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ECOMUSÉE DU VERRE DE BIOT

Verrerie de Biot

L’ÉCOMUSÉE DU VERRE À BIOT


Chemin des Com bes
06410 Biot
ÉDITORIAL vous invite à découvrir...
Tél. : 04 93 65 03 00
Fax : 04 93 65 00 56
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Savez-vous ce que sont des mouchettes, un peloir, un pontil, http://www.verreriebiot.com
des cisoires, un mégis, un flan, un Stangenglas… ? Il s’agit d’outils La technique du verre soufflé et bullé
ou de produits de l’artisanat médiéval. par le biais de démonstrations au sein d’une halle de verriers, retraçant toutes les étapes
de fabrication d’une pièce de verrerie depuis le cueillage par l’apprenti-verrier
Pour appréhender au mieux cette activité qui, ainsi que le souligne
jusqu’à sa finition par le maître-verrier.
Jacques Le Goff, constitue l’un des éléments caractéristiques
du Moyen Âge, l’histoire des hommes se conjugue désormais Et sa collection de pièces anciennes, d’outils,
à l’histoire des techniques. Les analyses des traces qui sont de verreries artistiques…
parvenues jusqu’à nous, que ce soit par le biais de découvertes
archéologiques, parce que l’objet a su attirer la curiosité
d’un collectionneur ou a été heureusement conservé
dans des fonds patrimoniaux, combinent ainsi l’étude des textes
et des images, mais aussi les analyses physiques, l’archéologie
expérimentale et l’ethno-archéologie. Des artisanats prestigieux,
tels l’orfèvrerie, aux artisanats plus communs, tels la menuiserie
ou les métiers de la forge, ce sont ainsi les innovations des artisans
médiévaux ou les héritages qu’ils ont su intégrer qui sont mis
en exergue. Et si nombre de produits de l’artisanat médiéval
s’adressaient avant tout aux gens aisés ou à l’élite religieuse,
tels la confection des très élégants verres à pied qui allaient orner
les tables aux mets savoureux ou les carreaux de pavement
qui contribuaient au faste de la demeure, sans oublier la fabrication
des parchemins, support des documents officiels ou des ouvrages
liturgiques, et le travail du cuir pour les vêtements de la noblesse
ou le harnachement du cheval, ils n’en demeurent pas moins
des témoins significatifs de cette activité intimement liée
au « beau Moyen Âge » et à l’essor des villes.
C’est en pistant les indices livrés par les ouvrages célèbres,
tels ceux du moine Théophile et d’Étienne Boileau, mais aussi
par d’autres documents plus insolites que nous vous proposons
de suivre cette enquête passionnante, visant à retrouver
les pratiques et les gestes de quelques artisanats médiévaux.

En vous souhaitant une agréable lecture.

Catherine Lonchambon
Rédactrice en chef

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Sophie DEVILLERS, présidente
de la FATRA
SOMMAIRE

Artisanat et artisans au Moyen Âge


Par Jacques Le Goff
4

Le CUIR, fabrication et usages


Par Françoise Piponnier 10
Fabriquer un fourreau de couteau
Par Véronique Montembault
18

L’ARTISANAT DU BOIS
Par Pierre Mille
Les rabots médiévaux :
22
chronologie d’une évolution technique
De l’art de façonner des gourdes 23
L’identification de vestiges en bois :
l’exemple du meuble de Charavines
27

La fabrication du VERRE
Par Hubert Cabart
34
L’art du verrier
Par Eva Van Eeckhout-Bartova 41
CARREAUX DE PAVEMENT
et sols exceptionnels du Moyen Âge 48
Par Philippe Bon

La MÉTALLURGIE, un art du feu


Par Florian Téreygeol
Les mines d’argent de Melle
par Florian Téreygeol
58
Le monnayage royal
par Adrien Arles & Florian Téreygeol
64
Un procédé étonnant : la fabrication du laiton
par Aurore Doridot & Florian Téreygeol 68

La QUINCAILLERIE et ses forgerons


Par Bruno Bell
72
Un art précieux : L’ORFÈVRERIE
Par Christine Descatoire
76

3
JACQUES LE GOFF
Directeur d’études honoraire à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales

ARTISANAT ET ARTISANS
AU MOYEN ÂGE
C’est au cours du Moyen Âge que l’artisanat a acquis ses lettres de noblesse.
Intimement lié à l’essor des villes, il se dote d’un statut à part entière,
dégagé des a priori négatifs qui touchaient le travail dans la pensée chrétienne.
Mettant en œuvre de multiples matériaux,
il est l’un des éléments moteurs
de la période.
© BM Lyon

« Grant occupation fut cree a tous hommes


et grief iour sur les filz Adam ou iour
que ilz sont nez du ventre de leur mere… »,
extrait de la Bible historiée
par Petrus Comestor, v. 1498
Bibl. mun. de Lyon, Rés Inc 58, f° 49.
Le travail serait, d’après la Bible,
la conséquence du péché originel.

4
© BnF
Les « arts » au Moyen Âge
Curieusement les artisans sont surtout riches et puissants pendant la période où le mot Maîtres et artisans de différentes
n’existe pas. En effet, le terme « artisan », qui apparaît sans doute à Gênes, en Italie, corporations, arborant leurs outils,
au début du XVe siècle, ne se répand en France qu’au XVIe siècle ; il est issu d’un mot très extrait de La Politique d’Aristote,
usité du latin classique : « ars », qui deviendra en Italie au Moyen Âge : « arte ». À partir de manuscrit du XVe s.
ce terme, le Moyen Âge développa des notions représentatives de la division des artisanats
en deux groupes : ceux qui étaient exercés par des hommes libres, les arts libéraux,
et ceux qui, sans être exercés par des esclaves (dans ce cas on parlerait d’œuvres serviles),
étaient surtout pratiqués manuellement et en recevaient un certain mépris ; l’expression
qui est chargée de les désigner apparaît au IXe siècle, époque d’éveil de certaines L’Antiquité tardive se caractérise ainsi par
techniques manuelles, ce sont les arts mécaniques. La plupart des artisanats ont une régression technique et par la quasi
tendance à se structurer avec une hiérarchie et des règles. Le terme qui leur sera appliqué disparition du travail spécialisé, sens et
dans la France médiévale est celui de « métiers ». Ainsi, vers 1268, saint Louis fait rédiger mépris des sources. Subsistent néanmoins
par le prévôt de Paris, Étienne Boileau, un Livre des Métiers. Ces métiers s’appelleront des secteurs préservés et des structures
au XVIIIe siècle « corporations », lesquelles seront supprimées par la Révolution Française. d’accueil pour une valorisation du travail : le
Quant au système italien des arti, il distingue deux catégories de métiers : travail des moines et celui d’artisans sacrés
les arts supérieurs et les arts inférieurs. Les premiers touchent au commerce ou prestigieux, comme le forgeron ou l’or-
et à la pré-industrie et, à ce titre, on peut considérer qu’ils échappent aux métiers.
fèvre ; une attention particulière accordée
aux outils et une relative renaissance caro-
lingienne du travail. Mais le travail et l’arti-

L
E MOYEN ÂGE EST L’ÉPOQUE de à la promotion de l’artisanat, que nous nous sanat ne s’imposent vraiment qu’au cours
l’artisanat. Entre l’Antiquité, où proposons d’examiner ici. de l’essor urbain, à partir du Xe siècle.
la production artisanale prend L’étymologie des termes désignant aussi
encore place dans les ateliers Du mépris à la valorisation bien en ancien latin qu’en langue vernacu-
des grands domaines ruraux laire nouvelle le monde des artisans et de
plutôt que dans les villes, jus- L’essor de l’artisanat a bénéficié de la pro- ceux qui les entourent est d’une grande
qu’à la fin du XVIIIe siècle, où naît en Angle- motion de l’idée de travail et celle-ci, en complexité et trahit les problèmes et les
terre et en France puis dans la plus grande retour, a contribué au développement et à apories que renferme le milieu du travail au
partie de l’Europe l’industrie, l’artisanat la réputation de l’artisanat. Moyen Âge. Les termes du latin classique
apparaît comme l’activité dominante de la Le christianisme originel méprisait le travail, qui désignent le travail manuel et dans les-
période. Elle occupe une place croissante, à en particulier le travail manuel. Le travail est, quels se trouve pris l’artisan relèvent pour
côté de l’activité rurale qui demeure essen- d’après la Bible, et plus précisément le livre l’essentiel de deux mots souche. L’un est
tielle mais qui, malgré certains progrès, ne de La Genèse, la conséquence du péché opus : il désigne surtout le résultat du tra-
parvient pas à éradiquer les famines, y com- originel. C’est une pénitence et c’est dans vail, l’œuvre, et renvoie à une activité pro-
pris par exemple dans la France de la fin du cette perspective que les moines du haut ductrice. L’autre est labor : il désigne surtout
XVIIIe siècle. Plusieurs facteurs ont participé Moyen Âge ont pratiqué le travail manuel. la fatigue, le côté lassant du
travail. L’artisan, plutôt que
Ci-contre : Enlumineur dans son atelier, extrait du Mare historiarum par Giovanni
d’être reconnu comme un
Colonna, enluminé par Jouvenel des Ursins 1448-1449 – Paris, BnF, Ms. Lat. 4915 f° 1. operarius (ouvrier) ou un
laborator (travailleur), est
Un des problèmes du monde technique et social de l’artisanat et du vocabulaire
vu et présenté comme
qui en rend compte est la confusion, jusqu’au XVe siècle, de l’artisan et de l’artiste.
Le caractère artisanal conféré à ce que nous considérons aujourd’hui comme un artifex qui fabrique
une création artistique et la nature d’artisan souvent conférée à l’artiste font un produit artisanal ou
que l’on pourrait introduire dans la collection d’artisanats médiévaux présentés artistique.
dans le présent ouvrage une étude sur les enlumineurs, en qui nous voyons aujourd’hui
des artistes et qui sont parmi les artisans les plus représentatifs du Moyen Âge,
et souvent les plus grands.

5
Un autre évé- « Tous les artisans sont théoriquement égaux »
nement lexicogra-
phique ambigu qui cor-
respond à une importante
évolution sociale et spirituelle D’autre part, cet artisanat urbain introduit base les apprentis, appelés à devenir un
est l’apparition, d’abord dans l’An- une faille importante dans le système féo- jour eux-mêmes patrons. Mais, au-dessous
gleterre anglo-saxonne du roi Alfred dal qui reposait à la fois sur la dépendance, des patrons, les valets leur demeurent infé-
au IXe siècle, puis surtout dans la chré- et en particulier celle des vassaux par rap- rieurs et, dans certaines limites, soumis.
tienté du début du XIe siècle, d’une nou- port aux seigneurs et celle des paysans par
velle classification de la société qui acquiert rapport aux seigneurs. Tous les artisans sont Le domaine du progrès
un prestige particulier. Il s’agit de la forme théoriquement égaux. Ce sont eux qui ont
européenne médiévale de la tripartition, fait de la ville cet instrument de liberté et Cette histoire de la promotion de l’artisan
dont Georges Dumézil a montré naguère égalité qu’elle est devenue. se produit au cours du Moyen Âge dans le
les origines indo-européennes. La société Pourtant une certaine inégalité règne dans double domaine de la quantité et de la qua-
est composée de trois catégories d’hom- les métiers : au sommet les patrons et à la lité. Dans un rythme comparable à celui des
mes : oratores, bellatores, laboratores, c’est-
à-dire ceux qui prient, ceux qui se battent,
ceux qui travaillent. La réunion en une seule
catégorie de tous ceux qui travaillent, caté-
gorie figurant dans une triade sociale, con-
fère à ces travailleurs une importance nou-
velle. Cette importance grandira encore,
au moins pour certains artisans, quand
l’Église et les scolastiques rappelleront que
l’homme a été fait à l’image de Dieu et que,
dans une certaine mesure, il peut parve-
nir à se manifester comme un créateur en
second. Dieu qui, durant le haut Moyen Âge,
était apparu comme l’agriculteur suprême,
le summus agricola, devient alors l’artisan
par excellence, le summus artifex.

Une activité urbaine


Les artisans représentent deux aspects
essentiels de la société médiévale. D’une
part s’il y a des artisans sur les domai-
nes seigneuriaux et dans les villages, ainsi
que dans les ateliers monastiques, l’arti-
san apparaît surtout comme typique de la
ville. C’est un travailleur urbain. La prospé-
rité de l’artisanat médiéval correspond à un
ensemble de progrès de la chrétienté, ou
plus exactement de l’Europe occidentale,
lié au développement urbain.

Moulins sur bateau placés entre les arches


d’un pont afin de bénéficier de l’accélération
de l’eau à ce niveau, détail d’une enluminure
figurant les chrétiens mis à mort sur l’ordre
de Fescennius, extrait de la Vie de saint Denis,
1317 – Paris, BnF, Ms. Fr. 2092 f° 37 v°.
L’artisanat est le domaine du progrès
technique. Il bénéficie des retombées
de la seule machine existant au Moyen Âge,
le moulin.

6
© BnF
défrichements forestiers et ruraux, l’équipe- de certaines conséquences de l’usage du cathédrales, qui sont des monstres de fer
ment en produits artisanaux se développe. moulin. Les progrès en qualité proviennent avant que de pierre, mais de façon géné-
Cet équipement ne connaît pas de grande surtout de la nature de la matière première rale les outils et objets en fer sont plus nom-
révolution technologique, en dehors de cel- utilisée par les artisans. L’organisation des breux et leur nombre grandit plus rapide-
les qui peuvent se produire dans le domaine métiers s’est faite à la fois en fonction de ment qu’on ne le pense. Parmi les métaux il
du textile et de la construction (1) : citons en celle-ci et du produit à fabriquer. La règle en est évidement de luxe ou de demi-luxe.
particulier l’invention, au XIIIe siècle, du sys- semble avoir été une extrême fragmenta- Les bourgeois ont en général des vaisselles
tème de la came, qui permet la transforma- tion des métiers, par exemple ceux du fer d’étain et la peinture des XIV-XVe siècles nous
tion du mouvement régulier en mouvement dans les métiers parisiens du XIIIe siècle a habitués à voir les intérieurs cossus luire de
alternatif : c’est un progrès important qui qui comportent, fer compris, plus de cent reflets d’étain. Plus luxueux sont évidemment
facilite notamment une bonne utilisation métiers, d’un caractère parfois très voisin. les objets en argent, l’or restant exceptionnel
et pratiquement réservé à Dieu. Les orfèvres
Une grande diversité y acquièrent une réputation qu’on ne ren-
contre en général dans aucun autre métier.
L’usage des métaux, et plus particulièrement Exercer le métier d’orfèvre est le moyen pri-
du fer, a été moins rare au Moyen Âge qu’on vilégié pour un artisan de devenir un indi-
ne le croît. On le sait en ce qui concerne les vidu notoire, de se faire un nom. À Paris dès
le VIIe siècle, l’orfèvre Éloi devient le princi-
pal conseiller du roi Dagobert ; plus tard, des
orfèvres chrétiens ont été réclamés, invités et
Détail d’un plan figurant les moulins enrichis par les souverains mongols.
de Corbeil, v. 1475 – Paris, Archives Le Moyen Âge reste cependant un uni-
nationales, AEII 2481. vers du bois. Cette matière première, outre
Il ne faut pas oublier que pour l’artisan qu’elle présente une moins grande fermeté
urbain comme pour le paysan, l’eau a été que les métaux pour diverses activités, a
une matière première essentielle, utilisée surtout l’inconvénient de rendre les habi-
aussi bien pour ses qualités plastiques que
tations, et de façon générale les construc-
motrices ou d’évacuation. André Guillerme
tions, très sujettes à l’incendie. Les artisans
a montré comment les modestes villes
médiévales étaient presque toutes
du Moyen Âge vivent parmi le feu.
une petite Venise. Une autre matière première « naturelle »
très usitée au Moyen Âge est évidemment
le cuir. Toutefois il faut souligner que la pro-
duction du cuir, étant donné le nombre des
animaux d’élevage employé et l’ensemble
des opérations à effectuer, revient en géné-
ral très chère. Le cuir est plutôt une matière
première réservée aux chevaliers, les pay-
sans ou hommes du peuple n’y ayant que
rarement recours.
Aux côtés du bois et du cuir, la terre, et plus
particulièrement certaines formes de terre
se laissant travailler, constitue un matériau
essentiel de l’artisanat médiéval. Si la pro-
duction de récipients vient de suite à l’es-
prit, elle ne doit pas faire oublier les céra-
miques architecturales, tout aussi impor-
tantes, et notamment les pavements et les
carrelages.

(1) Le textile et la construction feront chacun l’objet


de publications ultérieures.

Abbaye de Valmagne, détail du narthex,


début XIVe s.
La construction constitue l’un des domaines
moteurs du développement de l’artisanat
médiéval.

7
Il faut attendre plus longtemps pour voir XVe siècle pour que l’on voit se profiler aux
le verre conquérir sa place dans l’artisanat fenêtres des bourgeois de véritables ver-
médiéval. Le verre, qui n’avait jamais atteint res à la place de toiles huileuses et encore
dans l’Antiquité un haut niveau de produc- d’une qualité laissant souvent à désirer.
tion et d’usage, recule dans l’Antiquité tar- encore lié à la ville que ne
dive. Ce n’est qu’à partir du XIe siècle, et sur- AUX XIVE et XVE SIÈCLES les progrès des l’est l’artisan médiéval. « La
tout du XIIe siècle, qu’apparaît un nouvel techniques d’une part, la lente mais déci- ville, écrivent les auteurs, théâ-
usage du verre promis à un essor excep- sive promotion sociale et morale du tra- tre privilégié de la mise en scène
tionnel : le verre coloré, le vitrail. Le déve- vail, d’autre part, firent naître un nouveau du nouveau, est surtout le lieu où se
loppement du vitrail est lié à celui de l’archi- type de travailleur, d’artisan, que nous qua- montre le lien possible entre le tech-
tecture gothique, dont il est non seulement lifions du terme d’ingénieur ou de tech- nicien, l’expert et la décision politique
un élément capital mais presque le sym- nicien. En 1964, Bertrand Gille publiait un tournée vers le bien commun ». Le milieu
bole. Un traité du XIIe siècle – l’un des pre- ouvrage intitulé : Les ingénieurs de la Renais- artisanal apparaît ainsi comme celui du
miers traités monastiques techniques –, la sance. Plus récemment un ouvrage collec- rassemblement des énergies créatrices, du
Schedula diversarum artium du moine alle- tif a eu pour sujet « Le technicien dans la dynamisme et, pourquoi ne pas prononcer
mand Théophile, détaille les techniques de Cité en Europe occidentale, 1250-1650 ». Ce un mot dont l’historiographie des Lumières
fabrication du vitrail. Mais il faut attendre le type évolué d’artisan est plus étroitement a privé le Moyen Âge : du progrès. ! J.L.G.

Mécanique : scie hydraulique, arbalète,


automate, machine élévatoire, automate
(aigle à tête tournante), extrait du carnet
de dessins de Villard de Honnecourt,
1230 ? – Paris, BnF, Ms. Fr. 19093 f° 22 v°.
Les dessins de Villard de Honnecourt
annoncent les recherches des ingénieurs
de la Renaissance.

BIBLIOGRAPHIE
Allard G. & Lusignan S., Les Arts
mécaniques au Moyen Âge. Montréal,
1982.
Arnoux M. & Monnet P. (dir.),
Le Technicien dans la Cité en Europe
occidentale, 1250-1650. École française
de Rome, 2004.
Braunstein Ph., Travail et entreprise au
Moyen Âge. Bruxelles, De Boeck, 2003/
Article « Artisans » dans J. Le Goff
et J.Cl. (dir.), Dictionnaire raisonné
de l’Occident médiéval, 1999, pp. 67-75
Fossier R., Le Travail au Moyen Âge.
Paris Hachette, 2000
Geremek B., Le salariat dans l’artisanat
parisien aux XIIIe-XIVe siècles. Etude sur
le marché de la main d’œuvre au Moyen
Âge. Paris-La-haye, Mouton, 1962.
Lavorare nel medioevo, colloque de Todi,
Centro di studi sullà spiritualità, 1980.
Perouse, 1983.
Le Goff J., « Les métiers et l’organisation
du travail dans la France médiévale » dans
François M. éd., La France et les Français,
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade,
1972, pp. 296-347.
Les Métiers au Moyen Âge. Aspects
économiques et sociaux, actes
des colloques de Louvain-la-Neuve, 1993.
Louvain-la-Neuve, 1994.
Schmitt (dir.), Dictionnaire raisonné
© BnF

de l’Occident médiéval, 1999, pp 67-75.

8
FRANÇOISE PIPONNIER
Directrice d’études honoraire à l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales

LE CUIR,
FABRICATION ET USAGES
Utilisé, notamment, pour la réalisation de nombreux éléments vestimentaires,
le cuir devait subir divers traitements avant de pouvoir être mis en œuvre.
Les documents laissés par les tanneurs en activité à Dijon
au XVe siècle permettent de suivre cette chaîne opératoire.

© Arch. Dép. Côte-d’Or

L
A FIN DU MOYEN ÂGE est un sonnes de toutes conditions, révèlent les « Le vray portraict de la ville de Dijon,
moment privilégié pour sai- multiples usages des peaux tannées. Les Geometrice depinxit Edoardus Bredin, 1574 »
sir la préparation du cuir et images, plus nombreuses, se plaisent à figu- Dijon, Archives départementales de la Côte-d’Or.
ses transformations en objets rer des personnages, même modestes, dans
Tanneurs Bouchers
de luxe ou très ordinaires : les aspects triviaux de leurs activités quoti-
les sources ne manquent pas. diennes. Enfin, les chantiers archéologiques Parcheminiers Le Suson
De plus en plus répandu, l’écrit rensei- ont déjà livré en France plusieurs sites de
Les activités des tanneurs et parcheminiers
gne sur la succession des opérations, leurs tanneries et les techniques de traitement dijonnais bénéficient des éclairages livrés
acteurs, les conditions et les outils de leur des objets permettent de conserver et de par les inventaires de leurs biens dressés
travail. Certains textes, tels les comptabili- reconstituer dans leur aspect d’origine après leur décès. Il est ainsi possible
tés d’importants personnages ou les listes nombre d’objets constitués de matériaux de situer les zones qu’ils occupaient
détaillées des biens possédés par des per- périssables, comme le cuir. dans l’espace urbain.

10
XVe et XVIe s.
Les peaux, prélevées sur l’animal aussitôt
après son abattage chez le boucher, étaient
parfois conservées chez l’artisan durant un
certain temps. Les règlements urbains inter-
disaient aux bouchers d’abattre les bêtes
ailleurs que chez eux et les cantonnaient
dans le quartier de la Boucherie, dit aussi
« du Bourg », en bordure de la petite rivière,
le Suson, qui traversait une partie de la ville,
du nord au sud-ouest – elle est peu visible
sur le plan de la ville réalisé en 1574 car elle
était déjà couverte en partie, précisément à
cause de la pollution due aux rejets de bou-
cherie. Encore plus nauséabonde que l’ac-
tivité des abattoirs, celle des tanneurs avait
été rejetée hors des murs de la ville, au sud-
ouest, dans une île appelée « La Tannerie »,
cernée par deux bras de l’Ouche, rivière plus
importante que le Suson. Cette situation
mettait à leur portée immédiate toute l’eau
indispensable à l’exercice de leur métier.

Le « travail de rivière »
Une fois terminées les négociations entre
le boucher et le tanneur, les peaux étaient
donc transportées hors de la ville, là où se
trouvaient son ou ses ateliers, vraisembla-
blement sur la rive de l’Ouche. Les premiè-
res étapes du travail sur les peaux, appe-
lées « travail de rivière », le laissent pen-
ser. La première tâche consistait à faire
tremper ces peaux, probablement dans
des cuves en bois, pour les assouplir et les
nettoyer du sang et des autres souillures
(cf. A sur la fig. 2). Après un rinçage en eau
courante, elles étaient étirées sur des che-
valets inclinés, au moyen d’outils caracté-
© Bibl. Forney, Paris

ristiques appelés « fers de tannerie » dans


nos documents et « couteaux ronds » dans
les traités du XVIIIe siècle.

2 Le dépilage
Planche qui représente le travail de mégissier, A – Ouvrier qui passe les peaux fraîches dans l’eau Une fois lavées et étirées, il fallait encore
extrait de J. de Lalande, L’art de faire pour en détacher les ordures, ou pour en ôter la chaux
procéder au dépilage. Placées dans des fos-
le parchemin. Paris, chez J. G. Merigot, 1762 B – Ouvrier qui sur-tond les peaux avec les forces
ou les ciseaux ses creusées dans le sol appelées « palains »
Paris, Bibliothèque Forney, Res 2583-10 fol.
C – Ouvrier qui étend la chaux sur les peaux dans les textes dijonnais, pleins ou pelains
Bien que datant du XVIIIe siècle, pour faire tomber le poil au XVIIIe siècle (cf. E sur la fig. 2), les peaux
les ouvrages de J. de Lalande sont utiles D – Ouvrier qui pele les peaux
baignaient dans une solution de chaux, qui
pour comprendre les techniques E – Ouvrier qui met les peaux dans le plein,
les dégraissait, faisait gonfler le cuir et affai-
de l’artisanat médiéval dans la mesure ou qui les en retire
F – Chevalet sur lequel on pele les peaux blissait les follicules pileux. Les valets tan-
où l’outillage n’a que peu évolué.
G – Couteau de rivière à deux tranchans neurs étaient alors en mesure d’arracher les
H – Couteau à talon qui n’a qu’un côté poils au moyen du même « couteau rond »
légèrement tranchant
utilisé pour l’étirage (cf. P sur la fig. 2). Le
K – Forces ou ciseaux avec lesquels on coupe
les mauvais brins de laine poil arraché était récupéré pour de mul-
Les techniques L – Pinces avec lesquelles on retire les peaux tiples emplois : laine de qualité médiocre,
du plein filée et tissée pour obtenir des lainages de
de transformation O – Goupillon avec lequel on étend la chaux second ordre, poils de bovins ou de cerf uti-
P – Peloir, ou petit bâton rond qui sert à ôter
lisés pour rembourrer des articles de selle-
le poil ou la laine
Un ensemble de documents d’archives du Q, R – Morceau de parchemin retiré de l’incendie rie ou des sièges. Il restait encore à terminer
XVe siècle – les inventaires des biens meu- de la Chambre des comptes & qui a souffert le nettoyage de l’autre face de la peau, en
bles rencontrés chez des tanneurs et par- un racornissement singulier éliminant toutes les particules de chair et
cheminiers de la ville et un plan de Dijon S – Cœur, pierre à aiguiser qui sert quelquefois de graisse qui y restaient attachées, avec les
à peler les cuirs
datant du XVIe siècle (fig. 1) – mettent T – Brochette passée dans le bord d’un peau &
« racloirs » et « couteaux de tannerie », tou-
en évidence l’organisation dans l’espace retenue par une ficelle jours en prenant appui sur les chevalets de
urbain de leur activité. V & X – Figures de deux sortes de fer à écharner. rivière (cf. F et G sur la fig. 2).

11
Extrait de l’inventaire après décès d’Huguenot Alardot, tanneur à Dijon,
daté du 2 septembre 1438 – Dijon, Archives départementales
de la Côte-d’Or, justice de la mairie de Dijon, BII/356 cote 20 pièce XIV f° 5.

« Deux auges dedans lesquelx a LXXII cur [cuir] de buef dont l’un des auges
est de deux escorses et l’autre d’une escorse, la piece tauxee XVII gros
Item ung autre auge dedans lequel a II XIIes [deux douzaines] de peaulx de vaiche
d’une escorse, la piece tauxee ung franc
Item es palains dudit hostel dix peaulx de vaiche en palain, la piece tauxee VIII gros,
vaillent VI francs VIII gros
Item ung millier de fagos d’escorce tauxé XV francs
En la grant tannerie de la maison appellé la maison dame grant
Ung auge derriere les palains trente six cur de buef de trois escorses, la piece tauxee
deux francs demi
Item en deux autres auges empres lesdits palains IIII.XIIes [quatre douzaines] de cur
de vaiche d’une escorse, la piece tauxee ung franc
Item ung autre auge appellé l’auge du chemin trois XIIes [trois douzaines] de cur
de vaiche d’une escorse, la piece tauxee dix gros
© Arch. Dép. Côte-d’Or

Item ung auge VI cur de buef tauxez la piece tauxé III francs, vaillent XVIII francs
Item ung auge une XIIe [une douzaine] de peaulx de vaiche, la piece ung franc »

Le tannage

Mises à sécher après les derniers rinçages,


les peaux étaient prêtes pour le tannage
proprement dit. Les procédés et les pro-
duits tannants dépendaient alors des types
de peaux mis en œuvre et des produits finis
recherchés. Le but de l’opération était de
rendre les peaux plus dures et résistantes
tout en gardant, au moins pour partie, leur
souplesse. C’est l’écorce de chêne broyée, le
tan, qui était employé à Dijon. En décrivant
et évaluant méticuleusement les biens des
artisans, les inventaires (fig. 3) permettent
de suivre le déroulement du processus. Les
« auges », les fosses à tanner creusées dans
le sol, étaient regroupées dans un atelier
spécifique appelé « tannerie ». Les peaux
y étaient étalées, saupoudrées de tan, puis
couvertes d’eau, ce dont rend compte l’ex-
pression : « couchiees en escorce ». Soumises
à des dosages d’écorce battue progressi-
vement renforcés, elles sont dites « d’une,
de deux ou de trois écorces ». Elles séjour-
naient dans les « auges » durant plusieurs
mois et certains traités plus tardifs préci-
sent que l’opération pouvait durer jusqu’à
un an (cf. D et E sur la fig. 4).
Si dans l’outillage des tanneurs, hérité de
l’Antiquité romaine, les stocks de chaux et
de tan sont énumérés et parfois quantifiés,
les textes ne procurent en revanche aucune
information sur l’aspect des « auges » ou
« palains » où macéraient les peaux. C’est
grâce à des découvertes archéologiques
récentes, faites à Troyes, que nous dispo-
sons de données concrètes relatives à ces
© Bibl. Forney, Paris

fosses. Utilisées entre le XIe et le XVIe siè-


cle, elles présentent une forme quadran-
gulaire, tendant le plus souvent vers le rec-
tangle, et sont creusées sur une profondeur

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de 0,7 à 1,3 mètre. Pendant les deux der-
niers siècles de leur utilisation, leurs parois,
ainsi que leurs fonds, renforcés de claies
d’osier et de noisetier tressées, ont été gar-
nis progressivement de planches.
Préconisé par un traité italien du XVIe siècle
comme la meilleure méthode de tannage
des cuirs, l’utilisation de l’alun est attes-
tée à Dijon, mais uniquement chez l’un de

Cl. Mélanie Coste-Bonnet © MOPO, Troyes


nos tanneurs – où l’une des auges est rem-
plie de peaux de bœufs en alun. Ce produit
figure surtout chez les parcheminiers, mais
leurs inventaires, incomplets, ne permettent
pas de saisir l’organisation de leurs ateliers.

Banc de rivière et fers à écharner, s.d.


Troyes, Maison de l’Outil.

