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Martine Rombeau

Disparitions Inquiétantes
- L’affaire Anaïs -

Roman
Les personnages et les situations de ce roman étant
fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou
des situations existantes ou ayant existé ne saurait
être que fortuite.

***
Préambule

L’action se déroule au début des années 1990. Les


enquêteurs ne disposaient donc pas des techniques
modernes telles que : internet, téléphone portable,
tests ADN etc. Pour mener à bien leurs enquêtes, la
tâche n’était pas simple car il faut savoir, qu’en
France, l’enquêteur de droit privé, appelé aussi
détective privé, n’a pas le droit au port d’arme
(contrairement à ce que l’on peut voir dans les
séries télévisées). Le rôle d’enquêteur de droit privé
se résume aux filatures et enquêtes auprès
d’éventuels témoins sur des affaires assez limitées.
C’est pourquoi la plupart travaillent en
collaboration avec un juge, ce qui est le cas de
notre héroïne Isabelle Declerc. Le juge intervient là
où l’enquêteur privé n’a pas le droit d’intervenir
seul, entre autres pour : les écoutes téléphoniques,
les perquisitions et les arrestations. Il lui reste le
flair et sa perspicacité pour résoudre ses enquêtes
car, en cas de disparition inquiétante, l’enquêteur
n’a que très peu de temps pour avoir une chance de
retrouver vivante la personne disparue.
Chapitre 1

11 Mai 1992

Isabelle venait de raccrocher après une longue


conversation avec une mère désespérée. Sa fille
Anaïs, âgée de 16 ans, avait disparu depuis le 10
avril de leur domicile, dans la cité des Fontenelles à
Nanterre. La police, prévenue, avait répondu aux
parents qu’il s’agissait sans doute d’une fugue, qu’il
fallait être patient, que leur fille allait rentrer….
Après avoir attendu deux semaines, Monsieur et
Madame Mareuil avaient fait une déclaration de
disparition inquiétante au commissariat de police de
Nanterre. Mais depuis, plus rien.

Complètement anéantis, ils avaient décidé de


demander à un «privé» de retrouver leur fille et lui
donnèrent rendez-vous chez eux, en début d’après-
midi.
Isabelle, le «privé» calcula qu’il ne lui faudrait pas
plus d’une demi-heure pour se rendre chez eux.
Elle habitait Courbevoie, situé sur la rive gauche de
la seine, dans un deux-pièces proche du centre
commercial Charras, à proximité de la Défense. Ce
lieu n’était pas encore envahi par les tours, exceptée
une qui appartenait à une célèbre société
d’assurances.

«Courbevoie est aussi le siège de la Société


Nautique de la Basse-Seine, et qui a accueilli les
épreuves d'aviron, de natation et de water-polo des
Jeux olympiques d'été de 1900. Le crawl y fut nagé
pour la première fois aux Jeux olympiques».

Elle avait décidé de devenir «enquêteur de droit


privé» quand sa meilleure amie Christine, 17 ans,
avait disparu, un soir d’été en 1985. Elle ne fut
jamais retrouvée, malgré les recherches continues de
la police, des amis et de la famille.
Deux ans plus tard, Isabelle passait son bac. Elle
pensait entrer aussitôt dans la police, mais elle fut
vite découragée car, à l’époque, les femmes qui
entraient dans la police étaient en général, reléguées
dans les bureaux ou à la circulation. Elle décida que
le métier de détective lui permettrait d’être sur le
terrain, bien que n’ayant pas les mêmes prérogatives
que les officiers de la police judiciaire. Après deux
ans de cours intensifs dans une école privée, elle
obtint donc sa licence professionnelle. Ses premières
filatures furent, bien entendu, consacrées à
l’adultère. Prendre des photographies du mari
infidèle ou d’une femme volage, il fallait bien gagner
sa vie! Mais elle voulait, par-dessus tout, enquêter
sur des disparitions inquiétantes, qui n’avaient pas
abouti en souvenir de son amie Christine. Elle avait
suivi pour cela des cours de psychologie et s’était
abonnée à des revues de criminologie. Le juge qui
avait eu en charge le dossier de son amie Christine,
l’aidait pour la partie pénale. Il la savait déterminée
dans son travail et la soutenait dans ses démarches.
Malgré son jeune âge, Isabelle portait des tenues
classiques, tailleurs veste et pantalon; elle voulait
avant tout, inspirer confiance. Elle était assez grande,
et sa silhouette était agréable à regarder. Son
maquillage très léger et ses cheveux bruns coupés
mi-longs, lui donnaient un air sérieux.

A vingt-six ans, elle était toujours célibataire et, bien


qu’elle ait eu, une ou deux relations sérieuses, elle
avait refusé de mettre sa profession au second plan.
Les prétendants vexés, avaient rompu. Restait Max,
son meilleur ami et associé occasionnel. Il n’hésitait
pas à faire quelques filatures pour l’aider dans ses
enquêtes et attendait probablement le bon moment,
pour se déclarer, sachant qu’elle n’hésiterait pas à
l’éconduire, s’il devenait trop «collant». Alors, pour
ne pas risquer de la perdre, il restait l’ami sur qui elle
pouvait compter.

*
Toujours soucieuse d’être ponctuelle à ses rendez-
vous, Isabelle démarra sa 205 et fonça vers Nanterre.
Elle trouva rapidement le bâtiment où habitaient les
parents d’Anaïs.

La porte de l’appartement s’ouvrit sur le visage d’un


homme très fatigué, qui n’avait sans doute pas dormi
depuis longtemps.
- Bonjour, je suis Isabelle Declerc, enquêteur de
droit privé ou détective privé, si vous préférez.
- Entrez, répondit monsieur Mareuil. Installez-vous
au salon, voulez-vous boire quelque chose ?
- Je veux bien un verre d’eau, mais je préférerais
m’installer à une table, car je vais devoir prendre des
notes.
- Comme vous voudrez, passons alors dans la salle
de séjour. Ma femme va arriver. Elle passe le plus
clair de son temps à coller des affiches avec la photo
de notre fille partout, car elle n’arrive pas à rester à
la maison.
Il revint avec le verre d’eau et lui indiqua où
s’installer. Isabelle sortit un bloc de son attaché-case
et un stylo. Elle but le verre d’eau d’une traite et
attendit en parlant de tout et de rien avec son hôte
que sa femme revienne.

Cette dernière, poussa la porte d’entrée dix minutes


plus tard, s’excusant du retard.
- Désolée, je n’ai pas vu l’heure !
- Vous êtes toute excusée madame, répondit Isabelle.

Le mari prit la parole :


- Voilà, nous voulons vous engager pour retrouver
notre fille ou du moins, retrouver sa trace, dénicher
des informations. La police ne s’occupe pas de nous
et nous sommes anéantis, Anaïs est notre unique
enfant et c’est une fille sérieuse, qui travaille bien au
lycée. Personne ne comprend sa disparition. Nous
avons dit à la police que ce ne pouvait pas être une
fugue puisque notre fille n’a rien emporté avec elle,
juste ses affaires pour le lycée comme pour une
journée ordinaire. Et tout ce à quoi elle tenait
vraiment se trouve ici, dans sa chambre.

- Si vous le permettez, madame, monsieur, je vais


vous demander quel était l’emploi du temps de votre
fille, le jour de sa disparition ?
- Nous avons déjà donné ces informations à la
police, rétorqua la mère.
- Oui, j’en suis certaine, mais je ne suis pas de la
police, je n’ai donc pas accès au dossier. Je vais
devoir tout reprendre depuis le début. Plus j’aurai
d’informations sur votre fille, ses fréquentations, ses
habitudes, ses hobbies, plus je pourrai avancer.

- Le jour de sa disparition - commença la mère -


Anaïs avait cours le matin et seulement une heure
d’anglais l’après-midi. Avec son amie Clémentine,
elles avaient l’habitude de se retrouver à la cafétéria
du centre commercial de la Défense, lorsqu’elles
terminaient leurs cours avant 16 heures. Elles
s’offraient un goûter ou une glace, histoire de se
détendre une heure avant de rentrer à la maison.
- Pouvez-vous me donner la date exacte et l’heure
approximative de sa disparition ?
- C’était le mois dernier, le 10 avril. Quant à l’heure,
Clémentine a pris le métro vers 17h pour arriver chez
elle, vers 17h30. Du moins, c’est ce qu’elle nous a
dit. Anaïs, elle, rentrait à pied de la Défense jusqu’à
chez nous, en passant par la voie piétonne qui se
situe à côté de la Grande Arche, qui mène à
l’esplanade supérieure. Il suffit ensuite de la
traverser et d’emprunter la passerelle pour piétons,
sous laquelle passe la rocade.
- La passerelle qui mène vers les tours Aillaud ?
demanda Isabelle.
- Les «tours nuages» !
- C’est la même chose, Aillaud est le nom de
l’architecte qui les a conçues.
- Oui, c’est plus pratique de passer par là pour se
rendre chez nous.
- Bien. Je vais vous demander d’écrire sur une
feuille de papier, les noms et numéros de téléphone
des amis de votre fille, que j’irai interroger.
Pendant ce temps, j’aimerais voir sa chambre, afin
de la connaître mieux, si vous n’y voyez pas
d’inconvénient bien entendu !
- C’est la porte au fond du couloir, je vous y
conduis, proposa le père. Que pensez-vous trouver
dans sa chambre que nous n’ayons déjà vu ?
- J’ai besoin de m’imprégner de ses petites
habitudes, de ses lectures, ses musiques préférées,
tout est important !
- D’accord, alors je vous laisse, prenez le temps
qu’il faudra !
- Merci monsieur Mareuil.

La porte refermée, Isabelle pénétra dans l’intimité de


la jeune fille. L’air était encore chargé d’un parfum
sucré, la pièce n’avait sans doute pas été aérée
depuis sa disparition. Des posters de ses chanteurs
préférés étaient accrochés aux murs : Jean-Jacques
Goldmann, Daniel Balavoine ainsi que Phil Collins
et Lionel Ritchie. Les livres étalés sur son bureau
étaient essentiellement des livres scolaires, d’autres
étaient déposés négligemment dans un coin, des
livres de poche pour la plupart, certainement
imposés par son lycée. Elle en feuilleta quelques-
uns, afin de repérer le moindre indice : un mot ou
une carte postale, qui aurait pu être caché là.

Accroché au mur, au-dessus de son bureau, son


emploi du temps. Elle prit note des dates et horaires
de ses cours. L’un d’eux attira son attention. Deux
jours avant sa disparition, elle avait eu en SVT un
cours sur «la grossesse et l’accouchement». Isabelle
se mit à la recherche d’un livre ou d’une copie se
rapportant à ce cours. Elle le trouva au fond d’un
tiroir du bureau, bien caché sous une pile de CD.
Elle ouvrit le livre en espérant y trouver quelques
notes prises par la jeune fille. Un marque-page
prouvait qu’Anaïs avait déjà pris connaissance du
cours et quelques paragraphes étaient soulignés au
crayon, notamment celui concernant l’avortement.
Elle décida de l’emporter avec elle, avant que les
parents ne tombent sur l’article souligné et ne se
posent des questions. Elle ne trouva aucun courrier
d’un éventuel petit ami, ni même de copines de
lycée, la jeune fille semblait secrète.

Un petit téléviseur tout simple, était posé à même le


sol. Pas de jeux vidéo, pas de lecteur VHS, juste une
mini-chaîne avec lecteur CD et cassettes audio. Elle
vérifia quelques cassettes, mais elles ne comportaient
pas d’enregistrement de voix, juste des musique
enregistrées, probablement sur une radio FM.
En sortant de la chambre, elle savait déjà par quel
bout commencer son enquête. La maman d’Anaïs lui
remit la liste des amies de sa fille et lui confia :
- J’espère que vous pourrez retrouver sa trace, nous
nous en remettons à vous Isabelle !
- Je vais faire de mon mieux, soyez-en certaine.
*
Une fois dehors, elle consulta sa montre. Près de 16
heures. Elle avait juste le temps de se rendre au lycée
Joliot-Curie, dans l’espoir d’obtenir des
renseignements sur les cours suivis par la jeune fille.
La tâche ne fut pas facile. Le proviseur, présent dans
l’établissement depuis une dizaine d’années, - la
cinquantaine, proche de la retraite - ne voulait pas
faire ressurgir la peur, encore palpable dans son
établissement cependant, il accéda à sa demande en
convoquant dans son bureau, le professeur de SVT.

Le professeur était une femme d’une quarantaine


d’années. A son entrée dans le bureau, surprise par la
présence d’Isabelle, elle s’adressa au proviseur.
- Vous désiriez me voir ?
- Oui, je vous présente la détective Isabelle Declerc,
elle enquête à la demande des parents de la petite
Anaïs.
- Bonjour, vous pensez vraiment que l’on va la
retrouver ?
- Je vais tout faire pour savoir ce qui lui est arrivé. Je
voulais vous poser quelques questions sur la jeune
fille. L’avez-vous trouvé perturbée ces derniers
temps et vous souvenez-vous particulièrement de son
comportement, lors de votre cours qui a eu lieu deux
jours avant sa disparition ?
- Cela date d’un mois, je ne suis pas certaine de
pouvoir me souvenir qu’elle aurait pu être perturbée
ce jour-là. Pourquoi cette question ?
- J’ai trouvé dans le tiroir de son bureau, au domicile
de ses parents, un livre scolaire dans lequel elle avait
souligné un paragraphe au crayon. Il s’agissait du
passage concernant l’avortement, cela m’a intriguée,
c’est pourquoi j’ai demandé à vous voir.
- Oui, je comprends, nous avons effectivement vu ce
cours avant sa disparition, mais ce n’est certainement
qu’un hasard, Anaïs est une jeune fille très sérieuse
et solitaire, je serais très étonnée qu’elle ait pu
fuguer, d’autant plus, si vous pensez qu’elle aurait
pu être enceinte, je ne crois pas du tout que ce soit le
cas.
- Bien, je vous remercie pour votre franchise. Ah,
j’oubliais, ses parents ne savent pas que j’ai emporté
ce livre, il vaudrait mieux d’ailleurs, qu’ils ne
tombent pas sur l’article que leur fille a souligné. Je
le conserve pour l’instant et je vous le remettrai
ensuite.
- Je crois que c’est préférable, en effet.
- Merci de votre accueil, je ne vous dis pas à bientôt,
sauf si c’est pour de bonnes nouvelles !

*
Il s’agissait maintenant de se rendre chez la
meilleure amie d’Anaïs, c’est-à-dire Clémentine. Un
coup d’œil sur l’adresse de ses parents… Neuilly ?
Surprise, Isabelle se posa la question, «Que venait
faire une jeune fille, apparemment de famille aisée,
dans un lycée de Nanterre?». Elle jugea que c’était
une raison de plus pour l’interroger sur son amitié
avec Anaïs. Elle trouva facilement la résidence, mais
pas de place pour se garer. Elle opta pour un parking
payant au coin de la rue. Sur l’interphone, elle repéra
vite le nom de famille de Clémentine, Dr Lavergne.
Son père était donc médecin !

Isabelle s’annonça et précisa le motif de sa venue. La


porte s’ouvrit d’un clic et elle se dirigea ensuite vers
l’ascenseur. Elle en descendit au second étage. Sur la
porte, la plaque professionnelle du médecin. A peine
avait-elle sonné, que la porte s’ouvrit sur la
secrétaire qui lui demanda de la suivre. Elle
l’emmenait apparemment, dans la partie privée de
l’habitation du médecin. Elle frappa et annonça la
visiteuse puis s’effaça pour la laisser entrer et s’en
retourna à ses occupations.

Elle se trouvait maintenant face à une femme qui


devait être madame Lavergne.
- Bonjour madame, je souhaiterais parler à
Clémentine, c’est au sujet de la disparition de son
amie.
- Encore ! La police l’a déjà interrogée il y a quelque
temps et elle en a été bouleversée.
- Je suis désolée madame, mais les parents de la
jeune fille sont effondrés, ils m’ont engagée pour
essayer de retrouver leur fille.
- En quoi est-ce que ma belle-fille pourrait vous
aider ?
- J’aimerais discuter avec elle de leurs habitudes, de
leurs amis communs; elle sait certainement plus de
choses sur son amie que les propres parents d’Anaïs.
- Attendez un moment, je vais aller voir !

Un instant plus tard, Isabelle vit arriver une jeune


fille, apparemment très délurée et qui la dévisageait
très méfiante.
- Je vous préviens, la police m’a déjà interrogée et ils
n’ont pas été très sympas avec moi, j’espère que
vous n’avez pas l’intention de me prendre la tête
avec vos questions.
- Bonjour Clémentine, non, je n’ai pas l’intention de
vous harceler de questions, je veux juste vous
connaître, car vous êtes la meilleure amie d’Anaïs, et
la dernière à l’avoir vue avant sa disparition.
Y a-t-il un endroit où nous pourrions bavarder
tranquillement ?
- Venez dans ma chambre, mais je n’ai pas grand-
chose à vous dire !

La chambre ne ressemblait aucunement à celle de


son amie, celle-ci était un vrai capharnaüm, où rien
n’était rangé. Il fallait viser juste avant de mettre un
pied devant l’autre. Clémentine enleva d’une chaise,
des vêtements entreposés pêle-mêle et lui proposa de
s’asseoir.
- Vous pensez que je suis «foutraque» non ?
- Je n’ai pas à en juger, si votre maman ne dit rien,
c’est qu’elle consent !
- C’n’est pas ma mère, c’est ma belle-mère, je la
déteste. Je fais exprès de tout laisser traîner, elle
m’exaspère, avec ses petites manies de bourge !
- C’est en effet un quartier plutôt bourgeois non ?
- Oui, justement, c’est tout ce que je n’aime pas,
c’est pour ça que j’ai exigé d’aller au lycée à
Nanterre, juste pour l’emmerder !
- Et votre père, il en pense quoi ?
- De quoi, que je n’aime pas sa femme ?
- Non, que vous préfériez aller au lycée à Nanterre.
- Il fait tout ce que je lui demande. Pour lui, tout ce
qui compte, c’est que je sois heureuse. Depuis que
ma mère est morte, il a reporté toute son affection
sur moi, c’est d’ailleurs ce qui ne plaît pas à cette
bourge. Elle lui a mis le grappin dessus, vous
pensez, femme de médecin réputé à Neuilly, ça fait
bien !
- Est-ce que vous permettez que je vous pose
quelques questions sur votre amie ? Ses parents
m’ont engagée pour tenter de la retrouver, seriez-
vous d’accord pour m’y aider ?
- Vous êtes quoi, détective privé ?
- Oui, j’essaie de reprendre l’enquête pour savoir ce
qui lui est arrivé.
- Reprendre l’enquête ? Il n’y en a pas vraiment eu.
Les flics ont laissé tomber très vite, ils étaient
persuadés qu’elle était partie de son plein gré, ils
appellent ça une «fugue» Quelle bande d’abrutis !
- Vous souvenez-vous si elle avait des ennuis,
quelque chose qui la tracassait, qui l’inquiétait ?
- Je sais qu’elle avait un copain qu’elle voyait depuis
quelques mois, mais elle n’était pas très bavarde sur
ce sujet.
- Vous savez de qui il s’agit et comment il
s’appelle ?
- Non, elle ne voulait pas en parler, elle disait que
c’était un secret et qu’elle ne pouvait pas me dire qui
il était pour l’instant, mais il voulait se marier avec
elle parait-il.
- Et cela ne vous a pas semblé bizarre ?
- Si bien sûr, je suis certaine que c’était un homme
marié, sinon pourquoi tant de secrets ?
- Elle était attirée par les hommes mûrs ?
- Oui, plutôt. Elle disait que les garçons de notre âge
étaient des vrais gamins, tous justes bons à faire des
pitreries et des blagues idiotes.
- Vous vous entendiez bien toutes les deux ?
- Oui, on rigolait bien ensemble. Elle était plus mûre
que moi de caractère, mais très sympa.
- Pourquoi dites-vous, elle était ? Que pensez-vous
qui lui soit arrivé ?
- C’est évident, au bout d’un mois aucune nouvelle,
ni à ses parents, ni à moi sa meilleure amie, ce n’était
pas du tout son genre de ne pas donner signe de vie.
Elle m’appelait tous les soirs, même si l’on s’étaient
vues une heure avant. Elle a été enlevée et
certainement tuée ou séquestrée, mais je suis certaine
qu’elle n’a pas fugué.
- Est-ce que vous pensez que ses autres amis
pourraient m’apprendre quelque chose ? Étaient-ils
proches d’elle ?
- Non, Anaïs ne se confiait qu’à moi, les autres ne
savent rien sur sa vie privée.
- Savez-vous si elle avait des activités extérieures ?
Musique, danse, sport ?
- Oui, elle prenait des cours de chinois, elle disait
que dans quelque temps, cela deviendrait la langue la
plus parlée au monde. Elle voulait apprendre
plusieurs langues.
- Savez-vous à quel endroit, elle prenait ces cours ?
- Je crois que c’était des cours particuliers, elle
m’avait dit avoir rencontré la personne qui lui
enseignait à la médiathèque Pierre et Marie Curie de
Nanterre.
- Et elle s’y rendait souvent ?
- Je pense une ou deux fois par semaine.
- Je vous remercie Clémentine pour votre aide, je
vais tout faire pour retrouver sa trace, je vous le
promets. Si quelque chose vous revient, n’hésitez pas
à m’appeler, voici ma carte.
- Elle me manque, vous savez, j’espère vraiment
qu’il ne lui ait rien arrivé de moche. Vous me
tiendrez au courant ?
- C’est promis ! Vous êtes une chouette fille, je suis
sûre qu’Anaïs ne vous aurait pas laissé tomber.

En s’installant au volant de sa voiture, elle pensait


que Clémentine était tout l’inverse de sa belle-mère.
Elle détestait les bourgeois et s’habillait de façon
décontractée. Les cheveux courts tirant sur le rouge,
le regard noir, du vernis noir sur les ongles et les
lèvres maquillées de la même couleur. Sa belle-mère,
elle, portait des tenues très chics et de nombreux
bijoux, une coiffure trop apprêtée et un fond de teint
un peu trop voyant, sans doute pour tenter de
dissimuler les rides inévitables de la quarantaine.
Elles étaient le jour et la nuit.
*
De retour chez elle, Isabelle songeait que Clémentine
avait certainement vu juste sur le copain de son
amie, c’était sûrement un homme marié. L’avait-il
mise enceinte ? Anaïs lui avait peut-être fait du
chantage en voulant révéler à sa femme qu’elle était
enceinte de lui ? Ce n’était qu’une supposition mais
maintenant, il fallait trouver qui était cet homme.

Elle appela le juge Laurent au tribunal d’instance de


Nanterre. L’attente fut longue, elle mit
l’amplificateur le temps d’aller se servir un jus
d’orange. Puis une voix qu’elle connaissait se fit
entendre :
- Allô, Isabelle ?
- Bonsoir monsieur le Juge, je vous dérange ?
- Non, je m’apprêtais à partir. Est-ce que je peux
faire quelque chose pour toi ?
- J’ai été engagée pour retrouver la petite Anaïs
Mareuil qui a disparu, depuis un mois maintenant.
- J’en ai entendu parler, en effet. Ce sont ses parents
qui ont fait appel à toi ?
- Oui, ils sont très abattus et veulent savoir ce qui
s’est passé.
- Et tu aurais une piste ?
- J’ai interrogé sa meilleure amie Clémentine. Elle
m’a fait comprendre qu’Anaïs avait un copain mais
lorsqu’elle lui a demandé des précisions, elle lui a
répondu que c’était un secret, qu’elle ne pouvait pas
lui en parler maintenant. Clémentine, elle, pense que
c’est un homme marié, car Anaïs ne serait pas restée
aussi secrète avec elle si cela n’avait pas été le cas.
- Et que veux-tu que je fasse ?
- Je voudrais obtenir un relevé détaillé des appels
téléphoniques du domicile des parents de la jeune
fille, sur les mois qui précèdent sa disparition. Je
pense que ça irait plus vite, si c’est vous qui en faites
la demande, et si l’on m’envoyait le tout par fax ça
me rendrait bien service ?
- Et toi, tu penses aussi qu’elle fréquentait un homme
marié ?
- J’ai trouvé dans la chambre d’Anaïs, un livre
scolaire dans lequel elle avait souligné un paragraphe
sur l’avortement, cela m’a semblé important.
- Je vois, tu penses que cet homme l’a mise enceinte
et que c’est pour cette raison qu’elle aurait disparu ?
- C’est ce qui m’est venu à l’esprit aussitôt, mais je
peux me tromper.
- D’accord, je fais mon possible pour que l’on te
fasse parvenir ce récapitulatif au plus tôt !
- Merci beaucoup monsieur le juge.
- Je t’en prie, mais n’oublie pas de faire ton rapport
concernant le témoignage de cette Clémentine !
- Je m’y atèle au plus vite, bonne soirée monsieur le
juge.

*
Après avoir raccroché, Isabelle se dirigea vers la
salle de bains pour prendre une douche. Puis elle
ouvrit son réfrigérateur, pensant y trouver quelques
restes à grignoter, mais il était désespérément vide.
Elle jeta un coup d’œil, à la pendule du salon :
19h30, trop tard pour se rendre au supermarché du
coin. Elle enfila des vêtements propres et sortit, bien
décidée à calmer les grognements de son estomac.
Elle entra dans un restaurant le «Saint-Maurice» dont
la spécialité était la cuisine antillaise, et qui de plus,
se trouvait à deux pas de chez elle. Elle commanda
un colombo de poissons et des brochettes exotiques
en dessert.

Avec un cocktail et la musique de fond des Antilles


aidant, elle commença à se détendre. Elle se
remémora sa discussion avec Clémentine.

Demain matin, elle se rendrait à la médiathèque


Pierre et Marie Curie de Nanterre, dans l’espoir
d’obtenir des informations sur la personne qui
donnait des cours de mandarin à Anaïs. Puis, elle
essaierait de rencontrer les quelques amies de la
jeune disparue et dont la maman avait noté les noms.
Chapitre 2

12 Mai 1992

Isabelle se prépara rapidement, avala deux biscottes


tout en buvant un café noir. Elle avait noté de passer
en premier, à la médiathèque Pierre et Marie Curie
de Nanterre. Sa seconde visite serait destinée au
lycée où, une fois de plus, elle allait solliciter le
proviseur, afin d’obtenir l’emploi du temps des deux
ou trois élèves, qui étaient censées être des amies
d’Anaïs. Elle se débrouillerait ensuite, pour les
interroger en dehors de l’établissement. Elle avait
relevé sur la liste remise par la mère de la jeune fille,
que trois élèves habitaient tout près de leur domicile.
Peut-être auraient-elles vu leur amie en compagnie
d’un homme ?

Elle trouva facilement la médiathèque, place de


l’Hôtel de Ville. A 9 heures, elle poussa la porte et se
dirigea vers ce qui semblait être l’accueil. Une
femme d’une quarantaine d’années, leva la tête à
l’approche d’Isabelle.

Elle lui demanda :


- C’est pour une inscription ?
- Non, je souhaiterais obtenir des informations sur
une jeune fille qui a disparu : Anaïs Mareuil. On m’a
dit qu’elle venait souvent ici et elle avait parait-il,
rencontré quelqu’un qui lui avait proposé de lui
donner des cours de mandarin.
- Vous êtes de la police ?
- Non, je suis enquêteur privé, voici ma carte.
- Vous êtes détective privé, c’est ça ?
- Si vous voulez ! Ce sont les parents de cette jeune
fille qui m’ont engagée pour retrouver sa trace.
- Je comprends les pauvres parents !
- Avez-vous souvenir d’une rencontre entre Anaïs et
un homme, avec lequel elle aurait discuté
longuement ?
- Oui, je connais bien cet homme, il donne des cours
particuliers de mandarin à son domicile, je dois avoir
une carte de visite quelque part. Attendez un instant,
je dois l’avoir rangée dans l’un des tiroirs de mon
bureau.

Pendant que l’employée cherchait, Isabelle jeta un


coup d’œil sur les personnes venues très tôt, dans
l’espoir sans doute de trouver des réponses à leurs
questions ou l’ouvrage qui les intéressait. Cet endroit
donnait vraiment envie de venir fouiller dans les
livres, les revues et documentaires.

L’hôtesse d’accueil revint avec le sourire :


- Voilà, je l’ai retrouvée, je vais faire une
photocopie, car je n’ai qu’un seul exemplaire.
Elle ne s’absenta guère plus de cinq minutes et,
toujours avec le sourire, lui tendit la photocopie.
Isabelle remercia, et tenta de lui poser une ou deux
questions :
- Vous souvenez-vous avoir vu la jeune fille en
d’autre compagnie que cet homme ?
- Elle venait la plupart du temps avec une amie,
sinon seule. Une fois, j’ai vu un homme qui
l’attendait dehors, ils avaient l’air de se disputer.
- A quoi ressemblait-il ?
- J’avoue ne pas avoir vraiment regardé, un homme
d’une quarantaine d’années, assez grand.
- Pensez-vous qu’elle ait pu appeler cet homme à
partir de cet endroit ?
-Non, absolument pas. Personne n’a la permission de
téléphoner dans nos locaux.
- Bien, je vous remercie beaucoup madame, vous
m’avez été d’une grande aide.

Isabelle était heureuse, cette femme allait lui


permettre d’avancer dans son enquête.
Elle consulta la photocopie de la carte de visite qui
lui avait été remise, et décida de rendre visite au
professeur, avant de voir le proviseur du lycée.
*
L’homme qui donnait ces cours de mandarin, se
nommait Serge Lamotte, il habitait Puteaux, dans
une résidence sécurisée à deux pas de la gare où elle
gara sa voiture. Elle sonna à l’interphone et une
femme lui répondit :
- Oui ?
- Bonjour madame, je souhaiterais m’entretenir avec
monsieur Lamotte.
- Et vous êtes ?
- Isabelle Declerc, enquêteur privé.
- Deuxième étage gauche.
Le hall était grand, encombré de plantes vertes et de
photographies noir et blanc. L’ascenseur très
moderne, à large ouverture, permettait le passage
d’un fauteuil roulant. Les touches des numéros des
étages étaient lumineuses permettant une meilleure
visibilité, de plus, elles étaient pourvues d’un
procédé de lecture en braille. A l’arrêt au second
étage, une voix synthétique en informait l’utilisateur.
Tout était prévu dans cet immeuble pour aider les
handicapés. Il n’y avait que deux appartements sur le
palier, un de chaque côté du couloir. Sur la droite, la
plaque d’un médecin généraliste, sur la gauche celle
de Serge Lamotte, professeur de mandarin. Elle
sonna, et la porte s’ouvrit sur une femme qui la
dévisagea, s’attendant vraisemblablement à une
visiteuse plus âgée.
- Quel est l’objet de votre visite ?
- Vous êtes madame Lamotte ?
- Oui, mon mari donne un cours actuellement, je
peux peut-être vous aider ?
- Je viens voir votre mari au sujet d’Anaïs, la jeune
fille qui a disparu depuis un mois. Ses parents m’ont
engagée pour essayer de la retrouver, voici ma carte.

