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LA PATROCLIE, EXPLOITS ET MORT DU HÉROS (ILIADE XVI)

Françoise Létoublon

Les Belles lettres | « L'information littéraire »

2005/4 Vol. 57 | pages 3 à 11


ISSN 0020-0123
ISBN 2251061207
Article disponible en ligne à l'adresse :
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F. LÉTOUBLON : LA PATROCLIE, EXPLOITS ET MORT DU HÉROS (ILIADE XVI)

La Patroclie, exploits et mort du héros (Iliade XVI) 1

Le chant XVI de l’Iliade, rapportant la geste de Patrocle, ment ou superpose sans souci de cohérence plusieurs étapes
ami et substitut d’Achille2, est à plusieurs titres exemplaire des techniques et matériels de guerre remontant à l’époque
de la manière et du génie homériques : il peut s’analyser mycénienne (âge du bronze) ou à l’époque géométrique (âge
comme une suite de diverses « scènes typiques » elles- du fer), mais que les poèmes constituent cependant un assez
mêmes faites de vers formulaires3, et pourtant on n’a jamais bon témoignage sur « l’histoire de la guerre à la fin de l’âge
l’impression d’avoir déjà lu ou entendu le même récit. Parmi du Bronze ». Pour la mise en forme littéraire de la guerre
les diverses scènes typiques qui le composent, deux au dans l’Iliade, on renverra à A. Bernand6 et pour la mise en
moins montrent par rapport à leur « modèle » des variantes scène de la mort héroïque, à l’article de J.-P. Vernant sur la
importantes qui manifestent leur importance dans la compo- « belle mort »7 et pour l’ensemble du chant par rapport au
sition d’ensemble de l’Iliade et la progression vers la lusis, récit de l’Iliade au livre de S. Lowenstamm8 et pour les ger-
le dénouement final (dans lequel Achille rendra à Priam le manistes à K. Reinhardt et H. Erbse9. Sur les personnalités
cadavre d’Hector) : la scène d’armement de Patrocle et sa qui s’affrontent dans les deux camps, il est indispensable de
mort, prélude au retour d’Achille au combat et à la mort consulter P. Wathelet10, au moins dans la version courte de
d’Hector. C’est un chant éminemment guerrier, mettant en 1989. Parmi les ouvrages généraux importants pour analyser
scène de manière dramatisée les usages de la guerre bien le détail du chant XVI, on citera encore les livres de G. Nagy
connus chez Homère, pour lesquels je me contenterai de ren- et de S. Schein11, importants pour la définition du héros et
voyer aux travaux connus disponibles en français : l’arrière- son destin d’être humain, donc mortel.
plan historique et la documentation archéologique sont bien
étudiés dans Vernant, Problèmes de la guerre dans la Grèce
ancienne (1968, 19852, 19993): en particulier, P. Courbin4
montre que les fouilles archéologiques manifestent dès
l’époque mycénienne des armes de bronze que l’on pensait
6. A. Bernand, Guerre et violence dans la Grèce antique, Paris,
autrefois typiques de la phalange d’époque classique. G.
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Hachette, 1999 (chapitre III, « Tout commence avec Homère », p. 81-
Kirk5 montre que l’épopée homérique confond probable- 109). Voir aussi F. Létoublon, « Défi et combat dans l’Iliade », REG 96,
1983, p. 27-48.
7. J.-P. Vernant, « La belle mort et le cadavre outragé », in G. Gnoli
1. Cet article destiné aux agrégatifs de lettres classiques qui sont et J.-P. Vernant (éd.), La mort, les morts dans les sociétés anciennes,
censés connaître le texte, citera les vers en grec seul, par économie de Paris-Cambridge, 1982, p. 45-76, repr. dans J.-P. Vernant, L’individu, la
place, renvoyant aux traductions existantes sans les citer sauf dans mort, l’amour. Soi-même et l’autre en Grèce ancienne, Paris, Gallimard
quelques cas où la traduction a semblé indispensable. 1989, rééd. Folio histoire, 1996, p. 41-79.
2. La relation entre Patrocle et Achille et le rôle de pivot du chant 8. S. Lowenstamm, The Death of Patroclos. A Study in Typology,
XVI dans l’Iliade n’ont à mon avis jamais été analysés de manière aussi Königstein/Glan, 1981 (BkP 133).
dense et lumineuse que chez C. H. Whitman, Homer and the Heroic 9. K. Reinhardt, Die Ilias und ihr Dichter, hsgb. U. Hölscher,
Tradition, New York, 19652, p. 195-104 : Patrocle y est défini comme Göttingen, 1961 : les deux premiers chapitres sont consacrés à la
la « face humaine d’Achille ». Patroclie et à ses relations avec l’Iliade (p. 17-28) et avec une pos-
3. La notion de scène typique se définit dans le prolongement de sible épopée antérieure appelée l’Achilleis (p. 29-37). H. Erbse
l’étude fondatrice de Walter Arendt (Die typischen Szenen bei Homer, conteste l’existence d’une Achilleis et discute toute l’argumentation
Berlin, 1933) comme un composé d’éléments narratifs constants dans dif- de Reinhardt et surtout analyse toutes les allusions à Patrocle dans
férents contextes. Celle de formule et de vers formulaire se définit comme l’ensemble de l’Iliade pour montrer que le personnage est bien
la répétition d’une même association lexicale (par excellence substantif et inventé pour l’Iliade et lié très intimement au thème de la colère
épithète), en général à la même place dans le vers, par exemple nom d’Achille (« Ilias und ‘Patroklie’ », Hermes 111, 1997, p. 1-17, repr.
propre + adjectif descriptif ou patronyme, « Achille aux pieds rapides », dans H. Erbse, Studien zur griechischen Dichtung, Stuttgart, 2003,
« le Péléide Achille » etc. Pour simplifier, je renvoie ici seulement à p. 44-58.
Milman Parry et Albert Lord, voir F. Létoublon, « Le récit homérique, de 10. P. Wathelet, Dictionnaire des Troyens de l’Iliade, Liège, 1988
la formule à l’image », Europe 865, 2001, Homère, p. 20-47. (Documenta et instrumenta, 2 vol.), et Les Troyens de l’Iliade. Mythe et
4. P. Courbin, « La guerre en Grèce à haute époque », in Vernant, Histoire, Liège-Paris, 1989 (Diffusion Belles Lettres).
1999, p. 89-120, voir aussi M. Detienne, « La phalange : problèmes et 11. G. Nagy, The Best of the Achaeans (1979) a été traduit en fr. :
controverses », ibid., p. 157-188. Le Meilleur des Achéens. La fabrique du héros dans la poésie
5. G. S. Kirk, « La guerre et le guerrier dans les poèmes homé- grecque archaïque, Paris, Seuil, 1994 ; ce n’est pas le cas de S.
riques », traduit en français pour la réédition de Vernant, 1999, p. 121- Schein, The Mortal Hero. An Introduction to Homer’s Iliad,
155. Berkeley, UCP, 1984.