Planche qui représente le travail Quelles peaux étaient utilisées ?


du tanneur, extrait de J. de Lalande,
L’art du tanneur. Paris, chez J. G. Le contenu des auges et des cuves ainsi que les listes de produits finis inventoriés
Merigot, 1764 – Paris, Bibliothèque chez nos artisans soulignent la prédominance, en nombre de peaux et en valeur unitaire,
Forney, Res 2583-16 fol. des bovins, surtout le bœuf, et des ovins. Le cheval, moins apprécié d’après le règlement
Planche I, Haut de la planche
des métiers du cuir, ne figure qu’en moindre quantité. Une certaine diversification s’affirme
dans la liste des marchandises possédées par l’un des tanneurs : il est le seul
A – Action de l’ouvrier qui lave et rince les peaux,
chez qui figurent des peaux de porc et de cerf, relativement prisées si l’on se fie
avant le travail de rivière
B – Action de celui qui écharne, qui débourre
à un tarif de la ville de Dijon datant du XVIe siècle. En revanche, il n’est fait aucune mention
CCC – Pleins, ou creux remplis d’eau de chaux, de peaux de chien, dont l’emploi semble réservé à une clientèle princière très restreinte.
dans lesquels on étend les cuirs & d’où on les retire Fabriqués selon les mêmes procédés, le vélin et, plus courant, le parchemin, ont tenu
avec des tenailles une place éminente dans la culture et l’art du Moyen Âge. Contrairement aux tanneurs,
D – Action de celui qui met les cuirs en fosse les parcheminiers assuraient jusqu’aux derniers apprêts et finitions. Leurs stocks
& qui les couvre de tan comportaient, à côté des pièces brutes, des feuilles de divers formats, d’autres pliées
E – Cuve de bois dans laquelle se fait le condition- pour former des cahiers et même certaines d’entre elles « rayees », prêtes pour assurer au
nement et où l’on tourne les cuirs sans relâche
scribe qui les achèterait des lignes d’écriture parfaitement parallèles. Il ne resterait
F – Cuve dans laquelle on faisoit autrefois le confit
plus ensuite qu’à regrouper les cahiers dans une reliure en cuir.
et qui peut servir à faire les passements
G – Chaudière placée sur un fourneau, revêtue de
plâtre & qui sert à chauffer l’eau Extrait de l’inventaire après décès
de Jacques Chevillart – Dijon,
Bas de la planche Arch. dép. de la Côte-d’Or,
A – Pioche pour remuer la chaux et la tirer justice de la mairie de Dijon,
des tonneaux BII/356 cote 19 pièce XXII f° 7 v°.
B – Pèle qui sert au même usage
C – Grandes tenailles qui servent à tirer les peaux « Item vint et une peaul de chevaul
des pleins aussi en poutee [trempage dans
E – Gâche ou pelle qui sert à ratisser le dessus l’eau], tauxee la piece par les des-
des peaux susdits IIII gros, vaillent
F – Linges qu’on trempe dans la chaux pour mieux Item cinq peaulx de serfz aussi
enduire certaines peaux en poutee, la piece tauxee par
G – Bâton ou enfonçoir pour faire plonger les cuirs les dessusdits II gros, vaillent dix
dans la rivière gros,dont
H – Bouloir, instrument pour remuer la chaux
Item une cupve tenant environ deux
et brouiller les pleins
quehes [mesure de capacité :
I – Crochet pour retirer les peaux de la rivière
env. 430 l.], plainne de peaulx
K – Instrument qui sert à fouler et à laver la bourre
de porcs, de pelatre de serfz, tout
L – Chevalet pour travailler de rivière
couché, qui ne se pevent compter
N, M – Bouttoirs, couteaux à deux manches,
ne tauxer presentement.
pour écharner, débourrer
O – Pierre à aiguiser ou queurse pour raser les cuirs Item vint rondeaulx [cuveaux] ser-
P – Cuve dans laquelle on foule les peaux vans a ladite tannerie, ensemble
Q – Cuve plus grande pour le refaisage deux tines [tonneau large servant à
R – Cuve où l’on faisoit le confit transporter l’eau], tout tauxé par les
S – Cuve à coudrer dessusdits sept frans, dont
T – Panier avec lequel on mesure le tan Item quatre chauderotes [petites
V – Brouette qui sert à transporter les cuirs chaudières], dix fers, trois touailles
dans les fosses & à voiturer les tans [serviettes], ung croichot [crochet],
X – Chaudière de cuivre pour chauffer l’eau ung fessoul [houe], tauxés ensemble
des passements tous les autres utiz servans a ladite
Y – Fourneau sur lequel on met la cuve tannerie deux francs, dont
Item trois douzainnes et demie de
peaulx de moutonéz en conroy, la
XIIe tauxee quatorze gros, vaillent… »
© Arch. Dép. Côte-d’Or
13
© Bibl. Forney, Paris
A – Ratureur qui enlève la surface du parchemin
avec le fer à raturer
B – Ouvrier qui ponce le parchemin, ou qui lui
donne le poli avec la pierre-ponce ; il a à côté
de lui une pierre de grais pour nettoyer
sa pierre-ponce
C – Ouvrier qui équarrit le parchemin, le coupe
par feuilles et formules de différents échantillons
a, b, D – Herse du Ratureur sur laquelle est tendu
le sommier
d – Mordant ou pièce de bois qui sert à tenir
une peau sur la herse
E – Fer à raturer & à écharner ; car la forme
est à peu près la même
ee – Manches de fers à raturer de différentes
grandeurs
F – Pierre sur laquelle on dégraisse la pierre-ponce
ff – Lames des fers à raturer
G – Pierre sur laquelle on aiguise le fer à écharner
ou à raturer
H – Fer à écharner, que l’on a démanché
pour l’aiguiser
I – Selle à poncer, ou forte table de bois
sur laquelle on a coutume de clouer une peau
K – Table sur laquelle on équarrit le parchemin
kkk – Règles de bois qui servent à équarrir
le parchemin
L – Assiette dans laquelle sont les mouches
qui servent à boucher les trous du parchemin
M – Couteaux qu’on employe à couper
les extrémités du parchemin, ou les parties
défectueuses
N – Assiette dans laquelle on met la gomme
qui colle les mouches
O – Moule de bois avec lequel on règle la largeur
des formules, ou encore quarrés de parchemin
P – Couteau avec lequel on équarrit le parchemin
Q – Ciseaux qui servent à couper les parties inutiles,
ou à figurer les mouches
R – Moule de bois avec lequel on règle la largeur
de certains quarrés-longs de parchemin
S – Pistolet d’acier qui sert à retourner le fil du fer
à écharner
V – Ecrous de la presse du parcheminier
XX – Vis & tablettes de la presse
Y – Pièces qui entretiennent la partie inférieure
des vis, par dessous la presse
Z – Assemblage total de la presse du parcheminier,
avec les feuilles de parchemin qui sont en presse

Planche II qui représente le travail du parcheminier, extrait de J. De Lalande,


L’art de faire le parchemin. Paris, chez J. G. Merigot, 1762 – Paris, Bibliothèque Forney,
Res 2583-10 fol.

Les parcheminiers aucune cuve ou auge n’y est citée. Tra- colle et un ponçage complétaient la fini-
vaillant exclusivement des peaux fragi- tion du parchemin et du vélin. Certains de
Aucun d’entre eux ne demeurait dans l’île les, de mouton ou de veau, pour obtenir nos parcheminiers travaillaient aussi à la
de La Tannerie ou le long du Suson. Tou- des produits de luxe, les parcheminiers les transformation du mouton tanné à l’alun
tefois leurs maisons se trouvaient dans la traitaient aussi sans doute par plus peti- en mégis (peaux très souples), en rempla-
partie sud de la ville, non loin de la Bou- tes quantités, dans des ateliers moins vas- çant la colle par de la graisse. La mise en
cherie et de la porte d’Ouche. Le « travail tes. L’essentiel de leur tâche s’inscrivait graisse était recommandée également
de rivière » pouvait être exécuté pour eux en aval du tannage à l’alun : il s’agissait pour le cuir. Théoriquement réservé aux
dans la Tannerie mais, comme figure chez alors d’étirer et de tendre la peau humide corroyeurs, ce travail avait pour objectif
eux tout l’outillage spécifique du rever- du mouton ou du veau, débarrassée des d’assouplir le cuir, durci par le tannage
dissage, du dépilage et du rinçage, ces parties inutilisables, dans un cadre ovale et le séchage. La présence de « vaches en
opérations devaient être confiées plutôt ou circulaire correspondant à ses dimen- conroy, en graisse » chez le plus riche des
à leurs valets. Si nous trouvons bien chez sions, pour rendre sa surface parfaitement tanneurs dijonnais montre que la règle
eux l’alun de glace nécessaire au tannage, lisse une fois séchée. Une application de était parfois tournée.

14
mais pour les pièces plus exceptionnelles
telles que les bottes, bottines ou escarpins,
les artisans travaillaient probablement sur
commande. Notons qu’un inventaire dressé
chez un « patigneur » dijonais comporte un
cent de « bois de galoiches tant pour femmes
que enffans ». L’étude des trouvailles archéo-
logiques de Londres a livré de nombreux
exemplaires de semelles de bois, épaisses ou
minces, parfois articulées, retenues par une
simple bride. La désignation de l’artisan tend
à confirmer que ses « galoiches » appartien-
nent bien au même type de chaussure, bien
distincte des « patins a semelles de liege » de
la noblesse, abondamment représentées
sur les miniatures, mais citées dans un seul
inventaire dijonnais, celui d’un jeune écuyer.
Bien d’autres accessoires vestimentaires en
cuir figurent chez les particuliers. Les gants
peuvent être strictement utilitaires, moufles à
trois doigts fourrées de laine, gants de travail
Détail d’une peinture murale illustrant le mois de janvier – Padoue, Palazzo della Ragione. portés par les maçons, mais il arrive, à propos
des gants raffinés d’une noble dame, que soit
L’étirage des peaux destinées à être transformées en parchemin est effectué grâce
à des cadres appelés « lunette », de forme ronde ou ovale au Moyen Âge. mentionné un décor d’oiseaux brodés délica-
tement. Les ceintures, les bourses font partie
du costume de toutes les catégories sociales,
Utilisations vestimentaires mais ne sont pas toujours faites de cuir. Les
femmes aisées possèdent des ceintures et
Au Moyen Âge, comme aujourd’hui, les uti- des bourses de soie, sur lesquelles sont appli-
lisations vestimentaires du cuir viennent qués des décors d’argent doré ou d’argent
immédiatement à l’esprit. Artisans, extrait de Reuner Musterbuch blanc, mais pour un usage plus quotidien,
Les armures de corps, d’abord composées Vienne, ONB ms 507 f° 2. sans doute disposent-elles aussi, comme les
de plaques de métal fixées sur de gran- Un corroyeur, à gauche, assouplit femmes du commun, de bourses de mégis ou
des pièces de cuir, appelées broignes, com- une peau, tandis que le cordonnier, de cuir de couleur. Les larges ceintures mascu-
portaient encore maints éléments faits de à droite, met en forme une bottine ; lines, comme les amples bourses qui s’y accro-
cette matière lorsque la cotte de maille puis des chaussures montant à la cheville chent, sont représentées d’une couleur très
le harnois articulé les ont remplacées, du sont disposées dans un vase, à ses pieds. sombre, caractéristique des objets en cuir.
moins à l’usage des riches guerriers. Pour
éviter le contact du métal sur le corps, dou-
blures ou vêtements de cuir continuaient
à être portés sous l’armure. Des vêtements
civils entièrement faits de peaux tannées
figurent aussi dans certaines garde-robes
masculines, celles d’artisans appelés
à travailler dehors ou de commer-
çants circulant de marché en mar-
ché ; il servait aussi à confectionner
des tabliers de protection pour les
Cl. M

mineurs ou les artisans du métal.


élan

Parmi les accessoires vestimentaires, on


ie C

pense immédiatement aux chaussures. Les


oste-B

« corduanniers » dijonnais les fabriquaient et


onn

les réparaient, au milieu du XVe siècle, sous le


et ©

strict contrôle des maîtres et échevins. Inter-


MOP

diction leur était faite de mêler le cuir de veau


O, T

et de vache, le « courdouan » avec le mouton,


roye

de ressemeler avec du cuir de cheval. Parmi


s

les biens énumérés dans leur « ouvreur »


se retrouvent les outils de leur métier, alè-
nes, couteaux à lame ronde, formes de bois
de toutes dimensions. En France comme à Esteck
l’étranger, les fouilles urbaines ont livré en (fer à raturer),
grand nombre certains de ces outils, des for- s.d. – Troyes,
mes (parfois plus de 120) et des chaussu- Maison
res plus ou moins complètes. Des chaussu- de l’Outil
res pour hommes, femmes ou enfants, prê-
tes à porter, figuraient dans les échoppes,

15
© BM Rouen
Échoppe, extrait des Ethiques,
Politique et économiques d’Aristote
Rouen, Bibl. mun., ms 927, f° 17.

Un client règle l’achat de chaussures


à poulaines ; il porte à sa ceinture
une bourse probablement en cuir.
Le cordonnier protège
ses vêtements par un tablier,
probablement fait de cuir.
Il tient à la main le couteau
caractéristique de son activité.
Derrière lui, suspendues au mur,
des formes de bois et, plus haut,
sur une barre de bois,
une paire de bottes souples.

Et harnachement
L’importance des équidés comme source
d’énergie et moyen de transport, primor-
diale à cette époque, requérait divers types
de harnachement pour mettre leur force au
service de l’homme. Le cuir était largement
utilisé, même pour équiper les chevaux
de trait ou les bœufs de labour des pay-
sans. Conformément à la réglementation
des métiers dijonnais, les inventaires mon-
trent que le travail se répartissait stricte-
ment entre les selliers, fournisseurs des cita-
dins les plus aisés, possédant des chevaux
de selle, et les bourreliers, spécialisés dans
l’équipement des chevaux de trait. S’il était
interdit aux selliers d’utiliser du cuir de che-
val et prescrit de confectionner les longes
et licous de cuir blanc « engraissé et corroyé
de bon alun », les bourreliers pouvaient con-
fectionner les colliers et avaloires « de tous
cuirs tannéz », même de mouton, et mêler
les espèces animales pour des ravaudages.
La confection de bâts et de fourreaux rele-
Tel est le cas aussi des fourreaux de cou- vait aussi de leur compétence. Les maîtres
teaux, suspendus à la ceinture, ou d’épées, BIBLIOGRAPHIE de ce métier ne se préoccupaient guère de
retenus par un baudrier. Si ces derniers Audoin-Rouzeau F. & Beyries S., réglementer le mode de rembourrage des
sont surtout présents dans l’iconographie, Le travail du cuir de la préhistoire colliers, tandis que les selliers ne toléraient,
les premiers figurent nombreux parmi à nos jours, Antibes, 2002. pour le confort des « selles d’armes, selles de
les trouvailles archéologiques. Beaucoup Grew F. & de Neergard M., dames, et selles de mules », que le poil de cerf
d’autres types d’étuis étaient employés, Shoes and Pattens, Museum ou de vache, et interdisaient les mélanges.
tels les « écritoires » où étaient rangées les of London, Londres, 1988.
plumes et canifs des lettrés. Les gainiers De Lalande J., L’art du tanneur, RAFFINÉ, teint, doré, découpé, marqué au
confectionnaient aussi des coffrets et gai- Paris, 1764. fer, le cuir connaissait beaucoup d’autres
nes de cuir, en particulier pour protéger Halasz Ciba E., Le cuir à fleur utilisations : bannières, éventails, chaperons
des objets de prix tels les couteaux de ser- de peau, Paris, 2001. de fauconnerie. Plus grossier, mais découpé
vice, les pièces d’argenterie, et les paraient avec habileté, il protégeait des intempéries,
de décors raffinés. De volume plus impor- des chocs, des brûlures et rendait de nom-
tant, malles et sacs et « bouteilles de cuir » breux services lors des transports et des
accompagnaient les voyageurs. déplacements. ! F. P.

16
VÉRONIQUE MONTEMBAULT
Conservatrice-restauratrice, spécialiste de l’étude technico-typologique d’objets en cuir

FABRIQUER
UN FOURREAU
L’archéologie témoigne de l’utilisation de fourreaux pour protéger
certains couteaux. Quels artisans les fabriquaient ? Des techniques
particulières étaient-elles mises en œuvre pour leur confection ?
Découverte d’un objet moins banal qu’il n’y paraît…

L
ES FOURREAUX DE COUTEAUX L’œuvre
constituent, après les chaussu-
res, la catégorie d’objets
des gainiers-fourreliers
en cuir tanné végéta-
lement la plus com- Les deux articles (fourreau et étui) étaient
munément mise fabriqués, dès le XIIIe siècle, par le même
au jour sur les sites archéologi- artisan : le gainier-fourrelier. Son domaine
© Musée des Beaux-Arts de Dijon

ques. On peut donc en déduire d’activité semble vaste puisque, à côté des
que leur emploi était largement fourreaux pour épées et couteaux, il con-
répandu. Cependant, il était loin fectionne également, par exemple, des
d’être systématique, comme l’il- carquois et des écrins. Suivant les statuts
lustrent certaines représenta- de son métier rapportés par le prévôt des
tions montrant des personnages marchands de Paris, Étienne Boileau, il ne
ayant simplement glissé la lame peut mettre en œuvre que du cuir bouilli
sous leur ceinture ou ces artisans de veau, vache, bœuf, cheval et âne : « Tuilt
dont les outils sont posés nus li menestrel du dit mestier pueent ouvrer de
sur le plan de travail. En outre, les vache et de buef et de cheval et de ane et de
couteaux de table, serrés au sein veel tant seulement, sanz metre nul autre
même des habitations, n’avaient cuir en huevre ne viez ne nouvel. »
nul besoin de gaine pour pro- D’autres sources (les registres des tailles
téger leur tranchant et faciliter de 1292 et 1300) semblent cependant
leur transport.
Toutefois, certains de ces couteaux,
réservés au service de la table et
considérés comme des pièces
d’apparat et de prestige, étaient Deux couteaux avec leur gaine
pourvus d’une protection. La pièce (couteaux en acier, cuivre doré, bois
de cuir comportait plusieurs com- et garniture en argent émaillé ; gaine
partiments pour ranger le set et en cuir gaufré par incision, doré et
elle était généralement complétée polychromé), anonyme bourguignon,
d’un capuchon, lui-même en cuir, XVe s. – Dijon, Musée des Beaux-Arts,
destiné à enserrer l’extrémité des Inv. CA 1468. Cl. François Jay.
manches. L’objet fait ainsi plus pen- Ce très bel exemplaire d’une gaine pour
ser à un coffret ou une gaine et l’on un service de table présente un décor
y retrouve par ailleurs un système de en relief, rehaussé de touches rouges,
suspension identique à celui réperto- bleues et vertes. Le fond est doré
et orné de motifs floraux et animaliers
rié sur les étuis de livres ou de tablet-
(lièvres, chien,…). Nous reconnaissons
tes à écrire.
également un blason auquel
Il semblerait donc que nous ayons deux est suspendu l’emblème de la toison d’or.
types de pièces : les gaines ou étuis (sorte Certains animaux sont peints en blanc
de boîtes à capuchon) et les fourreaux. et des fonds bleus mettent en valeur
les inscriptions. L’étui et son capuchon sont
pourvus d’entailles latérales pour
le passage du lacet de fixation.

18
XVe s.
© BnF

Extrait des Faits et dits mémorables de Valère Maxime (15 av. J.-C.-35 ap. J.-C.), manuscrit du XVe s. – Paris, BnF, Ms. Fr. 6185 f° 89 v°.
Le personnage entrant dans cette pièce arbore à sa ceinture un fourreau enserrant apparemment un couteau ou une dague.
On remarque également sur cette représentation bien d’autres productions de l’artisanat médiéval : le coffre avec ses divers éléments
métalliques, les verres aux fenêtres, les carreaux de pavement colorés.

faire une distinction entre l’artisan gainier manche. C’est dans cette zone supérieure,
Exemples de fourreaux repoussés et le fourrelier, puisqu’ils font alors l’ob- représentant à peu près un tiers de la lon-
et gaufrés. – Réalisation L’Eschoppe jet d’un listage distinct. Nous noterons au gueur totale du fourreau, que se localisent
de Saint-Benoît. passage que les fourreliers sont les perforations pour le passage du lacet
minoritaires (6 seulement pour de fixation. Hormis quelques rares excep-
52 gainiers mentionnés dans tions, aucun reste de lacet en cuir n’a été
la taille en 1292 et 3 pour retrouvé sur les pièces découvertes en
42 dans celle de 1300). fouille. On peut en déduire qu’il devait être
Une fois l’étui ou le fourreau confectionné dans un autre matériau : cuir
recouvert de cuir, la pièce était, tanné à l’alun (qui se désagrège dans les
si nécessaire, confiée au garnisseur milieux humides, lesquels sont en revan-
afin d’être pourvue de viroles, rivets, che favorables à la préservation des four-
et autres garnitures métalliques. reaux en cuir obtenu par tannage végé-
tal), cordelette, cordon de laine.
Le décor – Le traitement des registres postérieurs est
généralement plus simple que celui de
Les fourreaux, et ce bien avant l’autre face.
le Moyen Âge, sont systémati- La décoration imprimée à la surface du cuir
quement décorés. La répartition peut être exécutée suivant les quatre tech-
de l’ornementation répond pen- niques du repoussage, de l’incision, du poin-
dant toute la période médiévale à çonnage et du bosselage. Le repoussage et
deux règles strictes : l’incision, nécessitant un appareillage rudi-
– La surface est divisée en quatre mentaire, sont les techniques les plus ancien-
registres : deux pour la face antérieure nes. Elles sont utilisées tout au long du Moyen
et deux pour la postérieure. Pour cha- Âge pour délimiter les registres. En remplis-
que face, nous trouvons la zone couvrant sage, ces techniques sont initialement mises
la lame et celle revêtant partiellement le en œuvre pour la réalisation d’entrelacs et

19
Jointage bottier Les différentes
méthodes de décor
Le repoussage et la gravure :
la surface est repoussée à l’aide
d’un outil émoussé, ou bien incisée
Point de biais afin d’y créer des dépressions. L’outillage
nécessaire est rudimentaire et peut être
réalisé par l’artisan
lui-même. Le gaufrage consiste
à frapper la surface avec un poinçon
qui y laisse son empreinte. L’équipement
nécessaire est plus onéreux puisqu’il
nécessite l’emploi de poinçons réalisés
par un orfèvre. Dans le cas du bosselage,
Point avant
le cuir est repoussé par l’arrière,
ou mis en forme sur un moule.
Après séchage, le volume créé est garni
d’un comblement, généralement en cuir.

Réplique du fourreau de Londres daté


Couture piquée du XIIIe siècle (voir ci-dessous à gauche)
Réalisation L’Eschoppe de Saint-Benoît
Vue en coupe des quatre modes d’assemblage
avec leur dénomination.
Croquis V. Montembault

de motifs de tissage qui, tout au moins en


D.R.
Angleterre, semblent être les plus populai-
res du XIe au XIIIe siècle. À partir du milieu du
XIIIe siècle se développent les motifs de chi-
mères posés sur un fond poinçonné de cer-
cles. Ces figures allégoriques se rencontrent
sur le continent jusqu’au bas Moyen Âge.
Les poinçons, d’abord utilisés de manière
diffuse, envahissent peu à peu la surface
pour constituer sur certaines pièces, et ce
dès la fin du XIIIe siècle, un effet de surface
général. Si les motifs peuvent être variés,
les deux poinçons les plus populaires
sont ceux du simple cercle et de la fleur
de lys. La technique du bosselage, enfin,
semble peu utilisée et réservée à la mise
en valeur du corps d’animaux ; le reste du
décor étant traité suivant la technique du
repoussé. Cowgill mentionne dans son
ouvrage que cette technique serait d’ori-
gine espagnole.

La mise en couleurs
L’intérêt de pièces prestigieuses comme
celle conservée au musée des Beaux-Arts de
Dijon est d’attester que les décors imprimés
à la surface du cuir pouvaient être rehaussés
de dorure et de couleurs. La mise en valeur
était exécutée soit en colorant le fond par
des peintures ou des teintures, ou bien en
le réservant et en mettant en couleur les À gauche :Fourreau en cuir bi-compartimenté (239 mm de long x 43 mm de large),
motifs. Cette mise en teinte concerne éga- couture au fil située sur la face arrière où se trouvent également quatre trous de
lement quelques fourreaux découverts lors suspension pour la fixation de la lanière ; décor gravé et gaufré.
de fouilles archéologiques comme ces deux À droite : Fourreau en cuir (248 mm de long x 41 mm de large), même caractéristiques
pièces de Londres, qui portent des traces que le précédent, à l’exception du nombre de trous de suspension (trois).
de vermillon, et le fourreau peint en rouge Extrait de Cowgill J. & alii, Knives and scabbards, 1987, p. 130.

20
La réalisation
d’un fourreau
de couteau
Il est toujours constitué d’une pièce
unique mise en forme sur la lame.
L’assemblage, localisé sur la face
postérieure, est généralement disposé
suivant l’axe médian. Un désaxement
peut se produire dans le cas d’un étui
à base carrée ou dont la partie supérieure
comporte un décrochement.
1 2 3 Le cuir de bovin est découpé à la forme
voulue (1). Les éléments du décor sont
mis en place (2) puis, à l’aide d’un poinçon,
gravés sur le cuir (3). La couture elle-même
est précédée d’une phase de marquage
de son emplacement et du percement
des trous pour le passage du fil (4). Elle est
effectuée avec du ligneul (fil de lin poissé,
torsadé et ciré) (5). Avant l’assemblage,
le fourreau est muni de son lacet de
4 5 6 suspension (6).

et bleu découvert à Leicester. Il faut regret- LA RE-PRODUCTION réalisée d’après


ter que l’absence d’analyse des surfaces pic- les témoins qui nous sont parvenus per-
turales et des liants, tant sur les collections met de mieux appréhender les maté-
archéologiques qu’historiques, interdise riaux, les techniques de fabrication et cel-
pour l’instant de connaître la nature des pro- les de l’ornementation. Plusieurs aspects
duits usités. restent cependant encore dans l’ombre,
Le faible pourcentage de pièces archéolo- tels la nature exacte de certains produits
giques ayant conservé des traces de cou- comme les matières picturales. La prolon-
leur est vraisemblablement dû à l’enfouis- gation de tests et recherches en archéolo-
sement pendant plusieurs siècles dans gie expérimentale permettront, nous l’es-
un milieu agressif. En effet, si les substrats pérons, de répondre dans l’avenir à certai-
humides et légèrement acides sont favora- nes de ces questions. ! V. M.
bles à la conservation du cuir de tannage
végétal, ils conduisent en revanche la solu-
bilisation et la dégradation des composés
instables tels les produits de nourriture,
peinture et tannage. Ils participent égale-
ment à la désagrégation des fibres d’ori-
gine végétale et c’est pourquoi les fils de lin BIBLIOGRAPHIE
ou de chanvre utilisés pour coudre le cuir Allin C., « The leather », dans Mellor J.E.
ont généralement disparu et seules leurs et Pearce T., The Austin Friar’s
empreintes, permettant d’identifier qua- Leicester, CBA Research Report,
tre modes d’assemblage, sont encore 1981, pp. 145-168.
décelables. Boileau E., Le livre des métiers,
Les pièces qui ont la chance de nous Réimpression 2005 par Jean-Cyrille
parvenir ne nous offrent donc qu’une Godefroy.
vision partielle de la production. Cowgill J. & alii, Knives and scabbards,
Comme dernière preuve, nous note- medieval finds from excavations
rons que seul le cuir de veau ou de in London. Londres, Her Majesty’s
bovin a été identifié, alors que les Stationery Office, 1987.
statuts de la corporation sus-cités men-
tionnent la mise en œuvre de peaux de Franklin A., Dictionnaire historique des
cheval et d’âne. Ces peausseries étaient- arts, métiers et professions exercées
elles tannées suivant des procédés ne résis- dans Paris depuis le XIIIe siècle. Paris,
tant pas aux conditions d’enfouissement Bibliothèque des Arts, des Sciences
(alun par exemple) ? et des Techniques, 1906, rééd. 2004.

21
L’ARTISANAT
DU

L
PIERRE MILLE ES TROIS ÉTUDES que nous L’étude des objets archéologiques vise à
Archéologue, spécialisé en xylologie, présentons ci-après éclairent en établir une typologie, mais elle ne se
INRAP Rhône-Alpes-Auvergne
l’artisanat du bois à travers limite pas à ce seul aspect. L’identification
deux thématiques différen- de l’essence, l’observation des cernes de
tes : d’une part celle des outils croissance, la tracéologie (étude des tra-
de l’artisanat lui-même, avec ces d’outils encore visibles à la surface du
l’exemple des rabots qui témoigne des bois) et l’emplacement de l’objet dans le
innovations apportées par le Moyen Âge ; bois sont autant de méthodes microscopi-
d’autre part, celle des produits de cet artisa- que et macroscopique indispensables à la
nat avec deux exemples, celui des gourdes, compréhension des artefacts (objets manu-
envisagées du point de vue de leur fabrica- facturés).
tion et de leur utilisation, et celui des meu- L’étude de l’iconographie et la lecture des
bles, qui rend plus spécifiquement compte textes sont deux disciplines historiques
de la méthode d’investigation utilisée. dont l’apport s’avère souvent capital pour
De fait, c’est une recherche interdiscipli- l’approche chrono-typologique et socio-
naire qui a permis d’obtenir les résultats économique des objets archéologiques.
exposés ici. Bien que nécessitant des opé- La démarche ethnographique ou ethnoar-
rations souvent fastidieuses, l’apport de chéologique est un moyen d’investiga-
cette démarche croisée n’en est pas moins tion qui permet de valider avec les gens de
essentiel à l’histoire des techniques. Dans métiers des modèles théoriques issus des
le cas présent, les données de l’archéo- observations tracéologiques.
logie ont été confrontées à l’icono-
graphie, aux textes et à l’ethno-
graphie. Chacune de ces dis-
ciplines apporte son lot de
connaissances, qui croisées
produisent de nouvelles
informations.

Cl. Laurent Hunziker


22
22
Ve-XVIe s.
PIERRE MILLE

LES RABOTS MÉDIÉVAUX


CHRONOLOGIE D’UNE ÉVOLUTION TECHNIQUE

Utilisés par les charpentiers, les menuisiers, les tonneliers


et les luthiers, les rabots ont connu diverses formes,
en fonction de leur usage. Leur recensement permet
de déceler quel fut l’apport du Moyen Âge en la matière.

S
ELON MICHEL PASTOUREAU : maintien du fer par martelage du coin. La le blocage du fer, l’autre permet l’évacua-
« Le rabot est utilisé assez tôt partie creuse de ce dernier laisse échap- tion des copeaux.
en Occident, mais il ne pren- per les copeaux. – La lumière profilée (4) : sur chacune des
dra une place honorable qu’au – La lumière carrée à cheville traversante joues de la lumière, est aménagé un rebord
début du XVe siècle. (…) On est (2) : ce système de blocage du fer est cons-
resté méfiant à son égard (…). titué d’une cheville horizontale rappor-
Cet outil quelque peu félon (…) triche (…), tée enfoncée dans les joues du rabot. Elle 1 2 3 4 5
use plutôt qu’il ne tranche ». Malgré la dis- permet le blocage du fer (avec un coin) et
grâce qui pèse sur lui, il est utilisé sans inter- ménage un espace à l’avant de la lumière
ruption durant toute la période médiévale nécessaire à l’évacuation des copeaux.
et fut même pris pour emblème par Jean – La lumière pontée (3) : ce système est
sans Peur. À l’époque moderne, il deviendra composé d’une double lumière. La cavité
un outil prestigieux, souvent historié, per- située à l’arrière assure grâce au « pont »
sonnalisé par l’artisan qui l’a fabri- Réalisation Pierre Mille

qué et qui l’utilise.