La femme l’examina attentivement et déclara :


- Vous me semblez bien jeune pour être détective
privé, cela demande beaucoup d’études ?
- Le terme exact est enquêteur privé et c’est un
métier où pour obtenir sa licence, il suffit d’avoir le
bac plus deux années de formation. Ensuite on peut
se perfectionner en suivant des cours intensifs.
- Je vois. Donc, vous pensez que mon mari pourrait
vous aider pour retrouver cette jeune fille ?
- Tout est important madame, je sais qu’elle prenait
des cours avec votre mari. C’est une jeune fille
réputée sérieuse et peut-être aurait-elle pu se confier
à son professeur. Vous savez les adolescentes se
confient plus facilement à leurs professeurs, dès
l’instant où ils sont à l’écoute. Les parents sont
toujours ceux qui connaissent le moins leurs enfants.
- Très bien, si vous voulez patienter un moment, son
cours va bientôt se terminer. La salle d’attente est ici.
Elle lui indiqua une pièce tout à côté, et se dirigea
vers une porte qu’elle referma aussitôt derrière elle.
Isabelle devina que son hôtesse allait prévenir son
mari de sa visite.
La salle d’attente était petite mais dotée d’un canapé
bien moelleux. Aux murs, des photographies
magnifiques de la Chine donnaient le ton.
L’attente ne fut pas très longue. Isabelle vit arriver
un homme, de taille moyenne, habillé très
sobrement, tout en étant décontracté. Un pantalon de
toile et une chemisette unie, sans cravate, ouverte
modérément, sur trois boutons. L’homme devait
avoir entre trente et trente-cinq ans et un charme
indiscutable.
- Bonjour, vous souhaitiez me parler au sujet
d’Anaïs, d’après ce que vient de me dire ma femme ?
- Oui, je ne vous retiendrai pas longtemps, juste
quelques questions.
- Voulez-vous que nous continuions cette
conversation dans mon bureau ?
- Si vous n’attendez personne pour l’instant, nous
pouvons très bien en discuter ici, dans la salle
d’attente.
- Très bien, alors que puis-je faire pour vous aider ?
Mademoiselle ?
- Isabelle Declerc. J’ai été engagée par les parents
d’une jeune fille pour la retrouver. Anaïs, venait
prendre des cours chez vous, n’est-ce pas ?
- Deux fois par semaine, oui. Elle avait souhaité
apprendre le mandarin. Nous avions planifié ses
cours sur six mois. Elle venait le jeudi, après le lycée
et le samedi après-midi.
- La durée de ces cours ?
- Une heure environ.
- Ce sont ses parents qui réglaient ?
- Non, Anaïs ne leur avait pas dit qu’elle suivait mes
cours. Elle travaillait le week-end pour me régler.
- Savez-vous pourquoi elle ne voulait pas mettre ses
parents au courant ?
- Elle m’a répondu qu’ils ne comprendraient pas
pourquoi le mandarin.
- Vous souvenez-vous si elle avait appelé une
personne sur votre ligne personnelle ?
- Oui, elle me demandait de passer un coup de fil
après la fin du cours, quelqu’un devait passer la
prendre.
- Avez-vous vu la personne en question ?
- Non, elle ne montait pas.
- M. Lamotte, je vais vous demander votre accord
pour faire des recherches sur les appels émis à partir
de votre domicile, pour tenter de retrouver la
personne que la jeune fille appelait.
- Mais c’est très personnel, vous ne pouvez pas me
demander cela !
- Il s’agit juste, de relever les appels émis les jours
où Anaïs venait chez vous. M. Lamotte, il se peut
que cette personne puisse me faire avancer dans mes
recherches. Je peux faire appel à un juge pour cela
bien sûr, mais on perdra un temps précieux. Et vous
connaissez les juges, il suffit que vous soyez réticent
pour donner votre accord et ils penseront aussitôt
que vous avez quelque chose à cacher.
- Mais je n’ai rien à cacher mademoiselle, seulement
les noms de mes clients sont tout de même
confidentiels !
- Vos clients ne m’intéressent pas, sauf s’ils sont de
près ou de loin, amis avec notre disparue.
- Non, ceux qui suivent les mêmes cours, sont plutôt
des adultes et viennent le soir, après leur travail. Ils
ne la connaissent pas. Bon, d’accord pour les appels
d’Anaïs, mais j’espère que je n’aurai pas d’ennuis.
- Merci M. Lamotte, je vous tiens au courant.
Donnez-moi une copie d’une facture de téléphone, je
vais avoir besoin des renseignements qui s’y
trouvent.

*
Une fois rentrée chez elle, elle appela les services
téléphoniques, se présenta et fit sa demande de
renseignements. Elle savait qu’ils allaient avant tout,
appeler M. Lamotte, pour savoir s’il avait bien donné
son accord pour les recherches demandées. Il lui
semblait plus correct de procéder de cette façon,
dans la mesure où le propriétaire de la ligne
téléphonique y mettait de la bonne volonté. Sinon,
passer par un juge, devenait plus tendancieux.

Elle consulta sa montre, 11h30. Elle se contenterait


donc d’un sandwich, si elle voulait tenter de voir le
proviseur du lycée cet après-midi. En attendant, elle
allait s’avancer sur son rapport. Elle l’avait promis
au juge Laurent. A peine installée devant son PC, le
téléphone sonna.
- Isabelle Declerc, j’écoute !
- Tu es parfaite en petite secrétaire.
- Max, arrête tes plaisanteries, que veux-tu ?
- On peut déjeuner ensemble ?
- Très bonne idée, si tu as le temps de t’arrêter pour
acheter de quoi cuisiner, tu nous concocteras un bon
petit plat, pendant que je termine mon rapport.
- Je vois, tu es sur une affaire urgente ?
- On ne peut rien te cacher, mais si tu veux tout
savoir, je te raconterai pendant notre déjeuner.
- D’accord, je fais les courses et la cuisine, «à toute».

Une heure plus tard, Max sonnait à sa porte. Un


regard dans l’œilleton suffit à la faire sourire, devant
la tête de son ami, qui lui offrait la plus belle des
grimaces. Il entra, en ployant sous le poids du carton
qu’il portait. Elle le taquina :
- Qu’as-tu mis dans ce carton, le chien du voisin ?
- Oui, pour en faire des saucisses ! Trêve de
plaisanterie, j’ai pensé que ton frigo devait être vide,
alors j’ai acheté aussi les boissons, le lait, les
légumes, les fruits etc. Et pour notre déjeuner,
tagliatelles à la carbonara.
- C’est parfait pour moi. Je vais ranger les courses
pendant que tu cuisines.
- Alors, c’est quoi cette nouvelle affaire ?
- Une jeune fille a disparu depuis un mois. Ses
parents m’ont engagée pour la retrouver.
- Tu as une piste ?
- Pas pour le moment. J’essaie de reconstituer son
emploi du temps des jours précédant sa disparition.
- Je peux t’aider ?
- Pas pour l’instant, j’attends les relevés
téléphoniques du domicile des parents et ceux d’un
professeur de mandarin, chez qui elle prenait des
cours.
- Tu as des doutes sur ce professeur ?
- Non, mais il a prétendu que la jeune fille lui avait
demandé la permission d’appeler de son fixe après
chaque cours, afin que quelqu’un vienne la chercher,
puis elle descendait attendre son chauffeur dans le
hall.
- Ouais ! Pas facile de savoir à quoi ressemble ce
quelqu’un. Elle a quel âge ?
- Seize ans. Apparemment ses parents ignorent
qu’elle voulait apprendre le mandarin, sinon, ils
m’en auraient parlé. Le professeur a même ajouté
que c’était la jeune fille qui le réglait. Elle lui avait
précisé qu’elle travaillait le week-end pour cela.
- Comment comptes-tu t’y prendre pour savoir où
elle travaillait ?
- Je vais interroger à nouveau sa meilleure amie,
Clémentine.
- Bon, c’est prêt. On s’installe dans le salon ou sur le
bar de ta cuisine ?
- Sur la table basse du salon. Hum, j’ai faim et ça à
l’air bon !
- A ta disposition pour te donner des cours.
- Non, merci. J’aime trop ta cuisine !
- J’en prends acte. Je pense que je vais m’inviter plus
souvent.

Devant le sourire d’Isabelle, il savait qu’il serait


toujours le bienvenu. Elle avait besoin de lui, et lui,
avait besoin d’elle, mais pas pour les mêmes raisons.
Pour Isabelle, c’était le côté professionnel de Max
qui l’intéressait. Dans les filatures, il était excellent.
D’ailleurs dès qu’elle obtiendrait l’adresse de la
personne qui venait chercher Anaïs chez le
professeur, elle lui demanderait de suivre ses allers et
venues, dans l’espoir que son intuition ne l’ait pas
trompée. Max avait terminé la vaisselle et allait
prendre congé.
- Bien, je vais te laisser, si je ne peux pas t’aider
pour l’instant, mais n’hésite pas à m’appeler, ça me
changera les idées.
- Promis, je t’appelle !

Elle le regarda partir, en songeant que cet appel


pourrait arriver plus vite qu’il ne le croyait. Max
avait du temps libre, il travaillait en freelance pour
des S.S.I.I (société de services informatique et
ingénierie). Son emploi d’analyste-programmeur lui
permettait d’exercer à la fois chez le client et à son
domicile. Il était du genre discret, sa tenue l’était tout
autant. Toujours en jean et blouson. L’été en polo,
l’hiver en pull-over. Son charme, ce magnifique
sourire et ses yeux bleus le rendaient irrésistible
auprès de la gente féminine, mais n’atteignaient pas
Isabelle, excepté lorsqu’il avait ce regard suppliant
quand il souhaitait passer du temps avec elle.
Elle avait compris depuis longtemps qu’il était
amoureux d’elle, mais elle ne voulait pas tout
mélanger. Elle restait persuadée que si leur amitié
devenait plus intime, cela ne marcherait pas. Son
besoin d’indépendance passait avant tout, elle ne
voulait surtout pas devoir rendre des comptes sur son
emploi du temps. La liberté, selon elle, n’avait pas
de prix.

*
A 14 heures, elle se gara devant le lycée Joliot-Curie.
Elle espérait, que le proviseur ne refuserait pas de lui
donner l’emploi du temps des trois jeunes filles
habitant tout près de la famille Mareuil. Il s’agissait
aussi de savoir si l’une d’elles, savait qu’Anaïs
travaillait le week-end et à quel endroit ? Clémentine
serait sans doute la plus à même d’y répondre.

Le proviseur grimaça à la vue d’Isabelle.


- Je n’ai pas beaucoup de temps aujourd’hui, je suis
très occupé !
- Je ne vous dérangerai pas longtemps, je veux juste
récupérer l’emploi du temps de ces trois jeunes
filles : Emilie Lambrois, Cécile Duverdier, Justine
Pottier.
- Rien que ça ! Et pourquoi ces trois élèves ?
- Il semblerait qu’elles soient amies avec Anaïs, du
moins, c’est la maman qui a écrit ces trois noms sur
un papier.
- Mais elles sont certainement en cours,
actuellement.
- Oui, je m’en doute, c’est pour cette raison que je
vous demande leur emploi du temps, afin de pouvoir
les interroger en dehors du lycée.
- Dans ce cas, je préfère. Allez voir ma secrétaire
avec ce papier que je vais vous signer pour accord.
De cette façon, elle ne posera pas de questions.
- Merci monsieur le proviseur.

Elle se rendit directement au secrétariat et déposa le


papier signé sous les yeux de la secrétaire. La femme
leva la tête, n’ayant pas l’air de comprendre ce
qu’elle lui voulait.
- Vous voulez leurs dossiers ?
- Il me faudrait une photocopie de la première page
de leur dossier. Ce dont j’ai besoin, c’est d’une
photographie et de leur adresse, puis de l’emploi du
temps de chacune d’elles pour la semaine. Je dois les
interroger sur Anaïs, qui est de toute évidence, l’une
de leurs amies. Rassurez-vous, elles ne seront pas
interrogées ici. C’est pourquoi j’ai besoin de ces
documents.
- D’accord, je comprends mieux pourquoi le
proviseur a signé son accord, il ne voulait plus
entendre parler de cette affaire.
- Pourtant cette affaire, comme vous dites, le regarde
autant que tous les professeurs présents, le jour de la
disparition de la jeune fille.
- Pourquoi ça ?
- Tout simplement parce que la jeune fille en
question est mineure ! Et que n’importe quelle
personne de cet établissement, peut être impliquée
dans sa disparition.
- Vous ne parlez pas sérieusement ?
- Bien sûr que si ! Toutes les personnes présentes ce
jour-là, peuvent être suspectes.
- Heu ! bien, je vous donne vos documents tout de
suite, je reviens.

Isabelle souriait maintenant, elle avait marqué un


point. La secrétaire était du genre «je panique pour
des riens». Elle avait pris peur et semblait craindre
soudain, une perquisition en règle de la police dans
l’établissement.
Quelques minutes plus tard, la femme revint avec
des photocopies qu’elle lui remit avec un sourire
crispé. Isabelle eut envie d’en rajouter une couche.
- Merci beaucoup, je pense que je ne viendrais plus
vous déranger, à moins que vous ne sachiez des
choses sur Anaïs, que vous vouliez garder secrètes ?
- Non, non pas du tout, je ne sais rien, je vous
assure !
- Très bien, je vous laisse ma carte au cas où, et je
vous souhaite une bonne fin de journée.

En sortant du lycée, elle se dit qu’elle avait été un


peu fort avec la secrétaire. Cette fois, la pauvre
femme qui ne devait pas avoir l’habitude d’être
bousculée, devait avoir peur de la garde à vue. En
s’installant au volant de sa voiture, elle éclata de rire
en revoyant son visage mortifié.
Tout en remontant la rue, elle aperçut Clémentine
qui sortait d’une boulangerie, elle s’arrêta quelques
mètres plus loin et l’interpela. Aussitôt la jeune fille
releva la tête et la fixa éberluée. Ayant reconnu
Isabelle, elle s’avança vers elle.
- Bonjour, vous avez des nouvelles d’Anaïs ?
- Bonjour Clémentine, non, pas pour le moment. Est-
ce que je peux vous poser une ou deux questions ?
- Oui, mais vite, car je dois prendre le métro pour
rentrer chez moi. Sinon, mon père va s’inquiéter.
- J’ai ma voiture garée là, je vous ramène si vous
voulez, on pourra discuter en route ?
- D’accord, je vous suis. Au fait, que faisiez-vous
dans le quartier ? Vous êtes passée au lycée ?
- Oui, je devais revoir le proviseur.

Alors qu’elle s’approchait de sa voiture pour ouvrir


la porte, elle entendit le rire de la jeune fille dans son
dos. Elle se retourna étonnée de son attitude
soudaine, puis Clémentine lui confia :
- En apercevant votre voiture, je me suis dis «celle-
là, ce n’est pas une bourge» !
Isabelle comprit alors son étonnement et elles se
mirent à rire tous les deux.

Elle démarra en douceur et lui demanda :


- Est-ce que vous saviez qu’Anaïs travaillait le week-
end pour payer ses cours de mandarin ?
- Je croyais que c’était des cours de chinois ?
- C’est la même chose !
- Ah bon ! Non, je ne savais pas qu’elle travaillait,
mais elle s’absentait souvent le samedi. Elle me
disait qu’elle devait faire les magasins à la Défense.
- Il y a donc une chance pour qu’elle ait trouvé un
job dans l’un de ces magasins.
- C’est possible, mais en principe, il faut être majeur
pour y travailler. J’ai déjà essayé, on m’a répondu
que l’on ne prenait pas les jeunes filles de moins de
dix-huit ans.
- Avez-vous une photographie d’Anaïs sur vous ?
- Ses parents ne vous en ont pas donné ?
- Je n’en avais pas vu l’utilité pour le moment,
j’enquêtais sur son emploi du temps des derniers
jours avant sa disparition. Mais la donne a changé, si
je dois interroger les commerçants du centre
commercial de la Défense, il me faut une photo et je
ne voudrais pas déranger ses parents. Pour l’instant,
je n’ai pas grand-chose à leur dire.
- Je comprends, mais sur la photo que je possède, on
est toutes les deux, je n’en ai pas d’autres.
- Ça ira, si vous voulez bien me la confier, ma
démarche sera plus facile.
- Ben, je vous souhaite du courage, car ce n’est pas
les magasins qui manquent à la Défense. Il y en a
jusque dans les sous-sols.
- Oui, je sais. Je vais me faire aider. Je vous remercie
Clémentine.

Isabelle la déposa devant son immeuble, puis elle


prit la décision de rentrer chez elle, pour étudier le
planning des trois jeunes filles : Emilie, Cécile et
Justine.
Elle appellerait Max plus tard, elle avait des projets
pour lui.
*
Après avoir garé sa voiture dans le sous-sol de sa
résidence, Isabelle espérait bien trouver, en entrant
chez elle, un fax concernant le relevé d’appels
téléphoniques des Mareuil. Dans le hall, elle se saisit
vite de son courrier dans sa boîte à lettres, ignora
l’ascenseur et grimpa les deux étages à pied. Son sac
à main et son courrier furent déposés prestement sur
un fauteuil dans l’entrée.
Le répondeur de son téléphone clignotait, signe
qu’elle avait des messages, elle enclencha la touche
lecture.
Le premier message émanait du juge Laurent. Il la
rappelait à son bon souvenir, sur le rapport
concernant son enquête sur Anaïs. Le second
message, était plutôt inattendu, il s’agissait de la
secrétaire du proviseur du lycée. «Mademoiselle
Declerc, vous avez raison, dans une histoire de
disparition, tout le monde est concerné. Tout à
l’heure, vous m’avez fait comprendre que si je
savais quelque chose au sujet d’Anaïs, je devais
vous en parler. Alors voilà. Le week-end avant sa
disparition, je faisais des achats au centre
commercial des Quatre Temps à la Défense. A un
moment, j’ai croisé une femme de ménage avec son
chariot qui vidait les corbeilles dans les allées. Sur
le coup, je n’y ai pas prêté attention, mais en
revenant sur mes pas pour entrer dans une autre
boutique, j’ai aperçu le visage de cette femme de
ménage, c’était Anaïs ! J’en suis certaine. Elle
portait une blouse d’une entreprise de nettoyage. Je
ne me souviens pas du nom de la société qui était
écrit sur sa blouse, mais je peux vous dire qu’elle
était de couleur rose. Voilà ! J’espère que cela
pourra vous aider, au revoir mademoiselle
Declerc».

Ainsi, la secrétaire du proviseur avait dû avoir la


peur de sa vie pour s’être livrée aussi vite.
Anaïs ne travaillait donc pas pour l’un des magasins
du centre commercial, mais pour une entreprise de
nettoyage qui intervenait sur le site du centre
commercial. Max allait devoir se renseigner sur cette
entreprise. Il serait sans doute ravi de l’aider. Un
coup d’œil sur son fax, les renseignements attendus
n’étaient pas encore arrivés. Elle laissa un message
sur le téléphone de Max et s’installa devant son
ordinateur pour peaufiner son rapport destiné au
juge. Une heure plus tard, elle appela ce dernier pour
l’avertir qu’elle lui apporterait le document demain
dans la soirée.

*
En attendant l’arrivée de Max, elle se servit une
bière et alla s’accouder au balcon du salon. Il faisait
doux, le printemps était arrivé sans crier gare.
Pourtant deux semaines plus tôt il faisait encore froid
sur Paris. Les arbres du jardin de la résidence étaient
bien feuillus et apportaient un peu d’ombre sur son
balcon situé plein sud. Les jours rallongeaient, c’était
agréable. Elle terminait sa bière, lorsqu’elle vit la
voiture de Max se garer devant le bâtiment. La
sonnette de l’entrée retentit trois fois. Isabelle
souriait, il était en forme. Après l’avoir embrassée, il
interrogea :
- Alors, tu as besoin de moi ?
- Viens t’installer sur le canapé, tu veux boire
quelque chose ?
- Qu’est-ce que tu as ?
- C’est toi qui as fait les courses hier, tu te souviens ?
- Oui, c’est vrai, donne-moi un coca !
- J’ai reçu un message de la secrétaire du proviseur
du lycée d’Anaïs. Approche-toi, je te fais écouter.

Après avoir écouté attentivement, il demanda :


- Elle avait gardé ça pour elle tout ce temps ?
- Disons que ce matin, en allant leur faire une petite
visite, je lui ai fait un peu peur, je crois et
délibérément bien sûr.
- Ca a marché apparemment. Tu souhaites que je me
charge de chercher pour quelle entreprise de
nettoyage elle travaillait ?
- Oui, j’aimerais bien savoir qui l’avait engagée.
- Ok, je vais m’en occuper dès demain. Tu veux
dîner à l’extérieur ou tu préfères que je prépare
quelque chose chez toi ?
- Je préfère dîner ici, je vais t’aider.

Max entreprit de préparer une salade composée. Au


cours du repas, Isabelle lui confia ses craintes au
sujet de son pressentiment concernant Anaïs.
- J’espère qu’elle ne s’est pas amourachée d’un
homme marié et qui l’aurait mise enceinte.
- Quelqu’un t’en aurait parlé ?
- Pas vraiment, mais son amie Clémentine m’a révélé
qu’Anaïs avait fait beaucoup de mystère autour d’un
petit ami, elle ne voulait pas lui dévoiler qui il était.
C’est pour cette raison qu’elle pensait que son amie
fréquentait un homme marié.
- Et tu penses que ce type l’aurait laissé tomber après
avoir appris qu’elle était enceinte ?
- C’est ce qui semblerait le plus plausible. J’ai
découvert dans sa chambre, un livre scolaire caché
dans un tiroir. Dans ce livre, elle avait mis un
marque-page à un passage où un paragraphe était
souligné et avait pour objet : l’avortement.
- D’accord, je comprends mieux tes craintes. Mais si
elle voulait se faire avorter, il lui fallait l’accord de
ses parents puisqu’elle est mineure ?
- Exact, et c’est bien ce qui me fait peur. Car ses
parents n’ont fait aucune allusion à ce sujet. Si
vraiment elle est enceinte, a-t-elle tenté de demander
à son amant s’il y avait une solution pour avorter
sans passer par les procédures habituelles ? Lui a-t-il
proposé de partir à l’étranger ? J’espère vraiment
avoir au plus vite les relevés téléphoniques de ses
parents pour tenter de retrouver cet homme.
- Oui, le temps passe. Il faudrait agir vite
maintenant !
- Demain j’irai rendre visite à Mme Mareuil. Elle
m’a donné le nom de trois jeunes filles qui seraient
soi-disant des amies de sa fille. D’après Clémentine,
Anaïs ne se confiait qu’à elle.
- D’accord, on se tient au courant, je me sauve, je
vais tenter de me lever tôt demain. Je passerai au
centre commercial avant d’aller travailler, histoire de
voir quelles sont les entreprises de nettoyage qui sont
sur place.
- Merci pour ton aide, à demain.

Une fois la porte refermée, elle se rendit sur le


balcon pour lui faire signe. Max avait levé les yeux
machinalement vers l’appartement d’Isabelle et la
voyant sur le balcon, il parut heureux du sourire qui
s’affichait sur le visage de celle qu’il aimait et du
petit signe de la main qu’elle lui adressait.
En revenant au salon, elle sortit de sa mallette, les
photographies d’Émilie, Cécile et Justine, afin de
bien s’imprégner de leur visage, au cas où elle
viendrait à les croiser demain dans leur quartier.
Ensuite elle s’installa devant son ordinateur, pour
ajouter à son rapport les derniers éléments connus.
Chapitre 3

13 Mai 1992

Ce matin, puisqu’elle s’était réveillée tôt, Isabelle


prit son temps pour se préparer. En effet, elle ne
comptait pas se rendre chez les Mareuil, avant 9
heures. Elle fit un peu de ménage puis, satisfaite de
retrouver son appartement en ordre, elle passa sous
la douche et s’y prélassa longtemps. Enfin, quand
vint le moment de choisir quel tailleur conviendrait
le mieux, pour se rendre dans la cité où vivaient les
Mareuil, ainsi que les trois jeunes filles qu’elle
comptait interroger, elle préféra le plus simple
possible, en coton de couleur beige. Pour préserver
l’anonymat de sa profession, elle se devait de rester
discrète et de porter des vêtements passe-partout.

Isabelle frappa à la porte des parents d’Anaïs. Elle


fut accueillie par la mère.
- Bonjour mademoiselle Declerc, vous avez des
nouvelles ?
- Non, pas pour le moment, je continue d’interroger
un maximum de personnes qui auraient pu côtoyer
votre fille. Il n’y a que de cette façon que je pourrai
obtenir des réponses à nos questions. Pouvons-nous
nous asseoir un instant ? je voudrais vous faire part
des éléments que j’ai déjà pu glanés à propos de
votre fille !
- Oui, bien sûr, allons au salon. Je peux vous offrir
une tasse de café peut-être ?
- Volontiers Mme Mareuil.
Un instant plus tard, installées sur le canapé, Isabelle
s’informa :
- Votre mari n’est pas là ?
- Non, il est parti travailler. Il ne rentrera que ce soir.
- Très bien, alors je voulais tout d’abord vous
demander parmi les trois jeunes filles, Emilie, Cécile
et Justine, dont vous m’avez communiqué les noms,
combien d’entre elles, sont déjà venues chez vous
pour rendre visite à votre fille ?
- Aucune, c’est Anaïs qui allait chez elles.
- Pour travailler ou juste pour papoter entre copines ?
- Elles révisaient leurs leçons ensemble, en quelque
sorte, elles s’entraidaient.
- Elles se voyaient souvent ?
- Deux à trois fois par semaine, elles se réunissaient
à la médiathèque après les cours au lycée. Mais
pourquoi toutes ces questions sur ces jeunes filles ?
- Parce que je vais les interroger chacune à leur tour,
et je veux être certaine qu’elles me livreront la
même version que la vôtre.
- Vous pensez que ma fille aurait pu mentir ?
- Je ne sais pas encore, c’est pourquoi je voulais
avoir votre version en premier.
- Bien, mais vous m’avez dit que vous aviez des
choses à me dire au sujet d’Anaïs, quelles sont-
elles ?
- J’ai appris que votre fille suivait des cours de
mandarin, le saviez-vous ?
- Des cours de quoi ?
- De mandarin, de chinois si vous préférez.
- Non, je ne savais pas, mais par qui avez-vous
appris cela ?
- C’est Clémentine, sa meilleure amie, qui m’en a
parlé. Votre fille lui aurait dit qu’elle voulait
apprendre plusieurs langues.
- Mais comment faisait-elle pour payer ces cours ?
- Son professeur de mandarin m’a fait savoir qu’elle
travaillait le week-end au centre commercial des
Quatre Temps.
- Cela non plus je ne savais pas ! C’est fou comme
on pense connaître ses enfants et lorsque l’on vient
vous rapporter sur eux des éléments que vous
ignoriez, on se sent perdue. Avez-vous appris pour
quel magasin elle travaillait ?
- Elle aurait été vu quelques jours avant sa
disparition, en tenue de femme de ménage dans les
allées du centre commercial. Un collègue est parti se
renseigner ce matin, afin d’obtenir le nom de la
société qui l’employait.
- Vous avez tout de même avancé en deux jours,
merci Isabelle !
- Avec l’aide de mon collègue, qui est plutôt un ami,
nous allons tout faire pour remonter le temps et
tenter de trouver une piste. Je vais vous laisser
maintenant, et je vais essayer d’obtenir des
renseignements auprès des trois jeunes filles. Surtout
ne tentez pas d’intervenir auprès d’elles, en principe
les adolescentes ne veulent pas parler aux parents,
elles aiment garder leurs petits secrets.
- C’est entendu, j’attendrai de vos nouvelles.
- A bientôt Mme Mareuil.

En sortant de l’immeuble, elle se dirigea vers celui


où habitait Justine. Elle repéra aussitôt son nom sur
l’interphone de l’entrée. M et Mme Pottier habitaient
au cinquième étage. Elle sonna, dans l’espoir que la
jeune fille soit présente. C’est une voix féminine qui
répondit :
- Oui, qui est-ce ?
- Isabelle Declerc, enquêteur privé. Je voudrais
parler à Justine au sujet d’Anaïs.
- Vous êtes de la police ?
- Plutôt détective privé, si vous préférez.
- Je suis obligée de vous recevoir ?
- Non, mais dans le cas contraire, je ferai intervenir
un juge qui vous convoquera au Palais de Justice de
Nanterre.
- D’accord, je vous ouvre, c’est au cinquième étage.
- Merci Mme Pottier.

Quand l’ascenseur s’arrêta, une porte venait de


s’ouvrir. Isabelle s’avança et fut accueillie par une
femme au regard méfiant.
- Ma fille prend son petit-déjeuner, je vais la
chercher !
- Merci beaucoup.

La jeune fille se présenta, encore en pyjama et


apparemment de mauvaise humeur.
- Qu’est-ce que vous me voulez ? Je n’ai rien à voir
avec ce qui est arrivé à Anaïs.
- Est-ce que l’on peut s’isoler un peu, pour parler de
votre amie ?
- Qui vous a dit que j’étais son amie ?
- Sa maman, c’est elle qui m’a donné votre nom. Elle
semblait certaine que vous étiez amie avec sa fille.
- Nous n’avons jamais été proches. On est dans la
même classe, mais nous ne nous fréquentons pas.
- Anaïs aurait confié à sa mère que vous vous
retrouviez à la médiathèque, deux à trois fois par
semaine pour réviser vos leçons.
- D’accord, je vois. Je lui servais d’alibi pendant
qu’elle allait retrouver son mec !
- L’avez-vous déjà vue avec son petit copain ?
- Petit copain ? C’était un homme, et pas de la
première jeunesse, croyez-moi. Oui, je les ai vus une
fois. Elle sortait justement de la médiathèque et un
homme l’attendait. Quand il a voulu l’embrasser, elle
s’est dégagée aussitôt. Apparemment, elle ne voulait
pas se donner en spectacle. Ils sont montés dans une
voiture et sont repartis très vite.
- Vous souvenez-vous de la voiture ? Quelle marque
ou quel modèle ?
- Vous pensez que c’est lui qui l’aurait enlevée ?
- Je l’ignore Justine, je continue mon enquête pour
tenter de la retrouver. Tout détail peut être utile.
- Mais je n’aurai pas d’ennuis ?
- Au contraire, si grâce à vous, nous pouvons
retrouver sa trace, vous aurez participé à l’enquête.
- D’accord ! Alors pour la voiture, c’était une BMW
de couleur grise, la classe quoi !
- Vous ne vous souvenez pas de la plaque
d’immatriculation ? Le numéro du département, par
exemple, ou un détail qui aurait retenu votre
attention ?
- Je me souviens juste que, sur la vitre arrière, il y
avait un écusson de la Corse.
- Et l’homme en question, à quoi ressemblait-il ?
- Grand, mince, cheveux grisonnants, pas trop mal.
Je dirai entre quarante et cinquante ans.
- Si jamais vous vous souvenez d’un autre détail, je
vous laisse ma carte, vous pourrez m’appeler à
n’importe quelle heure. C’est vraiment important
pour la retrouver.
- Si j’apprends quelque chose, je vous appelle !
- Merci beaucoup Justine.

Une fois dehors, Isabelle songea qu’il était inutile


d’aller interroger les deux autres amies de Justine,
celle-ci les aura averties de sa venue. Elle jugea qu’il
était plus opportun d’obtenir d’autres renseignements
sur l’homme que fréquentait Anaïs, avec les relevés
téléphoniques.
En pénétrant dans son appartement, elle constata que
le fax avait craché les informations attendues. Elle
retira du réceptacle, trois feuillets, correspondant aux
trois derniers mois de communication de la famille
Mareuil. Il lui restait maintenant à commencer un
long travail de pointage.

