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Théories des relations internationales

Article  in  Canadian Journal of Political Science · June 2005


DOI: 10.1017/S0008423905429996

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Dany Deschênes
Université de Sherbrooke
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Livre PE 1-2005.book Page 188 Lundi, 21. février 2005 6:13 18

politique étrangère 1:2005

THÉORIES DES RELATIONS INTERNATIONALES


Dario Battistella
Paris, Presses de Sciences Po, coll. « Références inédites », 2003, 512 pages

Ce livre procède d’un enseignement donné par l’auteur à l’école doctorale de science
politique de l’Institut d’études politiques de Bordeaux, et s’inscrit en faux contre le
penchant de certains universitaires à récuser l’autonomie des relations internationales
comme discipline scientifique et à négliger la théorie, alors que la signification origi-
nelle du verbe grec theorein est « d’observer avec émerveillement ce qui se passe pour
le décrire, l’identifier et le comprendre ». À rebours de ceux qui doutent de l’existence
d’une théorie en la matière, Dario Battistella affirme haut et fort que les relations inter-
nationales sont une science sociale, qui se caractérise par un objet d’étude délimité et
une démarche scientifique reconnue. Partant de l’origine du mot « international »
forgé par le philosophe utilitariste britannique Jeremy Bentham au début du XIXe siè-
cle, il s’efforce de définir la spécificité et la cohérence des relations internationales
avant de s’interroger sur la méthode la plus appropriée pour étudier ledit objet.

Le premier critère de délimitation des relations internationales est l’existence de rela-


tions horizontales régulières entre des groupes sociaux basés territorialement et déli-
mités politiquement les uns par rapport aux autres. Dans l’histoire de l’Occident,
c’est à partir des XVIIe et XVIIIe siècles que naît un véritable système international
fondé sur l’interaction d’États souverains, qui ne reconnaissent au-dessus d’eux
aucune autorité légitime pour arbitrer leurs différends. Aussi l’état de nature ou
l’anarchie est-il tout à la fois le trait fondamental de la vie internationale et le point
de départ de toute réflexion théorique sur celle-ci. Ce postulat de la structure anar-
chique du milieu international n’a pas été mis en question par l’évolution ultérieure
qui étend le champ des relations internationales aux acteurs non-étatiques, ou privi-
légie le raisonnement en termes de globalisation et de mondialisation.

Quant à l’étude méthodique des relations internationales, elle est ancienne mais les
réflexions des auteurs classiques tels Thucydide, Machiavel, Grotius, Hobbes, Locke
et Kant relèvent de ce que Raymond Aron appelait la « connaissance contemplative de
l’ordre essentiel du monde », qui n’est plus guère acceptée dans les sciences sociales.
Depuis que celles-ci se sont constituées en disciplines à part entière, la notion de théo-
rie a pris un sens plus précis et doit être fondée sur l’observation empirique et le rai-
sonnement logique. Ainsi les libéraux internationalistes britanniques, au lendemain
de la Première Guerre mondiale, se proposaient-ils d’étudier la politique internatio-
nale à partir de « la simple exposition des faits politiques tels qu’ils existent dans
l’Europe d’aujourd’hui », et les réalistes américains tels que Hans Morgenthau ont
voulu « présenter une théorie de la politique internationale s’accordant avec les faits et
conséquente avec elle-même », le but poursuivi étant d’apporter « ordre et significa-
tion à une masse de phénomènes qui, sans cela, resteraient sans lien et inintelligibles ».

Toutefois, deux conceptions de la théorie coexistent. L’une, explicative, ambitionne


de donner des relations internationales une explication comparable à celles que don-
nent des phénomènes naturels les sciences exactes ; l’autre, compréhensive, prend
ses distances par rapport à l’universalisme rationaliste et postule que les objets
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qu’étudient les sciences sociales sont radicalement différents des objets des sciences
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de la nature, et que l’on peut simplement interpréter les relations internationales à


partir du sens que leur donnent les acteurs eux-mêmes. La théorie explicative ne
s’est imposée qu’à partir de la révolution béhavioriste des années 1950, et le néoréa-
lisme d’un Kenneth Waltz ou le néolibéralisme institutionnel d’un Robert Keohane
sont représentatifs de cette conception de la recherche et de la démarche hypothé-
tico-déductive qui la sous-tend. Mais ses prétentions scientifiques, notamment au
plan de la prédiction, ont été démenties par les mutations du système international
liées à la fin de la guerre froide, et on assiste depuis lors au renouveau de la théorie
compréhensive, que Raymond Aron avait prônée dans son article séminal paru en
1967 dans la Revue française de science politique : « Qu’est-ce qu’une théorie des rela-
tions internationales ? ».

Se fondant sur les difficultés qu’il avait rencontrées en composant son ouvrage Paix
et guerre entre les nations (1962), il avait abouti à la conclusion qu’il ne peut y avoir de
théorie générale des relations internationales à cause de « l’indétermination de la
conduite diplomatico-stratégique » et de l’impossibilité de discriminer les variables
endogènes au système international (la configuration en pôles de puissance) des
variables exogènes (les rapports de force économiques ou les régimes internes des
États). Selon lui seule l’approche sociologique permet de comprendre en profondeur
la diversité des systèmes internationaux et d’étudier le comportement des acteurs à
partir de la façon dont ils définissent les enjeux et les solutions des problèmes aux-
quels ils sont confrontés. Ainsi la démarche scientifique en relations internationales
varie non seulement en fonction de l’idée que l’on se fait de la théorie mais aussi
selon le niveau d’analyse que l’on retient pour expliquer ou comprendre le monde.

Ce sont ces spécificités de la discipline que Dario Battistella expose en détail dans son
ouvrage, en la situant dans le prolongement de l’histoire des idées politiques ; il pré-
sente ensuite un panorama complet des théories générales qui cherchent, à partir
d’une vision globale, à éclairer les relations internationales dans leur ensemble.
Enfin, il évoque les débats suscités par l’application de ces approches générales dans
des secteurs partiels, tels que la coopération, l’intégration, la sécurité, la guerre et la
paix, etc. Le but affiché est avant tout pédagogique, puisqu’il s’agit de mettre à la dis-
position des étudiants et des enseignants un manuel dont la consultation est aisée
grâce à un index des noms et des concepts soigneusement établi. Mais l’auteur ambi-
tionne également de fournir au citoyen une grille de lecture des événements interna-
tionaux, et de le convaincre de l’utilité des théories pour « se faire une idée plus
rigoureuse des réponses à donner aux grandes questions de l’actualité ». Il ne saurait
être question de résumer la substance d’un livre qui a vocation à devenir l’ouvrage
de référence en langue française sur les théories des relations internationales et l’on
se bornera à quelques observations sur la démarche de l’auteur et les conclusions
auxquels il aboutit au terme de son exploration de l’immense littérature consacrée à
son sujet et qu’il a su parfaitement maîtriser.

En premier lieu, on relève que Dario Battistella ne dédaigne pas l’apport des classi-
ques de la pensée politique au développement de la production théorique et constate
que les trois traditions (réaliste, libérale et globaliste) auxquelles ils se rattachent
demeurent des termes de référence pour les théoriciens contemporains. En effet,
depuis que les relations internationales sont devenues une discipline – la première 189
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chaire de « Politique internationale » a été créée en 1919 à l’University College of


Wales à Aberyswyth, en Grande-Bretagne –, on observe une certaine continuité à cet
égard puisque réalistes et libéraux existent toujours, tandis que les globalistes ont
inspiré des courants aussi divers que le transnationalisme, le marxisme et le cons-
tructivisme. En outre, les controverses entre spécialistes sur des questions clés telles
que le but, la méthode, l’objet et la faisabilité d’une science des relations internatio-
nales n’ont toujours pas été tranchées. Au terme de son survol de l’histoire de la dis-
cipline et des débats épistémologiques qui l’ont jalonnée, l’auteur conclut à
l’émergence de trois paradigmes dominants – le réalisme, le libéralisme et le cons-
tructivisme – et à l’impossibilité d’une connaissance cumulative en relations interna-
tionales. Il faut donc se rendre à l’évidence que l’on ne parviendra jamais à « une
vérité définitive sur l’état du monde » et qu’il faudra se contenter « d’un corpus, de
problématiques et de concepts organisateurs permettant de saisir les grandes ten-
dances de la politique internationale » (Marie-Claude Smouts). C’est à l’étude
détaillée de ces corpus généraux et de ces problématiques sectorielles que l’auteur
s’est attaché, avec le souci de présenter sur un pied d’égalité six approches générales,
et de souligner la prééminence du paradigme réaliste dès lors qu’il s’agit d’analyses
partielles portant soit sur des thèmes classiques – la conduite de la politique étran-
gère, les causes de la guerre et les conditions de la paix, la notion de sécurité – soit
sur des problématiques plus contemporaines – les phénomènes d’intégration régio-
nale, les processus de coopération et l’économie politique internationale.

C’est dire que dans le débat sur les théories des relations internationales, l’auteur ne
dissimule pas sa prédilection pour une approche réaliste, même si son souci premier
est de rendre compte d’une manière équitable de la diversité des écoles de pensée
dans ce domaine. En tout cas, son ouvrage offre un vaste panorama des idées con-
temporaines en la matière et se fonde sur une connaissance encyclopédique de la lit-
térature française et anglo-saxonne. Toutes les propositions qu’il avance sont
solidement argumentées et bien étayées et chaque chapitre est assorti d’une biblio-
graphie commentée qui fournit au lecteur des orientations précieuses pour des
recherches complémentaires. On regrettera seulement que Dario Battistella n’ait pas
abordé la question des rapports entre théorie et pratique et ne se soit pas prononcé
sur l’utilité des théories pour éclairer la pratique diplomatique. De même, on peut
déplorer qu’il ait exclu du champ de ses investigations les études stratégiques au pré-
texte qu’elles constituent la dimension policy-relevant des études de sécurité, alors
que le rôle du facteur militaire dans les relations internationales ne peut être ignoré,
qu’il s’agisse de son instrumentalisation au service d’une politique hégémonique ou
de la persistance des conflits armés dans les zones instables du Tiers-Monde. Enfin,
si la théorie de la paix démocratique fait l’objet d’une présentation nuancée, l’expor-
tation de la démocratie à la pointe des baïonnettes sous le signe d’un « wilsonisme
botté » (Pierre Hassner) soulève depuis la guerre contre l’Irak des questions sensibles
qui mériteraient un examen particulier. Aussi formons-nous le vœu que les appro-
ches polémologiques de la sécurité internationale et les théories de la stratégie soient
prises en compte dans les prochaines éditions de ce remarquable manuel.

Jean Klein
Professeur à l’Université Paris I Sorbonne
190 et chercheur associé à l’Ifri
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HISTOIRE férentes populations des diverses par-


ties de la Thrace turque, de la Dobroudja
HISTOIRE ET GÉOPOLITIQUE DES BALKANS ou du Tyrol du Sud. Rien n’est négligé
de la composition ethnographique de
DE 1800 À NOS JOURS chaque territoire, grand ou petit, ni des
Ernest Weibel tendances qui s’y affrontent. Le moindre
Paris, Ellipses, 2002, 642 pages événement est daté avec précision, et les
situations passagères décrites avec
HISTOIRE ET GÉOPOLITIQUE autant de minutie que celles qui ont
DE L’EUROPE CENTRALE. duré. Si vous voulez des précisions sur
DE L’ANTIQUITÉ À L’UNION EUROPÉENNE les diverses phases de la révolution hon-
Ernest Weibel groise de 1848, sur les jeux diplomati-
Paris, Ellipses, 2004, 560 pages ques intervenus entre les deux guerres
balkaniques, ou sur les fluctuations de la
Le même auteur, historien et politologue Grèce pendant la Première Guerre mon-
de l’Université de Neuchâtel, nous diale, c’est ici que vous les trouverez.
donne, à deux ans d’intervalle, deux Les statistiques abondent, les stipula-
ouvrages magistraux, l’un sur les Balk- tions des traités et des constitutions,
ans (B), l’autre sur l’Europe centrale même les plus éphémères, sont soigneu-
(EC). Il étudie toutes les parties de sement analysées. Bref, ces deux livres
l’Europe qui constituaient, vers 1800, sont une mine inépuisable de données
l’Empire ottoman (B) et celui des Habs- précises qui, me semble-t-il, n’avaient
bourg (EC), soit une bonne quinzaine jamais été rassemblées ainsi. Ils seront
d’États actuels, un quart du continent. un instrument de travail irremplaçable.