Les 5 types de lumières et
de blocages des fers.
Un outil à fût
Les rabots sont spécifiquement qui permet le blocage du coin et
utilisés par les charpentiers, les du fer, l’avant de la lumière laisse
menuisiers, les tonneliers et les le passage aux copeaux.
luthiers. Tous servent à dresser – la lumière ouverte (5) : ce der-
(applanir) le bois dans le sens des nier principe caractérise des
fibres et à obtenir des surfaces fûts plus étroits. La lumière
planes, ou profilées. Ils se compo- des guillaumes et des bouvets
sent d’un parallélépipède de bois est le plus souvent ouverte sur
(dont les deux faces s’appellent l’une des joues du fût. La par-
« joues »), percé d’une ouverture tie inférieure élargie assure le
ou lumière dans laquelle on place débourrage des copeaux.
un fer incliné. Ce fer est bloqué
avec un coin et parfois un contre-
coin. Les rabots disposent souvent
d’appendices de préhension qui Jean sans Peur en son conseil,
peuvent être des poignées ou des extrait des Réponses à Charles VI
cornes. et Lamentations par Pierre Salmon
(13..-14..), enluminé par le Maître
Avant d’en venir aux différents
de Boucicaut, 1409 – Paris, BnF,
types utilisés au Moyen Âge, il con-
Ms. Fr. 23279 f° 119.
vient de définir plusieurs caractères
Notez la présence du rabot dans
techniques auxquels nous ferons
les armes de Jean sans Peur. D’après
souvent appel : il s’agit des types
Bertrand Schnerb (Les Armagnacs
de lumière et des systèmes de blo- et les Bourguignons, la maudite guerre,
cage des fers. 1988) le prince bourguignon aurait
Cinq types de lumière de rabots adopté cet emblème pour signifier
ont été reconnus : qu’il raboterait le bâton noueux pris
– La lumière carrée à coin semi-cir- par emblème par son cousin,
culaire (1) : ce système permet le Louis d’Orléans.
© BnF

23
© BnF
Une grande variété
L’invention de cet outil semble remonter à l’époque antique. Les artisans romains se servent
déjà de formes diversifiées. Quatre modèles de rabots sont à leur disposition : les petits rabots droits,
les riflards, les rabots à moulure, les varlopes. Pour tous, le fer est bloqué dans la lumière à l’aide d’une cheville
traversante enfoncée horizontalement dans le corps du fût, sauf pour les guillaumes à moulure.
Pour la période médiévale, une centaine de documents tant archéologiques qu’iconographiques nous ont permis
de classer les rabots en sept types : les petits rabots droits, les riflards, les rabots à moulure, les varlopes, les grandes
varlopes, les galères et les colombes. Les rabots modernes, comme le stockolm, le bouvet double et le rabot cintré
qui semblent être des inventions post-médiévales, ont été écartés. Le rabot de fond des tonneliers, la guimbarde
et le bastringue, qui diffèrent des rabots à fût, n’ont pas été retenus non plus.

Les petits rabots droits


Nous sommes en présence d’outils parallélépipédiques de petites
dimensions (de 9 à 17 cm). Une moulure ou une poignée de préhension
caractérise parfois l’arrière du fût. Au Moyen Âge, tous possèdent
un système de blocage du fer constitué d’une cheville traversante.
Les rabots à moulure
Seul le modèle scandinave de Bergen fait exception, sa lumière étant carrée.
À part deux rabots trouvés en fouilles (l’un carolingien découvert à Dublin,
Ces petits rabots varient peu de l’Antiquité à la fin du Moyen Âge.
l’autre daté de l’an Mil mis au jour à Charavines), les rabots à moulure
Au XVIe siècle, quelques modèles en fer possèdent une lumière pontée
médiévaux, qui se nomment également guillaumes ou bouvets, ne nous sont
et une poignée à l’avant.
connus que grâce à l’iconographie. Au bas Moyen Âge, ils possèdent des formes
Petit rabot en bois à cheville traversante daté du XVe siècle de fers et de fûts très variés, conçus pour le moulurage parfois complexe
Rouen, Musée Le Secq des Tournelles, LS 1276. de pièces ou de plateaux de meubles et d’huisseries. Les bouvets ont
la particularité d’évacuer latéralement les copeaux. Après le XVIIe siècle, ces
types possèdent des formes plus complexes que leurs prédécesseurs médiévaux.
Le rabot à moulure, appelé « mouchette », XIe s.
Habitat de Charavines à Colletière (Isère).
Cl. P. Mille – avec l’aimable autorisation de
Madame Pessiot, conservateur en chef
du Musée Le Secq

re
lletiè
Co
de
les
F ouil
Cl.

Les riflards
Si les riflards antiques possèdent une poignée de préhension à l’arrière,
cette dernière semble disparaître au milieu du Moyen Âge, étant remplacée par un fût profilé
à l’arrière et par l’ajout d’une corne de préhension à l’avant. Le riflard à corne
est caractéristique du bas Moyen Âge : d’après nos sources, sa première représentation
date du XIIIe siècle. Ces outils mesurent le plus souvent entre 16 et 30 cm de long.
Tous les modèles de riflards médiévaux possèdent une cheville traversante comme système
de blocage, sauf deux outils vikings (l’un norvégien, l’autre groenlandais) qui présentent
chacun une lumière carrée.
Riflard, détail de Hausbuch der Mendelschen Zwölfbrüderstiftung, 1410
Nuremberg, Stadtbibliothek, Amb. 317, 2, f°76.

24
La famille du menuisier, extrait de Les États de la société, enluminure de Jean Bourdichon,
France, fin du XVe s. – Paris, BnF, Ms. Fr. 2374 f° 1 v°.
Le rabot posé sur l’établi est un petit riflard, celui manié par l’artisan une varlope.
Tous deux sont dotés d’une cheville traversante de blocage du fer du type 2.
Les varlopes
Ces grands rabots, qui portent une poignée à l’arrière et souvent une petite corne à l’avant, sont employés
par les menuisiers pour dresser, aplanir et finir les ouvrages. Les varlopes antiques possèdent toujours des fûts
munis de deux poignées. La forme des modèles du haut moyen Âge ne nous est pas connue.
Au bas Moyen Âge. la diversité des formes devient remarquable : à deux poignées ; à une poignée ;
à une poignée et une corne rapportée ; à moulure de préhension… Généralement plus longs que leurs
homologues antiques, ils mesurent entre 40 et 60 cm. Les images du bas Moyen Âge nous révèlent un seul
système de blocage, constitué de la cheville traversante. Les varlopes des XVIIe-XIXe siècles sont parfois
ouvragées avec art. Elles présentent toutes une lumière profilée. Elles sont souvent munies d’une poignée
à l’arrière et d’une corne à l’avant.

La grande varlope, détail de La construction de l’arche


de Noé, fresque de Pietro di Puccio, Camposanto de Pise.
Les grandes varlopes
Les grandes varlopes sont plus grandes et plus puissantes
que les varlopes. Généralement à deux poignées, elles sont utilisées
par les menuisiers et les charpentiers pour le corroyage
(action de dégrossir) de grands plateaux d’huisseries d’intérieur
ou d’extérieur. La grande varlope n’existe pas dans l’Antiquité
et aucun modèle de ce type daté du haut Moyen Âge n’est connu.
Le plein Moyen Âge semble donc avoir inventé cet outil, qui apparaît
pour la première fois sur la fresque du Guildhall de Sienne exécutée par
Lorenzetti Ambrogio
entre 1338-1340. Sur les images plus tardives,
les grandes varlopes mesurent souvent plus
d’un mètre de longueur. Les fers sont bloqués
dans la lumière à l’aide de la cheville traversante.
Ce n’est qu’à partir de la fin du Moyen Âge
et au XVIe siècle qu’il est possible de distinguer
sur les images des grandes varlopes
à lumière pontée.

© BM Arras

La galère : dessin aux trait, fin du Moyen Âge


Arras, Bibliothèque Municipale, Ms. 252 f° 95 v°.
Les galères
Ces rabots quelque peu particuliers servent à corroyer et à dresser de grandes pièces de bois.
Outils plutôt volumineux, larges et courts, à poignées latérales, ils peuvent être maniés
par un artisan, mais peuvent l’être aussi par deux. Les objets archéologiques n’existent pas
et les premières mentions de leur utilisation sont tardives (église San Petronis de Bologne,
1468-1477). Les lumières de ces outils semblent déjà profilées à la fin du XVe siècle.
Du XVIe au XIXe siècle, les galères ont des formes proches des premiers outils de la fin
du Moyen Âge, quelques-unes possèdent des lumières pontées.

Les colombes
Ce très grand rabot renversé est un rabot dormant, l’artisan maniant le merrain à corroyer, non
l’outil ; il se présente sous la forme d’un banc incliné d’au moins 1,50 mètre de long, reposant
sur des pieds. Les colombes sont utilisées spécifiquement par les tonneliers.
Elles servent au dressage des rives (bords) des douves. Aucun objet archéologique
n’a été mis au jour et la première iconographie le représentant est post médiévale (1568).
Les études tracéologiques menées sur des artefacts médiévaux révèlent très tôt
un corroyage des rives mais ce n’est qu’à partir du XVe siècle que l’usage
de cet outil semble effectif.
La colombe, détail d’un bois gravé de Jobst Amman
© BnF

Paris, BnF, cabinet des estampes, Lc 1b, pl. Les tonneliers, 1574.

25
Tableau chrono-typologique des rabots
et des types de lumières.

Réalisation P. Mille
L’apport du Moyen Âge du fer. Tous les modèles que nous avons L’axe nord-sud transalpin, d’où provient la
décrits possèdent cette particularité, à l’ex- majorité de notre documentation, consti-
clusion de quelques rabots scandinaves. À la tue sans doute l’épine dorsale de cette évo-
L’usage des rabots ne s’est donc pas perdu fin du Moyen Âge apparaît la lumière profilée lution technique. Germains, Lombards, Véni-
durant le haut Moyen Âge pour réapparaî- (celle que nous connaissons sur nos rabots tiens ... sont peut-être les concepteurs d’une
tre au XIIIe siècle comme nous pouvions le modernes). Les deux techniques de blocage : partie de nos rabots modernes. ! P. M.
croire il y a quelques décennies. Malgré le cheville traversante et lumière profilée coha-
peu d’objets archéologiques connus à ce bitent encore au XVIe siècle. Les témoigna-
jour et les limites de l’utilisation de l’icono- ges que nous possédons sont sensiblement
graphie, nous voyons perdurer les types anti- égaux en nombre pendant la première moi-
ques dans leurs formes et leurs dimensions tié de ce siècle, la lumière profilée devenant BIBLIOGRAPHIE
pendant le haut Moyen Âge. Par la suite, le majoritaire durant la seconde. Les divers Colardelle M. & Verdel E., Les habitats
nombre de formes et les dimensions s’ac- types de rabots des XVIIe et XVIIIe siècles pos- du lac de Paladru, La formation d’un terroir
croissent, et de nouveaux types apparais- sèdent quasiment tous une lumière profilée, au XIe siècle. D.A.F., n° 40, 1993.
sent. Dès les XIe-XIIe siècles, deux catégories la cheville traversante ne s’observant que
Goodman W. L., The history of wood working
d’outils sont élaborées à partir de types déjà sur les très petits rabots connus sous le nom
tools. Londres, 1964.
existants : le riflard à corne, issu du rifloir à de « noisettes » – principalement utilisés par
poignée, et les grandes varlopes, issues des les luthiers. La mise au point de la lumière Grenouiller B., « Le rabot, outil du bois
varlopes. La galère et la colombe des tonne- pontée observée sur les grandes varlopes par excellence. Premiers témoignages
liers sont, quant à elles, mises au point à la des XVe et XVIe siècles ne perdure pas non romains », Technologies, Idéologies,
fin de la période médiévale. plus, elle est sans doute abandonnée pour Pratiques, Le travail du bois, pratiques
Le Moyen Âge innove également en matière des raisons mécaniques. Moins spectacu- traditionnelles et nouvelles techniques,
de blocage des fers. Cette transition techno- laire que l’élaboration de nouveaux outils, vol. XI, n°1-2. Publications de l’Université
logique n’est pas brutale et s’observe sur un l’élaboration de la lumière profilée au Moyen de Provence, 1992, pp. 47-62.
siècle et demi à deux siècles environ. Depuis Âge constitue donc un élément essentiel de Schlederman P., Voices in stone, a personal
la période antique et durant tout le Moyen l’évolution technique des rabots, promis à journey into the artic past. Calgary, The artic
Âge, la cheville traversante sert au blocage une importante longévité. Institute of North America, 1996.

26
VIe-XVIe s.
PIERRE MILLE

DE L’ART DE FAÇONNER
DES GOURDES
La fabrication des gourdes en bois, dont l’existence au Moyen Âge
est renseignée tant par l’archéologie que par l’iconographie, demande
un savoir-faire qui est encore maîtrisé de nos jours par certains artisans.

L
ES GOURDES SONT des usten- Une des 12 gourdes d’Oberflacht, VIe siècle,
siles de réserve largement uti- haut. 17,1 cm, diam. 12 cm, ép.7,5 cm ;
lisés au Moyen Âge. En Europe fouilles du milieu du XIXe s. – Landesdenkmalamt
Baden-Württemberg Stuttgart.
occidentale médiévale, elles
sont souvent fabriquées en Cette gourde provient d’un sarcophage de bois
étain, en céramique, parfois dans lequel a été inhumé un homme accompagné
d’un riche mobilier funéraire : épée, scramasaxe,
en verre ou en cuir. Le bois a été employé
bouclier, hampes, peignes, plats... Cette petite
par certains pays du Centre-Nord de l’Eu-
gourde entière, en bois d’érable, est globulaire
rope (Allemagne, est de la France et Suisse), et possède une face plane opposée à une face
les pays méditerranéens ayant privilégié les bombée, un goulot cylindrique et deux anses
coloquintes. Bien que lacunaires, les décou- opposées. Le socle est court et quadrangulaire.
vertes archéologiques de gourdes en bois Sur la face plane est incisée une croix chrétienne.
montrent une pérennité d’utilisation du VIe
au XVIIe siècle.
2 Gourde de bois, vers 530-540, haut. 19,5 cm,
Au Moyen Âge on désignait ces récipients
diam. 15,7 cm, ép. 12 cm env., provenant
sous le nom latin d’hama. À l’exclusion des de la cathédrale de Cologne, fouilles Doppelfel
tonnelets assemblés, les gourdes de bois Erzbischöfliches Diözesan-Museum.
sont des ustensiles obtenus au tour. Le La tombe d’un jeune garçon, située sous
corps de ces récipients est monoxyle. Le la cathédrale Saint-Sèverin, a livré
tournage de ce genre d’ustensile est parti- deux gourdes. L’une d’elles, la plus complète,
culier et requiert la compétence d’un arti- possède vraisemblablement une face plane
san tourneur spécialisé. et une autre bombée ; elle présente un socle et
un large goulot à deux anses accolées et taillées.
Les formes Dessin P. Mille, restitution d’après Capelle, 1976 : pl. 34.

Les gourdes qui nous intéressent sont con- 3 Gourde de bois, entre 660 et 680 ap. J.-C.,
nues depuis l’époque mérovingienne. Les haut. 20,6 cm, diam. 19 cm, ép. 9 cm env., fouilles
premiers témoignages de leur existence R. Marti – Musée national de Zurich.
sont archéologiques et datent du VIe siècle. Cette gourde incomplète faisait partie du mobilier
Ces objets ont été mis au jour dans le cime- funéraire accompagnant un défunt d’une quarantaine
tière mérovingien d’Oberflacht en Allema- d’années, déposé dans une tombe à dalles mise
gne (fig. 1). D’autres gourdes ont été trou- au jour en 1969 dans l’église paroissiale Saint-Martin
vées à Cologne et en Suisse et datent des à Altdorf dans le canton d’Uri. En bois de peuplier,
VIe et VIIe siècles (fig. 2 et 3). Des fouilles con- elle possède une face bombée et une face plane
duites à Strasbourg ont permis de découvrir où est encastré le disque.
Restitution : de Frits von Büren, Musée National de Zurich – D.R.
des exemplaires du bas Moyen Âge (fig. 4).
Dans le port d’Hambourg a également été
trouvé un fragment décoré qui correspond 4 Gourde de bois, premier quart du XIVe siècle,
à la face bombée d’une gourde. Cet objet haut. 17 cm, diam. 15,4 cm, ép. 7,4 cm,
est daté de la fin du XVIe siècle. Les gourdes Strasbourg, fouilles M.-D. Waton – Musée
archéologiques les plus récentes, datées du archéologique de Strasbourg.
XVIIe siècle, ont été mises au jour à Lubeck. Cet exemplaire a été découvert en 1987 dans
un contexte de latrines. Elle possède un goulot
À notre connaissance, il n’existe pas de
simple, deux pattes de suspension et deux pieds
découvertes archéologiques pour les épo-
courts. L’objet original n’est pas présentable
ques carolingienne et féodale. Cette lacune et devrait subir un traitement de conservation
ne doit pas tromper, les gourdes de bois et (l’identification anatomique du bois n’a pas
les gourdes en général ont été utilisées sans encore été réalisée).
discontinuité durant tout le Moyen Âge. Dessin de J.-P. Ried, Strasbourg – D.R.

27
7

5 Giovannino di Grassi : La fuite en Égypte,


Psautier-livre d’heures, fin XIVe siècle
Florence, Biblioteca Nationale,
Ms Laudau-Finaly, 22 f° 25 v°.
Accrochée à sa ceinture, Joseph transporte
une gourde qui rappelle les modèles
en bois.

6
Tristan et Iseult, extrait du Codex
Les usages de Manesse, 1310 – Heidelberg,
Universitätsbibliothek, Ms Pal. Germ. 848.
L’iconographie médiévale sur laquelle cet
Après une chevauchée, Tristan et Iseult
objet apparaît est d’une lecture délicate s’offrent mutuellement une gourde
mais signifiante. Ces représentations per- aux reflets dorés.
mettent de compléter les informations de
l’archéologie et d’aborder quelques aspects
sociologiques du Moyen Âge. La gourde en général et la gourde de bois en
particulier se rencontrent le plus souvent sur
Le tournage d’une gourde par un artisan des thèmes iconographiques précis. Ce réci- l’amour et du mariage, la gourde consacre
roumain, Ion Constantin. pient de réserve facilement transportable l’union du couple auquel elle doit apporter
9 est associé au monde extérieur et aux dépla- félicité, fidélité et fertilité (fig. 6). Intimement
cements. Le thème des travaux agricoles et lié au vin, la gourde symbolise aussi l’ivresse
sylvestres est souvent récurant. Celui de la (fig. 7) et l’égarement, la luxure, dont l’Église
chasse n’est pas absent. Le thème du voyage s’efforce de condamner les ravages. Les fous
est aussi abondamment évoqué : il peut être sont montrés le plus souvent une gourde à
d’inspiration profane, dans le cas des armées la main et buvant. La gourde symbolise une
en mouvement par exemple, ou d’inspira- fois de plus la duplicité de l’alcool et celle
tion religieuse, ainsi que l’atteste l’équipe- de ces êtres qui échappent aux normes.
ment des pèlerins de Saint-Jacques ou des La gourde est enfin présente aux côtés de
scènes figurant la Fuite en Égypte (fig. 5). l’homme lors de son dernier voyage, la mort
Il existe trois groupes de représentation (fig. 8). Ce récipient est un rappel allégori-
dans lesquelles les gourdes semblent asso- que du Destin puisque, une fois vide, chacun
ciées à des images symboliques. L’objet n’est rejoindra le royaume des morts.
alors plus seulement un ustensile utilitaire Ainsi l’étude de l’iconographie permet non
perdu dans une composition picturale ; il est seulement de préciser l’usage de la gourde
déplacé pour devenir l’objet associé au sujet. et l’identité des utilisateurs, mais aussi
Cl. Pierre Mille

Il s’agit des motifs de l’amour, de l’ivresse d’appréhender une partie de l’imaginaire


et de la folie, et de la mort. Dans le cas de médiéval.
Premier tournage

Le mandrin est enfoncé pour le deuxième axe de tournage Creusement de la cavité


28
Miséricorde de stalle, église Le tourneur, extrait des Omnibus 10
de Beverley minster (Yorkshire), XVe s. mecanicis artibus d’Amman Jobst,
Cette scène de l’homme ventru qui boit bois gravé, 1568 – Paris, BnF,
goulûment à sa gourde, avec à ses côtés département des estampes, Lc 1b,
l’image d’un diable, dénonce clairement édition 1578.
la gourmandise et l’ivresse. Sur l’étal du tourneur, on remarque
trois gourdes de bois. Elles ont
Cl. Sylvie Bethmont-Gallerand

Détail du tableau de Bruegel l’Ancien, en commun un corps circulaire au


Le triomphe de la mort – Madrid, goulot court, des pieds
Musée du Prado. et deux anneaux latéraux
La mort est symbolisée ici par les gourdes de suspension. Elles sont très
pleines de vin frais du Rhin dont le contenu proches du modèle de Strasbourg
est répandu par un « faucheur » daté de la première moitié
qui emportera avec lui, du XIVe siècle. À l’arrière-plan
le jouvenceau, sont visibles, pendus à un râtelier,
le fou, les amoureux… les crochets de tour (outils à long
manche et à lame incurvée).

La fabrication
Si l’Occident a perdu l’usage à la fois celles issues des musées et
de gourdes en bois, en revan- celles fabriquées par les derniers
che, celui-ci s’est poursuivi artisans tourneurs de gourdes en
en Europe de l’Est jusqu’à bois, et en particulier auprès de Ion
nos jours. Le savoir-faire des Constantin (fig. 9 ).
tourneurs de gourdes a per- Les observations tracéologiques
duré en Bulgarie, en Hon- des archéologues correspondent
grie, en Yougoslavie du nord- en fait point par point aux observa-
est, en Ukraine et sans aucun tions faites sur les gourdes roumai-
doute en Slovaquie. En Rou- nes fabriquées de façon tradition-
manie l’utilisation des gour- nelle, à savoir : l’utilisation du tour à perche Et si ce type d’approche, menée avec la
des de bois est relativement et à pédale, les deux axes de tournage, les rigueur et la prudence d’usage, s’avère per-
ancienne puisqu’elle est attestée par les tex- traces de fixation du mandrin de tour à l’op- tinente pour appréhender l’histoire des
tes dès le XVIe siècle. Des gourdes de bois tra- posé de la face d’évidement, le rognon de techniques, elle montre également son uti-
ditionnelles roumaines s’observent encore tournage à l’intérieur de la cavité, le disque lité pour l’histoire sociale et économique du
dans certains intérieurs paysans, mais la plu- circulaire d’obturation, les stries de tournage Moyen Âge. ! P.M.
part des objets anciens, pour l’essentiel des laissées par un crochet. Cette étude compa-
XIXe et XXe siècles, ne se trouvent plus que rative ayant permis de montrer la pérennité
dans les musées ethnographiques. du savoir-faire des tourneurs durant près de
Ce qui étonne d’emblée à la vue des gour- quinze siècles, elle laisse penser que l’atelier
des roumaines c’est la ressemblance des du tourneur médiéval ressemblait à celui de BIBLIOGRAPHIE
formes avec celles des images médiéva- Constantin Ion. Notons d’ailleurs que son
Hébert M., « Inventaire des gravures
les et leur similitude avec les exemplaires échoppe est encore fort proche de celle
de l’école du Nord, 1440-1550 »,
archéologiques. De ce constat découlait représentée sur la gravure de Jobst Amman
t.1. et Paris, BnF, 1982 et 1983.
une interrogation : le savoir-faire des tour- datée de 1568 (fig. 10). Cette image d’une
neurs médiévaux a t-il perduré jusqu’à nos valeur exceptionnelle montre un tourneur Mille P., Quelle gourde ! Histoire
jours en Roumanie ? Pour répondre à cette affairé au tour à pédale et à perche. d’un récipient singulier, catalogue
question nous disposions de plusieurs étu- de l’exposition du Musée de Lons-le-Saunier,
des technologiques portant sur des exem- CETTE RECHERCHE pluridisciplinaire a 8 mai-5 septembre 1999. Besançon,
plaires archéologiques allemands et fran- permis de révéler des faits matériels et Centre Jurassien du Patrimoine, 1999.
çais, qu’il convenait donc de confronter des aspects technologiques qu’une seule Spannagel K., Gedrechselte Geräte.
avec les données des gourdes roumaines, discipline n’aurait pu appréhender. Hanovre, Ed. Libri Rari, 1987.

Taille du socle à la asse Enlèvement du rognon de tournage au crochet Ajustage du disque après tournage
29
XIe s.
PIERRE MILLE

L’IDENTIFICATION
DE VESTIGES EN BOIS
L’EXEMPLE DU MEUBLE DE CHARAVINES
Les fragments d’un meuble découverts sur l’habitat
de l’an Mil de Charavines sont restés énigmatiques jusqu’à ce qu’une étude
interdisciplinaire permette de révéler enfin leur nature exacte.

Cl. P. Mille
Dessin P. Mille

2
Cl. P. Mille

Deux des trois planches découvertes La fabrication d’un coffre par un artisan
à Charavines roumain, Nicolae Oancea
En haut, fendage des billes.
À droite, sur la selle de travail, l’artisan plane

D
URANT LA CAMPAGNE les planches en série

DE FOUILLES 1985, deux


planches rectangulaires de meuble auquel appartenaient ces pièces
en chêne et les fragments datées de l’an Mil.
d’une troisième ont été
mis au jour sur le chan- Les données intrinsèques
tier du site médiéval de Colletière à Cha-
ravines (Isère). En 1989, à la suite de la pre- Ces planches (fig. 1) ont été obtenues par
mière étude, la seule déduction qu’il était fendage, comme le montrent les parties
possible de faire était l’appartenance de ces de bois brut de fente (sans équarrissage),
éléments à un meuble, sans qu’il soit pos- sur bois vert. Les planches sont taillées sur
sible d’en déterminer la nature exacte. Une maille (section radiale) : ainsi le bois n’offre
étude interdisciplinaire a été tentée depuis. aucune déformation à la dessiccation. Ces
Elle a conduit à croiser les données fournies trois ais (planches) présentent une taille à
par l’archéologie, les archives et l’ethnogra- mollet (amincissement en double biseau) sur
phie. Malgré le peu d’éléments conservés, trois faces et une rainure sur la quatrième :
cette enquête a permis d’identifier le type ceci prouve qu’elles étaient assemblées sur

30
C : coffre grenier, d’après K Kos, 1966.

E : coffre de dot,
d’après A. Tita, 1966.
A

D : gond de couvercle,
d’après K.Kos, 1966.

A et B : systèmes d’assemblage
F : coffre d’église,
des coffres roumains,
B d’après I. Godea, 1971.
D.R.

d’après K Kos, 1966 et Banateanu, 1969.

4
Aspects et caractéristiques techniques
des coffres roumains en qualité de menuisier, faiseur de cof- Comme les autres artisans des Carpates,
fres et de greniers. Il produisait principale- Nicolae tire la rainette double vers lui et, à
ment des coffres de dot et des greniers à chaque coup, le tranchant courbe détache
quatre faces. La planche la plus complète cor- grain. Nicolae travaille uniquement le hêtre un fin copeau. Le geste est répété jusqu’à
respond à une pièce d’angle. La taille à mollet encore vert. La fente se pratique à la hache obtention de la profondeur voulue.
est obtenue à la hache. Les rainures profon- (fig. 2). Les montants et plusieurs pièces du Une fois le façonnage de la série de piè-
des semi-circulaires ont été réalisées par un couvercle sont obtenus sur quartier (bille ces de coffres terminé, Nicolae procède
tranchant courbe, comme un crochet ou rai- fendue en quatre), les planches le sont sur au fumage du bois dans le fumoir. Durant
nette. Enfin, les vestiges de trous de cheville mailles. Cette particularité conditionne une 24 heures le bois est entreposé sous des
ont été vus sur les extrémités conservées. partie de la forme et de la technique d’as- bâches et de vieilles planches. Le feu allumé
Ces constatations ont pu être mises en rela- semblage des coffres. sous la charge des pièces de coffres couve à
tion et explicitées par le travail d’un arti- Nicolae commence le façonnage des piè- l’intérieur de la meule, produisant une cha-
san roumain chez qui nous avons poursuivi ces avec la hache à doler. Sur la selle de tra- leur et une fumée épaisse qui aident la des-
l’enquête. vail, les rives (bords) et les parements (faces) siccation et au durcissement du bois.
sont corroyés à plat et mollet à l’aide d’une Après le fumage le menuisier assemble sa
Enquête en Roumanie plane à double poignée. Les planches infé- série de pièces du coffre. La précision qu’il a
rieures qui supportent le fond sont taillées apportée à la réalisation des pièces garan-
En Transylvanie, dans les montagnes des de manière spécifique. Leur façonnage en tit la tenue des coffres, lors du montage.
Apusanii, il existe encore des artisans tra- équerre se pratique avec la hache à doler et Pour procéder au chevillage des pièces, l’ar-
vaillant de façon archaïque. Nous avons la plane, la rainette double étant employée tisan pratique, de place en place, des trous à
personnellement rencontré dans le village pour le creusement de la rainure (fig. 3). Pré- l’aide de petites tarières.
de Budureasa, dans le pays de Cris, Nico- cisons que si Nicolae rainure ces planches Il termine par la décoration du coffre. Les
lae Oancea. À 76 ans (en 1994), il œuvrait sur une selle, d’autres artisans de la région grands greniers ne reçoivent pas ou peu de
du Cris se servent de deux poteaux plantés décors, mais les coffres de dot sont souvent
Le rainurage en terre pour bloquer la planche à travailler. décorés avec soin (fig. 4).
3
Une autre technique utilisée actuellement
À gauche, rainette double de l’artisan. en Roumanie : deux poteaux fendus et plantés
Ci-dessous, position des mains sur la rainette double en terre retiennent la planche à rainurer.
D’après G. Stoica, 1974.
Cl. P. Mille

31
5

L’atelier d’un coffretier-bahutier, détail


d’un vitrail de la cathédrale
de Chartres, XIIIe s.
Sont encore visibles, accrochés au mur,
6 les outils des menuisiers qui correspondent
à ceux utilisés par Nicolae.

ille
P. M
ssin
De

classés en deux grands groupes, comptant


Restitution vraisemblable chacun deux types distincts.
et système d’assemblage proposé – Une empreinte de coffre carolingien mise
pour le coffre de Charavines au jour à Saint-Denis révèle le premier
type de coffre existant au Moyen Âge. De
forme légèrement pyramidale, il est formé
de deux ou trois ais superposés et mainte-
Comme nous pouvons nous en rendre d’assemblage, il ne peut s’agir que de nus par chevillage dans des montants cor-
compte, le profil et la taille des ais décou- poteaux corniers quadrangulaires identi- miers formant pieds.
verts à Charavines sont très proches des ques aux poteaux des coffres roumains. – Le deuxième type est, de par sa facture,
formes et de la préparation de planches Cette hypothèse formulée, il restait à la con- très proche du premier, mais les montants
travaillées par les artisans transylvaniens. firmer en recherchant des éléments de com- cormiers qui forment pieds sont ici de lar-
En particulier la pièce d’angle (fig. 4-A). Les paraison dans la documentation d’époque ges ais, la construction s’effectuant par
éléments découverts à Charavines appar- médiévale, à la fois parmi les artefacts mais assemblage d’angle. En France, les deux
tiennent apparemment à la même paroi aussi dans l’iconographie. coffres de ce type les plus anciens sont
de coffre, l’épaisseur des languettes à mol- conservés à Noyon (XIIIe s.).
let correspondant à la largeur des rainu- Les sources médiévales – Les coffres découverts à Oseberg (Nor-
res. Ces trois planches s’organisent donc vège) datés de 800 à 850 et le coffre de
en panneau vertical. Les pièces reçoivent D’après les découvertes archéologiques Mästermyr (Suède) daté de 1050-1060
latéralement des montants. Vu l’épaisseur et les pièces encore conservées dans des sont assemblés à tenons et mortaises et
de l’équerre et la disposition de la cheville musées, les coffres médiévaux peuvent être constituent le troisième type. Les deux

32
planches latérales forment les pieds. Ces Quant à l’iconographie, malgré la lecture
coffres-troncs pyramidaux sont les plus souvent difficile des images avant le XIIIe siè-
anciens connus, mais d’autres plus tardifs cle, elle confirme l’existence de ces quatre
existent en Allemagne et dans les Alpes types de coffres. D’après C. Charles, les cof-
françaises. fres représentés sur la Bible de Saint-Vivien, du type 1. La restitution des
– Le quatrième type regroupe de grands sur le Psautier d’Utrecht et sur le plan de dimensions de ce panneau, quasi
coffres quadrangulaires barlongs, sans Saint Gall témoignent de l’existence dès le carré, est d’environ 65 x 70 cm. Ce
pieds et dont les ais entaillés à mi-bois IXe siècle, des types 1, 3 et 4 ; le type 2 sem- qui suppose qu’il se trouvait en posi-
sont souvent maintenus grâce à des pen- ble en revanche circonscrit pour quelques tion latérale. La longueur de l’objet est
tures et des encoignures de fer clouées. Le temps encore au monde scandinave. Les en revanche difficile à évaluer, mais les
plus ancien, dit coffre de Sainte Colombe, quatre types sont figurés à partir du Moyen rapports de longueur et largeur des cof-
est daté de l’époque mérovingienne ; un Âge classique. Un vitrail de la cathédrale fres vus sur les représentations autorisent
autre, daté du XIIe siècle, est conservé à de Chartres (XIIIe s.) montre l’atelier d’un à penser que celle-ci est comprise entre
Noyon. coffretier-bahutier (fig. 5). Le menuisier de 1 mètre et 1,60 mètre (fig. 6).
droite travaille sur un bel exemple de cof-
fre de type 2. Le savoir-faire
Ce recensement permet d’attribuer le meu-
ble de Charavines à la catégorie des coffres
et les gestes des artisans
Les outils du fabricant de coffre,
Nicolae Ion
Les traces des outils observées sur les plan-
ches de l’an Mil sont très proches de celles
laissées par les outils roumains, en particu-
lier le façonnage des rainures semi-circulai-
res qui sont réalisées à l’aide de ce crochet
B : hache et maillet
particulier à tranchant courbe.
Le vitrail de Chartres montre un menuisier
à gauche appliqué au rainurage d’une plan-
che (fig. 5). Comme sur la fig. 3, où l’artisan
A : scie à cadre
est vu de face, l’artisan médiéval a bloqué
un ais entre deux poteaux fendus et plantés
en terre. L’outil qu’il manie n’est pas claire-
ment représenté mais la position des mains
rappelle de façon troublante celle de l’ar-
tisan roumain ; il peut s’agir de la rainette
double. La pérennité de la technique et du
geste est ici remarquable.
C : débitage sur section radiale

D : hache à doler CETTE ÉTUDE, qui n’a été possible qu’avec


le concours de l’iconographie et de l’eth-
noarchéologie, témoigne de la pertinence
d’une démarche interdisciplinaire en
archéologie. ! P. M.
E : selle de travail

BIBLIOGRAPHIE
Charles C., « Les coffres du Moyen Âge :
des meubles essentiels », dans Pesez J.-M.,
L’Île-de-France de Clovis à Hugues Capet,
F : plane
H : foret du Ve au Xe siècle, Condé-sur-Noireau,
pp. 242-244.
Kos K., « Mobile cioplite din zona Lapus »,
G : rainette
double
Annuarul, Muzeului etnographic
al Transilvaniei, 1962-64, Cluj, pp. 179-224.
Mille P., « Ethnoarchéologie du bois : étude
d’un coffre daté des environs de l’An Mil,
découvert sur le site lacustre de Charavines
(Isère) », Archéologie Médiévale, tome XXVII.
J : tarières Paris, Ed. du CNRS, 1998, pp. 59-72.
I : ciseau Polonovski M. & Perrault G., « Étude
des meubles de Noyon », L’Estampille,
l’objet d’art, 1986, pp. 34-53.
Stoica G., « Centre spécializate in prelicrarea
K : compas de décor artistica a lemnilui in Olténie », Cibinium,
1971-73, Muzeul technicii populare, Sibiu,
pp. 207-232.
Enquête et dessins P. Mille

33
HUBERT CABART
Membre de l’Association Française pour l’Archéologie du Verre

LA FABRICATION
DU VERRE
Quels sont les composants qui entrent dans la composition du verre
et comment obtenir les gobelets fragiles qui seront vendus sur les marchés ?
Enquête dans l’est de la France.

