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Université de PARIS X - NANTERRE

BORIS SOUVARINE,
UN INTELLECTUEL ANTISTALINIEN
DE L'ENTRE-DEUX GUERRES
(1924- 1940)

TH ESE
Pour Le Doctorat de Sociologie Politique

Présentée par
Charles JACQUIER

sous la Direction de
Madame Annie KRIEGEL

(Volume I)

A n n é e U n iv e r sita ir e 1993 -1 9 9 4
I

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I

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I
Université de PARIS X - NANTERRE

BORIS SOUVARINE,
UN INTELLECTUEL ANTISTALINIEN
DE L'ENTRE-DEUX GUERRES
(1924- 1940)

THESE
Pour Le Doctorat de Sociologie Politique

Présentée par
Charles JACQUIER

sous la Direction de
Madame Annie KRIEGEL

(Volume I)

A n n é e U n iv ersita ire 1993 -1 9 9 4


INTRODUCTION

«Nous ne sommes pas de ceux qui


ne peuvent aller sans chef de file,
ni de ces enfants perdus qui
s'effarouchent d'un conseil. Nous
avons choisi nos maîtres parmi
ceux dont la pensée répugne aux
orthodoxies.»

Jean Ballard
Jean Ballard, une vie pour les
Cahiers, Choix et notes d'Alain
Paire, Marseille, Ed. Rivages,
1981.

1
La lecture est sans nul doute une occupation dangereuse. C'est
en effet en lisant, au tout début des années quatre-vingt, le Staline
de Boris Souvarine, réédité chez Champ libre en 1977, que naquit le
désir d'en connaître plus sur l'œuvre de l'auteur de ce formidable
livre, passé à la trappe pendant plus de quarante ans, alors que sur
son sujet avait pullulé nombre d'ouvrages d'un intérêt bien
moindre.

Mon idée de départ était très simple — certains, sûrement


bien intentionnés, la jugeraient sans doute simpliste — : Il fallait
remettre à jour les critiques de gauche du stalinisme les plus
radicales pour libérer de l'hypothèque totalitaire les courants qui
voulaient œuvrer à l'émancipation sociale des classes dominées. Le
propos était sans doute, d'une certaine manière, dans l'air du temps
à la suite de ce qu’avec leur sens aigu de la formule, des
journalistes et des commentateurs à l'affût de la dernière mode
intellectuelle, avaient dénommé «l'effet Soljénitsyne». Plus sérieux
que les élucubrations «à la mode», donc éminemment périssables,
des curieusement dénommés «Nouveaux philosophes», la lecture
des analyses de Fernando Claudin stimulait la réflexion sur les
étranges complicités dont la gauche européenne s'était rendue
coupable :

«En général (...) la gauche européenne, exception faite de très


petits groupes ou d'individus isolés, s'est cantonnée, jusque
récemment, dans une attitude que je qualifierais de complicité avec
les régimes de l'Est.
C'est pourquoi nous avons contracté une grande dette à
l'égard des révolutionnaires et des travailleurs de ces pays.
La gauche européenne, en dehors du fait qu'elle a été
incapable de faire sa propre révolution, a été la principale complice
du stalinisme, de la répression contre les meilleurs révolutionnaires
de l'Europe centrale et contre des millions de travailleurs. Elle a été
la complice du goulag. La plus grande part de responsabilités

- 2 -
incombe sans doute aux partis communistes ; mais les partis
socialistes et autres secteurs de la gauche n'en sont pas exempts l.»

Venant de l'un des principaux dirigeants du parti communiste


espagnol jusqu'en 1964, exclu à la suite de divergences au sujet de
l'attitude que le P.C.E. devait adopter vis-à-vis de l'U.R.S.S., puis
collaborateur du quotidien d'extrême-gauche italien II Manifesto,
l'affirmation d'une complicité de la gauche avec les régimes
répressifs de l'Est pesait d'un grand poids et ne pouvait manquer
de susciter la perplexité pour les savants et la consternation pour
les croyants. D'autant que deux ans auparavant, le dissident
soviétique André Amalrik avait interpellé les communistes italiens
sur leur attitude : «Nous contestataires soviétiques, nous vous
avons toujours tendu la main, mais vous avez préféré la main de
nos persécuteurs 12. »

Parmi la gauche européenne, la gauche française n'était pas la


moins compromise sur ce terrain. Un de ses plus illustres
représentants parmi les intellectuels n'avait-il pas écrit et proclamé
cette pensée définitive selon laquelle tout «anticommuniste» était
«un chien» ? Claude Lefort, qui dénonça en son temps «le rôle
éminent (...) joué [par] Sartre au service de ce que le courageux
Ciliga nommait “le grand mensonge”», rappelait «comment
l'intelligence, la culture et le talent concoururent à épaissir les
ténèbres» 3.

Alors que des changements sociaux radicaux étaient espérés


ou redoutés dans tous les pays de l'Europe du Sud depuis la fin des
années soixante, que la dictature portugaise était renversée, que
Franco agonisait, que le parti communiste italien semblait aux
portes du pouvoir, de même que l'alliance autour d'un «programme
commun de gouvernement» du parti socialiste et du parti

1 «L'eurocommunisme et “les sociétés antagonistes de type nouveau”*, in II Manifesto,


Pouvoir et opposition dans les sociétés post-révolutionnaires, Paris, coll. Combats,
Ed. du Seuil, 1978.
2 Annie Kriegel, Un autre communisme ?, Paris, Hachette/Essais, 1977, p. 89.
3 Claude Lefort, Eléments d'une critique de la bureaucratie, Paris, Gallimard, Tel,
1979, p. 7.

- 3 -
communiste en France, que l'extrême-gauche occupait le devant de
la scène et des nouvelles luttes sociales et ouvrières, en particulier
en France et en Italie, un tel constat résonnait comme un appel à la
réflexion en vue de renouveler la critique étriquée du stalinisme et
de l'U.RS.S. que formulaient ces courants, sans parler de l'incapacité
congénitale du P.C.F. à commencer ne serait-ce qu'un timide
aggiornamento à l'époque du «bilan globalement positif» du
«socialisme réellement existant».

A qui ne se satisfaisait pas des théories trotskystes sur l'Etat


ouvrier dégénéré, sans parler des partisans de la «pensée» de Mao,
il était possible de se reporter aux travaux des revues Arguments,
l'Internationale situationniste et Socialisme ou barbarie, grâce à des
réimpressions ou des sélections d'articles dans des collections de
poche. Pourtant, malgré l'intérêt de ces travaux, il était nécessaire
de remonter plus avant dans l'histoire. Si chacune de ces
publications avait maintenu dans le contexte de la guerre froide,
puis de la décolonisation et de la reprise mondiale d'une lutte
autonome des classes, l'exigence d'une pensée critique, elles ne
pouvaient donner entièrement satisfaction, car il apparaissait, à
l'évidence, qu'un fil s'était rompu dans la tradition de la critique de
gauche du stalinisme. Selon l'expression de René Char, «notre
héritage [n'était-il] précédé d'aucun testament» *?

Pourtant, malgré cette rupture, ou plutôt cette interruption, il


existait bel et bien un «testament», le testament d'une génération
vaincue, celle des opposants à la Première Guerre mondiale et des
premiers partisans de la révolution russe, qui devinrent, au cours
des années vingt, les premiers critiques de la dégénérescence du
bolchevisme parvenu au sommet du pouvoir, succédant de peu aux
premiers contestataires venus du mouvement anarchiste. Si le
sentiment d'une tragédie sans pareille habitait les protagonistes à
un moment où, selon le titre d'un roman de Victor Serge, il était
«minuit dans le siècle», l'historiographie n'a pas retenu cette
dimension essentielle de la défaite du mouvement ouvrier1

1 René Char, Fureur et mystère, Feuillets d ’Hypnos, Paris, Poésie/Gallimard, 1974,


p. 102.

- 4 -
révolutionnaire, laminé par toutes les répressions, à commencer par
celles des Etats totalitaires, qui ne lui laissait plus aucun espace
autonome d'existence et même d'expression.

Après la Deuxième Guerre mondiale, Jean-Daniel Martinet


pouvait écrire, dans cette perspective, un article contre les
nouvelles prises de position pro-staliniennes d'Esprit :

«Certes on n'a pas à être fier d'avoir été munichois (ou


antimunichois) ; les événements de 1938, où le mouvement
proprement ouvrier n'avait plus sa place, ne sont que les amères
conséquences du grand abandon de 1936 : les occupations d'usine
en France et surtout la Révolution espagnole auront été la dernière
chance, l'ultime avertissement du destin de la classe ouvrière. Nous
n'avons pas su, ou pas pu, en profiter. Il ne restait qu'à payer et à
laisser passer la vague guerrière. L'heure de la lutte des classes
était momentanément dépassée, ce qui explique les prises de
position contradictoires de militants sincères : les uns dans
l'inaction, d'autres dans la résistance, certains même avec la Charte
du travail de Pétain L» Ce rappel historique sur la fin des années
trente amenait Martinet à souligner que l'erreur d'Esprit était «de
confondre actuellement communisme et mouvement ouvrier».
L'histoire du mouvement ouvrier dans l'entre-deux guerres devrait
donc commencer par établir cette distinction fondamentale, puis
tenir compte de la défaite du dit mouvement, ou plutôt d'une
succession ininterrompue de défaites au plan international,
«l'agonie de l'espérance socialiste» dira Souvarine en 1939, jusqu’à
la Deuxième Guerre mondiale qui marqua, pour longtemps,
l'intégration des mouvements ouvriers organisés à l'un ou l'autre
des deux camps en présence sur la scène mondiale.

Mais, avec la chute du Mur de Berlin et la réunification de


l'Allemagne, impensable quelques années auparavant, puis le
putsch avorté d'août 1991 en U.R.S.S., une nouvelle période*

* J.-D. Martinet, «Une nouvelle mystification : La revue “Esprit” au secours de


l'impérialisme stalinien», La Révolution prolétarienne, n° 312, nouvelle série n° 11,
février 1948. Sauf indication contraire, les mots ou phrases en italique dans les
citations ne sont pas soulignés par nous, mais par l'auteur.

- 5 -
historique semblait s'ouvrir qui laisserait le champ libre aux
progrès de l'abondance et de la démocratie. L'espace d'une saison,
l'on nous entretint de la «fin de l'histoire», mais, à peine ce discours
était-il prononcé que de nouvelles difficultés imprévues
apparaissaient, démontrant l'inanité de telles espérances : «Seuls,
ceux qui n'ont rien appris en étudiant l'histoire peuvent supposer
que ces choses “finiront par des chants et des apothéoses” 1. »
Persister à s'intéresser à l'histoire et à la compréhension du
stalinisme à partir des analyses produites par ses premiers et plus
lucides critiques ne relevait-il pas d'un parfait anachronisme ?

L'importance de l'ouverture des archives russes pour la


reélaboration d'une histoire et d'une sociologie du stalinisme ne
tarda pas à prouver le caractère à tout le moins superficiel d'une
telle assertion 12. Des tempêtes soulevées par «l'affaire Jean Moulin»
aux mises aux points historiques suscitées par l'ouverture des
archives russes, en passant par les étranges accointances entre
nationalistes et communistes, de Moscou à Paris en passant par
Belgrade, l'actualité de ces derniers mois a amplement démontré
que, comme l'écrivait Alain Brossât dans un autre contexte : «Il n'y
a que les imbéciles pour avoir écrit le dernier mot de cette histoire-
là eten avoir à tout jamais fini avec ce monde-là 3.»

Comme s'il était incongru, pour ne pas dire indécent,


d'envisager qu'une partie des élites politiques françaises de l'entre-
deux guerres ait pu succomber aux sirènes de l'espionnage
soviétique sous couvert d'antifascisme, comme ce fut le cas avéré
en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis à la même époque ! Comme si
un minimum de connaissances historiques n'aurait pas pu tempérer
l'étonnement de journalistes qui, pour la plupart, semblaient autant

1 Boris Souvarine, «Cauchemar en U.R.S.S.», Paris, extrait de La Revue de Paris, 1937,


p. 43.
2 C f. les articles de Stéphane Courtois, «Archives du communisme : mort d'une
mémoire, naissance d'une histoire», et Nicolas Werth, «De la soviétologie en général
et des archives russes en particulier», Le Débat, n° 77, novembre-décembre 1993.
3 Alain Brossât, Le stalinisme entre histoire et mémoire, La Tour d'Aigues, Ed. de
l'Aube, 1991, p. 7.

- 6 -
ignorer l'existence d’une ligne Schlageter dans le parti communiste
allemand de 1923, que les étranges rapports entre nazis et
staliniens sous la République de Weimar, sans parler du pacte
soviéto-nazi du 23 août 1939 !

Il convient d'ajouter que pour l'ensemble des sociétés


européennes, en particulier dans les pays de l'ex-Europe de l'Est, la
connaissance de ce que fut le stalinisme est, une question de la plus
haute importance dans la mesure où la connaissance du passé est
indispensable pour s'orienter dans le présent et envisager l'avenir.
Il faudra bien que les innombrables «pages blanches» de cette
histoire-là s'écrivent un jour ou l'autre, et le plus tôt sera sans
doute le mieux pour la bonne santé de ces sociétés.

Il importe donc de préciser la terminologie employée. Parler


de «stalinisme» ou de «staliniens», ce n'est pas reprendre un
qualificatif passe-partout qui consisterait à désigner un quelconque
régime dictatorial plutôt de «gauche», ou parler d'une personne, ou
de son comportement, quelque peu autoritaire ou dogmatique. A ce
compte-là, le concept serait aussi opératoire que l'emploi du terme
de «fasciste» pour quiconque émettait, il y a une quinzaine
d'années, des doutes sur la dernière lubie idéologique d'un
quelconque groupuscule inspiré par le «marxisme-léninisme».
Qualifier, par exemple, Raymond Aron de «fasciste», ou Hannah
Arendt de «libérale U.S.», outre la bêtise de tels propos, n'est
certainement pas la meilleure manière d'exprimer des désaccords
avec les œuvres de théoriciens et de philosophes de la politique
qu’il est difficile d'ignorer systématiquement, quels que soient par
ailleurs les points d'accord ou de désaccord avec leur pensée.

Au contraire de telles élucubrations, où le stalinisme


deviendrait une expression passe-partout du journalisme le plus
superficiel et une injure à resservir à tout propos, et surtout hors
de propos, parler de «stalinisme» c'est très exactement définir le
régime instauré en U.R.S.S. par Staline, immédiatement après la
mort de Lénine, et dont les tares existaient déjà précédemment
d'une manière plus ou moins prononcée, mais devaient atteindre
sous son règne des sommets inégalés. Le «stalinien» sera donc dans
ce sens le partisan,* déclaré ou non, d'un tel régime. Il n'est peut-

- 7 -
être pas inutile de rappeler à tous ceux que pourrait choquer
l'emploi d'un telle terminologie pour son prétendu manque
d'objectivité scientifique que, par exemple, les militants du P.C.F.
revendiquaient, entre les années trente et les années cinquante, «le
beau nom de stalinien».

L'amplitude chronologique de notre travail sur la période de


l'entre-deux guerres nous semble donc autoriser parfaitement
l'emploi de cette terminologie. Mais une remarque supplémentaire
s'impose sur ce point. Certains sont tentés de limiter l'utilisation de
ces termes à la vie physique ou biologique du dictateur, décédé le 5
mars 1953, dans la mesure où le stalinisme serait impensable aussi
bien qu'impossible sans Staline lui-même. Vu l'importance de la
personnalité du dictateur dans l'imaginaire constitutif de son
régime et dans sa dérive paranoïaque, un tel argument mérite
d'être pris en considération. Mais il ne nous parait pas
suffisamment décisif pour abandonner cette terminologie, même s'il
est possible d'introduire une nuance en parlant de post-stalinisme
pour la période de l'après-1953. En effet, jusqu'à la rupture
symbolique qui suit la tentative de putsch manqué contre
Gorbatchev d'août 1991, le système stalinien a continué tant bien
que mal à perdurer jusqu'à son implosion finale et, s'il y eut bien
des tentatives de «déstalinisation» après la mort de Staline, il ne
faudrait pas oublier que l'expérience Khrouchtchev se solda par un
putsch réussi en douceur contre le successeur de Staline et une
nouvelle glaciation de presque trois décennies.

Le stalinisme est d'autre part le moule initial d'une certaine


forme de dictature totalitaire qui sera appliqué dans tous les pays
dominés par le «système communiste mondial», avec, bien sûr, des
variations d'époque et de lieu, et qui, à l'heure où ces lignes sont
écrites, perdurent, notamment en Chine «populaire», en Corée du
Nord, à Cuba, au Vietnam, etc. Depuis 1949, le régime chinois nous
semble beaucoup plus facilement caractérisable comme un
«stalinisme aux couleurs de la Chine», que comme une création sui
generis, malgré l'importance de la personnalité de Mao dans sa
naissance et son développement. A la limite, le régime perfectionna

- 8 -
certaines méthodes totalitaires, mais il ne constitua jamais une
création originale et inédite par rapport à son prédécesseur.

Ces arguments nous semblent décisifs pour attribuer la


qualité de concept opératoire dans le champ de l'histoire
contemporaine au terme de «stalinisme», et par extension l'emploi
du substantif «stalinien».

Mais retrouver l'héritage dont nous parlions plus haut,


imposait un nouvel examen sémantique car les courants que nous
évoquions, outre leur relatif oubli par les études savantes, devaient
porter le lourd fardeau d'une dénomination ambiguë avec le terme
d'«anticommunisme». En effet, l'opposition de gauche au stalinisme
est, pour les années trente, encore trop souvent qualifiée
d'anticommuniste, comme si cette dénomination tenait lieu de
concept. Dans cette curieuse acception, est anticommuniste toute
personne qui manifeste devant tel ou tel événement, tel ou tel
problème, une opposition à la politique préconisée par l'U.R.S.S. et
appliquée par les différentes sections de l'Internationale
communiste. Ainsi, pourrait être qualifié d'anticommuniste, toute
personne en désaccord avec la politique «classe contre classe» de
l'Internationale communiste, considérant la social-démocratie
comme «social-fasciste» entre 1928 et 1934-1935 ; mais aussi tout
partisan de ces thèses après 1935, quand les partis communistes
adoptèrent les politiques dites de Front populaire antifasciste.
Laquelle politique sera anticommuniste après le pacte soviéto-nazi
du 23 août 1939, quand les directives ne seront plus à l'unité
antifasciste des démocraties avec l'U.R.S.S., mais à la dénonciation
de la guerre impérialiste dont étaient responsables, en dernier
ressort, les capitalistes franco-anglais, etc.

De plus, ce concept, qui se voudrait scientifique, était (est) en


même temps une catégorie essentielle du discours politique de
l'U.R.S.S. et des partis communistes, dont le P.C.F., par exemple,
continue de faire un usage systématique, aussi bien contre ses
adversaires déclarés que contre ses alliés potentiels. Il est donc
employé dans tous les cas pour stigmatiser des interlocuteurs aussi
nombreux que divers sur le mode de la réprobation ou de l'insulte.

- 9 -
En premier lieu, ce «concept» se réduit à être un inventaire à
la Prévert d'attitudes et de raisonnem ents politiques
contradictoires, en fonction des besoins de la politique extérieure
d'un État. De plus, dans le second cas, son emploi en fait un élément
central du discours de l'objet que l'on prétend étudier avec
objectivité.

Si la pertinence d'un concept se vérifie dans la clarté de son


utilisation et dans sa propriété à rendre compte du réel, en dépit
des circonstances de temps ou de lieu, il apparaît que celui
d'anticommunisme entretient une imprécision manifeste et une
ambiguïté fondamentale avec son utilisation partisane et
politicienne, le premier sens venant cautionner et légitimer l'usage
du second.

Si donc l'on a admis l'utilisation des termes de stalinisme et de


stalinien, il en découle qu'il faudra utiliser ceux d'antistalinisme et
d'antistalinien. Cela permettra, en premier lieu, d'opérer les
distinctions indispensables entre tous ceux qui émettent des
réserves ou des désaccords avec la politique suivie par les partis
communistes. Si un membre de L'Action française et un anarchiste,
un communiste oppositionnel ou un syndicaliste révolutionnaire
condamnent le régime de Staline, il va s'en dire que ce n'est pas
pour les mêmes raisons, mais cela va encore mieux en le disant.
y
Etablir ces distinctions permet, outre une clarté indispensable,
d ’év iter une in terp rétatio n p artisane du q u alificatif
d'anticommunisme que viendrait renforcer, volontairement ou non,
l'usage académique.

Péguy a écrit que l'histoire «s'occupe de ce qui apparaît»,


avant de préciser que, devant les vaincus, «elle n'aura pas besoin
de nous flétrir» et, «si elle s'occupait de nous, tout ce qu'elle
pourrait faire pour nous serait de nous traiter négligemment
d'imbéciles» L Le qualificatif d'anticommunistes jeté tout aussi
négligemment par l'histoire académique aux opposants de gauche
au stalinisme n'est pas sans évoquer, pour nous, les propos de*

* Charles Péguy, «A nos amis, à nos abonnés» [1909], Œuvres en prose, 1909-1914,
Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1968, p. 19.
Péguy où l'oubli ne le dispute le plus souvent qu'à la
condescendance ou au mépris. Il y a toutefois des exceptions
comme le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier
français, qui ne va pas toutefois jusqu'à s'interroger sur la notion
même de «mouvement ouvrier», alors qu'une de ses composantes
s'est transformée en une force politique agissant en fonction des
intérêts d'un État totalitaire, et non plus en fonction des intérêts
autonomes des classes laborieuses. Cela donne, par exemple, dans le
cas du Dictionnaire du mouvement ouvrier international sur
l'Allemagne des rapprochements que l'on nous permettra de juger
pour le moins surprenants entre des victimes du stalinisme comme
Hugo Eberlein ou Heinz Neumann, et des apparatchiks staliniens,
comme Walter Ulbricht ou Erich Honecker. Un certain
œucuménisme s'abritant derrière la notion par trop floue ou
élastique de «mouvement ouvrier», est-il à même de s'interroger
pour savoir s'il faut ranger les uns et les autres dans le même
moule historiographique ?

Ces précisions nous semblaient indispensables avant


d'indiquer que l'étude des courants révolutionnaires antistaliniens
devrait permettre une nouvelle approche de l'histoire de l'entre-
deux guerres et au-delà, qui commencerait d'en renouveler
profondément la vision. L'histoire est trop souvent écrite
uniquement par les vainqueurs, des vainqueurs, en l'occurrence,
dont l'extraordinaire victoire a été de réussir à identifier pendant
sept décennies un régime d'exploitation, d'oppression et de terreur
avec les symboles et les espérances de la libération sociale. Alors
que l'ouverture progressive des archives russes semble venir
confirmer les pires analyses des critiques du stalinisme, il serait
peut-être temps d'écouter la voix des vaincus, et surtout d'autres
voix que celles de l'imposture et du mensonge. Parmi ces voix, celle
de Boris Souvarine est une des plus claires et des plus fortes.
Philippe Robrieux, en écrivant que Souvarine avait été «une
intelligence et un savoir exceptionnels, ainsi qu'un caractère
authentique perdus pour le mouvement ouvrier...» 1 ne parlait

1 Philippe Robrieux, Histoire intérieure du parti communiste français, t. IV, Paris,


Fayard, 1984, p. 512.

11
évidemment que du passé. L'œuvre de Souvarine reste pour tous
ceux qui voudront bien s'y intéresser afin d'opérer les clarifications
nécessaires et indispensables pour comprendre, selon le mot de
Ante Ciliga, «le plus grand événement politique et social du XXe
siècle».

Pour ce faire, ce travail voudrait modestement s'attacher à


restituer l'itinéraire politique et intellectuel de Boris Souvarine
dans l'entre-deux guerres, à partir de ses propres écrits et, autant
que possible, en rapport avec quelques unes des pensées les plus
originales du courant révolutionnaire antistalinien, dans le contexte
des grands événements de l'entre-deux guerres. Le lecteur ne
s'étonnera donc pas de trouver des développements sur l'originalité
des positions de Boris Souvarine dans la gauche et l'extrême-gauche
française des années vingt et trente. Il ne sera pas plus surpris de
voir les prises de position de Souvarine confrontées fréquemment à
celles d'autres personnages représentatifs de ces minorités
antistaliniennes ; par exemple, outre les autres militants du Cercle
communiste démocratique, Jean Bernier, les animateurs de L a
Révolution prolétarienne, Trotsky, Simone Weil, etc. L'importance
de son Staline, désormais unanimement reconnu, ou presque, nous
a amené à nous intéresser à l'écho de ce livre dans l'opinion
publique française au moment de sa parution. En effet, une telle
étude permet de présenter un instantané, au sens photographique,
relativement précis de la perception de l'U.R.S.S. au milieu des
années trente, et au-delà, tout en voyant fonctionner in vivo le
processus de marginalisation d'un discours critique sur la question
qui devait perdurer pendant des décennies, car «la vérité est que
ce qui parut autrefois nouveau, inouï, impensable, fut ensuite
enfoui dans les ténèbres de la mémoire collective» L

Par contre, on pourra être surpris de notre décision de nous


limiter au Souvarine communiste oppositionnel et antistalinien, et
donc de commencer notre travail proprement dit aux lendemains
de son exclusion de l'Internationale communiste et du parti1

1 Claude Lefort, «Une autre révolution», Libre n° 1, Paris, Petite bibliothèque Payot,
1977, p. 87.

- 12 -
français. Par rapport à notre propos, le Souvarine de l'Eloge des
bolcheviks de 1919 et celui qui condamne Nestor Makhno dans
L'Humanité, en 1924, ne nous apprend pas grand-chose, si ce n'est
sur la pertinence de son esprit critique qui lui fit abandonner
rapidement les illusions aussi lyriques que trompeuses sur la
«grande lueur à l'Est». Si les idées et la personnalité de Souvarine
sont intéressantes pour le chercheur et l'historien, entre 1916 et
1924, il faut cependant souligner que cet aspect-là est finalement le
plus connu de sa vie et de son œuvre, dans la mesure où tous les
historiens des origines du communisme français ne pouvaient
qu'évoquer un des principaux fondateurs de la Section française de
l'Internationale communiste. D'autant que le travail de Jean-Louis
Panné sur les premières années de Boris Souvarine a permis de
faire, récemment, le point sur la question 1. Par la suite, ce sont les
«gestes obscurs et souvent sans écho» d'un militant à contre-
courant qu'il faudra restituer (A.C.C., p. 8). C'est cette période, la
moins connue et la plus féconde de la vie et de l'œuvre de
Souvarine, que nous voudrions traiter dans ce travail.

Mais avant de s’attacher au Souvarine oppositionnel, il


importe de dire quelques mots des débuts de son itinéraire
politique et de son rôle politique jusqu'en 1924 12.

1 Jean-Louis Panné, Boris Souvarine : Prémices d'un itinéraire politique (1895-1919),


Mémoire de maîtrise sous la direction de Jean-Louis Robert, Université de Paris I
Panthéon-Sorbonne, 1991-1992. Dans sa récente et savante biographie, B o r is
Souvarine, le premier désenchanté du communisme (Paris, Robert Laffont, 1993),
Jean-Louis Panné consacre douze chapitres sur vingt-quatre à la période 1895-
1924.
2 Nous utilisons principalement le mémoire de Jean-Louis Panné, op. cil,, ainsi que sa
notice du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, s. d. Jean
Maitron et Claude Pennetier, Paris, Ed. ouvrières, t. 41, pp. 393-400. Cet ouvrage
sera désormais référencé D .B .M .O .F ., suivi des numéros de tome et de page
correspondants.On se reportera également à la notice de Philippe Robrieux dans le
tome IV de son Histoire intérieure du Parti communiste français (Paris, Fayard),
p. 505-512 et enfin au dossier Souvarine des Archives de la Préfecture de Police de
Paris (Cabinet du Préfet).
Boris Lifschitz naquit le 24 octobre 1895 à Kiev, c'est-à-dire le
7 novembre 1895 selon le calendrier grégorien. Il était le second
fils de Kalman Lifschitz, né le 15 mars 1868, et de Mina Steinberg,
né le 22 mars 1871. La famille Lifschitz était d'origine juive et
habitait à Kiev, où le père, Kalman, était ouvrier-joaillier. Après
avoir travaillé pour l'atelier Marchak, il s'installa à son compte,
mais décida néanmoins de quitter la Russie en 1897 pour venir
s'installer en France, qui apparaissait à de nombreux juifs, victimes
ou non, des mesures discriminatoires du tsarisme, comme la patrie
de la Déclaration des droits de l'homme. Au début, un ami de la
famille déjà installé à Paris avait loué un petit appartement dans le
quartier du Marais et trouvé un premier travail à Kalman. La
famille Lifschitz ne connut pas véritablement la misère, mais
pendant un certain temps vécut pauvrement, ces premières années
parisiennes étant endeuillées par la mort de deux enfants, Jacques,
emporté par la diphtérie, et Lucie par la méningite.

Kalman Lifschitz fit l'acquisition à crédit en 1904 d'un fonds


de commerce et d'un appartement situé au 9 de la rue Cadet (9 ème
arrondissement). Le 15 mars de la même année naissait un nouvel
enfant dans la famille, Jeanne. En 1906, la famille Lifschitz
demanda la nationalité française en date du 22 avril. C'est à la
présentation de documents russes manuscrits que la date de
naissance de Boris fut mal retranscrite, 1895 se transformant en
1893. La naturalisation fut obtenue quelques mois plus tard, en
date du 26 août 1906.

Le jeune Boris entra à l'Ecole primaire supérieure Colbert,


mais à la suite d'un incident disciplinaire, il fut renvoyé de
l'établissement et en éprouva un fort sentiment d'injustice. Il entra
ensuite, grâce à son père, comme apprenti dans une usine
d'aviation de Levallois-Perret, puis dans un atelier d'art décoratif,
cité du Paradis et enfin à la revue mensuelle Art et Joaillerie,
dirigée par un vieil anarchiste qui lui fit connaître les titres de la
célèbre «Bibliothèque sociologique» publiée chez Stock, où l'on
trouvait les livres de Michel Bakounine, Christian Cornelissen,
Georges Darien, Lucien Descaves, Sébastien Faure, Guglielmo
Ferrero, Jean Grave, Augustin Hamon, Pierre Kropotkine, Louise

14 -
Michel, Domela Nieuwenhuis, Elisée Reclus, Adhémar Schwitzguébel,
Max Stirner, Laurent Tailhade, Léon Tolstoï, etc. A la fin de sa vie, il
évoquait encore l'influence de Autour d'une vie de Kropotkine qu'il
avait recommandé sa vie durant, et précisait : «C'est dire que les
idées politiques et sociales que je partageais alors n'avaient rien de
dogmatiques, soumises qu'elles étaient à des considérations
morales, personnelles en ma conscience.» 1 II lisait également les
Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy, qui le captivait jusqu'à ce
que les violentes attaques de Péguy contre Jaurès, à l'occasion de
l'adoption de la loi de trois ans sur le service militaire contre les
dangers du militarisme allemand, à laquelle s'opposèrent les
socialistes, jette un sérieux trouble sur cette admiration.

C'est à partir de la grande grève des cheminots de 1910 que le


jeune homme commença à s'intéresser à la politique et à lire les
journaux socialistes, syndicalistes et anarchistes, comme La Bataille
syndicaliste, La Guerre sociale, Les Hommes du jour, L ’Humanité,
etc. En même temps que son frère aîné et deux amis, René Apercé
(dit René Reynaud) et Henri Suchet, il suivait les cours de
l'Université populaire «La Coopération des idées», fondée le 9
octobre 1899 par Georges Deherme dans le quartier du faubourg
Saint-Antoine. Parmi ses lectures, citons notamment Kant, Leibniz,
Schopenhauer, Spencer, Stuart Mill, et parmi les théoriciens
socialistes Engels, Guesde, Jaurès et Marx, grâce aux résumés du
Capital de l'avocat guesdiste Gabriel Deville et de l'anarchiste italien
Carlo Cafiero.

Muni d'un solide savoir d'autodidacte, Boris Lifschitz


apparaissait à la veille du premier conflit mondial comme «nourri
d'une culture politique à la fois libertaire et socialiste», penchant
«sous l’influence de Jaurès, vers un socialisme pragmatique», avec
cependant des références au guesdisme, en particulier à Paul
Lafargue, signe manifeste de son intérêt pour l’œuvre de Marx,
dont les guesdistes avaient été, pour le meilleur et pour le pire,
parmi les principaux introducteurs en France.

Feu le Komintern, Souvenirs — Réflexions — Documents, manuscrit inédit.

15 -
On peut ainsi résumer les états de service du jeune Lifschitz :
Incorporé au 155e Régiment d'infanterie le 28 novembre 1913, il
fut affecté le 10 septembre suivant à la 22e section des commis et
ouvriers d'administration, puis muté à Paris dans une section de
l'intendance et enfin réformé n° 2, le 28 mars 1916, à la suite du
décès de son frère Léon, l'année précédente.

Sa dernière affectation lui permit de rencontrer, par


l'intermédiaire d'Alexandre Lavigne, le fils du député socialiste de
la Gironde, les animateurs de l'hebdomadaire socialiste L e
Populaire, notamment Paul Faure et Jean Longuet, qui s'opposaient
à la majorité de la S.F.I.O., ralliée à l'Union sacrée. Cette minorité
composée d'anciens guesdistes s'appuyait sur la fédération de la
Haute-Vienne et, après la seconde conférence socialiste
internationale à Kienthal (Suisse) du 1er mai 1916, se structura
autour du Comité de défense du socialisme international (C.D.S.I.).
Le jeune militant n'avait toutefois pas attendu sa démobilisation
pour publier son premier article politique dans le petit journal
pacifiste de l'Independant Labour Party, le Labour Leader, sous la
signature de Robert Dell, le correspondant à Paris du Manchester
G u a r d ia n , pour rendre compte d'un Conseil national du Parti
socialiste.

Le signe le plus patent de son entrée dans le journalisme


révolutionnaire et le militantisme politique fut, sans doute,
l'adoption de son pseudonyme, Boris Lifschitz devenant dorénavant
Boris Souvarine, en reprenant le nom d'un des principaux
personnages du Germinal d'Emile Zola. Selon Jean-Louis Panné, le
choix de ce nom affirmait «son attachement à la culture russe et à
la réminiscence de son ancien attrait pour les théories anarchistes»,
mais également pouvait signifier «la difficulté à porter un nom juif
(à consonance quelque peu germanique), en pleine guerre, dans une
France profondément imprégnée par l'antisémitisme, et cela en
dépit du fait que lui-même et sa famille étaient dégagées de toute
culture religieuse juive et se considéraient uniquement comme des
citoyens, religieusement affranchis l .»

Souvarine adhéra à la IXe section du Parti socialiste et au


C.D.S.I., tout en fréquentant les réunions de la Société d'études
documentaires et critiques de la guerre et le petit bureau
d'Alphonse Merrheim, rue de la Grange aux Belles à la Maison des
syndicats, le premier foyer syndicaliste d'opposition à la guerre. A
propos de cette période, il écrira : «L'essentiel était l'opposition à la
poursuite “jusqu'au bout” (et quel bout ?) de cette guerre devenue
insensée, la renonciation aux appétits impérialistes, la reprise des
relations internationales entre socialistes fidèles aux principes 12.» A
la suite de son article du Populaire (n° 31, 27 novembre 1916), «A
nos amis qui sont en Suisse», Lénine lui répondit par une «lettre
ouverte» qui constitua, selon ses propres termes, «un
commencement d'initiation au léninisme» (S., p. 137).

En novembre 1917, malgré son enthousiasme pour la


révolution, il publia dans l'hebdomadaire anarchiste de Sébastien
Faure Ce qu'il faut dire (n° 78, samedi 17 novembre 1917) un
article sur «La Commune maximaliste», dans lequel il écrivait : «Il
est à craindre que pour Lénine et ses amis, la “dictature du
prolétariat” doive être la dictature des bolcheviki et de leur chef. Ce
pourrait devenir un malheur pour la classe ouvrière russe et, par
suite, pour le prolétariat mondial. La dictature de Lénine ne
pourrait être maintenue que par une énergie farouche et constante,
elle exigerait la permanence d'une armée révolutionnaire et rien ne
nous permet de préférer le militarisme révolutionnaire au
militarisme actuel. Ce que nous voulons souhaiter, c'est l'entente

1 Jean-Louis Panné, Prémices, op. cit., p. 68. Les diverses hypothèses d'adoption de ce
pseudonyme sont examinées par J.-L. Panné p. 68-70. On se reportera également,
d'une manière plus générale, à l'article de Pierre Aubéry, «Quelques sources du
thème de l'action directe dans G erm in a l» , in Pour une lecture ouvrière de la
littérature, Paris, Editions syndicalistes, 1970, p. 31-44.
2 «Une controverse avec Lénine 1916-1917», in Lénine, Lettre ouverte à Boris
S o u va rin e, avant-propos, article, notes et post-scriptum par B. Souvarine, Paris,
Spartacus, série A, n° 38, juin 1970, p. 3.

17 -
entre les socialistes pour l'organisation d'un pouvoir stable, qui soit
vraiment le pouvoir du peuple et non celui d'un homme, si
intelligent et probe soit-il.» Et un peu plus loin, Souvarine insistait à
nouveau sur l'ampleur de la tâche à accomplir en précisant qu'elle
ne pouvait «être l'œuvre d'un homme et d'une fraction qui auraient
pour préoccupation primordiale et permanente de maintenir leur
autorité sans cesse menacée».

Rédacteur au Journal du Peuple d'Henri Fabre et secrétaire de


rédaction au Populaire, il devenait, en mars 1917, l'un des vingt-
cinq responsables du C.D.S.I. et membre du comité exécutif de la
Fédération de la Seine de la S.F.I.O., en octobre 1917. Cependant, il
abandonna dans les mois suivants cette position critique sur l'action
des bolcheviks sous l’influence de Kemerer (Victor Taratouta), très
influent dans l'équipe qui publiait Le Populaire.

Il devait confirmer ce soutien de plus en plus net aux


bolcheviks au cours des séances de la Commission d'enquête sur la
situation en Russie convoquée par la Ligue des droits de l'homme
en décembre 1918, les comptes-rendus des débats étant publiés
dans le Bulletin des droits de l'homme l'année suivante (n° 3, 1er
février et n° 4, 15 février 1919). Souvarine s'y livrait à une
vigoureuse défense de «la thèse bolchéviste», sur les principaux
points soulevés par ses contradicteurs, extrêmement critiques sur
l'action des bolcheviks, notamment la paix de Brest-Litovsk et la
dictature du prolétariat.

Après la fondation de la IIIe Internationale, ou Komintern, à


Moscou (2-6 mars 1919), Souvarine s'engagea, avec toujours plus
de passion, pour le ralliement des révolutionnaires français à la
nouvelle Internationale, pour laquelle il militait partout où il le
pouvait. Ainsi, dans un article de L'Avenir international (n° 25,
janvier 1920), significativement intitulé «Brûlons les vieilles
étiquettes», Souvarine demandait aux «pionniers de la Révolution
sociale» désireux de mettre les masses en mouvement «qu'ils
dégagent, du fatras des vieilles formules et des vieux groupes, des
conceptions fraîches et une organisation neuve, qui rassembleront
les forces éparses du prolétariat révolutionnaire.» Et il poursuivait :
«Les bolcheviks l'ont compris et c'est un tel souci que décelait leur
proposition de constituer partout des “partis communistes”.» Le
leit-motiv de son combat devenait le ralliement de la gauche
socialiste, ouvrière et révolutionnaire à la IIIe Internationale L

Cependant, la rédaction du Populaire n'avait pas approuvé la


constitution de la IIIe Internationale et Souvarine cessa d'y
collaborer, tandis que ses rapports avec Jean Longuet et le Comité
de reconstruction de l'Internationale (l'ancien C.D.S.I.) se détériorait
rapidement. Désormais opposé à ses anciens camarades de la
minorité socialiste non ralliée au bolchevisme, il adhérait au Comité
de la IIIe Internationale, dont il devait devenir l'un des trois
secrétaires aux côtés de Fernand Loriot et Pierre Monatte, tout en
créant la revue de ce comité, le Bulletin communiste, en mars 1920.

Souvarine, en contact depuis février 1920 avec Henriette


Roland-Holst du Bureau auxiliaire de la IIIe Internationale à
Amsterdam, jouait un rôle de premier plan dans les tentatives de
rallier la majorité de l'ancien parti socialiste, ainsi que des forces
nouvelles issues du syndicalisme révolutionnaire, à la IIIe
Internationale, mais son arrestation, avec les deux autres
secrétaires du Comité, au moment de la grève des cheminots de mai
1920, laissa plus de champ aux initiatives de certains
«reconstructeurs» qui envisageaient un ralliement aux conditions
posées par l'Internationale par pur opportunisme. Comme l'a écrit
Jules Humbert-Droz, à propos de Frossard et Cachin, «rentrés en
France avant les autres délégués, ils avaient mené campagne pour
l'adhésion à l'Internationale communiste, croyant ainsi couper
l’herbe sous les pieds de la gauche qui, groupée dans le “Comité
pour la Troisième Internationale”, gagnait en influence dans le
p a r ti 12.» Et, serions-nous tentés d'ajouter, pâtissait de
l'emprisonnement de ses leaders qui, malgré tout, depuis la Santé,
continuaient à intervenir dans le débat pour ne pas laisser le

1 Sur la crise aiguë de l'après Première Guerre mondiale qui voit la «greffe d u
bolchevisme sur le tronc de la gauche ouvrière française», cf. Annie Kriegel, A u x
origines du communisme français, Paris, Flammarion/Sciences, 1970.
2 Jules Humbert-Droz, De Lénine à Staline, dix ans au service de l'Internationale
communiste 1921-1931, Neuchâtel, La Baconnière, 1971, p. 19.

19 -
champ libre aux «reconstructeurs» et adapter les directives de
l'Internationale aux conditions françaises, notamment sur la
question syndicale.

Cependant à l'issue du Congrès de Tours, «le Parti communiste


français (...) était loin d'être le parti révolutionnaire du type
nouveau que l'Internationale communiste entendait créer dans tous
les pays», dans la mesure où il conservait l'essentiel des structures
et des fonctionnaires de la S.F.I.O. l. A partir de là, et jusqu'en 1923,
l'objectif principal de Souvarine fut la transformation du Parti né à
Tours, pour en faire un véritable parti communiste.

A l'issue du procès du complot, qui se termina par la relaxe


des accusés, Souvarine reprit toute sa place à la direction du
nouveau parti et fit partie de la délégation française au IIIe congrès
du Komintern (22 juin-12 juillet 1921). Resté à Moscou, il fut
coopté, sur décision de Lénine, au secrétariatde l’Internationale
communiste. Demeurant en U.R.S.S., et membre des plus hautes
instances de l'Internationale, Souvarine cristallisa sur son nom la
plupart des conflits qui devaient secouer lenouveau partien
symbolisant l'autoritarisme de l'Internationale, notamment au
congrès de Marseille (26-31 décembre 1921), où la droite et le
centre s'opposèrent avec succès à sa réélection au Comité directeur,
entraînant par solidarité la démission des membres de la gauche 12.

Après le départ de Frossard du secrétariat général du parti et


l'exclusion des fondateurs d'un éphémère Comité de résistance
(Ernest Lafont, Victor Méric, Georges Pioch, etc.), Souvarine
apparaît, selon l'expression de Philippe Robrieux, comme «le type
parfait de l'intellectuel autodidacte et du bolchévique à la

1 Ibidem.
2 Sur cette période, cf. Philippe Robrieux, Histoire intérieure du parti communiste
français, 1920-1945, t. I, Paris, Fayard, 1982. L'auteur de cette excellente étude
répondit, le 14 avril 1988, à notre demande de consultation des archives de
Souvarine en sa possession, qu'il serait préférable d'attendre son édition des dites
archives dont il s'occupait. Une deuxième demande de notre part, quatre ans plus
tard, n'eut pas plus de succès.

- 20 -
française» l . A la première période de l'histoire du P.C.F.,
principalement dominée par la lutte entre la «gauche», soutenue
par l'I.C., et la «droite», plus social-démocrate que réellement
communiste symbolisée par Frossard, va succéder un nouveau type
de conflits à l'intérieur de l'ancienne «gauche», totalement
surdéterminé par les déchirements pour la succession de Lénine au
sommet du parti russe. Souvarine sera, très symboliquement, le
premier exclu de ces nouveaux affrontements, aussi bien dans le
parti français qu'au niveau international, qui annonçaient la
dégénérescence irrémédiable du bolchevisme en même temps que
la victoire prochaine de Staline.

Les conséquences de l'échec de l'insurrection allemande


d'octobre 1923 et le débat dans le parti russe sur le devenir
économique et politique du pays devaient montrer à Souvarine, dès
avant la mort de Lénine, que de nouveaux problèmes allaient se
poser où, derrière les questions de stratégie, se trouvaient des
enjeux de pouvoir au sommet du Parti-Etat russe 12. Ces conflits se
doublaient de problèmes dans le parti français où, en juin 1923,
Jules Humbert-Droz, représentant de l'I.C. auprès des partis latins,
s'inquiétait déjà des méthodes autoritaires d'Albert Treint, soutenu
par Zinoviev et la direction de l'I.C. Comme l'écrit Ph. Robrieux, «la
Troïka [c'est-à-dire l'alliance K am enev-Zinoviev-Staline],
victorieuse dans le Parti russe, ne pouvait se permettre de laisser à
la libre discussion le soin de déterminer les réactions dans
l'Internationale».

Mais le mécontentement était tel contre les méthodes de


Treint et ses partisans dans le parti, que Souvarine remporta une
indiscutable victoire au congrès de Lyon (20-24 janvier 1924),
après avoir attaqué la «faiblesse» de la direction du parti,
notamment sur la question du front unique, dans le B u l l e t i n
communiste. «A l'issue du Congrès, l'orientation adoptée reprend à
peu près celle que préconisait Boris Souvarine : conformément aux

1 Ibidem, p. 168.
2 Cf. pour plus de détails, le chapitre 12, «L'année de la “bolchévisation”», de la
biographie de Jean-Louis Panné.

- 21
vœux antérieurs à la crise russe de l'Internationale, Treint était
écarté du Secrétariat général l .»

Mais, quelques jours plus tard, après que Souvarine eut


informé le Comité directeur sur la question russe, l'opposition
Treint-Souvarine reprenait de plus belle, car l'enjeu dépassait le
cadre de rivalités personnelles dans le parti français et Treint,
temporairement battu dans son parti, ne pouvait espérer revenir
au premier plan qu'avec l'aide de Zinoviev et de l'I.C. De son côté,
Zinoviev ne pouvait considérer Souvarine que comme un adversaire
à abattre après sa victoire de Lyon et ses premiers succès devant le
Comité directeur sur la question russe. En effet, le 12 février 1924,
Souvarine présentait et faisait adopter une motion sur la question
russe à une très large majorité (deux voix contre et une abstention
sur les 29 membres présents), où il préconisait un accord entre les
deux fractions du parti russe. Cette position fut, dans un premier
temps, approuvée par de nombreux militants, comme Auguste
Herclet qui représentait la C.G.T.U.. auprès de l'I.S.R. qui écrivait à
Souvarine : «Recommencer en France la discussion qui a eu lieu en
Russie, c'est non seulement inutile, mais surtout nuisible» 12.

Après cet échec, l’I.C. engagea toutes ses forces contre


l'hérétique. Des émissaires du Komintern furent envoyés à Paris,
Auguste Gouralski, Alexandre Lozovski et Dimitri Manouilski,
décidés à combattre Souvarine sur deux fronts : «au sein même du
Comité directeur, en lui opposant une alternative qui ne pouvait
être qu'Albert Treint (...), et enfin, en dehors du Comité directeur,
par un travail en profondeur dans les fédérations et dans les
sections». L'argument employé contre Souvarine, parallèle à
l'accusation de menchévisme lancée contre Trotsky dans le parti
russe, était qu'une droite, dont il était le principal leader, s'était
reconstituée dans le parti français, menaçant son identité et son
unité. Treint s'essaya à cette pénible dialectique (B u l l e t i n

1 Philippe Robrieux, op. cit., p. 195.


2 Syndicalisme révolutionnaire et communisme, les archives de Pierre Monatte,
présentées par Jean Maitron et Colette Chambelland, Paris, François Maspero, 1968,
p. 380. Cf. D.B.M.O.F., t. 31, p. 313-315.

- 22 -
c o m m u n is t e , 28 mars 1924, «Dans la voie tracée par Lénine»)
S'exerçant aussi bien à la base qu'au sommet du parti et tentant de
gagner sa presse, L ' H u m a n i t é en premier lieu, la campagne
bénéficiait du prestige de l'Internationale et tentait de gagner des
éléments jeunes et sans expérience, en leur offrant une promotion
rapide dans l'appareil du Parti ou des Jeunesses.

Elle porta rapidement ses fruits, puisque dès le 13 mars, le


Comité directeur, sur une proposition du Bureau politique soutenue
par Treint, prenait la décision de réaffecter Souvarine comme
délégué auprès de l'Exécutif de l'I.C. et de lui retirer la direction du
Bulletin communiste. En effet, le Bulletin communiste de la semaine
contenait un article de Treint, «Communistes et travaillistes» qui
attaquait violemment les positions défendues par Rosmer, auquel
Souvarine avait ajouté la note suivante : «Le secrétariat du parti
nous interdit la moindre rectification des assertions inexactes du
précédent article et le moindre commentaire de ses affirmations
anticommunistes sur la “volaille à plumer”. Par discipline, nous
nous inclinons naturellement, mais nous estimons que cette
conception de la discussion imposée par le Bureau politique est
absolument contraire à l'intérêt du parti et de l'Internationale et
nous en appellerons à la prochaine assemblée du parti.» Après cette
première sanction, Souvarine riposta la semaine suivante en
publiant une «Lettre aux abonnés du Bulletin communiste»
CL'Humanité, 27 mars 1924) dans laquelle il réfutait les accusations
portées contre lui, les conditions de son retrait du B u lletin et
exprimait le désir de réunir suffisamment de souscripteurs pour
publier une revue marxiste indépendante l . Souvarine venait de
commettre la faute que ses adversaires attendaient en se plaçant
en dehors du cadre et de la discipline du Parti, mais non content de
cet acte d'indiscipline, il récidivait en publiant, courant avril, une
traduction et une longue préface du Cours nouveau de Trotsky, sans
l'aval du Parti.

Le 12 juin, le IVe Plénum de l'Exécutif élargi de l'I.C. se


réunissait et décidait la formation d'une commission pour examiner

1 Ibidem , p. 381-385.

- 23 -
le cas de Souvarine, qui sera exclu quelques jours plus tard au
cours du Ve Congrès mondial de l'I.C. (17 juin-8 juillet) :

«Invité à s'expliquer devant la Commission française,


Souvarine le fit avec beaucoup de hauteur, il réfuta toutes les
accusations portées à son encontre, quoique de façon défensive. De
toute manière, l'auditoire était déjà décidé à le condamner, car le
V e Congrès mondial était littéralement préfabriqué. Souvarine
devait être exclu. La décision prise par le Congrès mondial postulait
qu'il lui revenait de faire ses preuves et de continuer à se conduire
en communiste pour être éventuellement réintégré. C'était
l'exclusion temporaire et conditionnée. Se conduire en communiste
signifiant en fait accepter la zinoviévisation sans protester L»

Dans ses mémoires, Souvarine revint sur cette exclusion


«temporaire» en écrivant : «Etre exclu pour un an, cela signifiait
qu'on espérait me voir converti à de bons sentiments, c'est-à-dire
soumis et obéissant, prêt à approuver en public ce que je
désapprouvais en mon for intérieur, disposé à accomplir les pires
*
besognes décidées par les dirigeants d'un Etat policier omnipotent,
cruel, déguisé sous un masque socialiste et humanitaire. Or j'avais
perdu bien des illusions depuis le dernier congrès du Komintern et
pendant mon séjour à Yalta ... Mais j'avais en outre une illusion
principale à perdre : celle de pouvoir vivre en Russie quelque
temps encore, comme le commun des mortels 2.»

C'est ce cheminement, de la perte des illusions idéologiques à


l'analyse lucide et radicale des méfaits du stalinisme pour le
mouvement ouvrier international et dans la politique mondiale, que
nous allons maintenant examiner. Désenchantement ? Peut-être
dans un certain sens : on ne voit pas se transformer impunément
ses espérances les plus chères en leurs plus hideux contraires. Mais
il ne faudrait pas employer ce terme comme l'expression d'un
ressentiment stérile et vain, car le ressort ultime de l'itinéraire de
Souvarine nous semble relever d'une fidélité à une certaine éthique
du mouvement révolutionnaire d'avant la grande catastrophe

1 Philippe Robrieux, op. cil., p. 217-218.


2 Feu le Komintern, op. cil.

- 24 -
stalinienne où le combat pour la défense des plus opprimés et
l'intransigeance de ses convictions passaient avant tout. Par rapport
aux innombrables apparatchiks staliniens et aux intellectuels
chantres du Guépéou, des assassinats, des camps et de la Grande
Terreur, Souvarine a toujours pu se revendiquer de cette fidélité-là,
autrement méritoire et profonde que celle de ceux qui
s'agenouillaient devant la force brute pour applaudir des
condamnations à mort au nom de la libération humaine.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il me reste à remercier


les personnes dont l'aide m'a été précieuse dans l'élaboration de ce
travail et dans la réunion de ma documentation. D'abord les
témoins que j'ai pu interroger, en majorité militants des minorités
révolutionnaires antistaliniennes des années trente (anarchistes,
communistes oppositionnels et trotskystes, socialistes ou
syndicalistes), dont beaucoup sont malheureusement aujourd'hui
décédés 1. Ce travail leur doit beaucoup et se veut un modeste
hommage à leur mémoire. Comme l'écrivait Albert Camus dans sa
préface à Moscou sous Lénine d'Alfred Rosmer :

«Parmi tant de guides qui s'offrent généreusement, je préfère


choisir ceux qui (...) ne songent pas à s'offrir, qui ne volent pas au
secours du succès, et qui, refusant à la fois le déshonneur et la
désertion, ont préservé pendant des années, dans la lutte de tous
les jours, la chance fragile d'une renaissance. Oui, nos camarades de
combat, nos aînés sont ceux-là dont on se rit parce qu'ils n'ont pas
la force et sont apparemment seuls. Mais ils ne le sont pas. La
servitude seule est solitaire, même lorsqu'elle se couvre de mille
bouches pour applaudir la force. Ce que ceux-là au contraire ont
maintenu, nous en vivons encore aujourd'hui. S'ils ne l'avaient pas
maintenu, nous ne vivrions de rien 12.»

Ces remerciements s'adressent aussi particulièrement à Mmes


Colette Chambelland (Musée social, Paris), et Françoise Souvarine et
à M. Jean-Louis Panné, ainsi qu'à Mmes Florence de Lussy du

1 Leurs noms figurent à la rubrique «entretiens et témoignages» dans nos sources.


2 «Le temps de l'espoir» [1953], Essais, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1981, p.
791.

- 25 -
Département des manuscrits occidentaux de la Bibliothèque
nationale (Paris), et Monique Suzzoni de la B.D.I.C. (Nanterre), et
MM. Louis Eemans du C.E.R.M.T.R.I (Paris), Pierre Rigoulot et Branko
Lazitch de l'Institut d'histoire sociale (Paris puis Nanterre), Kees
Rodenburg de l'In stitu t international d'histoire sociale
(Amsterdam), les animateurs de l'O.U.R.S. (Paris) et les Archives de
la Préfecture de police de Paris. Enfin, il me reste à remercier Mme
Annie Kriegel d'avoir bien voulu accueillir et diriger le travail d'un
étudiant au parcours plutôt atypique.

Marseille, décembre 1993.

Nota Bene : La transcription des noms russes a été unifiée, y


compris dans les citations. Les références aux écrits de Souvarine
parus depuis la réédition du Staline sont intégrés dans le corps du
texte avec ces abréviations, suivies des numéros de page
correspondants :

— A . C . C . , pour A contre-courant, Ecrits 1925-1939,


Introduction et notes de Jeannine Verdès-Leroux, Paris, Denoël,
1985.

— C.S., pour La Critique sociale, revue des idées et des livres,


1931-1934, réimpression de 1983, Paris, Editions de la Différence,
648 pages. Prol., désigne le Prologue écrit par Souvarine pour cette
réédition ; I correspond aux numéros 1 à 6 de la revue, et II aux
numéros 7 à 11, dont la pagination est continue pour chaque série.

— S., pour Souvenirs sur Panait Istrati, Isaac Babel, Pierre


P ascal, suivi de Lettre à A. Soljénitsyne, Paris, Editions Gérard
Lebovici, 1985.

— ST., pour Staline, Aperçu historique du bolchevisme, Paris,


Editions Champ libre, 1977.

- 26 -
CHAPITRE I

LES DEBUTS DU
COMMUNISME D'OPPOSITION
1924 - 1 9 2 9

«En politique, plus que partout


ailleurs, le commencement de
tout réside dans l'indignation
morale.»
Milovan Djilas,
Conversations avec Staline, Paris,
Idées/Gallimard.

- 27 -
I — LES ETAPES DE LA BOLCHEVISATION

A — LE CERCLE COMMUNISTE MARX ET LENINE ET LES


TENTATIVES OPPOSITIONNELLES.

Annonçant l'exclusion de Souvarine par le Ve congrès de


l'Internationale communiste dans le parti français, L ’H um a n ité
publia le 19 juillet 1924 une mise au point du Secrétariat sur «le
cas Souvarine» qui indiquait, entre autre :
«La “valeur”, le “talent”, le “savoir” (nous pourrions ajouter le
“passé”) de tel ou tel ne sauraient justifier un relâchement du
contrôle auquel tous les communistes sont astreints.
C'est dans la mesure où toutes les survivances petites-
bourgeoises du “Moi” individualiste seront détruites, que se
formera l'anonyme cohorte de fer des Bolcheviks français.
C'est dans la mesure où les chefs, connaissant mieux et aimant
davantage le prolétariat, sauront consentir à ses besoins le sacrifice
de leur vanité personnelle, que s'établira le lien intime et vivant
qui les liera aux masses et fera de leur Parti un tout homogène et
puissant.
S'il veut être digne de l'Internationale communiste, à laquelle
il appartient, s'il veut suivre les traces glorieuses du Parti russe, le
Parti communiste français doit briser sans faiblesse tous ceux qui,
dans son sein, refuseraient de se plier à saloi !
Le Parti ne sera apte à assurer le triomphe de la dictature
prolétarienne que s'il a réussi au préalable, à imposer une
discipline de fer à tous ses membres, quels qu'ils soient.
L'exclusion de Souvarine marque, dans ce sens, une nouvelle
et significative étape.»Il

Il est symptomatique de constater que le texte même de cette


notification d'exclusion était une sorte d’hommage aux qualités et
au passé militant de Souvarine, eu égard, sans doute, à sa place de
premier plan dans la naissance et les premiers pas du parti
communiste français.

- 28 -
Si un regard rétrospectif permet de voir que Souvarine fut le
premier d'une longue série d'exclusions parmi les pionniers du
communisme français dans la période dite de bolchevisation, il
n'est par contre pas certain que ce fait produisit de nombreux
remous à la base du parti. Ainsi, d'après les souvenirs d'Albert
Vassart, «cette exclusion d'un de ceux qui avaient le plus âprement
combattu pour la création d'un parti communiste français et qui
jusqu'au début de 1924 en avait été l'un des militants les plus
écoutés, ne fit pas beaucoup de bruit dans les rangs du P.C., tout au
moins dans le coin de province où je me trouvais 1.»

Vassart revenait ensuite sur le conflit Treint-Souvarine et sa


conclusion : «Treint qui, depuis longtemps était le plus acharné
contre Souvarine (et était d'ailleurs souvent critiqué de façon
pertinente par celui-ci) donna une explication assez filandreuse de
toute cette affaire dans le Bulletin communiste. “Nous avons lutté
contre la coalition du néo-menchévisme de Souvarine avec le néo­
gauchisme ouvriériste teinté de syndicalisme pur de Monatte.”
L'usage d'un tel jargon pour fabriquer un amalgame était assez
saugrenu en 1924 ; mais Treint a été un précurseur dans bien des
cas et surtout dans la première phase de la bolchevisation. Lorsque
le Comité directeur du P.C.F. publia, après le Ve congrès de l'I.C. une
“thèse” sur les travaux et décisions du dit Congrès, il n'y avait
qu'une simple allusion au “cas Souvarine” et ce fut pour constater
que le P.C. devait “sortir de la longue période de difficultés de
croissance qui va de la scission de Tours à l'exclusion de Souvarine”
pour appliquer résolument les décisions de l'I.C.»

En dehors des analyses de Souvarine sur le devenir de l'U.R.S.S.


et ses rapports avec l'Opposition russe, deux faits peu connus sont
particulièrement significatifs de cette période, la diffusion du
«testament de Lénine» et la tentative de réintégration de 1926.
Après avoir examiné ces deux points, nous reviendrons aux
tentatives oppositionnelles auxquelles Souvarine participa,
notamment sa collaboration interrompue avec le «noyau» de la

1 «Mémoires inédites» d'Albert Vassart, Institut d'histoire sociale. De même pour la


citation suivante. Sur l'itinéraire de Vassart, cf. D .B.M .O.F., t. 43, p. 79-83.

- 29 -
revue La Révolution prolétarienne, l'expérience de Limoges autour
de Marcel Body et le rapprochement avorté entre le Cercle de
Souvarine et le groupe de La Lutte de classes de Pierre Naville et
Gérard Rosenthal.

L'épisode de la diffusion des document connus sous le nom de


«testament de Lénine», est certainement le plus symbolique des
combats incertains et des occasions manquées de l'Opposition
communiste russe et internationale, dans les années 1924-1926.
Avant d'aborder directement les faits et le rôle qu'y joua Souvarine,
il convient de rappeler les circonstances de la rédaction des dits
documents l .

Devant les problèmes qui menaçaient l'avenir de la révolution,


Lénine, craignant une scission du Parti russe, écrivit le 25
décembre 1922, une note confidentielle destinée au prochain
congrès du parti, à propos des rapports entre Staline et Trotsky. Il
soulignait que «le camarade Staline en devenant secrétaire général,
a concentré dans ses mains un pouvoir immense» et ne croyait pas
«qu'il puisse toujours en user avec suffisamment de prudence» ;
quant à Trotsky, «il est, certes, l'homme le plus capable du Comité
central actuel, mais il a trop d'assurance et il est entraîné outre
mesure par le côté purement administratif des choses» (ST., p. 271).
Ensuite, Lénine caractérisait en quelques mots Boukharine,
Kamenev, Piatakov et Zinoviev.

Comme l'indique Souvarine, «dans ce singulier document,


Lénine dose prudemment les appréciations et s'exprime en nuances
subtiles. (...) Il veut inciter ses proches collaborateurs à quelque
modestie en leur indiquant leurs faiblesses, éviter qu'ils ne
perpétuent les griefs du passé ; en même temps, il distingue
Trotsky entre tous comme le plus capable ; à propos de Staline, il se
borne à mettre en garde contre la tendance du secrétaire du Parti à
abuser du pouvoir.»

1 Pour cette présentation, nous utilisons principalement le Staline (p. 271-272) et D e


Lénine à Staline (Histoire du parti communiste de l'Union soviétique) de Leonard
Schapiro, Paris, Gallimard, coll. La suite des temps, 1967.

- 30 -
De nouvelles informations transmises à Lénine sur les
événements de Géorgie et le rôle qu'y tenait Staline, l'incitèrent à
radicaliser sa critique de la personnalité et du rôle politique du
secrétaire général. En effet, la Géorgie, soviétique depuis sa
conquête par l'Armée rouge en 1921, voyait s'opposer les
bolcheviks géorgiens au commissaire aux nationalités, Ordjonikidzé,
soutenu par Staline, sur la question de l'indépendance nationale de
cette république. Après de multiples conflits, une commission fut
chargée d'examiner, à partir d'août 1922, le problème des relations
entre la Fédération russe et les autres républiques. Staline
prévoyait l'inclusion des républiques dans la Fédération russe, mais
Lénine, dans une lettre à Kamenev, fit savoir sa préférence pour
une fédération de républiques égales entre elles, obligeant Staline à
modifier son projet ; cependant que les Géorgiens refusaient d'être
inclus dans une fédération transcaucasienne comprenant l'Arménie,
l'A zerbaïdjan et leur propre pays. Après les mesures
administratives prises contre eux par Ordjonikidzé, les géorgiens
s'adressèrent à Lénine qui désapprouva totalement leur attitude et
le com ité central géorgien protesta en dém issionnant
collectivement. Divers incidents s'ensuivirent, dont des voies de fait
exercées par Ordjonikidzé surun communiste géorgien. Les
géorgiens s'adressèrent à nouveau à Lénine pour demander une
commission d'enquête. Les faits désormais révélés à Lénine allait
l'amener à changer de position et à donner raison aux géorgiens
contre Ordjonikidzé, Dzerjinski et, surtout, Staline. Il préparait une
demande d'exclusion temporaire d'Ordjonikidzé et la mise en
accusation officielle de Dzerjinski et Staline quand les progrès de sa
maladie, le privant de l'usage de la parole en mars 1923
l'empêchèrent de mener cet ultime combat au XIIe congrès du Parti
qui eut lieu un mois plus tard. Il avait auparavant prié instamment
Trotsky de se charger de la question géorgienne, mais seul
Racovsky s'opposa vainement à Staline sur la question nationale au
cours de ce congrès. Trotsky «négligea ainsi de profiter d'une
occasion, qui ne devait jamais se représenter, d'attaquer, avec
l'entière autorité de Lénine, Staline et ses partisans» l .

î Léonard Schapiro, op. cit., p. 311.


Ces nouveaux développements de l'affaire de Géorgie avaient
amené Lénine à rédiger une nouvelle note, cette fois dépourvue de
précautions et de nuances au sujet de Staline :
«Staline est trop brutal, et ce défaut, pleinement supportable
dans les relations entre nous, communistes, devient intolérable
dans la fonction de secrétaire général. C'est pourquoi je propose aux
camarades de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste et
de nommer à sa place un homme qui, sous tous les rapports, se
distingue du camarade Staline par une supériorité, c'est à dire qui
soit plus patient, plus loyal, plus poli et plus attentionné envers les
camarades, moins capricieux, etc... Cette circonstance peut paraître
une bagatelle insignifiante, mais je pense que pour se préserver de
la scission et du point de vue que j'ai décrit plus haut des rapports
mutuels entre Staline et Trotsky, ce n'est pas une bagatelle, à moins
que ce soit une bagatelle pouvant acquérir une importance
décisive» (ST., p.272).

Au cours du XIIe congrès du parti, de nombreuses allusions


voilées furent faites aux notes de Lénine, mais personne, et Trotsky
en premier lieu, ne jugea bon de réclamer le départ de Staline du
secrétariat, pourtant explicitement demandé par Lénine comme un
point pouvant acquérir une «importance décisive». Il est probable
que Trotsky estima qu'une action ouverte contre Staline
déstabiliserait l'appareil d'un parti en proie à de nombreuses
difficultés tant économiques que politiques et sociales. En effet de
nombreuses grèves eurent lieu en 1923, tandis que, depuis la fin
1922, des mouvements communistes clandestins, la Vérité ouvrière
et le Groupe ouvrier dénonçaient la «nouvelle bourgeoisie» des
dirigeants et des hauts fonctionnaires de l'Etat-parti et le régime
«d'arbitraire et d'exploitation» qu'elle faisait régner sur les classes
laborieuses.

Pourtant, si personne ne se revendiquait du contenu du


«testament» qui, officiellem ent n'existait pas, il faisait
suffisamment son chemin par le biais de la rumeur pour qu'une
première version approximative, mais fidèle à son message, soit

- 32 -
publiée dans le périodique des sociaux-démocrates russes en exil, le
Sotsialistitcheskii Vestnik du 17 décembre 1923 L

C'est avec la parution du livre de Max Eastman, Since Lenin


d ie d que l'attention se porta à nouveau sur la question du
testament, parmi l'ensemble des problèmes soulevés par l'auteur
sur les conflits au sommet du parti bolchevik 12. Le livre fut publié
le 10 mai 1925 par la Labour Publishing Company à Londres, puis
aux Etats-Unis par l'éditeur Horace Liveright, et l'été suivant, il fut
traduit en français chez Gallimard. Eastman fut condamné par
Trotsky lui-même, qui publia dans le Sunday Worker un article le
désavouant en ces termes :
«Eastman prétend que le Comité central “dissimule” au Parti
plusieurs documents importants rédigés par Lénine dans la
dernière période de sa vie (...). Le mot de diffamation est le seul qui
convienne pour qualifier cette attaque contre le Comité central de
notre parti.
Quant au fameux “testament”, Lénine n'en a laissé aucun (...).
Tout bavardage au sujet d'un “testament” tenu secret ou méconnu
constitue une invention malveillante.»

Par la suite, une série d'articles de la femme de Lénine fut


publiée affirmant que le livre de Max Eastman n'était q'un
«ramassis de cancans», et son auteur «un petit bourgeois aux
penchants anarchistes». Seules, quelques publications comme, en
France, La Révolution prolétarienne, donnèrent la parole à Eastman
pour qu'il pût exposer les faits 3.

Cependant, à l'occasion de la XVe Conférence du P.C. (b) de


l'U.R.S.S. (26 octobre-3 novembre 1926), Souvarine décida de
divulguer le texte du «testament» de Lénine aux lecteurs de L a

1 André Liebich, Les mettcheviks en exil face à l'Union soviétique, Montréal, Cahier de
recherche du Centre interuniversitaire d'études européennes, 1982, p. 10.
2 Cf. Max Eastman, «Autour du “testament” de Lénine», Le Contrat social, vol. IX, n°
2, mars-avril 1965, p. 78-85.
3 C f., Max Eastman, «Ce que signifie le désaveu de Trotsky», La Révolution
prolétarienne, n° 9, septembre 1925, et, «La réponse du “noyau” à deux dem andes
de Trotsky», La Révolution prolétarienne, n° 10, octobre 1925.

- 33 -
Révolution prolétarienne (n° 23, nov. 1926). Cette publication
devait coïncider avec une offensive de l'Opposition russe et
internationale, mais les oppositionnels russes capitulèrent, tandis
que Souvarine, revenu de ses brèves illusions de réintégration,
radicalisait son opposition en divulguant ce qui aurait dû être la
meilleure arme, entre des mains moins timorées, contre la dictature
du secrétaire général. Il en avait reçu une copie par l'intermédaire
de Préobrajenski, qui la tenait de la veuve de Lénine, Nadejda
Kroupskaïa. Dans ses mémoires, Marcel Body présenta une autre
version de la façon dont le «testament» parvint à Souvarine 1. Selon
lui, une copie du document lui fut transmise par Alexandre
Chliapnikov qui connaissait ses liens d'amitié avec Alexandra
Kollontaï. Profitant d'un passage à Moscou du futur fondateur de la
Ligue contre l'antisémitisme, Bernard Lecache, et de l'avocat Henry
Torrès, venus enquêter sur les pogromes commis en Ukraine en
1919-1920 pour défendre Salomon Schwartzbard devant les
Assises de la Seine, Body leur aurait confié une copie du document,
dans le but de la communiquer à Souvarine. Il est probable que
Body passa bien le «Testament» à Souvarine, mais ce dernier l'avait
certainement reçu auparavant de la façon qu'il indiqua à la fin de
sa vie 12.

Souvarine précisait, dans une présentation non signée, le


contexte de la rédaction et l'importance politique de ce document
dans les conflits au sommet du parti russe : «Après la mort de

1 Marcel Body, Un piano en bouleau de Carélie (Mes années de Russie, 1917-1927),


Paris, Hachette, 1981, chap. «Je fais passer le “Testament” de Lénine en France à
Boris Souvarine», p. 285-289.
2 Est et Ouest, n° 626, ler-31 mars 1979. Cet article était la reproduction de celui
publié dans la même revue en 1956, n° 151, 1er-15 mai, avec la précision suivante :
«Par précaution, Souvarine avait tenu secret le nom de la personne à qui Kroupskaïa
avait donné le testament de Lénine pour qu'il le fit passer en Occident. Il s'agissait
de Préobrajenski. Peu de temps auparavant, Souvarine avait appris que des parents
de Préobrajenski vivaient encore quelques années plus tôt, que peut-être ils
n'étaient pas morts. Mieux valait ne pas attirer sur eux l'attention des policiers
soviétiques, qui, peut-être, n'avaient jamais connu la filière suivie par le testament
pour parvenir dans les mains de Souvarine.»

- 34 -
Lénine, Kroupskaïa remit au Bureau politique les précieux papiers
en demandant leur lecture au 13e Congrès. Staline, Zinoviev et leurs
amis s'y opposèrent. Ils venaient de mener contre Trotsky une
grande campagne de diffamation où leur procédé favori était
d'opposer Lénine à Trotsky en exhumant artificieusement de
vieilles querelles, tout en s'attribuant l'héritage de l'autorité du
premier, — au mépris de la vérité historique comme des intentions
de Lénine. La révélation des notes ultimes de celui-ci eût
contrecarré leurs plans.
Ces dernières notes de Lénine avaient, aux yeux des
dirigeants du Parti, tant d'importance qu'ils donnèrent l'appellation
de “testament” à leur partie essentielle concernant le Comité
central, les dangers de scission le menaçant et les caractéristiques
des principaux membres. C'est de ce “testament” qu'il a été si
souvent question dans les allusions des polémiques de ces
dernières années. C'est ce document dont l'existence même a été
niée par les néo-léninistes d'après la mort de Lénine.»