Le second ouvrage propose, dans ses L’attention à l’infiniment petit n’exclut


cent premières pages, une esquisse des pas la largeur de vue. L’auteur s’inscrit
dix-huit siècles précédents, depuis en faux contre deux écoles de pensée qui
l’Empire romain. Mais la période qui n’ont cessé de dominer l’étude de ces
intéresse particulièrement l’auteur, c’est pays en France. L’une, qu’il dénonce
celle des nationalismes florissants et explicitement, est l’historiographie com-
antagonistes, de la révolution de 1848 à muniste, qui voyait dans la démocratie
la Seconde Guerre mondiale. La seule populaire l’aboutissement naturel de
décennie 1912-1922 couvre un tiers du l’histoire de ces peuples, tandis que
livre sur les Balkans. En revanche, l’épo- « toutes les séquences historiques qui ne
que communiste est traitée assez som- s’inscrivaient pas dans ce canevas inter-
mairement. nationaliste étaient soit corrigées, soit
écartées » (B, p. 9).
Ce qui frappe dans ces deux ouvrages, et
qui en fait l’originalité, c’est l’extrême L’autre (moins ouvertement identifiée)
souci du détail : géographique, chrono- est l’historiographie française issue de la
logique, juridique. L’histoire n’est pas Grande Guerre, hostile par principe aux
vue seulement depuis les capitales. Cha- empires multinationaux et particulière-
que parcelle du cadastre européen est ment à l’Autriche-Hongrie, et convain-
prise en considération. Nous pouvons cue que toutes les aspirations des
suivre par le menu les répercussions des peuples avaient été satisfaites à Ver-
grandes crises européennes chez les dif- sailles. Aujourd’hui la critique des illu- 191
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sions versaillaises n’est plus à faire, mais Une somme aussi vaste ne peut aller
de nombreuses traces inconscientes en sans quelques erreurs ou inexactitudes.
sont restées dans la mentalité française. Je n’en donnerai qu’un exemple. La
Elles ont ressurgi, par exemple, lors des rébellion du Monténégro contre les Ita-
récents conflits yougoslaves. L’auteur liens, commencée le 13 juillet 1941, ne
n’a pas de peine à montrer, à partir des s’est pas faite « sous la direction des
réalités de terrain, l’incohérence et la tchetniks » (B, p. 514), mais sous celle
nocivité de tant de décisions prises à des partisans, et plus particulièrement
Versailles. Il juge, pièces en main, que de Milovan Djilas. Les tchetniks, eux,
« la monarchie des Habsbourg […] n’ont jamais cessé de collaborer avec les
n’était pas parfaite, mais avait favorisé la Italiens.
collaboration et le compromis entre les
peuples » (EC, p. 537). Il est dommage enfin que la lecture soit
gênée par de nombreuses coquilles, et
Plus généralement, son exposé montre plus encore par une incohérence com-
clairement comment les nationalismes plète dans la graphie des noms propres
engendrent des conflits inextricables, étrangers (slaves, hongrois, albanais et
auxquels on ne peut remédier par des autres). Un même nom change parfois
solutions simplistes et partiales, comme de forme dans une même page. C’est le
toutes celles qui furent adoptées après seul point où soient en défaut la minutie
chacune des grandes crises (Paris 1856, de l’auteur, ainsi que son respect pour
Berlin 1878, Versailles 1919, Yalta 1945). les « petits » peuples, qui devrait s’éten-
Dans toutes ces conférences, les « gran- dre aussi à leurs langues.
des puissances » n’ont songé qu’à leurs
intérêts et se sont peu intéressées à la Au total, il nous a donné une somme
réalité des peuples. dont désormais aucun lecteur s’intéres-
sant à l’Europe du Sud-Est et du centre
On regrettera que l’histoire relatée soit ne pourra se passer.
très strictement politique. Les nationali-
tés si minutieusement comptabilisées Paul Garde
sont des phénomènes culturels, et les
débats idéologiques qui président à leur
éclosion, à leur délimitation, devraient
FAIRE LA GUERRE : ANTOINE-HENRI JOMINI
être analysés de façon moins sommaire :
Jean-Jacques Langendorf
par exemple, l’affirmation progressive
des diverses nationalités sud-slaves dès
TOME I. CHRONIQUE, SITUATION, CARACTÈRE
le milieu du XIXe siècle. Les rubriques
Chêne-Bourg/Genève, Georg, 2001,
nationales qui figurent un peu partout
390 pages
ne parlent pas d’elles-mêmes, elles
devraient être décryptées. Il semble par-
TOME II. LE PENSEUR POLITIQUE, L’HISTORIEN MILITAIRE,
fois que l’auteur manque de recul criti-
LE STRATÉGISTE
que envers les sources qu’il utilise, leur
Chêne-Bourg/Genève, Georg, 2004,
terminologie, leurs statistiques. On sait
384 pages
bien pourtant que tout dans ces régions,
les mots comme les chiffres, est biaisé
Publié en 2001, le premier volume con-
par la passion nationaliste.
sacré par Jean-Jacques Langendorf à
192 Antoine-Henri Jomini a pu susciter des
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sentiments contrastés chez ses lecteurs. nienne en reprenant à son compte, et en


Si la chronologie de 300 pages abondam- développant, des critiques précoces for-
ment commentée qui forme l’essentiel mulées, entre autres, par le général prus-
de l’ouvrage a peut-être déçu ceux qui sien Otto Rühle von Lilienstern et le
espéraient une biographie intellectuelle capitaine français Louis Faraud : confu-
de l’auteur du Précis de l’art de la guerre1, sions définitionnelles, inflation des ter-
elle a incontestablement ravi les initiés mes techniques, manie classificatrice,
qui y ont trouvé une masse d’informa- méconnaissance de l’action réciproque,
tions complétant les connaissances par- des forces morales et des frictions dans
tielles dont nous disposions sur la vie et l’acte de guerre. La charge est particuliè-
l’œuvre du stratégiste suisse. Trois ans rement puissante dans les sections por-
plus tard, le second volume créera l’una- tant sur « La signification du Précis » et
nimité tout en fixant la fonction de cette sur la « (més-) utilisation de l’histoire
longue chronique, à laquelle le lecteur militaire pour la théorie » (p. 320-326), et
est régulièrement invité à se référer. il appartiendra aux « adeptes » du géné-
Les analyses de J.-J. Langendorf s’y dé- ral suisse ou à ceux de « l’œcuménisme »
ploient pleinement, tout comme s’y pré- (entre les conceptions clausewitziennes
cise le double avantage dont dispose son et jominiennes) de démontrer si, sur cer-
étude par rapport à celles qui l’ont pré- tains points, elle est excessive. L’étude
cédée. D’une part, l’auteur a embrassé ne se réduit cependant pas à cette criti-
un vaste corpus d’archives dont une que incisive et solidement argumentée.
partie significative a jusque-là été igno- Bien que J.-J. Langendorf sape les fonde-
rée. D’autre part, sa parfaite connais- ments du projet de Jomini consistant à
sance de la pensée tactique et formuler des principes stratégiques irré-
stratégique des XVIIIe et XIXe siècles, en futables et immuables, il met en exergue
particulier dans ses composantes alle- d’autres éléments de ses réflexions sur
mande et autrichienne, l’autorise à de l’art de la guerre qui présentent un inté-
pertinentes mises en perspective compa- rêt certain : « efforts méritoires d’éclair-
ratives qui permettent de saisir la spéci- cissement » par rapport aux écrivains
ficité des conceptions jominiennes. Des militaires du XVIIIe siècle, rapproche-
trois parties qui composent ce second ment entre les facteurs politique et mili-
volume – « Le penseur politique », taire de la guerre, détermination des
« L’historien militaire » et « Le straté- conditions idoines à la conduite des opé-
giste » – c’est sans aucun doute la der- rations, « contribution considérable »
nière qui suscitera l’attention la plus dans le domaine de la logistique et prise
soutenue. Introduite par une généalogie en considération pertinente du facteur
intellectuelle des réflexions de Jomini maritime. Les dernières sections de la
sur la stratégie, elle se développe sur 200 troisième partie du second volume sont
pages d’une analyse serrée qui nous consacrées à une incontournable compa-
conduit du contenu des écrits du général raison entre Jomini et Clausewitz. Après
suisse à leur réception immédiate et une intéressante présentation du posi-
leurs commentaires contemporains. tionnement de différentes catégories
Sans complaisance, J.-J. Langendorf sou- d’auteurs – les « adeptes », les « enne-
ligne les faiblesses de la démarche jomi- mis » et les partisans de « l’œcumé-
nisme » – sur la question, J.-J. Langendorf
va « au fond des choses ». S’il s’abstient
1. A.-H. Jomini, Précis de l’art de la guerre, Paris, Perrin, de se ranger explicitement dans l’une de 193
2001 (1re édition : 1836).
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ces trois catégories, il ne saurait se situer En gros, son constat tient en trois points.
dans la première, et chacun décidera si La masse des articles publiés par ces heb-
l’une des deux autres lui sied ou s’il con- domadaires, avant l’ouverture des hosti-
vient d’en créer une quatrième dans lités, et pendant ces hostilités, exprime
laquelle s’assume la hiérarchisation des une doxa très majoritaire : la guerre est
savoirs stratégiques. Donnons tout de inévitable ; Saddam Hussein est le dia-
même un indice en citant une métaphore ble ; l’armée irakienne est l’une des plus
musicale de Jean-Jacques Langendorf : puissantes du monde ; la guerre qui
« Bülow est celui qui interprète un con- s’annonce est juste ; la guerre qui se fait
certo de Beethoven à la flûte, Jomini au est propre. Cette guerre étant d’abord
clavecin et Clausewitz au piano-forte. » présentée comme un spectacle (à l’image
En conclusion de son étude, l’auteur des bombes traçantes frappant de nuit
s’interroge sur l’actualité de l’œuvre de Bagdad pour le plus grand profit de
Jomini. Quoiqu’il exclue une influence CNN), on s’avise tard (en février) qu’elle
directe des écrits du général suisse sur tue : la haute conscience journalistique
les stratégistes et stratèges contempo- questionne alors l’idée commune de la
rains, il décèle la permanence d’un « état guerre technologico-chirurgicale. Enfin,
d’esprit jominien » relevant de la si les énoncés de certains hebdomadaires
volonté d’introduire une rationalité stra- sont plus pluriels que d’autres (Le Point
tégique dans la conduite de la guerre. J.-J. se distinguant dans son alignement sur
Langendorf n’est pas convaincu de la vulgate américaine), seuls le Canard
l’absolue nécessité de « récupérer » enchaîné ou L’Humanité adoptent un ton
Jomini pour notre époque. En revanche, anti-guerre, ou systématiquement criti-
il est certain que ces deux volumes doi- que à l’encontre des vérités révélées du
vent dorénavant figurer aux côtés du politico-militaire.
Précis dans toute bibliothèque stratégi-
que qui se respecte. On lira avec intérêt cette étude fouillée,
basée sur les textes et sur de multiples
Ami-Jacques Rapin entretiens avec des journalistes, ou des
responsables militaires. Par prudence
intellectuelle, sans doute, l’auteur parle à
de multiples reprises d’un consensus
LA PRESSE FRANÇAISE ET LA PREMIÈRE GUERRE « apparent » des hebdos : la lecture
DU GOLFE n’accrédite pas son adjectif. Le consen-
Marc Hecker sus autour d’images auto-fabriquées, ou
Paris, L’Harmattan, 2003, 164 pages de données de propagande (parfois seu-
les disponibles) est un fait – même si une
Plusieurs ouvrages ont traité de l’infor- poignée de minoritaires résistent. Et c’est
mation dans les guerres « postmoder- encore ensemble que les journalistes
nes » de l’après-guerre froide, en vireront de bord début février en dénon-
particulier durant le premier conflit con- çant les ravages d’une guerre qu’ils
tre l’Irak de Saddam Hussein. L’intérêt n’avaient pas eu le temps d’imaginer…
du livre de Marc Hecker est d’étudier le
segment limité des hebdomadaires fran- D’où la question : pourquoi ? Si l’on
çais : il en tire un panorama clair, à passe les explications trop simples
défaut d’être rassurant. (l’inféodation au complexe militaro-
194 industriel, ou pétrolier), ou l’incurable
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lectures

bonne conscience journalistique (Jean- HUMANITAIRE


François Kahn : « Ce n’est pas la télévi-
sion qui a menti, mais le mensonge qui ILS NOUS AVAIENT PROMIS LA PAIX.
s’est servi de la télévision » !…), on OPÉRATIONS DE L’ONU
retrouve non tant la propagande politi-
que, mais l’auto-intoxication des
ET POPULATIONS LOCALES
Béatrice Pouligny
médias. Après tout, chacun son métier :
Paris, Presses de Sciences Po, 2004
les militaires contrôlent l’information de
356 pages
terrain ; les politiques font croire à la jus-
tesse de leur cause. On imagine que le
Quand on parle du maintien de la paix
métier des journalistes est de chercher le
de l’Organisation des Nations unies
fait, et d’en faire une information pré-
(ONU), on parle du Conseil de sécurité,
sentable au public. Naïveté. L’ouvrage
du travail du secrétaire général et de ses
de Marc Hecker – même si ce n’est pas là
représentants spéciaux, des observa-
son but – traduit, presque à son insu, la
teurs internationaux stationnés dans des
vérité des médias d’aujourd’hui : la
« demande d’information » est trop endroits impossibles, des casques bleus
forte (mais qui la créée ?) pour qu’un déployés pour séparer des combattants
journal, ou pire une télévision, puisse ne dans des conflits complexes ou pris au
rien montrer, dire peu, exprimer son piège de l’intervention humanitaire, des
ignorance – que cette dernière soit due à « internationaux » déployés dans des
l’incompétence (ah ! Josette Alia décri- zones de crise pour stabiliser une situa-
vant les mini-Tchernobyl ourdis par tion ou remettre en état de marche un
Saddam…) ou au black out militaire. Il État. Quand on parle des actions de la
faut dire, être là, faire spectacle, la presse « communauté internationale », on
écrite emboîtant le pas de médias télévi- parle des dispositifs mis en place, très
sés qui font norme. rarement de leurs effets sur les popula-
tions locales. De ce point de vue, Béa-
Le livre rend certes à sa manière justice trice Pouligny comble une lacune dans
au « difficile métier de journaliste ». l’étude des institutions internationales
Mais la « difficulté » renvoie plus à et de leurs actions.
l’aliénation du système médiatique qu’à Les internationaux, quand ils se
la méchanceté des censeurs. Les instru- déploient, sont au service des popula-
ments de réflexion fournis par Marc tions locales qu’ils sont censés aider,
Hecker sont précieux. On attend une mais ne se préoccupent guère de ce que
étude semblable sur le consensus média- ces populations perçoivent de leur pré-
tique anti-Saddam en 2002 dans la sence : « Les opérations de paix de
presse américaine, et sur le consensus l’ONU conduites depuis un peu plus
antiaméricain de la presse française à la d’une décennie reflètent combien les
même date. On n’a pas la presse qu’on problèmes de sécurité internationale
croit, mais celle qu’on mérite. restent pensés loin des réalités sociales,
politiques, économiques et tout simple-
Dominique David
ment humaines du terrain ». C’est donc
un autre aspect de ces interventions
internationales, de plus en plus nom-
breuses et de plus en plus complexes,
195
qui est ici présenté : le point de vue des
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populations locales, récipiendaires de munauté internationale » sur lesquelles


