plus rudes reproches :
SARPÉDON. - �•est devenue, Heétor, ta fougue de
jadis ? Tu prétends, n'est-ce pas ? que tu pourrais
défendre Ilion sans soldats, sans alliés, seul avec tes
frères et beaux-frères. De ceux-ci, maintenant, nul n'ap­
paraît, nul ne se montre à mes regards : comme des
chiens devant un lion, ils se cachent. Et c'est nous qui
luttons, nous qui sommes chez vous seulement comme
alliés. Ainsi, moi, c'est de loin que je vins à ton aide :
lointaine est la Lycie, et la rive du Xanthe au flot tour­
billonnant ; j 'ai laissé là ma femme et mon tout jeune
fils et mes amples trésors, que les pauvres m'envient. Je
n'en pousse pas moins mes Lyciens au combat, et je
n'en ai pas moins d'ardeur pour affronter moi-même un
adversaire. Et cependant, ici je ne possède rien que
puissent prendre et dévaster les Achéens. Mais toi, tu
restes là, sans même dire à tous les tiens de tenir ferme,
pour défendre leurs femmes ! Ah ! je redoute fort que
vous ne soyez pris aux mailles d'un filet qui ne laisse
rien fuir, et ne deveniez tous la proie et le butin des
guerriers ennemis. Vite ils saccageront votre belle cité.
Tout cela, c'est à toi d'y penser nuit et j our ; à toi, de
supplier les chefs de tes alliés à l'immense renom pour
qu'ils luttent sans trêve, si tu veux échapper à d'acca­
blants reproches.
Ces mots de Sarpédon mordent le cœur d'Heétor.
Aussitôt, de son char, il saute à terre, en armes. Il
s'élance à travers l'armée en brandissant ses j avelots
aigus ; il stimule chacun au combat et réveille ainsi
l'affreux carnage. Les Troyens, se tournant, font face
de nouveau, mais les Argiens, de leur côté se regrou­
pant, loin de fuir, tiennent bon.
�and, aux j ours où l'on vanne, une brise, en pas­
sant sur les aires sacrées 2 , chasse du blé la balle, et qu'au
souffle des vents la blonde Déméter sépare le bon grain,
les tas de paille alors commencent à blanchir : ainsi
deviennent blancs les torses des Argiens, les pieds de
leurs chevaux soulevant la poussière qui vers le ciel
cuivré monte en grands tourbillons.
Les guerriers en effet s'affrontent de nouveau. Les
cochers à leurs chars font faire demi-tour. Chacun lance
en avant la fougue de ses bras. L'impétueux Arès, pour
I LI A D E , V, 507-542 1 77

aider les Troyens, de ténèbres soudain enveloppe la


lutte; partout il est présent, afin d'exécuter les ordres
d'Apollon. Phœbos au glaive d'or l'a chargé d'exciter
la valeur des Troyens, dès qu'il a vu Pallas Athéna
s'éloigner : c'est elle qui portait secours aux Danaens.
Puis Apollon, de son sanétuaire opulent faisant sortir
Enée, verse la fougue au cœur de ce pasteur de troupes.
Parmi ses compagnons le preux reprend sa place; ils
ont j oie à le voir s'approcher d'eux, vivant, intaét,
alerte et plein d'une noble vaillance. Mais de l'inter­
roger ils n'ont point le loisir : ils sont trop absorbés
par l'ardeur du combat qu'éveillent Apollon, dieu dont
l'arc est d'argent, Arès, fléau des hommes, et Discorde,
déesse aux terribles fureurs.
Alors les deux Ajax, Ulysse et Diomède excitent au
combat les guerriers danaens qui, d'eux-mêmes déj à,
ne craignent pas les coups ni l'élan des Troyens. Ils les
attendent là, pareils à ces nuages que le fils de Cronos
par temps calme a placés sur la cime des monts : ils
restent immobiles, aussi longtemps que dort l'ardeur des
vents fougueux et celle de Borée, - puis, dès que se
déchaîne à grand fracas leur souffle, les nuages ombreux
devant eux se dispersent. Ainsi les Danaens, sans crainte
et de pied ferme, attendent les Troyens. L' Atride, par­
courant son armée en tout sens, fréquemment les
stimule :
AGAMEMNON. - Prenez une âme forte, amis ! Soyez
des hommes ! Sachez, l'un devant l'autre, éprouver de
la honte en ces rudes mêlées : lorsque des combattants
sentent pareille honte, ils survivent en plus grand
nombre qu'ils ne tombent. S'ils cèdent à la peur, ni
gloire ni secours ne se lève pour eux.
Il dit et promptement lance son javelot. Il touche un
compagnon du magnanime Enée : un fils de Pergasos,
le preux Déicoon, qui reçoit des Troyens mêmes honneur
et respeét que les fils de Priam, car touj ours avec fougue
il lutte au premier rang. La pique du puissant héros
Agamemnon frappe son bouclier, qui ne l'arrête pas ;
le bronze le transperce et, traversant le ceinturon, touche
au bas-ventre. L'homme tombe à grand bruit ; avec
fracas sur lui ses armes s'entrechoquent.
Mais Enée, en revanche, abat deux Danaens, braves
entre les braves : les fils de Dioclès, Orsiloque et Cré-
ILIADE, V, 543-5 83
thon, dont le père habitait Phères, la belle ville1 ; il
avait de grands biens ; sa race descendait du large fleuve
Alphée, qui s'écoule à travers le pays de Pylos. Alphée
eut tout d'abord Ortiloque pour fils, roi d'un peuple
nombreux ; Ortiloque engendra Dioclès au grand cœur ;
de Dioclès enfin ces deux jumeaux naquirent : Orsi­
loque et Créthon, experts en tous combats. A peine
adolescents, vers Troie aux bons chevaux ils se sont
embarqués avec les Achéens, sur les navires noirs, afin
de procurer la gloire aux fils d' Atrée. Là, le fatal trépas
tous deux les enveloppe. On dirait deux lions, que leur
mère a nourris en haut d'une montagne, au fond d'une
forêt, et qui, pour ravir bœufs et gras moutons, se ruent
sur les abris des hommes ; mais un j our, à leur tour,
armés du bronze aigu, des hommes les égorgent. C'est
ainsi que, domptés par la force d'Enée, ils s'écroulent
tous deux, comme de hauts sapins.
A Ménélas, aimé d'Arès, leur chute inspire une grande
pitié. Il s'élance à travers les preux du premier rang,
casqué d'airain brillant et brandissant sa lance. Arès
lui-même accroît son ardeur, méditant de le faire périr
sous la pique d'Enée. Antiloque à l'instant, fils du
vaillant Nestor, l'aperçoit et rejoint aussi le premier
rang, car il est effrayé pour ce pasteur de troupes :
qu'il subisse un malheur, et les voilà privés du fruit
de leurs travaux• ! Enée et Ménélas déj à lèvent leurs
bras et leurs piques aiguës l'un en face de l'autre, avides
de combattre. Antiloque soudain vient se placer auprès
de ce pasteur de troupes. Lors Enée, en dépit de son
ardeur guerrière, quand il voit, faisant front contre lui,
deux héros l'un à côté de l'autre, abandonne la lutte.
Eux, tirant les deux corps vers l'armée achéenne,
mettent ces malheureux aux mains de leurs amis, puis
ils retournent, pour combattre, au premier rang.
Ils se j ettent alors sur un rival d'Arès, le preux Pylx­
ménès, chef des Paphlagoniens, magnanimes guerriers 3 :
c'est Ménélas, l' Atride à la lance fameuse, qui, le voyant
soudain devant lui se dresser, de sa pique l'atteint près
de la clavicule. Antilogue, de son côté, frappe Mydon,
écuyer et cocher de ce Pylxménès, bon fils d' Atymnios :
Mydon faisait tourner son robuste attelage aux sabots
d'un seul bloc ; Antiloque l'atteint au coude, d'une
pierre. Les rênes, que l'éclat de l'ivoire fait luire', hors
I L I A D E , V , s 84-6 1 8 1 79
des mains de Mydon glissent dans la poussière. Anti­
loque bondit, son épée à la main, et lui perce la tempe.
Du char bien ouvragé, Mydon, râlant déj à, tombe tête
en avant sur le crâne et l'épaule, en plein dans la pous­
sière. Assez longtemps il reste ainsi, le corps tout droit
(car il a rencontré du sable en couche épaisse), jusqu'au
moment où ses chevaux, l'ayant heurté, l'étendent tout
du long, au sol, dans la poussière. Lors, d'un coup de
fouet, vers l'armée achéenne Antiloque les chasse.
Mais à travers les rangs Heél:or voit ces héros ; il
crie et fond sur eux. En bataillons serrés les Troyens
l'accompagnent. Arès les guide, ainsi que l'auguste
Enyô 1 ; cette déesse entraîne avec elle Tumulte, impla­
cable au carnage; Arès, lui, dans ses mains tient une
pique énorme et s'élance de tous côtés, tantôt devant,
tantôt derrière Heél:or.
Le voyant, Diomède au cri puissant frissonne. Comme
un homme, marchant dans une vaste plaine, s'arrête sur
les bords d'un fleuve impétueux qui roule vers la mer,
- il ne peut le franchir et, dès qu'il voit les flots écumer
en grondant, il rebrousse chemin et court à toutes
jambes : ainsi le Tydéide en cet instant recule. Il dit à
ses guerriers :
DIOMÈDE. - Pourquoi nous étonner, mes braves
compagnons, que le divin Heél:or soit un si bon piquier,
un guerrier si fougueux ? Touj ours à ses côtés l'un des
dieux le protège. Aujourd'hui, c'est Arès qui se tient
près de lui sous l'aspeél: d'un mortel 2 . Allons l tout
en restant tournés face aux Troyens, revenez en arrière
et sachons éviter, modérant notre ardeur, d'entrer en
lutte ouverte avec les Immortels.
Il dit, mais les Troyens déj à sont là, tout près. Heél:or
abat deux preux habiles au combat, qui montent tous
les deux le même char : Anchialos et Ménesthès. Au fils
de Télamon, le grand Ajax, leur chute inspire la pitié.
Il vient tout près ; du jet de sa pique brillante, il atteint
Amphios, le fils de Sélagos, riche propriétaire, habitant
de Pa:sos. Son destin l'a conduit vers Priam et ses fils
pour leur venir en aide. Le fils de Télamon le frappe à
la ceinture, et le long javelot plonge dans le bas-ventre.
L'homme tombe à grand bruit. L'illustre Ajax accourt
pour lui prendre ses armes. Mais, sur lui, les Troyens
déversent une pluie de j avelots aigus et tout resplen-
1 80

<lissants, qui sur son bouclier en grand nombre s'abattent.


Il avance pourtant, met le pied sur le corps, tire sa
pique en bronze ; il ne peut faire plus et détacher la
belle armure des épaules : les traits l'assaillent trop. Il
craint d'être cerné par les nobles Troyens qui, nombreux
et vaillants, le pressent de leurs lances. Si grand et
vigoureux et terrible qu'il soit, ils repoussent Aj ax, qui
recule, ébranlé.
Ainsi besognent-ils dans la rude bataille. Tlépolème,
le noble et puissant Héraclide 1 , affronte Sarpédon, héros
égal aux dieux : ainsi l'a décidé l'inflexible destin. Mar­
chant l'un contre l'autre, ils se j oignent bientôt. L'un est
le fils de Zeus, assembleur des nuées ; l'autre est son
petit-fils 2 • Le premier, Tlépolème à Sarpédon s'adresse :
TLÉ POLÈME. - Conseiller des Lyciens, Sarpédon, qui
te force à t'embusquer ainsi, comme un homme inexpert
dans l'art de la bataille ? On ment lorsqu'on te dit fils
de Zeus porte-égide : tu n'es pas comparable à ces
fameux héros nés autrefois de Zeus au temps des anciens
hommes ; on dit qu'ils ressemblaient au puissant Héra­
clès, mon père à moi, ce preux hardi, cœur de lion ! Il
vint ici jadis pour ravir les chevaux du roi Laomédon 3 ;
il n'avait que six nefs, un petit nombre d'hommes ;
pourtant il dévasta cette ville de Troie et dépeupla ses
rues. Mais toi, ton cœur est lâche et tes hommes périssent.
Je crois que tu seras venu de la Lycie, non pas pour
apporter vrai secours aux Troyens, en dépit de ta force,
mais pour franchir bientôt, sous mes coups abattu, la
porte de l'Hadès.
A son tour, Sarpédon, commandant des Lyciens, lui
parle bien en face :
SARPÉDON. - Si ce grand Héraclès, Tlépolème, a
détruit la divine Ilion, la seule cause en fut l'aveugle­
ment d'un homme, du fier Laomédon, qui répondit à
ses bienfaits par des injures et qui lui refusa les chevaux
pour lesquels il venait de si loin. Je prétends, moi,
qu'ici la mort, le noir trépas t'atteindra par mes mains,
que tu vas à la fois, par ma lance dompté, me procurer
la gloire et remettre ton âme entre les mains d'Hadès
aux illustres chevaux.
Ainsi dit Sarpédon. Tlépolème brandit sa pique en
bois de frêne. De leurs mains à tous deux partent en
même temps les longues j avelines. Sarpédon touche
181

l'autre en plein milieu d u cou ; la pointe douloureuse


entièrement traverse. Les ombres de la nuit enveloppent
ses yeux. Mais Tlépolème aussi, de son long j avelot, a
frappé Sarpédon contre la cuisse gauche; la pointe
furieuse a traversé les chairs et dans l'os s'est plantée,
mais de lui, Zeus son père, encore cette fois, écarte le
malheur.
Ses divins compagnons emportent Sarpédon, héros
égal aux dieux ; il est appesanti par la lance qu'il traîne,
mais nul ne s'en avise et ne songe à tirer, pour le mettre
debout, hors de sa chair la longue pique en bois de
frêne, tellement ils vont vite et rudement s'affairent.
En même temps, de leur côté, hors du combat, les
Argiens bien guêtrés emportent Tlépolème. Ulysse
l'aperçoit, Ulysse le divin au cœur plein d'endurance.
Il en éprouve un choc. Son âme s'interroge : poursui­
vra-t-il plus loin le fils de Zeus Tonnant, ou prendra-t-il
la vie à de nombreux Lyciens ? Mais non, ce n'était pas
à ce grand cœur d'Ulysse que le sort assignait d'envoyer
chez les morts le puissant fils de Zeus avec le bronze
aigu 1 • Athéna, qui le sait, détourne son courroux vers la
foule lycienne. Il abat Cœranos, Alastor, Chromios,
Alcandros, Halios, Noémon, Prytanis. Il aurait massacré
plus de Lyciens encore, Ulysse le divin, si, de son
regard vif, Heél:or, le grand héros au casque scintillant,
ne l'avait aperçu. Au premier rang, casqué du bronze
flamboyant, il vient porter la peur parmi les Danaens.
Le voyant approcher, Sarpédon, fils de Zeus, éprouve
grand espoir et dit ces mots plaintifs :
SARPÉDON. - Heél:or, fils de Priam, ah ! ne me laisse
pas gisant au sol ici, proie offerte aux Argiens ! Non,
viens à mon secours. Ensuite je veux bien mourir dans
votre ville : mon destin, je le vois, n'est pas de retourner
chez moi dans ma patrie pour réj ouir ma femme et
mon tout jeune enfant !
Il parle, mais Heél:or au casque scintillant ne répond
pas un mot. D'un bond il le dépasse; il brûle d'écarter
au plus tôt les Argiens et d'arracher la vie à de nombreux
guerriers. Ses compagnons divins déposent Sarpédon,
héros égal aux dieux, au pied d'un très beau chêne,
arbre resplendissant de Zeus le porte-égide2 • Le vaillant
Pélagon, son ami préféré, lui retire la pique en frêne
de la cuisse. Il perd cœur et ses yeux se couvrent d'un
182

brouillard ; puis il reprend haleine e t Borée, e n soufflant


sur lui, vient rafraîchir son âme exténuée.
Devant Arès, devant Heél:or, casqué d'airain, les
Argiens, sans jamais s'enfuir vers les nefs noires, sans
j amais s'avancer non plus pour attaquer, reculent cons­
tamment, depuis qu'ils savent tous la présence d'Arès
au milieu des Troyens.
Lors, quel est le premier et quel est le dernier qui
tombe sous les coups du Priamide Heél:or et d'Arès,
dieu de bronze ? Teuthras, égal aux dieux, le dompteur
de chevaux Oreste, puis Tréchos, bon piquier étolien,
Oenomaos, puis Hélénos, le fils d'Oenops, puis Oresbios
à la ceinture étincelante, qui se préoccupait tellement de
ses biens ; au bord du lac Céphise 1 , il habitait Hylé,
parmi tous ses voisins, possesseurs de ce gras pays de
Béotie.
ARÈS BLE SSÉ
A ce moment, Héra, la déesse aux bras blancs, voit
sous les coups d'Arès et d'Heél:or sans répit tomber les
Danaens dans la rude bataille. Vite, en ces mots ailés,
elle appelle Athéna :
HÉRA. - Hélas ! fille de Zeus porte-égide, Inlassable !
vainement nous aurons promis à Ménélas qu'il ne repar­
tirait qu'après avoir détruit les bons murs d'Ilion, si
nous laissons sévir ainsi l'affreux Arès. Allons ! toutes
les deux, rappelons -nous aussi notre valeur fougueuse.
Elle dit. Athéna, la déesse aux yeux pers, n'est pas
d'un autre avis. La vénérable Héra, fille du grand
Cronos, s'empresse, pour sa part, d'équiper ses chevaux
ornés d'un frontal d'or. Hébé met promptement des
deux côtés du char les magnifiques roues en bronze, à
huit rayons, avec l'essieu de fer. La j ante est d'or inal­
térable, et, par-dessus, des cercles en airain s'adaptent,
beaux à voir. Les moyeux ronds, des deux côtés, sont
en argent. Des entrelacs d'or et d'argent, de toute part,
ornent la plate-forme 2 • Autour de celle-ci court une
double rampe. Il en sort un timon d'argent, au bout
duquel Hébé vient attacher le splendide j oug d'or, et
d'or également sont les belles courroies, qu'elle fixe
au-dessus. Puis Héra sous le j oug amène ses chevaux
à la course rapide. Elle brûle d'aller vers la lutte et les
cris.
ILIA D E , V, 7 3 3 -767
Pour sa part, Athéna, dans le palais de Zeus, son
père porte-égide, laisse couler au sol la magnifique robe
qu'elle a faite elle-même et, de ses mains, brodée. Puis,
ayant endossé la tunique de Zeus 1, assembleur des
nuées, pour le combat qui fait verser des flots de pleurs
elle revêt ses armes. Elle passe l'égide autour de ses
épaules, la redoutable égide à franges, où l'on voit,
formant une couronne en cercle tout autour, et Panique
et Discorde et Vaillance et Poursuite, qui met le froid
au cœur, et la tête de la Gorgone, monstre affreux, ter­
rible, épouvantable, attribut merveilleux de Zeus le
porte-égide. Sur son front elle pose un casque à deux
cimiers, à quadruples bossettes, - casque d'or, décoré
des guerriers de cent villes 2 • Enfin, mettant le pied sur
le char flamboyant, elle saisit sa pique immense, forte
et lourde, sous laquelle elle abat en file les héros qui
se sont attiré son courroux de déesse au père tout­
puissant.
En hâte alors Héra fouette ses chevaux. D'elle-même
en grondant la porte du ciel s'ouvre, cette porte dont
les gardiennes sont les Heures : leur charge est de
veiller sur l'accès du ciel vaste de l'ülympe, et d'élever
ou d'abaisser alternativement une épaisse nuée. C'est
par là que les deux déesses font sortir, en l'excitant de
l'aiguillon, leur attelage. Elles trouvent le fils de Cronos,
assis là, seul, loin des autres dieux, sur le plus haut
sommet de l'Olympe escarpé. La déesse aux bras blancs
arrête ses coursiers pour interroger Zeus, le souverain
Cronide, en lui disant ces mots :
HÉRA. - Zeus Père, contre Arès ne t'indignes-tu pas
de tant de cruautés ? En quel nombre il a fait périr des
Achéens, et de quelle valeur I Il les frappe au hasard, ainsi
qu'un insensé. Moi, j 'ai le cœur navré, quand je vois
Apollon, dieu dont l'arc est d'argent, et Cypris tous les
deux se réj ouir en paix d'avoir lancé ce fou qu'aucune
loi n'arrête. Zeus Père, contre moi seras-tu courroucé,
si je malmène Arès pour le chasser brutalement de la
bataille ?
Ainsi lui répond Zeus, l'assembleur des nuées :
ZEUS. - Eh bien, va ! contre lui pousse donc Athéna,
donneuse de butin : souvent, mieux que personne, elle
a su l'accabler de pénibles souffrances.
Il dit. Alors Héra, la déesse aux bras blancs, sans lui
IL I A D E, V, 768-802
désobéir, fouette ses chevaux, et ceux-ci, pleins d'ardeur,
volent entre la terre et le ciel étoilé. Tout l'espace bru­
meux que peut embrasser l'œil d'un homme assis en
haut d'un cap et regardant au loin la mer vineuse, -
tout cet immense espace est franchi d'un seul bond par
les chevaux divins au bruit retentissant. Ils arrivent
bientôt dans la plaine de Troie où coulent les deux
fleuves, où mélangent leurs eaux Simoïs et Scamandre.
A cet instant, Héra, la déesse aux bras blancs, arrête
ses chevaux, les dételle du char et répand autour d'eux
une brume compaél:e. Pour leur p âture alors le Simoïs
fait croître une plante divine.
Les deux déesses vont, d'une démarche aussi légère
que les pas des tremblantes colombes, dans leur hâte à
voler au secours des Argiens. Elles gagnent l'endroit où
les guerriers les plus nombreux et les meilleurs sont
groupés à l'entour du puissant Diomède aux chevaux
bien domptés. On dirait des lions affamés de chair
crue, ou bien des sangliers à la force invincible. La déesse
aux bras blancs, Héra soudain s'arrête, prend l'aspeél:
de Stentor, magnanime guerrier dont la voix est de
bronze et qui, tout seul, crie aussi fort que cinquante
hommes ; elle s'exclame ainsi :
HÉRA. - Honte à vous, Achéens ! <2.!:!els lâches odieux
sous leur belle apparence ! Tant que le divin preux
Achille combattait, on n'avait jamais vu les Troyens
s'avancer, même d'un pas, devant la porte Darda­
nienne : de sa lance pesante ils avaient bien trop peur.
Et voici maintenant qu'ils luttent loin de Troie, auprès
des vaisseaux creux !
Elle dit, par ces mots stimulant le courage et l'ardeur
de chacun. Vers le fîls de Tydée, Athéna, la déesse aux
yeux pers, se dirige. Elle trouve ce preux à côté de son
char et de ses deux chevaux, rafraîchissant la plaie qu'a
faite dans sa chair la flèche de Pandare. Car la sueur
l'épuise en coulant au-dessous du large baudrier de son
bouclier rond ; il n'en peut plus ; son bras est pesant
de fatigue ; il soulève son baudrier et, par-dessous,
éponge le sang noir. Sur le j oug de son char la déesse
posant la main lui dit ces mots :
ATHÉNA. - Ah ! qu'il est différent de son père, le
fils que Tydée engendra ! Tydée était petit de taille,
mais vaillant. Je lui défendis même, un j our, de déchaî-
ner sa belliqueuse ardeur, quand il était venu, quittant
les Achéens, en ambassade à Thèbes, parmi les Cad­
méens, multitude innombrable. Je l'engageais alors à
festoyer paisiblement dans le palais. Mais lui, le cœur
toujours rempli de violence, il voulut provoquer les
fils des Cadméens ; de chacun d'eux il triomphait faci­
lement, tant je le protégeais 1 • Sur toi je veille aussi,
je suis à tes côtés, mais, alors qu'ardemment je t'engage
à combattre en face des Troyens, serait-ce la fatigue, à
force de bondir, qui pénètre tes membres ? ou serait-ce
la peur veule qui te retient ? Je le vois maintenant :
non, tu n'es pas le fils du valeureux Tydée, issu du preux
Oenée.
Le puissant Diomède en réponse lui dit :
DIOMÈDE. - Déesse, c'est donc toi, car j e te reconnais,
fille du Porte-égide. Je vais te dire tout volontiers et
sans fard. Non, ce n'est pas la peur veule qui me retient,
et je n'hésite pas. Mais je n'ai pas encore oublié les
avis que toi, tu m'as donnés. Tu ne m'avais permis de
combattre de front aucun des Bienheureux, sauf la fille
de Zeus, la divine Aphrodite : si j e l'apercevais entrant
dans la bataille, je pouvais la frapper d'un coup du
bronze aigu. C'est pourquoi maintenant tu me vois
reculer, pourquoi j 'ai donné l'ordre à tous les Danaens
de se grouper ici : je reconnais Arès qui règne en sou­
verain à travers la mêlée.
Lors réplique Athéna, la déesse aux yeux pers :
ATHÉNA. - Héros cher à mon cœur, vaillant fils de
Tydée, ne crains plus pour l'instant Arès, ne crains
aucun des autres Immortels, tant, moi je te protège !
Va ! contre Arès d'abord dirige tes chevaux aux sabots
d'un seul bloc, et de près frappe-le, sans garder de
respeét pour le bouillant Arès, ce fou, cet étourdi, cette
maudite engeance ! Il nous avait promis, ce beau par­
leur, à moi comme à l'auguste Héra, de frapper les
Troyens et d'aider les Argiens : le voici maintenant
du côté des Troyens, et des autres il a perdu le souve­
nir !
Elle dit, et, tirant Sthénélos en arrière, avec la main, le
fait descendre de son char ; vite au sol il bondit, et sur
le char alors la déesse fougueuse aux côtés du divin
Diomède s'installe. A grand bruit, sous son poids,
l'essieu de chêne grince : il porte le héros et l'auguste
1 86 I L I A D E , V, 840-879
déesse ! Puis Pallas Athéna, saisissant le fouet et les
rênes, conduit les robustes chevaux en hâte contre Arès.
Ce dieu dépouille alors l'énorme Périphas, l'Etolien
de beaucoup le plus vaillant, le fils brillant d'Ochésios ;
ainsi s'emploie Arès, le dieu buveur de sang. Athéna
sur son front met le casque d'Hadès, de peur que le
robuste Arès ne l'aperçoive1 •
Dès qu'Arès, ce fléau des hommes, voit venir le
divin Diomède, il laisse aussitôt là l'énorme Périphas,
étendu sur la place où ce preux est tombé, puis il court
droit vers Diomède aux bons coursiers. Marchant l'un
contre l'autre, ils se joignent bientôt, et, par-dessus le
joug et les rênes du char, Arès d'abord se fend avec sa
pique en bronze : il brûle d'arracher la vie à ce héros.
Mais alors, Athéna, la déesse aux yeux pers, prend dans
sa main la pique et l'écarte du char, rendant vain son
élan. A son tour, Diomède au cri puissant bondit avec
sa lance en bronze, et Pallas Athéna la dirige au bas­
ventre, sur la cotte que porte Arès à la ceinture : il
l'atteint là, le blesse en traversant et déchirant sa belle
peau, puis retire son arme. Arès, le dieu d'airain, pousse
alors un grand cri, - cri pareil à celui que lancent au
combat neuf mille ou dix mille hommes, au moment
où s'engage une lutte sanglante. Achéens et Troyens
sont saisis d'un frisson : il a crié si fort, Arès, le dieu
touj ours ardent à la bataille !
Comme un obscur brouillard s'échappe des nuées
quand, après la chaleur, surgit un vent d'orage : ainsi,
devant les yeux du preux, fils de Tydée, le dieu de
bronze Arès gagne le vaste ciel, s'échappant brusque­
ment au milieu des nuages. En un très court instant,
il atteint le séj our des dieux, le haut Olympe, et va
s'asseoir auprès de Zeus, fils de Cronos, le cœur navré
de peine. Il lui montre sa plaie, d'où le sang divin coule,
et, gémissant, lui dit ces paroles ailées :
ARÈS. - Ne t'indignes-tu pas, Zeus Père, <-1uand tu
vois toutes ces cruautés ? Affreux sont les tourments
qu'en faveur des mortels nous nous infligeons, nous, les
dieux, les uns aux autres. Et tous nous t'en voulons,
car ta fille insensée, exécrable, touj ours ne rêve que
méfaits. Sauf elle, nous, les dieux, habitants de }'Olympe,
nous t'obéissons tous et te sommes soumis, mais celle-là,
jamais, d'un geste ni d'un mot, tu ne veux la reprendre
ILIADE , V , 880-909
et tu lui permets tout, parce que sa naissance est ton
œuvre, à toi seul, père de cette fille acharnée à détruire !
Et, maintenant encore, elle vient de pousser Diomède,
le fils arrogant de Tydée, à porter sa fureur contre les
Immortels. Il a d'abord rejoint Cypris et l'a blessée à
la main, au poignet, puis, tel un dieu du ciel, il s'est
rué sur moi. Je me suis dérobé grâce à mes pieds
rapides ; sinon, j e restais là longtemps à me morfondre
au milieu des monceaux horribles de cadavres, ou,
vivant, sous les coups je demeurais inerte.
Ainsi lui répond Zeus, l'assembleur des nuées, avec
un regard sombre :
ZEUS. - Ne viens pas, étourdi, gémir à mes côtés !
Je te déteste, toi, plus que tout autre dieu, habitant de
l'Olytnpe. Ce qui te plaît touj ours, c'est la discorde et
les combats et les mêlées. De l'intraitable Héra, de ta
mère tu tiens la hargne insupportable, que moi, j 'ai
tant de peine à vaincre avec des mots. Tes malheurs,
tu les dois, je pense, à ses conseils. Pourtant, j e ne veux
pas te laisser davantage endurer la souffrance. Mais, si
quelque autre dieu t'avait donné le j our, à toi le destruc­
teur, depuis longtemps déj à ta demeure serait un lieu
plus bas que le séj our des Fils de Ciel 1 •
Il ordonne à Péon 2 de lui donner ses soins. Péon
verse sur lui des baumes apaisants ; ils guérissent ce
dieu, qui n'est pas né mortel. �and le suc du figuier
fait cailler le lait blanc, sitôt qu'en agitant on brasse le
mélange, le liquide prend vite : aussi vite Péon guérit
l'ardent Arès. Ensuite Hébé le baigne et lui fait en­
dosser d'élégants vêtements. Alors il vient s'asseoir, tout
fier de son éclat, près du Cronide Zeus.
Au palais du grand Zeus reviennent, pour leur part,
ensemble, Héra d' Argos, Pallas d' Alalcomènes ; elles
ont fait cesser les massacres d'Arès, ce fléau des mortels.
CHANT VI
SUITE DES EXPLOITS DE DIOMÈDE

DANS l'atroce mêlée Achéens et Troyens sont laissés


seuls à seuls 1 . Alors, de tous côtés, la bataille s'étend
largement dans la plaine, tous les guerriers pointant
leurs j avelots d'airain les uns contre les autres, entre le
Simoïs et le Xanthe• aux beaux cours .
C'est Aj ax, le premier, le fils de Télamon, rempart
des Achéens, qui réussit à rompre un bataillon troyen,
et fait ainsi briller aux yeux des siens l'espoir, en frap ­
pant le meilleur de tous les guerriers thraces : Acamas,
le fils noble et puissant d'Eussoros 3 • Le premier, il
l'atteint au cimier de son casque à l'épaisse crinière ;
l'arme se plante au front, et la pointe d'airain s'enfonce
à travers l'os . L'ombre couvre ses yeux.
Lors Diomède au cri puissant tue Axylos ; ce preux,
fils de Teuthras, dans la bonne Arisbé 4 possédait de
grands biens, et les hommes l'aimaient, parce que,
demeurant à côté de la route, il faisait grand accueil à
tous dans sa maison ; et pourtant aucun d'eux ne vient
le protéger maintenant de son corps pour écarter de lui
le funeste trépas. Diomède massacre aussi son écuyer,
Calésios, qui, ce j our-là, menait son char. Tous deux
s'en vont sous terre.
Puis Euryale 6 abat Drésos, Opheltios et fond sur
Aesépos et Pédasos, son frère ; ces deux héros sont nés
d'une nymphe des eaux, Abarbarée et du héros Bou­
colion. Celui -ci, que sa mère en secret enfanta, du grand
Laomédon était le fils aîné 6 ; il paissait ses brebis, quand
il prit dans ses bras, par amour, cette nymphe ; elle
conçut et mit au j our ces deux j umeaux. Le fils de
Mécistée, Euryale, auj ourd'hui maîtrise leur ardeur et
leurs membres brillants, puis dépouille leurs corps des
armes qui les couvrent.
I L I A D E , V I , 29-66
Le preux Polypœtès vient à bout d'Astyale. De sa
pique de bronze, Ulysse fait périr Pidytès, combattant
venu de Percoté 1 , et Teucros 2 à son tour massacre le
divin héros Arétaon. Antiloque, fils de Nestor, perce
Abléros de sa lance brillante. Le chef de peuple Aga­
memnon tue Elatos ; Elatos habitait, près du Satnioïs,
fleuve aux charmantes eaux, la haute Pédasos 3 • Le héros
Léïtos 4 maîtrise Phylacos, qui cherchait à s'enfuir, puis
Eurypyle 5 encore abat Mélanthios.
Ménélas au bon cri prend Adraste6 vivant. L'attelage
d' Adraste, en courant par la plaine, a heurté, pris de
peur, le tronc d'un tamaris ; lors, au bout du timon, le
char courbe se brise ; les chevaux, aussitôt, laissant leur
maître là, s'élancent vers la ville, où bien d'autres cour­
siers vont chercher un refuge. Adraste roule à bas du
char, contre une roue, sur la bouche, face en avant, dans
la poussière. L' Atride Ménélas arrive près de lui, sa
longue lance en main. Adraste le supplie et saisit ses
genoux :
ADRASTE. - Prends-moi vivant, Atride, et daigne
recevoir une juste rançon. Mon père est riche, il a chez
lui de grands trésors : beaucoup de bronze, d'or et de
fer travaillé. Il tirerait de là, voulant te satisfaire, une
im1:1ense rançon, s'il me savait en vie auprès des nefs
arg1ennes.
Il dit, touchant ainsi le cœur de Ménélas. Et celui-ci
s'apprête à le faire partir vers les sveltes vaisseaux avec
son écuyer, quand Agamemnon vient en courant le
rej oindre et soudain l'interpelle :
AGAMEMNON. - Ah ! brave Ménélas, pourquoi te
soucier ainsi de ces gens-là ? Ils t'onrfait tant de bien,
sous ton toit, ces Troyens ! �e nul d'entre eux
n'échappe au gouffre de la mort, sous les coups de nos
bras, pas même le garçon au ventre de sa mère, pas
même le fuyard ! �'ils disparaissent tous à la fois
d'Ilion, privés de sépulture et sans laisser de traces !
Ainsi parle l' Atride, et son frère aussitôt change de
sentiments, car le conseil est juste7 • De ses mains, il
repousse Adraste, ce héros, que perce alors au flanc le
grand Agamemnon. L'homme tombe en arrière, et
l'Atride lui met le pied sur la poitrine, afin de retirer
sa pique en bois de frêne.
Nestor crie aux Argiens de sa voix la plus forte :
ILIADE, VI, 67-102.
NESTOR. Chers héros danaens, bons serviteurs
d'Arès, ne vous attardez plus à prendre les dépouilles,
afin d'en emporter le plus possible aux nefs ! Massa­
crons les guerriers, puis, après le combat, dans la
plaine, à votre aise, vous pourrez dépouiller les cadavres
des morts.
Ces mots pressent la fougue et l'ardeur de chacun.
�ant aux Troyens, alors, cédant à leur frayeur,
poussés par les Argiens pleins de fureur guerrière, ils
seraient remontés jusque dans Ilion, si le fils de Priam,
Hélénos, de beaucoup le meilleur des devins, n'était
soudain venu près d'Enée et d'HeB:or pour leur dire
ces mots :
HÉLÉNOS. - Enée, HeB:or, vous deux ( car, parmi les
Troyens et parmi les Lyciens, c'est à vous les premiers
que cette tâche incombe, puisque vous l'emportez en
toute occasion, au combat, au Conseil), arrêtez-vous
ici, puis retenez vos gens en avant de la porte ; vous
vous rendrez de tous côtés à leur rencontre, avant que
ces fuyards ne viennent se j eter dans les bras de leurs
femmes, aux ennemis donnant un beau sujet de rire !
�and tous nos bataillons se seront raffermis, nous
autres, restant là, contre les Danaens, nous combattrons,
malgré notre grande fatigue, car nous sommes pressés
par la nécessité. Mais toi, pendant ce temps, HeB:or,
gagne la ville afin d'aller trouver notre mère à tous
deux 1 • Dis-lui de convoquer les Anciennes de Troie au
temple cl' Athéna, la déesse aux yeux pers, sur la haute
acropole ; qu'elle s'en fasse alors ouvrir la porte sainte,
puis, ayant apporté du palais le plus beau, le plus grand
de ses voiles, celui de tous auquel elle tient davantage,
qu'elle aille le poser sur les genoux de la déesse aux
beaux cheveux. �'elle promette aussi de lui sacrifier,
à son autel, douze génisses d'une année, ignorant l'ai­
guillon, si la déesse prend en pitié notre ville, les femmes
des Troyens et leurs j eunes enfants, et daigne repousser
de la sainte Ilion ce preux, fils de Tydée, piquier sau­
vage et rude artisan de déroute, que j e crois pour ma
part le plus fort des Argiens. Nous ne craignions pas
tant le chef de guerre Achille, que l'on dit cependant
issu d'une déesse. Ce héros Diomède en furieux bondit,
et nul guerrier ne peut égaler son ardeur.
Il dit ; son frère HeB:or n'est pas d'un autre avis.
ILIA D E , VI, 103-1 3 7
.Aussitôt, de son char, il saute à terre, en armes. Il
s'élance à travers l'armée, en brandissant ses javelots
aigus ; il stimule chacun au combat et réveille ainsi
l'affreux carnage. Les Troyens, se tournant, font face
de nouveau. Les Argiens, reculant, suspendent le mas­
sacre ; ils pensent que, du ciel étoilé, l'un des dieux est
descendu, portant assistance aux Troyens, à voir comme
ils ont fait tout à coup volte-face. Heétor crie aux
Troyens, qu'il appelle à voix forte :
HECTOR. - Nobles Troyens, et vous, nos illustres
alliés, amis, soyez des hommes ! Souvenez-vous de votre
ardeur impétueuse, tandis que pour ma part je vais me
rendre à Troie : je veux recommander aux Anciens du
Conseil, ainsi qu' à vos épouses, de supplier les dieux,
en promettant de leur offrir des hécatombes.
Après ces mots, Heétor au casque scintillant s'éloigne
du combat. De son écu bombé le rebord en cuir noir
bat, en haut, sur sa nuque, en bas, sur ses talons.