En même temps, Max Eastman publiait le «testament», avec


l'aide de Souvarine, dans The New York Herald du 18 octobre
1926— «Lenin's secret “Testament” predicts long bitter struggle for
leadership in Russia» — dont le texte allait être repris par de
nombreux journaux aux Etats-Unis et dans tous les pays européens.

Après de multiples dérobades, l'Opposition russe se décida


enfin à poser la question du «testament» dans le Parti, mais son
heure était depuis longtemps passée. Dans son discours à la séance
plénière d'octobre 1927 du Comité central du P.C. de l'U.R.S.S.,
Staline eut beau jeu d'y faire longuement allusion, en rappelant les
désaveux précédents de Trotsky au livre d'Eastman et en se payant
le luxe de reprendre les propres termes de Lénine le concernant
pour dire : «Oui, camarades, je suis brutal vis-à-vis de ceux qui
manquent de parole, décomposent et détruisent le parti» L Après
cette allusion de Staline, l'épisode essentiel du «testament» de

Staline, «L'opposition trotskyste, aujourd'hui et autrefois», La Correspondance


internationale, n° 114, 7e année, 12 novembre 1927.

- 35 -
Lénine fut longtemps oublié, avant que Khrouchtchev y jette la
lumière des révélations du XXe Congrès du P.C.U.S.

Après dix-huit mois d'exclusion «temporaire», Souvarine


décida de demander sa réintégration au Comité exécutif de l'I.C., en
date du 10 décembre 1925, entraînant une réponse négative dans
laquelle il était accusé d'avoir mené une «campagne contre-
révolutionnaire et anticommuniste». En effet, le XIVe Congrès du
P.C. de l'U.R.S.S. fut considéré par Souvarine comme «une étape vers
le mieux», dans la mesure où il jugeait que la situation négative
inaugurée en 1924 avec la prétendue bolchevisation était
imputable à Zinoviev. La défaite de ce dernier pouvait donc avoir
des conséquences positives, tant dans l'Internationale que, par
contrecoup, dans le parti français. C'est cette situation nouvelle qui
l'amena à adresser une lettre à Staline, le 25 janvier 1926, pour
réfuter les calomnies répandues sur son compte. La situation
restant incertaine pendant les mois suivants, la délégation du Parti
français à l'Exécutif élargi de l'I.C. de février 1926 comprenait un
partisan des thèses de l'opposition française, l'ouvrier docker et
syndicaliste Victor Engler, qui posa le problème de la réintégration
de Souvarine. Dans son discours du 20 février 1926, Zinoviev, à
propos du «danger de droite en France» indiquait que Souvarine
représentait un courant pénétré «d'un esprit anticommuniste et
réactionnaire». Une intervention de Pierre Semard, deux jours plus
tard, lui fit écho pour stigmatiser «le travail fractionnel
systématique» de Souvarine qui venait de créer «un petit groupe
pour englober tous les adversaires du parti et de la direction», alors
qu'il cessait la parution du Bulletin communiste comme preuve de
bonne volonté. Le même jour, Engler posa publiquement la question
des conditions éventuelles d'uneréintégration de Souvarine,
répondant à ces contradicteurs qui en faisaient une question de
personne : «j'en fais une question de principe». Maurice Thorez y
revint, dans son discours, pour s'opposer à une éventuelle
réintégration, au nom de la direction du parti français qui
considérait la chose comme entendue depuis 1924. Dans son
discours de clôture du plénum élargi du Comité exécutif de l'I.C.,
Zinoviev, à propos de la situation dans le parti français, insista sur
«le danger de la création d'un nouveau Parti, d'un parti soi-disant

- 36 -
ouvrier souvarinien qui pourra grouper autour de lui tout au plus
quelques centaines d'hommes, mais qui pourra causer assez de mal
à notre Parti ...» L

La VIIe session du Comité exécutif élargi de novembre-


décembre 1926 consacrera une résolution à Souvarine décidant :

«1) D 'exclure définitivem ent Boris Souvarine de


l'In te rn a tio n a le com m uniste pour propagande contre-
révolutionnaire ;

2) De considérer comme une publication contre-


révolutionnaire l'organe dirigé par le groupe Monatte-Rosmer, La
Révolution prolétarienne, auquel collabore Souvarine ;

3) De demander au Comité central du Parti communiste de


l'Union soviétique d'interdire formellement à tous ses membres de
confier un travail quelconque à Boris Souvarine ;

4) D'interdire à tous les communistes toute collaboration,


littéraire ou autre, au groupe Monatte-Rosmer ou à La Révolution
prolétarienne 12.»

Revenant sur ces «histoires de réintégration», Monatte


commenta : «Lorsque Souvarine, à l'époque, m'a parlé de sa
possibilité de réintégration, je lui ai dit : “Ce parti ne vaut pas cher,
mais s'il acceptait de te réintégrer il vaudrait encore moins que je
ne crois. Quoi ? Avant-hier, hier encore, il te traitait de contre-
révolutionnaire, et avec lui l’Internationale, et aujourd'hui il te
réintégrerait 3?”» Son attitude de refus était, en l'occurrence, plus
réaliste que les brèves illusions de Souvarine en la matière.

1 Ce développement s'appuie sur le compte-rendu du Comité exécutif élargi de l'I.C.,


publié dans La Correspondance internationale, n° 30, 9 mars, n° 33, 13 mars, n° 36,
19 mars, n° 46 13 avril, n° 51, 23 avril et n° 53, 26 avril 1926.
2 «Thèses et résolutions», La Correspondance internationale, 7e année, 20 février
1927.
3 La Révolution prolétarienne, n° 27, 1er février 1927.

- 37 -
En janvier 1925, au moment où Souvarine revenait en France,
paraissait le 1er numéro de La Révolution prolétarienne, «revue
mensuelle syndicaliste-communiste». La sortie de cette revue
s'inscrivait dans le processus de crise que connaissait le Parti
français, appliquant sous la direction d'Albert Treint les consignes
de «bolchevisation» de l'Internationale communiste. Souvarine y
collabora de mai à septembre 1925, puis d'août à novembre 1926,
y traitant notamment des problèmes de la révolution russe et de
l'Internationale communiste. Les militants les plus confirmés de
cette nouvelle revue avaient, avant 1914, fondé, dans l'esprit du
syndicalisme révolutionnaire, La Vie ouvrière. Ils furent ensuite du
combat contre l'Union sacrée aux côtés des minoritaires socialistes
et de certains anarchistes, pendant la guerre de 1914-1918, dans le
«Comité pour la reprise des relations internationales», qui devint, à
partir de 1919 le «Comité pour la Ille Internationale» L Malgré
leurs préventions contre les origines en partie social-démocrates du
nouveau parti communiste issu du congrès de Tours, les militants
syndicalistes révolutionnaires de La Vie ouvrière y adhérèrent,
mais ils se heurtèrent à Treint et ses partisans. Ils en furent exclus
à la conférence nationale extraordinaire du 5 décembre 1924, pour
avoir diffusé une lettre aux membres du Parti, signée par
Delagarde, Monatte et Rosmer, où ils protestaient contre l'accusation
de vouloir reconstituer un courant de droite dans le parti,
dénonçaient le régime bureaucratique du P.C. et prenaient la
défense de Trotsky.

La collaboration de Souvarine à cette revue fut son premier


acte politique d'oppositionnel, observant et analysant pour les
lecteurs de la revue «syndicaliste-communiste» les premiers
résultats de la bolchevisation dans le Parti russe et dans
l'Internationale. Les articles de Souvarine furent d'abord publiés
sous la signature «un communiste», puis il les signa de son nom à
partir d'août 1926.*

* Colette Chambelland, «La naissance de la Révolution prolétarienne». Communisme,


n° 5, 1984, Presses universitaires de France, p.77-87.

- 38 -
La republication du Bulletin communiste n'altéra pas les bons
rapports entre Souvarine et le «noyau» de la revue syndicaliste,
car, comme l'écrivait cette dernière, «il y avait place à côté de la
R . P . pour un organe s'attachant plus particulièrement au
redressement du Parti communiste», la naissance du Bulletin étant
interprétée comme «une marque du développement de l'opposition
révolutionnaire» (n° 11, novembre 1925). Cependant, son article de
novembre 1926 sur la défaite de l'Opposition entraîna plusieurs
réactions négatives, notamment du fabien anglais Raymond
Postgate et de l'instituteur syndicaliste B. Giauffret L

Souvarine, dans une longue réponse à ses contradicteurs mais


aussi au «noyau», donna un véritable discours de la méthode de ses
conceptions sur l'information et la connaissance à donner sur la
Russie, mais son ton souvent polémique fut désapprouvé par la
revue syndicaliste qui répondit en trois points aux arguments de
Souvarine. Elle regrettait le ton et l'esprit de sa réplique, imputant
à «l'arsenal du parfait bolchevik» des méthodes qu'elle
désapprouvait. Elle jugeait que Souvarine n'avait pas suffisamment
fourni d'éléments pour que les militants puissent se former une
opinion par eux-mêmes, en particulier au sujet des thèses de
l'opposition russe. Enfin, sachant la difficulté à informer sur les
choses de Russie, la revue estimait ne pas pouvoir faire plus dans le
cadre imparti à une revue mensuelle, en tout cas pas «remplacer
les livres qui manquent». Sur le fond, elle n'était pas sûre que le
seul problème dans le parti russe était celui du pouvoir, mais plutôt
celui d'une classe ouvrière russe épuisée et incapable d'exercer le
pouvoir par ses propres organismes. Si tel ou tel des reproches
précédents pouvaient être plus ou moins acceptés, la dernière
rem arque, la seule vraiment essentielle, nous semble
caractéristique de la difficulté pour le mouvement ouvrier
occidental à saisir la spécificité et l'originalité de la forme de
domination politique en train de se créer en U.R.S.S., alors que
Souvarine mettait l'accent sur l'essentiel : on ne pouvait parler de
partis, de syndicats, de coopératives et de classe ouvrière à propos

«Parmi nos lettres : A propos de la crise russe», La Révolution prolétarienne, n° 24,


décembre 1926.

- 39 -
de l'U.R.S.S., comme s'il s'agissait d'un pays d'Europe ou d'Amérique.
Derrière des mots identiques se cachaient des réalités non pas
différentes, mais radicalement opposées. Derrière le mensonge
idéologique du pouvoir de la classe ouvrière se dissimulait une
nouvelle forme de domination, que Souvarine allait s'employer à
déchiffrer 1.

A côté de sa collaboration à La Révolution prolétarienne,


Souvarine avait recommencé la publication du Bulletin communiste,
désormais sous-titré «organe du communisme international»,
d'abord hebdomadaire, du n° 1 du 23 octobre 1925 au n° 15 du 29
janvier 1926. A cette date, une Déclaration du comité de rédaction
annonça l'arrêt de sa parution hebdomadaire, comme «une nouvelle
preuve de fidélité à l'Internationale communiste», tout en signalant
la création du Cercle communiste Marx et Lénine, dont le point 12
des statuts indiquait : «Le Cercle publie le Bulletin communiste en
principe mensuel, mais de format et de périodicité variables selon
ses moyens».

Le Cercle se proposait de «créer un foyer d'étude accueillant


les révolutionnaires soucieux de s'élever au niveau des problèmes
sociaux présents et à venir», en rassemblant les communistes,
exclus ou membres du parti, afin de «fortifier leur culture et leur
préparation révolutionnaire dans l'esprit du marxisme». Il se
réclamait des quatre premiers congrès de l'Internationale
communiste «sans accorder à toutes leurs résolutions [un] caractère
dogmatique». En dehors de la difficile parution du Bulletin et de
quelques réunions, l'essentiel des activités du Cercle fut de tenter
d'alerter l'opinion ouvrière de la répression contre les
révolutionnaires en U.R.S.S.

En 1926-1927, Souvarine fut occupé pendant plusieurs mois


par une affaire judiciaire qui, aujourd'hui oubliée, fit grand bruit à
l'époque, le procès de Samuel Schwartzbard, qui avait tué le 25 mai
1926, à Paris, l'ancien chef du gouvernement autonome ukrainien

Le dossier de cette polémique nous a été aimablement communiqué par Colette


Chambelland. Nous publions en annexe le texte intégral de la lettre de Souvarine au
«noyau» de la R.P.

- 40 -
Simon Petlioura. Bien qu'elle se situe en marge des activités
oppositionnelles de Souvarine, il importe de s'y arrêter car, comme
il l'écrivait à Marcel Martinet, cette affaire politico-judiciaire l’avait
«accaparé» pendant un an L

Samuel Schwartzbard était né en 1886 en Bessarabie et avait


participé au mouvement révolutionnaire de 1905 en Ukraine, avant
de s'installer à Paris l'année suivante 12. Engagé volontaire dans la
Légion étrangère dès le début de la Première Guerre mondiale, il
fut grièvement blessé en mars 1916, cité à l'ordre du jour et décoré
de la Croix de guerre, puis réformé n° 1, l'année suivante. Retourné
en Russie à la fin 1917, il combattit les Blancs dans la région
d'Odessa avec un corps de francs-tireurs, le bataillon Rachale,
tandis que plusieurs membres de sa famille furent victimes des
pogromes commis pendant l'hiver 1919-1920, en Ukraine. Il donna
son témoignage sur cette période, après son retour en France, sous
le pseudonyme de Schoulim, dans la revue L ’Idée anarchiste,
animée par Louis Anderson et publiée de mars à novembre 1924.
Selon Nathan Weinstock, il aurait milité dans le groupe des Fraye
sotsialistn (les socialistes libres) pour la reconstruction d'un
mouvement anarchiste juif et, selon Alexandre Skirda,
Schwartzbard était «un familier de Nestor Makhno», auquel il
aurait confié son intention de tuer Petlioura, l’anarchiste ukrainien
opposé à l'attentat contre les personnes tentant en vain de l'en
dissuader.

L'annonce de l'attentat contre Petlioura provoqua une émotion


considérable dans l'opinion publique, tant en France qu'à l'étranger,
en reposant directement la question de la responsabilité des
sinistres pogromes commis en Russie pendant les périodes
troublées de la révolution et de la guerre civile. Schwartzbard fut
défendu par Maître Henry Torrès, alors avocat du Parti
communiste, de la C.G.T.U.. et de l'ambassade soviétique bien
qu'exclu depuis 1923, assisté de ses collaborateurs Serge Weill-
Goudcheaux et Gérard Rosenthal. Un ami de Torrès, le journaliste

1 Lettre du 20 février [1928 ?], fonds Marcel Martinet, Bibliothèque nationale.


2 Cf. notre notice sur Schwartzbard, dans le D.B.M.O.F., t. 41, p. 191-192.

- 41
Bernard Lecache, également exclu en 1923, entreprit un voyage de
trois mois en U.R.S.S. afin d'enquêter sur la responsabilité effective
de Petlioura dans les pogromes. A son retour d'Ukraine, il rencontra
Pierre Pascal à Moscou qui nota dans son journal, en date du 3
octobre 1926, que «dans tout son voyage, il a été l'hôte du
Guépéou : autos, billets pris d'avance, hôtels, compagnons de
voyage», avant d'indiquer que, malgré les témoignages recueillis
sur les massacres, «on n'a pas autre chose que des preuves morales
de la responsabilité de Petlioura, car il n'a pas laissé d'ordre écrit
de massacre» l. A son retour, Lecache publia une série d'articles sur
son voyage, du 5 février au 5 mars 1927, dans Le Quotidien, reprise
et complétée en volume dans Quand Israël meurt, au pays des
pogromes (Paris, Editions du Progrès civique, 1927).

De son côté, Souvarine avait été contacté par Torrès pour


collaborer à la défense de Schwartzbard, tant pour des travaux de
traduction que pour ses connaissances de l'histoire révolutionnaire
russe de la période. De plus, il participa à la publication du compte­
rendu du procès, publié sous le seul nom d'Henry Torrès, Le procès
des pogromes (Paris, Les Editions de France, 1927), partageant la
moitié des droits avec l'avocat *2.

Cette affaire fut à l'origine de la création par Bernard Lecache


de la Ligue internationale contre les pogromes en 1927,
transformée l'année suivante en Ligue internationale contre
l'antisémitisme, sous le patronage de nombreuses personnalités
comme Paul Langevin, Victor Basch ou Henry Torrès. Elle permit à
l'U.R.S.S. d'apparaître insoupçonnable aux yeux de l'opinion
internationale sur la question de l'antisémitisme, alors même que
dès 1929 dans La Russie nue, Souvarine notait la réapparition,
depuis plusieurs années, d'un antisémitisme d'un nouveau type qui
n’était plus le seul fait de l'Etat et de la classe dirigeante, comme
sous le tsarisme, mais de la population laborieuse elle-même. La
participation de Souvarine, surprenante au premier abord,

* Pierre Pascal, t. IIIe, op. cit., p. 173.


2 Lettres de Boris Souvarine à Panait Istrati, 1929-1934», Cahiers Panait Istrati, n° 7,
1990, p. 173.

- 42 -
s'explique probablement par sa volonté de défendre l'œuvre de la
révolution russe, à une date où les ponts entre communistes
officiels et oppositionnels ne sont pas encore tout à fait
infranchissables. Cela ne devait pas durer pour Souvarine, alors que
Bernard Lecache — «connu pour ses campagnes de bluff et de
chantage», selon Humbert-Droz — affirma nettement dans les
années suivantes sa sympathie active pour l'U.R.S.S., en siégeant au
comité national des Amis de l'Union soviétique et en collaborant au
journal de l'association, L'Appel des soviets l .

En 1931, Souvarine devait également participer à une aventure


éditoriale originale en publiant les archives de Raffalovitch,
attestant des fonds secrets versés à la presse française, retrouvées
après la chute du tsarisme, sous le titre de « ... L'Abominable
vénalité de la presse ...», d'après les documents des archives russes,
1897-1917 (Paris, Librairie du travail). Sur proposition de Jules
Humbert-Droz, Souvarine avait été chargé de cette campagne dans
L 'H u m a n ité, qui publia du 5 décembre 1923 au 30 mars 1924 les
pièces de ce dossier avec un retentissement considérable, y compris
devant les tribunaux. Un grand retard avait été pris pour la
publication en volume des principales pièces de ce dossier, dû en
parti aux difficultés propres à une structure d'édition militante
comme la Librairie du travail, mais le préfacier mentionnait
également «des causes qui incombent au Parti communiste et que
nous ne voulons pas rechercher» 12. Cependant, l'éditeur avait tenu à
publier cet ouvrage, malgré le temps écoulé, car, de toute manière,
le problème de l'indépendance de la presse demeurait, qui n'était
pas «seulement au service des puissances d'argent de l'intérieur»,
mais également «de celles de l'extérieur».

1 Cf. D.B.M.O.F., t. 34, pp. 48-50, et Jules Humbert-Droz, Mémoires, op. cit., p. 134.
2 A propos de cette campagne de presse, Ph. Robrieux note : «La volonté ouverte de
semer l'indignation et la révolte dénote toute une conception de la lutte politique au
grand jour. Vingt ans plus tard, dans une série de cas similaires, plutôt que de
déclencher un scandale, on se livrera ici ou là au chantage politique. Autres temps,
autres mœurs. » Op. cit., p. 178.

- 43 -
Au début de l'automne 1928, un nouvel organe communiste
d'opposition, La Vérité (n° 1, 22 septembre 1928) sous-titré
«Organe hebdomadaire des travailleurs révolutionnaires» paraissait
à Limoges à l'initiative de Marcel Body, son rédacteur-gérant.
Marcel Body était né le 23 octobre 1894 à Limoges l . Ouvrier
typographe, il était membre de la Fédération du livre depuis 1909
et avait adhéré à la section S.F.I.O. de Limoges en août 1914, après
l'assassinat de Jaurès. Mobilisé en 1915, il se porta volontaire pour
la Russie en 1917 et fut versé, l'année suivante, à la Mission
militaire française de Moscou, dirigée par le capitaine Jacques
Sadoul. Opposé à la politique interventionniste du gouvernement
français en Russie, il rompit avec la Mission militaire et fit partie du
groupe communiste français de Moscou, rattaché à la Fédération
des groupes communistes étrangers, dépendante du Parti russe 12. Il
travailla par la suite comme traducteur dans les services de
l’Internationale communiste, puis dans les services diplomatiques à
Christiana, en Norvège, où il était le proche collaborateur
d'Alexandra Kollontaï. Il retourna définitivement en France en mars
1927 et milita au P.C.F., tout en exprimant des désaccords, jusqu'à
son exclusion au printemps 1928 pour avoir appelé publiquement à
voter pour le candidat socialiste, au second tour des élections
législatives du 29 avril, contre les consignes du parti, en pleine
politique «classe contre classe».

Le Travailleur eut un trimestre d'existence et quinze numéros


publiés. Souvarine y collabora dès le n° 1, sous le pseudonyme de
Léonard Champagnac en donnant une chronique de politique
française. Lucien Laurat fit de même, sous les pseudonymes de
Lucien Marin et Ante Ilescu, traitant notamment de la crise du
parti communiste allemand et de ses différentes oppositions 3.

1 Cf. D .B.M .O .F., t. 19, p. 315-316 et ses mémoires, Un piano en bouleau de Carélie
(mes années de Russie, 1917-1927), Paris, Hachette, 1981.
2 C f. son témoignage dans «Les groupes communistes français de Russie (1918-
1921)», in Contributions à l'histoire du Komintern, s.d. Jacques Freymond, Genève,
Droz, 1965.
3 Otto Maschl (1898-1973), dit Lucien Laurat, militant du Parti communiste
autrichien et de l'Internationale communiste, puis du Cercle communiste Marx et

- 44 -
Parmi ses collaborateurs, on retrouve également les noms de Robert
Louzon, Pierre Monatte, Pierre Naville, Gérard Rosenthal (Francis
Gérard), Alfred Rosmer, Jean-Jacques Soudeille (Souzy).

Une déclaration d'intention fut publié dans le premier numéro


du T ra va illeu r, qui indiquait notamment : «Nous nous sommes
séparés du Parti communiste sur trois questions essentielles :
1°/ le bannissement des membres de l'opposition russe.
2°/ la tactique appliquée par le parti aux dernières élections
législatives.
3°/ l'immoralité qui règne dans certains milieux communistes.»

Sur le premier point, il était précisé que «les hommes que l'on
a bannis ne sont pas des contre-révolutionnaires, ce sont de bons
artisans de la Révolution, coupables seulement d'avoir une opinion
différente de celle de la fraction dirigeante sur les meilleurs
moyens de vaincre les difficultés économiques dans lesquelles se
débat l'Union soviétique, de combattre la dégénérescence
bureaucratique, de défendre les conquêtes d'octobre et de préparer
la Révolution mondiale qui, seule, permettrait à nos camarades
russes d'édifier réellement le socialisme. De telles mesures
répressives appliquées à des hommes qui ont consacré leur vie à
bien servir la cause des travailleurs tourmentent notre foi
communiste et annihilent la force morale dont nous avons besoin
pour combattre la répression bourgeoise.»

A propos du parti communiste, la déclaration de l'Union des


travailleurs révolutionnaires proclamait ne pas être contre lui, mais
«contre les méthodes et les moyens mis en œuvre par l'appareil
bureaucratique qui s'arroge le droit d'agir en son nom pour
éliminer les militants qui, dans le parti, ont une opinion saine et
indépendante.» En effet, «à la faveur de la crise russe, il s'est
constitué dans le parti communiste une coterie de politiciens

Lénine, collaborateur du Bulletin communiste et de La Critique sociale, fondateur


de la revue Le Combat marxiste et animateur de la tendance du même nom dans la
S.F.I.O. à partir de 1933, économiste marxiste s'inspirant des analyses de Rosa
Luxemburg, enseignant au Centre confédéral d'éducation ouvrière de la C.G.T. au
cours des années trente. Cf., D.B.M.O.F., t. 33, p. 337-338.

- 45 -
professionnels acquis d'avance à n'importe quelle majorité (...) dans
le but unique de ne pas compromettre leur situation personnelle.»

Après avoir proclamé son attachement indéfectible à la


révolution russe et son opposition irréductible aux socialistes
officiels, la déclaration indiquait vouloir œuvrer en faveur de
l'unité politique et syndicale, sans dissimuler les obstacles qui
étaient «le socialisme et le syndicalisme gouvernemental des uns, le
syndicalisme politique et la démagogie stérile des autres», et
appelait à l'union des travailleurs socialistes et communistes.

L'événement fut salué par Pierre Monatte dans La Révolution


p ro léta rien n e comme le signe possible d'une «renaissance à la
base». Par rapport à la tentative de la revue Contre le courant de
rassembler les diverses oppositions communistes, Monatte écrivait
qu'il n'attendait rien de positif d'une fusion au sommet l . Au
contraire, «un mouvement révolutionnaire sain (...) devra repartir
d'en bas, localement, régionalement. C'est seulement quand
existeront ces petits mouvements régionaux que la fusion au
sommet pourra se faire.» Il attachait donc un «intérêt particulier» à
la tentative de Body et de ses camarades de Limoges.

Dans sa première chronique, Souvarine donna une intéressante


définition des congrès du parti radical-socialiste : «On appelle
Congrès radical-socialiste une réunion de députés et de sénateurs
radicaux qui se considèrent “mandatés par le suffrage universel”, et
renforcés de trois douzaines de conseillers généraux et municipaux
figurant les “militants”. On y vote à l'unanimité des motions dont le
moins qu'on puisse en dire est que tout le monde les ignore, à

1 «Le carnet du sauvage», La Révolution prolétarienne, n° 65, 1er octobre 1928. Contre
le courant (n°15/16/17, 25 octobre 1928) annonça comme suit la parution de L a
Vérité : «Depuis le mois de septembre, nos camarades de Limoges Body et Burquet
ont fondé un journal hebdomadaire La Vérité, organe de combat et de documentation.
La Vérité a rencontré un excellent accueil auprès des travailleurs limousins.
Fraternellement nous souhaitons la bienvenue à l'organe des travailleurs
révolutionnaires de Limoges.»

- 46 -
commencer par ceux qui les ont votées, bien entendu par
acclamations L»

Ces chroniques donnèrent à Souvarine l'occasion de s'exprimer


sur la politique suivie par les partis socialiste et communiste, ainsi
que sur la bourgeoisie française.

A propos du premier, il se demandait ce qui le différenciait du


«radicalisme bourgeois», et même du «conservatisme patriote» : «A
part le père Bracke, Jean Longuet et quelques autres qui ont vécu
leur vie entière dans le vrai socialisme et essaient faiblement de
continuer à le servir sans avoir la force de le vivifier ni le courage
de rompre avec ceux qui en déshonorent le nom, à part quelques
petits groupes d'adhérents silencieux en Flandre et dans le
Limousin, qui donc se souciait du point de vue de classe et des
traditions révolutionnaires dans ce parti parlementaire et
embourgeoisé ?»

En effet, ce qui caractérisait l'activité socialiste parlementaire,


depuis la guerre, c'était «un effort constant pour améliorer les
affaires de la bourgeoisie», la notion d'intérêt général se substituant
dans le discours socialiste à celle de classe ou d'intérêt ouvrier. Une
mentalité nouvelle apparaissait parmi les plus hauts dirigeants
socialistes qui, désormais, raisonnaient en «hommes d'Etat,
préoccupés de n'apporter que des correctifs ra iso n n a b les à la
politique officielle (c'est à dire bourgeoise) parce qu'on se croit
appelé à en prendre bientôt la responsabilité, au moins partielle,
par une participation au pouvoir». Les socialistes étaient donc
devenus «l'opposition de sa Majesté le Capital», car ils ne
remettaient pas fondamentalement en cause le régime, mais se
bornaient à proposer des aménagements partiels ou à formuler des
réserves de détail. A contrario, Souvarine évoquait le souvenir des
luttes de l'avant-guerre (grève des cheminots de 1910, protestation
contre la loi des trois ans en 1913) en mettant en avant les figures
de Guesde et de Lafargue, mais aussi de Vaillant et de Jaurès.1

1 «Chronique politique de Paris», La Vérité, n° 1, 22 septembre 1928. Les citations


suivantes sans indication d'origine sont extraites de cet article.

- 47 -
Le parti communiste n'échappait pas non plus à la critique
acerbe de Souvarine qui le qualifiait de «régiment» : «Quelques
“chefs” ordonnent et les compagnies, les escouades obéissent. Les
chefs eux-mêmes obéissent à d'autres chefs, plus haut placés et
nommés par on ne sait qui (...) Si les quelques milliers de membres
qui restent dans ce malheureux parti y comprennent encore
quelque chose, c'est qu'ils sont de bonne composition (...) Les
provocateurs des sommets du Parti font inutilement passer à tabac
quelques dizaines de militants courageux fanatisés, qui
abandonnent le mouvement après avoir subi de cruelles exactions
policières. La force communiste s'use vainement dans une
“gymnastique révolutionnaire” anachronique.»

A propos de la tactique communiste de refuser au second tour


les voix communistes aux candidats socialistes, permettant
l'élection de réactionnaires, Souvarine constatait qu'il n'y avait plus
de «vrai parti communiste, en France comme ailleurs, mais des
formations politiques aveuglément assujetties à la direction du
Parti bolchevik russe». Considérant qu'aucune fraction du
prolétariat français «ne déciderait librement de faire le jeu de la
réaction», Souvarine en concluait que de telles pratiques n'étaient
possibles «qu'au moyen d'un parti passif, pris en main solidement
par des agents de l'instance supérieure».

Enfin ses vues sur la bourgeoisie française «vieillie,


vulgairement jouisseuse, satisfaite de la situation acquise» ne
manquait pas de perspicacité comme les années ultérieures allaient
amplement le démontrer jusqu'au désastre de juin 1940. Il la
jugeait «incapable dans son ensemble de concevoir de grandes
idées, des vues d'avenir à longue portée, sur le plan même du
progrès capitaliste» et précisait : «Sans doute, elle est encore loin
d'une dégénérescence complète, elle conserve des catégories
sociales encore saines, elle bénéficie du privilège de la culture et
d'une expérience séculaire, — et il est absurde de la considérer
comme frappée d'impuissance. Mais elle est à la remorque des
initiatives d'autres bourgeoisies moins usées, celles d'Allemagne et
d'Amérique; ses grandes œuvres qu'il ne faut pas nier, sont
réalisées tardivement, sous la pression des nécessités criantes et ne

- 48 -
sont jamais à la mesure du développement des besoins sociaux et
de la technique. Servie par un ensemble de conditions historiques
et économiques, elle ne se sent pas encore menacée par la
concurrence des rivaux et, en attendant la dure crise qui la
rappellera au sentiment des réalités, elle se laisse vivre.»

Un dernier point mérite d'être souligné dans les contributions


de Souvarine à La Vérité, concernant l'état du mouvement
prolétarien. En effet, Souvarine considérait que le prolétariat avait
été «saigné par la guerre» et que, désormais, il était «endormi par
la sagesse socialiste et fatigué des excitations communistes». En
publiant un extrait d'une brochure de 1915 de Rosa Luxemburg,
qualifiée de «grande continuatrice de Karl Marx», la rédaction de
l'hebdomadaire limougeot, dans un chapeau de présentation
anonyme, tentait de donner une explication de la crise du
mouvement ouvrier : «Les troupes d'élite du socialisme
international se sont entre-déchirées et les meilleurs militants,
formés dans les années relativement calmes d'avant-guerre, par
des hommes comme Jaurès, Guesde et Lafargue, sont disparus dans
la fournaise, en laissant le champ libre aux braillards et aux
phonographes. Nous payons les dettes de la guerre non seulement
sous forme d'impôts et de vie chère, mais encore par la crise de
notre organisation et de notre idéologie de classe.»

Ces préoccupations se retrouveront dans l'éditorial du premier


numéro de La Critique sociale en 1931, y compris la référence à
Rosa Luxemburg, pour expliquer la crise profonde que traversait le
mouvement prolétarien, alors que la crise du système capitaliste
aurait dû lui permettre de s'affirmer comme candidat virtuel à la
succession d'une bourgeoisie à bout de souffle. C'est précisément
dans la constatation de cette distorsion entre la prétendue théorie
et la tragique réalité que se développera le révisionnisme de
Souvarine sur le «rôle historique» du prolétariat.

Le dernier numéro de La Vérité fut publié le 29 décembre


1928 à la suite de difficultés pécuniaires. Pierre Monatte tira le
bilan de l'expérience malheureuse de Limoges en émettant
certaines critiques : «Dans un milieu ouvrier un peu dense, ayant
une tradition révolutionnaire comme Limoges, des camarades

- 49 -
doivent pouvoir faire tenir un hebdomadaire s'ils veulent s'en
donner la peine. Ce n'est pas une question de sous, c'est une
question d'expérience journalistique et de volonté. L'expérience
journalistique a manqué à Body ; il a fait un journal régional qui
n'était pas régional. Alors qu'il aurait dû borner son appel à la
collaboration extérieure à deux ou trois articles au maximum il en
avait deux pages. Cela au détriment de la vie locale et régionale L»
Monatte reprochait ensuite à Body de ne pas avoir plus rendu
compte de la vie ouvrière et syndicale de sa région et, en fin de
compte, d'avoir privilégié les problèmes politiques au détriment
des questions ouvrières et syndicales. D'où sa conclusion, selon
laquelle, à l'avenir, une tentative similaire devrait «être animée
davantage d'esprit syndicaliste».

Il est possible de retrouver dans les critiques de Monatte la


différence de sensibilité entre les oppositionnels venus de la gauche
de la S.F.I.O. comme Souvarine, qui faisait toujours référence aux
Guesde et Lafargue du début du siècle, ainsi qu'à la gauche de la IIe
Internationale (Rosa Luxemburg), et ceux dont la priorité
demeurait le renouveau du syndicalisme révolutionnaire.

A la suite de l'arrivée de Trotsky à Prinkipo, un échange


épistolaire entre celui-ci et Souvarine devait aboutir à une rupture
définitive entre les deux hommes 12. Au niveau du Cercle, une partie
des adhérents, groupée autour de Pierre Naville, se rapprocha de
Trotsky, après le séjour de Naville et Gérard Rosenthal à Prinkipo,
durant l'été 1929. Dans une lettre à Trotsky du 10 août 1929,
Naville, en accord avec Rosenthal, exposa son point de vue sur le
bilan des premières années de l'opposition française et ses
perspectives de travail. A propos de Souvarine, il notait qu'il s'était
«mis hors de cause, rejetant délibérément l'opposition de gauche
russe sans être toutefois lié à celle de droite, et repoussant d'une
façon générale la tradition marxiste du bolchevisme» 3. Naville

1 «L'expérience de Limoges», La Révolution prolétarienne, n° 73, 1er février 1929.


2 Ce point est examiné en détails dans la partie suivante de ce chapitre.
3 Ce document fut publié dans La Lutte de classes de septembre 1929. Il a été
reproduit par Pierre Naville dans L'Entre-deux guerres, la lutte des classes en

- 50 -
soulignait que «l'opposition française, bourrelée de contradictions,
squelettique, d'une insuffisance organique criante» n'avait «pas su
prendre la place nécessaire dans la lutte communiste pour la
libération du prolétariat». Par rapport aux côtés négatifs
répertoriés de l'opposition française, dont les principaux étaient,
pour lui, une «abstention totale» des problèmes nationaux, une
incapacité à mener une lutte sérieuse et l'inaptitude à dépasser les
cercles étroits de militants intéressés par les problèmes de
l'opposition, Naville indiquait que le groupe de La Lutte de classes
n'avait, jusqu'à présent, pas pensé qu'«un seul des groupes
existants en France pouvait fournir “l'axe” d'un mouvement profond
de renaissance». Trotsky répondit à ce mémorandum en indiquant
que, «si Souvarine a perdu si malheureusement son chemin, c'est
qu'après avoir rompu avec la méthode marxiste, il essaie d'y
substituer ses observations, réflexions et études subjectives et
capricieuses». Apparemment, exprimer un désaccord avec Trotsky
revenait à abandonner la «méthode marxiste».

Dans ses mémoires, Pierre Naville a résumé cet épisode de la


manière suivante : «lorsque Trotsky fut expulsé du territoire
soviétique en février 1929, c'est tout naturellement vers lui que
nous nous tournâmes pour examiner l'entente nécessaire et
envisager l'action à mener désormais. Ce fut pour nous l'occasion de
cesser une collaboration momentanée avec le Cercle démocratique
Marx et Lénine (sic) et participer à la naissance du journal L a
V érité, en poursuivant la publication de La Lutte de classes, qui
avait succédé à C larté, et à l'organisation de la Ligue communiste
(opposition) L»*

france, 1926-1939, Paris, EDI, 1976 et, plus récemment, dans Léon Trotsky/Pierre
Naville/Denise Naville/Jean van Heijenoort, Correspondance 1929-1939, Paris,
L'Harmattan, 1989, suivi par la réponse de Trotsky.
* Pierre Naville, Mémoires imparfaites, le temps des guerres, Paris, La Découverte,
1987, p. 64.

- 51 -
La correspondance échangée par plusieurs militants du Cercle
permet de donner une idée plus précise de cet épisode L Le 13
septembre 1929, Pierre Kaan écrivait à Souvarine, alors à
Carqueiranne pour la rédaction de La Russie nue, afin de l'informer
des changements intervenus dans la position d'une partie des
adhérents du Cercle, à la suite de deux lettres d'Aimé Patri. Dans la
première (24 août 1929), Aimé Patri, précisait le choix auquel se
croyaient confrontés les partisans de Trotsky dans le Cercle :
«Puisque maintenant, il s'agit de choisir nettement entre Boris et le
Vieux comme transmetteur du “flambeau du communisme”, entre
Boris qui dit “il n'y a plus de mouvement”, Lucien qui dit “Retour
aux partis indépendants”, et le Vieux qui dit “organisons une
fraction communiste de gauche”, mon opinion est faite.» Et dans la
suivante (septembre 1929), il revenait sur la question : «Pour Boris,
il n'y a rien d'autre à faire que d'attendre que la révolution
mondiale vienne sonner à la porte pour le prier de se mettre à sa
disposition. Pour l'instant, c'est zéro et la seule activité que l'on
puisse mener est d'empêcher que zéro ne dise quelque chose par
l'intermédiaire du P.C. officiel. Pour Lucien, plus réaliste, il s'agit de
refaire une social-démocratie, régénérée selon la vieille formule
(gauche social-démo. + droite communiste = parti idéal). Ni l'une ni
l'autre de ces attitudes ne me conviennent : le nihilisme abstrait de
Boris pas plus que le genre de réalité dont Lucien nous donne
l'aimable perspective.»

En fonction de ces correspondances de Patri, Kaan exprimait sa


surprise à Souvarine : «Il en ressort qu'à la suite du voyage Naville-
Gérard, tout le groupe de la Lutte des classes est tombé d'accord
pour travailler en commun avec le Vieux. On publie à partir
d'octobre son hebdo communiste de “Gauche” La Vérité ! C'est en
somme l'embarquement pour Byzance (...) Pour ma part, je
considère qu'il y a là un véritable renversement d'attitude de nos
amis. Or, comme la situation politique n'a pas changé depuis juillet,

Toutes les citations suivantes sans indication d'origine sont extraites de la


correspondance publiée en annexe du mémoire de maîtrise d'histoire de Marie
Tourrès, petite-fille de Pierre Kaan, sur La Critique sociale (Université de
Besançon).

- 52 -
il faut recourir à des explications subjectives. Pour Naville et
Gérard, vous aviez raison de prévoir les effets du “magnétisme
personnel”. (...) Je crois que la raison profonde d'une pareille
détermination, c'est un besoin d'action immédiate, de participation
au mouvement ouvrier, besoin bien compréhensible en un sens.
Mais je crois un peu naïf d'ériger ce besoin en doctrine.»

Souvarine répondit à ce courrier le 18 septembre pour


commenter la «volte-face» de ces nouveaux partisans de Trotsky.
Au plan politique, il s'étonnait des affirmations de Gérard
considérant le Cercle comme «la gauche de la contre-révolution
mondiale», propos pour le moins étonnant de la part d'un adhérent
du même Cercle quelques semaines auparavant. Le premier
numéro de La Vérité était jugé «d'une platitude et d'un vide rares»,
et Souvarine s'interrogeait, désabusé : «C'est donc cela, la gauche ? »
Il insistait plus particulièrement sur l'aspect moral de l'attitude des
«lâcheurs» : «est-il admissible qu'on lâche ses camarades d'idées et
de combat sans la moindre explication, sans la moindre tentative
d'échange de vues préalables ? » En effet, il ressort de cette
correspondance que l'ensemble du Cercle, y compris le groupe de
La Lutte de classes, avait envisagé, au début de l'été, la possibilité
de publier dès que possible une revue théorique. On retrouvait là le
vieux projet de Souvarine qu'il finira par concrétiser moins de deux
ans plus tard avec La Critique sociale. L'étonnement de Souvarine,
Kaan, etc. était donc tout à fait compréhensible devant l'attitude de
camarades qui, au début de l'été envisageaient encore un travail en
commun, et quelques semaines après, prenaient une voie
radicalement différente.

Ceux-ci adressèrent le 20 septembre une lettre aux membres


du Cercle, proposant une discussion sur le contenu de la lettre de
Souvarine à Trotsky et la parution de l'hebdomadaire La Vérité, en
indiquant que ces questions étaient «celles de la différenciation des
tendances de droite et de gauche dans l'opposition» L Pierre Kaan1

1 Les cosignataires étaient : Gérard [Rosenthal], co-secrétaire du Cercle ; Pierre


Naville, Patri, membres de la Commission exécutive ; Collinet, Lapierre, Claude

- 53 -
répondit longuement au groupe de La Vérité. Sur la forme, Pierre
Kaan remarquait : «vous proposez d'ouvrir un débat, et vous avez
pris déjà les mesures pratiques qui auraient dû suivre et non
précéder une confrontation des points de vue». Sur le fond, c'est-à-
dire sur l'importance de la lettre de Souvarine à Trotsky pour la
différenciation entre la gauche et la droite de l'opposition, Kaan
notait : «Cette lettre est, comme vous le savez, une réponse à
diverses publications du camarade Trotsky et ne peut être
présentée ni comme un manifeste, ni comme une profession de foi.
Souvarine y discute les 3 critères adoptés par Trotsky, après avoir
souligné que ces 3 critères ne lui paraissent pas valables. Il se place
au point de vue de Trotsky et non au sien.» Souvarine, de son côté,
jugeait ainsi cet épisode dans un courrier à Pierre Kaan du 23
octobre : «Nous sommes en présence d'une tentative de
bolchevisation n° 2, à une échelle réduite. Elle aura le sort de la
précédente. Le gauchisme de tous ces gaillards est de la littérature
obscure, inconsistante- et pauvre».

L'année suivante, les mêmes signataires adressèrent une


nouvelle lettre, en date du 9 février 1930, «Aux camarades du
Cercle communiste Marx et Lénine», dans laquelle ils voulaient
préciser les raisons de leur désaccord. Leur participation aux
réunions du Cercle en 1928, et jusqu'en juin 1929, tenait à l'espoir
d'«y trouver une base d'action et d'élaboration théorique nouvelle»,
malgré un «esprit de critique pure et de passivité», cependant que
le Cercle restait, sous l'influence de Souvarine, «un organe de
discussions éclectiques sans perspectives d'action». En 1929, ils
avaient été «en désaccord fondamental» avec la lettre de Souvarine
à Trotsky, dans la mesure où elle marquait, selon eux, «une rupture
nette avec l'activité de l'opposition communiste en général pour le
présent, et une révision de la doctrine des quatre premiers congrès
de l'I.C., pour le passé». Ils regrettaient en outre la non-publication
de la lettre de Souvarine. Sur ce point, il est à noter que Souvarine
avait interrogé Istrati, le 1er décembre 1929, sur les possibilités de
publier sa lettre en ces termes : «Tous les camarades qui ont lu ma

Naville, membres du Cercle. Ce document, ainsi que la lettre suivante aux membres
du Cercle, m'a été aimablement communiqué par Pierre Naville.

- 54 -
lettre à L.[éon] T.[rotsky] me pressent avec insistance de la publier.
Il n'est question que de ce document dans le Landerneau de
l'opposition, depuis plusieurs mois. De tous côtés, on m'en demande
communication or je n'ai plus, depuis longtemps, un exemplaire
disponible. Ne pourrait-on, avec une solide introduction, des notes
et quelques écrits additionnels, en faire un vol. [urne] chez
R ied er ? 1» Enfin, ils dénonçaient l'apparition d'une «droite
véritable», dans et hors du parti, dont une expression était le P.O.P.
récemment fondé par des exclus et des démissionnaires du P.C. Ils
y amalgamaient les revues syndicalistes La R évolution
prolétarienne et Le Cri du peuple, le Cercle quant à lui ne pouvant
prétendre à faire œuvre «de critique et d'élaboration intellectuelle»
quand son seul «monument théorique» était la lettre de Souvarine
à Trotsky. Selon eux, le Cercle n'avait comme seule perspective que
«la disparition ou le glissement sur des positions changeantes aux
alentours des partis “indépendants” qui entendent se placer entre
la social-démocratie et le communisme, c'est-à-dire plus près de la
première que du deuxième».

Pierre Kaan réagit très fermement à cette nouvelle lettre


ouverte pour s'étonner, dans une lettre à Souvarine du 23 février
1930, du caractère «malhonnête» du procédé : «rendre publique
leur rupture avec le Cercle, en évitant d'en faire l'historique,
apporter un document rédigé tout exprès, en se gardant bien de
publier ceux où s'avèrent leurs manœuvres et leur esprit (...) ; enfin
faire remonter faussement leur départ en juin 29, ce qui est un
mensonge impudent ! »

Parmi les protagonistes de cette scission, seuls Pierre Naville et


Gérard Rosenthal militèrent jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale
dans le mouvement trotskyste, dans lequel Michel Collinet et Aimé
Patri ne firent qu'un très bref passage. En 1933, le second,
d'ailleurs, se rapprocha du Cercle communiste démocratique sans y
adhérer formellement. Michel Collinet et Aimé Patri comptèrent,
après la guerre, parmi les collaborateurs du Contrat social.*

* «Lettres de Boris Souvarine à Panait Istrati, 1929-1934», Cahiers Panait Istrati, n°


7. 1990, pp. 167 et 169.

- 55 -
B. LA SOLIDARITE AVEC LES REVOLUTIONNAIRES
PERSECUTES EN U.R.S.S.

En 1921, peu après son arrivée à Moscou, Souvarine demanda


à se rendre à la prison de Boutirki, pour interroger les prisonniers
anarchistes sur les motifs et les conditions de leur incarcération.
Cette démarche, qui attestait autant de liberté d'esprit que de sens
critique, fut peu appréciée par le «mentor» de la délégation
française au Congrès de l'I.C., Victor Taratouta, qui réprouva de tels
«agissements», au point qu'une commission d'enquête fut réunie
qui, en définitive, donna raison à Souvarine (S., pp. 139-142).

Le sujet n'en continuait pas moins de préoccuper Souvarine


qui, deux ans plus tard, envoya une lettre à la direction du Secours
rouge international où il soulignait la difficulté de défendre les
prisonniers politiques des «pays capitalistes», alors que
continuaient à se produire des «faits regrettables dans les prisons
et les camps de concentration russes», notamment dans les îles
Solovki. Auguste Herclet, alors à Moscou pour y représenter la
C.G.T.U. auprès de l'I.S.R., informait Pierre Monatte des démarches
de Souvarine dans ce sens :

«Souvarine s'est beaucoup occupé de cette question, et il doit


continuer de loin à demander la suppression de Solovetz. Une
commission a été nommée par le Conseil des commissaires du
peuple pour visiter les prisons et, entre autres, le monastère en
question. On me raconte que cette commission a déjà commencé par
Moscou et d'autres régions (elle vient de libérer 60% des
emprisonnés des prisons visités, après examen des dossiers), mais
n'est pas encore allée à Solovetz. Je ne sais pourquoi l .»

Au lendemain du IVe Congrès mondial de l'Internationale


communiste, muni d'une feuille de route en sa qualité de
communiste suspendu de parti pour une période temporaire,
Souvarine avait pu partir pour la Crimée rejoindre ses amis qui
autour, de Francesco Ghezzi, Nicolas Lazarévitch et Pierre Pascal,*

* Jean-Louis Panné, op. cil., p. 130.

- 56 -
avaient fondé une petite communauté agricole à Yalta, sur les rives
de la mer Noire.

A deux reprises, Souvarine a donné une description précise et


chaleureuse de cette communauté fraternelle, dont la vie sera de
courte durée, emportée dans le tourbillon des drames à venir :

«Notre minuscule commune consistait en un jardin abandonné


par son ancien détenteur bulgare et octroyé par le soviet local à
deux copains anarcho-syndicalistes italiens qui avaient fui le
fascisme, Francesco Ghezzi et Tito Scarselli. Lazarévitch les
connaissait bien et, en compagnie de Pierre Pascal, ils avaient
défriché un terrain qui, par leur labeur, était redevenu un jardin
luxuriant. Dans la maison saccagée pendant la guerre civile, il ne
restait guère de portes ni de fenêtres, mais cela n'avait pas
d'importance sous le climat paradisiaque de la Crimée méridionale.
Les fruits et les légumes du jardin suffisaient presque à assurer
notre subsistance. Autour d'un noyau stable d'occupants, il y eut
des hôtes de passage, et nous avons compté avec amusement
jusqu’à seize tendances ou nuances d'opinions, à l'exception de la
tendance officielle L»

Et Souvarine compléta, par la suite, ses souvenirs sur la


communauté de Yalta :
«Outre la dizaine d'habitants déjà mentionnés, il faut nommer un
Français devenu forestier sibérien, après avoir fait divers métiers
et vécu onze ans d'expérience soviétiques ; à son retour en France,
il devait écrire deux excellents témoignages dignes de foi : Ce qu'est
devenue la Révolution russe, préfacé par Pierre Pascal, et L'U.R.S.S.
telle qu'elle est, préfacé par André Gide. Puis Auguste Herclet, autre
Français, syndicaliste, fut des nôtres pendant quelques jours. Je
garde le souvenir de l'écrivain et traducteur Sobolev (...), qui par la
suite mourra noyé dans la Moscova au cours d'une expérience
malheureuse. (...) Enfin nous eûmes chez nous même un tchékiste,
Milgram, partisan de l'Opposition ouvrière guidée par Chliapnikov
et Kollontaï ; pour comprendre cette présence, il faut toujours
penser à la signification changeante des notions avec le temps qui*

* Est A Ouest, n° 584, 16 décembre 1976.

- 57 -
s'écoule : les mots et les choses, et les gens subissent des mutations
profondes, d'une époque à une autre. Là, nous sommes en 1924.
Milgram sera victime des “épurations” sanglantes ordonnées par
Staline, dans et par le Guépéou. (Notre ami Ghezzi, plus tard déporté
en Sibérie, périra dans un camp du Goulag.)»

La vie quotidienne s'écoula tranquillement durant tout l'été


1924, avec pour seules occupations les travaux de jardinage et les
discussions politiques, dans ce petit phalanstère des bords de la
mer Noire aux conditions de vie exceptionnelles. Souvarine eut
alors la tentation de rester en U.R.S.S., «sans être mêlé à la
politique, uniquement préoccupé de vivre dans le peuple, de me
perfectionner dans la langue, d'étudier les conditions et les
problèmes du pays en marche vers le socialisme, selon ce que l'on
pensait alors.» (5., p. 114)

Mais au début de l'automne, une perquisition nocturne de la


Guépéou dans la communauté, à la recherche de documents et
d'une imprimerie «anarchiste», mit fin à cette période de calme et
de sérénité. Souvarine, qui avait encore sur lui sa carte d'identité
du Conseil des Commissaires du Peuple qu'on avait oublié de lui
retirer, ne fut pas inquiété, mais il décida de rentrer le plus
rapidement possible à Moscou où Nicolas Lazarévitch avait été
arrêté.

Dès son arrivée dans la capitale soviétique, Souvarine entreprit


de multiples démarches en vue d'obtenir la libération de ses amis
emprisonnés car, comme il l'a précisé, «les conditions du moment»
étaient «déjà très arbitraires, pas encore totalitaires». Il put ainsi
pénétrer sans difficulté au siège du Guépéou et plaider la cause de
ses infortunés amis devant de hauts responsables. Cet épisode, dans
lequel des proches étaient impliqués, lui donna une idée de la
répression exercée par le régime sur les moindres velléités
d'opposition. Dans une lettre adressée à Pierre Monatte et à ses
camarades, il décrivit les aléas de cette affaire, au fur et à mesure
de son évolution, entre la fin octobre et la fin décembre 1924, pour
en souligner l'«immense intérêt comme illustration des méthodes
en vigueur».

- 58 -
A propos de ses deux amis qui venaient d'être libérés après un
mois d'emprisonnement, il notait des réflexions qu'il convient de
reproduire longuement car elles illustrent bien sa compréhension
précoce des mécanismes répressifs et de la dérive totalitaire du
régime :
«Tous deux ont été arrêtés sans l'ombre d'un motif, et
beaucoup d'autres aussi (sans doute une trentaine). Il a suffi qu'ils
(les deux) connaissent Nicolas; mais la quasi-totalité des autres ne
le connaissaient même pas. Donc, on arrête les gens, en usant à
leurs égards des pires procédés d'intim idation, voire de
terrorisation, on espère leur faire raconter quelque chose. Mais là
où il n'y a rien, le diable lui-même perd ses droits. Les malheureux
bouclés ne peuvent voir personne, n'ont pas de défenseur, ne
peuvent recevoir de lettre, n'ont ni livres ni journaux; ils savent
qu’on peut les accuser de n'importe quoi et qu’ils seront jugés sans
procès, sans témoins; qu'on les déportera par “voie administrative”.
Les juges d'instruction opèrent la nuit ; on réveille les détenus à 1
ou 2 heures du matin pour les démoraliser, on emploie menaces et
promesses, faux documents et mises en scène. Après un ou
plusieurs mois de ce cauchemar, l'innocent est mis à la porte,
presque avec un coup de pied quelque part ; à 1 heure du matin, on
le réveille et on lui dit : “suivez-nous” ; le malheureux peut
s'attendre à tout ; à la direction de la police on lui apprend qu'il est
enfin libre. Il faut avoir en vue que Valia n'était pas abandonnée,
que j'avais vu beaucoup de gens influents, que Léna avait parlé à
Kroupskaïa, etc. Imaginez le sort de ceuxqui ne connaissent
personne ! Et figurez-vous ce qui se passe en province... C'est à
frémir.» (S ., pp. 122-123)

Dès 1924, Souvarine pouvait constater et dénoncer dans une


correspondance privée des pratiques et des méthodes répressives
que l'on retrouvera plus tard, considérablement aggravées, au
moment des procès de Moscou et dans les grandes purges. Cette
description de l'univers judiciaire et carcéral soviétique n'est pas
également sans rappeler également les grands témoignages
ultérieurs comme L'Accusé d'Alexandre Weissberg (Paris, Fasquelle
Editeurs, 1953),dont il pourrait, en quelque sorte, constituer les
prodromes au niveau des faits rapportés. Cette confrontation

- 59 -
indirecte et douloureuse avec l'arbitraire de la répression lui
permit de comprendre le tour de plus en plus inquiétant que
prenait le régime.

Il décida donc de quitter l'U.R.S.S. et, pour ce faire, il se rendit


au Komintern, car venu avec un faux passeport, il devait repartir de
même. Après un refus sec et catégorique de Ossip Piatnitski, il
réussit à en obtenir un par l'intermédiaire de ses amis de
l'Opposition qui occupaient encore, à cette date-là, des postes
importants dans le Parti et dans l'Etat ; faux passeport plus faux
que nature et qui aurait dû lui valoir une arrestation en traversant
les pays baltes. Mais finalement, Souvarine traversa les frontières
sans encombre et, après trois jours de voyage depuis Moscou,
arriva à Paris en janvier 1925.

De son côté, Nicolas Lazarévitch avait été arrêté le 8 octobre


1924, pour avoir tenté de créer un groupe, à l'usine Dynamo où il
travaillait, qui prônait la constitution de syndicats de classe
indépendants ayant pour mission de défendre les intérêts des
ouvriers eux-mêmes contre la direction des usines étatisées ou le
patronat privé issu de la N.E.P. Il fut condamné à trois ans de camp
de concentration par le Commissariat du Peuple aux affaires
intérieures, le 12 décembre 1924. D'abord détenu au secret à la
Loubianka, il fut, ensuite, transféré à la prison de Boutyrki, toujours
à Moscou, puis au camp de Souzdal et enfin, de nouveau, à la prison
de Boutyrki, en mars 1926, où il fut violemment passé à tabac à la
suite d'incidents.

Dès son retour, Souvarine chercha à organiser une campagne


de solidarité avec Lazarévitch l . Pour ce faire, il contacta les frères
Wullens qui publièrent et signèrent une «Protestation contre une
injustice», et entreprirent diverses démarches auprès de
l'ambassade d'U.R.S.S. et d'intellectuels sympathisants de la
révolution russe. En mai 1926, une lettre arrivée clandestinement
de Moscou informa les amis français de Lazarévitch de la
détérioration de son état de santé 12. «Une adresse au camarade

1 Cf. D.B.M.O.F., t. 41, p. 391.


2 «Nicolas Lazarévitch», par N. Faucier, Le Réfractaire, n° 48, mai 1979.

- 60 -
Rakovsky, ambassadeur de l'U.R.S.S. à Paris» fut signé par une
quarantaine d'intellectuels, sympathisants de la révolution russe,
notamment Romain Rolland, Georges Duhamel, Séverine, Jacques
Mesnil, Georges Pioch, Léon Werth, Marcel Martinet, Jean-Richard
Bloch, Edouard Berth, André Julien, G. de Lacaze-Duthiers, Han
Ryner, Maurice et Marcel Wullens, etc., lui demandant son
intervention «pour obtenir des garanties de justice, accusation et
jugements publics, sur des faits dûment établis, avec possibilité de
défense et de témoignages à décharge» ou la mise en liberté
immédiate de cet ouvrier syndicaliste 1. De plus, le 22 juin, une
délégation de la Ligue syndicaliste était reçue par Christian
Rakovsky, proche de l'Opposition, pour demander la libération de
Lazarévitch. Le 12 août, de Moscou, Rakovsky faisait savoir à ses
défenseurs français que Lazarévitch devait être remis en liberté, et
que possibilité lui serait donné de partir pour l'étranger.

En fait, Lazarévitch ne fut libéré que le 29 septembre. Du côté


des défenseurs de Lazarévitch, une polémique éclata à la suite de la
soudaine volte-face de Maurice Wullens, qui publia dans
L 'H u m a n ité du 22 septembre, un article reniant son action
précédente et mettant en cause Boris Souvarine et son frère,
Marcel, à la suite de la publication de l'appel des intellectuels dans
plusieurs journaux. Commentant ces faits dans son journal, Pierre
Pascal écrivait en date du 3 octobre : «La protestation des
intellectuels contre l'emprisonnement de Nicolas a été reproduite
dans La Russie opprimée, et de là dans Le Quotidien du 14
septembre. L ’H u m a n ité du 22 publie une lettre où Wullens le
communiste dénonce Boris Souvarine comme son auteur, explique
les adhésions par une confusion entre son frère et lui, et lance une
ignoble allusion contre Lazarévitch : sa biographie est-elle
complète, demande-t-il ? Triste sire ! Mais L 'H u m a n ité du 23
renchérit encore, en affirmant que Lazarévitch a vécu en Russie
dans des conditions d'hygiène telles qu'il pouvait traduire Lénine et

1 «L'affaire Lazarévitch», La Ligue syndicaliste, La Révolution prolétarienne, n° 21,


septembre 1926, et «Lazarévitch est sorti de prison», La Révolution prolétarienne,
n° 22, octobre 1926. Cet article était complété par l'«adresse» à Racovski et la
«Lettre de Marcel Wullens à la rédaction de L'Humanité» .
que, s'il n'est pas encore en France, c'est qu'on n'a pas pu lui avoir
le visa français. Que ses protecteurs contre-révolutionnaires le lui
obtiennent ! Ignominie et provocation1.»

Finalement, Lazarévitch arriva en France le 2 octobre 1926 et


s'installa dans le Jura. Il donna son témoignage sur son expérience
en U.R.S.S. dans une brochure publiée par le syndicat fédéraliste
des mécaniciens et assimilés de Liège, Ce que j ’ai vécu en Russie
(Seraing-sur-Meuse, 1926) et participa à la revue des anarchistes
russes à Paris, Dielo Trouda. Enfin, en 1927-1928, il organisa avec
sa compagne, Ida Gilman (dite Mett) 12, une tournée de conférences
sur la condition ouvrière russe dans les principales villes
d'Allemagne, de France et de Suisse 3.

Après l'exclusion de Trotsky et de Zinoviev du comité central


du P.C.R. (b), le 23 octobre 1927, une manifestation de l'Opposition
eut lieue à Moscou, le 7 novembre, entrainant l'exclusion du Parti
des deux leaders de l'Opposition et le suicide de Ioffé. Au cours du
X V e congrès du Parti, il est exigé des oppositionnels des
déclarations de «repentir» : Zinoviev, Kamenev et leurs partisans
capitulent, tandis que les autres sont exclus par milliers.

A partir de la fin 1927, le Bulletin communiste s'ouvrit donc de


plus en plus fréquemment à des informations sur la répression du
communisme en U.R.S.S. Une déclaration intitulée «la Révolution
russe est en danger», signée par la commission exécutive du Cercle,
fut reproduite en affiche 4. On pouvait y lire notamment que, par
milliers, les prolétaires révolutionnaires étaient privés de travail,
tandis que «les plus ardents [étaient] déjà nombreux dans les
prisons et dans les lieux de déportation sibériens». Ces mesures

1 Pierre Pascal, Mon état d'ame — Mon journal de Russie — t. III : 1922-1926, Lausanne,
Ed. L'Age d'homme, 1982, p. 173-174.
2 Ida Mett (1901-1973), compagne de Nicolas Lazarévitch, collabora, de 1925 à 1927,
au mensuel des anarchistes russes à l'étranger, Dielo Trouda (La Cause du travail) à
Paris. Elle vécut ensuite, avec Nicolas, en Belgique, en Espagne, puis en France où
elle collaborait à La Révolution prolétarienne (Cf. D.B.M.O.F., t. 33, p. 393).
3 Cf. D.B.M.O.F., t. 33, p. 393-395.
4 Bulletin communiste, n° 22-23, octobre-novembre 1927, p. 373.

- 62 -
réactionnaires s’expliquaient dans la mesure où le pouvoir était
accaparé par «une clique de fonctionnaires, groupée autour de
Staline» qui représentait «la caste bureaucratique» intéressée au
maintien d'un tel régime. En conséquence, le Cercle demandait aux
ouvriers révolutionnaires d'exiger «des informations sur la
répression du mouvement révolutionnaire en Russie».

Dès le numéro suivant, le Bulletin communiste (n° 24-25,


décembre 1927) publiait un ensemble d'articles et de documents
sur la question. Il annonçait l'emprisonnement de George
Andreytchine à Moscou, un ancien militant des I.W.W. d'origine
bulgare, et donnait des informations sur la «déportation» (c'est-à-
dire la relégation et l'exil) des communistes oppositionnels qui ne
s'étaient pas déjugés à l’issue du XVe congrès. En outre, le Bulletin
publiait l'«Appel des déportés à l'Internationale», dans lequel ceux-
ci tentaient de s’adresser «aux comités centraux des partis
nationaux de l'Internationale communiste». De son côté, le Cercle
publiait une nouvelle déclaration, «Les leaders de la révolution sont
en route pour la déportation et l'exil», qui avait été reproduite et
diffusée sous forme de tract. Soulignant le rôle de ces hommes dans
la révolution, parmi lesquels figuraient Trotsky, Radek, Rakovsky,
Préobrajensky, Sérébriakov, Sosnovsky et Smirnov, le tract
répondait à la question sur la nature de leur crime : «Ils ont
défendu les principes proclamés par la révolution d'Octobre, les
prescriptions de la Constitution soviétique, les résolutions prises
librement par le Parti bolchevik du vivant de Lénine, les intérêts
du prolétariat international.» Si le régime pouvait déporter et exiler
de tels leaders, «quel traitement inflige-t-on aux humbles, aux
ouvriers, aux anonymes» ?

A l'occasion des élections législatives des 22 et 29 avril 1928,


le Cercle et le groupe de la Lutte de classes décidèrent une action
commune «pour saisir l'opinion ouvrière de la question des
déportations de communistes en Russie soviétique», sous la forme
d'une campagne d'affichage dans les quartiers ouvriers de la région
parisienne où se présentaient les «vingt-cinq candidats théoriques
des deux groupes». S'adressant aux «travailleurs communistes»,
cette proclamation répondait aux mêmes questions que dans l'appel

- 63 -
précédent sur la personnalité des bannis et celle des accusateurs et
des juges, les raisons de leur condamnation, avant d'interpeller les
ouvriers communistes français :

«L'ocasion vous est offerte de faire entendre votre voix, de


demander des comptes, d'imposer votre volonté. Aux candidats
communistes qui font appel à vos suffrages, dictez cette exigence
primordiale : Justice aux déportés de Sibérie ! (...) Avec nous,
réclamez pour Trotsky et ses camarades la liberté de s'expliquer
devant les masses travailleuses de tous les pays. Exigez des
communistes l'engagement solennel de l'obtenir avec nous du Parti
communiste.»

Victor Serge déployait une double activité dans les luttes de


l'opposition : avec ses camarades de Moscou et Leningrad, mais
également par ses articles dans la revue parisienne C larté sur la
«Plate-forme de l'opposition» et sur la révolution chinoise, signés
de son nom L Convoqué au début 1928 devant la Commission de
conrôle du rayon central de Leningrad, Victor Serge se vit notifier
son exclusion du Parti. Début avril, il était arrêté et incarcéré. La
nouvelle de son arrestation fit grand bruit à Paris où le B u lletin
co m m u n iste, La Lutte de classes et La Révolution prolétarienne
réclamèrent sa libération, tandis que L ’Humanité publiait un article
de Vaillant-Couturier disant que Serge était traité en prison avec
les plus grands égards et qu'Henri Barbusse lui écrivait,
embarrassé, pour s'excuser d'avoir «rayé [son] nom de la liste des
collaborateurs de M o n d e », en apprenant son arrestation. Cet
embarras était aisément compréhensible, car au moment où Victor
Serge était emprisonné, L 'H u m a n ité publiait sa traduction d'un
roman de Fédor Gladkov, Le Ciment, et les Editions sociales
internationales celle des Œuvres de Lénine.

Le Bulletin communiste, étant publié avec retard, put tirer les


conclusions politiques de l'arrestation et de la libération de Victor
Serge en écrivant : «Le régime qui jette de tels hommes en prison

Sur cet épisode, cf. Victor Serge, Mémoires d'un révolutionnaire, 1901-1941, Paris,
Ed. du Seuil, Points/politique, 1978, pp. 252-253, et Jean-Louis Panné, «L'affaire
Victor Serge et la gauche française», Communisme, n° 5, 1984, p. 89-104.

- 64 -
révèle son caractère de plus en plus autocratique, de moins en
moins prolétarien. (...) Nous lutterons au nom des véritables
principes du communisme jusqu'à obtenir l'instauration en Russie
d'une juridiction populaire obligatoire, d'un contrôle public des
actes du pouvoir, des garanties légales de justice, c'est-à-dire d'une
démocratie communiste». A propos de sa remise en liberté, le
B u lle tin s'interrogeait sur le sort des autres emprisonnés :
«Pourquoi lui seul et non d'autres qui sont dans le même cas ?
Probablement parce que Victor est connu en France où une
déclaration réclamant simplement “toute la lumière”, “la publicité
nécessaire”, a été signée par une vingtaine de membres du Comité
de défense des victimes du fascisme, dont Victor est membre». La
conclusion s'imposait d'évidence : «Le gouvernement soviétique se
moque de l'opinion ouvrière mais casse devant quelques
intellectuels libéraux et socialistes» L

L'année suivante, l'emprisonnement de Francesco Ghezzi ne


mobilisa pas le C.C.D. à l'égal de la relégation de Trotsky et des
autres oppositionnels, après leur exclusion du parti russe, mais son
cas était une manifestation symbolique de la répression contre les
révolutionnaires étrangers réfugiés en U.R.S.S. depuis le début des
années vingt. Souvarine tenta, le premier, d'alerter l'opinion
socialiste et ouvrière avec les maigres moyens dont il disposait 12. Il
avait connu Francesco Ghezzi pendant l'été 1921, lors du IIIe
Congrès de l'I.C. L'anarcho-syndicaliste italien, membre de l'U.S.I., et
réfugié en U.R.S.S. depuis 1923, alors qu'il était en butte à la
répression des gouvernements italien et allemand, avait participé à
la petite commune de Yalta, avant de retourner vivre à Moscou,
comme ouvrier d'usine. Il était également lié à Nicolas Lazarévitch,
Pierre Pascal, Victor Serge et était, selon Istrati, «le rapporteur le
plus fidèle de la vie ouvrière dans les fabriques et les usines».

1 Les articles du Bulletin étaient : «Victor Serge en prison» et «Victor Serge libéré»,
n° 27-28, avril-juillet 1928, p. 445.
2 Pour une étude détaillée, nous renvoyons à notre article, «L'Affaire Francesco
Ghezzi, la vie et la mort d'un anarcho-syndicaliste italien en U.R.S.S.», A nnali 2
(Studi e strumenti di storia metropolitana milanese). Milan, Franco Angeli, 1993,
p. 3 4 9 -3 7 5 .

- 65 -
Connu pour ses opinions anarchistes, en contact avec des
oppositionnels et prolétaire informé de la situation réelle des
ouvriers russes, Ghezzi fut étroitement surveillé dès 1928, tandis
qu'il était réduit au chômage, comme de nombreux travailleurs
russes. Il fut arrêté dans la nuit du 11 au 12 mai 1929, et, très vite,
Souvarine annonça ce nouvel acte arbitraire du gouvernement
russe.

Dans son article de La Lutte de classes (n° 10, mai 1929),


Souvarine précisait le sens de son appel en faveur du militant
italien : «Nous n'intervenons pas pour un camarade en raison des
liens qui nous unissent mais dans sa personne, nous défendons la
cause supérieure de la révolution, bafouée par un pouvoir non élu
qui s'est imposé au peuple russe à la faveur de la lassitude et ne se
maintient que par l'état de siège.»

Ce nouvel acte de répression contre un ouvrier irréprochable et


un révolutionnaire persécuté dans son propre pays, amenait
Souvarine à se poser le problème de la solidarité effective des
différentes com posantes du mouvement révolutionnaire
international. Le déroulement de la campagne de solidarité avec
Ghezzi, particulièrement importante dans plusieurs pays d'Europe
occidentale et jusque dans les mouvements libertaires des deux
Amériques, devait démontrer que ses craintes étaient prématurées.
On peut toutefois remarquer que, malgré des traits communs avec
l'affaire Sacco-Vanzetti et, surtout, une évidence encore plus claire
de l'innocence du persécuté, le cas de Francesco Ghezzi ne prit pas
la même ampleur que pour les deux italo-américains, démontrant,
pourrait-on dire par l'absurde, l'hégémonie sur les consciences
d'une propagande qui sélectionnait pour ses objectifs les bonnes
victimes des «mauvaises», confondant sciemment la solidarité
ouvrière internationale avec, au mieux, les nécessités de
renforcement d'un appareil, au pire, avec les besoins du moment de
politique étrangère d'un État totalitaire.

Mais au-delà de la solidarité plus ou moins grande que


pouvaient apporter les organisations ouvrières, il y avait un autre
problème, également très important : celui des prétendus amis de
l'U.R.S.S. parmi les intellectuels. Les propos de Souvarine à leur

- 66 -
égard étaient extrêmement sévères et reprenaient, en les
radicalisant des réflexions que l'on pouvait lire, au moins depuis les
festivités du dixième anniversaire de la révolution, chez Pierre
Pascal, par exemple. Stigmatisant les approbations serviles et
mercenaires de «ratés de la littérature, d'acteurs en rupture de
scène, d'avocats sans cause, de figurants ouvriers quasi illettrés et
spécialement sélectionnés pour leur inculture, de politiciens
domestiqués, de laudateurs recrutés par les pires moyens», Pascal
dénonçait vigoureusement l'usage du cynisme et de la corruption
fait pour s'attacher de pareils soutiens : «Le Gosizdat a convoqué
tous les écrivains présents à Moscou pour leur payer les droits
d'auteur refusés jusqu'à présent aux étrangers traduits. Tous les
journaux ont sollicité des nobles invités des articles largement
rétribués en roubles et en dollars. Un certain nombre de ces
“délégués” ont été nommés correspondants de presse avec de bons
honoraires en dollars : en voilà qui ne sont pas près de sympathiser
avec l'opposition ... Inimaginable curée 1 !»

Deux ans plus tard, Souvarine, à propos de Ghezzi, ne pouvait


que stigmatiser «ces pseudo-intellectuels qui se prostituent au
gouvernement soviétique dans toutes sortes de comités et
camouflages d'organisations destinés à approuver mordicus tous les
agissements des caissiers de Moscou». Pour un Panait Istrati qui
prit position pour Ghezzi à plusieurs reprises et sollicita Romain
Rolland, combien d'intellectuels alors prestigieux ne levèrent pas
même le petit doigt pour l’ouvrier italien qui réunissait sur sa
personne la vindicte des gouvernements «bourgeois», fasciste et
stalinien.