l’intervention décidée par le Conseil de jouent les acteurs locaux, l’inexpérience
sécurité des Nations unies, « acteurs- de casques bleus sans directives claires
receveurs » de l’aide internationale. Béa- face à cette complexité, leur utilisation
trice Pouligny nous livre également une comme bouc émissaire par les autorités
analyse détaillée de ce qu’est une opéra- politiques locales, l’absence de forma-
tion de paix de l’ONU : de quoi elle est tion et d’information du personnel
faite, de qui elle est composée, comment envoyé sur les missions, les divergences
elle est conduite, comment elle est d’analyse et les tensions entre le secréta-
acceptée localement. riat à New York et les missions sur le ter-
rain (voire entre les composantes d’une
Dans les conflits intra-étatiques actuels même mission), les promesses non
où les interlocuteurs des peace-keepers ne tenues par les uns et les espoirs déçus
sont pas seulement les autorités légales des autres…
du pays, mais une diversité de factions,
de milices, de mouvances plus ou moins Ce sont en fait deux mondes qui
représentatives de franges de la popula- s’affrontent : le monde réel et complexe
tion locale aux relations changeantes, ne de la société qui reçoit l’intervention et le
pas penser l’« hétérogénéité, la pluralité « monde hors du monde, fonctionnant
des logiques sociales qui coexistent » sur en vase clos » des missions onusiennes.
le terrain, c’est n’appliquer qu’une par- Dans ces conditions est posée la ques-
tie de la solution à la crise, occulter le tion de la légitimité de l’intervention
problème de l’appropriation nécessaire pour les populations locales, et on com-
par les populations et les gouvernants prend que celle-ci ne soit « jamais
locaux des processus de transition poli- acquise une fois pour toutes » : « aucune
tiques et économiques mis en place par intervention n’est perçue comme “neu-
les institutions internationales, et igno- tre” ni même “impartiale” par les
rer une partie des dynamiques qui con- acteurs politiques et sociaux locaux ». Se
duisent à une paix durable. Or, « il est pose également la question de l’effica-
temps que nous réfléchissions aux cité des opérations de paix, cette « ingé-
manières de gagner la paix ». niérie qui propose de l’extérieur un
nouveau cadre », qui suppose de nou-
Béatrice Pouligny détaille au cœur de velles règles, et de nouvelles institu-
son livre, par des exemples pris à Haïti, tions, destinées à la fois à fournir des
au Salvador, en Bosnie, au Cambodge, interlocuteurs représentatifs et à faire
en Somalie, au Congo et ailleurs, « les respecter ces nouvelles règles, bref « la
différents visages des populations loca- (re) construction de l’État et, par consé-
les », « l’intervention et la souveraineté quent, la (re-) définition du contrat
vues d’en bas » et « les stratégies des social ». Tâche immense, qui ne renvoie
acteurs locaux » et plus particulière- pas à des processus linéaires, et pour
ment : la réalité des réseaux complexes laquelle la « communauté internatio-
d’interaction entre acteurs économi- nale » doit impérativement apprendre à
ques, sociaux, religieux, politiques, mili- se coordonner : « Les chemins vers la
taires qui influent sur le processus de paix s’apparentent bien moins aux auto-
paix en cours, le fossé entre les popula- routes qu’aux chemins cahoteux et
tions locales et le personnel des missions défoncés, parfois à peine tracés ».
onusiennes, leurs systèmes de valeurs
196
différents, les ambiguïtés de la « com- Alexandra Novosseloff
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lectures

RELATIONS INTERNATIONALES « morale maximale » à une poignée


d’axiomes, et à réévaluer le rôle essentiel
MORALE MAXIMALE, MORALE MINIMALE de ce qu’il nomme « principe de solida-
Michael Walzer rité ». Pour le philosophe, ce principe
Paris, Bayard, 2004, 156 pages fonde le droit des peuples à disposer
d’eux-mêmes et le devoir d’entraide aux
DE LA GUERRE ET DU TERRORISME populations opprimées. Ce dernier est,
Michael Walzer en outre, l’un des points de passage
Paris, Bayard, 2004, 254 pages théoriques vers son second ouvrage.
Les deux ouvrages, parus simultané- De la guerre et du terrorisme repose sur la
ment en France, constituent la prolon- traduction d’Arguing about war (2004),
gation des apports majeurs de Michael compilation d’articles et d’allocutions
Walzer à la philosophie politique con- du philosophe dont le titre original sem-
temporaine. Ils s’articulent autour de la ble d’ailleurs nettement mieux retrans-
remise en question des fondements et crire l’objet réel de sa démarche. Ses
de l’applicabilité des règles morales, travaux paraissent être l’un des stades
entreprise il y a 30 ans par le penseur avancés d’un courant intellectuel millé-
américain. Le premier déploie la con- naire, la doctrine de la « guerre juste ».
ception « communautarienne » des Théorie dont la dénomination traduit
impératifs moraux, ancrée précédem- une préoccupation ambivalente, visant
ment dans Sphères de Justice, tandis que autant à contraindre le recours à la force
le second confronte à un contexte inter- qu’à le rendre moralement envisageable
national tempétueux, la conception afin de défendre une paix qui n’est pas
walzérienne de la doctrine de guerre celle des bourreaux. Le philosophe
juste qu’avait initié, en 1977, l’ouvrage s’efforce de tenir le fil de cette logique
Guerre juste et injuste1. périlleuse, et tente d’user avec constance
du ferment moraliste comme d’un solide
Dans Morale minimale, morale maximale, instrument critique dans l’évaluation de
le philosophe s’efforce de scinder deux la légitimité de l’emploi de la force. Il
ensembles de préceptes moraux : une confronte ainsi ses critères à l’utilisation
moralité « restreinte » apparentée à un de la force dans les guerres israélo-
nombre réduit de règles universelles, et palestiniennes, lors de la guerre du
une moralité « élargie » issue des histoi- Golfe, des interventions au Kosovo ou
res et des cultures particulières. Le cœur en Afghanistan, ainsi que de la guerre en
de l’approche défendue par M. Walzer Irak. L’ouvrage s’inscrit, au final, dans le
repose sur la volonté de dissiper l’illu- mouvement de réactualisation de la
sion moderne de la préexistence d’une théorie de la guerre juste, qui anime tout
morale immanente et syncrétique. Con- un pan du débat américain de politique
testant la perspective habbermasienne étrangère. Des auteurs tels que
tout en surmontant l’écueil relativiste, il A. Etzioni, S. Huntington, F. Fukuyama,
soutient que « le minimum ne fonde pas J.-B. Elshtain et M. Novak ont ainsi cher-
le maximum, il n’en est qu’un élément ché, isolément ou de concert, à promou-
constitutif » (p. 40). Cette inversion du voir l’applicabilité contemporaine des
rapport de causalité l’amène à réduire la anciens critères, appelant parfois direc-
tement à un dépassement de ceux qui
1. M. Walzer, Sphères de justice, Paris, Seuil, 1997 et sont directement issus du système des
Guerres justes et injustes, Paris, Belin, 1999. 197
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politique étrangère 1:2005

Nations unies. On peut déceler à ce FRENCH NEGOTIATING BEHAVIOR.


stade l’un des manques méthodologi- DEALING WITH LA GRANDE NATION
ques de la démarche de redéploiement Charles Cogan
de l’ancienne doctrine conduite par le Washington, DC, United States Institute
philosophe de Princeton. En effet jamais, of Peace Press, 2003, 345 pages
dans ses travaux, les sources de cette tra-
dition pluriséculaire ne sont réellement L’auteur est un ancien officier supérieur
discutées. Le courant doctrinal sur de la Central Intelligence Agency (CIA),
lequel s’appuie son analyse possède un temps posté à Paris comme chef de
pourtant des soubassements théoriques station, et a désormais un statut d’ensei-
variés, qui vont de la pensée d’Augustin gnant-chercheur à Harvard (Kennedy
à celle de Grotius en passant par Thomas School of Government). Son dernier
d’Aquin, Vitoria et Suarez. L’accent mis ouvrage se penche sur le style de négo-
sur tel critère évaluatif au dépens de tel ciation des élites dirigeantes françaises.
autre et la raison des choix fustigeant ou Comme nombre de ses compatriotes,
non la décision d’user de la force, peu- Charles Cogan estime que la manière
vent paraître totalement incompréhensi- hexagonale d’aborder et de gérer les dis-
bles s’ils ne sont pas inscrits dans une cussions bi- ou multilatérales présente
énonciation raisonnée des apports des un certain nombre de spécificités, en
principaux fondateurs. Sans cet indis- partie explicables par le poids de la tra-
pensable approfondissement, comment dition et de l’éducation.
expliquer la différence entre l’utilisation
de la doctrine de guerre juste faite par Le texte s’organise autour de quatre
Elshtain ou Novak et celle de Walzer ou axes : contexte culturel (culte de l’État,
d’Etzioni ? Pourquoi le premier groupe antilibéralisme, anticapitalisme, culte de
de penseurs fonde-t-il la validité de la raison cartésienne, légalisme flottant,
l’intervention états-unienne en Irak, tan- endogamie intellectuelle, culte du for-
dis qu’adossés au même ensemble de mel), contexte historique (perte de rang,
critères moraux, Walzer et Etzioni la opérations de rééquilibrage, illusions de
repoussent ? La subjectivité inhérente de grandeur), modes de réaction en situa-
ces auteurs explique-t-elle seule cette tion concrète et recommandations de
césure ? Il semble, à le lire, que ce soit la base pour les acteurs sociaux et politi-
conclusion à laquelle aboutit le philoso- ques conduits à s’asseoir face aux repré-
phe de la côte Est. Or, il apparaît que les sentants français. Outre ses lectures
positionnements d’Elshtain et Novak personnelles, riches et variées,
s’appuient sur une surdétermination Ch. Cogan a pu compter sur la coopéra-
assumée de la radicalité du « réalisme tion de nombreux témoins, qui ont
augustinien » (impulsion qui vise à per- accepté de lui fournir des éclairages
mettre sans détour « la protection de vécus. Le lecteur ne s’étonnera donc pas
l’innocent contre le mal ») tandis que la de trouver au fil des pages, non seule-
conception walzérienne s’en démarque ment de multiples illustrations anecdoti-
en privilégiant une approche de l’utilisa- ques, mais aussi de brefs aperçus
tion de la force plus restrictive, orientée autocritiques exprimant de la part de tel
vers l’exigence du dialogue critique, et ou tel de nos représentants une vision
inscrite dans un système théorique sans complaisance des forces et faibles-
d’ensemble voulu plus cohrérent. ses du dispositif relationnel dominant.
198
Guillaume Durin
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Dans ce travail qui se veut balancé, il y a contraintes opérationnelles, Ch. Cogan