3
L’INFORMATION LITTÉRAIRE N°4 / 2005 – AGRÉGATION

Les scènes typiques qui composent la Patroclie v. 829-867, discours triomphal d’Hector et réponse (tragi-
quement prémonitoire) de Patrocle mourant.
Mis à part le dialogue entre Patrocle et Achille du vers 1 Dans tous ces épisodes les répétitions « formulaires »,
au vers 101 – suivi d’une courte transition expliquant l’ab- sont fort nombreuses, c’est particulièrement sensible dans
sence d’Ajax (102-111) –, qui n’a guère de parallèle dans le les épisodes de l’aristie de Patrocle en forme de catalogues
reste de l’épopée, l’ensemble du chant se laisse en effet de morts12. Aux vers 283, Patrocle vise de sa lance un adver-
découper de la manière suivante, correspondant à diverses saire, et à part le premier hémistiche qui comporte son nom,
scènes typiques indiquées entre parenthèses : le deuxième hémistiche est formulaire, très fréquent dans ce
v. 112-113, appel aux Muses (rappelant le proème de l’Iliade type de scène13 :
I, 1-7 et la demande du Catalogue au chant II, 484-493) Pavtrokloı de; prw`toı ajkovntisen ojxevi> douriv,
v. 114-124, reprise de la bataille, le danger pour les Achéens Dans le détail du récit, on retrouve les habitudes narra-
s’aggrave tives des précédentes aristies de forme analogue, par
v. 124-129, décision d’Achille exemple celles du chant IV : les détails sur la partie du corps
v. 130-154, armement de Patrocle (cf. III, 330-338 : arme- de l’adversaire qui est visée (XVI, 289 to;n bavle dexio;n
ment de Pâris ; XI, 17-46, armement d’Agamemnon ; w\mon:, cf. IV, 480, ibid., p. 39), sur l’anatomie de la blessure
XIX, 367-395, armement d’Achille ; il faut mettre à part mortelle, et surtout sur le moment de la mort (v. 289-290 ;
la scène d’équipement d’Ulysse et Diomède dans la v. 310-311 ; v. 325) : le personnage touché tombe à terre, le
Dolonie à cause de son caractère d’expédition nocturne, coup mortel lui « coupe les jambes » ou lui « délie les
non conforme au modèle du combat héroïque) genoux » (Thoas au v. 312 : lu`se de; gui`a) ; dans un moment
v. 155-224, équipement des Myrmidons et injonctions remarquable, le cheval Pédase reçoit une formule de mort
d’Achille d’ordinaire utilisée pour un humain (v. 469 avec le deuxième
v. 225-255, rituel religieux constitué essentiellement par une hémistiche ajpo; d∆ e[ptato qumovı, qui rapproche cette mort
prière à Zeus, que le dieu entend ; mais sa réaction com- de celle de guerriers, nous y reviendrons plus loin.
porte une menace tragique
v. 257-283, mise en route et discours de Patrocle aux troupes
v. 284-418, première partie des exploits de Patrocle et de ses
compagnons dans un combat de mêlée : catalogue de 12. Les critiques avaient jusqu’à présent vu en général dans les
morts (26 tués si j’ai bien compté, avec une accumulation « catalogues » un procédé relevant de l’oralité et de l’exploit mémoriel.
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S. Perceau y voit au contraire un procédé de communication profondé-
de 10 personnages dans les seuls vers 415-418). ment poétique (La parole vive. Communiquer en catalogue dans l’épo-
v. 419-529, entrée en scène de Sarpédon, son combat avec pée homérique, Louvain-Paris, Peeters, 2002). Sur l’aristie de Patrocle
Patrocle et sa mort, malgré la douleur qu’en éprouve dans l’Iliade, voir C. Niens, Struktur und Dynamik in den Kampfszenen
Zeus : deuxième partie des exploits de Patrocle, en com- de Ilias, Heidelberg, 1987, p. 71-104.
bat singulier (cf. les combats singuliers entre Ménélas et 13. Par exemple Il. IV, 490, passage cité dans Létoublon, « L’art de
Pâris au chant III, Diomède et Pandare, Diomède et la “formule” et de la “scène typique” dans les scènes de mort de
l’Iliade », in Koronis. Homenaje a Carlos Rochi March, P. Cavallero,
Énée, Sarpédon et Tlépolème au chant V, Hector et Ajax R. P. Buzon, D. Frenkel, A. Nocito ed., Buenos Aires, UBA, 2003,
au chant VIII. Après les deux combats singulier du ch. p. 29-56, sur ce point p. 40.
XVI, Sarpédon et Patrocle, Hector et Patrocle, on trouve 14. Sur les comparaisons homériques, les principaix ouvrages sont
encore Achille et Énée au ch. XX, Achille et Astéropée H. Fränkel, Die homerischen Gleichnisse, Göttingen, 1921, rééd. 1977,
au ch. XXI, enfin Achille et Hector au ch. XXII) W. C. Scott, The Oral Nature of the Homeric Simile, Leyden, 1974
(Mnemos. Suppl. 28), C. Moulton, Similes in the Homeric Poems,
v. 530-683, appel de Glaucos à Hector, combat de mêlée
Göttingen, 1977 ; on peut ajouter R. Buxton, « Deux mondes de
pour les dépouilles de Sarpédon jusqu’à ce que Patrocle l’Iliade », Europe 865, 2001, Homère, p. 46-58. Sur les comparaisons
s’empare de ses armes ; l’enlèvement du cadavre par animales, S. H. Lonsdale, Creatures of speech : Lion, Herding, and
l’intervention des dieux suivant les instructions de Zeus Hunting Similes in the Iliad, Stuttgart, 1990 (BzA 5), ainsi que A.
v. 684-711, suite des exploits de Patrocle, nouveau catalogue Schnapp-Gourbeillon, Lions, héros, masques. Les représentations de
de morts (9 dans les seuls vers 694-696) l’animal chez Homère, Paris, Maspero, 1981, en particulier p. 26-27 :
« Dans d’autres cas l’analogie illustre un état d’esprit plutôt qu’une
v. 712-776, Hector s’approche et Patrocle tue Cébrion, ce qui action réelle ; […] Mais on ne peut s’arrêter là ; le lien de l’image avec
entraîne un combat autour de sa dépouille ce qu’elle qualifie est beaucoup plus profond. […] Lloyd remarque que
v. 777-828, combat singulier entre Hector et Patrocle (mais […] l’animal assume des caractéristiques permanentes […]. L’analyse
Apollon et Euphorbe donnent le coup fatal) et mort de en profondeur doit donc révéler la nature du lien, constant et essentiel,
Patrocle : à comparer avec les grands épisodes de morts entre le héros et l’animal : l’analogie, mode de perception du réel,
exprime de façon intelligible des caractéristiques communes, un certain
héroïques, celle de Sarpédon dans le même chant XVI,
rapport idéologique entre la symbolique de l’animal et le statut de
celle d’Hector au chant XXII l’homme. »