Hainaut Liège
Duché de
Luxembourg
Bouillon

Luxembourg

Reims
Verdun

A
Metz
PRÈS UNE LONGUE ÉCLIPSE
de quatre siècles pendant ROYAUME SAINT
laquelle l’artisanat du verre DE FRANCE Bar-le-Duc

semble disparaître en Occi- Toul


Strasbourg

dent, le Moyen Âge va voir


se reconstituer cette acti- Troyes EMPIRE
vité qui ne cessera, dès lors, de prouver sa
vitalité et ses infinies capacités de créa-
tion. C’est en menant l’exploration dans la
zone correspondant actuellement à l’est
de France (soit les régions administratives
d’Alsace, de Lorraine et de Champagne)
que nous souhaitons rendre compte de
Dijon
cet essor. Au Moyen Âge, ces territoires ne Besançon
relevaient pas forcément du royaume de Duché de
Comté Bourgogne
France, qui s’est pendant longtemps arrêté Comté de
de Nevers CANTONS
à environ 10 lieues de Châlons-en-Cham- Bourgogne
SUISSES
pagne, en bordure du ruisseau Biesme. La
Lorraine, la Bourgogne et l’Alsace dépen- L’est de la France : situation politique au XVe siècle
daient ainsi du Saint Empire romain ger- Réalisation H. Cabart, à partir de G. Duby, Atlas historique, Larousse, 1989, p. 121,
manique. Toutefois, la politique d’extension et de A. Bossuat, Le Moyen Âge, Hatier, 1958, p. 248.
des rois de France modifia constamment le
tracé des limites orientales du royaume, en
reportant toujours plus à l’est sa zone d’in-
fluence. Fondant
Quoique ces indications ne soient pas sans cendres de foug res
importance pour les taxes, les droits de ou de bois de hêtres
péage et l’écoulement de la production du +
verre, nous nous limiterons à l’étude de sa Bioxyde de manganèse
fabrication dans la zone susdite qui a l’avan- Silice (SiO2) + (pour obtenir du verre incolore)
tage, du fait de la partition entre le royaume sable siliceux
de France et le Saint Empire, de témoigner ou quartz Colorants
ou silex concassés (cobalt, oxyde cuivreux...)
de deux sensibilités différentes. Dans les
territoires d’influence française, les vases + Stabilisant
(pour les vitraux)

sont identiques à ceux utilisés en Champa- (oxyde de calcium)


gne ou en Île-de-France ; dans les régions craie ou
d’influence germanique (Alsace et nord de sable calcaire
la Lorraine), la verrerie s’apparente aux pro-
ductions rhénanes.

34
Ve-XVIe s.
Représentation d’une verrerie vers 1420,
extrait du Livre des voyages de Sir John
Mandeville – Londres, British Library,
Add. Ms.24.189 f° 16.

Dans cette partie de l’image


sont évoqués le transport du sable,
le mélange des matières vitrifiables
et leur transport dans des auges en bois ;
en haut à droite, l’enlèvement
de la marchandise à dos d’homme,
dans des paniers.

L’image montre au premier plan le four


abrité sous une construction légère en bois,
couverte de bardeaux. Le four semble être
la seule partie maçonnée. Il comporte deux
parties de tailles différentes. À droite,
le four à fondre le verre, et à gauche,
plus petit, le four de recuisson, dans lequel
les verres façonnés sont mis à refroidir.
Le foyer est alimenté par une ouverture
à l’extrême droite devant laquelle s’affaire
le tiseur. Deux ouvreaux* laissent voir
des creusets*. Deux hommes travaillent
au premier plan. Le premier cueille le verre
dans le four. L’autre roule la paraison*
sur le marbre* placé directement sur le sol.
À gauche, un homme place (ou enlève)
un verre du four de recuisson.

l’oxyde de calcium qui provient du carbo-


nate de calcium (craie ou sable de rivière)
ou des cendres utilisées comme fondant.
Le mélange contient généralement des
impuretés, des oxydes de fer, qui donnent
à la matière une teinte verte ou jaunâtre et,
pour obtenir un verre incolore, il faut veiller
à utiliser des matières premières très pures
et ajouter un peu de bioxyde de manga-
nèse. Par contre, pour la fabrication de verre
La chimie du verre à vitraux, le verrier adjoint des colorants
comme du cobalt pour le bleu ou de l’oxyde
L’élément essentiel à la fabrication du verre cuivreux (Cu2O) pour le rouge.
est la silice (SiO2) qui provient le plus sou-
Les différents ingrédients entrant
dans la fabrication du verre, présentés
vent de sable fin, mais le quartz ou même le Une verrerie au Moyen Âge
silex concassé peuvent également être uti-
par l’Écomusée du Verre à Biot (voir p. 83)
lisés. Pour abaisser la température de fusion L’est de la France est riche en zones boi-
de la silice, le verrier utilise un fondant* (voir sées. Au Moyen Âge, ces régions, difficiles
glossaire page 37). Suivant les époques et d’accès, sont peu peuplées, mais de nom-
les régions ce produit essentiel a varié en breuses communautés religieuses s’y sont
fonction des possibilités d’approvision- installées. Pour mettre en valeur ces mas-
nement. La soude (hydroxyde de sodium, sifs forestiers, elles défrichent les parcelles
NaOH), utilisée à l’époque romaine, prove- cultivables. En l’absence de chemins car-
nait d’Égypte et n’était plus disponible au rossables et de voies d’eau à proximité, le
Moyen Âge. Dans l’est de la France, les ver- bois est utilisé directement sur place pour
riers ne disposaient pas des soudes issues des activités qui en consomment de gros-
de la combustion des plantes qui poussent ses quantités : des ateliers sidérurgiques si
en milieu marin, comme la salicorne. Ils les le minerai de fer est abondant (bas- puis
remplacèrent par les cendres de fougères haut-fourneaux, fonderies, forges…) ainsi
et de bois de hêtres. Le fondant obtenu par que des verreries si le sous-sol recèle des
cette opération est potassique (hydroxyde minéraux vitrifiables (sables ou grès) et des
de potassium KOH) et conduit à une moins argiles réfractaires pour maçonner les fours
bonne conservation du matériau que dans et façonner les creusets. L’idée d’une indus-
le cas de verre sodique. Enfin, pour obtenir trie itinérante établie au plus près des cou-
un mélange stable, le verre doit contenir de pes de bois doit être envisagée.
Cl. Écomusée du verre, Biot

35
Réalisation H. Cabart
Vendresse

Boult-aux-Bois Belval-Bois-des-Dames

Wissembourg
Chatel-Chéhéry
Holbach
Lachalade Meisenthal
Vienne-le-Château
Neuvilly Raon-l'Etape Soucht
Clermont-en-Argonne
Les Islettes Oberhaslach
Haillanville
Cerilly Darney Saint-Quirin
Implantation des verreries Lisle-en-Barrois Nonville
Evry Bleurville Hennezel
d’après Philippe M., 1998.
Dixmont
Passavant-la-Rochère
Les noms, sur la carte, se rapportent
aux communes actuelles. Pour que la carte
reste lisible, la commune n’est indiquée Orbey
qu’une seule fois même si, au cours du temps,
plusieurs verreries se sont implantées Oyrières
(Darney possède environ huit ateliers XIIe siècle
avant le XVIe siècle). Dans ce cas,
c’est l’établissement le plus ancien XIIIe siècle Poyans
qui est signalé. On remarque que le nombre
des verreries augmente du XIIe jusqu’au XIVe siècle
XVe siècle. Cette croissance résulte de notre La Vieille-Loye Verrieres-du-Grosbois
meilleure connaissance et de l’accroissement
XVe siècle
La Loye
de l’usage du verre dans la société médiévale.

1
Les fours et outils
Les religieux ont joué un rôle très important Aucune fouille archéologique n’a été réali-
dans l’établissement des verreries. Cette sée sur une verrerie de l’est de la France, et
situation n’est pas spécifique à l’est de la seul un sondage a été effectué sur le four
France, le même phénomène se retrouve 4
de l’atelier de Pérupt à Lachalade (Meuse).
2
dans d’autres régions où les plus anciens 3 Celui-ci, de forme elliptique, était bâti avec
5
ateliers sont liés aux monastères. Un texte, la roche locale. Seule la base de l’édifice était
vers 1050, cite un four verrier qualifié de A A conservée. L’alandier partageait la chambre
« vieux » près de l’abbaye bénédictine de du four en deux parties égales. Des ban-
Wissembourg en Alsace. Le four de Pérupt quettes permettaient de poser six creusets,
dépend de l’abbaye cistercienne de Lacha- trois de chaque côté. On ne sait rien de la
lade (Meuse). Les prémontrés de Belval-
7
Bois-des-Dames ont un four dans les bois
du Dieulet en 1288 et les cisterciens de Cha-
tel-Chéhéry établissent le leur en 1350 dans
le bois de Troussel. À la même époque Nico- ?
las Bigault travaillait au four du Bois-Japin
qui dépendait de l’abbaye de Lisle-en-Bar-
rois. Le prieuré de Saint-Quirin établit Let-
4 4
tenbach au début du XVe siècle.
L’Église d’abord et les seigneurs ensuite,
3
principaux propriétaires des forêts, ont 6 Palette Ciseaux
encouragé l’implantation des verreries
2
pour diverses raisons : la demande crois-
sante de verrières ecclésiastiques favorisée partie supérieure du four ni de l’organisa-
par la multiplication des chantiers de cons- 0 1m
tion du reste de la verrerie, si ce n’est qu’elle
truction ; les revenus que procurait la loca- n’a pas laissé de décombres. Les construc-
tion des bois, soit en numéraire, soit sous tions ne devaient pas être importantes et
Éléments conservés
forme d’une redevance annuelle d’un cer- assez proches de la représentation figurant
Éléments restitués
tain nombre d’objets en verre ; le peuple- dans le Livre des voyages de Sir John Man-
ment et la défense de zones jusqu’alors 1 Chaufferie 5 Coulée de verre deville. Les outils de verrier ont peu évolué
désertes. La carte ci-dessus donne la situa- 2 Alandier 6 Soupirail et devaient être identiques à ceux de nos
tion des verreries connues parfois par pros- 3 Creusets 7 Décendrage artisans modernes. Par contre, le banc, muni
pection, le plus souvent par les textes. Pré- 4 Ouvreaux de deux bras horizontaux appelés bardel-
cisons toutefois que ces nombreux établis- les permettant de faire rouler la canne et
sements n’ont pas tous été actifs en même qui existe dans tous les ateliers modernes,
temps. À part La Rochère, qui est toujours Le four de Pérupt, commune de Lachalade n’était pas encore utilisé au Moyen Âge
en activité, les autres ateliers ont fermé plus Réalisation H. Cabart d’après Jannin, comme le montre les différentes illustra-
ou moins rapidement. dans Verrerie de l’Est de la France, 1990. tions anciennes de verriers au travail.

36
Les hommes
Un atelier de verriers peut faire vivre toute
une communauté. Le maître verrier est un
véritable chef d’entreprise.
Il n’est pas forcément noble : le premier sou-
verain à concéder des privilèges aux verriers
est Charles VI, en 1399. Auparavant, nobles
et roturiers pouvaient librement exercer le
métier. Dans l’est, Michel Philippe remarque
que le statut social des verriers varie
selon la région, évolue avec le temps
et diffère selon le type de produits
fabriqué. Par contre, le verrier doit
être polyvalent. Il est capable de
souffler les verres bien sûr, mais
il doit aussi rédiger les contrats
d’embauche, négocier les baux
de location, former les apprentis
(souvent de sa famille). Comme
l’activité est saisonnière, le ver-

Cl. Écomusée du verre, Biot


rier doit avoir d’autres activités,
qui le rapprochent des paysans.
Si le maître-verrier effectue lui-
Fers
même les tâches délicates, il
est cependant loin de travailler
seul. Dirigeant la production, il
est secondé par de nombreux
ouvriers qu’il forme pour Outils de verrier d’époque moderne présentés dans l’Ecomusée du Verre à Biot.
On retrouve ici la mailloche en bois et les pinces déjà en usage au Moyen Âge.
qu’ils soient capables, un jour,
de le remplacer. Il œuvre en
relation avec d’autres corps de L’anoblissement de verriers
métiers pour toutes
les tâches nécessai- En 1448, Jean de Calabre octroie la Charte des verriers à quatre familles de Darney (Vosges).
res à la production. Ils sont assimilés à la noblesse comme chevaliers. Leurs hoirs et successeurs sont tenus
Les bûcherons four- francs, quittes et exempts de tailles, aides, subsides, d’ost, de chevauchée et de tous débits
nissent le combusti- et exactions quelconques imposés au duché de Lorraine. Ils peuvent fabriquer des verres
ble. Ils doivent cou- de la couleur qu’il leur plaira, et les vendre par tous les pays de Mgr., où bon leur semblera
per les arbres, débiter sans payer aucun passage, gabelle ni tribut quelconques… ; ils peuvent mettre les porcs
à glandée dans les forêts du duc, à raison de vingt-cinq bêtes par verrerie ; ils couperont
Mailloche et fendre les bûches
et les transporter à la le bois pour leur art et leurs maisons et ils cueilleront les fougères et autres herbes
propices à leur métier moyennant la somme annuelle de six florins ; ils pourront pêcher
verrerie. La réserve de bois devait
et chasser à bêtes noires grosses et rousses… (Archives Départementales Meurthe
être très importante car les fours et Moselle, B. 643, I.)
brûlent de grandes quantités de
bois sec. Cependant, la quantité
exacte de bois nécessaire à un
atelier est difficile à évaluer car GLOSSAIRE
elle variait avec la grosseur et le Affinage : opération qui permet d’éliminer les bulles d’air dans le verre en fusion. Une fois
nombre des fours ; en outre, la l’affinage terminé, le verre du creuset ne contiendra plus de bulles, il sera brassé et homogène.
diversité des unités de mesure Canne : tube en fer pour souffler le verre. Il est terminé par une partie conique appelée mors.
en usage ne permet pas de com-
Creuset : pot en terre réfractaire dans lequel on fait fondre le mélange vitrifiable.
paraison. D’autres employés s’oc-
Cueiller : prélever du verre en fusion dans le creuset à l’aide de la canne ou du pontil.
cupent d’extraire les sables et les
argiles, de couper, sécher et brû- Empontiller : coller un pontil sur la pièce pour pouvoir la manipuler.
ler les fougères pour obtenir les Fers : outils (pinces,) pour former le verre.
cendres, de tamiser soigneuse- Groisil : verre cassé ajouté dans le creuset pour faciliter la fusion et économiser la matière.
ment les ingrédients, de trier et Marbre : plaque lisse, en pierre ou en métal, sur laquelle le verrier roule la paraison pour
concasser le groisil*. Ces ouvriers, parfaire le centrage, régulariser l’épaisseur et refroidir la surface.
peu qualifiés, cultivaient aussi les Mailloche : outil en bois qui est utilisé par le verrier pour arrondir et centrer la paraison.
jardins et s’occupaient des bêtes.
Ouvreau : ouverture du four par laquelle le verrier accède au creuset.
Palette : outil en bois pour aplatir la paraison.
Dessins H. Cabart

Paraison : quantité de verre prélevée dans le creuset à l’aide de la canne.

Outils de verrier. Pince : outil pour mettre le verre en forme.


La canne est gainée de bois comme Pontil : tige de fer qui sert à fixer l’objet réalisé avant de le détacher de la canne. Il est alors
on le voit sur certains dessins possible de terminer l’ouverture du vase. Lorsque l’objet est terminé, il est détaché
médiévaux. Canne du pontil qui laisse sa marque sur le fond.

37
Cl. Jacques Philippot © Inventaire général - ADAGP

Cl. J. Philippot © Inventaire général – ADAGP

Verrière de la Rédemption, attribueé à un atelier mosan


ou influencée par l’art mosan, entre 1138 et 1147
Trésor de la cathédrale Saint-Étienne, Châlons-en-Champagne.

Dès le XIIe siècle, les verriers maîtrisaient parfaitement


l’art du vitrail. Des exemples en sont encore visibles Rose du transept nord de la cathédrale Saint-Étienne,
dans la cathédrale de Châlons-en-Champagne. Châlons-en-Champagne, XIIIe siècle.

Les ouvriers tiseurs entretiennent et La chaîne de production du verre


règlent l’intensité du feu, jour et nuit,
pendant toute la durée d’activité de
la verrerie. Le forgeron-maréchal Bûcherons Fournisseurs
forge et répare les cannes et tous approvisionnement des composants du verre
en bois de chauffe sable, argile, cendres
les outils en fer. Le fabricant du
four prépare également sur Muletiers
place les creusets nécessaires Fabricant du four
Pour le transport des verres
à la fabrication du verre : à cet sur les lieux de vente
VERRIER et des creusets
Dirige la fabrication Surveille et entretien
effet, il utilise de l’argile réfrac- et assure la formation les structures
taire dans laquelle il incorpore du personnel
Fournisseurs
des fragments concassés de Ouvriers tiseurs
de paille et paniers
pots hors d’usage. Cet ajout a Entretiennent le feu
pour l'emballage des verres
pour effet d’augmenter la durée
d’utilisation des pots. Cette fabrica- Forgeron
Répare les outils en fer
tion doit être très soignée car la rup-
ture d’un pot pendant la campagne est
un grave accident, qui a pour conséquence
d’interrompre le travail pendant plusieurs
jours, voire même de construire un nou-
veau four. Après un long séchage, les creu- voir changer un creuset. Les fournisseurs de
sets sont cuits dans un four prévu à cet effet. paniers et de paille pour l’emballage de la
Avant leur emploi, ils sont portés progres- production, les muletiers qui transportent
sivement à leur température d’utilisation. et commercialisent les verres près des mar-
Cet artisan s’emploie également à réparer chands des villes et qui ramènent au retour
le four verrier qu’il a construit, soit entre à la verrerie les verres brisés (groisil) et des
deux campagnes, soit chaque fois qu’il faut cendres (fondant) complètent cette chaîne
ouvrir un passage dans la paroi pour pou- de production.

38
La réalisation d’un verre
Chaque élément de la composition est pesé. La formule dépend des minéraux employés localement car ils n’apportent pas tous les mêmes
quantités d’oxyde. Le verrier mélange ces produits dans une cuve en bois. Il ajoute le groisil*. L’introduction de la matière vitrifiable dans
les pots s’appelle l’enfournage. Cette opération s’effectue en plusieurs fois car le volume diminue pendant la fusion. L’enfournage terminé,
le verrier ferme l’ouvreau* et laisse la fusion se poursuivre toute la nuit, jusqu’au lendemain. La température augmente.Vers 1000 – 1100°C
les gaz commencent à être libérés et ce dégagement augmente jusqu’à la température maximale vers 1300°C. Les bulles de gaz entraînent
vers la surface toutes les impuretés qu’un aide enlève par ratissage. Une fois le verre en fusion parfaitement affiné, sans impuretés ni bulles,
il est prêt à l’usage. Le tiseur baisse son feu et laisse refroidir le verre jusqu’à la température de cueillage*, soit 1100°C. On court avertir
les souffleurs que leur journée de travail peut commencer. La quantité de verre préparée dans le creuset correspond à la production
d’une journée. Quand le creuset est vide, la préparation du verre recommence pour le lendemain.
Pour fabriquer un objet, le souffleur, ou l’un de ses aides, cueille à l’extrémité de la canne* la quantité de verre nécessaire. Il roule la
paraison* sur le marbre* pour l’arrondir et l’égaliser. Un aide présente un moule en bois ou en métal dont la paraison* épousera au soufflage
la forme et le décor. Pour finir l’objet, le verrier colle un pontil* sur le fond pour pouvoir détacher la canne. Cette opération est délicate :
si le pontil n’est pas suffisamment collé, la pièce peut se détacher pendant le façonnage, mais s’il est soudé trop fortement, il brisera le fond
quand on le détachera. Le verrier peut alors façonner l’ouverture à l’aide des fers* et de la palette*.
Un aide porte l’objet encore brûlant dans un four de recuisson ou arche à recuire. C’est une phase très importante de la fabrication ;
si le refroidissement est mal conduit, les tensions internes risquent de faire éclater la pièce. Pour éliminer ces forces, il faut que la surface
se refroidisse aussi lentement que l’intérieur de la matière. Le refroidissement dure donc d’autant plus longtemps que le verre est plus épais.

Formes du XVe siècle,


en verre verdâtre foncé,
mises au jour à Châlons-
en-Champagne ou Metz.
Les productions
Pendant longtemps l’art du verre au Moyen
Âge n’a été connu que par la réalisation de
vitraux de grande qualité, longtemps réser-
Dessins H. Cabart vés aux verrières ecclésiastiques. Les princi-
pes techniques de fabrication des feuilles
de verre colorées, déjà utilisées à l’épo-
que romaine, sont consignés dans le traité
du moine rhénan Théophile, la Diversarum
Artium Schedula qui date du premier tiers du
XIIe siècle. En Lorraine, le verre plat était pré-
paré selon le procédé du « manchon », qui
consistait à souffler une longue bouteille, à
en couper les deux extrémités puis à fendre
et aplanir la surface. Cet art est particulière-
ment florissant en France comme le souli-
gne Théophile : « O toi qui liras cet ouvrage…
je te dirai l’habileté et la maîtrise des Français
dans la fabrication de ces précieux verres qui
ornent les fenêtres ». Les œuvres sont encore
visibles dans les cathédrales de Châlons-
en-Champagne ou de Metz, mais les offici-
nes qui ont produit ces vitraux sont incon-
nues. Elles montrent que les artisans maîtri-
saient tout le processus d’élaboration de la
matière, de sa coloration et de sa mise en
forme. Dans ces conditions, il leur était tout
à fait possible de fabriquer des bouteilles
ou des gobelets. Pourtant, le verre à boire
semble disparaître pendant la première
partie du Moyen Âge. Plusieurs phénomè-
nes expliquent l’apparente longue éclipse
de la verrerie de table : la fin de la cou-
tume du dépôt des objets dans les tombes
Livre d’heures à l’usage de Rome, nous prive de la documentation qui sert à
enluminé par Jean Colombe, fin XVe s. connaître la verrerie de l’époque mérovin-
Paris, BnF, NAL Ms. 3116 f° 1 v°. gienne ; l’utilisation de potasse comme fon-
L’homme – ventre à table – mange seul, dant donne un verre qui se conserve très
servi par deux femmes. La matière mal en milieu humide ; le recyclage presque
des deux gobelets est bien indiquée systématique des verres brisés ; et enfin le
par leur transparence. peu de fouilles d’habitats.
© BnF
39
© Metz – Musées de la Cour d’Or

Verres à tige et gobelet trouvés à Metz


(Arsenal Ney) – Musée de Metz.
Aux élégants verres à pied du XIVe siècle,
succèdent à la fin du Moyen Âge des gobelets
fonctionnels mais peu esthétiques.
Verres trouvés à Metz, XIVe siècle.

Les fouilles en milieu urbain de ces trente


dernières années ont permis de révi-
ser nos connaissances. Sans être absent,
le verre reste rare dans les strates du haut
Moyen Âge. Les fouilles de Besançon (rue de
Vignier), de Metz (Arsenal Ney) et de Stras-
bourg (Istra) ont fourni du verre en relative
abondance dans les structures datées à par-
tir du XIIIe siècle. À cette époque et au siècle
suivant les verriers développent une pro-
duction originale de verres à pied hauts et
fragiles, avec des côtes ou un décor moulé
plus spécifique à l’Argonne. Les productions
rhénanes concurrentes sont des gobelets
décorés de filets, de côtes et plus souvent
de pastilles.
Le verre est aussi utilisé au Moyen Âge pour
des fabrications spécifiques : les urinaux
qui permettent au médecin d’établir son
diagnostique, les alambics, les bésicles, les
fausses pierres précieuses qui ornent les Dessins H. Cabart

châsses d’églises et les vêtements ou les


miroirs dont Saint-Quirin Lettenbach s’est Autres fabrications en verre
fait la spécialité.
Burette
Évolution
Urinal
Les crises du XVe siècle affectent durement Lampe
les verreries installées dans les bois. Les épi-
démies de peste, le passage des troupes
de l’interminable guerre de Cent ans, puis
les conflits entre la France et la Bourgogne
font baisser la population rurale. Les pay- BIBLIOGRAPHIE
sans se réfugient en ville et les champs ne Foy D. et Sennequier G.,
sont plus cultivés. La production verrière À travers le verre du Moyen Âge
subit les conséquences de la ruine du pays. à la Renaissance. Nancy, 1989.
Les verres à boire deviennent de très sim-
Foy D., Le verre médiéval et son artisanat
ples gobelets trapus, solides et fonctionnels
en France méditerranéenne. Paris, 1988.
mais peu esthétiques.
Il faut attendre les guerres d’Italie et la Alambic Philippe M., Naissance de la verrerie
Renaissance, le retour du calme et de la pros- moderne, XIIe-XVIe s. Ed Brepols,
périté, pour que les verriers italiens, souvent Turnhout, 1998.
venus d’Altare, viennent renouveler les arts Verrerie de l’Est de la France,
de la table et imposent les verreries légères Revue archéo. de l’Est et du Centre Est,
et délicates à la façon de Venise. ! H. C. 9e supplément, Dijon, 1990.
Dessins H. Cabart

40
Ve-XVe s.
EVA VAN EECKHOUT-BARTOVA
Historienne, spécialiste du verre médiéval

L’ART DU VERRIER
Les textes et l’iconographie du Moyen Âge
semblent pouvoir rendre compte des techniques
de réalisation des verres de table médiévaux.
L’expérimentation montre les limites
de ces sources et s’avère opportune
pour retrouver les gestes d’antan.

Cl. E. Bartova
Verres en cours
de décoration
et de réchauffement.

L
ES RÉSULTATS de
l’étude des objets Les verres de table
archéologiques ne suf-
fisent plus à l’homme
médiévaux
d’aujourd’hui, individu
en quête des moindres À vrai dire, la technique de réali-
détails liés à la connaissance de sation du verre artisanal n’a pas
soi-même, qui prend même plai- beaucoup changé, et en rééditant
sir à se sentir relié à l’homme du les objets aujourd’hui, il est possi-
passé par la voie de la reconstitu- ble de mesurer la grande habileté
tion minutieuse en y jouant une des artisans de jadis. Les deux tiers
part active. À son tour, l’essence de des verres au Moyen Âge étaient
l’esprit historique, incluant l’étude « soufflés à la volée », puis travaillés
archéologique, ne se borne plus à l’aide de pinces, de ciseaux et de
à la simple restitution du passé, à palettes en bois. Plus de la moitié
la simple analyse des évolutions d’entre eux avaient un décor rap-
politiques et économiques, mais porté. Le verre pouvait aussi com-
tend à appréhender l’histoire d’un porter un émaillage (utilisé entre le
point de vue plus anthropologi- XIIe et le XIVe s). Les ornements en
que, favorisant la médiation scien- verre rapporté avaient des formes
tifique entre passé et présent. L’ar- de cordons, arcades ou guirlandes.
chéologue fait alors appel à l’ar- Les autres récipients étaient réa-
tisan et le travail de l’archéologie lisés en « soufflé fixe », dans des
expérimentale qui découle de moules monovalves, à côtes verti-
cette rencontre permet non seule- cales plus ou mois profondes. Les
ment de replacer l’objet archéolo- décors moulés et « appliqués »
gique dans son contexte d’espace étaient souvent combinés. Les ver-
et de temps mais aussi, et surtout, d’établir façonnage de certains objets en verre se riers du Moyen Âge pouvaient modifier l’as-
la liaison entre cet objet et les hommes qui heurtent souvent à l’impossibilité réelle pect du verre, mais la gamme des couleurs
l’ont créé et utilisé. Toutefois, le dialogue de leur réalisation : ainsi l’intervention était très limitée, la teinte verdâtre due à la
entre l’archéologue, qui détient l’objet de l’artisan permet de corriger le tir. La présence du fer dans le sable de fusion étant
et son étude, et l’artisan-verrier, qui crée plupart des données concernant le tra- dominante. Les impuretés dues à la mauvaise
tout en devant respecter les lois de la chi- vail du verre avant le XVIe siècle s’avèrent combustion engendraient dans les objets des
mie et de la physique, peut parfois s’avérer fantaisistes, et se doivent d’être soumi- petites bulles ou inclusions (pierres ou grains
difficile. Les théories élaborées autour du ses à une critique historique. de sable non fondus).