bien entendu de multiples appréciations projette un éclairage très intéressant sur
positives sur le style de négociation fran- l’histoire diplomatique des 15 dernières
çais et le dispositif de gouvernement années. On pourra certes lui reprocher,
dont il émane : prise en compte globali- par moments, de placer l’accent sur les
sante des problèmes ; attention poussée relations entre nations industrielles
pour la dimension formaliste des échan- avancées, sans s’interroger sur d’autres
ges ; exécution rigoureuse des directives types d’échanges (ceux avec les ancien-
hiérarchiques ; intégration de la dimen- nes colonies, par exemple). Néanmoins,
sion morale (au sens de légitimité son livre représente une clé nécessaire
morale) lors de la formulation des solu- pour analyser les difficultés d’adapta-
tions ; autonomie vis-à-vis des opinions tion de la politique française et pour
majoritaires. Il y a aussi des passages définir les ajustements (internes/exter-
nettement moins flatteurs pour le nes) requis.
modèle traditionnel : rigidités dialecti-
ques ; méconnaissance des subtilités Jérôme Marchand
propres aux cultures allogènes ; goût de
la simplification historique et manque
de références lourdes sur le terrain
sociologique ou politologique ; fixations SÉCURITÉ, STRATÉGIE
prolongées sur les considérations de
rang et de prestige, au détriment des DÉCIDER DANS L’INCERTITUDE
impératifs d’efficacité ; absence de Vincent Desportes
retour sur l’erreur. Il y a encore de peti- Paris, Economica, 2004, 200 pages
tes piques individualisées (l’actuel chef
de l’État se trouve à plusieurs reprises À la guerre, la reine des batailles n’est
assimilé à un « hussard »), qui témoi- pas l’infanterie mais l’incertitude. À peu
gnent d’une exaspération latente, mais près rien ne s’y déroule comme prévu.
invitent surtout 1) à prendre en compte Clausewitz le disait : « Il n’existe pas
le poids de l’équation personnelle pour d’autre activité humaine qui soit si con-
expliquer la dégradation de telle ou telle tinuellement et si universellement con-
situation critique, et 2) à reconsidérer les trainte par le hasard ». Pour illustrer
bienfaits actuels du legs gaullien. cette constante, Vincent Desportes,
l’auteur de Comprendre la guerre1, évoque
Parce que son propos ne se borne pas à le débarquement de Sicile du 10 juillet
dresser un catalogue de variables expli- 1943. Ce jour-là, à l’aube, doit intervenir
catives, parce qu’il s’applique à dissé- la plus formidable opération amphibie
quer un certain nombre de cas d’étude jamais lancée. Sept divisions américai-
récents (le haut commandement de la nes vont être mises à terre (contre cinq
zone sud de l’Organisation du traité de en Normandie 11 mois plus tard). La
l’Atlantique Nord (OTAN), l’interven- veille, pourtant, une puissante tempête,
tion militaire en Irak, les négociations du exceptionnelle à cette saison en Méditer-
General Agreement on Tariffs and Trade ranée, risque de tout compromettre, à
(GATT)), parce qu’il a bénéficié de mul- commencer par l’ordonnancement des
tiples éclairages informels sur les per-
ceptions divergentes des forces en
1. V. Desportes, Comprendre la guerre, Paris, Econo-
présence, leurs logiques d’action, leurs mica, 2001. 199
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convois, la précision des parachutages, vitrifier un bunker plein de civils, le


la présentation des unités devant les pla- 13 février 1991, lors de la première
ges. Eisenhower hésite puis décide de guerre du Golfe ;
poursuivre. Un invraisemblable désor-
dre s’ensuit, navigation calamiteuse, - l’histoire militaire, complément indis-
commandos largués à 80 km de leurs pensable de l’expérience, école des
objectifs, débarquement en partie dislo- grands chefs. « Pour entretenir en temps
qué… Or ce chaos même génère le suc- de paix le cerveau d’une armée », disait
cès. Les Allemands peinent à Foch, « il n’est pas de livre plus fécond
comprendre l’idée de manœuvre améri- en méditations que celui de l’histoire ».
caine, les Italiens, convaincus par le Point trop n’en faut pourtant. L’Histoire
mauvais temps que les Alliés ne vien- estompe le brouillard de la guerre.
dront pas, restent couchés, les parachu- Comme V. Desportes l’écrit joliment,
tistes ajoutent à la confusion adverse en « L’Histoire est comme ces grands cime-
attaquant des objectifs d’opportunité. tières au carré qui transforment, dans la
Sur cette incertitude inhérente à l’action paix revenue des anciens cloaques, le
de guerre jointe à l’obligation de déci- chaos de la guerre en ces longues ran-
der, le général Desportes a tiré un essai gées de croix blanches remarquable-
lumineux. Lequel devrait entrer dans les ment alignées sur leurs pelouses
bibliothèques de ses commensaux, pour rassurantes ». Attention aussi à ne pas
leur éviter de croire la technique capable faire de l’Histoire un recueil de recettes,
un jour de supprimer les phénomènes car elle se répète rarement. Contraire-
de « friction » et de « brouillard », c’est- ment aux espoirs caressés par Donald
à-dire l’imprévu ! Celui par exemple qui Rumsfeld, le Bagdad « libéré » par les
amène un jour de novembre 2004 des GIs en 2003 n’a pas du tout ressemblé au
pilotes biélorusses, aux commandes Paris de l’été 1944 ;
d’avions ex-soviétiques, arborant des
cocardes ivoiriennes, à bombarder des - l’information doit mieux circuler, la
militaires français douloureusement planification ne pas être excessive,
surpris… l’adaptation favorisée, les réserves pré-
vues, l’adversaire trompé, déçu, ou pris
Il faut donc réduire l’incertitude, la à contre-pied, renvoyé à ses propres
dominer, l’utiliser pour gagner. Pour ce incertitudes.
faire, plusieurs moyens :
L’incertitude à la guerre exige du chef
- le renseignement, toujours imparfait, des qualités rares, souplesse d’esprit,
souvent périmé, parfois trop abondant. aptitude à prendre des risques, persévé-
Le renseignement, si longtemps négligé rance, courage, sans compter la volonté,
dans les armées françaises, demeure le l’énergie, un instinct, le coup d’œil, du
premier réducteur d’incertitude. Une talent, le génie des « ordres simples qui
banale mise à jour des plans de Belgrade laissent au subordonné la bulle de
aurait évité aux Américains de bombar- liberté au sein de laquelle (il) pourra
der l’ambassade de Chine dans la nuit exercer pleinement son autorité ». Et le
du 7 au 8 mai 1999 ; un simple compte- général Desportes de reproduire les
rendu d’un honorable correspondant à ordres de Leclerc pour la journée du
Bagdad leur aurait permis de ne pas 24 août 1944 :
200
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lectures

« Mission : teurs internationaux ou régionaux qui


peuvent influer sur la perception de sa
1° S’emparer de Paris sécurité extérieure. Elle analyse égale-
ment les éléments intérieurs, tels la
2° Tenir Paris… » nature du régime, le poids des militai-
res, le degré d’avancement scientifique,
De cet ouvrage, on aimerait citer beau-
technique, industriel dans le secteur
coup d’idées, garder en mémoire ces cas
nucléaire, ou le besoin de reconnais-
concrets qu’on ignorait, ou certaines
sance et de prestige dans l’opinion. Cha-
citations comme celle, puissante,
cune de ces études se termine par une
d’Edgar Morin : « Si l’ignorance de
analyse des facteurs qui pourraient
l’incertitude conduit à l’erreur, la certi-
remettre en cause la décision du pays de
tude de l’incertitude conduit à la straté-
ne pas chercher à se procurer des armes.
gie ». Un reproche tout de même : il
manque un index, pour être « certain » À côté de traits particuliers à chaque
de retrouver plus vite tout ce dont on État, quelques éléments sont communs.
voudrait se souvenir. La rapidité avec laquelle ont été levées
les sanctions infligées à l’Inde et au
Jean-Louis Dufour Pakistan en 1998 fait penser que le prix à
payer par un proliférateur ne serait pas
très élevé. La perception des menaces
extérieures, l’issue des crises nord-
THE NUCLEAR TIPPING POINT
coréenne et iranienne, l’impression que
Kurt M. Campbell, Robert J. Einhorn et
le régime de non-prolifération est, ou
Mitchell B. Reiss (dir.)
n’est pas, une priorité pour toutes les
Washington D.C., Brookings Institution
grandes puissances, l’importance politi-
Press, 2004, 367 pages
que ou symbolique que les cinq États
officiellement dotés d’armes leur accor-
Les ambitions nucléaires de la Corée du
dent, la possibilité plus ou moins grande
Nord et de l’Iran retiennent l’attention
de se procurer des matières fissiles, une
des gouvernements, de la presse, de
profonde évolution politique intérieure,
l’opinion. Est-il certain cependant qu’en
ont pour tous une très grande impor-
toutes circonstances les autres pays s’en
tance.
tiendront à la décision prise dans le
passé de ne pas essayer de se procurer Dans chacun de ces pays, à l’exception
d’armes ? C’est la question que posent de l’Allemagne, le renoncement aux
les auteurs de The Nuclear Tipping Point armes nucléaires pourrait, dans certai-
en recherchant si l’Égypte, la Syrie, nes circonstances, ne pas être sans appel.
l’Arabie Saoudite, la Turquie, l’Allema- Cette conclusion est nuancée par des
gne, la Corée du Sud, le Japon, ou constatations plus rassurantes. C’est la
Taiwan, sont susceptibles de changer un conjonction de plusieurs facteurs, plutôt
jour de politique. qu’un événement isolé, qui pourrait
entraîner un changement d’attitude.
Des spécialistes ont été chargés de com-
Dans tous les cas, la réalisation d’un
parer les situations de chaque pays au
arsenal nucléaire serait politiquement et
moment où chacun a adhéré au traité de
techniquement plus difficile, et deman-
non-prolifération, avec ce qu’elles sont
derait plus de temps et d’efforts, qu’il 201
aujourd’hui. L’étude porte sur les fac-
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n’est généralement admis. La politique Maurice Robert raconte méticuleuse-


menée par les grandes puissances – sur- ment sa vie, celle d’un gaulliste con-
tout par les États-Unis – sera, pour tous, vaincu, affirmant au fil des pages son
le facteur déterminant. Si un ou deux de souci de servir la France. Il détaille son
ces huit États estimait que le TNP n’est parcours atypique qui le conduit à
plus respecté, qu’il doit chercher ailleurs arpenter l’Afrique pour le compte du
les moyens d’assurer sa sécurité, tout un Service de documentation extérieure et
groupe de pays pourrait basculer brus- de contre-espionnage (de 1954 à 1973),
quement, comme un iceberg qui se comme responsable du renseignement
retourne. Très vite, 15 ou 20 pays pour- chez Elf (de 1974 à 1979) puis en tant
raient disposer d’un arsenal nucléaire. qu’ambassadeur de France au Gabon
(de 1979 à 1981). Honni par la gauche,
Avec ses monographies sur un aspect qualifié d’« ambassadeur-barbouze »
souvent mal connu de l’histoire de huit par le Canard enchaîné, il est le premier
pays jouant dans le monde un rôle diplomate relevé de ses fonctions après
important, The Nuclear Tipping Point l’accession de François Mitterrand à la
lance une réflexion très riche sur un présidence de la République.
aspect délaissé de la politique de non-
prolifération. Le propos n’est pas seule- Au-delà des aspects purement biogra-
ment académique ; les auteurs souli- phiques, cet ouvrage offre une plongée
gnent ce qui pourrait être fait dans les surprenante dans les coulisses de la
mois ou les années à venir pour tenter « Françafrique », éclairant sous un nou-
d’éviter une situation incontrôlable. veau jour des personnages aussi diffé-
rents que Bob Denard, Félix Houphouët-
Georges Le Guelte Boigny, André Tarallo et bien d’autres
encore. Maurice Robert évoque avec
franchise la question de l’ingérence de la
France dans la politique intérieure de ses
AFRIQUE anciennes colonies. De la déstabilisation
menée contre le guinéen Ahmed Sékou
« MINISTRE » DE L’AFRIQUE Touré au renversement de l’« Empe-
Maurice Robert reur » centrafricain Jean-Bedel Bokassa,
(entretiens avec André Renault) le rôle des services secrets français est
Paris, Le Seuil, 2004, 413 pages décrit avec minutie. Les nombreux
exemples développés tendent à prouver
Les politologues et historiens spécialis- que les idéaux démocratiques ont sou-
tes de l’Afrique peuvent se réjouir : vent été sacrifiés au profit de la stabilité.
Maurice Robert s’est enfin décidé à par- Ce livre suscite donc une réflexion inté-
ler. Cent trente heures d’entretiens ont ressante sur la notion de « raison
été nécessaires pour aboutir à ce livre d’État » au nom de laquelle d’indénia-
imposant qui retrace le parcours d’un bles dérives ont été justifiées. Jamais
homme dont le nom est immanquable- Maurice Robert ne cite Raymond Aron
ment associé aux « Affaires africaines », bien que son discours soit empreint d’un
pour reprendre le titre d’un ouvrage de « réalisme » évident.
Pierre Péan paru il y a une vingtaine
d’années1.
1. P. Péan, Affaires Africaines, Paris, Fayard, 1983.
202
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Les mémoires de Maurice Robert peu- – l’Empire indispensable. Or, les Améri-
vent en outre être analysées à l’aune de cains n’ont pas la volonté de suivre
deux phénomènes cruciaux de la l’exemple des Britanniques du XIXe siè-
seconde moitié du XXe siècle. D’une part, cle. La Pax britannica a tenu une place
le parcours de cet « homme de l’ombre » primordiale dans l’histoire de la planète.
permet de mieux appréhender les Tout pousse à croire qu’il n’y aura
enjeux de la décolonisation au premier jamais de Pax americana.
rang desquels figurent les problémati-
ques de développement et de démocra- N. Ferguson invite ses lecteurs à une
tisation. D’autre part, son engagement réflexion sur l’histoire des États-Unis.
amène à s’interroger sur les conséquen- Voilà une nation née de la révolution
ces de la guerre froide en Afrique, conti- contre l’Empire anglais. Elle a élaboré
nent où la guerre fut loin d’être toujours une philosophie de l’anti-impérialisme.
froide et où la France a entrepris des L’extension territoriale du XIXe siècle
actions moralement douteuses par repose sur des transactions commercia-
crainte de la « contagion communiste ». les plus que sur des conquêtes militaires.
Si, au lendemain de la Seconde Guerre
Ce livre est donc bien plus que le simple mondiale, les Américains ont établi ou
récit de la vie de celui que Michel Jobert rétabli un régime démocratique en Alle-
qualifia un jour de « Ministre de l’Afri- magne de l’Ouest, au Japon, voire en
que ». Il mérite amplement de rejoindre Corée du sud, c’est une démarche excep-
dans les bibliothèques d’autres mémoi- tionnelle. Ils souhaitent renouveler
res d’acteurs incontournables de cette l’expérience au Moyen-Orient, mais ils
période, à l’instar de celles de Jacques se sont embourbés dans une politique
Foccart12. contradictoire qui les conduit à soutenir
Israël sans réserves et à dépendre du
Marc Hecker pétrole arabe. D’ailleurs, ils ne sont pas
prêts à payer le prix d’une intervention,
longue et douloureuse, en Afghanistan
et en Irak. Même au Liberia, dont ils ont
AMÉRIQUES pourtant favorisé la naissance, ils inter-
viennent avec réticence et aussi peu que
COLOSSUS. THE RISE AND FALL possible. Dès qu’ils dépêchent des sol-
OF THE AMERICAN EMPIRE dats sur un théâtre d’opérations exté-
Niall Ferguson rieures, ils manifestent leur impatience
Londres, Allen Lane, 2004, 384 pages de les rapatrier le plus tôt possible. Cer-
tains ont cru que l’Empire américain ne
La thèse de Niall Ferguson est simple. résisterait pas à l’accroissement des
Notre monde a besoin d’une autorité qui dépenses militaires. Erreur, répond
en assure et la paix et la prospérité. Les N. Ferguson. Les déficits viennent des
États-Unis disposent de la force écono- excès des dépenses intérieures. Bref, les
mique, militaire, politique et culturelle citoyens de la nation la plus puissante
qui leur permettrait d’établir un empire du monde se préoccupent avant tout du
Medicare, des retraites, de leur bien-être,
2. J. Foccart, Foccart parle, Paris, Fayard/Jeune Afrique,
en un mot « du beurre » plus que « des
1.
1995 (tome I) et 1997 (tome II). canons ».
203
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politique étrangère 1:2005