4
F. LÉTOUBLON : LA PATROCLIE, EXPLOITS ET MORT DU HÉROS (ILIADE XVI)

La mise en scène de l’aristie de Patrocle L’épisode concernant Sarpédon commence au vers 419,
quand le roi des Lyciens voit la déroute troyenne devant
Le dialogue entre Patrocle et Achille et la scène d’arme- Patrocle et harangue les Lyciens. Aux vers 430-431, il descend
ment du héros sont suivis d’une scène d’équipement collec- de son char pour combattre et Patrocle en fait autant. Mais
tif des Myrmidons stimulés par Achille lui-même (vers 155 avant de montrer leur affrontement, le poète fait intervenir un
à 167) et comparés à une meute de loups (156-164)14. dialogue entre Zeus et Héra à propos du malheureux destin de
Ensuite vient un catalogue des Myrmidons et de leurs chefs Sarpédon (vers 431 à 457), avec un effet d’attente et de dra-
(168 à 199) qui ressemble un peu à une reprise maladroite du matisation évident. En guise d’entrée en matière, Patrocle tue
catalogue du chant II ; il est suivi d’une harangue d’Achille d’abord Thrasydème, l’écuyer de Sarpédon, avec la formule
aux troupes (200 à 209)15 et d’une description de leur soli- lu`çe de; gui`a, au vers 465. Sarpédon s’élance alors contre
darité, avec la fameuse maxime du vers 215 « L’écu s’appuie Patrocle et lance sa pique, pour atteindre au lieu de la cible
sur l’écu, le casque sur le casque, le guerrier sur le guer- visée le cheval Pédase, qui meurt comme un guerrier, avec la
rier ») dans laquelle on a pu voir une anticipation de la pha- formule ka;d d∆ e[pes∆ ejn konivhs / i makwvn, ajpo; d∆ e[ptato
lange, des libations et de la prière d’Achille à Zeus qumovı (vers 469)17. À son tour, Patrocle s’élance alors et porte
(221-250). Le départ des Myrmidons (257-8) suscite une à Sarpédon le coup mortel au cœur, au vers 481, précédé de la
nouvelle comparaison, à une nuée de guêpes. Une harangue formule … tou` d∆ oujc a{lion bevloı e[kfuge ceirovı. Mais
de Patrocle (269-274) retarde encore le récit de ses exploits, l’instant de la mort de Sarpédon n’arrivera qu’au vers 502,
qui commence enfin au vers 277, avec un aperçu sur la ter- avec la formule, et même le vers formulaire, bien connu
reur que son apparition provoque dans le camp troyen, non ’Wı a[ra min eijpovnta tevloı qanavtoio kavluyen
pas tant par sa propre personne que par la crainte de voir « À ces mots, la fin qu’est la mort l’enveloppa ».
Achille reprendre part au combat, provoquée par la recon- Entre-temps intervient une longue et belle comparaison à
naissance de ses armes (281-283) : un arbre qui s’écroule sous les coups des bûcherons, avec
ejlpovmenoi para; nau`fi podwvkea Phlei?wna une division exceptionnelle de l’image en trois termes,
mhniqmo;n me;n ajporri`yai, filovthta d∆ eJlevsqai: chêne, peuplier ou pin (vers 482 à 486, c’est la forme verbale
pavpthnen de; e{kastoı o{ph/ fuvgoi aijpu;n o[leqron.16 h[ripe, aoriste d’un verbe signifiant « s’écrouler », répétée
Ces épisodes semblent avoir pour fonction de faire attendre deux fois dans le même vers 482, qui motive la comparai-
les grandes batailles dans lesquelles Patrocle va s’illustrer, une son) ; et de façon tout à fait exceptionnelle, cette première
fonction dramatisante donc. Et le catalogue de morts mineures comparaison végétale est suivie immédiatement, sans même
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commence, avec le jeu habituel des formules: Patrocle tue l’habituel retour au terme réel avec un deuxième w}ı
d’abord Pyraechmès, qui « tombe sur le dos dans la poussière, « résomptif », d’une autre comparaison, animale cette fois, à
avec un gémissement », vers 289-290 : un combat entre un lion, image de Patrocle vainqueur, et un
to;n bavle dexio;n w\mon: o} d∆ u{ptioı ejn konivh/si taureau, image du vaincu (vers 487 à 490). Puis Sarpédon a
kavppesen oijmwvxaı, encore le temps d’adresser un discours testamentaire à son
Le récit montre alors que Patrocle n’est pas seul à se battre ami Glaucos (vers 492 à 501). La formule du vers 502 est
vaillamment : Ménélas tue Thoas, Antiloque tue Atymnios et presque banale par elle-même, mais elle est amplifiée par la
Thrasymède son frère Maris. Le formulaire est abondamment suite : au vers 503, l’accusatif de la personne min est déve-
mobilisé : loppé par un couple de deux accusatifs, dans une construc-
mort d’Aréilyque au v. 310-311 : tion « du tout (min) et de la partie (les yeux et les narines :
rJh`xen d∆ ojçtevon e[gcoı, o} de; prhnh;ı ejpi; gaivh/ ojfqalmou;ı rJin` avı q∆) », kath’holon kai kata meros disaient les
kavppes∆:
Anciens. Surtout, l’amplification épique est manifeste quand le
mort de Thoas au vers 312 : narrateur décrit le geste de victoire de Patrocle mettant le pied
stevrnon gumnwqevnta par∆ ajçpivda, lu`se de; gui`a.
sur le corps de Sarpédon et, en sortant sa lance du corps où elle
Et ainsi de suite. Au vers 325, à propos de la mort de
était restée plantée, tirant aussi les organes blessés, avec cette
Maris, on note la combinaison de deux des formules rencon-
crudité anatomique des combats homériques déjà évoquée,
trées ailleurs dans l’Iliade, une ici pour chaque hémistiche :
douvphsen de; peswvn, kata; de; skovtoı o[sse kavluyen.
parfois jugée cruelle ou choquante, vers 504-505 :
ejk croo;ı e{lke dovru, proti; de; frevneı aujtw`/ e{ponto:
toi`o d∆ a{ma yuchvn te kai; e[gceoı ejxevrus∆ aijcmhvn.
15. La présence de cette harangue, qui fait d’ailleurs double emploi
avec celle de Patrocle lui-même, est assez surprenante puisque Achille
ne prendra pas part au combat. 17. Bien que le deuxième hémistiche ait une allure formulaire, on
16. Rappelons que e[lpomai (gr. class. ejlpivzw) signifie « s’at- n’en trouve pas d’autre exemple dans l’Iliade. Il rappelle pourtant w}ı
tendre à » sans connotation positive telle que celle que nous impose to;n me;n livpe qumovı, IV, 470 (premier hémistiche), voir ici même
espérer en français. XVI, 289.