*
14 Mai 1992

Ce matin-là, Max arpentait les couloirs du centre


commercial des Quatre Temps à la Défense. Il
commença par faire le tour des toilettes, presque
certain d’y trouver du personnel de nettoyage à cette
heure matinale. Il croisa plusieurs femmes avec leur
chariot de ménage, mais aucune ne portait de blouse
rose. Après une demi-heure de recherches, il se
retrouva dans les sous-sols et s’engouffra à nouveau
dans les toilettes. Il repéra à cet instant une personne
portant la blouse rose recherchée. Il s’approcha et,
avant de l’interpeler, il nota le nom de l’entreprise,
inscrite au dos du vêtement «Net Plus». Puis, il
entreprit d’interroger l’employée :
- Bonjour madame, puis-je vous demander un
renseignement s’il vous plaît ?

La femme se retourna et le fixa avant de répondre :


- Oui, quel genre de renseignement ?
- Je voudrais savoir si vous connaissez une jeune
fille qui s’appelle Anaïs et qui travaillerait pour la
même entreprise que vous ?
- Qu’est-ce que vous lui voulez à cette fille ?
- Sa mère est très inquiète, car elle a disparu depuis
un mois maintenant. Si vous savez quelque chose sur
cette jeune fille, ce serait vraiment gentil à vous de
bien vouloir m’aider à la retrouver.
- Vous êtes de la police ?
- Non, j’aide une amie qui enquête sur sa disparition.
Elle est détective privé.
- Je ne sais pas grand-chose sur cette fille, je l’ai vue
deux ou trois fois dans les étages, mais je n’en sais
pas plus. Vous devriez plutôt questionner le patron
de la société, car il semblait s’y intéresser beaucoup.
- Qu’entendez-vous par là ?
- Il la draguait carrément, tiens !
- Et elle se laissait faire ?
- Ça, je ne sais pas. Elle est très jeune et lui n’est pas
loin de la cinquantaine, mais il a de l’argent, ça peut
changer beaucoup de choses si la jeune fille est sans
le sou.
- Très bien, je vais aller interroger votre patron. A
quelle adresse puis-je le trouver ?
- Attendez, je dois avoir une carte de visite de la
société. Voilà, tenez. Mais, je ne vous ai rien dit,
n’est-ce pas ?
- Pas de problème, ne vous inquiétez pas, merci
beaucoup pour ces renseignements.

Avant de se rendre à son bureau, il appela Isabelle


pour lui faire un petit compte-rendu de sa démarche
aux Quatre Temps. La sonnerie s’éternisa quelque
peu, puis une voix endormie lui répondit :
- Oui, Max ?
- Bonjour ma belle, tu viens de te réveiller ?
- Tout juste, j’ai passé ma soirée à pointer le relevé
de téléphone des parents d’Anaïs.
- Et tu as trouvé quelque chose d’intéressant ?
- Un numéro qui revient environ une ou deux fois
par semaine, je vais voir cela ce matin. Et toi, tu as
du neuf ?

- Je suis allé aux Quatre Temps ce matin, j’ai


rencontré une femme de ménage qui travaillait pour
la même société qu’Anaïs. Elle dit l’avoir vue deux
ou trois fois, mais elle a ajouté que si je voulais des
renseignements, je devais aller voir leur patron. Elle
m’a donné une carte de visite de la société. Je te
donne les coordonnées et je file travailler.
- Merci Max. Je vais aller les voir directement.

Après avoir noté les divers éléments concernant cette


société de nettoyage, elle entreprit de se faire un bon
café, avant de reprendre le pointage du relevé
téléphonique. Tout en sirotant son café, elle regardait
machinalement le papier sur lequel elle venait de
noter les renseignements donnés par Max. Le
numéro de téléphone attira son attention, il
ressemblait étrangement à celui figurant sur le relevé
téléphonique, à deux numéros près. Elle se leva pour
prendre le document et, constata que sur celui-ci, le
numéro de téléphone devait être une ligne directe.

Pour en avoir le cœur net, elle composa le numéro.


On décrocha au bout d’un long moment :
- Qui demandez-vous à ce numéro ?
- Excusez-moi, on m’a donné ce numéro pour
joindre le patron de la société, je devais l’appeler
pour prendre rendez-vous.
- Je suis désolée, monsieur Thibault est en
déplacement actuellement, je peux vous passer son
associé ?
- Oui, je veux bien, merci.

La standardiste la fit attendre un moment, puis on


bascula l’appel vers un autre poste. C’est une voix
qui semblait agacée, qui répondit :

- Que puis-je faire pour vous ?


- Bonjour monsieur, savez-vous quand monsieur
Thibault sera de retour, je devais l’appeler pour
prendre rendez-vous ?

- Vous êtes qui ?

- Une entreprise qui souhaitait faire affaire avec


vous, mais si vous ne voulez pas répondre à ma
question, j’irai voir ailleurs, d’autant plus que vous
n’êtes pas très courtois !

- Désolé madame, mais nous sommes un peu


débordés actuellement avec l’absence du patron.

- Il est en déplacement et vous êtes incapable de me


dire quand il doit rentrer ? Ce n’est pas sérieux
monsieur !

- Il devrait rentrer demain.

- Merci je rappellerai alors.

Isabelle raccrocha avant que l’associé ne se reprenne


et veuille en savoir plus sur son identité et ses
intentions. Il n’était donc plus indispensable pour
elle, de se rendre sur place. Elle attendrait le retour
du responsable pour aller l’interroger.

Au moment où elle allait décrocher son téléphone


pour appeler le juge, le fax se mit à crépiter. La page
de garde venait de sortir, il s’agissait maintenant du
relevé des communications du professeur de
mandarin. Elle se mit aussitôt à la recherche du
numéro de téléphone qu’Anaïs composait lorsqu’elle
sortait de son cours, afin que l’on vienne la chercher.
Et bingo! Il figurait bien sur la liste, aux jours
correspondant à ses cours. Il n’y avait donc plus de
doute, le petit ami de la jeune fille était bien ce
monsieur Thibault.

Elle se saisit du téléphone et composa le numéro du


juge. La sonnerie s’éternisa, puis :
- Cabinet du juge Laurent, bonjour.
- Bonjour, pouvez-vous me dire à quel moment je
pourrais joindre le juge ?
- Et vous êtes ?
- Isabelle Declerc, excusez-moi.
- Je vais voir, patientez un instant !
Quelques minutes plus tard, la secrétaire lui répondit.
- Le juge accepte de vous recevoir ce soir, vers 20
heures. Il demande que vous veniez avec votre
rapport.
- Très bien, je vous remercie.
Avec le sourire, elle s’installa devant son ordinateur
et compléta son rapport avec les derniers éléments
connus.

A 19h30, elle entrait au Tribunal de Nanterre et


attendit patiemment d’être reçue par le juge Laurent.
Elle entretenait de très bonnes relations avec lui, il
faisait toujours son maximum pour l’aider dans ses
démarches. C’était un homme bon, qui la traitait un
peu comme sa fille. La cinquantaine, vêtu
sobrement, avec un léger embonpoint qui lui donnait
bonne mine et attirait la sympathie.
La porte de son bureau s’ouvrit peu après 20 heures.
En apercevant Isabelle avec son rapport sous le bras,
il l’invita à entrer avec le sourire.
- Alors, jeune fille ! As-tu avancé ?

Elle lui tendit aussitôt son rapport. Le juge ne


l’ouvrit pas et lui demanda de le commenter.
- Très bien, alors je passe sur les détails qui se
trouvent dans ce rapport. Anaïs a été vue en
compagnie d’un homme d’une quarantaine d’années,
par plusieurs personnes. Celle-ci travaillait comme
femme de ménage dans l’entreprise de nettoyage
d’un monsieur Thibault, afin de payer ses cours de
mandarins. En appelant l’entreprise de nettoyage, il
m’a été répondu que monsieur Thibault était en
déplacement mais, qu’il devait rentrer demain. J’irai
donc l’interroger dès demain et si j’ai besoin de votre
aide, je vous appelle.
- Tu progresses bien, tiens-moi au courant et merci
pour ton rapport.
Isabelle se dépêcha de regagner sa voiture, elle avait
une faim d’ogre. Elle consulta sa montre, trop tard
pour inviter Max au restaurant. Elle décida de se
faire livrer une pizza et de louer un film.

*
A peine rentrée chez elle, elle passa sa commande et
passa sous la douche. Vingt minutes plus tard, on
sonnait à sa porte. Le livreur était à l’heure. Elle
s’installa confortablement au salon et s’apprêtait à
déguster sa pizza tout en se préparant à regarder
«Nikita» de Luc Besson. Elle venait d’insérer sa
cassette vidéo dans le magnétoscope, quand le
téléphone sonna. Elle décrocha en poussant un
grognement.
- Oui ?
- Bonsoir ma belle, pas très aimable ! Des soucis ?
- Je m’apprêtais à regarder le film que j’ai loué.
- Je vois, je dérange.
- Que veux-tu ?
- Juste avoir des nouvelles sur tes recherches.
- Pour l’instant je suis bloquée, le fameux Thibault
est en déplacement. J’irai l’interroger dès son retour.
- Ok, je vais te laisser regarder ton film, c’est quoi ?
- Nikita.
- Un peu hard non ?
- Oui, mais j’adore les thrillers !
- D’accord, bon si tu as du nouveau, tu m’appelles ?
- Je te passe un coup de fil dès que j’en sais plus,
bonsoir Max.
Chapitre 4

15 Mai 1992

Isabelle avait mal dormi. Elle était impatiente de


rencontrer le patron de la société de nettoyage. Il
était essentiel qu’elle ait rapidement de quoi
continuer son enquête, elle savait que les parents
d’Anaïs n’auraient pas les moyens de la payer trop
longtemps. Il fallait avancer vite. Elle prit une
douche rapide, avala un café et piocha deux
madeleines dans un paquet entamé.

A 8h30, elle se garait devant l’entreprise de


nettoyage à Bois-Colombes. Il s’agissait d’un grand
entrepôt, avec d’un côté, les bureaux et de l’autre, un
hangar où étaient entreposés tout le matériel et les
produits ménagers. Dans la cour, plusieurs véhicules
de société destinés au personnel de nettoyage étaient
stationnés. Elle s’avança vers l’accueil et demanda à
rencontrer monsieur Thibault.
- Vous avez rendez-vous ?
- Non, mais j’ai besoin de l’interroger au sujet de la
disparition d’une des employées de cette entreprise.
- Vous êtes de la police ?
- Je suis enquêteur privé, engagée par les parents de
la disparue.
- Et quel est le nom de cette soi-disant disparue ?
- C’est confidentiel et c’est pourquoi je désire voir
votre patron.

La femme se mit à rire et lui répondit :


- Je suis sa femme, vous pouvez tout me dire, je suis
automatiquement au courant des personnes qui sont
embauchées dans notre entreprise.
- Et quelles sont vos fonctions ?
- Hôtesse, standardiste et comptable. Vous voyez, je
ne chôme pas !
- Mais vous n’êtes pas le patron de l’entreprise pour
autant ?
- Bon, ça commence à bien faire mademoiselle, que
voulez-vous exactement ?
- Voir votre mari, j’ai des questions à lui poser. Si
vous refusez, je serai obligée de faire appel au juge
qui suit mes enquêtes. Et croyez-moi, il ne se
contentera pas de quelques questions, il peut
demander une perquisition en règle, de l’entreprise
ainsi que de votre domicile.
- Mais il faut un mandat et vous n’en avez pas !
- Non madame, en France il n’y a pas de mandat.
Vous regardez trop les feuilletons américains. Chez
nous, il s’agit d’une commission rogatoire. Alors ?
J’appelle le juge ou pas ?
- Bon ça va, je vous annonce à mon mari !

Elle attendit quelques instants, puis madame


Thibault lui annonça que son mari allait la recevoir.
Elle lui désigna une petite salle d’attente adjacente
au bureau de ce dernier. Elle s’y installa et,
s’apprêtait à lire une documentation sur la
présentation de l’entreprise, quand elle entendit des
éclats de voix dans le bureau voisin. Apparemment,
le mari et la femme n’appréciaient pas la visite d’une
détective dans leurs murs.

Isabelle avait déjà jaugé madame Thibault. Ce


dragon, était une femme certainement très jalouse,
qui avait sûrement quelques années de plus que son
époux. Le mari était sans aucun doute le patron, mais
elle soupçonnait que c’était sa femme qui avait
apporté l’argent nécessaire pour fonder l’entreprise.

Quelques instants plus tard, la porte du bureau


s’ouvrit sur le visage d’un homme contrarié. A la
vue d’Isabelle, son expression subit un changement
radical et c’est avec un sourire engageant, qu’il
l’invita à entrer. Il lui désigna un fauteuil face à son
bureau et la regarda attentivement avant de prendre
la parole.
- D’après le mot que j’ai sous les yeux, vous vous
appelez Melle Declerc et vous êtes détective privé.
C’est bien cela ?
- Tout à fait. J’enquête sur la disparition de l’une de
vos employées, Melle Anaïs Mareuil. Ses parents
m’ont engagée pour tenter de retrouver sa trace. Sa
disparition date d’un mois maintenant. Nous savons
que vous entreteniez une relation avec elle, plusieurs
témoins vous ont vus ensemble. Le fait que cette
jeune fille était mineure au moment des faits, nous
laisse sous-entendre que vous preniez beaucoup de
précautions pour vos rencontres étant donné que, de
votre côté, vous êtes marié.
- Mais pas du tout, ce n’était qu’une simple relation
de travail, rien de plus !
- Monsieur Thibault, nous possédons la preuve que
vous l’appeliez plusieurs fois par semaine, et nous
savons aussi que vous passiez la chercher après ses
cours de mandarin, à Puteaux. Je vous conseille de
tout me dire, si vous ne voulez pas que votre femme
soit mise au courant de cette liaison. Des amies
d’Anaïs vous ont vu l’embrasser.
- Quand vous dites «nous possédons la preuve»,
quelle est cette autre personne ?
- Le juge qui suit mes affaires. A vous de voir si
vous voulez m’en parler ici ou dans son bureau.
- D’accord, d’accord. Nous devions en effet nous
voir ce soir-là, après ses cours. Je voulais prendre un
studio en location afin que nos rencontres soient plus
faciles et pendant la visite de ce studio, je me suis
tout à coup souvenu que je devais passer un coup de
fil à ma femme afin qu’elle ne s’inquiète pas de mon
retard. J’ai laissé Anaïs avec la propriétaire, et je suis
sorti pour téléphoner d’une cabine. J’ai du inventer
un rendez-vous de dernière minute, pour justifier de
mon retard. Comme ma femme est très jalouse, elle
n’a rien voulu savoir et m’a demandé de rentrer tout
de suite, prétextant qu’il y avait un problème au
bureau. Lorsque je suis remonté dans le studio, la
propriétaire m’attendait toujours ainsi qu’Anaïs, à
laquelle j’ai demandé de rester sur place le temps de
régler un problème au bureau. Comme elle avait
prévenu ses parents qu’elle restait dormir chez une
amie, elle a donc accepté de m’attendre dans le
studio.
Deux heures plus tard, je suis revenu mais elle
n’était plus là. La propriétaire m’a dit qu’elle n’avait
pas pu la laisser attendre dans l’appartement car, elle
avait prévu de le faire visiter à un jeune couple. Étant
donné que je n’avais pas eu le temps de signer le
contrat, elle leur a laissé la location. J’ai donc
supposé qu’Anaïs était rentrée chez elle. Les jours
suivants, je n’ai pas eu de nouvelles d’elle. Je me
suis inquiété, mais que faire dans ma situation ? Si je
parlais je perdais tout et de plus je risquais la prison
pour détournement de mineure.
- Si vous saviez tout cela, pourquoi avoir continué à
la voir et lui laisser croire que vous alliez l’épouser ?
- Qui vous a dit une telle chose ?
- J’ai mes sources. Donc vous n’avez aucune idée de
l’endroit où elle se trouve ?
- Mais non, je viens de vous le dire, elle était partie
quand je suis revenu au studio !
- Monsieur Thibault, est-ce qu’Anaïs était enceinte ?
- Pardon ?
- Vous avez très bien compris ma question. Était-
elle enceinte ?
- Mais non, pas du tout. Je prenais les précautions
qui s’imposent, j’utilisais des préservatifs !
- Bon, je vais vous laisser pour le moment, mais le
juge pourrait vouloir vous convoquer comme témoin.
Je ne peux que vous conseiller de ne pas vous
éloigner de votre domicile ou de votre lieu de travail.
- Je n’ai pas l’intention de partir, mais je vous
promets que je n’y suis pour rien dans sa
disparition !
- Très bien, je vais donc continuer mon enquête. En
attendant, j’aurai besoin de l’adresse du studio.
- Oui, bien sûr, je vous note ça, un instant, je
recherche le nom de la propriétaire.
Il feuilleta fébrilement son agenda, trouva ce qu’il
cherchait et remit le tout à Isabelle.
Celle-ci rangea le précieux bout de papier et le salua.
- A bientôt monsieur Thibault.

*
Une fois sortie, elle s’empressa de trouver une
cabine pour laisser un message à Max. Puis elle
retrouva sa voiture et prit la direction de Suresnes. A
l’entrée de la ville, elle repéra sur un plan l’adresse
de la propriétaire du studio. La rue se situait sur les
hauteurs, non loin de l’hôpital Foch. Elle tourna un
moment avant de trouver une place pour se garer
dans une rue en pente. Le coin semblait tranquille et
les maisons se mêlaient à de petites résidences
bourgeoises bien entretenues. La propriétaire habitait
une maison en forme de cube à la toiture plate,
comme il en avait été construit par milliers dans les
années 60, à une époque où l’on voulait du moderne.
Même si celle-ci était en très bon état, Isabelle
touvait qu’elle n’en ressemblait pas moins à un
blockhaus.

Elle sonna à la porte et entendit un chien qui aboyait


à l’intérieur de la maison. Une porte s’ouvrit, une
femme arrivait à sa rencontre.
- Oui, c’est à quel sujet ?
- Bonjour madame, je suis Isabelle Declerc,
enquêteur privé. Je voudrais vous poser quelques
questions au sujet du studio que vous avez loué
récemment.
- Il y a un problème ?
- Pouvons-nous continuer cette conversation à
l’intérieur s’il vous plaît ?

La femme la fit entrer dans son salon et l’invita à


s’asseoir. Isabelle prit la parole aussitôt :
- Le soir du 10 avril dernier, monsieur Thibault,
propriétaire d’une entreprise de nettoyage, avait pris
rendez-vous avec vous pour une location de studio.
- Oui, je me souviens très bien, il était accompagné
d’une très jeune fille.
- C’est justement pour cette dernière que je suis
venue vous voir. Elle a disparu depuis ce soir-là. Je
suis à sa recherche à la demande de ses parents.
Pouvez-vous me raconter ce qu’il s’est passé ?
- Bien sûr ! Monsieur Thibault avait téléphoné pour
me fixer un rendez-vous au studio. Ils sont donc
arrivés ensemble, je leur ai fait visiter les lieux et,
avant même d’avoir pu signer quoi que ce soit, ce
monsieur a dit qu’il devait s’absenter un instant pour
téléphoner; il y a une cabine juste à côté. La jeune
fille a attendu avec moi. Il est ensuite revenu en
disant qu’il y avait une urgence dans sa société, il
devait partir et serait de retour avant une heure. Il
demanda à la jeune fille de l’attendre et ce monsieur
semblait bien décidé à signer le bail. Pour ma part,
cela me contrariait, car j’allais devoir décommander
le second rendez-vous. Mais devant cette situation, je
ne l’ai pas fait. Mon second rendez-vous est arrivé
trois quarts d’heure plus tard. J’ai alors demandé à la
jeune fille de bien vouloir attendre monsieur
Thibault dehors, le temps de la visite. Elle est sortie
très embarrassée et quand ce monsieur est revenu, la
jeune fille était partie. Il avait l’air en colère qu’elle
n’ait pas attendu et quand je lui ai dit que le studio
était loué par un jeune couple, il était encore plus
furieux. Il est sorti en claquant la porte. Voilà, c’est
tout ce que je peux vous dire.
- Le couple qui a loué votre studio est sur place
actuellement ?
- Oui, je pense, ils ont fait quelques travaux de
rafraîchissement avant de l’habiter, mais en principe,
ils ont emménagé.
- Pouvez-vous m’indiquer l’endroit où se trouve ce
studio ?
- Vous voulez interroger les locataires ?
- En effet, il se peut qu’ils aient croisé Anaïs quand
ils sont sortis du studio.
- Très bien, mais nous n’aurons pas d’ennuis ?
- Il n’y a aucune raison que l’on vous fasse des
ennuis si vous m’avez dit la vérité.

La femme se leva et écrivit sur un bloc de papier.


Elle détacha la page et lui tendit :
- Voilà, le studio se trouve dans le bas de Suresnes,
tout près du centre commercial.
- Merci pour ces renseignements madame Saunier. Je
vous laisse ma carte au cas où il vous reviendrait un
détail.
- Très bien, je la garde, on ne sait jamais.
Isabelle pensait que cette femme lui avait dit la
vérité. Sa version collait avec celle de monsieur
Thibault, ce dernier n’ayant aucun intérêt à vouloir
se venger d’elle, étant donné sa situation.

*
Elle reprit son véhicule et fila vers le bas de
Suresnes, elle se gara tout près du centre
commercial. La propriétaire avait raison ; la rue se
trouvait à deux pas. Le bâtiment en question était
assez vieillot. On y entrait par une porte cochère que
l’on ouvrait en appuyant sur une sonnette. L’entrée
était pourvue d’une dizaine de boites à lettres. Elle
prit le papier que lui avait donné madame Saunier et
vérifia le nom des locataires. Monsieur et madame
Lavigne, rez-de-chaussée. Elle s’avança et découvrit
qu’il y avait trois entrées. Elle se dirigea vers la
première, puis la seconde, où le nom de Lavigne était
indiqué sur la porte. Elle sonna et attendit.
La porte s’entrouvrît à peine. Le visage d’une femme
apparut et l’air méfiant, elle demanda :
- Si c’est pour vendre quelque chose, c’est non !
- Rassurez-vous, je ne vends rien. Je suis Isabelle
Declerc, engagée par les parents d’une jeune fille qui
a disparu le soir où vous avez visité ce studio.
J’aimerai vous poser quelques questions à ce propos
et ensuite je vous laisse à vos occupations.
- Bon, entrez ! C’est la propriétaire qui vous a
envoyée chez nous ?
- Oui, je suis allée la voir, sachant qu’un homme et
une jeune fille étaient venus pour louer ce studio
avant vous. L’homme a dû partir précipitamment en
prévenant qu’il allait revenir très vite. Mais entre
temps, vous êtes arrivée avec votre mari pour visiter
les lieux et la propriétaire a demandé à la jeune fille
de bien vouloir attendre son compagnon dehors
pendant la visite. Quand l’homme est revenu, la
jeune fille n’était plus là. Depuis plus personne ne l’a
revue, cela fait maintenant un mois.
Madame Lavigne lui fit signe de s’asseoir sur le
canapé puis, rassurée sur les intentions d’Isabelle, lui
répondit :
- Je me souviens effectivement d’une jeune fille qui
est sortie du studio au moment où nous arrivions.
Après avoir signé le contrat de location avec la
propriétaire, il s’était écoulé environ trois bons
quarts d’heure, nous sommes sortis et la jeune fille
était toujours dehors à attendre. Nous lui avons
proposé de la déposer quelque part, elle a refusé dans
un premier temps puis, en consultant sa montre, elle
a changé d’avis. Elle nous a demandé si nous allions
vers la Défense. Ce n’était pas vraiment notre route,
mais nous avions remarqué que cette jeune fille était
très jeune et une cible facile pour le premier détraqué
venu, nous l’avons donc prise avec nous. Nous
l’avons laissée au pied d’un escalator qui rejoignait
les magasins du centre commercial des Quatre
Temps.
- Vous rappelez-vous de l’heure approximative à
laquelle vous l’avez déposée ? A-t-elle dit ce qu’elle
comptait faire dans le centre commercial ?
- Il devait être vers les 20 heures. Elle voulait
rejoindre des amies pour se rendre au cinéma, sinon
elle allait rentrer chez elle.
- Je vous remercie beaucoup madame Lavigne.
Toutefois, si un détail vous revenait, je vous laisse
ma carte, c’est important.
*
En sortant de l’immeuble, elle chercha une cabine
téléphonique. Bien qu’elle ne crut pas que le patron
de l’entreprise de nettoyage y soit pour quelque
chose dans cette disparition, elle allait demander au
juge Laurent de mettre sur écoute la ligne directe de
monsieur Thibault, ainsi que celle de sa femme. Elle
pensait qu’une femme jalouse était capable de
beaucoup de choses. C’est la secrétaire qui
décrocha :
- Oui ?
- Bonjour, Isabelle Declerc. Le juge Laurent est là
s’il vous plaît ?
- Non Isabelle, je peux lui laisser un message ?
- Oui, s’il pouvait me rappeler chez moi à l’heure du
déjeuner ce serait parfait, c’est important !
- Comme toujours ! Promis, je lui laisse votre
message.
*
De retour sur Courbevoie, elle allait commencer à
taper son compte-rendu de la matinée. En déposant
ses vêtements sur le fauteuil dans l’entrée de son
appartement, elle était songeuse. Pour le moment,
elle n’avait aucune piste, celle de ce Thibault qu’elle
avait cru un moment coupable, s’avérait nulle. Elle
tapa d’un poing rageur sur son bureau
– Alors quoi ? Qu’était-il arrivé à Anaïs à la
Défense ? Depuis sa disparition, sa mère avait collé
des affiches partout avec sa photo, si une personne
l’avait vue et reconnue, elle aurait pris contact avec
le numéro indiqué sur l’affiche ? A chaque étage,
Isabelle en avait compté une dizaine, jusque dans les
couloirs du métro et du RER. Et si on l’avait
droguée et emmenée dans le métro ?

La sonnerie du téléphone vint l’interrompre dans ses


réflexions. Elle décrocha aussitôt, pensant avoir le
juge Laurent en ligne.
- Allo ?
- Ma belle Isabelle aurait besoin de moi ? demanda
Max.
- Oui, viens à la maison, je t’expliquerai. J’attends
un coup de fil du juge.
- Tu as de quoi préparer un repas ou je fais quelques
courses ?
- Achète ce que tu veux. Pendant ce temps, je vais
taper mon rapport sur mes visites de ce matin.
- Ok, à tout à l’heure !

Tout en s’installant devant son ordinateur, elle eut


soudain une idée. Si Anaïs avait eu réellement
l’intention d’aller au cinéma ce soir-là, comme elle
l’avait dit aux époux Lavigne ; elle pourrait peut-être
retrouver la trace de son passage sur les caméras de
surveillance, installées dans le hall du cinéma des
Quatre Temps ? Elle décida de s’y rendre dans
l’après-midi.

Le téléphone sonna à nouveau. Cette fois c’était bien


le juge Laurent.
- Bonjour Isabelle. Alors, que puis-je faire pour toi ?
- Bonjour monsieur le juge. J’aimerais que l’on
mette sur écoute les époux Thibault, au siège de leur
entreprise. Le mari ne me semble pas responsable de
la disparition d’Anaïs, mais sait-on jamais. Quant à
sa femme, elle est très jalouse, donc méfiance envers
celle-ci.
- D’accord ce sera fait le plus tôt possible. Quoi
d’autre ?
- Je tape le rapport de mes visites de ce matin et je
vous rappellerai dans la soirée, si vous le voulez bien
car j’ai encore quelque chose à vérifier cet après-
midi.
- Bien, alors rappelle moi au bureau, mais avant 19
heures, nous sommes vendredi, ma femme
n’apprécierait pas que je rentre tard !
- Oui, bien entendu. A plus tard.

*
Elle se remit aussitôt au travail, puis attendit
l’arrivée de Max en allant fumer une cigarette sur le
balcon. Elle le vit entrer dans la résidence et se garer
près de l’entrée. Il ouvrit le coffre de sa voiture et en
retira deux sacs pleins de provisions, ce qui fit
sourire Isabelle. Max était toujours aux petits soins
pour elle. Mine de rien, même s’ils ne vivaient pas
ensemble, elle avait l’impression de se faire
entretenir. Lorsqu’elle le vit lever la tête vers le
balcon, elle lui offrit son plus beau sourire, ce qui eut
l’air de le rassurer. Elle pensait qu’il ne l’attendrait
pas indéfiniment ; un jour, il rencontrerait celle qui
saurait le rendre heureux.
La sonnette de sa porte d’entrée la tira de ses
réflexions. Elle alla lui ouvrir. Max avait les yeux
qui pétillaient de joie à la vue d’Isabelle. Il
l’embrassa sur le front et alla déposer ses sacs à la
cuisine. Elle l’avait suivi, curieuse de voir ce qu’il
avait acheté pour leur déjeuner. Il déballa rapidement
ses emplettes et déposa un assortiment de produits
chinois qu’il mit à réchauffer.
Elle mit le couvert dans le salon et ils s’installèrent
sur la table basse, assis sur des coussins bien
moelleux. Impatient de connaître la suite de
l’enquête, il interrogea :
- Alors, où en es-tu avec ce type de l’entreprise de
nettoyage ?
- Je pense qu’il n’y est pour rien dans la disparition
d’Anaïs, il avait l’air très abattu de ne pas avoir de
ses nouvelles, mais j’ai quand même demandé au
juge de le mettre sur table d’écoute, ainsi que sa
femme.
Elle lui raconta sa visite chez la propriétaire du
studio et celle qu’elle avait rendue au couple qui
l’avait finalement loué.
Elle ajouta enfin :
- Le seul indice que j’ai retenu, c’est qu’Anaïs avait
l’intention d’aller au cinéma, pour tenter d’y
retrouver des copines. Du moins, c’est ce qu’elle
avait prétendu devant les époux Lavigne. J’ai
l’intention d’y aller voir cet après-midi, si tu as envie
de m’y accompagner ?
- D’accord, à nous deux on pourrait avancer plus
vite.