DIOMÈDE ET GLAUCOS
A ce moment, le fils de Tydée et Glaucos, le fils
d'Hippolochos 1 , se rencontrent, tous deux brûlant de
se combattre, à mi-chemin des lignes. Marchant l'un
contre l'autre, ils se j oignent bientôt, et Diomède au
cri puissant dit, le premier, s'adressant à Glaucos :
DIOMÈDE. - �i donc es-tu parmi les mortels, grand
héros ? Jamais je ne t'ai vu dans l'un de ces combats
qui donnent gloire aux hommes. Mais voici qu'auj our­
d'hui sur tous les autres preux de beaucoup tu l'em­
portes en osant affronter ma longue javeline. Ah !
malheur aux parents de quiconque veut faire obstacle
à ma fureur ! Serais-tu quelque dieu venu du haut du
ciel ? Je ne combattrais pas contre un des Bienheureux 2 ,
car même le puissant fils de Dryas, Lycurgue 3 , après
avoir cherché querelle aux dieux du ciel, n'a pas vécu
longtemps. Un j our il poursuivit sur le saint Nyséion
les nourrices du délirant Dionysos 4 ; toutes ensemble, à
terre elles j ettent leurs thyrses, sous les coups d'aiguillon
du meurtrier Lycurgue ; quant à Dionysos, il plonge,
en s'enfuyant, dans les flots de la mer ; là, Thétis dans
ses bras le reçut plein d'effroi, tant l'avaient fait trembler
les clameurs de cet homme ! Contre Lycurgue alors
I L I A D E , VI, 1 3 8- 1 7 5
s'indignèrent les dieux qui mènent douce vie, et le fils
de Cronos, Zeus en fit un aveugle ; même ainsi, ce
héros ne vécut pas longtemps, car il était haï de tous les
Immortels. Je ne voudrais donc pas combattre, p our ma
part, contre les Bienheureux. Mais, si tu n'es qu'un
homme, un mortel que le fruit de la terre nourrit, alors
approche-toi, pour te précipiter à ta perte fatale !
Lors lui répond le fils brillant d'Hippolochos :
GLAucos. - Tydéide au grand cœur, pourquoi désires­
tu connaître ma naissance ? Sur terre les humains passent
comme les feuilles : si le vent fait tomber les unes sur
le sol, la forêt vigoureuse, au retour du printemps, en
fait pousser bien d'autres ; chez les hommes ainsi les
générations l'une à l'autre succèdent. Cependant, si tu
veux t'instruire là-dessus et savoir ma naissance (bien
des gens la connaissent !), écoute : tout au fond du pays
d' Argolide, éleveur de chevaux, Ephyre 1 était la ville
où résidait Sisyphe, fils d'Eole, qui fut le plus rusé des
hommes. Il eut pour fils Glaucos 2 , qui fut père à son
tour du grand Bellérophon : à celui-ci les dieux don­
nèrent les attraits d'une mâle beauté, mais Proetos 3 , en
son cœur, médita sa ruine et chassa du pays d'Argos
Bellérophon, que Zeus avait soumis à son sceptre royal,
de sorte que Proetos avait pouvoir sur lui. Or la divine
Antée, épouse de Proetos, brûla pour ce héros d'un
amour insensé, et désira s'unir à lui secrètement ; comme
elle ne pouvait persuader le preux aux sentiments
loyaux, à l'esprit avisé, elle fit un mensonge et dit au
roi Proetos : « Ah ! puisses-tu mourir, Proetos, si tu ne
fais périr Bellérophon, qui malgré moi voulait me
prendre entre ses bras ! » Elle dit, et ces mots courrou­
cèrent le roi. Il ne put se résoudre à tuer le héros ; son
cœur en eut scrupule', mais il le fit partir pour le pays
lycien, non sans lui confier un funeste message, une
tablette aux plis fermés où se lisaient maints signes
meurtriers 5 ; Proetos lui commandait, pour qu'il pérît, de
la montrer à son beau-père 6 • Ainsi Bellérophon partit
pour la Lycie ; il était sous la garde excellente des dieux.
Q!!and il fut au pays où le Xanthe a son cours, le roi
de la Lycie immense le reçut avec de grands honneurs :
pendant neuf j ours de suite, en hôte il le traita, faisant
tuer neuf bœufs. Mais lorsque se montra pour la dixième
fois l' Aurore aux doigts de rose, lors il l'interrogea,
I L I ADE , VI, 1 76-2 1 6
demandant le message apporté de la part de son gendre
Proetos. Et dès qu'il eut en main ce message fatal, il
enj oignit d'abord au héros de tuer l'invincible Chimère,
qui n'était pas de race humaine, mais divine : lion devant,
serpent derrière, au milieu chèvre, elle exhalait le souffle
effroyable d'un feu dont l'ardeur brûle tout 1 ; il la tua
pourtant, en se laissant guider aux présages des dieux.
Ensuite il combattit les illustres Solymes 2 : ce fut là,
pensait-il, le plus rude combat qu'il eût jamais livré sur
terre à des humains. Troisièmement, il massacra les
Amazones, ces v iriles guerrières. Et le roi, chaque fois
qu'il revenait, tissait une nouvelle ruse à la trame serrée.
Prenant les meilleurs preux de la vaste Lycie, un j our
en embuscade, il les fit se poster, mais aucun ne revint :
le grand Bellérophon sut les massacrer tous•. Le roi
comprit alors que ce héros était le noble fils d'un dieu ;
voulant le retenir, il lui donna sa fille 4 , ainsi que la
moitié de tous ses droits royaux. Le preux reçut aussi
des Lyciens un domaine à nul autre pareil, aussi riche
en vergers qu'en terres à froment. Sa femme lui donna
trois enfants : Isandros, Hippolochos, Laodamie, et
celle-ci, le prudent Zeus s'étant auprès d'elle étendu,
mit au j our Sarpédon, héros égal aux dieux sous son
casque de bronze 5 • Mais quand Bellérophon, un jour,
eut été pris en haine par les dieux 6 , comme il errait tout
seul par la plaine Aléienne 7 en se rongeant le cœur,
fuyant les pas des hommes, Arès, le dieu touj ours
ardent à la bataille, fit mourir Isandros, son fils, qui
combattait les illustres Solymes, cependant qu'Artémis,
déesse aux rênes d'or, contre lui courroucée, faisait
périr sa fille 8 • Moi, c'est Hippolochos qui m'a donné
le j our ; j 'affirme être son fils. En m'envoyant vers Troie,
avec instance il m'a longtemps recommandé d'être
brave touj ours par-dessus tous les autres, loin de désho­
norer la race de mes pères, qui furent, et de loin, les plus
vaillants guerriers dans l'immense Lycie aussi bien qu'en
Ephyre. Voilà mon sang, voilà ma race : j 'en suis fier.
Ainsi parle Glaucos, et Diomède au cri puissant se
réjouit. Dans le sol nourricier il enfonce sa pique, et
c'est avec douceur qu'il dit au pasteur d'hommes :
DIOMÈDE. - Ainsi donc, c'est un hôte ancien, hérédi­
taire, que j e retrouve en toi ? Car le divin Oenée 9 autre­
fois a reçu dans son propre palais le grand Bellérophon.
HOMÈRE - 7 7
1 94 ILIADE, VI, 2. 1 7-2.50
Il l'y retint vingt j ours. Ils se firent tous deux de splen­
dides présents : Oenée offrit une ceinture à la couleur
éclatante de pourpre, et, de Bellérophon, il reçut une
coupe à deux anses, en or, que j 'ai laissée, en m'en
allant, dans mon palais. Je n'ai pas conservé mémoire
de Tydée, car, lorsqu'il me quitta, j 'étais tout jeune
encore, en ce temps où, devant Thèbes, ont succombé
les troupes achéennes 1 • Ainsi, j e suis ton hôte au cœur
de l' Argolide, et, toi, le mien, dans la Lycie où, quelque
j our, je me rendrai peut-être. Evitons désormais, fût-ce
en pleine mêlée, la pique l'un de l'autre. Moi, parmi
les Troyens et leurs fameux alliés, je pourrai massacrer
assez d'autres héros, soit qu'à mes coups un dieu les
présente lui-même, soit que j e réussisse en courant à
les joindre. Et toi, de ton côté, tu pourras égorger bien
assez d' Achéens. Allons ! faisons plutôt l'échange de
nos armes : ainsi l'on apprendra que nous sommes tous
deux hôtes héréditaires et n'en rougissons point.
Ils tiennent ces propos, puis, sautant de leurs chars,
ils se prennent les mains, ils engagent leur foi. Mais
Glaucos à cette heure a l'esprit égaré par le Cronide
Zeus : les armes qu'il reçoit, celles de Diomède, héros
fils de Tydée, sont des armes de bronze et qui valent
neuf bœufs, et celles qu'il lui donne, ce sont des armes
d'or, et qui valent cent bœufs !

HECTOR A TROIE
Heél:or pendant ce temps arrive auprès des murs et
de la porte Scée. Des Troyens, près de lui, les femmes
et les filles accourent aussitôt, voulant l'interroger sur
leurs frères, leurs fils, leurs parents, leurs époux. A
toutes il enjoint de supplier les dieux. Sur leurs têtes
déj à planent de nombreux deuils !
De Priam il atteint le splendide palais, aux portiques
ornés de colonnes polies. Des chambres ont été cons­
truites à la file, au nombre de cinquante, en pierres
équarries, où les fils de Priam dorment avec leurs
femmes ; et, de l'autre côté de la cour, en regard, les
filles de Priam possédent douze chambres, à la file
placées, en pierres équarries, sous des toits à terrasses :
là reposent, auprès de leurs dignes épouses, les gendres
de Priam.
ILIADE, VI, 2 5 1 -288
Heél:or rencontre là sa mère aux doux présents, qui va
chez Laodice, sa fille la plus belle 1 • Elle interpelle I-Ieél:or
et dit, prenant sa main :
HÉCUBE. - Pourquoi, mon fils, as-tu quitté l'ardent
combat pour venir j usqu'ici ? Ah ! sans doute usent-ils
vos forces, en luttant autour de la cité, ces jeunes
Achéens, dont le nom soit maudit ! Ton cœur t'a sug­
géré de venir élever ici tes bras vers Zeus, du haut de
l'acropole. Attends, que j e t'apporte un vin délicieux,
dont tu pourras o ffrir une libation à Zeus Père d'abord,
ensuite aux autres dieux, dont tu boiras enfin toi-même
avec profit : à l'homme las le vin rend une grande
force, et tu t'es fatigué pour défendre les tiens.
Lors lui répond Heétor au casque scintillant :
HECTOR. - Ne me présente pas de vin délicieux, noble
mère, de peur d'affaiblir ma vaillance ; je craindrais trop
ainsi d'oublier mon ardeur. �ant à verser pour Zeus
une libation de vin couleur de feu quand mes mains
sont impures, j 'en aurais du scrupule : il n'est jamais
permis de prier le Cronide à la sombre nuée, quand de
sang et de boue on est tout recouvert. Non, c'est à
toi d'aller au temple d'Athéna, donneuse de butin, pour
porter tes offrandes, après avoir groupé près de toi les
Anciennes. Prenant dans le palais celui de tous tes voiles
auquel tu tiens le plus, le plus beau, le plus grand,
va le poser sur les genoux de la déesse aux splendides
cheveux. Puis tu lui promettras de lui sacrifier, à son
autel, douze génisses d'une année, ignorant l'aiguillon,
si la déesse prend en pitié notre ville, les femmes des
Troyens et leurs j eunes enfants, et daigne repousser
de la sainte Ilion ce preux, fils de Tydée, piquier sau­
vage et rude artisan de déroute. Gagne donc pour ta
part le temple d'Athéna, donneuse de butin, tandis
que moi, j e me rendrai près de P âris pour faire appel
à lui, pour voir s'il voudra bien écouter mes paroles.
Ah ! qu'ici même, lui, la terre l'engloutisse, ce terrible
fléau que Zeus a fait grandir pour le malheur de Troie,
de Priam au grand cœur et de tous ses enfants ! �e j e
le voie enfin descendre dans l'Hadès, e t j e crois que
mon cœur en oubliera du coup son angoisse funeste 1
Il dit. Sa mère alors, entrant dans le palais, appelle
ses servantes, qui par la ville vont convoquer les
Anciennes. Elle-même descend dans la chambre odo -
rante où sont rangés les voiles, ouvrages bien brodés
des femmes de Sidon 1 ; ces femmes, c'est Pâris, beau
comme un Immortel, qui les a fait venir de leur pays
lointain sur la mer infinie, en même temp s qu'Hélène
aux illustres ancêtres 2 • Hécube cependant choisit un de
ces voiles, le plus vaste, le plus splendidement brodé,
cadeau pour Athéna ; il brille comme un astre ; il se
trouvait au fond, par-dessous tous les autres. Elle se
met en route ; de leur groupe nombreux les Anciennes
l'entourent.
�and elles ont atteint le temple de Pallas en haut
de l'acropole, la belle Théanô, la fille de Cissès 3 , épouse
d'Anténor au.-.,: chevaux bien domptés, faite par les
Troyens prêtresse d'Athéna, leur en ouvre la porte.
Poussant une clameur, ensemble vers Pallas elles tendent
les mains. La belle Théanô prend le voile et le met sur
les genoux de la déesse aux beaux cheveux, puis, priant
Athéna, la fiJle du grand Zeus, elle dit, suppliante :
THÉANO. - Vénérable Athéna, gardienne de la ville,
toi, la toute divine, veuille briser la pique aux mains
de Diomède, et fais tomber ce preux la tête la première
devant la porte Scée, afin qu'alors, à ton autel, tout
aussitôt, nous t'offrions douze génisses d'une année,
ignorant l'aiguillon, si tu consens à prendre en pitié
notre ville, les femmes des Troyens et leurs j eunes enfants !
Elle prie en ces mots, mais Pallas Athéna ne veut pas
l'exaucer.
Pendant qu'elles supplient la fille du grand Zeus,
Heél:or, bientôt arrive au logis d'Alexandre, qui lui­
même a bâti sa splendide maison avec l'aide des plus
habiles charpentiers que possédât alors la Troade fer­
tile ; ils ont construit pour lui chambre, salles et cour à
côté des logis de Priam et d'Heél:or, en haut de l'acro­
p ole. C'est là que se présente Heél:or, aimé de Zeus ; il
tient son j avelot, long de onze coudées, et la pointe
d'airain, serrée à l'intérieur d'une virole d'or, scintille
devant lui.
Heél:or trouve Pâris dans sa chambre, apprêtant ses
armes magnifiques - cuirasse et bouclier - et palpant
son arc courbe. L' Argienne Hélène, assise auprès de
ses captives, leur fait exécuter de splendides travaux.
Heél:or, voyant Pâris, le gourmande et l'insulte :
HECTOR. - Insensé ! convient-il de mettre dans ton
cœur une telle colère1 ? Nos troupes cependant s'épuisent
à lutter autour de notre ville et de son haut rempart, et
c'est ta faute à toi si le combat hurlant embrase la cité.
Tu serais le premier à rudoyer un autre, que tu verrais
quitter la bataille cruelle. Allons ! debout ! sinon, le feu
dévastateur consumera bientôt Ilion tout entière.
Pâris, beau comme un dieu, lui fait cette réponse :
PÂRIS. - C'est à bon droit, Heél:or, et non pas sans
raison, que tu t'en prends à moi. Aussi vais-je parler,
mais toi, de ton côté, comprends, écoute-moi. Ce n'est
pas tellement par colère ou dépit à l'égard des Troyens
que je demeure assis, oisif, dans cette chambre : c'est
par désir de me livrer à ma douleur 2 • Mais voici qu' à
l'instant, ma femme, en m'exhortant avec de tendres
mots, m'a conseillé de repartir pour le combat, et moi­
même je crois que c'est le bon parti : la viél:oire souvent
passe d'un homme à l'autre. Attends donc un moment :
je vais me revêtir de mes armes de guerre. Ou bien
pars : je te suis et pense te rej oindre.
Il dit. Le preux Heél:or au casque scintillant ne lui
réplique rien. Mais c'est Hélène, alors, qui dit avec
douceur :
HÉLÈNE. - Beau-frère, je ne suis qu'une chienne per­
verse, que tous ont en horreur. Ah ! pourquoi donc, le
jour où m'enfanta ma • mère, n'ai-je pas été prise et
transportée, au vent mauvais d'une bourrasque, en haut
d'une montagne ou dans la mer houleuse aux flots
retentissants : là j 'aurais disparu, noyée, avant d'avoir
provoqué tant de maux ! Mais, puisque ces malheurs
furent ainsi menés à terme par les dieux, j 'aurais dû,
pour le moins, avoir un compagnon meilleur, qui fût
sensible à l'indignation, aux insultes des hommes.
Celui-ci, dans son cœur, n'a pas de fermeté, jamais il
n'en aura ; de sa mollesse, un j our, il cueillera le fruit !
Mais allons ! entre donc, beau-frère, et prends ce siège;
c'est toi surtout dont l'âme est en proie aux soucis, et
nous en sommes cause : moi, chienne que je suis, et
Pâris, par son crime ! Zeus nous a fait subir un horrible
destin, afin que nous soyons chantés dans l'avenir par
les hommes futurs.
Le grand Heél:or au casque étincelant répond :
HECTOR. - Non, Hélène, malgré ton amitié pour moi,
ne me fais pas asseoir ; je ne puis accepter, car voici
ILIA D E, VI, 3 6 1 -392
que déj à mon cœur s'impatiente : il me faut vite aller
porter aide aux Troyens, qui de me voir partir ont eu
si grand regret. Toi, presse celui-ci ; que lui-même il se
hâte, afin de me rejoindre avant que j e sois hors des
murs de la cité. Je vais aller chez moi pour visiter les
gens de ma maison, ma femme et mon tout j eune fils,
car j e ne sais s'ils me verront une autre fois revenir
auprès d'eux, ou si les dieux bientôt sous les coups des
Argiens ne vont pas me dompter.

ENTRETIEN D 'HECTOR
ET D 'ANDROMAQ!JE
Après ces mots, Heétor au casque scintillant s'éloigne
sans tarder. A sa belle demeure il se rend aussitôt, mais
il n'y trouve pas Andromaque aux bras blancs : sortant
de la maison avec son fils et sa suivante aux beaux
atours, sur le rempart elle est montée, et là, debout,
elle pleure et gémit. Ne voyant pas chez lui son épouse
parfaite, il reste sur le seuil et s'adresse aux servantes :
HECTOR. - Allons ! répondez-moi, servantes, sans
ambages : où donc s'en est allée Andromaque aux bras
blancs, en quittant sa demeure ? Serait-ce chez mes
sœurs ou chez mes belles-sœurs aux magnifiques voiles ?
Ou s'est-elle rendue au temple d'Athéna, où j ustement
d'autres Troyennes bien bouclées implorent auj our­
d'hui la terrible déesse ?
Et l'afüve intendante aussitôt lui répond :
L'INTENDANTE. - Heétor, je vais te faire une franche
réponse, ainsi que tu l'ordonnes. Elle n'est pas allée
aux logis de tes sœurs ni chez tes belles-sœurs aux
magnifiques voiles, et ne s'est pas rendue au temple
d'Athéna, où j ustement d'autres Troyennes bien bou­
clées implorent aujourd'hui la terrible déesse. Sur le
vaste rempart de Troie elle est montée aussitôt qu'elle
a su que les Troyens fléchissent et que les Achéens sont
en pleine viétoire. Alors, comme une folle, elle s'est
élancée en hâte vers les murs, avec son fils et la nourrice
qui le porte.
Ainsi dit l'intendante. Heétor tout aussitôt, sortant de
la maison, reprend la même route et va dans l'autre
sens, le long des belles rues. Dès que ce preux, en par­
courant la vaste ville, atteint la porte Scée, qu'il lui
ILIADE, VI, 393-433
faut traverser pour regagner la plaine, il voit soudain
vers lui son épouse accourir, Andromaque, obtenue au
prix de grands présents\ fille d'Eétion : ce magnanime
roi régnait sur Thèbe au pied du Placos forestier et sur
la Cilicie 2 ; Heétor casqué de bronze est l'époux de sa
fille. Elle vient donc à sa rencontre, et, derrière elle,
une servante tient dans les bras son enfant, - enfant
au tendre cœur, encore tout petit, splendide comme un
astre et fils chéri d'Heétor. Son père lui donna pour
nom Scamandrios, et cependant chacun l'appelle Astya­
nax, parce qu'Heétor protège à lui seul Ilion 3 .
Heétor, voyant son fils, lui sourit en silence. Mais
Andromaque, en pleurs, auprès de lui s'arrête; elle lui
prend la main, l'interpelle et lui dit :
ANDROMAQ!IE. - Epoux infortuné ! ta fougue te per­
dra. Tu n'as nulle pitié de ton fils tout petit, ni de mon
deuil, à moi, qui bientôt serai veuve. Oui, bientôt, se
jetant tous ensemble sur toi, les Argiens te tueront. Il
vaudrait mieux pour moi, quand je ne t'aurai plus,
descendre sous la terre : lorsque la destinée aura tranché
ta vie, je n'aurai plus de réconfort, rien que des peines !
Déj à sont morts mon père et mon auguste mère. Mon
père, le divin Achille l'a tué quand il détruisit Thèbe
au pays cilicien, la ville aux hautes portes ; mais, s'il
le fit périr, il ne dépouilla pas du moins Eétion : son
cœur en eut scrupufe ; il fit brûler son corps avec ses
belles armes, et sur lui répandit la terre d'une tombe;
là, les nymphes des monts, filles de Zeus le porte-égide,
ont fait pousser des ormeaux à l'entour. J'avais dans
le palais d'Eétion sept frères ; tous en ce même j our
partirent pour l'Hadès, car le divin Achille aux pieds
infatigables les tua tous les sept près des bœufs aux
pieds tors et des blanches brebis'. Et ma mère elle­
même - elle était reine au pied du Placos forestier -,
fut amenée ici par le fils de Pélée avec tous nos trésors ;
il ne la délivra que contre le paiement d'une immense
rançon, mais la déesse à l'arc, Artémis, la frappa sous le
toit de son père6 • Heétor, tu es pour moi tout à la fois
un père, une mère chérie, un frère, en même temps
qu'un fort et j eune époux. Maintenant donc, allons !
nous prenant en pitié, reste ici sur le mur. Ne rends pas
orphelin ton fils, ta femme, veuve ! Pour arrêter l'armée,
mets-toi près du figuier s, à l'endroit où la ville est le
zoo
plus accessible, et le rempart, à des assauts plus exposé.
C'est là que, par trois fois déj à, leurs meilleurs chefs
sont venus s'essayer : les deux Ajax, Idoménée au
grand renom, les Atrides et le vaillant fils de Tydée 1 ,
- soit qu'un devin, sachant les volontés des dieux, le
leur eût suggéré, soit que leur propre cœur eût formé
ce dessein.
Le grand Heélor au casque étincelant répond :
HECTOR. - Je songe à tout cela, femme, aussi bien
que toi. Mais j 'éprouve une honte affreuse à la pensée
que les Troyens et leurs femmes aux longues robes me
verraient comme un lâche éviter la bataille. Non, mon
cœur m'en détourne, et touj ours je suis prêt à montrer
ma bravoure en tête des Troyens pour donner grande
gloire à mon père, à moi-même. Oui sans doute, mon
âme et mon esprit le savent : elle devra périr un jour,
la sainte Troie, avec Priam à la bonne pique de frêne
et tout son peuple aussi... Mais, si pour l'avenir j 'ai
le cœur plein d'angoisse, ce n'est pas tant pour les
Troyens que j e m'effraie, ou pour Hécube même, ou
pour le roi Priam, ou pour mes frères qui, nombreux
et pleins d'ardeur, peut-être tomberont devant les enne­
mis et mordront la poussière : non, c'est surtout pour
toi. Ah ! si l'un des Argiens à cuirasse de bronze t'em­
menait tout en pleurs ! Alors ta liberté verrait son
dernier j our ! Et, peut-être, en Argos, au serv ice d'au­
trui, tu tisseras la toile et tu porteras l'eau de la source
Hypérée ou bien de Messéis•, contrainte d'obéir, sou­
mise au j oug brutal de la nécessité. O!!elque jour l'on
dirait, voyant couler tes larmes : « C'est la femme
d'Heélor, qui, de tous les Troyens aux chevaux bien
domptés, fut le plus valeureux, à l'époque où la guerre
entourait Ilion. » Ainsi parlerait-on, et pour toi ce serait
une douleur nouvelle, puisque tu manquerais alors d'un
tel mari pour écarter de toi le j our de l'esclavage. Ah !
puissé-je mourir, puissé-je être enfoui sous un amas de
terre, avant d'ouïr tes cris, le j our où tu serais traînée
en servitude !
Et le brillant Heélor, ayant ainsi parlé, tend les bras
vers son fils. Mais l'enfant se détourne ; il se blottit
contre le sein de sa nourrice à la belle ceinture, et crie,
épouvanté par l'aspeél de son père : c'est l'airain qui
l'effraie, et le panache aussi, fait de crins de cheval,
ILIADE , VI, 470-502 20 1

qu'il voit se balancer, terrible, en haut du casque. Il


fait rire son père et son auguste mère, et le brillant
Heél:or, enlevant aussitôt son casque étincelant, le pose
sur le sol. Il embrasse son fils, le berce dans ses bras
et dit, en invoquant Zeus et les autres dieux :
HECTOR. - Zeus et vous, tous les dieux, faites que
mon enfant, comme moi, se distingue entre tous les
Troyens, qu'il se montre aussi fort, et que sur Ilion il
règne avec puissance ! Et qu'un j our, quelqu'un dise
en le voyant, vainqueur, revenir du combat : « Il est
plus valeureux encore que son père. » Puisse-t-il rap ­
porter, d'un ennemi tué, les dépouilles sanglantes, et
que sa mère alors en ait le cœur en fête !
Il dit, et met l'enfant dans les bras de sa mère. Elle,
en le recevant sur son sein parfumé, pleure et rit à la
fois. Son époux, à la voir, ressent grande pitié. De la
main la flattant, il l'interpelle et dit :
HECTOR. - Infortunée, allons ! cesse de t'affliger telle­
ment dans ton cœur. Personne ne pourra m'envoyer
dans l'Hadès avant l'heure fixée, mais je dis qu'un
mortel, brave ou lâche, jamais n'échappe à son destin,
du moment qu'il est né. Crois-moi, rentre au logis et
ne prends soin que des travaux qui sont les tiens : du
fuseau, du métier. Les soucis de la guerre incomberont
aux hommes, à tous ceux qui sont nés sur le sol d'Ilion,
et tout d'abord à moi.
Puis le brillant Heétor, ayant ainsi parlé, remet son
casque à la crinière de cheval. Son épouse reprend le
chemin du logis, mais non sans retourner en arrière la
tête, non sans verser aussi des larmes abondantes. Elle
arrive bientôt à la maison splendide du belliqueux
Heétor ; elle retrouve là ses nombreuses servantes, et
toutes, la voyant, sont prises de sanglots. Elles pleurent
Heétor, pourtant encore en vie, dans sa propre maison,
craignant que, du combat, il ne revienne plus et ne puisse
échapper aux bras des Achéens pleins de fureur guer­
rière.
HECTOR ET PARIS
RETOURNENT AU COMBAT
Alexandre non plus ne s'est pas attardé dans sa
haute demeure. Dès qu'il a revêtu sa glorieuse armure
en bronze chatoyant, il s'élance à travers la cité d'ilion,
zoz ILIA D E , VI, 506-5 29
sûr de ses pieds agiles. Comme on voit un cheval, qu'on
a gardé longtemps oisif à l'écurie en le nourrissant
d'orge, rompre subitement ses liens et bondir, piaffant,
dans la plaine, habitué qu'il est à se baigner aux eaux
courantes d'un beau fleuve, - il a l'air triomphant, il
porte haut la tête, et, fier de son éclat, agite sa crinière
autour de ses épaules ; ses jambes promptement l'em­
portent vers les prés où les autres chevaux ont coutume
de paître : c'est ainsi que Pâris, fils de Priam, descend
du sommet de Pergame, aussi resplendissant sous les
armes qu'un astre, la mine réj ouie, emporté par ses
pieds à la course rapide. Vite il rej oint son frère Heél:or,
divin héros, quand celui-ci s'éloigne après avoir parlé
tendrement à sa femme.
Pâris, beau comme un dieu, prend la parole et dit :
PÂRIS. - T'aurais-je retardé, mon bon frère, en traî­
nant, au lieu d'arriver j uste au moment convenu, comme
tu m'en priais ?
Lors lui répond Heél:or au casque scintillant :
HECTOR. - Ah ! malheureux ! aucun homme, s'il est
loyal, ne saurait mépriser ton travail au combat : valeu­
reuse est ta fougue. Mais c'est exprès que tu faiblis et
te relâches. Et mon âme s'afflige en moi profondément,
quand j 'entends, contre toi, les propos infamants tenus
par les Troyens, qui subissent tant de misères par ta
faute. Mais allons ! tous les deux, nous nous mettrons
d'accord sur le reste, plus tard 1 , si Zeus permet qu'un
j our nous puissions, installant au palais un cratère• en
l'honneur des seigneurs du ciel touj ours vivants, fêter
la délivrance, après avoir chassé du pays d'Ilion les
Argiens bien guêtrés.
CHANT VII
COMBAT SINGULIER
D 'HECTOR ET D 'AJAX
AYANT ainsi parlé, l'illustre preux Heél:or, d'un
bond, franchit la porte. Il est accompagné de son frère
Alexandre. Leur cœur à tous les deux pour la bataille
et la mêlée est plein d'ardeur. Et de même qu'un dieu
qui fait souffler le vent comble ainsi sur leur nef les
vœux des matelots quand ils se sont lassés à remuer la
mer de leurs rames polies et quand leurs membres sont
tout rompus de fatigue : de même les Troyens, voyant
ces deux héros apparaître à leurs yeux, sentent leurs
vœux comblés.
L'un, Alexandre, abat Ménesthios d'Arné 1 , fils d'Aréï­
thoos, le roi porte-massue, et de sa femme aux larges
yeux, Phyloméduse. L'autre, Heél:or, fait tomber sous
sa pique acérée Eïoneus, qu'il atteint au cou, sous le
rebord de son casque de bronze; il lui brise les membres.
Glaucos, de son côté, le fils d'Hippolochos, comman­
dant des Lyciens, maîtrise sous sa lance en la rude mêlée
le preux Iphinoos, le fils de Dexios, qui vient de s'élancer
sur son rapide char 2 ; il l'atteint à l'épaule et, le faisant
rouler hors de son char à terre, il lui brise les membres.
Cependant Athéna, la déesse aux yeux pers, aperçoit
les Troyens massacrant les Argiens dans la rude mêlée.
D'un bond, elle descend des sommets de l'Olympe
vers la sainte Ilion. Mais voici qu'Apollon s'élance à sa
rencontre, car du haut de Pergame il a vu la déesse, et
lui, c'est le succès des Troyens qu'il désire. Ils se
rejoignent l'un et l'autre auprès du chêne3 • Le seigneur
Apollon, fils de Zeus, le premier prend la parole et dit :
A POLLON. - Pourquoi donc cette hâte, ô fille du grand
Zeus, à descendre une fois encore de l'Olympe ? Et
pourquoi ce nouvel élan de ton grand cœur ? Veux-tu
zo4 I L I A D E , VII, 26-62