5
L’INFORMATION LITTÉRAIRE N°4 / 2005 – AGRÉGATION

Certes, on rencontre ailleurs des combats au cours des- tandis qu’Hypnos et Thanatos emportent ensuite le cadavre
quels les organes internes du corps humain sont répandus sur (682-683), dans une scène connue par un vase célèbre
le sol. Mais dans aucun de ces cas la psyché18 n’était ainsi d’Euphronios conservé à New York qu’on a pu voir au
« arrachée » à un cadavre comme elle l’est ici. Il s’agit à Louvre en 199021.
mon sens d’une amplification stylistique de la scène typique Le traitement de la mort de Sarpédon dans le récit com-
destinée à mettre en valeur la mort du fils de Zeus, et par porte tous les éléments de la scène typique de mort d’un
contrecoup l’héroïsme de Patrocle. Les lamentations de guerrier sur le champ de bataille, mais cette scène est déjà
Glaucos et sa prière à Apollon qui suivent (vers 514 à 526 et amplifiée par divers procédés (comparaisons et dialogues en
en particulier 521-522 avec un fort effet rythmique) : particulier) qui lui donnent une résonance importante, pré-
ajnh;r d∆ w[riçtoç o[lwle parant celle de Patrocle qui apparaîtra en quelque sorte
Sarphdw;n Dio;ç uiJovı: o} d∆ ouj ou| paido;ı ajmuvnei, comme une vengeance de Sarpédon22, avec une amplifica-
puis son appel acide à Hector pour rappeler les devoirs d’al- tion telle que la scène typique tend à disparaître sous les
liance (vers 538 à 547) contribuent encore au retentissement variations.
tragique de cette scène, comme les combats qui s’ensuivent En compensation évidemment, la mort de Patrocle fait
autour du cadavre de Sarpédon, jalonnés de morts (vers 569 partie de l’aristie d’Hector et prépare la mort de ce dernier.
à 667) jusqu’à ce que les Achéens réussissent à le dépouiller Les railleries de Patrocle sur la mort de son cocher, un bâtard
de ses armes (665-667) : de Priam, Cébrion (vers 745-750) exaspèrent Hector.
oi} d∆ a[r∆ ajp∆ w[moiin Sarphdovnoı e[nte∆ e{lonto Comme dans le cas précédent, les deux combattants descen-
cavlkea marmaivronta, ta; me;n koivlaı ejpi; nh`aı dent de leur char (vers 750 et 755), et les formules habi-
dw`ke fevrein eJtavroisi Menoitivou a[lkimoı uiJovı.
tuelles sont amplifiées par deux comparaisons, de Patrocle à
un lion d’abord (vers 751-753), des deux héros à deux lions
Aux détails techniques sur les blessures donnés brièvement
ensuite (756-761). Ils s’efforcent tous deux de tirer à eux le
au vers 481 et après la mort elle-même au vers 505, fait écho
cadavre de Cébrion, et la mêlée s’engage autour d’eux (vers
une description de l’état de son cadavre, si couvert de sang et de
764). Suit une longue comparaison à une forêt sous l’orage
poussière qu’il est devenu méconnaissable, vers 638-640 :
et les vents (vers 765 à 771), puis quelques vers (772-776)
oujd∆ a]n e[ti fravdmwn per ajnh;r Sarphdovna di`on
e[gnw, ejpei; belevessi kai; ai{mati kai; konivh/sin
mettant en contraste le tumulte des combats et l’immobilité
ejk kefalh`ı ei[luto diampere;ı ejı povdaı a[krouı. du cadavre de Cébrion « étendu de tout son long dans la
Ces détails sont peut-être destinés à rendre plus éton- poussière, oublieux des chevaux et des chars ». Le récit
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nante et merveilleuse la manière dont les dieux, sur les consacre une centaine de vers à la mort de Patrocle, toute la
ordres de Zeus19, vont ensuite préserver le cadavre et l’em- fin du chant XVI, commençant par une longue notation sur
porter en Lycie, conformément au conseil donné par Héra : le moment de la journée, vers 777-779, dont on peut penser
c’est Apollon qui fait dans l’eau d’un fleuve les manipula- qu’elle a une valeur symbolique : le tournant du jour marque
tions de « thanatopraxie »20 voulues par Zeus (vers 679-680) le moment décisif de la bataille.
pollo;n ajpo; pro; fevrwn lou`sen potamoi`o rJoh`/si Aux vers 781-782, les Achéens réussissent enfin à tirer
cri`sevn t∆ ajmbrosivh/, peri; d∆ a[mbrota ei{mata e{sse:), de leur côté le cadavre de Cébrion, et à le dépouiller de ses
armes. Puis se déroulent les derniers exploits de Patrocle sui-
vant un schéma ternaire bien connu chez Homère, mais ici
amplifié par la multiplication (trois fois neuf, soit 3 x 3 x 3),
vers 784-785 :
18. Ne pouvant entrer dans les débats modernes sur la valeur des Pavtrokloı de; Trwsi; kaka; fronevwn ejnovrouse.
dénominations homériques des organes internes (qumovı, yuchv, kra-
tri;ı me;n e[peit∆ ejpovrouse qow`/ ajtavlantoı A
[ rhi>
divh, etc.), je dirai simplement qu’il s’agit ici à la fois du souffle et de
smerdaleva ijacv wn, tri;ı d∆ ejnneva fw`taı e[pefnen.
la vie, en renvoyant A. Schnaufer, Frühgriechischer Totenglaube,
Hildesheim, 1970 et J. N. Bremmer, The Early Greek Concept of the Nous verrons plus loin comment le récit amplifie la mort
Soul, Princeton, 1983 (consulté dans la 4e éd., 1993, coll. Mythos), avec de Patrocle par l’action divine.
la discussion des idées d’Erwin Rohde (Psyche, 1898).
19. L’ensemble de l’Iliade montre l’exécution du plan de Zeus, à
partir des supplications de Thétis au chant I. Voir J. Alvis, Divine
Purpose and Heroic Response in Homer and Virgil. The Political Plan
of Zeus, Lanham, 1995 (ch. 1 de la première partie sur l’Iliade, p. 3-83, 21. Euphronios peintre à Athènes au VIe siècle avant J.-C., Paris,
et sur le ch. XVI en particulier, p. 34-43). RMN, 1990. Sur les représentations figurées de Hypnos et Thanatos
20. En termes moins anachroniques, il s’agit de purifier le mort, d’après cette scène de l’Iliade, voir H. A. Shapiro, Personifications in
l’un des rôles rituels d’Apollon. Voir le ch. 2, « Birth and Death » de R. Greek Art, Kilchberg/Zürich, Acanthus, 1993, p. 148-165.
Parker, Miasma. Pollution and Purification in Early Greek Religion, 22. Sur tous ces thèmes, voir en dernier lieu D.F. Wilson, Ransom,
Oxford, 1983, pbck 19903, p. 32-73. Revenge, and Heroic Identity in the Iliad, Cambridge, CUP, 2002.