Cependant, informé par Souvarine, Nicolas Lazarévitch, qui


savait de quoi il retournait sur les prisons soviétiques, publia dans
Le Libertaire (n° 206, 1er juin 1929), la nouvelle de l'arrestation,
entamant ainsi une campagne de solidarité de plus de deux ans
avec Ghezzi, aussi bien en France qu'en Europe (Allemagne,
Belgique, Suisse, notamment). En dehors du mouvement anarchiste,

1 Pierre Pascal, Russie 1927 , mon journal de Russie, t. IV, 1927, Lausanne, L'Age
d'homme, 1982, p. 262.

- 67 -
la campagne pour la libération de Ghezzi trouva un écho favorable
chez les syndicalistes de La Révolution prolétarienne, où Jacques
Mesnil fut particulièrement actif, dans la revue communiste
oppositionnelle Contre le courant de Maurice et Magdeleine Paz,
dans la revue littéraire Les Humbles de Maurice Wullens, revenu
depuis l'affaire Lazarévitch à une vue plus critique de l'évolution
du régime soviétique, etc.

Devant l'aggravation de l'état de santé de Ghezzi, alors


emprisonné à Souzdal, Souvarine revint sur cette affaire dans le
Bulletin communiste (n° 31, février 1930) en prenant à partie
violemment «les complices bénévoles ou mercenaires des
emprisonneurs» : «Allons-nous nous borner à de platoniques
protestations ou nous décider enfin à une action énergique pour
sauver cet ouvrier révolutionnaire ? Pourquoi ne pas user de
représailles sur la personne méprisable d'un Cachin, d'un Barbusse,
ou de tout autre saligaud de même espèce, jusqu'à ce qu'on nous
rende notre camarade sauf ? Ces marchands de soviétisme
cesseraient d'encourager la répression des idées révolutionnaires
en U.R.S.S. s'ils se savaient exposés ici à des risques en même temps
qu'ils profitent de leur ignoble métier, et l'on y regarderait à deux
fois là-bas avant de martyriser un militant unanimement respecté
s'il fallait s'attendre à des contre-coups dans l'Internationale.»

Finalement, l'affaire prenant toujours plus d'ampleur dans la


mesure où les défenseurs de Ghezzi ne baissaient pas les bras, le
gouvernement russe finit par remettre l'ouvrier italien en liberté,
sans l'autoriser à émigrer, et après lui avoir soutiré une déclaration
où il affirmait son admiration pour l'œuvre économique des Soviets,
semant quelque peu le désarroi chez ses défenseurs.

Ghezzi devait être à nouveau arrêté pendant la Grande terreur


et, une fois de plus, La Révolution prolétarienne accomplit son
devoir de solidarité avec les révolutionnaires de toutes tendances
persécutés en U.R.S.S. Il faut noter qu'en dehors des rédacteurs
habituels de la revue syndicaliste, un article émouvant fut consacré
à Ghezzi sous la signature d'«un socialiste».

- 68 -
Il nous est impossible malgré nos recherches d'affirmer à coup
sûr que Souvarine se cachait derrière cette signature, mais il nous
semble raisonnable d'en émettre l'hypothèse, et ce pour plusieurs
raisons l . D'abord, Souvarine avait signé ses articles «un
communiste» dans cette revue en 1925-1926. Le moins que l'on
puisse dire c'est que la ressemblance est frappante entre l'un et
l'autre terme, le glissement du premier au second s'expliquant par
son évolution politique : il a écrit que l'homme qui avait commencé
à écrire le Staline était «“un communiste” au sens où Jaurès se
disait communiste au début du siècle, le terme étant alors
synonyme de socialiste et de social-démocrate» (ST., p. 17). D'autre
part, parmi les articles publiés entre 1937 et 1939 sous cette
signature, tous les sujets étaient très proches des préoccupations de
Souvarine et concernaient la répression stalinienne, contre le
P.O.U.M. en Espagne et contre des hommes que Souvarine avait
connus, à un titre ou à un autre, en U.R.S.S. comme Bêla Kun ou
Francesco Ghezzi. De plus, l'article d'«un socialiste» sur Ghezzi
laissait transparaître une tonalité assez personnelle : «Si Francesco
Ghezzi est vivant, qu'on nous le rende. Qu'il vienne manger avec
nous, parmi nous, le pain amer de toutes les défaites du
prolétariat ! Si on l'a fusillé, que nous le sachions ! Que les
fusilleurs m ettent bas le masque et prennent leurs
responsabilités !» Or, qui pouvait en France connaître Ghezzi, en
dehors des militants qui signaient de leur nom habituel leurs
articles dans la revue syndicaliste, si ce n'est Souvarine ? De plus, la
tonalité de cet article nous semble bien correspondre aux propres
idées et sentiments politiques du Souvarine de 1939 : «le pain amer
de toutes les défaites du prolétariat» correspond, dans un registre
voisin, avec «l'agonie de l'espérance socialiste» dont Souvarine
parlera en 1939 dans son Staline ; tandis qu'un socialiste demandait
des comptes sur le sort de Ghezzi aux complices de l'étranger des
assassins — «intellectuels, fonctionnaires syndicaux, communistes
payés ou sincères — comme l'article de La Lutte des classes de
1929, problématique qui n'est, à notre connaissance, pas employé*

* Dans une lettre du 8 juin 1993, Mario Maurin nous indiqua que sa mère Jeanne
Maurin, étant très âgée, ne pouvait ni confirmer ni infirmer notre hypothèse.

- 69 -
dans les autres articles consacrés à l'affaire Ghezzi en 1929-1931 et
en 1938-1939.

- 70 -
II — TROTSKY ET L’«OPPOSITION DE GAUCHE».

A. — LES PREMIERES ANNEES.

C'est notamment, comme on l'a vu, à la suite de sa publication


en français de Cours nouveau de Trotsky, que Souvarine fut
«temporairement» exclu de l'Internationale communiste, au cours
du Ve Congrès, tenu à Moscou du 17 juin au 8 juillet 1924. Il est
difficile de dire si c'est ce simple fait, probablement peu connu, qui
a longtemps fait dire aux rares commentateurs politiques,
historiens ou journalistes qui mentionnaient le nom de Souvarine
que celui-ci était «trotskyste». Il n'est par contre pas impossible de
penser que les dits commentateurs et journalistes se conformaient,
plus ou moins consciemment et volontairement, à l'emploi, dans ces
questions, du langage dominant, à savoir la terminologie stalinienne
et néo-stalinienne de désignation des alliés et des adversaires.

Quoi qu'il en soit, il est aisé de constater que les rares mentions
du nom de Souvarine que l’on pouvait trouver, jusqu’au seuil des
années quatre-vingt, le désignaient, à de rares exceptions près,
comme un militant trotskyste, y compris pour le définir
politiquement, de nombreuses années après sa rupture avec
Trotsky. Souvarine s'est exprimé d'une manière très nette sur cette
dénomination, notamment à la fin de sa vie. Ainsi, dans le Prologue
à la réimpression de La Critique sociale, il écrivait : «Politiciens et
journalistes ignorants et bavards m'ont taxé gratuitement de
“trotskysme”. Cela n'existait pas, lors du conflit où je me suis
prononcé, à Moscou, contre le mensonge et l'arbitraire officiels.
Trotsky et ses partisans répudiaient alors sincèrement et
énergiquement tout trotskysme» (p. 15).

Dans ce texte, dernier écrit publié de son vivant, Souvarine


s'arrêta longuement sur la personne et les idées de Trotsky en
reprenant à son compte une remarque de Michel Heller concernant

- 71
les années trente : «Trotsky produit l'impression d'une horloge qui
se serait arrêtée en 1917» l .

Il insistait particulièrem ent dans ces quelques pages


extrêmement denses sur les contradictions et les erreurs de
pronostic principales de l'auteur de Cours nouveau, notamment
dans les luttes pour le pouvoir au sommet du parti russe, après la
mort de Lénine. Mais il ne ménageait pas non plus l'exilé et ses
partisans, prenant acte «de la fidélité de Trotsky à ses erreurs
passées (...) et qui ont stérilisé ses derniers efforts, son activité
littéraire et son action politique», alors qu'il «aurait peut-être pu
frayer au communisme une nouvelle voie ou amorcer une œuvre
révisionniste féconde» (C. S. Prol., pp. 14-15).

Il est facile de voir à travers ces quelques remarques du


Souvarine de 1983, la continuité de ses convictions, à propos de
Trotsky. Mais plutôt que de se référer un texte récent, aussi
intéressant soit-il, il est plus important de revenir aux sources en
examinant, à travers les articles de Souvarine dans les années vingt
et trente, ses positions et critiques face à Trotsky. En effet, l'examen
des relations entre Trotsky et ses partisans d'une part, Souvarine et
ses amis d'autre part, permettra d'établir, sur l'ensemble de l'entre-
deux guerres, la réalité d'une situation caractérisée par la netteté et
la profondeur des oppositions entre les deux biographes de Staline.
Au-delà du seul problème de la dénomination politique du
Souvarine oppositionnel, cette présentation permettra de signaler,
au passage, la richesse théorique d'un courant révolutionnaire anti­
stalinien, qu'il est aussi erroné que contestable de ramener à une
variante du trotskysme.

Si, en octobre 1925, Souvarine qualifiait Trotsky et Radek,


comme des «révolutionnaires à toute épreuve, et les plus éminents
par l'intelligence et la culture», il constatait, dès l'année suivante
que les travaux du premier souffraient «parfois d'un excès de
schématisme et d'une tendance trop optimiste naturelle à tous les
révolutionnaires de son envergure» (A.C.C., p. 64 et 96). Après la*

* Michel Heller/Alexandre Nekrich, L'Utopie au pouvoir (Histoire de VU.R.S.S. de


1917 à nos jours), Calmann-Lévy, Paris, 1982, p. 209.

- 72 -
défaite de l'opposition de novembre 1926, Souvarine commençant à
tirer le bilan de ses erreurs, affirmait que l'opposition russe n'était
pas assimilable à ses leaders, aussi prestigieux soient-ils, comme
Trotsky, Zinoviev ou Chliapnikov, mais «la classe ouvrière qui pense
et veut faire elle-même ses destinées» (Ib id e m , p. 117). Mais il
faudra attendre 1929 pour que Souvarine tire, dans sa polémique
avec Trotsky, le bilan de ses divergences avec l'opposition incarnée
par le fondateur de l'armée rouge.

Le 20 janvier 1929, Trotsky, déjà relégué à Alma Ata depuis


un an, était informé de son expulsion d'U.R.S.S. et, après des jours et
des jours d'incertitude et un passage à Odessa, il était débarqué à
Constantinople avec sa femme et son fils. Après quelques jours
passés au consulat soviétique, puis à l'hôtel, Trotsky et les siens
s'installèrent sur la petite île de Prinkipo en avril 1929, dans
l'attente d'un visa pour un pays européen, qu'ils n'obtinrent, à
destination de la France, qu'en juillet 1933. Dès son installation
connue, des contacts se rétablirent entre militants dispersés. Ainsi,
Alfred Rosmer écrivait à Trotsky, dans ce même mois d'avril 1929 :
«Votre bannissement a fait sortir tous les groupes d'opposition de
leur léthargie plus ou moins prononcée et tous, ou à peu près, se
présentent comme les vrais champions de vos idées à l'encontre des
autres l .»

Dès le 15 février, Souvarine avait envoyé un mot à Trotsky


pour avoir de ses nouvelles dans la situation difficile où il se
trouvait, tout en lui proposant son aide matérielle *2. Le 16 avril,
dans un courrier nettement plus substantiel, Souvarine, tout en
regrettant l'impossibilité matérielle de rencontrer son interlocuteur,
exprimait, tout d'abord, un avis sur la conduite que, selon lui,
Trotsky devrait adopter vis-à-vis des groupes d'opposition : «Il faut
attendre, prendre du champ, s'informer, échanger des vues, réviser

* Trotsky/A. et M. Rosmer, Correspondance 1929-1939, présentée et annotée par


Pierre Broué, Paris, Gallimard/Témoins, 1982, p. 17.
2 L'ensemble de ce développement renvoie à la correspondance de Souvarine à
Trotsky, conservé dans les papiers Trotsky de la Houghton library, Harvard. Les
citations sans indication d'origine en sont tirées.

- 73 -
les idées toutes faites formées dans l'atmosphère malsaine des
luttes de fractions et altérées de considérations tactiques, enfin
s'efforcer de discerner les groupes ou les hommes capables de
repenser le marxisme et d'apporter leur contribution originale à
l'élaboration d'une pensée communiste vivifiée et vérifiée par
l'épreuve.» Apprenant la publication imminente de deux articles de
Trotsky sur «l'orientation des groupes dits d'opposition» en France
et en Allemagne, Souvarine craignait que celui-ci n'ait à regretter
sa précipitation à s'exprimer aussi rapidement sur la question,
d'autant que la disproportion entre l'état du mouvement et la
personnalité de Trotsky pouvait, même involontairement, créer ou
accentuer les problèmes dans l'atmosphère précédemment décrite.
Ayant reçu un courrier sûr, Souvarine voulait surtout par cette
lettre, lui donner des nouvelles d'U.R.S.S., notamment sur le sort et
l'attitude des leaders de l'opposition russe, dont, la position, pour la
plupart, se résumait dans la motivation suivante : «le Parti fait une
politique de gauche ; l'opposition s'est trompée sur le Thermidor, le
Parti ayant démontré pouvoir maintenir sans elle une politique
prolétarienne ; il n'existe plus de sérieux désaccords entre le Parti
et l'opposition.» En outre, selon Boukharine à un sympathisant de
l'opposition, les oppositionnels étaient «infestés d'espions et de
provocateurs du G.P.U.», Staline connaissant ainsi tout ce qu'ils
disaient et faisaient et pouvant «les liquider quand il le voudra» 1.

Le 26 avril, Souvarine indiquait à Trotsky qu'il avait pris


connaissance de sa lettre du 31 mars, «A propos des divers
groupements de l'opposition», et y répondrait dès que possible. Il
soulignait, en outre, à partir d'une récente lettre de Moscou la
disparité d'état d'esprit entre opposants libres et opposants
déportés, à cause évidemment de la répression, mais également de
la tactique de Staline, reprenant le programme d'industrialisation
de la «gauche». Le 1er mai, une nouvelle lettre donnait des
indications précieuses sur la situation des groupes d'opposition et,*

* Pierre Broué note dans son livre L'assassinat de Trotsky (Bruxelles, Complexe,
1980, p. 39), à propos de réunions du secrétariat international de l'Opposition à
Berlin en 1931 : «nous possédons plusieurs procès-verbaux de cet organisme où il
arrivait que les agents du G.P.U. soient en majorité !»

- 74 -
indirectement sur Souvarine lui-même : «De notre mouvement
brisé, il ne reste plus, hors du parti que des miettes. En réalité, il
n'y a pas, en France, de vrais “groupes” : seulement quelques
hommes dont chacun est tenu d'assumer de multiples besognes s'il
veut essayer de maintenir quelque chose, ne fut-ce qu'un semblant
de vie groupusculaire. Or, quand un militant encore relativement
jeune, c'est-à-dire ayant beaucoup à apprendre, doit consacrer déjà
un tiers de la journée aux corvées de subsistance, qu'il faut lire
quatre ou cinq journaux et quelques revues de son pays et de
l'extérieur pour se tenir au courant, assurer une liaison par
correspondance entre les derniers survivants de la crise tant en
France qu'à l'étranger, prendre connaissance du minimum de livres
indispensables, participer à quelques réunions et discussions, — que
lui reste-t-il pour le travail théorique et doctrinal ?» De plus,
Souvarine imputait une bonne part de la «désagrégation de
l'opposition» à une «immixtion abusive des Russes dans notre
travail». Il mettait également Trotsky en garde à propos du fait que
ce dernier pouvait prêter une sorte de «vie artificielle» à des gens
qui n'existeraient pas sans lui. Enfin, Souvarine s'étonnait que
Trotsky lui prêtât les «idées et tactiques contradictoires» du groupe
allemand de Brandler et Thalheimer.

Dans la lettre suivante, en date du 8 mai, et à la lecture des


derniers écrits de Trotsky, les prises de position de Souvarine par
rapport à celles de son correspondant, et leurs appréciations
divergentes se faisaient jour d'une manière de plus en plus nette.
Ainsi, Souvarine, avec son sens habituel de la formule, évoquait
face à l'analyse concrète d'une situation concrète, la tendance de
Trotsky à substituer «aux données réelles, des notions
conventionnelles ; à la complexité des faits et des forces, la
simplicité d'une “ligne” ou d'une “barricade” ; aux raisons, des mots
d'ordre». Deux hypothèses étaient envisageables sur l'attitude que
pouvait adopter Trotsky après son bannissement : la première
prolongerait la trajectoire adoptée depuis 1926, la seconde serait
basée sur une révision des positions antérieures grâce à la prise en
compte d'éléments d'appréciation nouveaux. Souvarine regrettait
que Trotsky semblât s'engager dans le premier terme de cette
alternative sans avoir mûrement réfléchi à la situation et aux,

- 75 -
erreurs passées. La discussion ne manquait pas de prendre un tour
plus personnel, Souvarine répondant aux accusations de son
interlocuteur sur «l'acerbité» de sa prose : «Si parfois je me laisse
aller à une tournure vive ou à une expression forte, c'est que le
sujet m'y porte ou que l'adversaire m'y incite.» Mais le plus
important était que Trotsky renouvelait «l'erreur énorme» de
l'Internationale communiste à propos de la presse : «C'est le pire
des services à rendre à un groupe impuissant que de lui donner,
avec les divers moyens de créer un organe, l'illusion que cet organe
est son œuvre et qu'il n'a pas besoin d’effort pour arriver à la
hauteur de sa tâche.»

Le 13 mai, Souvarine, apprenant par un voyageur de retour de


Constantinople, que Trotsky n'avait pas connaissance de la plupart
des numéros du Bulletin communiste se proposait de lui en envoyer
une collection, avec d'autres imprimés du Cercle, aux fins de
documentation. Mais il laissait transparaître son pessimisme sur
l'utilité de cet envoi dans la mesure où les derniers articles de
Trotsky laissaient supposer que son opinion était déjà faite. Il
revenait sur ses difficultés matérielles pour terminer sa réponse
proprement politique aux mises en cause de Trotsky. Deux jours
plus tard, une nouvelle lettre de Souvarine, plus chaleureuse et
personnelle suite à un courrier du 10 de Trotsky, insistait en
préambule sur les «fortes affinités politiques, intellectuelles,
sentimentales même» qui l'unissait à son correspondant pour
constater : «une divergence de vues durable serait une date dans
ma vie ; je ne m'y résignerai pas facilement».

Cependant, sa lettre d'explication politique du 8 juin 1929


répondit très longuement à Trotsky, en se plaçant du point de vue
de ce dernier à propos des «trois questions classiques qui
fournissent un critère permanent d'apprécier les tendances du
communisme mondial» : la politique du Comité anglo-russe,
l'évolution de la révolution chinoise et la politique économique de
1TJ.R.S.S. (A.C.C., p. 192).

En effet, pour Souvarine, les trois questions invoquées comme


«critères décisifs» ne concernaient que des «questions secondaires
de stratégie, de tactique, de méthode, d'application» et impliquaient

- 76 -
la reconnaissance de notions nouvelles imposées dans le
mouvement communiste après la mort de Lénine. Ces trois critères
semblaient à Souvarine «arbitrairement choisis et dépourvus de
valeur en soi». Il précisait : «Vous attendez d'un communiste
français, tchèque ou italien qu'il donne une solution impeccable aux
problèmes essentiels de la politique en Angleterre, de l'économique
en Russie, de la tactique en Chine. Faute de quoi, vous le classez du
côté de “la barricade” où se trouvent, d'après vous, la bourgeoisie, la
social-démocratie et le “bloc centre-droit”. Et la correction de sa
position est établie selon sa conformité à votre propre point de vue,
lequel est considéré comme étalon sans doute par prédestination.»

Les critères ainsi estimés, Souvarine se livrait à un certain


nombre de remarques préalables sur les termes et notions
employés, tout en remarquant que l'absence d'une «langue
commune entre communistes» était un signe patent «de trouble et
de déclin». En premier lieu, Souvarine réaffirmait son opposition au
néocommunisme de 1924, c'est-à-dire le léninisme, qui reflétait
«les intérêts restreints de la nouvelle formation dirigeante de
Russie», en contradiction avec la théorie de la politique
communiste. Ce léninisme était-il «le prolongement contemporain
du marxisme» ? Sans tenter l'étude d'un tel sujet, Souvarine
donnait quelques pistes dé réflexion sur ce thème, en examinant
tout d'abord le bolchevisme qu'il considérait comme «une
simplification du marxisme à l'usage d'un pays aux classes bien
tranchées où la révolution s'inscrivait en permanence à l'ordre du
jour contre un régime qui se survivait à lui-même». Instrument de
conquête du pouvoir, quel usage le bolchevisme en avait-il fait le
moment venu, aussi bien en Russie qu'à l'étranger ?

Pour la Russie, l'économie allait «dans le sens d'un capitalisme


d'Etat où une catégorie sociale nouvelle s'approprie et consomme
une grande part de la plus-value produite par les salariés». Sur la
scène internationale, le bolchevisme avait échoué, pas seulement
dans son estimation des rapports de forces, mais faute d’avoir mal
«compris le caractère de l'époque», «pas su analyser l'état du
capitalisme», «mal supputé les facultés de résistance des classes

- 77 -
dominantes», «surestimé la conscience et la combativité des classes
exploitées», voulu «fabriquer des partis communistes à son image».

Souvarine considérait donc le léninisme comme «une


expression de l'ignorance paysanne enduite d'un vernis de
marxisme» qui s'éloignait du savoir pour, simplement, «forger un
système de croyances», une nouvelle idéologie serait-on tenté
d'ajouter.

Après sa critique du léninisme, revendiqué aussi bien par les


communistes orthodoxes que par les oppositionnels, Souvarine
examinait la conception de l'identification des classes et des
courants politiques, à laquelle Trotsky faisait constamment
référence : «d'un côté, prolétariat et gauche ; d'autre part,
bourgeoisie et droite ; et comme cela ne va pas sans laisser
quelques situations plus complexes, il y a le “centrisme” qui, s'il
n'existait pas, devrait être inventé pour y fourrer tout ce qui gêne».

A l'aide de nombreux exemples historiques dans les


révolutions du passé et parmi les théoriciens socialistes, Souvarine
relativisait la justesse d'une assimilation systématique entre les
positions les plus à gauche et la justesse des politiques poursuivies.
Pour en rester à la France et à l'histoire récente, il rappelait
qu'avant la guerre, la «gauche» s'exprimait dans le courant
hervéiste, «de piteuse mémoire», son fondateur, Gustave Hervé,
étant passé en quelques années, et après août 1914, d'un ultra-
gauchisme virulent au nationalisme le plus revanchard,
transformant son journal La Guerre sociale en La Victoire.

De cette accumulation d'exemples où les plus à gauche n'étaient


pas toujours ceux que l'on croyait, Souvarine concluait que
l'expérience historique montrait «les courants dits de gauche
comme traduisant assez souvent l'impatience, la combativité ou
l'idéologie des forces petites-bourgeoises, citadines et rurales»,
alors, qu'en règle générale, «la classe ouvrière dans sa masse
organisée incline dans le sens dit de “droite”», comme le prouvait
l'importance des syndicats réformistes et des partis socialistes. En
conséquence, «les interprètes les plus authentiques du marxisme ne
se xangent nécessairement ni à droite ni à gauche». Quant à la

- 78 -
notion de centrisme, elle servait à Trotsky «d'expédient» pour
éviter les qualificatifs plus précis ou les définitions topiques qui
auraient mis à mal son schéma d'interprétation.

Autre thème sujet à caution dans la vision trotskyste : la


trahison. «Cela peut être vrai ou non, selon le cas, mais en aucune
circonstance cela n'explique quoi que ce soit, ni ne montre comment
il s'est fait que le “peuple” se soit laissé trahir de la sorte.» Et
Souvarine, impitoyable, enfonçait le clou : «La pitoyable destinée
pour un parti politique que de voir son bagage se réduire à savoir
que le citoyen un tel ne mérite pas sa confiance».

Ensuite, Souvarine se livrait à un examen approfondi des trois


questions soulevées par Trotsky sur l'Angleterre, la Chine et
l'U.R.S.S. A propos de ce dernier pays, Souvarine présentait une
nouvelle analyse hétérodoxe, par rapport à celles de l'opposition et,
plus généralement, du marxisme plus ou moins vulgarisé dont elle
se réclamait. En effet, pour lui, «la question posée dans le Parti
depuis la mort de Lénine, c'est celle du pouvoir. En mettant la
politique économique en avant comme critère, vous croyez éviter
de vulgariser le conflit, lui ôter le caractère personnel, respecter un
marxisme formel. En réalité, vous tombez dans le matérialisme
puéril du léninisme. Le politique, ici, ne s'ensuit pas de
l'économique ; il le précède. Comme marxiste, vous devriez
constater le fait d'abord, puis l'éclairer, ce qui est facile car le
politique visé découle de l'économique antérieur, non de l'immédiat
(...) Comme léniniste, vous intervertissez les phénomènes.»Il

Il fallait répondre à la question suivante : «Le régime


soviétique ne peut-il durer qu'en comprimant toutes les classes
laborieuses, à commencer par le prolétariat, et en imposant silence
au peuple entier ?» Cette question claire, évidente et simple,
l'opposition avait peur de la poser «parce qu'elle ne se sentait pas
capable de la résoudre ...». En effet, sauf «à substituer (...) une
dictature de clan à une autre», il fallait définir les formes politiques
d'exercice du pouvoir et donc poser le mot d’ordre d'une
Constitution capable d'offrir des garanties aux citoyens. Car, «si
l'état de siège, l'omnipotence policière et les pleins pouvoirs du

- 79 -
Politbureau sont admissibles en permanence, les oppositions
communistes n'ont pas à s'y soustraire.»

Le dernier grand point abordé par Souvarine concernait le


courant communiste d'opposition allemand animé par Heinrich
Brandler et August Thalheimer, qu'il définissait comme «l'ancien
noyau de Spartacus vulgairement appelé “droite”, comme si vous
estimiez nécessaire de renchérir sur son exclusion et donner un
avant-goût de la démocratie dont nous jouirions dans une
Internationale répondant à vos vœux». Souvarine revenait
longuement sur l'échec d'octobre 1923, imputé par la direction de
l'I.C. à Brandler, alors qu'aucune discussion véritable n'avait traité
de cette question : «c'est un même un véritable crime au passif de
Zinoviev que d'avoir étouffé tout débat honnête là-dessus et
exploité la défaite d'Allemagne à des fins de lutte intestine en
Russie, sacrifiant ainsi le présent et l'avenir immédiat du
mouvement communiste allemand, piétinant les intérêts du
communisme international L»

S'opposant aux fameux critères de Trotsky, Souvarine préférait


que l'on s'emploie à sauver ce qui pouvait l'être et, en premier lieu,
de «soustraire les éléments sains et les jeunes aux directions de
droite ou de gauche de “Moscou” pour les exercer à se diriger eux-
mêmes, à se passer d'instructions impératives extérieures, les
inciter à penser leur doctrine et à élaborer leur politique, à grouper
pour l'action de classe une véritable élite de travailleurs».

Sa conclusion établissait tout ce qui le séparait de Trotsky et de


ses partisans et faisait la spécificité de sa démarche : «Notre erreur*

* A propos de la condamnation de Brandler par l'Exécutif de l'I.C. en décembre 1923,


Jules Humbert-Droz écrit dans ses mémoires que «la direction du Parti communiste
russe, alors aux mains de Zinoviev et de Staline, (...), cherchait un bouc émissaire,
plutôt que de recourir à une sérieuse autocritique de sa faute. Elle fit condamner la
“droite” allemande et mit à la tête du Parti communiste allemand les gauchistes,
Ruth Fischer et Maslow. Clara Zetkin et la délégation du Parti communiste polonais
désapprouvèrent ces sanctions qui imputaient aux exécutants la lamentable faillite
d'un plan absurde ne pouvant conduire qu'à un échec» (op. cit., p. 152).

- 80 -
à tous fut de vouloir, sous votre influence, la réintégration dans un
parti où il n'y a pas de place maintenant pour des marxistes et
l'erreur plus particulière de l'opposition russe est d'y persévérer,
les uns y réussissant individuellement par le reniement, les autres
croyant réussir en groupe par un martyre dont ils attendent un
éveil du prolétariat. (...) Savoir attendre est aussi nécessaire que
pouvoir combattre et il est même possible de se taire sans perdre la
faculté d'agir comme on peut se donner l'illusion de l'action en
s'épuisant en paroles.»

Avec cette lettre, sorte de bilan des premières années en


marge du communisme officiel, Souvarine démontrait l'ampleur du
chemin parcouru depuis 1924, tout en affirmant une exceptionnelle
lucidité sur les impasses et les impuissances du trotskysme et la
stérilité d'une certaine scolastique à terminologie marxiste ou
léniniste. Il établissait que la tâche la plus urgente des
révolutionnaires était de rompre radicalement avec le bolchevisme
dégénéré, alors que l'opposition en reproduisait les tares en
miniature, mais également de se consacrer à une réflexion
approfondie des grands problèmes de l'heure, tout en formant les
cadres et les militants d'une nouvelle génération révolutionnaire.

- 81
B.— De la rupture de 1929 à la mort de Trotsky.

Après cette rupture radicale, Souvarine n'en continua pas


moins de suivre avec la plus extrême attention les positions de
Trotsky. Ainsi, il rendit compte dans chaque numéro de La Critique
so cia le, à l'exception du dernier, de la publication du Bulletin de
l'Opposition, dont il écrivait : «Publié à Paris en russe par L. Trotsky
depuis son exil à Constantinople, ce Bulletin apporte une précieuse
contribution à l'étude de la Révolution russe. Bâillonné en Russie
sous le régime de Staline, le leader de l'opposition a maintenant
toute licence de s'exprimer sur les questions controversées et en
use largement. Quoi qu'on puisse penser de ses points de vue, on ne
saurait se dispenser de les connaître pour suivre sérieusement le
développement de la situation en U.R.S.S.» (C. S. I, p. 38).

Souvarine ne manquait pas, non plus, de rendre compte des


livres ou brochures publiés par Trotsky. Toujours dans La Critique
socia le, il consacra des notes de lecture, de longueur inégale, aux
ouvrages ou opuscules suivants : Mon exil (Edit, du Groupe
communiste d'Opposition belge), La Révolution défigurée (Rieder),
La Défense de l'U.R.S.S. et l'Opposition et La «troisième période»
d'erreurs de l'Internationale communiste (Librairie du travail),
dans le premier numéro de La Critique sociale (mars 1931), L es
problèmes de la révolution allemande (Ed. de La Vérité) _ n° 5,
mars 1932 _ , et Histoire de la Révolution russe (Granit, Berlin, puis
Rieder, Paris) _ n° 7, janvier 1933 et n° 10, novembre 1933. A
l'exception notable de Histoire de la Révolution russe, dont
Souvarine disait que ce livre «prend d'ores et déjà la place la plus
éminente dans la littérature historique consacrée à la Révolution
russe», et concluait par cet éloge exceptionnel : «D'autres Histoire de
la Révolution russe viendront mais aucune ne pourra passer outre à
celle-ci, qui fait honneur à Trotsky et au marxisme, son école», les
commentaires de Souvarine montraient parfaitement bien le
caractère et l'importance des divergences politiques entre les deux
hom m es.

Les recensions systématiques par Souvarine du Bulletin de


l'Opposition étaient, à cet égard, particulièrement éclairantes. Il est

- 82 -
possible de regrouper les commentaires de Souvarine autour de
deux grands axes, le premier concerne tout ce qui touche
directement à l'U.R.S.S., le second regroupe les questions de
politique internationale et l’activité communiste dans différents
pays (Allemagne, Chine, Espagne etc.).

A propos de l'U.R.S.S., un des désaccords les plus importants


entre Trotsky et Souvarine portait sur les questions économiques et
la mise en œuvre du plan quinquennal, notamment à propos de
l'article de Trotsky, «Les succès du socialisme et les dangers de
l'aventurisme». En effet, selon Souvarine, «Trotsky considère
comme succès socialistes la construction d'usines par des ingénieurs
américains ou allemands au prix de l'affamement de presque toute
la population et d'une oppression politique inouïe, mais trouve
dangereux de tenter la réalisation du plan quinquennal en quatre
ans. Il estime nécessaire de rendre la liberté de discussion à ses
partisans et de la refuser à ses contradicteurs, oubliant que pour
discuter, il faut être au moins deux.» (C. S. I, p. 38)

Quelque temps plus tard, Souvarine continuait dans sa critique


radicale des analyses de Trotsky sur l'évolution économique de
l'U.R.S.S. : «Trotsky appelle toujours “succès économiques”
l'industrialisation incohérente, les “géants” improductifs, les usines
inachevées, les chantiers en souffrance, les gaspillages
gigantesques, la production massive de déchets et rebuts, la hausse
des prix de revient, le délabrement des transports, la crise aiguë du
logement, l'inflation à outrance, la famine de marchandises, la
disette de produits alimentaires, l'antagonisme entre la ville et la
campagne, la misère des ouvriers et des paysans» (C. S. I, p. 277).
Au contraire, Souvarine disait partager le point de vue de
Rakovsky, qui, dans un article sur l'économie de l'U.R.S.S., faisait
«table rase des affirmations de Trotsky sur les “grands succès” du
plan quinquennal», en confirmant l'avis selon lequel il n'était «ni
réalisable, ni réalisé» (C. S. I, p. 279).

Cette critique des analyses économiques de Trotsky était


complétée par une réfutation de ses idées politiques sur le régime
politique de l'U.R.S.S. Souvarine s'en prenait par la dérision à la
thèse de Trotsky sur l'Etat-ouvrier, en rappelant que Lénine le

- 83 -
désignait, en 1920, comme «un Etat ouvrier-paysan à déformations
bureaucratiques», et précisait : «douze ans après, évidemment
grâce au régime de Staline, nous sommes dans un Etat ouvrier pur
et simple» (C. S. II, p. 98).

De tout cela découlait le jugement que Souvarine portait sur


l'activité politique de Trotsky et de ses partisans, à savoir que
l'opposition de Trotsky était «une “opposition de Sa Majesté” à la
bureaucratie soviétique et non une opposition à cette bureaucratie
qui domine l'Etat en Russie et régente l'Internationale». Le
«bolchevisme-léninisme» de Trotsky était donc «une variété de
dégénérescence du communisme, non une réaction saine contre la
dégénérescence officielle» (C. S. I, p. 87). Ce statut d'«opposition de
Sa Majesté» apparaissait, selon Souvarine, au travers des prises de
position de Trotsky, par exemple dans la participation des
«bolcheviks-léninistes» à la Conférence d'Amsterdam, dont
Souvarine disait : «Il s'agit de la mise en scène d'un pseudo-congrès
mondial fomenté à Moscou et organisé par l'intermédiaire de
gendelettres français.» Trotsky publiant dans le Bulletin de
l'Opposition une «Lettre sur le congrès contre la guerre», Souvarine
commentait cet article en écrivant: «Trotsky dénonce à raison ce
scandale, mais fait semblant de croire que les Barbusse, Rolland et
Cie en sont les initiateurs, alors qu'ils ne sont que des instruments.
D'autre part, il envoie ses suiveurs participer à cette trompeuse
cohue, où chaque pseudo délégué ne représente que soi-même» (C.
S. I, p. 277) i.

La situation allemande était un autre point important de


divergence 12. Pierre Broué considère, à juste titre, que «les
dernières années du séjour de Trotsky à Prinkipo sont dominées
par la bataille engagée par l'exilé pour provoquer un redressement
de la politique du Parti communiste allemand et de l'Internationale

1 C f. les réflexions de Simone Weil sur le mouvement d'Amsterdam, Œ u v r e s


complètes, Ecrits historiques et politiques, vol. I, Paris, Gallimard, 1988, p. 228-
232.
2 Les positions de Souvarine à propos de l'Allemagne sont examinées plus
spécialement au chapitre II, B, §. 2.

- 84 -
communiste devant la mortelle menace, toujours plus précise, du
nazisme et la marche de Hitler au pouvoir» 1. Ce terme de
redressement définit parfaitement la position de Trotsky jusqu'en
1933, y compris dans les mois qui suivirent immédiatement
l'arrivée des nazis au pouvoir.

La première allusion de Souvarine aux écrits de Trotsky à


propos de la situation allemande parut dans La Critique sociale (n°
4, décembre 1931). Souvarine commentait l'article de Trotsky
«Contre le national-communisme» (Bulletin de l'Opposition, n° 24,
septembre 1931), motivé par «la jonction des pseudo-communistes
allemands et des nationaux-socialistes dans le référendum
prétendu “rouge”». En effet, le 9 août 1931 un référendum avait vu
s'unir contre le gouvernement de centre-gauche de Prusse toute la
droite, des nazis aux «populistes», avec les communistes allemands,
cette coalition hétéroclite échouant, non sans avoir rassemblée
37,1% des voix. Pour Souvarine, «ce n'est pas la première fois que le
Parti communiste d'Allemagne fait le jeu des nationalistes, sous
l'inspiration des dirigeants de Moscou, au nom d'une politique “de
gauche”. Trotsky circonscrit prudemment la question et discute
gravement avec des fonctionnaires domestiqués.» Dans cette
dernière phrase se résumait l'essentiel de la critique de Souvarine,
en ce tout début des années trente. D'abord il sous-entendait la
timidité des commentaires de Trotsky, ensuite il montrait la
faiblesse d'une position qui consistait à vouloir exposer des
arguments politiques, aussi sensés et justes soient-ils, à des
fonctionnaires entièrem ent dépendants, m oralem ent et
matériellement, d'un parti bureaucratisé aux ordres d'un appareil
d'Etat aveugle et sourd, non seulement à des aspirations socialistes,
mais également au simple bon sens.

En mars 1932, la parution de la brochure de Trotsky, L e s


problèmes de la révolution allemande (Paris, Ed. de La Vérité),
donna l'occasion à Souvarine de commenter plus longuement les
thèses de l'exilé de Prinkipo, d'autant plus qu'il considérait, depuis
l'année précédente, qu'en Allemagne se jouait «le sort de l'Europe».*

* Pierre Broué, Trotsky, Paris, Fayard, 1988, p. 713.

- 85
Il était inutile de vouloir s'adresser aux leaders du «pseudo Parti
communiste allemand, comme si ces gens avaient des opinions et
non des raisons vulgaires d'obéir à des ordres». Trotsky essayait, en
vain, de leur expliquer «des choses très élémentaires, comme par
exemple que les ouvriers social-démocrates ne sont pas des
fascistes» ou encore «que les communistes doivent parer au danger
le plus réactionnaire avant de régler leurs comptes avec leurs plus
proches voisins politiques» ; ces considérations d'évidence étant
données pour dénoncer la nocivité de pratiques comme le plébiscite
de Prusse.

Pour Souvarine, «Trotsky adopte sans paraître s'en douter, ce


qu'il appelle dans son jargon de “bolchevik-léniniste” un point de
vue “de droite”, condamnable à son avis quand ce n'est pas lui qui
le préconise, mais excellent s'il lui plaît de s'en faire l'interprète.»

Trotsky protestait, à juste titre, contre le chauvinisme qui avait


gagné ce parti, mais Souvarine, en rappelant l'affaire Schlageter,
soulignait que ce phénomène n'était pas nouveau et n'avait pas été,
dix ans auparavant, dénoncé par Trotsky, après le célèbre discours
du 20 juin 1923 prononcé par Radek devant le Comité Exécutif de
l'Internationale communiste, publié ensuite sous le titre de «Léo
Schlageter, le Voyageur du Néant». Cet épisode est décrit ainsi par
Otto Rühle : «L'Allemagne fut déclarée “pays national opprimé”, le
prolétariat devait se préparer à une “guerre de libération
nationale”, à collaborer furieusement avec les ligues nationalistes
contre le traité de Versailles, une “défense nationale” fut organisée
contre l'occupation de la Ruhr par la France, Radek fit l'éloge de
l'espion nazi Schlageter qu'il transforma en “héros national”, la
social-démocratie et le parti communiste se retrouvèrent dans le
“front unique” et dans les gouvernements de coalition, le national-
bolchevisme se déchaînait L»

Le lieutenant Albert Léo Schlageter, ancien membre des corps-


francs de la Baltique avait été fusillé le 26 mai 1923 pour sabotage,
sur ordre des autorités françaises d'occupation de la Ruhr. Il devint*

* Otto Rühle, Fascisme brun, fascisme rouge, Paris, Spartacus, n° 63, oct./nov. 1975,
p. 61.

- 86 -
immédiatement un héros et un symbole pour les courants
nationalistes d'extrême-droite. Après le discours de Radek, le parti
communiste allemand adopta la «ligne Schlageter», pour désigner
ses tentatives de s'adresser aux couches sociales prolétarisées par
la crise et influencées par les nationalistes et les extrémistes de
droite L

Dans cette brochure, constituée d'un recueil d'articles,


Souvarine s'arrêtait particulièrement sur celui qui traitait du
«tournant» de l'Internationale communiste, constatant qu'il
exprimait «un certain nombre de vérités utiles, mêlées à de vaines
considérations abstraites...» et concluait : «Tout ce qu'il y a de vrai
et de sain dans ce mélange correspond exactement à ce que Trotsky
appelle la “ligne de droite”, et qu'il condamne en bloc pour
l'accepter en détail. Le reste est rigoureusement conforme à la
pensée de Staline, que Trotsky qualifie de “centrisme”. Mais
comment le tout peut-il constituer ce que Trotsky considère comme
une politique “de gauche”?»

Dans le même numéro de La Critique sociale, Souvarine rendait


compte du n° 25/26 du Bulletin de l'Opposition où Trotsky publiait
son article «La clef de la situation internationale est en Allemagne».
Il importe de citer l'intégralité de ses remarques pour bien
comprendre la nature des critiques qu'il formulait :

«Enfin, il dénonce à juste raison la folie des communistes


allemands enclins à laisser Hitler s'emparer du pouvoir, dans
l'espérance de l'y voir discréditer et de l'y supplanter à bref délai ;
la première besogne d'Hitler dictateur serait évidemment de
détruire matériellement et physiquement les organisations
ouvrières, et il faut une brute épaisse comme Thaelman pour
supposer autre chose. Trotsky démontre fort bien que la lutte
décisive doit être livrée aux nazis avant l'éventualité de leur
victoire et non après. Cela est si vrai que l'atmosphère politique a1

1 On trouvera deux points de vue différents sur l'affaire Schlageter dans les livres de
Pierre Broué, Révolution en Allemagne (1917-1923), Paris, Ed. de Minuit, [1971],
1977, p. 692-697; et Jean-Pierre Faye, Langages totalitaires, Paris, Hermann,
[1972], 1980, p. 97-101.

- 87 -
changé en Allemagne dès que les partis ouvriers ont pris position
de résistance armée, alors que tout semblait perdu quand les
communistes et les social-démoerates croyaient à la fatalité d'une
expérience hitlérienne. Trotsky prouve que cette issue immédiate
n'est pas fatale. Tout cela est d'ailleurs conforme aux idées
condamnées par Trotsky comme “droitières” et qui deviennent
“gauchistes” sous sa plume, on se demande pourquoi et comment. Il
montre, en outre, qu'une victoire nationale-socialiste en Allemagne
rendrait inéluctable une guerre contre l'U.R.S.S. (...) Mais Trotsky
persiste à ne pas tenir compte de faits essentiels comme
l'inexistence de vrais partis communistes, et tout son raisonnement
s'en trouve faussé. Pour lui, “le parti” est une abstraction qui
intervient en tout état de cause, même s'il s'agit d'un troupeau
d'inconscients aux ordres d'un Manouilsky ou d'un Piatnitsky
quelconques, eux-mêmes aux ordres d'un Staline. Cette confusion
des mots et des réalités annule ou vicie le sens général de cet
article-proclamation.»

Après l'arrivée d'Hitler au pouvoir, il faudra attendre plusieurs


mois pour que Trotsky se prononce avec prudence, sous le
pseudonyme de Gourov, pour la création d'un nouveau parti, mais
uniquement en Allemagne («Parti communiste allemand ou
nouveau parti», Bulletin de l'Opposition, n° 34). Ainsi, parmi ses
partisans français, Pierre Naville publia, dans la «tribune de
discussion» de L 'E cole ém ancipée, un article, où il défendait la
tactique de redressement du Parti communiste allemand prônée
par Trotsky avant la victoire nazie, car, «en dépit de la stratégie
anti-marxiste de sa direction, [il] groupait l'espoir et les forces vives
du prolétariat révolutionnaire». Dans le même numéro de VE.E.,
Simone Weil, à propos de l'article de Naville, faisait l'éloge des
analyses de Trotsky sur la situation allemande depuis 1930, tout en
soulignant que «cette constatation [laissait] entière la question de
l'attitude qu'ont observée les trotskystes à l'égard de
l'Internationale communiste l .»1

1 Pierre Naville, «Sur la situation en Allemagne», L'Ecole émancipée, n° 28, 9 avril


1933. Simone Weil, op. cil, t. 1, p. 201-202.

- 88 -
Souvarine saisit cette occasion pour faire connaître sa critique
des positions de Trotsky sur la situation allemande, son article
intitulée «La clef de la situation» étant une allusion transparente à
l'article du même nom de Trotsky dans le Bulletin de l’Opposition l .

Selon lui, Trotsky s'était «lourdement trompé» sur cette


question. A propos de la formule qui donnait son titre à l'article,
Souvarine signalait que le journal britannique l'O bserver avait
employé «mot pour mot» la même formule, avant la parution de
l'article de Trotsky, «une idée analogue [s'exprimant] à l'époque
dans la plupart des journaux sérieux». Cette constatation était donc
tout à fait «banale» et «commune à des gens de diverses opinions»,
la montée en puissance du national-socialisme étant patente à
partir des élections de 1930. Aux lendemains de ces élections,
«Trotsky formule des opinions qu'il a coutume de qualifier de
“droite” quand elles ne sortent pas de sa plume de “gauche”. Il y
préconise une tactique défensive, le Front unique avec la social-
démocratie, etc. Puis au cours de l'année consécutive, il écrit
plusieurs dizaines d'articles sur l'Espagne, comme si “la clef de la
situation” était à Madrid ou à Barcelone.»

Afin de savoir si Trotsky avait fait preuve d'une lucidité


particulière dans son analyse des événements allemands, Souvarine
tentait d'envisager le problème du propre point de vue de Trotsky
«selon qui le parti communiste est toujours et partout l'expression
des intérêts du prolétariat et l'instrument de la révolution sociale
c'est à dire le détenteur de la fameuse clef, pourvu que la fraction
de gauche en ait la direction (...) Sous cet angle et en considérant
avec Trotsky chaque parti dit communiste comme la section
nationale d'un parti mondial, la clef de la situation ne pouvait se
trouver en Allemagne que si l'Internationale communiste n'était
pas une fiction. Mais tant que les sections communistes nationales
ne sont essentiellement que des ramifications de la bureaucratie
prétendue soviétique de Russie, la clef de la situation est
évidemment à Moscou (...) Trotsky n'a donc fait que répéter sous

1 Le Travailleur, n° 49, samedi 22 avril 1933. Les citations suivantes sans indication
d'origine sont extraites de cet article.

- 89 -
une forme nouvelle son erreur habituelle qui consiste à raisonner
sur un postulat arbitraire : l'existence d'une Internationale
communiste, dont l'inexistence est archi prouvée dans les faits.»

Une fois Hitler au pouvoir, Trotsky finit par reconnaître «la


nécessité de constituer un nouveau parti en Allemagne», mais, une
fois le pire accompli, et sans étendre cette lucidité rétrospective aux
autres pays où la désastreuse et criminelle politique de
l'Internationale communiste continuait à s'appliquer. Il était donc
mal venu de le féliciter pour des analyses où il ne se résolvait à
admettre l'évidence que «bon dernier».

Pour Souvarine, «Trotsky a disserté sans discontinuer sur un


parti communiste inexistant, qui serait éventuellement capable de
comprendre et de défendre son programme, de réaliser le front
unique avec les autres organisations ouvrières, d'entreprendre la
lutte à main armée contre les nazis, etc. Or, toute possibilité de cette
sorte était à priori exclue. Si une seule de ces hypothèses avait
appartenu à l'ordre des choses possibles, cela eut signifié une
régénération miraculeuse et instantanée de la Troisième
Internationale dégénérée. Poser le dilemme, c'est le résoudre.»

Ensuite, Souvarine contestait le terme de «bonapartisme»


employé par Trotsky pour désigner les différents gouvernements
allemands, du parlementarisme classique à la dictature nazie. Pour
lui, le bonapartisme désignait «le régime militaire qui consolide le
transfert de propriété réalisé par une révolution, qui assure aux
nouveaux possédants, et avant tout aux paysans, la sécurité de
leurs récentes acquisitions.» Notons sur ce point que la critique de
Souvarine pouvait s'étendre au prétendu «bonapartisme» de
Staline, dont certains oppositionnels russes comme Trotsky, avaient
pu penser, dans un premier temps, qu'il s'appuyait sur les
nouvelles couches sociales issues de la Nep et sur les paysans aisés,
avant que l'annonce des plans quinquennaux et de la
collectivisation forcée des campagnes démontrent l'erreur de cette
analyse. Ainsi, bien plus tard, Souvarine écrivait que Trotsky
«voyait en Staline l'incarnation d'une classe, celles des “koulaks”,
non un individu dangereux en soi ; quand Staline eut exterminé les
koulaks et des millions de paysans pauvres par la même occasion, il

- 90 -
(Trotsky) vit en son ennemi mortel l'incarnation de la bureaucratie
soviétique, autre classe qu'il appelle un “milieu social distinct” et
dans son Jo u rnal il attribue la victoire de Staline à des “causes
profondes dans la dynamique des forces historiques” ... l»

La conclusion de l'article du Travailleur était implacable, aussi


bien pour Trotsky que pour ses partisans : «Au total, rien de ce que
Trotsky a dit de sensé sur l'Allemagne ne lui appartient en propre
mais peut être revendiqué en commun avec lui par ceux qu'il
dénonce à la légère comme “droitiers”. Tout ce qui lui est personnel
s'est avéré faux ou illusoire. Quant aux trotskystes, il sera plus
charitable de les passer sous silence ; avec “la clef de la situation”,
ils font penser à ces malheureux conscrits qui cherchent la clef du
champ de manœuvres.»

Par la suite, Souvarine fit encore brièvement référence à la


décision de Trotsky de reconstituer «un nouveau parti, mais dans
un seul pays, l'Allemagne» (C .S ., II, p. 148), en qualifiant cette
position d'«intenable».

Enfin, toujours dans La Critique sociale (n° 10, novembre 1933,


p. 196), Souvarine commenta l'article de Trotsky sur «La
catastrophe allemande», où celui-ci faisait preuve d'une «singulière
incompréhension et d'une pénible étroitesse de vues en critiquant
des erreurs de stratégie et de tactique», alors qu'il ignorait
«l'essentiel» : «la bolchevisation de 1924 qui a domestiqué les
partis communistes, perverti leurs cadres, corrompu leurs leaders
et complètement dénaturé tout le mouvement dès lors voué à sa
perte irrémédiable.» De là, il découlait pour Souvarine que Trotsky
n'avait «rien appris depuis dix ans».

Le 24 juillet 1933, Trotsky arriva en France, débarquant du


vapeur italien B ulgaria, dans le petit port de Cassis, après avoir
obtenu un permis de séjour. Souvarine commenta brièvement
l'événement pour se réjouir, «sans arrière pensée», de l'obtention
d'un visa obtenu après les démarches de personnalités socialistes
ou libérales et de la Ligue des droits de l'homme. Mais, Souvarine

1 «Ultima verba de Léon Trotsky», Preuves, n° 59, 1959.


ne mettait pas à un terme à ses critiques de fond contre Trotsky et
ses partisans, en particulier la tendance à «ramener le moindre
incident au schéma élémentaire de Trotsky sur les classes sociales
et les tendances politiques» L

Ainsi, à propos de l'obtention de ce permis de séjour :


«Combien d'articles Trotsky n'a t-il pas écrit sur l'inexistence de
toute démocratie à propos de la “planète sans visa”? D'après sa
logique spéciale, l'octroi du visa Daladier-Boncour traduirait donc
une véritable révolution ?» Et Souvarine poursuivait : «La
démocratie n'a mérité ni cet excès d'honneur ni cet indignité. Son
contenu historique n'est pas mesurable au sort exceptionnel de
Trotsky. Il n'y a pas grand-chose de nouveau en France, depuis le
premier refus du visa, comme il n'y avait rien de changé en
Turquie lors de l'admission de l'exilé.»

Enfin, toujours à propos de l'arrivée de Trotsky en France,


Souvarine condamnait en terme très durs «l'attitude des pseudo
communistes d'ici», à propos de deux articles de L'H um anité : «Il
est arrivé naguère à Trotsky de formuler pour la repousser
aussitôt, l'hypothèse d'un “banditisme bureaucratique”. Or, c'est
bien l'expression qui convient à défaut d'être plus forte et plus
juste. Nous avons nié depuis longtemps avoir un quelconque
désaccord politique avec les malfaiteurs de droit commun qui
servent ici d'agents à Staline.»

L'ébranlement causé par les conditions de la défaite allemande


et le constat patent de l'impuissance des deux Internationales
rivales, provoquèrent une tentative de regroupement de la part des
organisations qui se situaient en marge de l'I.O.S. et en dehors de
l'I.C. Ainsi, les 27 et 28 août se réunit à Paris, à l’initiative de
l'Independant labour party britannique, une conférence
internationale à laquelle participèrent le Parti ouvrier norvégien, la
Fédération communiste ibérique, le Bund (le Parti socialiste ouvrier
juif de Pologne), le Parti d'unité prolétarienne français, le Parti
socialiste ouvrier d'Allemagne (S.A.P.), deux groupes oppositionnels1

1 «Trotsky en France», Le Travailleur, n° 64, 5 août 1933. De même pour les citations
suivantes.

- 92 -
hollandais (R.S.P. et O.S.P.), un groupe d'opposition suédois et des
trotskystes.

Souvarine ne laissa pas passer l'occasion de commenter cette


conférence l . De l'initiateur de cette conférence, l'I.L.P., il soulignait
qu'il avait commis la «faute impardonnable» de sortir du Labour
party, s'isolant ainsi de la majorité du prolétariat britannique, et
jugeait le réalisme de ces «candides socialistes d'Angleterre et
d'Ecosse» à leur projet utopique de fusionner, au cours des années
vingt, les deux Internationales rivales. Parmi les participants à la
conférence, Souvarine estimait plusieurs organisations respectables
(le Parti ouvrier norvégien, la Fédération communiste ibérique,
etc.), «tant par la composition sociale prolétarienne que par la
sincérité des convictions socialistes», ou de premier plan comme le
Bund polonais. Mais il qualifiait le petit Parti d'unité prolétarienne
français d'organisation à la «réputation méprisable et méritée», le
fait que des partis si dissemblables soient réunis donnant «une idée
de l'inconscience des initiateurs».

Mais c'est sur la participation des partisans de Trotsky que


Souvarine s'étendit pour souligner les incohérences et les
revirements de l'exilé : «En effet, depuis bientôt une dizaine
d'années, Trotsky essaie d'accréditer un schéma rigide selon lequel
les tendances politiques dans le mouvement ouvrier correspondent
à des intérêts de classe, la gauche étant l'expression du prolétariat
et la droite, de la bourgeoisie. Trotsky a pris soin de s'identifier une
fois pour toutes à la gauche proprio motu. Ainsi caractérisé, à son
avantage, il pouvait se permettre d'établir des caractères distinctifs
pour classer les militants, toute divergence de vues impliquant le
rejet du coupable à droite, “de l'autre côté de la barricade”.» Avec
les représentants de la «droite», un communiste de gauche
estampillé ne devait rien avoir à faire, sans parler de la droite de la
droite, la social-dém ocratie. Pour Trotsky, l'opposition
internationale de droite était bien représentée par le
Kommunistische Partei-Opposition (K.P.-O.) de Heinrich Brandler et
August Thalheimer.1

1 «A gauche, droite!», Le Travailleur, n° 68, 2 septembre 1933.

- 93 -
Au sein du K.P.-O., une importante minorité, animée par
l'ancien militant spartakiste Jacob Walcher, critiquait la direction
Brandler-Thalheimer à propos de l'évolution de la politique suivie
par l'U.R.S.S. et l'Internationale communiste. La minorité du K.P.-O.
avait rejoint en 1932 le S.A.P., le parti socialiste ouvrier, créé
l'année précédente à la suite d'une scission de gauche du S.P.D. Les
anciens oppositionnels de «droite» dans le S.A.P., au nombre
d'environ un millier, devaient s'emparer de la direction du S.A.P., à
partir de 1933. C'est à ce moment-là que Walcher et Thomas (Jacob
Reich) entrèrent indirectement en contact avec un Trotsky
désireux, après la défaite allemande, de poser le problème du
«développement des fondements d'une politique révolutionnaire
pour une longue période», ces réflexions aboutissant, le 15 juin, à la
publication d'un article de discussion signé Gourov, «Les
organisations socialistes et nos tâches» L

Selon Souvarine, à propos du S.A.P., Trotsky n'aurait dû avoir


que «mépris pour ce ramassis de droitiers indifférents à ses
critères, à ses thèmes, à ses brochures et à ses mots d'ordre», «mais
à la grande stupeur de ceux qui ne connaissent pas Trotsky, un
rapprochement a eu lieu entre les parangons du gauchisme et la
droite de la droite. Trotsky avait découvert, parait-il une différence
entre les communistes qui évoluent à droite et les socialistes qui
évoluent à gauche (...) Mais comment cette théorie de dernière
heure trouve-t-elle à s'appliquer dans le cas du S.A.P. qui est une
sorte de confluent de deux tendances : l'une communiste, orientée à
droite ; l'autre, socialiste, orientée à gauche ?»

Mais cet étrange rapprochement était-il à peine annoncé, que


la nouvelle de la participation de trotskystes à la conférence de
l'LL.P. déconcertait un peu plus «les camarades tentés d'espérer
encore quelque chose de Trotsky». Devant cette «volte-face sans
principes», Souvarine revenait sur les événements passés :*

* Pierre Broué, T rotsky, op. cil., p. 737-738. Cf. également les notices sur Brandler,
Thalheimer et Walcher dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier
international (Allemagne), Paris, Ed. ouvrières, 1990.

- 94 -
«En 1912, à Vienne, Trotsky avait réalisé une coalition
hétéroclite et éphémère de droite et de gauche englobant tous les
socialistes de l'Empire russe face aux bolcheviks. Douze ans plus
tard, Zinoviev et Kamenev se sont unis à lui reprocher cette vieille
aventure, à leurs fins politiques immédiates, visant à discréditer un
rival. Nous avons haussé les épaules. Mais, en 1927, Trotsky
récidivait dans le même esprit en concluant un nouveau “bloc” avec
ses pires adversaires de la veille, avec la droite dont il dénonçait
l'influence, avec la démagogie de Zinoviev, l'opportunisme de
Kamenev, le libéralisme de Sokolnikov, en même temps qu'avec les
oppositions démocratiques de gauche représentées par Sapronov et
Chliapnikov. Cette fois, nous avons dégagé notre responsabilité et
refusé de rester solidaire de cette politique incohérente dont les
résultats n'étaient pas malaisés à prévoir. Aujourd'hui, Trotsky
coopère à un nouveau “bloc d'Août” et ce professeur de rigorisme
doctrinal s'accommode du P.U.P. dans une tentative de rassembler
dans la pire confusion n'importe qui pour faire n'importe quoi.»

Sa conclusion reprenait une comparaison de Jacob Walcher


selon lequel le groupe trotskyste était un petit bateau surmonté
d'un grand mât, et ajoutait deux correctifs à cette métaphore : «le
bateau est pourri et le mât porte une girouette».

Trois semaines plus tard, Souvarine revint sur la question à la


suite d'un article de Van Zurk qui s'étonnait du mépris manifesté
par Souvarine pour le P.U.P. et les trostkystes dans son article !. Il
écrivait notamment pour répondre à son contradicteur : «Nous
professons qu'on peut estimer un communiste de gauche ou un
socialiste de droite, sans partager leurs idées, pourvu que l'un et
l'autre accordent leur théorie et leur pratique, leurs actes et leurs
paroles. Mais nous méprisons, certes, le gauchiste qui traite le
droitier de bourgeois, pour ensuite, tomber dans ses bras et
proclamer la 36e Internationale, celle qui fera la leçon aux
marxistes authentiques fidèles à leurs principes et soucieux de ne
promettre que ce qu'ils peuvent tenir.»*

* «Tribune de discussion : Sur un article», Le Travailleur, n° 71, 23 septembre 1933.

- 95 -
Dans un article du Travailleur, Joaquim Maurin, le beau-frère
de Souvarine, alors militant de la Fédération communiste ibérique
avant de participer en 1935 à la création du P.O.U.M., dénonça en
termes véhéments «La faillite du trotskysme» (n° 78, 11 novembre
1933). Selon lui, «Trotsky, avec son prestige international, avec sa
fébrile production politico-littéraire, s'appuyant de plus en plus sur
l'échec de l'Internationale communiste, paraissait devoir présider à
la résurrection du socialisme révolutionnaire.» Malheureusement, il
n'en avait pas été ainsi, Trotsky apportant «dans les organisations
d'opposition les mêmes méthodes, le même centralisme mécanique,
le même favoritisme qui régnent actuellement dans l'Internationale
communiste».

A propos de la question allemande, primordiale entre toutes,


Maurin reconnaissait à Trotsky «quelques idées justes», mais
qualifiait son attitude de «social-démocrate», car il plaidait pour
des «mots d'ordre démocratiques» ; alors que, selon Maurin, la
révolution bourgeoise en Allemagne, comme en Espagne, ayant
échoué, il fallait désormais se placer sur un nouveau plan, celui de
la révolution socialiste.

A la fin de l'article de Maurin une N.D.L.R. précisait : «Sans


reprendre à notre compte tout ce qu'il écrit, nous croyons utile de
mettre sous les yeux de nos lecteurs un point de vue qui montre
combien la dite conférence était composée d’éléments disparates et
incompatibles.»

Après la publication du S ta lin e , deux sujets amenèrent


Souvarine et Trotsky à la poursuite de leurs polémiques indirectes.1
La première concernait le rôle de Trotsky dans la répression de la
révolte de Kronstadt, en 1921, la seconde le livre de Trotsky Leur
morale et la nôtre.

Dans son Staline, Souvarine décrivait en deux pages très denses


les événements qui devaient aboutir à la première grande révolte

1 Cf. chap. III, à propos des réactions de Trotsky et des trotskystes à la publication du
livre de Souvarine.
populaire contre le pouvoir dictatorial du Parti-Etat l . D'une
manière discrète, son analyse constituait, à notre connaissance, la
première réévaluation positive de l'insurrection en dehors des
m ilieux anarchistes ou ultra-gauches, qui avaient pris
immédiatement conscience de l'importance de l'événement, en
même temps qu'une critique fondamentale de l'attitude de Trotsky
dans cet épisode de la révolution russe.

Après avoir présenté le contexte de cette révolte qui


revendiquait, notamment, des élections libres aux soviets, la liberté
d'expression et d'organisation pour les organisations ouvrières, la
liberté pour les prisonniers politiques, l'abolition des privilèges du
parti communiste, un ravitaillement identique pour tous les
travailleurs et le droit pour les paysans et les artisans de vivre du
produit de leur travail, Souvarine réfutait les assertions qui
faisaient des insurgés des partisans du rétablissement du tsarisme
et de l'ancien régime. Au contraire, la simple chronologie permettait
de voir que ce soupçon n'était qu'une pure et simple calomnie : «Si
les matelots et les ouvriers de Kronstadt avaient ourdi un complot
ou dressé un plan, ils eussent attendu le dégel qui rendrait leur
forteresse imprenable et mettrait Petrograd sous le tir de la flotte»
(ST., p. 249).

Les insurgés furent victimes de leur naïveté, en croyant qu'ils


pourraient faire valoir leurs revendications auprès du nouveau
pouvoir. «Mais le lourd «appareil» du parti bolchéviste n'était déjà
plus sensible à la pureté des meilleures intentions. Attaqués sur la
glace par les coursanti (élèves-officiers sélectionnés), les mutins se
défendirent, devenant insurgés malgré eux» (ST., p. 249). Souvarine
soulignait, sans doute pour les amateurs de symboles significatifs,
que la fin de la Commune de Krondsdadt, le 18 mars 1921,
coïncidait avec le cinquantième anniversaire de la Commune de

1 Parmi la production historique sur ce sujet, on se reportera principalement au livre


pionnier de Ida Mett, écrit dès 1938, La commune de Kronstadt, crépuscule sanglant
des soviets (Spartacus, Paris, 1977. 1er éd. 1948) et à celui de Alexandre Skirda,
Kronstadt 1921, Prolétariat contre bolchevisme (Ed. de la Tête de feuilles, Paris,
1972).

- 97 -
Paris. A propos de Trotsky, Souvarine remarquait «qu'on ne se
glorifie pas de certaines victoires» et soulignait que celui-ci ne
consacrait que deux lignes, dans ses mémoires, à cette affaire.

Sur le moment, ces deux pages, dans un livre qui en comptait


plus de cinq cents, ne provoquèrent pas de réaction notable,
Trotsky préférant s'abstenir de tout commentaire, comme il le
déclara lui-même après le déclenchement de la polémique.

Deux ans plus tard, dans le cadre de la Commission Dewey, du


nom du philosophe libéral américain qui patronnait une
commission internationale d'enquête sur les procès de Moscou aux
Etats-Unis, Wendelin Thomas, également membre de cette
commission, mit en discussion une lettre ouverte à Trotsky
concernant Kronstadt et Makhno l . Informé au jour le jour par
Alfred Rosmer des activités de cette commission, Trotsky réagit à
cette lettre, de même que nombreux militants du mouvement
ouvrier international qui s'exprimèrent sur cette question
fondamentale pour la compréhension de la dégénérescence de la
révolution russe, «les voix étranglées à Kronstadt (ayant) acquis de
la force en dix-sept ans», comme l'écrivait Emma Goldman, qui

1 Wendelin Thomas, militant du S.P.D. puis de 1TJ.S.P.D., il fut un des leaders du


comité des marins révoltionnaires et participa à la mutinerie des marins de
Wilhelmshaven. Il milita ensuite au K.P.D. et fut député au Reichstag. En 1933, il
quitta le K.P.D. et émigra aux Etats-Unis. En dehors de sa participation à la
commission Dewey, il devait ensuite, selon Pierre Broué, abandonner toute activité
politique. Renseignements biographiques : Pierre Broué, Révolution en Allemagne
(1 9 1 7 -1 9 2 3 ), Ed. de Minuit, Paris, 1971, p. 932 ; L. Trotsky/A.et M.Rosmer,
Correspondance 1929-1939 (présentée et annotée par Pierre Broué), Gallimard,
Paris, 1982, p. 212, note 4. Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier
international sur l'Allemagne ne comporte pas de notice sur W. Thomas.
Sur la Commission Dewey, on se reportera à l'article de Alan Wald, «La commission
Dewey : quarante ans après», dans les Cahiers Léon Trotsky, n° 3, juillet-septembre
1979.

- 98 -
ajoutait : «Et c'est pitié que le silence des morts parle parfois plus
fort que la voix des vivants» L

En France, les milieux anti-staliniens apportèrent leurs


contributions au débat, par exemple dans La Révolution
p ro léta rien n e qui publia des articles de Ante Ciliga, Ida Mett et
Victor Serge, mais décida de ne pas publier la brochure de Ida Mett
sur ce sujet. Rapprochant Kronstadt et le procès du P.O.U.M., René
Frémont s'appuyait sur le Staline de Souvarine, dans Le Libertaire
(3 novembre 1938), pour établir la responsabilité de Trotsky dans
la répression de l'insurrection. Cette question fut une des causes de
la rupture entre Trotsky et Victor Serge car, selon ce dernier,
Trotsky «se refusait à admettre que dans le terrible épisode de
Kronstadt 1921, les responsabilités du Comité central bolchevik
eussent été énormes» 12.

Dans un article du Bulletin de l'Opposition (n° 70, octobre


1938), Trotsky s'en prit nommément à Souvarine, comme nous y
avons fait allusion ci-dessus, dans les termes suivants : «Souvarine,
qui, d'un marxiste indolent est devenu un calomniateur excité,
déclare dans son livre sur Staline que, dans mon autobiographie, je
me suis tu consciemment sur la rébellion de Kronstadt...» Il n'y eut
pas, à notre connaissance, de réponse de Souvarine à cette mise en
cause, les principaux contradicteurs de Trotsky venus du
communisme oppositionnel étant, en France, Ante Ciliga et Victor
Serge. Dans ce même article, Trotsky soutenait que
«personnellement je n'ai participé en rien à l'écrasement de la
rébellion de Kronstadt, ni aux répressions qui suivirent
l'écrasement.»

Pour étayer son affirmation sur le rôle de Trotsky dans la


répression de la révolte de Kronstadt, Souvarine s'était appuyé sur
l'ouvrage de Trotsky Comment s'est armée la Révolution, publié en
russe à Moscou en cinq volumes de 1923 à 1925, qu'il citait dans la
bibliographie de son chapitre sur «La guerre civile». La traduction

1 Cité par Paul Avrich, La tragédie de Kronstadt (1921), Paris, Ed du Seuil,


Points/Histoire, 1975, p. 216.
2 Victor Serge, op.cil., p. 348.

- 99 -
de deux documents extraits de cet ouvrage, «Dernier avertissement
à la garnison et à la population des forts rebelles» (Petrograd, le 5
mars 1921) et «Discours prononcé au défilé en l'honneur des héros
de Kronstadt, le 3 avril 1921» démontrent la participation directe
et avérée de Trotsky à l'écrasement de cette insurrection populaire
et ouvrière L

Le compte-rendu de Leur morale et la nôtre (Ed. du Sagittaire,


Paris) de Souvarine, dans Les Nouveaux cahiers (n° 15, avril 1939)
fit rebondir la polémique. L'article ne ménageait pas Trotsky
puisqu'il parlait de «l'inconséquence» de l'auteur. Pour Souvarine,
Trotsky avait été «piqué au vif par une critique de plus en plus
fréquente selon laquelle “stalinisme et trotskysme se valent”, tous
deux dérivés du bolchevisme de Lénine». Il citait une «notice jointe
à la brochure» selon laquelle «“la morale est fonction de la lutte des
classes” et celle-ci est “la loi des lois”». Il en découlait que la morale
était relative et soumise aux intérêts des classes sociales. En fin de
compte, cette conception revenait à dire que «la vraie morale doit
défendre les intérêts de l'humanité, celle-ci représentée par le
prolétariat, celui-ci par le parti de Trotsky...» Et Souvarine, avec
une ironie mordante, ajoutait que ce parti n'existant à vrai dire pas,
la conclusion, «ahurissante, mais logique en son genre», était que
«Trotsky incarne la morale».

Trotsky ne laissa pas passer l'occasion de poursuivre son vieux


règlement de compte avec Souvarine, après des propos aussi
sévères. L'article de Trotsky parut d'abord en russe dans le Bulletin
de l'Opposition (n°77-78, mai-juillet 1939), avant de faire l'objet de
nombreuses traductions 12. Trotsky indiquait en préambule que le
premier mérite de son pamphlet avait été de démasquer «certains

1 Cf. Branko Lazitch, «Trotsky émule des “Versaillais”?», C om m entaire, n° 8, hiver


1979-1980.
2 Son titre était «Moralistes et sycophantes contre le marxisme — Les trafiquants
d'indulgences et leurs alliés socialistes ou le coucou dans le nid de l'autre — ». Nous
utilisons le texte publié dans Victor Serge/Léon Trotsky, La Lutte contre le
stalinisme, 1936-1939, textes réunis et présentés par Michel Dreyfus, Ed. F.
Maspero, Paris, 1977, p. 242-256.

100 -
philistins et sycophantes». Il s'en prenait à Victor Serge, le
traducteur français de son livre, pour un prière d'insérer qui, selon
lui, avait sciemment déformé son contenu, permettant à Souvarine
et «d'autres sycophantes» de se saisir de cette déclaration
trompeuse pour «rechercher des sophismes empoisonnés».
Englobant dans sa réprobation, outre Serge et Souvarine, des
personnalités aussi différentes que Marceau Pivert, Max Eastman,
Magdeleine Paz, pour ceux qui avaient affirmé leur antistalinisme,
et Victor Basch et Me Rosenmark de la Ligue des droits de l'homme
pour leur attitude au moment des procès de Moscou, Trotsky
stigmatisait «la tendance générale réactionnaire qui est dirigée
contre le bolchevisme et le marxisme dans leur ensemble». Trotsky,
en l'occurrence, semblait tout faire pour mériter le reproche d'un
substitutisme entre le «marxisme» et sa propre personne.