41
Quelques étapes importantes de la chaîne de fabrication
de deux répliques de vases mérovingiens sur l’archéosite de Blangy :
Un gobelet-vase mérovingien retrouvé dans une tombe princière (VIe s. env.) avec ses ornements
en fil de verre sur la panse et sa spirale sur l’encolure ; réplique réalisée d’après l’original conservé
à l’Archeologisch Museum voor Zuid-Oost Vlaanderen (Belgique) ; un objet de même facture
est visible au Musée d’Archéologie nationale, à Saint-Germain en Laye (France).
Un vase Russelbecher, ou gobelet « à trompes » (fin Ve-déb. VIe s.) provenant de la nécropole
d’Harmignies (Belgique) ; des modèles similaires, plus petits, sont visibles au Musée des Antiquités
de Rouen et au Musée Lorrain de Nancy.

3 – À l’aide d’une
mailloche en bois
mouillée il régularise
la nouvelle paraison,
qui permettra
de réaliser
l’objet voulu.
Cl. (sauf mention contraire) Étienne Mantel

1 – Une fois la fusion de la matière première 2 – Après avoir cueillie une petite partie
terminée, il faut alimenter régulièrement le foyer de la paraison (matière vitreuse prête à l’emploi)
afin d’entretenir la température sous le creuset, dans le four avec le bout de sa canne, le verrier
et maintenir ainsi la viscosité optimale du verre. teste la qualité du verre en soufflant à la volée.

5 – Préparation du fond du vase


pour pouvoir poser le pontil
(semblable à une canne à souffler, 6 – Cueillant de petites
il sert à tenir le verre pour continuer quantités de paraison,
à le modeler). on réalise le décor.

4 – Une autre possibilité de mise en forme :


la paraison est ici soufflée à l’intérieur d’un moule
en bois (préalablement trempé pendant plusieurs
heures dans l’eau). Le vase prendra la forme
creusée dans le moule.
Cl. Eva Bartova

9 – Le verre terminé,
il est détaché du pontil
à l’aide d’un bâton en bois.

8 – Enfin, à l’aide de pinces, ciseaux etc.,


en surveillant constamment la température
on finalise le vase, qui doit correspondre
dans les détails les plus infimes
7 – Plusieurs réchauffements sont nécessaires
à son modèle historique.
pour que l’objet ne subisse pas de chocs thermiques.

42

Cl. E. Bartova
Verriers, extrait du De Universo
L’atelier du verre de Raban Maur, manuscrit
de 1023 – Abbaye du Mont-Cassin
Contrairement aux techniques de (Italie).
fabrication, la technologie de l’atelier
verrier du Moyen Âge est plus diffi-
cile à reconstituer. Les sources dont du Moyen Âge, pour lesquels la
nous disposons sont en effet insuffi- référence aux savoirs du passé avait
santes. D’une part les fouilles archéo- plus d’importance que leur propre
logiques de France et d’autres pays expérience.
nous ont certes livré des témoigna- La deuxième image (fig. 2) met le
ges de l’existence de fours, mais il ne maître verrier et ses réalisations en
reste de ceux-ci que les soubasse- valeur, alors que le four à coupole,
ments, avec parfois un creuset vitri- très schématique, est en arrière-
fié et des déchets (comme des meu- plan. Il présente également qua-
les ou mors*), et ils sont privés de leur tre ouvertures comme dans le pre-
structure supérieure (fondamentale), mier manuscrit, celle du bas est
ce qui rend leur reconstruction dif- 1 clairement indiquée comme étant
ficile. D’autre part, l’iconographie, à le foyer du combustible, mais rien
laquelle nous pourrions avoir recours, nous dissement est ouverte et ne présente aucun ne permet de localiser le creuset et l’arche.
pose beaucoup de problèmes. Pour illustrer dispositif d’évacuation d’air chaud (permet- La production verrière est par contre assez
cet aspect pour le moins « problématique » tant le lent refroidissement du verre). Enfin, détaillée, puisqu‘on peut aisément distin-
de l’iconographie, nous pouvons analyser les les objets qui figurent sur le dessin ne s’ap- guer un gobelet à pastilles, une bouteille
célèbres illustrations extraites de deux inter- parentent pas aux productions verrières de biconique et un « Stangenglas » (haut réci-
prétations manuscrites du De Universo de l’époque. Le calice déposé dans l’« arche », pient cylindrique, qui pouvait être utilisé lors
Raban Maur, largement diffusées dans la lit- composé de trois pièces, et la coupe qui est de festivités ou en tant qu’objet commémo-
térature relative au verre. derrière le maître verrier, ornée d’un décor à ratif), qui sont des modèles courants pour

Ce que disent les images


Dans la première image (fig. 1), datée de
1023, un premier détail peut nous laisser per-
plexes : les habits du maître verrier et de son
apprenti, de même que le trépied, évoquent
plus l’époque romaine que le XIe siècle. Au
niveau de l’action, la posture du maître ver-
rier est assez réaliste : il a en effet les joues
gonflées en raison de la retenue d’air et tient
la canne par le bas, de façon à faciliter l’indis-
pensable mouvement de rotation. Par contre,
il n’en est pas de même pour son apprenti
qui porte une masse de couleur verte, qu’on
peut difficilement interpréter comme du
combustible pour un four verrier nécessi-
tant une température élevée, alors qu’il a le
visage barbouillé comme s’il venait effective-
ment de manipuler un tel combustible (bois
ou charbon de bois). Pour ce qui est de la
bâtisse du four, le dessin ne peut nullement
être considéré comme une représentation
réaliste. En dehors du problème de perspec-
tive inhérent à l’imagerie de cette époque, la
structure même du four paraît improbable. Il
semble en effet être construit en pierre avec 2
une toiture en tuiles, alors que la pierre peut Verrier, extrait du De Universo de Raban Maur, manuscrit de 1425
se fissurer à haute température et ne peut Rome, Bibliothèque du Vatican.
donc nullement être considérée comme un
matériau fiable pour édifier un four. De plus, facettes, ont des formes qui sont proches de le XVe siècle (ce qui est attesté par les nom-
celui-ci est représenté avec quatre ouvertu- celles de récipients en métal antérieurs au XIe breuses trouvailles archéologiques dans l’est
res « ouvertes », celle du bas pouvant bien siècle. On peut donc supposer qu’il s’agit là de de la France, en Allemagne et en Belgique).
sûr être le foyer du combustible, mais les l’œuvre d’un copiste, qui se réfère à des sour- Par rapport au premier dessin, l’auteur réduit
autres devraient être fermées pour que la ces plus anciennes (elles-mêmes copiées et ici au minimum la représentation du travail
cuisson reste stable et maintienne la visco- recopiées), et il faut l’interpréter à la lumière et de la structure de production, et privilégie
sité du verre. Sur la toiture, l’arche de refroi- du rapport à la « réalité » propre aux érudits l’objet et son créateur.

« La technologie de l’atelier verrier du Moyen Âge *Meule ou Mors : déchet de verre qui reste fixé

est plus difficile à reconstituer »


au bout de la canne après soufflage et qui,
détaché, conserve, du moins en partie,
l’empreinte de la canne.

43
La restitution
d’un four de verrier

Le four que nous avons construit sur l’ar-


chéosite de Blangy (voir encadré) respecte
les paramètres des fours de type rectangu-
laire du Moyen Âge ; il est le résultat de plu-
sieurs années de travail, d’expérimentations
motivées par la passion, l’envie de savoir et
la curiosité, mais aussi par le souhait d’amé-
liorer la qualité de notre travail – la réali-
sation de répliques de verreries anciennes
(1). Néanmoins, si le four respecte effecti-
vement les principes médiévaux, nous ne
pouvions éviter d’utiliser quelques instru-
ments modernes (sondes relevant la tem-
pérature) afin de garantir la sécurité et les
conditions optimales de déroulement des
activités. Il faut également tenir compte du
fait que la réactivation d’une verrerie du
Moyen Âge est une entreprise assez oné-
reuse. De fait, l’assèchement de l’ensemble
de la construction dure environ 2 mois ; l’al-
lumage, le réchauffement et la cuisson envi-
ron 50 heures, la consommation de bois
(noisetier, saule et hêtre) est alors de 25 à
27 m3. Le diamètre moyen des bûches varie
de 1 à 15 cm.

Cl. Eva Bartova


Four de verrier chauffé au bois, reconstitué par Eva Bartova et son équipe (Le Verre
historique) sur l’archéosite de Blangy-sur-Bresle, d’après les vestiges d’un four de l’an Mil.

Ci-contre : Réplique du vase aux Dauphins (IVe-déb. Ve s.) : ce vase franc bicolore (bleu
Réalisation © Le Verre Historique

cobalt et vert clair) est le fleuron du Römisches-Germanisches Museum à Cologne.


En bas, de gauche à droite : réplique de verre à tige (1re moitié XIVe s.) d’après un original
découvert au Château de la Madeleine à Chevreuse (SR.A des Yvelines) ;
réplique d’un verre représentatif de la production verrière méditerranéenne (Corinthe,
Italie et Provence) des XII-XIIIe s. d’après un original découvert dans les fouilles
archéologiques du Louvre (Paris, Musée du Louvre) ;
réplique d’un verre de type Stangenglas, d’influence germanique (fin XVe s.)
d’après un original conservé au Musée d’Anvers (Belgique).
Réalisation © Le Verre Historique

44
L’archéosite de Blangy-sur-Bresle
Impulsée par le dynamisme des recherches archéologiques au nord de la Seine-Maritime,
la Fédération des Archéologues du Talou et des Régions Avoisinantes (FATRA) est fondée
en 1999, au cours de la dernière campagne de fouilles du cimetière mérovingien
de Longroy « La Tête Dionne », par Sophie Devillers et Étienne Mantel (archéologues)
et Stéphane Dubois (CNRS). Elle a pour objectifs l’étude du peuplement humain,
de la Préhistoire aux temps modernes, dans l’ancienne entité territoriale du Talou. La matière première du verre est prépa-
Souhaitant communiquer les fruits de ses recherches de la façon la plus large possible, rée par nous-mêmes, en fonction des élé-
elle s’attache à reconstituer un petit village mérovingien à Blangy-sur-Bresle, incluant ments fournis par les sources disponibles.
structures domestiques et artisanales (travail du bronze, de la laine, de l’os, du bois, Comme pour le four lui-même, elle néces-
poterie, four à pain…). Parallèlement sont organisées des manifestations d’archéologie site un certain recul. Prenons un exemple :
expérimentale accessibles gratuitement au public (Pentecôte, 2e week-end d’août bien qu’étant réputé comme une source
et Journées du Patrimoine en septembre). C’est dans ce cadre qu’eut lieu la reconstitution fiable, la Diversarum Artium Schedula (traité
puis l’utilisation d’un four de verrier par l’atelier Le Verre Historique (réunissant Rad de divers Arts) du moine bénédictin Théo-
et Roman Sauer, verriers, Daniel Renis, pour la coordination administrative, tous trois
phile, datée du XIIe siècle, premier manuel
agissant sous la direction d’Eva Bartova).
technique rédigé en Occident, probable-
Pour en savoir plus : Les Mérovingiens du Talou, de la fouille à l’archéologie expérimentale, ment en Allemagne, nous a réservé maintes
Ed. FATRA-CRADC, 1994, 39 p. surprises. Pour faire du verre, Théophile pré-
Informations pratiques : Archéosite de Blangy-sur-Bresle – FATRA, Centre culturel conisait un mélange composé de deux tiers
du Manoir de Fontaine, 76340 Blangy-sur-Bresle – Tél. : 02 22 90 74 75 – fatra@libertysurf.fr de cendres végétales, matière à prépondé-
rance potassique, et d’un tiers de sable de
rivière, matière à forte teneur en silice. Ces
proportions ont pour résultat un manque
de silice, ce qui rend le verre fragile : les
composants alcalins du verre se dissolvent
au contact de l’eau et de l’humidité ; en se
combinant avec divers agents contenus
dans l’air, ils forment une couche de corro-
sion (une oxydation très rapide). De toute
évidence ce n’était pas le mélange utilisé
pour réaliser la magnifique verrerie que l’on
peut encore admirer dans les vitrines des
musées.
Cl. S.Devillers

MALGRÉ CES DONNÉES HISTORIQUES


APPROXIMATIVES, reconstituer un four res-
pectant les paramètres médiévaux n’est pas
une tâche irréalisable. Il s’agit néanmoins
d’un effort continu, qui demandera encore
de nombreuses recherches et expérimen-
tations ou, peut-être que comme le dit Ber-
trand Gille (dans Histoire générale des tech-
niques, dir. M. Daumas), « la fabrication du
verre, comme presque toutes les industries
qui font appel au feu, demeurera longtemps
secrète, sinon mystérieuse, voire même
magique… ». Restons curieux… ! E. B.

POUR EN SAVOIR PLUS


Les publications de Danièle Foy,
chargée de recherche au CNRS,
Cl. E. Bartova

Laboratoire d’archéologie Médiévale


Méditerranéenne.

Une vue des activités sur l’archéosite de Blangy en saison


L’Encyclopédie de Diderot
et l’une des maisons mérovingiennes reconstituées. et d’Alembert, chapitre : Art du verre,
Bibliothèque de l’image, 2002.
À travers le Verre : Du Moyen Âge
à la Renaissance, catalogue de l’exposition,
(1) Pour contacter l’atelier d’Eva Bartova :
Musées et Monuments des départements
Le Verre Historique, avenue Franklin Roosevelt 220, B 1050 Bruxelles
Tél./Fax : + 32 2 660 17 08 – ebart@skynet.be de la Seine Maritime, 1989.

45
PHILIPPE BON
Attaché territorial de conservation du patrimoine,
Suscinio
Mehun/Yevre en charge des collections du musée de Mehun-sur-Yèvre (Cher)
Poitiers
Bressieux
Blanquefort

Avignon

QUE DE BEAUTÉS
SOUS MES POULAINES !
CARREAUX DE PAVEMENT ET SOLS EXCEPTIONNELS DU MOYEN ÂGE
Ayant fait l’objet d’une production industrielle, les carreaux de pavement
constituaient à l’époque médiévale un élément essentiel
du décor des édifices. Quelques découvertes exceptionnelles témoignent
de la diversité tant des décors que des techniques de fabrication.

Les sols :
carrément une passion !

I
L Y A PLUSIEURS FAÇONS d’abor-
der le thème des sols médiévaux. Par
l’esthétisme que produit l’enchaî-
nement des motifs, par l’approche
des différentes techniques de fabri-
cation ou l’étude des mouvements
artistiques auxquels ils se rattachent… Il
y a cependant un point très important qui
a été quelquefois négligé et qui est parfai-
tement mis en lumière dans un article inti-
tulé « De la couleur dans l’édifice médiéval » :
c’est le lien étroit qui existe entre tous les
supports artistiques de ce temps. Les car-
reaux sont indissociables des autres élé-
ments du décor d’une construction, qu’elle
soit grande ou petite, civile ou religieuse.
Les sols, bruts, colorés, décorés, contribuent
étroitement à créer l’ambiance générale
d’un lieu, au même titre que les vitraux, la
polychromie des sculptures ou les tentures
et les objets meublants, voire la musique.
Depuis les belles planches colorées des
architectes du XIXe siècle et les découvertes
archéologiques parfois surprenantes, les
historiens d’art ont, de plus en plus, inclus
les carrelages dans leurs encyclopédiques
synthèses. Dès lors, les plus petits frag-
ments sont devenus des éléments déter-
© BnF

minants dans l’approche stylistique d’un


édifice. Ouvrons ce passionnant dossier sur
les sols médiévaux en juxtaposant tous ces Extrait des Faits et dits mémorables
petits carrés d’histoire… il est important également de compren- de Valère Maxime (15 av.-35 ap. J.-C.),
dre le domaine très large de la production manuscrit du XVe s.
Des milliers de carreaux ! des Terres cuites architecturales au Moyen Paris, BnF, Ms. Fr. 6185 f° CCXLIIIv°.
Âge. Titre d’un colloque qui, il y a déjà quel- Notez sur cette enluminure la
Introduire les carreaux en replaçant les sols ques années, a fait un point tout à fait inté- représentation d’un pavement multicolore
qu’ils composaient dans le décor géné- ressant dans ce domaine, car les carreaux que les céramistes auraient certainement
ral des constructions est une chose, mais tenaient une place prédominante dans la aimé faire mais qu’ils ne pouvaient réaliser
techniquement à l’époque.
48
Cl. Ph. Bon
XIIIe-XVe s.
Carreau de pavement du château
de Suscinio décoré d’un ours.

production des terres cuites au Moyen Âge.


Des ateliers ont produit des milliers de car-
reaux pour paver les sols des constructions
médiévales. En Bourgogne, mais pas seu-
lement, des centres ont été créés au ser-
vice des constructions commandées par
les ducs. L’étude de ces centres s’est avérée
enrichissante, non seulement pour la pro-
duction, mais aussi pour tous les aspects
sociaux et économiques qu’ils généraient.
Vu l’importance de la production, les tuiles,
briques et carreaux ne séchaient pas tou-
jours sur des claies à l’abri, mais essentiel-
lement en extérieur, à même le sol. Toute la
vie de la fabrique s’y retrouve alors impri-
mée : pattes de chien, de chèvre, d’oiseau, et
ce n’est pas sans émotion que l’on retrouve
parfois les empreintes digitales des artisans
qui les ont fabriqués.

Entre refus et ostentation


« Mais quoi ! Ces images de saints, qui couvrent
ce pavage même que nos pieds foulent, sont-
elles au moins respectées ? Souvent on crache
sur la figure d’un ange, à chaque instant la face
de quelque saint est frappée par les talons de
ceux qui passent. Pourquoi ne pas épargner ces
saintes images ainsi que ces belles couleurs ?
Pourquoi orner ce qui doit être souillé à cha-

Cl. © Yvon Boëlle


que instant ? Pourquoi peindre ce qui néces-
sairement doit être foulé aux pieds ? » Celui Détail de la nef centrale
qui fustige ainsi le décor des sols (mais pas de la chapelle du château de Suscinio.
seulement) n’est autre que saint Bernard !
Pour lui, la simplicité extrême doit être la

Cl. © Yvon Boëlle


Détail de l’avant-choeur de la chapelle
règle absolue pour le respect de la foi. Mais du château de Suscinio.
tous les hommes n’ont pas suivi son ensei-
gnement. De nombreux sites religieux, telles
les abbatiales de Saint-Denis, de Saint-Pier-
re-sur-Dives ou la cathédrale de Bayeux, ont
révélé des sols savamment disposés et déco-
rés, jusqu’à l’ornementation des plates-tom-
bes en céramique comme celle de frère
Guillaume de Notre-Dame-du-Vœu de Cher-
bourg, récemment restaurée.

Le château de Suscinio à Sarzeau (Morbihan)


fut l’une des principales résidences des ducs
de Bretagne. C’est dans la chapelle, située
au-delà des douves, qu’a été mis au jour
un exceptionnel ensemble de pavements datés
du XIIIe et de la première moitié
du XIVe siècle. Quelque 32 000 pavés
témoignent de la variété des techniques
mises en œuvre ; la découverte de ces sols
en place a permis en outre de mieux
comprendre l’agencement général du décor.
Dans la nef centrale, le pavement fait alterner
les croix grecques et les carrés à croix inscrite.
Les carreaux ornés de feuilles de chêne, fleurs,
rinceaux et fleurs de lys sont tous engobés*
(glossaire p. 55). Dans l’avant-chœur,
l’usage de la technique des carreaux faïencés
(en blanc, brun et vert) permet
de diversifier les motifs.

49
Dessin Roger Marchand. D.R.

Restitution de l’atelier de Jean de Berry


à Poitiers réalisée d’après les éléments
comptables des archives de Jean de Berry
(Arch. Nat. : KK 256-257 ; sept. 1384
à fév. 1386).
On voit sur cette restitution les principales
étapes de fabrication des carreaux avec
les moules, les battes, les tamis, le placard
aux couleurs, le moulin à main, etc.
Dans l’hypothèse où Jean de Berry est venu
visiter son céramiste...

de décor ou de circulation : à Saumur, par


exemple, où l’architecte Lucien Magne
relève, lors des restaurations de 1907, une
bordure ceinturant la surface fleurdelysée,
réservée pour l’usage du prince et centrée
par rapport à la cheminée de la salle…

Imprimer la griffe
de sa Maison

Pour décorer les carreaux, on pourrait pen-


ser qu’il suffisait de les peindre ! En fait, cette
méthode n’est pas d’un abord aussi évident
De même trouve-t-on, à l’opposé de ces les armes et devises de leur commanditaire, et a fait l’objet de longues et patientes évo-
préceptes, des sols largement ornés d’em- faisant des carreaux de pavement le par- lutions, recherches et importations techni-
blèmes, de chimères et de figures humaines fait reflet des autres supports artistiques ques afin de résoudre de nombreux problè-
dans un débordement de couleurs dont les du temps. Les sols deviennent l’un des élé- mes : obtention des oxydes, stabilisation des
évolutions chromatiques vont de pair avec ments forts du décor des résidences prin- couleurs, température de cuisson, tenue au
les découvertes techniques. Dans les ateliers cières et participent à l’ostentation géné- temps, etc. Aussi, les carreaux étaient-ils sou-
princiers ou seigneuriaux, les pointres de rale des constructions. Les carreaux s’orga- vent laissés bruts ou recouverts d’une gla-
monseigneur vont s’appliquer à représenter nisent en bandes, ils délimitent des zones çure*. La plupart des carreaux médiévaux

Restitution de la chaîne de fabrication de carreaux de pavement par Alain Tridant, d’après son ouvrage :
Les carreaux de pavement de la forteresse médiévale de Blanquefort (Gironde), 2005, pp.43-45.

1 – Saupoudrage de la planette 7 – Séchage partiel de la terre (quelques heures) des rayures sur le carreau) ou par lavage avec
avec de la cendre de bois (ou du sable fin) jusqu’à obtention d’une consistance « cuir ». un linge humide (traces circulaires).
afin d’empêcher l’argile fraîche de coller. 8 – Démoulage du carreau en retournant la 13 – Retouches au pinceau (avec de la barbotine)
2 – Pose du cadre sur la planette formant fond. planette et en la frappant légèrement sur la pour combler les manques éventuels
3 – Préformage manuel d’une motte d’argile molle table de travail (opération inutile si on n’utilise (nouveau séchage si nécessaire).
(le « paston ») à un volume supérieur pas la planette : une spatule à manche permet 14 – Mise aux dimensions du carreau (le « parage »
à celui déterminé par le cadre. alors de décoller le carreau de la table). ou la « paraison ») par découpe biseautée
4 – Moulage en remplissant le cadre 9 – Estampage du carreau cru par pression légère des bords autour d’un gabarit (l’angle de
avec la motte d’argile. de la matrice avec le maillet (ou une presse découpe facilitera la pose des carreaux).
5 – Battage de l’argile afin d’assurer rudimentaire) ; la pression permet en outre de 15 – Séchage durant plusieurs jours.
le tassement régulier. corriger une éventuelle déformation du carreau 16 – Mise au four et première cuisson.
6 – Raclage de l’excédent d’argile à l’aide du fil (concave ou convexe) lors du démoulage. 17 – Pose de la glaçure, au pinceau (ou bien par
à poignées. 10 – Application de la barbotine* dans le motif trempage ou aspersion) sur le carreau cuit,
5 bis (au lieu de 5) – « Égalisage » de la surface estampé. puis séchage de la glaçure.
du carreau à l’aide du rouleau humidifié. 11 – Séchage de la barbotine. 18 – Mise au four pour une deuxième cuisson afin
6 bis (au lieu de 6) – Lissage de la surface à l’aide 12 – Dégagement de l’excédent de barbotine par de permettre la fusion et la vitrification.
de la règle ou d’un linge humide grattage au couteau à lisser (qui peut laisser

1 2 3 4 5

9 10 11 12 13

50
La collection de Blanquefort
En 1962, les premiers coups de pioche résonnaient dans les ruines de la forteresse
de Blanquefort, alors envahie par la végétation. Depuis, des campagnes de fouilles successives
ont permis de mieux comprendre l’histoire de cette fortification (qui remonte au XIe siècle,
avec la construction d’un premier donjon, et prend sa forme actuelle aux XIIIe-XIVe siècles
avec la construction d’une enceinte suivie de l’extension et du renforcement du donjon).
Elles ont dévoilé la qualité des sols du corps de logis, probablement réalisés sous l’égide
de Bertrand de Got, neveu du pape Clément V, devenu seigneur du lieu par concession
du roi d’Angleterre, en 1308. Lors de l’adaptation à l’artillerie et de l’embellissement
de l’édifice au XVe siècle, la réfection des sols conduisit au rejet des carreaux de pavement
dans la cour intérieure, en guise de remblais : une véritable manne pour les archéologues,
la collection mise au jour s’avérant être l’une des plus importantes du département
de la Gironde, tant par le nombre de fragments recueillis (1290) que par la diversité
des motifs inventoriés (58). Les résultats de leur étude exhaustive viennent d’être publiés
par le G.A.H.BLE (Groupe d’Archéologie et d’Histoire de Blanquefort)*.
Alain Tridant, directeur du chantier archéologique de 1969 à 1983, dresse dans cet ouvrage
l’inventaire complet de cette collection, tout en la situant dans son contexte régional.
En préambule, il présente l’histoire de la forteresse puis donne une explication approfondie
de la technique de fabrication des carreaux de pavement médiévaux. Si cette étude s’adresse
aux spécialistes de l’archéologie médiévale et aux historiens de l’art, elle vise
à être également un ouvrage d’initiation destiné à tous ceux désireux de mieux connaître
le Moyen Âge quand ils abordent un site ou une lecture s’y rapportant.
*Alain Tridant, Les carreaux de pavement

Cl. Alain Tridant


de la forteresse médiévale de Blanquefort (Gironde).
Publications du G.A.H.BLE, 2005, 301 p.
(pour commander : G.A.H.BLE,
Maison du patrimoine, allées de Carpinet,
33290 Blanquefort – prix : 20 € + 6 € de port).
Exemples de carreaux bichromes
mis au jour dans la forteresse
Proposition de composition
de Blanquefort.
réalisée avec quelques carreaux
de Blanquefort.
Cl. Alain Tridant

ornés sont bicolores et réalisés par juxtapo-


sition de deux argiles de couleurs différen-
tes après cuisson. Dans le principe général,
une matrice de bois sculptée d’un décor en
relief permettait de laisser dans le carreau,
tout juste frais moulé, une empreinte en
creux qu’il suffisait ensuite de remplir d’une
barbotine* colorée. Après séchage, le car-
reau pouvait être recouvert d’une glaçure
plombifère*, puis passé au four. Étape très
La collection mise au jour importante, la cuisson comportait de nom-
dans la forteresse de Blanquefort breux risques, comme l’effondrement de la
comprend en majorité des carreaux fournée ou le collage des éléments entre
estampés bicolores (82,5 %), eux ; elle devait être menée avec méthode.
principalement décorés D’abord lente, le tuilier devait dominer son
de motifs géométriques ou héraldiques. feu afin d’amener son four à une tempéra-
ture finale d’environ 1 000 °C.

6 5b 6b 7 8

14 15 16 17 18

51
© Bibl. Hist. Ville de Paris
Dessin de reconstitution
par Théodore Vacquer
des neuf panneaux de la salle
capitulaire de l’abbaye
de Saint-Germain des Prés,
d’après les fouilles effectuées
au sud de l’église, en mai 1877
Bibl. historique de la ville de Paris,
ms 227, f° 373.