6
F. LÉTOUBLON : LA PATROCLIE, EXPLOITS ET MORT DU HÉROS (ILIADE XVI)

La spécificité du chant XVI son comporter comme cette enfant, ni comme une femme en
général ? Le contexte ne permet pas de trancher, mais l’en-
Comme je l’ai déjà annoncé, la succession de scènes semble des contextes dans lesquels des hommes, et des guer-
typiques et de vers formulaires n’empêche pas le chant XVI riers en particulier, sont comparés à des femmes ou
d’avoir une unité et une spécificité qui le font rester dans les « traités » de femmes – c’est-à-dire injuriés – me semble
mémoires comme une grande réussite littéraire, en particu- suggérer cette interprétation24. L’étude d’Hélène Monsacré
lier parce qu’il contient certaines des plus belles comparai- intitulée Les larmes d’Achille visait principalement à mon-
sons homériques. trer que le héros homérique n’a aucune honte de pleurer25, et
L’échange initial entre Achille et Patrocle d’abord est qu’Achille en particulier est un héros des sanglots : « Mais
assez étonnant : Patrocle est en larmes, et le caractère « tor- de tous les héros, le plus grand, et par sa vaillance, et par
rentiel » de sa douleur s’exprime par des comparaisons. Le l’ampleur de ses pleurs, est naturellement Achille. Si l’Iliade
narrateur décrit d’abord Patrocle en le comparant à une cas- est le chant de la colère d’Achille, elle est aussi – et surtout –
cade de montagne, à la troisième personne, comme si l’extraordinaire récit de sa douleur » (p. 139) ; « Achille
l’image avait une réalité objective (XVI, 2-3) : s’arrête de sangloter pour aller combattre » (p. 140, voir
davkrua qerma ; cevwn w{ı te krhvnh melavnudroı aussi p. 137 « Quand il ne combat pas, il pleure »). Pourtant,
h{ te kat∆ aijgivlipoı pevtrhı dnofero;n cevei u{dwr: la comparaison dans le discours d’Achille entre Patrocle en
« versant des larmes chaudes comme une source à l’eau noire pleurs et une petite fille pleurnichant auprès de sa mère
qui du haut d’une roche escarpée verse une eau sombre » 23. implique bien que les pleurs sont ici objet de mépris ou de
L’enchaînement avec le vers 5 où apparaît Achille, pris pitié, mis du côté du féminin, à l’opposé de la conduite virile
de pitié à cette vue de Patrocle en larmes, suggère que la attendue d’un héros. Je crois qu’il faut insister sur ce point
comparaison à laquelle le narrateur donne une valeur objec- pour mieux comprendre que quand Achille ou Diomède pleu-
tive s’impose au personnage d’Achille. Dans les paroles rent, comme ils le font effectivement dans l’Iliade, c’est une
qu’il adresse alors à son ami, Achille fait pourtant lui-même sorte d’exception à leur comportement viril habituel, excep-
une autre comparaison, entre Patrocle et une petite fille tion qui met en valeur leur humanité et leur tendresse26.
apeurée cherchant à se réfugier auprès de sa mère et à se Revenons à l’enchaînement de ces deux comparaisons,
faire prendre dans les bras : cette notation exceptionnelle de qui rappelle un autre passage de l’Iliade, au chant IX, où le
chagrin et de tendresse familiale en fort contraste avec la narrateur compare Agamemnon à une source sombre27 à la
rudesse des scènes guerrières qui entourent le passage suite d’une autre comparaison très ample qui montre l’armée
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contribue peut-être à faire comprendre la profonde humanité achéenne dans laquelle Hector a semé la terreur à une mer
d’Achille, qui se révèlera dans sa générosité envers Priam, agitée par les vents (IX, 1-9). Les vers 14-15
sans faire oublier pourtant la sauvagerie avec laquelle il i{stato davkru cevwn w{ı te krhvnh melavnudroı
traite ses ennemis, et Hector en particulier, à partir de son h{ te kat∆ aijgivlipoı pevtrhı dnofero;n cevei u{dwr:
entrée en lice au chant XIX (XVI, 6-11) : sont un parfait exemple du caractère formulaire du style
kaiv min fwnhvsaı e[pea pteroventa proshuvda: homérique, y compris dans les comparaisons : le premier
tivpte dedavkrusai Patrovkleeı, hjut ? e kouvrh hémistiche du vers 14 i{stato davkru cevwn est en effet légè-
nhpivh, h{ q∆ a{ma mhtri; qevous∆ ajnelevsqai ajnwvgei
eiJanou` aJptomevnh, kaiv t∆ ejssumevnhn kateruvkei,
dakruovessa dev min potidevrketai, o[fr∆ ajnevlhtai:
th`/ i[keloı Pavtrokle tevren kata; davkruon ei[beiı. 24. Voir en particulier Il. VII, 96 où Ménélas apostrophe les guer-
Et s’adressant à lui, il dit ces paroles ailées : riers : w[ moi ajpeilhth`reı ∆Acaii?deı oujkevt∆ ∆Acaioiv en les appe-
« pourquoi pleures-tu donc, Patrocle ? on dirait une enfant lant littéralement « Achéennes, et plus Achéens ». Cependant, dans
notre passage, w[/ktire au vers 5 implique que le narrateur comprend
qui court près de sa mère et lui demande de la prendre ;
Achille comme attendri par Patrocle plutôt que méprisant.
suspendue à sa robe, elle l’empêche d’avancer 25. H. Monsacré, Les larmes d’Achille. Le héros, la femme et la
et, les yeux tout en pleurs, attend qu’on veuille bien la prendre : souffrance dans la poésie d’Homère, Paris, Albin Michel, 1984.
Voilà à quoi l’on pense en te voyant pleurer ainsi. » 26. Bien entendu, nous sommes d’accord avec H. Monsacré sur
Cette comparaison qu’Achille fait de Patrocle à une l’opposition que l’époque classique manifeste avec Homère sur ce
enfant avec sa mère me semble imposer un contraste entre point : op. cit., p.141-142 à propos d’Héraclès en part.
masculin (Patrocle et Achille) et féminin (la petite fille et sa 27. Dans Les larmes d’Achille, H. Monsacré cite la comparaison du
chant IX, mais non celle du chant XVI : le caractère formulaire du style
mère dans le terme-image) qui peut être interprété comme
et l’importance des répétitions chez Homère ne semblent pas avoir
une remontrance : veut-il signifier à son ami qu’il ne doit pas d’intérêt pour l’auteur. D. Arnould (Le rire et les larmes dans la litté-
rature grecque d’Homère à Platon, Paris, Belles Lettres, 1990, p. 129-
130) montre dans son chapitre VII que la « source sombre » comme le
23. Traduction Fr. Mugler légèrement modifiée pour rendre la tra- « rire des flots » sont des images traditionnelles. Celle des pleurs est
duction plus proche du texte. entraînée selon elle par la fréquence de l’expression davkru cevwn.

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L’INFORMATION LITTÉRAIRE N°4 / 2005 – AGRÉGATION