D'une manière plus sérieuse, il évoquait les débats des


révisionnistes sur le marxisme, à la fin du XIXe siècle et au début
du XXe, qui avaient «tenté de greffer le kantisme sur le marxisme
ou, en d'autres termes, de subordonner la lutte de classes du
prolétariat à des principes qui lui sont soi-disant supérieurs».
Trotsky eût pu faire preuve d'un peu plus de circonspection dans
l'emploi de raccourcis qui transposaient des débats philosophiques
dans les pures et simples catégories des combats politiques, pour ne
pas dire partisans. Il n'en reste pas moins qu'il faisait preuve, une
nouvelle fois, de sa fidélité aux aspects les plus évidemment
contestables du Lénine de Matérialisme et Empiriocriticisme, à
propos duquel Simone Weil disait, dans La Critique sociale (n° 10,
novembre 1933), que, pour Lénine, la philosophie était bien une
affaire de parti, dans la mesure où «les théoriciens du mouvement
socialiste (...) élaborent une doctrine compliquée et mystérieuse qui
sert de soutien à l'oppression bureaucratique au sein du
mouvement ouvrier» (C.S. II, p. 185).

L'ennemi théorique était désigné par la revendication de


l'impératif catégorique kantien, malgré ses manifestations les plus
diverses mais toutes unies par un même rejet du «marxisme», dont
Trotsky ne doutait pas un instant être le fidèle interprète. Il lui
restait à désigner et à stigmatiser le promoteur occulte de cette

101
«tendance générale réactionnaire», en la personne de Boris
Souvarine, «ex-pacifiste, ex-communiste, ex-trotskyste, ex­
communiste-démocrate, ex-marxiste..., ex-Souvarine, pourrait-on
presque dire...»

Après avoir reconnu à Souvarine de savoir «manier la plume»,


Trotsky s'empressait de rajouter que cela n'était pas suffisant pour
«savoir penser», dans la mesure où il avait fait la preuve avec son
livre sur Staline qu'il ne comprenait pas «ce qu'est la révolution ni
ce qu'est la contre-révolution». Sautant allègrement des catégories
politiques aux appréciations psychologiques, Trotsky considérait
que «la disproportion entre son esprit critique et son impotence
créatrice le ronge comme un acide». Et il ajoutait : «De là sa
constante exaspération, et son manque d'honnêteté élémentaire
dans l'appréciation des idées, des hommes et des événements, le
tout recouvert d'un moralisme desséché. Comme tous les cyniques
et les misanthropes, Souvarine est organiquement attiré par la
réaction.»

Il serait possible de citer encore quelques unes des


appréciations méprisantes de Trotsky. Retenons, notamment que
Souvarine, n'ayant pas rompu clairement avec le marxisme, ne
pouvait que préférer «l'équivoque» ; qu'il était monté «à
califourchon sur le chien mort de la morale éternelle» ; qu'il n'y
avait «rien de sincère chez lui» ; etc.

La conclusion de Trotsky éclairait bien quel était l'enjeu de


cette polémique tous azimuts, dans laquelle Souvarine occupait,
avec Victor Serge, une place de choix :

«Ne pas craindre aujourd'hui une complète rupture avec


l'opinion publique officielle, de façon à obtenir le droit d'exprimer
demain les idées et les sentiments des masses insurgées, voilà un
mode particulier d'existence qui diffère de l'existence empirique
des formalistes petits-bourgeois. Tous les partis de la société
capitaliste, tous ses moralistes et ses sycophantes périront sous les
décombres de la catastrophe imminente. Le seul parti qui survivra
sera le parti de la révolution socialiste mondiale, même s'il semble
aujourd'hui inexistant aux rationalistes aveugles, exactement

102 -
comme leur avait paru inexistant le parti de Lénine et de
Liebknecht durant la dernière guerre.»

Et un peu plus loin il martelait son accusation infamante : «Le


moralisme de Victor Serge et de ses pairs est un pont menant de la
révolution à la réaction. Souvarine est déjà de l'autre côté du pont.
La moindre concession à ces tendances signifie le début de la
capitulation devant la réaction.»

Ces affirmations de Trotsky permettent d'éclairer le fond de


cette polémique, vu du côté de l'auteur de Leur morale et la nôtre.
Au-delà de procédés toujours un peu vains, sinon dérisoires, par
rapport aux véritables enjeux politiques et intellectuels, l'attitude
de Trotsky nous semble parfaitement correspondre à la remarque
citée de Michel Heller. Trotsky continuait à raisonner en fonction de
la situation de la Russie de 1917. Quand il écrivait, dans le même
article, que «deux classes décident du sort de l'humanité : la
bourgeoisie impérialiste et le prolétariat», on ne peut que s'étonner
d'un tel schématisme. Alors que le 4 août 1914 et le 30 janvier
1933 auraient dû poser, dans toute sa cruelle nudité, l'inévitable
question de la décadence de l'ancien mouvement ouvrier, dans
toutes ses composantes, et de la capacité éventuelle des classes
laborieuses à recréer de nouvelles formes autonomes
d'organisation, Trotsky s'épuisait tragiquement à vouloir
recommencer le combat des bolcheviks contre la première guerre
impérialiste, sans envisager véritablement le contexte nouveau issu
de l'existence des Etats totalitaires et la profondeur des défaites
subies par les classes laborieuses. A cet égard, les analyses
confidentielles d'un homme comme Otto Rühle dans la revue Living
marxism sur «le caractère bourgeois du bolchevisme et sa proche
parenté avec le fascisme» 1 nous semblent beaucoup plus en phase
avec la nouvelle situation historique que les affirmations de
Trotsky pendant la guerre soviéto-finlandaise où, selon lui, «quels

1 «La lutte contre le fascisme commence par la lutte contre le bolchevisme» (Living
marxism, vol. IV, n° 8, sept. 1939), article traduit dans :
K orsch/M attick/Pannekoek/Ruhle/W agner, La contre-révolution bureaucratique,
Paris. UGE 10/18, 1973, p. 280.

103 -
que soient les crimes de Staline, nous ne pouvons permettre à
l'impérialisme mondial d'écraser l'U.R.S.S., de rétablir le capitalisme,
de transformer le pays de la Révolution d'Octobre en colonie» *.

A l'issue de ces remarques, il n'est pas inutile de revenir au


jugement d'un auteur contemporain qui rappelait parfaitement
l'importance de Cours nouveau, tout en soulignant les causes
politiques de l'échec de Trotsky face à Staline. En effet, Trotsky «a
échoué pour ne pas avoir su, ni voulu, parler la même langue que
les quinze mille a p p a r a tc h ik i qui formaient, en 1922, le
fonctionnariat permanent du parti, et qui devaient bientôt en
devenir les maîtres. En outre, Trotsky avait littéralement organisé
son échec en se lançant, en octobre 1923, dans une attaque
idéologique juste, mais politiquement désastreuse, contre la
bureaucratisation du Parti. Son Cours nouveau était étayé sur une
analyse géniale de la bureaucratisation, mais, pour devenir un acte
politique, il lui manquait l'efficacité que seul aurait pu lui conférer
l'appel — impensable — au rétablissement de la démocratie à
l'extérieur du parti 12.»

Cours nouveau touchait juste dans la dénonciation de la


bureaucratisation du Parti unique, mais, dans la suite, Souvarine
radicalisa sa critique, tandis que Trotsky devait maintenir, jusqu'à
la fin, l'ambiguïté fondamentale de sa position, critiquant le
stalinisme sans aller jusqu'au bout de sa remise en cause initiale,
pourtant féconde de développements futurs. A cet égard le
qualificatif d'opposant de Sa Majesté, que Souvarine lui attribua au
début des années trente nous semble parfaitement convenir pour
définir l'ambivalence fondamentale de sa position, malgré son
courage et sa fin tragique.

1 Léon Trotsky, «Bilan de l'expérience finlandaise», in Défense du marxisme, Paris,


EDI, 1976, p. 258.
2 Kostas Papaioannou, «Pourquoi Staline réussit-il à vaincre Trotsky ?»,
Commentaire, n° 8, Hiver 1979-1980, p. 597.

104
III. — L'EVOLUTION DU RÉGIME SOVIÉTIQUE
A. — LA DOMINATION DE L'ETAT-PARTI.

Dépassant les descriptions et dénonciations des conflits de


pouvoir byzantins dans les sommets de l'Etat-parti, Souvarine livra
dès 1927 une analyse lucide des rapports de classe dans la nouvelle
formation sociale soviétique. A partir de là, il prenait la véritable
mesure des changements intervenus dans la nature du Parti et, en
même temps, dressait la liste de ses critiques du «bolchevisme
dévoyé». Il revenait sur ses désaccords avec l'opposition russe, sur
lesquels il s'était déjà exprimé dans de précédents articles, pour
affirmer l'originalité de sa position parmi les communistes
oppositionnels de tous pays. Son article, qui aurait pu être sous-
titré «Réflexions en vue d'un bilan», pouvait ainsi aborder avec
autant de recul que de lucidité ce dixième anniversaire de la
révolution de 1917 l .

Les principales questions auxquelles ce texte entendait sinon


répondre, chose impossible dans le cadre d'un article de revue, du
moins esquisser en traçant des perspectives fécondes de réflexion,
étaient les suivantes :

«Comment le communisme russe est-il passé de sa théorie


révolutionnaire à une pratique conservatrice ? Ce conservatisme a-
t-il le caractère d'une politique tendant à sauvegarder les
conquêtes de la Révolution, ou un sens réactionnaire imposé par
l'irrésistible pression des nécessités économiques ? Et d'abord,
quelle est, après dix ans de révolution, la réalité soviétique voilée
par les déformations de détracteurs systématiques et d'apologistes
intéressés, par les légendes à l'usage des mystiques et des
suiveurs ?»

Pour répondre à ces questions, il ne suffisait pas d'avoir réuni


une information abondante sur les choses de Russie, mais, au-delà

* «Octobre noir», Bulletin communiste, n° 22-23, oct.-nov. 1927. Article repris dans
A .C .C ., p. 119*137. Les citations suivantes sans indication d'origine renvoient
toutes à cet article.

105 -
de l'énormité de la documentation à manipuler sur la question, de
comprendre comment l'utiliser à bon escient : celle produite par les
institutions soviétiques elles-mêmes ne devant pas être confondues
avec la littérature de propagande. Cependant, même avec une
documentation topique et utilisable, «les matériaux sèchement
documentaires ne sont d'aucun secours à ceux qui ignorent
l'histoire de la Russie et croient pouvoir se passer des notions
d'économie politique, de philosophie, d'éthique constituant le
bagage culturel de véritables révolutionnaires». Il fallait pour
tenter «un bilan réellement significatif de la décade écoulée» et
dégager «le sens du développement russe», avoir recours à la
«méthode marxiste», entendue dans toute sa richesse et sa
complexité qui n'avait rien à voir avec le «simili-marxisme
élémentaire, simpliste, mécanique» en usage chez les bolcheviks
officiels.

Pour répondre aux questions posées en préambule, Souvarine


commençait, dans l'esprit du marxisme dont il se revendiquait, à
examiner l'infrastructure de la société soviétique à travers le
devenir des classes sociales héritées du tsarisme depuis les dix
dernières années, lui-même déterminé par l'évolution du régime
économique. En dehors de l'aristocratie, peu importante dans le
domaine de la production, les autres classes avaient toutes subsisté,
et bien qu'elles fussent toutes marquées par l'histoire chaotique de
la décennie, «leurs proportions essentielles [n'avaient] guère varié».
Toutefois, des transformations non négligeables s'étaient produites
à l'intérieur de la petite-bourgeoise, entraînant, notamment, un
phénomène nouveau et lourd de conséquence avec l'apparition
d'«une sorte de patriarcat» dans les sommets de l'Etat et du Parti.
Au contraire, le rapport numérique entre les paysans et les
ouvriers était quasiment inchangé dans la période considérée. Ces
rapports de classe correspondaient nécessairement à «un stade de
développement en Russie», basé sur la production agraire, de
caractère privé, «c'est-à-dire capitaliste ou à tendances capitalistes»
et une production industrielle détenue par l'Etat. Cette dernière
fournissait une plus-value détournée par une bureaucratie
parasitaire, incapable de donner naissance à une classe
d'entrepreneurs et d'industriels. Contrairement aux déclarations ,du

106
Parti, opposition comprise, cela ne constituait en aucun cas «un
mode de production “de type socialiste conséquent”».

Au niveau des superstructures, les institutions politiques


présentaient un caractère foncièrement différent «des articles
correspondants du programme socialiste» : les soviets étaient
réduits aux prérogatives d'un conseil municipal, «le droit d'opinion
politique en moins» ; les assemblées centrales n'étaient que des
«chambres d'enregistrement», les syndicats des instruments de la
politique du Parti réduits à un rôle de répression ou d'assistanat
dans les entreprises. Au-dessus, se trouvait, sans partage, le Parti,
dont l'organisation et le fonctionnement pyramidal aboutissait à ce
que le Secrétariat disposât seul des «moyens de composer à son
idée ce personnel innombrable». A ce stade, Souvarine pouvait
dégager la tendance générale de l’évolution des événements en
U.R.S.S. : «restauration des classes» et reprise de leurs luttes, et non
suppression de celles-ci ; poursuite et développement de
l'exploitation de l'homme par l'homme ; renforcement de la
dictature.

Les conditions objectives décrites, il fallait envisager les


politiques suivies par les dirigeants, car «dans une situation
donnée, le rôle des hommes n'est pas négligeable, selon le sens où il
s'exerce». Les divisions entre bolcheviks étaient apparues, selon
Souvarine, à propos des moyens à mettre en œuvre pour éviter un
retour de la bourgeoisie qui, battue sur le plan politique, pouvait
prendre peu à peu sa revanche sur le plan économique. Souvarine
ne contestait nullement la nécessité de la N.E.P. instaurée sous
Lénine, mais il fallait envisager les «modalités de sa réalisation» en
vue de «réduire au minimum les concessions au capitalisme».
Délaissant quelque peu un discours qui se voulait jusqu'à présent
plus descriptif que normatif, Souvarine indiquait alors quelle était
sa position sur ce problème depuis 1923 : «Nous jugions nécessaire
de faire appel aux ressources profondes de la masse, par des voies
démocratiques, pour vaincre la difficulté historique et organiser
une République sociale sans précédent, certes non communiste,
mais du moins socialiste par le programme et la tendance.» A
défaut d'avoir fait coopérer l'ensemble des forces du Parti à la

107
résolution de ses difficultés, la répression avait été l'unique moyen
d'imposer la politique d'un Parti dont, sous la force des choses, la
nature avait très profondément changé.

L'opposition n'avait pas pris la mesure exacte de ce


changement considérable, dans la mesure où elle n'avait pas su
«différencier la réalité du Parti de sa définition théorique». Cette
réalité-là, Souvarine en donnait de très larges aperçus qu'il
convient de citer longuement pour bien montrer la nouveauté des
réflexions de Souvarine, plusieurs décennies avant que l'ancien
dirigeant communiste yougoslave Milovan Djilas livre son analyse
de La Nouvelle classe dirigeante (traduction française André
Prudhommeaux, Paris, Plon, 1957) :

«Le Parti forme une nouvelle classe privilégiée tout en


comprenant plusieurs classes au second degré : un prolétariat
d'humbles militants confinés aux pénibles besognes, à l'héroïsme
obscur et quotidien ; une aristocratie intellectuelle ou pseudo telle,
accaparant les hautes fonctions ; des catégories intermédiaires
réparties aux divers étages de l'administration publique ou
économique. Ce patriarcat jouit d'une vie matérielle modeste, mais
assurée ; à peu près garanti contre le chômage, il bénéficie de
divers avantages, très appréciables dans la médiocrité de
l'existence générale ; mais son privilège essentiel est le monopole
de l'activité politique. Le Parti n'est plus une fraction du
prolétariat : il se trouve au-dessus. Ses intérêts ne s'identifient
plus à ceux de la classe. Il y a le Parti, et il y a le reste.»

Et Souvarine développait alors les raisons du «fétichisme de


Parti» de l'opposition qui n'avait pas compris la transformation en
cours : «Longtemps incapable de remonter à ses origines
communistes, elle a eu, elle aussi, ses aristocrates dans les
ambassades et les organes économiques ou administratifs
supérieurs, son prolétariat dans les fabriques, son régime intérieur
avec des leaders dépositaires de toute science, de toute autorité, et
des suiveurs.»

Du Parti, Souvarine passait à l'examen des idées qui faisaient


- sa doctrine pour constater «une altération du marxisme», «vulgaire

108
et caricatural chez les dirigeants, rigide et livresque dans
l'opposition», «rendu primaire par l'oubli de la dialectique et d'un
m atérialism e grossier par l'ignorance de tout élément
d'appréciation non économique». Il n'hésitait pas à dire, en
paraphrasant Marx dans la Critique de la philosophie du droit de
H egel, que «le léninisme» était «l'opium de l'Internationale». Selon
lui, la «faute impardonnable» de l'Opposition était d'avoir repris à
son compte ce léninisme, car en admettant «le dogme de
l'infaillibilité léninienne», «elle a contribué à monter la machinerie
religieuse sous laquelle elle s’est fait écraser. Reprenant un propos
injurieux de Zinoviev à son encontre, où l'ancien président de l'I.C.
l'avait accusé de cracher sur le mausolée de Lénine, Souvarine
laissait éclater son talent de polémiste devant le sinistre ersatz de
religiosité d'une telle momification en s'écriant :

«Si le mausolée était à notre portée, ce n'est pas un crachat que


nous lui destinerions mais une allumette, accomplissant ainsi ce
double devoir : incinérer un cadavre et faire monter de la place
Rouge la flamme symbolique de la révolution.»

Dans ce prétendu léninisme, Souvarine s'en prenait


particulièrement à l'immoralisme et à la pratique du mensonge : «le
premier menteur venu se croit léniniste en mentant». Au contraire
de telles pratiques qu'il reprochait également à l'opposition,
Souvarine invoquait l'éthique révolutionnaire et disait, grâce au
Neveu de Rameau de Diderot, sa répugnance du mensonge : «... Si le
mensonge peut servir un moment, il est nécessairement nuisible à
la longue, et au contraire la vérité sert nécessairement à la longue,
bien qu'il puisse arriver qu'elle nuise un moment».

Pourtant, malgré ces critiques de l'opposition, il ne pouvait


oublier qu'elle avait eu «l'inoubliable mérite de descendre dans
l'arène en 1923, pour la démocratisation du Parti, étape nécessaire
vers la démocratie soviétique». Mais elle n'avait pas su assez se
différencier de la majorité : «Elle a donné l'impression de vouloir
seulement supplanter les maîtres du pouvoir et de n'avoir songé à
la démocratie que pour y parvenir, impression fâcheusement
confirmée par le concours d’un démocrate à la Zinoviev.» Mais il
critiquait également le fait que l'opposition «partage encore

109 -
l'aberration qui, dans une juste dénonciation de la démocratie
bourgeoise, implique aveuglément toute démocratie, oubliant notre
rôle principal de champions de la démocratie authentique, celle que
les socialistes et les communistes de toujours appelaient démocratie
sociale.» Dans cette voie, il retrouvait les réflexions de Rosa
Luxemburg pour qui la dictature du prolétariat consistait «dans la
manière d'appliquer la démocratie, non dans son abolition».

Autre reproche commun à la majorité et à l'opposition : leur


démagogie et leur prétendu «gauchisme». Devant l'échec des
mouvements révolutionnaires en Europe occidentale au début des
années vingt, Souvarine estimait, depuis des années, qu'il était
inutile d'entretenir des illusions ou, pire, de lancer des combats
perdus d'avance, faute d'un rapport de forces favorable. Aux
illusions dangereuses qui ne pouvaient qu'amener défaite ou
découragement, il opposait la nécessité d'une «juste analyse de la
situation et [d'] une politique appropriée».

Loin de confondre tous les opposants dans le même moule, il


dénonçait plutôt une «sorte d'opinion moyenne» de l'opposition afin
qu'elle puisse se retrouver sur des principes clairs, et non dans un
«bloc» avec ses ennemis d'hier, Zinoviev et Kamenev, «réalisé à la
faveur de marchandages». Souvarine proposait donc de repenser à
un enseignement qui se dégageait de la pratique de Lénine, à savoir
qu'il était «préférable d'avoir raison tout seul ou à un petit nombre
que de chercher un compromis entre la vérité et l'erreur pour
additionner des forces vouées au désarroi à la première épreuve».

A travers cet article, Souvarine posait déjà les grandes lignes


de son évolution ultérieure et établissait bien la spécificité de sa
démarche parmi les différentes tendances de l'opposition
communiste, tout en faisant la démonstration d'une lucidité
exceptionnelle et d'une capacité rare, dans un milieu ravagé par
l'idéologie, à penser par lui-même, au plus près des faits étudiés.

Cette analyse des formes prises par la prétendue «dictature du


prolétariat» fut poursuivie et développée dans un chapitre portant
ce titre, guillemets compris, de La Russie nue (A.C.C., pp. 146-188).
-S'il y avait formellement une Constitution en U.R.S.S., la spécificité

110
de son régime résidait non pas dans son inapplication effective,
comme cela est souvent le cas, mais dans le fait que la Constitution
n'avait «rien de commun avec le régimedont elle est censée définir
les institutions», car, dans les faits, «un seul individu jouit de tous
les droits et tous les autres assument tous les devoirs». Cet individu
était le Secrétaire général du parti communiste 1.

Le pays était divisé en deux catégories d'individus : «les


membres du parti et les “sans-parti”». Seuls les premiers
disposaient de quelques droits, variables en fonction de leur place
dans la hiérarchie de l'appareil. Les seconds étaient divisés en deux
catégories, «“les sympathisants” et les autres». L'avantage des
sympathisants était de recevoir «de petites facilités dans la vie
courante».

Pour le Parti, la situation de ses membres se subdivisait en


différentes catégories : «Il y a une sorte de prolétariat du
communisme, les adhérents humbles et obscurs adonnés aux
besognes ingrates ; une classe moyenne, répartie dans les postes
modestes mais au travail moins pénible et mieux rémunéré ; une
bourgeoisie, assumant les fonctions relativement importantes dans
l’économie et l'administration ; une aristocratie, monopolisant les
charges politiques et les responsabilités ; une petite oligarchie,
enfin, où se recrutent les gouvernants de fait qui ne sont pas
toujours les gouvernants de nom, entourant le “sommet” (sic) de la
hiérarchie communiste, représenté par le Secrétariat du Parti.» Ce
système pyramidal faisait que tout communiste détenait «une
parcelle de puissance publique, à exercer sur plus petit que soi».
Depuis la mort de Lénine, la qualité de membre du parti
communiste n'entraînait plus le fait d'être communiste et, au
contraire, il était «préférable de ne pas l'être», car les communistes
authentiques avaient seulement le choix «entre le silence et la
prison ou la Sibérie» dans la mesure où la répression des idées
révolutionnaires battait son plein. Les communistes attitrés, au

Une telle observation en dit long sur la perspicacité des commentateurs de tous
bords qui s'extasièrent, quelques années plus tard, sur la nouvelle Constitution
soviétique adoptée le 5 août 1936, «la plus démocratique du monde».

111
nombre de 1.360.469, constituaient donc des «rouages de la
machine gouvernementale soviétique», en même temps qu'ils
étaient «la principale catégorie privilégiée du régime», assimilables
au plan politique à «une sorte de patriarcat, monopoleur de
l'autorité» et disposant d'avantages économiques en termes de
sécurité de l'emploi, de logement et de rémunération. La qualité de
membre du parti n'entraînait pas comme sous Lénine des droits et
des devoirs, mais, dorénavant, «des avantages et des profits».
Dressant un réquisitoire impitoyable du changement fondamental
de nature du parti, il était logique qu'il conteste radicalement la
prétention des trotskystes à vouloir le «redresser», comme si l'on
pouvait y rejouer les luttes de tendance des partis de la IIe
Internationale d'avant 1914. La nature, mais aussi la composition et
le rôle social du parti, s'étant radicalement inversé, la seule
solution, pour rester fidèle à ses convictions socialistes, consistait à
rompre complètement avec un parti qui n'avait plus rien de
prolétarien et de socialiste, mais s'apparentait une nouvelle forme
de domination politique.

Souvarine s'attachait ensuite à décrire le «mécanisme du


régime» qui plaçait au sommet de la pyramide le Secrétariat du
Parti. A chaque appareil du Parti correspondait un organisme des
Soviets qui lui était soumis, aboutissant à une «subordination
étroite et complète du personnel soviétique au personnel
communiste, avec fusion intime des deux à tous les postes
importants de commandement». Mais cet édifice bureaucratique
monumental du Parti et des Soviets n'était qu'un fragment d'un
ensemble plus vaste auquel il fallait ajouter l'appareil des
syndicats, les appareils économiques, industriels, commerciaux,
l'appareil policier, militaire et celui des coopératives : «Tous ces
appareils additionnés, entrelacés, interpénétrés, constituent la plus
formidable trame d'autorité qui ait jamais enserré, ligoté, bâillonné,
paralysé un peuple, un individu, et dont on ne connaît pas
d'équivalent ni dans le passé, ni dans le présent, que l'on ne
surpassera jamais dans l'avenir prévisible.»

112 -
B. LA MISE A NU D'UNE SOCIETE ENCHAINEE

Afin de faire connaître la condition des classes laborieuses en


U.R.S.S., Souvarine disposait de deux moyens complémentaires : la
lecture et le dépouillement systématique de plusieurs journaux
soviétiques, ainsi que les correspondances adressées de Moscou par
Pierre Pascal, observateur privilégié de la dégénérescence des
espérances révolutionnaires initiales et témoin attentif de la vie
quotidienne du peuple russe. Ainsi, dans une lettre de Moscou,
rédigée après les cérémonies du 10e anniversaire de la «révolution
d'octobre», Pierre Pascal brossait cetableau accablant des
conditions de vie économiques, sociales et politiques, de la majorité
de la population :

«Songez qu'il y a dans les villes quelque trois millions de


chômeurs, dont la majorité ne reçoit pas de secours (le nombre
officiel avoué est d'environ un million et demi) ; que la plupart des
salaires sont des salaires de misère ; que la crise du logement n'a
aucune tendance à s'atténuer ; que le pain, le lait, le sucre font
défaut tour à tour dans les magasins, à la porte desquels
stationnent de longues queues ; que le prix des denrées n'a pu être
abaissé ; que la spéculation s'exerce sur les objets manufacturés ;
enfin qu'on ne voit nulle part d'issue à ces choses.

Songez aussi que le peuple n'a pour ainsi dire aucune liberté ;
que jamais, aux pires heures du communisme de guerre, des luttes
civiles et de la guerre étrangère, la dictature n'a été aussi
étouffante. Encore comprenait-on l'état de siège au moment du
danger. Mais maintenant ? La prose officielle, qui a envahi tous les
journaux écœure : toujours les mêmes mensonges, le même bluff,
les mêmes promesses, les mêmes formules-clichés. De quelque côté
que l'on se tourne : censure, Guépéou, fonctionnaires aux ordres. Un
formidable appareil bureaucratico-policier comprime tout L»1

1 «Lettres de Moscou», Bulletin communiste, n° 22-23, octobre-novembre 1933.


Articles repris dans Mon journal de Russie, t. IV, Lausanne, L'Age d'homme, 1982.

113 -
Souvarine, après bien des hésitations, accepta la proposition de
l'écrivain roumain de langue française, Panait Istrati, de publier un
ouvrage sous le nom de ce dernier. Le livre intitulé La Russie nue,
sur une idée de Jean Bernier, était le troisième volume d'une
trilogie signée par Istrati, celui-ci n'ayant écrit que le premier
volume, Vers l'autre flamme, le second, Soviets 1929, étant de
Victor Serge.

Nous ne connaissons pas la date exacte et les circonstances de


la rencontre entre Istrati et Souvarine. Ce dernier a simplement
indiqué dans l'article qu'il a consacré à son ami, qu'ils déjeunèrent
ensemble, en compagnie de Christian Rakovsky, alors ambassadeur
d'U.R.S.S. à Paris, la veille du départ des deux hommes pour Moscou.
Rakovsky, ami de Trotsky et proche de l'opposition dite
bolchevique-léniniste, était rappelé à Moscou, commençant la
longue descente aux enfers qui, de relégation et de déportation en
passant par le procès de Moscou de mars 1938, devait se terminer
par sa mort en 1941, dans des circonstances non encore éclaircies.
Au moment de ce déjeuner entre les trois amis, Istrati «ne tarissait
pas de propos enthousiastes sur la révolution et sur l'avenir
radieux qui s'ouvrait devant elle», tandis que Souvarine pensait
qu'il ne pourrait s'instruire que par sa propre expérience et que
Rakovsky demeurait inhabituellement absent et silencieux (S., p.
56).

Après le succès fulgurant de ses premiers livres (notamment


Kyra Kyralina, Paris, 1924), Istrati, d'origine populaire et d'opinion
socialiste, affirmait une vive sympathie pour le communisme et
l'édification «socialiste» entreprise en U.R.S.S. Il était considéré
comme un compagnon de route et son désir de se rendre dans la
«Patrie des travailleurs» se réalisa à la suite d'une invitation aux
cérémonies du 10e anniversaire de la révolution. A ce moment-là,
Souvarine décrit ainsi la sensibilité politique de l'écrivain roumain :
«Il n'avait guère de connaissances en matière de marxisme ni de
souci à cet égard : ses sentiments lui tenaient lieu de doctrine, son
instinct le rangeait du côté des pauvres, des exploités, des victimes
et des révoltés de toute sorte. Son idéologie l'apparentait plutôt à
une sorte d'anarchisme humanitaire dépourvu de motivations

114
théoriques. Il ignorait tout du régime soviétique, sauf son hostilité
au monde capitaliste, et même au point de caresser le projet de se
fixer en Russie pour y vivre désormais, lui qui ne pouvait
s'incorporer à aucune collectivité, comme s'il était possible à un
individu indépendant d'exister dans un pays où toute la population
est enrégimentée, de gré ou de force, dans un réseau serré de
cellules étatiques et policières.» (S., p. 57)

En tout, Panait Istrati passa seize mois en U.R.S.S., sillonnant le


pays dans tous les sens, d'abord accompagné d'interprètes zélés et
d'officiels de la Voksy la Société de liaison culturelle avec l'étranger,
organisme dépendant de la Guépéou. Après diverses péripéties,
entrecoupées d'un bref séjour en Grèce où Istrati et son nouvel ami
Nikos Kazantzaki étaient allés dire leur enthousiasme pour le «pays
des Soviets», Istrati revint à Moscou, à la fin de l'année 1928. Son
enthousiasme initial s'émoussait peu à peu au contact des réalités
et particulièrement à cause de sa volonté de connaître et de
partager le sort de ceux d'en bas, en quittant les circuits
touristiques officiels, réservés aux hôtes de marque. Souvarine
décrit comme suit son état d'esprit du moment : « Il se berce
toujours de principes abstraits, de concepts idéaux qui font fi des
réalités palpables, mais il a vu et entendu tant de choses contraires
à la théorie que son esprit en est profondément troublé. Il croit que
la vérité est bonne à dire, pour combattre la dépravation du parti
étatique, l'iniquité qu'il a observée de toutes parts, les perversions
déjà multiples de la société nouvelle — et pour faire prévaloir la
justice dont il a une passion irrépressible.» (5., p. 69)

C'est au moment où la longue expérience d'Istrati en U.R.S.S.


l'inclinait vers des sentiments contradictoires qu'éclata ce qui allait
devenir l'affaire Roussakov, un vieil ouvrier juif et révolutionnaire,
de Leningrad. Roussakov avait six enfants, dont une fille aînée,
mariée avec Victor Serge, tandis qu'une autre de ses filles était
l'épouse de Pierre Pascal. Une bureaucrate communiste, convoitant
l'appartement qu'occupait la famille Roussakov, déclencha une
campagne de calomnies, bientôt relayée dans la P ra vd a de
Leningrad, en des termes qui faisait craindre le pire pour la vie du
viel ouvrier. A l'évidence, à travers Roussakov, c'était Victor Serge

115
que l'on cherchait à atteindre afin de briser la volonté d'un
opposant que sa notoriété dans les milieux intellectuels étrangers
protégeait encore indirectement, par rapport au commun des
mortels. Après la condamnation à mort de Roussakov, Istrati
s'insurgea et fit tout ce qui était en son pouvoir pour le sauver : «Il
m'a fallu dix jours de féroces interventions, là-bas, depuis Kalinine
jusqu'au dernier procureur, en passant par la toute-puissante
presse rouge, et soixante-dix jours de patience et de labeur
termitien, d'ici, pour que, embêté, Staline (sûrement) donne l'ordre
d'acquitter Roussakov ... l ». En 1934, annonçant la mort de ce
«prolo libertaire» et donnant la conclusion de cette lamentable
histoire, Jacques Mesnil écrivait : «Le vieux Roussakov fut privé de
travail, c'est-à-dire de pain ; il vit l'une de ses filles en prison, une
autre prise de folie à force de douleur et de tourments, son gendre
en prison, puis en exil ; il fut en butte à toutes les avanies et s'il n'y
avait eu à l'étranger des protestations énergiques de gens dont le
gouvernement de Staline a besoin, il aurait été chassé de Leningrad
et réduit à crever sur les grandes routes. Malgré sa vigueur native,
le vieil ouvrier, miné par la fatigue, lesprivations, les tourments,
les persécutions s'est effondré, atteint au cœur 12 .»

En même temps, cette affaire lui révélait la face cachée de la


réalité soviétique qu'il avait jusque-là tenté d’occulter, car elle
n'était pas un cas isolé, mais «l'un des milliers d'abcès dont se
meurt la Révolution», ainsi qu'il l'écrira à Romain Rolland, après son
retour en France. Comme l'écrira plus tard Souvarine, Istrati
«comprend, enfin, que l'affaire n'est ni locale, ni épisodique ; qu'il
ne s'agit pas d'un cas particulier, que c'est un microcosme où
s'affirme la lourde et implacable machine bureaucratique prête à
broyer des innocents irréprochables (...) Istrati est définitivement
désillusionné, désabusé, et enfin ne pense plus en formules

1 «Correspondance Panait Istrati-Romain Rolland (1919-1935)», Cahiers Panaït Istrati


n° spécial 2-3-4 (1987) édité par l'Association des amis de P. Istrati, Valence, p.
307, et p. 305 pour la citation suivante extraite de la même lettre en date du 5 mai
1929.
2 «La mort d'un ouvrier en U.R.S.S.», La Révolution prolétarienne, n° 168, 10 février
1934.

116
trompeuses sur la pseudo-dictature du prolétariat. Sa faible culture
politique d'autodidacte errant ne lui permet pas encore de rejeter
des clichés que l'opposition trotskyste entretient et lui inculque,
tant sur la lutte de classes, en l'absence de lutte et de classes, que
sur la nocivité de la bureaucratie alors que le Parti über ailes est
l'Etat soviétique. Mais ses intuitions contredisent ses opinions
invétérées. Il rentre à Paris le15 février 1929, fourbu, malade,
désorienté, ne sachant plus à qui, ni à quoi se vouer : il ne peut ni
parler, ni se taire, ni écrire, ni s'abstenir. Au lendemain de son
retour, il est chez moi, il raconte... » (5., pp. 72-73).

Parmi les raisons qui provoquaient cette «tempête sous un


crâne» chez l'écrivain roumain,il y avait bien sûr une immense
désillusion sur le régime soviétique. Il écrivait à ce moment-là à
Romain Rolland que la Russie lui avait «cassé les reins». Mais il est
probable que l'influence, pour ne pas dire le magistère moral et
intellectuel, exercée par Romain Rolland entrait également en ligne
de compte. Romain Rolland avait grandement contribué, en 1921, à
sauver Istrati d'un désespoir profond et d'un naufrage certain en
lui révélant ses dons littéraires, puis en accompagnant ses premiers
pas d'écrivain. Le vagabond roumain lui avait, dès lors, voué un
amour et une piété que l'on peut sans exagération qualifier de
filiaux. De plus, Romain Rolland était un des noms les plus
marquants de la gauche intellectuelle de l'entre-deux guerres et
l'écrivain le plus prestigieux de l'importante revue littéraire
E u ro p e, classée à gauche et fondée en 1923 aux Editions Rieder.
Après avoir été extrêmement réservé, de même que Maxime Gorki,
devant la révolution russe et le bolchevisme, il devint dans la
seconde moitié des années vingt, et surtout dans la décennie
suivante, un des principaux compagnons de route de l'U.R.S.S. et du
stalinisme, en participant systématiquement aux nombreuses
actions de propagande de l'Internationale communiste. Il lança
notamment avec Henri Barbusse un appel à l'unité des partis
ouvriers et démocratiques dans l'hebdomadaire M onde (28 mai
1932) pour la défense de l'U.R.S.S., prélude au rassemblement
d'Amsterdam, puis au congrès anti-fasciste européen de la Salle
Pleyel du 4 au 6 juin 1933. Après l'arrivée d'Hitler au pouvoir en
Allemagne le 30 janvier 1933, il fut de tous les appels et de tous

117
les Comités que lançaient Willi Münzenberg pour sauver Dimitrov
et ses co-inculpés du procès de l'incendie du Reichstag (à
l'exception bien sûr du malheureux Van der Lubbe considéré
comme un provocateur nazi). Il fit partie du comité Thaelmann
destiné à obtenir la libération du leader communiste allemand. La
même année, il adhéra à l'Association des écrivains et artistes
révolutionnaires (A.E.A.R.) et fit partie de son comité de patronage
aux côtés de Aragon, Barbusse, Jean-Richard Bloch, André Breton,
Luis Bunuel, René Crevel, Paul Eluard, Man Ray, Eugène Dabit, Elie
Faure et Paul Nizan. Si, comme l'écrivent Anne Roche et Geraldi
Leroy, «les noms symboles de Gide et de Romain Rolland
témoignent du souci des initiateurs du mouvement de ne pas
paraître inféoder l'A.E.A.R. au P.C.», «la réalité est moins idyllique»
L Romain Rolland joua également un rôle important à Vendredi qui
a souvent été présenté comme l'hebdomadaire des intellectuels
favorables au Front populaire. Enfin, on peut noter à propos de
l'évolution de la revue Europe dans les années 1934-1936, que les
spécialistes de l'histoire littéraire de la période constatent que les
textes de Romain Rolland et Jean-Richard Bloch «peuvent encore,
par leur flou, faire une certaine unanimité ; mais si on les replace
dans leur contexte, on constate qu'ils signifient l'inféodation au
P.C.F. et à l'U.R.S.S.» 2.

La correspondance entre Romain Rolland et Panait Istrati


éclaire particulièrement bien le débat entre les deux écrivains sur
l’U.R.S.S., après le retour d'Istrati en Europe. La participation de
Souvarine à la trilogie d'Istrati et les jugements portés par Romain
Rolland sur l'opposition communiste, en même temps que la stature
de l’écrivain, en font un épisode important de l'histoire des
intellectuels français devant le stalinisme. Elle permettra aussi de
comprendre les jugements sévères de Souvarine sur Romain
Rolland qui, pour lui, représenta le symbole de l'abdication devant
le stalinisme et l'approbation de la force brute.*

* Geraldi Leroy/Anne Roche, Les Ecrivains et le Front populaire, Paris, Presses de la


Fondation nationale des Sciences politiques, 1986, p. 17.
2 Geraldi Leroy/Anne Roche, op. cit.

118
La trilogie d'Istrati est également importante car elle
constituait le premier témoignage critique venu d'un écrivain
sym pathisant aidé de deux communistes oppositionnels.
Auparavant les ouvrages critiques, plus ou moins pertinents,
étaient venus principalement des milieux réactionnaires et
conservateurs. A gauche, les seuls documents essayant de mener à
bien une dénonciation argumentée du régime soviétique avaient
été le fait des autres courants révolutionnaires russes vaincus par
le bolchevisme et s'étaient pour la plupart intéressés à la période
1917-1921. Deux catégories d'ouvrages coexistaient dans cette
catégorie. D'abord des livres qui apportaient un point de vue
différent sur la période révolutionnaire comme, par exemple, L a
Révolution russe en Ukraine de Nestor Makhno (Paris, 1926).
Ensuite des livres ou brochures qui dénonçaient la répression dont
étaient victimes des militants socialistes-révolutionnaires ou
anarchistes, par exemple, Tché-Ka, Matériaux et documents sur la
terreur bolcheviste recueillis par le Bureau Central du Parti
socialiste-révolutionnaire russe (Paris, 1922) ou La Répression de
l'anarchisme en Russie soviétique par le «groupe des anarchistes
russes exilés en Allemagne» (Paris, 1923).

Après avoir informé Romain Rolland de l'affaire Roussakov,


Istrati lui écrivait quelques jours plus tard à propos de l'arrestation
de Francesco Ghezzi et des graves menaces qui continuaient de
peser sur Pierre Pascal et Victor Serge. Il lui demandait
d'intervenir en faveur des persécutés car il dépendait des amis du
dehors qu'on ne touchât pas à ces hommes : «On nous craint, car on
a besoin de nous (lorsqu'il faut intervenir pour un Bêla Kun ou pour
un Rokocsi)» l . Il avait mis le doigt sur le marché tacite dont
dépendaient les relations entre l'Union soviétique et les écrivains
sympathisants. Istrati espérait encore naïvement que la sympathie
des compagnons de route irait davantage aux victimes qu'aux
bourreaux.

Après un premier refus d'intervenir de Romain Rolland,


Istrati revint à la charge en joignant à son message du 28 mai 1929

1 Cahiers P. Istrati, op. cil., p. 309.

119 -
trois lettres de Boris Souvarine et ses deux lettres de décembre
1928 adressées au Guépéou en faveur de Roussakov. Il espérait
encore convaincre Romain Rolland d'accomplir un petit geste pour
les persécutés : «avec votre petit doigt, je me fais fort de soulever
bien des consciences» lui écrivait-il L

Dès le lendemain, Romain Rolland lui précisait sa position


dans deux lettres consécutives, dont les termes, comme la
sécheresse, étaient révélatrices : «1 - Défendre la Russie, quand elle
est menacée (elle l'est, elle le sera), par le reste du monde.; 2 -
Venir au secours de quelques malheureux condamnés à mort (ou
menacé de l'être) pour raison politique.» Il considérait les lettres au
Guépéou comme «parfaites». Par contre, celles «de Boris Souvarine
me déplaisent et me confirment encore plus dans ma résolution. Je
refuse à Boris le droit de représenter “les droits du peuple russe”.
Aucun homme ne peut permettre cette extravagante prétention».
En dehors de l'expression sur «les droits du peuple russe» reprise
par Rolland de la lettre de Souvarine, Romain Rolland ne donnait
pas d'autre détail sur ses désaccords avec Souvarine. Toutefois, ce
que nous savons de l'œuvre de Souvarine nous incite à penser que
l'interprétation qu'en suggère Romain Rolland était quelque peu
abusive. Souvarine a, toute sa vie, insisté sur les nécessaires et
indispensables distinctions à faire en ce qui concerne les affaires
russes. Il semble donc pour le moins surprenant de le voir tout à
coup s'ériger en représentant du peuple russe au mépris du simple
bon sens. A propos de ces distinctions il écrivait en 1937, pour
commenter les Retouches à mon retour d'U.R.S.S. d'André Gide : «La
confusion est courante entre la Russie et l'Union soviétique, le
peuple russe et le parti bolcheviste, la révolution de Lénine et la
contre-révolution de Staline. Rares ceux qui savent faire les
distinctions nécessaires et dans le russe discerner le soviétique,
dans la révolution le bolchevisme, et sur les multitudes dominées la
couche des dominateurs» (ACC, p. 301-302).

Dans la seconde lettre du 29 mai, portant la mention «urgent


et essentiel», Romain Rolland jugeait les lettres au Guépéou

Ibidem , p. 313, et p. 318-319 pour les deux citations suivantes.

120
«magnifiques». Mais, avec une logique singulière, il exhortait Istrati
à les garder secrètes : «Vous ne devez pas les publier en ce
moment, ni surtout les laisser publier par Boris et les amis de
Serge». En effet, selon l'écrivain, «cela ne servirait en rien à la
Révolution Russe — mais à la réaction européenne, dont les
oppositionnistes font aveuglément le jeu» 1. On reconnaît là, au
passage, un argument qui était promis à un bel avenir dans le
débat politico-intellectuel des décennies suivantes.

Devant les arguments et l’insistance de Romain Rolland, Istrati


hésita longuement. Ainsi, le 28 mai il annonçait à Rolland son
intention d'écrire «L'affaire Roussakov», tandis que le 30 il semblait
y renoncer. Souvarine, voisin d'Istrati à Paris et le rencontrant
presque quotidiennement, était le témoin, comme on l'a vu, de ses
hésitations et de sa difficulté à aller contre l'avis de Romain
Rolland. Le 20 août, enfin, sa décision prise, Istrati écrivait à
Romain Rolland : «Ami, j'ai cassé la vaisselle (...) Le sort de mes
amis, connus et inconnus, sera bientôt public, et ce n'est qu'ainsi
que nous les sauverons» 2. 1 Plus loin, il annonçait sa décision de
publier Vers Vautre flamme en trois volumes, seul le premier étant
de sa plume, le second écrit par Victor Serge et le troisième par
Souvarine.

Dans sa réponse (24 août), Romain Rolland ne cacha pas sa


vive hostilité à ce projet : c'était une grossière erreur qui allait
«donner des arguments à la réaction». Il l'attribuait au manque de
sens politique d'Istrati et lui conseillait de revenir à l'écriture
romanesque, son véritable domaine. Enfin, il déconseillait vivement
à Istrati de publier sous son nom des écrits d'autres personnes : «Il
est inadmissible qu'un Souvarine parle sous votre masque».
Quelque temps plus tard, ce sera la rupture entre les deux écrivains
du fait de Romain Rolland : «Je ne me brouille pas. Je brise» (15
mars 1930).

Deux leçons se dégagent de cet épisode. Il est, tout d'abord,


frappant de constater que pour Romain Rolland, Souvarine, parmi

1 Cahiers P. Istrati, op. cil., p. 319-320.


2 Ibidem , p. 324.

- 121 -
les communistes oppositionnels, figure toujours comme le
repoussoir, le «fanatique». Cette rancœur remonte-t-elle au début
des années vingt où le fondateur du B u lletin com m uniste
représentait le type même du bolchevik intransigeant à l'encontre
d'un écrivain qui avait très tôt adopté la posture du «grand écrivain
humaniste» ? C'est possible, mais là ne réside pas sans doute
l'essentiel des craintes exprimées par Rolland. Sans doute, ce
dernier comprit que la position de Souvarine était la plus radicale
pour dénoncer la «dictature du Secrétariat», d'où les craintes qu'il
exprimait à Istrati. Dans la décennie suivante, l'évolution respective
des deux hommes symbolisera, chacune à sa manière, un
paradigme opposé parmi les différentes prises de position politique
adoptées pendant cette période.

En ce qui concerne Romain Rolland, il est permis de constater


très prosaïquement qu'il est désormais impossible d'invoquer
l'ignorance de la répression en U.R.S.S. pour justifier le silence des
compagnons de route du stalinisme dans les années trente. C'est bel
et bien en connaissance de cause qu'un Romain Rolland a fait son
choix dans cet épisode. Et l'énormité des procès de Moscou
n'interrompra pas non plus le cours calme et serein de la bonne
conscience de cet humaniste bien pensant.

Abordant La Critique sociale, il ne sera pas surprenant de voir


que la personne de Romain Rolland n'y était guère ménagée et que
son soutien au stalinisme y était violemment dénoncé. Jean Bernier
parla d'Europe comme d'une revue à «l'idéologie démocratique
humanitaire» tandis qu'à propos de ses rédacteurs il souligna leur
«analphabétisme politique et économique (...) décourageant» (C.S., I,
p. 39). Pierre Kaan, de son côté, dénonça la dérive bolchéviste de
cette revue où Romain Rolland se faisait «le serviteur des néo­
bolcheviks» et qualifiait son attitude d'«attristante» (C.S., I, p. 183-
184).

Souvarine évoqua de son côté Romain Rolland dans ses


comptes rendus des numéros de La Révolution prolétarienne. La
rareté de ses jugements permet que l'on reproduise la totalité de
celui où Souvarine condamnait à la fois le littérateur et l'intellectuel
engagé dans un style très polémique. L'article de Romain Rolland

122 -
était paru dans le n° 116 (avril 1931) de la RP sous le titre :
«Europe, élargis-toi, ou meurs». Souvarine commentait :
«Littérature ampoulée ou l'hypertrophie du “moi” ne parvient pas à
se dissimuler sous un pêle-mêle d'affirmations creuses d'allure
humanitaire. Le littérateur stalinien, qui sait tout sans rien étudier,
tutoie l'Europe où il ne voit même pas les classes et tranche
souverainement des questions internationales avec une suffisance
incroyable, en mélangeant Lénine, Sun-Yat-En et Ghandi dans une
pathos déclamatoire. “Le récent procès de Moscou ne m'a rien
appris que je ne soupçonnasse”, dit cet adepte de M. Cachin, tout en
donnant dans le panneau de la guerre contre l'U.R.S.S. de plus en
plus imminente» (C.S., I, p. 89). Il qualifiera ultérieurement Romain
Rolland de «Stalino-Ghandiste» après son entretien publié dans la
RP avec l'apôtre de la non-violence (C. S., I, p. 237).

Au moment des procès de Moscou, Souvarine aura des mots


extrêmement durs pour ceux qu'il nommait «les intellectuels
français apologistes de Staline», symbolisés par les noms de Romain
Rolland, Langevin ou André Malraux (ACC, p.290-291). Ceux-ci
n'avaient pas l'excuse de la faim, de la torture ou de la coercition
exercées par une dictature totalitaire pour se faire les approbateurs
volontaires et enthousiastes de la politique de Staline. Approuvant
les Retouches à mon retour d’U.R.S.S. d'André Gide, il se félicita d'y
voir celui qu'il nommait le «zélateur sénile du bolchevisme» (ACC,
p.303) exécuté en quelques lignes : «Je crois que l'auteur d'A u -
dessus de la mêlée jugerait sévèrement Rolland vieilli. Cet aigle a
fait son nid : il s'y repose» l .

Revenons en septembre 1929, où Souvarine, s'étant rendu aux


raisons d'Istrati, partait pour Carquairanne, dans le Var, afin de
s'isoler quelques temps avec sa documentation afin de rédiger le
livre demandé. A son arrivée, il écrivait à Amédée Dunois : «Je suis
dans un patelin du Var, pour plus d'un mois sans doute, attelé à
une besogne assez ingrate qui doit être achevée en principe le 30
Septembre mais pour laquelle j'espère obtenir un délai de grâce

1 André Gide, Retour de l'URSS suivi de Retouches à mon retour de l'URSS, Paris, Ed.
Gallimard coll. Idées, 1978, p. 95.

123
les communistes oppositionnels, figure toujours comme le
repoussoir, le «fanatique». Cette rancœur remonte-t-elle au début
des années vingt où le fondateur du B u lletin com m uniste
représentait le type même du bolchevik intransigeant à l'encontre
d'un écrivain qui avait très tôt adopté la posture du «grand écrivain
humaniste» ? C'est possible, mais là ne réside pas sans doute
l'essentiel des craintes exprimées par Rolland. Sans doute, ce
dernier comprit que la position de Souvarine était la plus radicale
pour dénoncer la «dictature du Secrétariat», d'où les craintes qu'il
exprimait à Istrati. Dans la décennie suivante, l'évolution respective
des deux hommes symbolisera, chacune à sa manière, un
paradigme opposé parmi les différentes prises de position politique
adoptées pendant cette période.

En ce qui concerne Romain Rolland, il est permis de constater


très prosaïquement qu'il est désormais impossible d'invoquer
l'ignorance de la répression en U.R.S.S. pour justifier le silence des
compagnons de route du stalinisme dans les années trente. C’est bel
et bien en connaissance de cause qu'un Romain Rolland a fait son
choix dans cet épisode. Et l'énormité des procès de Moscou
n'interrompra pas non plus le cours calme et serein de la bonne
conscience de cet humaniste bien pensant.

Abordant La Critique sociale, il ne sera pas surprenant de voir


que la personne de Romain Rolland n'y était guère ménagée et que
son soutien au stalinisme y était violemment dénoncé. Jean Bernier
parla d'Europe comme d'une revue à «l'idéologie démocratique
humanitaire» tandis qu'à propos de ses rédacteurs il souligna leur
«analphabétisme politique et économique (...) décourageant» (C.S., I,
p. 39). Pierre Kaan, de son côté, dénonça la dérive bolchéviste de
cette revue où Romain Rolland se faisait «le serviteur des néo­
bolcheviks» et qualifiait son attitude d'«attristante» (C.S., I, p. 183-
184).

Souvarine évoqua de son côté Romain Rolland dans ses


comptes rendus des numéros de La Révolution prolétarienne. La
rareté de ses jugements permet que l'on reproduise la totalité de
celui où Souvarine condamnait à la fois le littérateur et l'intellectuel
engagé dans un style très polémique. L'article de Romain Rolland

122 -
était paru dans le n° 116 (avril 1931) de la RP sous le titre :
«Europe, élargis-toi, ou meurs». Souvarine commentait :
«Littérature ampoulée ou l'hypertrophie du “moi” ne parvient pas à
se dissimuler sous un pêle-mêle d'affirmations creuses d'allure
humanitaire. Le littérateur stalinien, qui sait tout sans rien étudier,
tutoie l'Europe où il ne voit même pas les classes et tranche
souverainement des questions internationales avec une suffisance
incroyable, en mélangeant Lénine, Sun-Yat-En et Ghandi dans une
pathos déclamatoire. “Le récent procès de Moscou ne m'a rien
appris que je ne soupçonnasse”, dit cet adepte de M. Cachin, tout en
donnant dans le panneau de la guerre contre l'U.R.S.S. de plus en
plus imminente» (C.S., I, p. 89). Il qualifiera ultérieurement Romain
Rolland de «Stalino-Ghandiste» après son entretien publié dans la
RP avec l'apôtre de la non-violence (C. S., I, p. 237).

Au moment des procès de Moscou, Souvarine aura des mots


extrêmement durs pour ceux qu'il nommait «les intellectuels
français apologistes de Staline», symbolisés par les noms de Romain
Rolland, Langevin ou André Malraux (A C C , p.290-291). Ceux-ci
n'avaient pas l'excuse de la faim, de la torture ou de la coercition
exercées par une dictature totalitaire pour se faire les approbateurs
volontaires et enthousiastes de la politique de Staline. Approuvant
les Retouches à mon retour d’U.R.S.S. d'André Gide, il se félicita d'y
voir celui qu'il nommait le «zélateur sénile du bolchevisme» (ACC,
p.303) exécuté en quelques lignes : «Je crois que l'auteur <VAu-
dessus de la mêlée jugerait sévèrement Rolland vieilli. Cet aigle a
fait son nid : il s'y repose» l .

Revenons en septembre 1929, où Souvarine, s'étant rendu aux


raisons d'Istrati, partait pour Carquairanne, dans le Var, afin de
s'isoler quelques temps avec sa documentation afin de rédiger le
livre demandé. A son arrivée, il écrivait à Amédée Dunois : «Je suis
dans un patelin du Var, pour plus d'un mois sans doute, attelé à
une besogne assez ingrate qui doit être achevée en principe le 30
Septembre mais pour laquelle j'espère obtenir un délai de grâce*

* André Gide, Retour de l'URSS suivi de Retouches à mon retour de l'URSS, Paris, Ed.
Gallimard coll. Idées, 1978, p. 95.

123
d'une dizaine de jours : 300 pages sur la situation de l'U.R.S.S. Je
t'expliquerai de vive voix, à mon retour, en quoi consiste cette
besogne un peu spéciale l .» Il demandait également de l'aide à des
amis restés à Paris, afin de compléter ses sources ou pour vérifier
un point de détail. Ainsi, dans sa correspondance à Simone Breton,
il chargeait son amie de lui acheter le premier tome des Πuvres
com plètes de Lénine, de vérifier ou de faire vérifier le chiffre de
600.000 enfants abandonnés en U.R.S.S. dans un article de L'Œuvre
du 25 juin 1926, ou dans une autre lettre, d'acheter les derniers
numéros du Sotsialistitcheskii Vestnik chez un libraire de la rue
Bonaparte *2. Dans une de ses lettres, il informait sa correspondante
de la progression de son travail et des difficultés rencontrées : «Le
travail avance, mais plus lentement que je ne pensais, à cause de
l'abondance des matériaux à triturer, et de mes scrupules
pathologiques dans le choix et la vérification. Je n'en décolle plus de
la journée.»

A son retour à Paris, Souvarine, dans une lettre en date du 24


novembre 1929, s'expliquait longuement sur sa propre contribution
à la trilogie : «La Russie nue est tout le contraire de “quelque chose
de fini” et en grande partie par ta faute (j'accepte, bien entendu, ma
part de responsabilité). Tu me recommandes d'écrire sur un ton
réservé, prudent impersonnel, bref neutre et morne, ce qui m'a
engagé dans la voie strictement documentaire où j'ai dû faire le
travail d'un volume mais de dix au moins. Pendant ce temps, tu
traites les bolcheviks de brigands et de bandits, toi qui me
reprochais le mot “d'usurpateur” écrit dans le B u l l e t in .
Naturellement, j'ai peu à peu changé de ton après avoir corrigé les
épreuves et à mesure que mon propre travail m'excitait.
L'ensemble reste toutefois réservé, peut-être même un peu gris, et
sûrem ent dépourvu (volontairem ent) de personnalité,
conformément à ton désir. Je n'exagère pas en disant qu'il y a dans
ce volume au moins un millier de citations et de références. Cela

* Lettre du 8 septembre 1929, Archives Dunois, Institut français d'histoire sociale,


P aris.
2 Lettres de Souvarine à Simone Breton consultées partiellement grâce à l'obligeance
de Mme Sylvie Sator.

124
représente non seulement 70 jours de travail à raison de 10 ou 12
heures par jour, mais des années d’études et de recherches. (...) Ce
sera une sorte de photographie de la réalité soviétique pour les 150
millions de pauvres diables de l'U.R.S.S., sans thèse ni controverse,
bien qu'il doive s'en dégager, par la stricte éloquence des faits
sèchement rapportés, une démonstration très forte. A la fin, j'ai
ajouté un chapitre qui abâtardit peut-être le caractère du livre
mais m'a semblé nécessaire pour aller au devant des
interprétations erronées ou mensongères : c'est une esquisse des
perspectives possibles pour l'U.R.S.S., malheureusement trop denses
(...). Enfin, innovation, j'ai collé un “arrière-propos” justifiant
l'actualité de l'ouvrage.
Donc rien de “fini” car le lecteur qui m'aura suivi jusqu'au
bout sera déçu de ne pas trouver un exposé analytique de la
situation économique, pour lequel il n'y avait pas de place. C'est le
plan quinquennal qui domine toute l'évolution. Je l'ai étudié à fond
et vais même écrire un mémoire là-dessus, pour les copains. Mais
impossible de le fourrer dans le bouquin. Ou alors, il aurait fallu
m'autoriser à faire 400 à 500 pages U»

Le livre correspondait tout à fait à ce descriptif, comme on va


le voir, après avoir brièvement évoqué ce que l'on pourrait
qualifier comme une importante occasion manquée d'entamer la
fascination grandissante pour le mythe de la «construction
socialiste» en U.R.S.S., dans l'opinion dite de gauche, et surtout dans
la conscience ouvrière. En effet, au moment où Souvarine écrivait
cette lettre à Istrati, étaient déjà parus les deux premiers volumes
de la trilogie, ainsi que le chapitre sur «L'affaire Roussakov ou
l'U.R.S.S. d'aujourd'hui» publié dans la Nouvelle revue française du
1er octobre 1929 *2. Outre une publication échelonnée des trois

* «Lettres de Boris Souvarine à Panait Istrati, 1929-1934», Cahiers Panait Istrati,


n° 7, 1990, p. 163-164.
2 Contrairement à ce qu'indique une note des Cahiers, sur le fait que les trois volumes
étaient parus au moment où Souvarine écrivait sa lettre du 24 novembre : ce qui
apparaît très clairement à la lecture. De plus, sur un exemplaire de l'époque, on
trouve les dates d'impression suivantes : octobre 1929 pour le 1er volume, novembre

125
livres par l'éditeur, nuisible à une bonne réception de l'ouvrage,
Souvarine reprochait à Istrati sa publication préalable de l'article
dans la N.R.F. et, dans un courrier du 1er décembre, il interrogeait
son ami : «Que voulais-tu ? Frapper l'opinion, mais surtout l'opinion
ouvrière et communiste. Or, tu as fait en sorte que ladite opinion a
jugé et condamné avant d'avoir lu, non seulement les trois
bouquins, mais même le premier. Et cela parce que, contrairement à
ce que tu m'écris, tu as montré d'abord non pas la proue de ta
galère, mais la poupe. Car l'affaire Roussakov, c'est la poupe et non
la proue. La proue, c'est l'entrée en matière, le coup que tu portes à
la société bourgeoise ; la poupe, c'est ton coup à la société
soviétique. En isolant celui-ci, tu changes absolument l'optique de la
position et tu as eu l'air de cogner seulement du côté soviétique.
Ayant favorisé un courant d'opinion contre toi et ta thèse (dans les
milieux ouvriers) en exhibant seulement cette poupe, tu montres ta
proue deux mois après, alors que le dénigrement a fait son œuvre.
Trop tard. On ne lira plus, car on croit être fixé sur ta “trahison”.
A part cela, on trouvera peut-être des lecteurs dans le camp
de nos ennemis, mais ce n'est pas ce but-là que nous visions l .»

En outre, Souvarine reprochait à Istrati ses départs successifs


et répétés à l'étranger qui ne permettaient pas aux deux hommes
de riposter aux multiples attaques dont était victime l'ouvrage.
Dans les lettres de cette période, Souvarine reprenait régulièrement
ses remontrances afin d'amener Istrati à adopter une attitude plus
rationnelle et plus politique, pour ne pas compromettre
définitivement l'écho de la trilogie. Ainsi, le 24 novembre,
Souvarine lui écrivait : «Je comprends le franc-tireur. Mais je ne
comprends pas celui qui intervient dans une grande lutte pour tirer
un coup de feu, puis filer. Que chacun combatte à sa manière. Mais
provoquer une bagarre, puis laisser les copains s'en dépêtrer, à
quoi cela rime-t-il ? *2» Et deux mois plus tard, le 17 janvier 1930 :
«“Susciter le débat interdit en Russie”, voilà ce que nous voulions

pour le 2e et décembre pour le 3e. Cela n'est absolument pas un point anecdotique,
car cette publication échelonnée pesa dans la réception de l'ouvrage.
* «Lettres de Souvarine à Istrati», op. cil., p. 166-167.
2 Ibidem , p. 163 et p. 174 pour la citation suivante.

126
avant tout. Nous échouons complètement, et par ta faute : fuite à
y
Vienne, fuite en Egypte. Et n'en parlons plus. Nous ne pourrions que
nous répéter l .»

C'est dans ce contexte qu'était paru en décembre 1929, L a


Russie nue, un ouvrage de 334 pages, composé d'un avant-propos,
de sept chapitres et d'un arrière-propos 12. Trois chapitres étaient
intitulés «La vie tragique des travailleurs», par référence au livre
du même titre des frères Léon et Maurice Bonneff publié en 1908
avec une préface de Lucien Descaves, dans la tradition des grandes
enquêtes sur la condition ouvrière du siècle précédent 3. Par ce
choix, le propos de Souvarine s'inscrivait dans le droit fil du
reportage social, à l'intersection du militantisme et du journalisme.
La nouveauté était d'inscrire le principe de cette enquête sur la
condition ouvrière dans le premier pays censé avoir porté le
prolétariat au pouvoir. Elle établissait la volonté de Souvarine de
mettre le meilleur de la tradition ouvrière et socialiste au service
de la dénonciation d'un État qui, sous couvert de libération sociale,
rétablissait et aggravait les principaux maux dont avait souffert la
classe ouvrière, en y ajoutant une imposture suprême : établir la
plus redoutable tyrannie et la plus féroce exploitation sur les
classes laborieuses sous l'image fallacieuse du «pouvoir des
travailleurs».

Souvarine faisait précéder son enquête sur les classes


laborieuses d'une «introduction à la vie soviétique», dans laquelle il
établissait un «petit discours de la méthode» sur la façon de
démêler le vrai du faux dans ces affaires : «Certes, il ne peut être
question de s'emparer de phénomènes isolés pour en caractériser
toute une situation. Les adversaires systématiques de la révolution

1 Souvarine faisait allusion au fait qu'Istrati avait rejoint sa compagne, Bilili, à


Vienne en novembre et, après quelques semaines dans cette ville, était parti pour
l'Egypte, où il fut refoulé par les autorités en février 1930.
2 Nous avons présenté précédemment le chapitre VI, «La “Dictature du prolétariat"».
D n'en sera donc plus question dans les pages suivantes.
3 Le livre de Léon et Maurice Bonneff a été réédité en 1984 par E.D.I avec une
substantielle présentation de Michelle Perrot.

127
se sont servis de cette méthode pour forger la légende anti-
bolchévique, à laquelle les héritiers plus ou moins légitimes de
Lénine ont cru expédient de riposter par la légende soviétiste. Mais
le contre-pied d'une contrevérité n'est pas nécessairement la vérité.
Les deux légendes se valent. Loin de se compléter, elles s'excluent
mutuellement et laissent le problème entier. Inspirées d'intentions
contraires, elles procèdent d'un système identique consistant à
généraliser des faits exceptionnels : seulement les rivaux ne
choisissent pas les mêmes exemples. La vérité n'est pas dans un
juste milieu, ni composée partie de l'une, partie de l'autre thèse.
Elle est distincte, et peut impliquer des réalités incluses dans les
légendes opposées, mais en les ramenant à leurs justes proportions,
en leur restituant leur sens véritable L»

Renvoyant dos à dos les «détracteurs à tout prix» et les


«apologistes à tous crins», Souvarine entendait dire la vérité en
s'abstenant de sélectionner des faits exceptionnels, mais en
exposant les phénomènes généraux qui intéressaient la vie des
classes laborieuses, «tantôt en rassemblant assez de faits pour
établir une règle, tantôt en citant des cas assez importants pour la
caractériser», en s'en tenant à la période qui avait suivi la mort de
Lénine 2.

Afin de donner une description de la situation des classes


laborieuses, Souvarine ne contestait pas l'intérêt des données
établies par les services de statistique, mais remarquait qu'il valait
mieux «décrire d'abord» les conditions de vie et de travail des dites
classes, afin que les chiffres fournis prennent leur véritable
signification. Pour ce faire, il constatait un certain nombre de faits
caractéristiques, «ayant la valeur d'illustrations d'une situation
générale» grâce à une «documentation certifiée conforme» : la
presse soviétique étant en effet sans exception sous le contrôle du
Parti bolchevik 3. Après des premières informations tirées de la
P ra vd a de 1925 sur les fantastiques problèmes de logement

1 Op. cil., p. 23.


2 Ibidem, p. 33.
3 Ibidem, p. 38.

128
auxquels étaient confrontés les classes laborieuses, Souvarine
continuait en soulignant, à partir de multiples exemples tirés de la
presse soviétique, la dégradation de ces conditions d'habitation par
suite de l'accroissement de la population des villes et du nombre
par trop restreint de constructions nouvelles, entraînant des
conséquences faciles à prévoir en terme, notamment, de santé
publique. Et Souvarine, page après page, donnait, année après
année, une description accablante d'un sort qui n'était pas
seulement celui de «quelques travailleurs défavorisés, mais de
l'immense majorité, dans la première République du monde qui se
réclame du socialisme» 1. Et, thème après thème, il refaisait à
chaque fois une démonstration aussi accablante dans les faits
rapportés qu'identique dans sa méthode d'évaluation, à propos des
conditions de travail, de l'assistance médicale, des accidents du
travail, des salaires, du chômage, de l'exploitation des femmes et
des enfants ou de la durée de la journée de travail.

Après la classe ouvrière, Souvarine consacrait un chapitre de


même facture aux travailleurs de la terre. A partir d'un ouvrage
édité en 1925 par les Editions d'Etat par deux auteurs communistes,
Rycline et Trountaiev, Souvarine donnait cette description
accablante de l'organisation politique et sociale dans les milieux
ruraux : «le pouvoir aux soviets, cela n'a aucun sens à la campagne ;
les vieilles formes d'administration subsistent, les nouvelles ne
comptent pas, sauf pour pressurer le villageois ; les paysans
pauvres et moyens sont à la merci du premier communiste ou
comsomol (membre de la Jeunesse communiste) venu ; les
“élections” aux soviets ne sont que la ratification obligatoire de la
liste imposée par la cellule communiste la plus proche ; le soviet ne
sert qu'à percevoir les impôts ; personne ne veut en être membre ;
sous la menace communiste, on organise un roulement pour que
chacun subisse la corvée à son tour ; le soviet, une fois “élu” (!) dans
ces conditions ne donne plus signe de vie ; il ne se réunit pas même
une fois dans l'année ; le président malgré lui perçoit les impôts,
dresse la liste des contribuables défaillants ; les paysans traitent
leurs affaires sérieuses dans leurs “rassemblements” (skhod)*

* Ibidem, p. 53.

129
traditionnels ; les communistes se considèrent comme les maîtres ;
ils ne dirigent pas, ils commandent ; quand il y aune cellule, elle
s'empare des fonctions du soviet 1.» Cette organisation despotique
et quasi-féodale s'établissait sur une condition littéralement
misérable des travailleurs journaliers, confirmée explicitement
dans un article de la P ravda du 14 août 1925 : «Le salaire du
journalier, dans l'écrasante majorité des cas, ne lui donne pas la
possibilité de se nourrir». Et Souvarine continuait sa démonstration,
toujours de la même manière, pour les paysans moyens ou pauvres,
avant de constater l'état sanitaire déplorable des campagnes et les
ravages de l'alcoolisme sur une population spoliée et désespérée. La
situation n'était pas meilleure dans les sovkhozes, et même souvent
pire. En conséquence, Souvarine pouvait parler «des multiples
manifestations d'un mal engendré par des survivances de barbarie
paysanne et favorisé par le régime politique» qui se manifestaient
«dans les maladies de l'appareil soviétique» : «vols, concussions,
spoliations, arbitraire, persécution des faibles, débauches, parfois
assassinats» 2.

Enfin, il restait à examiner «la puissance des ténèbres», c'est-


à-dire la «misère culturelle du peuple russe» qui allait de pair avec
sa misère matérielle. Souvarine examinait successivement
l'analphabétisme, l'éducation (budget, matériel d'enseignement,
condition des instituteurs, les étudiants, la formation, etc.), puis les
obstacles aux progrès des lumières : progrès des sectes religieuses
et ravages d'un alcoolisme qui, d'un coté, était dénoncé
platoniquement tandis que la production ne cessait de croître au
profit du budget de l’Etat. Pour tous ces problèmes, souvent
évacués ou minorés en fonction de «l'héritage du passé» tsariste,
Souvarine remarquait que «la conservation de cet héritage maudit
n'est pas moins évidente», avant d'aborder la question de
l'antisémitisme. Il convient de citer l'intégralité de ces réflexions
sur le sujet, car c'était, à notre connaissance, la première fois que
Souvarine, en particulier, et les communistes oppositionnels, en

1 Ibidem , p. 139-140.
2 Ibidem , p. 161.

130 -
général, abordaient cette question, décisive pour la nature et
l'avenir du régime instauré dans l'ancien empire des tsars :

«Il est cependant une plaie hideuse de la société soviétique,


apparue depuis la mort de Lénine, dont il faut faire la part des
origines lointaines et des responsabilités présentes, l'antisémitisme,
au développement chaque jour signalé dans la presse. Il y avait de
l'antisémitisme autrefois en Russie, mais confiné dans des
catégories très restreintes de la population ; la classe ouvrière n'a
jamais été antisémite, pour ne parler que d'elle. Et surtout, on
n'avait jamais vu trace d'antisémitisme dans les partis
révolutionnaires et socialistes ou communistes. Or, depuis la
renaissance de l'antisémitisme, manifestée vers 1925 et accentuée
dans la suite, c'est le prolétariat qui est contaminé par cette forme
de sauvagerie. Et l'expérience prouve qu'il n'y a pas
d'antisémitisme sans complicité du pouvoir. Certes, l'antisémitisme
est officiellement dénoncé, et puni sous ses aspects violents. Mais il
en est de ce phénomène comme de bien d'autres en Union
soviétique : on s'en prend formellement aux effets sans attaquer les
causes et, selon l'expression courante là-bas, et valable pour
l'alcoolisme et l'analphabétisme aussi, “on soigne les rhumes en
entretenant les courants d'air” L»

Si la trilogie signée par Istrati ne réussit pas à entamer le


crédit dont jouissait de plus en plus la propagande soviétique, elle
provoqua néanmoins de nombreux remous, à commencer par les
autorités soviétiques elles-mêmes. Ainsi, Souvarine signalait à
Istrati, dès le 28 novembre, l'importance que l'on accordait à son
acte en U.R.S.S. : «Cela me confirme dans l'opinion que tu ne devais
pas laisser tomber purement et simplement les attaques. Sans
verser dans l'hystérie de tes (nos) agresseurs, il était possible de les
acculer à une rétraction sur la question police et de les contraindre
à une discussion sur un autre ton. C'eût été enfoncer un coin décisif
dans l'opinion communiste, alors que dans la situation que tu1

1 Ibidem , p. 215-216.

131
acceptes, les livres ne toucheront plus dans le meilleur des cas que
l'opinion non-communiste1.»

Du côté de l'U.R.S.S. et de tout l'appareil stalinien


international, le danger avait été immédiatement bien perçu, et on
peut dire qu'Istrati fut le premier ex-compagnon de route sur
lequel les «organes» expérimentèrent et perfectionnèrent, dans les
pays d'Europe occidentale, leur méthode de disqualification et de
dénigrement. Jean-Marie Goulemot a très justement parlé à cet
égard de «mise en œuvre d'une stratégie pour disqualifier un
discours critique sur l'U.R.S.S. sans qu'il soit besoin d'en réfuter les
énoncés ni même de les redire», la réfutation s'attaquant à l'homme
«pour le réduire au silence et démontrer par là la fausseté
nécessaire de son témoignage» 12.