Les motifs décoratifs des pavements


porteurs des insignes de leurs commandi-
sont l’occasion d’affirmer la prestance
taires alors qu’il n’est pas toujours aisé de
du propriétaire ; ici le « E.V » du duc
de Berry qui signifie : « le temps retrouver leurs concepteurs… Aux armes
venra ». familiales se superposent parfois une devise,
un monogramme ou un « mot » ; tel un tapis
de lettres qui se déroule en de subtils jeux
d’esprit. Citons ici le « E.V » du duc de Berry
qui signifie le temps venra, ou le « seule » de
Nicolas Rolin qui, suivi d’une étoile, signifiait
pour sa femme : tu es ma seule étoile !
Le château de Beauté-sur-Marne n’était pas
en reste. Construit par Charles V comme
résidence de villégiature en pendant des
palais et château de Paris et de Vincennes,
Ph au demeurant plus politiques, puis offert
.B
.–
D
par Charles VII à sa favorite Agnès Sorel (la
.R
. dame de Beauté), ses sols développaient
des citations extraites de dialogues philo-
sophiques…
À cette technique de base, il exis- des groupes d’opus sectile* encadrés
tait des variantes ; suivant la pro- par des bandes plus classiques. C’était le Les sols de la démesure,
fondeur de l’empreinte, les remplissa- cas pour le sol aux techniques multiples de
ges colorés étaient de consistance diffé- la salle capitulaire de l’abbaye parisienne de
l’art au service du pouvoir
rente et, en fonction de la gravure réalisée Saint-Germain des Prés, pour lequel Chris-
sur la matrice, le motif imprimé pouvait topher Norton estime à près de 100 000 Peu à peu les artisans, souvent artistes, pren-
apparaître en relief. Les multiples possi- le nombre de carreaux nécessaires pour le nent le pinceau pour s’essayer à des motifs
bilités de matriçage, de coloration ou de réaliser. plus complexes, aux courbes plus souples
couverte glaçurée offraient de nombreu- Entre les bandes florales, les motifs géomé- et plus libres. Le développement de cette
ses variantes aux tuiliers médiévaux. Telle triques, les châteaux stylisés, les animaux technique est lent et le processus est semé
une mosaïque, pour réaliser certains sols fantastiques ou non et, plus rarement, les d’embûches. Le sol composé de 32 000 car-
relativement complexes, les carreaux pre- inscriptions, se glissaient bien volontiers reaux, mis au jour au château de Suscinio
naient la forme des motifs qu’ils devaient les armoiries du commanditaire : de la plus près de Sarzeau en Bretagne, est l’un des
représenter et s’imbriquaient savamment ; discrète, placée dans la diagonale des car- plus beaux exemples de cette mutation.
d’autres se subdivisaient en d’astucieuses reaux, à la plus développée qui s’étale C’est dans le sud de la France que s’instal-
combinaisons et permettaient de former sur plusieurs éléments. Les carreaux sont lent, dès les XIIIe et XIVe siècles, des ateliers

52
« Les carreaux sont porteurs des insignes
de leurs commanditaires »

aux productions tout à fait remarquables. les comptes de fabrication sont d’un intérêt GLOSSAIRE

Les techniques sont importées de pays incomparable. À Dijon, capitale du duché Barbotine : pâte argileuse, rendue liquide
aux savoir-faire novateurs et si le palais des de son frère Philippe, c’est Jean de Gironne par un fort apport d’eau, pouvant être coulée
papes est un moteur dans les commandes, qui œuvre pour la chartreuse de Champ- dans une empreinte ou un moule ; elle peut servir
également de colle entre deux éléments
ce sont tous les sols du sud de la France qui mol ; peut-être les deux Jean à Mehun-sur-
de même composition.
s’enrichissent et se parent de beaux verts et Yèvre… Le troisième compagnon est cer-
Engobe : fine couche de pâte étendue
bruns aux motifs infiniment variés. tainement resté au service des princes mais
superficiellement et qui modifie la couleur
là, les documents restent désespérément
de la masse constitutive ; elle peut produire
Les bleus de Mehun muets ! L’histoire a ses secrets qui nous per- des effets décoratifs ou donner à la pâte
Durant cette période de Schisme (deux voire mettent de l’imaginer à Hesdin, Mehun et des qualités permettant de recevoir des glaçures.
trois papes coexistent, l’un à Rome, l’autre à pourquoi pas, au gré de futures découver-
Glaçure : c’est un enduit vitreux, superficiel,
Avignon), le frère du roi Charles V, le fastueux tes, à Riom ou Germolles… Quant aux car- qui peut modifier la couleur de la pâte ;
Jean de Berry, est nommé ambassadeur reaux connus, ils sont exceptionnels à plus elle est transparente ou opaque, colorée ou non.
auprès du pape et des princes espagnols. Il d’un titre : tous les motifs sont peints géné-
Pernette : bande et support en terre permettant
va alors remarquer ces sols exceptionnels et ralement en sous-émail*, la glaçure est stan- de soutenir une pièce dans le four.
faire venir d’Espagne des sarrazins pour réali- nifère*, la couleur dominante est le bleu ; on
Opus sectile : façon particulière d’organiser
ser l’œuvre de ses carreaux… Ainsi voit-on en repère quelques effets métalliques et la pro-
un sol ou un parement, avec régularité,
1382 arriver en France trois potiers-tuiliers duction est organisée suivant des principes dans l’esprit des mosaïques géométriques
qui vont exercer leur art au service des cons- industriels novateurs, particulièrement dans antiques ou préromanes.
tructions ducales. À Poitiers, on en connaît l’enchaînement des tâches et les cuissons
Plombifère : élément qui contient du plomb ;
l’auteur, un certain Jehan de Valence, dont sur pernettes*. les glaçures plombifères sont relativement
transparentes.
Sous-émail : technique où le décor est placé
Extrait des Chroniques des empereurs par David Aubert (XVe s.), sous l’émail, ce qui lui confère une certaine
enluminé par Loyset Liedet, 1462 – Paris, Arsenal (ARS) ms. 5089 f°156. résistance à l’usure.
Dans ce riche intérieur avec tenture et sol de couleur bleue, les carreaux sont disposés Stannifère : élément qui contient de l’étain ;
par groupes et séparés par des bandes plus foncées. Les sols de Jean de Berry les glaçures stannifères sont blanches et opaques.
devaient être relativement approchant de celui-ci, sans être aussi structurés ;
les motifs devaient être plus mélangés.
© BnF

53
Restitution des fleurs de lys & cygne pour les « bleus » du château de Mehun-sur-Yèvre,
résidence du duc Jean de Berry, fin XIVe s.
C’est suite à son déplacement dans le sud de la France que le duc
Jean de Berry sollicitera des « sarrazins » venus d’Espagne pour réaliser
les pavements de ses châteaux. Les techniques utilisées n’ont pas perduré
après le départ du céramiste sarrazin.

Auparavant, l’appari- deviennent l’un des leviers du pouvoir. Que


tion de la couleur bleue devait penser un hobereau qui, en voyant
Ph
.B
.–
sur les sols français est de telles œuvres, mettait genou au sol pour
D.
R. relativement sporadi- faire hommage à son seigneur ? D’autant
que ; là, pour la première plus que dans les résidences citées, le
fois, c’est toute une produc- bleu, couleur peu commune en céramique,
tion sérielle qui a été organisée. dominait. À la beauté des enchaînements
La beauté de ces « faïences » étant et des motifs, des techniques novatrices
relativement fragile, les car- apportaient leur concours dans la grande
reaux se sont rapidement « monstrance » de l’apparat princier. Quel-
usés et Charles VII, vers que temps plus tard, toujours dans un
1450, a voulu restaurer les esprit espagnol qui n’interdit pas une inter-
sols du château de Poitiers, vention italienne, l’hôtel de Brion (Avignon)
mais les experts qui les ont exa- a révélé que, pour la fin du XVe siècle, l’un
minés expliquent qu’ils ne savent plus de ses pavages était formé de carreaux aux
faire ce type de production… motifs géométriques bleus. Ces carreaux
En cette fin du XIVe siècle, les carreaux stannifères pouvaient s’enchaîner à l’infini
contribuent grandement à ce que les arts pour créer un véritable tapis.

Trésors cachés du Palais rampe et palier (fig. 2), conduisait à la base Très usé par le frottement, ce pavement
des Papes d’Avignon de la tour du Pape, aux jardins pontificaux
et à une vaste cave utilisée comme cellier
montre toutefois une grande homogénéité,
qui conduit à supposer qu’il s’agit d’une
pour les vins de Bourgogne, mais aussi de commande effectuée vers 1335-1337.
PAR DOMINIQUE CARRU, Vaucluse (Châteauneuf). Cet espace fut Pour cette époque en effet, les sources
Archéologue départemental de Vaucluse détruit et comblé durant la Révolution. archéologiques tendent à démontrer que
Le Palais des Papes d’Avignon, la plus À cette époque le palais est saisi comme les productions sont réalisées en argile
imposante bâtisse de leur époque selon bien national. Il est alors transformé en réfractaire violacée, et qu’elles offrent un
les chroniqueurs du Moyen Âge, est l’un casernement militaire, et l’entrée oubliée registre décoratif caractéristique (fig. 3).
des édifices majeurs de l’architecture reste enfouie sous d’épais remblaiements. La série compte un tiers de carreaux
occidentale du XIVe siècle, par son étendue Le comblement de ce vaste aménagement, historiés, contre deux tiers, à parts égales,
et ses élévations (fig. 1). Ce palais résidentiel, composé de ruines des destructions de la de carreaux glaçurés verts ou bruns, ce
où les espaces d’agrément sont nombreux, demeure pontificale, comptait un plancher qui suppose une répartition, sur le tapis,
mais qui présente l’aspect d’une austère entier, rejeté autour de 1795. Ce sol a fourni d’une pose par bandes alternées obliques.
forteresse, a été érigé, agrandi et embelli près de quatre mille carreaux de pavement, Les motifs des carreaux figurés, peints
par sept papes successifs, puis par deux issus sans doute d’un appartement attenant sur une couverte stannifère*, offrent une
prétendants au trône pontifical pendant à la suite du pape. Peut-être s’agit-il, selon les grande proportion de décors héraldiques
le Schisme. Durant près d’un siècle (entre sources historiques, d’une salle superposée à (fleur de lis, corne d’Orange), zoomorphes
1309 et 1403), ses créateurs ont été la cuisine secrète (privée), incendiée en 1339, (poissons, mais aucun aigle), ou purement
soucieux de s’entourer d’un environnement qui n’a pas été atteinte par cet incident. géométriques. Cette production, issue d’un
et d’un décor dignes de leur rang. Un pavement médiéval retrouvé atelier provençal, est l’une des traces les
Les carrelages de ce palais, qui La cour d’honneur du Palais des Papes
accompagnent les fresques profanes ou 1
religieuses dans les parties résidentielles,
sont bien connus. Ils participent d’un riche
décor où, du sol au plafond, les symboles,
l’ostentation et le luxe étaient omniprésents.
Une découverte fortuite (en 2000) est
toutefois venue enrichir encore nos
connaissances dans ce domaine. Cette
trouvaille a été faite dans l’un des lieux
majeurs de ce palais, sa cour d’honneur,
fréquentée par des centaines de milliers de
spectateurs, fidèles aux représentations du
festival de théâtre d’Avignon.

Le hasard des découvertes


Dans un angle de cet espace, des
© SRA Vaucluse

dégagements ont mis au jour un dispositif


insoupçonné, qui permettait l’accès
au domaine réservé au pape et à ses
appartements privés. Un escalier à double

54
plus anciennes, après les ateliers marseillais,
de véritable faïence française produite pour
des commandes locales.
Par ailleurs, diverses recherches
archéologiques conduites dans les
jardins de ce palais ont également livré
des éléments de pavements médiévaux.

t
be
m
Parmi les 804 carreaux recueillis, il faut

Sa
ne
signaler une exceptionnelle figuration

on
Yv
humaine (fig. 4), qui témoigne de la

l.
C
virtuosité des artisans médiévaux pour
évoquer, en quelques traits, une expression
particulièrement vivante. D.C.

Carreaux de pavement découverts dans le château de Bressieux,


2 fin XVIe-déb. XVIIe s.
Escalier dégagé des remblais Dans la suite du Moyen Âge, les carreaux aux décors bleus
de la Révolution. vont se développer, à la Renaissance et au siècle des lumières,
comme à Bressieux en Isère.

Carreau faïencé historié mis au jour


dans le jardin du Palais.

4
© SRA Vaucluse

© SRA Vaucluse

3 Une partie du pavement


mis au jour lors du dégagement des remblais.
© SRA Vaucluse

55
© Ph. Bon

Dessins de carreaux
médiévaux du château
de Mehun-sur-Yèvre

POUR EN SAVOIR PLUS


Sur Internet : societes-
savantes-toulouse.asso.fr,
dossier « maison au Moyen
Une renaissance Âge », puis « carreaux
avant de pavement et bibliographie »
par Pierre Garrigou-
la Renaissance Granchamp.
Bien plus que les motifs et les cou- BIBLIOGRAPHIE
leurs qu’ils portent ou les techni- André P., « Un pavement inédit
ques qui les composent, les carreaux du XIIIe siècle au château de Suscinio ».
de Mehun-sur-Yèvre, Bourges et Poitiers Arts de l’ouest, 1-2, pp. 19-32.
et, plus globalement, des princes de Bour- Bon Ph., Les premiers « bleus » de
gogne et de Berry sont intéressants parce nière de France, les carreaux de faïence au décor
qu’ils s’intègrent dans un plus large mou- cet ensemble. À la peint fabriqués pour le duc de Berry,
vement artistique appelé par les historiens fois ancré dans la tradition médiévale et, par 1384, Mehun-sur-Yèvre, 1991.
d’art : le gothique international. Dès la fin du certains autres aspects, en rapport direct
Deroeux D. (ed.), Terres cuites
XIVe siècle, des artistes de tous horizons vont avec le retour d’Italie de leur commandi-
architecturales au Moyen Age. Arras,
œuvrer à l’édification des constructions les taire, le site fait le lien entre la tradition et les
1986. Colloque des 6-9 juin 1985.
plus folles. Les sarrazins du duc de Berry ont innovations de la Renaissance. Pendant que
Musée de Saint-Omer. Mémoires
de « Renaissant » le fait d’apporter des tech- trois belles nefs naviguaient vers des terres
de la commission Départementale
niques novatrices, utilisées dans des pays inconnues, les arts céramiques s’ouvraient
d’Histoire et d’Archéologie
« lointains » et globalement méconnues en sur un nouveau monde… ! Ph. B.
du Pas-de-Calais, XXII-2.
France. Cependant, dans un esprit médié-
Dessins de carreaux estampés Norton Ch., Carreaux de pavement
val, ils gardent les bases du décor de chacun
de l’église de Saint-Lô (50) du Moyen Âge et de la Renaissance.
des princes en adoptant leurs motifs héral-
diques ou décoratifs, abandonnant la plu- Paris. Coll. du musée Carnavalet.
part des éléments arabisants qu’ils devaient Catalogues d’art et d’histoire du musée,
produire dans leurs ateliers espagnols. VII, 160 p.
Dans le même esprit, à l’extrême fin du Gauthier M.-M.& Norton Ch. & alii,
XVe siècle, entre 1495 et 1498, les carreaux de « De la couleur dans l’édifice médiéval ;
Longecourt-en-plaine ouvrent également carreaux et carrelages gothiques.
un nouveau champ de réflexion. Jean Rosen Un art industriel au Moyen Âge, catalogue
a parfaitement mis en évidence le style char- et découvertes ». Revue de l’art,
63, pp. 57-82.
CATALOGUE D’EXPOSITIONS
Dessins de carreaux de pavement du prieuré
Images du pouvoir, pavements de
de Deux-Jumeaux ; de l’Abbaye aux hommes
de Caen ; de Dives-sur-Mer. D’après N. Coulthard faïence en France du XIIIe au XVIIe siècle.
et F. Delacampagne (éd.), n°27, 1995. Ouvrage, catalogue d’exposition et actes
du colloque à Bourg-en-Bresse,
23 et 24 juin 2000. Ed. des musées
de Brou et de la R.M.N.
Arts funéraires et décors de la vie –
Normandie XIIe-XVIe siècle. Cherbourg,
2003.
Petits carrés d’histoire. Pavements
et revêtements muraux dans le midi
méditerranéen du Moyen Âge à l’époque
moderne. Palais des Papes. Avignon,
1995.

56
La
métallurgie,
UN ART DU

L
FLORIAN TÉREYGEOL ES ARTS DU FEU et, au travers liques, définir le titre d’une monnaie, ou res-
Chargé de recherche à l’UMR 5060 IRAMAT, d’eux la métallurgie, tiennent tituer une histoire économique autour d’un
Laboratoire Métallurgies et Cultures, une place importante dans l’ac- métal précieux ou non. La réalisation de l’ar-
et à l’UMR 9956, Laboratoire Pierre Süe. tivité artisanale médiévale. S’il tefact est plus rarement abordée. Pourtant
est possible de découvrir de l’or, les voies de recherche sur ce thème ne man-
de l’argent ou du cuivre à l’état quent pas. Elles peuvent être classiques, au
natif, d’une façon générale le métal se trouve travers d’archives ou de fouilles, ou plus
rarement dans un état tel qu’il puisse être rares lorsqu’il est fait appel aux sciences phy-
utilisé directement. En dignes successeurs siques. Mais elles peuvent souvent conduire
des métallurgistes antiques, les hommes du à une réponse pertinente si l’on ne se réfère
Moyen Âge ont développé des chaînes opé- pas à une unique interprétation fonctionna-
ratoires complexes leur permettant d’abou- liste. En effet, il faut toujours garder présent
tir à un métal brut. Ils ont aussi été parfaite- à l’esprit que les objets issus des pratiques
ment capables d’assembler les métaux entre artisanales sont également les révélateurs
eux ou, parfois, avec des minerais pour des environnements sociaux et économi-
obtenir des alliages dont le bronze ques. C’est en cela, et en cela seulement, que
et le laiton sont les plus connus. l’approche croisée des différentes sciences
Dans la recherche actuelle, que sont l’histoire, l’archéologie, l’anthro-
l’objet fini est souvent le pologie sociale et les sciences de la matière
support d’études visant au sens large peut s’avérer particulièrement
à établir une typolo- fertile. Les trois exemples donnés ici se veu-
gie d’objets métal- lent en être une illustration. ! F.T.

57
Cl. Eva Bartova
Deux-
Sèvres
FLORIAN TÉREYGEOL
Vienne

MELLE

Charente-
Maritime
Niort

Argenton- Charente
Château Thouars

Mauléon
0 100 km
0 20 km 0 40 km
Poitou-Charentes

Salle 27.10
LES MINES D’ARGENT
Puits d’aérage DE MELLE
L’obtention d’un métal apte à être mis en œuvre
pour la fabrication de monnaies suppose toute une chaîne
opératoire que les recherches archéologiques effectuées
à Melle permettent d’identifier.

P
OUR QUI ARRIVE À MELLE, Salle 27.14
il est de prime abord évi-
dent que cette cité poite- Eglise Saint-Savinien de Melle (Deux-Sèvres)
vine a connu de beaux jours C’est peut-être à proximité de cette église,
pendant la période romane. dans la partie la plus ancienne de la ville,
Les trois églises (Saint-Pierre,
Saint-Hilaire et Saint-Savinien) qui jalon-
nent la ville en témoignent. Il faudra être
N que se trouvait l’atelier métallurgique.

plus curieux pour découvrir la véritable rai-


son d’une telle abondance de monuments.
Elle ne se trouve pas aux cieux mais dans le Salle 27.17
sous-sol de la ville.

Une manne
pour les Mellois…

En effet, pendant les temps géologiques


s’est mis en place un gisement de galène
Salle 45.4
(un sulfure de plomb) argentifère. Ce sul-
fure de plomb comporte a priori une faible
teneur en argent, 1 à 3 ‰, mais il n’en cons-
titue pas moins une source d’approvision-
nement en métal blanc. Aujourd’hui encore,
on estime à 15 tonnes la quantité d’argent
présent dans le sous-sol mellois.
Si l’on en croit les premiers historiens qui
se sont intéressés aux mines de Melle, l’ex-
ploitation de ce gisement remonterait à la
plus haute Antiquité. Pour l’heure, rien ne
vient démontrer qu’il y ait eu une exploita-
tion antérieure à la période mérovingienne.
En revanche, il est certain que le nom dési-
gnant cette petite cité poitevine au haut
Moyen Âge : METALLUM, s’inscrit dans son
passé minier et métallurgique. Ce topo-
nyme, susceptible de nombreuses décli-
naisons, fait référence à un gisement de
métal précieux et se retrouve en d’autres
lieux connus pour leurs mines de métaux
précieux.

58
© Ville de Melle
VIIIe-Xe s.
… et les archéologues de puits espacés d’une dizaine de mètres différents composants du sable, il est pos-
les uns par rapport aux autres a permis de sible d’isoler la galène. À l’occasion de la
L’exploitation du gisement de Melle est résoudre à la fois les questions de circula- fouille d’une laverie, il a été possible de
d’autant plus intéressante que se rattache tion des gaz, des matériaux et des hommes. mettre au jour plus de 80 fosses de lavage.
à ces activités minière et métallurgique la Une fois le minerai abattu, il connaît un Pourtant, comme l’a montré l’expérimenta-
production monétaire. Melle tient pendant premier tri et concassage visant à laisser tion des techniques de préparation, le rôle
la période carolingienne (VIIIe-Xe siècles) la sous terre le maximum de matériau sté- de l’eau reste secondaire dans ce mode de
place du plus important pourvoyeur d’ar- rile. De fait, on estime que les réseaux mel- préparation qui repose en grande partie
gent neuf de l’Empire. En outre, l’abandon lois sont remblayés à plus de 80 %, ce qui sur le tri et le concassage. L’usage des fos-
brutal et définitif de l’extraction à la fin du rend délicat les déplacements et l’étude du ses pour le traitement des sables témoigne
Xe siècle permet à l’archéologue de pouvoir souterrain. d’abord de la volonté de ne rien perdre du
observer une exploitation minière du haut minerai extrait si durement.
Moyen Âge sans que viennent en sur-impo- La préparation du minerai
sition les traces d’exploitations ultérieures.
Ce cas rare en archéologie minière est uni- Une fois en surface, le minerai fait l’objet Les mines de Melle (carrière Loubeau)
que pour la période carolingienne. Il permet d’une série de préparations sur de vérita-
aujourd’hui de rendre compte de manière bles stations de lavage qui se trouvent au
détaillée de la chaîne opératoire mise en débouché des puits. Extrait au feu, le mine-
œuvre, depuis l’extraction du minerai jus- rai est sali par la cendre, le charbon de bois
qu’à l’obtention du métal prêt à l’emploi. et la poussière. Le simple fait de l’immer-
ger dans des fosses spécifiquement desti-
L’extraction nées à cet usage suffit à le rendre suffisam-
ment propre pour qu’il puisse être trié et
Le creusement de l’ensemble des réseaux concassé. Ces deux opérations effectuées
miniers mellois s’est fait par abattage au manuellement permettent d’obtenir du
feu. Il s’agit d’une des plus anciennes tech- minerai bon à fondre mais, parallèlement,
niques d’extraction. Elle consiste à dres- elles conduisent à la formation de sables
ser un bûcher contre la paroi que l’on sou- encore riches en galène (voir schéma p. 63).
haite abattre. Sous l’effet de la chaleur la Afin de ne rien perdre, ces sables sont lavés
roche se délite. Plus la roche est dure, plus dans des fosses allongées qu’alimente un
la méthode est efficace. L’extraction au feu courant d’eau. Jouant de la force de l’eau
donne des formes en coupole ou en « œuf » et de la différence de densité entre les
Cl. Fl. Téreygeol
caractéristiques.
Ce mode d’abattage pose trois problèmes
majeurs résolus, en partie, par les mineurs Détail d’un plan de mine
carolingiens. Il faut amener de grosses
quantités de bois sous terre. Pendant le feu,
les fumées doivent être évacuées vers l’ex-
térieur en même temps que de l’air frais
Salle 27.10
doit arriver jusqu’au foyer. Le creusement Vers
zone IX

Puits d’aérage

Forme en coupole
due à l’abattage au feu
Cl. Fl. Téreygeol

Vers
zone X Zone Sondage
de
Sol en roche tri
Salle 27.14

Sol en remblais
Puits d’aérage
Tas de remblais calibrés

Axe de cheminement
N
FT Front de taille
Salle 27.17
Puits d’aérage

FT
La technique de l’abattage au feu pratiquée Salle 45.4
à Melle est l’une des plus anciennes
techniques d’extraction. Plus la roche FT
est dure, plus la méthode est efficace.
Elle nécessite des puits d’aération 0 5m
Dessins et relevés F. Téreygeol et D. Jouneau
pour évacuer les fumées.

59
Une question de date
Melle fait aujourd’hui partie d’un vaste
programme visant à déterminer la date
à laquelle a débuté l’exploitation
de ce gisement. Il semble que dès la fin
de la période mérovingienne l’argent
des mines de Melle soit parti dans
les officines monétaires de cités plus
ou moins voisines comme Poitiers,
Limoges ou Tours. La présence
d’un atelier à Melle dès la fin
du VIIe siècle est maintenant également
une hypothèse forte. En 675, le passage
du monnayage d’or au monnayage
d’argent se fait très rapidement.
Si les problèmes économiques
Cl. Fl. Téreygeol

d’approvisionnement en or peuvent
être à la base de ce changement, le rôle
de Melle pourrait être prépondérant
dans l’essor du monnayage d’argent
Un exemple de fosse de lavage carolingienne dès la période mérovingienne.
Les fonderies Après avoir été extrait au feu, le minerai,
De fait les mines de Melle ont été
un pourvoyeur d’argent neuf dès
sali par cette opération, doit être nettoyé
À ce stade de la chaîne opératoire, les le VIIe siècle et jusqu’à la fin du Xe siècle.
pour pouvoir être trié et concassé.
métallurgistes disposent d’un sulfure de
plomb qu’il va falloir griller, transformer
en plomb d’œuvre puis coupeller. Ces trois
opérations, le grillage, la fusion et la coupel-
lation (voir schéma p. 63) prennent place sur
les fonderies.
Pour espérer libérer le plomb argentifère,
les métallurgistes doivent impérativement
passer par l’étape du grillage. Il s’agit de
chauffer la galène sur un foyer ouvert. Sous
l’effet de la chaleur, le soufre se dégage,
alors que le plomb est oxydé. L’opéra-
tion dure plusieurs heures et nécessite
une bonne ventilation à la fois pour acti-
ver la combustion et faciliter les
échanges chimiques.
Une fois grillé, le minerai est
passé au four pour produire
le plomb d’œuvre. La structure L’éclair d’argent
lors d’une coupellation
métallurgique utilisée est rela-
expérimentale
tivement simple et réduite : une
cheminée, une cuve et une fosse de Culots de litharge
coulée. L’élément archéologique le plus La séparation du plomb et de l’argent
marquant et habituel de cette opéra- (la coupellation) constitue l’étape la plus
tion reste la scorie. À Melle ce résidu, spectaculaire de la chaîne opératoire.
qui contient encore du métal, faisait Elle s’effectue par récupération
de la litharge (oxyde de plomb)
l’objet d’un retraitement par concas-
qui se forme en surface du bain. Durant
sage et lavage. Cette opération se fai-
toute l’opération, le bain prend des couleurs
sait au bord d’un cours d’eau et permet- très variées pouvant aller jusqu’au rouge sang,
tait de récupérer de petites billes de plomb qui est la couleur de la litharge.
piégées dans la scorie. Il existe ainsi de véri- Cl. Fl. Téreygeol
tables ateliers dont la seule fonction est de
permettre le retraitement des déchets de
la métallurgie extractive. La conséquence fondu dans une coupelle dans
indirecte de ce retraitement est la perte de un four à sole. L’atmosphère de la chambre est liquide et surnage sur le bain métalli-
l’indice majeur de l’archéologue pour loca- est oxydante (soumise à un apport d’oxy- que. Par retraits successifs de cet oxyde de
liser des ateliers métallurgiques. gène). Les métallurgistes actionnent des plomb qui se forme tant que du plomb est
Disposant enfin du plomb d’œuvre, le métal- soufflets qui apportent un courant d’air sur disponible, le bain s’enrichit progressive-
lurgiste peut entamer sûrement l’étape la surface du bain. La litharge, un oxyde de ment en argent. Lorsque la quasi-totalité
la plus spectaculaire de la chaîne opéra- plomb, se forme en surface du bain. L’ar- du plomb est évacuée, la surface du liquide
toire puisqu’elle conduit à la séparation gent, beaucoup plus difficile à oxyder, reste prend un aspect blanc éclatant : c’est
du plomb de l’argent. Le procédé techni- en solution dans le bain. À la température « l’éclair d’argent ». Les métallurgistes peu-
que est assez simple. Le plomb d’œuvre est de travail (plus de 860 °C), l’oxyde de plomb vent alors arrêter leur opération. À Melle,

60
les témoignages archéologiques de ce pro- l’activité. On dénombre aujourd’hui plus de de la frappe au nom de Melle en d’autres
cédé sont rares et se résument à des culots 15 000 deniers et oboles conservés dans les lieux bien longtemps après que l’activité
de litharge. collections. La production est considérable. minière ait cessé et que l’atelier monétaire
La diffusion de ce monnayage est tout aussi ait été fermé. Si l’histoire minière de Melle
Le monnayage remarquable. Reconnue comme une bonne s’achève au Xe siècle, ce n’est qu’à la fin du
monnaie, elle circule à travers l’Empire et XIIe siècle pour que cessent les frappes au
La totalité de ces opérations vise à la pro- dans les territoires limitrophes. La preuve nom de Melle. ! F.T.
duction de l’argent pour alimenter l’ate- de la qualité de ce monnayage se trouve
lier monétaire de Melle. Les traces in situ de également dans la
cette production monétaire sont rares mais poursuite
significatives. Un coin monétaire servant à
la frappe, une feuille d’essai en plomb et
les éléments d’une balance sont les seuls
objets que l’on peut rattacher à la fabrica- Exemple de monnayage
tion de la monnaie. La localisation même de carolingien produit à Melle
l’atelier reste encore en discussion, quoi- Sur l’avers : « CARLVS REX FR »
que la découverte des objets précédem- (Charles, roi des Francs) et au revers :
ment cités donne à croire qu’il se trouve « METULLO » (à Melle), avec
à proximité de l’église Saint-Savinien, de au centre le monogramme du roi.
fait dans la plus ancienne partie de la
ville. Si les témoignages archéologiques
de cette chaîne opératoire sont relative-
ment rares, le nombre de monnaies issues
de l’atelier mellois atteste l’importance de

s
na
ar
M
pe
lip
hi
n -P
J ea
©
Cl.

Coin monétaire de Melle,


copie de l’original conservé
au Musée Bernard d’Agesci
à Niort.

POUR EN SAVOIR PLUS


Téreygeol F., « Technique de production
et diffusion de l’argent au haut Moyen Âge :
l’exemple de Melle », dans Techné, n°18,
2003, pp. 66-73.
Téreygeol F. & Dubois Cl., « Mines
et métallurgie carolingiennes à Melle
(Deux-sèvres, France) : l’apport des charbons
de bois archéologiques », dans Archéologie
médiévale, tome 33, 2003, CNRS-éditions,
pp. 91-102.
Téreygeol F., Les Mines d’argent
carolingiennes de Melle. Melle, 1999, 40 p.
Cl. CGB

61
FLORIAN TÉREYGEOL

MELLE : UNE EXPÉRIENCE PROMETTEUSE

L’EXPÉRIMENTATION
EN PALÉOMÉTALLURGIE
Cl. Aurore Doridot

Un four à moufle en cours


de fonctionnement pour tester le minerai d’argent

En haut :La présence sur le site


des Mines d’Argent des Rois Francs

S
I L’EXPÉRIMENTATION en volonté de valoriser la recherche en la ren- d’un véritable front de taille a permis
archéologie est souvent spec- dant accessible au plus grand nombre. Pen- d’entamer des recherches sur la technique
taculaire, notamment lors- dant un mois d’été, le site touristique des d’extraction au feu.
qu’elle touche aux arts du feu, Mines de Melle s’ouvre à la paléométal- En bas : Lors d’expériences de plusieurs heures
elle souffre encore d’un man- lurgie expérimentale et à ses chercheurs. comme dans le cas de la réduction de minerai
que de reconnaissance insti- Depuis maintenant plus de huit ans, des de fer, des supports pédagogiques permettent
tutionnelle. Or quand elle est menée avec sessions ont lieu sur des thèmes en relation une meilleure explication des processus
toute la rigueur qui s’impose comme dans avec les métallurgies médiévales. Ces expé- métallurgiques mis en jeu.
n’importe quelle recherche, elle permet des rimentations sont organisées sous l’égide
avancées notables qui complètent avanta- du CNRS et soutenues par le Service Régio-
geusement les sources historiques comme nale de l’Archéologie Poitou-Charentes et en traitant plusieurs dizaines de kilogram-
archéologiques. Il ne s’agit bien sûr que par le Conseil Général des Deux-Sèvres. En mes à la fois. Le succès de cette valorisation
d’une méthode, mais elle est parfois la prise directe avec le public, elles permettent scientifique a conduit à la mise en place
seule voie possible pour vérifier les hypo- aux chercheurs de présenter leurs travaux d’un véritable atelier métallurgique per-
thèses que forme l’archéologue sur le ter- en cours. Plus qu’une porte ouverte, c’est un mettant de pallier ce manque.
rain. En cela, il s’agit d’une démarche scien- accès libre à la recherche en cours d’élabo- Grâce au soutien du laboratoire Métallur-
tifique classique de progression par l’expé- ration. À chaque moment, un dialogue peut gies et Cultures (UMR 5060 du CNRS), du
rience. On ne peut plus la négliger et encore s’instaurer entre le visiteur et le chercheur laboratoire Pierre Süe (UMR 9956, CNRS-
moins la ranger au rang du folklore. C’est en au travail. CEA) et de la municipalité de Melle, l’ouver-
partant de ce constat simple qu’une plate- ture au public de cet atelier est programmé
forme a été mise en place sur le site des … et tester les connaissances pour l’été 2006. La collaboration autour de
Mines d’Argent de Melle. sa construction fait également intervenir
Actuellement, la plate-forme expérimen- un forgeron, un dinandier et un potier, tous
Transmettre… tale de Melle est le seul lieu où il est possi- trois professionnels. C’est en effet le croise-
ble d’expérimenter la totalité de la chaîne ment des données archéologiques, archéo-
Le choix d’une collaboration entre un site opératoire de production de l’argent. Seule métriques et historiques avec le savoir-
à vocation touristique et un organisme de manque la phase de coupellation en grand, faire d’artisans actuels qui donne toutes
recherche comme le CNRS repose sur la qui permet de séparer le plomb de l’argent les chances de réussite à cette entreprise.