*
L’après-midi avait commencé par une visite au
cinéma des Quatre Temps à la Défense. Isabelle et
Max pensaient que les enregistrements des caméras
de surveillance leur fourniraient des réponses sur
l’emploi du temps d’Anaïs, cette soirée du 10 avril.
Ils furent très déçus en apprenant que les cassettes
vidéo de surveillance n’étaient conservées qu’un
mois. Ils arrivaient donc cinq jours trop tard. Ne
voulant pas montrer sa déception, Isabelle sortit de
sa poche la photo que Clémentine lui avait remise.
Elle interrogea la femme qui tenait la caisse :
- A tout hasard, vous souvenez-vous de l’une de ces
deux jeunes filles ?
- Oui, elles viennent souvent ici !
En lui désignant Anaïs, Isabelle insista :
- Et celle-ci, l’avez-vous vu venir seule une fois ?
- Oui, je me souviens très bien, elle avait repéré des
copines et les avait rejointes. Je les entendais rire
mais soudain, j’ai entendu crier, je me suis retournée
et la jeune fille était au sol. Elle était soi-disant
tombée et sa tête avait heurté un panneau publicitaire
dans le hall. Nous avons aussitôt appelé les pompiers
de service qui lui ont donné les premiers soins. Une
fois revenue à elle, la jeune fille n’a pas souhaité que
les pompiers l’emmènent à l’hôpital pour la faire
examiner. Je me suis demandé ce qu’il s’était passé
entre les filles, mais je suis certaine que cette
demoiselle a été poussée.
- Vous rappelez-vous si elle est repartie toute seule ?
- Elle n’est pas rentrée avec les autres, elle est sortie
du cinéma. Quelques minutes plus tard, je l’ai vu
passer avec un homme qui semblait la soutenir, ils se
dirigeaient vers les escalators qui mènent au métro et
aux parkings souterrains.
- Vous avez l’air d’avoir une excellente mémoire,
sauriez-vous me décrire cet homme ?
- Un homme d’une quarantaine d’années, vêtu d’un
costume, très correct, il semblait vouloir la
raccompagner chez elle.
- Oui, je vois. Les hommes en costume à la Défense,
il y en a des milliers. Cela ne va pas être facile de le
retrouver.
- Sauf que, comme vous le dites, j’ai une excellente
mémoire. J’ai déjà vu cet homme plusieurs fois, y
compris dans ce cinéma. S’il venait chez nous, je
pourrais vous appeler, non ?
- Madame, vous êtes formidable, je vous laisse ma
carte et quelle que soit l’heure, n’hésitez pas à
m’appeler. J’ai rarement vu quelqu’un avec une
mémoire telle que la vôtre ! Cette jeune fille a
disparu depuis plus d’un mois et j’aimerais tant
annoncer une bonne nouvelle à ses parents.
- Ne vous inquiétez pas mademoiselle, je vous
appelle dès que je le vois.

*
Sur le chemin du retour, Max s’interrogeait :
- Dis-moi Isabelle, tu ne trouves pas bizarre que cette
femme n’ait pas reconnu Anaïs sur les affiches qui se
trouvent partout dans les étages du centre
commercial, et seulement sur la photo que tu lui as
présentée ?
- Oui, cela peut paraître bizarre, mais sur la photo
que je lui ai montrée, Anaïs n’était pas seule, c’est
peut-être là que le déclic s’est fait. La voir avec une
copine, lui a peut-être fait repenser à cette altercation
avec d’autres filles.
- J’espère que tu as raison. Que fait-on maintenant ?
- Je dois appeler le juge avant 19 heures, ensuite
soirée libre et demain, comme un week-end sur
deux, je pars voir mes parents en Normandie.
- Tu ne voudrais pas me faire une petite place dans ta
valise ?
- Pourquoi, tu n’as rien de prévu pour ce week-end ?
- Non, je m’apprêtais à passer ces deux jours à
enquêter avec toi.
- Tu es trop mignon. Bon, ce soir on passe la soirée
ensemble et si tu tiens vraiment à venir avec moi en
Normandie, je préviendrai ma mère afin qu’elle
prépare un lit supplémentaire.
- Tu crois que tes parents m’accepteront comme ça,
simplement parce que je suis ton ami ?
- Ils seront ravis, ils penseront que je veux me caser,
depuis le temps qu’ils attendent ce moment !
- Tu es dure avec moi Isabelle, tu connais mes
sentiments pour toi. Tu crois que je ne ferais pas un
bon mari ?
- Je suis certaine que oui, mais c’est moi qui ne
ferais pas une bonne épouse. Je n’ai rien de la petite
femme d’intérieur qui attend son gentil mari et qui
lui fait des bons petits plats. Je suis trop
indépendante et je fais un métier que j’aime, je ne
laisserai jamais tomber ma vie professionnelle pour
un homme quel qu’il soit.
- Je sais tout cela, et je suis prêt à prendre le risque si
tu acceptais de vivre avec moi.
- Laisse-moi y réfléchir ! Bon, je vais appeler le juge
et toi, tu nous prépares le dîner ?
- Avec grand plaisir, ma douce.

Isabelle était ravie de savoir que Max voulait faire sa


vie avec elle et qu’il était prêt à l’accepter telle
qu’elle était. Elle devait réfléchir vite car elle savait
que son ami n’attendrait pas éternellement.
Chapitre 5

18 Mai 1992

Ce lundi matin, elle se réveilla de bonne humeur.


Isabelle avait passé un excellent week-end en
compagnie de ses parents et de Max. Le soleil avait
été au rendez-vous et son ami s’était laissé conduire
dans ces merveilleux paysages verdoyants. La région
de Haute-Normandie comptait de nombreux éleveurs
de chevaux, mais aussi des écoles d’équitation où
petits et grands apprenaient à monter mais aussi à
préparer leur cheval avant de partir en promenade.
Au retour, chacun brossait, curait son cheval avant
de le rentrer à l’écurie.

Ils avaient tous deux profité pleinement de ces


promenades hippiques durant ces deux jours. Ses
parents, eux, avaient accueilli chaleureusement le
jeune homme, dans l’espoir que leur fille allait se
décider à franchir le pas et vivre enfin une vie de
couple. Isabelle avait pu remarquer de petites
étincelles dans leurs yeux, trop heureux de la voir
prendre du plaisir en compagnie de Max. Ce dernier,
comme à son habitude, avait été prévenant et ne
cessait d’offrir son aide à ses parents qui semblaient
l’apprécier.

Le dimanche, en fin d’après-midi, ils avaient repris


la route pour rentrer sur Paris. Dans la voiture, Max
lui avait fait des compliments sur ses parents, mais
Isabelle était restée sans réaction. Il décida alors de
lui parler de l’enquête qu’ils avaient en cours :
- Dis-moi, j’étais en train de penser, quand Anaïs est
tombée au cinéma et s’est cognée la tête, peut-être a-
t-elle perdu la mémoire et c’est sans doute pour cette
raison qu’elle n’est pas rentrée chez elle ?
- Ou alors, elle a été enlevée et est retenue
prisonnière quelque part.
- Oui, tu as raison. Peut-être par l’homme qui a été
vu par la caissière du cinéma ?
- Possible, si nous ne rentrons pas trop tard, j’y ferai
un saut pour interroger cette femme au cas où elle
aurait vu l’homme en question ce week-end.
- C’est une bonne idée, on pourrait en profiter pour
se restaurer avant de rentrer chacun chez soi ?
- D’accord, mais je ne veux pas rentrer trop tard, car
j’ai sûrement des messages qui m’attendent.

Ils firent chou blanc au cinéma des Quatre temps, la


caissière n’était pas la même. Cette dernière leur
répondit que madame Petit serait là, dès le
lendemain. Ils dînèrent alors dans un restaurant dont
la spécialité était le poisson, puis ils rentrèrent,
épuisés par cette longue journée. Isabelle avait
écouté ses messages. Les parents d’Anaïs avaient
téléphoné pour avoir des nouvelles sur l’enquête,
mais pas d’autres messages.
Elle s’était affalée sur son lit et s’était endormie très
vite.
*
Ce matin, Isabelle prenait son temps pour le petit-
déjeuner, elle avait apporté son café et son jus
d’orange sur le balcon et déposé le tout sur une petite
table en fer. Il faisait bon, le soleil était déjà haut
dans le ciel, la journée s’annonçait agréable. Elle
s’interrogeait sur ce qu’elle allait bien pouvoir dire
aux parents d’Anaïs. Il n’y avait rien de concret pour
l’instant et pourtant elle était consciente qu’ils
comptaient sur elle pour retrouver leur fille. Elle se
remémora les dires de la caissière du cinéma. Qui
étaient les filles avec lesquelles Anaïs s’était
disputée et qui était celle qui l’avait poussée et
entraîné sa chute contre un panneau publicitaire ?
Était-ce Emilie, Cécile ou Justine, une de ses copines
de lycée ? Puis il y avait cet homme qui avait été vu
soutenant Anaïs et l’entraînant vers les escalators qui
menaient au métro et aux parkings. Si elle était
devenue amnésique à la suite de sa chute, pourquoi
cet homme ne l’avait-il pas accompagnée à
l’hôpital ? Les parents de la jeune fille ne la voyant
pas rentrer avaient aussitôt appelé tous les hôpitaux
de la région. Alors, où l’avait-il entraînée ?

En reposant sa tasse de café sur la petite table, elle


décida de retourner au cinéma des Quatre Temps,
dans l’espoir que cette madame Petit pourrait lui
donner d’autres détails sur cet inconnu. Elle
emporterait les photos d’Emilie, Cécile et Justine en
espérant qu’elles déclencheraient des souvenirs chez
cette femme qui avait assurément une mémoire
étonnante.
Avant de partir, elle laissa un message sur le
répondeur du juge Laurent, lui demandant si les
écoutes téléphoniques concernant les époux
Thibault, avaient donné quelque chose. Puis elle
termina, en promettant de lui faire un compte-rendu
dans la soirée sur ses dernières investigations.
*
Lorsqu’elle se présenta devant la caisse du cinéma
des Quatre Temps peu avant midi, madame Petit la
reconnut aussitôt et l’accueillit avec le sourire.
- Alors mademoiselle Declerc, avez-vous passé un
bon week-end ?
- Excellent, merci. Je venais vous montrer des
photographies des copines de lycée d’Anaïs. Pouvez-
vous me dire si vous reconnaissez l’une de ces
jeunes filles ?
- Voyons, oui ! Ces deux-là étaient avec elle ce soir-
là.
Elle montrait du doigt Justine et Emilie.
- Bien. Je vais à nouveau faire appel à vos souvenirs.
Vous rappelez-vous si, ce soir là, Anaïs avait un sac
à main avec elle, et si oui, l’avait-elle toujours
lorsque vous l’avez aperçue avec cet homme qui
semblait vouloir la raccompagner ?
- Heu ! Un sac à main, non je ne vois pas, attendez,
je réfléchis un moment, ah oui ! Je me souviens;
quand elle est tombée et que le pompier s’est occupé
d’elle quelques instants plus tard, en l’aidant à se
relever, il lui a tendu un sac qu’elle avait dû perdre
dans sa chute mais c’était un sac à dos. Vous savez
les petits sacs à dos dont les adolescentes raffolent ?
Mais par contre, je ne me souviens pas si elle l’avait
toujours lorsqu’elle est passée avec cet homme !
- Je vous remercie beaucoup madame, vous m’êtes
d’une grande aide, si j’en avais les moyens, je vous
engagerais pour m’aider dans mes enquêtes, vous
avez une mémoire photographique étonnante. Une
dernière chose, savez-vous s’il y a un endroit ici où
l’on réceptionne les objets trouvés ?
- Je comprends votre démarche ! Il y a effectivement
un endroit ici dans le centre commercial, où sont
regroupés tous les objets trouvés, avant d’être dirigés
sur la préfecture de Nanterre. Mais ils ne sont gardés
que très peu de temps, une semaine tout au plus,
avant d’être transportés à Paris. Je peux vous trouver
l’adresse si vous voulez ?
- C’est très gentil à vous, je connais l’endroit, j’irai
là-bas faire une petite recherche. N’oubliez pas, si
vous voyez l’homme en question entrer dans votre
cinéma, appelez-moi aussitôt.
- Sans problème ! Bon courage pour votre enquête et
merci pour vos compliments.
*
12h15. Isabelle décida de faire un saut chez elle
avant d’aller sur Paris. Elle voulait appeler les
parents d’Anaïs, même si elle n’avait pas grand
chose de nouveau à leur dire pour le moment. S’ils
avaient laissé un message sur son répondeur, c’est
qu’ils étaient impatients de savoir si elle avait
avancé.
En ouvrant la porte de son appartement, son regard
se dirigea aussitôt vers le téléphone, le répondeur
clignotait, on avait donc cherché à la joindre. Le
premier message était de Max, il venait aux
nouvelles et voulait savoir si elle avait besoin de lui.
Le second, venait du juge Laurent. Il l’informait que
les écoutes téléphoniques chez les Thibault n’avaient
rien donné. Enfin le dernier message venait de sa
mère. Elle disait avoir beaucoup apprécié Max.
Isabelle comprit à travers ce message, que sa mère la
poussait à prendre LA DECISION.
Elle composa le numéro de téléphone des Mareuil.
La sonnerie fut de courte durée, on décrocha très
vite. Elle reconnut aussitôt la voix de la maman
d’Anaïs.
- Madame Mareuil bonjour, c’est Isabelle Declerc,
vous avez cherché à me joindre ?
- Oui, bonjour Isabelle, désolée de vous bousculer, je
voulais savoir si vous aviez du nouveau ?
- Je comprends votre impatience, j’avance
doucement, mais rien de très concret pour l’instant.
Je sais par contre que le soir de la disparition de
votre fille, elle se trouvait au cinéma des Quatre
Temps. Elle aurait fait une chute et elle aurait perdu
connaissance quelques minutes. Le pompier de
service qui lui a donné les premiers soins voulait
l’accompagner à l’hôpital, pour lui faire passer des
examens mais votre fille a refusé et serait sortie du
cinéma en disant qu’elle allait rentrer chez elle.
Ensuite on perd sa trace !
- Je vous remercie de me tenir informée, je me doute
bien que votre enquête est difficile, mais continuez
s’il vous plaît !
- Bien entendu madame Mareuil, je continue mes
recherches, tenez bon, je vous informe dès que j’ai
quelque chose de nouveau.

Après avoir raccroché, elle était anéantie devant le


manque de pistes pour poursuivre son enquête. Elle
attendait avec impatience le coup de fil de la
caissière du cinéma lui signifiant que le suspect était
sur place.
*

En attendant de trouver une idée lumineuse, elle


allait faire un saut au service des objets trouvés de la
préfecture de police, rue des Morillons à Paris.
Elle prit sa voiture et se gara sur un parking proche
du métro de la Défense. Elle descendit à la station
« Convention ». En sortant du métro, elle constata
que la pluie s’était mise à tomber. Elle pressa le pas,
le bâtiment n’était pas loin. A l’accueil, elle se
présenta et expliqua ce qui l’amenait. On la fit
patienter puis, une employée lui demanda de la
suivre. Elles pénétrèrent dans un immense hall et
l’employée en profita pour lui faire l’historique des
lieux.
- C’est en 1893, que le préfet Louis Lépine, décida
de créer un service des objets trouvés pour les
centraliser quelle que soit la provenance ou le lieu du
dépôt. Et c’est en 1939 que ce service s’est installé
rue des Morillons à Paris 15ème, sur environ 700
m2. Des employés trient et enregistrent les biens
récupérés dans différents départements parisiens.
Maintenant si vous voulez bien me décrire l’objet
que vous recherchez ?

Isabelle commença par lui indiquer les nom et


prénom de la propriétaire du sac, ainsi que la date et
le lieu de la perte de l’objet. Elle précisa qu’il
s’agissait d’un petit sac à dos, très tendance, chez les
adolescentes.
Guidée par ces précisions, l’employée se dirigea
quelques allées plus loin et, examina chaque
étiquette correspondant aux dates de réception des
objets. Après avoir vérifié tous les sacs à dos
réceptionnés du 10 au 30 avril, elles ne purent que
constater que celui d’Anaïs ne s’y trouvait pas.

Isabelle remercia chaleureusement la responsable


pour son aide et ressortit du bâtiment complètement
désemparée.

La pluie qui n’avait pas cessé ajouta à sa mauvaise


humeur. Elle repéra une brasserie à une vingtaine de
mètres et s’y engouffra. Elle commanda un croque-
monsieur et une bière puis appela Max pour lui
demander de bien vouloir la rejoindre. Elle précisa
qu’elle était venue en métro. En attendant d’être
servie, elle regardait à travers la vitre la pluie qui
ruisselait et les piétons qui se hâtaient de rentrer chez
eux.
Elle s’interrogeait aussi sur la suite de ses
recherches. Si Anaïs n’avait pas perdu son sac, alors
il s’agissait bien d’un enlèvement. Sinon, même en
admettant qu’elle soit devenue amnésique à la suite
de sa chute, la personne qui avait décidé de la
raccompagner, l’aurait ramenée chez elle grâce à ses
papiers d’identité. Ou encore, constatant que la jeune
fille semblait avoir tout oublié, cette personne
l’aurait accompagnée à l’hôpital. C’était ce qui
semblait le plus logique du moins, chez une personne
normale. Mais cet homme vu avec Anaïs n’avait rien
fait dans ce sens donc, il avait pu profiter de cette
amnésie pour l’emmener chez lui.

Le serveur l’interrompit dans ses pensées. Il déposa


sur la table le croque-monsieur et la bière
commandés en lui souhaitant un bon appétit. Ce
n’est que lorsque le café lui fut servi qu’elle aperçut
Max qui traversait la rue en courant. Il poussa la
porte de la brasserie et chercha Isabelle du regard.
Celle-ci lui fit un signe de la main et retint un sourire
en voyant son ami trempé de la tête aux pieds. Elle
questionna :
- Tu es venu en métro ou en voiture ?
- En voiture, vu le temps. Mais je n’ai pas trouvé de
place pour me garer à moins de trois cents mètres.
- Je comprends pourquoi tu dégoulines ! dit-elle en
riant.
- Méchante fille ! Alors où en es-tu de tes
recherches ?

Isabelle lui raconta son entretien avec madame Petit,


la caissière du cinéma à la Défense, puis sa décision
d’aller au service des objets trouvés dans l’espoir de
retrouver le sac d’Anaïs. D’un air grave, elle ajouta :
- J’ai peur qu’il s’agisse bien d’un enlèvement. Notre
seule piste serait cet homme qui a été vu par la
caissière du cinéma. Je prie pour qu’il revienne à la
Défense et entre à nouveau pour y voir un film.
Madame Petit a promis de m’appeler aussitôt qu’elle
le verra. C’est là qu’il faudra faire vite pour le
prendre en chasse dès sa sortie du cinéma, le prendre
en photo et ne pas le lâcher jusqu’à son domicile.
- Là, tu peux me faire confiance ! répondit Max. Et
le type de l’entreprise de nettoyage ?
- Les écoutes téléphoniques n’ont rien donné. Mais
je ne le crois pas coupable, il semblait bien trop
amoureux. Par contre, deux des copines de lycée
d’Anaïs ont été reconnues par madame Petit au
cinéma, le soir même de la disparition de la jeune
fille. Elles auraient eu une altercation avec elle, et
c’est à ce moment qu’elle aurait été poussée et aurait
percuté dans sa chute un panneau publicitaire.
- Tu ne comptes pas les interroger ces deux
punaises ?
- J’y ai pensé, mais je crois que la meilleure amie
d’Anaïs se fera une joie de le faire à ma place. J’ai
l’intention de lui dire ce que m’a confié la caissière
du cinéma. Je sais que ces deux pestes ne me diront
rien au sujet de leur dispute ce soir-là, alors qu’à
Clémentine, elles se feront une joie de lui raconter
comment elles ont fait tomber sa meilleure amie.
- Tu sembles sûre de toi, tu crois vraiment que ces
filles vont lui dire la vérité juste pour lui faire du
mal ?
- Je pense que oui, elles sont suffisamment idiotes
pour cela, comme tous les vantards d’ailleurs !
- Ah les femmes ! Bon que veux-tu faire maintenant,
on rentre ou pas ?
- Oui, mais tu me déposes chez Clémentine, je pense
en avoir pour un quart d’heure, guère plus.
- Ok, on y va.
*
Isabelle guida Max dans les rues de Neuilly.
Lorsqu’elle lui indiqua la résidence où habitait la
meilleure amie d’Anaïs, il siffla d’admiration devant
le bâtiment bourgeois. Elle s’annonça à l’interphone
du Dr Lavergne. Un déclic se fit entendre et la porte
s’ouvrit. Elle se dirigea vers l’ascenseur et en
descendit au second étage. Elle sonna et entra. La
femme du médecin l’accueillit aussi froidement que
la fois précédente :
- Vous voulez encore parler à Clémentine ? Je ne
vois pas ce qu’elle pourrait vous dire de plus !
- Rassurez-vous, je ne viens pas pour l’interroger
mais pour lui parler de mes recherches concernant sa
meilleure amie.
- Dans ce cas, suivez-moi !

La femme du médecin frappa à la porte de la


chambre de la jeune fille et lui annonça la visite de la
détective. La porte s’ouvrit aussitôt, Clémentine fit
entrer Isabelle dans sa chambre et referma la porte au
nez de sa belle-mère. Très heureuse de la revoir, elle
interrogea :
- Alors ? Avez-vous des nouvelles d’Anaïs ?
- Disons que j’avance doucement, mais les maigres
témoignages qui m’ont été donnés, ne sont guère
encourageants. J’aurai besoin de votre aide, si vous
êtes d’accord bien entendu.
- Il faut voir, c’est quoi au juste ?
- J’ai appris que le soir de la disparition d’Anaïs, elle
se trouvait au cinéma des Quatre Temps, mais Emilie
et Justine étaient présentes aussi, parait-il. D’après la
caissière, une dispute aurait éclaté entre les filles et
votre amie aurait été poussée par l’une d’elles.
Isabelle relata la chute puis l’évanouissement
d’Anaïs et l’intervention des pompiers et enfin, le
refus de la jeune fille d’aller à l’hôpital pour se faire
examiner. Puis, sa décision de rentrer chez elle.

- Je pensais interroger ces deux filles pour tenter de


comprendre pourquoi elles s’étaient comportées de
la sorte avec elle mais, je crois que je n’en tirerai
rien.

Clémentine qui était restée muette durant le récit


d’Isabelle, la regarda fixement et lui répondit :
- Si j’ai bien compris, vous voudriez que je les
interroge moi-même ?
- Si vous vous sentez capable de leur tirer les vers du
nez, je vous serai éternellement reconnaissante !
- D’accord, j’irai les interroger. Et cet homme
qu’elle voyait, vous savez qui c’est ?
- Oui, c’était effectivement un homme marié, mais je
ne pense pas qu’il soit pour quelque chose dans la
disparition de votre amie. Il semblait trop attaché à
elle pour vouloir lui faire du mal. Mais nous gardons
un œil sur lui. Allez, je dois partir, j’ai des comptes à
rendre au juge qui suit l’affaire. A bientôt
Clémentine.
- A bientôt Isabelle, je vous tiens au courant !

En sortant, elle frappa sur la vitre de la voiture de


Max qui ne l’avait pas vu arriver. Il avait un casque
sur les oreilles et, à sa façon de bouger son corps,
Isabelle devinait qu’il écoutait une musique
entraînante. Elle prit place sur le siège passager et le
taquina :
- J’ignore ce que tu écoutais, mais les passants te
regardaient te trémousser avec ahurissement. Je
pense que je suis arrivée juste avant qu’une voiture
de la police t’embarque chez les fous.
- Tu as toujours l’art et la manière de me faire
comprendre avec légèreté, tes sentiments pour moi.
Alors, comment s’est passé cet entretien avec
Clémentine ?
- Elle est d’accord pour aller cuisiner les deux petites
pestes.
- Et quel est le programme maintenant ?
- Tu me raccompagnes chez moi, il faut que je tape
mon rapport pour le juge Laurent, je lui porterai
demain. Tu peux monter avec moi, au cas où il y
aurait des messages intéressants sur mon répondeur,
nous pourrons réagir aussitôt.
- Ok chef !
*
En arrivant sur Courbevoie, la pluie avait cessé et le
soleil commençait à percer timidement. Un
magnifique arc-en-ciel s’était dessiné juste devant
eux, au moment où ils arrivaient devant l’immeuble
d’Isabelle. Ils sortirent de la voiture tout en
continuant à contempler cette merveille de la nature.
Une fois entrés dans le hall de la résidence, alors que
Max allait s’engouffrer dans les escaliers, Isabelle lui
demanda d’attendre un instant ; elle venait
d’apercevoir une enveloppe qui dépassait de sa boîte
à lettres. Elle s’en saisit et la retourna afin de voir
qui était l’expéditeur, mais il n’y avait aucune
inscription au verso, ce qui attisa sa curiosité. Elle
ouvrit rapidement sa porte d’entrée, et jeta un coup
d’œil sur son répondeur qui clignotait. Sans prendre
le temps d’enlever sa veste, elle écouta ses messages.
Le premier était du juge Laurent, il lui demandait de
le rappeler. Le second venait de Mme Saunier, la
propriétaire du studio, elle aussi voulait qu’Isabelle
la rappelle puis enfin madame Petit du cinéma des
Quatre Temps, qui laissa un seul message : R.A.S.

Avant toute chose, elle ouvrit l’enveloppe. Le


courrier venait du tribunal de Nanterre, c’était une
plainte de Mme Thibault contre Isabelle Declerc.
Elle saisit aussitôt son téléphone et appela le juge
Laurent :
- Bonsoir, Isabelle Declerc à l’appareil. Le juge
Laurent a cherché à me joindre, est-il dans vos
murs ?
- Oui, ne quittez pas, je vous le passe, répondit la
secrétaire.
- Isabelle, bonsoir. Je t’ai déposé une enveloppe dans
ta boîte à lettres. Si tu l’as entre les mains, tu peux
voir que Mme Thibault a porté plainte contre toi.
- En effet, je viens de lire le document, mais pour
quelle raison ?
- Tu l’aurais menacée d’une perquisition sur son lieu
de travail et son domicile, concernant la disparition
d’Anaïs, et cela sans document officiel, est-ce
exact ?
- Je l’ai menacée oui, mais je n’ai pas effectué de
perquisition, je voulais parler à son mari concernant
la disparition d’une employée. Elle y faisait obstacle
en disant qu’elle était la femme du patron et que je
pouvais tout lui dire concernant l’entreprise. Je crois
qu’elle a mal pris le fait que je sois passée outre son
barrage, étant donné que le chef d’entreprise est son
mari et pas elle.
- Bon, je vois ça, mais garde le courrier, tu seras
quand même convoquée du fait qu’il y a plainte.
Sinon, des nouvelles de ton enquête ?
- Pas grand chose de nouveau, mais je me préparais à
taper mon rapport sur mes recherches d’aujourd’hui.
- Bien, n’oublie pas de me tenir au courant dès qu’il
y a du nouveau. A bientôt.
- Bonsoir, monsieur le juge.

L’appel de Mme Saunier l’intriguait elle chercha sur


son bureau le bout de papier sur lequel elle avait noté
son numéro de téléphone qu’elle composa aussitôt.
- Madame Saunier ? Isabelle Declerc, vous m’avez
laissé un message, je vous rappelle.
- Oui, bonjour mademoiselle. Voilà, je faisais du
rangement dans mes papiers et je suis tombée sur le
contrat de location que j’avais préparé pour monsieur
Thibault. Je m’apprêtais à le détruire puisque le bail
n’avait pas été signé. Mais en y regardant de plus
près, je me suis rendu compte que les pièces jointes
que j’avais demandées, n’avaient pas été restituées à
monsieur Thibault. C'est-à-dire, sa pièce d’identité,
un relevé de compte bancaire, une facture
d’électricité. J’avais exigé deux mois de loyer
d’avance et comme cet homme ne voulait faire ni
chèque ni prélèvement, je me suis doutée qu’il était
marié et que cette jeune fille était sa maîtresse. Il
avait alors mis dans une enveloppe les deux mois de
loyer en espèces. Le problème c’est qu’il n’a pas
cherché à récupérer cet argent et cela m’a intriguée.
J’ai alors essayé de le contacter mais cela n’a pas été
facile, car je tombais sur sa femme à chaque fois.
Finalement, j’ai pu lui parler et il m’a répondu que je
pouvais tout garder. J’ai été surprise mais je l’ai
remercié et je suis allée déposer cet argent à ma
banque. Le lendemain, c’est la police qui est venue
frapper à ma porte en me demandant de bien vouloir
les suivre au commissariat. Figurez-vous que ces
billets étaient volés et tachés. J’ai donc été obligée
de leur donner le nom de la personne qui m’avait
donné cet argent.
- Vous avez bien fait madame Saunier, mais je suis
étonnée de monsieur Thibault, savez vous s’il a été
convoqué par la police ?
- Oui, d’après la police il semblait tomber des nues,
il ne comprenait pas ce qu’on lui reprochait, il avait
pris l’argent dans le coffre de la société. Il a juré
n’avoir rien volé. Mais par contre, sa femme m’est
tombée dessus et m’a posé mille questions au sujet
du studio que son mari voulait me louer, j’ai dû la
menacer d’appeler la police si elle ne se calmait pas.
- J’ai eu affaire à elle, elle n’est pas commode
effectivement. Mais pourquoi m’appeler pour
m’expliquer tout ça ?
- Parce que la femme m’a dit qu’elle allait engager
un détective privé pour faire la lumière sur toute
cette affaire. Ne vous étonnez donc pas si vous avez
la visite d’un concurrent ou si vous vous sentez
suivie.
- Elle sait donc qui était la maîtresse de son mari ?
- Absolument, elle s’était renseignée sur la fameuse
employée qui avait disparue et avait trouvé sa photo
dans son dossier personnel.
- Très bien, je vous remercie de m’avoir prévenue
qu’un détective allait bientôt nous rendre visite.
J’espère que vous n’aurez plus d’ennuis.

Max qui était resté silencieux durant les appels


d’Isabelle, semblait se réjouir de savoir qu’un
détective allait sans doute les filer, en réfléchissant
déjà à la façon dont ils allaient s’y prendre pour le
mettre sur une fausse piste pour continuer leur
enquête en toute tranquillité.
- Alors, l’affaire se corse ?
- Je pense que nous n’allons pas nous ennuyer si
cette femme a fait appel à un détective. Mais ce qui
me tracasse le plus, c’est cette histoire de billets
tachés. D’où viennent-ils ?
Isabelle était songeuse et semblait vouloir trouver un
lien entre cette histoire et la disparition d’Anaïs,
mais elle ne voyait pas.
- Bon, je vais taper mon rapport pour le juge et je lui
demanderai d’avoir un œil sur les époux Thibault
pour cette histoire de billets volés. Pendant ce temps,
si tu veux dîner avec moi, tu sais ce qu’il te reste à
faire ?
- Certainement ma douce, je vais de ce pas faire
quelques courses. A tout de suite mon aimée.
Isabelle sourit à l’humour de Max, elle se demandait
parfois comment il pouvait la supporter.

Elle venait de terminer le compte-rendu de sa


journée quand il sonna à la porte. Isabelle lui ouvrit
et constata qu’il avait dévalisé le supermarché :
- Pourquoi tant de victuailles ? Es-tu atteint d’une
maladie contagieuse qui t’oblige à rester en
quarantaine à mon domicile ?
- Très drôle, je voulais être certain de te faire plaisir,
alors j’ai choisi plusieurs options de menu, tout
simplement.
- Tu es trop gentil, je choisirai donc la quiche
lorraine et une salade verte fera l’affaire. Je vais
ranger tout ça pendant que tu prépares le repas.

Pendant le dîner, ils plaisantèrent au sujet du


détective que madame Thibault voulait engager. Ils
semblaient presque désolés pour son mari d’avoir à
supporter une telle femme. Isabelle reprit son sérieux
et demanda à Max :
- Si tu as le temps demain, promène-toi du côté de la
société de nettoyage et file madame Thibault, on ne
sait jamais.
- Oui, tu as raison, elle ne semble pas très claire ! Je
vais y aller, tu sembles fatiguée.
- Un peu, merci pour le repas, à demain.