Ainsi, L ’Humanité du 5 octobre 1929, «dans l'impossibilité de


démentir les faits ou de les travestir» n'avait «rien trouvé d'autre
que de le traiter d'agent de la police roumaine, d'agent de la
Sigurenza» sans l'ombre d'une preuve, comme l'écrivait Pierre
Monatte, qui ajoutait : «L'article de L ’Humanité du 5 octobre 1929
fait un digne pendant à l'article de la Pravda de Leningrad du 31
janvier 1928. Même mépris de la vérité, même mépris de l'honneur
et de la vie des gens, même servilité devant les procédés de la
police russe» 3. De même, Le Libertaire s'étonna de voir les
journalistes de L ’Humanité «nier à Istrati tous les mérites qu'ils lui
reconnaissaient si hyperboliquement la veille» tout en ne disant
rien du fond de l'affaire, «car le silence est plus commode et les
insultes suppléent les arguments». Dans ce discours du mensonge et
de la calomnie, le rôle des anciens soi-disant amis de Panait Istrati,
tel Barbusse, Jean-Richard Bloch, etc., ne fut pas le moindre, le

1 «Lettres de Souvarine à Istrati», op. cit., p. 166.


2 Jean-Marie Goulemot, «Stratégie du mensonge», L 'A rc, n° 86/87, Panaït Istrati,
1983. Nous renvoyons à cet excellent article sur tout cet aspect de l'affaire
déclenchée par Vers l'autre flamme, et à l'ensemble du numéro pour une
réévaluation littéraire, mais aussi politique de l'œuvre d'Istrati.
3 «Le carnet du sauvage : Panaït Istrati, “L 'H u m a n ité” et l'affaire Roussakov», L a
Révolution prolétarienne, n° 90, 15 octobre 1929.

132 -
comble de cette curée étant atteint quelques années plus tard,
quand Vladimir Pozner publia dans Commune (n° 19, mars 1935)
une «Prise à partie de Panait Istrati», dont la première partie était
intitulée «Acte de décès» et la seconde «Autopsie», quelques jours
seulement avant qu'il succombât à la maladie, le 16 avril 1935. A
notre connaissance, c'est un des rares cas où une exécution
littéraire mérite à un tel point ce qualificatif L

Mais, si la réaction des staliniens était prévisible, l'attitude


désinvolte d'Istrati leur facilitant involontairement la tâche comme
Souvarine ne cessa de le lui rappeler entre novembre 1929 et
janvier 1930, les prises de position des communistes oppositionnels
furent plus surprenantes 12. En effet, après son retour d'U.R.S.S.,
Istrati accorda un entretien à Frédéric Lefèvre des N o u v e lle s
littéraires (23 février 1929) dans lequel il avait qualifié Trotsky et
l'opposition de «réserve d'or de la révolution russe». Dans un
premier temps, des militants proches du trotskysme comme Alfred
et Marguerite Rosmer avaient fait des démarches auprès de
l'écrivain roumain. Ainsi, Alfred Rosmer qui en informait Trotsky,
dans une lettre du 13 août 1929 : «Marguerite a rendu visite à
Istrati peu de jours avant mon retour. Ayant appris que Barbusse
lui avait refusé un article pour M onde, j'avais pensé que cet article
pourrait être excellent pour nous. Istrati a accueilli Marguerite très
aimablement ; il l'a fait bavarder longuement sur vous et sur
Prinkipo ; puis il lui a donné le fameux article et même la note de
Barbusse énumérant les raisons du refus d'insertion. Mais le

1 Notons pour mémoire quelques uns des articles publiés dans M onde en 1935 : «Le
Haidouk de la Siguranza», par Henri Barbusse (22 février), «Homère marchand de
cacahuètes», par Jean-Richard Bloch (15 février), «Le loup devenu mouton ou Panait
Istrati fasciste», par Louis Dolivet (1er février). Un article de cette tonalité devrait,
à tout le moins, inciter certains historiens à s'interroger plus avant sur la
personnalité de Dolivet qui, malgré sa collaboration à Front mondial, organe de la
section française du Comité mondial de lutte contre le fascisme et la guerre, une des
multiples créations de l'homme-orchestre Willi Münzenberg, passe pour un sincère
démocrate antifasciste. Cf. J.-L. Panné, Boris Souvarine, op. cit., p. 442.
2 Jean-Louis Panné, «Istrati, les révolutionnaires et la Russie soviétique». C ahiers
Panait Istrati, n° 8, 1991, p. 201-209.

133 -
lendemain il y avait chez nous une lettre lui demandant de
réserver la publication dans La Vérité jusqu'à nouvel avis. Comme
vous allez le voir, je pense que vous pourrez l'amener à collaborer,
occasionnellement, avec nous. Il ne veut pas être uniquement
“gendelettres” et c'est sûr qu'il n'est pas un écrivain ordinaire, en
tout cas, il peut être autre chose. Seulement, maintenant, il ne sait
plus quoi faire. C'est pourquoi il se retourne vers vous. Il cherche
de l'aide 1.» Mais, après la publication de «L'affaire Roussakov ou
l'U.R.S.S. d'aujourd'hui» dans la N.R.F., Trotsky tint à se démarquer
nettement d'Istrati : «Il semble bien qu'Istrati ait fait un pas tout à
fait extravagant. Je n'ai pas encore lu son article, mais ce que m'en
a dit le camarade R[anc] et ce que Marg[uerite] m'en a écrit
démontrent que c'est un allié des plus dangereux. Ne croyez-vous
pas nécessaire de dégager nettement notre responsabilité par
quelques lignes sur l'article en question dans La Vérité ?
Naturellement on pourrait en passant réfuter les ignominies de
L'H um anité 12.» Ce qui avait déjà été fait dans le n° 5 de La Vérité
par Pierre Naville — «Panait Istrati et l'affaire Roussakov» — qui
reprochait à l'écrivain son choix de la N .R .F . alors qu'il fallait
toucher les ouvriers communistes et critiquait certaines conclusions
du romancier, «entraîné par sa nature et son lyrisme». Quelques
jours plus tard, Trotsky contesta la place occupée par cet article qui
avait été publiée en «une» alors qu'une note de quelques lignes en
pages intérieures lui paraissait suffisante et précisa ses divergences
avec Istrati : «Istrati va à la presse bourgeoise pour l'informer sur
les crimes de ce mauvais gouvernement de Moscou et il en tire des
conclusions qui sont entièrement contraires aux nôtres». Ainsi,
l'utilisation de la «presse bourgeoise» était légitime dans le cas de
Trotsky et non dans celui d'Istrati. D'autres réactions négatives
eurent lieu parmi les communistes oppositionnels, comme celle de
Contre le courant (n° 38, 22 octobre 1929) où Magdeleine Paz, sous
un vigoureux «Non, Istrati», reprocha également à l'écrivain la
publication de son article dans la N.R.F., mais surtout exprimait le
fond de ses divergences : «Devant toutes les affaires Roussakov de
Russie, la conclusion n'est pas de dire : “nous avons perdu notre foi”,

1 Trotsky/A. et M. Rosmer, op. cil., p. 48-49.


2 Ibidem, p. 71.
comme le fait Istrati, “démoralisé, vaincu par trop de déceptions”,
c'est de rendre cette foi plus agissante que jamais, c'est de lutter de
toutes ses forces en véritable défenseur des principes et des
conquêtes communistes, contre la caste qui essaie de dominer la
classe.»

Par contre le livre d'Istrati et, globalement, la trilogie furent


bien accueillis dans les milieux libertaires, des anarchistes stricto
sensu aux syndicalistes révolutionnaires. Pour ces derniers, Pierre
Monatte rendit compte très favorablement de Vers Vautre flamme
dans La Révolution prolétarienne (n° 90, 15 octobre 1929). Monatte
réfutait notamment les arguments de ceux qui reprochaient à
Istrati sa trop grande passion dans cette affaire et sa généralisation
d'un fait divers regrettable, mais peut-être pas représentatif. «Un
tel fait-divers, malheureusement, est tiré à de trop nombreux
exemplaires», déclarait Monatte avant de rappeler l'exemplarité
d'un fait-divers comme le procès Dreyfus pour comprendre «les
profondeurs de la vie politique française», une trentaine d'années
auparavant. A partir du n° 95 de la revue syndicaliste, et pendant
plusieurs semaines, fut insérée une publicité des éditions Rieder
sur les trois livres qui précisait qu'il étaient «interdits à la fois en
Italie et en Russie». Même écho favorable dans Le Libertaire (n°
229, 9 novembre 1929), pour qui l'affaire Roussakov illustrait
«magnifiquement» ses critiques sur le bolchevisme. Des dénis de
justice similaires avaient été dénoncés par centaines dans
l'hebdomadaire anarchiste, mais l'importance qu'on accordait à
cette affaire, tenait à la personnalité d'Istrati, hier encore «fêté à
l'égal d'un demi-dieu par les bolchévistes de tous les pays».
Barcelone, l'auteur de l'article, considérait Istrati comme «un Gorki
mâtiné de Jules Vallès», «généreux, violent, prompt à tous les
emballements, démesuré dans l'amitié comme dans la haine». A la
mort d’Istrati, le même hebdomadaire (n° 445, 19 avril 1935)
qualifia les trois livres de Vers Vautre flamme d'«ouvrages
remarquables», tandis que l'affaire était ainsi résumée : «Sacré hier
grand homme, Istrati ne fut même plus bon à donner aux chiens.
Ses confrères en littérature de la secte bolchévisante, soucieux de
ménager le débouché russe, lui tournèrent le dos et le salirent.
Mieux que cela, ils rivalisèrent de zèle sous la direction de Barbusse

135
dont pourtant la vénalité est notoire. La meute déchaînée se lança
aux trousses de l'homme, qui avait retrouvé son âme de vagabond.»

Malgré leurs différends au moment de la sortie de la trilogie,


les relations entre Souvarine et Istrati n'en furent pas altérées.
Souvarine continua à écrire à Istrati après son retour en Roumanie.
C'est lui, notamment qui lui apprit le décès de Roussakov et, avec le
temps, cette correspondance laissait apparaître la profondeur de
leur amitié : «Tu ne sais pas combien je pense à toi souvent car tu
es un des rares hommes que j'admire et que j'aime en même
temps», lui disait Souvarine le 8 août 1934 L

Après sa mort, Le Combat marxiste (n° 19, mai 1935) rendit


un hommage à Istrati que Souvarine aurait certainement pu
contresigner : «son œuvre reste le patrimoine du prolétariat, et un
jour viendra où une classe ouvrière grande et forte, débarrassée
des langes sanglants du bolchevisme et du réformisme, une classe
ouvrière enfin réveillée le placera au premier rang des siens». Au
moment de la parution du Retour d'U.R.S.S. d'André Gide, un
rédacteur des H um bles rendra un hommage posthume à un Istrati
«mort trop tôt» 12, tandis que Boris Souvarine poursuivit et
développa au plan politique ce parallèle entre les œuvres
respectives d'Istrati et Gide devant le sphinx soviétique :

«Tous deux sont partis pour l'U.R.S.S. le cœur gonflé d'espoir,


la tête pleine de quasi-certitudes, sans préparation véritable à
l'intelligence d'un problème aussi vaste et complexe. (...) L'un et
l'autre eussent pu se renseigner d’abord à bonne source, étudier ici
la question qu'ils croyaient résolue en Russie, s'épargner de tristes
désillusions et une chute douloureuse. Mais peut-être vaut-il
mieux, en définitive, pour eux et pour nous, que tous deux aient
vécu cette crise de conscience. Celle d'Istrati a eu peu d'effet sur le
public abusé par la mise en scène russo-soviétique, mais Gide a

1 «Lettres de Souvarine à Istrati», op. cit., p. 179.


2 Albert Comier, «Pour un homme qui est mort trop tôt», Les Humbles, vingt-
deuxième série, cahier n° 1, janvier 1937. Nous avons republié cet article, suivi
d'une note «Sur la revue Les Humbles», dans les Cahiers Panait Istrati, n° 10, 1993.

136 -
retenu à temps beaucoup d'intellectuels sincères glissant sur une
pente fâcheuse, en leur donnant à réfléchir (...)
Mais là où Istrati, bouillant d'indignation, n'a pas su faire
preuve de maîtrise de soi, Gide a gardé son calme et le self-control
qu'il fallait pour tenir en respect la meute déchaînée.
Loin de céder aux insultes et aux menaces, il a nourri et
fortifié ses convictions pour écrire ses R e to u c h e s . Dans des
circonstances générales et particulières d'ailleurs très différentes,
et tout à l'avantage du second, Istrati a sombré tandis que Gide
restait debout, mûri et grandi (AC C , pp. 302/303).»

Si le résultat n'avait pas été à la hauteur de leurs espérances,


Istrati et Souvarine avaient eu le mérite, parmi les premiers, de
tenter de dire la vérité sur l'U.R.S.S. en allant au-delà des
apparences trompeuses ou illusoires et des proclamations
idéologiques mensongères, en se réclamant à juste titre du
prolétariat, pour Istrati, et de la tradition socialiste des enquêtes
ouvrières, pour Souvarine. Relu des décennies plus tard, le livre
écrit par Istrati est un document accablant pour le régime
soviétique servi par la plume d'un très grand écrivain, tandis que
celui de Souvarine était la démonstration la plus concrète et la plus
probante du caractère de classe de la société soviétique et d'une
dictature implacable sur le prolétariat.

137
- CHAPITRE II -

LE COMMUNISME DEMOCRATIQUE
1930-1934

«Toute l'autorité, la tactique et


l'ingéniosité ne remplacent pas
Une parcelle de conviction au
service de la vérité. Ce lieu
commun, je crois l'avoir
amélioré.»
René Char, Fureur et mystère,
(Feuillets d'Hypnos, 1943-1944)
Paris, Poésie/Gallimard, 1974, p. 88.

138 -
I LES LIGNES DE FORCE D'UNE PENSEE POLITIQUE

A. REVOLUTION FRANÇAISE, TRADITION SOCIALISTE


ET MARXISME.

§. 1. ALBERT MATH1EZ, L’HISTORIOGRAPHIE DE LA


REVOLUTION FRANÇAISE ET LE STALINISME.

Au début du siècle l'historiographie de la révolution


française 1 s’était enrichie de l'immense ouvrage de Jean Jaurès
L'Histoire socialiste de la Révolution française paru en fascicules
bon marché chez Rouff de 1901 à 1904. Quelques années plus tard,
Pierre Kropotkine publiait chez Stock son livre sur La Grande
Révolution, 1789-1793 (1909). Dans la conclusion de cet ouvrage,
Kropotkine appréciait très justement le rapport de filiation entre la
Révolution française et le mouvement ouvrier en écrivant «qu'elle
fut la source de toutes les conceptions communistes, anarchistes et
socialistes de notre époque» (p. 745).

Il est fort probable que le jeune Souvarine lisait ces ouvrages


dès l'époque où il commençait à «sympathiser avec les idées
socialistes les plus vagues» après la grande grève des cheminots de
1910, la lecture occupant l'essentiel de ses loisirs (S., p. 135). Dans
leur forme comme dans leur contenu, ces deux ouvrages
s'adressaient à un public populaire. Pour leurs deux auteurs,
l'érudition et la qualité du travail se laissaient voir dans une langue
forte et claire. Le souci de lisibilité par le plus grand nombre était
une qualité indispensable à des travaux où la volonté d'être lu et
compris par le simple ouvrier n'était pas une simple clause de style
ni un clin d'œil démagogique mais la marque d'un profond respect
pour tous les lecteurs auxquels ils s’adressaient.

L'attention aux études sur la Révolution française fut un des


pôles dominants de la réflexion historique de Souvarine. On en
trouve très nettement la trace à partir de la révolution russe de

139 -
1917. La comparaison entre la révolution russe et la révolution
française, dans un sens positif ou négatif, allait être effectuée par
de nombreux commentateurs politiques. Souvarine adopta un des
premiers cette analogie historique dans ses analyses sur les
développements de la situation révolutionnaire en Russie. En 1919
dans sa brochure Eloge des Bolcheviks (Paris, Librairie du
Populaire, s. d. [1919]), il donna à Lénine le nom d'«Incorruptible»
et compara Trotsky aux grands Conventionnels de 1793.
Commentant l'opposition entre terreur blanche et terreur rouge, il
écrivait : «La Convention et le Comité de Salut Public furent plus
sévères pour des hommes auxquels on ne pouvait reprocher la
centième partie des actes imputables à ces contre-révolutionnaires
émigrés » (p. 32/33). Selon lui, la Révolution russe avait traversé
«une période analogue à celle qu'a connue la France de septembre
1792 à juillet 1793. Les bolcheviks ont réussi à sauver la
Révolution contre les multiples périls intérieurs et extérieurs dans
une situation plus désespérée encore que celle de la France de
1793» et sans que l'on puisse leur reprocher des répressions
analogues à celles qu'ordonnèrent les Commissaires de la
Convention en Vendée.

D'après un document autobiographique de Souvarine lui-


même, il aurait été membre de la Société d'études robespierristes L
Il constitua en grande partie le cabinet d'histoire de la Révolution
française à l'Institut Marx-Engels de Moscou. L'article de
présentation de l'Institut dans La Critique sociale mentionnait ses
richesses documentaires sur cette période, et Souvarine souligna
dans un compte-rendu d'un livre sur Marat l'oubli par l'auteur dans
sa documentation de «l'armoire Marat» du même Institut. A
Moscou, Pierre Pascal, après le Komintern, travailla pour l'Institut,
dépouillant les archives de Gracchus Babeuf. Enfin, Souvarine aurait
rédigé plusieurs monographies sur des personnages importants de
la Révolution française comme Anarcharsis Cloots ou Jacques Roux.
Il ne nous a malheureusement pas été possible, malgré nos
recherches, d'identifier et de retrouver ces documents. En tout état
de cause, ils n'ont pas été publiés dans les Annales historiques de la*

* D’après un curriculum vitae rédigé par B. Souvarine dans les années cinquante.

140
Révolution française dont l'index des articles pour la période 1919-
1940 ne mentionne aucun article de Souvarine sous ce nom ou sous
les divers pseudonymes qu'il avait l'habitude d'utiliser. Par contre,
The Encyclopedia of the Social Sciences (New-York, Macmillan,
1930) dirigé par Edwin R. A. Seligman publia une notice de
Souvarine sur François Boissel (1728-1807) qu'il présentait comme
un jacobin et un des précurseurs du communisme : «Les vues de
Boissel sur le communisme, qui ressemblent étroitement à celles de
Babeuf, le classent, selon Jaurès, comme l'ancêtre direct de Saint-
Simon » (p. 620). Il est à noter que Souvarine citait dans les sources
de cette notice L ’Histoire socialiste de Jaurès dans sa deuxième
édition de 1922-1924, préparée et annotée par Albert Mathiez.

Dans La Critique sociale, Souvarine publia, en deux livraisons


(n° 9 - septembre 1933 et n° 10 - novembre 1933) l'étude de
Gérard Walter, «Essai critique sur la conjuration des Egaux». Cette
étude avait été vivement critiquée par Maurice Dommanget auquel
Souvarine avait demandé de porter la contradiction à Gérard
Walter. Cet article ne verra pas le jour, la revue cessant entre
temps de paraître (C. S. Prol., p. 23).

Dans cette revus, Souvarine publia trois comptes-rendus sur


des biographies consacrées à Jean-Paul Marat, Gracchus Babeuf et
Saint-Just. Précédés de considérations sur la conjoncture favorable
qui faisait proliférer cette catégorie d'ouvrages, Souvarine laissait
entendre un certain désenchantement historique en regrettant le
peu de travaux de qualité consacrés aux hommes des révolutions
d'hier, et en regrettant le caractère généralement médiocre des dits
travaux qui «décèle le néant de la culture révolutionnaire
d'aujourd'hui» (C. S., I, p. 20). Chacune de ces notices était très
courte mais n'en donnait pas moins une idée générale des qualités
et des défauts des ouvrages mentionnés. Elles laissaient affleurer
entre les lignes une solide culture historique, avec la référence et la
comparaison avec de nombreux autres travaux et des indications
méthodologiques sur le travail du biographe. Enfin, à propos de La
vie de Saint-Just de M. Aegerter, Souvarine lui reprochait d'avoir
«fait fi des connaissances historiques actuelles sur Danton comme

141
sur le 9 thermidor» et de ne pas tenir suffisamment compte des
travaux d'Albert Mathiez sur la Révolution (C. S., I, p. 22).

Avant de revenir à La Critique sociale, il importe ici de dire


quelques mots sur l'itinéraire politique et intellectuel d'Albert
Mathiez à partir de 1920. Cette année-là, il publia à la Librairie de
L ’Humanité sa brochure sur Le Bolchévisme et le jacobinisme dans
laquelle il tentait de mettre en évidence une parenté entre le
gouvernement des Montagnards et le bolchevisme de la guerre
civile : «Jacobinisme et Bolchévisme sont au même titre deux
dictatures, nées de la guerre civile et de la guerre étrangère, deux
dictatures de classe, opérant par les mêmes moyens, la terreur, la
réquisition et les taxes, et se proposant en dernier ressort, un but
semblable, la transformation de la société, et non pas seulement de
la société russe et de la société française, mais de la société
universelle 1. »

Pendant sa brève période d'adhésion au communisme, de


1919 à 1923, Mathiez mêla constamment la politique à l'histoire et
défendit d'un même mouvement la Révolution française et le
bolchevisme. En 1922, il prononça une série de conférences sur
Robespierre afin de permettre à la Société d'Etudes Robespierristes
de terminer la publication des œuvres complètes entamée avant la
guerre. Le Bulletin communiste publia en deux numéros (n° 12, 23
mars et n° 13, 30 mars 1922) le texte de sa conférence tenue le 22
février à la salle Printania sous les auspices de l'Union syndicale
des techniciens, ingénieurs, cadres et assimilés (U.S.T.I.C.A.).
Mathiez concluait son intervention en indiquant que «les
révolutionnaires russes d'aujourd'hui plus soucieux de nos gloires
que nous-mêmes, honorent comme un ancêtre et comme un
précurseur ; celui dont Lénine, qui lui ressemble à bien des égards,
a dressé l'effigie devant le Kremlin».

Il allait cependant rompre avec le parti communiste devant sa


trop grande dépendance à l'Internationale communiste : «La S.F.I.C.
annonça l'expulsion de tous les éléments qui, ayant adhéré au Parti,*

* Cité par François Furet, Penser la Révolution française. Paris, Ed. Gallimard, 1978,
p. 118.

142
restent liés aux mœurs et aux coutumes de la société bourgeoise et
sont incapables de se soumettre à la discipline révolutionnaire, en
particulier les francs-maçons, les membres de la Ligue des droits de
l'homme, ettous ceux qui contribuent à des publications
bourgeoises» 1.

Ceux qui ne se soumettraient pas à ces mesures avant le 1er


janvier 1923 seraient exclus. De nombreux intellectuels choisirent
de quitter le Parti d'eux-mêmes comme Séverine ou Mathiez, qui
resta par la suite un homme de gauche, plus exactement un
socialiste indépendant. Ses rapports avec les historiens soviétiques
resteront bons jusqu'à la fin des années vingt. «Plusieurs historiens
soviétiques s'inscrivirent à la Société des Etudes Robespierristes» et
il eut l'occasion de rencontrer à Paris certains d'entre eux venus
«faire des recherches aux Archives nationales, en particulier Tarlé,
Friedland, Wainstein et Mme Preobrajenska» 12. En décembre 1927,
il fut élu correspondant de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S.
alors que certains de ses ouvrages La Révolution française, La Vie
chère, La Victoire en l'an II et Autour de Danton avaient été
traduits en russe.

C'est en 1930 qu'éclata une polémique entre Mathiez et


certains de ses confrères soviétiques. Il publia une longue note à la
suite d'un article de Bouchemakine à propos de travaux récents sur
le 9 thermidor où il attaquait la méthode des historiens soviétiques
dont il disait qu'elle «consiste en un mot à subordonner la science
historique, qui n'est que l'interprétation des textes, à un dogme a
priori qui est un certain marxisme compris et pratiqué à la façon
d'un catéchisme» 3.

Quelques temps plus tard, huit historiens soviétiques


répondirent à cette note. Leur lettre fut insérée dans un long article
de Mathiez, «Choses de Russie soviétique». Le texte des historiens

1 James Frigulietti, Albert Mathiez historien révolutionnaire (1874-1932), Paris,


Bibliothèque d'histoire révolutionnaire, n° 14, Société des études robespierristes,
1974. p. 180.
2 Ibidem , p. 211.
3 Ibidem , p. 212.

143
soviétiques était bien dans la ligne de ce prétendu marxisme
soviétique, en réalité stalinien, où toutes les divergences
intellectuelles étaient ramenées à la question de la défense du
régime soviétique. Ceux-ci n'hésitaient pas à écrire : «Vous devenez
ainsi un des chaînons du front unique de tous les défenseurs de
l'ordre capitaliste contre l'Etat des ouvrier» (AHRF, VIII, 1931).
Mathiez eut donc beau jeu de leur répondre : «Vous n'êtes plus que
des instruments dans la main du gouvernement (...). Dans la Russie
de Staline, il n'y a plus de place pour une science libre et
désintéressée, pour une science tout court. L'histoire notamment
n'est plus qu'une branche de la propagande» (AHRF, p. 156). A la
fin de son article, Mathiez publiait un appel de personnalités
(historiens de la Sorbonne ou du Collège de France et archivistes
des Archives Nationales) en faveur d'Eugène Tarlé, professeur à
l'Université de Leningrad emprisonné depuis plusieurs mois.

Cet appel fut repris dans La Critique sociale (n° 2, juillet


1931). Dans sa présentation, Souvarine soulignait l'importance de
cet appel. «Le cas Tarlé n'est pas exceptionnel : d'innombrables
ouvriers et paysans, d'innombrables révolutionnaires de toutes les
écoles emplissent les prisons et les camps de concentration de
l'U.R.S.S. en vertu de procédures sommaires et secrètes échappant à
toute connaissance de l'opinion publique» (C. S., I, p. 93).

Dès le n° 1 de La Critique sociale, Souvarine avait rendu


compte des travaux des Annales historiques de la Révolution
fra n ça ise dont il écrivait qu'elle était «une publication de grande
valeur trop peu lue, et qui contraste avec bien des revues
bruyantes et vides. M. Mathiez y prodigue son érudition qu'un soi-
disant parti pris robespierriste a rendu si féconde et y donne des
comptes-rendus critiques d'une sévérité bien nécessaire en réaction
contre les complaisances d'alentour. L'ensemble de la rédaction est
toujours d'une haute tenue, la documentation scrupuleuse, les
articles sérieux» (C. S., I, p. 38). Une telle appréciation mérite
d'autant plus d'être soulignée qu'elle est fort rare sous la plume de
Souvarine dont les jugements sur les revues de son époque étaient
beaucoup plus mitigés.

144
Il faut également noter que, dans cette présentation, Souvarine
soulignait l'intérêt de l'étude des Enragés et relevait que l'article de
Michel Bouchemakine «prend à tort sa scolastique primaire à
formules pour du marxisme» (C. S., I, p. 38). Dans les numéros
suivants, Souvarine continua à rendre compte des travaux des
Annales historiques de la Révolution française de la même manière
favorable. Il approuva les positions de Mathiez dans sa polémique
avec les historiens soviétiques qui sont «bureaucratisés et asservis»
(C. S., I, p. 87). Sa seule réserve concernait la mise en question de
Marx que faisait Mathiez dans sa réponse : «M. Mathiez rétorque
fort pertinemment certains de leurs sophismes mais pourquoi
semble-t-il supposer parfois que Marx puisse être le moins du
monde en cause» (C. S., I, p. 87). Il contesta également la position de
Gérard Walter dans son article des Annales sur «Le problème de la
dictature jacobine», qualifiant un historien soviétique de marxiste.
S'il le qualifiait ainsi, «ne serait-ce pas plutôt par méconnaissance
de Marx que par considération pour ce genre de “marxistes” de la
décadence bolchevik ? M. Walter ne doit pas cependant ignorer que
les marxistes n'ont pas droit de cité en Russie soviétique, sauf
comme emprisonnés, déportés ou comme citoyens passifs" (C. S., I,
p. 234). Dans ce commentaire, il soulignait également l'intérêt de
l'étude de Mathiez sur «La Révolution Française et les prolétaires».

Dans le même numéro de la revue, Souvarine annonçait la mort


d'Albert Mathiez qui «a frappé de stupeur tous ceux qui suivent les
travaux du maître historien avec l'intérêt qu'ils méritent» (C. S., I,
p. 281). Une étude analytique et critique des travaux de Mathiez ne
s'improvisant pas, Souvarine reproduisait ensuite simplement des
notes écrites par leur ami commun Maurice Dommanget dans
L'Ecole émancipée du 3 avril 1932.

A partir de là, Souvarine cessa de rendre compte des Annales,


sa dernière recension s'étant intéressée au numéro spécial
d'hommage à son fondateur. Toutefois Jean Dautry reprendra, dans
les deux derniers numéros de La Critique sociale les comptes-
rendus des Annales historiques de la révolution française. Historien
de formation et ancien élève de Mathiez, il était bien placé pour

145
accomplir ce travail. Il restera d'ailleurs jusqu'à sa mort, en 1958,
membre de la Société d'Etudes Robespierristes L

De leur côté les Annal es en 1931 (p. 557) et 1932 (p. 186)
avaient publié de courtes notes de présentation de La Critique
so ciale, probablement écrites par Mathiez, et signe d'un intérêt
certain pour cette revue, interrompu par la mort de Mathiez.

On sait par la correspondance publiée par Marie Tourrès que


Souvarine avait écrit le 3 janvier 1931 à Antoine Richard : «Etes-
vous en mesure de suggérer à Mathiez de publier dans les Annales
des comptes-rendus des revues et des recueils historiques russes et
lui indiquer que je pourrais m'en charger ? Je suis moi-même en
excellents termes avec Mathiez, mais l'ayant rencontré il y a trois
ou quatre semaines, je n'ai pas songé à lui faire la proposition, et,
de plus, il me semble qu'elle devrait plutôt émaner d'un tiers».
Quelques temps plus tard, le 22 janvier 1931, dans une nouvelle
lettre à son correspondant, Souvarine lui indiquait : «la dernière
fois que j'ai vu Mathiez, il m'a dit qu'il désirait me parler
longuement» *2.

Il est probable que l'évolution de l'historien vis-à-vis du


régime soviétique l'avait rendu désireux d'en savoir plus auprès
d'un militant fort à même de le renseigner sur lasituation en
U.R.S.S. Par contre, il est, pour l'instant, impossible de dater
précisément le commencement de ces relations comme d'en
indiquer les circonstances. La destruction des papiers de Mathiez
immédiatement après sa mort, selon les instructions de ses
exécuteurs testamentaires le docteur Burnet (de l'Institut Pasteur)
et le Professeur Montel (du Collège de France) nous privent d'une
source irremplaçable 3.

* Sur Jean Dautry on se reportera à l'article nécrologique de son ami Henri Dubief
dans les Annales historiques de la Révolution française n° 193, 1968, p. 425 à 432.
Cf. également, D.B.M.O.F., t. 24, p. 105-106.
2 Marie Tourres,op. cit„ p. 261-262.
3 Ces précisions testamentaires m'ont été fournies par Jacques Godechot (lettre du
29 janvier 1986).

146
Il convient de noter que, face à la révolution soviétique et au
communisme, l'itinéraire des deux hommes fut sensiblement
identique, en dehors de leur date de rupture avec le parti
communiste, antérieure d'un an et demi environ pour Mathiez. Du
soutien à la jeune révolution russe par identification au jacobinisme
à la prise de distance ultérieure avec le communisme officiel, pour
finir par une critique sans concession du régime stalinien, les deux
hommes ont souvent adopté des positions convergentes. La mort
inattendue de Mathiez a interrompu le rapprochement amorcé
entre les deux hommes et leurs revues respectives. Elle a, en outre,
privé les critiques du stalinisme de l'appui d'un intellectuel
fermement attaché aux idéaux de la gauche socialiste et
républicaine et doté d'un prestige intellectuel et moral à son
apogée.

147
§. 2 PERPETUER LE MEILLEUR DE LA TRADITION SOCIALISTE
ET REVISER LE MARXISME.

En mai 1929, Boris Souvarine écrivait à Trotsky : «La tradition


révolutionnaire, la connaissance de l'histoire, la méthode marxiste
d'analyse et d'interprétation épargnent seules au prolétariat et à
son avant-garde l'usure des éternels recommencements en
transmettant aux générations nouvelles le bénéfice de la maturité
acquise par leurs devancières L» C'était, en quelques mots, le
programme de travail qu'allait s'assigner La Critique sociale et que
Souvarine allait développer dans l'éditorial de son premier numéro.

Cet article sur les perspectives de travail de la revue se plaçait,


d'entrée, dans une optique marxiste. En effet, «le marxisme seul
embrasse dans son ampleur synthétique et sonde par sa méthode
analytique les phénomènes essentiels qui déterminent le destin des
sociétés humaines. Par sa conception matérialiste de l'histoire, sa
critique de l'économie politique, sa philosophie de la nature, son
système dialectique d'investigation — mise à part la notion plutôt
intuitive de la mission historique du mouvement prolétarien —, il
réalise une somme qui permettrait de l'identifier à la science
sociale elle-même, n'était le doute scientifique prescrivant de ne
rien accepter qu'au conditionnel, d'éviter toute confusion entre un
postulat et une déduction relative.»

Cette longue citation ne laisse rien ignorer de la revendication


clairement marxiste de la revue. Il est à noter que la restriction sur
la mission du prolétariat peut être, à posteriori, considérée comme
la brèche initiale par laquelle devaient s’engouffrer les doutes et les
interrogations de Souvarine sur les principes du mouvement
révolutionnaire. Mais une telle interprétation, nécessairement
réductrice, devrait tenir compte du fait qu'une des caractéristiques
essentielles du «marxisme occidental», à partir des années trente,1

1 Cité dans notre article, «Contre le “néant de la culture révolutionnaire”» dans


l'ouvrage collectif, Boris Souvarine et La Critique sociale, s. d. Anne Roche, Paris, La
Découverte, 1990, p. 78.

148
fut l'instauration d'une coupure toujours plus grande entre la
théorie et la pratique, par l'effacement même d'un mouvement
social radical. Cependant l'importance de cette question amenait, un
peu plus loin, Souvarine à constater qu'«au déclin de la pensée
socialiste ou communiste correspond indubitablement un
abaissement du niveau intellectuel du prolétariat». Evoquant les
journaux ouvriers français d'avant 1848, comme La Ruche
populaire, L ’A rtisan ou L ’Atelier, il ne pouvait dissimuler que ce
recul intellectuel était «un des plus graves problèmes posés, par la
vie même, à ceux qui attribuent au prolétariat une certaine
“mission historique”» .

Pourtant ce rapport privilégié au marxisme n'était pas une


façon pédante de s'endormir d'un lourd sommeil dogmatique. En
effet, selon Souvarine, son «fonds théorique s'est peu accru tandis
que tarissait l'apport nouveau». Il essayait d'expliquer cet état de
fait en se référant à une explication donnée par Rosa Luxemburg,
avant la Guerre : «L'avance intellectuelle considérable prise
d'emblée par Marx relativement aux besoins de l'époque»
impliquait «le dépassement préalable énorme de sa création
idéologique sur les possibilités ou la capacité d'action du
prolétariat». Cette explication, dont le côté fort peu matérialiste
n'échappait pas à Souvarine, laissait supposer, si elle était juste, que
le marxisme ne subirait qu'un temps d'arrêt. En effet, «le marxime
doit par définition se réviser lui-même et subir avec succès la
confrontation des faits».

Pour l'heure, c'étaient ses partisans déclarés qui


compromettaient sa renaissance car ils en ressassaient la lettre,
tout en ayant complètement perdu son esprit. En dehors du
marxisme, l'«extinction naturelle» des autres doctrines de
transformation sociale apparues depuis la révolution française,
démontrait, selon Souvarine, leur inadéquation «à la réalité sociale
comme au processus historique». Il ne restait donc plus en présence
«que le socialisme et le communisme vulgaires, l'un et l'autre
invoquant Marx et Engels qui ont par avance décliné toute
responsabilité», ces deux courants «influencés l'un par l'Etat

149
capitaliste, l'autre par l'Etat soviétique», offrant de «profondes
caractéristiques communes en leur respective dégénérescence».

A propos du mouvement communiste, Souvarine distinguait


deux périodes différentes, marquées par la mort de Lénine. Il
apparaissait donc clairement, qu'à ce stade de son évolution, il
n'avait pas encore remis en question le bolchevisme des origines à
la lumière d'événements historiques survenus du vivant de Lénine,
comme l'insurrection de Kronstadt. Par contre, en qualifiant
l’organisation communiste, en dehors des frontières russes, comme
«une simple ramification extérieure de cet Etat», il devançait la
plupart des commentateurs et se donnait un instrument conceptuel
adéquat pour comprendre la nature desrevirements à 180° de la
politique des différentes sections de l'Internationale communiste.
De nombreuses années plus tard, Léon Blum en qualifiant le P.C.F.
de «parti nationaliste étranger» se plaçait dans une perspective
similaire L Sur le plan du marxisme, le problème du stalinisme
était à examiner au premier chef car l'U.R.S.S. se revendiquait
officiellement des théories de Marx-Engels, continuées par Lénine
et Staline. L'arrestation du marxologue russe D. B. Riazanov,
fondateur de l'Institut Marx-Engels de Moscou, donna à Souvarine
l'occasion de dénoncer l'imposture fondamentale de cette
assimilation. Il écrivait : «Par cet exploit barbare, la dictature du
secrétariat a peut-être porté un coup mortel à un grand serviteur
désintéressé du prolétariat et du communisme. Elle a sûrement tari
une source précieuse de connaissances, détruit un centre d'études
unique au monde. Mais du moins aura-t-elle en même temps
dissipé la dernière apparence susceptible de faire illusion à
l'extérieur et avoué, révélant sa vrai nature,l'incompatibilité
absolue entre le bolchevisme post-léninien et le marxisme.»

Si la démonstration en question était bien probante, elle ne


fut guère comprise, en dehors de quelques personnalités
marginales, et l'on continua pendant des décennies à abreuver
l'opinion publique de termes aussi stupides qu'inappropriés sur les
dirigeants «marxistes», le «marxisme» de Staline et de ses*

* A l'échelle humaine, Paris, Gallimard, 1945, p. 106.

150
successeurs, les réussites _ ou les échecs _ des pays, ou des
économies, «marxistes», et tout à l'avenant. Il est difficile de
trouver un exemple aussi éclatant de la perversion et du
détournement du véritable sens des mots, qui constituent, comme
chacun le sait depuis George Orwell, une des caractéristiques
fondamentales des sociétés totalitaires.

Au niveau théorique, Souvarine s'attacha à relever les études


qui tentaient d'analyser la nouvelle fonction idéologique du
«marxisme» de la part des dirigeants soviétiques. Il signala ainsi
une étude de Karl Korsch, «Contribution à l'histoire de l'idéologie
marxiste en Russie». L'auteur, selon lui, mettait à nu «les racines
(...) de la transformation de la théorie marxiste, importée en Russie,
en un m yth e, une idéologie entrant de plus en plus en opposition
avec les intérêts de la révolution prolétarienne». La fonction
traditionnelle du marxisme, «l'expression théorique d'un
mouvement révolutionnaire prolétarien et socialiste», s'était
transformée «pour devenir l'idéologie “socialiste” d'un mouvement
d’édification bourgeois-capitaliste, une religion d'Etat», phénomène
qui menaçait également les pays d'Europe occidentale.

Le signe le plus probant d'un rapport problématique entre la


tradition socialiste et les partisans d'une transformation sociale en
faveur des classes défavorisées, était, très certainement que «le lien
qui rattache le mouvement d'aujourd'hui à l'œuvre d'hier» semblait
«rompu», comme l'attestait «l'incuriosité des milieux qui
prétendent se faire les artisans d'une société supérieure».
Souvarine attribuait ce phénomène à «une déchéance collective
dont la guerre et l'avortement de plusieurs révolutions étaient
certainement parmi les causes déterminantes». Ce fait se renforçait
de Rabaissem ent du niveau intellectuel du prolétariat», déjà
mentionné. Pourtant, la vision de Souvarine n'était, en aucun cas
d'un pessimisme absolu, en ce début des années trente car «des
hommes qui ne désespèrent pas de l'avenir veulent s'employer à le
préparer». Pour ce faire, il y avait «un héritage à transmettre», car
divers symptômes annonçaient «une jeunesse disposée à renouer
les liens distendus avec un passé dont rien ne justifierait le
reniement».

151
Souvarine inscrivait donc le projet de sa revue comme un
trait d'union entre le meilleur de la tradition socialiste et les
interrogations anxieuses d'une jeunesse avide de comprendre, à
l'aube d'une décennie nouvelle, les problèmes posés par son
époque. Probablement, Souvarine aurait pu appliquer à sa propre
revue ce qu'il écrivait en présentant aux lecteurs de La Critique
sociale une lettre de Michel Bakounine : «L'intérêt ne faiblit pas à
notre époque envers les grands révolutionnaires du dernier siècle,
peut-être en raison même de l'insuffisance des contemporains
devant les problèmes de la révolution sociale» (C. S. I, p.156). C'est
dans cette perspectiveque Souvarine publia dans sa revue de
nombreux textes concernant le mouvement social du siècle passé,
notamment de Michel Bakounine, Auguste Blanqui, Georges Sorel,
Richard Wagner, ainsi qu'une étude sur l'insurrection des canuts ;
tandis que le marxisme de Souvarine se définissait, outre les
œuvres de Marx et Engels, par sa référence à Paul Lafargue, Lénine
et Rosa Luxemburg. Son ami Lucien Laurat fut d'ailleurs un des
principaux introducteurs, en France, de l'œuvre économique de
Rosa Luxemburg dont il résuma en 1930, pour l'éditeur Marcel
Rivière, L'Accumulation du capital.

Quand Souvarine publiait, par exemple, la lettre de Marx à


Vera Zassoulitch, il prenait soin d'y adjoindre le commentaire selon
lequel «un mode de production non-capitaliste n'est pas
nécessairement socialiste», ce qui ne pouvait qu'être lourd de
conséquences dans toute discussion sur le devenir de l'U.R.S.S. Dans
un autre registre, il ne manqua pas d'indiquer que les «Instructions
pour une prise d'armes» de Blanqui était une «importante
contribution à la critique des soulèvements anarchiques, voués à la
défaite» (C. S. I, p.108).

Parmi ces divers penseurs, il convient de s’attarder sur


Georges Sorel, dans la mesure où sa pensée influença durablement
les syndicalistes révolutionnaires groupés autour de La Révolution
p ro léta rien n e, revue qui, pendant toute l'entre-deux guerres, et
même au-delà, constitua un des principaux pôles de résistance à
cette perte des repères intellectuels et moraux des partisans d'une

152 -
révolution sociale, par suite de l'hégémonie stalinienne sur la
gauche et le mouvement ouvrier.

A propos de l'œuvre de Georges Sorel, Souvarine fit toujours


preuve d'une opinion remarquablement constante. S'il ne s'est
jamais exprimé complètement et systématiquement sur l'œuvre de
l'auteur des Réflexions sur la violence, diverses notes et remarques
permettent de reconstituer, grosso modo, les grandes lignes de sa
pensée. Pour ce faire, il est nécessaire de remonter au début des
années vingt. Le Bulletin communiste (n° 15, 14 avril 1921) avait
reproduit le «Plaidoyer pour Lénine», ajouté par Sorel à la
quatrième édition des Réflexions sur la violence en 1919, en
précisant «qu'il était courageux d'écrire à une heure où les
bolcheviks étaient honnis de tous les partis». Souvarine a précisé,
peu de temps avant sa mort, en réponse à Pierre Andreu, «la
grande influence» du «Plaidoyer» sur «les novices que nous étions à
l'époque». De plus, il ajoutait qu'il était, autant que faire se pouvait,
un auditeur assidu des causeries de Sorel dans l'arrière-boutique
de la librairie de Paul Delesalle, rue Monsieur-le-Prince l .

Cependant, contrairement au mouvement révolutionnaire


italien, la pensée de Sorel ne prit pas racine dans le nouveau parti
communiste français, malgré la collaboration de son principal
«disciple», Edouard Berth, à la revue Clarté de 1922 à 1925, dans
les marges du communisme officiel 12. La discussion menée en
septembre 1922, dans le Bulletin communiste est une parfaite
illustration de ce blocage initial. Dans une réponse à Robert Louzon
et Maurice Chambelland, sur le problème des rapports entre
ouvriers et intellectuels dans le nouveau parti, Souvarine précisait :
«Le Parti est, ou doit être, l'expression la plus consciente de l'intérêt

1 «Une lettre de Boris Souvarine», Cahiers Georges Sorel, n° 2, 1984, p. 187-190. A


propos des causeries de Sorel dans la librairie de Paul Delesalle, on consultera
l'ouvrage de Jean Maitron, Paul Delesalle, un anarchiste de la Belle Epoque, Paris,
Fayard, 1985.
2 Les articles d'Edouard Berth dans Clarté furent publiés du n° 21, 15 septembre 1922
au n° 74, 1er mai 1925. Cf. «Bibliographie d'Edouard Berth» par Pierre Andreu,
Institut international d'histoire sociale d'Amsterdam.

153
des ouvriers. Que les ouvriers le dirigent, cela est nécessaire, mais
malheureusement pas toujours possible. L'essentiel est que les
dirigeants soient communistes, qu'ils se montrent, en fait, les
serviteurs dévoués du prolétariat L» Malgré le clin d'oeil
volontaire, à une formule de Sorel, qui s'était défini, dans sa
dédicace à Paul et Léona Delesalle pour les Matériaux d'une théorie
du prolétariat, comme «un vieillard qui s'obstine à demeurer
comme l'avait fait Proudhon un serviteur désintéressé du
prolétariat», l'argumentation de Souvarine était d'une parfaite
orthodoxie léninienne, malgré une formulation moins abrupte pour
ménager les militants formés par le syndicalisme révolutionnaire.

En mars 1931, le premier numéro de La Critique sociale


présenta la traduction des lettres de Georges Sorel à Benedetto
Croce, publiées précédemment par le philosophe italien dans L a
Critica en 1927. L'introduction de cette correspondance donna à
Souvarine l'occasion d'une courte, mais significative, présentation
de son appréciation de l'œuvre de Sorel. A travers cette
correspondance, Georges Sorel se montrait, selon Souvarine,
«chercheur passionné tour à tour injuste et pénétrant, philosophe
érudit et obscur, économiste de bonne volonté mais toujours
décevant, iconoclaste émérite, lanceur infatigable d'hypothèses le
plus souvent hasardeuses» (C. S. I, p. 9). D'emblée, ce constant
balancement entre l'éloge et la critique montrait que Souvarine ne
pouvait se ranger, ni parmi les critiques systématiques du
philosophe, ni parmi ses continuateurs ou ses disciples. Le côté
critique l’emportait, en définitive, quand il écrivait que «des
erreurs énormes y alternent avec des lueurs d'intuition». Rappelant
les diverses prises de position politiques de Sorel, il insistait sur le
caractère contradictoire de ces idées et l'impossibilité d'en dégager
un système ou une doctrine. Contrairement à la majorité des
commentateurs de l'époque qui voyaient en Sorel le précurseur du
bolchevisme et du fascisme, Souvarine mentionnait le mot de
Lénine sur «Georges Sorel, brouillon bien connu», et estimait qu'il
l'avait très peu lu. Pour le fascisme, Souvarine indiquait que les
théoriciens fascistes italiens se réclamaient «abusivement» de lui.*

* «Ouvriers et intellectuels», Bulletin communiste, n° 39, 21 septembre 1922.

154
L'année suivante, Robert Louzon allait s'alarmer de voir Sorel
présenté, de plus en plus fréquemment, y compris dans la presse
ouvrière, comme le père spirituel du fascisme, dans une lettre à
Hubert Lagardelle, l'ancien directeur de la revue Le Mouvement
socialiste. Ce dernier répondit à Louzon le 31 décembre 1932 que
son attention avait été attirée par ce phénomène.En outre, il
signalait à Louzon que «Souvarine d'un côté et Buré de l'autre
s'étaient empressés de me demander pour la publier, mon
opinion» 1. Cette démarche de Souvarine indiquait qu'il n'était pas
prêt à voir se laisser accréditer la légende tenace, et
périodiquement réactivée, d'un Sorel précurseur intellectuel du
fascisme, même s'il avait de nombreux désaccords avec celui qu'il
considéra toujours comme un serviteur désintéressé du
prolétariat 12.

Enfin, la postérité syndicaliste de Sorel était contestée par


Souvarine car, «dans les pays latins, les syndicalistes le
revendiquent comme un théoricien qu'il n'a jamais été». En effet,
pour Souvarine lesyndicalisme avait été «une pratique sans
théorie». Il ne pouvait donc accorder à Sorel le statut de théoricien
d'un mouvement qui n'avait pas eu, selon lui, la théorisation de sa
pratique. D’une manière très claire, il apparait que le fond de la
critique de Sorel, et au-delà du syndicalisme révolutionnaire, chez
Souvarine se rattachait à l'influence de Lénine. Malgré sa remise en
cause progressive des théories de Lénine, la pensée de Souvarine
en portait encore, en ce début des années trente, la marque,
notamment pour tout ce qui touchait les problèmes d'organisation
de la classe ouvrière.

Cette présentation des lettres de Sorel, et surtout les


commentaires de Pierre Kaan et Lucien Laurat qui n'hésitaient pas
à écrire que «G. Sorel n'a rien eu de commun avec le socialisme» (C .

1 Lettre publiée en annexe de la thèse de IIIe cycle de Marion de Fiers, Lagardelle et


l'équipe du Mouvement Socialiste, Institut d'Etudes Politiques, Paris, 1982.
2 Sur ce problème, on consultera, notamment, l'article de Michel Charzat : «Sorel et le
fascisme. Eléments d'explication d'une légende tenace», Cahiers Georges Sorel, n° 1,
1983.

155
S. I, p. 107) amenèrent Edouard Berth à répliquer dans L a
Révolution prolétarienne (n° 124, 15 février 1932). Il y rappelait
opportunément que Sorel avait publié «les deux premières revues
marxistes françaises», L'Ere nouvelle et Le Devenir social. Basant sa
défense de Sorel sur son caractère d'esprit libre et non dogmatique,
il soulevait le problème, après Sorel lui-même, des rapports Marx-
Engels et de la qualité philosophique de l'Anti-Duhring, qui ne
semblaient pas en cause pour les deux rédacteurs de La Critique
sociale. Il était nettement moins heureux dans sa tentative de
minimiser l'antisémitisme du Sorel de L 'In d ép en d a n c e par les
«prétentions exorbitantes» des juifs.

Souvarine évoqua, dans la «Revue des revues», la mise au


point d'Edouard Berth en écrivant que La Critique sociale n'avait
pas rompu avec le culte de Lénine pour y substituer celui de Sorel
(C. S. I, p. 280). Sa réponse ne prenait malheureusement pas la
peine d'examiner les réels problèmes soulevés par l'article de Berth
sur le rapport et l'apport personnels de Sorel aux débats du début
du siècle sur le marxisme et, au-delà, l'œuvre de Marx elle-même.
Cependant l'insistance de Souvarine à évoquer l'absence
d'orthodoxie de La Critique sociale, pouvait être interprétée comme
une relative prise de distance vis-à-vis des jugements de ses deux
collaborateurs. Malheureusement la mise au point promise à
Edouard Berth sur la question ne fut jamais écrite et nous prive
d'un article systématique où Souvarine aurait exposé l’état de sa
pensée sur le plus original des continuateurs français de l'œuvre de
Marx, au tournant du siècle l .

1 Sur l'originalité de l'apport de Sorel aux débats entre marxistes au début du siècle et
sur la question de l'introduction du marxisme en France, on se reportera
respectivement aux livres de Shlomo Sand, L'illusion du politique, Georges Sorel et le
débat intellectuel 1900, (Paris, La Découverte, 1985) et Daniel Lindenberg, L e
marxisme introuvable (Paris, Calmann-Levy, 1975).

156
B. L’OBSERVATION DE LA POLITIQUE INTERNATIONALE.

§ 1 - LV.R.S.S.: PLAN QUINQUENNAL ET REPRESSION CONTRE


LES REVOLUTIONNAIRES

Le tournant des années trente marqua un changement


considérable de l'opinion publique au sujet de l'U.R.S.S. Fred
Kupferman a très justement noté qu'à cette époque le conformisme
ambiant était pro-soviétique, contrairement à la décennie
précédente L

Désormais la grande presse rejoignait la presse communiste


dans la reconnaissance des réalisations économiques soviétiques. La
première s'en inquiétait tandis que la seconde s'en réjouissait, mais
toutes deux reconnaissaient les «réussites» industrielles et agricoles
que proclamait bien haut la propagande soviétique. L'inquiétude
devant un rapide décollage économique de l'U.R.S.S. atteignit les
responsables politiques au Sommet de l'Etat. Le 3 octobre 1930 le
Président du Conseil, André Tardieu, promulguait des décrets anti­
dumping pour placer les importations soviétiques sous le contrôle
direct de l'Etat. Alors que la crise économique mondiale
obscurcissait l'horizon, le mythe de la construction économique
socialiste en U.R.S.S. apparaissait à beaucoup comme «le salut dans
l'abominable détresse du monde actuel» selon l'expression d'André
Gide *2. Signe des temps, l'hebdomadaire illustré Vu tira à un million
d'exemplaires son numéro spécial sur l'U.R.S.S., confirmant la
curiosité et l'intérêt de l'opinion publique. C'est également l'époque
où Georges Valois, peu suspect de sympathies pro-soviétiques,
publia, dans sa Bibliothèque économique universelle, le Discours sur
le Plan quinquennal de Staline ; tandis que de nombreux jeunes
intellectuels non-conformistes s'interrogeaient sur le dynamisme

* Fred Kupferman, Au Pays des Soviets. Le voyage français en Union Soviétique 1917-
1939. Paris, Coll, archives, Gallimard, 1979, p. 17-18.
2 Citée par René Girault dans sa présentation des textes d'Oreste Rosenfeld : «L e
P opulaire et le premier Plan Quinquennal soviétique», Cahiers Léon Blum n° 10,
décembre 1981.

157
qu'ils croyaient percevoir dans les pays autoritaires, Italie fasciste
ou U.R.S.S. stalinienne. Ce nouvel état d'esprit de l'opinion publique
entraînait un nouveau conformisme dont la tonalité générale était
bien reflétée par les documents consacrés à l'U.R.S.S. en 1931, dont
Fred Kupferman a pu écrire : «L'U.R.S.S. stalinienne fait admirer son
ordre, ses premières réalisations et la prospérité réelle ou
apparente, des grandes villes ouvertes aux voyageurs». Ces livres
étaient «trois témoignages de bourgeois, également favorables à
l'expérience soviétique et à l'expérience mussolinienne» L

La même année, le Cercle communiste démocratique publia sa


Déclaration de principes et ses statuts. Ce document précisait que
les «communistes clairvoyants» étaient invités «pour servir la
Révolution russe et la cause du prolétariat international» à «dire au
monde ouvrier la vérité sur l'U.R.S.S., dont les profiteurs donnent
partout une idée fausse». Puis le texte affirmait avec force que
«toute idéalisation systématique du régime soviétique, pour ne pas
parler de l'apologie intéressée» était «objectivement contre-
révolutionnaire» 12.

En conséquence Boris Souvarine orienta son action, au début


des années trente, dans deux directions principales. Il s'agissait,
d'abord, de réfuter l'énorme propagande sur les réussites
économiques du Plan quinquennal et de la collectivisation des
campagnes, tout en donnant des informations irréfutables sur la
véritable situation économique et sociale du pays. Il lui fallait,
ensuite, réaffirmer inlassablement la solidarité des révolutionnaires
véritables avec le peuple russe opprimé, à travers notamment des
campagnes en faveur des communistes sincères, emprisonnés ou
déportés, comme D. B. Riazanov ou Victor Serge.

1 Fred Kupferman, op. cil., p. 177.


2 Bulletin communiste n° 32-33, juillet 1933.

158
Le Plan quinquennal

En dehors du Bulletin communiste et de La Critique sociale,


Boris Souvarine s'exprima, à partir de 1932, dans Le Travailleur,
petit hebdomadaire communiste oppositionnel publié à Belfort par
la Fédération communiste indépendante de l'Est, sous la
responsabilité de Louis Renard et Paul Rassinier. Dans ce journal,
l'instrument privilégié du travail d'information sur l'U.R.S.S. était
une rubrique intitulée la «Chronique de l'U.R.S.S.», fondée dès les
premiers numéros de l'hebdomadaire par Marcel Ducret L Elle fut
animée de novembre 1932 à juin 1933 par Boris Souvarine avec
l'aide de Colette Peignot. Cette rubrique fournissait principalement
à ses lecteurs des matériaux bruts pour juger de l'évolution de
l'U.R.S.S. : des traductions d'articles de la presse soviétique, des
récits de témoins irrécusables, des analyses d'instituts économiques
occidentaux, etc. L'esprit de cette rubrique fut bien défini par
Colette Peignot qui voulait y dénoncer la mystique entretenue
complaisamment autour de l'Union soviétique, à laquelle seule
pouvait s'opposer l’énonciation de la vérité la plus directe et la plus
simple : «Il y a une mystique de la révolution russe, on ne raisonne
pas, on croit, écrivait-elle. Les mots menteurs, les mots décors
exercent leur prestige et conduisent des militants sincères à la plus
cynique escroquerie qui se soit vue dans le mouvement ouvrier *2.»

C'était précisément ce travail de déconstruction de la


propagande soviétique qu'allait accomplir Souvarine dans une série
d'articles autour des répercussions de la mise en œuvre du Plan
quinquennal et de la situation économique et sociale soviétique.

* Marcel Ducret, né à Villers-Grélot (Doubs) le 23 avril 1891. Instituteur et militant


coopératif, syndicaliste et communiste. Il adhéra au P.C. dès 1920 et s'en sépara en
1932. Il fut un des principaux animateurs de la F.C.I.E. et collabora régulièrement au
T r a v a ille u r . C'était un ami de Souvarine depuis le début des années vingt. C f
D.B.M.O.F., t. 26, p. 198.
2 «Le mirage soviétique». Le Travailleur, 8 avril 1933. Une partie des contributions de
Colette Peignot au T ravailleur a été publiée dans Le Fou parle, n° 10, juin-juillet
1979, puis dans Laure, Ecrits retrouvés. Mont de Marsan, Les Cahiers des Brisants,
1987.

159 -
Chronologiquement, c'est en février 1930 dans le B u l l e t i n
comm uniste (n°31) qu'il publia une première analyse longue et
documentée sur cette question, à ses yeux vitale, pour l'avenir de
l'U.R.S.S. et du mouvement communiste. Souvarine commençait par
noter l'impression favorable produite sur une partie de l'opinion
publique occidentale mal informée des réalités soviétiques, puis
précisait quelle était sa façon de se servir des statistiques officielles
: «le meilleur moyen de ne rien comprendre au Plan c'est de tenter
de s'assimiler les chiffres prometteurs abondamment fournis par
les bureaux gouvernementaux de l'U.R.S.S. à des fins de
propagande». Les chiffres les plus importants à connaître sont
«ceux qui indiquent les écarts dans l'accomplissement des tâches
maîtresses tracées par le Plan».

Historiquement, la priorité donnée à l'industrialisation selon


un plan d'ensemble préalable revenait à Trotsky et à l'opposition
qui s'était regroupée derrière lui. Mais après avoir condamné cette
initiative comme utopique et écarté du pouvoir son promoteur,
Staline reprenait l'idée à son compte pour en tenter la réalisation.
Souvarine prenait donc acte «du grand ralliement opéré autour du
Plan par la gauche et la droite, réconciliation relative et
momentanée du bolchevisme avec lui-même».

Au niveau économique Souvarine notait que l'argent


soviétique était de plus en plus déprécié, l'inflation pénalisant la
masse des travailleurs : «C'est donc essentiellement le prolétariat
urbain, le semi-prolétariat rural et les petits cultivateurs vivant de
leur travail sans exploiter personne qui devront supporter
l'écrasant fardeau financier du Plan.» Il allait donc s'exercer sur la
plus grande partie de la population travailleuse du pays, déjà
épuisée par des conditions matérielles d'existence difficiles. De plus,
ce formidable effort d'industrialisation ne pouvait s'accomplir
valablement sans une élévation du niveau général de l'instruction.
Or le progrès culturel de la population était, selon Souvarine,
incompatible avec le pouvoir de l'oligarchie bureaucratique
régnante. Un autre problème était posé par la mauvaise qualité des
produits manufacturés sortis des usines soviétiques, aggravant la
pénurie de biens disponibles et la spirale inflationniste, diminuant

160 -
également les salaires réels. La situation dans l'agriculture inclinait
encore à un plus grand pessimisme sur la capacité de l'économie
soviétique à satisfaire les besoins les plus élémentaires de la
population.

Mais, au-delà de considérations strictement économiques, la


véritable question posée par la tentative des plans quinquennaux
portait sur la nature de la société en train de se construire. Pour
Souvarine, «la question est donc de savoir si ces usines-là, ces
tracteurs-là méritent d'être payés un tel prix, si une génération de
prolétaires doit être sacrifiée pour un résultat accessible autrement
et si le chemin du socialisme passe nécessairement par la misère et
l'esclavage du prolétariat. L'homme existe-t-il pour l'industrie ou
l'industrie pour l'homme ? Et sous le prétexte abstrait de travailler
pour l'avenir, ne compromet-on pas pour longtemps le futur du
socialisme en faisant fi du présent des travailleurs ? Nous avons un
Plan impliquant la construction au détriment de l'agriculture et au
prix des privations, des souffrances et de l'asservissement de cent
cinquante millions d'humains sacrifiés à une hypothèse mal fondée.
Le communisme en sera discrédité pour un quart de siècle et le
parti bolchevik dans toutes ses tendances en portera la
responsabilité devant le prolétariat et devant l'histoire.»

Trois ans plus tard, Souvarine revenait sur cette question


d'une manière plus didactique pour les militants de la F.C.I.E. dans
les colonnes du Travailleur. Mais la problématique adoptée était
sensiblement différente. Il ne s'agissait plus, désormais, de rappeler
les débats des sommets de l'appareil d'Etat soviétique sur
l'industrialisation au cours des années vingt et de démontrer
l'impossibilité pratique de réaliser un tel plan, mais de juger des
résultats concrets de cette politique économique. Selon le titre
même d'un de ses articles, on pouvait résumer la situation globale
de l'économie soviétique par le rapprochement des deux termes de
«Staline» et de «famine» L

«Staline, famine». Le Travailleur, n° 37, 11 février 1933. Les citations suivantes


sans indication d'origine sont toutes tirées de cet article.

161
L'échec était, selon lui, patent : «Après avoir édifié des
“géants” industriels, créé des milliers d'entreprises nouvelles, mis
en marche un outillage qui double la capacité productive de
l'U.R.S.S., il faut supputer une baisse à la production de plus de la
moitié, toujours à ne considérer que les prévisions.» La situation
était encore plus grave dans l'agriculture aboutissant à une
véritable famine dans le sud du pays et à une demi-famine dans la
Russie centrale et la Sibérie L Un paradoxe résumait parfaitement
la situation : «Plus il y a de tracteurs et moins il y a de pain».

Le résultat de cette véritable catastrophe économique se


traduisait au plan politique par un accroissement notable des
mesures policières et coercitives : «Des “sections politiques” sont en
voie de formation auprès des stations de tracteurs pour mater la
population rurale affamée et exaspérée. La “passeportisation” va
chasser des villes les éléments indésirables, c'est-à-dire tous ceux
que le pouvoir croit de son intérêt de disperser. Une “épuration” du
Parti est en cours pour intimider les hésitants et réprimer la
lassitude.» En même temps, Staline s'apprêtait à faire machine
arrière sur le rythme et l'intensité de l'industrialisation, suivant le
principe selon lequel il «frappe toujours ceux dont il pille le
programme».

Au fur et à mesure des besoins de l'actualité, Souvarine


compléta ce tableau accablant de la réalité économique soviétique.
Par exemple, il souligna qu’un discours de Molotov reconnaissait
officiellement que l'augmentation de la production en 1932 n'avait
pas été de 36,8 % comme prévu et annoncé, mais de seulement
8,5 %. Il précisait, en outre, concernant la valeur des statistiques
officielles : «les 8,5 % sont un calcul de valeur qui ne tient pas
compte de la dépréciation réelle du rouble et de la quantité1

1 On se reportera, notamment, sur cette question à l'article de Bogdan Krawchenko, «Il


y a cinquante ans : la grande famine en Ukraine», L'A lternative, n° 24, novembre-
décembre 1983, p. 46-50. Ce texte confirme a posteriori les analyses faites dès 1930
par Souvarine sur le Plan quinquennal en indiquant : «Ce sont les objectifs
complètement irréalistes fixés par la direction stalinienne pour le premier Plan
quinquennal qui sont aux origines de cette famine.»

162 -
incroyable des déchets et rebuts. A force de mentir, de se mentir à
soi-même et de mentir à autrui, à force de truquer les nombres et
de falsifier les statistiques, la clique de Staline ne sait plus elle-
même où elle en est L»

Souvarine relevait également tous les témoignages dignes de


foi sur la véritable famine qui sévissait en U.R.S.S., tels ceux parus
dans La Révolution prolétarienne ou le Bulletin de l'Opposition de
Trotsky. La correspondance publiée par la revue de Trotsky était
d'autant plus importante que, selon Souvarine, «Trotsky a caché
tant qu'il a pu la réalité soviétique, pour vanter les “grands succès
économiques” de Staline, croyant cette tactique utile à sa position
de gauche 12.»

Plus prosaïquement, Souvarine faisait souvent appel au


simple bon sens et à l'expérience immédiate des individus en
indiquant que «tous ceux qui ont en Russie des parents, des amis
savent que leurs colis alimentaires sont attendus comme le salut».

A propos des méthodes répressives de la bureaucratie


soviétique, Souvarine souligna à plusieurs reprises l'absurdité des
procès pour sabotage économique. Après avoir démontré l'aspect
ridicule et contradictoire des différentes accusations portées ou les
péripéties ubuesques des séances, il indiquait avec justesse la
contradiction existant entre ces procès pour sabotage et
l'affirmation des réussites économiques : «si plusieurs des
principales centrales électriques de l'U.R.S.S. étaient sabotées, et par
conséquent ne travaillaient pas ou travaillaient mal, pourquoi la
propagande soviétique essaie-t-elle de faire croire que tout va pour
le mieux dans la meilleure des républiques socialistes ? 3»

De même, ces procès étaient pour lui l’occasion d'observer le


mécanisme de leur fonctionnement et de comprendre pourquoi les
accusés s'obstinaient à se charger de tous les maux possibles et

1 «Chronique de l'URSS : le chaos économique», Le Travailleur, n° 46, 1er avril 1933.


2 «Chronique de l'URSS : Staline famine», Le Travailleur, n° 64, 5 août 1933.
3 «Chronique de l'URSS : Après le procès des ingénieurs de Moscou», Le Travailleur,
n° SI, 6 mai 1933. La citation suivante est extraite du même article.

- 163 -
imaginables au lieu d'essayer de se disculper. Il notait ainsi, au
moment du procès des ingénieurs anglais : «On a pu voir défiler la
série des accusés russes, récitant leur leçon apprise par cœur et
s'efforçant d'avouer le plus possible de crimes, réels ou imaginaires
(...). Ou a-t-on vu jamais des gens qui, même à les supposer
coupables (et pour notre part, nous n'en croyons par un mot),
s'acharnent devant le tribunal à obtenir le maximum de peine au
lieu de chercher à se disculper ? Il est clair que les malheureux,
soumis à une savante préparation et terrorisée à l'idée de recevoir
une balle dans la nuque, sont prêts à reconnaître n'importe quoi en
échange de la vie sauve».

Dès le début des années trente, Souvarine avait compris la


logique perverse et spectaculaire des différents procès mis en scène
à Moscou et pourra donc analyser les tenants et aboutissants des
grands procès de 1936, 1937 et 1938 sans se fourvoyer dans des
pseudo-explications sur le rôle de l'espionnage étranger ou les
complexes méandres de l'âme slave.

A l'issue de ces quelques remarques il reste à évoquer ce qui


fait, selon nous, l'originalité et la spécificité des commentaires de
Souvarine sur la mise en œuvre du Plan quinquennal. Au-delà
d'une patiente recherche de sources irréfutables d'origine
soviétique et d'un schéma conceptuel du pouvoir du parti élaboré
en 1927 dans l'article «Octobre noir» (cf sur ces deux points le
chapitre I), l'analyse de Souvarine s'attardait longuement sur les
effets néfastes de l'application du Plan sur les classes laborieuses.
Par là même, il s'opposait radicalement à tous ceux qui ne cachaient
pas leur fascination pour les usines géantes et les chiffres records
de production, y compris dans l'extrême gauche. Il s'opposait,
notamment, aux affirmations de Lager dans des termes dénués de
toute ambiguïté : «Il faut enfin en venir à l'essentiel (...). En effet, ce
qui nous intéresse, communistes que nous sommes, ce n'est pas tant
le charbon que le mineur. Si le prix de revient est le critère

164 -
principal dans l'ordre économique, le standard de vie et le degré de
liberté sont nos pierres de touche sur le plan social l .»

On peut donc affirmer que le souci éthique de Souvarine du


sort des travailleurs russes était, en quelque sorte, le garant de sa
dénonciation de la bureaucratie stalinienne d'un point de vue
socialiste.*

* «Chronique de l'URSS : Points sur les i», Le Travailleur, n° 88, 30 décembre 1933. La
suite de cet article paraîtra dans le n° 89, 3 janvier 1934 et 90 du 6 janvier 1934. Il
répondait à un article de R. Lager sur l'économie russe paru dans les n° 81, du 2
décembre, et 84, du 16 décembre 1933.

165
La répression contre les révolutionnaires

La mise en œuvre de cette politique économique pharaonique


impliquait nécessairement l'asservissement le plus complet des
populations laborieuses, en même temps que la répression la plus
large sur les différents courants du mouvement révolutionnaire
susceptibles, au moins virtuellement, d'une opposition théorique ou
pratique à ce nouveau despotisme oriental. Ainsi, dès 1929,
Souvarine pouvait écrire à propos de l'arrestation de l'ouvrier
anarchiste italien Francesco Ghezzi : «Il y a maintenant tant de
révolutionnaires emprisonnés ou déportés dans la République des
Soviets qu'un cas de plus risque de passer inaperçu. Cela ne doit
pas être. Cela ne sera pas. Certaines circonstances permettent
d'éveiller bien des consciences et précisément, ce nouveau défi
insolent au mouvement prolétarien non asservi doit forcer
l'attention de l'opinion révolutionnaire l .»

En juillet 1931, La Critique sociale (n° 2) se faisait l'écho de


l'arrestation de D. B. Riazanov, dans un article de tête de la revue.
Souvarine rappelait que quelques mois auparavant, L a
Correspondance internationale le qualifiait de «plus connu» et «plus
important des savants marxistes de notre époque» et les Isvestia
comme «le plus éminent marxologue de notre temps». Après ces
éloges appuyés, Riazanov avait été arrêté sans motif en février
1931, puis emprisonné et enfin déporté à Souzdal puis à Saratov.

Riazanov était à la fois un militant exemplaire du mouvement


social démocrate russe depuis l'âge de 17 ans ; mais aussi un
historien de premier plan du mouvement ouvrier russe et européen
en même temps qu'un des meilleurs connaisseurs des œuvres de
Marx et Engels. Le rappel détaillé de l'œuvre de marxologue et de
militant socialiste et communiste de Riazanov était une façon pour
Souvarine de souligner le caractère contre-révolutionnaire du
stalinisme. De même que Ghezzi était un ouvrier anarchiste
exemplaire de dévouement à la cause du prolétariat, la personnalité

1 «La répression en Russie : Francesco Ghezzi en prison à Moscou», La Lutte des


classes, n° 10, mai 1929. Cf. supra.

166
de Riazanov était inattaquable d'un point de vue révolutionnaire.
Cela permettait à Souvarine de conclure en ces termes : «Par cet
exploit barbare, la dictature du secrétariat a peut-être porté un
coup mortel à un grand serviteur désintéressé du prolétariat et du
communisme (...). Mais du moins aura-t-elle en même temps
dissipé la dernière apparence susceptible de faire illusion à
l'extérieur et avoué, révélant sa vraie nature, l'incompatibilité
absolue entre le bolchevisme post-léninien et le marxisme »(C. S., I,
p. 50).