62
W

La chaîne opératoire conduisant du minerai aux métaux

INFORMATIONS PRATIQUES Abattage


Mines d’argent des Rois Francs au feu

BP 29 Abattage

Travaux miniers
à la massette
79500 Melle
Tél. : 05 49 29 19 54 Minerai Minerai abattu Récupération
abattu au feu à la massette de minerai riche
Fax : 05 49 29 16 64
Tri

Minerai Rejet de
pré-calibré stérile

Débourbage
Rejet Evacuation
sable, graviers vers la surface
cendres et charbon
Minerai propre
La possibilité sera ainsi offerte aux visi-
teurs de découvrir l’ensemble des procé- Tri
dés techniques à mettre en œuvre pour Concassage des gros
blocs avec galène
arriver à produire l’argent tant convoité au Rejet de stérile

Laverie
haut Moyen Âge. Mais l’objectif reste scien- Récupération
tifique. L’expérimentation a, par exemple, ? Minerai enrichi de galène
permis de mieux apprécier le travail du
Concassage
mineur et les contraintes liées aux techni- Rejet de stérile fin
ques d’abattage du minerai.
Cl. F. Téreygeol

Sable riche Minerai riche

Un avenir prometteur Enrichissement Calibrage


en fosse longue

Parallèlement, mais de façon tout à fait com- Sable de galène


Sable
Galène pure
de galène
plémentaire, l’expérimentation sur le site des
Mines d’Argent des Rois Francs s’est ouverte Grillage
aux autres métallurgies. C’est d’abord le cui-
Plomb Minerai grillé
vre argentifère qui a fait l’objet d’une appro- métallique scorie plombeuse
che expérimentale, qu’il s’agisse des techni-

Grillage
Concassage
ques de séparation du cuivre et de l’argent
Minerai grillé et
ou de la fabrication de monnaies de cuivre scorie en sable
contenant un faible pourcentage de métal
Lavage
précieux. Des approches expérimentales
sont également menées sur le cuivre et ses Minerai
bon à fondre
Cendres, charbons
et particules vitreuses
alliages tant dans le cadre de la production + Fondant ?
Fusion
de ces alliages (bronze, laiton) que pour leur (Oxyde de fer
calcite) scorifiante
mise en forme. Autre grand sujet de recher-
Plomb Scorie Charbons
che, la métallurgie du fer est naturellement Argentifère plombeuse riches en plomb
représentée, en mettant en avant les techni-
Concassage
ques de production du métal à partir d’un
Fusion

minerai mais également les procédés de Sable


de scorie
forge et de soudure.
Le renouvellement des expérimentations Lavage
va de pair avec l’évolution de la recher-
Cendres, charbons
che. En fonction des nouvelles découver- Sable lourd et particules vitreuses
tes archéologiques sur des sites français
Tri
comme étrangers, les expérimentations
sont amenées à se modifier chaque année. Billes Plomb impur Scorie
La paléométallurgie est un vaste sujet qui de plomb

avait besoin d’un lieu propice à l’expéri-


Affinage Coupellation

Affinage /
mentation dont la pérennité soit assurée. lingotage
Le site des Mines d’Argent des Rois Francs,
Plomb
en fournissant l’infrastructure, les outils et argentifère
Scorie
le combustible, assure de belles avancées
scientifiques dans ce domaine. Coupellation
Étape
de traitement
ENTRE RECHERCHE ET VALORISATION, Plomb enrichi
Réalisation © Florian Téreygeol

de plomb d’oeuvre
Production

ou
Litharge
Produit
tourisme et études scientifiques, l’expéri- Argent
intermédiaire
mentation archéologique gagne progressi- Métal
Fusion
vement sa place en tant que véritable outil réductrice
Déchet
de validation des hypothèses scientifiques, Plomb
tout en donnant un beau moyen de mon- désargenté Trace
archéologique
trer une recherche vivante et active autour
des arts du feu au Moyen Âge. ! F.T.

63
ADRIEN ARLES
Doctorant à l’UMR 5060 Institut de Recherche
sur les Archéomatériaux, Centre Ernest Babelon
& FLORIAN TÉREYGEOL

LE MONNAYAGE ROYAL
La découverte exceptionnelle des vestiges d’un atelier monétaire
à La Rochelle a conduit les chercheurs à mieux comprendre les méthodes
de fabrication des monnaies en argent, tout en soulevant
de nouvelles interrogations sur le monnayage royal.

C
’EST AU COURS de deux cam- du mois de janvier 1549 montre qu’il n’existe associables à l’activité propre à cet atelier,
pagnes de fouilles menées à cette époque que 27 ateliers monétaires avec un corpus à la fois métallique et métal-
entre octobre 1994 et mars royaux. L’importance et la diversité du maté- lurgique : flans*, carreaux*, parois de four,
1997 par Anne Bocquet, riel retrouvé offrent l’opportunité remar- creusets, coupelles de cendre, pierre de tou-
Pierre Mille et Jean-Paul Nibo- quable de mettre en place une étude dans che*. L’ensemble métallique est peut-être le
deau, sur le site de la place de une optique de compréhension de l’histoire plus surprenant car il est séparable en deux
Verdun à La Rochelle, que les vestiges d’un d’une technique dans un cadre officiel. lots, l’un composé d’objets en alliages à base
atelier monétaire ont été mis au jour. Les
archives attestent de la présence d’un ate- Un ensemble
lier monétaire royal en activité du début du
XVe siècle, jusque sous le règne de Louis XIV,
très instructif
avant son transfert en 1690 dans l’actuelle rue
de La Monnaie. Il s’agit du seul atelier royal Les objets retrouvés au cours
Lame*, carreau* et flan*
fouillé en France à ce jour. Une ordonnance des fouilles apparaissent, pour (La Rochelle)
de François Ier une grande partie, directement Cl. A. Arles

Collection de carreaux
et flan (La Rochelle)

(1) Le traité des monnaies


de Jean Boizard,
rééd. Clairand A., Kind J.-Y.,
K&H, 2000, 243 p.

64
XVe s.
premier lieu de comptes de productions autorisant par exemple seulement l’or, l’ar-
Comment faire et de textes législatifs fixant les règles en gent et le cuivre comme métaux monétai-
parler la matière ? usage au sein des ateliers monétaires ; mais res. Quant aux risques encourus pour le non
aussi du Traité des monoyes, de leurs circon- respect des lois, ils sont grands, à l’image
À partir d’un objet archéologique, tances et dépendances, écrit par Jean Boi- des profits espérés.
il est possible d’obtenir un grand nombre zard, maître monnayeur, qui est un ins- C’est donc par des allers-retours entre le
d’informations. L’application des sciences tantané particulièrement documenté sur texte de Jean Boizard et la documentation
dures à l’archéologie a permis d’élargir
le travail au sein des ateliers monétaires archéologique qu’il est possible de propo-
le champ des possibles. L’archéomètre
va réaliser plusieurs types d’analyses médiévaux (1). Au regard de ces différents ser une description de la chaîne opératoire
sur la composition et les provenances. écrits, la fabrication de la monnaie apparaît de la mise en forme des monnaies comme
La majorité des instruments disponibles comme une industrie fortement contrôlée elle était en pratique dans l’atelier de La
fonctionnent grâce à un phénomène et dont les règlements sont très précis, en Rochelle.
commun. Bombardée par un rayonnement
énergétique, la matière va en absorber une
Atelier monétaire, extrait du De origine monetarum de Nicolas Oresme (…-1382)
partie provisoirement, pour le ré-émettre
Paris, BnF, Ms. lat. 8733A f°1.
ensuite. L’énergie de ce rayonnement ré-
émis dépend des éléments qui composent Se trouve ici représentée l’activité centrale d’un atelier monétaire : la frappe qui
l’objet. Il faut donc regarder quelles sont transforme un flan en monnaie. Les monnayeurs sont approvisionnés en flans par deux
les énergies ré-émises pour connaître la personnages qui encadrent cette scène. Au fond, on note la présence d’un four de recuit.
composition du matériau analysé. De plus Tous travaillent sous le regard du prince, détenteur de l’atelier. Le début du texte traite
la quantification des rayonnements permet du droit ou privilège qu’ont les rois ou les princes d’effectuer des mutations monétaires.
d’évaluer la quantité de chaque élément.
Il est également possible de déterminer
la mise en forme subie par l’objet par
une observation de sa structure interne.

de cuivre et l’autre à base d’argent allié ou


non. Il regroupe près de 300 artefacts décri-
vant a priori tous les stades de mise en forme
de la monnaie, ainsi que quelques déchets de
production. Considérant son importance et le
matériel qu’il regroupe, il a été possible d’en-
visager son étude selon deux grands axes.
Dans un premier temps, une approche ana-
lytique permet un traitement statistique,
de manière à mettre en évidence les matiè-
res premières utilisées, les titres* des allia-
ges pratiqués et ce, en comparaison avec
les textes de loi en vigueur au XVIe siècle,
le matériel métallique provenant en majo-
rité de cette époque. Ainsi il est possible de
constater dans quelle mesure les réglemen-
tations étaient respectées et, dans le cas
contraire, de s’interroger sur les raisons de
ce non respect au sein d’un atelier royal.
Dans un second temps, une étude structu-
rale menée sur quelques échantillons per-
met d’éclairer le procédé de fabrication
de la monnaie, tel qu’il était pratiqué dans
le cadre officiel de cet atelier. En complé-
ment des informations issues directement
des échantillons archéologiques, le même
type d’étude est mené sur des échantillons
ayant été reconstitués expérimentalement
et dont le processus de mise en forme subi
est alors parfaitement connu. La comparai-
son des différentes informations recueillies
est précieuse pour une compréhension
plus fine du procédé de fabrication.

Ce que disent les textes


En préalable à l’étude en laboratoire, il est
nécessaire de rechercher les textes histo-
riques qui vont constituer une référence à
© BnF

laquelle il sera possible de confronter les


informations analytiques. On dispose en

65
La chaîne opératoire

Les objets retrouvés sur le site de La Rochelle illustrent parfaitement chacune des étapes de la mise en forme des monnaies
telle que la décrit Jean Boizard. En l’occurrence il s’agit d’une mise en forme au marteau et elle se développe ainsi :
– Dans un premier temps, les alliages sont préparés au titre correspondant à l’espèce devant être fabriquée.
– Ils sont ensuite moulés pour former des lames (règles de métal), qui seront par la suite martelées. Au cours des différents martelages,
les lames doivent subir des recuits. Elles sont alors portées à haute température afin de permettre à la matière de se recristalliser
et ainsi éviter qu’elle ne devienne cassante à cause des déformations de martelage.
– Après avoir été mises à l’épaisseur voisine des monnaies fabriquées, ces lames sont découpées en carrés
« à peu près de la grandeur des espèces », appelés carreaux.
– Les carreaux voient ensuite leurs angles découpés à l’aide de cisailles appelées cisoires, de manière à atteindre leur masse
réglementaire par comparaison avec des poids appelés dénéraux : on « approche carreau ».
– Ajustés, ils sont alors arrondis par frappe sur la tranche ; les carreaux sont alors appelés flans.
– Après cette dernière mise en forme, les ébauches sont recuites une dernière fois pour éliminer tous les défauts internes
qui pourraient fragiliser les monnaies lors de la frappe.
Avant d’être frappés, les flans sont blanchis. Ils sont trempés dans une solution acide dont le but est de nettoyer leur surface,
mais aussi de faire ressortir la couleur de l’argent s’ils en contiennent, grâce à un enrichissement de surface.
– Enfin, recuits et blanchis, les flans peuvent devenir des monnaies après avoir été frappés entre les coins (poinçons monétaires).
Le flan étant placé sur la pile (coin inférieur), fixée à l’enclume, on dispose ensuite le trousseau (coin mobile) par-dessus,
sur lequel l’ouvrier vient frapper avec un marteau.

1 1 – Coulée de l’alliage 7 – Blanchiment des flans


2 – Obtention d’une lame par moulage dans une solution acide
au sable 8 – Frappe du flan entre les coins
3 – Mise en forme de la lame monétaires
4 – Découpe de la lame en carreaux 9 – Comparaison entre
5 – Carreaux avec ses coins coupés une monnaie archéologique
6 – Mise en forme du flan par frappe et une expérimentale
sur la tranche

4
Cl. A. Arles

5 6

66
GLOSSAIRE
Battre monnaie : action d’imprimer un symbole
monétaire sur un flan qui devient alors une
monnaie. On dit aussi « frapper une monnaie ».

De nouvelles interrogations pour la première fois aux périodes considé- Carreau : morceau de métal carré qui sera mis
rées, l’expérimentation a permis de cons- en forme pour devenir une monnaie.
À partir de ces données historiques, l’étude tater des non-dits dans le discours de Jean Cisaille : déchet de découpe.
en laboratoire du matériel archéologique Boizard. Il apparaît en effet que l’enrichisse- Coin : poinçon utilisé pour imprimer les motifs
et le recours à l’expérimentation ont per- ment en argent qui a lieu à la surface des monétaires sur les flans lors de la frappe
mis de faire plusieurs observations qui nous flans n’a pas seulement pour origine la des monnaies.
renseignent sur le travail au sein d’un atelier trempe dans le bain acide qui précède la Différent : symbole apposé sur les monnaies
monétaire et sur lesquelles il est nécessaire frappe. C’est en fait tout au long de l’étape frappées au sein d’un atelier. Il représente
de s’interroger. de martelage de la lame que le cuivre va être le graveur et le maître de l’atelier qui en ont
oxydé et en partie éliminé. Lors des recuits chacun un et qui leur est propre. Cela permet
Des métaux en réemploi ? réguliers, les propriétés du cuivre font qu’à une « traçabilité » en cas de litige après émission
d’une monnaie.
D’abord, les analyses des divers flans à base haute température, il va être oxydé alors
de cuivre ont montré la présence de zinc et que l’argent ne l’est pas. Plus fragiles, ces Flan : pièce de métal, ronde, destinée
d’étain. Leurs proportions non négligeables nouveaux oxydes vont être fracturés et par- à être frappée pour devenir une monnaie.

ne peuvent pas avoir pour origine leur pré- tiellement éjectés lors des martelages, pour Pierre de touche : jaspe noir contre lequel
sence dans le minerai qui a servi à obtenir le être finalement totalement éliminés dans on frotte l’alliage à tester et dont la trace laissée
cuivre. De plus, il ne peut pas s’agir d’ajouts la solution acide. Cette meilleure compré- est comparée à la trace d’un alliage connu.

volontaires, étant donné que le zinc métal hension du procédé permet d’affirmer que Titre : teneur de la monnaie en métal précieux.
n’était pas encore utilisé à cette époque et la durée du bain n’influe pas sur l’épaisseur
que l’ajout d’étain ne pouvait pas représen- de la couche d’enrichissement en métal
ter un avantage financier. L’hypothèse pro- précieux, et qu’elle prend son origine dans Évolution des couleurs après blanchiment
posée est alors la refonte d’objets en bronze l’importance de la mise en forme. On peut et frappe des monnaies (expérimentations).
et laiton dans la fabrication monétaire. Il alors se demander quelle était l’épaisseur
faut alors s’interroger sur ce qui l’a permis. recherchée, étant donné que Jean
Cela était-il toléré pour les monnaies de fai- Boizard ne mentionne pas qu’il est
ble valeur ? Cela n’était-il pas détecté ? nécessaire d’effectuer un traite-
ment de martelage minimum
L’enrichissement en argent pour avoir un aspect argenté.
Quant au blanchiment de l’argent que les Ce n’est que l’observation
objets de La Rochelle ont conduit à observer des objets archéologiques qui
permettra de répondre à cette
question.
7

Cl. A. Arles

8
Enrichissement superficiel en argent avant et après traitement en solution acide
(expérimentations). Les oxydes de cuivre gris sont dissous.
Au sein du processus de fabrication des monnaies, le mécanisme physico-chimique
intervenant dans l’enrichissement en argent des flans a pu être décelé
grâce à l’expérimentation ; les sources historiques n’en disaient mot.

9
À CE JOUR, l’étude de l’atelier de La Rochelle
n’est pas terminée et doit être poursuivie
pour répondre aux différentes hypothèses
formulées. Hypothèses qui devront aussi
être proposées aux archéologues avec
lesquels les échanges sont constants.
! A. A. & F.T.

67
AURORE DORIDOT,
Doctorante en archéologie, Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne
& FLORIAN TÉREYGEOL

LA FABRICATION
DU LAITON
UN PROCÉDÉ ÉTONNANT

Plus souvent utilisé qu’on ne le croît, le laiton,


un alliage à base de cuivre entrant dans nombre d’objets quotidiens,
résulte d’un procédé de fabrication tout à fait particulier,
dont la description par le moine Théophile méritait bien
d’être testée par expérimentation.

Lot d’objets à base de cuivre


découvert à Saint-Vivien (17)
Ces objets proviennent
d’un site monastique fouillé
par Eric Normand (Ingénieur
d’étude, Ministère de la Culture,
DRAC Poitou-Charentes).
Ils ont été découverts
Cl. A. Doridot

dans des couches


stratigraphiques datées
du XIIIe au XVIe siècle.

L
ES OBJETS ARCHÉOLOGIQUES de toilette et de couture : pinces à épi-
en cuivre ou alliages cuivreux ler, cure-oreilles, cure-dents, dés à coudre,
prennent une part importante aiguilles et épingles. La liste est longue car
dans la découverte des objets leurs usages sont multiples, l’horlogerie,
métalliques. Au Moyen Âge, l’armement, les éléments du mobilier, l’ha-
ils font partie de la vie quo- billement du cheval, les batteries de cuisine
tidienne. On les trouve dans les éléments et leurs ustensiles ou encore les objets de
de parure, au travers des bagues, chaînes, culte. Cet inventaire n’est qu’un petit exem-
La corrosion : ce terme corrosion vient du latin bracelets, petits éléments de décoration. ple des collections d’objets en alliages cui-
« corrodere » qui signifie ronger, attaquer.
La corrosion affecte tout particulièrement Ils sont aussi employés à des fins plus pra- vreux que l’on trouve au Moyen Âge et il ne
les métaux. Il s’agit d’un phénomène tiques, comme pour l’habillement avec les peut être en aucun cas exhaustif.
électrochimique. Dès son élaboration, le métal
boucles de ceinture ou de chaussures, les Tous ces objets ont un point commun : leur
commence à se corroder sous l’action
du milieu extérieur (atmosphérique, terrestre mordants, les passe-lacets, les boutons, etc. Ils fréquente couleur verdâtre qui caractérise
ou aquatique) afin de revenir à l’état minerai. sont beaucoup utilisés dans les accessoires la présence du cuivre. Au XIXe siècle, tous

68
XIIe-XVIe s.
les objets présentant cette couleur verdâtre

Cl. A. Doridot
sont considérés, de façon erronée, comme
étant en bronze. Il faut attendre les années
Statuaire 1980 pour qu’une remise en question de
Habillement du cheval cette identification soit faite. C’est pourquoi,
Objets de parure aujourd’hui, il est plus fréquent de trouver
Ustensiles
la mention « alliages cuivreux ».
Cette couleur verdâtre caractéristique est
Objets de culte
due essentiellement aux produits de corro-
sion* du cuivre. Cependant elle ne permet
Répartition des objets en cuivre pas de connaître le type d’alliage qui a été
ou alliages cuivreux selon cinq utilisé. Seules des analyses physico-chimi-
groupes ques, réalisées en laboratoire, peuvent nous
donner une composition qualitative et ainsi
déterminer la nature de l’objet.

Cuivre, bronze ou laiton ?


La « fabrication de l’airain » selon le moine Théophile
Une cinquantaine d’objets en cuivre ou
Le texte cité ci-dessous est extrait d’une réédition de l’ouvrage de L’Escalopier. Il y mentionne alliages cuivreux datés dans une fourchette
à la fois une transcription et une traduction de morceaux de texte attribués à un moine allant du XIIe au XVIe siècle ont été analysés
nommé Théophile. Le manuscrit d’origine ne mentionnant aucune date, différents auteurs afin de connaître leurs compositions élé-
s’accordent pour une édition du XIIe siècle. Une précision s’impose quant au terme d’« airain ». mentaires en cuivre, étain, zinc et plomb et
Il a été choisi par Charles de l’Escalopier comme traduction d’aes. Ce terme peut prendre ainsi déterminer la nature de l’alliage. Il s’agit
le sens de bronze, de cuivre, voire d’argent. Actuellement, on entend par « airain » un bronze. essentiellement d’objets de culte (21), de
Or cette traduction ne semble nullement appropriée à la description qu’il en donne. treize objets de parure, de neuf statues, huit
En effet, sa recette est très explicite : il s’agit bien de la fabrication de laiton à partir de cuivre
ustensiles et sept objets de l’habillement du
et d’un minerai de zinc : « Lorsqu’ils seront chauffés au blanc, prenez de la calamine dont j’ai déjà
parlé, triturée avec des charbons ; dans chaque vase mettez-en environ jusqu’à la sixième partie,
cheval. Après analyse, ils se répartissent de
remplissez entièrement de cuivre décrit plus haut, couvrez de charbons. (...) Quand le cuivre sera la façon suivante : vingt-trois sont en cuivre,
tout à fait liquéfié, ayez un fer mince, long, courbé, emmanché d’un bois, et remuez avec soin, seize sont en bronze et dix-neuf en laiton.
afin que la calamine se mêle au cuivre. (...)derechef dans tous comme auparavant mettez Si l’on associe la nature de l’alliage au type
de la calamine, remplissez de cuivre, couvrez de charbons. Lorsque cette fois encore ce sera d’objet, nous pouvons distinguer, tout en
complètement liquéfié, remuez de nouveau très-soigneusement ; avec les tenailles ôtant un vase, restant prudent, une relation entre la nature
versez tout dans des sillons creusés en terre et remettez le vase à sa place.» métallique de l’objet et sa fonction : du cui-
(Extrait de : Théophile Prêtre et moine, essai sur divers arts, publié et traduit par le Comte vre pour les objets de culte et l’habillement
Charles de l’Escalopier, Librairie des Arts et Métiers, Paris, 1843, réed. 1977, Chap. LXV.) du cheval, du bronze pour la statuaire et du
laiton pour les autres familles.
Cl. A. Doridot

Statuaire Ustensiles Objets de parure


Répartition des cinq groupes selon la nature métallique Habillement du cheval Objets de culte

Cl. F Téreygeol © Dép


ôt de Fouille de Melle
Cl. F Téreygeol

Plaque-boucle et mordant provenant de Melle, Saint-Savinien, XIII-XIVe s.

Bossette en laiton dorée


par amalgamation provenant
de Castel-Minier (Ariège), XIVe s.
Appliques sur lanière
de cuir en laiton doré
provenant de Melle,
Saint-Savinien, XIII-XIVe s.
Cl. F Téreygeol © Dépôt de Fouille de Melle
69
Cl. F. Téreygeol

Cl. F. Téreygeol

Cl. F. Téreygeol
1 2 3
La ventilation est assurée par un soufflet manuel Creuset en cours de chauffe Chargement des éléments dans le creuset

Fabrication des alliages

Cl. F. Téreygeol
Le bronze moderne est un alliage de cuivre
et d’étain, avec ou sans autres éléments ; le
laiton moderne est un alliage de cuivre et Protocole expérimental
de zinc, avec ou sans autres éléments. Ces
alliages ne se conçoivent pas de la même Les cémentations sont toutes réalisées dans
façon. Pour le bronze, il s’agit de la fusion du des creusets ouverts. Théophile mentionne
cuivre et de l’étain à l’état métal. Quant au le terme de « vase » : il faut entendre par là
laiton, le zinc métal n’ayant été découvert et des creusets métallurgiques composés d’ar-
utilisé en Europe qu’au XVIIIe siècle, les arti- gile réfractaire dégraissée permettant ainsi
sans métallurgistes de la période médié- une utilisation à hautes températures. Le
vale eurent à utiliser un autre procédé pour creuset est placé dans un four semi-enterré.
le produire : la cémentation. La ventilation est assurée par un soufflet-
La cémentation est un procédé qui utilise outre mobile que l’on positionne sur l’une
un cément qui, placé au contact d’une pièce des deux tuyères dont le foyer est équipé
métallique (ici le cuivre), confère à cette (fig.1). Le creuset vide est placé au centre
4
pièce des propriétés particulières. Dans la du foyer et entouré de charbons chauds.
fabrication du laiton par cémentation, c’est Agitation du mélange avant la deuxième Au moment où il commence à rougir (fig.2),
charge
la calamine* qui constitue le cément. Il s’agit les différents composants sont placés à l’in-
de la matière que l’on chauffe au contact du térieur dans l’ordre décrit par Théophile
Cl. F. Téreygeol

cuivre et qui, en se décomposant, permet la (fig.3). Une fois le métal fondu (cuivre ou lai-
diffusion à haute température d’un ou plu- ton en cours de formation), le mélange est
sieurs de ses éléments dans le métal, à par- agité (fig.4). De nouveau, la calamine mélan-
tir de sa surface. Pour que cette opération gée au poussier, le cuivre et le charbon sont
puisse avoir lieu, elle doit se dérouler dans placés dans le creuset. À terme, le creuset
un milieu réducteur (sans apport d’oxy- encore chaud est retiré puis vidangé afin de
gène) qui nécessite l’usage de charbon de couler le laiton formé (fig.5). Les expérimen-
bois finement broyé. Lors de la chauffe, la tations montrent qu’il est possible de fabri-
calamine va libérer le zinc à l’état vapeur. Ce quer, assez aisément, du laiton par cémen-
zinc vapeur s’associe au cuivre pour former 5
tation à partir d’une recette datée du XIIe
le laiton. siècle (fig.6). Les compositions obtenues
Vidange du contenu du creuset à la fin
Dans son ouvrage, le moine Théophile sont comprises entre 28 et 37 % massique
de la cémentation
donne, au chapitre LXV, une description en zinc.
Cl. F. Téreygeol

de la manière de fabriquer du laiton par


cémentation (voir encadré p.69).Ce passage CHAQUE ALLIAGE À BASE DE CUIVRE
est le plus ancien texte décrivant le pro- présente des propriétés mécaniques dif-
cédé de cémentation du cuivre avec de la férentes, autrement dit il ne se comporte
calamine. Pour comprendre si le procédé pas de la même façon selon qu’on le fond,
mentionné par Théophile est réalisable et qu’on le martèle, qu’on l’étire ou le recuit.
permet de fabriquer du laiton, des expéri- Ainsi, selon ses besoins, l’artisan métallur-
mentations ont été menées. Elles se sont giste privilégiait l’utilisation du cuivre, du
déroulées sur la plate-forme expérimentale bronze ou du laiton. Ce dernier présente
de Melle (voir pp. 62-63). de nombreux avantages dans son utilisa-
tion. Il est facile d’emploi pour fabriquer
La calamine vient du nom latin calamina.
des objets coulés ou mis en forme par mar-
On désigne sous le nom de calamine, telage. Cependant, les artisans le mirent en
un minerai composé de carbonate œuvre surtout pour une autre de ses pro-
et de silicate de zinc en proportions variables.
Laiton obtenu
Le mot, à l’acception multiple, peut désigner l’un ou pour chaque priétés : celle d’imiter parfaitement la cou-
l’autre des constituants. 6 cémentation leur de l’or… ! A. D. & F. T.

70
BRUNO BELL
Restaurateur d’objets d’art et d’archéologie en métal

LA QUINCAILLERIE
ET SES FORGERONS
S’ils ont été d’abord conçus pour leur utilité,
serrures et pentures n’ont pas manqué de constituer
également un terrain d’innovations et de créations
pour les artisans médiévaux.

S
OUS LE TERME de quincaille-
rie, nous comprenons les

D. R.
accessoires métalliques des
menuiseries qui se caractéri-
sent, avant tout, par leur fonc-
tion utilitaire, mais auxquels
revient également une qualité esthétique
indéniable, marque du savoir-faire du for-
geron dans la réalisation de son travail. La
variété de ces éléments nous engage à
dresser ici l’inventaire des principaux d’en-
tre eux (voir encadré).
La quincaillerie encore en place sur les
menuiseries ne remonte pour sa grande 1
majorité pas avant la période romane et ce,
pour des raisons de conservation du maté- Église d’Orcival (63) :
riau : le fer rouille ou s’use et doit être rem- détail de visages modelés de la penture romane.
placé, tout comme les menuiseries elles- Extrait de P. Faure, Collection fers et styles, 1996.
mêmes. Les questions de mode et de mise
au goût du jour ou les accidents courants
de la vie domestique : incendie, abandon…
Nomenclature des produits
D. R.
expliquent également pour partie ces dis-
paritions.
de la quincaillerie
Il n’est par ailleurs pas possible d’avoir une
vue d’ensemble de l’évolution stylistique
des objets de quincaillerie durant le Moyen
Âge. Il existe en effet de nombreuses par-
ticularités géographiques et certains carac-
tères locaux ne se rencontrent pas ailleurs.
Nous pouvons néanmoins tracer quelques
lignes directrices d’ordre technique.

Des visages romans…


La période romane voit des pentures et fer-
rures qui couvrent une grande partie des
assemblages du bois, ainsi que l’attestent
Église Sainte-Marie
les vantaux de l’église Sainte-Marie de Cas-
Cathédrale d’Embrun (04) : de Castelnou (66) :
telnou (voir ci-contre). Elles permettent le
penture gothique du portail nord. ferrure romane.
maintien de l’équerrage de l’ensemble et Extrait de P. Faure, op.cit.
La penture maintient des planches entre elles
assurent un renfort mécanique contre les
et assure les rotations. Elle est constituée La ferrure maintient et renforce
agressions humaines. On y rencontre fré-
d’une branche et d’un nœud (axe de rotation). les assemblages de menuiserie.
quemment des décors de têtes humaines Elle peut être une simple bande de fer plat Elle peut recouvrir la presque
ou d’animaux fantastiques (fig. 1). ou s’orner de brindilles à décor modelé. totalité de la surface de bois.
72
XIIe-XVe s
Grinçoir daté du XVe siècle.
Extrait de H. d’Allemagne,
Decorative antique ironwork,1968.

Le heurtoir ainsi que le grinçoir


sont des éléments mobiles
qui permettent de faire du bruit
à une porte pour avertir
les occupants. Le heurtoir
ou le marteau vient heurter
la porte. Le grinçoir
Détail du portail nord de la cathédrale est un anneau qui coulisse
d’Embrun sur un barreau torsadé fixé
sur la porte.
Le clou est l’élément de fixation
des accessoires de quincaillerie sur le bois. Heurtoir, détail du portail ouest de la cathédrale Notre-Dame de Paris
La technique de fabrication et la forme
restent inchangées depuis l’époque celtique
jusqu’au XIXe siècle, moment où apparaît
la fabrication automatique. Ils traversent
le bois et sont rabattus au revers
pour que l’assemblage ne puisse être
arraché. La tête est parfois ornée
par modelé ou par estampage. Le crampon
D. R.

est une attache en forme de U, dont


les extrémités sont pointues et rabattues
au revers du bois, comme un clou. Il sert
à fixer une serrure. La vis n’apparaît pas
dans la construction avant le XVIe siècle. Schéma d’un loquet
Extrait de R. Lecoq, Serrurerie ancienne.
Techniques et œuvres, 1973.
Le loquet fonctionne par soulèvement
à partir d’un axe. La manipulation peut
Serrure à capucine se faire directement avec un bouton Verrou : porte nord de la cathédrale
et sa clef ou au travers d’une porte à l’aide d’Embrun.
Rouen, Musée Le Secq d’un poucier ou d’un bouton à bascule. Le verrou, ou la targette, est un pêne
des Tournelles, Inv. LS Sa fermeture peut se faire à l’aide dont la translation se fait directement
2003.1. 648 a et b. d’un ressort, pour un volet par exemple. à la main.