Ferguson éprouve une profonde admi- J.-L. Gaddis rappelle que le 11 septem-
ration pour le défunt empire britanni- bre peut être comparé à deux autres tra-
que. Il souhaite que les Américains gédies. La première date du 24 août
reprennent le flambeau de la tradition 1814. Au cours de la seconde guerre de
anglo-saxonne. Le colosse qu’il décrit l’indépendance, les troupes anglaises
marche sur « des pieds d’argile ». Il n’est ont envahi Washington, la toute récente
pas à la hauteur de ses responsabilités. capitale des États-Unis. Ils ont incendié
Sa déception, il l’expose avec conviction, le palais présidentiel et le Capitole. La
ce qui ne veut pas dire qu’il entraîne la deuxième est beaucoup plus récente. Le
conviction de ses lecteurs. Certes, la 7 décembre 1941, le raid japonais sur
notion d’Empire est étrangère à la pen- Pearl Harbor a fait plus de 2000 morts et
sée stratégique qui prévaut aux États- détruit l’essentiel de la flotte américaine
Unis. En revanche, la doctrine de la du Pacifique. Des précédents qui ont
guerre préemptive, telle qu’elle est traumatisé les contemporains, qui leur
exposée dans le programme de septem- ont rappelé que le territoire national
bre 2002, montre que les Américains pouvait être attaqué, que l’inviolabilité
sont bien décidés à établir, puis à sauve- n’était qu’un mythe.
garder leur hégémonie. S’ils ne procè-
dent pas de la même manière que les On connaît la réaction du président
Britanniques, c’est que la technologie et Franklin Roosevelt. Il demanda aussitôt
la globalisation offrent des outils nou- au Congrès de déclarer la guerre au
veaux, autrement plus efficaces. Reste la Japon. Puis, il renforça son alliance avec
question fondamentale. Est-il bon pour la Grande-Bretagne, l’ouvrit à l’Union
la planète, est-il acceptable, est-il même soviétique (URSS), réunit autour des
possible qu’une nation assume les fonc- trois grands une coalition. Au lende-
tions de policier ? À chacun des lecteurs main du conflit mondial, les États-Unis
de Ferguson d’apporter sa réponse. devinrent les leaders du monde libre.
C’est à ce titre qu’ils ont gagné « la
André Kaspi guerre froide » après l’implosion de
l’URSS. On a oublié, en revanche, la
réaction des Américains il y a près de
deux cents ans. Certes, en cet été de 1814,
SURPRISE, SECURITY la guerre contre l’Angleterre touchait à
AND THE AMERICAN EXPERIENCE sa fin. Mais l’invasion de Washington a
John Lewis Gaddis eu des conséquences immédiates et loin-
Cambridge (Ma), Harvard University taines. Les États-Unis ont mis sur pied
Press, 2004, 150 pages une stratégie à l’échelle du continent.
Deux mots peuvent en définir le con-
Le temps est-il venu de replacer les atten- tenu : préemption et unilatéralisme.
tats du 11 septembre dans l’histoire des L’auteur de la doctrine a pour nom John
États-Unis ? John Lewis Gaddis a beau- Quincy Adams. Il était alors le secrétaire
coup travaillé sur l’histoire de la guerre d’État du président James Monroe. Il fut
froide. Il connaît les pièges de l’histoire la le président des États-Unis de 1825 à
plus contemporaine et les exigences de la 1829 – premier exemple d’un fils prési-
recherche. C’est pourquoi sa réflexion ne dent comme son père, John Adams.
manque pas d’intérêt.
204
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lectures

Voilà que J.-L. Gaddis nous invite à L’AMÉRIQUE MESSIANIQUE.


réfléchir sur ce rapprochement. Les LES GUERRES DES NÉO-CONSERVATEURS
Américains de 2001 ont réagi comme Alain Frachon et Daniel Vernet
leurs ancêtres. Avec une différence de Paris, Le Seuil, coll. « La couleur des
taille : en 1814, il s’agissait de définir une Idées », 2004, 224 pages
stratégie à l’échelle du continent améri-
cain ; aujourd’hui, la stratégie est plané- C’est un vrai travail de journalisme
taire. Elle vise à combattre des d’investigation que nous présente ce
mouvements terroristes, dans le cadre livre, puisque les auteurs, deux journa-
d’une guerre asymétrique. Superpuis- listes du Monde, ont cherché à faire la
sance, voire hyperpuissance, les États- lumière sur ces « néo-conservateurs »
Unis ne sont pas parvenus à éviter le qui passent pour être les véritables inspi-
massacre. De là, la rédaction le 17 sep- rateurs de la politique étrangère menée
tembre 2002 de la National Security Stra- par le président Bush Jr. après les atten-
tegy of the United States of America tats du 11 septembre 2001. À la lecture,
(NSS). on se rend compte qu’il s’agit d’un
ensemble flou et aux effectifs restreints
Il n’est pourtant pas certain que cette
(quelques centaines ?), avec une forte
stratégie donne les résultats escomptés.
composante de gauche – trotskisme
La préemption repose sur l’hégémonie.
inclus – mais dont il n’est pas facile de
Et l’hégémonie suscite à l’étranger, y
cerner le credo faute d’un corpus doctri-
compris parmi les alliés, le doute,
nal que nul d’entre ses membres n’a
l’incompréhension voire l’hostilité. Si les
tenté de rédiger. On y trouve trois élé-
États-Unis souhaitent fonder « un
ments stables, que les néo-conservateurs
Empire de la liberté », qui apportera la
considèrent comme self-evident : l’exem-
paix et la prospérité au monde tout
plarité du système politique américain,
entier, ont-ils la certitude que leurs
la nécessité d’en exporter les principes
valeurs trouveront partout un terrain
(au besoin par la force), pour la sécurité à
favorable ? Il est possible, conclut J.-L.
la fois des États-Unis et des autres démo-
Gaddis, que les États-Unis atteignent
craties, et le caractère (indiscutablement)
leurs objectifs. Les pères fondateurs,
bénéfique du leadership américain.
Lincoln, Wilson et Roosevelt ont suscité
l’espoir et consolidé l’influence des Les choses se compliquent lorsqu’on
États-Unis sur le monde. Aux Améri- essaie d’apprécier le degré d’influence
cains d’aujourd’hui d’assumer leurs res- de ce lobby géopolitique : car les trois
ponsabilités. éléments précités ne débouchent pas
nécessairement sur la guerre d’Irak. Cer-
On peut ne pas approuver le relatif opti-
tes, les attentats du 11 septembre ont
misme de J. L Gaddis. Mais il faut recon-
servi de détonateur, mais comme l’a fait
naître qu’il exprime les sentiments, les
remarquer le politologue R. Dujarric,
convictions, les élans d’une majorité de
s’en prendre à Saddam Hussein, « c’est
ses compatriotes. Du coup, le lecteur
comme si Roosevelt avait attaqué
européen perçoit la profondeur du fossé
l’URSS au lendemain de Pearl Harbor ».
qui sépare l’Europe de l’Amérique.
Doit-on ce choix aux conseillers néo-
André Kaspi conservateurs de G. W. Bush, pourtant
peu experts en matière de Moyen-
Orient, comme le rappelle discrètement 205
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politique étrangère 1:2005

Gilles Kepel (p. 171) ? Voilà qui repose la L’EMPIRE INCOHÉRENT. POURQUOI L’AMÉRIQUE
question du rôle du président par rap- N’A PAS LES MOYENS DE SES AMBITIONS
port à ses conseillers : sur ce point, Michael Mann
I. Daalder et J. Lindsay1 sont d’avis que Paris, Calmann-Lévy, 2004, 377 pages
ce dernier ne s’est nullement laissé
influencer par ses experts, et il est dom- Michael Mann, professeur de sociologie
mage que le livre n’ait pas creusé davan- à l’University of California, Los Angeles
tage ce point2. On aimerait aussi mieux (UCLA), se définit lui-même comme
saisir quels ont été les apports stratégi- « un universitaire plutôt qu’un mili-
ques respectifs des deux courants – tem- tant ». Pourtant, cet ouvrage s’apparente
porairement alliés – que Daalder et plus à un pamphlet anti-Bush qu’à une
Lindsay proposent d’appeler les demo- rigoureuse démonstration académique.
cratic imperialists (Wolfowitz et consorts) Le style est alerte, incisif mais manque
et les assertive nationalists (à l’instar de parfois de précision. Certaines affirma-
Cheney et Rumsfeld), notamment en ce tions péremptoires paraissent directe-
qui concerne les concepts de preemptive/ ment sorties de la bouche de Michael
preventive war. Moore. Morceaux choisis : « La finance,
qui semble si transnationale lorsqu’elle
A. Frachon et D. Vernet sont en revan-
circule à travers le monde, détient en
che très nets sur les leçons à tirer par les
réalité un passeport américain » (p. 77) ;
Européens de ces années néo-conserva-
« Les États-Unis ne sont à vrai dire ani-
trices, si éprouvantes pour les rapports
més d’aucune volonté de “faire le bien”
transatlantiques : les menaces de
envers les pays pauvres, pas plus
l’après-guerre froide existent bel et bien,
d’ailleurs que les autres pays riches. Qui
et il vaudrait mieux ne pas attendre que
plus est, leurs programmes de dévelop-
Washington s’en occupe (plus ou moins
pement sont souvent très hypocrites »
pertinemment) pour commencer à y
(p. 89) ; « Israël est la queue qui remue le
croire et à s’en inquiéter. L’avertisse-
chien américain » (p. 135) ; « Saddam
ment mérite attention.
Hussein a humilié Bush père et Bush fils
veut se venger » (p. 294).
Bernard Cazes
La visée électorale de cet ouvrage est
évidente et clairement assumée dans les
dernières pages. Le risque d’un nouveau
mandat républicain a indéniablement
poussé Michael Mann à grossir le trait.
Si le ton est parfois plus empreint de
passion que de raison, ce livre ne saurait
pour autant être voué aux gémonies. La
thèse, de prime abord simpliste, s’avère
au bout du compte riche et percutante.
1. I. Daadler et J. Lindsay, America Unbound. The Bush Deux phrases permettent de la résumer :
Revolution in Foreign Policy, Washington, Brookings Ins-
titution Press, 2003. « L’empire américain se révèle à la fois
2. Regrettons aussi quelques négligences : Herman géant militaire, mouche du coche écono-
Kahn et Fred Iklé n’ont pas été « directeurs de la RAND »,
K.R. Weinstein est tantôt vice-président, tantôt directeur mique, schizophrène politique et mirage
du Hudson Institute, Johns Hopkins se trouve à Baltimore idéologique. Le résultat d’une telle com-
206 et P. Wolfowitz n’a pas été admis « au MIT de Har-
vard »… binaison est un monstre perturbé, dif-
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lectures

forme, trébuchant à travers le monde » ASIE


(p. 26).