Le cas de Riazanov, contrairement à ce que pouvait espérer


Souvarine, ne fut pas l'occasion d'une prise de conscience des
crimes du stalinisme dans la gauche ou l'extrême-gauche. Les
raisons de cette absence de réactions sont, comme toujours en
pareil cas, difficiles à déterminer. La lecture de la presse
d'extrême-gauche laisse peu de doutes sur le relatif silence qui
accueillit la nouvelle de l'arrestation de Riazanov, en dehors des
revues de l'opposition communiste. Le Libertaire, qui avait
participé activement à la campagne pour Ghezzi, ne mentionna
même pas la nouvelle, confirmant les craintes de Souvarine sur les
groupes politiques qui n'interviendraient que quand les leurs
étaient directement concernés. Pourtant le cas de Riazanov accentua
les craintes de certains secteurs du mouvement ouvrier, comme la
Fédération Unitaire de l'Enseignement (C.G.T.U.), sur l'évolution du
régime soviétique . Un de ses militants le plus en vue, Maurice
Dommanget protesta solennellement dans L'Ecole émancipée
(n°41, 10 juillet 1932) contre cette arrestation. Il est à noter,
toutefois, que la protestation de Souvarine allait beaucoup plus au
fond des choses dans sa mise en cause de la dictature qui rendait
possible une telle exaction.

Dans le même numéro de La Critique sociale, était reproduite


la pétition des historiens et archivistes français, à l'initiative
d'Albert Mathiez, en faveur de l'historien soviétique Eugène Tarlé,
précédée d'une présentation de Souvarine qui, outre un rappel des
faits, insistait sur la nécessité de «faire connaître un document
dicté, hors de toute considération politique, par la solidarité
confraternelle et l'intérêt de la science (C. S., I p. 93).

167
Au delà de ces individualités, c'est surtout l'affaire Victor
Serge qui fut l'occasion d'une prise de conscience plus aiguë de
l'importance de la répression stalinienne de la part de l'extrême-
gauche, mais aussi d'une partie du mouvement socialiste et de
certains intellectuels l .

Comme pour Francesco Ghezzi, il semble que Boris Souvarine


ait été une des premières personnes à être informée de
l'arrestation de l'écrivain et à porter l'information devant l'opinion
publique. Dès le 25 mars 1933 une nouvelle brève du Travailleur
annonçait l'arrestation de l'auteur de L'An I de la révolution russe.
Le 15 avril, un rédacteur anonyme s'inquiétait de son sort en
précisant que ses amis français étaient, depuis le mois précédent,
sans aucune nouvelle.

La semaine suivante, l'appel du C.C.D. en faveur de Victor


Serge était publié en première page du Travailleur. Ce texte figurait
également au sommaire de La Critique sociale (n° 8, avril 1933),
accompagné d'un appel signé par Georges Bataille, Lucien Laurat,
Jacques Mesnil, Pierre Pascal et Boris Souvarine. Le premier
document rappelait, en premier lieu, l'arrestation précédente de
Victor Serge en 1929 et sa libération suite à une intervention de
personnalités politiques ou littéraires de la bourgeoisie de gauche
émues par l'emprisonnement d'un des hommes qui avait, tant par
ses propres livres que ses nombreuses traductions fait le mieux
connaître en France le point de vue bolchevik sur la révolution
russe. Il insistait ensuite sur le caractère d'arbitraire et d'iniquité
de cette mesure répressive : «comme des millions d'autres
travailleurs persécutés au mépris des principes invoqués par la
Révolution d'octobre, au mépris du programme du parti bolchevik,
au mépris de la Constitution de la République des Soviets, Victor
Serge ne saurait être, à aucun degré, à aucun titre taxé d'hostilité
envers le communisme dont il s'affirme un irréductible partisan»
(C. S., II, p. 103).

1 Pour une vue d'ensemble des répercussions de cet événement, on se reportera à


l'article de Jean-Louis Panné, «L'affaire Victor Serge et la gauche française».
Communisme n° 5, 1984, p. 89-104.

168
Coupable du crime de penser différemment de la bureaucratie
régnante, il ne restait aux amis de Victor Serge qu'à alerter
l'opinion publique et à soulever la protestation des révolutionnaires
de toutes les écoles : «Pour ce faire le C.C.D. faisait appel avant tout
à la solidarité des organisations de travailleurs sans distinction de
tendance» (C. S., II, p. 103). L'appel des personnalités, d'une tonalité
moins politique et plus humanitaire, donnait l'essentiel des faits
récents connus sur le sort de Victor Serge et de ses proches en
revendiquant pour eux «le droit de vivre en travaillant en Russie
ou ailleurs» (C. S., II, p. 104).

Enfin le 17 juin, dans Le Travailleur, Souvarine annonça la


condamnation officielle de l'écrivain. Protester avec la plus grande
détermination pour Victor Serge, ce n'était pas seulement prendre
la défense d'un innocent persécuté mais également permettre de
faire connaître à l'opinion publique le sort misérable de tous les
travailleurs russes. «Ce n'est pas le moment de nous taire», écrivait
Souvarine. «D'autant moins qu'en protestant pour Victor Serge et sa
famille injustement maltraités nous avons voulu défendre non
seulement nos camarades, nos amis mais tout le peuple russe
opprimé, la révolution bafouée.»

On retrouve ici la même problématique que Souvarine


invoquait au moment de l'arrestation de Francesco Ghezzi dans La
Lutte des classes : à travers l'exemplarité du cas d'un
révolutionnaire sincère persécuté, c'était tous les travailleurs qu'il
fallait défendre contre l'arbitraire et la répression d'une
bureaucratie tyrannique. Elle faisait ainsi la preuve, d'une manière
flagrante, de son caractère anti-ouvrier et anti-socialiste. Il
importait de se saisir de ces cas pour éclairer l'opinion publique
européenne abusée par le prestige de la révolution de 1917 et une
propagande multiple aux moyens énormes.

A l'origine de cette campagne en faveur de Victor Serge,


Souvarine rencontra d'énormes difficultés pratiques à éveiller
l'intérêt des quelques personnalités de gauche dont le poids aurait
pu, dès le printemps 1933, peser lourd dans la protestation
officieuse ou publique. Une lettre de Souvarine à Pierre Kaan du 6

169 -
mai 1933 est particulièrem ent révélatrice des problèmes
rencontrés :

«L'arrestation de Victor Serge date du 8 mars. Deux mois déjà.


Personne n'a rien fait, sur le plan de la protestation publique. J'ai
rédigé un papier et commencé de recueillir des signatures. Bernier
s'est mis à ergoter, à proposer des amendements et a voulu me
faire entrer en rapport avec Madame Paz, sous prétexte qu'il la
fréquente à M onde, subordonner notre action aux considérations
louches de Bergery, etc. J'ai refusé net d'entrer dans cette voie,
sachant pertinemment ce qu'il y a au bout. D'autre part Pascal
hésitait à signer, de crainte d'attirer des représailles sur sa famille.
J'ai changé de tactique, soumis mon papier au Cercle et lancé ce
premier appel, avec la signature collective, sans illusion, car je sais
par expérience que la presse en général n'insère pas dans ces
conditions (...). Là-dessus, expulsion de la famille Roussakov de
Leningrad, arrestation d'Anita. Pascal se sent libéré de tout
scrupule et se montre disposé à signer ce qu'on voudra. Je ne fais ni
une, ni deux, je rédige un second papier, le soumets à la signature
de ceux sur qui j'étais à peu près sûr de pouvoir compter et le fais
envoyer comme le précédent à 75 adresses (...). Je n'ai pas cherché
à collecter le plus possible de signatures, mais à sortir au plus tôt
un appel.»

Dans la suite de cette lettre, Souvarine se laissait aller à un


certain pessimisme sur les résultats pratiques de cette action, tout
en soulignant une nouvelle fois le rôle néfaste des personnalités
influencées par le stalinisme :

«Nous devons nous exprimer comme nous l'entendons et, en


communistes, compter sur la contagion de l'exemple. Si nous
n'aboutissons pas, nous aurons tout de même fait notre devoir. Cela
n'empêche pas d'agir au mieux dans la coulisse pour arriver à une
solution favorable, mais aucune action en coulisse n'aura d'effet
sans l'appui d’une campagne publique. Le scandale, c'est que les
soi-disant “amis de V.S.” n'aient rien fait depuis deux mois, alors
qu'ils ont des moyens, des relations, de l'influence (...). Songez qu'ils
renoncent à faire quoi que ce soit à Monde, ou toute la rédaction est
sympathique à Victor, pour ne pas altérer leurs rapports avec le

170 -
sieur Barbusse, ce valet de bourreau. Pas un mot dans Europe où a
paru le dernier roman de Victor. Il n'y a donc rien à faire pour
concerter une campagne. Que chacun s'exprime et agisse à sa façon,
c'est la seule manière d'obliger les autres à s'exprimer et à agir à la
leur L»

Malgré ces craintes justifiées, pour la plupart, la campagne en


faveur de Victor Serge allait se développer avec la parution à la
Librairie du Travail pendant l’été 1933 d'une brochure de Marcel
M artinet tandis que La Révolution p ro lé ta r ie n n e , par
l'intermédiaire de Jacques Mesnil, informait régulièrement et
longuement ses lecteurs sur ce problème 12.

Parmi les répercussions les plus notables de cette affaire il


faut noter les prises de position, à l'initiative de Maurice
Dommanget, de la Fédération Unitaire de l'Enseignement en faveur
de Victor Serge et Christian Rakovsky à son congrès de Reims (4 au
7 août 1933). René Lefeuvre qui publiait Masses se sépara des
éléments pro-soviétiques de la revue à propos de l'affaire Serge,
avant de rejoindre le C.C.D., puis la Gauche révolutionnaire de
Marceau Pivert en 1935.

Même si Souvarine ne fut pas la cheville ouvrière des amis


français de Victor Serge jusqu'à sa libération, il n'en contribua pas
moins grandement à alerter l'opinion publique dès son arrestation
avec le double but de sauver un camarade persécuté et de déchirer
le voile de mensonges dissimulant la condition misérable des
travailleurs russes.

Mais Souvarine ne se contenta pas d'intervenir sur des cas


individuels, aussi symboliques soient-ils. C'était l'ensemble du
processus répressif en U.R.S.S. qu'il fallait dénoncer. Ainsi, il eut
l'occasion de rédiger, en 1934, une notice, d'abord inédite, à
l'intention de leaders socialistes sur «Les Persécutions en U.R.S.S.»,
dans laquelle il chiffrait le nombre des déportés à plusieurs

1 Jean-Louis Panné, op.cit.


2 Marcel Martinet, Où va la révolution russe ? L'affaire Victor Serge, Paris, Librairie
du Travail, 1933, Réimprimé par Plein Chant en 1978.

171
millions, et le nombre des détenus politiques dans les prisons, dans
les isolateurs et les camps de concentration, à des centaines de
milliers l.

Il définissait ainsi ces deux catégories de la terreur


stalinienne: «Ce sont la plupart d'obscurs travailleurs, ouvriers ou
paysans, sans notoriété ni soutien. A de rares exceptions près, ils
ont été condamnés par voie administrative, c'est-à-dire par une
procédure sommaire et secrète sans instruction contradictoire, sans
procès, sans témoins, sans défense.» Mais on y trouvait également
«des représentants de toutes les nuances de l'opinion
révolutionnaire non conformiste, même passifs ou retirés de toute
action sociale».Il énumérait ensuite vingt nuances des tendances
politiques frappées par la répression : des communistes
hétérodoxes (Riazanov, Victor Serge), des communistes des anciens
groupes «Vérité ouvrière», «Groupe ouvrier» ou «Opposition
ouvrière», des communistes de «gauche» ou trotskystes, des
communistes de «droite», des socialistes hors parti, des socialistes
menchéviks (Eva Broïdo) *2, des socialistes révolutionnaires de
gauche, du centre ou de droite, des Bundistes du parti socialiste juif,
des socialistes de différentes minorités nationales (Géorgie, Ukraine,
Arménie), des socialistes israélistes du groupe Poale-Zion, des
anarchistes, des syndicalistes, des sionistes, des tolstoïens etc. En
conclusion, il écrivait : «Un certain “Comité pour la libération de
Thaelmann” lance un appel qui conclut : “Ceux qui se taisent se
rendent coupables. Ceux qui ne font rien aident Hitler”. A plus forte
raison sont coupables ceux qui taisent les persécutions accomplies
en U.R.S.S. sous le drapeau usurpé du socialisme et qui, par leur
indifférence ou leur apathie aident Staline.»

* «Les camps de concentration et les prisons soviétiques», B .E .I.P .I., n° 15, 1er- 15
décembre 1949, p. 2-3. La note de Souvarine fut publiée par Le Combat marxiste
(n °10-ll, juillet-août 1934), puis reproduite dans la brochure n° 3 (1936) des
«Amis de la vérité sur l'U.R.S.S.», Bilan de la terreur en U.R.S.S. (Faits et chiffres),
p. 5-8.
2 «Sur le cas d'Eva Broïdo», on se reportera à l'article du Combat marxiste (n° 27,
janvier 1936) , «Communications sur la situation des prisonniers politiques publiées
par la Commission d'Enquête instituée par l'Internationale ouvrière socialiste».

172 -
§ 2. L'ALLEMAGNE.

De 1931 à 1934, l'événement international le plus marquant


et le plus lourd de conséquences fut, évidemment, la prise du
pouvoir par Hitler le 30 janvier 1933, suivie par l'incendie du
Reichstag dans la nuit du 27 février.

Avant d'examiner les prises de position de Souvarine sur les


événements d'Allemagne, il convient d'indiquer sommairement ce
que furent les positions de l'Internationale communiste et du
mouvement socialiste dans les années qui précédèrent la victoire
du nazisme. Cette mise en perspective permettra de mieux
apprécier la lucidité et l'originalité des analyses de Souvarine.

L'Internationale communiste décida au 9e plénum de son


comité exécutif, en février 1928, d'intensifier la lutte contre les
Internationales socialiste et syndicaliste réformistes. Cette décision
inaugurait une nouvelle ligne politique que l'on a coutume de
dénommer la politique de la «troisième période». Selon cette
formulation, une première période allait de 1918 à 1923 et avait
été caractérisée par une situation révolutionnaire aiguë. La seconde,
de 1923 à 1928, avait vu une stabilisation relative du système
capitaliste en même temps que la reconstruction de l'économie
soviétique. La troisième période débutait en 1928 et devait
correspondre à une aggravation de la crise du système capitaliste.
L'exacerbation des contradictions économiques et sociales devait
entraîner une nouvelle vague révolutionnaire. En U.R.S.S., la mise en
œuvre du Plan Quinquennal allait permettre de développer les
«bases socialistes» de son économie. Dans ce contexte, les
théoriciens de l'Internationale communiste considéraient la Social-
Démocratie comme le principal obstacle à une révolution
communiste.

Contrairement à ces prévisions, la période «se manifesta au


contraire comme une époque de renforcement inouï des tendances
nationalistes et impérialistes les plus réactionnaires, une époque de

173
bouleversement fasciste et de destruction de tout le mouvement
socialiste et communiste L»

A partir de 1928, le K.P.D., comme l'ensemble des sections de


l'Internationale communiste, devait adopter un cours ultra-
gauchiste. Deux déclarations, la première d'un dirigeant du K.P.D. en
1931, la seconde de l'Internationale communiste après l'arrivée
d'Hitler au pouvoir, démontrent parfaitement l'incompréhension
manifeste de Staline devant le phénomène hitlérien, sans chercher
à pousser plus avant sur les raisons ultimes de ce choix.

Le 14 octobre 1931, Hermann Remmele, un porte-parole avec


Heinz Neumann de la fraction dure du K.P.D., proclamait dans un
discours à la tribune du Reichstag : «Une fois les nazis au pouvoir, le
front unique du prolétariat se réalisera et fera place nette (...). Les
fascistes ne nous font pas peur. Ils arriveront au bout de leur
rouleau plus vite que tout autre gouvernement.» Immédiatement
après le 30 janvier 1933, le K.P.D., sous la pression de sa base, fit
quelques timides tentatives de front unique avec la social-
démocratie. Mais c'était trop peu, et surtout trop tard. Sur le fond,
l’Internationale communiste persistait à prôner une politique du
pire dont l'aberration atteignait des sommets dans cette résolution
du 1er avril 1933 : «Malgré le terrorisme fasciste, l'essor
révolutionnaire va s'amplifier inévitablement. Les masses seront de
plus en plus obligées de se défendre contre le fascisme. L'institution
de la dictature fasciste manifeste, qui réduit à néant les illusions
démocratiques des masses et soustrait les masses à l'influence de la
social-démocratie, accélère la marche de l'Allemagne à la révolution
prolétarienne 12.»

Les grandes organisations du mouvement ouvrier français ne


faisaient guère preuve de plus de lucidité. Selon Jacques Droz, «le

1 Ossip K. Flechtheim, Le Parti communiste allemand sous la République de Weimar,


Paris, Maspero, Bibliothèque socialiste, 1972, p. 186. Pour un exposé détaillé de la
politique du K.P.D. dans les années 1929-1933 on consultera plus particulièrement
le chapitre IV.
2 Ces deux déclarations sont citées par Serge Bricianer dans Karl Korsch, Marxisme et
contre-révolution, Paris, Ed. du Seuil 1975, p. 194.

174 -
P.C.F. fut surpris par l'avènement de Hitler, ce qui d'ailleurs ne le
distingue pas des autres partis français» L 'H um anité tendit à
minimiser l'avènement de Hitler au pouvoir en titrant le 31 janvier
1933 : «Le résultat d'un moindre mal : Hitler chancelier».

Du côté socialiste, le danger nazi était également sous-estimé


malgré ses foudroyants succès électoraux à partir de 1929. Ainsi en
1931, dans une brochure sur Les problèmes de la paix, Léon Blum
écrivait que «Hitler est aujourd'hui plus loin du pouvoir que le
Général Boulanger le soir du 27 janvier 1889 (...). Doit-on redouter
qu'il s'en rapproche ? Non selon moi. Je crois que l'astre hitlérien
est déjà monté au plus haut de sa course, qu'il a déjà touché son
zénith.» L'année suivante Blum continuait à écrire qu'Hitler ne
pouvait pas arriver au pouvoir *2.

Au printemps 1933, Daniel Guérin alla trouver Léon Blum au


siège du Parti socialiste pour lui proposer de faire un reportage en
Allemagne. Ce dernier, désormais conscient de la gravité du danger
nazi, accepta la proposition et le récit de ce voyage dans la nouvelle
Allemagne hitlérienne fut publié du 25 juin au 13 juillet 1933 dans
Le Populaire. A son retour, Daniel Guérin constata l'incrédulité avec
laquelle ses informations furent accueillies : «L'opinion publique est
alors si mal renseignée sur l'hitlérisme, si sceptique, si indifférente
que, même dans les milieux socialistes, on se refusa à me croire sur
parole 3.»

Les problèmes allemands ne furent pas abordés directement


dans les trois premiers numéros de La Critique sociale en dehors
d'un compte-rendu de Charles Rosen (Frédéric Hirth : Hitler ou le
guerrier déchaîné) et de Lucien Laurat (Pierre Vienot : Incertitudes
allemandes, la crise de la civilisation bourgeoise en Allemagne). Il
est à noter que Charles Rosen semblait adopter l'interprétation

^ Jacques Droz, Histoire de l'anti-fascisme en Europe (1923-1939), Paris, Ed. La


Découverte, textes à l'appui, 1985, p. 187.
2 C f Jacques Bariety, «Léon Blum et l'Allemagne (1930-1938)», in Les Relations
franco-allemandes (1933-1939), Paris, Editions du CNRS, 1976.
3 Daniel Guérin, Front populaire, révolution manquée (témoignage militant), Paris, Ed.
Maspero, Textes à l'appui, 1976, p. 57.

175
largement répandue dans l'extrême-gauche d'un Hitler simple
instrument aux mains de la grande bourgeoisie, alors que Lucien
Laurat insistait sur le chaos intellectuel qui caractérisait la crise
allemande. De son côté Souvarine remarquait, à propos d'un
numéro du Crapouillot sur Les Allemands, que cette revue ne
dépassait malheureusement pas «le niveau de l'information
pittoresque la plus superficielle» (C. S., I, p. 39), ce qui semble avoir
été le plus petit dénominateur commun du journalisme en France
sur ce pays à cette époque.

Au-delà de ces brèves annotations, la première analyse de


Souvarine concernant les événements d'Allemagne fut publiée en
décembre 1931 dans La Critique sociale (n° 4). Il est important de
la citer longuement car elle synthétise en quelques phrases
l'essentiel de ce que l'on pouvait observer et, par la même, prévoir
de l'avenir politique de ce pays, loin des délires idéologiques ou des
aveuglements volontaires :

«En Allemagne où se joue le sort de l'Europe, la défaite du


faux communisme est acquise avant tout combat. Un parti asservi
n'a jamais fait de révolution. Mais en particulier, ce parti qui a
renié l'enseignement de ses fondateurs, Rosa Luxemburg et Karl
Liebknecht, qui s'est fait l'instrument docile de la bureaucratie
soviétique, qui a sous prétexte de tactique de “gauche”, favorisé
l'élection de Hindenbourg, qui a donné dans le plus grossier
nationalisme et servi la réaction en maintes circonstances, qui
récemment encore soutenait l'initiative de plébiscite des nationaux-
socialistes, ce parti doit inéluctablement payer sa trahison.
Incapable de réaliser avec l'ensemble de la classe ouvrière une
action commune contre le danger nazi, il ne saura que laisser son
élite se sacrifier trop tard dans une lutte désespérée tandis qu'une
importante portion de ses membres passera dans le camp adverse,
comme déjà tant de nationalistes sont devenus “communistes” et
vice-versa» (C. S., I, p. 147).

Souvarine s'opposait très fermement, sans toutefois le


nommer, à l'idée défendue par Trotsky selon laquelle le K.P.D.
pourrait, malgré tout, continuer à représenter une force
révolutionnaire, même s'il était nécessaire d'opérer, de l'intérieur,

176
son redressement contre la politique stalinienne. A la même
époque, Simone Weil, commentant une étude de Trotsky sur la
situation allemande, constatait également que ce dernier gardait
pour le parti communiste «un attachement qu'on ne peut
s'empêcher de juger superstitieux» L Cependant, elle s'en tenait à
cette simple observation dans un article par ailleurs fort élogieux.
Souvarine allait, lui, beaucoup plus loin dans l'analyse des
conditions de la dégénérescence du K.P.D. qui en faisait le contraire
d'une véritable organisation révolutionnaire et rendait totalement
infondées les espérances de Trotsky sur son redressement possible.
Là encore il convient d'amplement le citer :

«Le mouvement communiste est censé traduire la conscience


des classes exploitées et l'on est, au contraire, en présence d'une
expression de leur inconscience (...) Les suffrages gagnés en
Allemagne depuis l'an dernier aux élections par les extrêmes de
droite et de gauche représentent un phénomène politique et social
identique, comme en attestent l'analogie des programmes et le
chassé-croisé des suiveurs. L'issue de la grande collision en
perspective en Allemagne est déjà prédéterminée tant par le
présent que par le passé récent du ci-devant parti communiste que
par toute l'évolution de la social-démocratie depuis la guerre.» (C. S.
I, P- 147)

Cette dernière, avec la sanglante politique de Noske à la fin de


la Première Guerre mondiale, avait écrasé la gauche du mouvement
ouvrier sans inquiéter le moins du monde la bourgeoisie
réactionnaire et conservatrice, déplaçant ainsi le centre de gravité
de la vie politique allemande vers la droite, puis l'extrême-droite.
L'inquiétante situation allemande était donc bien la plus implacable
démonstration de l’échec historique des deux Internationales
ouvrières rivales. Deux remarques significatives concluaient ses
réflexions sur l'Allemagne. Tout d'abord Souvarine soulignait que le
mouvement nazi risquait de faire «regretter aux social-démocrates
les lois de Bismarck», laissant par la même entendre que la nature*

* «Conditions d'une révolution allemande», Libres propos, 6e année, n° 8, août 1932.


Cf. Œuvres complètes, op. cit., t. I, p. 108-115.

177
du national-socialisme dépassait de beaucoup l'autoritarisme et le
conservatisme prussien traditionnel. Ensuite il indiquait qu'une
probable victoire nazie bouleverserait les données géo-politiques
européennes en créant, en particulier pour la Russie «un danger
qu'on entrevoit non seulement dans les paroles de Hitler, mais dans
la logique de la situation».

L'année suivante Souvarine revint brièvement sur la situation


allemande, toujours dans La Critique sociale (n° 6, septembre
1932). L'idée centrale était la même : la banqueroute des deux
Internationales leur interdit de chercher une issue positive à la
crise et c'est, au contraire, la contre-révolution qui conserve
l’initiative et peut prendre l'offensive : «Ni l'une, ni l'autre ne sont
aptes à assumer les responsabilités que l'histoire leur assigne et
chacune à sa manière se voue à la faillite définitive. L'Allemagne,
où se résument le mieux les insolubles contradictions de la société
contemporaine, montre comment leurs voies différentes conduisent
à la même paralysie devant la pire réaction à l'heure décisive» (C.S.,
I, p. 242).

Dans ses souvenirs sur le Cercle communiste démocratique,


Edouard Lienert a rapporté cet échange de propos avec Souvarine
au sujet de la situation allemande : «Devant la montée incessante
des nazis, je me souviens avoir dit un jour à Boris Souvarine : “la
grande bourgeoisie allemande ne peut tout de même pas laisser ces
gens prendre le pouvoir, ils sont un danger pour elle ?” A quoi il me
répondit laconiquement : “regardez les chiffres” l .»

Et ces chiffres là étaient effectivement bien plus éloquents


que de longs discours ou de prétendues analyses relativisant la
montée en puissance du national-socialisme. Ainsi Ossip K.
Flechtheim a indiqué qu'entre 1930 et les élections du Reichstag de
juillet 1932 le score des nationaux-socialistes avait plus que doublé.
Aux élections du 6 novembre de la même année, le parti nazi
totalisait 11,75 millions de voix, contre 6 millions pour le K.P.D. et
7,25 millions pour le S.P.D., devenant ainsi électoralement le

1 Edouard Liénert, «D'un cercle à l'autre», in Boris Souvarine et La Critique sociale,

op. cil., p. 57.

178
premier parti allemand face à des adversaires désunis et
désorientés L

L'anecdote rapportée par E. Liénert est une nouvelle


illustration du fait que Souvarine a toujours eu la préoccupation
majeure de laisser œuvrer dans sa réflexion la force brute des faits
et des événements, aux dépens de préoccupations doctrinaires ou
idéologiques. C'est ce qu'il avait remarquablement bien exprimé en
écrivant que «l’honnête constatation des faits n'implique pas
nécessairement de s'y soumettre. Elle est par contre indispensable à
qui ne désespère pas de les changer.» (C. S., I, p. 242)

La suite des événements allait rapidement confirmer les


sombres prévisions de Souvarine. Ses premières réflexions sur la
défaite allemande furent publiées dans Le Travailleur (n° 43, 11
mars 1933). Il constatait tout d'abord l'absence d'une véritable
lutte d'envergure du prolétariat allemand. C'était bel et bien une
«défaite sans combat», contrairement aux proclamations délirantes
de l'Internationale communiste qui voulait faire croire que l'arrivée
d'Hitler au pouvoir allait être le marche-pied d'une révolution
communiste 12. Pour Souvarine, au contraire, la répression nazie
s'abattait sur un mouvement ouvrier aussi divisé que désorienté,
créant une situation où «Hitler au pouvoir accumule les moyens d'y
durer». Cette situation catastrophique était bien, dans la droite
ligne des analyses précédemment citées, le résultat des deux
politiques complémentaires dans l'échec et l'inefficacité, celle de la
social-démocratie et celle du stalinisme. Souvarine datait de 1914
la dégénérescence du mouvement socialiste, de 1924 celle du
mouvement communiste. La première guerre mondiale dans un cas,
la mort de Lénine et le tournant du Ve Congrès de l'I. C. étaient les

1 Ossip K. Flechtheim, op. cit.


2 Le meilleur témoignage sur les mois de novembre 1932 à mars 1933 est celui de
Hippolyte Etchebehere (Juan Rustico) : 1933, la Tragédie du prolétariat allemand
(Défaite sans combat. Victoire sans péril), Cahiers Spartacus n ° l l l , 1981. Sur les
derniers mois de la république de Weimar, les analyses les plus remarquables sont
celles de Simone Weil, réunies désormais dans ses Œuvres complètes, t. II, vol. II, op.
cit.

179 -
repères chronologiquesque Souvarine se donnait pour baliser les
étapes de la décadence des grandes organisations du mouvement
ouvrier. Il faut souligner au passage que le choix de ces dates
éclairait bien les options politiques de Souvarine qui tendait à
minorer l'importance des critiques de gauche de la social-
dém ocratie d'avant 1914 (par exemple lesyndicalisme
révolutionnaire français) ou du communisme d'avant 1924 (la
révolte de Kronsdadt et les anarchistes russes).

La trahison des principes internationalistes du mouvement


ouvrier par la social-démocratie allemande en août 1914, n'avait
fait qu'empirer depuis cette date. Au fil des années, elle avait
successivement accepté l'Union sacrée et la guerre impérialiste, tout
en devenant le plus ferme soutien de Guillaume II et de l'Empire,
en rivalisant de nationalisme et de chauvinisme avec les partis
conservateurs. A la fin de la guerre, elle avait tout fait pour
liquider le pouvoir issu de la Révolution et embourgeoiser la
République. Elle allait se rendre responsable de l'assassinat des
ouvriers spartakistes, de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht.
Devant la montée du danger nazi, sa prétendue politique du
moindre mal l'avait contrainte de laisser le terrain libre à son plus
terrible adversaire. Le parti stalinien portait également une très
lourde responsabilité dans cette tragédie, «deuxième en date mais
premier par l'ampleur de la trahison». Instrument servile aux
ordres de Staline, il avait favorisé, par l'incohérence de sa politique
les progrès de la pire réaction. Le mot d'ordre de «classe contre
classe» avait symbolisé cette politique du pire où l'on vit le K.P.D.
réaliser le front unique avec les nationaux-socialistes comme au
moment du prétendu «plébiscite rouge» ou lors de la grève des
transports de Berlin. A propos de cette grève, il faut savoir que
ceux-ci dépendaient de la municipalité social-démocrate. La grève
déclenchée contre une réduction de salaire de 20% fut dirigée
conjointement par les staliniens et les nazis tandis que les syndicats
réformistes essayaient d'arrêter le mouvement. Elle illustre

180
parfaitement l'état de confusion et de désorientation du
mouvement ouvrier à deux mois de l'arrivée d'Hitler au pouvoir L

En mars 1933, la rupture de la social-démocratie allemande


avec la IIe Internationale fournit à Souvarine l’occasion d'une très
sévère mise au point. Le titre de son article — «Socialistes de Hitler»
— était une transposition de l'expression «socialistes du Kaiser»,
utilisée pendant la Première Guerre mondiale pour désigner les
partisans socialistes les plus jusqu'au boutistes de l’Union sacrée *2.
Cependant Souvarine allait beaucoup plus loin qu'une simple
dénonciation de la trahison des chefs sociaux-démocrates :
«L'évolution de ce parti en fait véritablement un parti bourgeois,
quelle que soit la masse de prolétaires restés dans ses rangs par
tradition, routine, force d'inertie. On ne peut même pas reprocher à
une collectivité aussi nombreuse son évolution. Le phénomène est
trop considérable pour relever des critères en usage dans les cas
individuels. Une transformation de cette importance tient aux
conditions de l'époque, à un ensemble complexe de raisons
économiques, organiques et historiques.»

Souvarine considérait que la social-démocratie venait de


donner la preuve ultime de sa dégénérescence entamée en 1914.
Son incapacité à mener une politique indépendante, même
timidement réformiste, n'en faisait plus, désormais, qu'un rouage
obsolète de fonctionnement du système capitaliste allemand. Il
parlera, par ailleurs, de la social-démocratie comme d'un parti de
«réformistes sans réforme». De son côté, Simone Weil souligna que
«la capitulation du prolétariat n'est pas due uniquement aux
trahisons des chefs» (C. S., II, p. 137).

Un nouvel épisode vint quelques jours plus tard confirmer les


analyses de Souvarine sur la décomposition de l'ancien mouvement
ouvrier allemand. A l'occasion du 1er mai, déclaré «Journée
nationale du travail» par le gouvernement du chancelier Adolf
Hitler, «l'Union générale des syndicats allemands avait donné

* C f «Un récit allemand de la grève des transports de Berlin», La Révolution


prolétarienne, n° 142, 25 décembre 1932.
2 «Socialistes de Hitler», Le Travailleur, n° 47, 8 avril 1933.

181
comme consigne aux syndicats libres qui lui étaient rattachés de
participer en bloc au défilé, avec le plus grand nombre possible de
gens. L'objectif tactique était probablement de montrer aux
nouveaux dirigeants la bonne volonté et le désir de coopération des
syndicats, ainsi que d'exprimer l'espoir que le gouvernement ne les
supprimerait pas. Le camarade Leipart, président de l'Union
(A.D.G.B.), s'était d'ailleurs mis lui-même à la disposition de Hitler.
Donc, ce jour-là, les ouvriers sociaux-démocrates et communistes,
l'élite syndicale de la classe ouvrière, se rendirent en cortège
jusqu'à Tempelhof, disséminés parmi les étendards SA et SS du
Grand Berlin, la Jeunesse hitlérienne, les chefs des sections locales
et d'îlots, la Ligue des jeunes filles allemandes, les formations
d'assaut de la cavalerie, les sections motorisées et aéronautiques
nazies et l'Association des femmes ... l»

L'acte courageux d'un militant social-démocrate qui s'était


battu les armes à la main contre les nazis venus l'arrêter, fut
longuement commenté par Souvarine en août 1933, pour en tirer la
leçon essentielle de la tragédie allemande : «Schmaus, en état de
légitime défense, a tué quatre nazis, alors que son parti, premier
responsable de l'avènement des nazis au pouvoir, et que le parti
communiste, second responsable en date, se sont abandonnés sans
coup férir, ont laissé le champ libre aux sauvages du national-
socialisme et, ainsi, trahi les intérêts de la classe ouvrière, du
socialisme et du communisme, de la révolution. Mais ce n'est pas
seulement en juin 1933 que Schmaus s'est trouvé en état de
légitime défense. Depuis plusieurs années, tous les travailleurs
révolutionnaires ou réformistes, tous les social-démocrates et tous
les communistes pouvaient et devaient se considérer en état de
légitime défense. Et dans de telles conjonctures, la légitime défense
implique la légitime attaque préventive. Il s'agissait de tirer les
premiers et de bien viser, pour ne pas tomber tôt ou tard sous les
coups de la réaction nationale-socialiste que d'aucuns ont le toupet
de présenter comme une révolution12.» Malgré son caractère tardif
et isolé, Souvarine rendait hommage au geste de ce militant

1 Franz Jung, Le Scarabée-torpille, Paris, Ludd, 1993, p. 499-500.


2 «Schmaus» Le Travailleur, n° 64, 5 août 1933.

182 -
exemplaire, en évoquant sa mémoire «pour appeler aux actes virils
quand sera révolu le temps des paroles».

Devant une telle catastrophe, les organisations ouvrières se


devaient d'impulser une riposte de grande ampleur, capable de
mobiliser, au plan international, le mouvement ouvrier et l'opinion
publique des pays démocratiques. La proposition d'un boycottage
des produits allemands pouvait remplir ce but en étant à la fois un
outil de mobilisation des opinions publiques et un moyen de
pression économique sur le nouveau régime nazi. Dès le mois de
mai 1933, l'idée d'un boycottage des produits allemands fut
longuement discutée, dans Le Travailleur, entre militants du C.C.D.
Charles Rosen s'interrogeait sur l'opportunité d'un tel mot d'ordre
et en contestait la validité en soulignant qu'il risquait de ranger
chaque mouvement ouvrier aux côtés de sa propre bourgeoisie (Le
Travailleur, n° 51, 6 mai 1933).

Souvarine lui répondit longuement en prenant fermement


position en faveur du boycott. A propos du rappel par Charles
Rosen de la formule classique sur l'ennemi qui est avant tout dans
notre propre pays, Souvarine précisait que c'était un «exemple
frappant de la façon dont une excellente formule peut devenir un
obstacle à la pensée». Il rappelait que «les deux plus belles actions
de masse» dont sa génération avait été témoin avaient eu lieu à
propos de Francisco Ferrer, le pédagogue libertaire condamné à
mort en Espagne en 1909, et des deux anarchistes italo-américains
Nicolas Sacco et Bartolomeo Vanzetti exécutés aux Etats-Unis en
1927. Au-delà des expressions si justes soient elles, «l'histoire ne
nous demande pas notre avis et se rit de nos formules quand elle
improvise une situation où surgissent des possibilités d'agir». Enfin,
il faisait un sort au simplisme de l'argumentation de Rosen en
soulignant que «la fermeté des principes sur la base d'une telle
formule, aboutirait simplement à une rupture de la solidarité
internationale, sous prétexte que l'ennemi étant ici, et relativement
accommodant, nous n'avons pas à le combattre ailleurs où il
anéantit nos frères de classe». Cependant, au niveau de l'action, le
boycottage restait une formule sans effets dans la mesure où nul

183 -
n'avait été capable de se saisir de cette opportunité d'action de
solidarité internationale contre la dictature nazi.

Pourtant le débat continua dans l'extrême-gauche et en


particulier dans les milieux syndicalistes, après la décision de la
Fédération syndicale internationale de proclamer le boycottage des
produits allemands. La discussion rebondit dans La Révolution
prolétarienne (n° 159, 10 septembre 1933) où Robert Louzon, dans
un court article solidement argumenté, prenait également position
pour le boycott. C'était, selon lui, «la seule arme efficace dont nous
disposons à l'heure actuelle pour nous défendre contre le fascisme,
c'est-à-dire contre la destruction de toute organisation ouvrière
libre». Contrairement à ceux qui redoutaient des effets pervers d'un
processus de boycottage, Louzon en demandait l'application
immédiate et reprochait à la F.S.I. de ne pas se donner les moyens
de «mettre cette résolution à exécution» c'est-à-dire de l'organiser
par «un énorme et tenace travail de propagande». Souvarine
approuva les différents points de l'article de Louzon en insistant
également sur l'absence d'application pratique et efficace de la
résolution de la FSI (C. 5., II, p. 197).

Si la question du boycott des produits allemands ne dépassa


guère le cercle des organisations les plus militantes du mouvement
ouvrier, un autre événement allait, par contre, dominer les
premiers mois de la vie politique de l'Allemagne nazie et mobiliser
une grande partie des opinions publiques des pays occidentaux.
C'est dans la nuit du 27 février 1933 que fut incendié le siège du
parlement allemand, le Reichstag. Un individu de nationalité
hollandaise, Marinus Van der Lubbe, fut arrêté sur les lieux du
sinistre. La presse nazie cria au complot communiste tandis que la
police politique multipliait les arrestations de militants socialistes
et communistes. Elle accusa conjointement Van der Lubbe et
Georges Dimitrov, un fonctionnaire bulgare de l'Internationale
communiste, de cet incendie criminel. Au delà des milieux
traditionnellement favorables à l'U.R.S.S., une grande campagne de
propagande fut lancée par l'Internationale communiste en soutien à

184
Dimitrov et à ses co-inculpés, tout en accusant Van Der Lubbe
d'être un pur et simple provocateur nazi L

Le Cercle communiste démocratique exprima sa position dans


un tract intitulé «L'affaire du Reichstag», daté du 10 septembre
1933. Il fut publié dans Le Travailleur (n° 70, 16 septembre 1933),
puis dans L'Effort (n° 402, 28 octobre 1933), très certainement sur
l'intervention de Simone Weil qui collabora à cet hebdomadaire
syndicaliste du Cartel du bâtiment lyonnais de novembre 1931 à
février 1934. Le tract fut distribué dans plusieurs meetings,
notamment à la salle Wagram et à la salle Bullier. Au cours d'une
de ses distributions, Simone Weil dédaignant les consignes de
prudence afin d'éviter toute bagarre avec le service d'ordre
communiste entra à l'intérieur de la salle et lança ostensiblement
un paquet de tracts dans l'assistance. Edouard Liénert, qui a
rapporté cette anecdote, précise que «les tracts lancés ont été
immédiatement récupérés par le service d'ordre et aucun des
assistants n'a pu en prendre connaissance»12.

Ce texte s'articulait autour de deux grandes idées. Tout


d'abord, le procès des soi-disant «incendiaires» du Reichstag n'était
qu'une mascarade tragique où les vrais responsables essayaient de
détourner l'attention en accusant leurs victimes. Le texte
proclamait : «Cherchez à qui le crime profite : le vieil adage est
toujours valable et désigne clairement les criminels, en l'occurrence.
Ce sont les ennemis déclarés du peuple allemand travailleur (...). Ce
sont les Hitler, les Goering, les Goebbels et autres Rosenberg.» Il

1 Cf. Le Verdict (Texte intégral des rapports et conclusions des 1er et 2è sessions de la
Commission Internationale d'Enquête sur l'incendie du Reichstag, Londres, 14, 15,
16, 17, 18 septembre-Paris, 4 octobre 1933), Editions du Comité National d'Aide aux
victimes du fascisme hitlérien, notamment les parties II et III : «Van Der Lubbe a-t-
il pu agir seul ?» et «Si Van Der Lubbe n’a pas agi seul, quels ont été ses
complices ?» Les membres français de cette commission étaient V. de Moro-Giafferi
et Gaston Bergery. Sur cette Commission et sur le rôle de Willi Münzenberg,
«organisateur invisible de la croisade mondiale antifasciste», cf. Arthur Koestler,
Hyéroglyphes II, Paris, Le Livre de poche/Pluriel, 1978, p. 58-86.
2 Edouard Liénert, op. cit., p. 59.

185
s'étonnait, ensuite, de ce qu'il nommait «le scandale du silence de
Moscou», en soulignant que, partout dans le monde, étaient
organisées des actions pour sauver les accusés, sauf dans la Russie
de Staline. La seconde partie de ce tract posait la question épineuse,
et le plus souvent occultée, des relations complexes qu'allait
entretenir l'Allemagne nazie et la Russie stalinienne. Nous y
reviendrons ultérieurement, en nous contentant d'indiquer ici
sommairement les prises de position de Souvarine devant le procès
de Leipzig et le sort tragique de Marinus Van der Lubbe.

Prié de donner son adhésion à un «Comité de défense pour le


procès du Reichstag», Souvarine répondit par une lettre ouverte (Le
T r a v a i l l e u r , n° 78, 11 novembre 1933) en indiquant que
l'organisation, dont il était membre, avait pris spontanément la
défense des accusés, et pouvait soutenir, dans la mesure de ses
moyens, toute action entreprise en leur faveur. Souvarine se disait
prêt à une adhésion personnelle à ce comité, «mais à la condition de
ne pas côtoyer des gens capables de complaisance envers d'autres
gouvernements, d'autres iniquités...», et il rappelait le sort des
milliers de révolutionnaires de toutes tendances, emprisonnés et
déportés en U.R.S.S., parmi lesquels il citait les figures exemplaires
de David Riazanov, Christian Rakovsky et Victor Serge.

Parallèlement Jean Dautry, dans Le Travailleur (n° 74, 14


octobre 1933), avait stigmatisé l'attitude de L ’Humanité à propos de
Van der Lubbe, en la qualifiant de «particulièrement ignoble». Rien
ne pouvait permettre de le traiter de provocateur : «Tout prouve,
au contraire, son honnêteté dont se porte garant un révolutionnaire
hollandais authentique : Anton Pannekœk.» Selon Dautry, «depuis
l'ouverture des débats à Leipzig, pas une fois Van der Lubbe n'a
prononcé une parole ou fait un geste de provocateur.» Mais
L 'H um anité continuait à le traiter comme tel et hurlait à la mort
car, par-dessus tout, le gouvernement russe et l'Internationale
communiste voulaient «rejeter sur un homme seul, sur un
révolutionnaire odieusement calomnié la responsabilité de leur
trahison en Allemagne».

Le 23 décembre 1933 le tribunal de Leipzig prononçait


l'acquittement de Dimitrov et de ses co-inculpés, tandis qu'il

186 -
condamnait à mort Van der Lubbe. Le C.C.D. réagit immédiatement
en dénonçant une nouvelle fois «l'attitude abominable» de
L ’Humanité qui osait encore traiter Van der Lubbe de provocateur
après sa condamnation à mort : «Cette attitude déshonore une fois
de plus les gens, qui, en qualifiant Van der Lubbe de la sorte, se
font les complices d'Hitler ; qui usurpent l'étiquette communiste
sans rougir d'approuver une condamnation à mort prononcée par
les nazis ; les hypocrites qui, par la voie des “Comités de Défense”
feignent de s'intéresser au sort des révolutionnaires persécutés,
mais en même temps applaudissent et encouragent l'étouffement
de la pensée libre, la répression impitoyable du mouvement
révolutionnaire, le perpétuel état de terreur dont souffre le peuple
russe tout entier dans le régime dictatorial de Staline ; qui
prétendent “arracher” la libération des communistes victimes
d'Hitler et par ailleurs lui livrent d'autres communistes par
l'entremise d'un soi-disant “Secours Rouge” 1.»

L'appel à sauver Van Der Lubbe que reprenait le C.C.D. à la


suite du gouvernement hollandais et de nombreux juristes, n'eut
pas de retentissement et, le 10 janvier 1934, il fut décapité dans la
cour de la prison de Leipzig, tandis que la majeure partie de
l'opinion publique de gauche adhérait à la version des faits le
présentant comme un provocateur nazi.

Souvarine tenta d'aller au-delà des propagandes adverses


mais similaires dans leur besoin de falsification. Il faut rappeler
que le 27 février, le communiqué publié à Berlin annonçant
l'incendie, mentionnait l'arrestation sur les lieux du sinistre d'un
homme qui avait avoué sans difficultés son appartenance au Parti
communiste hollandais. Quelques heures plus tard, le parti
communiste allemand imprimait un tract accusant les nazis de
l'incendie du Reichstag. Pour Souvarine, «par son acte incendiaire,
Van der Lubbe a favorisé la cause hitlérienne, mais l'accuser de
provocation consciente est un crime ; et en tout état de cause, les

1 «La condamnation de Van Der Lubbe», Le Travailleur, n° 91, 10 janvier 1934.

187
véritables communistes se dresseront toujours contre de telles
condamnations prononcés par leurs plus sanglants ennemis l .»

Toutefois, parmi les sympathisants du C.C.D. se faisaient jour


des divergences importantes sur ce sujet. Ainsi Jean Dautry,
rendant compte dans La Critique sociale d'un numéro spécial de La
Revue anarchiste consacrée à Van der Lubbe, le qualifiait de
«révolutionnaire libre» ; alors que, à l'opposé, Paul Rassinier, dans
Le Travailleur, reprenait peu ou prou l'argument de la provocation
nazie 2.
*

Quoi qu'il en soit, Souvarine avait eu le courage d'adopter


parmi le concert tonitruant des propagandes totalitaires, une
position ferme et nuancée concernant le malheureux ouvrier
hollandais, au moment où prenait «naissance un des mensonges les
plus étonnants qui devait entrer dans l'histoire de nos jours : le
mythe Van Der Lubbe» 3.

* Ibidem.
2 «Tribune de discussion : Encore à propos de Van der Lubbe», Le Travailleur, n° 91,
10 janvier 1934.
3 Paul Barton, «Marinus Van der Lubbe ou le mythe dans l'histoire», La Révolution
prolétarienne, n° 136, mars 1959.

188
II. BORIS SOUVARINE DANS LA CULTURE
POLITIQUE DE LA GAUCHE FRANÇAISE DES ANNEES
TRENTE.

A. LE SYNDICALISME REVOLUTIONNAIRE ET LA
REVOLUTION PROLETARIENNE.

Les «perspectives de travail» assignées par Souvarine à L a


Critique sociale contenaient une opinion tranchée et catégorique sur
le caractère historiquement daté du syndicalisme. Celui-ci, «que
personne n'a jamais pu définir avec autorité et que tant de
coquetteries intellectuelles bourgeoises ont compliqué de
phraséologie prétentieuse et obscurci d'interprétations arbitraires,
n'a été au total qu'une pratique sans théorie dont l'empirisme peut
aller de l'insurrection en paroles au trade-unionisme effectif selon
les circonstances» (C. S., I, p. 2).

Ce jugement suffisamment clair et explicite reprenait un


thème constant chez Souvarine sur ce qui différenciait radicalement
le communisme du syndicalisme révolutionnaire. Ainsi, il avait pris
ses distances avec la nouvelle revue La Révolution prolétarienne
dans l'article de tête du premier numéro du Bulletin Communiste
oppositionnel, car «les survivances du vieux syndicalisme
doctrinaire, l'essai de ranimer des idées qui n'ont plus qu'une
valeur historique ne sont pas un progrès sur l'étape franchie par les
syndicalistes devenus communistes» (ACC, p. 59).

Quand Souvarine parlait de «pratique sans théorie» ou de


«trade-unionism e effectif» à propos du syndicalism e
révolutionnaire, dans cet éditorial du premier numéro de L a
Critique sociale, il est difficile de ne pas penser au Que faire? de
Lénine et à sa condamnation radicale de toutes les formes de
syndicalisme au profit du parti considéré comme le seul instrument
possible de la prise du pouvoir d'Etat. Cependant, les rapports de
Souvarine avec l'équipe de militants qui publiait la revue
syndicaliste La Révolution prolétarienne, dans la tradition du
syndicalisme révolutionnaire de la C.G.T. des années 1905-1910, et

189 -
les jugements qu'il porta sur leurs activités sont plus complexes
qu'il n'y paraît, au premier abord, et que pourraient laisser penser
les affirmations ci-dessus, quelques peu péremptoires.

En ce qui concerne La Révolution prolétarienne, nous avons


vu précédemment comment Souvarine avait marqué nettement en
1925 la différence essentielle qu'il voyait entre le communisme
véritable et le retour au syndicalisme révolutionnaire de militants
déçus par la bolchevisation depuis la mort de Lénine. En 1927, ces
divergences s'étaient aggravées pour aboutir à une rupture entre
Souvarine et le «noyau» de la revue syndicaliste dans la manière de
rendre compte de la réalité sociale soviétique (cf. chapitre I).

En 1930 le Cercle de Souvarine changeait de dénomination


pour devenir le Cercle communiste démocratique (C.C.D.), tandis que
La Révolution prolétarienne transformait son sous-titre qui, de
«Revue syndicaliste communiste» depuis sa création, devenait
«Revue syndicaliste révolutionnaire». Si la date est identique, le
sens à attribuer à ces nouvelles appellations semble
diamétralement opposé. Souvarine écrivait à propos du projet d& La
Critique sociale que «des hommes qui ne désespèrent pas de
l'avenir veulent s'employer à le préparer» (C. S., I, p. 4). Cette
nouvelle dénomination était une manière de marquer l'évolution
entamée depuis 1924 et de remettre en cause un certain nombre
de dogmes dépassés au vu de l'évolution des sociétés
contemporaines. A contrario, le nouveau sous-titre de la revue
syndicaliste pouvait être perçu comme l'accentuation de la dérive
dénoncée en 1925. Pour lui, il n'était pas possible d'apporter des
réponses adéquates aux problèmes nouveaux que se posaient les
partisans d'une transformation sociale radicale par un simple
retour au passé mythifié du syndicalisme d'avant 1914. Dans les
appréciations qu'il donnait des articles publiés dans La Révolution
prolétarienne revenait souvent la nécessité d'une rupture avec la
«mystique syndicaliste» pour que les militants syndicaux puissent
tirer toutes les déductions qu’imposaient leurs constatations
souvent clairvoyantes (C. S., I, p. 280).

Simone Weil, après avoir sympathisé avec les syndicalistes


révolutionnaires, adopta de plus en plus un point de vue critique

190 -
sur la validité des idées de ce courant du mouvement
révolutionnaire, dans les années 1932-1934. Ainsi, dans une lettre
à un ancien camarade d'agrégation écrite fin avril ou début mai
1933, elle s'expliquait très longuement sur la question des partis et
des syndicats. Elle écrivait à son correspondant au sujet des
syndicalistes purs : «J'ai d'abord été avec eux, mais à présent je
m'aperçois que bien des problèmes ne sont pas résolus par eux. A
mon avis, il faudrait, au lieu de prendre ainsi parti, poser à
nouveau, à la lumière des dernières expériences, et examiner sans
parti pris la question de l'organisation du prolétariat1.»

Simone Weil se situait sur ce problème dans la même


perspective que le C.C.D. pour reconnaître les limites du
syndicalisme et l'importance d’une étude des problèmes nouveaux
sans dogmatisme. Elle s'en démarquait toutefois d'une manière
significative car elle contestait aussi bien l'idée d’un bon syndicat
que celle d'un bon parti. Comme nous le verrons, la question de
l'organisation sera au centre des critiques qu'elle adressera au C.C.D.
peu de temps avant sa dissolution.

Le 25 juillet 1934, La Révolution prolétarienne publia un


extrait d'une lettre de Simone Weil dans lequel elle réagissait à la
publication par la revue d'un manifeste intitulé «Le pouvoir au
syndicat». Après avoir félicité la revue de résister à la «marée
montante des bêtises et des canailleries», elle ajoutait que ce
manifeste lui avait paru «une intense rigolade». En effet, selon elle,
«les ouvriers n'ont pas le pouvoir dans leur propre syndicat, ils y
sont aux mains des bonzes, qui n’ont pourtant d'autres moyens de
domination que leurs fonctions bureaucratiques.»

Souvarine synthétisa son appréciation sur La Révolution


prolétarienne en qualifiant son orientation de «syndicaliste tout
court, éclectique et contradictoire dans le domaine des idées
politiques et sociales mais constante dans sa ferveur mystique pour
un syndicalisme de caractère quasi religieux, basé sur un acte de
foi » (C. S., I, p. 41). Il lui reprochait sa «méconnaissance de
l'expérience des vingt dernières années» et jugeait d'une manière

1 Simone Pétrement, La Vie de Simone Weil, t. I, Paris, Fayard, p. 330.

191
sensiblement différente ses principaux rédacteurs. Les articles de
Pierre Monatte étaient, selon lui, des «commentaires bonasses ou
aigres-doux (...) où l'anarchisme alterne avec le républicanisme des
droits de l'homme.» (C. S., I, p. 41). Le titre de la chronique de
Monatte, le «carnet du sauvage», était, à peine modifié, «celui de
feu le vieux républicain anarchisant H. Maret dans Le Journal. Pour
cette raison, il est assez bien choisi » (C. S., I, p. 138). Jacques Pera
publiait «d'intéressantes études et monographies (...) sur les
colonies» (C. S., I, p. 41). Enfin, Robert Louzon était l'auteur «de
notes économiques (...) consciencieuses, quelquefois instructives,
mais souvent trompeuses dans leur excès de schématisme, semées
d'hypothèses mal fondées et marquées parfois par de véritables
énormités » (C. S., I, p. 42). Les articles d'idées générales de Louzon
comportaient les mêmes qualités et les mêmes défauts que ses
notes économiques.

Malgré ces jugements contrastés sur les collaborateurs de la


revue, l'opinion générale de Souvarine était positive car L a
Révolution prolétarienne «reste la seule revue qui tente de
convaincre les ouvriers de s'intéresser à leurs propres affaires et
s'efforce de les encourager pratiquement à s'en montrer capables -
ce qui n'est pas un mince mérite » (C. S., I, p. 42). Souvarine restera
toute sa vie un lecteur régulier, attentif et exigeant de cette
publication, y compris après la Deuxième Guerre mondiale L Signe
d'un intérêt marqué : il sera le seul dans La Critique sociale à
rendre compte dans la «Revue des revues» des articles du
périodique syndicaliste révolutionnaire. Cependant de graves
divergences éclatèrent entre le C.C.D. et le «noyau» de la R.P. où les
problèmes de la réunification syndicale se compliquaient d'une
appréciation différente de l'attitude à adopter face aux
organisations liées à l'U.R.S.S..

Le dimanche 9 novembre 1930, vingt deux responsables


syndicalistes se réunissaient dans un petit restaurant de la rue de
Maubeuge à Paris, pour créer le Comité de propagande pour l'unité1

1 Lettre de Mme Françoise Souvarine, 12 octobre 1985.

192 -
syndicale, habituellement connu sous le nom de Comité des 22 1. Il
était composé de sept confédérés (membres de la C.G.T.), de sept
autonomes (membres de la Fédération autonome des
fonctionnaires) et de huit unitaires (membres de la C.G.T.U.). Parmi
les personnalités les plus connus de ce comité se trouvaient
notamment, Georges Dumoulin, Pierre Monatte et Marthe Pichorel.
Sa création était le résultat d'un constat d'impuissance des
minorités syndicalistes devant des organisations syndicales minées
par leurs rivalités et la volonté de déclencher un processus de
réunification syndicale dans l'esprit de la Charte d'Amiens de 1906.
Il s'agissait de réaffirmer, à l'encontre de la C.G.T., une pratique de
la lutte de classes, et à l'encontre des deux confédérations, la
priorité donnée à l'indépendance du syndicalisme face aux
ingérences des partis ou des gouvernements. Ces deux conditions
paraissaient indispensables aux initiateurs du Comité pour
permettre un redémarrage du mouvement syndical afin de le voir
tenir sa place face aux sombres perspectives de crise économique et
de guerre mondiale que certains pressentaient plus ou moins
confusément en ce début de décennie.

Un second manifeste aux travailleurs était publié le 11


janvier 1931 pour préciser l'opinion des 22 face aux problèmes des
rapports avec les partis et les groupements divers. Pour eux, il n'y
avait pas d'hostilité systématique ou partielle devant les partis
ouvriers qui œuvraient dans leur domaine à la lutte anticapitaliste.
L'esprit de la Charte d'Amiens se souciait avant tout de préserver
«l'autonomie organique du mouvement syndical, sans lequel celui-
ci ne pouvait refaire ni préserver son unité».

L'initiative du Comité revenait aux membres de la C.G.T.U. qui


faisaient partie de la minorité anti-stalinienne de cette
confédération. Ils essayaient de conserver à la C.G.T.U. une
orientation syndicaliste véritable alors que la majorité accroissait*

* Sur cet épisode peu connu de l'histoire du syndicalisme français de l'entre-deux


guerres, on se reportera à l'article de Daniel Guérin, «Une tentative de réunification
syndicale, 1930-1931» dans la Revue d'histoire économique et sociale, n° 1, 1966. Les
citations suivantes sans indication d'origine sont extraites de cet article.

193
d'année en année sa subordination au Parti communiste. Ils étaient,
le plus souvent, proches des orientations de La Révolution
prolétarienne. Maurice Chambelland, militant de la C.G.T.U., était
membre du «noyau» de la R.P. tout en étant le responsable de la
publication de l'hebdomadaire syndicaliste révolutionnaire Le Cri
du peuple, «publié sous le contrôle du Comité pour l'indépendance
du syndicalisme».

Les orientations des 22 allaient être soumises à l'épreuve des


faits au moment des congrès confédéraux. Le congrès de la C.G.T. se
tint au gymnase Japy en septembre 1931. La motion proche des 22
réclamant un congrès de fusion des deux confédérations ne
remporta qu'un très petit nombre de voix favorables parmi les
syndicats représentés (132 sur 2539). Pourtant une sympathie
certaine pour l’idée d'unité syndicale existait dans le congrès. Elle
pouvait gêner Jouhaux et la direction confédérale et leur interdisait
en tout état de cause d'apparaître comme des adversaires de
l'unité. Jouhaux retourna la situation en sa faveur en se déclarant
favorable à «l'idée d'une fusion à la base des syndicats de même
profession sanctionnée par des congrès confédéraux de fusion,
consacrée enfin, au sommet, par un congrès extraordinaire de la
CG.T.»

Cette proposition était une manœuvre redoutable et subtile,


car elle portait la contradiction sur le point le plus faible de l'accord
entre les 22. En effet, dès sa création le Comité avait laissé planer
une équivoque en ne disant rien sur la manière de réaliser l'unité.
Certains, comme Dumoulin, souhaitaient voir les minoritaires de la
C.G.T.U. rejoindre la C.G.T.. Les autres, en particulier les adhérents à
la C.G.T.U., demandaient un congrès de fusion entre les deux
confédérations. La différence n'était pas seulement formelle comme
il pourrait sembler au premier abord. La première solution risquait
d'apparaître à beaucoup de militants comme une capitulation
devant le réformisme. La seconde ménageait plus les susceptibilités
de chacun et apparaissait comme plus démocratique, même si elle
présentait l'inconvénient d'un accord hypothétique des directions
confédérales, qui jusqu'alors n'avaient guère fait d'efforts dans la
voie de l'unité d'action. C'est finalement la seconde procédure

194 -
qu'allaient adopter les 22, non sans hésitation ni ambiguïté. La
proposition de Jouhaux de fusion à la base entendait bien jouer sur
les contradictions internes des 22 pour enrayer leur influence sans
que le secrétaire général de la C.G.T. apparaisse comme un
adversaire de l'unité. La manœuvre allait aboutir et le Comité se
disloquer peu de temps après ce congrès.

Daniel Guérin a longuement analysé les raisons de cet échec :


«Pourquoi cette débandade ? Le chaînon le plus faible du Comité
des 22, c'étaient (...) les minoritaires de la C.G.T.U.. Tout dépendait
d'eux. Ils avaient pris l'initiative de la campagne pour l'unité, joué
le rôle de trait d'union entre réformistes et gauchistes. Mais, sous
une apparence pourfendeuse, ils étaient à bout de nerfs. Ils
s'étaient engagés solennellement avec l'ensemble des 22, à “rester
fermement attachés” à leurs organisations syndicales respectives.
Mais ils n'avaient plus la force de tenir leurs promesses : l'air de la
C.G.T.U. était devenu irrespirable. Après huit ans de stériles luttes
internes, leur espoir de redressement de la centrale bolchevisée
avait irrémédiablement sombré (...). Les majoritaires, fort
astucieusement les avaient poussés à un degré de dégoût tel qu’ils
finiraient par partir d'eux-mêmes. Malgré la peine qu'ils
éprouvaient à s'en aller et leur répugnance à entrer dans la C.G.T.
réformiste, ils ne voyaient plus d'autre issue.»

Ces remarques rétrospectives de Daniel Guérin mettent bien


en évidence la part de responsabilité des militants proches de la
R.P. dans l'échec de cette tentative de réunification syndicale.
Plusieurs syndicalistes membres du C.C.D. avaient, dès la création
du comité des 22, souligné qu'il était indispensable à la réussite du
processus d'avoir une analyse juste du rôle de la C.G.T.U., en
particulier du caractère illusoire de toute tentative de
redressement interne de cette centrale. Leurs critiques sur
l'orientation des 22 allaient être peu répercutées dans la presse du
Comité. On peut en retrouver néanmoins quelques traces dans L e
Cri du peuple. Ainsi, le 17 décembre 1930, cet hebdomadaire relata
la conférence de la minorité parisienne de la C.G.T.U., pour l'unité
syndicale. Parmi les interventions, M arcelle Pommera
(Enseignement C.G.T.U.), parlant en son nom personnel, constata

195
l'effritement de la minorité dans l'Enseignement de la région
parisienne, situation qui devait se trouver dans les autres syndicats
vidés par les luttes de tendances : «C'est une illusion dangereuse
que de vouloir rester dans la C.G.T.U. qui perd tous les jours de ses
membres». Le 14 janvier 1931, toujours dans Le Cri du peuple,
Edouard Liénert (Union Syndicale des Techniciens Autonomes)
apportait son point de vue sur le processus lancé par les 22. Le
mouvement pour l'unité n'était, pour l'instant, qu'un mouvement de
militants. Ses promoteurs ne se sont pas contentés «d'ouvrir une
tribune où toutes les tendances du mouvement ouvrier puissent
s'exprimer», mais ont prétendu tracer une voie qui peut ne pas être
partagée par certains militants syndicaux : «On demande aux
minoritaires de redresser la C.G.T.U.. C'est une position utopique (...).
La seule issue future, c'est la rentrée à la C.G.T. pour y faire une
minorité révolutionnaire.»

Le point de vue des syndicalistes du C.C.D. sera synthétisé


dans trois textes qui seront repris a posteriori dans le B u lletin
communiste (n° 32/33, juillet 1933) afin de mieux faire connaître
la position des minoritaires de la minorité. Les deux premiers
avaient été refusés par Le Cri du peuple et La Révolution
prolétarienne, ce que Souvarine ne manqua pas de reprocher à
plusieurs reprises aux syndicalistes révolutionnaires. Le premier
était daté du 22 novembre 1930. Il était signé par les personnes
suivantes (nom et qualité) : Suzanne Beisson, Coffinet, Flottes
(Fonctionnaires, C.G.T.), P. Kaan (Enseignement, C.G.T.), Liénert
(U.S.T., autonome), Lursa (Employés, C.G.T.U.), Marthe Marcouly
(Enseignement, C.G.T.), Jane Metrich, Charles Rosen (Employés,
C.G.T.U.), Marcelle Pommera (Enseignement C.G.T.U.).

Les signataires saluaient l'initiative du 9 novembre 1930,


dont ils espéraient la création d'un courant favorable à l'unité dans
la classe ouvrière. Ils envoyaient leur adhésion au Comité mais
contestaient la validité de la référence à la Charte d’Amiens qui ne
pouvait tenir compte des nombreux enseignements historiques de
l'histoire récente. Selon eux, «la pratique de la lutte des classes a
démontré que syndicats et parti prolétariens ayant des objectifs
communs ne peuvent s'ignorer dans l'action et qu'il n'existe pas de

196
cloison étanche entre la lutte syndicale et la lutte politique de la
classe ouvrière.»

Nous avons noté plus haut les correctifs qu'avait apportés le


Comité des 22 à sa référence initiale à la Charte d'Amiens. Le
second texte des mêmes militants était daté d'avril 1931. Il
proposait une réflexion d'ensemble plus ambitieuse sur la situation
du syndicalisme français. Il croyait impossible le redressement de
la C.G.T.U. et donc rejetait l'idée d'un congrès de fusion proposé par
les 22 comme «une inadmissible aberration». Le dilemme, unité
grâce à un congrès de fusion ou absence d'unité, était artificiel : «Il
ne s'agit pas de savoir quelles seraient les conditions idéales d'un
fusion — préoccupation des 22 — mais quel est pratiquement le plus
court chemin». Leur solution était double. D'une part il s'agissait
pour les révolutionnaires «de rompre avec toutes les formes,
politiques et syndicales du néo-bolchevisme actuel». D'autre part de
favoriser «la formation dans la C.G.T. d'une vraie gauche
révolutionnaire». Les militants conscients devaient montrer aux
syndiqués la voie d'une «rentrée consciente à mesure des
possibilités et selon l'efficacité de chaque opération partielle». Faute
d'un processus voulu et conscient, le transfert se ferait néanmoins
mais les éléments révolutionnaires isolés et désorientés seraient
absorbés dans la masse réformiste et perdraient l'essentiel de leur
capacité d'attraction pour réactiver une pratique de lutte de classes.

Enfin le 29 novembre 1931, Charles Rosen présenta, après les


congrès des deux C.G.T. et l'échec des 22, un bilan critique de
l'action du Comité : «En méconnaissant des vérités d'évidence, en
traçant des perspectives irréelles, en préconisant les moyens
impraticables d'une unité absolue, opposée à l'unité relative, en
négligeant l'avis de ceux qui ont, en temps utile, mis en garde
contre les illusions et annoncé le désarroi inéluctable constaté
aujourd'hui (...) ils ont compromis les effets d'une rentrée
consciente dans la C.G.T.»

Les remarques, postérieures à ces analyses, de Souvarine


dans La Critique sociale seront extrêmement sévères pour les
erreurs des syndicalistes révolutionnaires dans ce processus avorté
d'unité syndicale. Il fustigera notamment «l'hostilité de ce Comité

197
aux éléments jeunes, sains et honnêtes qui croyaient pourvoir y
défendre leurs idées dans le sens d'un ralliement conscient et
révolutionnaires à la C.G.T.» (C. S., I, p. 237). Il s'en prenait aux
illusions de Ferdinand Charbit qui expliquait aux lecteurs de L a
Révolution prolétarienne (n° 123, janvier 1932), «Pourquoi nous
restons à la C.G.T.U.». Pour Souvarine, ce syndicaliste «ne voit pas
l'intérêt primordial d'une rupture avec ce groupement asservi à
l'Etat bureaucratico-policier dit soviétique » (C. S., I, p. 238) Au
moment du départ du Josette et Jean Cornée de la C.G.T.U.,
Souvarine remarquait «l'inutilité de perdre son temps dans une
organisation asservie, au moyen de cadres corrompus, à un Etat
non-prolétarien» (C. 5., II, p. 55) 1.

Enfin, quand Maurice Chambelland annonça son adhésion à la


C.G.T. et sa rupture avec la C.G.T.U., Souvarine ne se fit pas faute de
lui rappeler son opposition farouche à cette entrée au moment du
comité des 22 : «L'auteur est rentré à la C.G.T. après avoir dénié
tout droit d'expression à ceux qui eurent le tort d'avoir raison trop
tôt.» (C. S.., p. 102) *2.

La mort de Fernand Loriot en 1932 n'améliora pas les


rapports entre les deux revues, et particulièrement entre Pierre
Monatte et Souvarine. Ce dernier, dans sa notice nécrologique de La
Critique sociale rappelait les grandes étapes de la vie du militant. Si
Loriot rallia, à partir de 1926, le syndicalisme révolutionnaire, il
continuait vers la fin de sa vie à chercher sa voie d'une façon
originale et sans qu'il soit possible de le classer dans un courant
bien défini. En signalant son adhésion à la C.G.T., Souvarine
soulignait que cet acte était une «attitude plus proche de la tactique
des marxistes du C.C.D. que de celle des syndicalistes
révolutionnaires obstinés à “redresser” une C.G.T.U. domestiquée»
(C. S., Il, p. 51).

* L'article des Cornée, «Pourquoi nous quittons la CGTU» était paru dans le n° 126,
avril 1932, de La Révolution prolétarienne.
2 Maurice Chambelland, «La renaissance du syndicalisme», La Révolution
prolétarienne, n° 144, 25 janvier 1933.

198
Monatte, de son côté, dans son évocation de la vie militante de
Loriot s'en prenait à Souvarine en disant : «Les mœurs de clique
que le bolchevisme a étalées partout depuis 1914 pointaient déjà
dans l'ombre avec Souvarine». Cette mise en cause allait attirer de
nouvelles remarques acerbes de Souvarine sur l'échec des 22 et
leur compromission avec des syndicalistes douteux comme
Dumoulin auquel il reprochait son ralliement à Jouhaux en 1919.
Une lettre de Souzy (Jacques Perdu) du 27 novembre 1932 à
Monatte n'arrangea pas les choses l . Le militant lyonnais, proche de
Souvarine, reprochait amicalement à Monatte sa «ruade en
sourdine», en précisant qu'il en avait trop dit ou pas assez.
Soulignant que le fond de la divergence résidait dans le besoin ou
non d'un parti, Perdu demandait à Monatte d'apporter les
éclaircissements que sa phrase nécessitait dans les colonnes de la
R.P.. Dans sa réponse (6 décembre 1932) Monatte écrivait : «Ton
admiration pour Souvarine t'empêche de voir qu'il garde avec soin
de langage et la manière d'esprit bolchevik». Il reprochait à
Souvarine d'avoir parlé dans La Critique sociale «des méthodes et
procédés entre militants et qui les emploie n'est pas des nôtres».
Enfin il précisait son accusation : «Les Treint et les Suzanne Girault,
les Semard et les Frachon n'ont fait que pousser au grand jour et
étaler avec toujours plus de splendeur ce que Souvarine avait
commencé à cultiver dans l'ombre. A la pré-bolchevisation a fait
suite la bolchevisation.»

L'année suivante un point historique sera l'objet d'un nouvel


échange de proposaigres-doux entre Souvarine d'un côté, Péra et
Louzon de l'autre. Souvarine avait publié dans L'Humanité en 1923
et 1924, sous le titre générique de «L'abominable vénalité de la
presse», les lettres de Raffalovitch, le conseiller de l'Ambassade
russe à Paris avant 1914, attestant des subventions occultes
touchées par les journaux français pour présenter sous un jour
favorable le tsarisme, avant la 1er Guerre mondiale. Une partie des
archives Raffalovitch fut publiée en 1931 par Souvarine à la
Librairie du Travail. Commentant cette publication. Péra et Louzon

1 Correspondances conservées au Musée social (Paris). Les citations suivantes en sont


ex tra ite s.

199 -
estimaient que le plus important des enseignements de ces
documents était la vénalité de la presse socialiste (R.P. janvier et
mars 1932). Souvarine confirma qu'il y eut bien une lettre de
Raffalovitch en 1905 à L 'H u m a n ité, non reprise dans le recueil,
mais jugeait son texte «trop peu explicite pour trancher
définitivement la question» (C. S., I, p. 280). Péra et Louzon firent
état du commentaire de Souvarine pour affirmer que celui-ci
confirmait leur hypothèse de la non-publication de la lettre
incriminée dans le livre de la Librairie du Travail en l'attribuant à
une sorte de «raison d'Etat» afin de préserver la mémoire du leader
socialiste. Souvarine commenta sévèrement l'argumentation de
Péra et Louzon «qui veulent à toute force une approbation
intégrale, sans même daigner prendre connaissance du texte, et
nous imputent arbitrairement un mobile inférieur. Tant de
certitude préconçue rend vaine toute discussion» (C. S., II, p. 101).

Le fossé s'était donc singulièrement creusé entre les deux


revues, les divergences sur le processus d'unité syndicale se
compliquant de petites phrases assassines et de polémiques de
détail concernant l'histoire du mouvement ouvrier. Ce retour
singulièrement stérile sur le passé peut être analysé comme le
signe d'un épuisement devant les perspectives présentes, comme la
rage refoulée de se savoir impuissant à modifier le cours des choses
dans une phase de recul décisif du mouvement révolutionnaire.