Max parti, elle repensa à cette affaire de billets. Elle


irait faire des recherches dès le lendemain matin, sur
les derniers cambriolages de banques ou fourgons
attaqués dans les environs.
Chapitre 6

19 Mai 1992

Elle s’était réveillée en pleine nuit, tracassée par


cette histoire de billets volés. Ne pouvant retrouver
le sommeil, Isabelle se leva, se prépara un café et
alluma son minitel.
Elle orienta ses recherches sur les attaques à mains
armées concernant les banques ou les transports de
fonds. Un article attira particulièrement son attention
sur un gang, réputé violent dans ses attaques et
appelé « Gang de la brise de mer » sévissant en
Corse et sur le continent. A leur actif, plusieurs
banques et fourgons pour les transports de fonds
avaient été braqués. Les hommes de ce gang étaient
presque tous originaires de Corse.

Elle se rappela soudain que le couple Thibault avait


une résidence secondaire en Corse. Était-ce un
hasard ? Elle repéra très vite le nom de « Rocci »,
qui n’était autre que le nom de jeune fille de madame
Thibault. Ce nom de famille corse semblait faire
partie des familles impliquées dans ces
cambriolages. Les billets tachés pourraient provenir
de l’une des attaques de fourgon ?
Le SANBB (Système Antivol de Neutralisation des
Billets de Banque) est un dispositif de sécurité qui
protège l’argent liquide - ce qui veut dire que si l’on
tente de forcer l’une de ces mallettes utilisées pour le
transport de fond, les billets se trouvent aussitôt
tachés d’encre et donc inutilisables.

Devant cette découverte, Isabelle se dit qu’elle allait


en parler au juge Laurent ce matin même. Il n’y avait
peut-être aucun lien avec la disparition d’Anaïs, mais
elle ne pouvait pas ne pas s’interroger sur la
provenance de ces billets, sortis tout droit du coffre
des Thibault.
Elle se prépara rapidement et se rendit au Tribunal
de Nanterre. Elle espérait appréhender le juge avant
le premier rendez-vous de celui-ci. Il fut surpris de
l’arrivée matinale d’Isabelle :
- Dis-moi, tu es tombée de ton lit ? Ton rapport était
donc si urgent ?
- Ce n’est pas uniquement pour cette raison que je
suis venue. Je crois avoir fait une découverte qui
risque de vous surprendre.

Elle lui relata les évènements concernant Anaïs, puis


lui parla des billets tachés concernant les Thibault :
- Je crois qu’il faudrait resserrer la surveillance sur
madame Thibault. D’après mes informations, le
couple a une résidence secondaire en Corse et celui
des deux qui est originaire de l’île de beauté, c’est
madame Thibault, avec comme nom de jeune fille
« Rocci ». Ce nom revient dans plusieurs articles de
journaux, cette famille serait impliquée dans l’affaire
du « Gang de la brise de mer ». Vous savez comme
moi, que ce gang est soupçonné de toutes sortes de
malversations financières, y compris la prostitution.
- Et tu penses qu’Anaïs a pu être enlevée pour être
prostituée ?
- J’ignore s’il y a un rapport entre ces deux affaires,
ce que je sais, c’est qu’il faut continuer les écoutes
téléphoniques de madame Thibault en particulier. En
attendant de vous voir, j’ai demandé à Max de suivre
les déplacements de cette femme.
- Bien, je vais donner des ordres dans ce sens et
demander une surveillance renforcée sur les
agissements des deux époux. Mais cela ne nous dit
pas où se trouve Anaïs !
- Non, c’est vrai. J’espère toujours un appel de la
caissière du cinéma au cas où l’homme qu’elle a vu
en sa compagnie, ferait soudainement son apparition.
Bonne journée monsieur le juge, je vous appelle si
j’ai du nouveau.
- A bientôt Isabelle, je te tiens au courant des
investigations sur cette affaire d’argent volé.
*
En sortant du tribunal de Nanterre, elle passa devant
le parc André Malraux.
(Dans les années 60, André Malraux alors Ministre
décide de la création d’un Parc à vocation culturelle
: Le Parc André Malraux. Situé aux pieds des Tours
Aillaud, à quelques pas de la Grande Arche. Il
s’étend sur 25 hectares non clôturés et s’insère dans
un environnement très urbanisé avec, en toile de
fond, le quartier de la Défense. Pourtant
l’impression d’évasion est assurée par le jardin de
collection et le jardin de roses qui regroupe plus de
cinquante variétés de rosiers arbustes ou grimpant).

Avec son amie d’enfance Christine, elle y venait


souvent. L’été pour se faire bronzer sur les pelouses,
l’hiver pour descendre les collines artificielles
enneigées du parc avec des luges improvisées.
Depuis la disparition de son amie, elle n’y était pas
revenue, trop de souvenirs l’assaillaient.
Elle décida de s’arrêter au centre commercial des
Quatre temps de la Défense. Elle se gara dans l’un
des parkings des sous-sols, puis elle remonta par les
escalators, du côté de la grande Arche. Il y avait
toujours autant de visiteurs autour de ce monument
qu’elle avait vu construire étage par étage.

Bien malgré elle, ses pas l’entraînèrent vers le


cinéma. Celui-ci n’était pas encore ouvert, il était
bien trop tôt. Elle revint vers le centre commercial
où quelques magasins avaient levé leur rideau. La
plupart des employées qui s’y trouvaient, étaient en
train de passer l’aspirateur ou rangeaient des articles
sur des étagères.

En déambulant dans les allées, elle dut se rendre à


l’évidence que cet endroit était l’idéal pour un
enlèvement. Il y avait beaucoup de sorties de secours
mais aussi, un certain nombre d’escaliers
mécaniques qui se reliaient les uns aux autres, pour
finir vers ceux qui menaient au métro ou RER. Et
c’était sans compter les ascenseurs qui se situaient à
côté du supermarché, où les clients s’engouffraient
avec leur caddy vers les parkings souterrains ou
encore, sur le parvis supérieur, permettant de passer
à pied sur la passerelle qui enjambe la rocade, en
direction de Puteaux ou Nanterre. Dans son périple,
elle avait pu voir les portraits d’Anaïs affichés un
peu partout dans le centre commercial.

Elle se dirigea, sans grande conviction vers le métro,


pour tenter d’interroger le service de sécurité sur les
caméras de surveillance mises en place devant les
entrées et sorties du métro et RER. Après avoir
frappé à la porte du service, un employé lui ouvrit,
elle présenta aussitôt sa licence et expliqua la raison
de sa présence sur ces lieux.
- Que voulez-vous savoir exactement ?
- Combien de temps conservez-vous les cassettes
vidéo de surveillance des entrées et sorties du métro
et RER ?
- Elles sont conservées un mois, comme pour la
plupart des endroits où l’on trouve des caméras de
surveillance.
- C’est donc trop tard pour moi, la jeune fille que je
cherche a disparu le 10 avril dernier.
- Désolé mademoiselle, mais pourquoi n’êtes-vous
pas venue avant ?
- Parce que ses parents m’ont contactée le 11 mai
pour retrouver leur fille. Il m’a fallu remonter son
emploi du temps pour apprendre finalement, que la
dernière apparition de cette jeune fille était le 10
avril au soir, à la sortie du cinéma de la Défense.
Donc c’était déjà trop tard pour retrouver sa trace sur
vos caméras.
- Attendez, il y a aussi des caméras dans les parkings
souterrains. Tentez votre chance, on ne sait jamais.
- Merci beaucoup, je vais y aller voir !

Isabelle s’y rendit aussitôt sans grand espoir. Elle


repéra le bureau vitré du gardien et frappa à la porte.
Un homme lui ouvrit avec un grand sourire.
- Bonjour mademoiselle, qui a-t-il pour votre
service ?
- Je me présente, je suis enquêteur privé, voici ma
licence. J’enquête sur la disparition d’une jeune fille,
elle est à gauche sur cette photo. Je vois que vous
avez des caméras vidéo de surveillance, peut-être
l’auriez-vous vue sur l’une d’elles ?
- Habituellement ce n’est pas moi qui m’en occupe,
mais mon collègue est malade et je le remplace pour
quelques jours, pouvez-vous revenir ?
- Vous savez les parents de cette jeune fille comptent
sur moi pour la retrouver, soyez gentil, montrez-moi
vos cassettes et si elle n’y est pas, je vous les restitue
de suite.
- Bon, je vais voir. Avez-vous une date précise ?
- Oui, le 10 avril en fin de soirée.
- Le 10 avril ? Mais nous sommes le 19 mai ! Je ne
pense pas que nous trouverons une cassette qui
remonte aussi loin.
- S’il vous plaît, soyez gentil, je peux vous aider à
chercher si vous voulez ?
- Ça va aller, je vais essayer de trouver. Pendant ce
temps, installez-vous au bureau de mon collègue.
- Merci beaucoup, c’est sympa !

Pendant que le gardien cherchait dans une armoire,


Isabelle fouillait les tiroirs du bureau du collègue
malade. Elle découvrit trois cassettes cachées sous
des documents. Tout en s’assurant que l’homme ne
la voyait pas, elle chercha une date sur les cassettes.
L’une datait d’une semaine, l’autre de la fin avril et
la dernière n’avait pas de date. Elle décida de
prendre les trois, qu’elle glissa dans son sac, en
pensant les restituer ensuite. Quelques minutes plus
tard, le gardien revint l’air navré :
- Je n’ai rien trouvé pour cette date, je suis désolé
mademoiselle.
- Votre collègue revient quand ?
- Jeudi, mais je doute qu’il puisse vous aider
davantage !
- A tout hasard, est-ce qu’il y aurait des cassettes que
vous auriez mises de côté, étant trop abîmées pour
être réutilisées ?
- Celles qui doivent être détruites ?
- Oui, on ne sait jamais.
- Je ne sais pas si j’ai le droit de vous les donner,
mais si elles ne sont pas réutilisables…
- De toute façon, je viendrais les rapporter avant le
retour de votre collègue, n’ayez crainte.
- D’accord, on fait comme ça !

Isabelle repartit avec son butin, espérant trouver


quelque chose sur ces cassettes. Elle s’interrogeait
tout de même sur celles trouvées dans le tiroir du
collègue. Était-il voyeur ? Aurait-il trouvé un moyen
de se divertir en visualisant des cassettes de
rencontres fortuites ?

*
En entrant dans son appartement, elle déposa à côté
de son téléviseur, la dizaine de cassettes vidéo, dans
l’intention d’en visualiser le plus possible.
Son répondeur clignotait, elle écouta ses appels. Il y
avait un message de Max :
- Je vais prendre madame Thibault en chasse, je te
rappellerai ensuite.
« Bon, se dit-elle, j’ai le temps de visualiser quelques
cassettes. Mais avant, un bon café s’impose ».

Assise confortablement sur son canapé, elle inséra


dans son magnétoscope, l’une des cassettes trouvées
dans le tiroir du bureau du gardien.
L’enregistrement devait servir, en principe, à la
surveillance des entrées et sorties des véhicules mais
aussi à celle d’éventuelles effractions sur ceux-ci ou
encore à veiller au vol de voiture. Mais, en
accélérant les images, elle comprit pourquoi ces
cassettes s’étaient retrouvées dans le tiroir du
gardien. Ce parking pourtant surveillé par les
caméras, servait de lieu de rencontre pour les ébats
sexuels d’amants pressés, sans se douter qu’ils
étaient filmés. Ce gardien se rinçait l’œil
gratuitement ou, pire encore, se servait de ces
cassettes pour arrondir ses fins de mois, en faisant du
chantage aux amants pris en faute. Elle visualisa les
deux autres cassettes, contenant le même genre
d’images de couples pris en flagrant délit d’adultère.
Isabelle décida de les conserver, afin de faire
pression sur ce gardien malfaisant et le menacer à
son tour de dénonciation, s’il ne cessait pas son
voyeurisme.

Elle visualisa ensuite les autres cassettes, celles


destinées à être détruites. Elle ignorait si les images
seraient en assez bon état, pour lui permettre d’y
déceler d’éventuelles agressions.
Sur la première, les images sautaient sans cesse, elle
était inutilisable. La seconde contenait beaucoup de
passages blancs, rien d’exploitable. Elle en avait
visualisé sept quand, sur la huitième, elle vit un
couple qui semblait, a priori éméché, s’avancer vers
un véhicule break. L’homme soutenait la femme et la
fit monter à grand peine, sur le siège passager. On ne
pouvait pas distinguer leurs visages, ni même le
numéro d’immatriculation de la voiture. Lorsque le
chauffeur démarra, la femme tenta de sortir du
véhicule mais l’homme la rattrapa, la fit monter de
force et ferma à clé la porte passager. Puis le break
fila rapidement vers la sortie.

Isabelle décida de mettre cette cassette de côté pour


la confier à Max. Il saurait l’exploiter à l’aide de
matériels modernes, qu’il utilisait fréquemment pour
son travail. Les dernières vidéos ne donnèrent rien de
plus. Elle pensait que ce serait une véritable chance
si les images qu’elle venait de voir sur ce couple
éméché, concernaient Anaïs. Mais elle ne se faisait
pas trop d’illusion.

Le téléphone la tira de ses réflexions.


- Isabelle Declerc, bonjour !
- Oui, ma douce, je viens te faire mon compte-rendu.
Tu as le temps de me recevoir ou je te livre le tout
par téléphone ?
- Tu peux venir, j’aurais quelque chose à te montrer.
- Alors à tout de suite ma belle !

En attendant son arrivée, elle se mit au clavier de son


ordinateur pour taper le compte-rendu de sa journée
destiné au juge Laurent. Puis elle consulta sa montre,
et fut surprise de constater qu’il était déjà plus de
midi et Max n’allait pas tarder à arriver. La sonnerie
de sa porte lui fit comprendre qu’il était déjà là. Elle
souriait, heureuse d’être aussi chanceuse d’avoir un
ami tel que lui. En entrant, il repéra qu’Isabelle avait
déjà sorti de son réfrigérateur ce qui devait être leur
déjeuner.

Pendant qu’il s’affairait à cuisiner le menu qu’elle


avait choisi, il lui relata la filature de madame
Thibault :
- Tu avais raison de te méfier de cette femme. Elle a
rencontré un homme que je croyais être le détective
qu’elle devait engager, mais en m’approchant
discrètement du couple, je me suis rendu compte
qu’ils se tutoyaient. Ils se disputaient violemment,
l’homme avait l’air de lui faire des reproches. Je me
suis approché encore un peu, tout à côté d’un arrêt de
bus et là, j’ai entendu très nettement, que l’homme la
menaçait de ne plus lui donner d’argent, si elle
n’était pas capable de le mettre en sécurité. J’ignore
ce qu’ils trafiquent tous les deux, mais ça à l’air
assez louche.
- Tu as pu voir à quoi ressemblait cet homme ?
- Rassures-toi, ils sont tous les deux dans mon
appareil photo. Quand ils se sont séparés, j’ai filé
l’homme pour voir où il allait. Il avait garé sa voiture
un peu plus loin, j’ai eu le temps de prendre deux
photos. J’irai les développer cet après-midi. Bon on
passe à table ?
- Allons-y, j’ai moi aussi des choses à te raconter.
Isabelle lui fit un compte-rendu de sa matinée à la
Défense et du butin qu’elle avait ramené chez elle.
Max avait l’air réjoui devant l’audace de son amie.
- Alors comme ça tu as l’intention de faire du
chantage au gardien du parking pour son
voyeurisme ? Tu y vas un peu fort non ?
- Tout dépend ce qu’il fait de ces vidéos. Si c’est
pour faire chanter des couples en faute, c’est
dégoûtant. Maintenant si c’est juste pour se distraire,
je passerai l’éponge, mais je l’obligerai à détruire les
cassettes. J’ai pensé que si cet homme est attiré par
les couples adultères, peut-être a-t-il aperçu Anaïs et
l’homme qui l’accompagnait. Si je peux faire
pression sur ce gardien vicieux, j’obtiendrai peut-être
des informations importantes.
- Méfie-toi quand même de ce genre de type, tu
pourrais avoir des problèmes.
- C’est bien pour cette raison que j’ai gardé les
vidéos trouvées dans son tiroir. Tu vas en faire des
copies que je garderai et je remettrai les originaux en
place dans son tiroir. S’il me cherche des ennuis, ce
sera à mon tour de lui faire du chantage.
- Tu m’as parlé d’une autre cassette, c’est quoi ?
- Je vais te la montrer. Je te préviens, la vidéo est
mauvaise, mais on voit un couple se diriger vers une
voiture. La femme tente à un moment de partir, mais
l’homme la rattrape et la force à monter dans la
voiture. Hélas, on ne peut pas voir leur visage, ni la
plaque d’immatriculation du véhicule. Si tu peux de
ton côté, améliorer l’image, on pourrait voir s’il
s’agit d’Anaïs ou pas.
- Je vais le faire. Mais ce serait vraiment un grand
coup de chance s’il s’agissait d’elle.
- C’est ce que je pense aussi, mais je n’ai pas
d’autres pistes pour l’instant.
- Bon, je vais te laisser, je m’occupe de développer
les photos que j’ai prises ce matin et j’emmène ta
cassette. Je te tiens au courant et sois prudente ma
belle.
Il déposa un baiser sur son front et sortit.
De son côté, elle se remit à son ordinateur et ajouta
quelques lignes à son compte-rendu concernant la
filature de Max. Elle était en train de se relire quand
le téléphone sonna :
- Isabelle Declerc, bonjour.
- Bonjour Isabelle, c’est Clémentine. Vous avez deux
minutes que je vous raconte mon entrevue avec
Emilie et Justine ?
- Oui avec plaisir ! Vous n’avez pas cours cet après-
midi ?
- Non, j’ai terminé pour aujourd’hui. Je suis à la
Défense, vous voulez me rejoindre ?
- D’accord, dans le centre commercial ?
- Devant la Grande Arche et puis on ira boire un
verre ?
- Sans problème. Je serai là d’ici un quart d’heure,
vingt minutes tout au plus.

*
En débouchant sur l’esplanade, elle repéra
rapidement la jeune fille qui patientait assise sur les
marches qui menaient à la Grande Arche.
Clémentine l’ayant aperçue, arriva très vite à sa
rencontre.
- Si on s’installait à la terrasse en face ? proposa-t-
elle. Il fait beau profitons-en !
- Tout à fait d’accord, allons-y.

Elles passèrent commande et Isabelle l’invita à lui


relater sa rencontre avec Emilie et Justine.
- Et bien voilà ! commença Clémentine: elles étaient
toutes les deux en chemin vers la Défense. Je les ai
suivies et, quand elles ont pris l’ascenseur pour sortir
sur le parvis supérieur, je suis entrée avec elles avant
que les portes ne se referment. Puis, j’ai appuyé sur
la touche arrêt, quand la cabine était entre deux
étages. Elles m’ont regardée sans comprendre ce que
je leur voulais, elles ont alors commencé à s’avancer
vers moi, menaçantes. J’ai aussitôt sorti de ma
poche, une bombe lacrymogène et elles se sont
arrêtées. Je leur ai demandé pourquoi elles avaient
bousculé et fait tomber Anaïs au cinéma le jour de sa
disparition. Elles ont nié bien entendu. Mais quand je
leur ai dit qu’il y avait des témoins de la scène et
qu’ils étaient prêts à venir le confirmer au
commissariat, elles ont pris peur. Elles m’ont
répondu qu’elles voulaient juste la bousculer un peu
au sujet de son aventure avec un homme beaucoup
plus vieux qu’elle. Lorsque j’ai demandé si elles
avaient vu avec qui elle était partie après son
évanouissement, elles m’ont certifié qu’elles
n’avaient rien vu, car elles étaient toutes les deux
entrées dans le cinéma, mais sans Anaïs.
Ensuite, je leur ai fait comprendre que, si elles
savaient quelque chose sur sa disparition et qu’elles
refusaient d’en parler, je ferai tout pour les dénoncer
à la police pour non assistance à personne en danger.
Elles m’ont juré ne rien savoir à ce sujet. Par contre,
elles avaient vu à deux ou trois reprises, un homme à
la sortie du lycée, qui tentait d’aborder des élèves
dont Anaïs. Je leur ai demandé sa description, leur
réponse était assez évasive. Cet homme aurait une
quarantaine d’années, de taille moyenne, typé, brun
avec un regard noir. Sur la question vestimentaire, là
aussi elles étaient assez vagues. L’homme porterait
un blouson et un jean. Voilà, c’est tout ce que j’ai pu
en tirer et je pense qu’elles disaient vrai, car elles
semblaient avoir peur que je les dénonce à la police
pour ne pas avoir porté secours à Anaïs. Ça
m’ennuie beaucoup de ne pas avoir pu vous aider
plus que ça.
- Ne croyez pas ça, vous avez réussi à leur faire dire
qu’il y avait un type louche, qui guettait des filles à
la sortie du lycée. La description de cet homme n’est
certes pas très précise, mais on va essayer de faire la
comparaison avec celui vu au cinéma avec Anaïs. Je
vous remercie pour votre aide et je vais continuer
mes recherches dans ce sens.
- D’accord ! Je vais rentrer mais, si vous avez besoin
de moi, n’hésitez pas à me contacter.
- Je n’y manquerai pas, encore merci Clémentine.
En la regardant partir, Isabelle pensait que cette
jeune fille était vraiment une fille bien. Elle devait
souffrir de ne pas savoir ce qu’était devenue son
amie. Elle décida de faire un saut au cinéma espérant
trouver madame Petit, afin de lui faire une
description du personnage que Clémentine venait de
lui livrer. Elle espérait ainsi que la caissière lui
confirmerait ou pas si cet homme était celui qu’elle
avait vu avec Anaïs.
La charmante madame Petit était bien derrière sa
caisse. Elle sourit à la vue d’Isabelle et l’accueillit
chaleureusement.
- Bonjour, vous avez du nouveau ?
- Bonjour madame, je vais vous donner la
description d’un homme et vous me direz s’il
correspond à celui que vous avez vu avec la jeune
fille qui a disparu. Vous êtes d’accord ?
- Oui, bien entendu. Je vous écoute !
- Bien. Un homme qui épiait des jeunes filles, dont
Anaïs, m’a été signalé. Il serait de taille moyenne,
typé, cheveux bruns, les yeux noirs, âgé d’une
quarantaine d’années. Il porterait un blouson et un
jean. A-t-il une ressemblance avec celui que vous
avez vu ?
- Absolument pas. L’homme que j’ai vu n’était pas
typé. Je n’ai pas vu ses yeux mais il était brun, une
quarantaine d’années, et sûrement pas en blouson et
jean.
- Donc ce sont deux hommes différents. Bien, je
vous remercie, je fondais beaucoup d’espoir sur la
description de cet homme. Je suis désolée de vous
avoir encore dérangée.

Elle allait repartir, quand soudain la caissière lui


chuchota :
- Surtout ne vous retournez pas, faites comme si
vous alliez entrer dans l’une des salles, notre homme
est là !

Isabelle s’avança vers une salle de cinéma et se


retourna discrètement, pendant que l’homme devant
la caisse, achetait son billet. Elle le détaillait tout en
faisant semblant de lire les affiches des prochains
films. Il était tel que madame Petit l’avait décrit. Cet
homme était de taille moyenne, il portait un costume
classique, une coupe de cheveux impeccable. Âgé
d’une quarantaine d’années et plutôt bien conservé,
un homme qui prenait soin de sa personne. Il passa
tout près d’elle pour entrer dans une salle où l’on
jouait un film d’action.

Elle revint aussitôt vers la caissière et se renseigna


sur la durée du film, puis elle se dirigea vers une
cabine téléphonique qui se trouvait dans le hall. Elle
appela Max en lui demandant de rappliquer illico
presto au cinéma de la Défense avec son appareil
photo. Puis elle raccrocha et décida de l’attendre
devant l’entrée.
Trois quarts d’heure plus tard, il arrivait au pas de
course, muni de son équipement photographique.
Isabelle le rassura :
- On a un peu de temps, le film est censé durer 2
heures, il reste presque une heure.
- Alors en attendant, je vais te montrer les photos que
j’ai développées ce matin.
Il sortit plusieurs photographies d’une enveloppe :
- Là, tu peux voir madame Thibault avec le type avec
lequel elle se disputait. Celui qui lui reprochait de ne
pas avoir caché correctement l’argent qu’il lui avait
donné. Et là, c’est le même homme qui monte dans
sa voiture, tu peux voir le numéro d’immatriculation.
- C’est du bon travail Max, je vais donner tout ça au
juge. De plus, c’est apparemment celui que les
lycéennes avaient vu épier Anaïs et d’autres filles.
- C’est super si ça peut t’aider dans ton enquête. Par
contre, sur la cassette que tu m’as donnée, on voit
bien un couple éméché, mais la femme ne ressemble
pas du tout à Anaïs. Désolé !
- Cela aurait été trop beau, enfin j’espère que nous
tenons notre homme. Dès qu’il sort du cinéma, tu le
files et tu prends un maximum de photos Il faut
savoir où il habite pour faire intervenir la police.
Surtout ne le lâche pas. La caissière est certaine que
c’est bien lui.
- Tu ne vas pas venir avec moi ?
- Non, je te désigne l’homme à sa sortie et je file voir
le juge Laurent. Dès que tu as l’adresse du type, tu
m’appelles. Ensuite, on se retrouve chez moi.
- Ok, ne t’en fais pas, je ne vais pas le lâcher.

Quand la séance du film d’action fut terminée,


Isabelle se mit à l’écart en guettant la sortie des
spectateurs. Dès qu’elle aperçut l’homme en
question, elle fit un signe de tête à Max, qui le prit
aussitôt en filature. De son côté, elle remercia encore
madame Petit et sortit en direction du tribunal de
Nanterre.

En pénétrant dans le hall, elle consulta sa montre, 17


heures. Elle espérait que le juge serait encore là, elle
se fit annoncer et attendit. Elle songeait qu’il serait
certainement heureux de voir qu’avec les
photographies qu’elle lui apportait, il avait
maintenant des preuves que madame Thibault était
certainement impliquée dans l’affaire des billets
volés, tachés. Quant à son enquête sur Anaïs, elle
souhaitait vraiment que l’homme que Max avait pris
en chasse était bien le bon. Il suffisait de patienter.

On l’appela pour lui signifier que le juge l’attendait.


Ravie, elle laissa l’ascenseur et grimpa les escaliers
avec entrain. Elle frappa à la porte encore toute
essoufflée et reconnut la voix du juge l’invitant à
entrer.
- Alors Isabelle, qu’as-tu de nouveau ?
- Tout d’abord, ces photos prises par Max, qui
prouve que madame Thibault a de drôles de
relations. Il a enregistré leur conversation, si vous
avez un lecteur de cassettes, vous comprendrez d’où
vient l’argent que monsieur Thibault avait pris dans
leur propre coffre de la société. A vrai dire, je ne suis
pas certaine qu’il soit au courant de ce que trafique
sa femme. Sinon je doute qu’il aurait payé la
propriétaire du studio avec de l’argent sale, au sens
figuré comme au sens propre.
- Très bon travail, je vais faire le nécessaire sur cette
affaire. Et en ce qui concerne Anaïs ?
- Max est en train de filer l’homme que la caissière
du cinéma avait vu, en compagnie de la jeune fille le
soir de sa disparition. Il a fait une apparition cet
après-midi alors que je discutais avec la caissière.
Elle m’a aussitôt avertie de sa présence alors qu’il
entrait dans une salle. J’ai vite appelé Max qui l’a
suivi dès sa sortie. J’attends de ses nouvelles. Dès
que nous aurons son adresse, il faudra une
commission rogatoire pour perquisitionner chez lui.
J’espère qu’il va m’appeler rapidement.

Le coup de fil arriva un quart d’heure plus tard, le


juge se chargea aussitôt d’établir une commission
rogatoire puis décrocha son téléphone pour donner
des ordres afin de faire arrêter l’individu et le mettre
en garde à vue pour interrogatoire.
- Je suis très fière de toi Isabelle, je te propose de
rentrer chez toi et de revenir demain matin, pour
assister à l’interrogatoire de notre homme. La
perquisition va se faire dès ce soir et, s’il est trouvé
quoi que ce soit de louche à son domicile, je
t’appelle de suite.
- Très bien, j’aurai bien aimé participer à la fouille,
mais à choisir, je préfère assister à son interrogatoire
demain matin pour voir ce qu’il a dans le ventre.
- Je sais tout cela, mais nous ne pouvons pas tout
mélanger. Ne t’inquiète pas, ces hommes ont
l’habitude des fouilles et trouvent facilement toutes
les possibilités de caches dans une maison ou un
appartement. S’il y a quelque chose à trouver, ils
trouveront.
- Merci monsieur le juge, je vous dis à demain
alors ?
- A demain, et encore toutes mes félicitations !
Isabelle avait le sourire en ouvrant la porte de son
appartement. Elle avait hâte d’être au lendemain
pour tirer les vers du nez du suspect. Elle prépara de
quoi fêter cela avec Max qui n’allait pas tarder. Elle
eut aussi une pensée pour les parents d’Anaïs.
Chapitre 7

20 Mai 1992

Ce matin-là, elle s’était levée très tôt. Toute sa nuit


avait été faite de cauchemars, rêvant de cet homme
en costume vu avec Anaïs. Elle l’avait pourchassé à
travers toute la ville et, dès qu’elle était sur le point
de l’attraper, il s’esquivait à nouveau, tel un savon
mouillé que l’on essaie de poser et qui retombe
inévitablement dans le lavabo. Isabelle s’était
réveillée en sueur vers 4 heures puis, avait tenté de
se rendormir sans succès, ne pouvant s’empêcher de
penser à l’interrogatoire de cet homme. Elle allait
enfin connaître son nom et sa situation de famille. A
7 heures, elle avait déjà bu quatre cafés ! Elle avait la
tête pleine de questions et la ferme intention de le
faire parler.
A la suite de sa formation de « privé », Isabelle avait
suivi sur trois années, des cours spéciaux en
psychologie et en science du comportement, dans le
but de parfaire ses connaissances. Elle était capable
de déceler si la personne interrogée mentait ou non ;
elle commençait toujours par des questions faciles
pour mettre la personne à l’aise, puis inévitablement,
des questions qui faisaient appel aux souvenirs.

Certains lui avaient dit que ceux qui regardaient vers


la gauche après une question délicate, tentaient de
mentir et que le regard vers la droite, au contraire,
allait vers les souvenirs. Mais elle s’était vite rendu
compte que suivant les cas, les gens ne réagissaient
pas tous de la même façon, selon qu’ils étaient
gaucher ou droitier ou bien encore, gaucher
contrarié. Elle avait donc adapté son jugement, par
rapport aux questions posées à l’individu, lorsqu’elle
était certaine qu’il allait chercher dans ses souvenirs.
Le téléphone sonna et vint interrompre ses
réflexions.
- Isabelle Declerc, bonjour.
- Bonjour ma belle, alors prête à sortir tes griffes sur
le monsieur en costume ?
- Bonjour Max. Oui, j’ai hâte de savoir ce que ce
type va nous raconter.
- Nerveuse ?
- Un peu, normal non ? Si c’est bien notre homme,
j’espère enfin savoir ce qu’il a fait d’Anaïs.
- Tu me tiendras au courant ? Je pars au bureau.
- Ne t’inquiète pas, je t’appelle après.