En outre, Michael Mann invite le lecteur


ENGAGING INDIA : DIPLOMACY, DEMOCRACY
à une réflexion fort intéressante sur la AND THE BOMB
notion d’« empire », en s’interrogeant Strobe Talbott
sur la pertinence de la comparaison Washington, D.C., The Brookings
entre l’Amérique d’aujourd’hui et les Institution, 2004, 268 pages
empires du passé. Il apporte ainsi sa
contribution à une littérature très en Secrétaire d’État adjoint dans l’Adminis-
vogue outre-atlantique portée par des tration Clinton, Strobe Talbott est
auteurs comme Benjamin Barber, Niall chargé, après les essais nucléaires de
Fergusson ou Chalmers Johnson1. Au mai 1998, d’inciter les Indiens à se join-
terme d’une réflexion bien construite, il dre à la politique de non-prolifération,
arrive à la conclusion que « le nouvel de préparer un voyage du président à
impérialisme s’est transformé en simple New Delhi, et de préserver les relations
militarisme » (p. 353). Si les États-Unis étroites entretenues par Washington
dominent outrageusement le reste du avec le Pakistan.
monde à l’aune de leurs moyens militai-
Il ne porte pas de jugement sur l’intérêt
res, Michael Mann démontre non seule-
des objectifs fixés, et compte, pour sur-
ment que les armes les plus
monter les obstacles, sur les relations
perfectionnées ne sont pas forcément
personnelles que son talent lui permet-
adaptées aux conflits asymétriques,
tra d’établir avec son interlocuteur
mais encore qu’une superpuissance
indien, Jaswant Singh. Engaging India est
misant tout sur ses attributs militaires
le journal de leurs rencontres, au hasard
n’est en fait qu’un mastodonte déséqui-
des voyages, au milieu de négociations
libré et menaçant de vaciller. La lecture
plus importantes, sur d’autres sujets,
de L’Empire incohérent n’est donc pas
avec d’autres interlocuteurs. Deux ans
franchement rassurante et la réélection
plus tard, Clinton part pour l’Inde, con-
de George W. Bush n’est pas de nature à
tre laquelle la plupart des sanctions ont
rasséréner les adeptes de Michael Mann.
été levées, sans que les Américains aient
Marc Hecker rien obtenu en échange. Le récit est élé-
gant, léger, parfois irritant par la place
accordée aux anecdotes et aux questions
de protocole.

Il est heureusement parsemé de ré-


flexions sur les causes profondes de
l’évolution des relations indo-américai-
nes. Vraisemblablement ajoutées après
coup, elles situent sa mission aux anti-
podes des conceptions indiennes. Pour
tous les Indiens, l’accession à l’arme
1..B. Barber, Fear’s Empire: War, Terrorism and Demo- nucléaire est une revanche sur les décen-
cracy, New York, Norton, 2003 ; N. Ferguson, Colossus:
The Price of America’s Empire, New York, Penguin Press, nies de colonisation et d’humiliation, le
2004 ; C. Johnson, The Sorrows of Empire: Militarism, symbole de la grandeur de leur pays.
Secrecy and the End of the Republic, New York, Metropo- 207
litan Books, 2004. Les Américains ont commencé à s’inté-
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politique étrangère 1:2005

resser à la Chine après qu’elle a expéri- du Nord et l’Iran ont pu tirer de la rapi-
menté un engin nucléaire en 1964 ; et dité avec laquelle les essais indiens ont
c’est depuis les essais de 1998 qu’ils été oubliés. L’intérêt de ses remarques
s’intéressent à l’Inde. Cette dernière laisse deviner tout l’intérêt du livre qu’il
s’attend à être officiellement considérée aurait pu écrire sur les relations entre
comme État doté d’armes, et à recevoir États-Unis et Inde, plutôt que sur ses
un siège permanent au Conseil de sécu- contacts personnels avec J. Singh.
rité. Malgré les innombrables griefs
nourris contre les États-Unis, New Dehli Georges Le Guelte
envisage de nouvelles relations, mais à
ses conditions. Il aurait fallu bien plus
que la promesse d’un voyage présiden-
GOD AND CAESAR IN CHINA.
tiel et de la levée des sanctions pour que
l’Inde accepte des concessions sur sa POLICY IMPLICATIONS OF
politique nucléaire. CHURCH-STATE TENSIONS
Jason Kindopp et Carol Lee Hamrin
L’Administration américaine ne peut (dir.)
compter, pour faire pression sur l’Inde, Washington, DC, The Brookings
sur le soutien des Républicains, ni sur Institution Press, 2004, 200 pages
celui du Congrès où un puissant lobby
indien s’allie à celui des producteurs de Ouvrage collectif, ce livre se donne pour
blé pour réclamer la levée des sanctions, ambition d’analyser les relations que les
ni sur la Russie ou la France qui font pas- religions et l’État entretiennent en
ser leurs intérêts commerciaux bien Chine. Soulignant l’intense renouveau
avant la lutte contre la dissémination des religieux qui caractérise la Chine des
armes. La délégation américaine est elle- réformes, il évoque l’essor du bouddhisme
même divisée. Le président est décidé, et de ses 16 000 temples et monastères, le
quoi qu’il arrive, à aller en Inde avant de dynamisme de l’islam dans le Xinjiang
quitter la Maison-Blanche. ou la vivacité du bouddhisme tibétain.
Mais c’est surtout le renouveau du chris-
Quelques mois avant son voyage, en tianisme qui intéresse les maîtres
juillet 1999, B. Clinton s’est enfin décidé d’œuvre de l’ouvrage. Sans dédaigner
à faire pression sur le Pakistan, pour les mouvements de qigong, tel le Falun-
écarter le risque d’un conflit nucléaire gong, ils soulignent l’essor des commu-
dans le sous-continent. Cette décision nautés protestantes, qui ferait de la
fera beaucoup plus que tous les déplace- Chine le second pays au monde – après
ments de S. Talbott pour convaincre les les États-Unis – par la taille de ses com-
Indiens de la bonne foi américaine. Le munautés évangéliques.
scénario, qui se répète en décem-
bre 2001, confirme que l’intérêt essentiel À travers les contributions de cher-
des arsenaux nucléaires de l’Inde et du cheurs, de défenseurs des droits de
Pakistan est d’obliger les États-Unis à l’homme, de spécialistes des religions,
intervenir pour empêcher un conflit d’auteurs chinois (Hong-Kong et Chine
majeur entre eux1.

À aucun moment, l’auteur ne se 1. C’est aussi ce qu’affirme Ashley J. Tellis dans India’s
Emerging Nuclear Posture: Between Recessed Deterrent
208
demande quelles conclusions la Corée and Ready Arsenal, Santa Monica, RAND Corporation,
2001.
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lectures

continentale) et américains, l’ouvrage d’aujourd’hui à renouveler leur appro-


s’attache à comprendre comment autori- che de la religion. Au fil des ouvertures
tés et responsables religieux gèrent ce économiques, la société s’est diversifiée
que Jason Kindopp nomme « des et complexifiée, mais les autorités ne
demandes conflictuelles en terme de semblent pas être en mesure d’aller au-
loyauté ». D’un côté, la foi religieuse delà de la reconnaissance de l’« utilité
demande une allégeance transcendant sociale » des religions. Curieusement, les
l’autorité politique ; de l’autre, le parti auteurs omettent de signaler les articles
communiste se maintient au pouvoir en publiés en décembre 2001 par Pan Yue, à
éliminant tout compétiteur dans le l’époque directeur adjoint du bureau du
champ social et idéologique. Face à ce Conseil d’État pour la restructuration
monopole qui fixe ce qui est permis et ce des réformes économiques. Dans une
qui ne l’est pas, les religions, ou au étude intitulée : Quel type de perspective
moins une partie des croyants, refusent devrions-nous avoir sur la religion : le point
le cadre imposé par les autorités et leurs de vue marxiste sur la religion doit évoluer
campagnes d’« éducation patriotique ». avec le temps, Pan Yue préconisait l’entrée
Cela se vérifie pour le bouddhisme tibé- de croyants dans le Parti. Selon son ana-
tain, l’islam au Xinjiang, mais aussi le lyse, la religion n’adhère pas à un sys-
bouddhisme en milieu Han. tème social particulier – féodalisme,
capitalisme ou socialisme –, mais crée
À travers des études historiques et con- pour elle-même les possibilités d’adap-
temporaines, l’ouvrage sépare ce qui, tation à une société donnée : le socia-
dans la politique de contrôle des reli- lisme à la chinoise par exemple. Pan Yue
gions, relève d’une tradition chinoise aurait sans doute pu reprendre à son
pluriséculaire (l’empereur, détenteur compte le : « Rendez à César ce qui est
du mandat céleste, assure la cohésion de César, et à Dieu ce qui est de Dieu. »
sociale avec l’aide d’une bureaucratie
responsable de la surveillance des cultes Pour un lecteur européen, la dernière
et décrète la répression des groupes reli- partie est sans doute la plus intéressante,
gieux se développant hors du cadre fixé s’attachant à comprendre pourquoi,
par l’État) et ce qui relève de nouveau- dans les relations bilatérales États-Unis-
tés introduites par le parti de Mao (au Chine, la religion est un sujet constant
nom d’une idéologie athée, un ordre du ces dernières années. La religion, la
jour révolutionnaire veut éradiquer la défense de la liberté religieuse sont
religion). L’étude des Églises protestan- devenues sources de profonds malen-
tes et de l’Église catholique est poussée tendus, le gouvernement chinois s’esti-
très avant, souvent avec finesse, pour mant agressé plus souvent qu’à son tour
faire comprendre une situation qui, sur et l’Administration américaine jugeant
le terrain, ne peut se résumer à un jeu insatisfaisantes les réponses à ses
dual entre une partie « clandestine » – demandes en faveur de la liberté reli-
qui refuserait le contrôle politique – et gieuse. Pour l’avenir de leurs relations, il
une partie « officielle » – qui aurait faudra trouver sinon un terrain
aliéné sa liberté pour célébrer le culte au d’entente du moins un langage com-
grand jour. mun. Deux des auteurs de l’ouvrage,
Peng Liu et Carol Lee Hamrin, propo-
Les auteurs s’interrogent sur la faculté sent à ce sujet des pistes de réflexion.
concrète des dirigeants de la Chine Carol Lee Hamrin décrit en particulier 209
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politique étrangère 1:2005

comment, aux États-Unis, la « droite cruciales posées par la transition du


religieuse » s’est saisie de la question de passé à un avenir encore indéterminé
la liberté religieuse en Chine comme ainsi que les réponses que les dirigeants
d’un outil pour faire avancer son ordre tentent de leur apporter. Certaines de
du jour sur la scène politique intérieure ces questions sont en relation directe
américaine. avec l’identité nationale comme la com-
position pluriethnique de la population,
Régis Anouil d’autres en sont un fondement naturel
comme le dynamisme démographique,
d’autres encore en constituent l’arma-
ture comme la famille, le rôle des fem-
VIÊT NAM CONTEMPORAIN
mes et l’évolution des mœurs. Dans ce
Stéphane Dovert
registre, La famille, point de repère dans la
et Benoît de Tréglodé (dir.)
tourmente ? de Bui Tran Phuong est une
Paris/Bangkok, Les Indes savantes/IRA-
analyse perspicace conduite de l’inté-
SEC, coll. « Monographie nationale »,
rieur et qui nous change heureusement
2004, 568 pages
des opinions essentialistes et juridico-
morales qui dominent la littérature sur
Vingt-quatre auteurs ont apporté leurs
le sujet.
contributions à cet ouvrage qui paraît en
temps opportun, 29 ans après la réunifi- Le livre est divisé en trois grandes par-
cation du Viêt Nam et la tentative de ties : « Les données structurantes de
couler ses peuples et sociétés dans un l’État-nation », « Gérer l’activité humai-
même moule « socialiste », 18 ans après ne », « Encadrer l’évolution identitaire ».
la mise en œuvre de réformes appelée Ces trois volets contiennent toutes les
« rénovation », reconnaissance officielle dimensions de l’histoire politique, socia-
de l’échec de la voie socialiste : il était le, économique et culturelle du Viêt
nécessaire de faire le point et en même Nam contemporain. Le traitement des
temps d’indiquer des directions de thèmes repose (consciemment ou non)
recherche. sur les idées directrices de la théorie dia-
lectique : la contradiction est l’essence
Il fallait briser l’empreinte unidimen-
des choses et la lutte des contraires est le
sionnelle et réductrice de l’idéologie
moteur de l’histoire.
nationale unanimiste, efficace pour la
guerre mais qui pesait sur les sciences Les exposés (par exemple la contribu-
sociales et entravait la réévaluation criti- tion d’Hugues Tertrais) sont très lisibles
que de l’histoire du temps présent du même si quelques rares passages du
Vietnam. livre n’évitent pas l’écueil d’un langage
un peu abscons. En conclusion, ce livre
L’identité nationale est au centre des
est bien informé et éclairant. Il restera un
analyses : quelles en sont les composan-
ouvrage de référence pour les cher-
tes, la part de réalité et celle d’artificia-
cheurs, les étudiants mais également
lité ; quel remodelage et quelle
pour tous ceux et celles que le destin du
instrumentalisation a-t-elle subi et en
Viêt Nam ne laisse pas indifférents.
fonction de quels enjeux ? Mais à partir
de cette problématique initiale, les Pierre Brocheux
auteurs passent en revue les questions
210
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lectures