dans ce combat oél:royer la viél:oire, en la faisant changer


de camp, aux Danaens ? Car les Troyens mourants, eux,
tu ne les plains guère. Mais si tu m'en croyais, voici
qui vaudrait mieux : arrêtons maintenant la guerre et
la tuerie, pour auj ourd'hui du moins. Plus tard, assu­
rément, ils reprendront la lutte et ne la cesseront qu'au
jour fatal marqué pour la chute de Troie, car tel est le
dessein qui vous charme le cœur, à vous, les Immor­
telles : détruire cette ville !
La déesse aux yeux pers, Athéna lui répond :
ATHÉNA. - 0 dieu Préservateur, qu'il en soit donc
ainsi ! Car moi, de mon côté, j 'avais même pensée en
venant de !'Olympe vers Argiens et Troyens. Mais
pour faire cesser la lutte des guerriers, comment t'y
prendras-tu ?
Le seigneur Apollon, fils de Zeus, lui répond :
APOLLON. - Stimulons l'énergie et la fougue d'Heél:or,
le dompteur de chevaux, pour qu'il provoque un des
Argiens à l'affronter en luttant seul à seul dans un
combat terrible. Alors les Achéens aux jambières d'ai­
rain, jaloux de leur honneur, pousseront à leur tour l'un
des leurs à lutter contre Heél:or le divin.
Il dit. Lors Athéna, la déesse aux yeux pers, n'est pas
d'un autre avis. Mais le fils de Priam, Hélénos, en son
cœur connaît soudain le plan que méditent ces dieux 1 ,
et, s'approchant d'Heél:or, il lui dit ces paroles :
HÉLÉNOS. - Fils de Priam, Heél:or aussi sage que
Zeus, voudras-tu m'obéir, à moi qui suis ton frère ?
Fais asseoir tout le monde, Achéens et Troyens, puis
provoque un Argien, le meilleur de leurs preux, à
lutter avec toi dans un combat terrible. Car ton destin
n'est pas encore de mourir et tu ne touches pas à ton
heure fatale. Voilà ce que la voix des dieux touj ours
vivants vient de me révéler.
Il dit et, de l'entendre, Heél:or a grande j oie. Entre
les deux armées il s'avance, tenant par le milieu sa
pique, afin de modérer les bataillons troyens. Il les fait
tous asseoir. Les Argiens bien guêtrés, Agamemnon,
de son côté, les fait asseoir. Apollon, dieu dont l'arc
est d'argent, et Pallas se changent en vautours et se
posent sur le haut chêne de Zeus Père, le dieu qui
tient l'égide ; ils prennent grand plaisir au speél:acle des
hommes, assis en rangs serrés, où frissonnent écus,
ILIADE, VII, 63-100 zo5
casques et javelots. Comme un frémissement se répand
sur la mer, assombrissant les flots, au lever du Zéphyr,
tout de même l'on voit dans la plaine frémir les rangs
des Achéens et des Troyens, assis.
Heél:or prend la parole et dit aux deux armées :
HECTOR. - Ecoutez-moi, Troyens, Achéens bien
guêtrés, et je vous apprendrai ce que mon cœur m'ins­
pire. Notre paél:e n'a pas été ratifié par le Cronide assis
dans les hauteurs du ciel 1 • Il ne prépare à nos deux
peuples que des maux, leur assignant pour fin le jour
qui vous verra prendre Troie aux bons murs, ou vous­
mêmes périr près de vos nefs marines. Vous avez parmi
vous des preux, Panachéens I Celui que son cœur pousse
à lutter contre moi, qu'il vienne donc ici, qu'il sorte de
vos rangs et soit votre champion contre Heél:or le divin 1
Je déclare ceci, Zeus nous en soit témoin : si ce preux
me maîtrise avec le bronze aigu, qu'il m'ôte mon armure
et l'emporte aux nefs creuses, mais rende aux miens
mon corps, que livreront au feu les Troyens et leurs
femmes. Si c'est moi qui le dompte, et qu'Apollon
consente à me donner la gloire, alors, après l'avoir
dépouillé de ses armes, je les emporterai dans la sainte
Ilion et je les suspendrai dans le temple du dieu bon
archer, Apollon, mais je rendrai son corps et le ferai
porter vers les robustes nefs, pour que les Achéens aux
têtes chevelues puissent l'ensevelir. En répandant sur
lui la terre, ils dresseront un tertre sur les bords de
l'immense Hellespont ; ainsi dans l'avenir même le
plus lointain, en traversant la mer vineuse, on s'écriera
sur un vaisseau poussé par de nombreux rameurs :
« Voyez là le tombeau d'un guerrier mort jadis, d'un
preux qui fut tué par le brillant Heél:or. » Ainsi parlera­
t-on, et ma gloire dès lors jamais ne périra.
Il dit. Tous sans bouger restent silencieux : honteux
de refuser, ils craignent d'accepter. A la fin Ménélas se
lève; il les insulte en termes outrageants, le cœur boule­
versé par de profonds sanglots :
MÉNÉLAS. - Ah ! fanfarons, qu'il faut appeler
« Achéennes », et non plus « Achéens » ! �elle honte
terrible entre les plus terribles, si, maintenant, aucun
Argien n'affronte Heél:or ! Ah ! redevenez tous un peu
de terre et d'eau 2 , vous dont chacun demeure assis là,
tel qu'il est, sans honneur ni courage ! Eh bien I c'est
zo6 ILIADE, VII, 101-138

moi qui vais contre Heél:or m'équiper. QEant au destin


qui donne à la fin la viél:oire, il est entre les mains des
Immortels, là-haut.
Il dit, et se revêt de ses splendides armes. Alors, ton
dernier j our, Ménélas, te serait venu des mains d'HeB:or,
ce héros tellement meilleur guerrier que toi, si les rois
achéens pour te saisir les bras ne s'étaient élancés, si
l' Atride en personne, le grand Agamemnon, ne t'avait
dit ces mots en prenant ta main droite :
AGAMEMNON. - Héros issu de Zeus, Ménélas, tu
délires 1 Non, ce n'est pas à toi que sied telle folie.
Supporte ton chagrin, si pénible qu'il soit, et cesse de
prétendre affronter par bravade un preux meilleur que
toi, le Priamide HeB:or, qui fait trembler de peur beau­
coup d'autres guerriers ; Achille même craint de se
heurter à lui 1 dans l'un de ces combats qui donnent
gloire aux hommes, - Achille qui pourtant est bien
plus fort que toi. Va, retourne t'asseoir au milieu de
tes gens, et contre HeB:or les Achéens feront appel à
quelque autre champion. QEel que soit ce vaillant,
ardent à la bagarre, il aura cependant bien du plaisir,
j e crois, à plier les genoux pour s'asseoir, s'il revient
de la lutte sanglante et de l'affreux carnage !
Ainsi dit le héros, et son frère aussitôt change de
sentiments, car le conseil est j uste, et Ménélas l'écoute.
Bientôt ses écuyers lui détachent, j oyeux, ses armes des
épaules. Puis parmi les Argiens Nestor se lève et dit :
NESTOR. - Hélas ! c'est un grand deuil qui frappe
l' Achaïe 1 Ah 1 quels gémissements il pousserait, Pélée,
le vieux maître des chars, noble orateur et conseiller
des Myrmidons, lui qui dans sa maison j adis m'inter­
rogeait avec tant de plaisir sur la race et les fils de tous
les Danaens, s'il savait que tous ces héros devant HeB:or
se cachent aujourd'hui! Sans cesse vers les dieux il
lèverait les bras et leur demanderait de séparer enfin
son âme de ses membres, pour la faire descendre aux
demeures d'Hadès. Ah ! plùt au ciel, Zeus Père, Apol­
lon, Athéna ! que je fusse resté jeune, comme en ce
temps où près du Céladon, fleuve au rapide cours, se
rencontraient piquiers arcadiens et pyliens, aux rives
du J ardan, sous les murs de Phéia 2 1 Ereuthalion 3 était
champion des Arcadiens. Cet homme égal aux dieux
portait sur ses épaules les armes du divin sire Aréi-
ILI A D E , VII, 1 3 9-1 7 5
thoos 1 , que tous, hommes vaillants, femmes aux beaux
atours nommaient Porte-Massue, car jamais au combat
il ne maniait l'arc ou le long j avelot, mais une masse
en fer, avec laquelle il enfonçait les bataillons. Lycurgue2
le tua par ruse, non par force, en un étroit chemin où
sa masse de fer ne pouvait écarter de lui le noir trépas ;
l'attaquant par surprise et devançant ses coups, Lycurgue
le perça de sa lance en plein corps ; tombant à la ren­
verse, à terre il s'écroula. Lycurgue lui ravit ses armes,
dons d'Arès, dieu de bronze, et depuis, toujours il les
porta dans la lutte guerrière, mais quand dans son
palais il fut devenu vieux, à son second, Ereuthalion,
il les donna pour qu'il s'en revêtit. Voilà les armes que
portait Ereuthalion, tandis qu'il provoquait les plus
vaillants guerriers. Mais ceux-ci le craignaient et trem­
blaient ; nul n'osait. Moi seul, je fus poussé par mon
cœur endurant et plein de hardiesse à me battre avec
lui ; parmi tous, cependant, c'était moi le plus jeune.
Je luttai ; Athéna me donna la viétoire. Cet homme, le
plus fort et le plus grand qui fût, c'est moi qui le tuai :
lors on le vit gisant, immense, sur le sol, les membres
étendus de tous côtés, inertes. Ah ! si je restais jeune
et conservais ma force, il devrait vite, Heétor au casque
scintillant, affronter le combat l Vous au contraire, vous,
qui des Panachéens êtes les meilleurs preux, pour mar­
cher contre Heétor vous n'avez pas assez de zèle ni de
fougue !
Le vieillard morigène ainsi les Achéens. Mais déj à
des guerriers se dressent, neuf en tout : le tout premier,
le chef de peuple Agamemnon, puis le fils de Tydée,
Diomède le fort ; puis ce sont les Ajax, ceints d'une
ardeur bouillante; ensuite Idoménée, son ami Mérion,
tueur d'hommes aussi puissant qu'Enyalios 3 , puis le
fils éclatant d'Evémon : Eurypyle4 ; et se lèvent enfin
Thoas, fils d' Andraemon 6 , et le divin Ulysse. Tous
veulent batailler contre Heétor le divin. Le vieux
maître des chars, Nestor parle à nouveau :
NESTOR. - Vous allez maintenant, du premier au
dernier, tirer au sort qui d'entre vous sera choisi.
Celui-là sauvera les Argiens bien guêtrés, en même temps
qu'il sauvera sa propre vie, si du moins il revient de la
lutte sanglante et de l'affreux carnage.
Il dit, et sur les sorts chacun fait une marques , puis
208 ILIADE, VII, 176-2 1 1
ils j ettent ces sorts dans le casque d u fils d 'Atrée Aga­
memnon. Tous dans l'armée alors se mettent à prier :
ils étendent les bras vers les dieux qu'ils invoquent, et
chacun dit, les yeux levés au vaste ciel :
LES ACHÉENS. - Puisse le sort, Zeus Père ! élire soit
Aj ax 1 , soit le fils de Tydée, soit le roi de Mycènes, la
ville riche en or 1
Ils disent, puis Nestor, le vieux maître des chars,
prend le casque et l'agite. Il s'en échappe un sort, celui
précisément que leurs vœux appelaient, le sort même
d' Ajax. Le héraut s'en empare et le porte à la ronde, en
parcourant l'armée à partir de la droite afin de le montrer
à tous les preux argiens. Nul ne le reconnaît d'abord ;
tous le refusent. Mais quand, l'ayant porté j usqu'au
bout de la ligne, il arrive au brillant Ajax, qui l'a
marqué, qui l'a mis dans le casque, il s'approche de lui,
puis, dans la main qu' Ajax lui tend, pose le sort. Ajax,
en le voyant, y reconnaît sa marque. Il en a j oie au
cœur. Jetant le sort à terre, à ses pieds, il s'écrie :
AJAX. - Amis, ce sort est mien, mon cœur s'en réjouit,
car j 'espère pouvoir vaincre HeB:or le divin. Mais
allons ! maintenant, pendant que je revêts mes armes de
combat, vous autres, priez Zeus, seigneur fils de Cronos,
à part vous en silence, à l'insu des Troyens, ou même à
haute voix, puisque nous, après tout, nous ne craignons
personne. Nul ne saurait à sa guise me faire fuir, contre
ma volonté, par force ou par adresse, car je ne pense
pas être à ce point novice, moi, qui suis né, puis ai
grandi dans Salamine !
Il dit, et tous prient Zeus, seigneur fils de Cronos,
chacun disant, les yeux levés au vaste ciel :
LES ACHÉENS. - Souverain de l'Ida, Zeus Père, le
plus noble et le plus grand des dieux I fais triompher
Ajax et permets qu'il remporte une éclatante gloire. Si
tu prends soin d'HeB:or et si tu le chéris, fais du moins
que tous deux aient force et gloire égales 1
C'est ainsi qu'ils supplient, pendant qu' Ajax revêt
le bronze éblouissant. Puis, dès qu'il s'est couvert tout le
corps de ses armes, il s'élance aussitôt. On croirait
voir passer le monstrueux Arès lorsqu'il marche vers la
bataille et les guerriers que le fils de Cronos a poussés
à se battre en leur brûlant le cœur par le feu des que­
relles : c'est ainsi que bondit le monstrueux Ajax,
I L I A D E , VII, 2 1 2-243
rempart des Achéens, en souriant de tout son farouche
visage. Ses pieds le portent vite à grandes enjambées,
cependant qu'il brandit sa longue javeline. A le v oir,
les Argiens éprouvent grande j oie; les Troyens en
revanche ont les membres saisis d'un atroce frisson
Même le cœur d'Heétor bat fort dans sa poitrine, mais
maintenant il est trop tard pour s'esquiver, retourner en
arrière et venir se plonger dans la foule des siens : lui­
même a provoqué les Argiens au combat !
Lors Ajax le rej oint, portant son bouclier aussi grand
qu'une tour, fait de sept peaux de bœufs recouvertes
de bronze, œuvre de Tychios, un habitant d'Hylé 1 , le
meilleur ouvrier pour la taille du cuir : cet écu scin­
tillant, il l'a fait de sept peaux de taureaux bien nourris,
puis, par-dessus, il a fixé - huitième couche - une
plaque d'airain. Tel est le bouclier que devant sa poi ­
trine alors brandit Ajax, le fils de Télamon. Près d'Heétor
il s'arrête, et d'un air menaçant il lui jette ces mots :
AJAX. - Heétor, c'est maintenant, seul à seul avec
moi, que tu vas éprouver la valeur des héros qui se
trouvent encore aux rangs des Danaens, en l'absence
d'Achille à l'ardeur destruétrice, à l' âme de lion. Achille
reste auprès de ses nefs recourbées, voyageuses des
mers, touj ours plein de colère envers Agamemnon, le
pasteur de guerriers. Nous n'en sommes pas moins de
taille à t'affronter, et nombreux pour le faire. Allons !
à toi d'ouvrir la lutte et la bataille !
Le grand Heétor au casque étincelant réplique :
HECTOR. - Ajax, issu de Zeus et fils de Télamon,
conduét:eur de guerriers, ne viens pas m'éprouver
comme un enfant débile, ou bien comme une femme à
qui sont étrangers les travaux de la guerre. Les combats,
les tueries, c'est mon affaire, à moi. Je sais mouvoir à
droite, à gauche mon écu de peau de bœuf séchée, ce
solide instrument que je porte au combat. Je sais bondir
dans le fracas des chars rapides, et, dans le corps à
corps, je sais d'Arès sanglant exécuter la danse. Mais ce
n'est pas par ruse et par fine surprise que je voudrais
frapper un homme tel que toi, - non, mais ouverte­
ment, si j'y puis réussir.
Il dit et, brandissant sa longue javeline, il la lance; il
atteint l'effrayant bouclier d' Ajax, fait de sept peaux,
sur le revêtement d'airain, huitième couche. Le bronze
210 I L I A D E , VII, 247-284
dur traverse et déchire six peaux ; la septième l'arrête.
Lors, à son tour, Ajax, héros issu de Zeus, lâche sa
longue pique ; elle touche l'écu bien rond du Priamide,
perce l'écu brillant et, venant se planter dans la belle
cuirasse, elle plonge le long du flanc de part en part,
déchirant la tunique. Mais Heél:or de côté se penche et,
de la sorte, esquive la mort noire. Alors, en même
temps, ils arrachent tous deux, les prenant dans leurs
mains, les longues j avelines, puis fondent l'un sur
l'autre. On dirait des lions affamés de chair crue, ou
bien des sangliers à la force invincible. Le Priamide,
avec sa lance, en plein milieu frappe l'écu d'Ajax, mais
la pointe d'airain ne le traverse pas, c'est elle qui fléchit.
Ajax en bondissant atteint l'écu de l'autre, où sa pique
pénètre : le Priamide, en plein élan, est arrêté ; l'arme le
blesse au cou ; le sang noir en jaillit. Et cependant
Heél:or au casque scintillant ne cesse pas la lutte : il
revient en arrière et, d'une pierre noire, énorme et
raboteuse que son épaisse main ramasse dans la plaine,
il frappe en plein milieu, sur la bosse centrale, l'effrayant
bouclier d'Ajax, fait de sept peaux ; le bronze tout
autour sous le choc retentit. Lors Ajax, pour sa part,
prend en main une pierre encore bien plus grosse ; il
la fait tournoyer et, lui communiquant une force infinie,
il la lance : soudain, le bouclier d'Heél:or se rompt de
bout en bout sous le poids de ce roc aussi lourd qu'une
meule et, ses genoux cédant sous le choc de l'écu, le
preux, tout de son long, s'écroule à la renverse. Mais,
sans perdre un instant, Apollon le relève.
Ils allaient se frapper de près avec l'épée, si les
hérauts, alors, tous deux, ces messagers de Zeus et des
mortels ne s'étaient avancés, l'un au nom des Troyens,
l'autre des Achéens à tunique de bronze : Idée et Tal­
thybios 1 , deux hommes pleins de sens. Entre les deux
guerriers ils étendent leurs sceptres, et le héraut Idée
aux sages pensers dit :
IDÉE. - Cessez, enfants, de guerroyer et de combattre.
Tous les deux chers à Zeus, l'assembleur des nuées,
vous êtes l'un et l'autre aussi de vaillants preux. Tous,
nous le savons bien. Mais voici que la nuit est tombée ;
or il sied d'obéir à la nuit.
Lors lui répond Ajax, le fils de Télamon :
AJAX. - Mais c'est Heél:or, Idée, que vous devez
ILIA DE, VII, 285-3 1 7 211

tous deux inviter à donner là-dessus son avis, puisqu'il


a provoqué tous les preux au combat. �'il prenne les
devants ! Pour moi, bien volontiers, je ferai comme il
veut.
Le grand Heél:or au casque étincelant répond :
HECTOR. - Ajax, puisque tu tiens d'un dieu ta grande
taille, ta force et ta sagesse, et que ta lance fait de toi
le meilleur preux parmi tous les Argiens, cessons donc
maintenant, au moins pour auj ourd'hui, la lutte et la
bataille. Plus tard nous combattrons à nouveau, jus­
qu'au j our où la divinité nous départagera pour donner la
viél:oire à l'un de nos deux peuples. Oui, voici que la nuit
est tombée; or il sied d'obéir à la nuit. Va-t'en donc
vers les nefs pour réj ouir le cœur de tous les Achéens,
tandis que moi, j 'irai dans la grande cité dont Priam
est le roi, pour réj ouir Troyens et femmes aux longs
voiles, qui bientôt paraîtront en présence des dieux 1 et
pour moi rendront grâces. Mais allons ! l'un et l'autre
échangeons maintenant de glorieux cadeaux ; de la
sorte, chacun dira chez les Troyens et chez les Achéens :
« Si tous deux ont lutté tant que leur cœur était rongé
par la discorde, en revanche c'est bien d'accord, c'est
en amis qu'ils se sont séparés. »
A ces mots, il lui tend son glaive à clous d'argent,
auquel il j oint la gaine avec le baudrier artistement
taillé. Ajax, de son côté, lui donne une ceinture écla­
tante de pourpre. Ils se quittent enfin et vont rejoindre,
l'un, les rangs des Achéens, l'autre, ceux des Troyens.
Ceux-ci, comme ils ont joie à voir venir Heél:or vivant,
intaél:, alerte, sauvé de la fureur d' Aj ax et de ses
mains que nul autre n'affronte ! Ils l'emmènent en
ville, eux qui de son salut avaient désespéré. Dans
l'autre camp, Ajax, tout fier de sa viél:oire, au milieu
des Argiens bien guêtrés qui l'escortent, se rend près
du divin héros Agamemnon.

LA TRÈVE
Au camp du fils d'Atrée ils arrivent bientôt. Alors
pour eux le chef de peuple Agamemnon immole au
tout-puissant fils de Cronos un bœuf, un mâle de cinq
ans. On égorge la bête, on la prépare, on la dépèce
tout entière, on la coupe avec art en de menus mor-
2. 1 2 I L I A D E , V I I , 3 1 8-3 5 3

ceaux, qu'aussitôt l'on embroche ; o n les rôtit avec


grand soin, puis, de la flamme, on les retire tous. Ces
apprêts du repas une fois terminés, l'on se met au festin,
et personne en son cœur ne se plaint du banquet où
chacun prend sa part. Des mains d' Agamemnon, le
héros fils d'Atrée à la vaste puissance, Ajax, en part
d'honneur, reçoit la longue échine. Puis, quand ils ont
chassé la soif et l'appétit, c'est le vieillard Nestor qui,
le premier de tous, trame un nouveau dessein, lui dont
l'avis déj à s'est montré le meilleur. Plein de sagesse, il
prend la parole et leur dit :
NESTOR. - Fils d' Atrée et vous tous, héros panachéens,
en grand nombre ils sont morts, nos Argiens chevelus :
Arès le meurtrier sur les bords du Scamandre a versé
leur sang noir, tandis que dans l'Hadès leurs âmes
descendaient. Aussi dois-tu dès l'aube ordonner aux
Argiens d'arrêter le combat. Et nous, nous rassemblant,
avec bœufs et mulets, nous porterons ici sur des chariots
nos morts. Puis, à quelque distance en avant des vais­
seaux, nous brûlerons les corps, pour que chacun de
nous rapporte aux fils, chez eux, les cendres de leurs
pères, quand nous regagnerons le sol de la patrie. Tout
autour du bûcher, nous prendrons de la terre au hasard
dans la plaine et dresserons un tertre, puis, vite, auprès
de lui, bâtirons un haut mur pour nous mettre à l'abri,
nous-mêmes et nos nefs ; nous y pratiquerons des portes
ajustées, que viendra traverser un chemin carrossable.
Enfin nous creuserons, en dehors et tout près, un fossé
qui, profond et longeant le rempart, arrêtera chevaux
et gens, de peur qu'un j our l'attaque des Troyens
altiers ne nous accable.
Il dit, et tous les rois approuvent son avis.
Chez les Troyens aussi se tient une assemblée en haut
de l'acropole, aux portes de Priam, - une assemblée
affreusement tumultueuse.
C'est le sage Anténor 1 qui parle en premier lieu :
ANTÉNOR. - Écoutez-moi, Troyens et Dardaniens,
alliés ! et j e vous apprendrai ce que mon cœur m'inspire.
Allons ! décidez-vous : rendons l' Argienne Hélène, et ses
biens avec elle, aux Atrides, pour que chez eux ils la rem­
mènent. Combattre maintenant, pour nous, c'est violer le
paél:e et nos serments. C'est pourquoi je ne puis espérer
un succès qui nous dispenserait d'agir comme j e dis.
ILIADE, VII, 3 54-393
A ces mots, il s'assied. Au milieu d'eux alors se lève
le mari d'Hélène aux beaux cheveux, le divin Alexandre.
En réponse il lui dit ces paroles ailées :
PÂRIS. - Anténor, tes avis ont cessé de me plaire. Il
t'arrive pourtant d'être mieux inspiré. Mais sont-ils
sérieux, les propos que tu tiens ? Alors, ce sont les dieux
eux-mêmes, sûrement, qui t'ont ravi le sens. Les Troyens
aux chevaux bien domptés entendront ce que je veux
leur dire et déclarer en face : non, je ne rendrai pas la
femme ; mais les biens, ceux que j 'ai rapportés d' Argos
dans ma maison, j e consens à les rendre, et même à
donner plus, en prenant sur les miens.
Il dit et se rassied. Lors se lève Priam, Dardanide
que sa prudence égale aux dieux. Plein de sagesse, il
prend la par�le et leur dit :
PRIAM. - Ecoutez-moi, Troyens et Dardaniens, alliés !
et je vous apprendrai ce que mon cœur m'inspire.
Prenez votre repas dans la ville à l'instant, comme par
le passé, sans oublier de vous garder et de veiller, tous,
chacun pour sa part. Idée, au point du j our, ira vers les
nefs creuses ; aux fils d' Atrée Agamemnon et Ménélas
il communiquera cette offre d'Alexandre, auteur de la
discorde. Puis il aj outera cette juste demande : veulent­
ils arrêter le terrible combat le temps qu'il faut pour
nous laisser brûler nos morts ? Après, nous repren­
drons la lutte j usqu'au j our où la divinité nous dépar­
tagera pour donner la viB:oire à l'un de nos deux peuples.
Il dit. Tous ardemment l'écoutent et l'approuvent.
Ils prennent leur repas, groupés par corps de troupes.
Idée, au point du j our 1 , gagne les vaisseaux creux.
Il trouve les Argiens, bons serviteurs d'Arès, groupés
en assemblée près de la poupe du vaisseau d'Aga­
memnon. Alors, au milieu d'eux s'arrêtant, le héraut
leur dit de sa voix forte :
IDÉE. - Atrides et vous tous, héros panachéens, sur
l'ordre de Priam et des Troyens illustres, je viens pour
vous transmettre une offre d'Alexandre, auteur de la
discorde. Pourra-t-elle vous plaire et vous être agréable ?
Tous les biens qu'Alexandre a, sur ses vaisseaux creux,
apportés j usqu' à Troie (que n'est-il mort avant !), il
consent à les rendre, et même à donner plus en prenant
sur les siens. Mais la femme, du grand Ménélas j eune
épouse, il ne veut pas la rendre, en dépit des Troyens
214 I L I A D E , VII, 3 94-427
et de tous leurs avis. J'ai l'ordre de vous faire aussi
cette demande : voulez-vous arrêter le terrible combat
le temps qu'il faut pour nous laisser brûler nos morts ?
Après, nous reprendrons la lutte j usqu'au j our où la
divinité nous départagera pour donner la viétoire à
l'un de nos deux peuples.
Il dit. Tous sans bouger re§tent silencieux. A la fin,
Diomède au cri puissant leur parle :
DIOMÈDE. - N'acceptons auj ourd'hui ni les biens que
Pâris offre, ni même Hélène : il e§t clair pour chacun,
fût-ce pour le plus sot, que déj à les Troyens sont voués
au désa§tre.
Il dit. Par leurs clameurs, les fils des Achéens
approuvent tous, ravis, ces mots de Diomède aux
chevaux bien domptés. Le grand Agamemnon dit alors
au héraut :
AGAMEMNON. - Tu viens toi-même, Idée, d'entendre
les Argiens : c'e§t leur réponse, et moi, je suis du même
avis. �ant à brûler vos morts, je n'y mets pas à'obs­
tacle. On ne ménage rien pour apporter en hâte aux
cadavres de ceux que la vie a quittés, aussitôt qu'ils
sont morts, l'apaisement du feu. �e Zeus soit donc
témoin de notre paéte, lui, l'époux tonnant d'Héra !
Il parle ainsi, puis tend vers tous les dieux son sceptre.
Idée alors retourne à la sainte Ilion. Là sont assis tous
les Troyens et Dardanides, groupés en assemblée, atten­
dant son retour. Idée arrive enfin, s'arrête au milieu
d'eux et leur dit son message.
Pour deux tâches alors ils s'apprêtent en hâte : les
uns vont transporter les cadavres des morts, d'autres,
quérir du bois. Les Achéens aussi s'éloignent de leurs
nefs aux solides gaillards : avec empressement les uns
vont transporter les cadavres des morts, d'autres,
quérir du bois.
A l'heure où le soleil, sortant des profondeurs du
paisible Océan et montant dans le ciel, commence à
diriger ses rayons sur les champs, Achéens et Troyens
se trouvent face à face. Chaque preux mort n'e§t pas
facile à reconnaître, mais ils lavent avec de l'eau ces
corps sanglants ; sur des chariots ensuite ils les chargent,
tout en pleurant à chaudes larmes.
Le grand Priam défend les funèbres sanglots, et les
Troyens, le cœur navré, mais en silence, amoncellent
ILIADE , VII, 428-460 215

les corps sur l e haut d u bûcher, puis les livrent aux


flammes, avant de retourner dans la sainte Ilion.
De même, pour leur part, les Argiens bien guêtrés,
le cœur plein de tristesse, amoncellent les corps sur le
haut du bûcher, puis les livrent aux flammes, avant de
retourner vers les navires creux.