*
A 9 heures précises, elle pénétrait dans le tribunal de
Nanterre. Le juge Laurent était sans doute déjà là.
Elle se fit annoncer à l’accueil, puis se dirigea vers
les ascenseurs.
C’est le juge en personne qui lui ouvrit la porte :
- Bonjour Isabelle. Alors, prête pour
l’interrogatoire ?
- Bonjour monsieur le juge. Je suis effectivement
impatiente de faire sa connaissance. Mais je pense
que vous pouvez déjà me livrer son identité ?
- Oui, bien entendu. Nous avons un peu de temps
avant son audition. Je t’offre un café ?
- Je veux bien merci.
- Alors voilà, commença le juge en déposant une
tasse de café fumante devant sa protégée. Cet
homme s’appelle Martial Lalande, il est marié, père
de deux enfants, est domicilié à Pontault-Combault,
dans le Val de Marne. Il est commercial et vient
deux fois par semaine sur la Défense pour visiter ses
clients. C’est tout ce que les policiers ont pu tirer de
lui pendant sa garde à vue d’hier soir. Il a aussitôt
demandé à appeler un avocat. Quant à la perquisition
de son domicile, elle n’a rien donné, sinon la fureur
de son épouse qui ne comprenait pas que l’on puisse
prendre son mari pour un criminel. Il faut donc
s’attendre à le voir accompagné d’un avocat ce
matin. Je sais que tu es pressée de savoir ce qu’il a
pu faire à Anaïs, mais il faudra rester calme et
sélectionner tes questions, afin de ne pas soulever un
tsunami de la part de son avocat.
- Ne vous en faites pas, je vais me contrôler, je tiens
vraiment à avancer dans cette enquête.

A dix heures tapantes, le téléphone sonna, l’avocat


de monsieur Lalande était annoncé. Le juge demanda
qu’on le fasse patienter, tant que le prévenu n’était
pas encore arrivé. Il savait que l’avocat ne risquait
pas de croiser son client, car les prévenus arrivaient
par une porte prévue à cet effet, dûment entourés de
policiers et menottés jusqu’au bureau du juge. C’est
donc monsieur Lalande qui fit son entrée en premier,
encadré de deux policiers. Le juge Laurent exigea
que lui soit ôté les menottes tout en le sommant de
s’asseoir. Il demanda ensuite au prévenu s’il
souhaitait un café, ce qu’il accepta aussitôt. Lorsque
le café lui fut servi, Isabelle observa tous ses gestes.
Ils attendirent qu’il ait terminé, puis l’accueil fut
appelé afin que l’on fasse monter l’avocat qui
patientait dans le hall. Les deux policiers restèrent
dans le bureau, un peu à l’écart.

Isabelle détaillait ce Martial Lalande qui avait l’air,


au premier abord, d’un brave père de famille. Elle
enleva la tasse de la table et la déposa sur le bureau
du juge. L’homme semblait ne pas comprendre ce
qu’on lui voulait. Puis on frappa à la porte et l’un des
deux policiers alla ouvrir.
L’avocat s’empressa d’entrer et s’avança vers le juge
Laurent pour se présenter.
- Bonjour monsieur le juge, je suis Maître Roman,
madame Lalande m’a prié de venir assister son mari
pour cette audience.
- Bonjour Maître, je vous en prie asseyez-vous, nous
allons commencer. La raison de la présence de
monsieur Lalande dans nos murs est la suivante. Il a
été vu en compagnie d’une jeune fille, le soir de la
disparition de celle-ci. Un témoin a affirmé avoir
reconnu votre client soutenant la demoiselle en
question. Cette dernière semblait ne pas tenir sur ses
jambes, comme si elle était saoule ou droguée. C’est
donc monsieur Lalande qui aurait été le dernier à
avoir vu cette jeune personne. Les faits se sont
déroulés le 10 avril dernier en soirée.
- Donc vous n’avez pas de preuve que mon client
soit coupable d’enlèvement ou de séquestration de
cette fille qui s’appelle ?
- Nous n’avons pas de preuve qu’il ait essayé de
faire du mal à cette jeune fille, qui s’appelle Anaïs.
Mais nous savons que votre client venait souvent au
cinéma des « Quatre Temps » à la Défense, lieu d’où
sortait la jeune fille, après avoir fait une chute dans
le hall du cinéma et s’être cogné la tête contre un
panneau publicitaire. Cette dernière s’était évanouie
sous le choc et avait reçu les premiers soins par un
pompier de service. Elle n’a pas souhaité aller à
l’hôpital pour se faire examiner et est donc sortie du
cinéma. Le seul moment où le témoin a revu cette
jeune personne, c’est avec monsieur Lalande. Nous
attendons donc qu’il nous donne sa version des faits.
- Si mon client est juste témoin dans cette affaire, je
ne comprends pas pourquoi il a été mis en garde à
vue ?
- Tout simplement, parce qu’il a refusé de suivre les
policiers venus l’interroger. Il s’agissait de faire une
déposition sur ce qu’il savait qui nous aurait permis
de faire avancer notre enquête. Mais votre client
s’est débattu, lorsque la police a voulu le faire
monter dans leur véhicule. C’est uniquement pour
cette raison qu’il a été placé en garde à vue. Et selon
ce que monsieur Lalande voudra bien nous dire, soit
nous le remettrons en liberté, soit il restera en garde
à vue. Expliquez donc à votre client qu’il a tout
intérêt à coopérer afin que l’on puisse retrouver
Anaïs. Nous vous laissons quelques minutes avec lui,
avant l’interrogatoire.

Le juge Laurent fit un signe à Isabelle pour l’inviter


à sortir quelques instants avec lui.
- Alors une première impression ? demanda-t-il.
- Cet homme a l’air complètement affolé, c’est tout
ce que je vois pour l’instant. Il faut me laisser
l’interroger au plus vite, car je sens que son avocat
va tout tenter pour le faire sortir au plus vite.
- Bien, allons-y, l’avocat a eu suffisamment de
temps.
En revenant dans le bureau, tous deux perçurent un
léger sourire sur les lèvres de l’avocat. Le juge prit la
parole :
- Bien. Maître Roman, nous allons pouvoir
commencer l’interrogatoire de votre client.
Mademoiselle Isabelle Declerc, ici présente, est la
personne qui enquête sur la disparition de la jeune
Anaïs. C’est donc elle qui va poser des questions à
votre client.
- Très bien. Allez-y mademoiselle, je vous en prie,
posez vos questions !

Isabelle avait remarqué que lorsque le juge Laurent


avait précisé que c’était elle qui allait interroger
monsieur Lalande, l’avocat avait changé
soudainement d’attitude et semblait rassuré que l’on
confia l’interrogatoire à une si jeune femme. Elle
s’installa face au prévenu.
- Monsieur Lalande, vous êtes marié et père de deux
enfants. Donc, vous êtes un homme responsable ?
- Oui, bien entendu.
- Vous êtes marié depuis combien de temps ?
- Heu ! Neuf ans, maintenant.
- Bien. Donc, lorsque vous avez rencontré Anaïs,
vous vous êtes aperçu qu’elle était très jeune, et vous
avez aussitôt pensé qu’elle était peut-être en danger.
Pouvez-vous me dire, quelle a été votre réaction
lorsque vous avez vu qu’elle était chancelante et au
bord de l’évanouissement ?
- Je l’ai rattrapée avant qu’elle ne chute et je l’ai
soutenue. Nous avons marché ainsi quelques mètres,
j’espérais trouver un banc pour la faire asseoir. Elle
semblait complètement K.O.
- Pourquoi n’avez-vous pas cherché à interpeler l’un
des vigiles qui circulent dans le centre commercial ?
- J’avoue que je n’y ai pas pensé !
- Où l’avez-vous emmenée ensuite ?
- Je lui ai dit que j’avais ma voiture dans le parking
au sous-sol et que j’allais la raccompagner chez elle.
Elle a répondu qu’elle voulait bien, alors tout en la
soutenant, nous sommes arrivés tant bien que mal
dans le parking souterrain. J’ai réussi, avec beaucoup
de peine à la faire monter dans ma voiture et, lorsque
je lui ai demandé où elle habitait, elle m’a répondu
qu’elle ne s’en souvenait plus. Je ne savais plus quoi
faire.
- Monsieur Lalande, Anaïs avait pourtant un sac avec
elle, et dans ce sac, ses papiers d’identité. Pourquoi
ne pas y avoir regardé ?
Il marqua un temps d’arrêt et semblait réfléchir.
Isabelle remarqua que, pour la seconde fois, cet
homme regardait vers la droite quand il faisait appel
à ses souvenirs. Il répondit enfin :
- Je ne me souviens pas d’un sac à main, si cela avait
été le cas, il serait tombé car elle chancelait sans
arrêt.
- Peut-être était-ce un sac à dos ?
Il paraissait réfléchir à nouveau, le regard toujours
vers la droite. Puis il lança :
- Oui, je me souviens maintenant, elle avait un sac à
dos effectivement !
- Et il ne vous ai pas venu à l’esprit de chercher ses
papiers d’identité ?
- Non, j’ai pensé que c’était ses affaires d’école.
Quel idiot !
- Qu’avez-vous fait ensuite ?
- J’ai demandé au gardien du parking de téléphoner
aux pompiers, car il y avait une jeune fille qui
n’avait pas l’air bien et qui ne se rappelait plus de
son adresse. Il m’a dit qu’il appelait tout de suite et il
m’a aidé à amener la jeune fille dans le bureau pour
la faire asseoir, en attendant les secours. Ensuite je
suis parti.

Elle avait frémi lorsqu’il avait parlé du gardien du


parking. Elle comprit alors que cet homme était
sincère, mais qu’il ignorait avoir donné Anaïs en
pâture à un obsédé sexuel. Isabelle décida que
l’interrogatoire était clos :
- Je vous remercie de votre témoignage monsieur
Lalande, vous êtes libre, vous restez tout de même à
notre disposition si votre témoignage pouvait nous
aider à avancer. Mais cette fois, ne tentez pas de
résister, venez de votre propre gré.
- D’accord, je ne tenterai pas de fuir, merci
mademoiselle.
L’avocat semblait surpris que l’interrogatoire fût
aussi bref. Un peu déçu et frustré de ne pas avoir eu
l’opportunité d’intervenir pour défendre son client, il
se leva, ignora le juge et Isabelle et invita son client
à sortir.

Isabelle était restée songeuse après les dires de


monsieur Lalande. Elle n’était pas tranquille pour
Anaïs. Si c’était l’homme du parking qui l’avait
enlevée, elle craignait le pire. Elle fit part de ses
craintes au juge :
- J’irai rendre visite au gardien du parking que j’ai
vu l’autre jour, dès demain matin. J’espère qu’il
pourra m’en dire un peu plus sur son collègue qui est
soi-disant en arrêt maladie.
- Je te conseille d’y aller avec Max. Cet homme peut
être dangereux, si comme tu as l’air de le prétendre,
c’est un obsédé sexuel. Essaie toutefois d’obtenir un
maximum de renseignements sur cet homme.
- Ne vous en faites pas, cette fois on va avancer.
- Tu avais l’air certain que Lalande n’y était pour
rien dans la disparition d’Anaïs ?
- Oui, il ne cherchait pas à fuir mon regard, ni à
essayer d’inventer des excuses tordues au sujet du
sac. Enfin, gardons-le en tant que témoin si le besoin
s’en fait sentir.
- Alors, tu ne m’as pas dit, est-il droitier ou
gaucher ?

Isabelle souriait car elle avait deviné que le juge


avait essayé de lire dans le regard de Lalande.
- Il est droitier, pas uniquement parce qu’il cherchait
dans ses souvenirs en regardant vers la droite, mais
parce qu’il s’est servi de sa main droite pour
« touiller » son café avec sa cuillère. Ceci dit,
n’oubliez pas de faire relever ses empreintes sur la
tasse, on ne sait jamais, s’il était fiché !
- Tu as raison, nous allons voir si cet homme est
aussi clair qu’il y parait. Pour demain, tiens-moi au
courant de ta visite au gardien du parking.
- Je vous appelle sans faute, à demain monsieur le
juge.

*
A peine la porte de son appartement refermé,
Isabelle appela Max, mais ce fut le répondeur qui lui
débita le message d’accueil qui, à lui seul, prenait
plus d’une minute. De quoi décourager pas mal de
monde. Elle laissa néanmoins son message « Max,
dès que tu auras écouté cet appel, viens chez moi. Je
compte sur toi. Et puis essaie de faire plus court pour
ton message d’accueil, c’est d’un ennui ! ». Elle
raccrocha, certaine qu’il allait rappliquer dès qu’il
aurait pris connaissance du message.
Puis elle ouvrit en grand la fenêtre du séjour et
entreprit de se composer un sandwich. Les nombreux
cafés qu’elle avait ingurgités depuis son réveil la
tenaient sans doute en éveil, mais son estomac
manifestait cruellement, car aucun aliment solide
n’avait accompagné toute cette caféine.

Max arriva aux alentours de midi, les bras chargés de


victuailles, comme à son habitude.
Elle l’accueillit avec un grand sourire :
- Qu’as-tu apporté pour notre déjeuner ?
- Tous les ingrédients pour préparer une bonne
salade composée. Alors raconte-moi, avez-vous
réussi à faire parler le bonhomme ?
- Ce n’est pas lui qui a enlevé Anaïs.
- Tu en es certaine ?
Elle lui relata l’interrogatoire de Lalande et ses
soupçons envers le gardien du parking souterrain de
la Défense :
- Ce type, d’après son remplaçant que j’ai vu l’autre
jour, doit reprendre le travail demain. J’ai toujours
en ma possession les cassettes vidéo que j’avais
dérobées dans son tiroir de bureau. J’ai l’intention de
les rapporter cet après-midi, afin que le gars qui le
remplace n’ait pas de problèmes avec son collègue.
Je lui demanderai en même temps si ce dernier
revient bien demain. Si c’est le cas, tu te chargeras
de le prendre en filature quand il quittera son travail.
- Tu veux que je vienne avec toi cet après-midi ?
- Non, je préfère que tu restes à l’écart pour le
moment, il ne faut pas que tu te fasses repérer si tu
dois effectuer ta filature demain.
- J’espère que cette fois nous aurons plus de chance,
nous avons eu suffisamment de fausses joies.
- Oui, je le souhaite, car je n’ose pas retourner voir
les parents d’Anaïs. J’aimerai tant leur apporter de
bonnes nouvelles.
- Tu avances bien, ce n’est jamais facile de remonter
le temps, tu vas y arriver.

Après le déjeuner, Max prit congé en lui


recommandant d’être prudente.
- Je retourne au bureau, s’il y avait le moindre
problème n’hésite pas à m’appeler. Sinon, confirme-
moi ce soir, la filature prévue demain.
- Pas de souci, je t’appelle.

Elle le regarda partir sous un soleil radieux. Elle


pensa à cet instant, qu’elle aurait préféré passer son
après-midi à la piscine, plutôt que dans un parking
souterrain. Elle se saisit des cassettes vidéo
empruntées au gardien intérimaire ainsi que de celles
dérobées dans le tiroir du collègue. Lorsqu’elle
pénétra dans sa voiture, la chaleur de l’habitacle était
insupportable. Elle ouvrit les quatre portes afin de
provoquer un courant d’air puis, elle démarra avec
les vitres ouvertes. En se garant dans le parking
souterrain du centre commercial des Quatre Temps,
la différence de température se fit sentir aussitôt.
Après avoir fermé sa voiture, Isabelle se dirigea vers
le bureau du gardien.
Elle aperçut l’homme qui l’avait reçue l’autre jour.
Elle s’approcha et frappa à la vitre. Le gardien la
reconnut aussitôt et la voyant avec des cassettes
vidéo à la main, il l’invita à entrer :
- Bonjour mademoiselle, alors avez-vous pu trouver
quelque chose d’intéressant sur ces cassettes ?
- Non, hélas. Mais c’était à tenter. Je suis venue vous
les restituer, comme vous m’aviez précisé que votre
collègue rentrait demain, je ne voudrais pas que vous
ayez des problèmes à cause de moi. Si vous voulez
les ranger !
Elle tendit une partie des cassettes et chercha une
excuse pour détourner son attention afin de remettre
en place les cassettes prises dans le tiroir du bureau.
Mais c’était sans doute son jour de chance, car celui-
ci l’invita à s’asseoir afin de prendre un café avec
lui. Ce qu’elle accepta aussitôt. Pendant que ce
dernier lui tournait le dos, occupé à compter les
doses de café moulu qu’il versait dans le filtre, elle
remit, sans faire de bruit, ce qu’elle avait dérobé
dans le tiroir du bureau de son collègue.

Lorsqu’il revint avec deux tasses fumantes, il


s’installa face à elle, trop heureux d’avoir quelqu’un
avec qui converser.
- Alors, est-ce que votre enquête avance ?
- Non, pas vraiment. Et vous, c’est votre dernier jour
ici ?
- Non, mon collègue est prolongé de deux semaines.
- C’est donc qu’il a quelque chose de sérieux ?
- Pensez-vous, Fabrice est plutôt du genre tire-au-
flan, il a dû rencontrer une jolie fille et faire
prolonger son arrêt au maximum.
- Il y a longtemps qu’il est en arrêt maladie ?
- Plus d’un mois en tout cas. Pourquoi vous
souhaitiez le voir ?
- Disons que, s’il avait pu voir la jeune fille que je
recherche, il a peut-être été témoin d’un enlèvement
sans le savoir. Savez-vous où il habite, je pourrais lui
rendre visite ?
- Non, je ne connais pas son adresse, mais j’ai son
numéro de téléphone, si vous voulez je l’appelle de
suite.
- Non, n’en faites rien, je ne pourrai pas y aller cet
après-midi, confiez-moi son numéro, je l’appellerai
dès que j’ai un moment.
- Oui, je vous l’écris de suite.

Il lui tendit le bout de papier avec le numéro du


fameux Fabrice, mais n’avait pas noté son nom de
famille.
- Excusez-moi, mais j’aurai besoin de connaître son
nom de famille pour le contacter, je ne me vois pas
l’appeler par son prénom comme si j’étais une vieille
copine.
- Oui, bien sûr, désolé de ne pas y avoir pensé.
Voilà ! J’espère que vous allez retrouver cette jeune
fille.
- Je vous remercie beaucoup. Votre prénom c’est
quoi déjà ?
- Antoine.
- Alors à très bientôt Antoine, je vous tiens au
courant de la suite de l’enquête.
- Cela me ferait plaisir mademoiselle, à bientôt.

En retournant à sa voiture, Isabelle jeta un coup


d’œil sur le papier donné par le gardien. Le collègue
tire-au-flanc s’appelait: Fabrice Dupré. Elle allait
maintenant appeler le juge Laurent, afin qu’il le
mette sur écoute le plus vite possible. Restait ensuite
à chercher son adresse à l’aide de son numéro de
téléphone, à condition qu’il ne soit pas sur liste
rouge, sinon elle allait devoir faire pression aux
services des Télécoms
Chapitre 8

21 Mai 1992

La veille au soir, dès qu’elle avait eu connaissance


de l’adresse de Fabrice Dupré, elle avait appelé Max
pour lui communiquer. Il avait décidé d’y aller en
reconnaissance et, s’il y avait quoi que ce soit
d’anormal, il l’appellerait aussitôt. Elle avait espéré
un coup de fil de sa part, au moins pour lui faire
savoir à quoi ressemblait le domicile du gardien.
Mais rien. Il était probablement resté un moment
dans sa voiture à espionner les allers et venues
alentour, espérant voir quelqu’un entrer ou sortir.
S’il n’avait pas pris la peine de l’appeler, c’était tout
simplement parce qu’il n’avait rien de spécial à dire.
Mais pourtant, Isabelle se faisait du mauvais sang.
Max savait qu’elle était du genre impatient et la
connaissant par cœur, il aurait dû l’appeler. Elle
avait pensé un instant lui téléphoner, mais elle s’était
ravisée en regardant l’heure, à 3 heures du matin, il
était sans doute profondément endormi.

Elle ouvrit un œil vers 8 heures et son premier


réflexe, avant même d’aller prendre son café, fut
d’appeler Max chez lui. La sonnerie s’éternisa puis
le répondeur se déclencha. « Bonjour, vous êtes bien
chez Max, laissez-moi un message » Isabelle sourit,
il l’avait écoutée et avait vraiment raccourci son
message d’accueil. Elle laissa juste un « C’est moi,
rappelle s’il te plait ». Pas vraiment réveillée, elle se
prépara un café et sortit un paquet de gâteaux secs.
Elle se hissa sur l’un des sièges du comptoir de sa
cuisine, et sirota son café, l’esprit préoccupé par
l’absence de Max à son domicile. Elle ne pouvait pas
le joindre à son travail car il n’était jamais au même
endroit. Elle décida donc d’attendre encore un peu,
le temps de prendre sa douche et de se préparer et
s’il ne l’avait pas rappelée, elle foncerait chez lui.
Elle avait les clés de son appartement tout comme
Max avait les siennes. C’était une précaution pour
l’un comme pour l’autre.
A 9h30, elle sortit, bien décidée à découvrir la raison
du silence de son ami. Il habitait un studio dans une
résidence de la Défense, entourée de verdure et de
fleurs odorantes. Un petit parc était aménagé pour les
enfants, avec des jeux et des bacs à sable, ainsi que
des bancs tout autour. On oubliait facilement dans ce
décor, qu’à quelques mètres de là, les tours de la
Défense surplombaient le panorama. Max avait
choisi cet endroit pour une question pratique. Tous
les transports étaient à portée de main et c’était aussi
la facilité pour rejoindre l’autoroute à partir de la
rocade. Ce petit caprice lui coûtait cher en loyer.
Bien entendu, pour entrer dans ce genre de
résidence, il fallait montrer patte blanche. La porte
d’entrée de l’immeuble s’ouvrait à l’aide d’un badge.
Pour accéder ensuite aux escaliers ou à l’ascenseur,
chaque locataire ou propriétaire avait son propre
code d’accès à quatre chiffres. Enfin, chaque porte
d’appartement était blindée et équipée d’alarme, si
l’on tentait une effraction. Étant donné que Max
habitait au dixième étage, ce n’était pas côté fenêtres
que l’on tenterait de pénétrer dans le studio.

Dès qu’Isabelle eut franchi la porte d’entrée, elle


s’avança vers la chambre, pour constater que le lit
n’avait pas été défait et que le répondeur du
téléphone clignotait. Elle s’empressa d’écouter les
messages. Bien entendu, il y avait ceux qu’elle lui
avait laissés, puis ce matin même, un appel de ce qui
semblait être son employeur actuel, surpris de son
absence au bureau. Comprenant que quelque chose
était arrivé à Max, elle appela aussitôt la secrétaire
du Juge Laurent.
- Bonjour, Isabelle Declerc à l’appareil, est-ce que le
Juge Laurent est arrivé s’il vous plait ?
- Oui, il est là mais en entretien. Je ne peux pas le
déranger.
- Bon, laissez-lui le message suivant : Max s’est
rendu hier soir en reconnaissance à l’adresse de
Fabrice Dupré à Gennevilliers mais il n’est pas
rentré chez lui. Je suis très inquiète, je vais me
rendre sur place pour tenter d’en savoir plus.
- Je vous en prie Isabelle, faites attention à vous.
Donnez-moi l’adresse, afin que je puisse la
communiquer à monsieur le Juge.

Après avoir laissé l’adresse à la secrétaire, elle prit le


bottin des Hauts-de-Seine et chercha la rue sur le
plan de Gennevilliers. Elle repéra que l’endroit se
situait tout près du port de Gennevilliers. Elle se rua
dans le parking où elle avait laissé sa voiture et
emprunta immédiatement la rocade pour rejoindre
l’A86.
Sur l’autoroute, elle roulait vite, elle avait un
mauvais pressentiment. Le port de Gennevilliers
représentait 400 ha, dont 52 hectares de plans d’eau,
12 km de quais ainsi que 300 000 m2 d’entrepôts,
sans compter les voies fluviales de conteneurs avec
le Havre et Rouen, les nombreux camions qui y
circulent, etc. Un transit annuel de vingt millions de
tonnes. Un lieu idéal pour retenir une personne
prisonnière. Isabelle sentait son sang se glacer dans
ses veines. Max avait-il fait une mauvaise
rencontre ?

*
La veille, Max avait décidé d’aller jeter un coup
d’œil sur le lieu d’habitation de ce Fabrice Dupré. Il
était parti vers 22 heures, se disant qu’à cette heure-
ci, la circulation sur l’autoroute serait fluide. Il
estimait arriver sur le port de Gennevilliers une
vingtaine de minutes plus tard. A la sortie, il s’arrêta
un instant pour consulter son plan, il faisait nuit
noire et repérer la rue où habitait le type n’allait
peut-être pas être évident.

Apparemment, il s’agissait de l’une des deux tours


dont il apercevait les ombres de l’autre côté du port.
En entrant dans la cité HLM, il remarqua que
pratiquement chaque hall d’entrée était occupé par
deux à trois jeunes. Etaient-ils là pour surveiller les
entrées et sorties des immeubles ou attendaient-ils un
dealer habitué à se déplacer dans les cités, certain
d’y trouver des clients potentiels. Peut-être étaient-ils
dealers eux-mêmes ? Sans le vouloir vraiment, il se
retrouva dans la rue du fameux Fabrice Dupré. Il se
gara, comme s’il était un locataire de la tour,
descendit de voiture et s’avança vers le hall d’entrée.

Par chance, celui-ci n’était pas occupé. Il en profita


pour pousser la porte et chercha du regard le nom de
Dupré sur les boîtes à lettres. Il habitait bien là, mais
l’étage n’était pas précisé. Ce qui voulait dire qu’il
allait devoir monter les étages à pied, jusqu’à ce
qu’il trouve son nom sur l’une des portes. Comme
l’immeuble comptait dix étages, il relativisa en
pensant qu’il y avait un certain temps qu’il n’avait
pas fait d’exercice. Les premiers étages lui parurent
faciles puis, à partir du sixième étage, il commença à
ralentir la cadence. C’est au huitième qu’il repéra le
nom de Dupré. Maintenant qu’il était là, que faire ?
Frapper à la porte dans l’espoir de voir Anaïs lui
ouvrir ou simplement apercevoir la tête de ce type ?
Et qu’allait-il lui dire ? Frapper à la porte d’un
appartement à presque 23 heures semblait très risqué
à moins de faire partie de la famille ou d’être l’un de
ses amis, mais dans son cas, il valait mieux
rebrousser chemin et revenir avec la police pour une
perquisition.
Il commençait à redescendre les escaliers, quand il
croisa un couple qui montait. L’homme le dévisagea
d’un air mauvais et entraîna la jeune fille qui
l’accompagnait.
Max eut comme une vision, la jeune fille ressemblait
à Anaïs, mais elle était brune aux cheveux courts
alors que celle qu’il recherchait, était blonde aux
cheveux longs. Il commença à douter d’une
éventuelle similitude entre les deux filles et
s’empressa de rejoindre sa voiture laissée sur le
parking. En s’asseyant dans le véhicule, il alluma
une cigarette pour tenter de se détendre avant de
repartir. C’est alors qu’il vit ressortir l’homme qu’il
avait croisé quelques minutes plus tôt avec la jeune
fille. Il s’avançait vers le parking d’un pas déterminé
et monta dans une voiture que Max n’arrivait pas à
distinguer.
Plutôt que de tenter de remonter les étages pour
s’assurer que la jeune fille était bien Anaïs, il jugea
plus judicieux de suivre l’homme et de voir ce qu’il
trafiquait. Il décida de laisser de la distance, afin de
ne pas se faire remarquer.

A ce moment, il se souvint de ce que lui avait dit


Isabelle au sujet de la voiture qu’il voulait acheter à
l’époque où il lui avait proposé de l’aider dans son
travail en faisant des filatures. Elle avait éclaté de
rire quand il lui avait montré le modèle qu’il voulait
acheter, et elle avait précisé :
- Max, si tu as l’intention de prendre une personne en
filature, ce n’est pas en achetant une voiture
flambant neuve et de surcroît, de couleur rouge, que
tu vas te fondre dans la masse. Il te faut être le plus
discret possible, ne pas te faire remarquer. Et pour
cela, tu dois acheter une voiture d’occasion, de
préférence un ancien modèle, de couleur grise par
exemple, une couleur passe-partout en tout cas. Là,
personne ne te remarquera tu peux en être certain !
Comme elle avait eu raison! Il avait suivi ses
conseils et acheté une 309 Peugeot, cinq chevaux et
de couleur grise. Jamais il n’avait été remarqué par
les personnes qu’il poursuivait.

Si cet homme qu’il filait était bien ce Fabrice Dupré,


il avait certainement des fréquentations douteuses. Il
fallait donc être très prudent. Ils arrivaient
maintenant sur le port de Gennevilliers, là où
plusieurs péniches étaient amarrées. Le gars s’arrêta
tout près de l’une d’elles et descendit de sa voiture. Il
marcha sur une large planche pour accéder à la
péniche et fut accueilli avec des rires gras avant
d’être entraîné à l’intérieur. Max en profita pour
faire des photos de la voiture et quelques-unes de la
péniche en question. Il rembobina sa pellicule pour
la mettre en lieu sûr dans un petit boîtier étanche,
glissa ce boîtier dans sa poche de jean, au cas où il
serait pris en flagrant délit et engagea une pellicule
vierge dans l’appareil. En entendant les rires des
hommes sur la péniche, il décida d’aller fouiller la
voiture du gars toujours en emportant son appareil
photo. Les portières n’étaient pas fermées à clef. Il
ouvrit tout doucement la portière côté passager et
fouilla dans la boîte à gants. Il fit une photo et retira
l’arme qui s’y trouvait. Rapidement, il fit le tour des
vide-poches et s’apprêtait à ouvrir le coffre arrière,
lorsqu’il entendit un bruit derrière lui mais il n’eut
pas le temps de se retourner.

*
Il se réveilla avec une douleur fulgurante à la tête.
L’endroit était noir, sans aucune lumière. Il voulut
bouger ses mains pour les porter à sa tête mais il
sentit aussitôt qu’elles étaient attachées. Par contre,
on ne lui avait pas lié les pieds, il tenta alors de se
déplacer, dans l’espoir de découvrir où il était
enfermé. Il tendit l’oreille mais aucun bruit alentour,
il faisait probablement encore nuit. Il pensa soudain
à l’étui qu’il avait mis dans sa poche, mais les mains
liées, il ne pouvait pas s’en saisir. Toutefois, en
bougeant ses jambes, il lui semblait le sentir contre
sa cuisse. Il n’avait donc pas été fouillé de près. Ses
ravisseurs avaient certainement trouvé son appareil
photo et ôté la pellicule qui se trouvait à l’intérieur.
Et maintenant, il savait qu’il allait sans doute être
interrogé sans ménagement. Peut-être même avaient-
ils prévu de se débarrasser de lui.
Il fallait absolument qu’il réussisse à se libérer de ses
liens, s’il voulait en sortir vivant.