EUROPE(S) Sur le plan économique, Gérard-Marie


Henry rappelle que l’ambition de la Stra-
QUEL AVENIR POLITIQUE tégie impliquait, pour la période 2000-
2010, un rattrapage des États-Unis, grâce
POUR L’UNION EUROPÉENNE : en particulier à « une croissance écono-
LA STRATÉGIE DE LISBONNE DÉFINIE mique durable, accompagnée d’une
PAR LE CONSEIL EUROPÉEN EN 2000 amélioration quantitative et qualitative
Olivier Debarge, Pierre-Yves Laurent de l’emploi ». Or, la croissance aura été
et Olivier Rabaey (dir.) plus faible en Europe, de 1 à 1,5 point par
Bruxelles, Bruylant, 2004, 284 pages an en moyenne, qu’aux États-Unis, pour
la période 2000-2003. Les taux d’emploi
Cet ouvrage est dû au Groupe interdisci- restent très inférieurs à ceux des États-
plinaire d’étude et de prospective inter- Unis, en particulier pour les travailleurs
nationale (GIEPI), association créée par de 55 à 64 ans. La croissance moyenne de
de jeunes doctorants de Reims. Il la productivité est en quasi-stagnation,
reprend largement les actes d’un collo- contre une hausse de 2 % par an en
que tenu à la faculté de Droit et de Scien- moyenne aux États-Unis. Il faudrait que
ces politiques de Reims en octobre 2003. les Vingt-cinq réalisent des réformes
Le GIEPI ambitionne une « œuvre de drastiques (en particulier du marché du
lumières et de progrès » (ce qui est sym- travail) pour qu’un dynamisme « à
pathique) et souhaite poursuivre une l’irlandaise » permette d’ici à 2010 sinon
démarche interdisciplinaire (ce qui est d’atteindre l’ambition de la « stratégie »,
utile pour déchiffrer la complexité de du moins de s’en rapprocher.
notre monde.)
Le bilan est plus positif concernant
Le thème du colloque de 2003 et de la l’objectif qui vise à faire de l’Europe
publication de 2004 était la « Stratégie de « l’économie de la connaissance la plus
Lisbonne », telle qu’elle a été définie par compétitive et la plus dynamique au
le Conseil européen des 23 et 24 mars monde ». Renaud de la Brosse fait le
2000, et ses prolongements actuels. point sur les progrès accomplis en ce qui
Après une introduction générale de concerne l’accès aux nouvelles technolo-
Jean-Pierre Colin, directeur du Centre gies de l’information et de la communi-
d’études rémois des relations internatio- cation (NTIC), qui sont au cœur de la
nales (CERRI), rappelant l’histoire des « stratégie » : dès fin 2002, autour de
ambitions, des illusions, des acquis de la 90 % des établissements scolaires, 55 %
construction européenne, mais mention- des services publics de base et 40 % des
nant également les risques de replie- ménages étaient connectés à Internet (il
ment de l’Europe, qui pourrait devenir aurait été utile d’actualiser ces données à
la « forteresse assiégée » d’un groupe de mi-2004). De plus, on assiste à une libé-
pays riches dans un environnement de ralisation et à une réduction des tarifs
pays pauvres, l’ouvrage fait le point sur des services de télécommunications.
les principaux objectifs de la « stratégie Mais l’économie de la connaissance con-
de Lisbonne », et tente un premier bilan cerne aussi les politiques de l’éducation
de sa réalisation, en trois parties qui et les échanges culturels : si, en particu-
s’articulent autour de l’ambition écono- lier avec la construction de l’« espace
mique, de l’Europe de la connaissance et européen de l’enseignement supérieur »
du modèle de société européen. (Gilles Rouet), une politique européenne 211
Livre PE 1-2005.book Page 212 Lundi, 21. février 2005 6:13 18

politique étrangère 1:2005

de l’éducation paraît marquer des pro- MOYEN-ORIENT


grès, par contre, la mobilité des étu-
diants européens est contrariée, pour HISTOIRE DE LA TURQUIE CONTEMPORAINE
des raisons tenant à la fois à la diversité Hamit Bozarslan
des modes de financement et à la com- Paris, La Découverte, coll. « Repères »,
plexité des systèmes universitaires 2004, 128 pages
(Thierry Côme).

S’agissant de la protection sociale, Alain


LA TURQUIE AU TOURNANT DU SIÈCLE
Ali Kazancigil (dir.)
Euzeby rappelle qu’elle n’était guère
Paris, L’Harmattan, coll. « Histoire et
présente dans le Traité de Rome, et qu’il
perspectives méditerranéennes »,
a fallu attendre le Conseil européen de
publié avec le concours du Comité
Lisbonne, puis le Traité de Nice, pour
France-Turquie, 2004, 154 pages
mettre clairement l’accent sur les objec-
tifs de politique active de l’emploi, de
Ces deux ouvrages fournissent des élé-
lutte contre la pauvreté, et de moderni-
ments utiles pour qui souhaite compren-
sation de la protection sociale. La Charte
des droits fondamentaux (reprise dans dre le débat sur la candidature turque à
le traité constitutionnel) renforce ces l’Union européenne (UE). Leur angle
objectifs. Mais on doit reconnaître qu’ils d’approche et leur méthodologie sont
suffisamment différents pour les rendre
restent parfois purement qualitatifs
complémentaires.
(comment s’assurer que le droit à la
« dignité » de tous les citoyens de La Turquie au tournant du siècle est issu
l’Union, auquel le chapitre I de la Charte
d’une réunion publique organisée en
est consacré, est bien respecté ?).
2002, ayant pour objet de dresser un
panorama général de la situation politi-
Au total, cet ouvrage (qui contient bien
que, économique et sociale en Turquie à
d’autres contributions, dans le cadre des
la veille des grands enjeux euro-turcs.
trois thèmes principaux, mais également
On sait que l’élection de Recep Tayyip
sur les relations de l’Europe avec les
Erdogan, qui se définit lui-même
États-Unis et l’Afrique) a le mérite de
comme « islamiste modéré », a fait
passer au crible des faits les objectifs de
entrer fin 2002 la Turquie dans une ère
la « Stratégie de Lisbonne ». Il est trop
de transformations institutionnelles et
tôt pour dire si ces objectifs sont dès à
économiques accélérées. Pour qui tente
présent hors d’atteinte, d’autant que les
données s’arrêtent le plus souvent à de suivre la dynamique turque actuelle,
2003, voire à 2002 : il conviendra certai- il est révélateur de constater le pessi-
nement à mi-parcours (fin 2005) de dres- misme manifesté par Ahmet Insel, pro-
ser un nouveau constat, pour savoir si fesseur à l’Université de Paris I, qui
les ambitions de 2000 ont quelque affirme sans ambages que « la transposi-
chance d’être réalisées en 2010, s’il con- tion des tendances politiques des 20 der-
vient de les réviser pour les rendre plus nières années ne permet pas aujourd’hui
crédibles, ou si c’est toute la stratégie du de prédire un changement significatif
développement de l’Europe qui mérite des comportements politiques, ce qui
d’être repensée. augure mal des perspectives d’adhésion
de la Turquie à l’Union européenne ».
Éliane Mossé Certains éléments du livre sont ainsi
212
frappés d’obsolescence relative, mais
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lectures

leur lecture n’en est pas moins utile pour d’aujourd’hui. Pour Hamit Bozarslan,
mesurer le chemin parcouru en un peu l’histoire de la Turquie au XXe siècle est
plus de deux ans. Dans une longue une succession de crises, rythmant nais-
introduction, Ali Kazancigil remet en sance et consolidation d’un projet natio-
perspective l’ensemble des textes, dont nal perçu comme toujours en danger.
la plupart conservent un intérêt de fond, L’éclatement du cadre multiethnique et
y compris après la décision du Conseil multiconfessionnel de l’Empire ottoman
européen d’ouvrir les négociations forme le traumatisme initial que le
d’adhésion. Certaines contributions kémalisme s’emploie à surmonter par la
fournissent ainsi un éclairage précieux centralisation et l’homogénéisation cul-
sur des sujets mal connus. C’est notam- turelle progressive des populations pré-
ment le cas des chapitres traitant des sentes sur le territoire. Le sort des
questions sociales, comme celui de Ayse minorités est ainsi traité assez en détail
Bugra, qui analyse l’impact de la crise dans le livre, qui décrit le génocide des
économique sur l’État providence turc, populations arméniennes perpétré
ou de Gaye Petek, qui parle des droits durant la Première Guerre mondiale, la
des femmes en Turquie, les deux auteurs répression systématique contre les Kur-
se montrant assez pessimistes sur ces des dès les débuts de la Turquie kéma-
questions. Olivier Abel livre par ailleurs liste, aboutissant à une véritable guerre
une intéressante réflexion philosophi- civile dans les années 1980, ou encore la
que sur la mémoire, évoquant la diffi- politique de « sunnisation » de la mino-
culté de la Turquie moderne à organiser rité alévie à partir des années 1970
son héritage historique et culturel de L’islam apparaît ici comme un outil
manière cohérente. L’intérêt essentiel du complémentaire de la « turquification »,
livre est de rassembler les analyses d’où la relation très ambiguë qu’entre-
d’intellectuels, turcs pour la plupart, qui tient l’État turc avec la religion : celle-ci
adoptent une posture critique à l’égard ne doit pas se défaire du politique, ce qui
de leur pays. Reste à savoir si ce regard explique que la laïcité turque ne soit pas
critique peut perdurer dans une période une laïcité de séparation. Pour l’auteur,
très chargée à la fois politiquement et l’expérience laïque turque marque sur-
émotionnellement. tout l’invention d’une « religion natio-
nale », instrument de cohésion sociale
Avec son Histoire de la Turquie contempo- contrôlé par l’État. L’auteur retrace la
raine, Hamit Bozarslan nous livre un genèse et l’épanouissement de l’idéolo-
résumé sans concession, loin de la lan- gie kémaliste, forme particulière d’auto-
gue de bois, de l’histoire politique du ritarisme paternaliste, présentée ici,
pays. L’ouvrage adopte une démarche dans son contexte historique propre,
chronologique, qui permet de suivre la comme un « troisième pôle, avec le fas-
structuration et l’évolution des acteurs cisme italien et le bolchevisme soviéti-
et courants essentiels de la vie politique que, d’un nouveau monde que Mustafa
turque. Du fait de sa brièveté, le livre est Kemal conçoit comme antilibéral et anti-
condensé et allusif ; sa lecture doit donc démocratique » (p. 31). Hamit Bozarslan
être absolument complétée par quelques décrit de façon saisissante l’inexorable
grands classiques tirés de la bibliogra- dégradation des valeurs et des pratiques
phie annexée. Il permet cependant de politiques à travers quatre coups d’États
suivre les violentes dynamiques inter- (1960, 1971, 1980, jusqu’à celui, « post-
nes qui ont façonné la Turquie moderne », de 1997, où l’Armée pousse 213
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le Premier ministre islamiste vers la sor- LE HEZBOLLAH