rement différent du premier hémistiche de XVI, 2 davkrua ordre plus ou moins imposé par les nécessités physiques), le
qerma; cevwn, avec le participe masculin cevwn en commun, à chant XVI met en jeu un thème nouveau, celui de la lance en
la même place à la coupe troisième trochaïque, tout le reste frêne du Pélion que Chiron avait donnée à Pélée, vers 140-
des deux vers, à partir de la comparaison brève au début du 144, sous une forme négative étonnante :
deuxième hémistiche, étant identique. eg
[ coı d∆ ouc j el{ et∆ oi\on ajmuvmonoı Aijakivdao
Cela ne signifie probablement pas que Patrocle en pleurs briqu; mevga stibarovn: to; me;n ouj duvnat∆ a[lloı ∆Acaiw`n
soit semblable à Agamemnon pleurant, mais plutôt que pavllein, ajllav min oi\oı ejpivstato ph`lai ∆Acilleu;ı
Phliavda melivhn, th;n patri; fivlw/ povre Ceivrwn
l’image d’un homme en pleurs est traditionnellement assimi-
Phlivou ejk korufh`ı, fovnon e[mmenai hJrwvessin.
lée à celle d’une source montagnarde coulant en cascade28. « Mais il ne prit pas la lance de frêne de l’irréprochable
Dans la suite du chant XVI, j’insisterai sur les deux dif- [Éacide,
férences principales qui opposent la scène typique aux autres épaisse, longue et solide ; car personne d’autre parmi les
occurrences du même type de scène dans l’Iliade. [Achéens
Dans la scène d’équipement du héros se trouvent les vers ne pouvait la brandir, seul Achille savait la manier,
formulaires habituels : comme Pâris et Agamemnon, la lance en frêne du Pélion, que Chiron avait offerte à son
Patrocle revêt en effet les mêmes armes que tous les héros [père,
partant pour la bataille. Si l’on prend pour « paradigme » de venant de la cime du Pélion, pour apporter la mort aux
l’équipement du héros Il. III, 330-338 : [héros. »
knhmid` aı me;n prw`ta peri; knhvmh/sin e[qhke On n’a jamais rencontré ces vers auparavant dans l’Iliade,
kalaıv , arj gureov isin epj isfuriov iı arj aruiav ı: et c’est d’ailleurs rare qu’on y entende parler de Chiron, le
deuvteron au\ qwrv hka peri; sthvqessin e[dunen Centaure dont la légende nous dit (mais plus tard…) qu’il a
oi|o kasignhvtoio Lukavonoı: h{rmose d∆ aujtw`/. été l’éducateur d’Achille et d’autres héros tels que Jason.
ajmfi; d∆ a[r∆ w[moisin bavleto xif v oı arj gurohv lon Dans l’Iliade, le chant IX laisse entendre que c’est à Phénix
calv keon, aujta;r e[peita sakv oı meg v a te stibaronv te: que Pélée a confié jadis l’éducation de son fils30.
krati; d∆ ejp∆ ijfqivmw/ kunehv n eut[ ukton e[qhken Les autres scènes d’armement, dans le formulaire habi-
ip
{ pourin: deino;n de; lovfoı kaquvperqen e[neuen:
tuel, mentionnent bien que le héros prend une, ou parfois
ei{leto d∆ al[ kimon eg [ coı, o{ oiJ palavmhfin ajrhvrei29
deux lances, avec les deux mots doru, duel doure (voir ci-
on peut leur superposer les vers suivants de la Patroclie,
dessus XVI, 139) ou enkhos et diverses épithètes formulaires
XVI, 130-139, qu’il semble inutile de reproduire :
(cf. au v. 140 e[gcoı d∆ oujc e{let∆), mais n’utilisent jamais
XVI, 131 = III, 330
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cette expression Phliavda melivhn?, qui me fait penser que
XVI, 132 = III, 331
Phliavda n’est pas un adjectif mais un nom propre, dérivé du
XVI, 133 = III, 332
nom de la montagne du Pélion mentionnée dans le vers sui-
XVI, 135 = III, 334
vant. Le qualificatif est melivhn, dérivé du nom du frêne, bois
XVI, 136 = III, 335
dont les qualités de solidité et de souplesse sont précieuses
XVI, 137 = III, 336
pour ce type d’arme32. Le vers 143 qui contient cette dési-
XVI, 138 = III, 337
gnation originale de la lance et le nom de Chiron, sans men-
XVI, 139 (a[lkima dou`re, ta;...) ≠ III, 338.
tionner sa nature hybride33, fait allusion à Pélée, mais à
En revanche, sont différents les vers XVI, 134 (Patrocle
travers la dénomination patri; fivlw/, sans le nommer. Pourtant,
prend la cuirasse « chatoyante et étoilée de l’Éacide aux pieds
rapides », poikivlon ajsteroventa podwvkeoı Aijakivdaı) et III,
333 (Pâris prend la cuirasse de son frère Lycaon), mais sur- 30. Divers commentateurs ont remarqué que l’épopée homérique
tout, après la suite typique de l’armement (jambières, cui- semble éviter tout ce qui dans la mythologie grecque est d’ordre magique
rasse, glaive, bouclier, casque, lances, toujours dans cet et irrationnel : ainsi à propos d’Achille, il n’est jamais question de la ten-
tative faite par Thétis pour immortaliser son fils, ni de son fameux talon
vulnérable, ni de son éducation dans la caverne du Centaure… Il se pour-
rait que Phénix ait été « inventé » pour remplacer Chiron dans ce rôle
28. Je pense à la notion de « référentialité traditionnelle » dévelop- d’éducateur. Je ne saurais être davantage affirmative.
pée dans divers travaux par John M. Foley (voir en part. Immanent Art. 31. Voir G. Nagy, 1994, p. 196-197, avec le renvoi à Shannon, The
From Structure to Meaning in Traditional Oral Epic, Bloomington, Arms of Achilles and Homeric Compositional Technique, Leiden, 1975.
Indiana U.Pr., 1991) et à la valeur « cognitive » des comparaisons 32. Dans la Théogonie d’Hésiode, les frênes sont une des origines
homériques développée par E. Minchin (Homer and the Resources of de l’humanité.
Memory. Some Applications of Cognitive Theory to the Iliad and the 33. Corps de cheval et tête humaine : on le voit ainsi dès les pein-
Odyssey, Oxford, OUP, 2001). tures de vases de la fin de la période archaïque, voir l’article
29. J’ai mis en caractères gras les noms des armes avec leurs épi- « Cheiron » signé par M. Gisler-Huwiller, LIMC III, 1, p. 237-248 pour
thètes formulaires, associations qui se retrouvent constamment dans les le texte et III, 2, p. 186-187 pour les illustrations. Les plus anciens
quatre scènes typiques d’armement du héros. documents figurés sont une statuette de terre cuite d’Érétrie qui repré-

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F. LÉTOUBLON : LA PATROCLIE, EXPLOITS ET MORT DU HÉROS (ILIADE XVI)