CONSTRUCTION DU MUR ACHÉEN


Il fait encore nuit, une obscure clarté pourtant
annonce l'aube 1 , quand, autour du bûcher, un contin­
gent choisi d' Achéens se rassemble. Autour de ce
bûcher, en prenant de la terre au hasard dans la plaine,
ils dressent un seul tertre. Puis, auprès de ce tertre, ils
bâtissent un mur, un rempart élevé, pour se bien pro­
téger eux-mêmes et leurs nefs, non sans y pratiquer des
portes aj ustées, que viendra traverser un chemin car­
rossable. En dehors et tout près, ils creusent un fossé
vaste, profond et large ; ils y plantent des pieux.
Ainsi vont besognant les Argiens chevelus. De leur
côté, les dieux, assis auprès de Zeus, le maître de l'éclair,
sont en train d'observer le grand travail des Achéens
bardés de bronze. Le premier, Posidon, l'Ebranleur de
la terre, prend la parole et dit :
PosrnoN. - Ah ! Zeus Père, à ce compte, est-il donc
désormais sur la terre infinie un seul homme qui veuille
encore confier à l'un des Immortels un projet, un des­
sein ? Ne vois-tu pas qu'ainsi les Argiens chevelus ont
bâti cette fois un rempart pour leurs nefs, l'ont muni
d'un fossé, sans accorder aux dieux d'illustres héca­
tombes ? Le renom de ce mur se répandra partout où
l'aurore s'étend, tandis que tombera dans l'oubli l'autre
mur, celui qu'avec Phœbos Apollon j 'ai construit à
grand effort p our le héros Laomédon 2 •
Vivement affeB:é, l'assembleur des nuées, Zeus alors
lui répond :
ZEUS. - Ebranleur de la terre à la vaste puissance,
allons I que dis-tu là ? Sans doute un autre dieu, qui ne
te vaudrait pas pour la fougue et les bras, pourrait en
prendre ombrage. Non, c'est ta gloire à toi qui s'épandra
partout où l'aurore s'étend. Tiens, écoute : le j our où
s'en retourneront chez eux sur leurs vaisseaux les
Argiens chevelus, démolis leur rempart, fais-le d'un
ZI6

bout à l'autre écrouler dans l a mer, sous le sable à


nouveau couvre la vaste grève, et nul ne verra plus ce
grand mur des Argiens !
Lors, tels sont les propos qu'ils échangent entre eux.
Au coucher du soleil, l'œuvre des Achéens se trouve
terminée. Aussitôt, dans leur camp, ils immolent des
bœufs et prennent leur repas. Du vin leur est venu de
Lemnos, apporté par les nombreux vaisseaux du Jaso­
nide Eunée, que sa mère Hypsipyle a conçu dans les
bras de Jason, pasteur d'hommes 1 • De vin pur, il a
fait porter mille mesures aux fils d' Atrée Agamemnon
et Ménélas 2 • Auprès de ses vaisseaux les Argiens che­
velus se fournissent de vin ; ils l'achètent, donnant en
échange du bronze, d'autres, du fer brillant, d'autres,
des peaux de bœufs, d'autres, des bœufs sur pied, et
d'autres, des esclaves 3 • Ils préparent ensuite un copieux
festin.
Les Argiens chevelus, toute la nuit, festoient, en
même temps que les Troyens et leurs alliés. Toute la
nuit aussi, Zeus aux sages desseins médite leur malheur
et fait tomber la foudre avec un bruit terrible. Alors
une frayeur livide les saisit ; de leurs coupes à terre ils
répandent le vin, et nul n'ose plus boire avant d'avoir
offert au tout-puissant Cronide une libation. Ils se
couchent enfin et reçoivent bientôt le présent du som­
meil.
CHANT VIII
ASSEMBLÉE OLYMPIENNE

A L'HEURE où se répand sur la terre l' Aurore aux


voiles de safran, Zeus Tonnant réunit les dieux en
assemblée sur le plus haut sommet de l'Olympe escarpé.
En personne il leur parle et tous les dieux l'écoutent :
ZEUS. - Entendez-moi, vous tous, dieux, vous toutes,
déesses, et j e vous apprendrai ce que mon cœur m'ins­
pire. �e mon ordre ne soit enfreint par aucun dieu,
par aucune déesse, et qu'il soit accepté de vous tous à
la fois, afin que j e termine au plus tôt cette affaire !
Celui que j e verrai quitter les autres dieux pour aller
secourir Troyens ou Danaens, je le rouerai de coups :
il ne regagnera qu'en triste état l'Olympe ! Ou bien, le
saisissant, mes mains le j etteront aux brumes du Tar­
tare, très loin, au plus profond du gouffre souterrain
dont la porte est de fer avec un seuil de bronze, aussi
bas au-dessous de l'Hadès que le ciel est distant de la
terre 1 • Lors vous reconnaîtrez combien je suis plus
fort que tous les autres dieux. Tenez, si vous voulez,
dieux, faites-en l'épreuve : accrochez donc au ciel,
pour voir, un câble d'or, puis tirez-le, vous tous, dieux,
vous toutes, déesses ; malgré tous vos efforts, vous
n'entraînerez pas du ciel j usqu' à la terre Zeus, maître
souverain 2 • Mais, à mon tour, si moi, je me mets à
tirer le câble fortement, j'entraînerai la terre et la mer
avec vous ; après quoi, si j 'attache à l'Olympe le câble,
ce monde dans les airs restera suspendu 3 ! Tant j e
domine, moi, les hommes et les dieux !
Il dit. Tous sans bouger restent silencieux, émus de
ces propos, car il les a tancés avec grande rudesse. La
déesse aux yeux pers, Athéna dit enfin
ATHÉNA. - Cronide, notre père, arbitre tout-puissant,
oui, nous le savons bien, ta force est invincible. Et
zr8 I L I A D E , VIII, 3 3 -65
pourtant nous plaignons les piquiers danaens que leur
affreux destin va mener à la mort. Soit ! nous nous tien­
drons loin du combat, sur ton ordre, mais nous inspi­
rerons un dessein profitable aux Achéens, de peur qu'ils
ne périssent tous du fait de ta colère .
L'assembleur des nuées, Zeus sourit et répond :
ZEus. - Rassure-toi, ma chère enfant, Tritogénie :
non, je n'ai pas parlé d'un cœur tout à fait franc 1 , et
j e veux avec toi me montrer débonnaire•.
Dès qu'il a dit ces mots, il attelle à son char ses deux
chevaux aux pieds de bronze, au vol rapide, à la cri­
nière d'or. Il endosse lui-même une tunique d'or, il
prend en main un fouet d'or, bien travaillé, puis monte
sur le char et, d'un coup de fouet, enlève les chevaux.
Ceux-ci, bouillant d'ardeur, volent entre la terre et le
ciel étoilé. Sur l'Ida, la montagne aux innombrables
sources, cette mère des fauves, aussitôt Zeus atteint
la cime du Gargare : en ces lieux il possède autel et
sanél:uaire aux suaves parfums 3 • Là, le père des dieux
et des hommes, faisant arrêter ses chevaux, les dételle
du char et répand autour d'eux une épaisse nuée . Puis
il s'assied, brillant d'un glorieux éclat, sur la cime, tout
seul, afin de contempler la ville des Troyens et les nefs
achéennes.

DÉBUT DE LA SECONDE JOURNÉE


DE BATAILLE
Cependant les Argiens aux têtes chevelues prennent
rapidement dans le camp leur repas, puis, aussitôt
après, endossent leurs cuirasses . Et les Troyens dans
leur cité s'arment aussi. Bien qu'ils soient peu nom­
breux, ils aspirent avec ardeur à la mêlée, car la néces­
sité les presse de sauver leurs femmes et leurs fils.
Toutes les portes sont ouvertes ; au-dehors s'élancent les
guerriers, gens de pied et de char ; un grand tumulte
monte.
Ils s'abordent enfin et commencent la lutte en heur­
tant leurs écus, leurs lances, leurs fureurs d'hommes
bardés de bronze. Les boucliers bombés l'un l'autre
s'entrechoquent. Un grand tumulte monte. Gémisse­
ments et cris de triomphe se mêlent, les uns frappant
à mort et les autres mourant. Le sang ruisselle à terre.
I L I A D E , VIII, 66- 1 00
Tant que le matin dure et que le j our sacré continue
à grandir, les traits, des deux côtés, portent, les hommes
tombent. Mais, dès que le soleil est au milieu du ciel,
Zeus, le père des dieux, fait pendre les plateaux de sa
balance d'or. De l'horrible trépas il y met deux Génies,
celui des Achéens à tunique de bronze et celui des
Troyens aux chevaux bien domptés. Il prend par le
milieu sa balance, la lève, et c'est le j our fatal des
Achéens qui penche 0 Lors, du haut de l'Ida, Zeus à

grand fracas tonne et lance un trait de feu vers l'armée


achéenne. Les Danaens le voient, ils sont épouvantés
et la pâle terreur, d'un coup, les saisit tous.
Aucun d'eux désormais n'ose plus résister. Ils cèdent
tous, Idoménée, Agamemnon, comme les deux Ajax
bons serviteurs d'Arès. Seul, le vieux proteél:eur des
Achéens, Nestor reste encore au combat, contre sa
volonté, car l'un de ses chevaux se trouve à bout de
forces : le preux Pâris, époux d'Hélène aux beaux che­
veux, l'a frappé d'une flèche au sommet de la tête, au
point précis d'où part la crinière plantée au crâne des
chevaux ; terribles sont les coups portés en cet endroit.
De douleur, l'animal a bondi quand la flèche a troué
sa cervelle, et, tournoyant autour des traits de bronze,
il met l'attelage en désordre. Le vieillard, pour couper
la longe du cheval, s'élance avec l'épée1 , mais voici
les coursiers impétueux d'Heél:or : ils s'approchent,
portant leur valeureux cocher, qui poursuit les fuyards.
Et le vieillard alors aurait perdu la vie, si Diomède au
cri puissant ne l'avait vu de son œil exercé. Pour sti­
muler Ulysse il pousse un cri terrible :
DIOMÈDE. - Divin fils de Laërte, ingénieux Ulysse,
où fuis-tu donc, tournant le dos, ainsi qu'un lâche, au
milieu de la foule ? Crains en fuyant de recevoir un coup
de lance entre les deux épaules. Allons ! arrête-toi ;
écartons du vieillard ce farouche guerrier.
Le héros parle ainsi, mais le divin Ulysse au cœur
plein d'endurance ne l'a pas entendu : vite il passe en
courant vers les navires creux de la flotte achéenne
Et le fils de Tydée, sans lui, va se mêler aux preux
du premier rang. Il s'approche du char du vieux fils

a. Vers 7 3 -74 : Vers le sol nourricier les Génies des Argiens


tombent ; ceux des Troyens montent vers le ciel vaste.
220 ILIADE, VIII, IOI-138

de Nélée et, prenant la parole, il lui lance ces mots :


DIOMÈDE. - Ah ! vieillard, je le vois, de jeunes combat­
tants te serrent de trop près. Ta vigueur est brisée et la
triste vieillesse accompagne tes pas. Faible est ton écuyer
et lents sont tes chevaux. Viens, monte sur mon char
et là, tu pourras voir si les chevaux de Trôs 1 savent, de
tous côtés, dans la plaine, poursuivre ou fuir à grande
allure. Ces semeurs de panique étaient au preux Enée,
à qui je les ai pris 2 • De tes chevaux nos écuyers s'occu­
peront. Nous allons diriger ceux-ci vers les Troyens
aux coursiers bien domptés. Heél:or saura bientôt à son
tour si la lance entre mes mains brandie ne se déchaîne
pas aussi fort que la sienne !
Il parle ainsi ; Nestor, le vieux maître des chars, n'est
pas d'un autre avis. Deux écuyers alors emmènent ses
chevaux : le puissant Sthénélos, le brave Eurymédon 3 •
Les deux chefs prennent place au char de Diomède.
Nestor tient dans ses mains les rênes écarlates, fouette
les chevaux, et les voilà bientôt arrivés près d'Heél:or.
Ce héros fonce avec ardeur tout droit sur eux. Lors le
fils de Tydée lance vers lui sa pique ; il le manque, mais
il atteint son compagnon, qui lui sert de cocher, Enio­
peus, le fils du valeureux Thébée; alors qu'il tient les rênes,
il est touché tout près du sein, à la poitrine. Il s'écroule
du char ; ses rapides chevaux font un bond en arrière;
là se brisent d'un coup sa vie et son ardeur.
La mort de son cocher étreint l'âme d'Heél:or d'une
douleur cruelle. Pourtant il laisse là, malgré tout son
chagrin, son compagnon gisant et cherche du regard
un autre bon cocher. Ses chevaux ne sont pas longtemps
privés d'un guide : Heél:or trouve aussitôt le preux
Archéptolème, fils vaillant d'Iphitos, et, le faisant monter
sur le rapide char, il lui remet les rênes.
Lors, ce serait la perte et 1a fin des Troyens qui bientôt
dans leur ville auraient été parqués ainsi que des mou­
tons\ si le père des dieux et des hommes, d'un œil
perçant, n'avait tout vu. Il tonne affreusement, lance la
foudre éblouissante et, sur le sol, la fait tomber devant
le char de Diomède. Une flamme jaillit, épouvantable :
on croirait voir brûler du soufre. Près du char les
chevaux se blottissent de peur. Nestor laisse échapper
les rênes écarlates ; la crainte emplit son cœur ; il dit à
Diomède :
ILIADE, VIII, 1 39-173 2 2 .I

NESTOR. - Fils de Tydée, allons ! fuis avec tes cour­


siers aux robustes sabots. Ne vois-tu pas que Zeus te
refuse son aide ? Pour l'heure, à ce héros il accorde la
gloire, mais demain, s'il le veut, il nous la donnera.
Nul ne peut s'opposer aux desseins du Cronide : si
fort qu'un homme soit, Zeus le domine tant !
Lors Diomède au cri puissant dit en réponse :
DIOMÈDE. - En tout cela, vieillard, tu parles comme
il faut. Mais un affreux chagrin me pénètre le cœur, car
je pense qu'Heél:or, s'adressant aux Troyens, pourrait
leur dire un j our : « �and le fils de Tydée a regagné
ses nefs, c'est moi qui l'ai fait fuir.» Ainsi parlera-t-il
sans doute avec jaél:ance. Ah ! puisse m'engloutir alors
la vaste terre !
Lors lui répond Nestor, le vieux maître des chars :
NESTOR. - Hélas ! que dis-tu là, vaillant fils de Tydée ?
�and tu serais traité de lâche par Heél:or, qui le croirait
parmi Troyens et Dardanides, ou parmi les Troyennes,
dont les brillants époux, magnanimes guerriers, ont été
par tes bras couchés dans la poussière ?
Il dit, et vers la fuite, à travers le tumulte, il tourne
les coursiers aux robustes sabots. Alors sur lui, pous­
sant une immense clameur, Heél:or et les Troyens
déversent leurs épieux, causes de lourds sanglots. Le
grand Heél:or au casque étincelant s'écrie, et sa voix
porte loin :
HECTOR. - Fils de Tydée, nul preux n'a reçu des
Argiens aux rapides chevaux autant d'égards que toi :
places d'honneur, morceaux de choix et coupes pleines.
Maintenant au contraire ils vont te mépriser : en femme
tu te changes ! Fuis donc pour ton malheur, lâche petite
fille ! Je ne permettrai pas que tu mettes jamais le pied
sur nos remparts, ni que, sur tes vaisseaux, tu ravisses
nos femmes : auparavant, de moi tu recevras ton lot !
Telles sont ses paroles. Le Tydéide alors ne sait quel
parti prendre : va-t-il faire tourner ses chevaux et, de
front, combattre contre Heél:or ? Par trois fois il hésite
en son âme et son cœur, mais par trois fois aussi du
haut du mont Ida tonne le sage Zeus ; il annonce aux
Troyens la viél:oire des armes, qui va changer de camp
et leur appartenir. Heél:or crie aux Troyens qu'il appelle
à voix forte :
HECTOR. - Vous, Troyens, vous Lyciens, et vous, les
2. 2. 2. ILIADE, VIII, 174-2 1 1
Dardaniens experts a u corps à corps, amis, soyez des
hommes I Souvenez-vous de votre ardeur impétueuse.
Je vois qu'en sa bonté Zeus, le 61s de Cronos, m'annonce
la viél:oire et le plus haut renom, tandis qu'aux Danaens
il promet le désastre. Les insensés ! ils ont inventé ces
remparts faibles et dérisoires, qui certes ne pourront
arrêter notre élan. Le fossé qu'ils ont fait, nos chevaux
aisément le franchiront d'un bond. Allons ! quand je
serai devant leurs vaisseaux creux, n'oublions pas alors
le feu dévastateur : j 'incendierai leurs nefs et, près d'elles,
je veux massacrer les Argiens chassés par la fumée 1
Il dit, puis, appelant ses chevaux, il leur crie :
HECTOR. - Xanthos, Podarge, Ethon, et toi, divin
Lampos 1 , le moment est venu de me payer des soins
que vous a si souvent prodigués Andromaque, fille
d'Eétion, magnanime héros : elle servait à vous d'abord
le doux froment et mélangeait le vin quand vous dési­
riez boire, avant de me servir, moi, son jeune mari,
qui suis fier de ce titre I Allons ! continuez en hâte la
poursuite. Il faut que nous prenions à Nestor son écu,
dont on dit (la rumeur en est montée au ciel) qu'il est
tout entier d'or, ainsi que les poignées. Du corps de
Diomède aux chevaux bien domptés, il nous faut enlever
aussi la belle armure, ouvrage d'Héphxstos. Si de ces
deux trophées nous pouvions nous saisir, j 'espérerais
alors faire, cette nuit même, rembarquer les Argiens
sur leurs rapides nefs 2 •
Tout fier, il parle ainsi. L'auguste Héra s'indigne.
S'agitant sur son trône, elle fait retentir au loin le vaste
Olympe. Au grand dieu Posidon elle dit bien en face :
HÉRA. - Eh quoi I toi, le puissant Ebranleur de la
terre, tu ne t'affliges pas de la mort des Argiens I Ne te
comblent-ils point de splendides présents dans Hélicé,
dans Aeges 3 ? Tu devrais, toi du moins, souhaiter leur
viél:oire. Si nous, les défenseurs des Argiens, nous vou­
lions repousser les Troyens et si nous écartions Zeus
à la grande voix, là-bas il resterait à se ronger le cœur,
seul, assis sur l'Ida !
Vivement affeél:é, le puissant Ebranleur de la terre
lui dit :
PosrnoN. - Héra, tu parles trop, quels mots tu viens
de dire ! Non, je ne voudrais pas qu' à Zeus, fils de
Cronos, nous fassions tous la guerre : il nous domine tant 1
ILIA D E , VIII, 2.1 2-2.48

CONTRE-ATTA@E ACHÉENNE
Lors, tels sont les propos qu'ils échangent entre eux.
Cependant, près des nefs, tout l'espace compris entre
mur et fossé se remplit de chevaux et de preux qui
s'entassent. C'est ce rival d'Arès, dieu fougueux, qui
les pousse : le Priamide Heétor, à qui Zeus tend la
gloire. Aux brûlures du feu même il aurait livré les
navires bien faits, si la divine Héra n'avait mis dans le
cœur du grand Agamemnon le désir de pousser lui­
même les Argiens avec toute sa fougue. Il s'avance à
travers les vaisseaux et le camp, tenant dans sa main
large un grand tissu de pourpre. Puis il choisit, pour
y monter, la nef d'Ulysse, nef noire aux flancs profonds,
qui se trouve au milieu : de là, sa voix pourra porter
des deux côtés, et vers le camp d'Ajax, le fils de Téla­
mon, et vers celui d'Achille; aux deux extrémités ils
ont tiré leurs nefs, ces preux sûrs de la force ardente
de leurs bras. Lors, d'une voix perçante, il crie aux
Danaens :
AGAMEUNON. - Honte à vous, Achéens ! QQels lâches
odieux sous leur belle apparence ! Où sont vos vantar­
dises ? Nous prétendions, de tous, être les plus vail­
lants ! A Lemnos 1 , vous disiez tant de fanfaronnades,
en vous gavant de tous ces bœufs à cornes droites, en
buvant tout ce vin qui remplissait les coupes 2 ! Chacun
se faisait fort de tenir tête à cent, même à deux cents
Troyens 1 Mais auj ourd'hui, nous n'en valons pas même
un seul : Heétor, qui va livrer nos nefs au feu brûlant.
Zeus Père, as-tu jamais égaré de la sorte un autre puis­
sant roi, l'as-tu jamais privé d'une si grande gloire ? Je
l'affirme pourtant : lorsque pour mon malheur les
rameurs de ma nef ici me conduisaient, jamais je n'ai
passé devant tes beaux autels sans y brûler la graisse
et les cuisses des bœufs, dans mon désir de prendre
Troie aux bons remparts. Allons ! Zeus, accomplis le
souhait que je forme : permets-nous d'éviter et de fuir
ce danger, empêche les Troyens de dompter les Argiens l
Il dit, et le dieu Père est ému par ses larmes. Il accom­
plit son vœu : ses gens se sauveront et ne périront pas.
Zeus envoie aussitôt le meilleur des présages : un aigle,
qui retient dans ses serres un faon, le petit d'une biche
zz4 ILIADE, VIII, .249-.28 8

à la course rapide. L'aigle laisse tomber le faon près de


l'autel splendide où les Argiens à Zeus, maître des
voix 1 , présentent leurs offrandes. Les Achéens, voyant
ce présage de Zeus, avec plus de vigueur fondent sur
les Troyens ; ils retrouvent leur fougue.
Aucun des Danaens, si grand que soit leur nombre,
ne peut dire qu'il a devancé Diomède, avec son char
rapide, pour franchir le fossé, puis combattre de front.
Le premier de beaucoup, le Tydéide abat un combat­
tant troyen qui pour fuir tournait bride : alors qu' Agé­
laos, héros fils de Phradmon, veut faire demi-tour, il
lui plante sa pique entre les deux épaules, dans le dos,
et la pousse à travers la poitrine. L'homme tombe du
char ; avec fracas sur lui ses armes s'entrechoquent.
Diomède est suivi des fils d' Atrée, Agamemnon et
Ménélas, puis viennent les Ajax, ceints d'une ardeur
bouillante, ensuite Idoménée, son ami Mérion, tueur
d'hommes aussi puissant qu'Enyalios, puis le fils écla­
tant d'Evémon : Eurypyle. Le neuvième est Teucros :
ce preux, bandant son arc, qui se courbe en arrière 2,
vient se mettre à l'abri du bouclier d' Ajax, le fils de
Télamon 3 • Alors Ajax déplace un peu son bouclier,
Teucros jette un coup d'œil, lance parmi la foule un
trait vers un guerrier, qui défaille aussitôt et sur place
rend l'âme. Teucros derrière Ajax a déj à disparu, comme
un enfant qui se blottit contre sa mère ; sous son écu
brillant Ajax le dissimule.
QEi parmi les Troyens est abattu d'abord par l'excel­
lent Teucros ? Orsiloque, en premier, Orménos, Ophé­
leste, Daïtor, Chromios, le divin Lycophonte, puis c'est
Amopaon, fils de Polyémon, et Mélanippe enfin. Sur
le sol nourricier tous, sans trêve, il les couche.
Le voyant décimer avec son arc puissant les bataillons
troyens, le chef de peuple Agamemnon se réj ouit. Il
s'approche de lui pour lui dire ces mots :
AGAMEMNON. - Teucros, tête chérie, enfant de Téla­
mon, conduél:eur de guerriers, continue à tirer, et pour
les Achéens tu deviendras ainsi la lueur du salut comme
pour Télamon, qui nourrit ton enfance et t'entoura de
soins à son propre foyer, malgré ta bâtardise4 • Si loin
qu'il soit d'ici, couvre-le donc de gloire. Je vais, moi,
t'annoncer ce qui se produira : si Zeus le porte-égide
et sa fille Athéna me donnent de piller la robuste Ilion,
ILIADE , VIII, 289-3 28 22. 5
c'est toi qui recevras, le premier après moi, le prix de
la vaillance : soit un trépied, soit deux chevaux avec
leur char, soit une femme auprès de qui tu dormiras.
Lors l'excellent Teucros en réponse lui dit :
TEUCROS. - Illustre fils d' Atrée, pourquoi me stimuler,
zélé comme je suis ? Tant que j 'ai quelque force,
on ne peut m'arrêter. Depuis que les Troyens vers
Ilion reculent, je les guette et mon arc leur fait périr
des hommes : j 'ai décoché huit traits à la pointe effilée
et tous ils ont percé le corps de jeunes preux. Mais, ce
chien enragé, je ne puis pas l'atteindre.
Il dit et de sa corde il fait, droit sur Heél:or, jaillir
une autre flèche. Comme il brûle en son cœur de toucher
ce héros ! Il le manque pourtant ; à sa place, le trait
frappe en pleine poitrine le preux Gorgythion, noble
fils de Priam et d'une digne épouse, qu'il prit dans Aesymé :
la belle Castanire à taille de déesse1 • Comme on voit
un pavot dans un jardin pencher la tête de côté sous le
poids de son fruit et des pluies de printemps, ainsi le
front du preux, par le casque alourdi, sur le côté s'incline.
Teucros, droit sur Heél:or, fait jaillir de sa corde une
nouvelle flèche. Comme il brûle en son cœur de toucher
ce héros ! Il le manque pourtant : Apollon, cette fois,
fait dévier la flèche qui frappe Archéptolème 2 , hardi
cocher d'Heél:or, plein de zèle au combat. Le trait
l'atteint auprès du sein, sur la poitrine. Il s'écroule du
char ; ses rapides chevaux font un bond en arrière; là
se brisent d'un coup sa vie et son ardeur.
La mort de son cocher étreint l'âme d'Heél:or d'une
douleur cruelle. Pourtant il laisse là, malgré tout son cha­
grin, son compagnon tué, pour aller inviter son frère
Cébrion, qu'il aperçoit tout près, à conduire son char.
Cébrion, qui l'écoute, accepte volontiers. De son char
scintillant, Heél:or, lui, saute à terre en poussant d'af­
freux cris. Sa main prend une pierre; il va droit sur
Teucros. Comme il brûle en son cœur de toucher ce
héros ! L'autre dans son carquois prend une flèche amère,
la pose sur la corde, qu'il tire vers l'épaule, près de la
clavicule, en ce point où le cou se j oint à la poitrine;
terribles sont les coups portés en cet endroit. C'est
juste là qu'Heél:or au casque scintillant l'atteint, en pleine
ardeur, avec sa pierre aiguë. Le coup brise la corde,
et le bras de Teucros au poignet s'engourdit. Sur les
HOMÈRE - 8 8
226

genoux i l tombe. L'arc échappe à s e s mains. Mais,


loin d'abandonner son frère qui s'écroule, Ajax en
bondissant de tous côtés le garde ; son bouclier le
couvre. Puis deux bons compagnons le soulèvent du
sol, Mécistée, fils d'Echios, et le preux Alastor ; vers les
navires creux ils emportent Teucros, qui pousse de pro­
fonds et lourds gémissements.
Des Troyens à nouveau Zeus ranime l'ardeur. Vers
le fossé profond ils chassent les Argiens. Heél:or au pre­
mier rang va, débordant de force.
Comme l'on voit un chien serrer de près la croupe et
les flancs d'une bête : sanglier ou lion, et guetter ses
détours tandis qu'il la poursuit de ses pattes rapides :
pareillement Heél:or escorte les Argiens aux têtes che­
velues, massacrant le dernier et faisant fuir les autres.
Sous les coups des Troyens, ils succombent nombreux
au fort de la déroute. Mais, quand ils ont franchi les
pieux et le fossé, parvenus près des nefs, ils s'arrêtent
enfin ; ils s'appellent l'un l'autre, au ciel tendent les
bras et lancent vers les dieux leurs instantes prières.
Heél:or, lui, fait tourner en tous sens ses chevaux à la
belle crinière ; ses yeux ont le regard de la Gorgone,
ou bien d'Arès, fléau des hommes.

HÉRA ET ATHÉNA
TENTENT D'INTERVENIR
A cette vue, Héra, la déesse aux bras blancs, a pitié
des Argiens. Elle appelle Athéna pour lui dire aussitôt
ces paroles ailées :
HÉRA. - Eh quoi I fille de Zeus, le dieu qui tient
l'égide, des Achéens mourants n'aurons-nous pas souci
pour la dernière fois ? A leur perte les mène un malheu­
reux destin, sous l'élan d'un seul homme, Heél:or, fils
de Priam, dont la fureur est maintenant irrésistible.
�e de maux il leur cause 1
La déesse aux yeux pers, Athéna lui répond :
ATHÉNA. - Ah ! qu'il perde à la fois son ardeur et
sa vie, qu'il meure, celui-là, sous les bras des Argiens,
dans son pays natal ! Mais mon père nourrit un funeste
courroux : cruel, touj ours injuste, il arrête ma fougue.
Il ne se souvient pas qu'il m'a dû plusieurs fois le salut
de son fils, brisé par les travaux qu'imposait Eurysthée 1 •
� and Héraclès pleurait en regardant le ciel, c'était
moi qu'aussitôt Zeus envoyait du haut du ciel à son
secours. Si mon âme prudente avait prévu cela, lors -
9.,ue Héraclès gagnait la demeure d'Hadès aux portes
aJustées pour ramener le chien de l'odieux Hadès en
dehors de l'Erèbe, il n'eût pas évité le cours profond
du Styx ! Auj ourd'hui Zeus me hait. C'est de Thétis
qu'il accomplit les volontés : elle l'a supplié, lui baisant
les genoux, lui touchant le menton, de défendre l'hon­
neur d'Achille, ce héros destruét:eur de cités. Un j our
viendra pourtant où Zeus me redira : « Chère fille aux
yeux pers ! » Mais allons ! maintenant, apprête pour
nous deux ton char et tes chevaux. Et moi, pendant ce
temps, j 'irai dans le palais du porte-égide Zeus afin
d'y revêtir mes armes de combat. Je veux voir si ce
preux au casque étincelant, le Priamide Heét:or, quand
nous apparaîtrons sur le champ de bataille, aura le cœur
en j oie, ou si quelque Troyen aussi succombera près des
nefs achéennes et nourrira de sa chair grasse oiseaux
et chiens.
Ainsi dit-elle. Héra, la déesse aux bras blancs, n'est
pas d'un autre avis. La vénérable Héra, fille du grand
Cronos, s'empresse, pour sa part, d'équiper ses che­
vaux ornés d'un frontal d'or. Cependant Athéna, dans
le palais de Zeus, son père porte-égide, laisse couler
au sol la magnifique robe qu'elle a faite elle-même et,
de ses mains, brodée. Puis, ayant endossé la tunique de
Zeus, l'assembleur des nuées, pour le combat qui fait
verser des flots de pleurs, elle revêt ses armes. Enfin,
mettant le pied sur le char flamboyant, elle saisit sa
pique immense, forte et lourde, sous laquelle elle abat
en file les héros qui se sont attiré son courroux de
déesse au père tout-puissant.
En hâte alors Héra fouette ses chevaux. D'elle-même,
en grondant, la porte du ciel s'ouvre, cette porte dont
les gardiennes sont les Heures : leur charge est de
veiller sur l'accès du ciel vaste et de l'Olympe, et
d'élever ou d'abaisser alternativement une épaisse nuée.
C'est par là que les deux déesses font passer, en l'exci­
tant de l'aiguillon, leur attelage1 •
Mais, du haut de l'Ida, Zeus Père les a vues. Ter­
rible est sa colère. Il charge d'un message Iris aux ailes
d'or :
228 I L I A D E , V I I I , 3 99-43 5

ZEUS. - Iris rapide, pars, dis-leur de tourner bride


et ne les laisse pas venir en ma présence. Sinon, l'affreux
combat que nous nous livrerons ! Je vais, moi, t'an­
noncer ce qui se produira : je romprai les genoux de
leurs chevaux rapides ; elles, j e les ferai choir de la
plate-forme ; j e briserai leur char. Et plus de dix années
ensuite passeront sans les guérir des coups assénés
par ma foudre. La déesse aux yeux pers, lors, se repen­
tira d'avoir osé lutter contre son père Zeus. Contre
Héra j e m'indigne et j e m'irrite moins : sa coutume
touj ours est de contrecarrer toutes mes volontés.
Il dit. Alors Iris aux pieds impétueux va porter son
message. De l'Ida vers le haut Olympe elle bondit.
Sur le seuil de !'Olympe aux immenses replis, dès la
première porte 1 , elle voit les déesses. Voulant les rete­
nir, elle leur dit selon les paroles de Zeus :
lRrs. - Où courez-vous ainsi ? �elle fureur en vous
bouleverse votre âme ? Zeus ne vous permet pas de
sauver les Argiens. De ce fils de Cronos écoutez les
menaces ; il les accomplira : il rompra les genoux de
vos chevaux rapides ; vous deux, il vous fera choir de
la plate-forme ; il broiera votre char. Et plus de dix
années ensuite passeront sans vous guérir des coups
assénés par sa foudre. Toi, déesse aux yeux pers, tu
te repentiras d'avoir osé lutter contre ton père Zeus.
Contre Héra Zeus s'indigne et se courrouce moins :
son épouse touj ours aime à contrecarrer toutes ses
volontés. Mais toi, chienne impudente, ah ! ce serait
affreux, si ton audace allait j usqu'à lever sur Zeus ta
monstrueuse pique !
Iris aux pieds légers ainsi parle et s'éloigne. Héra
tout aussitôt interpelle Athéna :
HÉRA. - Hélas ! fille de Zeus, le dieu qui tient l'égide,
n'allons pas plus avant : j e ne puis accepter que nous
partions en guerre toutes deux contre Zeus à cause des
mortels. De ceux-ci, que l'un meure et que l'autre sur­
vive, au gré de leur destin ! Et que lui, Zeus, suivant
les desseins de son cœur, entre Argiens et Troyens à sa
guise prononce 1
Elle lui dit ces mots, puis elle tourne bride. Les
Heures viennent, lors, dételer les chevaux à la belle
crinière, les attacher auprès de leurs célestes crèches,
puis accoter le char contre le mur brillant. Les deux
IL I A D E , V I I I , 436-473
déesses vont sur leurs sièges dorés s'asseoir parmi les
dieux ; leur cœur est plein de peine.
Zeus Père cependant s'éloigne de l'Ida. Vers !'Olympe
il conduit son char aux bonnes roues pour regagner la
salle où les dieux sont assis. Lors l'Ebranleur du sol,
l'illustre Posidon dételle ses chevaux ; sur un support
ensuite il va placer le char, qu'il couvre d'une housse1 •
Zeus à la grande voix, lui, sur son trône d'or vient
s'asseoir, et ses pas ébranlent tout !'Olympe. Héra reste
à l'écart, seule avec Athéna, sans dire à Zeus un mot et
sans l'interroger. Mais lui, qui dans son cœur comprend,
leur parle ainsi :
ZEUS. - Pourquoi, toutes les deux, êtes-vous si
moroses ? Pourtant, dans le combat qui donne gloire
aux hommes, vos bras ne se sont pas longuement
fatigués à tuer ces Troyens que vous haïssez tant ! En
tout cas, pour ma part, avec ma grande force et mes
terribles mains, je ne céderai pas, quand j 'aurais contre
moi tous les dieux de l'Olympe. Vous, avant d'avoir
vu la guerre et ses horreurs, un frisson d'épouvante a
saisi vos beaux membres. Je vous dirai pourtant ce
qui, dans l'autre cas, vous serait arrivé : par la foudre
frappées, vous ne regagniez pas sur votre char !'Olympe,
séj our des Immortels.
Ces mots font murmurer son épouse et sa fille.
Toutes deux méditant le malheur des Troyens, l'une à
côté de l'autre elles restent assises. Athéna cependant
n'ose pas souffler mot, bien qu'elle ait dans le cœur
contre son père Zeus un violent courroux. Mais Héra
ne saurait contenir sa colère au-dedans de son âme;
elle prend la parole :
HÉRA. - Redoutable Cronide, ah ! quels mots dis-tu
là 2 ? Oui, nous le savons bien, ta force est invincible.
Et pourtant nous plaignons les piquiers danaens, que
leur affreux destin va mener à la mort. Soit ! nous nous
tiendrons loin du combat, sur ton ordre, mais nous
inspirerons un dessein profitable aux Achéens, de peur
qu'ils ne périssent tous du fait de ta colère3 •
L'assembleur des nuées, Zeus lui dit en réponse :
ZEUS. - A l'aube, si tu veux, vénérable déesse aux
larges yeux, Héra, tu pourras voir le tout-puissant fils
de Cronos sous les plus rudes coups faire périr l'armée
immense des Argiens. Le vigoureux Heétor ne s'arrê-
I L I A D E , V I I I , 474-5 09

tera pas de mener le combat, tant qu'il n'aura pas fait


lever près des vaisseaux Achille aux pieds légers, en ce
j our où, pressés par un affreux malheur, les Argiens
combattront aux poupes de leurs nefs pour le corps de
Patrocle. En effet c'est ainsi que le veut le destin. O!:!ant
à toi, je n'ai nul souci de ta colère : tu peux même te
rendre aux ultimes confins de la terre et des flots, en
ces lieux où Japet et Cronos, relégués, ne j ouissent jamais
ni des rayons du haut soleil, ni de la brise, enveloppés
qu'ils sont par le profond Tartare 1 • Tu peux bien jusque­
là pousser tes pas errants sans que de ton courroux, moi,
je me préoccupe, car il n'existe pas pire chienne que
toi !
Tels sont les mots qu'il dit. La déesse aux bras blancs,
Héra ne répond rien.