tie), et la quasi-permanence de l’état Walid Charara, Frédéric Domont
d’exception. Ce lent déclin aboutit au Paris, Fayard, 2004, 304 pages
coup de théâtre du 3 novembre 2002, qui
marque « le crépuscule de la classe poli- Ce livre contribue à une meilleure con-
tique turque » (p. 97). L’auteur insiste naissance des mouvements « islamo-
sur la montée en puissance progressive nationalistes », pour reprendre l’expres-
de la violence, au départ instrument de sion utilisée par les auteurs. Si ceux-ci ne
gouvernement et outil de centralisation cachent pas leur sympathie pour le Hez-
politique, qui se diffuse depuis les bollah – Walid Charara a été correspon-
années 1970 dans une société décrite dant d’Al-Manar à Paris – leur analyse
comme constamment au bord de la tente de rectifier sa mauvaise image, et
guerre civile. Cette description très pes- de contester quelques idées reçues sur
simiste rappelle le constat de Soli Özel, un mouvement qualifié de terroriste,
qui note que « lorsque l’on dresse un notamment par les États-Unis.
bilan du dernier quart du xxe siècle,
essayant de considérer objectivement les Né en 1982, le Hezbollah se veut d’abord
épreuves que le pays a traversées durant un mouvement de résistance à l’occupa-
cette période, le fait qu’il ait préservé tion du Liban par Israël, et affiche sa
collectivement son équilibre social et solidarité avec la cause palestinienne,
psychologique paraît relever quasiment marquant ainsi sa différence avec la plu-
du miracle » (p. 47). part des partis libanais. Largement ins-
piré par la révolution iranienne et les
À l’issue de ces lectures, il faudra se con- idées de l’ayatollah Khomeiny, le Hez-
vaincre que la Turquie est en train de bollah se considère comme une force
trouver le chemin d’un équilibre dura- avant tout libanaise, menant un combat
ble. La perspective européenne contri- national.
bue de façon décisive à ouvrir son
horizon politique. Au bout de son inven- L’évolution décrite est révélatrice de son
taire critique, Hamit Bozarslan perçoit sens politique, et peut s’appliquer à
en ce début de XXIe siècle les indices d’autres mouvements « frères », comme
d’une maturité nouvelle : la fin de la le Hamas. Mouvement islamiste au
lutte armée des séparatistes kurdes du départ, il joue progressivement le jeu –
Partiya Karkeren Kurdistan (PKK), la non sans quelque débat interne – de
transformation des islamistes en droite l’intégration à la vie politique libanaise ;
classique, l’affaiblissement de la droite il est d’ailleurs représenté au Parlement.
radicale, mais aussi le consensus mani- Ses faits d’armes sont amplement
festé par l’opinion turque autour des cri- décrits, soulignant l’efficacité d’actions
tères politiques de Copenhague, lui militaires qui ont sans doute contribué
apparaissent comme autant de signes au retrait de l’armée israélienne du
d’apaisement. Il reste à espérer que la Liban-sud et à la dislocation de l’armée
recomposition sociale et politique du du Liban-sud (ALS), créée et soutenue
pays se poursuivra au rythme des négo- par celle-ci. Mis en cause dans plusieurs
ciations avec l’Union européenne. affaires d’otages, notamment français,
« inventeur » des attentats-suicides, le
Dorothée Schmid Hezbollah n’a pas hésité – dans le passé,
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disent les auteurs – à utiliser des métho- développer. Le poids respectif des
des réprouvées par la communauté influences de l’Iran et de la Syrie, notam-
internationale. ment lorsque leurs intérêts divergent,
aurait mérité quelques développements
À l’image de la plupart des mouvements complémentaires.
islamistes, il a mis en place un maillage
social très dense – dispensaires, hôpi- En définitive, l’ouvrage se présente plus
taux, écoles, système d’aide aux veuves comme un témoignage que comme une
des « martyrs », etc. – qui contribue à lui étude distanciée et scientifique d’un
valoir une indéniable popularité auprès mouvement qui joue un rôle important
de la population du Liban-sud. sur l’échiquier compliqué du Liban et du
Proche-Orient. On regrettera l’absence
L’analyse de la « politique de communi- d’index, toujours utile au lecteur et au
cation » du Hezbollah mérite également chercheur.
d’être relevée. Il a pris soin, dès le début,
de filmer la plupart de ses opérations Denis Bauchard
militaires en intégrant à ses commandos
un cameraman. Ces vidéos, largement
diffusées, ont contribué à conforter sa
crédibilité auprès des opinions libanaise RUSSIE
et arabe.
THE GRAND STRATEGY OF THE RUSSIAN EMPIRE,
Mouvement – selon les auteurs – plus
nationaliste qu’islamiste, le Hezbollah
1650-1831
est en quête de respectabilité et entend John P. LeDonne
jouer un rôle politique actif au Liban Oxford, Oxford University Press, 2004,
avec un programme plutôt « de gau- 261 pages
che », s’intéressant aux déshérités, récu-
sant le communautarisme, s’affichant Voilà un livre d’histoire qui intéressera
comme réformateur des institutions. À les spécialistes de la Russie actuelle.
ce titre, son audience dépasse la seule Senior Research Associate au Davis Center
à Harvard, John P. LeDonne montre la
communauté chiite.
cohérence, en termes d’objectifs comme
Ce livre, non exempt d’angélisme, reste de moyens, du projet impérial russe à
discret sur plusieurs points sensibles : le l’époque moderne. Se plaçant explicite-
système de pouvoir à l’intérieur du ment dans la lignée d’Edward Lut-
mouvement, le poids spécifique des twack1, il cherche à mettre en évidence
politiques par rapport aux religieux, les principes stratégiques sous-tendant
l’ampleur et les sources réelles des la formation de l’Empire russe. Pour
financements recueillis, la nature de la LeDonne, la Grand Strategy dépasse la
tutelle exercée par l’Iran et la Syrie et stratégie (définie comme l’art du
leurs services de renseignements. Les déploiement des troupes en temps de
auteurs insistent sur le comportement paix et de leur concentration en temps
autonome du mouvement à l’égard de de guerre), dans la mesure où elle
ses parrains. À l’évidence, l’évolution de englobe les fondements économiques et
ses positions et de ses activités suit de
près les orientations et inflexions de ces 1. E. Luttwak, La Grande Stratégie de l’Empire romain, 215
pays, sans lesquels il n’aurait pu se Paris, Economica, 1987.
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industriels de la puissance militaire, et d’opérations. À titre indicatif, vers 1720,


repose sur un consensus idéologique cette force stratégique se compose
continu sur les objectifs au sein de l’élite d’environ 100 000 hommes, répartis en
dirigeante. 42 régiments d’infanterie et 33 de cava-
lerie. Le principe de base est de la retirer
Organisé en trois grandes parties théma- des zones frontalières dès les objectifs
tico-chronologiques (1650-1743, 1743- militaires atteints. Troisièmement, la
1796 et 1797-1831), l’ouvrage commence Grand Strategy russe repose sur la créa-
par décrire un arrière-plan géopolitique tion d’un glacis d’États clients hiérarchi-
articulé en trois théâtres : occidental (de sés et spécialisés, qui fournissent des
la Baltique aux Carpates), méridional troupes auxiliaires, servent de tampon
(du Danube aux montagnes de Perse) et protecteur et donnent une profondeur
oriental (de la Volga à l’Altaï). Sur cha- de manœuvre qui permet à la Russie de
cun, la puissance russe se heurte à des préserver sa force stratégique. Sur cha-
puissances dominantes : suédoise et que théâtre, la Russie entretient des rap-
polonaise pour le premier, ottomane et ports étroits avec un peuple, utilisé
venant du Khanat de Crimée pour le comme relais de puissance (les Baltes
second, et les peuples bashkirs sur le allemands sur le théâtre occidental, les
troisième. Pour LeDonne, la posture Cosaques sur le théâtre méridional, les
stratégique russe est résolument offen- Tatars sur le théâtre oriental).
sive. Annonçant celle d’un Napoléon,
elle consiste en termes politico-militaires La combinaison de ces trois principes
à frapper l’ennemi frontalement pour vise in fine à maximiser l’influence im-
s’emparer de son centre politique, afin périale et le contrôle diplomatique pour
d’écarter les autorités et de dicter les mieux minimiser l’usage de la force par
conditions de la paix. L’objectif final est les troupes russes. LeDonne explicite le
de parvenir à exercer une hégémonie succès de cette approche, puis ses limites
globale sur le heartland. Pour ce faire, le au tournant du XVIIIe siècle. Cet ouvrage
pouvoir russe combine trois principes érudit, parfois à la limite de l’histoire
stratégiques minutieusement analysés bataille, découragera les lecteurs à la
par l’auteur. recherche de leçons toutes faites. Il
séduira par contre ceux qu’attire une
Premièrement, il manœuvre profondé- mise en perspective historique du sys-
ment à l’intérieur du heartland, et très tème impérial russe.
exceptionnellement hors de sa périphé-
rie. Deuxièmement, il entretient en per- Thomas Gomart
manence une capacité de projection à
grande distance de Moscou. LeDonne
décrit ce qu’il appelle la strategic force,
dont la particularité est d’être concen- LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DE LA RUSSIE
trée autour de Moscou : en fonction des ET L’EUROPE. ENJEUX D’UNE PROXIMITÉ
objectifs, une force appropriée est levée, Tanguy de Wilde d’Estmael
puis projetée. En d’autres termes, il ne et Lætitia Spetschinsky (dir.)
s’agit nullement d’une armée de défense Bruxelles, Peter Lang, 2004, 263 pages
territoriale, mais d’une armée de mou-
vement, susceptible d’être déployée Dans le prolongement de ses travaux
216 simultanément sur les trois théâtres antérieurs1, l‘équipe de la chaire Inter-
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brew-Baillet Latour à l’Université catho- Parlement et forces économiques) ainsi


lique de Louvain publie un ouvrage que les mécanismes de la politique
destiné à fournir « une meilleure con- étrangère russe. Arnaud Dubien revient,
naissance des ressorts d’une politique dans un chapitre informé, sur l’influence
étrangère russe dont les implications russe au sein de la Communauté des
pour l’Europe s’avèrent déterminan- États indépendants (CEI). Une influence
tes ». Il réunit neuf contributions, articu- qui s’exerce par toute une gamme
lées autour de deux parties : d’outils : approvisionnement énergéti-
« Déterminants de la politique étrangère que, gestion des infrastructures, coopé-
russe » et « Les relations contemporai- ration militaire, ou gels de conflits.
nes Europe-Russie ». Pris dans son A. Dubien revient ainsi sur « l’économi-
ensemble, l’ouvrage provoque une cer- sation » de la politique étrangère russe,
taine déception, dans la mesure où il en invitant toutefois à ne pas surestimer
n’analyse pas d’axe structurant et évite le degré de coordination entre le pou-
de soulever la véritable question : la voir et les entreprises russes.
politique européenne de la Russie. Au
terme de la lecture, on peine toujours à Adoptant un point de vue européen,
en dessiner les contours et à en apprécier Tanguy de Wilde souligne la nature
l’(in-)efficacité. La minutie de la descrip- hybride de la Russie, à la fois « destina-
tion s’exerce aux dépens du repérage et taire et partenaire de la Politique étran-
de la hiérarchisation des objectifs et des gère et de sécurité commune (PESC) »,
moyens. ce qui crée un certain nombre de diffi-
cultés dans « l’étranger proche euro-
Restent les contributions, prises séparé- russe ». Isabelle Facon revient dans le
ment. Marie-Pierre Rey poursuit ici ses détail sur les relations de sécurité entre
réflexions sur le dilemme russe depuis le l’UE et la Russie, en rappelant l’impor-
XVIe siècle. Double dilemme en réalité, tance de l’Organisation du traité de
d’un pays qui se demande si l’ouverture l’Atlantique Nord (OTAN) dans ce dia-
vers l’Occident peut se faire sans qu’il logue. Facon conclut en indiquant, à
perde son identité, et si l’adoption des juste titre, que l’interaction OTAN/UE/
valeurs européennes ne menace pas Russie reste largement tributaire de
l’organisation autocratique du pays. l’évolution intérieure des armées russes.
Revenant sur les grandes tensions con- En trente pages fouillées, Marius Vahl
ceptuelles de la politique étrangère s’interroge sur la pertinence de l’espace
russe, Bobo Lo délivre une analyse très économique commun, et sur ses consé-
problématisée des principes et contra- quences politico-institutionnelles. Par-
dictions de Vladimir Poutine. Il relati- tant d’une remarque de bon sens –
vise le rapprochement avec l’Union l’espace commun ne devrait pas aboutir
européenne (UE), en rappelant que la à une union douanière, dans la mesure
stratégie du Kremlin repose sur un prin- où les deux parties cherchent avant tout
cipe de diversification des options. Læti- à préserver leurs politiques commercia-
tia Spetschinsky s’emploie utilement à les respectives –, Vahl éclaire l’angle
analyser les acteurs (Affaires étrangères, mort des négociations sur l’espace éco-
présidence, Défense, Conseil de sécurité, nomique commun : la circulation des
personnes. Il compare les accords entre
1. T. de Wilde et L. Spetschinsky (dir.), Les Relations l’UE et d’autres pays non-membres,
entre l’Union européenne et la Fédération de Russie, Lou- avant d’examiner les rapports entre 217
vain-la-Neuve, Institut d’études européennes, 2000.
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l’espace économique commun et les pro- Collomb, C. et M. Menéndez (dir.), Exi-


cessus d’intégration dans la CEI. Andreï lés et réfugiés politiques aux États-Unis,
Belyï, pour sa part, se concentre sur le Paris, CNRS éditions, 2004.
partenariat énergétique russo-européen,
analyse les conséquences de l’élargisse- De Schoutheete, Ph., La Cohérence par la
ment, celles de la libéralisation des mar- défense, une autre lecture de la PESD, Paris,
chés du gaz et de l’électricité, ainsi que IES, coll. « Cahiers de Chaillot », n° 71,
ses implications environnementales. 2004.
Soulignant les insuffisances de la coopé-
ration, il met en garde contre le risque Durandin, C. (dir.), Perspectives roumai-
d’une excessive « périphérisation » de la nes, du post-communisme à l’intégration
Russie, reléguée au rôle de fournisseur européenne, Paris, L’Harmattan, 2004.
d’énergie. Pour finir, Céline Francis
Lequesne, Ch. et Y. Surel (dir.), L’Intégra-
aborde le dossier tchétchène, en rappe-
tion européenne, entre émergence institu-
lant que les relations russo-européennes
tionnelle et recomposition de l’État, Paris,
ne se limitent pas aux rapports entre
Presses de Sciences po, 2004.
UE/Russie, le Conseil de l’Europe ayant
pris à ce propos une série de positions Macleod, A., E. Dufault et F.-G. Dufour
depuis 1994. (dir.), Relations internationales, théories et
concepts, Montréal, Athéna, 2004.
Inégalement riche, cet ouvrage est moins
utile au débat stratégique et politique Pagé, J.-P. et J. Vercueil, De la chute du
sur la nature des relations russo-euro- mur à la nouvelle Europe, économie politi-
péennes qu’à une meilleure compréhen- que d’une métamorphose, Paris, L’Harmat-
sion des dossiers thématiques qui le tan, 2004.
sous-tendent1.
Sauron, J.-L., La Constitution européenne
Thomas Gomart expliquée, Paris, Gualino éditeur, 2004.

PARMI LES LIVRES REÇUS


Bertrand, M., L’ONU, Paris, La Décou- Erratum : la dernière livraison de
verte, coll. « Repères », nouv. édition, l’Annuaire français de relations internatio-
n° 145, 2004. nales a fait l’objet dans notre précédent
numéro d’une erreur d’identification. On
Canal-Forgues, E., Le Règlement des diffé- trouvera ci-après ses références exactes :
rends à l’OMC, Bruxelles, Bruylant, 2004.
Serge Sur et Jean-Jacques Roche (dir.),
Chaalal, A., R. Aliboni, R. Anciaux et Annuaire français de relations internationa-
A. Bensalah Alaoui et al., Europes et mon- les 2004, Paris/Bruxelles, La Documen-
des musulmans, un dialogue complexe, quel tation française/Bruylant, 2004.
partenariat politique, économique et cultu-
rel ?, Bruxelles, Complexe/GRIP, 2004.

1. A signaler : R. André, J.L. Bianco : Les relations entre


218 l’Union européenne et la Russie : quel avenir ?, Paris,
Assemblée nationale, 2004.

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