le nom de Pélée semble lui aussi en relation avec les deux Podarge et du vent appelé Zéphyr (v. 150) vont ensuite pleu-
noms propres explicites dans le texte, Phliavda et Phlivou34 : rer la mort de Patrocle (XVII, 433-440) et, dans un passage très
on peut, je crois, en déduire que le nom Phleuvı pourrait célèbre, Zeus comparera leur destin immortel à celui des
être présent sous forme cryptée dans l’attaque des deux vers humains misérables (XVII, 441-447) ; en écho à ce passage où
143 et 144. Or l’étymologie de ce nom pourrait être phlovı, les chevaux sont montrés immobiles « comme une stèle », ils
un nom de la « boue », et le nom renverrait alors implicite- reprendront la même position deux chants plus loin, et Xanthos
ment à un mythe indo-européen de création du premier annoncera à Achille sa mort prochaine (XIX, 404-424).
humain à partir de la terre glaise, parallèlement au mythe L’épisode de la mort de Patrocle, en tant que scène
biblique. Tout ce passage ferait donc allusion, sans dévelop- typique, est précédé par celui de la mort de Sarpédon, dans
per, à une tradition très ancienne qui ferait remonter Pélée le même chant, le premier récit détaillé de mort de l’Iliade,
aux origines de l’humanité et à une arme très primitive, un à la suite d’une longue série de « morts en mineur ». Là
long bâton doué de valeurs magiques qui sont sensibles dans encore, on rencontre des vers formulaires : les deux combat-
l’épisode de l’aristie d’Achille, au chant XXI en particulier. tants, Hector et Patrocle, descendent de leur char (respecti-
C’est cette arme qui portera à Hector le coup fatal, non sans vement v. 750 et 755), s’efforçant tous deux de tirer de son
l’aide d’Athéna (de même qu’Apollon aide Hector pour tuer côté le corps de Cébrion, et la mêlée s’engage autour d’eux
Patrocle). Les vers 140-114 vont se retrouver en tout cas avec (v. 764). Mais le récit est dès le début amplifié par des com-
des variations – infimes mais capitales (transformation de la paraisons : Patrocle comparé à un lion d’abord (v. 751-753),
proposition négative en affirmation) – au moment de l’arme- les deux héros à des lions ensuite (756-761), puis au moment
ment d’Achille, XIX, 387-392, où l’introduction seule diffère, de la mêlée une comparaison météorologique à une forêt
388-392 étant strictement identiques à XVI, 141-144. sous l’orage et les vents (765-771), quelques vers mettant en
Dans le chant XVI, la mention de l’arme que Patrocle ne contraste le cadavre immobile du cocher Cébrion « étendu
prend pas, justement parce qu’elle est le seul objet de toute de tout son long dans la poussière, oublieux des chevaux et
son armure que personne ne peut manier en dehors d’Achille des chars » avec le tumulte des combats (772-776).
– à cause de son caractère magique que le texte n’explicite La dernière partie du chant XVI, consacrée à la mort de
jamais – est destinée à préparer son apparition au chant XIX, Patrocle, comporte encore de nombreux éléments de scène
comme un fil tendu qui lierait entre eux les différents épi- typiques. Le récit amplifie pourtant la scène au moyen de
sodes du récit épique. l’action d’Apollon, invisible sur le champ de bataille, qui
Après cette mention d’un objet que Patrocle ne prend donne à Patrocle le premier coup fatal, dans les vers 791-
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pas, sorte d’énigme pour le public35 si l’on accepte mon 792, avec le nom des yeux au duel qui est formulaire, mais
interprétation, le texte mentionne en revanche l’attelage qui ne se rencontre pas à cette place dans le vers d’habitude,
divin que possède Achille et qui va mener Patrocle au com- et avec une forme verbale très longue et rare, donc éminem-
bat : là encore, il s’agit d’un des fils qui vont lier ensemble ment expressive :
les épisodes de la mort de Patrocle et de la vengeance sth` d∆ o[piqen, plh`xen de; metavfrenon eujreve t∆ w[mw
d’Achille : les deux chevaux divins, qui « volent semblables ceiri; kataprhnei`, strefedivnhqen dev oiJ o[sse.
aux vents » (v. 149) parce qu’ils sont enfants de la Harpye où stref- et divn- expriment deux fois l’idée de « retourne-
ment » : ce n’est pas encore l’ombre de la mort qui couvre
les yeux de Patrocle, mais son prélude.
sente le Centaure seul (mais son identification à Chiron n’est pas cer- Apollon fait alors tomber son casque, qui roule dans la
taine), avec une blessure sur la jambe av. dr., v. 900-875 av. J.-C., pour- poussière (vers 794 à 796, où l’on note l’allitération expres-
rait être contemporaine de la composition de l’Iliade ou même sive du vers 794 kulindomevnh kanach;n e[ce, et la répétition
antérieure ; un vase att. de Sophilos (sign.) du Getty Mus. (Malibu)
de miavnqhçan, vers 795, et miaivneçqai, vers 797)36. C’est
représente Chiron « parmi les dieux du cortège nuptial » de Thétis et
Pélée, suivant Hébé : v. 580 av. J.-C. ; et le célèbre Vase François de toujours Apollon qui semble mener l’action, donnant la
Chiusi (par Klitias et Ergotimos), le montre v. 570 av. J.-C. à la tête du gloire à Hector (vers 799) sans que le héros troyen paraisse
cortège divin avec Iris. rien faire lui-même : la pique de Patrocle semble se briser
34. Sur la relation avec Pélée et le Pélion, voir R. Carpenter, toute seule, aux vers 801-802 :
Folktale, Fiction and Saga in the Homeric Epics, Berkeley, 1946 pa`n dev oiJ ejn ceivressin a[gh dolicovskion e[gcoı
(Sather Classical Lectures 20), p.72-74 ; sur le caractère magique de briqu; mevga stibaro;n kekoruqmevnon:
cette lance, voir P. Wathelet, « La double initiation d’Achille dans
l’Iliade », Héros et héroïnes dans les mythes et les cultes grecs, éd. V.
comme son bouclier et son baudrier semblent d’eux-mêmes
Pirenne-Delforge & E. Suarez de la Torre, Liège, 2000 (Kernos Suppl. tomber à terre, vers 802-803
10), p. 137-147, en part. p. 142, n. 27.
35. Il semble que l’énigme ait fait partie des traditions poétiques en
indo-européen : les témoignages comparatifs (celtique et sanskrit en 36. C’est le vocabulaire de la « souillure », dont on connaît mieux
particulier) permettent d’en reconstituer certaines. le substantif neutre miasma, voir R. Parker, op. cit., p. 68.

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L’INFORMATION LITTÉRAIRE N°4 / 2005 – AGRÉGATION

ajll∆ o{te dh; to; tevtarton ejpevssuto daivmoni i\soı, nous avons envie d’appeler une « métaphore filée » du plon-
e[nq∆ a[ra toi Pavtrokle favnh biovtoio teleuthv: geon et du saut comme exploit sportif 42 (744-750) :
aujta;r ajp∆ w[mwn to;n d∆ ejpikertomevwn prosevfhı Patrovkleeı iJppeu`:
ajçpi;ı su;n telamw`ni camai; pevse termiovessa. w] povpoi h\ mavl∆ ejlafro;ı ajnhvr, wJı rJei`a kubista`/.
Apollon est en revanche à nouveau explicitement men- eij dhv pou kai; povntw/ ejn ijcquoventi gevnoito,
tionné comme le responsable du détachement de sa cuirasse pollou;ı a]n korevseien ajnh;r o{de thvqea difw`n
au vers 804 nho;ı ajpoqrwv/skwn, eij kai; duspevmfeloı ei[h,
lu`se dev oiJ qwvrhka a[nax Dio;ı uiJo;ı ∆Apovllwn. wJı nu`n ejn pedivw/ ejx i{ppwn rJei`a kubista`/.
Le deuxième hémistiche du vers 805, nous ramène au h\ rJa kai; ejn Trwvessi kubisthth`reı e[açin.
formulaire connu de la mort du guerrier, mais le premier, Dans les termes de la tragédie classique, on pourrait par-
plus original dans l’épopée, fait de Patrocle une sorte de ler d’une forme d’hybris de la part de Patrocle : en tout cas,
héros tragique avant la lettre pris par une forme de folie, cet excès à la fois verbal et physique entraîne directement la
d’égarement fatal, l’atè 37 : réaction d’Hector qui veut venger son cocher et va tuer
to;n d∆ a[th frevnaı ei|le, luvqen d∆ uJpo; faivdima gui`a, Patrocle, avec un discours beaucoup moins violent même s’il
Un homme intervient alors pour le blesser, apparemment n’est pas précisément aimable.
sans grand mérite, Euphorbe, qui le frappe dans le dos, sans Revenons à la mort de Patrocle : une formule de mort
le tuer pourtant (vers 806-817). Ce n’est qu’alors qu’inter- relativement banale : ’Wı a[ra min eijpovnta tevloı qanav-
vient Hector, vers 818-821, et l’on reconnaît la formule de toio kavluye, intervient encore au vers 855, suivie de deux
mort au premier hémistiche du vers 822 : vers beaucoup plus personnels 856-857 :
’Ektwr d∆ wJı ei\den Patroklh`a megavqumon yuch; d∆ ejk rJeqevwn ptamevnh “Ai>doı de; bebhvkei
a]y ajnacazovmenon beblhmevnon ojxevi> calkw`/, o}n povtmon goovwsa lipou`s∆ ajndroth`ta kai; h{bhn,
ajgcivmolovn rJav oiJ h\lqe kata; stivcaç, ou\ta de; douri; vers sans précédents – mais non sans écho ultérieur, voir ci-
neivaton ejç kenew`na, dia; pro; de; calko;n e[lasse: dessous – à propos desquels la critique textuelle et philolo-
douvphsen de; peswvn, mevga d∆ h[kace lao;n ∆Acaiw`n: gique s’est beaucoup exercée, car le vers 857 tel quel n’est pas
Le premier procédé d’amplification est alors constitué acceptable métriquement (- -/ - ≠ ≠ / - /≠ / ≠ /- ≠ ≠ / - ≠ ≠ / - - ) ; ajnd-
par la grande comparaison des deux héros à un lion et un doit être scandé bref pour que l’hexamètre se tienne : on a fait
sanglier (vers 823 à 827)38, le second par le dialogue entre l’hypothèse que cela s’expliquerait par l’étymologie, l’aj repré-
eux : discours de triomphe d’Hector (vers 830 à 842, avec sentant la vocalisation d’un ancien *n(d)r- avec n voyelle en
une évocation – qui résonne ironiquement – des recomman- indo-européen dans la forme à vocalisme réduit du vieux nom
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dations d’Achille à Patrocle inversées par rapport à celles qui de l’homme mâle, *ner- / nr-). Du point de vue du contenu, il
ont été faites au moment du départ de Patrocle39), et prédic- s’agit d’un des passages impliquant la conception de la mort
tion de Patrocle à Hector (vers 844 à 854). À propos de ces comme départ de l’âme vers le séjour d’Hadès. Certaines pein-
discours, il faut insister sur leur valeur rituelle : tous les tures de vases montrent l’eidôlon du héros, comme sa repré-
affrontements en combat singulier comportent à peu près les sentation miniaturisée, en train de s’envoler (cf. ptamevnh)43.
mêmes éléments de scène typique (défi, affirmation de sa Le nouveau discours d’Hector adressé au mort (cf. au
valeur, généalogie, injures, et après le combat discours de vers 858 le participe parfait auquel fera écho le tevqnaqi
triomphe)40. Mais dans le chant XVI, le narrateur donne d’Achille à Hector, XXII, 365) prolonge encore l’écho de
enchaîne une comparaison de Cébrion tombant de son char cette « belle mort », vers 858-861 :
« comme un plongeur » (XVI, 742 ajrneuth`ri ejoikw;ı) avec
un discours de défi insolent de Patrocle41 comportant ce que
particularisation personnelle du héros. Le fils de Milman Parry, Adam,
a étudié jadis les particularités du langage d’Achille : on pourrait en
37. Voir D. Hershkowitz, The Madness of Epic. Reading Insanity faire autant avec celui de Patrocle.
from Homer to Statius, Oxford, Clarendon, 1998, ch. 3, p. 125-160, et 42. V. Visa-Ondarçuhu, dans L’image de l’athlète d’Homère à la fin
en part. p. 157. du Ve siècle avant J.-C. (Paris, Belles Lettres, 1999), consacre trois pages
38. Voir A. Schnapp-Gourbeillon, op. cit., p. 46 et 81-82. (50-52) aux « métaphores athlétiques » de l’Iliade ; son étude cite en fait
39. Il est pourtant évident qu’Hector ne peut pas « répéter » ce des comparaisons plutôt que des métaphores, en s’attachant surtout au
qu’Achille a dit à Patrocle mais seulement le supposer. ch. XXIII. Dans le passage que je cite, la répétition de kubista`≥ (v. 744
40. Analyse dans mon article « Défi et combat dans l’Iliade », REG avec un hôs exclamatif, v. 749 plus conventionnellement comme
96, 1983, p. 27-48. deuxième terme de comparaison, et généralisation de kubisthth`reı aux
41. Le narrateur semble prêter ici à Patrocle un langage très parti- Troyens en 750, l’idée de « sauter » étant aussi exprimée par
culier, un ton individualisé si l’on veut. On remarque un trait similaire / kwn au v. 748) me semble impliquer une sorte de cohérence
ajpoqrwvs
dans son apostrophe à Achille au début du chant, où il l’accuse d’in- dans l’ensemble de ce discours qui le rapproche d’une métaphore.
sensibilité, comme s’il était né des rochers et non de Thétis. Ce persi- 43. E. Vermeule, Aspects of Death in Early Greek Art and Poetry,
flage peut probablement être interprété comme un phénomène de Berkeley, UCP, 19843.