LA BATAILLE ÉCOURTÉE
A ce moment, l'éclat lumineux du soleil tombe dans
l'Océan, sur la terre féconde amenant la nuit noire. De
la chute du jour les Troyens ont regret, mais pour les
Achéens elle est la bienvenue, cette nuit ténébreuse
ardemment souhaitée.
Lors le brillant Heét:or assemble les Troyens loin des
nefs, près du fleuve aux eaux tourbillonnantes, en l'un
des rares lieux que ne souille aucun mort. Descendus
de leurs chars, ils écoutent parler Heét:or, aimé de Zeus.
Il tient sa lance qui mesure onze coudées, dont la
pointe d'airain, serrée à l'intérieur d'une virole d'or,
scintille devant lui. En s'appuyant sur elle, Heét:or dit
aux Troyens :
HECTOR. - Ecoutez-moi, Troyens et Dardaniens,
alliés ! J 'espérais tout à l'heure anéantir les nefs et tous
les Achéens avant de regagner Troie exposée aux vents.
Mais la nuit est venue et nous a devancés, sauvant pour
le moment les Argiens et leurs nefs sur la grève marine.
Allons l à la nuit noire il nous faut obéir. Préparons le
repas. Dételez les chevaux à la belle crinière, donnez­
leur à manger. De la ville amenez des bœufs, de gras
moutons. Faites vite ; apportez de vos maisons du pain
et du vin déleét:able. Enstùte ramassez du bois en quan­
tité : pendant toute la nuit, jusqu'à l'heure où paraît
la Fille du matin, faisons brûler partout des feux dont
ILIADE , VIII, 5 1 0-5 47
la lueur parvienne j usqu'au ciel. Les Argiens chevelus,
ainsi, ne pourront pas profiter de la nuit pour fuir en
bondissant sur la mer au dos large. Non, non, je ne veux
pas qu'en paix et sans encombre ils montent sur leurs
nefs ; il faut que chacun d'eux, en s'embarquant, frappé
d'une flèche ou d'un coup de javeline aiguë, emporte
un trait à digérer dans son pays ! Les autres, de la
sorte, auront peur d'amener contre Troie et ses gens
aux chevaux bien domptés le déplorable Arès. Les
hérauts chers à Zeus vont aller par la ville afin de ras­
sembler sur les murs d'Ilion que les dieux ont construits •
tous les adolescents ainsi que les vieillards, dont les
tempes sont blanches. �e nos femmes, chacune en sa
propre maison, allument de grands feux, et que la
garde veille, de peur que l'ennemi ne tente un coup de
main contre notre cité vide de ses guerriers. Faites
comme je dis, magnanimes Troyens. Là se bornent
pour lors mes ordres salutaires, car, devant les Troyens
aux chevaux bien domptés, à l'aube, de nouveau je
prendrai la parole. Plein d'espoir, j e demande à Zeus,
aux autres dieux, de m'aider à chasser de Troade ces
chiens qui sont venus ici sur leurs navires noirs, poussés
par les démons funestes de la mort. Allons ! gardons ­
nous bien toute l a nuit durant, et, dès l e point du j our,
couvrons -nous de nos armes pour éveiller l'ardent Arès
près des nefs creuses. Alors je verrai bien si le fils de
Tydée, Diomède le fort, saura me repousser loin des
nefs, vers nos murs, ou si j 'emporterai ses dépouilles
sanglantes après l'avoir tué sous ma pique de bronze.
Il montrera demain ce que vaut son courage, s'il attend
sans trembler l'approche de ma lance. Mais je pense
plutôt qu'il sera des premiers à se trouver, blessé, sur
la terre étendu, avec des compagnons en foule autour
de lui, à l'heure où le soleil demain se lèvera. Puissé-je
être immortel et ne j amais vieillir, être honoré comme
Athéna, comme Apollon, aussi vrai que ce j our est fatal
aux Argiens !
Il dit, et les Troyens l'acclament bruyamment. Ils
détellent du j oug leurs chevaux en sueur, puis avec des
courroies ils les attachent tous, chacun près de son
char. En hâte, de la ville, ils amènent des bœufs et des
moutons robustes, ils apportent aussi de leurs maisons
du pain et du vin déleél:able, puis ils vont ramasser du
I L I A D E , VIII, 548-565
bois en quantité0 • De la plaine, bientôt, le fumet de la
graisse, emporté par le vent, s'élève jusqu'au cielh .
Les Troyens, pleins d'orgueil, campent toute la nuit
sur le champ de bataille. Leurs feux brûlent partout. De
même, au firmament, quand l'éther est serein, les astres
éclatants apparaissent autour de la brillante lune ; on
découvre soudain tous les sommets, les pics abrupts
et les vallons ; le ciel, se déchirant, laisse voir au travers
l'éther prodigieux et toutes les étoiles ; le pâtre à ce
speél:acle éprouve grande j oie : tels, entre les vaisseaux
et les rives du Xanthe, apparaissent les feux que les
Troyens devant leur ville ont allumés. Dans la plaine
leurs feux sont au nombre de mille, et près de chaque
flamme à l'ardente lueur sont assis cinquante hommes•.
Debout auprès des chars, leurs chevaux, en mangeant
l'épeautre et l'orge blanche, attendent le retour de la
splendide Aurore.

a. Vers 5 48 : et présentent aux dieux de belles hécatombes.


b. Vers 5 5 0 - 5 5 2 : Exquis est ce fu met, mais les dieux
bienheureux n'en prennent point leur part : pour la sainte
Ilion, pour Priam et son peu pie à la solide lance ils
n'éprouvent que haine.
CHANT IX
ASSEMBLÉE ET CONSEIL NOCTURNES
CHEZ LES ACHÉENS
TANDIS que les Troyens sont ainsi sur leurs gardes,
la monstrueuse Peur, dont la Fuite glacée accompagne
les pas, a saisi les Argiens. Tous les preux sont frappés
d'une douleur cruelle. �and Borée et Zéphyr, tous
deux soufflant de Thrace 1 , se déchaînent soudain sur la
mer poissonneuse, ces vents, du même coup, soulèvent
les flots noirs et font s'amonceler sur la grève les algues :
ainsi, dans leur poitrine, alors est agité le cœur des
Achéens.
L' Atride, cependant, l' âme triste et morose, allant
de tous côtés, recommande aux hérauts dont la voix
porte loin, de convoquer les Danaens à l'assemblée
en appelant, sans cri, chaque homme par son nom, et
lui, tout le premier, il s'emploie à la tâche.
Bientôt dans l'assemblée, affligés, ils s'assoient. Aga­
memnon se lève. Ses yeux versent des pleurs comme
une source sombre qui, d'un rocher abrupt, déverse
une onde noire. Avec de lourds sanglots, il dit aux
Achéens :
AGAMEMNON. - Amis, vous, des Argiens les guides
et les chefs, Zeus, le fils de Cronos, m'a pris dans les
liens d'un malheur accablant. Le cruel ! il m'avait
promis et confirmé par un serment jadis qu'avant de
repartir nous dévasterions Troie aux solides murailles.
En fait, il méditait une ruse perfide, car voici qu'il
m'invite à rentrer dans Argos, méprisé pour avoir perdu
tant de guerriers ! Tel doit être le bon plaisir du puis­
sant Zeus. De nombreuses cités il a brisé le front ; à
d'autres il fera subir le même sort : sa force est invin­
cible. Mais allons ! suivons tous le conseil que je donne :
regagnons sur nos nefs la terre de nos pères, puisque
jamais nous ne prendrons la vaste Troie 2 •
z 34 ILIA D E , I X , 2.9-66
Il dit. Tous, sans bouger, restent silencieux. Ils
demeurent longtemps ainsi muets et mornes, les fils
de l' Achaïe. A la fin, Diomède au cri puissant leur
parle :
DIOMÈDE. - Atride Agamemnon, à toi d'abord je
veux m'en prendre, à ta folie. Ce droit, dans l'assemblée,
ô roi, nous appartient ; ne t'irrite donc pas. C'est toi
qui, le premier, devant les Danaens, as fait injure à ma
vaillance en me traitant de lâche et de poltron•. Sur ce
point les Argiens, les jeunes et les vieux, savent ce qu'il
en est. Mais toi-même, le fils du perfide Cronos ne t'a
favorisé de ses dons qu' à moitié : il t'a donné l'honneur
d'un sceptre omnipotent, mais non pas la valeur, cette
suprême force. Insensé ! crois -tu donc que les fils des
Argiens sont, comme tu le dis, des lâches, des couards ?
Le désir du retour bouleverse ton cœur : pars donc,
la route est libre ; elles sont là touj ours, sur le bord de
la mer, les nefs qui t'ont suivi de Mycènes en nombre.
Mais d'autres resteront, parmi les Achéens aux têtes
chevelues, tant que nous n'aurons pas mis à sac Ilion.
Si ceux-là, comme toi, veulent aussi s'enfuir, qu'ils
repartent sur les vaisseaux vers leur patrie : seuls alors,
Sthénélos et moi, nous combattrons j usqu' à l'instant
marqué pour la perte de Troie, car nous sommes ici
par le vouloir des dieux.
Il dit. Par leurs clameurs, les fils des Achéens
approuvent tous, ravis, ces mots de Diomède aux che­
vaux bien domptés. Nestor, maître des chars, alors se
lève et dit :
NESTOR. - Tydéide, au combat ta force est la plus
grande et, de même, au Conseil sur tous ceux de ton
âge aisément tu l'emportes. Nul des Argiens ne songe à
blâmer tes paroles, nul n'y contredira. Mais tu n'as
pas tout dit. Tu n'es pas assez mûr ; oui, tu pourrais,
par l' âge, être l'un de mes fils, et le cadet d'entre eux.
Et cependant tu tiens aux rois des Achéens un langage
sensé, tu parles comme il faut. Mais c'est à moi, qui suis
de beaucoup ton aîné, qu'il revient de tout dire et
d'aller jusqu'au bout. Nul ne dédaignera, je pense, mon
avis, pas même le puissant seigneur Agamemnon. Il est
sans foi ni loi, il est sans feu ni lieu, celui que réjouit
la glaciale horreur de la guerre intestine 2 • Allons I à la
nuit noire il nous faut obéir. Apprêtons le repas. �e
ILIA D E , IX, 67-108
chaque homme de garde auprès du fossé campe, hors
du mur, à son poste. Voilà mon ordre aux jeunes. Main­
tenant, fils d'Atrée, à toi de nous conduire, étant le roi
suprême. Il t'appartient d'offrir aux Anciens un repas.
De vin, ton camp regorge : chaque j our, sur la mer, les
nefs des Achéens t'en apportent de Thrace1 • Tout ce
qu'il faut pour recevoir, tu le possèdes. Nombreux sont
tes vassaux, que tu réuniras. Tu prêteras l'oreille à
l'avis le meilleur. D'un j uste et ferme avis, certes, tous
les Argiens éprouvent grand besoin. �i peut se réj ouir ?
Cette nuit sauvera l'armée ou la perdra.
Il dit. Tous ardemment l'écoutent et l'approuvent.
Puis les hommes de garde, équipés, partent vite. Ils
ont pour chefs le fils de Nestor, Thrasymède, un pasteur
de guerriers, - Ascalaphos, Ialménos, deux fils d'Arès, -
puis Aphareus, Déipyros et Mérion, puis le fils de
Créon, le divin Lycomède. Ils sont sept chefs de poste,
et près de chacun d'eux marchent cent jeunes gens avec
leurs lon gues piques. Ils vont camper entre le mur et le
fossé. Puis là, dans chaque groupe, ils allument un feu,
préparent leur repas.
L' Atride, pour sa part, conduit en rangs pressés les
Anciens à son camp. D'abord il leur présente un repas
déleél:able : vers les mets préparés ils tendent tous les
mains. Puis, quand ils ont chassé la soif et l'appétit,
c'est le vieillard Nestor qui, le premier de tous, trame
un nouveau dessein, lui dont l'avis déj à s'est montré le
meilleur. Plein de sagesse, il prend la parole et leur dit :
NESTOR. - Atride, chef de peuple, illustre Agamem­
non, c'est par toi que je veux commencer et finir, car
ton pouvoir s'étend sur d'innombrables hommes et
Zeus t'a mis en main le sceptre avec les lois afin qu'au
nom de tous toi-même tu décides. Plus que personne
au monde, il te faut donc donner et prendre les avis,
et même, quelquefois, suivre celui d'un autre, lorsque
son cœur le fait parler comme il convient : le projet
qu'il avance alors t'appartiendra. Je vais te donner,
moi, le meilleur des conseils. Nul ne pourra t'offrir
un avis préférable. Depuis longtemps j 'y songe, et non
pas d'aujourd'hui, - depuis ce j our où toi, héros issu
de Zeus, tu vins ravir au camp d'Achille courroucé la
jeune Briséis 2 • Ce fut contre mon gré que tu pris cette
fille : ah ! que n'ai-je pas dit pour t'en dissuader ! Toi,
ILIA DE, IX, 109-148
pourtant, tu suivis l'élan de ton grand cœur, et tu ne
craignis pas d'outrager ce héros à qui les Immortels
témoignent tant d'honneur. Et tu gardes sa part, dont
tu l'as dépouillé ! Allons ! examinons, s'il en est temps
encore, les moyens de convaincre et d'apaiser Achille
avec de beaux présents et de douces paroles.
Le chef de peuple Agamemnon alors réplique
AGAMEMNON. - Vieillard, tu ne mens pas en dénon­
çant mes fautes. Ces fautes, j e ne puis moi-même les
nier. Car il vaut à lui seul de nombreux combattants,
l'homme que chérit Zeus, puisque, pour honorer auj our­
d'hui celui-là, le dieu vient d'écraser les troupes
achéennes ! Mais allons ! si, formant de funestes des­
seins, j 'ai commis une erreur, j e veux la réparer et,
pour cela, donner une immense rançon. Ici, devant vous
tous, j e vais énumérer ces présents magnifiques. J'offrirai
sept trépieds qui n'ont pas vu le feu, dix talents d'or,
puis vingt bassins étincelants, puis douze bons chevaux,
invincibles champions, dont les pieds ont déj à remporté
des viél:oires ; il ne manquerait pas de richesse et d'or
fin, celui qui pour seul bien aurait les prix que leurs
sabots m'ont procurés ! Puis j e lui donnerai sept femmes
de Lesbos, sachant exécuter d'impeccables travaux :
quand il s'est emparé lui-même de cette île', pour moi
j e les ai prises, estimant leur beauté sans égale sur terre.
Je les lui donnerai, non sans j oindre à ces femmes celle
que j 'ai ravie, la fille de Brisès, et j e peux lui j urer un
solennel serment que j e n'ai pas voulu la serrer dans
mes bras ni partager son lit, comme il est cependant
normal entre homme et femme. Il aura tout cela sans
attendre, sur l'heure. Et si les dieux plus tard nous
donnent de piller la ville de Priam, quand nous parta­
gerons entre nous le butin, d'un tas d'or et de bronze
il emplira sa nef, puis il se choisira lui-même vingt
Troyennes, les plus belles qui soient après l' Argienne
Hélène. Enfin, si nous rentrons en Argos d' Achaïe,
mamelle de la terre, qu'il devienne mon gendre et je
l'honorerai tout autant que mon fils Oreste, qui grandit,
choyé, dans l'opulence. J'ai trois filles dans mon palais
inébranlable : Chrysothémis, Laodice, Iphianassa 2 ; celle
qui lui plaira, qu'il l'emmène, sans rien me devoir3 ,
chez Pélée. C'est moi qui leur ferai de grands présents
de noces, comme un père j amais n'en a fait à sa fille,
I L I A D E , I X , 149 - 1 84 237

car je lui donnerai sept de mes bonnes villes : Carda­


myle, Enopé, la verdoyante Hiré, puis Phères la divine,
Anthée aux gras herbages, la splendide Epéia, Pédasos
au bon vin. Sur le bord de la mer toutes sont situées,
aux confins du pays sablonneux de Pylos 1 • Les habi­
tants de ces cités, riches en bœufs et riches en moutons,
l'honoreront de leurs offrandes comme un dieu ; sous
son sceptre placés, ils devront lui payer de grasses rede­
vances. Voilà ce que pour lui je veux faire, s'il met un
terme à son courroux. QE'il cède ! (Hadès est seul à
rester inflexible et touj ours indomptable, et c'est aussi
pourquoi, plus qu'aucun autre dieu, les hommes le
détestent.) QE'il se soumette à moi, puisque je le sur­
passe en dignité royale et que par l' âge aussi je prétends
l'emporter.
Et Nestor lui répond, ce vieux maître des chars :
NESTOR. - Atride, chef de peuple, illustre Agamem­
non, dans ces cadeaux qu'au preux Achille tu destines,
rien n'est à mépriser. Mais allons ! dépêchons des
envoyés choisis, qui gagnent aussitôt le camp du Péléide.
Aussi bien, je m'en vais les désigner moi-même : qu'ils
m'obéissent donc ! C'est Phénix, cher à Zeus, qui ser­
vira de guide, suivi du grand Ajax et du divin Ulysse.
Et, parmi les hérauts, Eurybate, Odios les accompa­
gneront. Maintenant, pour les mains, qu'on apporte
de l'eau 2, que l'on fasse silence, car nous allons prier
Zeus, le fils de Cronos, d'avoir pitié de nous.
Ainsi dit-il, et tous approuvent ses paroles. Sans
tarder les hérauts versent l'eau sur les mains. Des
jeunes gens, puisant dans les cratères pleins, pour les
libations tendent à chacun d'eux une coupe remplie.
Q!!and les libations sont faites, lorsque tous ont satis­
fait leur soif, vite les envoyés quittent le camp du fils
d' Atrée Agamemnon. Le vieux maître des chars, Nestor,
en leur donnant beaucoup de bons conseils, jette sur cha­
cun d'eux un regard insistant, mais surtout sur Ulysse :
persuaderont-ils le parfait Péléide ?

L'AMBAS SADE AUPRÈS D'ACHILLE


Ils longent tous les deux 3 la mer retentissante en priant
longuement le dieu maître du sol, ébranleur de la terre :
puissent-ils aisément convaincre l'Eacide4 Achille à
ILIADE, IX, 1 8 5 -2 2 1

l' âme altière ! Gagnant l e camp et les vaisseaux des


Myrmidons, ils y trouvent Achille : il réj ouit son cœur
à tirer des sons clairs d'une belle cithare, instrument
merveilleux à traverse d'argent\ qu'il a pris en butin
lorsque d'Eétion il détruisit la ville. Son cœur y prend
plaisir ; il chante en même temps les exploits des héros 2 •
Seul, en face de lui, Patrocle assis, muet, attend que
l'Eacide ait fini de chanter.
Lors les deux envoyés - Ulysse le divin s'avançant
le premier - s'arrêtent devant lui. Achille, stupéfait,
se dresse brusquement, la cithare à la main, abandonnant
son siège. Et Patrocle, de même, en les voyant se lève.
Achille aux pieds légers leur dit ces mots d'accueil :
ACHILLE. - A tous les deux, salut ! Vous venez en
amis ? Ou bien s'agirait-il d'une immense détresse ?
Même dans mon courroux, de tous les Achéens vous
m'êtes les plus chers .
Achille ainsi leur parle et les fait approcher, puis
s'asseoir sur des sièges et des tapis de pourpre . Après
quoi, vivement, il s'adresse à Patrocle, auprès de lui
debout :
ACHILLE. - Prends le plus grand cratère, ô fils de
Ménoetios, fais un plus fort mélange s et donne à tous
des coupes, car des amis très chers sont maintenant
chez moi.
Il dit. Obéissant à son cher compagnon, Patrocle va
placer un énorme billot dans la lueur du feu 4 • Dessus,
d'une brebis et d'une chèvre grasse il dispose les dos,
puis, luisante de graisse, une échine de porc. Achille,
divin preux, découpe ces viandes, qu' Automédon s lui
tient. Lors, en menus morceaux il les débite et les enfile
sur des broches . Le fils de Ménoetios, héros égal aux
dieux, fait j aillir un feu vif. Puis quand la flamme, ayant
brûlé, retombe et meurt, Achille sur un lit de braise
étend les broches et, pour verser le sel divin, il les
soulève au-dessus des chenets 6 • La viande rôtie est mise
dans des plats ; Patrocle prend le pain, le place sur la
table en de belles corbeilles, pendant qu'Achille, lui,
fait les parts de viande. Puis ce héros s'assied face au
divin Ulysse, près du mur opposé. Il invite Patrocle à
faire aux dieux l'offrande. Alors son compagnon j ette
au feu les prémices. Puis tous tendent les mains vers les
mets préparés.
I L I ADE, I X , 222-2 5 9 239
Mais, dès qu'ils ont chassé la soif et l'appétit, comme
Ajax à Phénix fait un signe de tête, Ulysse l'aperçoit
et, remplissant sa coupe, vers Achille il la lève et dit
à ce héros :
ULYSSE. - Je te salue, Achille I Auj ourd'hui les repas
où chacun prend sa part ne nous font pas défaut, que
ce soit chez le fils d' Atrée Agamemnon, ou bien ici,
chez toi. Oui, pour nous régaler, nous avons ample
chère. Mais nous ne songeons plus au plaisir des festins,
car c'est avec frayeur, héros issu de Zeus ! que nous
voyons venir un immense désastre. Sauverons-nous ou
perdrons-nous nos bons navires ? �i pourrait le savoir,
si tu ne consens pas à revêtir ta force ? Car ils campent
tout près des nefs et du rempart, les Troyens au grand
cœur et leurs alliés illustres. Partout dans leur armée
ils font brûler des feux. Ils pensent que bientôt, cessant
de résister, nous allons nous jeter dans nos navires
noirs. Zeus, le fils de Cronos, fait luire des éclairs dont
chacun est pour eux un signe favorable. Heét:or, dans
tout l'éclat de sa bouillante ardeur, sûr de l'appui de
Zeus, se déchaîne, effrayant ; il ne respeét:e plus per­
sonne, homme ni dieu. Irrésistible est la fureur qui le
possède. Souhaitant le lever de la divine Aurore, il
jure d'arracher aux poupes de nos nefs les emblèmes
sacrés, de livrer les vaisseaux à la rage du feu, puis
d'égorger près du brasier les Achéens chassés par la
fumée. Voilà ce qu'en mo n cœur terriblement je crains.
Va-t-il exécuter, grâce aux dieux, ses menaces ? Est-ce
notre destin de périr devant Troie, loin du pays d' Argos
aux chevaux bien nourris ? Mais allons ! lève-toi, si tu
veux protéger de l'assaut des Troyens, au tout dernier
moment, les Achéens meurtris. Car ce serait pour toi
plus tard un lourd chagrin : lorsque le mal est fait, il
n'est plus de remède. Avise donc à temps, pour écarter
des Danaens le j our fatal. Ah ! mon ami, Pélée, ton père,
te donnait lui-même ces conseils, le j our où, de la Phthie,
il te faisait partir pour j oindre Agamemnon : « Le succès,
mon enfant, si tu peux l'obtenir, c'est Pallas, c'est Héra
qui te le donneront, mais il dépend de toi de contenir
ton cœur altier dans ta poitrine. Car la douceur vaut
mieux. Réprime la discorde aux funestes desseins, afin
que les Argiens, les jeunes et les vieux, t'estiment
davantage.» Ainsi te conseillait ce vieillard : tu l'oublies.
I LI A D E , I X , 260-3 0 1

Mais puisqu'il en est temps encore, apaise-toi, dépose


le courroux qui te ronge le cœur. Agamemnon, si tu
consens à te calmer, t'offre de beaux présents. Allons !
écoute-moi, je vais t'énumérer les dons qu'il te promet• :
tout d'abord, sept trépieds qui n'ont pas vu le feu, dix
talents d'or, puis vingt bassins étincelants, puis douze
bons chevaux, invincibles champions, dont les pieds
ont déj à remporté des viétoires ; il ne manquerait pas
de richesse et d'or fin, celui qui pour seul bien possé­
derait les prix qu' à l' Atride ont valus les pieds de ces
chevaux ! Puis il te donnera sept femmes de Lesbos,
sachant exécuter d'impeccables travaux : quand tu t'es
emparé toi-même de cette île, il les choisit pour lui,
estimant leur beauté sans égale sur terre. Il te les donnera,
non sans j oindre à ces femmes celle qu'il t'a ravie, la
fille de Brisès ; il te jurera même un solennel serment
qu'il n'a jamais voulu la serrer dans ses bras ni partager
son lit, comme il est cependant normal entre homme
et femme. Tout cela, tu l'auras sur l'heure, sans attendre.
Et si les dieux plus tard nous donnent de piller la ville
de Priam, d'un tas d'or et d'airain tu rempliras ta nef;
puis tu te choisiras toi-même vingt Troyennes, les
plus belles qui soient après l' Argienne Hélène. Enfin,
si nous rentrons en Argos d' Achaïe, mamelle de la
terre, tu deviendras son gendre, et il t'honorera tout
autant que son fils Oreste, qui grandit, choyé, dans
l'opulence. Dans son palais inébranlable il a trois filles :
Chrysothémis, Laodice, Iphianassa ; celle qui te plaira,
tu pourras, sans devoir en échange aucun don, l'emmener
chez Pélée. C'est lui qui te fera de grands présents de
noces, comme un père jamais n'en a fait à sa fille, car
il te donnera sept de ses bonnes villes : Cardamyle,
Enopé, la verdoyante Hiré, puis Phères la divine, Anthée
aux gras herbages, la splendide Epéia, Pédasos au bon
vin. Sur le bord de la mer toutes sont situées, aux
confins du pays sablonneux de Pylos. Les habitants
de ces cités, riches en bœufs et riches en moutons,
t'honoreront de leurs offrandes comme un dieu ; sous
ton sceptre placés, ils devront te payer de grasses rede­
vances. Voilà ce qu'il fera pour toi, si tu consens à
calmer ta colère. Si pourtant, dans ton cœur, la haine
pour l' Atride et pour ses dons l'emporte, prends du
moins en pitié les autres Achéens, tous ceux qui dans
ILIA D E , IX, 3 0 2 - 3 40 241

le camp gisent à bout de forces. Comme un dieu désor­


mais ils te vénéreront : tu peux leur acquérir une si
grande gloire ! Car Heéî:or cette fois ne t'échappera
plus : il voudra s'approcher tout près de toi, poussé
par sa rage funeste, puisqu'il se dit certain de n'avoir
nul égal parmi les Danaens qu'ont amenés les nefs.
Lors lui dit en réponse Achille aux pieds rapides :
ACHILLE. - Divin fils de Laërte, ingénieux Ulysse,
il me faut déclarer franchement, sans ambages, ce que
j 'ai dans l'esprit, et qui s'accomplira. Ainsi vous cesserez
de venir babiller, chacun à tour de rôle, assis autour de
moi. Car je le hais autant que la porte d'Hadès, celui
qui cache au fond de son cœur sa pensée et qui dit
autre chose. Non, je parlerai, moi, comme il me semble
bon. L' Atride Agamemnon et les autres Argiens ne
parviendront jamais, je crois, à me convaincre : on voit
trop bien qu'il n'est aucune gratitude pour qui se bat
sans trêve, avec acharnement, contre les ennemis.
�'on lutte avec ardeur ou qu'on reste en arrière, égal
est le profit. Un même honneur attend le couard et le
bravea. C'est pour rien que mon cœur a souffert tant
de peines, que j 'ai risqué ma vie au combat chaque
jour. Comme on voit un oiseau porter à ses petits sans
ailes la becquée - tout ce qu'il trouve en se donnant
beaucoup de mal -, ainsi moi, j 'ai passé tant de nuits
sans sommeil et tant de j ours sanglants à combattre des
preux pour leur prendre leurs femmes ! Embarqué sur
mes nefs, j 'ai pillé douze villes, et onze autres sur terre,
en la riche Troade. De toutes j 'ai tiré de grands et bons
trésors, et j 'ai tout rapporté pour le donner au fils
d' Atrée Agamemnon. Lui, touj ours à l'arrière auprès
des sveltes nefs, recevant ce butin, il en partageait peu,
mais en gardait beaucoup. Aux chefs, aux rois, il don­
nait bien des parts d'honneur, et ceux-là les conservent ;
à moi, seul des Argiens, il a ravi la mienne. Il a ma
chère épouse : qu'il dorme à ses côtés et qu'il j ouisse
d'elle ! Mais pourquoi donc faut-il qu'aux Troyens les
Argiens fassent ainsi la guerre ? Pourquoi l' Atride,
ayant réuni cette armée, l'a-t-il conduite ici ? N'est-ce
pas pour reprendre Hélène aux beaux cheveux ? Les
Atrides, parmi les mortels, sont-ils seuls à chérir leurs
a. Vers 3 20 : Meurent é g alement le lâche et le héros.
ILIADE, IX, 341-379
épouses ? Tout homme droit et sage aime et défend la
sienne. Celle-là n'était rien qu'une pauvre captive, et
pourtant c'est du fond du cœur que j e l'aimais. Mainte­
nant qu'il m'a pris des mains ma part d'honneur et qu'il
m'a bafoué, qu'il ne vienne plus rien tenter auprès de
moi ! Je le connais trop bien pour qu'il me persuade.
Ah I que plutôt, Ulysse, il avise avec toi, avec les autres
rois, à détourner des nefs le feu dévastateur. Car il a
déj à fait sans moi bien du travail : il a construit un mur
et creusé par-devant un fossé grand et large en y plan­
tant des pieux. Il est vrai que pourtant il ne peut, même
ainsi, contenir la valeur de l'homicide Heél:or. �and
j e bataillais, moi, dans les rangs achéens, Heél:or n'osait
j amais poursuivre le combat loin du rempart de Troie.
Près de la porte Scée, au chêne 1 , il s'arrêtait. C'est
là qu'il m'attendit un j our ; j 'étais tout seul ; il n'échappa
que de justesse à mon élan. Mais puisque désormais
j e ne veux plus lutter contre Heél:or le divin, demain je
vais offrir à Zeus un sacrifice ainsi qu' à tous les
dieux, puis mettre sur mes nefs leur pleine cargaison,
et quand j usqu'à la mer je les aurai tirées, tu verras, si
tu veux et si le cœur t'en dit, mes vaisseaux sillonnant
}'Hellespont poissonneux, dès l'aurore, et, dans tous,
d'énergiques rameurs. Si l'Ebranleur du sol, l'illustre
Posidon nous donne un bon voyage, je puis, deux jours
après, toucher la grasse Phthie. J 'ai là-bas de grands
biens, que j 'ai laissés chez moi, lorsque, pour mon
malheur, ici je suis venu. J'y j oindrai le butin que
j 'emporte d'ici : or, bronze rougeoyant, femmes aux
beaux atours, fer gris, bref tout le lot que m'a valu le
sort. �ant à la part d'honneur que me donna le grand
Atride Agamemnon, c'est lui qui l'a reprise afin de m'ou­
trager. Rapporte-lui sans rien ('.'.acher tout mon mes­
sage, pour qu' à leur tour enfin les Achéens se fâchent
s'il espère tromper encore l'un d'entre eux. Tout effronté
qu'il est, et bardé d'impudence, il n'oserait venir me
regarder en face I Mes conseils ni mes bras ne l'assis­
teront plus. Il m'a berné, vexé ; c'est en vain qu'il essaie,
avec ces grands discours, de me j ouer encore. C'est
assez d'une fois ! et que, tranquillement, il s'en aille
à sa perte ! Le sage Zeus l'a dépouillé de la raison. J 'ai
ses dons en horreur : de lui j e me soucie autant que d'un
fétu. Ah ! même s'il m'offrait dix fois et vingt fois plus
I L I A D E , I X , 3 80-419