Cl. Catherine Lancien


© Musées de Rouen
D. R.

Serrure à moraillon avec crampons Serrure à vertevelle

La serrure est l’élément de sécurité par excellence :


qu’elle équipe un petit coffret ou une porte monumentale,
elle permet de mettre ses biens à l’abri des convoitises.
Elle fonctionne grâce à une ou plusieurs clefs (bénarde
ou forée). Les gardes sont plus ou moins complexes :
elles empêchent l’introduction de toute autre clef
Principe de fonctionnement que celle dont les garnitures lui correspondent parfaitement.
d’une serrure à capucine : A – platine ; Un moraillon est un élément mobile fixé par la serrure.
B – entrée ; C – clef ; D – gardes ; Une serrure à vertevelle comporte un pêne déplacé
E – couverture ; F – tige ; G – clenche ; manuellement et muni d’un moraillon. Une serrure
H – étoquiau ; I – mentonnet; J – bouton à bosse est un boîtier embouti dans lequel le mécanisme
est riveté, il est en relief sur le coffre. Une serrure
Extrait de C. Vaudour, Catalogue
à gâchette permet la fermeture automatique d’un coffre,
du Musée Le Secq des Tournelles.
le pêne est maintenu en place par un ressort.
Fascicule II : clefs et serrures, 1988.
La serrure à capucine est un loquet
dont la manœuvre se réalise par soulèvement Serrure à gâchette : principe de fonctionnement.
avec une clef dite « à capucine ». Schémas extraits de R. Lecoq, op. cit.

73
D. R.

Cl. Catherine Lancien © Musées de Rouen


2
Cathédrale Notre-Dame de Paris : détail de penture gothique
Extrait de P. Faure, op. cit.
Cl. Catherine Lancien © Musées de Rouen

Serrure de coffre à moraillon avec cache-entrée armorié


(armes des Chabot ?) et ouverture à secret, fer forgé, découpé,
repris au ciseau et travaillé en orbevoie, fin XVe s.
Rouen, Musée Le Secq des Tournelles, Inv. LS 1581.

4 Serrure de porte à vertevelle, fer forgé, découpé, repris au ciseau (40,5 X 37 x 10,7 cm), France, fin XVe s.
Rouen, Musée Le Secq des Tournelles, Inv. LS 3733.
L’entrée de clef, horizontale, est présentée sous un arc en accolade encadré de niches à pinacles,
occupées par des figures de saints. Elle permet de bloquer le verrou qui, une fois libéré, est manœuvré,
côté intérieur, par une simple tige et, en façade, par le bouton forgé en forme de dragon
ou par la pendeloque située sous la vertevelle.

Les anneaux de porte sont courants, d’un motif de dimension croissante entre La griffe du forgeron
montés généralement sur une platine chaque plaque, donnant ainsi une impres-
circulaire. Les serrures de porte sont princi- sion de relief accentué (fig. 3). Les ferrures Les artisans forgerons qui donnèrent corps
palement à coureil : une tige métallique comportent parfois des ajourages à motif à la plupart de ces objets ne nous sont pas
coulisse horizontalement, et un moraillon ogival, qui sont mis en valeur par un fond de connus. Nous savons seulement qu’à partir
vient se bloquer dans la serrure. tissu ou de cuir teint de rouge. Les mécanis- de la fin du XIIe siècle, les métiers s’érigèrent
mes des serrures se font de plus en plus com- en corporations, qui définirent les conditions
… aux remplages gothiques plexes : les ajustages et les finitions se font à de travail et d’apprentissage. Ainsi, afin d’em-
la lime après la forge. Nous voyons aussi un pêcher toute copie frauduleuse, la fabrication
Le début du XIIIe siècle donne lieu à des développement important du cache-entrée d’une clef ne pouvait se faire que si l’artisan
chefs-d’œuvre de montages soudés et à secret : l’entrée de la serrure est protégée avait la serrure sous les yeux. Parallèlement,
estampés, telles les pentures de Notre- par un motif métallique articulé qui ne se les nuisances engendrées par les métiers de
Dame de Paris (fig. 2). Aux XIIIe et XIVe siè- libère qu’en faisant fonctionner un méca- la forge, bruit et pollution, entraînèrent le
cles, les assemblages mécaniques du bois nisme secret ; la serrure elle-même fonction- regroupement de ces artisans urbains dans
se font plus efficaces et les ferrures peu- nant sans clef. Les verrous sont montés sur un même quartier, ce qui ne devait pas man-
vent diminuer pour ne conserver que l’as- une plaque qui peut porter un décor simi- quer de susciter une émulation entre chaque
pect défensif et décoratif. Les serrures sont laire à ceux vus pour les autres éléments de boutique. Auparavant, les artisans locaux, ou
couramment à bosse. À partir de la seconde serrurerie . La quincaillerie devient le support ambulants, fabriquaient dans les campagnes
moitié du XIVe siècle, les serrures commen- d’une création artistique et certaines serrures les éléments indispensables à la vie quoti-
cent à s’orner de décors riches. Au siècle sui- font partie des inventaires de succession, tel- dienne, sans souci de luxe. Ces petits objets
vant, on voit apparaître l’orbevoie : inspirée les celles dont les crampons sont modelés de ordinaires n’ont pas laissé de traces manifes-
de l’architecture, c’est une superposition personnages d’une représentation extrême- tes, et rien ne ressemblera plus à un loquet du
de plusieurs plaques métalliques ajourées ment soignée, voire réaliste (fig. 4). Xe siècle qu’un loquet du XIXe siècle fabriqué

74
artisanalement. Mais il ne faut pas sous-esti- les sections pouvaient être fort variables fait
mer le désir de chaque forgeron de faire que chaque pièce est unique et porte la griffe
BIBLIOGRAPHIE
de la belle ouvrage et de montrer sur quel- de son auteur.
que œuvre son habileté à faire naître entre D’Allemagne H. R.,
ses mains un décor ou d’y insérer une sub- NOUS INVITONS LE LECTEUR à porter son Decorative antique ironwork.
tilité technique qui suscitera l’admiration attention sur les éléments encore en place Dover ed.,1968.
du client. Ainsi peut-on trouver des dispari- ou conservés dans les collections de musées Faure Ph., collection fers et styles,
tés morphologiques importantes entre des pour se faire sa propre idée des techniques fascicules portes romanes
éléments contemporains visant un même de fabrication des objets de quincaillerie, et et gothiques, marteaux de porte,
résultat technique. Par ailleurs, la réalisation apprécier à sa juste valeur le travail des for- grilles, petites portes. Michèle Pellet
entièrement à la main à partir de fers dont gerons et des serruriers. ! B. B. autoédition (103 rue Jean Fournier,
69009 Lyon).
Frank Ed., Petite ferronnerie ancienne.
Travaux appliqués Ed. Self, 1948.
Franklin A., Dictionnaire historique
Le coffre présenté ici est une reproduction s’inspirant d’un coffre bahut du XVe siècle
des arts, métiers et professions exercées
conservé au Musée National du Moyen Âge (Paris). Il a été adapté pour être transportable
facilement mais la structure interne, le décor et la quincaillerie sont fidèles à l’original. dans Paris depuis le XIIIe siècle.1906,
Seuls les croisillons, originellement en métal, ont été reproduits en cuir. rééd. 2004.
La reconstitution de ce coffre a permis d’apprécier les solutions apportées aux problèmes Lecoq R., Serrurerie ancienne.
mécaniques posés par de l’objet : poignées rabattables à oreilles, charnières traversant Techniques et œuvres. Ed. Librairie
le couvercle et rivées à l’intérieur, ferrures sur les coins, motif de l’orbevoie des serrures Gedalge, 1973.
aisé à reproduire.
Vaudour C., Catalogue du Musée
Le Secq des Tournelles. Fascicule II
clefs et serrures. 1988.
Charnière en position fermée

Cl. L’Eschoppe de Saint-Benoît


Serrure à moraillon
et cache-entrée

Clef en cours
de forge et terminée
Poignée rabattable forgée,
munie de ses crampons

L’ESCHOPPE DE SAINT-BENOÎT

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amour pour la parure
de la maison de Dieu,
la beauté des pierres
Couronnes votives, multicolores m’arra-
Espagne wisigothique, VIIe s. che parfois aux sou-
Paris, Musée national cis extérieurs et qu’une digne méditation me
du Moyen Âge. conduit à réfléchir sur la diversité des vertus
© Musée national du Moyen Âge Paire de fibules aquiliformes,
sacrées, en transposant ce qui est matériel à
domaine wisigothique, VIe s.
ce qui est immatériel, je crois me voir dans une
Paris, Musée national du Moyen Âge.
étrange région de l’univers qui n’existe tout à
Ces objets témoignent de la diversité fait ni dans la fange de la terre ni dans la pureté
de la production du royaume wisigothique, du ciel, comme transporté, grâce à Dieu, de ce
disparu en 711 : productions royales monde inférieur au monde d’en haut (…) »*.
(couronnes destinées à être suspendues Cette formule de l’abbé de Saint-Denis, Suger
dans les sanctuaires) d’une part, objets († 1151), à propos des vitraux peut aussi s’appli-
plus courants de l’autre, où le bronze quer aux œuvres d’orfèvrerie qu’il affectionne
et les pâtes de verre colorées remplacent tant. Ce sont sans nul doute, avec les vitraux,
l’or et les pierres précieuses. Ces objets les objets qui allient le mieux la matière et la
illustrent les deux techniques lumière, et permettent ainsi de s’élever,
principales de sertissage des selon les termes de l’abbé, « per visibilia
pierres dans l’art des « royaumes
ad invisibilia ». Dans la chrétienté médié-
barbares » : pour les fibules,
vale, l’orfèvrerie, avant tout religieuse,
l’orfèvrerie cloisonnée (insertion
des pierres dans un réseau de répond à un besoin spirituel et dévo-
cloisons soudées sur une platine tionnel, qu’il soit savant ou populaire ;
de métal); pour les couronnes, l’or ou ses succédanés et les pierres
la technique des pierres précieuses sont associés au sacré ; ils
en bâtes (petits boîtiers évoquent le Ciel, la Jérusalem céleste.
métalliques soudés sur le Précisons que la notion d’orfèvrerie
métal), qui prend le relais recouvre non seulement le travail
du cloisonné dès le VIIe siècle des métaux précieux comme l’or et
et sera utilisée tout au long l’argent, mais aussi celui du cuivre
du Moyen Âge, avec des bâtes doré, des pierres dures et précieuses,
de formes très variées et, surtout, des émaux, qui ont connu un
au fil des siècles.
extraordinaire succès.
© Musée national du Moyen Âge

76
VIIe-XVe s.
Détail du devant d’autel de la cathédrale
de Bâle, Fulda ou Bamberg (?), déb. XIe s.
Paris, Musée national du Moyen Âge.
Cet antependium, situé devant la table
d’autel contrairement au retable placé
derrière l’autel (retro tabula), témoigne
de la richesse de l’orfèvrerie ottonienne,
héritière de l’art carolingien et byzantin.
Les figures du Christ, des trois archanges
et de saint Benoît, ainsi que de l’empereur
Henri II et de l’impératrice prosternés
aux pieds du Sauveur en signe de dévotion,
sont en or repoussé sur âme de bois
de chêne. Des pierres précieuses, mais aussi
des perles et verroteries, ornent les nimbes
des personnages sacrés. Commande
impériale, cette œuvre exaltait
le Christ mais aussi l’empereur,
son lieutenant sur terre.
© Musée national du Moyen Âge

© Musée national du Moyen Âge

Objets religieux et profanes


La riche collection d’orfèvrerie du musée autels portatifs, reliures de livres sacrés,
national du Moyen Âge, qui compte envi- devants d’autels, retables… Le culte des
ron 800 œuvres (dont plus de la moitié est saints, très développé dès les premiers siè-
exposée), reflète les courants artistiques cles du Moyen Âge, a donné lieu à la fabrica-
des différentes époques (arts du temps des tion de reliquaires de formes variées (châs-
Invasions, carolingien et ottonien, roman, ses, reliquaires-monstrances, reliquaires
gothique). Elle est caractérisée par la pré- anatomiques), ainsi que de statuettes de
dominance, notamment dans l’Œuvre de saints. La dévotion mariale, très vive à par-
Croix-reliquaire de la vraie Croix,
Limousin, milieu ou 3e quart du XIIIe s. Limoges, de l’orfèvrerie religieuse, qui est la tir du XIIe siècle, s’est traduite par la confec-
Paris, Musée national du Moyen Âge. mieux conservée ; mais elle comporte aussi, tion de statues – de taille variable – de Vier-
surtout pour le début et la fin du Moyen ges à l’Enfant, qui font écho aussi bien aux
Après la prise de Constantinople par
les croisés en 1204, lors de la quatrième
Âge, des objets profanes. statuettes d’ivoire qu’aux Vierges sculptées
croisade, des reliques de la Croix du L’orfèvrerie religieuse est essentiellement monumentales.
Christ affluent en Occident et sont logées constituée d’objets liturgiques ou d’objets
dans des staurothèques, comme cette croix consacrés au culte des saints. L’orfèvrerie litur-
gique se décline en une gamme très diver- *Suger, « Mémoire sur son administration abbatiale
à double traverse, en cuivre doré
(De administratione sua) », C. XXVII, éd.
sur âme de bois et à décor aniconique sifiée : croix d’autel ou de procession, cali- et trad. Michel Bur, dans Suger. La Geste de Louis VI.
(non figuratif) de filigranes et de pierreries. ces, patènes, pyxides, ciboires, monstrances, Paris, Ed. de l’Imprimerie nationale, 1994, p. 259.

77
© Musée national du Moyen Âge

Fermail-reliquaire, Bohême (?), milieu du XIVe s.


Paris, Musée national du Moyen Âge.
Cette œuvre précieuse tant par la richesse
de ses matériaux (argent en partie doré, pierreries,
perles) que par la combinaison de ses techniques
(gravure, pierres en bâtes, émaux) a probablement
été fabriquée en Bohême, dont l’aigle sur fond
de flammes stylisées est l’emblème traditionnel.
Au XIVe siècle, Prague était un foyer artistique fécond.
Il s’agit sans doute d’une commande impériale,
vraisemblablement de Charles IV, roi de Bohême, empereur
du Saint Empire de 1346 à 1378.

Les techniques de
l’orfèvrerie et de l’émaillerie

L’abondance de l’orfèvrerie religieuse ne pour la table tels les couteaux, hanaps (cou- La collection d’orfèvrerie du musée donne
doit cependant pas faire oublier l’impor- pes à boire), cornes à boire…Les gémel- un aperçu de la plupart des techniques
tance de la production profane, moins lions, coupes jumelles destinées au lave- employées du Ve au XVe siècle. Témoignage
bien conservée que la première. Elle se ment des mains, peuvent être, selon aussi rare que fondamental sur les tech-
compose de bijoux (bagues, anneaux, fer- leur destination, des objets religieux niques médiévales, la Diversarum Artium
mails…), d’éléments de parure, d’objets ou profanes. Schedula (Essai sur divers arts) rédigé par le
moine Théophile au XIIe siècle est un recueil
pratique divisé en trois livres consacrés res-
pectivement à la peinture, au verre et au
Bague de mariage juive, début du XIVe s. travail du métal et de l’émail (voir encadré).
Paris, Musée national du Moyen Âge. Le travail de l’orfèvre commence par la
© Musée national du Moyen Âge
mise en forme du métal, par fonte dans un
Cette bague en or enrichie d’émaux
et de filigranes est un élément du « trésor moule, généralement « à la cire perdue », ou
de Colmar » : elle a été trouvée, par martelage d’une feuille de métal sur
avec d’autres bijoux et des monnaies, une enclume. À cette première phase
dans le quartier juif de cette ville, où ces succède l’élaboration du décor qui met
objets avaient été enfouis en œuvre divers procédés : le repoussé,
lors des persécutions contre les juifs la gravure et la ciselure, le nielle, la dorure,
qui accompagnèrent la Peste Noire qui peuvent être complétés par adjonc-
au milieu du XIVe siècle. tion de pierres, de filigranes, de granula-
tions. De nombreux objets sont émaillés
et l’orfèvre est souvent aussi émailleur.
L’émail est une matière vitreuse à base de
silice, réduite en poudre et colorée par addi-
La fabrication d’une burette tion d’oxydes métalliques (cobalt pour le
bleu, cuivre pour les vert, rouge et noir…).
Dans le chapitre LVIII de son livre III, le moine Théophile décrit la fabrication
d’une burette en ces termes : Les émaux peuvent être opaques ou trans-
« Si vous voulez fabriquer une burette pour verser le vin, battez l’argent comme pour faire le lucides. L’émaillage consiste à fixer sur un
nœud du pied du calice, sauf que la panse de la burette doit être plus large ; le col en est allongé support de métal cette poudre qui, fondue
sur une enclume longue et effilée avec un marteau de corne et ensuite avec un petit marteau à la cuisson, se solidarise avec le métal en
de fer. Lorsque la forme de la burette commence à se dessiner, il faut l’emplir de cire et la battre refroidissant. Presque toutes les techniques
légèrement avec un petit marteau de fer, afin de façonner plus aisément la rondeur de la panse d’émaillage ont été inventées ou dévelop-
et la forme du col. Otez la cire et recuisez de nouveau sur les charbons. Remettez encore pées au Moyen Âge : émail cloisonné sur or,
de la cire, et battez comme ci-dessus, jusqu’à ce que la forme soit parfaite. Cela fait, émail sur cuivre champlevé (voir encadré),
si vous voulez sur la burette façonner au marteau des images, des animaux ou des fleurs, émail translucide sur basse-taille d’argent
faites à l’avance une préparation de poix, de cire et de brique. »
ou d’or, émail opaque sur ronde bosse d’or,
(extrait de : Théophile, Essai sur divers arts en trois livres, Paris, Picard, 1980, trad. J.-J. Bourassé)
émail peint. Elles sont presque toutes repré-
sentées au musée.

78
© Musée national du Moyen Âge

1
Retable Les émaux champlevés
de la Pentecôte,
région mosane,
L’émaillage sur cuivre champlevé (plaque épaisse dans laquelle on a creusé des champs ou
vers 1160-1170
alvéoles destinés à recevoir l’émail) se développe au début du XIIe siècle dans deux foyers
Paris, Musée principaux : l’un septentrional (rhéno-mosan – cf. ill. 1) et l’autre méridional (limousin et
national du espagnol). Les ateliers limousins produisent à partir du deuxième quart du XIIe siècle des
Moyen Âge. objets émaillés sur cuivre champlevé. L’Opus lemovicense ou « Œuvre de Limoges » a connu
dès la fin du XIIe siècle une large diffusion dans toute l’Europe, favorisée à partir de 1215
par la décision du concile de Latran IV d’autoriser l’emploi de l’émail champlevé pour les
vases sacrés.
Le succès de l’Œuvre de Limoges s’explique par le prix relativement modeste des
matériaux, la vivacité des couleurs employées et la diversité des objets, à la fois religieux
et profanes (cf. ill. 2), mais aussi par la capacité des ateliers limousins à mettre en chantier
soit une véritable fabrication en série, qui permettait de réduire les coûts de production,
soit une production en nombre, comme la cinquantaine de châsses de saint Thomas
Becket connues aujourd’hui, dont deux sont conservées au musée (cf. ill. 3). Mais les
ateliers de Limoges pouvaient aussi confectionner des œuvres uniques pour des
commanditaires prestigieux : c’est le cas de cette plaque de L’Adoration des Mages
© Musée national du Moyen Âge

(cf. ill. 4) qui, avec son pendant conservé au musée, saint Étienne de Muret et son
disciple Hugo Lacerta, constituaient des éléments de l’autel majeur réalisé pour
l’église prieurale de l’ordre de Grandmont près de Limoges. Cette plaque,
au décor ciselé et gravé très soigné, combine deux techniques qui se sont
succédées dans l’Œuvre de Limoges : elle présente des figures émaillées sur
un fond doré lisse, caractéristiques
des premiers émaux champlevés
limousins ; en revanche, l’Enfant est
laissé en réserve (non émaillé), gravé
et doté d’une tête en relief appliquée,
selon une technique qui se développe
à partir de 1180-1190 dans des œuvres
à fond émaillé décoré de rosettes et de
fleurettes. Plus rapide à réaliser que la première,
2
et donc plus à même de répondre au besoin
Gémellion : scènes courtoises, Limoges, d’une production de masse, cette technique
milieu du XIIIe s. – Paris, Musée national d’émaillage se substituera largement à la
du Moyen Âge. précédente dans l’Œuvre de Limoges, au
XIIIe siècle.

Plaque de l’autel
majeur de Grandmont :
L’Adoration des Mages,
Limoges, vers 1189-
1190 – Paris, Musée
national du Moyen Âge.
© Musée national du Moyen Âge

3
Châsse de saint Thomas
Becket, Limoges, vers
1190-1200 – Paris, Musée
national du Moyen Âge.

© Musée national du Moyen Âge

79
L’organisation
et le contrôle du travail

L’organisation du travail a évolué au cours


des siècles. D’abord essentiellement rurale
(ateliers villageois, monastiques), la produc-
tion s’est ensuite urbanisée, en liaison avec
l’essor des villes. À partir du XIIe siècle nais-
sent, en ville, des confréries de métiers, qui
réglementent les conditions de production
et l’organisation hiérarchique interne du
métier (les futures corporations). Le Livre
des Métiers, compilation de textes régle-
mentaires parisiens réalisée au XIIIe siècle
par le prévôt de Paris, Étienne Boileau, mon-
tre la position assez privilégiée des orfè-
vres, due à la richesse des matériaux qu’ils
emploient et à leurs prestigieux comman-
ditaires, dont le roi et l’évêque de Paris (voir
encadré). Pour les mêmes raisons, les orfè-
vres font l’objet d’un étroit contrôle de la
part des pouvoirs publics, afin de garantir la

Le « Statut
des orfèvres »
« I. Est orfèvre à Paris qui veut l’être
et sait le faire, pourvu qu’il œuvre aux us
et coutumes du métier qui sont tels :
II. Nul orfèvre ne peut œuvrer d’or à Paris
qui ne soit à la touche de Paris ou meilleur, © Musée national du Moyen Âge
lequel dépasse tous les ors de l’univers. Tableau-reliquaire de sainte Geneviève,
III. Nul orfèvre ne peut œuvrer d’argent qui Paris, vers 1380 – Paris, Musée national
ne soit au même titre que l’esterlin du Moyen Âge.
ou meilleur (…) À la fin du XIIIe siècle, les orfèvres
VI. Aucun orfèvre ne peut œuvrer de nuit, siennois inventent la technique de l’émail
si ce n’est à l’œuvre du roi, de la reine, translucide sur basse-taille, qui consiste
de leurs enfants, de leurs frères, à appliquer des émaux translucides
ou de l’évêque de Paris (…) qualité des ouvrages et le respect du titre sur une plaque de métal (argent et parfois
XII. Et si les trois prud’hommes [gardes officiel du métal (proportion d’or ou d’ar- or), préalablement gravée et ciselée.
du métier] trouvent un homme qui œuvre Technique difficile à mettre en œuvre,
gent), contrôle renforcé par l’apparition du
de mauvais or ou de mauvais argent, car les émaux ne sont pas nettement
et qu’il ne veuille s’en corriger, ils l’amènent
poinçon.
séparés par des cloisons, elle permet
devant le prévôt de Paris et celui-ci le punit Les poinçons de ville, qui voient le jour à la
des jeux de transparence et de lumière
du bannissement à 4 ou 6 ans selon fin du XIIIe siècle, suite à un édit de Philippe qui font penser aux vitraux. Les orfèvres
sa faute. » le Hardi de 1275, ne sont pas encore géné- parisiens l’adoptent dès le début du XIVe
(Extrait de : Le Livre des métiers d’Etienne ralisés au XVe siècle. Le hanap du « trésor de siècle et elle donne lieu à la réalisation
Boileau, XIIIe siècle, édité par Gaillon » conservé au musée est marqué d’objets luxueux, commandes princières
R. de Lespinasse et F. Bonnardot, Histoire du poinçon d’Amiens. Le poinçon de maî- et aristocratiques, tel ce petit reliquaire-
générale de Paris, 1879, réimpr. Slatkine, tre est imposé par une ordonnance de Jean pendentif en argent poinçonné et doré
1980, pp. 32-33, cité dans G. Brunel le Bon en 1355. La table d’insculpation des représentant sainte Geneviève dans
et E. Lalou, Sources d’histoire médiévale, la scène du « miracle du cierge ardent ».
orfèvres de Rouen, datée de 1408, réunit sur
Paris, Larousse, 1992).
une plaque de cuivre, en face de leur nom,
les poinçons de 145 orfèvres.

80
Chatons d’émaux de plique, Paris, Guillaume Julien (?), vers 1300
Paris, Musée national du Moyen Âge.
La technique de l’émail cloisonné sur or (placé dans des alvéoles formées
par de minces rubans d’or fixés à une plaque peu épaisse), utilisée surtout
dans l’empire byzantin, va inspirer autour de 1300, à Paris, la fabrication
des « émaux de plique » (terme qui pourrait signifier « applique »
ou « compliqué »). Délimités par de fines cloisons, des motifs de trèfles,
de cœurs et de cercles réalisés en émaux opaques bleus, rouges
et blancs, forment un répertoire végétal et ornemental sur un fond
d’émail vert translucide. Les plaquettes émaillées du musée
(six en tout), probablement destinées à être cousues
sur des vêtements, sont peut-être dues à Guillaume Julien,
orfèvre du roi.
©
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Guillaume Julien, orfèvre du roi


Actif de 1281 à 1315-1316, Guillaume Julien est le plus célèbre des orfèvres
parisiens créateurs d’« émaux de plique ». Fils d’orfèvre, il a deux boutiques
ou « forges » sur le Grand Pont, que ses deux fils reprendront. Orfèvre
du roi Philippe le Bel, il fournit la vaisselle d’or et d’argent de l’Hôtel.
Il réalise le chef-reliquaire de saint Louis destiné à la Sainte-Chapelle,
et dont il reste une foliole émaillée conservée au Cabinet des Médailles,
le seul « émail de plique » dont l’attribution à Guillaume Julien soit certaine.

« L’orfèvre saxon Roger de Helmarshausen


est peut-être le moine Théophile »

L’identification des orfèvres


Mis à part ce document rouennais excep-
tionnel, on ne sait pas grand chose sur les
artistes eux-mêmes, et peu d’objets de la
Croix, Roger de Helmarshausen (?),
début du XIIe s. – Paris, Musée national collection peuvent être associés à un nom.
du Moyen Âge. Les œuvres signées sont rares, mais les
signatures deviennent plus nombreuses à
Cette croix en cuivre doré, qui figure le Christ
en majesté dans une mandorle entourée
la fin du Moyen Âge (Hans Greiff ). On con-
du tétramorphe (les symboles naît, avant le XIIIe siècle, de rares noms d’or-
des quatre évangélistes) et comporte fèvres, tel le saxon Roger de Helmarshausen
une inscription de malédiction à l’encontre (qui est peut-être le moine Théophile) au
d’éventuels voleurs, est remarquable début du XIIe siècle. À partir du XIIIe siècle
par la qualité de sa gravure. Elle fut les sources, contrats ou comptabilités des
peut-être fabriquée en Italie, mais son style commanditaires, se multiplient et permet-
s’apparente à celui de l’orfèvre saxon Roger tent de mieux identifier les artistes (Minuc-
© Musée national du Moyen Âge

de Helmarshausen, l’un des rares orfèvres chio da Siena). Les noms des orfèvres pari-
de cette époque dont on connaît le nom. siens de la fin du Moyen Âge, tel Guillaume
Julien, orfèvre de Philippe le Bel, sont assez
bien connus. Mais beaucoup d’œuvres
décrites dans les sources sont perdues et,
inversement, les œuvres conservées sont
rarement documentées.

81
Un luxe croissant à la fin du
Moyen Âge

La période gothique, du XIIIe au XVe siè-


cle, marque un véritable tournant dans le
domaine de l’orfèvrerie comme de l’en-
semble des arts précieux. Dès le XIIIe siècle, JOYAU DES TRÉSORS D’ÉGLISE et des
Paris occupe une position prédominante collections laïques, l’orfèvrerie est
en Europe, concurrencée au XIVe siècle par étroitement associée au pouvoir et à la
l’émergence d’autres centres comme Pra- richesse. Les orfèvres sont de fait des arti-
gue ou Avignon. L’essor de l’orfèvrerie pro- sans prestigieux, volontiers considérés
fane va de pair avec une diversification comme des artistes. En se fondant sur des
des commanditaires : la clientèle des orfè- formules traditionnelles, et en travaillant
vres, autrefois majoritairement ecclésias- généralement dans des cadres strictement
tique (abbés, évêques…), est de plus en définis, ils ont fait preuve, tout au long de
plus laïque, composée à la fois d’aristocra- la période médiévale, d’une remarquable
tes et de bourgeois des villes (marchands, inventivité. ! C. D.
banquiers). En outre, le faste croissant des
cours royales et princières mène à des pro-
ductions toujours plus luxueuses, en même BIBLIOGRAPHIE
© Musée national du Moyen Âge

temps que se développe dans ce milieu le Barral y Altet X. (dir.), Artistes, artisans
goût des collections (Clémence de Hongrie, et production artistique au Moyen Âge,
Charles V, Louis d’Anjou). CNRS, colloque international de Rennes,
1983. Paris, Picard, 1997.
Caillet J.-P., L’Antiquité classique, le haut
Moyen Âge et Byzance au musée de Cluny.
Paris, RMN, 1985.
L’Œuvre de Limoges. Emaux limousins
du Moyen Âge, Exposition Paris-New York,
1995-1996, Paris, RMN, 1995.
Gaborit-Chopin D., Les arts précieux
à Paris au Moyen Âge. Paris, Picard,
1983.
Gauthier M.-M., Émaux du Moyen Âge
Statue-reliquaire de sainte Anne
trinitaire, Ingolstadt, Hans Greiff,
occidental. Fribourg, Office du Livre, 1972.
1472 – Paris, Musée national du Joubert F., L’artiste et le commanditaire
Moyen Âge. aux derniers siècles du Moyen Âge,
Cette œuvre, en argent doré et peint, XIIIe-XVIe siècle. Presses de l’Université
comporte au revers une inscription de Paris-Sorbonne, 2001.
indiquant qu’elle a été réalisée Taburet-Delahaye E., L’orfèvrerie gothique
en 1472 par l’orfèvre Hans Greiff au musée de Cluny
(actif en Bavière jusqu’en 1516) (XIIIe-début du XVe siècle). Paris, RMN, 1989.
pour l’épouse du receveur
d’Ingolstadt, Anna Hofmann,
et précisant même son prix.
Elle témoigne du goût de la ronde bosse
et de la présence d’éléments
architecturés dans les œuvres
d’orfèvrerie gothique, ainsi que
de l’importance du culte de sainte Anne,
patronne de la commanditaire,
dans l’Allemagne de la fin du Moyen Âge.
Rose d’or, Avignon, Minucchio da Siena, 1330
Paris, Musée national du Moyen Âge.
© Musée national du Moyen Âge

Identifié grâce à la comptabilité pontificale avignonnaise, l’orfèvre


siennois Minucchio, qui a réalisé cette rose d’or offerte par le pape
Jean XXII au comte de Neuchâtel pour le récompenser de ses services,
ainsi qu’il était d’usage chaque année lors du Carême, a fait preuve
d’une grande délicatesse d’exécution : les tiges, étroits rubans repliés
sur eux-mêmes, et les roses, faites de corolles superposées, sont
découpées dans une mince feuille d’or. Avignon était, avec Paris et
Prague, l’un des grands centres de création artistique au XIVe siècle.

82