Pierre Monatte émettra encore une fois des jugements très


sévères sur le C.C.D. et Souvarine pour conclure la polémique qui
suivra la publication dans La Révolution prolétarienne d'une
histoire de la Fédération communiste indépendante de l'Est par
Paul Rassinier. Selon lui, l'échec de la F.C.I.E. était en grande partie
imputable à l'influence néfaste du C.C.D. Cette version fut contestée
par plusieurs anciens militants de la Fédération. Monatte prit la
défense de Rassinier et écrivit à propos de Souvarine et du C.C.D. :
«S'il est des gens qui pratiquent une critique sans gêne et qui
dispensent même sur tous un mépris supérieur, ce sont bien ceux-
là. Naturellement ils ne permettent pas la moindre critique à leur
égard (...). Quand Rassinier écrit : “Je ne crois pas qu'il y ait eu pire

200
dans le parti communiste”, nous avons mille raisons de penser qu'il
dit la simple vérité » (R.P., n° 196, 10 avril 1935).

A la suite de cette polémique, la revue de Lucien Laurat, L e


Combat marxiste, réagit en publiant l'entrefilet suivant, à propos de
l'article de Rassinier : «Sous le titre “La Fédération Communiste
Indépendante de l'Est”, cette revue publie un ramassis de
calom nies, de contre-vérités, d'insinuations et d'attaques
personnelles émanant d'un bien triste individu. Nous regrettons
que la R.P. que, malgré de sérieuses divergences de vues, nous
avions considérée jusqu'ici comme un des rares organes propres et
honnêtes de la pensée prolétarienne, ait cru devoir se prêter à une
telle besogne.» (n° 16, février 1935)

S'il n'est pas ici question de trancher le problème de la


légitimité de ces accusations, il faut remarquer que ces polémiques
aggravaient considérablement l'éparpillement de la minorité
révolutionnaire anti-stalinienne, alors même que le Front populaire
et la réunification syndicale allaient voir s'opérer le début d'une
hégémonie durable du stalinisme sur le mouvement ouvrier
français.

- 201
B. SIMONE WEIL, ALAIN ET LES L I B R E S P R O P O S .

Simone Weil était particulièrement bien placée pour établir le


contact entre La Critique sociale et les Libres propos d'Alain. Elle
avait été l'élève d'Alain en khâgne au lycée Henri IV de 1925 à
1928. Bien que normalienne de 1928 à 1931, elle avait continué à
assister à ses cours le plus souvent possible et lui remettait des
topos qu'il corrigeait comme auparavant. Elle allait également
collaborer à la deuxième série des Libres propos qui parut de 1928
à 1935. Elle resta en contact avec Alain malgré l’éloignement
quand, après sa réussite à l'Agrégation de philosophie en 1931, elle
fut nommée professeur successivement dans les lycées du Puy,
d'Auxerre, de Roanne, de Bourges et de Saint-Quentin. Cette
rencontre allait être déterminante dans le processus de
développement et de maturation de ses propres idées
philosophiques. Pour sa biographe, «il me semble certain qu'elle
doit à Alain une parti essentielle de sa pensée L»

Elle fit la connaissance de Boris Souvarine probablement en


novembre ou décembre 1932. Il avait déjà entendu parler d'elle
par Nicolas Lazarévitch plusieurs mois auparavant. Le syndicaliste
libertaire, de nationalité belge, était à Bruxelles l'animateur de la
revue Le Réveil syndicaliste et collaborait en France
épisodiquement au Libertaire et plus régulièrement à La Révolution
prolétarienne. Il parla de Simone Weil à Souvarine qui recherchait
des collaborateurs pour La Critique sociale 12. Selon Simone
Pétrement, «il ne le rencontra qu'après avoir lu un article d'elle sur
l'Allemagne (soit celui de La Révolution prolétarienney soit le
premier de L'Ecole émancipée). En lisant cet article, il fut frappé de
la maîtrise du style et, plus désireux encore de la connaître
qu'auparavant, il s'arrangea pour la voir 3.»

C'est l'article «L'Allemagne en attente» qui attira l'attention


de Souvarine. Il écrivait dans la «Revue des revues» de La Critique

1 Simone Pétrement, t. I, op. cil., p. 63-64.


2 B. Souvarine, «Nicolas Lazarévitch», Est et Ouest, n° 584, 16-31 décembre 1976.
3 Simone Pétrement, t. I, op. cit., p. 298.

- 202 -
sociale : «Les plus remarquables “impressions d'Allemagne” qu'on
ait lues depuis longtemps dans une publication révolutionnaire,
pour l'intelligence et la sensibilité de l'auteur, dont les qualités
d'observation et d'intuition suppléent avantageusement aux partis-
pris des grands théoriciens qui ont conclu avant d'étudier. Il y a
cependant des choses qui détonent (...). Quant au cri d'espoir final,
c'est un pur acte de foi que rien ne justifie dans tout ce qui
précède» (C. S.., II, p. 55). Souvarine a également indiqué qu'il avait
lu les «articles remarquables» de Simone Weil dans L 'E c o l e
émancipée. L'article «L’Allemagne en attente» attira en premier son
attention et la lecture des articles de L ’Ecole émancipée coïncida
avec sa rencontre et l'impressionna favorablement et suffisamment
durablement pour les évoquer plus de quatre décennies plus tard.

D'après Simone Pétrement, «il devait devenir l'un de ses


meilleurs amis, celui qui fut peut-être le plus proche d'elle à une
certaine époque, l’un de ceux pour qui elle eut le plus d'affection.
Elle me parla plus tard avec admiration de ses capacités
d'organisateur, de son honnêteté, de son courage. Elle espérait
qu'ensemble ils entreprendraient des choses importantes. Elle
devait écrire en 1935 à Albertine Thevenon : «Ça me fait du bien,
ce que tu dis de Souvarine. C'est vrai que c'est un chic type, tu peux
en être sûre. Et il est seul, méconnu de presque tout le monde L»
Simone Weil allait, dans la limite de sa disponibilité et de ses
engagements auprès d'autres revues, collaborer à La Critique
sociale à partir du n° 9 (septembre 1933) et y signer les «Réflexions
sur la Guerre» (n° 10), la présentation d'un texte de Machiavel
(n° 11) et cinq comptes-rendus importants.

Souvarine avait la plus grande estime pour les qualités


intellectuelles de Simone Weil. Le 20 juillet 1933, il écrivait à
Pierre Kaan, à propos des collaborateurs de La Critique sociale : «Je
suis d'avis d'encourager Simone Weil, la seule recrue intéressante
depuis Bataille. Même si nous ne sommes pas d'accord en tous
points 2.»
1

1 Ibidem , p. 298-299.
2 Marie Tourrès, op. cit.

- 203 -
Le mois suivant paraissait son célèbre article «Perspectives :
Allons-nous vers la révolution prolétarienne» {La Révolution
p r o l é t a r i e n n e , n° 158, 25 août 1933) qui allait avoir un
retentissement considérable dans l'extrême gauche anti-stalinienne.
Pierre Monatte et Marcel Martinet admirèrent profondément cet
article et l'auteur des Temps maudits n'hésita pas à déclarer
«qu'on n'avait rien écrit de pareil depuis Rosa Luxemburg»1.

Cet article confirma Souvarine dans sa haute opinion des


qualités intellectuelles de Simone Weil. Pour lui, c'était «le seul
cerveau que le mouvement ouvrier ait eu depuis des années»12.
Dans La Critique sociale, Souvarine jugeait, à propos du titre de cet
article, que la question qu'il évoquait était quelque peu
«inattendue». Il le voyait composer de deux parties bien distinctes.
D'abord, «l'exposition du début, étayée d'observations probantes
sur des faits bien établis et d'idées mûries, partagées certainement
des marxistes sérieux d'aujourd'hui, puis le développement où
l'auteur avance sa thèse originale.» (C. S. II, p. 151) Selon lui, la
seconde partie était plus «inégale». Il élevait notamment des
objections sur des «déductions prématurées» concernant le
fascisme allemand et la technocratie américaine, la tentative de
considérer comme des nouveautés certains traits anciens de la
société capitaliste et «l'assimilation des techniciens à la
bureaucratie». En conclusion, il soulignait que cette étude
«représente un remarquable effort pour sortir des notions toutes
faites qui barrent l'horizon des révolutionnaires» (C. S., II, p. 151).

Simone Weil intervint à deux reprises auprès d'Alain, en


faveur de Boris Souvarine ou d'actions impulsées par lui et permit
au philosophe de connaître La Critique sociale à laquelle il rendit
par deux fois hommage. Le 26 juin 1933, Simone Weil rencontra
Alain pour lui demander d'intervenir en faveur de Victor Serge.
Informant Pierre Kaan de cette initiative, Souvarine écrivait : «Elle

1 Simone Pétrement, t. I, op. cil., p. 353.


2 Jean Rabaut, L'Age nouveau, n° 61, mai 1951, p. 20.

- 204 -
pense obtenir de lui qu'il fasse une démarche auprès d'Herriot,
pour que celui-ci à son tour etc. l»

Alain publia notamment une lettre d'exil de Victor Serge dans


les Libres propos et intercéda auprès des autorités pour obtenir sa
libération. Dans une lettre du 17 octobre 1933 à un rédacteur d& La
Critique sociale , Alain écrivait : «Ce que j'ai fait pour Victor Serge
est fort peu (...). Pour moi, je savais déjà ce que je devais penser de
votre vaillant groupe par André Buffard, en qui j'ai encore plus
confiance qu'en moi-même. Là seulement dans La Critique sociale
j'ai trouvé la philosophie telle que je la voudrais, rigoureuse,
inflexible et pauvre*2.»

Toujours à la demande de Simone Weil, Alain écrivit à Gaston


Gallimard puis à André Malraux pour essayer de vaincre les
résistances rencontrées dans le comité de lecture des Editions
Gallimard à propos du manuscrit du Staline. Nous reviendrons plus
complètement sur cet aspect dans le chapitre suivant.

Notons toutefois d'ores et déjà qu'Alain dans sa lettre à André


Malraux (15 octobre 1934) rendait une nouvelle fois hommage à
La Critique sociale : «J'honore l'incorruptible Critique sociale et la
pauvreté de ces anachorètes 3.» Auparavant, Souvarine, en
remerciant Alain de sa lettre à Gaston Gallimard, lui avait fait part
de «divers projets concertés entre collaborateurs de La Critique
sociale, entre autres votre collaboration à cette revue et l'idée d'une
sorte d'Université populaire au centre de laquelle nous rêvions de
vous voir prendre place»4.

Aucun de ces projets n'aboutira, les problèmes de santé


d'Alain s'aggravant de mois en mois jusqu'à la paralysie complète
des membres inférieurs et La Critique sociale cessant de paraître.
Cependant au delà de l'aspect strictem ent factuel de

* Maire Tourrès, op. cil.


2 André Sernin, Alain, un sage dans la cité, Paris, Ed. Robert Laffont, 1985, p. 321.
3 Ibidem, p. 330.
4 Lettre de Souvarine à Alain du 2 septembre 1934, Association des amis d'Alain,
bulletin n° 58, juin 1984, p. 21-22.

- 205
l'inaboutissement de ces projets, il faut s'interroger sur la manière
dont Alain comprenait et jugeait l'évolution du régime soviétique.

Ecrivant le 14 janvier 1935 à Simone Weil à propos de son


travail «Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression
sociale» qu'elle venait de terminer, Alain lui écrivait : «Je considère
comme très important que les attaques contre l'U.R.S.S. soient
écartées d'un travail critique trop pur. L'analyse (par exemple) de
la Bureaucratie ne doit point du tout reposer sur une enquête
concernant le gouvernement de Staline». Selon son biographe,
André Sernin, Alain «ne comprendra pas grand'chose à Hitler et à
Staline, au fascisme et au communisme, et à ce qu'ils pouvaient
apporter de nouveau en bien et en mal à la vieille Europe1.» Si, il y
a une dimension certaine d'incompréhension pour un philosophe
dont on a souvent dit que sa pensée était plus adaptée aux années
précédant la Première Guerre mondiale qu'à la situation nouvelle
de l'entre deux-guerres, il est également possible de trouver dans
ses écrits des manifestations d'une relative sympathie ou d'une
certaine indulgence pour l'Union soviétique. Ainsi en 1933, il
affirmait dans les Libres propos : «Je ne peux oublier que le célèbre
parti a abattu une des plus laides tyrannies ; et je vois bien comme
les moyens de Lénine s'accordaient peu à sa bonté naturelle 12. »
Cette ambiguïté de la pensée d'Alain concernant l'Union soviétique
se retrouvera au moment de la parution du Staline. De plus, si pour
Souvarine l'évolution de l'U.R.S.S. était le phénomène central de
l'époque, pour Alain ce n’était, semble-t-il, qu'une péripétie
périphérique : le problème central était celui du maintien de la paix
et des relations franco-allemandes.

Il est à cet égard significatif de noter que si Alain fut un des


signataires de l'«Appel aux hommes» consécutif au procès de
Moscou d'août 1936, il ne rompit pas avec Romain Rolland sur cette
question, mais à la suite des accords de Munich. Alain avait été
particulièrement indigné par un télégramme à Chamberlain et
Daladier signé par Romain Rolland, Paul Langevin et Francis

1 André Sernin, op. cil., p. 229.


2 Ibidem, p. 319.

206 -
Jourdain demandant des mesures énergiques contre Hitler. En
décembre 1938, il soutiendra Jean Giono contre René Arcos le
Directeur d'Europe qui lui demandait de désavouer les propos, selon
lui injurieux, de Giono contre Romain Rolland L Si, à ce moment-là,
le soutien inconditionnel de Romain Rolland à l'U.R.S.S. faisait
problème, c'était uniquement dans le cadre global des relations
internationales et des menaces de guerre. On peut donc dire que
dans cette rupture la question de la paix surdétermine
l'appréciation sur l'U.R.S.S. qui n'a jamais été au centre de la
réflexion politique d'Alain.

Auparavant, la question soviétique avait été au centre des


critiques adressées aux Libres propos par Pierre Kaan, d'abord dans
deux lettres à la revue, ensuite dans les colonnes de La Critique
sociale. Il avait protesté énergiquement auprès de la rédaction de
Libres propos sur la façon dont Jeanne Alexandre avait rendu
compte de La Russie nue puis du livre de Lucien Laurat sur
l'économie soviétique.

Dans une première lettre non datée, écrite probablement au


début de 1930 (La Russie nue était sorti en décembre 1929), il
déclarait en réponse aux commentaires critiques de Jeanne
Alexandre accusant Istrati de mensonge : «Si vous trouvez que
l'asservissement, la misère et le désespoir de tout un peuple fassent
partie intégrante de l'œuvre révolutionnaire et socialiste, dites-
nous le plutôt que de lancer sans preuves des accusations de
malhonnêteté. Mais ne persistez pas dans une équivoque
sentimentale qui n'est pas digne d'une publication dont j'aimais le
courage. Croyez bien que si l'on adopte le critère du sentiment, La
Russie nue est un témoignage d'attachement à la Révolution et au
prolétariat russe, autrement profond, autrement passionné que
telle ou telle déclaration de fidélité émanant de personnages
officieux et irresponsables 2.» Il joignait à sa lettre le n° 31 du
Bulletin communiste qui contenait l'article de Boris Souvarine sur le
Plan Quinquennal. Il demandait en outre la publication de sa lettre

Ibidem , p. 394-395.
2 Marie Tourres, op. cil., p. 244.

207
ou d'extraits du Bulletin communiste afin que les lecteurs des
Libres propos aient de meilleurs éléments d'appréciation de la
situation en Russie.

L'année suivante, le 28 avril 1931, il adressa une nouvelle


mise au point aux Libres propos pour faire part à la revue de son
«étonnement sur la façon dont les problèmes concernant la Russie
soviétique y sont traités». Après avoir rappelé sa précédente lettre
et s'être étonné de sa non publication, il dénonçait «le mépris
cynique pour les souffrances et les misères du peuple russe» dont
avait fait preuve Jeanne Alexandre dans sa recension du livre de
Lucien Laurat, L'Economie soviétique paru chez Valois. Il l'accusait
«d'apporter des affirmations sans preuves» et «d'accuser de
balbutier des gens qui expriment des idées, dont on n'esquisse
même pas la discussion» l . Surtout, et c'était le plus grave pour
Pierre Kaan, Jeanne Alexandre «attribue à Laurat des opinions qui
sont le contre-pied de celles qu'il a émises». Craignant que ces
articles expriment une tendance permanente de la revue, Pierre
Kaan considérait qu'ils engageaient la responsabilité des Libres
propos dont «l'attitude courageuse et l'indépendance» étaient dans
d'autres domaines «indiscutables». Il terminait en exprimant son
inquiétude de voir la revue s'engager d'une manière permanente
dans une vision faussée de l'évolution de la situation soviétique.
Dans La Critique sociale, Pierre Kaan reviendra sur ce compte­
rendu du livre de Laurat en écrivant qu'il se permet de «fausser la
première analyse économique d'ensemble de la tentative
soviétique» (C. S., I, p. 137) après avoir écrit que « Jeanne
Alexandre tient avec une incompétence rare la rubrique
“Révolution Soviétique”» (C. S., I, p. 92).

En dehors de la question russe, les divergences les plus


marquantes entre les deux revues portaient sur la nature du
pacifisme et la validité des œuvres de Marx et Hegel. Cependant le
jugement global de Pierre Kaan était assez favorable à la revue
d'Alain. Il lui reconnaissait nombre de qualités méritoires dans le
contexte intellectuel de l'époque. Il écrivait notamment : «revue

1 Ibidem , p. 246-248.

208
d'universitaires brouillés avec l'Université, les Libres propos se
distinguent de tous les périodiques par une préoccupation morale
dominante ; effort réel de probité intellectuelle, révolte sincère
contre l'écœurante atmosphère de bêtise hypocrite où nous
baignons, dégoût exprimé souvent avec esprit dans une rubrique
précieuse entre toutes, le “Sottisier”, haine profonde, “radicale”, de
la guerre et de toute servitude, enfin attachement à la liberté de
pensée, tout cela qui devrait être banal est méritoire par le temps
qui court» (C. S., I, p. 91). Pourtant le rédacteur de La Critique
sociale soulignait qu'Alain n'était pas dupe de la position dans
laquelle il se tenait et qui le distinguait fondamentalement du
socialisme et de la révolution.

Ses disciples n'avaient pas la même distance que leur maître


avec des idées qui pouvaient les entraîner vers une sorte de
dogmatisme et brouiller leur situation sur l'échiquier politique. Ils
devenaient de faux révolutionnaires et de mauvais libéraux alors
que Pierre Kaan semblait considérer Alain comme un vrai libéral
qui se savait n'être pas un véritable révolutionnaire. Dans sa
dernière recension des Libres propos, Pierre Kaan portait une
appréciation balancée sur Alain : «On continue à trouver sous sa
plume le meilleur et le pire mêlés de la manière la plus
incompréhensible, sans que l'auteur fasse d'ailleurs le moindre
effort de discrimination» (C. S., I, p. 279).

Alain ne fut pas le soutien extérieur prestigieux de L a


Critique sociale que Souvarine avait pu espérer en 1934-1935. Il
fut néanmoins un des rares intellectuels reconnus de son temps à
connaître et à juger favorablement le travail de la revue et de ses
anim ateurs.

- 209 -
C. ANDRE BRETON ET LE SURREALISME.

«Le tournant vers la politique que va marquer le surréalisme


peut se situer avec précision vers l'été 1925», d'après André Breton
lui-même L II se traduisit par l'Appel aux travailleurs intellectuels,
«Oui ou non, condamnez-vous la guerre» portant témoignage de la
prise de position du groupe surréaliste contre la guerre du Rif au
Maroc, en compagnie de la rédaction de la revue communisante
Clarté, du groupe «Philosophies» et de nombreux intellectuels et
écrivains de gauche. Cet appel fut publié successivement dans
L ’Humanité (2 juillet 1925) et Clarté (n° 76, 15 juillet 1925). Le
compte-rendu enthousiaste du L énine de Trotsky, publié à la
Librairie de Travail, par André Breton dans La Révolution
Surréaliste (n° 5, 15 octobre 1925) était également un indice de cet
intérêt nouveau pour la politique révolutionnaire.

A la fin de l'année, la collaboration des surréalistes avec le


groupe Clarté fut établie par l'intermédiaire de deux rédacteurs de
cette revue, Victor Crastre et Jean Bernier. Cependant malgré ses
prises de position, le groupe n'adopta pas une attitude claire sur les
rapports entre recherches surréalistes et action révolutionnaire.

C’est Pierre Naville qui, l'année suivante, posa le problème de


la démarche politique et sociale du surréalisme, dans son livre La
Révolution et les intellectuels. Selon lui, l'attitude des surréalistes
devant cette question ne pouvait aller que dans deux directions
antagoniques qu'il résumait comme suit :

«1°) ou bien persévérer dans une attitude négative d'ordre


anarchique, attitude fausse a priori parce qu'elle ne justifie pas
l'idée de révolution dont elle se réclame, attitude soumise à un
refus de compromettre son existence propre et le caractère sacré de
l'individu dans une lutte qui entraînerait vers l'action disciplinée
du combat des classes ;*

* André Breton, Entretiens, Paris, Ed. Gallimard, coll. Idées, 1973, p. 121.

210
«2°) ou bien s'engager résolument dans la voie révolutionnaire, la
voie marxiste. C'est alors se rendre compte que la force spirituelle,
substance qui est tout et partie de l'individu est intimement liée à
une réalité sociale qu'elle suppose effectivement ? l »

Le problème posé, Breton fut amené à prendre position en


septembre 1926 dans une brochure intitulé Légitime défense et à
préciser l'attitude des surréalistes avant que les discussions sur ce
thème ne provoquent des dissenssions dans le groupe. Après avoir
réaffirmé son adhésion de principe au communisme, il se plaignait
de «l'hostilité sourde» des communistes à son égard et critiquait les
articles de L 'H um anité, indigne du rôle d'éducateur des classes
laborieuses qu'elle devrait tenir. Il n'hésitait pas à déclarer son
contenu «puéril, déclamatoire et inutilement crétinisant». Il
reprochait au parti communiste d'être fondé sur l'unique défense
des intérêts matériels alors que la position révolutionnaire
impliquait le sacrifice de ceux-ci, jusqu'au sacrifice suprême, celui
de la vie même.

Le point le plus remarquable de son argumentation était de


soulever la question de la légitimité des communistes comme
uniques représentants du mouvement révolutionnaire. Le sont-ils
bien vraiment ? Et qui va déterminer ceux qui sont
révolutionnaires et ceux qui ne le sont pas ? A ce stade de son
propos il précisait dans une note : «Je crois à la possibilité de se
concilier dans unecertaine mesure les anarchistes plutôt que les
socialistes, je crois à la nécessité de passer à certains hommes de
premier plan, comme Boris Souvarine, leurs erreurs de caractère» *2.

Finalement, Breton opposait une fin de non-recevoir à la


demande d'engagement direct de Naville tout en précisant son

* Cité par Maurice Nadeau dans son Histoire du surréalisme, Paris, Le Seuil, coll.
Points, 1980, p. 93. Le livre de Pierre Naville a été réédité dans la collection de
poche Idées/Gallimard en 197S. Les citations suivantes sans indication d'origine
sont reprises du livre de Maurice Nadeau.
2 «Légitime Défense», La Révolution surréaliste, n° 8, 1er décembre 1926, p. 31,
réimpression des éditions Jean-Michel Place, Paris, 1980.

211
attitude devant cette question. On peut la résumer dans les termes
suivants : «Sympathie active à la Révolution prolétarienne,
obéissance à ses ordres quand le moment sera venu ; en attendant,
sur le plan de l’esprit, continuation de l'activité habituelle de
recherche et de mise à jour à l'inconscient, volonté d'unir cet
inconscient au conscient dans l'accession à une réalité supérieure et,
sur le plan social : résolution de problèmes moraux en fonction de
l'individu libre 1.»

Il est frappant de constater qu'au début d'une décennie qui


allait enregistrer les rapports complexes et tumultueux des
surréalistes avec le communisme, Souvarine est, avec Clarté, la
principale figure à laquelle ils sont confrontés. Ce phénomène est
aisément explicable si l'on songe à cette remarque d'André Thirion :
«Les meilleurs des intellectuels communistes des années 1927, ceux
pour qui Marx et Lénine n'étaient pas seulement des noms, avaient
pour la plupart adopté les thèses de l'opposition trotskyste ou se
préparaient à y souscrire. Ces hommes-là furent les premiers
membres du parti rencontré par Aragon et Breton». Parmi eux,
Marcel Fourrier de la revue Clarté qui, selon Thirion, présenta Boris
Souvarine à Breton. Toujours selon Thirion, «l'influence de cet
esprit brillant, l'un des fondateurs du parti communiste français (...)
a fortement pesé sur tous les surréalistes en faveur des thèses de
Trotsky» 12. En outre, Souvarine aurait mis en garde les surréalistes
contre l'évolution négative du Parti et de l'Internationale.

Souvarine a récemment donné sa version des faits. Il n'aurait


pas dissuadé les surréalistes d'une adhésion au Parti, se contentant
de leur communiquer son sentiment. Il indique qu'ils vinrent le
trouver comme «une sorte de délégation in partibus» et précise
leur nombre et leurs noms. La «délégation» était composée de
André Breton, Paul Eluard, Pierre Naville, Louis Aragon, Raymond
Queneau, Benjamin Peret et Robert Desnos. En outre, Souvarine
indiqua la teneur de leur conversation : «Je leur dis en substance

1 «Légitime Défense», op. cit.


2 André Thirion, Révolutionnaires sans Révolution, Paris, Ed. Robert Laffont, 1972,
p. 125-126.

212 -
qu'étant moi-même exclu du Parti, je me trouvais mal qualifié pour
donner un avis qui parût objectif ; et que chacun devrait se
comporter selon son intuition propre, quitte à tenter une
expérience personnelle» (C. S., Prol., p. 9). Il est probable que cette
rencontre eut lieu en 1927 carc'est quelques semaines après la
publication de Légitime Défense que Breton s'inscrivit au parti
communiste. De plus la dédicace de Au grand jour : «A Boris
Souvarine ses amis»,signée par Aragon, Breton, Eluard, Unik et
Péret concerne un texte, également publié en 1927 (C. S., Prol.,
p. 10).

Les cinq dédicataires sont ceux que Nadeau dans son histoire
du surréalisme dénomme les «Cinq» qui viennent d'adhérer au
Parti et de rendre publique l'exclusion d'Antonin Artaud et de
Philippe Soupault. Ils écrivaient : «Nous avons adhéré au Parti
communiste français estimant avant tout que de ne pas le faire
pouvait impliquer de notre part une réserve qui n'y était point, une
arrière-pensée profitable à ses seuls ennemis (qui sont les pires
d'entre les nôtres)...1 »

Selon Pierre Naville, «l'adhésion de surréalistes déclarés au


P.C.F. n'a pas de caractère collectif et encore moins d'une
“délégation”. Cela s'est produit, à mon souvenir cas par cas (...). Je ne
crois pas que Souvarine ait eu des contacts suivis avec les
surréalistes. En tous cas, s'il a donné ces noms après la guerre, c'est
pour résumer. On a tendance aujourd'hui à représenter les
surréalistes comme un groupe, presque un parti ! C'est une grosse
erreur 12.»

Si Souvarine n'eut pas de «contacts suivis» avec les


surréalistes dans les années trente, comme André Thirion nous l'a
confirmé, ce ne fut pas le cas dans les années 1926-1927 3. Selon
Naville lui-même, c'est Aragon qui l'avait présenté à Souvarine 4. A
la fin des années vingt, évoquant l'évolution politique d'Aragon,

1 Ibidem.
2 Lettre de Pierre Naville, 1er juillet 1986.
3 Entretien avec André Thirion, Paris, mars 1986.
4 Entretien avec Pierre Naville, Paris, mars 1986.

- 213
Thirion écrit : «S'il nous venait à parler du trotskysme ou d'un
article de Boris Souvarine, Aragon essayait d'expliquer pourquoi
l'argumentation ou le ton avaient été susceptibles d'intéresser ou
d'émouvoir Breton *.» D'autre part, L'Histoire du surréalisme de
Maurice Nadeau montre bien que la démarche des Cinq fut bien un
processus collectif pour engager le surréalisme dans la politique
révolutionnaire.

En 1929, André Breton tenta de reposer le problème de la


conciliation entre certaines activités de membres du groupe et son
projet révolutionnaire. De même que Antonin Artaud, Roger Vitrac
et Philippe Soupault avaient été exclus, il voulait procéder à une
nouvelle épuration du groupe pour lui redonner une cohésion dans
un refus réaffirmé de toutes les formes possibles de la réussite
sociale. Ainsi qu'il l'écrira dans le Second Manifeste : «Que
pourraient bien attendre de l'expérience surréaliste ceux qui
gardent quelque souci de la place qu'ils occuperont dans le
m o n d e ? *2» Par rapport à la question sociale, ce nouveau
manifeste indiquait que le surréalisme «rejette avec mépris et
horreur un régime fondé sur l'exploitation du plus grand nombre ;
il se place à côté ou avec les révolutionnaires qui prétendent jeter
bas ce régime. Il a exclu de son sein ceux qui refusaient de prendre
cette position. Cependant (...) le matérialisme dialectique (...) a un
champ beaucoup plus large que ne le croient les politiques.»

Cette façon de poser le problème des rapports entre le


surréalisme et l'action révolutionnaire est un des points qui a
suscité le plus de débats. Si certains commentateurs ont semblé
pencher vers l'hypothèse d'une contradiction difficilement
résoluble ou d'un «dilemme», selon le mot de Naville, d'autres
comme Sarane Alexandrian considèrent que «la visée
révolutionnaire de Breton a toujours été parfaitement nette» et
qu'il a adopté «une ligne de conduite qui du début à la fin est
restée fermement tracée» 3.

* André Thirion, op. cit., p. 152.


2 André Breton, Manifestes du surréalisme, Paris, Pauvert, 1985.
3 Alexandrian, Breton, Paris, Le Seuil, coll. Ecrivains de toujours, 1971, p. 100.

214
Dans ce Second Manifeste, d'une rare violence polémique,
Breton attaquait d'anciens membres du groupe qui l'avaient quitté
pour se consacrer à des activités strictement politiques ou
littéraires. A propos de Pierre Naville, il lui reprochait de faire peu
de cas des «hommes envers qui il eût pu avoir contracté une dette :
Boris Souvarine, Marcel Fourrier, tout comme le surréalisme et
moi...» Breton espérait toutefois qu’il «n'est fort heureusement pas
dit que des dompteurs de la force de Trotsky et même de
Souvarine ne finiront pas par mettre à raison l'éminent reptile».

Une partie des personnes attaquées dans ce Manifeste


répliqua dans un pamphlet collectif d'une égale violence, U n
cadavre, dont l’initiateur aurait été Robert Desnos L Ce titre était la
reprise d'une des premières déclarations collectives du groupe
surréaliste publiées au moment de la mort d'Anatole France en
1924. Un cadavre était composé de douze courts textes signés dans
l'ordre de leur publication par Georges Ribemont-Dessaignes,
Jacques Prévert, Raymond Queneau, Roger Vitrac, Michel Leiris,
Georges Limbour, J. A. Boiffard, Robert Desnos, Max Morise, Georges
Bataille, Jacques Baron, Alejo Carpentier (nous soulignons le nom
des futurs collaborateurs de La Critique sociale).

La crise du groupe surréaliste aboutit à la création d'une


nouvelle revue, Le Surréalisme au service de la Révolution, dont le
titre était on ne peut plus explicite de sa volonté d'intervenir dans
la politique révolutionnaire. Ou, pour être tout à fait précis, dans ce
que les surréalistes croyaient être la politique révolutionnaire. En
outre, le groupe compensait les pertes occasionnées dans les crises
précédentes par l'apport de nouveaux éléments de valeur comme
Luis Bunuel, René Char, Salvador Dali ou André Thirion. Le premier
numéro de la revue s'ouvrait sur la réponse à un télégramme du
«Bureau International de Littérature révolutionnaire» de Moscou
au sujet d'une éventuelle «guerre impérialiste» contre l'U.R.S.S.

La réponse des surréalistes affirmait clairement leur volonté


de se ranger aux côtés de la IIIe Internationale : «Camarades si1

1 Cette modification a été apportée par G. Bataille dans un texte probablement écrit en
1954 et reproduit dans la revue Le Pont de l'Epée, n° 41, 1er octobre 1969.

- 215
impérialisme déclare guerre aux soviets notre position sera
conformément aux directives troisième internationale position des
membres parti communiste français (...)• Dans situation actuelle de
conflit non armé croyons inutile attendre pour mettre au service la
révolution les moyens qui sont plus particulièrement les nôtres.»

Cette dernière attitude de soutien à l'Union soviétique et la


participation de plusieurs rédacteurs d'Un cadavre à La Critique
sociale influença les jugements portés par les deux revues sur leur
travail respectif. Le Surréalisme ASDLR n'évoqua pas le travail de
La Critique sociale mais s'en prendra à un article de Boris Souvarine
dans le Bulletin communiste sous la plume d'André Breton.

L'article incriminé était une «Réponse à L ’Humanité» de Boris


Souvarine datée du 15 mars 1929 (Bulletin communiste n° 31,
Février 1930). Avant de reproduire in extenso la lettre de
Souvarine, André Breton exprimait longuement son sentiment sur
l'homme politique et son rôle depuis le Congrès de Tours :

«Ici nous n'avons jamais été de ceux qui cherchent à gagner


des grâces auprès d'un parti, ce parti serait-il le seul parti
révolutionnaire, en nous rangeant parmi les persécuteurs d'un
homme qui, de par la situation qu'il a occupée dans ce parti, se
devait, d'abord de ne faire, en aucun cas, abandon de sa faculté
critique et ne courait ensuite, d'autre risque que de surestimer
cette faculté. C'est du moins ainsi que pour nous se présentait
Souvarine, en qui nous ne pouvions cesser de voir un des grands
artisans de la scission de Tours, l'homme paraissant en France le
mieux averti de ce qui peut constituer la philosophie
révolutionnaire et un remarquable écrivain. En dépit des attaques,
d'une violence et souvent d'une perfidie exceptionnelles, auxquelles
il est en butte depuis des années, nous n'arrivions pas à penser
qu'il pût être moralement compromis L»

Dans sa lettre Souvarine indiquait qu'il n'avait jamais été le


secrétaire politique de personne mais qu'il avait collaboré entre
1926-1927, avec Henry Torrès en tant que traducteur et historien*

* Le Surréalisme ASDLR , n° 1, op. cil., p. 45-46.

216
du mouvement révolutionnaire russe au moment du procès
Schwartzbard. A propos de Torrès, Breton considérait que la
réponse de Souvarine était une «dérobade» et ajoutait : «Pauvre
nuance, en vérité, si cet homme qui se prétend révolutionnaire
n'est pas amené par cela même à refuser aujourd'hui à M. Torrès
toute espèce de collaboration».

Souvarine ne répondit pas à cette attaque de Breton qui, sans


doute n'en valait pas la peine. Par contre, il aura beau jeu de
souligner que, pour se mettre «au service de la révolution», les
surréalistes se mettaient «à la disposition de la Troisième
Internationale» en accordant leur concours au néo-bolchevisme.
Dans le n° 2 du Surréalisme ASDLR, l'article d'André Thirion était
particulièrement visé par Souvarine, qui lui reprochait une
méconnaissance flagrante du marxisme (C. S., I, p. 91). A propos
d'un article d'Aragon sur «Le surréalisme et le devenir
révolutionnaire», Souvarine notait : «Interminable plaidoyer pro
domo du complice de M. Barbusse en littérature pseudo-
prolétarienne à la mode de Kharkov. Il y est question
d’incompréhensibles querelles de boutiques entre gens de lettres
qui se disputent les faveurs de l'Etat soviétique» (C. S., I, p. 188).

Le numéro 4 de la revue surréaliste trouva encore moins


grâce à ses yeux : «L'on aura peine à trouver le moindre texte digne
d'être lu» (C. S., I, p. 238). Il soulignait une série d'erreurs factuelles
de Georges Sadoul dans ses commentaires sur l'Histoire de la
conspiration pour l'Egalité, dite de Babeuf de Buonarotti. Dans le
numéro 5, Souvarine soulignait l'intérêt des lettres critiques
adressées au directeur de la revue, notamment celles de Freud et
de Ferdinand Alquié, et qualifiait, au passage, André Breton
d'«écrivain rallié aux pires incarnations du parasitisme social et du
despotisme politique, réunies dans l'Etat bureaucratico-policier dit
soviétique» (C. S., II, p. 151). Souvarine remarquait que si les
atrocités françaises dans les colonies étaient dénoncées à juste titre,
«pas un mot sur les millions de travailleurs molestés, déportés,
affamés en Russie». A propos du procès des ingénieurs anglais, les
surréalistes croyaient «très révolutionnaires de prendre parti a
priori contre les accusés, en dépit de l'invraisemblance

217
d'accusations contradictoires et, en fait, abandonnées par le
procureur au tribunal» et concluait : «On reste confondu devant
tant de bassesse» (C. S., II, P. 151). Enfin, la publication par André
Thirion de quatre pages de notes de Lénine sur La Science de la
logique de Hegel lui fit faire un commentaire désabusé sur «la
nullité prétentieuse des littérateurs pseudo-com munistes
incorporés au surréalisme» (C. S., II, p. 151).

Les personnes les plus visées par Souvarine (Aragon, Sadoul,


Thirion) étaient, à l'exception de Breton, celles qui étaient le plus
engagées dans le parti communiste. S'il revenait toujours à la
question du marxisme et de l'Union soviétique dans ses
commentaires critiques sur la revue surréaliste, il y était peu
question de l'aspect littéraire. Il souligna simplement le sens de la
publicité dont faisaient preuve les surréalistes et s'étonna des
luxueuses plaquettes de poésie qu’éditaient des révolutionnaires
aussi intransigeants. La comparaison avec les littérateurs
anarchistes de la fin du XIXe siècle n'était pas à l'avantage de ses
contemporains : «La virulence de Paul Adam, — et l'on pourrait citer
des pages de même allure de Mirbeau, de Tailhade et d'autres —
contraste fortement avec les pénibles balbutiements des
surréalistes de nos jours qui s’essoufflent en essayant d’épater le
bourgeois» (C. S., I, p. 188).

Les collaborateurs de la revue, qui eurent à évoquer les écrits


des surréalistes, partageaient l'essentiel des critiques de Souvarine
comme on peut le constater à la lecture du compte-rendu par Jean
Bernier du Second Manifeste. Il y qualifiait les surréalistes de
«littérateurs de gauche» se réclamant «tapageusement du
marxisme tout en restant d'impénitents idéalistes louchant toujours
sur la mystique» (C. S., I, p. 36). En bon polémiste, Bernier ne
faisait guère dans la nuance. De même Georges Bataille, dans son
compte-rendu du Revolver à cheveux blancs de Breton écrivait :
«Les apports techniques propres du surréalisme qui devaient
bouleverser l'expression, et avec l'expression la vie, apparaissent
réduits à leur juste mesure : une méthode aussi pauvre que les
autres (...). Ce recueil est précédé d'une sorte de préface dans
laquelle André Breton lui-même arrive à parler de puérilité et qui

- 218
est certainement le produit le plus dégénéré de la littérature
surréaliste» (C. S., II, p. 49). Il n'était pas plus favorable au livre de
René Crevel, Le clavecin de Diderot et à La Vie immédiate de Paul
Eluard. De ce dernier, il disait que sa poésie «est vivement goûtée
par une classe d'amateurs éclairés de la littérature moderne, mais
elle n'a rien à voir avec la poésie» (C. S., II, p. 50).

Des questions politiques aux jugements littéraires, les


divergences étaient profondes et nombreuses entre les deux
groupes. D'autant que s'y mêlaient une multitude de conflits
personnels comme l'épisode d'Un Cadavre. Cependant malgré leur
engagement bruyant aux côtés de la Troisième Internationale
stalinienne, les surréalistes n'allaient pas tarder à rompre
clairement et définitivement avec elle en 1935 au moment du
Congrès pour la liberté de la culture, à quelques exceptions près L
De ce point de vue, les prises de position anti-stalinienne de
Souvarine n’étaient qu'une préfiguration de celles des surréalistes,
l'équivoque trotskyste en moins. L'admiration de Breton pour
Trotsky constituait un nouvel obstacle à un rapprochement
ultérieur, après 1935, entre les deux hommes.

Pourtant, malgré ces importantes réserves, il est possible de


considérer que les deux groupes et leurs revues procédaient d'une
culture politique voisine, sinon identique. Nous en voulons pour
preuve cette anecdote sur Georges Ambrosino : «Avec ses
camarades de “taupe” du lycée Chaptal, le chimiste André Barell et
le mathématicien René Chenon, Georges Ambrosino (à la suite d'un
vote) s'était engagé au début des années 30 dans le groupe de Boris*

* «Du temps que les surréalistes avaient raison» (Août 1935) in Tracts surréalistes et
déclarations collectives Tome 1 (1922-1939), Présentation et commentaires de José
Pierre, Paris, Eric Losfeld, 1980.
La conclusion de ce long texte se passe de tout commentaire : «Quitte à provoquer la
fureur de leurs thuriféraires, nous demandons s'il est besoin d'un autre bilan pour
juger à leurs œuvres un régime, en l'espèce le régime actuel de la Russie Soviétique
et le chef tout-puissant sans lequel ce régime tourne à la négation même de ce qu'il
devrait être et de ce qu'il a été. Ce régime, ce chef, nous ne pouvons que leur signaler
formellement notre défiance.»

219
Souvarine, La Critique sociale (par deux voix contre une pour les
surréalistes) 1.»

Même si Boris Souvarine n'aurait pas manqué de rectifier que


La Critique sociale n'était pas la revue de son groupe, l'anecdote
nous semble révélatrice de la proximité entre les hommes et les
idées des deux revues. L'expérience de «Contre-Attaque» en 1935
vit se rejoindre surréalistes et anciens membres du C.C.D. proches
de Georges Bataille, à l'initiative de ce dernier, dans un des
mouvements les plus intéressants de l'ultra-gauche de cette
période *2.

* Francis Marmande, «Georges Ambrosino ou le savoir encyclopédique», Le Monde,


vendredi 2 novembre 1984.
2 La seule étude systématique sur «Contre-Attaque» est celle de Robert Stuart Short
dans l'ouvrage collectif Entretiens sur le surréalisme (Paris-La Haye, Mouton, 1968)
publié sous la direction de Ferdinand Alquié.

220 -
III. L'ECHEC DU CERCLE COMMUNISTE
DEMOCRATIQUE

A. VERS UN NOUVEAU PARTI COMMUNISTE ?

Après la crise du Cercle Marx et Lénine due au départ des


éléments favorables à Trotsky dans la polémique qui l'avait opposé
à Souvarine, le groupe oppositionnel allait préciser l'originalité de
ses positions politiques en prenant une nouvelle appellation et en
adoptant de nouveaux statuts L

C'était également, et plus profondément, le résultat de l'échec


des premières années d'opposition en marge du communisme
officiel et en attente de son devenir. Dans une période de quelques
années, celui-ci était passé de l'eschatologie révolutionnaire à un
conservatisme bureaucratique et réactionnaire. Ce changement de
nature impliquait donc un bouleversement complet des positions
politiques adoptées dans les débuts du communisme d'opposition,
dans la mesure où cette dégénérescence était jugée «irrémédiable».

En premier lieu le changement de dénomination impliquait


qu'il importait «de se différencier plus clairement de tous les
groupements qui se réclament du communisme par une appellation
conforme à la caractéristique essentielle de sa tendance
politique *2.» La Déclaration d'intentions s'articulait autour de deux
idées-force : le bilan négatif des organisations du mouvement
ouvrier et la mise en avant du principe démocratique qui était «une
notion inséparable de l'idée révolutionnaire». C'est ce dernier point

* «Le Cercle communiste, Déclaration et statuts», Bulletin communiste n° 32-33,


juillet 1933. Sur les différentes crises traversées par le Cercle un chapeau du
Bulletin communiste précisait : «Le Cercle a, en effet, perdu la majeure partie de ses
membres au cours des six premières années de son existence, mais la perte a été
largement compensée depuis, en qualité comme en quantité.»
2 Toutes les citations suivantes sans indication d'origine seront tirées du texte de
présentation des statuts du CCD.

221
qui avait entraîné l'introduction du mot «démocratique» dans la
nouvelle dénomination du Cercle.

Le premier point de cette déclaration sera développé à propos


de la création d'un nouveau parti. Par contre, il faut insister dès
maintenant sur l'importance de l'idée démocratique dans les
principes et la stratégie politique du C.C.D.

Cette référence à la démocratie était placée sous le patronage


de Marx et Engels : «Les communistes et les socialistes de l'école
marxiste ont longtemps porté, en politique, le nom de “démocrates”
avant d'appeler leur parti “social-démocratie”. La critique marxiste
et la réalisation du principe démocratique en régime capitaliste vise
les contradictions de la pratique, non le principe même, et
démontre l'impossibilité d'acquérir une vraie démocratie politique
sans la baser sur l'égalité économique. Le caractère fallacieux de la
démocratie bourgeoise et la duperie qu'elle implique en
permanence par suite du mode de propriété ne rendent pas caduc
son contenu relativement démocratique, conquis sur les privilèges
des classes possédantes au prix du sang des prolétaires.»

A l'appui de sa démonstration, le texte faisait appel à Lénine


constatant : «Entre les revendications politiques de la démocratie
ouvrière et celles de la démocratie bourgeoise, la différence n'est
pas de principe mais de degré», et à Rosa Luxemburg pour qui,
comme pour le Cercle, la dictature du prolétariat «consiste dans la
manière d'appliquer la démocratie, non dans son abolition». La
démocratie était conçue comme le but, «tant que le socialisme ne
sera pas réalisé», et le moyen d'y parvenir. Pour ce faire le principe
démocratique devait prévaloir dans les organisations politiques ou
syndicales du mouvement ouvrier pour y constituer une pédagogie
propre à surmonter la passivité et les tendances conservatrices de
la classe ouvrière à la suite de la Première Guerre mondiale : «De ce
fait, la revendication démocratique prend toute sa valeur pratique
en incitant les éléments frais, non déformés par les partis actuels, à
exprimer les besoins de la masse exploitée. Cette revendication
favorisera la critique révolutionnaire et peut assurer, dans la classe
ouvrière, l'avantage aux forces de progrès sur l'apathie et la
routine.»

222
Concernant la question de l'utilité des réformes en régime
capitaliste le C.C.D. adoptait une position originale afin d'éviter les
écueils du réformisme le plus plat comme du révolutionnarisme le
plus inefficace : «S'il est nécessaire de collaborer à tout mouvement
même réformateur traduisant les aspirations vivantes du peuple
travailleur, il ne l'est pas moins de combattre la politique qui, sous
le couvert du réformisme, érige l'abdication en système sans même
donner satisfaction aux besoins primaires du prolétariat.»

Muni d'un certain nombre de principes originaux, le C.C.D.


adoptait, sur le plan pratique, une démarche dénuée de tout
activisme, en se proposant «avant tout de travailler suivant ses
ressources par des discussions et des publications à l'examen
critique des problèmes posés par la crise permanente du
capitalisme et les efforts d'émancipation de la classe ouvrière».
Mais il ne renonçait pas pour autant à une intervention militante en
s'efforçant «de contribuer à préparer le terrain sur lequel le parti
prolétarien pourra se former».

Les efforts dans ce sens du C.C.D. allaient rencontrer ceux


d'une tentative d'opposition communiste dans la région de Belfort.
Cette expérience régionale d'opposition communiste a, jusqu'à
présent, peu intéressé les historiens. Seul, Paul Rassinier s'était
essayé, à chaud, à tenter un bilan de ce groupe politique après en
avoir été un des principaux animateurs L II mettait d'ailleurs son
lecteur en garde en le prévenant qu'il était, à la fois, juge et partie
et ne pouvait exclure de sa relation des faits «une certaine
amertume» *2.

* Cf. D.B.M.O.F., t. 39, p. 394-395. Roland Lewin lui a consacré un intéressant article
qui tente, à partir de la fameuse théorie du «fer à cheval» de Jean-Pierre Faye dans
Les Langages totalitaires (Paris, Ed. Hermann, 1972), d'expliquer un itinéraire
déroutant : «Paul Rassinier ou la conjonction des extrêmes», Grenoble, Silex n° 36,
1984.
2 Paul Rassinier, «La Fédération Communiste Indépendante de l'Est», La Révolution
prolétarienne n° 192, 10 février 1935. Toutes les citations suivantes sans indication
d'origine sont extraites de cet article.

223
Rassinier considérait, tout d'abord, que le but de Staline
n'était pas de créer des partis politiques au sens occidental du
terme mais de disposer de propagandistes dociles du «nationalisme
russe». C'est ce qui expliquait qu'il avait délibérément sacrifié tous
les partis communistes du monde au profit d'une cohorte de
propagandistes dévoués, corps et âmes, à ses ordres. Sur le plan
local, la première crise grave entraîna le départ de Lucien Hérard et
Marcel Ducret pour des divergences sur la question russe et la
tactique «classe contre classe», dans les années 1927-1928 L En
1929 les animateurs de la société coopérative la Fraternelle de
Valentigney autour de son responsable Louis Renard refusèrent la
bolchevisation en quittant le parti 12. Avec Ducret et Hérard, ils
décidèrent de créer une Fédération communiste indépendante du
Doubs et un mensuel, Le Travailleur, pour regrouper les militants
oppositionnels du département. Enfin, Paul Rassinier et la majorité
du rayon de Belfort quittèrent le parti en 1932 à la suite de

1 Marcel Ducret, né à Villers-Grelot (Doubs) le 23 avril 1891, instituteur à


Audincourt (Doubs) depuis 1916. Il était militant coopérateur, syndicaliste et
communiste. Au niveau syndical, il était membre de la commission administrative de
l'Union des syndicats. Sur le plan de la coopération, il était, aux côtés de L. Renard,
un des fondateurs de la coopérative ouvrière de production L'Avenir de Valentigney.
Enfin, au plan politique il milita activement au parti socialiste à partir d'octobre
1919 et passa au parti communiste dès 1920. Par la suite son désaccord avec la ligne
du parti, tant sur le plan syndical que politique, l'amena à le quitter en 1932. C'était
un ami de longue date de Boris Souvarine. Cf. D.B.M.O.F., t. 26, p. 198.
Lucien Hérard. Adhérent au PC au début des années 20, il était dès 1923-1924 un
des responsables de la fraction communiste dans la Fédération de l'Enseignement. Il
fut exclu pour «trotskysme» et jetta avec M. Ducret et L. Renard les bases de la
F.C.I.E.. Il la quitta en 1933 à la suite d'un désaccord sur l'adhésion à «Front
Commun». Il adhéra fin 1934 à la SFIO à Dijon puis, l'année suivante, rejoignit la
nouvelle tendance de Marceau Pivert, la Gauche révolutionnaire. Après le congrès de
Royan (1938), il quitta la SFIO avec les fondateurs du Parti socialiste ouvrier paysan
(P.S.O.P.). C /J.-P . Joubert, Révolutionnaires de la SFIO, Paris, Presses de la
Fondation nationale de sciences politiques, 1977, et D.B.M .O.F., t. 31, p. 305-306.
2 Louis Renard, Historique de la Fraternelle de Valentigney, édité par Le Travailleur
de Belfort, organe de la Fédération Indépendante de l'Est, in-8 de 32 p.

- 224
désaccords avec la Direction nationale sur la personnalité du
candidat à présenter aux élections législatives.

Des situations analogues s'étant produites dans plusieurs


départements, les exclus belfortains espéraient devenir, avec leur
journal, un point de ralliement pour de nombreux ex-militants du
P.C.F., mais cet espoir fut rapidement déçu et ils entamèrent des
pourparlers avec la Ligue communiste, pour aboutir seulement à
une «polémique aigre-douce».

Le 29 mai 1932 un accord fut conclu entre l’ex-rayon de


Belfort et la Fédération communiste indépendante du Doubs. Le 18
juin, le n° 3 du Travailleur se présentait comme «organe de la
Fédération communiste indépendante de l'Est». Les animateurs de
la F.C.I.E. espéraient être les artisans d'une renaissance du
mouvement révolutionnaire après la catastrophe de la
bolchevisation. Ils comparaient quelquefois leur démarche à celle
de la Fédération socialiste de la Haute Vienne qui avait été, pendant
la guerre de 1914-1918, le bastion des minoritaires socialistes
opposés à l'Union sacrée. Les militants de la nouvelle Fédération
étaient, pour la plupart, des militants expérimentés engagés dans le
mouvement communiste depuis le début des années 20 et investis
également de responsabilités dans le mouvement social comme
coopérateurs ou syndicalistes. Les instituteurs du groupe étaient
proches des positions de la majorité fédérale de la Fédération
Unitaire de l'Enseignement. Le Travailleur fut d'ailleurs présenté au
congrès de Bordeaux de cette Fédération syndicale.

Selon Rassinier, c'est Souvarine qui prit contact avec Lucien


Hérard pendant l'été 1932 pour lui proposer la collaboration de son
groupe. Ce dernier après avoir consulté Marcel Ducret lui répondit
le 13 août 1932 : «Nous pensons que nos camarades acquiesceront à
la réponse suivante : nous publierons des articles de ton groupe. Si
la pensée est en désaccord avec la nôtre, nous la coiffons d'une
“tribune libre” et nous répondons (...). Il va de soi que la
collaboration n'est exclusive d'aucun autre groupe d'opposition (...)».

Après cette prise de contact positive, Le Travailleur (n° 19, 8


octobre 1932) signala l'existence du C.C.D. à ses lecteurs : «Nous ne

225
sommes pas seuls à Belfort et à Besançon à réagir contre la
déviation bureaucratico-dictatoriale du Parti ci-devant communiste.
Il existe à Paris aussi un groupement de communistes résolus à
persévérer dans le voie des premiers congrès de l'Internationale
communiste, incompatible avec la tournure actuelle du néo­
léninisme officiel». Suivait le texte de la déclaration de principes du
Cercle.

Le 20 novembre 1932, Boris Souvarine et Charles Rosen


représentèrent le Cercle au congrès constitutif de la F.C.I.E. Ce
dernier a pu écrire à ce propos : «On sortait enfin des discussions
théoriques pour entrer dans la pratique des luttes quotidiennes. Et
l'on n'avait plus seulement affaire aux partis se réclamant de la
classe ouvrière mais aussi à un patronat de combat : Peugeot ! Rien
de pouvait davantage tenter l'équipe du Cercle communiste
démocratique 1. »

A la tribune du Congrès, Boris Souvarine constata l'accord


facilement établi entre les deux groupes sur les points suivants :
«impossibilité de redresser les partis existants et par conséquent de
coopérer avec les groupes d'opposition qui se réclament de ce
programme, solidarité persistante avec l'esprit des premiers
congrès de l'I.C. tenus du vivant de Lénine, sans accorder de valeur
dogmatique à leurs résolutions, respect du mouvement syndical, à
soutenir dans l'action et à influencer par une propagande
communiste loyale, défense critique et raisonnée de la révolution
russe contre tous ceux qui la compromettent et la menacent, à
l'intérieur ou à l'extérieur, démocratie dans les organisations
politiques et corporatives de la classe ouvrière comme dans l'Etat
ouvrier» (Le Travailleur, 26 novembre 1932).

De son côté, Marcel Ducret constata un complet accord sur les


principales questions de principes en vue d'un but commun : la
création d'un nouveau Parti communiste. Pour bien affirmer
l'importance de cet objectif, Le Travailleur adopta, à partir du 3
décembre 1932, une nouvelle manchette sur laquelle on pouvait
lire en tête de chaque numéro de l'hebdomadaire :*

* Charles Ronsac, Trois noms pour une vie, Paris, Robert Laffont, 1988, p. 89.

226
«Le PS a fait faillite
Le PC a fait faillite
Rien à attendre du PUP destiné à s'intégrer dans le parti
socialiste. Le salut de la classe ouvrière se trouve dans la
constitution d'un nouveau parti, d'un parti révolutionnaire, d'un
véritable parti communiste. C'est le but que nous poursuivons L»

La création de ce nouveau parti et la critique conjointe de la


social-démocrate et du stalinisme étaient les leit-motiv des deux
groupes. Ainsi à propos de la S.F.I.O., Edouard Liénert écrivait début
1933 : «(...) le P.S. rêve toujours de réaliser le bonheur des ouvriers
par la prospérité du capitalisme. Les revendications prétendent
harmoniser les intérêts des travailleurs et du patronat, ici, la
semaine de 40 heures doit améliorer l'existence des salariés,
fournir des acheteurs aux capitalistes ramener la prospérité pour
tous. Toute son activité désuète vise à concilier l'inconciliable, veut
adoucir des antagonismes qui se creusent chaque jour davantage et,
de ce fait est incapable de conduire le prolétariat au socialisme
mais encore de défendre ses intérêts les plus immédiats 2.»

A cette analyse classique des contradictions et des impasses


du réformisme dans une situation de crise, certains articles du
Travailleur ajoutaient un élément original : il ne fallait pas, selon
Marcel Ducret, Edouard Liénert ou Boris Souvarine, ériger la
question de l'unité du mouvement ouvrier en solution miracle
propre à résoudre tous les problèmes. Si l'unité d'action était, bien
entendu, indispensable face au fascisme, elle n'était qu'un premier
pas pour sortir de l'ornière. Celui-ci franchi, il fallait donner un*

* Le Parti d'unité prolétatienne fut fondé à Clichy le 28 décembre 1930 par la fusion
de deux petites organisations, le Parti socialiste-communiste (anciennement Union
socialiste-communiste) qui regroupait «les “Résistants” aux décisions du IVe
congrès de l'Internationale communiste», comme Paul Louis, et le Part ouvrier-
paysan, fondé à la fin de l'année précédente, par des exclus ou des démissionnaires
du P.C.F., comme Jean Oarchery ou Louis Sellier. C f.D .D .M .O .F., t. 29, p. 114-116
(Garchcry) et t. 41, p. 225-230 (Louis Sellier).
2 Edouard Liénert, «La politique socialiste». Le Travailleur, n° 33, 14 janvier 1933.

- 227
contenu concret à cette politique unitaire et c'était là que les
difficultés commençaient.

Ainsi Marcel Ducret constatait que «le prolétariat saigné


actuellement par la bourgeoisie (...) a en ce moment un tel besoin
de se regrouper, de concentrer ses forces, que cette question d'unité
politique risque de l'entraîner dans de dangereuses illusions» L Il
revenait la semaine suivante sur ce même problème : «la formule
“unité politique prolétarienne” me paraît partir de la plus complète
confusion, porter la marque “politicienne” la plus caractéristique,
politicien étant pris ici dans son sens le plus péjoratif» 12.

Ces considérations sur la mystique unitaire entraînaient


Edouard Liénert et Boris Souvarine à préjuger des possibilités de
recomposition politique d'un mouvement ouvrier que sa propre
dégénérescence et la crise mondiale semblaient appeler. «La leçon
des événements», écrivait Liénert, «s'imposera peu à peu aux
travailleurs à travers “l'appareil” des partis existants et se traduira
inévitablement par de profonds remous dans ces partis. Tout laisse
prévoir, ainsi que l'a souvent dit le camarade Souvarine, que nous
ne sommes pas au seuil d'une période d'unification, mais au
contraire de scissions, de dislocations et de regroupements 3.»

Souvarine, de son côté, dénonçait encore plus vigoureusement


les dangereuses illusions d'une politique unitaire sans principes
directeurs clairs : «les charlatans de “l'unité prolétarienne” qui
prétendent constituer une force en additionnant des faiblesses, en
réalisant la fusion des tares et des dégénérescences perdent et
perdront leur temps et leur peine» 4. Même si Souvarine attaquait
dans cet article le seul Parti d'Unité prolétarienne, il est difficile, à
le lire, de ne pas penser qu'il aurait pu appliquer les mêmes termes
pour dénoncer la défaite du Front populaire, défaite d’autant plus

1 Marcel Ducret, «Les pupistes». Le Travailleur, n° 35, 21 janvier 1933.


2 Marcel Ducret, «Mirage», Le Travailleur, n° 36, 4 février 1933.
3 Edouard Liénert, «Le Mirage, l'Unité», Le Travailleur, n° 46, 1er avril 1933.
4 «Socialistes de Hitler», Le Travailleur, n° 47, 8 avril 1933.

- 228
douloureuse et démoralisante que les illusions avaient été
immenses L

De quel type allait être ce nouveau parti que les militants du


C.C.D. et de la F.C.I.E. appelaient de leurs vœux ? Le dernier numéro
du Bulletin communiste abordait longuement la question à travers
deux articles 12. Le plus ancien avait été écrit en 1928 par Lucien
Laurat. Il était précédé d'un court chapeau indiquant que les
questions qu'il soulevait n'avait rien perdu de leur actualité.
L'article de Laurat posait la «question fondamentale» du Parti au
travers «de son rôle, de ses fonctions, de son organisation». Il
tentait de dégager une conception originale sur la question tenant
compte de l'expérience historique du mouvement ouvrier et,
particulièrement, de la déchéance de l'Internationale communiste.

Laurat repoussait la conception des militants qui étaient


passés de la remise en cause d'un parti communiste non bolcheviste
à l'idée même d'un parti politique ouvrier, mais aussi ceux qui
espéraient la construction d'un bon parti de type léniniste
«intelligemment et honnêtement dirigé». Laurat refusait par là
même les deux types classiques de sortie du communisme français
dans les années vingt : d'un côté, le retour au syndicalisme
révolutionnaire d'avant 1914 autour de La Révolution
prolétarienne, de l'autre la construction du vrai parti léniniste où
les trotskystes allaient s'illustrer dans la quête de l'impossible
Graal.

La première idée défendue par Laurat était que le parti était


un produit des circonstances historiques et non d'un quelconque
dogme, qu'il soit syndicaliste ou léniniste. La conception qu'avait

1 II n'existe malheureusement aucun écrit de Souvarine qui permette de connaître son


opinion sur l'expérience du Front Populaire. Par sa proximité politico-intellectuelle
avec Simone Weil dans cette période, il peut être intéressant de lire dans les Ecrits
historiques et politiques (Gallimard, coll. Espoir, 1960) de cette dernière le texte :
«Méditation sur un cadavre» (1937).
2 Bulletin communiste n° 32/33 juillet 1933. «Un nouveau parti», Boris Souvarine ;
«La question du parti», Lucien Laurat. Toutes les citations suivantes sans indication
d'origine en sont extraits.

- 229
eue effectivement Lénine de la forme, du rôle et des fonctions d'un
parti était étroitement dépendante des circonstances particulières
d'un pays où la révolution était, par son contenu et ses buts
immédiats, une révolution bourgeoise. Lénine définissait, en 1904,
le social-démocrate comme «un jacobin lié à l'organisation du
prolétariat conscient» dans la mesure où les tâches de la
bourgeoisie révolutionnaire devaient être dépassées avant d'aller
vers la révolution prolétarienne. Celle-ci devait être «le mouvement
de la grande majorité dans l'intérêt de la grande majorité» et non
pas, comme pour la révolution bourgeoise, une situation historique
où les chefs — les jacobins — «conduisent et dirigent une masse
amorphe, ignorant les buts effectifs et les limites de son action». A
ce stade de son argumentation, Lucien Laurat s'appuyait sur Rosa
Luxemburg définissant, en marxiste, la social-démocratie comme le
«mouvement propre de la classe ouvrière». Dans la situation russe,
Lénine avait raison dans une certain mesure, mais dans le
mouvement ouvrier européen, la définition de Rosa Luxemburg
était «incontestablement juste».

Laurat analysait ensuite les étapes du dépérissement des


partis communistes. Selon lui, «l'Internationale communiste aurait
pu rester, malgré le reflux de la vague révolutionnaire d'après-
guerre, l'organisation puissante qu'elle fut jadis, à condition de tenir
compte de la situation du mouvement ouvrier de l'Europe centrale
et occidentale, c'est-à-dire d'abandonner une conception du Parti
empruntée aux circonstances d'une révolution semi-bourgeoise et
justifiable seulement par l'actualité de la révolution». C'était donc,
au niveau international, la conception léninienne du parti qui avait
échoué, «mais non pas le principe du parti» (souligné par nous).

Dans l'avenir, Laurat espérait que les nouveaux partis


ouvriers éviteraient les erreurs de la conception léniniste et sa
caricature, la «bolchevisation» entamée en 1924. Pour ce faire, il
leur appartenait de «servir le “mouvement propre de la classe
prolétarienne”, de le soustraire à la tutelle des léninistes et des
chefs réformistes (...). Ce mouvement ne se formera qu'au cours des
années à venir, dans la reprise des luttes sociales qui forceront les
masses à se dégager de toute tutelle».

- 230 -
L'article de Souvarine sur le nouveau parti réfutait
violemment l'argumentation de Trotskÿ et de ses partisans sur
cette question. Il constituait une sorte de plaidoyer concernant la
justesse de la position adoptée par Souvarine. Il clôturait, quatre
ans après, la polémique qui avait opposé les deux hommes en
1929 1. Souvarine signalait que si l'idée d'un nouveau parti faisait
désormais son chemin parmi les révolutionnaires, son groupe avait
été seul à l'envisager pendant longtemps. Cette analyse s'appuyait
sur la ferme conviction d'une «déchéance, irrémédiable» des partis
communistes et de l'impossibilité de «rajeunir» la pensée et l'action
des «vieux partis socialistes dégénérés».

Pour lui, «le parti de l'avenir sera donc au confluent de divers


processus dont certains s'accomplissent dans les partis du présent
et du passé, mais dont les principaux leur sont extérieurs (...)». Le
Cercle communiste démocratique se proposait de devenir «un des
éléments du parti futur». En effet, Souvarine considérait que les
deux grands partis ouvriers étaient destinés à se disloquer. Dans le
regroupement espéré, «le nouveau parti recrutera ses plus forts
contingents parmi les communistes (...) car l'esprit de révolte et la
haine de la société bourgeoise ont à peu près disparu du ci-devant
socialisme». Mais dans le parti socialiste, «on ne compte pas
seulement des fractions de gauche, de droite, d'extrême gauche et
du centre, qui se tiennent lieu réciproquement de repoussoir : on y
discerne aussi une jeunesse rebutée par tous les politiciens
vulgaires et dont certains éléments ne sont pas encore perdus pour
la révolution, à condition d'être orientés en temps utile dans la
bonne voie».

Depuis bientôt dix ans Souvarine s'était efforcé de s'en tenir


au premier stade de ce processus de reconstruction et de
recomposition : «l'étude des causes de notre déconfiture, la
révision des idées toutes faites» sans renoncer à l'action et à la
lutte. Cette action tenace et à contre-courant commençait à porter

1 Les divergences Trotsky-Souvarine dans la période 1930-1934, auquel l'article «Un


nouveau parti» renvoie à plusieurs reprises, sont examinées en détail au chapitre 1
dans les conséquences de la rupture de 1929.

- 231
ses fruits avec le rapprochement intervenu avec la F.C.I.E. et
d'autres éléments de l'extrême-gauche qui approfondissaient leur
critique du stalinisme, sans être convaincus par la phraséologie de
Trotsky et de ses partisans.

Un événement doit être signalé qui atteste d'une amorce de


recomposition de l'extrême-gauche antistalinienne à laquelle le
C.C.D. ne participa pas en tant que tel, même s'il fut pressenti dans
la phase d'organisation de la Conférence, mais auquel une
sympathisante du cercle, Simone Weil, imprima sa marque d'une
manière très nette A la suite des événements d'Allemagne, des
groupes oppositionnels contestèrent de plus en plus nettement le
refus de Trotsky de reconsidérer le problème de la faillite de la IIIe
Internationale : «La proposition de provoquer ces réunions est faite
par Treint (...) ; la convocation est l'œuvre des ouvriers du groupe
de la banlieue Ouest, jamais découragés de travailler à l'unité des
oppositions. Trois questions à l'ordre du jour : celle de l'U.R.S.S. ; les
rapports entre le parti et les masses ; le régime intérieur de
l'opposition de gauche.» Etaient invités le secrétariat international
de l'Opposition de gauche, la Ligue communiste, la Gauche
communiste, la fraction de gauche, le groupe des «Etudiants», les
bordiguistes et des individualités, parmi lesquelles Simone Weil. Il
avait été question d'inviter le C.C.D. et la F.C.I.E. mais, selon Rabaut,
des oppositions s'étaient manifestées et, finalement ils ne
participèrent pas en tant que tels à la Conférence dite d'unification.

Ce fut sur la question de l'Internationale communiste que se


cristallisèrent, d'emblée, les divergences entre les participants. Les
adversaires de l'idée d'un redressement possible de l'I.C., à savoir
Treint, Simone Weil et le groupe des Etudiants, lassés de la
tournure que prenaient les débats, se réunirent à part pour mettre
au point un texte synthétisant leur position. Toujours d'après Jean*

* L'ensemble de ce développement sur la «Conférence d'Unification» d'avril 1933 est


tiré du livre de Jean Rabaut, Tout est possible! (Paris, Denoël, 1974), p. 96-100.
Nous lui empruntons les citations suivantes sans indication d'origine. Il faut
préciser que le groupe de la banlieue Ouest était rentré en contact avec Rassinier
pour la F.C.I.E. et Souvarine pour le CCD, dès décembre 1932 (c/. Archives Davoust).

232 -
Rabaut, Simone Weil se chargea de la rédaction de cette déclaration
pour être sûre qu'elle correspondît bien à sa propre pensée sur ces
questions.

A propos de l'U.R.S.S., la déclaration estimait que c'était la


bureaucratie d'Etat qui disposait du pouvoir : «elle institue donc,
non pas le socialisme, mais un régime où l'appareil d'Etat (...)
possède en revanche lui-même ces moyens de production, et
représente par suite directement la domination des moyens de
travail sur le travailleur». Sur la IIIe Internationale, il était affirmé
qu’elle n'était plus «qu'un instrument aux mains d'une autre classe
qui a mené, qui mène et qui mènera le prolétariat de défaite en
défaite, parce que cette classe défend ses intérêts propres, qui ne
sont pas ceux des travailleurs». En conséquence, ces militants
préconisaient de «rompre moralement avec la IIIe Internationale»
pour «préparer un regroupement des révolutionnaires conscients,
qui se fasse en dehors de tout lien avec la bureaucratie d’Etat
russe». Parmi les quatorze signatures qui figuraient au bas de ce
texte, on relève les noms de Paul Bénichou, Aimé Patri, Jean Prader,
Jean Rabaut, Treint et Simone Weil. Outre l'intérêt de cette
déclaration en elle-même, il est tout à fait significatif de noter
qu'on y retrouvait des thèmes chers à Souvarine et à son groupe, à
propos de la nature de l'U.R.S.S. et de la nécessité absolu de
reconstruire le mouvement révolutionnaire dans un rapport
d'opposition et de rupture radicales avec le stalinisme.Malgré sa
mise à l'écart, le groupe de Souvarine n'en influait pas moins
notablement une partie des participants.

A la suite de cette conférence, le C.C.D. et la Fédération furent


sollicités «par le “groupe Delny” (Delny, Jeanne, Lenoir, Max, Prader,
Prieur), parfois appelé “les étudiants”, composé d’anciens membres
de la Ligue communiste» l . De plus, René Lefeuvre, animateur du
groupe M a s s e s , avec ses amis, adhérait au Cercle à la suite de
l'affaire Victor Serge. Enfin, le Cercle exerçait une influence non
négligeable sur de nombreux militants de la majorité fédérale de la

1 «Aux origines : le Cercle communiste démocratique», par Jean-Louis Panné, in Boris


Souvarine et la Critique sociale, op. cit., p. 43.

- 233 -
Fédération unitaire de l'Enseignement, au point que les partisans de
la minorité pro-stalinienne s'en inquiétèrent dans un article de
L'Humanité qui, à propos du rapport moral présenté au congrès de
Reims (août 1933), dénonçait la publication par L'Ecole émancipée
(n° 33, 21 mai 1933) de l'appel pour Victor Serge «signé
notamment de Laurat et de Souvarine, bien connus pour leur
activité contre-révolutionnaire...» *. Ainsi, après ce congrès, J.
Carrez pouvait écrire à propos des débats qui s'y étaient tenus : «La
déportation de Victor Serge, la fermeture de la frontière russe aux
victimes d'Hitler (intervention de Simone Weil), les études si
précises de Prader dans L ’Ecole émancipée, notre chronique de
l'U.R.S.S. sans doute aussi les ont amenés à procéder à une révision
des valeurs, à un examen critique qu'ils ont très franchement
annoncé au congrès. La Fédération de l'Enseignement est sans doute
la première organisation révolutionnaire importante (quelques
groupes politiques comme le C.C.D. et la F.C.I.E. mis à part) qui se
refuse désormais à identifier le gouvernement stalinien et la
Révolution. C'est être allé au nœud du problème, c’est avoir touché
à sa source le mal qui ronge le mouvement révolutionnaire tout
entier. C'est capital 12.» Un des principaux militants de la majorité
fédérale, Gilbert Serret, confirma, dès le numéro suivant du
Travailleur (26 août) cette prise de distance fondamentale avec «la
politique de Staline, tant dans le domaine intérieur que dans le
domaine extérieur», insistant particulièrement sur le sort des
milliers d'oppositionnels déportés. Cela est confirmé indirectement
par un militant trotskyste comme Pierre Frank, qui a pu déclarer :
«Les animateurs de la Fédération unitaire de l'Enseignement
parvinrent à conserver une position distincte du stalinisme et du
réformisme, sans toutefois rejoindre le mouvement trotskyste» 3.