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É. TOURRETTE : PERTURBATIONS DE LA CAUSALITÉ SELON LE CARDINAL DE RETZ

To;n kai; teqnhw`ta proshuvda faivdimoı E { ktwr : On insistera pour conclure sur l’excès qui caractérise le
Patrovkleeı, tiv moi manteuveai aijpu;n o[leqron héros : Achille a bien recommandé à Patrocle de ne pas pour-
Or si le participe parfait du vers 858 prépare d’une cer- suivre les Troyens au-delà des limites du camp achéen :
taine manière l’impératif parfait utilisé par Achille envers ejk nhw`n ejlavsaç ijenv ai pavlin: eij dev ken au\ toi
Hector, les vers 856-857 seront, eux, exactement et précisé- dwvh/ ku`doı ajrevsqai ejrivgdoupoı povsiı {Hrhı,
ment répétés pour la mort d’Hector, aux vers 362-363 du mh; suv g∆ a[neuqen ejmei`o lilaivesqai polemivzein
chant XXII, faisant partie, non pas exactement des « for- Trwsi; filoptolevmoisin: ajtimovteron dev me qhvseiı:
mules » au sens habituel du mot selon la doctrine de Milman (XVI, 87-90)
Parry, mais plutôt de ces fils entrecroisés subtilement qui Comme Hector le pressent dans le discours que lui-
lient les chants les uns aux autres au long de l’Iliade. Le style même lui adresse45. Patrocle, dans l’ivresse de la victoire,
formulaire joue sur les répétitions en réservant certaines est allé plus loin qu’il ne lui était permis46, et son inso-
répétitions aux épisodes-clefs du récit, contribuant au gran- lence envers Sarpédon, puis Cébrion, est dangereuse pour
dissement des héros les plus importants. lui. De même, Hector, en revêtant l’armure d’Achille prise
Si l’on tient compte de ces répétitions de vers comportant sur le cadavre de Patrocle, ira plus loin que les dieux ne le
des éléments qui sont loin d’être formulaires au sens défini par permettent. Et Achille lui-même… Mais c’est une autre
Parry, on pourrait dire que le narrateur de l’Iliade, par ces répé- histoire, qui ne fait pas partie de l’Iliade mais du Cycle
titions, donne à Patrocle et à Hector « la même mort », que la troyen.
mort de l’un est compensée par la mort de l’autre, comme si
porter les armes d’Achille – mais non sa lance – destinait suc- Françoise LÉTOUBLON
cessivement Patrocle puis Hector à mourir de la même façon. Université Stendhal-Grenoble 3
Dans cette perspective de composition de l’épopée, le proces-
sus de dispute et de compensation pour des femmes du début
de l’Iliade (Chryséis refusée, puis rendue à son père, Briséis
prise à Achille à sa place) trouve son analogue par des morts 45. XVI, 838-842 :
d’hommes par compensation à la fin : Patrocle tué par Hector, o{ı pouv toi mavla polla; mevnwn ejpetevllet∆ ijonv ti:
Hector tué par Achille. Et comme Chryséis d’abord refusée est mhv moi pri;n ijenv ai Patrovkleeı iJppokevleuqe
finalement rendu à son père dans une lusis, le cadavre d’Hector nh`aı e[pi glafura;ı pri;n ”Ektoroı ajndrofovnoio
aiJmatoventa citw`na peri; çthvqessi dai?xai.
sera rendu à Priam contre une rançon44. w{ı pouv se proçevfh, soi; de; frevnaı a[froni pei`qe.
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Voir D.F. Wilson, op. cit., p. 114.
46. Les recommandations d’Achille font office de prédiction et de
44. F. Létoublon, « Iliade XXIV, un chant funèbre », L’Information présage. Sur le héros et ses limites, il existe un livre récent en italien de
littéraire, 53, 2, 2001, p. 3-9. L. Ceccarelli, qui laisse malheureusement Patrocle de côté.

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