Ses yeux s’étant habitués à la pénombre, il chercha


du regard quelque chose qui lui permettrait de scier
la corde qui lui coupait la circulation du sang. Il
remarqua au fond de la pièce où il se trouvait, une
caisse qui n’avait pas été fermée. Il s’en approcha le
plus vite possible pour tenter de voir ce qu’il y avait
à l’intérieur. Elle était vide ! Déçu, Max commençait
à se faire du mauvais sang, quand il aperçut un outil
qui servait à ouvrir les caisses en bois. Avec ses
pieds, il réussit à le caler de sorte qu’il ne bouge pas,
pendant qu’il allait essayer de couper cette maudite
corde qui lui maintenait les mains dans le dos.
Il commença à faire glisser la corde sur l’outil
tranchant et, à plusieurs reprises, il reprit son souffle.
De grosses gouttes de sueur lui brûlaient les yeux,
ses efforts répétés lui donnaient soif mais il avait pris
conscience qu’il s’était mis dans de sales draps, il ne
devait surtout pas s’arrêter. Quand enfin, la corde se
desserra, il comprit qu’il avait réussi à se libérer. Il
était temps, le jour commençait à poindre sous la
porte de sa prison.

Soudain, il devina où il se trouvait. On l’avait


enfermé dans l’un des fameux conteneurs que l’on
chargeait sur les péniches ou les camions. Il n’était
pas encore sorti d’affaire, car la porte était
certainement bien fermée de l’extérieur. Sachant que
la seule façon de sortir de cet endroit, c’était le
moment où l’on viendrait le chercher pour
l’interroger ou le faire disparaître, il décida de
ramasser l’outil qui avait servi à le libérer, la seule
arme qui lui permettrait peut-être de sauver sa peau.
Il s’avança vers la porte, tenta de la pousser au cas
où, mais renonça très vite, elle était solidement
fermée. Un peu d’air frais passait par une fente de la
porte, il décida d’y rester jusqu’à ce qu’on vienne
l’ouvrir. Il ne lui restait plus qu’à attendre. A ce
moment, toutes ses pensées allaient vers celle qu’il
aimait, tout en sachant qu’Isabelle allait être très en
colère contre lui pour avoir choisi de suivre cet
homme, plutôt que de tenter de remonter jusqu’au
huitième étage et voir si la jeune fille était bien
Anaïs et elle aurait raison.

*
De son côté, Isabelle avait repéré sur son plan la rue
où habitait Fabrice Dupré. En entrant dans la cité,
elle remarqua une agitation soudaine devant une
tour. D’après le numéro de l’entrée, cela
correspondant exactement à l’adresse où elle devait
se rendre. Elle se gara rapidement et s’avança pour
voir de quoi il retournait. La police était sur place et
avait fait reculer les curieux qui tentaient de
s’approcher. De plus en plus inquiète pour Max, elle
fendit la foule et s’approcha plus près. Un policier
l’arrêta d’un geste, elle lui montra alors sa carte, il
lui fit signe de passer et d’aller voir son supérieur qui
se tenait devant l’entrée du bâtiment. Elle s’y dirigea
directement, se présenta et lui demanda la raison de
leur présence sur les lieux.

Avec un sourire, l’officier répondit :


- En fait, mademoiselle, toute cette agitation est à
cause de vous. Le juge Laurent, du Tribunal de
Nanterre, nous a téléphoné en nous demandant de
nous rendre à cette adresse le plus vite possible.
Vous lui avez laissé un message disant que vous
partiez à la recherche de votre partenaire qui était en
planque hier soir à cette adresse et, ne l’ayant pas vu
revenir, vous vous êtes inquiétée, certaine qu’il lui
était arrivé quelque chose. Voilà pourquoi nous
sommes ici, pour vous empêcher de faire une bêtise,
en vous jetant dans la gueule du loup. Nous sommes
allés voir à l’appartement de ce Fabrice Dupré, mais
l’oiseau s’est envolé, le logement est désert. Nous
attendons le juge Laurent qui va certainement donner
des ordres pour faire mettre les scellés sur la porte de
l’appartement.
- Et vous n’avez pas vu mon collègue dans les
parages ?
- Non, à quoi ressemble-t-il ?
- Taille 1.80m environ, brun aux yeux bleus, habillé
d’un blouson et d’un jean, conduisant une 309
Peugeot grise. Il avait son matériel photographique
dans la voiture. Sa spécialité est la filature.
- Non, nous n’avons vu personne qui ressemblait à
votre ami. Mais je vais envoyer des hommes pour
faire des recherches sur cette 309 grise.

L’officier de police fit un signe à l’un des agents, lui


parla quelques instants et revint vers Isabelle.
- Voilà, j’ai donné des ordres, ils vont partir à la
recherche de cette voiture. Je pense que le juge
Laurent ne devrait pas tarder.
Effectivement, dix minutes plus tard une voiture
encadrée de deux motards fit son apparition. Ce qui
eut pour effet, de voir grossir la foule de curieux qui
pensait certainement, que pour faire se déplacer un
juge avec deux motards, il y avait nécessairement eu
un meurtre dans leur cité.

Le juge Laurent s’avança vers elle et fronça les


sourcils :
- Ce n’est pas dans tes habitudes de faire ce genre
d’erreur de jugement Isabelle. S’il y avait quelque
chose à trouver à cette adresse, c’est fichu. On vient
de me dire que ce Dupré avait vidé les lieux. S’il ne
savait pas que nous le recherchions maintenant c’est
chose faite. Je vais quand même faire faire les
relevés d’empreintes et mettre les scellés sur la porte,
on ne sait jamais.
Qu’est-ce qui t’est passé par la tête ?
- Je suis désolée monsieur le juge, mais j’avais peur
pour Max. Il devait juste partir en reconnaissance
hier soir et rentrer. Mais n’ayant pas de nouvelles ce
matin, je suis allée à son appartement et, c’est là que
je me suis rendu compte que son lit n’était pas défait.
Son répondeur clignotait, j’ai écouté les messages. Il
y avait le mien, celui que je lui avait passé hier soir
vers minuit pour qu’il me fasse son compte-rendu,
puis il y avait aussi un message de son employeur
qui s’inquiétait de ne pas l’avoir vu ce matin. C’est à
ce moment que j’ai pris peur, car il ne s’absenterait
jamais de son travail sans leur avoir téléphoné avant.
Et il semble que personne ne l’ait vu ici ce matin.
- Bon, calme-toi, nous allons le chercher. Il ne doit
pas être très loin.
- Un officier de police a envoyé des hommes pour
rechercher sa voiture. Je leur ai donné une
description du véhicule.
- D’accord. La police scientifique vient d’arriver,
nous allons monter avec eux à l’appartement de ce
Dupré.
Ils prirent l’ascenseur avec la police scientifique. Ces
derniers leur donnèrent des protège-chaussures, afin
de ne laisser aucune trace de leurs semelles et leur
demandèrent de ne toucher à rien pour ne pas laisser
leurs empreintes. Pendant que les scientifiques
commençaient leur travail, le juge Laurent et
Isabelle, visitèrent les autres pièces.

Dans une chambre, probablement celle d’un homme,


un matelas était posé à même le sol. Des vêtements
sales dans un coin, un cendrier plein de mégots et un
paquet de cigarettes vide, dont Isabelle releva la
marque aussitôt. Enfin, un téléviseur et un
magnétoscope occupaient une partie du mur face au
matelas. Elle demanda au juge de faire emmener le
matériel, après que les scientifiques en aient relevé
les empreintes digitales. Elle espérait qu’une cassette
vidéo était restée à l’intérieur de l’appareil et pourrait
ainsi servir pour leurs recherches. Dans cette
chambre, il n’y avait aucun placard, donc pas
d’enregistrement vidéo rangés ici.
Ils s’avancèrent vers la seconde chambre. Isabelle
sut toute de suite qu’une femme vivait ici, elle avait
senti les effluves d’un parfum féminin. Un lit d’une
personne, dont les draps n’avaient pas été enlevés,
était défait. A l’aide d’un porte-manteau trouvé dans
le placard mural vidé de son contenu, elle souleva les
draps, dans l’espoir qu’un vêtement quelconque ait
été oublié et permettrait d’identifier l’occupante de
ce lieu. Mais rien, sur et sous le lit. Tout ce qui avait
pu être personnel, avait été emporté. Dernier espoir,
le tiroir de la table de nuit qu’elle ouvrit à l’aide du
même porte-manteau. Là encore, rien d’intéressant.
Avec un grand soupir, Isabelle prit le porte-manteau
et s’approcha du placard mural, remit l’objet dans la
penderie, tout en jetant un regard rapide dans les
recoins.
En poussant l’une des portes coulissantes, elle
entendit comme un raclement. Elle se pencha
aussitôt pour voir de quoi il retournait. Une clé
s’était trouvée coincée dans le rail de la porte
coulissante de la penderie.
Elle appela l’un des scientifiques afin de lui
demander d’examiner l’objet.
- Si cette clé comporte une empreinte digitale,
pouvez-vous la relever et nous la rendre ensuite car il
est fort possible qu’elle puisse ouvrir la porte d’une
cave ou d’un cellier.
- Je vais faire au mieux mademoiselle, mais je ne
vous promets pas que ce soit rapide. Dans tous les
cas, la clé sera sous scellés et à la disposition du juge
Laurent à sa demande.
- Oui, je sais bien, faites au mieux, nous pourrions
trouver quelque chose d’important pour notre
enquête.

Le scientifique s’en alla avec la clé, un sourire


ironique sur les lèvres.
L’appartement ayant été fouillé de fond en comble,
le juge Laurent pria Isabelle de la suivre. Il la rassura
en lui promettant que tout serait mis en œuvre pour
faire accélérer les analyses. Ils sortaient du bâtiment,
lorsque l’un des officiers de police qu’Isabelle avait
vus à son arrivée, se dirigea vers eux.
- Mademoiselle, la 309 Peugeot grise dont vous nous
parliez tout à l’heure, a été retrouvée, sur l’un des
parkings du port. Si vous voulez bien me suivre afin
de l’identifier.

Le juge Laurent regarda Isabelle, elle semblait très


inquiète.
- Allons-y, déclara-t-il, nous vous suivons.
Ils s’engouffrèrent dans la voiture banalisée qui
démarra sur les chapeaux de roues

*
Max s’était assoupi, à moitié somnolent, quand le
bruit d’une porte que l’on ouvrait se fit entendre dans
un grincement plaintif. Il se leva rapidement et serra
l’outil entre ses deux mains, prêt à sauter sur le
premier qui entrerait. Il faisait grand jour maintenant,
il put distinguer l’ombre de celui qui allait franchir le
seuil de cette prison. Il entendit :
- Je ne le vois pas !
Puis une autre voix lui répondit :
- Il est sans doute caché derrière la caisse.
Le premier ne semblait pas tranquille,
- Tu crois ? il a peut-être réussi à se libérer.
Le second s’énervait :
-  Mais non, on l’a attaché solidement, il a peur c’est
tout, allons-y maintenant, on ne va pas y passer la
journée !

Caché derrière la partie de la porte qui n’avait pas


encore été ouverte, il était prêt. Il entendit à
nouveau :
- Alors t’avance ? Bon laisse-moi passer espèce de
trouillard.

A cet instant Max avait compris qu’il ne devait pas


louper celui qui allait entrer en premier. S’il
réussissait à l’assommer, le second offrirait sans
doute moins de résistance. De toute façon, il n’avait
pas le choix.
Un bruit de pas décidé sur la tôle, une tête qui allait
se tourner vers lui… Il frappa de toutes ses forces,
l’homme s’effondra assommé sur le sol. Son
compère n’essaya même pas d’entrer. Max poussa la
porte et le prit en chasse toujours avec son arme
improvisée à la main. Ils arrivaient maintenant au
bord de la Seine, l’homme courait vers une péniche
en appelant à la rescousse. Une tête apparut par la
porte, puis une deuxième et deux hommes vinrent
porter secours à leur ami. Il comprit qu’il n’allait pas
faire le poids devant les gabarits qui arrivaient vers
lui. Il était hors de question qu’il retombe entre leurs
mains. En quelques enjambées, il sauta dans le
fleuve et se mit à nager avec ardeur. Ses
poursuivants couraient sur le chemin de halage,
pensant qu’il allait ressortir au bout du quai. Tout en
nageant, il les avait repérés. Il n’avait plus qu’une
solution, même si celle-ci ne lui plaisait pas
beaucoup, il fallait nager sous l’eau jusqu’à la
prochaine péniche, se cacher derrière un moment, le
temps de reprendre son souffle et repartir sous l’eau,
pour se faufiler entre les autres péniches jusqu’au
prochain pont.

Max attendit un moment avant de se hisser sur le


quai. Les deux hommes qui le poursuivaient, étaient
passés tout près de lui sans le voir. Ils couraient vers
le pont le plus proche, situé à une centaine de mètres.
Lorsqu’il sortit de l’eau, il repéra un entrepôt sur la
droite et s’avança prudemment. Il entendait des voix
un peu plus loin, il continua à s’avancer et passa
devant un vestiaire. Après s’être assuré qu’il était
désert, il entra, chercha des vêtements secs car il
tremblait de froid, puis se dirigea vers les toilettes. Il
eut beaucoup de difficultés à ôter ses vêtements mais
réussit à enfiler les vêtements secs. Il prit ses affaires
mouillées, les roula en boule et les déposa dans un
sac poubelle. Il allait sortir, quand son regard fut
attiré par une casquette accrochée à une patère.
Affublé ainsi, il espérait passer inaperçu et se hâta de
rejoindre un endroit plus fréquenté.

*
Le véhicule banalisé s’arrêta près d’une voiture qui
ressemblait bien à celle de Max. C’est ce qu’Isabelle
se dit en descendant de la voiture. Elle s’approcha et
jeta un coup d’œil dans l’habitacle de la 309. En se
retournant vers le juge, son visage s’était assombri.
Elle regarda le policier et confirma qu’il s’agissait
bien de celle de son ami. Les portes n’étant pas
fermées à clé, elle prit un mouchoir pour ouvrir la
porte passager, sachant que celle côté conducteur,
allait peut-être révéler l’identité de l’individu qui
avait garé la voiture sur ce parking. Le juge Laurent
demanda au policier de faire intervenir l’un des
experts scientifiques qui travaillaient sur
l’appartement qu’ils venaient de quitter, pour relever
les empreintes sur la voiture de Max. Le policier
allait passer le message sur sa radio. Il n’y avait plus
qu’à attendre.

Le juge avait repéré un bar tout près et avertit


l’officier de police qu’ils allaient, Isabelle et lui,
prendre un remontant au bar un peu plus bas. Il y
avait une centaine de mètres à parcourir et un bon
café leur permettrait de faire le point. A cette heure-
ci, c’était presque l’heure de l’apéritif, mais les
clients étaient encore rares. Ils donnèrent leur
préférence à une table dans un coin discret et
commandèrent leur café.

Un homme passa tout près d’eux, puis fit demi-tour


et les interpella.
- Bonjour Isabelle, bonjour monsieur le juge.

Ils levèrent la tête brusquement et reconnurent Max


dans un accoutrement peu commun. Isabelle essaya
de garder son calme et pourtant en entendant la voix
de Max, elle l’avait aussitôt reconnu et son cœur
s’était emballé.
Étant donné la présence du juge, elle ne manifesta
pas son émoi.
- Max, dit-elle, mais où étais-tu ? Et que fais-tu dans
cet accoutrement ?
- Puis-je m’asseoir à votre table monsieur le juge ?
- Bien entendu, que vous est-il arrivé exactement ?
Nous vous cherchions partout. Votre amie s’est fait
beaucoup de mauvais sang pour vous.
- J’en suis très flatté, mais je crois que j’ai fait le
mauvais choix hier soir. Je vous explique.

Il fit un compte-rendu de sa soirée ainsi que du


kidnapping dont il avait fait l’objet et de quelle
manière il avait réussi à se sortir de cette situation.

Isabelle en avait les larmes aux yeux et lui promit de


ne plus l’envoyer sur ce genre d’affaire.
- Tu as failli mourir Max, je ne me serai jamais
pardonnée si ces hommes t’avaient fait du mal !
- Et bien tu vois, j’ai réussi à m’en sortir. Il me reste
juste à retrouver ma voiture, je ne sais pas ce qu’ils
en ont fait. Elle est peut-être dans la Seine.
- Non, répondit le juge. Elle est à deux pas d’ici et
les scientifiques travaillent dessus pour tenter de
trouver des empreintes.
- C’est vrai ? Ça alors, je n’aurai jamais pensé la
retrouver. J’oubliais, j’avais quand même pris la
précaution de mettre ma pellicule à l’abri dans un
tube étanche. Sur les photos que j’ai eu le temps de
prendre, il y a celle de la voiture du type que j’ai
suivi, puis celle de la péniche sur laquelle il est
monté. Par contre, j’avais réussi à récupérer une
arme qui était dans le coffre à gants de sa voiture,
mais c’est à ce moment que j’ai été assommé. Ils
l’ont donc reprise.

Il confia la pellicule au juge Laurent. Ce dernier lui


demanda :
- Est-ce que vous voulez que l’on vous emmène
passer des examens à l’hôpital ? Si vous avez pris un
coup sur la tête, ce serait plus prudent.
- Non, ça va aller. J’avais surtout une soif terrible et
très faim. J’ai pu me restaurer un peu ici.

Isabelle se leva et s’approcha de Max, elle passa sa


main à l’arrière de sa tête et découvrit une grosse
bosse.
- Vous avez raison monsieur le juge, il va aller
passer des radios, il a une bosse énorme. Tu ne
conduiras pas ta voiture aujourd’hui, je me charge de
la faire remorquer chez toi. Nous allons partir et le
policier qui garde ta voiture, va te faire accompagner
à l’hôpital.
- Je t’assure que ça va !
- Très bien, alors c’est moi qui vais t’accompagner,
tu n’as pas le choix.
- Dans ce cas, je ne résiste pas.

Le juge Laurent se mit à rire, il avait compris depuis


longtemps que Max était amoureux d’elle. Au
moment de partir, Isabelle avait repris son sérieux et
demanda au juge de la tenir au courant pour les
relevés d’empreintes.
Chapitre 9

22 Mai 1992

Isabelle avait quitté l’hôpital la veille vers 16 heures,


rassurée sur l’état de santé de Max. Les médecins
avaient néanmoins préféré le garder une nuit en
observation. Ce matin, elle s’était réveillée tôt mais
pas très en forme, elle avait passé une bonne partie
de la nuit à penser à lui et à Anaïs. Elle avait hâte de
savoir si les empreintes relevées dans l’appartement
de Fabrice Dupré, révèleraient la présence de la
jeune fille et si oui, où il pourrait l’avoir emmenée.
Est-ce qu’il la retenait contre son gré ? Quant aux
photographies que Max avait prises, avaient-elles
révélé qui était le propriétaire de la voiture qu’il
avait suivie et celui de la péniche sur laquelle
l’homme était monté ?
Le juge Laurent avait promis de l’appeler, dès qu’il
détiendrait ces informations.
En attendant, on était déjà vendredi et elle n’avait
toujours rien de nouveau à apporter aux parents
d’Anaïs. Juste des suppositions, mais aucune preuve
pour le moment.

En fin de matinée, elle irait retrouver Max à


l’hôpital. Elle avait dû se rendre à l’évidence, savoir
que son ami pouvait être en danger l’avait
complètement désorientée et elle n’avait plus été
capable de se concentrer sur son enquête. Elle
comprenait aujourd’hui qu’il avait pris une telle
place dans sa vie, qu’elle ne pourrait plus se passer
de lui. Elle sourit en pensant qu’il serait sans doute le
plus heureux des hommes s’il avait pu saisir sa
pensée à cet instant.

Il lui fallait maintenant redescendre sur terre et faire


son possible pour se concentrer sur son enquête. A
eux deux, ils arriveraient peut-être à dénicher ce
Fabrice et à le faire arrêter pour le faire parler.

*
Juste au moment où elle allait quitter son
appartement, le téléphone sonna. Elle décrocha
rapidement et reconnut aussitôt la voix du juge
Laurent.
- Bonjour Isabelle, je vais faire vite, si tu peux
prendre note. La voiture que Max a photographiée a
été retrouvée de l’autre côté du port, complètement
calcinée. Son propriétaire y a donc volontairement
mis le feu pour effacer toute empreinte. Quant à la
péniche, elle a levé l’ancre très tôt ce matin, les
recherches sont en cours. Dès quelle sera repérée,
j’ai demandé que l’on te prévienne, j’ai d’ores et
déjà préparé une commission rogatoire, afin qu’une
perquisition y soit effectuée le plus rapidement
possible. Quant aux empreintes relevées dans
l’appartement de Fabrice Dupré, je n’ai pas encore
les résultats, je pense les avoir dans la journée. Je te
rappelle si c’est le cas. A très bientôt Isabelle.
- Merci monsieur le juge.

Elle raccrocha pensive. Et si Anaïs était à bord de la


péniche ? Pour l’instant elle ne pouvait rien faire
d’autre que d’aller chercher Max à l’hôpital et
espérer qu’à leur retour, ils en sauraient davantage.

*
Max faisait les cent pas en attendant l’arrivée
d’Isabelle. Les derniers examens étaient positifs et
avaient autorisé sa sortie. Il s’était habillé
rapidement pour quitter sa chambre. Dans le hall de
l’hôpital, Max ne cessait de regarder sa montre, tout
en surveillant les personnes qui entraient. Puis un
sourire radieux s’était enfin dessiné sur ses lèvres à
l’apparition d’Isabelle. Dès qu’elle l’aperçut à
travers la vitre, elle lui rendit son sourire et pénétra
dans le sas pour le rejoindre. Elle le serra très fort
dans ses bras et l’entraîna à l’extérieur.
- Tu n’as pas trop mauvaise mine, j’espère que tu as
faim car j’ai réservé au restaurant « Le Saint-
Maurice » j’ai envie de poisson. Mais avant nous
allons passer chez moi, car j’attends des nouvelles du
juge sur les empreintes relevées dans l’appartement
de Fabrice Dupré.
- Très bonne idée pour la cuisine antillaise, car le peu
que l’on m’a donné ici était tout juste mangeable.
- J’espère que tu ne vas pas renouveler ce que tu
nous as fait hier, en prenant des risques inutiles ? Le
juge Laurent n’a pas vraiment apprécié, il souhaite
que ton rôle ne sorte pas de tes filatures habituelles
et, que tu ne prennes pas d’initiatives personnelles
sans nous avoir consultés.
- Je sais, j’ai fait le mauvais choix en prenant la
décision de suivre ce type et je l’ai vite regretté.
- Nous formons une bonne équipe Max, ne cherche
pas à jouer les James Bond, je préfère que nous
utilisions notre cervelle, plutôt que les poings. Pour
cette fois, je te pardonne car tu m’as fait très peur.
- Promis, ma douce.
Le restaurant où ils devaient déjeuner se trouvant
tout à côté du domicile d’Isabelle, elle gara sa 205
dans le parking en sous-sol de sa résidence. Elle fit
un court passage par le hall pour prendre son
courrier, Max suivait. Ils grimpèrent ensuite les
escaliers jusqu’à l’appartement. Isabelle avait sorti
ses clés lorsqu’elle s’aperçut que sa porte était
entrouverte. Elle lui fit signe de ne faire aucun bruit,
puis poussa la porte avec son pied. Un désordre
indescriptible régnait dans l’appartement,
visiblement elle avait eu un ou des visiteurs. Elle
demanda à son ami de ne toucher à rien puis, à l’aide
d’un mouchoir, décrocha le combiné de son
téléphone et composa le numéro du juge Laurent,
avec un crayon. Elle était certaine que l’on n’y
retrouverait pas d’empreintes, mais dans
l’incertitude… Après trois sonneries on décrocha,
elle reconnut la voix de l’assistante du juge :
- Bonjour, Isabelle Declerc à l’appareil. Pourriez-
vous laisser un message au juge Laurent ?
- Oui, bien sûr, de quoi s’agit-il ?
- Mon appartement a été visité ce matin. Je viens de
rentrer et ma porte était entrouverte, tout est sens
dessus dessous. Je vais faire un rapide inventaire
pour voir si on m’a pris quelque chose, mais
j’aimerais que l’on envoie du monde pour faire des
relevés d’empreintes. Personnellement, je doute que
le visiteur ait laissé la moindre trace mais, sait-on
jamais.
- Très bien Isabelle, j’avertis monsieur le juge
immédiatement. Vous restez chez vous ?
- Pour le moment, oui, sinon je serais avec Max au
restaurant antillais qui se trouve au coin de ma rue.
- D’accord, je fais au plus vite.
- Merci, au revoir.

S’adressant à Max, elle l’informa :


- Sans toucher à rien, nous allons tenter de voir s’il
manque quelque chose. Tu marcheras dans mes pas,
afin d’éviter de laisser trop de traces sur le sol.
- Ok madame la détective !
- Max, un peu de sérieux s’il te plaît !
Isabelle remarqua que l’on avait tenté de fouiller sur
son ordinateur, mais elle sourit car la personne
n’avait apparemment pas réussi à trouver son mot de
passe.
Les sauvegardes sur papier et disquettes ne se
trouvaient pas chez elle. Elle avait pris la précaution
de louer un local sécurisé pour y entreposer ce qui
était confidentiel et concernant ses affaires. Elle jeta
un coup d’œil dans sa chambre, rien n’avait été
dérobé dans sa boite à bijoux ni-même l’argent
liquide déposé simplement dans le tiroir de sa table
de nuit. Le coupable n’était donc pas venu pour
voler, mais il cherchait certainement des
informations sur elle-même ou concernant ses
enquêtes.
Ils attendirent que la police scientifique arrive pour
leur laisser la place et aller déjeuner.

*
Installés confortablement au restaurant antillais,
Isabelle et Max avaient passé leur commande: salade
de riz créole et langouste gratinée. En attendant
d’être servis, ils sirotaient un cocktail exotique
maison. L’un comme l’autre, ils s’interrogeaient sur
la personne qui s’était introduite dans l’appartement
d’Isabelle. Max émit un avis :
- Ne penses- tu pas que celui qui est entré chez toi,
pourrait être le gardien du parking ?
- Lequel ? Celui que j’ai vu et à qui j’ai emprunté les
cassettes ?
- Oui, par exemple !
- Non, je ne lui ai pas donné ma carte et sincèrement
il n’avait pas l’air méfiant envers moi.
- Peut-être alors la charmante madame Thibault ? Tu
avais dit qu’elle était très jalouse et qu’elle avait fini
par savoir qui était la maîtresse de son mari.
- Ce pourrait être le fameux détective qu’elle voulait
engager. N’oublie pas qu’elle a porté plainte contre
moi.
Ils en étaient là dans leurs réflexions, quand le
serveur apporta leur salade de riz créole. Ils restèrent
silencieux un moment, regardant leur assiette avec
envie, puis se décidèrent enfin à y goûter. Ils
mangèrent de bon appétit en appréciant les saveurs
particulières de ce qui la composait : riz, crabe,
ananas, avocat, banane et quelques crevettes.

Au moment où on leur servait la langouste gratinée,


ils virent arriver le juge Laurent qui semblait vouloir
s’inviter :
- Et bien dites-moi, on ne s’embête pas ! Langouste ?
- Mais je vous en prie monsieur le juge, prenez
place ! répondit Max.
- Je veux bien, j’ai très faim. Qu’y a-t-il au menu ?

Isabelle lui tendit la carte et attendit qu’il ait passé


commande, pour lui poser la question qui la
tourmentait depuis le matin :
- Avez-vous retrouvé la péniche ?
- Oui. Et la police, en collaboration avec la fluviale,
l’a investie. Elle a été fouillée de fond en comble,
mais pas de trace d’Anaïs, ni de ce Fabrice. Les
occupants ont refusé de parler et ils ont été arrêtés.
En attendant de les interroger, nous allons pouvoir
perquisitionner la cave de Fabrice Dupré, maintenant
que les relevés d’empreintes ont parlé.
L’appartement est bien celui de Dupré, ses
empreintes sont dans toutes les pièces et parmi les
autres empreintes, il y a celles d’Anaïs !

Isabelle poussa un cri de joie. Plusieurs clients se


retournèrent surpris, puis retournèrent à leur assiette.
- C’est merveilleux, enfin ! Il faut la retrouver à tout
prix.
- Je comprends bien ton impatience. Cet après-midi,
tu viendras avec moi pour visiter cette cave et voir
ainsi ce qui s’y trouve. Je ne pense pas que Dupré ait
eu le temps de la vider lorsqu’il a compris que la
police était sur sa trace. Ensuite, nous irons au
tribunal pour interroger les propriétaires de la
péniche.
- Merci monsieur le juge, je voudrais tellement
qu’Anaïs soit saine et sauve.
- Mais moi aussi Isabelle ! Bon, parle-moi de ton
cambriolage.
- Apparemment on ne m’a rien pris. Je pense que le
visiteur cherchait quelque chose de précis, mais je ne
sais pas quoi. Nous avions pensé avec Max, qu’il
pourrait s’agir du détective que madame Thibault
voulait engager d’après les dires de madame Saunier,
la propriétaire du studio.
- Ne vous inquiétez pas, je me charge de cela. Nous
avons suffisamment d’éléments pour faire arrêter
cette femme, qui est mêlée à un gros trafic d’argent
sale. Si elle a engagé un détective pour tenter de
vous nuire, nous le retrouverons facilement et, je
doute qu’il veuille continuer à travailler pour elle,
quand il apprendra qu’elle est en état d’arrestation.
En sortant du restaurant, ils passèrent à
l’appartement d’Isabelle. Les scientifiques n’avaient
relevé aucune empreinte et un policier était resté en
faction devant la porte, en attendant l’arrivée d’un
serrurier. Elle lui demanda de remettre le jeu de clés
de la nouvelle serrure, au gardien de l’immeuble, dès
que le serrurier aurait terminé son travail. Puis, le
juge Laurent, passa un coup de fil avant de les
rejoindre. Ils se mirent en route ensuite pour fouiller
la cave de Fabrice Dupré à Gennevilliers.
*
Leur arrivée ne passa pas inaperçue. Un
attroupement s’était déjà formé autour du bâtiment,
essayant de les empêcher d’entrer. Le juge Laurent
comprit qu’il fallait expliquer ce qu’ils venaient faire
en ces lieux, pour éviter tout affrontement.
S’adressant à la foule :
- Je me présente, je suis le juge Laurent, nous
sommes à la recherche d’une jeune fille qui a disparu
depuis un mois maintenant. Cette jeune fille
s’appelle Anaïs, elle est mineure et aurait été enlevée
ou séquestrée par un certain Fabrice Dupré. Celui-ci
a disparu après avoir vidé son appartement. Nous
ignorons où il se cache, mais il est urgent que nous
retrouvions la jeune fille, ses parents sont effrayés à
la pensée que quelqu’un ait pu lui faire du mal. Si
une personne parmi vous sait quelque chose,
contactez le plus vite possible la détective Isabelle
Declerc, ici présente. C’est auprès d’elle que les
parents d’Anaïs ont fait appel pour retrouver leur
fille. Maintenant, soyez gentils de nous laisser
passer, nous devons avancer dans notre enquête.

La foule se dispersa sans mot dire. Les femmes


paraissaient bouleversées, imaginant certainement
leur propre fille aux mains d’un malfrat. Elles firent
taire les quelques jeunes qui traînaient et qui
commençaient à débiter des grossièretés à l’encontre
d’Isabelle. Avant de pénétrer dans les sous-sols de
l’immeuble, le juge expliqua à Max et Isabelle,
qu’ils devaient attendre que l’huissier arrive et qu’il
serait vraisemblablement accompagné de deux
policiers. En attendant, il leur proposa de se mettre à
la recherche de la cave de Fabrice Dupré.