que toute sa fortune aél:uelle et future, s'il m'offrait les


trésors dont regorge Orchomène, ceux de Thèbes
d'Egypte, ville où chaque demeure est pleine de richesses,
ville aux cent portes dont chacune voit passer deux cents
guerriers avec leurs chevaux et leurs chars, - ah 1
même s'il voulait m'offrir autant de biens qu'il existe
de grains de sable et de poussière, l' Atride, même alors,
ne réussirait pas à convaincre mon cœur, avant qu'il
ait d'abord expié j usqu'au bout son douloureux affront !
Je n'épouserai pas la fille de l' Atride : non , quand,
pour la beauté, comme Aphrodite d'or elle resplendirait,
et quand elle vaudrait, pour l'adresse, Athéna, la déesse
aux yeux pers, je ne la prendrais pas, même alors, pour
épouse. OE'il choisisse pour elle un autre Danaen, un
homme de son rang, qui me soit supérieur en dignité
royale ! Si je puis, grâce aux dieux, rentrer vivant chez
moi, Pélée me cherchera lui-même une compagne.
Dans !'Hellade et la Phthie il est tant d' Achéennes,
filles de vaillants chefs, proteél:eurs de leurs villes !
Celle que je voudrai, je la prendrai pour femme. Mon
noble cœur déj à m'a poussé bien souvent à me choisir
là-bas une épouse à ma guise, pour y j ouir en paix des
biens du vieux Pélée. Rien pour moi n'est aussi précieux
que la vie, pas même les trésors accumulés dans Troie,
cette ville splendide, avant la guerre, avant l'attaque des
Argiens, - ni tous ceux que contient derrière un seuil de
pierre le temple de Phœbos Apollon, bon archer, dans
Pythô la rocheuse. Car on peut capturer des bœufs,
de gras moutons, acquérir des trépieds ainsi que des
chevaux à la blonde crinière, mais la vie est un bien qui
ne se reprend pas : aucun homme ne peut la faire revenir,
dès qu'une fois elle a franchi l'enclos des dents. Oui,
ma mère Thétis, déesse aux pieds d'argent, m'a révélé
mon sort : par deux chemins distinél:s je puis être conduit
au terme de mes j ours. Si je reste à combattre autour de
Troie, ici, c'en est fait du retour, mais je gagne en
échange une gloire immortelle; si je rentre au contraire
en ma chère patrie, c'en est fait de la gloire, mais j 'aurai
longue vie, et la mort ne saurait m'atteindre de long­
temps. C'est à tous les Argiens que je conseillerais de
retourner chez eux, car de la haute Troie ils ne verront
jamais la fin, il est trop tard. Zeus à la grande voix a
sur elle étendu la main pour la défendre ; à ses guerriers
2 44 I L I A D E , I X , 420-460
il a rendu leur assurance. Portez donc ma réponse aux
chefs des Achéens : des Anciens en effet c'est là le pri­
vilège. �'ils cherchent en leur cœur un projet mieux
conçu pour sauver les vaisseaux et l'armée achéenne
auprès de nos nefs creuses : il ne vaut rien, celui qu'ils
ont imaginé, car mon courroux touj ours me tient
éloigné d'eux. �e Phénix reste ici, chez nous, pour
y coucher et s'embarquer demain vers la Phthie avec
moi, si du moins il le veut : je n'entends certes pas
l'obliger à partir.
Il dit. Tous, sans bouger, restent silencieux, émus de
ces propos et d'un refus si dur. Enfin parle Phénix, le
vieux maître des chars, et ses larmes affluent : il a telle­
ment peur pour les nefs achéennes !
PHÉNIX. - Si vraiment tu t'es mis en tête de partir,
illustre Péléide, et si tu ne veux pas des ravages du feu
garder nos sveltes nefs, à cause du courroux qui t'a
saisi le cœur, pourrais-je rester seul ici, cher fils, sans
toi ? C'est pour t'accompagner que m'envoya Pélée,
ce vieux maître des chars, le jour où, de la Phthie, il te
faisait partir auprès d' Agamemnon. Tu n'étais qu'un
enfant, ignorant du combat qui donne à tous leurs
chances, ignorant des Conseils où s'illustrent les hommes.
Il m'envoyait pour te former en tout cela, te rendre apte
à parler et capable d'agir. Non, je ne pourrais pas, cher
fils, rester sans toi, même si quelque dieu promettait
d'effacer pour moi l'effet des ans, de me restituer ma
jeunesse et ma force, autant que j 'en avais le j our où
je quittai pour la première fois l'Hellade aux belles
femmes. Je fuyais le courroux de mon père Amyntor.
De ce fils d'Orménos j 'éprouvais la colère à cause d'une
femme à belle chevelure. Il l'aimait, dédaignant son
épouse, ma mère, et sans cesse, à genoux, celle-ci me
priait de jouir avant lui de cette concubine, de façon
qu'elle prît le vieillard en horreur. J 'obéis à ma mère,
mais mon père fut prompt à s'en apercevoir. Il lança
contre moi force imprécations et, prenant à témoin les
dures Erinyes, il souhaita n'asseoir jamais sur ses
genoux un enfant né de moi. Sa malédiélion, les dieux
l'ont accomplie, - Zeus souterrain et la terrible Persé­
phone. Je voulus le tuer avec le bronze aigu, mais l'un
des Immortels arrêta ma colère : il mit en mon esprit
la crainte des propos et du blâme des hommes ; j 'eus
24 5
peur d'être appelé parmi les Achéens du nom de parri­
cide1 . Alors, au fond du cœur, je ne pus me résoudre à
rester au palais d'un père courroucé. Des parents, des
cousins à l'envi m'entouraient, me suppliant de demeurer
dans la maison. Ils égorgeaient beaucoup de moutons
florissants et de bœufs aux pieds tors ; ils faisaient, au­
dessus des flammes d'Héphaestos, griller de nombreux
porcs, tout ruisselants de graisse, et l'on buvait à flots
le vin que l'on prenait aux caves du vieillard. Ils dor­
mirent neuf nuits en cercle autour de moi, et chacun
d'eux montait la garde à tour de rôle. On avait allumé
des feux, jamais éteints, l'un dans la cour bien close, au­
dessous du portique, et l'autre dans l'entrée, à la porte des
chambres. Mais quand je vis la nuit ombreuse revenir
pour la dixième fois, lors je brisai la porte épaisse de ma
chambre, je sortis et franchis l'enceinte de la cour aisé­
ment, à l'insu des gardiens, des servantes. Puis je m'enfuis
au loin dans !'Hellade au sol vaste. Gagnant la grasse
Phthie, nourrice des troupeaux, j 'arrivai chez Pélée, et
ce roi me reçut avec bonté chez lui. Il m'aima comme
un père aime son fils unique, héritier, tendrement choyé,
de ses richesses. Il me donna des biens et des gens en
grand nombre. Tout au fond de la Phthie, je fus roi
des Dolopes. C'est moi qui t'ai rendu tel que nous te
voyons, Achille égal aux dieux, en t'aimant de tout
cœur. Tu n'aurais pas voulu manger avec un autre, soit
au palais, soit au-dehors dans un festin : alors il me fallait
t'asseoir sur mes genoux, te couper ta viande et la
porter, ainsi que le vin, à ta bouche. Et souvent tu
mouillais, en recrachant ce vin, le haut de ma tunique 2 •
OEe l'enfance est pénible ! Ah ! combien tu m'as fait
endurer et souffrir ! Je pensais que, le ciel me refusant
un fils, tu serais cet enfant, Achille égal aux dieux, que
ma vieillesse aurait un j our pour défenseur. Allons,
Achille ! dompte enfin ton cœur altier. Te convient-il
d'avoir une âme impitoyable, alors qu'on peut fléchir
les Immortels eux-mêmes ? En valeur, force et gloire
ils te sont supérieurs, et pourtant une offrande, une
douce prière, une libation, le fumet de la graisse apaisent
leur colère au gré du suppliant qui s'est rendu coupable
en transgressant leurs ordres. Car du grand Zeus il
est des filles, les Prières, qui, boiteuses, ridées et louches
des deux yeux, s'appliquent à marcher sur les pas de la
ILIADE, IX, 505 -543
Faute 1 • La Faute, elle, est robuste, elle a de bonnes
j ambes ; aussi, prenant sa course, a-t-elle vite fait de les
distancer toutes, et toujours en tous lieux parvenant la
première, elle nuit aux humains ; les Prières, alors, pour
réparer le mal, arrivent derrière elle. �iconque, à leur
approche, a le respeét: qu'il faut pour ces filles de Zeus,
en tire grand profit, car ses vœux désormais seront
écoutés d'elles. Mais, quand on les repousse avec un
dur mépris, elles s'en vont prier Zeus, le fils de Cronos,
pour que la Faute aux pas de cet homme s'attache et le
fasse expier en l'accablant de maux. Achille, c'est ton
tour, allons I de rendre hommage à ces filles de Zeus,
qui fléchissent aussi l'orgueil d'autres héros . Si l' Atride
auj ourd'hui ne t'offrait pas ses dons, s'il ne t'en promet­
tait tant d'autres pour plus tard, s'il s'obstinait touj ours
dans son brutal dépit, ce n'est certes pas moi qui te
conseillerais de cesser ton courroux pour aider les
Argieos, qui cependant ont grand besoin de ton secours.
Mais maintenant, sur l'heure, il t'offre maints cadeaux
et fait pour l'avenir de splendides promesses. Il t'adresse,
pour te prier, les meilleurs preux de l'armée achéenne,
choisissant les Argieos qui te sont le plus chers. Voudras­
tu rendre vains leurs propos, leur démarche ? Jusqu'ici
ton courroux n'avait rien de blâmable. Nous avons
entendu raconter les exploits des héros de jadis : quand
l'un d'eux était pris d'un violent dépit, il restait acces­
sible aux présents, aux prières. Il me souvient de cette
histoire d'autrefois, - elle n'est pas d'hier : à vous
tous, mes amis, je vais la raconter. Une guerre opposait
autour de Calydon Etolieos et Courètes. Ces valeureux
guerriers à l'envi s'égorgeaient, les premiers défendant
l'aimable Calydon et les autres, bouillants d'ardeur,
voulant la preodre 2 • Ce malheur, Artémis, déesse au
trône d'or, l'avait lancé sur eux. Elle était irritée, Oenée
ayant omis de faire à la déesse, en haut de son verger,
l'offrande des prémices. Les autres dieux se régalaient
des hécatombes ; la fille du grand Zeus, seule, ne reçut
rien. Etait-ce erreur, oubli ? Mais grave était la faute.
Lors la déesse à l'arc, pour se venger, déchaîne un san­
glier sauvage, énorme, aux blanches dents. Dans le
verger d'Oenée il fit d'affreux ravages : il abattait tous
les grands arbres sur le sol, de la racine jusqu'aux fleurs
d'où les fruits naissent. Méléagre, le fils d'Oenée, occit
ILIADE , IX, 5 44-5 8 3 2 47

le monstre. De nombreuses cités il avait fait venir des


chasseurs et des chiens, car, pour anéantir une aussi
forte bête, il fallait beaucoup d'hommes ; même elle en
fit monter plus d'un sur le bûcher. Autour de la dépouille,
à cause de la hure et de la peau velue, Artémis suscita
grand tumulte et grands cris entre les Etoliens altiers et
les Courètes 1 • Tant que le valeureux Méléagre lutta, les
Courètes souffrirent et, devant les remparts, en dépit
de leur nombre, ils tenaient à grand-peine. Mais lorsque
le courroux, qui des plus sages preux parfois gonfle le
cœur, s'empara du héros, plein de ressentiment contre
sa mère Althée2 , il resta dans sa chambre, oisif, près
de sa femme, la belle Cléopâtre, fille de Marpessa -
Marpessa l'Evénienne3 aux splendides chevilles - et
d'Idas, le meilleur des hommes de son temps (en face
de Phœbos Apollon, dieu puissant, Idas avait osé
recourir à son arc pour défendre sa femme aux splendides
chevilles' ; c'est pourquoi Cléopâtre, au palais de son
père et de sa noble mère, s'entendit appeler par eux
Alcyoné, en souvenir du j our où sa mère pleurait,
subissant le destin du plaintif alcyon, quand l'emportait
Phœbos Apollon, bon archer) . Donc près de Cléopâtre
il restait étendu, Méléagre, cuvant son douloureux
dépit ; son âme s'indignait des imprécations que sa
mère, irritée du meurtre de ses frères, lançait aux dieux
sans cesse. Souvent, frappant des mains la terre nour­
ricière, elle invoquait Hadès, la dure Perséphone ; sur
le sol étendue, le sein mouillé de pleurs, elle leur deman­
dait la mort pour son enfant. Et, du fond de l'Erèbe,
une déesse au cœur farouche l'entendit, l'Erinys qui
toujours marche dans les ténèbres 5 • Les Courètes
bientôt, criblant de traits les murs, firent monter un
grand tumulte autour des portes. Les Anciens d'Etolie
imploraient Méléagre, envoyant près de lui les plus
nobles des prêtres. S'il voulait bien sortir et défendre
la ville, on promettait de lui donner un grand présent :
à l'endroit où le sol riant de Calydon était le plus fertile,
on l'invitait à se choisir un beau domaine, cinquante
arpents de vigne et de champs labourés qu'il pourrait
découper dans la plaine à sa guise. Longtemps le supplia
le vieux maître des chars, Oenée, depuis le seuil du
haut appartement ; en secouant les ais de la porte bien
jointe, il implorait son fils. Longtemps sa noble mère
ILIA D E , I X , 5 84-62.0
et ses sœurs le prièrent. Touj ours il refusait, s'obstinant
davantage. Longtemps ses compagnons les plus chers,
les meilleurs, l'implorèrent aussi. Nul ne persuada son
cœur dans sa poitrine, jusqu'à l'heure où les traits attei­
gnirent sa chambre ; les Courètes déj à, montés sur les
remparts, aux ravages du feu livraient la grande ville.
De Méléagre alors la femme aux beaux atours, en répan­
dant des pleurs, supplia son époux. Elle lui rappela
de quels maux sont frappés ceux dont la ville est prise :
les hommes sont tués ; la cité disparaît, détruite par le
feu, puis les enfants sont emmenés avec les femmes aux
profondes ceintures. Ecoutant ces horreurs, il eut le
cœur ému. Il partit, revêtu de ses armes brillantes. Des
Etoliens il écarta le j our fatal, cédant à la pitié, mais,
bien que du malheur il les eût protégés, on ne lui donna
pas les beaux et grands présents. Allons ! garde-toi bien
d'avoir mêmes pensées : de son exemple, ami, que les
dieux te détournent ! �el malheur ce serait de secourir
des nefs que déj à le feu brûle ! Accepte de venir pour
les présents qu'on t'offre, et les Argiens t'honoreront
autant qu'un dieu. Si quelque j our, ayant refusé ces
cadeaux, tu regagnes pourtant le combat meurtrier, tu
ne recevras pas alors le même honneur, même si, loin
de nous, tu repousses la guerre.
Lors lui dit en réponse Achille aux pieds rapides :
ACHILLE. - Mon vieux père, divin Phénix, de cet
honneur pourquoi me soucier, quand le vouloir de Zeus
m'en accorde un plus grand, qu'il me conservera près
des nefs recourbées, tant que dans ma poitrine un
souffle restera, tant que mes pieds seront capables de
bouger ? Encore un mot pourtant, mets-le bien . dans
ta tête : cesse de me troubler le cœur avec tes larmes et
tes gémissements pour complaire à l' Atride. Tu ne dois
pas l'aimer ; sinon, je te prendrais en haine, moi qui
t'aime. Ton devoir est de nuire à quiconque me nuit
et d'embrasser ma cause•. Ceux-là se chargeront de
porter mon message ; toi, reste, et sur un lit moelleux
tu coucheras, puis, au lever du j our, nous verrons s'il
convient de repartir chez nous, ou bien de demeurer 1 •
Il dit et, sans un mot, d'un signe des sourcils, à

a. Vers 6 1 6 : Sois roi, sois mon égal et reçois la moitié


de tout mon apanage.
I L I A D E , I X , 6 2 1 -65 8
Patrocle il enj oint d'étendre un lit épais pour le divin
Phénix. Il pense qu'aussitôt les autres comprendront et
quitteront 1a place. Le fils de Télamon, Ajax égal aux
dieux prend pourtant la parole :
AJAX. - Divin fils de Laërte, ingénieux Ulysse, il est
temps de partir, car nous n'atteindrons pas, je crois,
par ce moyen le but de nos efforts. Aux Danaens portons
sans tarder la réponse, si mauvaise soit-elle : ils doivent
maintenant siéger en l'attendant. Sauvage est devenu le
magnanime cœur d'Achille en sa poitrine. Le cruel 1
dédaignant l'amitié de ses pairs qui, comme nous,
auprès des vaisseaux l'honoraient par-dessus tous les
autres, il est impitoyable. Pour le meurtre d'un frère
ou pour la mort d'un fils on accepte rançon : ainsi le
meurtrier, quand il a payé cher, peut rester au pays, et
le parent du mort, quand il tient la rançon, apaise le
courroux de son âme superbe. Mais c'est une colère
affreuse, interminable, Achille, que les dieux ont mise
en ta poitrine à cause d'une fille, à cause d'une seule !
Et nous t'en offrons sept, parfaites entre toutes, et tant
d'autres présents ! Adoucis donc ton cœur, respeéte ton
foyer : nous sommes sous ton toit au nom du peuple
argien, et nous avons l'ardent désir, plus que tous
autres, de nous montrer pour toi, parmi les Achéens,
les meilleurs des amis.
En réponse lui dit Achille aux pieds rapides :
ACHILLE. - Ajax, issu de Zeus et fils de Télamon,
conduéteur de guerriers, tu me parais avoir tout dit
comme il convient. Mais mon cœur chaque fois se gonfle
de colère lorsque je me souviens de l'indigne façon
dont m'a traité l' Atride en face des Argiens, comme si
je n'étais qu'un banni méprisable ! Allez donc tous les
deux et portez ma réponse : je ne m'occuperai de la
sanglante guerre que le j our où le fils du valeureux
Priam, le divin preux Heétor, en tuant les Argiens,
attaquera le camp, les nefs des Myrmidons pour y
mettre le feu. Près de mon campement et de mon vais ­
seau noir, je suppose qu'Heétor, si furieux qu'il soit,
alors s'arrêtera.
Il dit, et chacun d'eux pour les libations prend la
coupe à deux anses. Puis le long des vaisseaux enfin ils
s'en retournent ; Ulysse marche en tête.
Patrocle alors ordonne aux captives ainsi qu'à ses
250 ILIA D E , I X , 6 5 9-693
chers compagnons d'étendre pour Phénix un lit épais
en hâte. Docilement, comme il l'ordonne, elles l'ap­
prêtent, avec toile de lin, couvertures et peaux. Puis le
vieillard s'y couche, attendant le retour de la divine
Aurore. Achille va dormir au fond de sa maison soli­
dement construite. Au côté de ce preux est couchée
une femme qu'il a prise à Lesbos, la fille de Phorbas,
Diomédé la belle . Patrocle, lui, va se coucher à l'autre
bout, auprès d'une captive aux beaux atours, Iphis, que
le divin Achille autrefois lui donna, quand il eut pris
Scyros, le haut fief d'Enyeus'.

RETOUR DES AMBAS SADEURS


Dès que les envoyés arrivent chez l' Atride, les fils
des Achéens de tous côtés se lèvent et, de leurs coupes
d'or, font des gestes d'accueil, puis ils les interrogent.
D'abord Agamemnon, chef de peuple, demande :
AGAMEMNON. - Allons, Ulysse, parle, héros très
renommé, gloire de l' Achaïe ! Du feu dévastateur
veut-il sauver les nefs, ou s'y refuse-t-il, la colère occu­
pant encore son grand cœur ?
Le héros d'endurance, Ulysse lui répond :
ULYSSE. - Atride chef de peuple, illustre Agamem­
non, il est loin de vouloir éteindre son courroux : la
fureur qui l'emplit au contraire s'accroît, si bien qu'il
te repousse et refuse tes dons. Il t'engage à chercher
toi-même le moyen, avec les Danaens, de sauver les
vaisseaux et l'armée achéenne. Il nous menace aussi
de tirer vers la mer, quand paraîtra le j our, ses nefs
aux bons gaillards, doublement recourbées. « Même aux
autres Argiens, j e conseille, dit-il, de retourner chez
eux, car, de la haute Troie, ils ne verront jamais la fin,
il est trop tard. Zeus à la grande voix a sur elle étendu
la main pour la défendre ; à ses guerriers il a rendu leur
assurance. » Telles sont ses paroles. Ceux-ci, qui m'ont
suivi, peuvent les répéter : Ajax et ces hérauts, tous
deux pleins de sagesse. �ant au vieillard Phénix,
invité par Achille, il est resté là-bas pour y passer la
nuit et s'embarquer demain avec lui vers la Phthie, si
du moins il le veut : on n'entend certes pas l'obliger à
partir.
Il dit. Tous, sans bouger, restent silencieux, émus de
ces propos et d'un refus si dur. Ils demeurent longtemps
ainsi muets et mornes, les fils de l' Achaïe. A la fin,
Diomède au cri puissant leur parle :
DIOMÈDE. - Atride chef de peuple, illustre Agamem­
non, il aurait mieux valu t'abstenir d'implorer le par­
fait Péléide et de lui proposer tous ces nombreux
cadeaux : il était sans cela bien assez orgueilleux, tu
viens de renforcer encore son orgueil. Mais laissons-le,
qu'il parte ou qu'il reste, à sa guise ! Il reviendra lutter
lorsque son cœur, ou bien un dieu l'y poussera. Allons !
nous, suivons tous le conseil que je donne. Pour l'heure,
allez dormir, rassasiés de pain et de vin dans vos cœurs,
car de la force et de l'ardeur ce sont les sources. Dès
que luira la belle Aurore aux doigts de rose, vite, devant
les nefs range les fantassins et les chars ; presse-les, et
devant eux combats toi-même au premier rang.
Il dit. Alors les rois approuvent tous, ravis, ces mots
de Diomède aux chevaux bien domptés. Les libations
faites, chacun rentre chez soi. Ils se couchent enfin et
reçoivent bientôt le présent du sommeil.
CHANT X
NOUVEAU CONSEIL NOCTURNE
CHEZ LES ACHÉENS
AuPRÈS de leurs vaisseaux les preux panachéens,
mollement assoupis, dorment toute la nuit. Pourtant
Agamemnon, l' Atride, pasteur d'hommes, ne s'aban­
donne pas aux douceurs du sommeil : de soucis trop
nombreux son âme est agitée. Comme l'époux d'Héra,
déesse aux beaux cheveux, fait luire les éclairs quand il
va déchaîner les torrents de l'averse, ou la grêle ou
la neige, qui saupoudre les champs, ou l'effroyable
guerre à la gueule béante 1 : aussi pressés sont les san­
glots d' Agamemnon, qui montent de son cœur et lui
déchirent l'âme. S'il dirige les yeux vers la plaine de
Troie, il est saisi de voir flamboyer tant de feux en
avant d'Ilion et d'entendre le son des pipeaux et des
flûtes parmi le bruit des hommes 2 • S'il tourne ses
regards du côté des vaisseaux et de l'armée argienne,
il s'arrache à poignées les cheveux de la tête, en priant
le haut Zeus, tandis que son grand cœur pousse de lourds
sanglots. Le parti qu'en son âme il juge le meilleur,
c'est d'aller tout d'abord auprès du Néléide : Nestor
l'aidera-t-il à former un bon plan, qui serait le salut
de tous les Danaens ? Il se lève et revêt ses flancs d'une
tunique, noue à ses pieds brillants de splendides san­
dales, puis jette autour de lui la fauve et grande peau
d'un lion au poil roux, qui jusqu'aux pieds lui tombe ;
il prend enfin sa pique.
Une angoisse pareille a saisi Ménélas : lui non plus
ne dort pas, et le sommeil n'a point effleuré ses paupières,
car il craint qu'un malheur n'atteigne les Argiens qui,
pour lui, traversant l'immensité marine, ont osé jus­
qu'à Troie amener la bataille. D'une peau de panthère à
robe tachetée il couvre son dos large, prend son casque
I L I A D E , X , 30-66 253

de bronze et le met sur sa tête, puis, de sa main puis­


sante, il empoigne sa lance. Il part ainsi, voulant faire
lever son frère, le commandant en chef de tous les
Achéens, le prince que son peuple honore autant qu'un
dieu. Il le trouve, à côté de sa nef, à la poupe, en train
de revêtir ses magnifiques armes. Agamemnon se
réjouit de voir son frère. Le premier, Ménélas au cri
puissant lui dit :
MÉNÉLAS. - Mon bon frère, pourquoi t'armes-tu de
la sorte ? Voudrais-tu décider l'un de nos compagnons
à s'en aller là-bas épier les Troyens ? Je crains beaucoup
que nul ne veuille de la tâche. Pour partir seul, dans la
nuit sainte, en éclaireur auprès des ennemis, quelle
audace il faudrait !
En réponse, le grand Agamemnon lui dit :
AGAMEMNON. - Héros issu de Zeus, Ménélas, tous les
deux nous avons bien besoin d'un conseil avisé, qui
sauve du péril les Argiens et leurs nefs, puisque Zeus a
de nous détourné sa faveur. A son cœur plaisent mieux
les offrandes d'Heét:or. Non, je n'ai jamais vu, jamais
entendu dire qu'un seul homme en un j our pût faire
autant de mal qu'en a fait aux Argiens Heét:or, aimé de
Zeus. Il n'est pourtant pas fils de dieu, ni de déesse,
mais ses exploits, j 'en suis certain, vont nous causer
de grands et longs soucis, tant il a contre nous attiré de
malheurs ! Allons ! pour le moment, va-t'en le long des
nefs appeler sans retard Ajax, Idoménée. Pour moi, je
me rendrai chez le divin Nestor. Je le prierai de se
lever et, s'il le veut, d'aller donner ses ordres aux forts
détachements de nos hommes de garde 1 , car ils l'écou­
teront plus volontiers qu'un autre : c'est son fils qui
commande à ces hommes de garde, ainsi que Mérion,
l'ami d'Idoménée2 • En ces guerriers surtout nous avons
confiance.
Lors Ménélas au cri puissant dit en réponse :
MÉNÉLAS. - �el est exaét:ement l'ordre que tu me
donnes ? Dois-je auprès de ceux-là rester en attendant
que tu viennes nous j oindre ? ou bien dois-je courir
après toi de nouveau, dès que j'aurai transmis ton
message à ces preux ?
Alors Agamemnon, chef de peuple, réplique :
AGAMEMNON. - Reste là : nous pourrions en route
nous manquer ; il est tant de sentiers qui mènent par
2. 5 4 I L I A D E , X , 67-105
le camp ! Mais élève la voix partout sur ton chemin :
commande-leur à tous de rester éveillés, appelle chacun
d'eux par le nom de son père, montre-toi plein d'égards
et ne leur parle pas avec un cœur hautain. C'est à nous
qu'il convient de prendre de la peine, car Zeus nous a
chargés d'un fardeau de malheurs depuis notre nais­
sance.
Il dit. Son frère part, bien muni de ses ordres. Aga­
memnon se rend chez Nestor, pasteur d'hommes. Près
de son campement et de son vaisseau noir, il le trouve
étendu sur sa couche moelleuse, ayant auprès de lui
ses armes scintillantes : deux piques, bouclier, casque
resplendissant et ceinturon brillant dont le vieillard se
ceint lorsqu'il mène ses gens au combat meurtrier, car
il ne cède en rien à la triste vieillesse. Se dressant sur
le coude, il lève droit la tête et, tourné vers l' Atride,
il l'interroge ainsi :
NESTOR. - �i donc es-tu, toi qui vas seul parmi les
nefs en traversant le camp dans la nuit ténébreuse,
alors que tous reposent ? Serais-tu par hasard en quête
d'un mulet, ou bien d'un compagnon ? Parle, ne marche
pas en silence vers moi. �e viens -tu donc chercher ?
Agamemnon, seigneur du peuple, alors réplique :
AGAMEMNON. - Nestor, fils de Nélée, honneur de
l' Achaïe, reconnais-moi, j e suis l' Atride Agamemnon.
Des malheurs les plus grands Zeus sans répit m'accable,
aussi longtemps qu'il reste un souffle en ma poitrine
et que mes pieds se meuvent. Si tu me vois errer, c'est
que le doux sommeil n'effleure pas mes yeux, tant les
maux des Argiens et la guerre m'occupent. Oui, pour
les Danaens j 'ai terriblement peur. Mon âme est sans
repos, l'anxiété me tient, mon cœur en bondissant
ébranle ma poitrine et mes genoux brillants se dérobent
sous moi. Ah ! si tu veux agir, puisque vers toi non plus
le sommeil ne vient pas, descendons par ici jusqu'aux
hommes de garde. V oyons si, harassés de sommeil, de
fatigue, ils ne s'endorment pas, oubliant de veiller. Les
ennemis sont près, et qui pourrait savoir s'ils ne vont
pas en pleine nuit nous attaquer ?
Lors lui répond Nestor, fe vieux maître des chars :
NESTOR. - Atride chef de peuple, illustre Agamem­
non, HeB:or ne verra pas le sage Zeus réaliser tous ses
espoirs. Au contraire, je crois qu'il aura des soucis plus
I L I A D E , X , 1 06-144
graves que les nôtres, si quelque j our Achille, aban­
donnant enfin son funeste courroux, change de senti­
ments. Je suis prêt à te suivre. Mais éveillons -en d'autres :
le grand fils de Tydée, Ulysse, Ajax rapide 1 , et puis
Mégès, enfant valeureux de Phylée. N'est-il personne
aussi qui pourrait appeler Ajax égal aux dieux 2 et
sire Idoménée ? Les nefs de ces deux-là ne sont pas
près des nôtres, mais loin d'ici, là-bas. Et Ménélas enfin,
je l'aime et le respeéte, mais je le blâmerai - car je veux
parler franc, dusses -tu m'en vouloir - de dormir en
laissant à toi seul le fardeau. Il devrait maintenant se
donner de la peine, aller trouver les preux et les sup ­
plier tous : nous sommes accablés d'une telle détresse !
Agamemnon, seigneur du peuple, alors réplique :
AGAMEMNON. - Vieillard, en d'autres cas, j e t'ai
poussé moi-même à le morigéner, car souvent il mollit
et refuse l'effort ; ce n'est point là paresse ou bien étour­
derie, mais il attend, les yeux sur moi, que je l'entraîne.
Cette fois, au contraire, il s'est levé bien avant moi,
le tout premier, et m'est venu trouver, et je l'ai j uste­
ment envoyé convoquer ceux que toi, tu demandes.
Mettons-nous donc en route, et nous allons les ren­
contrer devant les portes 3 , près des hommes de garde,
où je leur ai donné l'ordre de s'assembler.
Le vieux maître des chars, Nestor dit en réponse :
NESTOR. - Les Argiens, dans ce cas, ne pourront le
blâmer ni lui désobéir quand il leur lancera ses appels
et ses ordres.
Il dit, puis il revêt ses flancs d'une tunique, noue à
ses pieds brillants de splendides sandales, agrafe à son
épaule un grand manteau de pourpre, doublé, sur
lequel frise une laine bourrue ; il prend sa forte pique à
la pointe acérée et s'en va par les nefs des Argiens
cuirassés. C'est tout d'abord Ulysse, aussi sage que
Zeus, qu'il tire du sommeil : le vieux maître des chars,
Nestor, lance un appel qui parvient aussitôt j usqu'à
l'esprit d'Ulysse, et celui-ci demande en sortant de
chez lui :
ULYSSE. - Pourquoi donc errez-vous tout seuls parmi
les nefs, en parcourant le camp à travers la nuit sainte ?
Seriez-vous accablés d'une urgente détresse ?
Le vieux maître des chars, Nestor dit en réponse :
NESTOR. - Divin fils de Laërte, ingénieux Ulysse, ne
I L I A D E , X, 145 - 1 8 2
v a pas t e fâcher : s i grande e st l a douleur qui presse les
Argiens ! Allons ! viens avec nous en éveiller un autre
parmi les chefs dont le devoir est d'aviser pour savoir
s'il convient de fuir ou de combattre.
Il dit. Le sage Ulysse, alors, rentrant chez lui, sur
ses épaules met son écu chatoyant, puis il part derrière
eux.
Ils vont chez Diomède et trouvent ce vaillant fils de
Tydée, en armes, hors de son campement. Autour de ce
héros dorment ses compagnons, bouclier sous la tête
et j avelots plantés, la pointe en l'air, tout droits ; le
bronze en resplendit au loin, comme l'éclair que Zeus
Père fait luire. Diomède aussi dort ; la peau d'un bœuf
rustique est sous lui déployée et sa tête s'appuie sur un
tapis brillant. Le vieux maître des chars, Nestor de lui
s'approche ; pour l'éveiller, du bout du pied il le secoue,
puis, sans ménagement, il le presse et le tance :
NESTOR. - Debout, fils de Tydée ! Tu dors toute la
nuit ? Sais -tu que les Troyens campent sur la hauteur
qui domine la plaine, auprès de nos vaisseaux, et que
l'espace entre eux et nous est bien petit ?
Il dit. Le preux, soudain s'arrachant au sommeil,
prend la parole et lui répond ces mots ailés :
DIOMÈDE. - Ah ! terrible vieillard, jamais tu n'as de
cesse ! N'est-il donc pas, parmi les fils de l' Achaïe,
de plus j eunes que toi, pour aller éveiller les rois de
tous côtés ? Toi, vieux, rien ne t'arrête !
Le vieux maître des chars, Nestor dit en réponse :
NESTOR. - En tout cela, mon cher, tu parles comme il
faut. Oui, j 'ai des fils parfaits et nombre de guerriers.
L'un d'eux pourrait aller appeler tous les rois. Mais
grand est le péril qui presse les Argiens. Sur le fil du
rasoir leur sort à tous repose : vont-ils affreusement
périr ? vont-ils survivre ? Allons ! va maintenant chez
le rapide Ajax et le fils de Phylée 1 pour les faire lever,
si tu prends en pitié mon âge, étant plus jeune.
Il dit, et Diomède, autour de ses épaules, jette la
grande peau d'un lion au poil roux, il empoigne sa
pique et s � met en chemin ; il va faire lever ces preux,
et les emmene.
Ils arrivent auprès des pelotons de garde, dont les
chefs ne se sont nullement endormis, car tous sont à
leur poste, en armes, l'œil au guet. Comme des chiens,
ILIADE, X, 1 8 3 -224
gardant des moutons dans un parc, s'inquiètent d'en­
tendre un fauve redoutable, qui va par la forêt, à travers
les montagnes, - hommes et chiens alors s'agitent à
grand bruit, c'en est fait du sommeil : ainsi le doux
sommeil fuit les yeux des veilleurs dans la nuit dange­
reuse ; vers la plaine tournés, ils guettent sans répit
l'approche des Troyens. Satisfait, le vieillard, pour les
encourager, leur dit ces mots ailés :
NESTOR. - Continuez, enfants, à veiller de la sorte,
et que nul ne s'endorme : sinon, nous donnerions à
rire aux ennemis l
Nestor, après ces mots, traverse le fossé. Il est accom­
pagné de tous les rois argiens appelés au Conseil.
Invités par les rois à venir avec eux, le bon fils de Nestor
et Mérion les suivent. Ils passent le fossé profond, puis
ils s'installent en l'un des rares lieux que ne souille
aucun mort, là même où le puissant Heéî:or s'est arrêté
de tuer les Argiens pour rebrousser chemin, quand la
nuit le surprit 1. C'est là qu'ils prennent place afin de
conférer. D'abord parle Nestor, le vieux maître des
chars :
NESTOR. - Amis, est-il un preux qui dans son cœur
vaillant aurait assez d'audace pour se rendre au milieu
des Troyens magnanimes ? Il pourrait s'emparer d'un
homme aux avant-postes, ou recueillir un bruit, auprès
des ennemis, sur ce qu'ils comptent faire : veulent-ils
rester là, près des nefs, loin de Troie, ou se proposent­
ils de regagner leur ville, maintenant qu'ils ont fait
aux Argiens tant de mal ? �'il s'informe et vers nous
revienne sain et sauf! Grande serait sa gloire en
tous lieux sous le ciel et le cadeau qu'il recevrait aurait
du prix : tous les chefs des vaisseaux lui donneraient
chacun une brebis de couleur noire et son agneau ; il
n'est pas de présent qui vaille celui-là. En outre, désor­
mais il prendrait part à tous nos banquets et festins.
Il dit. Tous, sans bouger, restent silencieux. Enfin
c'est Diomède au cri puissant qui parle :
DIOMÈDE. - La valeureuse ardeur de mon âme,
Nestor, me pousse à pénétrer dans le camp ennemi, chez
ces Troyens tout proches. Mais, si d'un autre preux
j'étais accompagné, j 'aurais du réconfort et plus grande
assurance. �and deux hommes s'en vont et cheminent
ensemble, il en est un du moins qui voit le bon parti,
HOMÈRE - 9 9
ILIADE, X, 2.2. 5 -2.6 1
si l'autre ne voit rien. Etant seul, il se peut aussi qu'on
s'en avise, mais la vue est plus courte, et moindre la
prudence.
Il dit. Plusieurs guerriers voudraient l'accompagner :
ce sont les deux Ajax, bons serviteurs d'Arès, ainsi que
Mérion et le fils de Nestor, qui surtout le désire, l' Atride
Ménélas, illustre par sa lance ; le patient Ulysse enfin
veut pénétrer dans la foule troyenne, car son âme
nourrit une ardeur touj ours neuve. Agamemnon, sei­
gneur du peuple, dit alors :
AGAMEMNON. - Tydéide si cher à mon cœur, Diomède,
choisis pour compagnon celui que tu voudras, le plus
brave à ton gré de ceux qui se présentent, puisque tous
ces héros en ont si grande envie. Evite de choisir en
regardant la race et, cédant au respeéî:, de laisser le
meilleur pour en prendre un moins bon, qui serait supé­
rieur en dignité royale.
Il dit, car il a peur pour le blond Ménélas. Mais
Diomède au cri puissant alors déclare :
DroMÈDE. - Puisque j e dois moi-même élire un
compagnon, comment ne pas songer à ce divin Ulysse,
dont l'inlassable fougue et le cœur valeureux se montrent
hors de pair dans toutes les épreuves, et que chérit
Pallas, la divine Athéna ? Ensemble, tous les deux, des
flammes d'un brasier même nous sortirions, tant l'em­
porte sur tous son esprit avisé.
Le héros d'endurance, Ulysse le divin prend alors la
parole :
ULYSSE. - Tu n'as pas, Tydéide, à faire mon éloge,
non plus qu' à me blâmer. Tout ce que tu leur dis, les
Achéens le savent. Allons ! la nuit s'achève et l'aurore
s'approche ; les étoiles ont fait presque tout leur trajet ;
plus qu'aux deux tiers déj à la nuit s'est écoulée ; un tiers
seul nous en reste.
QEand ils ont dit ces mots, ils s'équipent tous deux
de leurs armes terribles . Le vaillant Thrasymède offre
au fils de Tydée son glaive à deux tranchants ( car il
avait laissé le sien près de sa nef), ainsi que son écu.
Il lui met sur la tête un casque en cuir de bœuf, sans
cimier ni panache, un de ces « bassinets » - c'est le
nom qu'on leur donne - dont les robustes gars se
protègent la tête. Ulysse reçoit l'arc, le carquois et l'épée
que Mérion lui prête, et ce héros lui ceint le front d'un
ILIADE, X , 262-298 259
casque en cuir. Ce casque, à l'intérieur, est fortement
tendu de nombreuses courroies ; à l'extérieur, des dents
blanches de sanglier se dressent en grand nombre, à
différents endroits savamment disposées 1 ; le fond
contient du feutre. Ce casque, Autolycos l'apporta
d'Eléon, après qu'il eut forcé le solide palais d' Amyntor,
fils d'Ormène2 , puis il en fit présent au preux Amphi­
damas de Cythère, à Scandie3 ; d' Amphidamas, Molos
le reçut en cadeau, quand il était son hôte; Molas le
fit porter à son fils Mérion ; d'Ulysse maintenant il
recouvre la tête.
Lors tous deux, équipés de leurs armes terribles,
s'éloignent, laissant là les autres vaillants preux. Sur le
bord du sentier, à leur droite se pose un héron dépêché
par Pallas Athéna. S'ils ne peuvent le voir dans la nuit
ténébreuse, ils entendent son cri. Ravi de ce présage,
Ulysse fait à la déesse une prière :
ULYSSE. - Ecoute-moi, fille de Zeus le porte-égide,
ô toi qu' à mes côtés je retrouve touj ours en toutes mes
épreuves, toi, déesse attentive à chacun de mes pas,
ah ! maintenant surtout montre-moi ton amour !
Athéna, donne-nous de revenir couverts de gloire vers
les nefs, après un grand exploit qui navre les Troyens !
A son tour, Diomède au cri puissant la prie :
DIOMF.DE. - Ecoute aussi ma voix, toi, la fille de Zeus,
inlassable déesse ! Viens avec moi, comme tu vins avec
mon père, avec le grand Tydée, alors qu'il se rendait
en messager à Thèbes, au nom des Achéens. Aux bords
de l' Asopos laissant ces Achéens de bronze revêtus, il
allait seul là-bas porter aux Cadméens des paroles de
paix. Comme il s'en revenait, déesse ! il accomplit
d'effroyables exploits grâce à ton assistance, car pour
l'aider tu te montrais pleine de zèle4 • Aide-moi donc
aussi, veuille me protéger, et je promets de t'immoler
une génisse, une bête d'un an, au front large, indomptée,
que nul homme n'a mise encore sous le j oug ; pour te
l'offrir, je lui ferai dorer les cornes.
Ainsi l'implorent-ils, et Pallas Athéna n'est pas sourde
à leur voix. Après avoir prié la fille du grand Zeus,
pareils à deux lions, ils vont dans la nuit sombre à
travers le carnage, au milieu du sang noir, des armes et
des morts.
z6o ILIADE, X , 299-334

CONSEIL CHEZ LES TROYENS


En face, Heétor non plus ne laisse pas dormir les
valeureux Troyens. Il assemble les preux, tous ceux qui
des Troyens sont les chefs et les guides ; dès qu'ils sont
réunis, devant eux il combine un proj et avisé :
HECTOR. - �i voudrait, parmi vous, se charger
d'accomplir l'exploit auquel j e songe ? Il aurait bon
salaire et grande récompense, car j e lui donnerais un
char et deux chevaux à la fière encolure, les meilleurs
que l'on voie auprès des sveltes nefs de la flotte achéenne.
De quelle gloire aussi son nom se couvrirait ! Des
rapides vaisseaux il devrait s'approcher et voir s'ils sont
gardés comme ils l'étaient naguère, ou si les Achéens,
maîtrisés par nos bras, méditent de s'enfuir et, cette
nuit, recrus d'une atroce fatigue, renoncent à veiller.
Il dit. Tous, sans bouger, restent silencieux. Mais
parmi les Troyens, il s'en trouve un : Dolon, riche en
or, riche en bronze, dont le père Eumédès est un divin
héraut. Ce Dolon n'est pas beau, mais rapide à la
course. Son père n'a que lui pour fils, avec cinq filles.
Devant Heétor et les Troyens, il dit alors :
DOLON. - Heétor, la grande ardeur de mon cœur
valeureux me pousse à m'approcher des rapides vais­
seaux afin de m'informer. Allons ! tu vas lever ton sceptre
et me jurer que tu me donneras les chevaux et le char
en bronze chatoyant du parfait Péléide. En moi tu
n'auras pas un médiocre éclaireur, qui trompe ton
attente, car j e traverserai de part en part le camp de
manière à gagner la nef d' Agamemnon, où sans doute
les preux viendront tenir conseil pour décider s'ils vont
s'enfuir ou bien combattre.
Il dit. Heétor lui fait, sceptre en main, ce serment :
HECTOR. - �e Zeus en soit témoin, l'époux tonnant
d'Héra ! sur ce char, je l'affirme, entre tous les Troyens,
toi seul mettras les pieds, et tu pourras à tout jamais en
être fier.

EXPÉDITION NOCTURNE : LA D OLONIE


Il dit. Par ce serment qu'il ne pourra tenir, il stimule
Dolon. Et celui-ci, tout aussitôt, sur ses épaules j ette
l'arc recourbé. De la peau d'un loup gris il se couvre le
I L I A D E , X , 3 3 5 -3 7 1 261

corps 1 ,puis sur s a tête i l pose u n casque en peau de


martre. Il prend sa lance aiguë et, quittant son armée,
il s'en va vers les nefs. Il n'en reviendra pas pour ren­
seigner Heél:or !
Laissant derrière lui les hommes et les chars, il s'avance
bouillant d'ardeur, sur le chemin. Mais le divin Ulysse
alors le voit venir et dit à Diomède :
ULYSSE. - Diomède, voici quelqu'un qui sort du camp.
Je ne sais ce qu'il veut : épier nos vaisseaux ? peut-être
dépouiller le cadavre d'un mort ? Mais laissons-le passer
d'abord et s'avancer quelque peu dans la plaine, puis,
bondissant sur lui, nous l'attraperons vite. Si, rapide à
la course, il risquait d'échapper, loin de son camp tou­
jours rabats-le vers les nefs en t'élançant sur lui la javeline
au poing, pour l'empêcher de se sauver vers Ilion.
A ces mots, tous les deux, s'écartant du chemin,
parmi les morts se couchent. Et lui, rapidement,
l'étourdi ! les dépasse. Dès qu'il s'est éloigné d'une
bonne tirée de mulets au labour (les mulets de beaucoup
sont supérieurs aux bœufs pour tirer, à travers la
jachère profonde, la charrue ajustée 2) , ils bondissent
vers lui. Au bruit, Dolon s'arrête; il espère en son cœur
qu'il s'agit de Troyens et que ses compagnons, sur un
ordre d'Heél:or dont l'avis a changé, vont vers son
propre camp le faire revenir. Mais quand les deux
Argiens ne sont plus éloignés que du jet d'une lance,
ou même d'un peu moins, il reconnaît en eux des guer­
riers ennemis. Pour s'enfuir il afüve aussitôt ses genoux.
A sa poursuite alors les deux autres s'élancent. Comme
on voit deux bons chiens de chasse aux crocs aigus,
dans un pays boisé, presser sans fin ni trêve un lièvre
ou bien un faon qui s'enfuit en hurlant : ainsi le Tydéide
et le preneur de villes, Ulysse, tous les deux, poursuivent
sans répit Dolon, coupé des siens.
En fuyant vers les nefs, il va tomber bientôt dans
les postes de garde. Mais Athéna stimule alors le
Tydéide : il ne faut pas que l'un des Argiens cuirassés
se vante de l'avoir abattu le premier, avant que Diomède
auprès de lui n'arrive. Le puissant Tydéide avec l'épieu
s'élance et lui dit en criant :
DIOMÈDE. - Arrête, ou bien je vais te frapper de ma
lance, et je te garantis que j 'aurai vite fait de te préci­
piter au gouffre de la mort 1
I L I A D E , X, 372-4 1 2
Il dit, lance sa pique et le manque à dessein. La
pointe de l'épieu poli passe au-dessus de son épaule
droite et dans le sol se plante. Saisi, Dolon s'arrête.
Blême de peur, claquant des dents, il balbutie. Les deux
preux, haletants, le rej oignent bientôt, lui saisissent les
bras. Il leur dit en pleurant :
DOLON. - Ah ! prenez-moi vivant ; j e me rachèterai.
J'ai beaucoup d'or, de bronze et de fer travaillé. Mon
père en tirerait, voulant vous satisfaire, une immense
rançon, s'il me savait en vie auprès des nefs argiennes.
L'ingénieux Ulysse en réponse lui dit :
ULYSSE. - Rassure-toi, cesse d'avoir la mort dans
l'âme. Mais allons ! dis - moi tout et parle franchement.
Pourquoi t'en vas-tu seul, de ton camp, vers les nefs,
dans la nuit ténébreuse, alors que tous reposent ?
Voulais -tu dépouiller le cadavre d'un mort ? Est-ce
Heétor qui t'envoie auprès des vaisseaux creux pour
tout espionner ? Ou bien est-ce ton cœur lui-même qui
t'y pousse ?
Et Dolon lui répond, les genoux tout tremblants :
DOLON. - Les vains propos d'Heétor ont égaré mon
âme. Du vaillant Péléide il m'a promis le char en
bronze chatoyant et les chevaux robustes. Puis il m'a
fait partir, par la prompte nuit noire, auprès des enne­
mis : il me fallait savoir si, comme auparavant, vos nefs
sont bien gardées ou si, domptés par nous, vous méditez
de fuir et, cette nuit, recrus d'une atroce fatigue, renon­
cez à veiller.
Lors le prudent Ulysse en souriant lui dit :
ULYSSE. - Vraiment, de grands cadeaux ton cœur
avait envie, s'il briguait les chevaux du vaillant Eacide !
Le malheur, c'est qu'ils sont, pour de simples mortels,
malaisés à dompter aussi bien qu' à conduire ; Achille
seul le peut, dont la mère est déesse. Mais allons !
dis-moi tout et parle franchement. En quittant ton armée,
où donc as -tu laissé Heétor, le pasteur d'hommes ? Où
se trouve son char ? Où, ses armes de guerre ? Et des
autres Troyens quels sont les campements et les postes
de garde ? Et que comptent-ils faire ? Veulent-ils rester
là, près des nefs, loin de Troie, ou se proposent-ils de
regagner leur ville, maintenant qu'ils ont fait aux Argiens
tant de mal ?
Dolon, fils d'Eumédès, à nouveau lui répond :
I L I A D E , X, 4 1 3 -45 3
DoLoN. - De tout cela je vais franchement t'informer.
HeB:or est au milieu des membres du Conseil : près du
tombeau d'Ilos divin 1 , il délibère, à l'écart du tumulte.
Tu me parles, héros, de nos postes de garde : il n'en
existe pas que l'on ait désignés pour protéger l'armée.
Tous ceux dont le foyer se trouve dans la ville ont
charge de veiller et s'exhortent l'un l'autre à faire bonne
garde. Nos illustres alliés, en revanche, reposent, se
fiant aux Troyens du soin de les garder ; ils n'ont point
auprès d'eux leurs enfants ni leurs femmes.
L'ingénieux Ulysse en réponse lui dit :
ULYSSE. - Comment cela ? Sont-ils maintenant, pour
dormir, tout auprès des Troyens aux chevaux bien
domptés, ou loin d'eux, à l'écart ? Parle, je veux savoir.
Dolon, fils d'Eumédès, à nouveau lui répond :
DOLON. - Cela, je vais aussi, franchement, te le dire.
Du côté de la mer sont Cariens, Péoniens dont l'arc est
recourbé, puis Lélèges, Caucones et Pélasges divins. Du
côté de Thymbré 2 , le sort a fait ranger Lyciens, Mysiens
altiers, Phrygiens aux bons chevaux, Méoniens aux
beaux chars. Mais pourquoi là-dessus voulez-vous tout
savoir ? Si vous vous apprêtez à pénétrer tous deux
dans la foule troyenne, voici, loin à l'écart, récemment
arrivés, les Thraces, qui se sont placés au bout des lignes,
et Rhésos avec eux, leur roi, fils d'Eïoneus. Ses chevaux,
que j 'ai vus, sont très grands et très beaux, aussi
blancs que la neige, aussi prompts que le vent. D'or et
d'argent son char est richement orné. Enormes sont ses
armes d'or, une merveille ! Elles conviennent moins à de
simples humains qu'à des dieux immortels. Maintenant,
menez-moi près des rapides nefs, ou bien laissez-moi
là, durement ligoté, j usqu' à votre retour : par vous ­
mêmes alors vous aurez éprouvé si tout ce que j 'ai dit
est véridique ou non.
Diomède le fort lui jette un regard sombre et lui
répond ces mots
DIOMÈDE. - Ne pense pas, Dolon, pouvoir nous
échapper, malgré tes bons avis : tu restes dans nos
mains. Si nous te relâchons et te laissons aller, tu
reviendras plus tard vers les sveltes vaisseaux de la
flotte achéenne, soit pour espionner, soit pour combattre
en face, tandis que, si mes bras te font perdre la vie, tu
cesseras d'être un fléau pour les Argiens.
2 64 I L I A D E , X , 454-489
Il dit. Comme Dolon veut, pour le supplier, avec sa
forte main lui toucher le menton, Diomède soudain lui
plonge son épée en plein milieu du cou, tranchant les
deux tendons. Dolon voudrait parler, et sa tête déj à
roule dans la poussière. Ils lui prennent alors son
casque en peau de martre, sa peau de loup, son arc,
qui se courbe en arrière, et son long j avelot. Puis le
divin Ulysse en l'honneur d'Athéna, déesse du butin,
élève à bout de bras vers le ciel ces dépouilles, et fait
une prière :
ULYSSE. - Veuille agréer ces dons, ô déesse : parmi
tous les dieux de !'Olympe, c'est toi que nous voulons
invoquer la prenùère. Maintenant, guide-nous vers le
cantonnement des Thraces endormis auprès de leurs
chevaux.
Il dit, puis, élevant les dépouilles en l'air, il dispose
le tout en haut d'un tamaris, non sans y mettre aussi,
bien visible, une marque, en liant aux rameaux touffus
du tamaris la tige d'un roseau : il veut qu'à leur retour,
dans la prompte nuit noire, ils retrouvent l'endroit.
Puis ils s'en vont parmi le sang noir et les armes ;
ils arrivent bientôt auprès des guerriers thraces. Ils
les trouvent dormant, épuisés de fatigue. A terre ils
ont posé près d'eux leurs belles armes, en ordre, sur
trois rangs. Chaque homme a près de lui les chevaux
de son char. Au milieu dort Rhésos. Ses rapides che­
vaux, au moyen de courroies, près de lui sont liés à la
rampe du char. Ulysse, qui le voit, le montre à Diomède :
ULYSSE. - Voici l'homme, voici les chevaux, Diomède,
dont nous parlait Dolon, que nous avons tué. Allons !
déploie ici ta vigoureuse fougue, et ne reste pas là,
tout armé, sans rien faire. Détache les chevaux, - ou
massacre les hommes, et des chevaux, alors, moi, je
m'occuperai.
Il dit, et la déesse aux yeux pers, Athéna, remplit le
preux d'ardeur. Il tue en se tournant d'un côté, puis de
l'autre. D'affreux gémissements montent de tous les
corps que frappe son épée. Le sang rougit la terre.
Comme un lion surprend un troupeau, sans berger, de
brebis ou de chèvres, et se j ette sur lui soudain avec
fureur : tel, le fils de Tydée est tombé sur les Thraces.
Il en égorge douze. Mais le prudent Ulysse auprès de
lui se tient : dès que le Tydéide en frappe un de son
I L I A D E , X , 490- 5 2 5
glaive, il prend les pieds du mort et le tire en arrière.
Il agit à dessein ; il veut que les chevaux à la belle cri­
nière passent facilement et ne s'effrayent pas à marcher
sur les morts : ces bêtes n'y sont pas encore habituées 1 •
�and le fils de Tydée enfin arrive au roi - c'est
le treizième dont il prend la douce vie -, Rhésos est
haletant, car dans un mauvais rêve, envoyé par Pallas,
il a vu, cette nuit, le petit-fils d'Oenée au-dessus de sa
tête2 • Ulysse l'endurant s'emploie à détacher les robustes
chevaux ; l'un à l'autre il les lie au moyen de courroies,
puis il les fait sortir du campement en les frappant avec
son arc : il n'a pas pris en main, sur le char scintillant,
le splendide fouet. Il siffle pour donner le signal du
retour au divin Diomède.
Mais ce fils de Tydée alors ne bouge pas : il médite
un exploit encore plus hardi. Va-t-il prendre le char,
où se trouvent posées les armes chatoyantes ? Il faudrait
le tirer par le timon, ou bien le soulever en l'air. Va-t-il
ôter la vie encore à d'autres Thraces ? Comme dans son
esprit il roule ces pensées, Athéna près de lui se dresse
et dit ces mots au divin Diomède :
ATHÉNA. - Songe à t'en retourner, fils du vaillant
Tydée, auprès des vaisseaux creux : crains, si quelque
autre dieu réveille les Troyens, d'être mis en déroute.
En entendant ces mots, le héros reconnaît la voix
de la déesse. Aussitôt il bondit sur les chevaux 3 ; Ulysse
avec son arc les frappe et les fait s'envoler vers les
sveltes vaisseaux de la flotte achéenne.
Cependant Apollon, dieu dont l'arc est d'argent, ne
monte pas la garde en aveugle non plus. �and il voit
Athéna suivre le Tydéide, il s'irrite contre elle et plonge
dans la foule immense des Troyens pour aller éveiller
Hippocoon, vaillant cousin du roi Rhésos et conseiller
des Thraces. Tiré de son sommeil, ce héros voit désert
l'endroit où se tenaient les rapides chevaux ; il aperçoit
aussi les corps tout palpitants des hommes égorgés dans
l'atroce carnage. Il éclate en sanglots, appelle son ami.
Au milieu des Troyens s'élève une clameur, un tumulte
indicibles : ils accourent en masse, ils viennent contem­
pler les effrayants exploits qu'ont accomplis les preux
avant de repartir tous deux vers les nefs creuses.
z66 ILIADE, X, 5 2.6- 5 60

RETOUR D'ULYSSE ET DE DIOMÈDE


Q!!and les deux Achéens arrivent à l'endroit où
l'espion d'Hell:or est tombé sous leurs coups, Ulysse,
cher à Zeus, arrête des chevaux la course impétueuse.
Diomède descend, aux mains d'Ulysse il met les
dépouilles sanglantes, puis, remontant sur les chevaux,
il les fouette, et ceux-ci, pleins d'ardeur, volent vers les
nefs creuses, car c'est avec plaisir qu'ils vont de ce
côté.
Lors, le premier, Nestor entend le bruit et dit :
NESTOR. - Amis, vous, des Argiens les guides et les
chefs, est-ce erreur de ma part ? est-ce la vérité ? Mais
mon cœur en tout cas m'ordonne de parler. Un grand
bruit de galop a frappé mes oreilles. Ah ! si c'était
Ulysse et le fort Diomède, ramenant sans tarder de
robustes chevaux pris dans le camp troyen ! Mais, au
fond de mon cœur, terriblement j e crains que la fureur
troyenne à ces preux achéens n'ait causé bien du mal.
A peine a-t-il fini qu'en personne ils arrivent. Ils
mettent pied à terre. Les autres, tout heureux, font des
gestes d'accueil et doucement leur parlent. Le vieux
maître des chars, Nestor est le premier à les interroger :
NESTOR. - Allons, Ulysse, parle, héros très renommé,
gloire des Achéens ! Comment avez-vous pris ces che­
vaux ? En plongeant dans la foule troyenne ? A moins
qu'un dieu ne soit venu vous les offrir ? Des rayons du
soleil ils ont l'éclat terrible. Je me trouve sans cesse
au milieu des Troyens - car je ne reste pas, crois-moi,
près des navires, mais, tout vieux que je suis, je prends
part au combat -, et cependant jamais encore je n'ai
vu de semblables chevaux. Oui, je pense qu'un dieu
s'est dressé devant vous et vous en a fait don : l'assem­
bleur des nuées, Zeus vous aime tous deux, aussi bien
qu'Athéna, la déesse aux yeux pers, fille du Porte-égide.
L'ingénieux Ulysse en réponse lui dit :
ULYSSE. - Nestor, fils de Nélée, honneur des Achéens,
cert� s, s'il le voulait, un dieu facilement aurait pu nous
offnr des chevaux supérieurs encore à ces deux-là :
la_ p uissance des dieux _tellement nous ?épasse ! Mais,
v1etllard, ces chevaux, s1 tu veux le savoir, sont arrivés
tout récemment du pays thrace. Le brave Diomède a
I L I A D E , X , 5 6 1 -579
massacré leur maître, et douze compagnons avec lui,
tous des preux. Un treizième est tombé sous nos coups,
près des nefs : c'était un éclaireur, envoyé par Heétor
et les nobles Troyens, qui gagnait notre camp pour tout
espionner.
Il dit, puis, en riant, aux robustes chevaux fait fran -
chir le fossé. Les autres Achéens le suivent, tout j oyeux.
�and du fils de Tydée ils atteignent ainsi la demeure
solide, par de bonnes courroies ils s'en vont attacher
les chevaux à la crèche où se tiennent déj à, mangeant
le doux froment, les rapides coursiers du héros Diomède.
Puis, prenant de Dolon les dépouilles sanglantes, sur
sa nef, à la poupe, Ulysse les dispose, en attendant de
préparer un sacrifice en l'honneur d'Athéna. Après
quoi, les deux preux vont laver dans la mer l'abondante
sueur qui recouvre leur cou, leurs jarrets et leurs
cuisses. Puis, quand l'onde marine a nettoyé leur corps
et rafraîchi leur âme, ils se baignent tous deux dans des
cuves polies. Ensuite, bien baignés, largement frottés
d'huile, au repas ils s'assoient et, d'un cratère plein
puisant le vin suave, ils offrent à Pallas une libation.
CHANT XI
TROISIÈME JOURNÉE DE BATAILLE
AuRORE, abandonnant le brillant Tithonos 1 , se lève
de son lit pour porter la lumière aux hommes comme
au dieux. Vers les sveltes vaisseaux de la flotte achéenne
Zeus alors fait partir Discorde la cruelle, qui tient entre
ses mains l'emblème de la guerre 2 • Elle s'arrête auprès
du navire d'Ulysse, nef noire aux flancs profonds, qui
se trouve au milieu : de là, sa voix pourra porter des
deux côtés, et vers le camp d' Ajax, le fils de Télamon,
et vers celui d'Achille ; aux deux extrémités ils ont tiré
leurs nefs, ces preux sûrs de la force ardente de leurs
bras. C'est là qu'elle s'arrête et pousse un cri perçant,
de sa terrible voix : lors elle insuffle au cœur de tous les
Achéens une puissante ardeur qui les fera lutter et
batailler sans trêve ; et combattre, pour eux, a soudain
plus d'attrait que rentrer au pays à bord de leurs nefs
creuses.
Le fils d' Atrée alors lance le cri de guerre, enj oignant
aux Argiens de ceindre leurs cuirasses. Et lui -même il
revêt le bronze éblouissant. A ses j ambes d'abord il
met ses belles guêtres où viennent s'aj uster les pla­
quettes d'argent qui couvrent ses chevilles. Puis il passe
une armure autour de sa poitrine, celle que lui donna son
hôte Cinyras : la renommée, à Chypre, informa ce héros
que la flotte achéenne allait voguer vers Troie ; alors
il fit au roi ce don pour lui complaire 3 • Dix bandes
d'acier noir, douze d'or, vingt d'étain composent cette
armure 4 , et des serpents d'acier s'élancent vers le cou,
trois de chaque côté, pareils aux arcs-en-ciel que le
fils de Cronos fixe sur les nuées, pour servir de présage
aux hommes sur la terre. Autour de son épaule il jette
son épée où brillent des clous d'or ; le fourreau qui
l'entoure, en revanche, est d'argent, mais des bélières
ILIADE , XI, 3 1 -66
d'or s'y trouvent accrochées. Il prend son bouclier
splendide et valeureux, qui protège tout l'homme. Ce
bouclier, bordé de dix cercles de bronze, porte sur le
dessus vingt bossettes d'étain, toutes blanches, sauf
une, au milieu, d'acier noir. En forme de couronne
autour sont figurées la Gorgone, hideux visage aux
yeux terribles, la Peur et la Panique. Le baudrier qui
s'y rattache est en argent, mais un serpent d'acier est
enroulé sur lui, d'où trois têtes, sortant toutes d'un
même cou, jaillissent en trois sens. Puis sur son front il
pose un casque à deux cimiers, à quadruples bossettes,
à longs crins de cheval, dont le panache en l'air, terri­
fiant, oscille. Il prend enfin deux javelots casqués de
bronze, acérés et puissants ; le bronze en resplendit
loin, jusque dans le ciel. Héra, Pallas soudain font
gronder le tonnerre pour honorer le roi de la riche
Mycènes.
Chaque héros ensuite ordonne à son cocher de retenir
son char en bon ordre, sur place, sans franchir le fossé.
Eux-mêmes vont à pied ; ils s'avancent en hâte, équipés
de leurs armes. A la pointe du j our, sans fin leurs cris
s'élèvent. Voilà les preux rangés sur le bord du fossé ;
ils sont passés avant les conduéteurs de chars, qui les
suivent de près. Mais Zeus alors déchaîne un horrible
tumulte et, du haut de l'éther, sur eux il verse une rosée
ensanglantée : il s'apprête à jeter dans !'Hadès tant de
preux !
�ant aux Troyens, ils sont groupés sur la hauteur
qui domine la plaine, autour du grand Heétor, du ma­
gnanime preux Polydamas, d'Enée, honoré comme un
dieu par le peuple troyen, et des fils d' Anténor, ces trois
héros : Polybe, Agénor le divin et le jeune Acamas,
semblable aux Immortels. Heétor, au premier rang,
porte son bouclier splendidement ouvré. Comme appa­
raît, brillant, au sortir des nuées, un astre malfaisant 1 ,
que les sombres nuées vont cacher à nouveau : ainsi
se montre Heétor ; il brille au premier rang, puis va
j usqu'au dernier pour y donner ses ordres. Sur son
corps tout entier le bronze resplendit comme l'éclair de
Zeus Père le porte-égide.
270 ILIA D E , X I , 67-102