La plupart des portes n’avait pas de nom, ce qui


allait les obliger à essayer la clé sur presque toutes
les portes. Après une vingtaine de minutes, ils
trouvèrent enfin celle de Dupré. Entre temps
l’huissier était arrivé avec, comme prévu, deux
policiers pour l’escorter. Une fois la porte ouverte,
ils découvrirent une véritable vidéothèque. Une
centaine de cassettes vidéo était disposée sur des
étagères. Les jaquettes étaient faites à la main avec
des titres certainement copiés sur des films pornos.
Isabelle pensa aussitôt que ces films provenaient du
parking en sous-sol de la Défense. Max pris un
certain nombre de photographies puis, il aida à
transporter le tout dans la voiture du juge Laurent
aidé des policiers. Isabelle priait pour qu’Anaïs ne
soit pas sur ces films.
Le juge avait bien compris ce qui la tracassait et la
rassura :
- Ne t’en fais pas, elles ne seront visualisées que par
moi et l’huissier. S’il y a quoi que ce soit concernant
Anaïs sur ces films, je te le ferai savoir. Maintenant
rentrons, nous allons interroger ces deux mariniers.
J’espère qu’ils vont parler rapidement, car j’ai
promis à ma femme de ne pas rentrer trop tard !
- Oui, je l’espère aussi. Allons-y.

Max lui fit savoir qu’il l’attendrait chez elle et


préparerait le dîner. Il eut droit à un sourire
reconnaissant puis, ils se séparèrent.

Le juge Laurent et Isabelle arrivèrent aux alentours


de 17 heures au tribunal de Nanterre. Ils
s’installèrent dans la salle d’interrogatoire et
attendirent que les policiers arrivent avec les
mariniers.

*
Deux hommes menottés entrèrent dans la salle,
encadrés par deux policiers. Le juge demanda que
l’on ôte leurs menottes et fit signe aux deux
mariniers de s’asseoir. Il commença par leur
expliquer la raison de leur arrestation et les soupçons
qui pesaient sur eux, pour complicité de
séquestration d’une mineure. A ces mots, ils
réagirent aussitôt en voulant parler en même temps.
Le juge intervint aussitôt :
- Nous allons vous interroger séparément.
Mademoiselle Declerc ici présente, va procéder à
l’interrogatoire de monsieur Jean, dans le bureau
voisin du mien. Je vais interroger monsieur Caput ici
même, et nous comparerons ensuite vos déclarations.
Si vous décidez de coopérer pour nous aider dans
notre enquête en vue de retrouver cette jeune fille,
nous déciderons de votre maintien ou non en
détention pour chacun de vous. Je ne peux donc que
vous conseiller de nous dire la vérité, si vous ne
voulez pas finir en prison.
Isabelle demanda au marinier nommé Jean, de la
suivre dans le bureau adjacent à celui du juge
Laurent. L’un des deux policiers restés dans la salle
ferma la marche derrière le détenu, et pénétra à son
tour dans le bureau. Isabelle invita le marinier à
s’asseoir face à elle.
- Monsieur Jean, le juge Laurent vient de vous
expliquer les raisons de votre arrestation. Je suis
certaine que vous êtes un honnête homme, et que
vous ne souhaitez pas subir les conséquences de
l’enlèvement d’une jeune mineure. Vous avez
apparemment, apporté votre aide à monsieur Fabrice
Dupré, afin de le cacher lui, et une jeune fille
prénommée Anaïs qui a disparu depuis plus d’un
mois maintenant.
Cet homme jugé pervers, a reçu dans le parking
souterrain de la Défense, où il travaillait, une
personne qui venait lui demander d’appeler les
secours pour une jeune fille qui semblait avoir perdu
la mémoire. Fabrice Dupré a profité de cette aubaine
pour enlever cette jeune femme au lieu d’appeler les
secours. Il s’avère que sa perte de mémoire était due
à une chute dans laquelle sa tête avait heurté un
panneau publicitaire situé dans le hall du cinéma de
la Défense.
Cette jeune fille est très sérieuse et toutes les
personnes interrogées à son sujet, ont été unanimes,
elle n’aurait jamais fugué, elle aimait beaucoup trop
ses parents. Si j’ai tenu à vous parler du cas d’Anaïs,
c’est uniquement dans l’espoir que vous nous aidiez
à la retrouver. Savez-vous où Fabrice Dupré a
emmené la jeune fille monsieur Jean ?

- Je ne sais pas. Il a quitté la péniche avec elle mais


j’ignore où ils sont allés.
- Il ne vous a pas laissé un numéro de téléphone où
vous pourriez le joindre ? Chez des amis ou dans sa
famille ?
- Je viens de vous dire que je l’ignore !
- Très bien, donc il vous est complètement
indifférent de savoir que la jeune fille pourrait être
en danger ?
- Mais elle n’est pas en danger, elle suivait Fabrice
sans y être obligée !
- Expliquez-vous, s’il vous plaît.
- Ils étaient en couple, elle n’était pas séquestrée !
- Alors dites-moi pour quelle raison il s’est enfui
avec elle par votre intermédiaire, s’il n’avait pas été
coupable d’enlèvement ?
- Je ne sais pas, certainement parce qu’il craignait
d’avoir la police sur le dos, si vous dites qu’elle est
mineure !
- Faites un effort monsieur Jean, dites-moi où trouver
Anaïs, ses parents sont très inquiets pour leur fille.
- Je ne sais rien, je vous l‘ai déjà dit.
- Très bien, j’espère que votre ami aura réagi
différemment, sinon vous allez vous retrouver tous
les deux derrière les barreaux pour complicité
d’enlèvement.
- Mon copain n’en sait pas plus que moi.

Isabelle s’empara du combiné téléphonique qui se


trouvait sur le bureau et appuya sur le poste du juge.
Lorsqu’il décrocha, elle lui demanda s’il en avait
terminé avec monsieur Caput. Il la pria de patienter
un instant, le temps de donner ses ordres au policier
qui se trouvait auprès de lui. Puis, la porte du bureau
s’ouvrit sur le second policier et monsieur Caput. Le
juge Laurent passa la tête et invita Isabelle à le
rejoindre dans son bureau.

Installés face à face, le juge prit la parole :


- Alors, est-ce que de ton côté tu as pu obtenir des
informations de ce monsieur Jean !
- Ce qui me parait incroyable, c’est qu’il avait l’air
de dire la vérité. Lorsque j’ai évoqué le fait qu’Anaïs
aurait pu être enlevée par Fabrice Dupré, il m’a
aussitôt répliqué qu’elle suivait Fabrice d’elle-même
et qu’ils vivaient en couple. Quand je lui ai demandé
pourquoi il avait aidé ce Fabrice à s’enfuir avec
Anaïs, il m’a alors répondu que si cette jeune fille
était mineure, il aura préféré fuir que de tomber entre
les mains de la police.
Mais je n’ai pas pu savoir où ils s’étaient enfuis.
Même en le menaçant d’aller en prison pour
complicité d’enlèvement, il a prétendu ne rien savoir.
J’espère que de votre côté monsieur Caput a fait
montre d’un peu plus de bonne volonté ?
- Non Isabelle. Cet homme était persuadé d’avoir
aidé un ami en danger et n’a absolument pas cru
qu’il s’agissait d’un enlèvement. Il m’a rapporté à
peu près les mêmes propos que monsieur Jean. La
seule chose qu’il a pu me confier, c’est l’endroit où
Fabrice Dupré et Anaïs ont quitté la péniche. Ce
n’est qu’à partir de ces éléments que nous allons
devoir continuer nos recherches. En tout cas une
chose est sûre: Anaïs est vivante ! Je vais devoir
relâcher les mariniers, mais je compte bien les faire
surveiller dans leurs activités.
- Si vous le permettez monsieur le Juge, j’aimerais
que vous les informiez qu’ils ne vont retrouver leur
liberté qu’à la condition qu’ils nous emmènent sur
les lieux où Fabrice Dupré et Anaïs sont descendus
de leur péniche.
- Très bien. Une voiture de police va les
raccompagner et vous les suivrez avec votre voiture.
Je vous donne mon feu vert pour commencer vos
recherches. Je vous conseille de téléphoner à votre
ami Max afin qu’il nous rejoigne ici. Pendant ce
temps, je vais donner quelques consignes.

Isabelle se retira dans le couloir pour appeler Max


qui devait l’attendre chez elle. Il décrocha
rapidement :
- Allo ma douce ? Le repas est prêt, il n’y a plus qu’à
réchauffer.
- Tu peux emballer le tout si c’est transportable, et
saute dans ta voiture nous t’attendons au tribunal au
plus vite, le juge doit partir en week-end et il n’aime
pas attendre.
- D’accord, j’arrive !
*

Un quart d’heure plus tard, Max frappait à la porte


du bureau du juge Laurent. Ce dernier lui donna une
vigoureuse poignée de mains et s’approcha
d’Isabelle pour lui faire la bise. Il leur souhaita enfin
un bon week-end avant de partir retrouver sa femme.
Devant l’air dubitatif de Max, Isabelle le tira par le
bras et l’emmena à travers les couloirs de la
préfecture, pour rejoindre le parking. Elle s’informa :
- Où as-tu garé ta voiture ?
- De l’autre côté du parking, vas-tu m’expliquer ?
- Vas vite chercher ta voiture et je t’explique.
Chapitre 10

23 Mai 1992

Il était six heures du matin. Isabelle et Max venaient


de se lever et s’apprêtaient à prendre une bonne
douche, avant de descendre prendre leur petit
déjeuner.

*
La veille, ils avaient suivi la voiture de police qui
ramenait les deux mariniers à leur péniche. Isabelle
avait mis Max au courant de la situation, en émettant
des doutes quant à la sincérité des deux hommes,
lorsqu’ils prétendaient qu’Anaïs suivait ce Dupré de
son plein gré. Il faisait encore jour lorsqu’ils
arrivèrent à Conflans-Ste-Honorine.

Elle se souvint aussitôt de cet endroit, elle y était


déjà venue avec l’un de ses ex-petits amis, dont un
oncle avait là une péniche, amarrée à l’année.
Beaucoup de mariniers retraités venaient finir leurs
jours dans cette petite ville des Yvelines. Elle se
souvenait avoir visité le musée de la batellerie situé
au château, puis elle avait été sous le charme, en
découvrant la chapelle-péniche du nom de « Je
sers ». Ils avaient déambulé dans les rues typiques et
étroites de la vieille ville et enfin, s’étaient offert un
excellent repas dans un petit restaurant en bord de
Seine.

Lorsque la voiture banalisée avait stoppé près d’une


péniche portant le nom de « Gélinotte » - célèbre
jument de course de trot attelé - Isabelle avait deviné
que son ou ses propriétaires étaient fan de courses de
chevaux. Max avait garé sa voiture à côté de celle de
la police. Isabelle était aussitôt descendue du
véhicule et s’était approchée des deux mariniers :
- Avant de vous laisser retourner dans votre péniche,
montrez-moi l’endroit où Fabrice Dupré est
descendu avec Anaïs.
- Ils se sont dirigés vers le café-restaurant à une
centaine de mètres, au bord de l’eau. Nous n’en
savons pas plus, répondit le marinier nommé Jean.
- Très bien, nous allons interroger les propriétaires
du bar. Vous pouvez rentrer chez vous, mais
attention, si vous tentez de les prévenir que nous
sommes à leur recherche, vous aurez les pires
ennuis. J’espère que je me suis bien fait
comprendre ?

Les deux hommes avaient acquiescé et, en deux


temps trois mouvements, ils avaient déjà regagné
leur péniche. Isabelle avait demandé aux deux
policiers de garder un œil sur eux, le temps qu’elle et
Max partent aux renseignements.

Le bar restaurant « Au bord de l’eau » était de style


vieux bistro. Isabelle et Max avaient poussé la porte
et s’étaient approchés du comptoir. L’homme qui se
trouvait derrière les avait accueillis avec le sourire.
- Bonjour, qu’est-ce que je vous sers ?
Max avait pris les devants :
- Cela dépend si nous pouvons dîner ou pas.
- Aucun problème, je vais vous apporter la carte.
- Dans ce cas, nous prendrons un apéritif. Vodka
orange pour mademoiselle et whisky coca pour moi.

Ils avaient ensuite interrogé le propriétaire en lui


montrant la photographie d’Anaïs, et donné le
signalement de Fabrice. Isabelle avait expliqué la
raison de leur présence ici.
- Oui, ils sont passés hier soir, ils m’ont demandé des
sandwichs et deux bières. Ils sont restés environ une
demi-heure et m’ont demandé d’appeler un taxi.
C’est tout ce que je peux vous dire.

Le visage d’Isabelle s’était soudain éclairé. Si le taxi


en question était du coin peut-être que le chauffeur
était connu du patron du restaurant.
- Ce chauffeur de taxi vous le connaissez ?
- Oui, c’est un bon copain. Vous souhaitez avoir son
téléphone ?
- Cela nous aiderait beaucoup monsieur, il est urgent
que nous retrouvions cette jeune fille.
- Si vous voulez, je l‘appelle et je peux lui dire par
exemple, que les jeunes ont oublié quelque chose
chez moi et que je voudrais leur adresse pour leur
apporter. De cette façon, il sera moins méfiant.
- Si vous faites ça, nous vous en serons éternellement
reconnaissants.
- Alors je l’appelle de suite, mademoiselle !

Entre temps, l’un des policiers restés devant la


péniche était venu à leur rencontre, pour leur
signifier qu’ils devaient rentrer. Les deux mariniers
n’avaient pas bougé de leur péniche.

Après avoir tenté de joindre le chauffeur de taxi à


plusieurs reprises, le patron du restaurant avait laissé
un message. Puis, il avait apporté à ses clients une
salade composée très copieuse.
Un peu plus tard, c’est la sonnerie du téléphone qui
leur avait fait tourner la tête vers le comptoir. Le
patron avait décroché et remercié son interlocuteur.
Très fier, il leur avait tendu le papier sur lequel il
avait noté l’adresse qui devait leur permettre de
retrouver Anaïs.
Isabelle s’était levée pour embrasser spontanément
cet homme qui allait sans aucun doute les aider
grandement dans leur enquête.

Max, lui, s’était absenté pour aller jeter un coup


d’œil du côté des mariniers. Aucune lumière à bord,
il semblait que les deux compères étaient déjà dans
les bras de Morphée. Les vélos qu’il avait repérés sur
la péniche à leur arrivée, n’avaient pas bougé. Il fit
demi-tour et retourna au restaurant. Il s’agissait
maintenant de trouver un hôtel pour la nuit, car étant
donné l’heure tardive, ils ne pouvaient pas faire
intervenir les autorités pour arrêter Dupré.

*
A quelques mètres de là, une voiture était garée, tous
feux éteints, un homme surveillait les faits et gestes
de Max. Il lui avait emboité le pas discrètement
jusqu’au restaurant. Il observait maintenant le couple
qui était en grande discussion avec le patron.

*
Le restaurateur proposait à Isabelle et Max, une
chambre à l’étage :
- Je ne fais pas hôtel, c’est juste une chambre d’amis.
Les commodités sont dans le couloir, si cela vous
intéresse pour une nuit ?

Devant la tête que faisaient Isabelle et Max, il voulut


les rassurer :
- Je ne vous ferai pas payer la chambre, je n’ai pas le
droit. C’est juste un service que je vous rends car
vous m’êtes sympathiques.
- C’est très gentil à vous, ce sera parfait, répondit
Max.

Isabelle ne dit mot devant la gentillesse du


propriétaire, mais trouva Max un tantinet culotté.
Elle lui en fit la remarque une fois dans la chambre.
- Tu exagères, tu aurais pu me demander mon avis ?
- Et tu aurais refusé. Ce n’est pas grave, c’est
seulement pour une nuit.
- Mais il n’y a qu’un seul lit !
- Et alors, de quoi as-tu peur ? Je ne m’aviserai pas
de te toucher sans ton consentement et tu le sais très
bien, j’ai bien trop peur de tes griffes, répondit-il en
riant.
- Bon d’accord, mais chacun dans son coin.
- Oui, ma douce, promis.
L’un comme l’autre n’arrivant pas à s’endormir,
c’est finalement Isabelle qui alla se blottir dans les
bras de Max.
*

Après avoir vu le couple se diriger vers un escalier


qui devait desservir les chambres, l’homme comprit
qu’ils passaient la nuit sur place. Il retourna à sa
voiture et prit la direction du centre ville.
*
Max et Isabelle se déplaçaient discrètement dans le
couloir cherchant la salle de bains. Le parquet
grinçait sous leurs pas. Ils entrèrent en frissonnant, la
fenêtre de la salle d’eau n’avait pas été fermée.

Le propriétaire avait apparemment tout prévu en


apportant des serviettes de toilette, brosses à dents,
dentifrice, savon et gel douche.
Ils prirent leur douche ensemble, jouant à s’asperger
comme deux enfants, riant comme deux fous. Ils se
savonnèrent mutuellement et se frictionnèrent.
Lorsqu’ils ressortirent de la salle d’eau, remplie de
buée, ils entendirent du bruit qui semblait venir du
bar. A cet instant, ils eurent des scrupules en pensant
qu’ils étaient la cause de ce réveil matinal du patron
un dimanche matin.

Ils entrèrent dans leur chambre pour se vêtir et


remettre un peu d’ordre, puis se prirent par la main,
pour descendre l’escalier.
Le patron occupé à préparer du café les avait
entendus entrer et demanda :
- Alors, bien dormi ? Vous prendrez bien un bon
petit déjeuner ?
- Volontiers monsieur, répliqua Isabelle.

A cet instant, le patron se retourna et vit dans les


yeux de ses clients que la nuit avait été douce. Il leur
offrit un grand sourire et leur apporta de quoi faire
un copieux petit-déjeuner. Une fois restaurés, ils
prirent congé de cet homme si charmant et Isabelle
lui tendit sa carte :
- Si grâce à vous, nous retrouvons la jeune fille que
nous recherchons, je vous promets de revenir vous
voir avec ses parents.
- Ce sera avec le plus grand plaisir mademoiselle.

Lorsqu’ils regagnèrent leur voiture, il n’était pas


encore huit heures. Ils étaient redevenus sérieux, leur
enquête continuait. Il s’agissait maintenant de
chercher l’adresse donné par le patron, sur un plan.
Max fouilla dans ses vide-poches et trouva le plan
approprié. Il s’agissait de la ville de Cergy, et de
repérer la place des Touleuses. Il fallait ensuite
trouver le bâtiment où s’était réfugié Dupré parmi les
autres, tout autour de cette même place. Ils se mirent
en route et s’apprêtaient à passer un dimanche à
espionner les allers et venues autour de cette place.

L’homme qui les avait suivis la veille, les attendait


depuis un bon moment. Dès qu’il avait vu de la
lumière dans le restaurant, il s’était préparé à les
prendre en filature. Il démarra en douceur et garda
une bonne distance avec la voiture de Max.

*
Max avait jugé bon de ne pas se garer trop près du
bâtiment où se cachait Dupré, car non seulement il le
connaissait de vue, mais il avait déjà vu aussi sa
voiture. Isabelle avait donc décidé qu’elle seule
s’aventurerait près du bâtiment, dans l’espoir de voir
Anaïs, que Max resterait dans la voiture pour prendre
des photos et se tiendrait prêt à intervenir au moindre
incident.
Il y avait un centre commercial sur cette place, ce qui
arrangeait bien Isabelle. Elle entra dans un libre-
service et acheta deux canettes de coca fraîches,
quelques fruits et des barres de céréales. Tout en
prenant la file d’attente aux caisses, elle cherchait du
regard la silhouette d’une jeune fille brune avec une
coupe de cheveux au carré, telle que l’avait décrite
Max, lorsqu’il l’avait aperçue avec Fabrice Dupré.
Mais personne ne lui ressemblait. Elle retourna à la
voiture avec ses provisions et fit un petit compte-
rendu à Max :
- Rien pour l’instant, j’ai repéré le bâtiment, j’y
retournerai de temps en temps pour tenter de les
apercevoir.

Le temps leur semblait long. Ils avaient déplacé la


voiture à deux reprises, afin de ne pas se faire
remarquer, puis s’étaient installés sur un banc proche
de la tour en question. Ils avaient dévoré les fruits et
les barres de céréales aux alentours de midi, puis
Isabelle était retournée au libre-service pour acheter
des boissons fraîches. C’est à cet instant qu’elle la
vit entrer, seule. Anaïs déambulait dans les allées
avec son caddy et savait apparemment, ce qu’elle
devait acheter. Personne ne semblait la surveiller.
Isabelle s’approcha doucement et l’appela par deux
fois. La seconde fois, Anaïs se retourna et lui
demanda ce qu’elle lui voulait. Isabelle lui dit tout
bas :
- Votre maman s’inquiète pour vous, elle se demande
pourquoi vous êtes partie ?
- Ma mère me cherche ? Mais mes parents sont
morts depuis plus d’un an. Qui êtes-vous ?
- Anaïs, vous souvenez-vous de votre meilleure amie
Clémentine, elle aussi vous cherche et elle est très
inquiète.
- Clémentine ? Oui, je crois me souvenir d’une
Clémentine, mais c’était il y a longtemps !
Maintenant laissez-moi, je dois terminer mes courses
et rentrer, mon ami m’attend.

Les clients autour d’elles commençaient à regarder


Isabelle d’un drôle d’air. Elle réagit aussitôt et
entraîna Anaïs vers le fond du magasin moins
fréquenté.
- Une dernière chose Anaïs, vous souvenez-vous
avoir chuté dans un cinéma et vous être cogné la
tête ? D’après une personne venue vous porter
secours, vous aviez perdu la mémoire à la suite de ce
choc. Vous rappelez-vous de cela ?
- Je crois me souvenir d’une chute et j’avais mal à la
tête. Mais Fabrice est arrivé pour m’aider, il m’a
posé des questions et je ne me souvenais plus de
rien. Ensuite il m’a emmenée chez lui et depuis nous
sommes ensemble.
- Avez-vous recouvré votre mémoire depuis ? Etes-
vous allée à l’hôpital vous faire ausculter ?
- Non, je vais bien maintenant. Laissez-moi, je dois
rentrer. Mon ami ne va être content si je ne rentre
pas.
- Anaïs, vos parents sont vivants et vous attendent.
Ils ont peur pour vous, vous alliez au lycée et vous
étiez très bonne élève. Vous rappelez-vous que vous
appreniez le mandarin ?
- Non, vous mentez, mes parents sont morts, Fabrice
me l’a dit.
- Et comment aurait-il eu cette information ? Vous
êtes en danger avec Fabrice Dupré, c’est un homme
violent, il faut accepter de vous faire ausculter à
l’hôpital et vous verrez que votre mémoire va
revenir, je vous le promets.
- Mais si je ne rentre pas, il va me chercher et là…
- Vous avez peur de lui n’est-ce pas ?
- Oui, mais je n’ai que lui vous comprenez, je ne
peux pas partir.
- Anaïs, acceptez de venir avec moi, je vous
accompagne à l’hôpital et on va s’occuper de vous.
Je vous jure que Fabrice ne vous fera plus de mal.
- Mais je ne peux pas m’en aller comme ça, il m’a
beaucoup aidée vous savez !
- Cet homme savait que vous aviez perdu la mémoire
et il en a profité. Il aurait dû vous faire hospitaliser
avec le coup que vous aviez pris à la tête, au lieu de
cela, il vous a emmenée chez lui et vous a raconté
que vos parents étaient morts alors que c’est faux.
- Mais vous, vous êtes qui ?
- Ce sont vos parents qui m’ont demandé de vous
rechercher, ils vous aiment et vous attendent. Faites-
moi confiance, laissez-moi m’occuper de vous.
- Alors je veux bien voir mes parents !
- Suivez-moi, je vous accompagne.

Anaïs laissa son caddy et accepta le bras d’Isabelle.


Elles se dirigèrent vers la voiture de Max.
Soudain, l’homme qui avait suivi Isabelle et Max
surgit devant elles et cria tout haut :
- Ne l’écoutez pas mademoiselle, elle vous ment, elle
ne veut pas vous emmener chez vos parents, elle
travaille pour un réseau qui enlève des jeunes filles
pour les prostituer à l’étranger. Suivez-moi, je vais
vous raccompagner chez vos parents, ils vous
attendent.

Anaïs était affolée et ne savait plus qui elle devait


suivre, elle se mit à courir pour s’éloigner d’eux le
plus vite possible et tenter de rejoindre la tour où
Fabrice avait élu domicile.
Max, qui avait vu toute la scène, s’élança à son tour,
pour empêcher l’homme de rejoindre Anaïs. Il lui fit
un croche-pied au moment où il passait devant lui et
l’assomma avec le nerf de bœuf qu’il gardait dans sa
voiture, bien dissimulé, étant donné que c’était une
arme interdite.

La jeune fille eut un sursaut en l’apercevant, mais


Isabelle la rassura aussitôt :
- N’ayez pas peur, c’est mon fiancé, il s’appelle
Max. Ce que cet homme vient de vous dire est faux,
je pense qu’il est payé par la femme de monsieur
Thibault qui est une femme très jalouse et qui ne
vous veut pas du bien.
- Mais pourquoi cette femme me voudrait du mal ?
- Vous n’avez aucun souvenir de monsieur
Thibault ?
- Non, je devrais ?
- Il était votre amant, avant que vous ne soyez
enlevée par Fabrice Dupré. Maintenant si vous
voulez vraiment voir vos parents, suivez-nous et
vous oublierez vite ce cauchemar. Je monte à
l’arrière avec vous, vous ne craignez plus rien.
Allons-y maintenant !

Max ne se fit pas prier et se dépêcha de sortir de la


cité pour aller prendre la première bretelle
d’autoroute.

Dans la voiture, Anaïs était encore toute tremblante,


Isabelle essayait de la détendre en lui parlant de ses
parents et de Clémentine :
- Votre amie Clémentine m’a beaucoup aidée pour
tenter de vous retrouver. Toutes les personnes qui
vous aiment n’ont pas hésité à proposer leur aide.
- J’ai beaucoup de difficultés à me souvenir, j’ai
souvent des maux de tête.
- Préférez-vous aller à l’hôpital avant de retrouver
vos parents ?
- Non, si mes parents sont inquiets, il vaut mieux que
je rentre et ensuite on verra.
- Soyez tranquille, personne ne viendra plus vous
faire de mal.

Max conduisait tout en écoutant la conversation, il


avait le sourire, Ils avaient réussi.
Isabelle avait demandé à Anaïs d’attendre un instant
dans la voiture avec Max, le temps de mettre ses
parents au courant de la bonne nouvelle. Lorsque la
porte s’ouvrit, madame Mareuil semblait surprise
qu’elle soit venue sans avertir. Puis, devant le sourire
d’Isabelle, elle devina.
- Vous avez retrouvé Anaïs ?
- Oui, madame Mareuil, mais je voulais vous avertir
que, suite à sa chute, votre fille a perdu la mémoire.
Il faudra donc la faire ausculter dès demain à
l’hôpital. Surtout, soyez calme avec elle, ne la
harcelez pas de questions pour l’instant. Elle m’a
confié qu’elle avait souvent des maux de tête.
L’homme qui l’avait enlevée lui avait dit que vous
étiez morts. De mon côté, je vais faire prévenir le
juge Laurent que votre fille est de retour. Maintenant
je vais la chercher.

Elle revint quelques minutes plus tard avec Anaïs.


Ses parents pleuraient de joie, la jeune fille se laissa
cajoler et pleura avec eux. Isabelle s’en alla sur la
pointe des pieds rejoindre Max. Elle devait
maintenant interrompre le week-end du juge et il
n’allait sûrement pas apprécier. Il allait devoir faire
au plus vite pour faire arrêter Fabrice Dupré pour
enlèvement et séquestration et par la même occasion,
interroger le détective engagé par madame Thibault,
qui semblait avoir été payé pour une mission pas très
honorable.

*
Max gara sa voiture dans le parking de la résidence
d’Isabelle puis ils grimpèrent les escaliers en toute
hâte. Le juge Laurent fut appelé à son domicile.
Comme l’avait prévu Isabelle, il n’apprécia pas
d’être dérangé un dimanche, mais il la félicita
néanmoins pour avoir retrouvé la jeune fille. Il lui
répondit qu’il s’engageait à faire arrêter ce Fabrice
Dupré immédiatement et que le détective payé par
madame Thibault allait subir un interrogatoire après
48 heures de garde à vue. Il allait raccrocher quand il
l’informa :
- Les cassettes vidéo trouvées dans l’appartement de
Dupré comportaient effectivement des scènes
filmées dans le parking de la Défense. Il devait
probablement les louer ou les revendre, mais je te
rassure, Anaïs n’est pas sur ces cassettes. Je te laisse
et encore toutes mes félicitations.

Après avoir raccroché, Isabelle pensa à Clémentine.


Elle qui n’aimait pas les dimanches, serait ravie
d’être dérangée par une si bonne nouvelle. Ce fut à
nouveau la belle-mère qui décrocha.
- Bonjour madame, je voudrais parler à Clémentine
s’il vous plaît.
- De la part ?
- Isabelle Declerc, c’est urgent.
- Même le dimanche, vous nous harcelez ?
- Madame, je ne vous harcèle pas, j’ai une bonne
nouvelle pour Clémentine, je dois lui parler, merci
- D’accord, mais faites vite, nous sommes attendus
chez des amis.

Elle entendit que l’on posait le combiné et la voix de


crécelle de la belle-mère qui appelait Clémentine la
fit frissonner. Puis une voix qu’elle connaissait si
bien :
- Allo Isabelle ? Alors du nouveau ?
- Nous avons retrouvé Anaïs, elle est en bonne santé
mais elle a perdu la mémoire depuis sa chute. Pour
l’instant elle est chez ses parents et dès demain, ils
l’emmèneront passer des examens à l’hôpital.
Elle l’entendit pousser un cri de joie qui lui tira
presque les larmes :
- Merci Isabelle, merci, merci, merci. J’irai la voir à
l’hôpital. Je suis tellement heureuse qu’elle soit
vivante. Je vous appellerai pour vous donner de ses
nouvelles, si cela ne vous dérange pas ?
- Au contraire Clémentine, je serai toujours heureuse
de parler avec vous. A bientôt.
- A bientôt Isabelle, je vous embrasse très fort.

Max avait écouté avec intérêt les conversations avec


le juge et Clémentine, puis il observa Isabelle qui
commençait à décompresser.
- Alors ? Une affaire menée rondement madame la
détective, mes félicitations.
- Ne te moque pas de moi, s’il te plaît.
- Loin de moi cette idée, mais j’aimerais que l’on
revienne sur cette conversation que tu as eu avec
Anaïs, lorsque tu l’as fait monter dans la voiture !
- De quoi parles-tu ?
- Tu m’as présenté comme ton fiancé, tu te
souviens ?
- Ah bon ? Je ne me souviens pas.
- Est-ce que ce soir tu me permettras d’être à
nouveau ce fiancé ?
- Si tu es bien sage, tout dépend de ce que tu me
proposes pour le dîner !

Isabelle s’était approché de Max et l’entourait de ses


bras. Maintenant, elle avait pris sa décision, ce serait
Max et personne d’autre. Lui seul pourrait supporter
cette vie et la suivre dans ses enquêtes.

FIN
Remerciements à ma famille et mes amis et tout
particulièrement à Marie, pour sa patience, sa
gentillesse et ses précieux conseils.

Protégé par Copyright France, le 11 mai 2014


Référence du dépôt : 3NP71E5