EXPLOITS D 'AGAMEMNON
Comme l'on voit des moissonneurs qui se font face
avancer à travers le champ d'un homme riche, en sui­
vant les sillons, parmi l'orge ou le blé, qu'ils font
tomber à terre en épaisses j avelles : ainsi les Achéens
et les Troyens, courant les uns contre les autres, abattent
des guerriers, sans que personne songe à la hideuse
fuite, et la mêlée ainsi tient égaux les deux fronts. Ils
chargent, tels des loups. Seule divinité présente à ce
combat, Discorde les contemple avec ravissement, elle
qui sans répit excite les sanglots 1 •
Les autres dieux sont loin, tranquillement assis aux
palais de l'Olympe, où chacun d'eux a sa demeure bien
bâtie. Tous blâment le Cronide à la sombre nuée, en
voyant qu'aux Troyens il veut offrir la gloire 2 • Mais
Zeus Père n'a nul souci de leur avis. Il s'est éloigné
d'eux, puis, assis à l'écart, resplendissant de gloire, il
contemple à la fois la ville des Troyens et les nefs
achéennes, les éclairs de l'airain, les guerriers égorgés
et ceux qui les égorgent.
Tant que le matin dure et que le j our sacré continue à
grandir, les traits, des deux côtés, portent, les hommes
tombent. Mais, quand vient l'heure où, dans les gorges
des montagnes, le bûcheron s'apprête à prendre son
repas, - ses bras se sont lassés à couper de grands
arbres ; son cœur, dans sa poitrine, épuisé de fatigue,
éprouve le désir des douces nourritures -, alors les
Danaens, dont chacun, dans les rangs, exhorte ses amis,
rompent soudainement les bataillons troyens.
Le preux Agamemnon s'élance le premier. Il vient à
bout de Biénor, pasteur de troupes, puis de son compa­
gnon, le cocher Oïlée. Pour combattre, Oïlée a sauté
de son char ; comme il fonce en avant, il reçoit en plein
front la javeline aiguë. La visière d'airain n'arrête pas
la pointe, qui traverse le casque et plonge dans le
crâne ; la cervelle au-dedans est toute fracassée. L'Atride
a maîtrisé ce preux en plein élan. Lorsqu'il a dépouillé
ces héros de Ieur cotte, le chef de peuple Agamemnon
les laisse là, et leur poitrine nue au soleil resplendit.
Ensuite il va tuer Isos, puis Antiphos, tous deux
fils de Priam, le premier, fils bâtard, et l'autre, légitime,
ILIADE, XI, 10; - 1 ; 8 2.7 1
tous deux sur un seul char ; le bâtard tient les rênes, et
l'illustre Antiphos combat à ses côtés. Achille un j our,
les surprenant, comme ils gardaient aux vallons de l'Ida
leurs troupeaux de moutons, les ligota dans des liens
de souple osier, mais contre une rançon bientôt les
délivra. Maintenant le puissant Atride Agamemnon
frappe au-dessus du sein Isos avec sa pique, et, de
l'épée, atteint à l'oreille Antiphos, qu'il jette à bas du
char. En hâte il leur ravit leurs magnifiques armes. Il
les a reconnus, car il les vit jadis près des sveltes vais­
seaux, le j our où, de l'Ida, les avait amenés Achille aux
pieds rapides. Comme un lion saisit entre ses crocs
puissants les tout jeunes petits d'une biche légère, qu'il
a trouvés au gîte, et les broie aisément, prenant leur
tendre vie -, leur mère alors a beau se trouver tout
près d'eux, elle ne peut leur apporter aucun secours,
car une affreuse peur, elle aussi, la pénètre, et vite elle
détale à travers la forêt et les épais taillis, éperdue et
suante, aussitôt que bondit le redoutable fauve : de
même, à ces deux preux nul parmi les Troyens ne peut
porter secours, alors qu'ils vont mourir, car, devant les
Argiens, tous sont pris de panique.
Puis il fond sur Pisandre et sur Hippolochos, valeu­
reux combattant. Ils sont fils tous les deux de l'habile
Antimaque, à qui, plus qu'à tout autre, Alexandre donna
de l'or, de grands cadeaux, pour empêcher jadis qu'à
Ménélas le blond Hélène fût rendue1 • Le grand Aga­
memnon lui ravit ses deux fils. Montés sur un seul
char, ils conduisent tous deux leurs rapides chevaux.
Mais, de leurs mains, soudain, glissent les belles rênes,
et leurs chevaux s'effarent. Comme un lion, l' A tride en
face d'eux se dresse, et, du haut de leur char, tous les
deux le supplient :
PISANDRE ET HIPPOLOCHOS. - Prends-nous vivants,
Atride, et daigne recevoir une j uste rançon. Antimaque
a chez lui d'innombrables trésors : beaucoup de bronze,
d'or et de fer travaillé. Il tirerait de là, voulant te satis­
faire, une immense rançon, s'il nous savait en vie auprès
des nefs argiennes.
C'est ainsi qu'en pleurant ils adressent au roi ces mots
pour l'adoucir. Mais elle est sans douceur, la voix qui
leur répond :
AGAMEMNON. - Ainsi, vous êtes fils de l'habile Anti-
2.72. ILIADE, XI, 1 3 9- 1 74
maque, qui jadis invita les Troyens assemblés, quand
Ménélas, avec Ulysse le divin, apportait un message, à
les tuer sur place, au lieu de les laisser regagner l' Argo ­
lide ? D'un père maintenant payez donc l'infamie !
Il dit, et fait tomber Pisandre à bas du char, en le
frappant avec sa lance à la poitrine ; à terre le Troyen
s'abat à la renverse. Hippolochos veut fuir, il bondit
hors du char ; sur le sol aussitôt, Agamemnon le tue,
puis, avec son épée, il lui tranche les bras et lui coupe
la tête, qu'il envoie, à travers la foule des guerriers,
rouler comme un billot.
Ensuite, les quittant, il bondit vers l'endroit où l'on
voit s'affronter les plus forts bataillons. Les Argiens
bien guêtrés accompagnent l' Atride. Les gens de pied
tuant les gens de pied qui fuient, les gens de char aussi
tuant les gens de char, il monte de la plaine une épaisse
poussière, que soulèvent les pas sonores des chevaux.
L'airain sème la mort. Le grand Agamemnon massacre
sans répit et mène la poursuite, en pressant les Argiens.
�and le feu destruéteur, que propagent partout les
tourbillons du vent, ravage un bois épais, des troncs
d'arbres entiers s'écroulent sous l'élan de la rapide
flamme : c'est ainsi, sous les coups d' Agamemnon
l' Atride, que s'écroulent alors les têtes des Troyens
poursuivis dans leur fuite . D'innombrables chevaux à la
fière encolure, dans le champ du combat, font heurter
leurs chars vides ; de leurs bons conduéteurs ils regrettent
l'absence, et ceux-ci gisent là, sur le sol étendus, aux
vautours désormais plus chers qu' à leurs épouses.
Mais Heétor, grâce à Zeus, échappe aux javelots, à
la poussière, au sang, au massacre, au tumulte. L' Atride
cependant pousse les Danaens et presse la poursuite.
Les Troyens, dépassant le monument d'Ilos, au milieu
de la plaine, et le figuier sauvage, se hâtent vers leur
ville 1 • Mais sans trêve l' Atride en criant les poursuit,
et ses terribles mains de sang et de poussière à la fois
sont souillées.
Arrivés près du chêne et de la porte Scée, là les
Troyens font halte et s'attendent l'un l'autre. Mais
ceux qui sont encore au milieu de la plaine continuent
à s'enfuir, comme un troupeau de vaches, qu'un lion,
survenant en plein cœur de la nuit, a mises en déroute,
- et l'une d'elles voit le gouffre de la mort : le fauve
ILIADE , XI, 175-213
l'a sa1s1e ; entre ses crocs puissants il lui brise le col ;
ensuite il se repaît du sang et des entrailles. Ainsi le
fils d' Atrée, le grand Agamemnon, sans trêve les pour­
suit, massacrant le dernier et faisant fuir les autres. Et
nombre de guerriers s'écroulent de leur char, les uns
tête en avant, les autres en arrière, sous les coups de
l' Atride : la fureur de sa lance autour de lui sévit.
Il n'est plus loin de Troie et de son haut rempart
quand le Père des dieux et des hommes s'assied au
sommet de l'Ida, montagne riche en sources. Il vient
du haut du ciel et tient l'éclair en main. Il charge d'un
message Iris aux ailes d'or :
ZEUS. - Va, pars, Iris rapide, et rends-toi près d'Heét:or
pour lui porter mes ordres. Tant qu'il verra l' Atride,
illustre pasteur d'hommes, bondir au premier rang afin
d'anéantir des files de guerriers, qu'il se tienne en retrait
et commande à ses gens d'attaquer l'ennemi dans la
rude mêlée. Mais, quand Agamemnon, blessé par une
flèche ou par un javelot, sautera sur son char, alors aux
mains d'Heét:or je mettrai la vigueur qu'il faut pour le
massacre, j usqu'à ce qu'il arrive auprès des nefs solides,
que le soleil se couche et que tombent enfin les ténèbres
sacrées.
Il dit. Iris aux pieds aussi prompts que le vent ne
désobéit pas. Elle va, de l'Ida, vers la sainte Ilion, et
voit le grand Heét:or, fils du prudent Priam, qui se
dresse, debout derrière ses chevaux, sur son robuste
char. Iris aux pieds légers vient lui parler de près :
lRrs. - Fils de Priam, Heét:or aussi sage que Zeus,
du Père qui m'envoie écoute le message. Aussi longtemps
que tu verras Agamemnon, l'illustre pasteur d'hommes,
bondir au premier rang afin d'anéantir des files de guer­
riers, tiens-toi loin du combat, et commande à tes gens
d'attaquer l'ennemi dans la rude mêlée. Mais quand
Agamemnon, blessé par une flèche ou par un javelot,
sautera sur son char, alors entre tes mains Zeus mettra
la vigueur qu'il faut pour le massacre, jusqu' à ce que
tu sois auprès des nefs solides, que le soleil se couche
et que tombent enfin les ténèbres sacrées.
Iris aux pieds légers ainsi parle et s'en va. Heét:or
lui, de son char, saute en armes à terre. Il s'avance à
travers l'armée en brandissant ses javelots aigus ; il
stimule chacun au combat et réveille ainsi l'affreux car-
2 74 ILIADE, XI, 214-248
nage. Les Troyens, se tournant, font face de nouveau.
Les Argiens, à leur tour, raffermissent leurs rangs. La
lutte s'équilibre. Les fronts s'immobilisent. L' Atride
Agamemnon s'élance le premier : touj ours loin devant
tous il veut mener la lutte.

AGAMEMNON BLESSÉ
Muses qui de l'Olympe habitez les demeures, dites­
moi maintenant qui, parmi les Troyens ou leurs alliés
fameux, se dresse le premier en face de l' Atride. C'est
le fils d' Anténor, le grand et noble preux Iphidamas,
nourri dans la Thrace fertile aux immenses troupeaux.
Son grand-père Cissès, père de Théanô, sa mère aux
belles joues, éleva son enfance, puis, quand Iphidamas
de sa fière jeunesse atteignit l'apogée, il lui donna sa
fille, afin de le garder 1 • A peine marié, bien vite il dut
quitter la chambre nuptiale : de la guerre achéenne
apprenant la nouvelle, aussitôt il partit ; il menait
avec lui douze nefs recourbées ; laissant ensuite à Per­
coté2 ses bonnes nefs, par terre il gagna Troie. C'est
lui qui, maintenant, en face de l' Atride Agamemnon se
dresse.
Marchant l'un contre l'autre, ils se j oignent bientôt.
Le grand Agamemnon d'abord manque son coup : sa
pique a dévié. Iphidamas alors le frappe à la ceinture,
au bas de la cuirasse, et, sûr de lui, d'une main lourde,
il pousse l'arme, qui ne traverse pas, pourtant, le cein­
turon aux couleurs chatoyantes : au contraire, la pointe,
en butant sur l'argent, à la façon du plomb se recourbe
en arrière. L' Atride alors, tel un lion, plein de fureur,
saisit l'arme, la tire à lui, l'arrache à l'autre. Puis, avec
son épée, il l'atteint à la nuque et lui brise les membres.
Sur place Iphidamas tombe et s'endort, gagné par un
sommeil d'airain, loin de sa femme, hélas I en défendant
la ville. De cette jeune épouse à peine il a joui, malgré
tous les présents qu'il prodigua pour elle : cent bœufs
déj à donnés, mille bêtes promises, tant chèvres que
brebis, dont il avait de grands troupeaux au pâturage.
L' Atride Agamemnon le dépouille et s'éloigne, empor­
tant à travers la foule des Argiens ses magnifiques
armes.
Mais Coon l'aperçoit. C'e� un guerrier splendide.
ILIADE , XI, 249-28 5
De son père Anténor il est le premier-né. Une douleur
terrible a voilé son regard, quand son frère est tombé.
De biais il se poste avec sa javeline, et le divin Aga­
memnon ne le voit pas. Il l'atteint sous le coude, en
plein milieu du bras, et, de l'épieu brillant la pointe,
s'enfonçant, de part en part traverse. Un frisson prend
le chef de peuple Agamemnon, mais, loin de renoncer
pour autant au combat, il bondit sur Caon avec son
javelot que les vents ont durci 1 • Caon hâtivement
entraîne par le pied so n frère Iphidamas, et, de ses cris,
appelle à l'aide tous les preux. Pendant qu'il tire ainsi
le corps parmi la foule, Agamemnon l'atteint sous son
écu bombé 2 ; le frappant de sa lance à la pointe d'airain,
il lui brise les membres. Puis, au-dessus du corps même
d'Iphidamas, il lui tranche la tête. C'est ainsi, sous les
mains royales de l' Atride, que ces fils d' Anténor, rem­
plissant leur destin, s'enfoncent dans l'Hadès.
Agamemnon sans cesse, en traversant les rangs,
frappe d'autres guerriers, avec la lance, avec l'épée,
avec des pierres, tant que le sang, tout chaud, jaillit
de sa blessure. Mais quand le sang s'arrête et que sèche
la plaie, l' Atride plein d'ardeur est en proie aux souf­
frances. Ainsi le trait perçant des amères douleurs,
quan d une femme enfante, est décoché par les pénibles
Ilithyes, filles d'Héra, qui font le travail si cruel : aussi
perçantes sont les douleurs de l' Atride. Sur son char
il s'élance, il commande au cocher de gagner les nefs
creuses, tant son cœur a de peine, et, d'une voix puis­
sante, il crie aux Danaens :
AGAMEMNON. - Amis, vous, des Argiens les guides
et les chefs, c'est à vous qu'il revient maintenant d'écarter
des vaisseaux bons coureurs la terrible mêlée : le sage
Zeus ne permet pas que je combatte en face des Troyens
pendant un j our entier.
Il dit, et son cocher fouette les chevaux à la belle
crinière. Vers les navires creux volontiers ils s'envolent.
Le poitrail blanc d'écume et les pieds enfoncés dans
un bain de poussière, ils emportent le roi meurtri loin
du combat.
DIOMÈDE ET ULYSSE BLESSÉS
Mais Heél:or, dès qu'il voit l' Atride s'éloigner, aux
Troyens et Lyciens lance un puissant appel :
ILIADE, X I , 286-3 20
HECTOR. - Vous, Troyens, vous, Lyciens, et vous, les
Dardaniens experts au corps à corps, amis, soyez des
hommes ! Souvenez-vous de votre ardeur impétueuse.
le meilleur des Argiens vient de quitter la place ;
c'est à moi désormais que Zeus, fils de Cronos, offre un
immense honneur. Allons ! poussez tout droit vos
robustes chevaux sur les fiers Danaens, et vous allez
gagner une plus haute gloire.
Ces mots pressent la fougue et l'ardeur de chacun.
Comme on voit un chasseur lancer contre un lion ou
contre un sanglier ses chiens aux blanches dents, ainsi
le Priamide Heétor, rival d'Arès, ce fléau des mortels,
lance vers les Argiens les Troyens magnanimes. Lui­
même au premier rang il marche avec fierté, puis fond
dans la mêlée ainsi que la rafale au souffle impétueux
qui tout à coup bondit sur la mer violette et soulève
les flots.
Lors, quel est le premier et quel est le dernier qui
tombe sous les coups du Priamide Heétor, à qui Zeus
tend la gloire ? C'est Asaeos d'abord, Autonoos, Opite,
Dolops, fils de Clytos, Opheltios, Agélas, puis Aesym­
nos, Oros, le brave Hipponoos. Tels sont les chefs des
Danaens qu'il fait périr, avant de massacrer la foule des
soldats. Comme on voit le Zéphyr disperser les nuages
qu'avait amoncelés le Notos blanchissant 1 , - dans ses
forts tourbillons le Zéphyr les bouscule ; les flots roulent,
gonflés, et l'élan du vent fou dissémine l'écume : ainsi
les coups d'Heétor, en foule, font tomber les têtes des
héros.
Lors, ce serait la perte et la fin des Argiens, qui dans
leurs nefs iraient en fuyant se j eter, si le preux Diomède
à l'instant n'entendait Ulysse l'appeler :
ULYSSE. - Fils de Tydée, allons ! que nous arrive-t-il,
pour que nous oubliions notre ardente valeur ? Viens
ici, brave ami, place-toi près de moi. Il serait trop hon­
teux de voir Heétor, héros au casque scintillant, s'em­
parer de nos nefs.
Le puissant Diomède en réponse lui dit :
DIOMÈDE. - Compte sur moi, j e vais rester et tenir
bon. Mais nos efforts longtemps ne pourront être heu­
reux, puisque c'est aux Troyens, non pas à nous, que
Zeus, l'assembleur de nuées, veut donner la viétoire.
Il dit, et fait rouler Thymbrée hors de son char, en
I L I A D E , X I , 3 2 1 -3 5 5 2 77

lui perçant avec sa lance le sein gauche. Ulysse, pour


sa part, inflige un sort pareil au divin Molion, cocher
du roi Thymbrée. Ils abandonnent là ces ennemis à
tout j amais hors de combat, et tous deux vont semer la
peur parmi la foule, comme deux sangliers qui chargent
fièrement une meute de chasse : c'est ainsi que ces preux,
pour tuer les Troyens, reviennent sur leurs pas. Les
Danaens, qu'Heél:or le divin faisait fuir, peuvent avec
plaisir enfin reprendre haleine.
Ulysse et Diomède alors vont maîtriser un char et
deux guerriers, les meilleurs de leur peuple : les deux
fils de Mérops de Percoté, qui fut le meilleur des
devins ; il ne voulait pas, lui, laisser partir ses fils pour
le combat cruel, mais ils désobéirent : les déesses du
noir trépas les entraînaient 1 • C'est le fils de Tydée à
la pique fameuse, Diomède, qui leur ravit le souffle et
l'âme, et vient les dépouiller de leurs illustres armes,
tandis qu'Ulysse abat deux autres preux : Hippodamos,
Hypérochos.
Lors le fils de Cronos, qui, du haut de l'Ida, contemple
la bataille, équilibre les fronts, et les guerriers se font
périr les uns les autres. Le Tydéide, avec le bronze de
sa pique, blesse à la hanche Agastrophos, fils de Péon :
ce héros, pour s'enfuir, n'a pas gardé son char ; c'est
une grave erreur que son âme a commise, car son
cocher retient loin de là ses chevaux tandis que lui
s'élance à pied devant les lignes et bientôt perd la vie.
Heél:or voit à travers les rangs les deux Argiens. Il
crie et fond sur eux. En bataillons serrés les Troyens
l'accompagnent. Le Tydéide au cri puissant alors fris­
sonne. Comme Ulysse touj ours à ses côtés se tient, vite
il lui dit ces mots :
DIOMÈDE. - Regarde ce fléau : c'est le terrible Heél:or
qui dévale sur nous. Allons ! arrêtons-nous, attendons-le
de front.
Il dit, puis, brandissant sa longue javeline, il la lance,
et son coup ne manque pas le but : visant la tête, il
a frappé le haut du casque. Ecarté par l'airain, l'airain
ne parvient pas j usqu' à la belle peau, que protège le
casque à la triple épaisseur, au long cimier, présent de
Phœbos Apollon. En hâte Heél:or s'enfuit aussi loin
qu'il le peut, et se mêle à la foule. Puis il tombe à
genoux en s'appuyant au sol de son épaisse main, et
IL I A D E, X I , 3 5 6-3 92
l'ombre de la nuit enveloppe ses yeux 1 • Le Tydéide
va chercher son javelot, qui s'est envolé loin parmi les
premiers rangs, jusqu'à l'endroit où dans la terre il
s'est planté. Heétor reprend haleine; il saute sur son
char, le pousse dans la foule, évitant la mort noire. Le
puissant Diomède avec l'épieu s'élance et lui dit en
criant :
DIOMÈDE. - Une fois de plus, chien, tu viens de fuir
la mort. Et pourtant, de bien près t'a frôlé le malheur.
Mais Phœbos Apollon encore t'a sauvé : tu dois prier
ce dieu lorsque vers le fracas des piques tu t'avances.
Avec toi cependant un j our j 'en finirai, lors d'une
autre rencontre, si moi, je trouve aussi l'un des dieux
pour m'aider. En attendant, je vais bondir sur d'autres
proies.
Il dépouille, à ces mots, le preux, fils de Péon. Mais
Alexandre, époux d'Hélène aux beaux cheveux, contre
le Tydéide alors bande son arc, car il s'est embusqué
derrière une colonne, sur le tombeau construit en
mémoire d'Ilos, issu de Dardanos, qui fut aux anciens
temps un conduél:eur de peuple2 • Diomède, pasteur
de troupes, est en train d'enlever la cuirasse aux cou­
leurs chatoyantes, l'écu, le casque lourd du fort Agas­
trophos. Alexandre, tirant son arc par la poignée, lui
décoche une flèche, et ce n'est pas en vain qu'elle s'est
envolée : elle atteint le pied droit, en traverse la plante
et dans le sol se fiche. Hors de son embuscade Alexandre
s'élance avec un j oyeux rire et, triomphant, s'écrie :
PÂRIS. - Je t'ai touché, mon trait n'est pas parti pour
rien. J'aurais bien préféré te frapper au bas-ventre et
t'enlever la vie ! Ah ! comme les Troyens, sortant de
leur détresse, alors respireraient, eux à qui tu fais peur
autant que le lion à des chèvres bêlantes.
Sans s'émouvoir, le fort Diomède réplique :
DIOMÈDE. - Ah ! l'archer 3 l l'insolent ! le beau gar­
çon bouclé qui reluque les filles I Si tu venais combattre
en armes, face à face, à quoi te serviraient ton arc et
tous ces traits ? Maintenant, pour m'avoir égratigné le
pied, quel n'est pas ton orgueil ! Mais je m'en moque
autant que si j 'étais frappé par une femme ou par un
enfant sans raison. Impuissant est le trait d'un lâche,
d'un vaurien. Il en est autrement de mon épieu pointu :
si peu qu'il touche un homme, il en fait un cadavre, et
ILI A D E , XI, 393-429
la femme du mort se déchire les j oues, ses fils sont
orphelins, cependant que, lui-même, il pourrit sur le
sol qu'il rougit de son sang, et l'on voit près de lui
plus d'oiseaux que de femmes 1 •
Il dit. L'illustre preux Ulysse devant lui se place et le
protège. Alors le Tydéide, assis derrière Ulysse, retire
de son pied la flèche au vol rapide. Une atroce douleur
lui traverse le corps. Sur son char il s'élance et commande
au cocher de gagner les nefs creuses, tant son cœur a
de peine.
L'illustre preux Ulysse alors demeure seul. Nul autre
Danaen ne reste à ses côtés : la peur les a tous pris. Le
héros s'en afflige et dit à son grand cœur :
ULYSSE. - Hélas ! quel sort m'attend ? Grave est le
mal, si je m'enfuis devant le nombre. Si, restant seul,
je suis tué, c'est pis encore. Le Cronide a fait fuir tous
les autres Argiens. Mais à quoi bon, mon cœur, ainsi
délibérer ? Je sais que, du combat, seuls les lâches
s'écartent. Celui qui dans la lutte en héros se conduit
doit fermement tenir, qu'il frappe l'adversaire ou soit
frappé lui-même.
Tandis qu'en son esprit il roule ces pensées, des
combattants troyens déj à les rangs s'approchent et
viennent l'enserrer : c'est leur propre malheur qu'ils
entourent ainsi ! Comme l'on voit bondir autour d'un
sanglier, pour le cerner, des chiens et de robustes gars,
- voici que l'animal sort du taillis profond, dans sa
mâchoire courbe aiguisant ses dents blanches ; tous
s'élancent autour ; ils entendent le bruit qu'il fait avec
ses dents ; si terrible qu'il soit, aussitôt ils l'affrontent :
c'est ainsi qu'entourant Ulysse, cher à Zeus, bondissent
les Troyens.
Ulysse, en le chargeant avec sa lance aiguë, blesse,
pour commencer, le parfait Déiopite au sommet de
l'épaule. Ensuite il vient à bout de Thoon, d'Ennomos
et de Chersidamas. Au moment où ce preux saute à bas
de son char, de sa lance il le frappe au nombril, par­
dessous le bouclier bombé. Chersidamas alors tombe
dans la poussière ; sa main racle le sol. Puis il les laisse,
et, de sa pique, il va blesser Charops, fils d'Hippasos
et frère de Socos. Cet opulent Socos, mortel égal aux
dieux, s'élance à la rescousse. Il vient tout près d'Ulysse
et lui dit ces paroles :
2 80 ILIA D E , XI, 430-468
Socos. Ulysse tant vanté, héros inépuisable en
exploits comme en ruses, voici venu le j our où tu vas
triompher des deux fils d'Hippasos en nous tuant tous
deux, puis en nous dépouillant, ou toi-même périr sous
un coup de ma lance.
Il dit, puis il l'atteint sur son bouclier rond. Le
puissant javelot perce l'écu brillant et, venant se planter
dans la belle cuirasse, au flanc, profondément, il entaille
les chairs, mais Pallas Athéna l'empêche de toucher les
entrailles du preux. Ulysse le sent bien : ce coup n'est
pas mortel. Lors il recule et dit, s'adressant à Socos :
ULYSSE. - Ah ! certes, malheureux ! la mort va t'en­
gloutir. En plein combat, c'est vrai, tu viens de m'arrêter,
mais je prétends qu'ici le noir trépas te guette et que
tu vas bientôt, par ma lance dompté, me procurer la
gloire et remettre ton âme entre les mains d'Hadès aux
illustres chevaux.
Il dit. L'autre déj à s'enfuit, tournant le dos. Mais,
pendant que Socos fait ainsi volte-face, il lui plante sa
pique entre les deux épaules, dans le dos, et la pousse
à travers la poitrine. A grand bruit Socos tombe et le
divin Ulysse, en triomphant, s'écrie :
ULYSSE. - Socos, fils d'Hippasos le brave aux bons
chevaux, te voilà pris de court par la fatale mort, tu
n'as pas échappé ! Ah ! malheureux, ton père et ton
auguste mère ne peuvent te fermer les yeux, bien que
tu meures. Tu seras déchiré par les oiseaux de proie,
qui viendront t'entourer de leurs battements d'ailes,
tandis que, si je meurs, les divins Achéens prendront
soin de mon corps.
Il dit, puis, de sa chair et de l'écu bombé, il retire
l'épieu solide qu'a lancé le valeureux Socos. L'épieu
tiré fait aussitôt jaillir le sang, et son cœur s'inquiète.
Les superbes Troyens, voyant le sang d'Ulysse, s'en­
couragent ensemble à marcher contre lui, tous, à
travers la presse. Ulysse alors recule. Il appelle les
siens. Trois fois il lance un cri formidable, à tue-tête,
et trois fois Ménélas, aimé d'Arès, l'entend. Il interpelle
Ajax, qui se tient près de lui :
MÉNÉLAS. - Ajax issu de Zeus et fils de Télamon,
conduB:eur de guerriers, la voix du brave Ulysse a
frappé mes oreilles. On dirait qu'il est seul dans la
rude mêlée, entouré de Troyens qui s'acharnent sur
281

lui. Allons donc dans la foule : il nous faut le défendre.


Je crains que, resté seul au milieu des Troyens, tout
valeureux qu'il est, il ne s'en tire pas et qu'un immense
deuil n'atteigne les Argiens.
Il dit et, le premier, il part, suivi d' Ajax, mortel égal
aux dieux. Ils découvrent bientôt Ulysse, cher à Zeus.
Ameutés contre lui, les Troyens le harcèlent, comme des
chacals roux autour d'un cerf ramé qu'un homme, avec
son arc, a frappé d'une flèche, - ses pieds légers l'ont
fait échapper au chasseur ; il a couru tant que son sang
est resté chaud, tant qu'il a pu mouvoir les muscles de
ses jambes ; maintenant qu'il succombe à la flèche
rapide, les chacals carnassiers le dévorent au fond de
l'ombreuse forêt, sur les pentes d'un mont ; mais, que
le sort amène un lion destruéteur, les chacals, effrayés,
se dispersent alors, abandonnant le cerf au lion, qui le
mange : ainsi, de tous côtés, des foules de vaillants
Troyens pressent Ulysse, tandis que ce héros valeureux
et retors bondit avec sa lance pour écarter de lui le
jour impitoyable; mais voici que surgit à ses côtés
Ajax, portant son bouclier aussi grand qu'une tour ; il
s'arrête tout près ; les Troyens, effrayés, se dispersent
alors, l'un ici, l'autre là, puis Ménélas, prenant Ulysse
par la main, le fait sortir de la mêlée en attendant que
son cocher conduise auprès de lui son char 1 •

MACHAON ET EURYPYLE BLESSÉS


Fonçant sur les Troyens, Ajax abat Dorycle, un
bâtard de Priam, puis blesse Pandocos, Lysandre ensuite
et Pyrasos et Pylartès. Comme on voit un torrent
dévaler vers la plaine au sortir des montagnes, avec ses
flots gonflés par l'averse de Zeus, - il entraîne à la
mer des chênes desséchés et des sapins, en masse, et
du limon, en masse : ainsi l'illustre Ajax, chassant et
massacrant les chevaux et les hommes, les pousse dans
la plaine.
Heétor, à cet instant, ne peut rien en savoir. Il combat
en effet tout à gauche du front, sur les bords du Sca­
mandre. Là tombent, plus qu'ailleurs, les têtes des
guerriers ; là monte une clameur inextinguible autour
du grand Nestor et du vaillant Idoménée. Heétor est
là, semant l'effroi parmi la foule avec sa javeline et
282 ILIADE, X I , 5 03-5 3 9
l'élan de son char ; il dévaste les rangs des jeunes Achéens.
Mais les divins Argiens ne s'écarteraient pas si vite de
sa route, si le mari d'Hélène aux beaux cheveux, Pâris,
n'eût mis fin aux exploits du puissant Machaon en lui
perçant soudain l'épaule droite avec un trait à triple
arête. Alors les Achéens, pourtant bouillants d'ardeur,
craignent, si le combat prend mauvaise tournure, que
les guerriers troyens n'achèvent Machaon.
Vite au divin Nestor s'adresse Idoménée :
IDOMÉNÉE. - Nestor, fils de Nélée, honneur de
l' Achaïe, va, monte sur ton char, emmène Machaon, et
pousse vers les nefs tes forts chevaux en hâte : un méde­
cin 1, à lui tout seul, vaut beaucoup d'hommes, pour
extraire des flèches et sur chaque blessure étendre des
onguents.
Il parle ainsi. Nestor, le vieux maître des chars, n'est
pas d'un autre avis. Sans perdre un seul instant, il
monte sur son char et fait à ses côtés s'installer Machaon,
ce fils d' Asclépios, médecin sans reproche. Vers les
navires creux, ses chevaux, qu'il fouette, avec ardeur
s'envolent, car ils s'en vont avec plaisir de ce côté.
Cébrion 2 voit alors les Troyens ébranlés. Debout
auprès d'Heétor, sur le char, il lui dit :
CÉBRION. - Heétor, ici, tous deux, c'est à l'extrémité
du terrible combat que nous sommes, parmi la foule
des Argiens. Le reste des Troyens, hommes et chars,
en grand désordre, est ébranlé. Le fils de Télamon,
Ajax les met en fuite. Je le reconnais bien, au large
bouclier qui couvre ses épaules. Allons ! dirigeons
donc nos chevaux vers l'endroit où, surtout, fantassins
et combattants en chars se massacrent les uns les autres
avec rage, et d'où s'élève une clameur inextinguible.
Ayant ainsi parlé, de son fouet sonore il cingle les
chevaux à la belle crinière. Obéissant au coup, vers
Argiens et Troyens ils emportent le char léger à toute
allure. Ils montent sur les morts et sur les boucliers.
La rampe, autour du char, et l'essieu, par-dessous, sont
tout entiers souillés du sang que font jaillir en mille
éclaboussures les sabots des coursiers et les jantes des
roues.
Heétor va se plonger dans la foule guerrière, pour la
rompre, d'un bond. Parmi les Danaens il jette un
affreux trouble. Il ne laisse jamais longtemps chômer
I L I A D E , X I , 540- 5 76
sa pique, et toujours il s'attaque, en traversant les rangs,
à d'autres ennemis, avec la lance, avec l'épée, avec des
pierres. Mais il évite Ajax, le fils de Télamona .
Et voici que Zeus Père, assis sur les hauteurs, suscite
l'épouvante au cœur du grand Ajax. Stupéfait, il s'arrête
et rejette en arrière l'écu fait de sept peaux 1 • Il tremble
et, vers la foule, en retournant la tête, il lance des
regards de bête pourchassée; c'est à peine s'il meut une
jambe après l'autre.
�and paysans et chiens écartent d'une étable à
bœufs un lion fauve, et toute la nuit veillent, protégeant
contre lui la chair grasse des bœufs, - il a faim de
viande et fonce devant lui, mais il n'arrive à rien, car
trop de j avelots, trop de brandons en feu pleuvent sur
lui, lancés par d'intrépides mains ; il en est effrayé,
malgré sa grande fougue; le cœur en peine, à l'aube, il
se retire enfin : ainsi, le cœur en peine, Ajax, bien à
regret, s'éloigne des Troyens, car il a grand souci pour
les nefs achéennes.
�and un âne têtu passe le long d'un champ, vaine­
ment des enfants veulent l'en détourner et vainement
sur lui brisent plusieurs b âtons, - il entre dans le blé
profond et le moissonne; les enfants, redoublant leurs
coups, font contre lui des efforts puérils ; même repu,
c'est à grand-peine qu'ils le chassent : ainsi le grand
Ajax, le fils de Télamon, sans relâche est suivi par les
vaillants Troyens et leurs alliés fameux, dont les piques
en plein frappent son bouclier. Lui, tantôt se souvient
de sa bouillante ardeur et, faisant volte-face, écarte les
Troyens aux chevaux bien domptés ; tantôt il prend la
fuite et leur tourne le dos, mais il n'en laisse aucun
gagner les sveltes nefs. Tout seul entre Achéens et
Troyens il bondit, restant touj ours debout. Projetés
en avant par d'intrépides mains, dans son grand bouclier
beaucoup d'épieux se fichent ; beaucoup d'autres aussi,
tombant à mi-chemin, se plantent dans le sol sans
toucher sa peau blanche, malgré leur vif désir de s'en
rassasier.
Alors le noble fils d'Evémon, Eurypyple 2 , voit Aj ax
accablé sous d'innombrables traits. Il vient auprès de

a. Vers 5 43 : car Zeus s'irriterait de le voir attaquer un


preux meilleur que lui.
I L I A D E , X I , 5 77-6 1 2
lui se poster et, lançant son brillant javelot, atteint sous
la poitrine, au foie, Apisaon, le fils de Phausios, un bon
pasteur de troupes, dont ce coup aussitôt fait vaciller
les jambes. Eurypyle bondit pour lui ravir ses armes.
Mais, tandis qu'il dépouille Apisaon, Pâris, beau comme
un dieu, le voit et, sans perdre un instant, contre lui
tend son arc. Lors à la cuisse droite Eurypyle est touché.
Le bois du trait se rompt, sa cuisse s'alourdit. Il recule
aussitôt vers le groupe des siens pour éviter la mort,
mais, d'une voix puissante, il crie aux Danaens :
EuRYPYLE. - Amis, vous, des Argiens les guides et
les chefs, allons ! arrêtez-vous et faites demi-tour, pour
écarter d' Ajax, par les traits accablé, le j our impitoyable.
Il n'échappera pas, je crois, au dur combat. Résistez
donc en face autour du grand Ajax, vaillant Télamonide.
Entendant cet appel d'Eurypyle blessé, les preux
viennent alors se placer près de lui, avec leurs boucliers
inclinés sur l'épaule et leurs piques dressées. Ajax
marche vers eux ; dès qu'il est arrivé dans le groupe des
siens, il s'arrête et fait front.

ACHILLE ENVOIE PATROCLE


CHEZ NESTOR
Ils combattent ainsi, pareils au feu brûlant, pendant
que les chevaux de Nélée, en sueur, mènent loin du
combat Nestor et Machaon, ce bon pasteur de troupes.
Mais le divin Achille aux pieds infatigables aperçoit
Machaon et reconnaît ce preux. A la poupe de son
navire aux vastes flancs, il contemple, debout, ce désastre
profond, cette affreuse déroute. De sa nef, à voix haute,
il appelle aussitôt son compagnon Patrocle. Cet émule
d'Arès entend le cri d'Achille ; il sort du campement,
- et c'est alors pour lui le début du malheur.
Le vaillant fils de Ménoetios dit, le premier :
PATROCLE. - Pourquoi m'appelles-tu ? Pour quelle
affaire, Achille, as-tu besoin de moi ?
En réponse lui dit Achille aux pieds rapides :
ACHILLE. - Ménoetiade divin, ami cher à mon cœur,
je crois que les Argiens, en suppliants, bientôt vont
être à mes genoux 1 : la détresse qui les accable est si
pressante ! Allons ! va maintenant, Patrocle cher à Zeus,
et demande à Nestor quel est donc ce blessé qu'il ramène
des lignes. Il ressemble beaucoup, de dos, à Machaon,