1 Paul Bouthonnier, «Avant le Congrès de Reims. Le rapport moral fédéral de


l'Enseignement et l'U.R.S.S.», L'Humanité, 15 juillet 1933.
2 Jules Carrez, «La vie syndicale : le congrès de la Fédération de l'Enseignement», Le
Travailleur, n° 66, 19 août 1933.
3 Propos rapporté par Jean-Louis Rouch in Prolétaire en veston, une approche de
Maurice Dommanget, Treignac, Editions Les Monédières, 1984, p. 101.

- 234 -
D'une manière générale, les militants du C.C.D. constatèrent
avec satisfaction un changement du climat politique qui sembla,
pendant un temps très bref, plus propice à leurs thèses. Ainsi,
commentant la diffusion du tract sur le procès du Reichstag, une
note anonyme du T r a v a i l l e u r (23 septembre) constatait :
«L'atmosphère actuelle est favorable à l'heure actuelle à la
diffusion de nos idées communistes et démocratiques. Nous n'en
sommes plus au temps où le Cercle collait des affiches double-
colombier et distribuait des feuilles volantes, en particulier sur les
déportations en U.R.S.S., mais dans l'indifférence et l'apathie de la
classe ouvrière.»

Lors d'une discussion à Saint Palais entre Pietro Torelli, dit


Pierre Rimbert, et Léon Trotsky en septembre 1933, le premier se
faisait l'écho du très relatif succès que rencontrait le groupe de
Souvarine pour en minimiser la portée politique : «Dans cette
période de reflux, s'engager sur la voie de la création de nouveaux
partis et d'une nouvelle Internationale, c'est tout à fait prématuré
et bureaucratique. Si nous nous engageons aujourd'hui sur cette
voie, numériquement nous aurons un très grand succès, comme
Souvarine a un certain succès. Mais le succès de Souvarine n'est que
quantitatif».

Et Trotsky lui répondait : «Attendre les événements, c'est un


fatalisme passif, à la Souvarine. Mais Souvarine lui-même essaie
maintenant de créer une organisation. Il ne créera rien, car il n'a
aucune théorie, aucun programme, aucune perspective, aucune
conception stratégique, aucune faculté d'orientation politique. S'il y
a un afflux d'éléments vers lui — ce que je ne puis contrôler — c'est
un épisode, caractéristique de la désorientation des ouvriers et qui
ne peut être que momentané L»*

* Léon Trotsky, Œuvres complètes 2. Juillet-Octobre 1933, Institut Léon Trotsky,


1978, p. 161-164. Pierre Rimbert : né en 1909, ouvrier typographe, membre du PC à
Marseille, puis Paris. Il en avait été exclu sur l'intervention de Maurice Thorez.
Membre de la Ligne Communiste, il fut élu à sa commission exécutive en mai 1932
pour la quitter en avril 1933 afin de participer aux tentatives de regroupement de la
«fraction communiste de gauche». On le retrouvera ensuite parmi les rédacteurs de

- 235
Si le jugement de Trotsky est bien dans la droite ligne de la
polémique de 1929, il est intéressant de constater que son
contradicteur, pourtant également peu favorable aux idées de
Souvarine, notait à la fois la progression numérique du Cercle et
l'écho favorable rencontré par ses propositions de nouveau parti.
Alors que le Cercle commençait à recueillir le fruit de plusieurs
années de labeur ingrat et solitaire, il était cependant en proie à
des contradictions internes importantes dont Simone Weil donna
une longue analyse sur trois points : la «question du but final», celle
de l'organisation et celle des «buts du Cercle».

Sur la première question, Simone Weil notait son opposition


aux conceptions de Georges Bataille : «Or la révolution est pour lui
le triomphe de l'irrationnel, pour moi du rationnel ; pour lui une
catastrophe, pour moi, une action méthodique où il faut s'efforcer
de limiter les dégâts ; pour lui la libération des instincts, et
notamment de ceux qui sont couramment considérés comme
pathologiques, pour moi, une moralité supérieure.(...) Comment
cohabiter dans une même organisation révolutionnaire quand on
entend de part et d'autre par révolution deux choses
contraires ? !» Sur le second point, celui du nouveau parti, Simone
Weil indiquait que Souvarine continuait à en parler, tout en étant
«contre un état-major de révolutionnaires professionnels». Il
s'agissait donc d'«un mode d'organisation tout nouveau» que les
participants concevaient mal. Pour Simone Weil, «sur ce point, la
confusion provient avant tout de la cohabitation en Boris de deux
Boris, un survivant des luttes politiques de la guerre et de l'après-
guerre, et un autre qui est notre contemporain». Sur le dernier
point, enfin, Simone Weil constatait la stérilité des discussions avec
«de petits groupes dénués d'intérêt» et l'impréparation du Cercle à
la constitution de milices ou à la lutte illégale». Elle proposait donc
«la dissolution du Cercle», sans rompre tous les liens entre les
participants : «on continuera à se voir et à avoir des conversations
qui, bien que souvent stériles, sont quand même plus fécondes que*

L 'In te r n a tio n a le , fondée par les minoritaires de la Ligue. Cf. D .B .M . 0 .F ., t. 40,


p. 159-161.
* S. P. I, p. 422, et p. 422-424 pour les citations suivantes sans indication d'origine.

- 236 -
toutes les réunions. (...) Et chacun se retrempera dans la solitude et
le silence.»

- 237 -
B. LES 6 ET 12 FEVRIER ET LA RECOMPOSITION
POLITIQUE DU MOUVEMENT OUVRIER.

La manifestation violente des ligues d'extrême droite et des


organisations d'anciens combattants contre le Palais Bourbon le 6
février 1934 marqua, selon Serge Bernstein, «le grand tournant de
l'histoire française de l'entre deux-guerres», le pays passant «des
eaux calmes de la stabilité (...) aux tempêtes annonciatrices de la
grande tourmente qui s'avance» l .

Exploitant le scandale politico-financier de l'affaire Stavisky,


un financier frauduleux protégé par des personnalités proches du
gouvernement de centre-gauche présidé par le radical-socialiste
Edouard Daladier, l'ensemble de l'extrême-droite de l'Action
Française aux Croix-de-Feu avait appelé à une manifestation, place
de la Concorde. Aux cris de «A bas les voleurs», les ligues
d'extrême-droite rejointes par l'Association Républicaine des
Anciens Combattants (A.R.A.C.), proche du P.C.F., tentaient
d'atteindre l'Elysée et le Palais Bourbon et s'opposaient violemment
à la police, avec un bilan particulièrement lourd de 17 morts et plus
de 2 000 blessés.

A propos de l'attitude ambiguë du P.C.F., Charles Ronsac a noté


que «le matin de ce 6 février, L'H um anité appelait les militants
communistes à manifester également contre “les ligues fascistes” et
“la presse fasciste” mais aussi contre la police et le gouvernement.
Daladier, donc aux côtés des “ligues” et “pour un gouvernement
ouvrier et paysan”. Dans le même numéro, l'A.R.A.C., d’obédience
communiste, dirigé par Jean Duclos, le frère de Jacques, invitait ses
membres à se rassembler au rond-point des Champs-Elysées pour
se joindre à la très réactionnaire Union Nationale des Combattants
(UNC) manifestant contre le gouvernement *2.»

* Le 6 février 1934, présenté par Serge Berstein, Paris, coll. Archives, Gallimard-
Julliard, 1975, p. 11.
2 Charles Ronsac, Trois noms pour une vie, op. cit., p. 101.

- 238
Devant cette fulgurante montée en puissance de l'extrême-
droite, toute la gauche allait se réveiller, le lendemain de l'émeute,
avec, en tête, le spectre des violences de rues qui avait accompagné
Mussolini et Hitler dans leur marche au pouvoir suprême. En
riposte à ces événements d'une extrême gravité, la C.G.T. décidait,
dans la journée du 7, le principe d'une grève générale de 24 heures
le lundi 12. Elle était annoncée en ces termes dans son quotidien Le
Peuple du 8 février :

«CONTRE LE PÉRIL FASCISTE, GRÈVE GÉNÉRALE LUNDI !


La commission administrative de la Confédération Générale du
Travail a décidé, hier, 7 février, que contre la menace du fascisme
et pour la défense des libertés publiques, une grève générale,
limitée à 24 heures, devra être effectuée le lundi 12 février 1.»

Du côté des partis politiques un appel de la Fédération


socialiste de la Seine à l'unité d'action se heurta à un fin de non
recevoir du parti communiste. Ce qui fit écrire à Marc Bernard aux
lendemains de ces événements : «Ainsi plutôt que de joindre ses
forces à celles du Parti socialiste pour manifester dans la soirée du
jeudi place de la Bastille, le Parti communiste coupant en deux les
forces ouvrières choisit un autre jour et un autre lieu après avoir —
il faut le répéter à haute voix — donné à ses adhérents et à ses
sympathisants des directives pour la journée de mardi, qui
équivalaient dans la pratique à un front unique avec les troupes
des organisations fascistes *2.»

Le parti communiste maintint sa manifestation du 8, place de


la République. Elle allait être extrêmement violente, la population
des quartiers populaires de l'Est parisien prêtant main-forte aux
manifestants contre la police. Il est à noter que, durant cette
manifestation, un fort contingent de militants socialistes parisiens
s'était joint aux sympathisants du parti communiste aux cris, de
part et d'autre, d'«unité d'action», exprimant un profond désir

* Cité par Marc Bernard, Les journées ouvrières des 9 et 12 février, Paris, Ed. Bernard
Grasset, 1934, p. SI.
2 Marc Bernard, op. cil., p. 61.

- 239 -
d'action unitaire contre le péril commun qui existait à la base dans
les deux partis. Le bilan fut lourd avec six ouvriers tués et des
centaines de blessés. C'est à ce prix que le parti communiste avait
voulu faire oublier sa participation, par A.R.A.C interposé, à la
journée du 6, avant de se rallier avec la C.G.T.U., à la grève générale
du lundi 12. Le parti socialiste avait renoncé à sa propre
manifestation pour se joindre à l'initiative de la C.G.T.

Du côté des milieux intellectuels un «Appel à la lutte»


dénonçant l'im m inence du danger fasciste en appelait
solennellement à l'unité d'action des organisations ouvrières pour
éviter «la terrible expérience de nos camarades d'Allemagne» L II
était signé aussi bien par Alain et ses proches que par la totalité du
groupe surréaliste en passant par des syndicalistes révolutionnaires
comme Pierre Monatte ou l'écrivain prolétarien Henry Poulaille.
Fait notable, des sympathisants du P.C.F. comme Jean-Richard Bloch
ou André Malraux l'avaient également signé. Parmi les proches du
Cercle, on trouvait les noms de René Lefeuvre, Michel Leiris et
Aimé Patri. L'appel avait été envoyé, outre les grandes
organisations ouvrières, aux petits groupes d'extrême-gauche
comme l'Union communiste, l'Union anarchiste, la Ligue
communiste et le Cercle communiste démocratique. Dans le
prolongement de cette initiative allait être créé quelques semaines
plus tard un «Comité d'action antifasciste et de vigilance», le futur
C.V.I.A. avec Paul Rivet pour président, Alain et Paul Langevin
comme vice-présidents.

Cette journée du 12 vit se réaliser le regroupement des forces


ouvrières et démocratiques avec une imposante manifestation de
masse sur le cours de Vincennes. Marc Bernard, dans sa recension
des faits, nota que «dès deux heures (...) des milliers de
manifestants se déversèrent sur la large avenue. Il y a là des
adhérents de la Ligue des Droits de l'Homme, de la IVe
Internationale (sic) dont le chef est Léon Trotsky, le plus fidèle
disciple de Lénine, des socialistes, des communistes, des*

* Ce texte est reproduit intégralement dans Tracts surréalistes et déclarations


collectives, op. cit., p. 262-264.

- 240 -
oppositionnels, des unitaires, des confédérés, des anarchistes, des
sans-parti, des radicaux que la défaillance du gouvernement
Daladier a rempli de fureur L»

Parmi ces militants figuraient des membres du Cercle, tel


Georges Bataille qui nous a laissé un récit circonstancié des journées
du 11 au 13 février. Il note d'ailleurs qu’il rencontra les camarades
de son organisation mais qu'ils «ne défilent pas et ne portent
rien » *2. Par contre Paul Bénichou affirme se souvenir avoir
distribué des tracts ce jour-là, notamment à un militant du P.C.F.
qui, à la lecture du nom du Cercle, lui affirma que «communiste» et
«démocratique» n'allaient pas du tout ensemble 3. De même Jean
Rabaut se souvient que le Cercle était dans la rue le 12 février 4.

Dans le numéro du Travailleur qui suivit le 6 février, Paul


Bénichou s'était livré à une analyse de la situation politique
nouvellement créée tant à droite qu'à gauche : «L'affaire Stavisky a
permis une tentative, en partie réussie, de mobilisation de petites
gens contre les institutions démocratiques (...) Le parti communiste
a rivalisé de sottise et de bassesse avec les pires réactionnaires
dans la dénonciation de la démocratie et du parti socialiste,
présentés comme la cause principale de tous les maux 5.»

Devant la gravité de la situation, les militants du Cercle


décidèrent de la rédaction d'un appel à la grève générale pour
affirmer leur solidarité avec la gauche tout en se démarquant des
attitudes dangereuses du parti communiste :
«Discuté en réunion, l'appel commençait par “Peuple
travailleur, alerte !” et se terminait par : “Vive la grève générale !”

* Marc Bernard, op. cit., p. 76.


2 Georges Bataille, Œuvres complètes, tome 2, Ecrits posthumes, 1922-1940, Paris,
Gallimard, 1979, p. 260.
3 Entretien avec Paul Bénichou, mars 1986, Paris.
4 Entretien avec Jean Rabaut, Février 1987, Paris.
^ Le Travailleur, n° 99, Samedi 10 février 1934. L'article de Paul Bénichou était
intitulé «Le vrai sens de l'affaire Stavisky». Un grand titre barrait la remière page
de l'hebdomadaire : «Daladier a livré la classe ouvrière à l'Union nationale, premier
tableau de la fascisation effective des institutions !...»

- 241
suivi des signatures du Cercle et de la Fédération. Nous demandions
aux travailleurs de ne pas être dupes : “L'affaire Stavisky n'a été
qu'un hypocrite prétexte”. On y trouve des phrases aussi dures
que : “Le chantage au sang versé, auquel se livrent les descendants
des massacreurs de la Commune, les bouchers de 1914, a réussi”.
Nous sonnions l'alarme : “Pas d'illusion ! Tes ennemis ne s'en
tiendront pas là. Pense à l'Allemagne et à l'Italie”. Enfin, avoir
désigné et énuméré les factieux : Croix -de-feu, Camelots du roi,
Jeunesses patriotes..., nous précisions : “L'ennemi s'est montré. C'est
lui qu'il faut abattre”. Et, pour la première fois depuis la fondation
du premier Cercle, non seulement nous ne dénoncions ni le parti
communiste, ni le parti socialiste S.F.I.O., ni la C.G.T.U. ni la C.G.T.,
mais sans même les nommer, nous déclarions : “Maintenant ou
jamais le Front unique s’impose à toutes les organisations ouvrières.
C’est une question de vie ou de mort”.
«Cet appel au front unique était un événement considérable :
il faut croire que pour nous tous la sensation du péril immédiat
était plus forte que toutes nos répulsions et rancœurs. Je dis bien :
pour nous tous. En février 1934, le Cercle ne désemplissait pas, les
réunions se succédaient. A la vieille garde représentée par Pierre
Kaan, Edouard Liénert, Lucien Sablé et moi, même s'ajoutaient
Simone Weil, Bataille, Bernier, Bénichou, Prader. L'appel que nous
avons rédigé a été approuvé par tous les présents. Même si
Souvarine ne s'est pas montré, si occupé qu'il fût à son Staline, il est
impossible qu'on ne lui ait pas demandé son imprimatur, sur le
fond sinon sur la forme.

«Le texte a été imprimé immédiatement en tract et en


affichette à plusieurs milliers d'exemplaires dans une imprimerie
du Xle arrondissement et, dès la livraison, le 10 février, chacun de
nous en a emporté un paquet pour les distribuer et les coller aux
meilleurs emplacements possibles L»

Pour préparer la journée du 12 des papillons ainsi rédigés


étaient placardés sur les murs :1

1 Charles Ronsac, op. cit., p. 102-103.

- 242 -
«Travailleurs. Tes ennemis : J[eunesses] Pfatriotes] A[ction]
Française], Croix de Feu. Leur but : un régime fasciste en France. La
riposte : la grève générale».
«Sous le prétexte du scandale Stavisky, les hordes fascistes
ont toute un coup de main. En réalité il en va de vos libertés... Vive
la grève générale L»

Au lendemain de la manifestation du 12, le Cercle décidait


d'intensifier cette campagne d'affichage pour répondre à
l'occupation massive des murs parisiens par les organisations
fascisantes. Tirés à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires et
relayés par Le Travailleur, le Cercle tentait avec ses modestes
moyens de répondre à la propagande fascisante.

Les premières propositions d'actions communes avaient été


formulées par la S.F.I.O. poussée par la Fédération socialiste de la
Seine animée par la gauche du parti, la Bataille socialiste, derrière
Jean Zyromski et Marceau Pivert. Mais si on peut voir dans la
manifestation du 12 février l'origine du Rassemblement populaire
«au plan des sentiments du monde ouvrier», il n'en est rien au
niveau des organisations *2. Le parti communiste ne changea pas
d'un pouce sa politique «classe contre classe» avant le mois de juin
1934. Ainsi par exemple, L 'H u m a n ité du 4 mars se livrait à un
véritable réquisitoire contre le parti socialiste invitant les
travailleurs socialistes à le rejoindre. On pouvait, notamment, lire
dans cette déclaration du P.C.F. : «Le parti S.F.I.O., porte, par toute
sa politique, la responsabilité du retour de Tardieu au pouvoir et du
développement du fascisme en France».

Un document rédigé par Simone Weil en février 1934 indique


bien les nouvelles priorités politiques définies par les militants du
Cercle lors des nombreuses réunions tenues, selon Charles Ronsac,
pendant ce mois décisif, à la veille des premiers pas du processus
de front unique. Selon Geraldi Leroy, «chaque point de ce texte a

* Jean-Louis Panné, «D'un Cercle à l'autre», op. cit.


2 L'expression est de Serge Berstein, op. cit., p. 243, qui reproduit la déclaration du
comité central du parti communiste français, «A tous les travailleurs», du 4 mars
1934.

- 243 -
été soumis au vote et annoté en marge “unanimité” sauf le dernier
alinéa qui est biffé sur le manuscrit» L

Définissant les «modalités de l'action antifasciste», c'était un


texte qui se voulait très concret, en prise directe sur l'action, même
s'il n'évitait pas toujours certaines recommandations, comme l'unité
d'action antifasciste au niveau international, qui pouvaient passer
pour des vœux pieux, du lieu où elles étaient dictées. S'il nous est
impossible d'affirmer que Souvarine partageait l'essentiel des
positions exprimées dans ce texte, son examen permet toutefois de
bien cerner les préoccupations politiques essentielles de son
entourage.

Le premier point invitait les organisations ouvrières à «se


méfier de tout front unique avec les mouvements revendicatifs de
caractère fasciste». C'était une condamnation claire, sous une forme
modérée, de l'attitude du P.C.F. le 6 février mais aussi une mise en
garde pour que ce parti ne recommence pas les tragiques erreurs
de son homologue allemand, notamment pendant la grève des
transports de Berlin. Le Front unique devait se traduire par la
constitution de «groupements de défense antifasciste» destinés à
protéger la presse et les réunions ouvrières d'une part, à lutter
quotidiennement dans les entreprises d'autre part. Au niveau
syndical, Simone Weil avait certainement à l'esprit l'échec récent du
comité des 22 quand, d'accord avec ses camarades, elle prônait de
réaliser «le plus rapidement possible l'unité syndicale» avec un
congrès de fusion «sur la base de la démocratie syndicale (avec
droit de fraction) et de la lutte des classes». Sur ce dernier terrain,
elle entendait «lier plus étroitement les chômeurs aux ouvriers qui
travaillent» afin d'éviter une scission de la classe ouvrière entre
travailleurs et chômeurs, source d'affaiblissement pour le
mouvement ouvrier lui-même et, surtout, terrain de manœuvre
propice pour les mouvements fascistes.*

* Simone Weil, Œuvres complètes, op. cil., t. II, vol. I, p. 355. Toutes les citations
concernant le texte sur les «modalités de l'action antifasciste» en sont extraites (p.
355-356).

244
Le point le plus original du texte était la proposition d'éditer
une brochure sur la dimension internationale du fascisme et le rôle
de l'impérialisme français dans sa progression autour de trois
thèmes majeurs :
«1° Une partie destinée à combattre la liaison établie
par les nationalistes français entre les atrocités hitlériennes et
la soi-disant brutalité de la race allemande ; on y montrerait
que toutes les fois qu'il y a répression dirigée contre le danger
révolutionnaire, il y a semblables atrocités (...).
«2° Une deuxième partie montrant que le fascisme
allemand s'explique non par le caractère national des Allemands
mais 1) par la profondeur de la crise économique en Allemagne
et 2) par l'impérialisme français.
«3° Dénoncer le danger fasciste en France, et montrer
que tout sentiment nationaliste aggrave ce danger.»

Le dernier point, d'ailleurs contesté, concernait l'efficacité du


boycott comme moyen de lutte internationale contre les Etats
fascistes. Nous avons vu précédemment quels avaient été les
termes du débat qui avait opposé Charles Rosen et Boris Souvarine
en mai 1933 dans les colonnes du Travailleur.

Le Cercle était prêt à accepter les premières propositions


d'action commune. «Le Travailleur du 17 février avait publié un
grand placard appelant à la vigilance et à l'action pour combattre le
fascisme et préconisant “un seul moyen”, le “front unique loyal et
total”. Ce sont nos camarades de l'Est qui avaient rédigé cet appel
où le parti communiste n'était pas nommé, mais, à Paris, nous
étions disposés à aller aussi loin que possible dès lors que le danger
principal, l'ennemi immédiat était constitué par les organisations
fascisantes jalouses des lauriers de Mussolini et de Hitler. Quand
Marceau Pivert, passant outre au silence des communistes, a décidé
de “commencer sans eux” et s'est adressé par lettre, le 20 février,
aux diverses organisations de gauche et d'extrême gauche en vue
de “réaliser un front commun pour la défense des libertés
publiques”, nous avons immédiatement accepté d'en faire partie. La
Fédération communiste démocratique ayant délégué son secrétaire

245
pour la représenter, j'ai pris part à la première réunion qui eut lieu
le 24 février. Nous avons vite abouti à la création d'un Centre de
liaison des formations antifascistes de la région parisienne L»

A ce propos, Jean Rabaut se souvient avoir participé à une


discussion au Cercle afin d'établir une prise de position commune
du groupe avant une séance du Centre de liaison antifasciste.
Majoritairement les participants avaient décidé que, dans un
processus d'unité d'action des grandes organisations ouvrières, ils
pencheraient plutôt du côté des non-communistes par anti­
stalinisme 12.

Charles Rosen, en tant que secrétaire du Cercle, avait été


mandaté pour défendre cette position qui le rapprochait sans
équivoque de la S.F.I.O. Il est donc parfaitement fondé qu'il écrive
aujourd'hui :

«Pour nous, “communistes démocratiques”, c'était de toute


évidence un tournant : le péril fasciste nous conduisait à nous
associer avec un parti qui, peu auparavant, ayant à nos yeux “fait
faillite”, n'était “pas redressable”. Le fait qu'il s’agissait de son aile
gauche, critiquant sa direction, ne changeait rien à cette nouvelle
situation. Nous semblions ainsi donner raison à ceux de nos
camarades qui, tels Lucien Laurat et Marcelle Pommera, nous
avaient quittés pour la S.F.I.O. en nous reprochant d'attaquer le seul
parti où l'on pouvait, selon eux, travailler utilement et s'exprimer
librement. Leur petit noyau, groupé autour de la revue mensuelle
Le Combat marxiste, sera d'ailleurs rejoint quelques mois plus tard,
en cette année 1934, par Edouard et Jeanne Liénert, et deux ou
trois autres camarades de notre Fédération 3.»

1 Charles Ronsac, op. cil., p. 107-108. Ce point avait été précédemment évoqué par
Nicolas Faucier dans un chapitre extrêmement intéressant («La Grande Duperie : le
Front populaire») de son livre, Pacifisme et Antimilitarisme dans l'entre deux-
guerres (1919-1939), Spartacus, n° 124, septembre 1983, p. 106.
2 Entretien avec J. Rabaut, février 1987, Paris.
3 Charles Ronsac, op. cil., p. 108-109.

- 246 -
Les journées des 6 et 12 février avaient marqué un tournant
considérable dans l'histoire française des années trente. De plus les
événements de Vienne qui leur succédèrent immédiatement ne
firent qu'accroître le sentiment d'inquiétude et d'angoisse des
contemporains les plus lucides devant des perspectives d'avenir de
plus en plus sombres. Ainsi, le 13 février, Georges Bataille pouvait
noter : «Le journal sur lequel je me précipite pour lire les articles
sur la grève [annonce] sur trois colonnes, l'insurrection socialiste à
Vienne ; cette nouvelle catastrophique se laisse lire sans la moindre
hésitation : Autriche nazi. De toutes parts, dans un monde qui
cessera vite d'être respirable, se resserre l'étreinte fasciste» L

Ce télescopage d'événements tragiques allait être longuement


étudié par Boris Souvarine qui, même s'il était un peu en retrait par
rapport aux jeunes militants du Cercle, n'en continuait pas moins à
suivre de très près l'actualité politique, française et internationale.

Dans Le Travailleur du 10 mars 1934, il présenta un long


texte écrit à Vienne par Julius Dickmann le 14 février, alors même
que les combats de rue n'étaient pas encore terminés entre les
miliciens socialistes et la police ou l’armée. Les analyses de
Dickmann avaient, selon Souvarine, le grand mérite d'orienter la
discussion sur l'insurrection de Vienne «dans la bonne direction»
alors que du côté socialiste ou communiste chacun contribuait à
obscurcir la question au lieu de l'éclairer. Le socialiste autrichien
réfutait la légende naissante d'une nouvelle Commune de Paris, en
précisant que, si une telle comparaison pouvait avoir un sens, il
fallait évoquer, non les événements de février mais la période de
l'immédiat après guerre. Alors, une jeune république naissait dans
le pays soutenue par tout un réseau de conseils d'ouvriers et de
soldats. Faute d'avoir su livrer le combat décisif au moment
propice, «le prolétariat autrichien s'est retiré sur le terrain de la
démocratie parlementaire en tolérant la reconstitution bourgeoise
de la république parce qu'on lui a suggéré que c'était aussi une voie
vers le socialisme. Les conseils d'ouvriers ont été remplacés par une
extension immense de l'appareil bureaucratique du parti et des1

1 G. Bataille, op. cit., p. 262.

247
syndicats, et, comme ersatz de la terre promise du socialisme, on a
offert au prolétariat la construction de Vienne “la rouge”».

Toute capitale connaît une situation privilégiée par rapport au


reste du pays, mais, dans le cas de Vienne, les importantes
réalisations de la municipalité socialiste avaient contribué à
accentuer considérablem ent cette inégalité, aggravant le
déséquilibre entre la capitale et les zones rurales. Le
déclenchement de la crise économique avait accru l'importance du
problème. Les zones rurales avaient exigé, de plus en plus
fermement, une révision de la répartition inégale des impôts qui
favorisait trop systématiquement la capitale. La social-démocratie
ne sut répondre que par une politique d'obstruction parlementaire
afin de perpétuer le statu quo favorable àsa municipalité. Cette
attitude entraîna un antiparlementarisme croissant dans les
campagnes et dans les couches sociales qui s'estimaient laissées
pour compte. Sur ce terrain prit naissance une variété de fascisme à
dominante agraire et paysanne, contrairement à la situation
allemande. Le but immédiat du régime Dolfuss était, selon
l'expression de Dickmann, «la décapitation de Vienne» afin d'établir
une péréquation financière entre la capitale et les cantons ruraux.

Face à cette offensive de la réaction, la social-démocratie


autrichienne n'avait pas réagi et raisonné en fonction des intérêts
généraux du prolétariat mais «du point de vue de l'appareil
bureaucratique et de l'aristocratie ouvrière». La conclusion de
Dickmann était impitoyable dans sa volonté de dévoilement et de
démystification de la tragédie en cours : «Les camarades croient
bien se battre pour notre avenir, mais en vérité ils sont les victimes
d'une idéologie surannée. Ils ne tombent pas pour l’honneur de la
classe ouvrière mais pour le prestige de l'appareil d'un parti
embourgeoisé».

Dans le prolongement de ces réflexions de Dickmann, l'article


de Souvarine sur «Les journées de février» dans La Critique sociale
(n° 11, mars 1934) contestait toute analogie entre les événements
de Vienne et la Commune de Paris : «La Commune imaginaire
d'aujourd'hui est l'action trop tardive et désespérée d'un parti
socialiste vaincu par ses propres fautes et sacrifiant en vain des

- 248
vies humaines pour racheter son irrémédiable passivité et sauver
un honneur compromis».

L'écrasement de l’insurrection de Vienne après la défaite sans


combat du prolétariat allemand donnait à Souvarine l'occasion de
renouveler une condamnation sans appel de la social-démocratie :
«Le sang ouvrier versé à Vienne ne teindra pas en rouge de vieux
drapeaux officiels décolorés.» Contrairement aux tentatives de
réhabilitation de la social-démocratie autrichienne par rapport à
l'attitude du S.P.D., il écrivait : «Par contraste avec la social-
démocratie allemande (...) “l'austro-marxisme” a pu sembler plus
digne de respect mais le choix même du point de vue de
comparaison n'implique pas précisément un hommage de la part de
ceux qui veulent honorer les vaincus de Février.»

Sur les événements d'Autriche, le point de vue de Souvarine


présentait une double originalité. D'une part il donnait, à la suite de
Julius Dickmann, une analyse démystificatrice de la politique de la
social-démocratie autrichienne, de ses démissions de l'après-guerre
à l'échec de son combat douteux contre la réaction. D'autre part, il
accordait à la défaite du prolétariat de Vienne une importance
beaucoup plus grande que la plupart des commentateurs en
écrivant dans Le Travailleur que ses «répercussions pourront être
considérables dans le mouvement ouvrier et dans l'histoire de
l'Europe» (10 mars 1934). Ces répercussions étaient de deux ordres
: en premier lieu elle scellait d'une manière tragique une nouvelle
défaite du mouvement ouvrier ; mais aussi elle livrait un nouveau
pays à la réaction, accroissant par là même le poids des pays
fascistes au centre de l'Europe. De l'avis de nombreux historiens, les
événements de mars 1934 étaient une première étape vers
l'Anschluss de 1938. Commentant le 13 février les événements de
France et d'Autriche, Georges Bataille, après avoir indiqué que «le
30 janvier 1933 est certainement l'une des dates les plus sinistres
de notre époque», indiquait que l'émeute «donne à l'Autriche un

- 249 -
ébranlement auquel son règne ne pourra résister qu'en
apparence»1.

Contrairement à cette approche de Souvarine, ce furent les


événements français des 6 et 12 qui monopolisèrent l'essentiel de
l'attention aussi bien des commentateurs que des militants. De son
côté, il en relativisait sensiblement la portée en écrivant que
«l'échauffourée parisienne du 6 février, point culminant des
troubles, n'a eu ni l'ampleur ni l'importance que lui prête
effrontément la presse bourgeoise pour les besoins de la cause de
ses commanditaires» 12. Le véritable intérêt du 6 février était dans
ce que pouvait représenter cette journée «comme révélation
d'obscurs préparatifs accomplis sous main par les partis
conservateurs». Ce souci de relativisation des événements français
s'exprimait aussi dans l'appréciation qu'il portait sur la riposte des
organisations ouvrières et démocratiques : «La grève générale du
12, pacifique et tolérée par le gouvernement, ne présage encore
aucun crescendo d'activité révolutionnaire consciente».

Les journées de février passées, il importait avant tout de


savoir quelle sera «la tournure prochaine des faits en France, où la
dictature à l'ordre du jour n'a trouvé ni sa formule, ni ses hommes».
Souvarine soulignait, à juste titre, la faiblesse et les contradictions
internes des organisations fascisantes, même si le danger réel
qu'elles représentaient n'était pas sous-estimé dans ses propos. En
effet, l'aggravation de la crise économique et sociale pouvait leur
donner une importance accrue, surtout si elles arrivaient à s'unifier
dans une seule organisation dotée d'un leader incontesté. Bien des
possibilités étaient envisageables pour l'avenir. Dans l'immédiat, «la

1 Ibidem , p. 262. Le jugement de Bataille sur le 30 janvier 1933 est à rapprocher de ce


qu'écrivait Simone Weil en mai 1933 dans L'Ecole émancipée : «Le drame qui s'est
joué en Allemagne était un drame d'une portée mondiale. Et le coup subi par le
mouvement ouvrier en mars 1933 est plus grave peut-être que celui qui avait été subi
en août 1914» (Œuvres complètes, t. II, vol. 1, op. cit., p. 212).
2 Toutes les citations suivantes sans indication d'origine sont extraites de l'article
«Les journées de février», La Critique sociale, n° 11, mars 1934, p. 201-205.

- 250 -
trêve nationale» traduisait, selon Souvarine, «l'impréparation de
tous les camps» et masquait «tous les préparatifs».

Après l'examen des forces d'extrême-droite, Souvarine


examinait les politiques possibles dans un futur proche des forces
ouvrières et démocratiques. D'après lui, ces dernières avaient fait la
preuve de leur faiblesse et de leur manque d'énergie. Si, comme on
pouvait s'en douter, les différentes tendances du radicalisme ne
bénéficiaient d'aucune circonstance atténuante, la politique du parti
communiste était jugée avec la plus extrême sévérité. Son
exécution en trois lignes indiquait que dans sa condamnation,
Souvarine avait constamment à l'esprit la déroute du parti
communiste allemand face au nazisme. Du P.C.F., «rien ne sert de
parler : ce n'est qu'un instrument servile du “trust des cerveaux
vides” de Moscou, en France comme ailleurs, et l'on ne doit en
attendre que le maximum de mal, au seul avantage de tous les
fascismes imaginables».

Cette affirmation peut paraître exagérée. Il convient donc de


rappeler que le P.C.F. était, en tous points, sur la même ligne
politique «classe contre classe» et d'opposition au «social-fascisme»
que le K.P.D. allemand. D'autre part sa faiblesse importante en 1934
a pu donner à penser à Souvarine qu'il avait entamé une période de
déclin définitif. En effet, après les élections législatives de 1932, son
groupe parlementaire était réduit à douze membres tandis que les
socialistes S.F.I.O. étaient cent-vingt neuf et une formation
intermédiaire à la S.F.I.O. et au PC, les socialistes-communistes
avaient onze élus. Enfin, quand Souvarine évoquait le «maximum
de mal» de la politique du PC au service des fascismes il suffit de
rappeler la participation de l'A.R.A.C., mentionnée ci-dessus, à la
manifestation du 6 février.

Ensuite, Souvarine insistait particulièrement sur l'existence


d'un grand nombre de petits groupements qui recherchaient plus
ou moins confusément les moyens d'un changement radical de
l'ordre social. Le fait qu'ils ne trouvaient pas à s'incorporer dans les
partis existants étaient un des signes les plus patents de la stérilité

- 251
de ces grandes organisations 1. Mais si l’activité de ces nouveaux
groupements était un des signes d'une époque faite d'interrogations
et d'incertitudes, leur rôle, dans le champ politique n'en demeurait
pas moins très marginal.

Il fallait donc examiner le parti qui se trouvait au centre de


l'échiquier politique et dont la politique à venir pouvait se révéler
déterminante dans le cours des événements : «En définitive, tout
dépend donc du parti socialiste, en France comme ailleurs, de son
aptitude hypothétique à se ressaisir et à polariser du même coup
avec les tendances démocratiques traditionnelles mues par
l'instinct de conservation, les tendances novatrices voisines qui
cherchent une issue.»

Cette entrée en matière laissait prévoir que les jugements de


Souvarine sur la social-démocratie française allaient être sévères.

1 Souvarine partageait cette curiosité pour l'apparition de ces groupes et revues


d'intellectuels non-conformistes avec Georges Bataille. A propos de Bataille on se
reportera au témoignage de Pierre Prévost, ancien de l'Ordre nouveau, dans son livre.
Rencontre Georges B ataille (Paris, J.-M. Place, 1987) et à la biographie,
malheureusement par ailleurs peu fiable, de Bataille par Michel Surya (La mort à
l'œ uvre, Paris, Librairie Séguier, 1987). Sur les relations de Bataille avec Arnaud
Dandieu, tous deux bibliothécaires à la Bibliothèque Nationale, Surya indique, sans
fournir ni preuves ni arguments, que Bataille collabora «anonymement à
l'élaboration du chapitre “Echanges et crédits” de La Révolution nécessaire d'Arnaud
Dandieu et Robert Aron, publié en 1933 (p. 486).
A propos de Simone Weil, le texte inédit «Le groupement de l'Ordre nouveau» paru
dans le tome II des Œuvres complètes donne son point de vue sur ce groupe au
moment de la parution de La Révolution nécessaire. Elle écrivait notamment : «De nos
jours, tout ce qui est entaché de confusion et d'obscurité est destiné à être entraîné,
par la force des choses, dans le sens de l'oppression nouvelle, celle de l'Etat
totalitaire. La seule arme dont nous puissions être sûrs qu'elle ne se retournera pas
contre nous, ce sont les idées claires. Les seuls hommes qui ne soient pas de futurs
complices de ce régime nouveau, ce sont ceux qui, au lieu de s'élancer pour sauver
l'univers, essayent honnêtement d'arriver à une vue claire et précise de ce qu'ils
veulent et de ce qui est. Ce n'est pas le cas des prophètes de l'Ordre nouveau »(p.
328).

- 252 -
En effet, elle ne différait en rien des sections allemandeet
autrichienne de l'I.O.S. qui avaient connu le sort que l'on sait.
Composé de «réformistes sans réforme» et de «révolutionnaires
sans révolution», selon une formule qu'il affectionnait
particulièrement, ce parti se contentait de sauvegarder de congrès
en congrès une unité de façade tout en tentant de remporter les
échéances électorales.

Parmi les principales critiques que Souvarine adressait au


socialisme français il notait : «Sa fidélité pieuse et vaine à la lettre
des résolutions votées dans des conditions historiques dépassées ou
caduques et dont l'esprit est d'autant plus méconnu, l'acception
immuable qu'il attribue à des conceptions circonstancielles comme
celles de la “droite” et de la “gauche”, son incapacité d'imaginer un
programme minimum susceptible de répondre aux inquiétudes de
l'époque et de se rallier les grands courants d'opinion, sa solidarité
persistante avec le parlementarisme le plus déconsidéré sont
autant de motifs parmi beaucoup d'autres de ne pas espérer un
renouveau.»

Après un tel bilan, Souvarine ne pouvait que conclure : «nulle


possibilité de redressement n'apparaît dans le parti socialiste,
tiraillé entre le crétinisme parlementaire et le crétinisme soviétiste
en dépit de quelques bonnes volontés éparses». Il est probable que
parmi ces bonnes volontés, Souvarine comptait Lucien Laurat et les
militants du Combat marxiste L Mais malgré une grande proximité
intellectuelle avec eux, Souvarine ne comptait pas sur un possible
sursaut du socialisme français. La seule hypothèse qu'il se bornait à
émettre concernait les «virtualités de crise intestine et de
démembrement au tracé imprévisible» dans un contexte de guerre
civile et étrangère.

Cette éventualité envisagée par Souvarine, avec, semble-t-il,


le souvenir de la révolution russe, recoupait partiellement ce qu'il
écrivait quelques mois auparavant dans le Bulletin communiste sur1

1 Souvarine comptait au nombre des abonnés du Combat marxiste (fichier des abonnés
1935, Archives Lucien Laurat, Institut d'Histoire sociale, Paris). Il y écrivait
également un article sur «Les persécutions en URSS» (n° 10/11, juillet-août 1934).

- 253
«la déchéance irrémédiable des partis communistes» et le caractère
dégénéré des vieux partis socialistes. Considérant les deux grands
partis ouvriers comme destinés à la dislocation à plus ou moins long
terme, Souvarine souhaitait dans cet article la création d'un
nouveau parti révolutionnaire. Cependant, dans La Critique sociale
de 1934, il se contentait d'hypothèses plus générales à propos du
parti socialiste en écrivant qu'«une dislocation ferait table rase du
mythe néfaste de l'unité dans l'équilibre et deviendrait point de
départ d'un mouvement de révision des idées de regroupement des
tendances et des individus avec des critères inédits».

Il nous semble symptomatique de souligner que, pas une fois


dans cet article, Souvarine n'évoquait la question d'un nouveau
parti révolutionnaire. D'autre part, la phrase précédemment citée
pouvait, l'allusion au mouvement socialiste mise à part, être
appliquée à la démarche de la revue Les Nouveaux cahiers à
laquelle Souvarine allait participer jusqu'à la guerre en ne situant
plus sa réflexion sur le terrain du mouvement ouvrier et
révolutionnaire l .

Le 6 février et ses conséquences accélèrent l'évolution de


Souvarine d'une manière sensiblement différente de celle des
autres membres du Cercle. S'il semble avoir perdu ses illusions sur
la possibilité de fonder un nouveau parti révolutionnaire, il n'en
continuait pas moins de condamner radicalement stalinisme et
social-démocratie. Par contre, sous le double effet de l'insurrection
de Vienne et des événements des 6 et 12 février, de nombreux ex­
militants communistes oppositionnels rejoignirent les tendances de
gauche de la S.F.I.O..

Les événements d'Autriche avaient, selon la plupart d'entre


eux, sauvé l'honneur du mouvement ouvrier «un an après que le
plus important parti du Komintern se fut rendu aux hitlériens sans
combat» *2. Tirant, dans L'Ecole émancipée, le bilan de l'insurrection
autrichienne, Aimé Patri, un ancien du Cercle communiste Marx et
Lénine, écrivait : «La victoire doit revenir à la classe qui saura le

^ Nous développerons ce point plus longuement au chapitre 4.


2 André Thirion, op. cit., p. 398.

- 254 -
plus rapidement réaliser son unité d'action. Le temps presse. Il ne
s'agit plus maintenant d'attendre qu'une organisation en ait
absorbé une autre ou de chercher à en construire de nouvelles !
C'est sous la forme souple de l'alliance entre toutes ses
organisations que le prolétariat saura réaliser son unité L»

L’argument de l'urgence amenait ceux qui avaient cru au


redressement du parti communiste, puis à la construction d'un
nouveau parti révolutionnaire, à abandonner cette hypothèse.
L'analyse stratégique de ces militants, peu de temps auparavant
totalement allergiques à la social-démocratie, pouvait se résumer
ainsi : face aux dangers fascistes qui menacent l'ensemble du
mouvement ouvrier, le temps est compté. Il est donc désormais
impossible de songer à créer un nouveau parti, œuvre longue et
difficile. Ayant fait l'expérience qu'il était impossible de
«redresser» le PC, il n'y avait plus de possibilité d'action que dans
le parti socialiste. De plus son apparente démocratie intérieure
permettait d'envisager d'y construire une aile gauche forte et
structurée, de manière à sortir le mouvement socialiste des
impasses de l'inaction.

Un ancien trotskyste, Jean-Jacques Tcherny, résumait ainsi


l'argumentation des partisans d'une action révolutionnaire dans la
S.F.I.O. : «Le Parti socialiste est au carrefour et l'évolution de la
France dépend, en l'absence d'un parti révolutionnaire, du
développement de ses contradictions de tendances (...). Non pas que
le Parti socialiste puisse “se redresser”, mais la formation d'une
tendance révolutionnaire peut se fortifier par le développement
d'une action de classe dont le premier pas est dans la réalisation de
l'unité d'action et par là même sonner le glas du réformisme qui ne*

* Aimé Patri, «Après l'insurrection autrichienne», L'Ecole émancipée, n° 22, 25


février 1934.
Jean Prader, qui était également passé par le CCD avant de rejoindre la SFIO, tirait
également un bilan des «derniers événements en France» dans la même revue
syndicaliste (n° 27 et 29 à 31, avril-mai 1934) où il préconisait «un seul moyen»
pour vaincre le fascisme : «le front unique loyal et total».

- 255
nous a apporté que des défaites 1.» La fondation en 1935 de la
Gauche révolutionnaire de la S.F.I.O. traduira un très net
renforcement de la gauche du mouvement socialiste, pour une
courte période car elle sera exclue du parti au congrès de Royan en
1938.

Telle n'était pas l'analyse de Souvarine. Concernant la


politique d'unité d'action des deux grands partis ouvriers, il est tout
à fait raisonnable de penser qu'il partageait, sur ce point, les
analyses du Combat marxiste qui, en mars 1935, évoquait leur
«unité d'inaction» en ces termes : «Il [c'est-à-dire un précédent
éditorial de la revue] disait que l'accouplement de deux appareils
également impuissants n'engendrerait que le néant, que l'unité
n'était pas la condition de l'action, mais en serait le résultat, qu'il
fallait imposer l'unité en passant à l'action révolutionnaire, sans
attendre la bonne ou la mauvaise volonté des uns ou des autres» 12.

Avec l'intransigeance et la radicalité de ce dernier article de


La Critique sociale, Souvarine laissait derrière lui, selon Charles
Ronsac, l'image «d'une “statue du Commandeur” ne ménageant
personne, ni les communistes, ni les socialistes, ni les trotskystes,
l'homme seul contre tous. Pour les initiés dont j'étais, il y avait
aussi là comme l'aveu d'une profonde amertume: celle d'un homme
qui, descendu du sommet d'un parti dont il avait été un des
fondateurs, n'avait pu, au début, ni le redresser ni lui en substituer
un autre, et avait vu se dérober ou se dissoudre tout ce qu'il avait
entrepris (...). Seul était maintenu, haut et droit le flambeau d'une
certaine pureté idéologique, d'un marxisme sans dogmatisme et
d'une rigueur morale sans concessions. Seul se profilait, quant au
proche avenir, l'ouvrage sur lequel il travaillait avec fierté et
confiance, le Staline qu'il léguera à la postérité 3.»

1 Jean Rabaut, op. cit., p. 136-137.


2 «Noue point de vue» (Editorial non signé), Combat marxiste n° 17, mars 1935.
3 Charles Ronsac, op. cit., p. 112.

256
L'ECHO DU «S T A L I N E »
( 1935 )

Les livres d'histoire ont aussi


leur histoire, et elle est
instructive.

Heinz Abosch
«Un portrait classique de
Staline»
Spartacus, n° 8, Février-
M arsl978.

- 257 -
I - L'EXPLICATION D'UN PARADOXE.

A. LA REEDITION DE 1977.

Staline, aperçu historique du bolchevisme fut publié chez Plon


en juin 1935. Le livre fut réédité au printemps 1940, augmenté
d'un chapitre supplémentaire sur «La contre-révolution» et d'un
post-scriptum, daté de mars 1940, sur «La guerre», dans lequel
l'auteur, un peu plus de six mois après le pacte soviéto-nazi,
constatait, à propos de l'invasion et du partage de la Pologne,
«l'union obscène et significative du bolchevisme et du nazisme»
(ST., p. 559).

Il fallut attendre 1977 pour que vît le jour une nouvelle édition,
complétée d'un substantiel «Arrière-propos», aux Editions Champ
libre. Malgré un oubli de presque quatre décennies, des grands
quotidiens nationaux aux principaux hebdomadaires, l'ouvrage de
Souvarine fut paradoxalement salué d'une manière quasi
unanime l . Avant d'examiner les différents arguments évoqués par
les commentateurs pour signaler l'importance du livre, il est
indispensable de dire quelques mots sur le climat général de sa
republication.*

* Journaux consultés : La Croix, 30 novembre 1977, «Boris Souvarine : l'anti-Staline»


par Bernard Lecomte - L'Express, 14 novembre 1977, «Le mystère Staline» par Max
Gallo - L ibération, 10 novembre 1977, «Staline et les bolchéviques sous le regard de
Machiavel» par Gérard Dupuy - Le Monde, 22 juillet 1977, «Souvarine le
prophétique» par Emmanuel Le Roy Ladurie - Le Monde Diplomatique, Septembre
1977, «Une grande réédition» par Gérard Chaliand - Le Nouvel Observateur, «Les
dise Jockeys de la pensée» par Claude Roy, 18 juillet 1977, «Le Planteur de
miradors» par Philippe Robrieux, 5 septembre 1977 - Le Point, 22 août 1977, «Le
prophète du Goulag» par Kostas Papaioannou (article repris dans l'organum de
VEncyclopaedia Universalis , 1978) - Spartacus, Février Mars 1978, «Un portrait
classique de Staline» par Heinz Abosch (traduction d'un article paru le 17 juin 1977
dans le Neue Zürcher Zeitung)
- 258 -
L'extraordinaire écho de L'Archipel du Goulag (1 9 7 4 )
d'Alexandre Soljénitsyne vit s'effondrer la sympathie ou
l'indulgence dont continuait à jouir l'U.R.S.S. dans le milieu
intellectuel, malgré les remises en cause plus ou moins profondes
qui suivirent la divulgation du rapport Khrouchtchev au XXe
congrès du P.C.U.S., les événements de Hongrie en 1956 et de
Tchécoslovaquie en 1968. Ces prises de distance, plus ou moins
importantes, préparaient les révisions futures, mais également
s'accompagnaient souvent simplement d'une sorte de transfert dans
l'objet de l'aveuglement ou du délire idéologique, des totalitarismes
nouveaux et exotiques venant tenir le rôle dévolu à l'U.R.S.S
précédemment. Il n'est pas ici question d'étudier ce phénomène
mais uniquement de remarquer qu'une fois de plus, le débat
véritable — celui de la nature des différents Etats prétendument
socialistes et des conséquences qui en découlaient pour tout
processus d'émancipation sociale — était escamoté au profit d'une
polémique qui, bien souvent, posa d'aussi graves questions que la
responsabilité directe de Marx dans la création du Goulag ou
d’Engels dans l'échec de l'Union de la gauche aux élections
cantonales l .

A propos de ces faux débats, Cornélius Castoriadis a donné des


explications qui dispensent de tout autre commentaire sur «la
fonction et le mode d'opération de l'idéologie complémentaire»,
annexe de l'idéologie dominante en direction des élites et
laboratoire des tendances futures de la dite idéologie en direction
des classes dominées. Pour lui, «il suffit de comparer : les
problèmes effectifs qui se sont posés depuis trente ans et qui
correspondaient aux traits nouveaux et profonds de la situation
française et mondiale, sociale et culturelle ; et les axes des
successifs discours à la mode, les questions qu'ils soulevaient et

Pour un panorama sur le long terme, on se reportera à l'article de Stéphane Courtois


«La gauche française et l'image de l'U.R.S.S.» et pour le contexte et les
conséquences de la prise en compte des témoignages des dissidents soviétiques
dans la société française des années soixante-dix, à celui de Daniel Lindenberg :
«“L'effet goulag” ou la question ne sera pas posée», Matériaux pour l'histoire de
notre temps, n° 9, janvier-mars 1987.
- 259 -
celles qu'ils éliminaient, les réponses qu'ils fournissaient. Conclusion
claire et immédiate : ces discours ont fonctionné pour qu'il ne soit
pas parlé des problèmes effectifs, ou pour que ceux-ci soient
déportés, recouverts, distraits de l'attention du public.» 1

La principale conséquence de cette prise de conscience tardive de


la réalité soviétique, pourtant indispensable et nécessaire, fut de
voir le balancier idéologique repartir à l'opposé d'où il se trouvait.
Cela donna quelques reconversions politico-idéologiques
spectaculaires, le fait de brûler aujourd'hui ce que l'on avait adoré
hier passant pour le dernier chic intellectuel et la preuve d'une
lucidité sans précédent. David Rousset devait, par exemple,
s'étonner dans les colonnes du Monde de voir la réédition du livre
de Victor Kravchenko, J'ai choisi la liberté, préfacée par Pierre Daix,
ancien collaborateur de l'hebdomadaire Les Lettres françaises au
moment du procès qui avait opposé l'ancien fonctionnaire
soviétique à ce journal 12. David Rousset y rappelait opportunément
que, dans les années trente, «d'innombrables articles, brochures,
essais, thèses» décrivaient et analysaient le système soviétique, «y
compris en France le très remarquable travail de Souvarine sur
Staline.»

Cette remarque de David Rousset nous ramène directement au


Staline. En effet, contrairement à beaucoup de ceux dont la fonction
est d'entretenir la «foire sur la place» autour de leurs variations
intellectuelles, Souvarine n'avait jamais été stalinien comme
devaient le rappeler fort opportunément Emmanuel Le Roy Ladurie
et surtout Kostas Papaioannou dans leurs comptes-rendus
respectifs. Ce dernier soulignait à propos de la toute nouvelle
promotion médiatique du produit dit des «nouveaux philosophes»
dans la récente dénonciation du totalitarisme : «l'opinion découvre
des maîtres-à-penser dont l'unique mérite est d'avoir trop

1 «Les divertisseurs». Le Nouvel Observateur du 20 juin 1977, repris dans le volume


La société française , Paris, UGE 10/18, 1979, p. 224.
2 «Une réédition du livre de Victor Kravchenko : J'ai choisi la liberté », Le Monde, 21
juin 1980. Cf. également, Le procès Kravchenko contre Les Lettres françaises,
compte-rendu des débats d'après la sténographie, Paris, La Jeune Parque, 1949.
- 260 -
longtemps cru au conte de fées stalino-maoïste». Il ajoutait à cette
remarque un élément de réflexion important en même temps
qu'une notation significative sur la perversion intrinsèque de
certains débats dits intellectuels. «Sans rire, écrivait-il, on nous dit
que seuls les anciens staliniens, c'est-à-dire les créateurs et les
thuriféraires du Goulag, ont le droit de critiquer le stalinisme.» De
même Claude Roy, dans un article général dénonçant les illusions de
la nouveauté, ne manqua pas de faire référence aux dernières
trouvailles de la réclame : «Au moment même où la mode s'empare
des charmants Maîtres danseurs qu'on veut nous faire prendre
pour du nouveau, réparait enfin le Staline d'un vieil homme qui
depuis soixante ans est au combat sans jamais avoir été à la
“mode”.»

La plupart des comptes-rendus présentait plusieurs traits


communs, notamment le rappel de la première édition de 1935 et
surtout la présentation succincte de la personnalité de son auteur.
Cette insistance sur l'itinéraire politique de Souvarine était
d'ailleurs significative de l'oubli dans lequel étaient tombés à la fois
sa vie et son œuvre. La comparaison de l'ouvrage avec d'autres
travaux biographiques ultérieurs était également fréquente chez les
commentateurs. Pour Philippe Robrieux, «qui oserait rééditer les
biographies de Barbusse et de Deutscher ou le discours de Jacques
Duclos prononcé au Vel d'Hiv' à la mort de Staline ?»

Un autre de ses mérites était de pouvoir être réédité tel quel


après quatre décennies, mais également de soutenir la comparaison
avec des travaux ultérieurs ayant bénéficié des acquis de
l'historiographie. Pour Gérard Chaliand ce livre «n'a jamais été
égalé, ni par I. Deutscher ni par L. Fischer ni plus récemment par
A. Ulam et R.C. Tucker.» Pour Kostas Papaioannou on peut dire que
«l'histoire elle-même et les grands livres qui ont paru par la suite
(La Grande terreur de Robert Conquest, Le Stalinisme de
Medvediev) n'ont fait que confirmer et compléter ce que les
lecteurs de Souvarine savaient dès 1935.» Enfin, Emmanuel Le Roy
Ladurie écrivait que ce livre annonçait les travaux ultérieurs les
plus importants (Medvediev, Soljénitsyne, le rapport Khrouchtchev
au XXe congrès du P.C.U.S.).

- 261 -
Les qualificatifs élogieux étaient divers mais tous les critiques
s'accordaient à rendre un hommage appuyé au livre : «Un des plus
grands livres français du vingtième siècle» pour Le Roy Ladurie,
biographie «magistralement menée à bien» pour Max Gallo, «chef-
d'œuvre d'intelligence politique, de lucidité historique et de probité
intellectuelle» pour Gérard Chaliand.

Philippe Robrieux, Gérard Dupuy et Emmanuel Le Roy Ladurie,


notamment, esquissaient ensuite une présentation des grandes
lignes du livre depuis l'enfance du dictateur jusqu'à son irrésistible
ascension vers le pouvoir absolu. C'était évidemment dans l'examen
des causes du stalinisme que les avis divergeaient quelque peu. Si
Le Roy Ladurie insistait sur la paranoïa stalinienne, Kostas
Papaioannou reprenait une affirmation de Souvarine : «Le
bolchevisme a commencé par des abstractions, continué à travers
des fictions, fini dans des mensonges». Soulignant l'importance du
mensonge dans l'idéologie stalinienne la même année où
reparaissait le livre d'Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge
déconcertant (Paris, Ed. Champ libre), il aurait été fructueux de
tenter un parallèle entre les deux classiques de l’anti-stalinisme de
gauche des années trente. Seul Max Gallo évoqua Ciliga au sujet de
la responsabilité de Lénine dans l'évolution de l'U.R.S.S. Max Gallo
pensait que pour Souvarine, les traits essentiels du régime stalinien
le différencient radicalement de l'époque de Lénine, alors que Ciliga
écrivait : «Je commençais à comprendre pourquoi après la mort de
Lénine les événements avaient marché si vite : Lénine avait ouvert
la voie à Staline.»

Sur ce point, les avis de Philippe Robrieux et de Emmanuel Le


Roy Ladurie divergeaient. Si le premier semblait distinguer, chez
Souvarine, une différenciation nette entre l’avant et l’après 1924, le
second écrivait : «la vieille tendresse (intermittente...) de Souvarine
pour son maître Lénine l'a peut-être un peu desservi» L

Sur ce point, les opinions diamétralement contradictoires de Philippe Robrieux et


Emmanuel Leroy Ladurie ne nous semblent pas correspondre exactement à la
réflexion de Souvarine sur la question. J. Péra, par contre, avait bien vu, à la sortie
du livre que, pour Souvarine, «Staline et son pouvoir personnel doivent être
- 262 -
Philippe Robrieux pensait que Souvarine avait défini la nature de
1' U.R.S.S. comme «aussi loin du capitalisme que du socialisme, enlisé
dans le despotisme exercé par une bureaucratie». Gérard Chaliand
insistait aussi sur le phénomène social majeur de l'U.R.S.S. : «la
constitution de la classe bureaucratique.»

Le Roy Ladurie s’en prenait à l’initiale démarche utopique


inaugurée en 1917 et dont Staline n'était que la continuation
délirante car paranoïaque. Gérard Chaliand soulignait l'importance
de «l’héritage historique» et, sur ce point, Heinz Abosch écrivait :
«Souvarine croit plus à la continuité historique qu'à la force du
changement, ce qui le sépare de Soljénitsyne se révèle ici. L'auteur
déplore l'incompréhension qui se manifeste en Occident face aux
problèmes russes. Il lui est alors possible d’en appeler à Karl Marx
qui mettait solennellement l'Europe en garde contre la barbarie
asiatique.»

Enfin, la majorité des commentateurs soulignait, à juste titre, la


lucidité de Souvarine qui, au milieu de l'indifférence ou de
l'incompréhension générale, avait dénoncé l'importance, alors
difficilement concevable, du nombre des déportés et des victimes
de la famine de 1930-1932 en Ukraine. A ce propos, Gérard Dupuy
signalait que Souvarine avait toujours insisté, en priorité, sur les
souffrances de ceux d'en bas. Cette solidarité avec les travailleurs
opprimés et surexploités et les militants emprisonnés et persécutés
avait toujours été un des impératifs catégoriques de son action L

Laissons la conclusion de ce rapide survol des commentaires de la


réédition de 1977 à Kostas Papaioannou qui, tout en expliquant les
raisons de l'occultation du livre de Souvarine, indiquait ce qui
faisait au plus haut point son importance dans le dévoilement de

considérés non pas comme la transformation en plomb bureaucratique de l'or


bolchévik mais comme la continuation logique d'une politique qui croyait “arriver
au bien de la liberté par le mal de la terreur policière”, qui croyait arriver à la
liberté par la tyrannie. » (Cf. Annexes, IIIe partie. ) Sur cette question, Souvarine a
donné un excellent article, «Que reste-il de Lénine?», publié dans Le Figaro
littéraire du 21 janvier 1939 et reproduit dans A.C.C., p. 345-352.
1 C f. «Contre “le néant de la culture révolutionnaire”», op. cit., p. 62-78.
- 263 -
l'imposture du «socialisme réalisé» : «Pendant un demi-siècle, ce
mensonge a été spontanément et allègrement adopté et diffusé par
des intellectuels dits d'avant-garde. Soi-disant pour “ne pas
désespérer Billancourt", c'est-à-dire pour ne pas inquiéter ceux qui
se prenaient pour les éducateurs de la classe-messie. Souvarine, dès
1939, avait parlé de “l'agonie de l'espérance socialiste.” Aujourd'hui,
où tout est connu, on continue à confondre utopie et espoir, on nous
prie, avec des trémolos post-chrétiens, de “ne pas tuer l'espérance.”
Mais le mérite peut-être le plus grand de Souvarine est de nous
avoir appris ceci : pour “vraiment espérer” , il faut d'abord
“désespérer du faux”.»

B. L'ACCUEIL EN 1935.

Un livre désormais reconnu comme l'un des classiques de


l'histoire du siècle avait été laissé dans l'ombre pendant presque
quarante ans. Devant un tel paradoxe l’étonnement était
compréhensible, et ne pouvait qu'aboutir à se poser la question de
la première diffusion du livre. L'oubli dans lequel il avait été tenu
depuis si longtemps n'était-il que la conséquence du silence qui
avait accueilli sa parution ?

Une brochure portant la seule mention de «La Vérité sur


l’U.R.S.S.» et reprenant des extraits de comptes-rendus du livre,
probablement collationnés par Souvarine lui-même, s'inscrivait en
faux contre une telle idée. Elle constituait en outre un bon
instrument de travail, puisqu'elle mentionnait, après chaque
extrait, le nom du périodique et celui du rédacteur (s'il y avait lieu),
mais non la date de parution. Cette petite brochure de 16 pages ne
mentionnait pas de date d'impression. Elle fut publiée
probablement dans le prolongement de l'émoi considérable suscité
par le procès de Moscou d'août 1936 afin d'attirer à nouveau
l'attention sur le Staline.

Quoi qu'il en soit, son but correspondait parfaitement à ce que


l’on peut savoir des intentions de Souvarine de faire entendre une
voix discordante dans le philosoviétisme ambiant. Ainsi, d'après
Victor Serge, récemment expulsé d'U.R.S.S. : «Les amis qui venaient
- 264 -
me voir de Paris me disaient : “N'écrivez rien sur la Russie, vous
seriez peut-être trop amer... Nous sommes au départ d'un
formidable mouvement d'enthousiasme populaire, si vous voyiez
Paris, les meetings, les manifestations ! C’est la naissance d'une
espérance sans bornes. Nous sommes alliés au parti communiste, il
entraîne des masses magnifiques ! La Russie reste pour elles une
pure étoile ... D'ailleurs, on ne vous croirait pas...” Un seul, Boris
Souvarine, fut d'un autre avis. Il disait : “La vérité toute nue, le plus
fortement possible, le plus brutalement possible ! Nous assistons à
un débordement d'imbécillité dangereuse !” 1»

La brochure recensait exactement cinquante comptes-rendus


parus dans la presse française et étrangère. Un article d'Est et
Ouest, après la mort de Souvarine, évoqua son contenu en disant
«qu'il serait intéressant de procéder à une étude exhaustive du
rayonnement qu'eut alors le livre de Souvarine et de l'influence
qu'il exerça.» 2 En outre, le rédacteur d'Est et Ouest constatait que
«la majorité des journaux cités sont de gauche», inaugurant «un
anticommunisme de gauche». Il en concluait que cette revue de
presse était «orientée» afin d’«encourager la lecture de l'ouvrage
par les militants ouvriers ou socialistes» et émettait l'hypothèse
que des journaux de droite aient été «omis volontairement».

Plusieurs remarques nous semblent nécessaires. Il est évident


que cette brochure était destinée à des militants du mouvement
ouvrier car, comme l'indique Est et Ouest, la brochure signalait que
le livre était en vente à la «Librairie populaire», c'est à dire celle du
Parti socialiste S.F.I.O., la «Librairie du Travail», la coopérative
d'édition de Marcel Hasfeld, exclu du P.C. en décembre 1927 et
proche de la revue des syndicalistes révolutionnaires, La Révolution
prolétarienne, et enfin le «Nouveau Prométhée», éditeur socialiste
qui publiait la revue de Lucien Laurat, Le Combat marxiste.
Cependant, la brochure ne négligeait pas de mentionner des

Victor Serge, op. cit., p. 344.


«Comment fut accueilli le Staline en 1935», Est et Ouest nouvelle série, n° 15,
février 1985. Cet article reproduisait la liste des périodiques cités dans la
brochure.
- 265 -
périodiques d'extrême-droite comme Le Petit journal ou Gringoire
ou des revues intellectuelles respectables comme Le Mercure de
France ou Etudes, dont l'influence sur les militants ouvriers ne
devait pas être particulièrement déterminante.

Le principe même d'une telle sélection d'extraits d'articles


impliquait évidemment un choix de la part des éditeurs de la
brochure. Mais, plus qu'un simple opuscule publicitaire orienté,
l'esprit de cette compilation nous semble être illustré par la citation
d’Alexandre Herzen placée en exergue : «On écrit des livres, des
articles, des brochures en français, allemand, anglais ; on prononce
des discours, on fourbit les armes ... et la seule chose que l'on omet,
c'est l'étude sérieuse de la Russie». Ce souci d'une étude objective
de l'U.R.S.S. répondait probablement à un double objectif : d'abord
s'adresser à tous les hommes de bonne volonté soucieux de se faire
une opinion sur la question, ensuite dénoncer implicitement les
méfaits du «bourrage de crâne» stalinien.

Souvarine lui-même se définissant à l'époque comme


«communiste» au sens de Jaurès, il était logique que la brochure
soit plus particulièrement destiné à des militants syndicalistes ou
socialistes soumis à une intense pression idéologique dans le cadre
de l'«unité d'action» de la part de leurs partenaires du P.C.
Dénommer cette résistance «un anticommunisme de gauche» n’est
sans doute pas le meilleur terme, particulièrement dans le contexte
des années trente, en fonction des remarques préliminaires de
notre introduction.

Je ne prétends pas livrer l'«étude exhaustive» dont parlait Est et


Ouest. Mais, «puisque personne de mieux préparé ne s'avance pour
le faire, je le ferai donc, offrant ici mes propres modestes essais. Je
ne promets rien de complet, parce que toute chose humaine
supposée complète est, pour cette raison même, pleine d'erreurs.» 1
L'exhaustivité est, en la matière, particulièrement difficile, sinon
impossible à atteindre. Sur les cinquante articles mentionnés dans
la brochure, nous en avons retrouvé trente-six. Pour certains, outre
la difficulté des recherches, s'ajoutait l'obstacle de la langue, par

1 Herman Melville, Moby Dick, Paris, Folio/Gallimard, t. I, p. 199.


- 266 -
exemple pour ceux publiés dans la presse hollandaise. Pour
d'autres, les périodiques étaient introuvables, comme pour L e
Signal (Bruxelles) ou d'un accès problématique. Et encore il n'est ici
question que des comptes-rendus proprement dits et non des
allusions ou des brefs commentaires que la presse a pu faire de
l'ouvrage.

Au hasard de recherches dans divers périodiques de l'époque,


nous avons retrouvé des comptes-rendus non mentionnés dans la
brochure de 1936. Ces nouveaux comptes-rendus ont été pris en
compte dans notre étude, ce qui porte à 47 le nombre d'articles
utilisés. De plus, des journaux d'extrême gauche avaient publié un
texte de présentation du livre rédigé par la «Librairie du Travail»
qui était chargée de la diffusion militante de l'ouvrage, notamment
Bilan (n° 25, 1935) et L'Internationale (n° 18, 15 novembre 1935).

Ensuite, un second élément d'appréciation peut être trouvé dans


des ouvrages de contemporains susceptibles d'avoir fait référence
au travail de Souvarine. Il est possible également d'en repérer la
trace dans les autobiographies ou les biographies des protagonistes
des années trente.

Enfin un dernier élément d'information, subjectif mais


irremplaçable, permet de compléter les sources écrites en
interrogeant directement des personnes susceptibles d'avoir lu le
livre à l'époque de sa première parution, ou dans les années
suivantes.

En dehors de l'écho proprement dit du livre, il nous a semblé


nécessaire d'aborder, en amont, son origine, sa gestation et les
conditions de sa publication ; en aval, les traces qu’il a laissé dans
les travaux les plus importants sur le stalinisme et le phénomène
totalitaire.

Les personnes que nous avons contactées à propos du Staline ont


reçu, pour la plupart, le questionnaire suivant :
Avez-vous lu le livre à sa parution ? Dans l'affirmative a-t-il
influencé votre

- 267 -
perception et votre analyse du système soviétique ? Quel a été
son écho dans les milieux politiques ou intellectuels que vous
fréquentiez ? Comment était perçue l'évolution politique de son
auteur ?

- 268 -
II. LES CONDITIONS D ’ELABORATION ET DE
PUBLICATION.
A. LA GENESE DU LIVRE.

En 1927, au cours d'une polémique qui avait opposé Souvarine


aux animateurs de la revue syndicaliste-communiste La Révolution
p r o l é t a r i e n n e , il s'était longuement expliqué sur les multiples
difficultés qui se posaient à toute personne soucieuse de traiter
d'une manière sérieuse et approfondie des réalités soviétiques, en
particulier dans l'espace limité d’un article de revue. Il regrettait
aussi que, sur un sujet aussi complexe et difficile, des multitudes de
politiciens et de journalistes pressés, ignorant la langue, l'histoire et
les traditions du pays multipliassent articles à sensation et livres
superficiels l .

Au contraire, un faisceau de qualités faisait de Souvarine «the


right man at the right place» pour une étude historique et critique
du bolchevisme russe : d’abord son origine familiale, sa
connaissance de la langue, son attention constante, au moins depuis
1916, aux événements de Russie, sa culture étendue de l'histoire et
des idées du mouvement ouvrier russe et européen, mais aussi son
rôle de pionnier du communisme français, sa connaissance directe
du pays de 1921 à 1925 et ses responsabilités dans les instances
dirigeantes de la troisième Internationale, les liens tissés avec les
personnalités les plus marquantes du bolchevisme originel, les
contacts maintenus jusqu'au début des années trente avec des amis
vivants encore en U.R.S.S., comme Pierre Pascal.

Victor Serge n'écrivait-il pas que Souvarine devait être «bien


qu'exclu de l'Internationale en 1924, pendant une dizaine d'années,
une des intelligences les plus acérées et les plus prévoyantes du
communisme européen» *2 !

* Le dossier de cette polémique est conservé au Musée social (Paris).


2 Victor Serge, op. cil., p. 152.
- 269 -
En 1928, il constatait dans le Bulletin communiste, à propos des
réactions de ses camarades à son article «Octobre noir», qu’il s'y
trouvait «la trame d'un livre à écrire sur la révolution russe», mais
les difficultés matérielles ne lui permettaient pas de se consacrer à
un tel travail. Après la publication de La Russie nue (Paris, Rieder,
1929) publiée sous le nom de Panait Istrati dans la trilogie de
l'écrivain roumain Vers l'autre flamme, il fut contacté par Léon-
Pierre Quint des éditions Kra qui lui proposa d'écrire une histoire
de la révolution russe. Il en informa Panait Istrati, en précisant :
«Ils me donneraient une avance sur les 5 premiers mille. Mais il y
aurait au moins un an de travail assidu, sur un tel bouquin.
Toujours le même cercle vicieux. Sauf rares exceptions, on ne peut
pas vivre de sa plume. Il faut résoudre la question économique sur
le plan capitaliste et se permettre d'écrire ensuite comme tâche
supplémentaire.» 1 Une autre proposition lui aurait été adressée
par Jacques Robertfrance, des éditions Rieder, pour écrire un
ouvrage sur l'économie soviétique, mais il ne put, là aussi à cause
de la précarité de ses conditions de vie, y donner suite *2. C'est
Lucien Laurat qui traitera cette question dans son livre L'économie
soviétique (Paris, Valois, 1931).

Une fois le manuscrit terminé, Simone Weil, dans une lettre du


13 octobre 1934 à Alain, définissait bien les qualités de Souvarine
pour mener à bien un tel travail : «il n'existe pas un autre homme
que Souvarine qui ait eu dans le mouvement ouvrier international
des responsabilités d'une très grande envergure ; et pourtant ait
rompu depuis lors avec tous les préjugés sur lesquels est ce
mouvement sans en excepter la tradition marxiste» 3.

Pourtant la décision d'écrire ce livre ne fut pas prise par


Souvarine lui-même. Le seul livre qu'il ait écrit, en dehors de L a
Russie nue, était une commande d'un éditeur américain, Alfred
Knopf, obtenue par l'intermédiaire de Max Eastman. Le contrat fut
signé le 27 septembre 1930.

* Cahiers Panaït Istrati, n° 7, 1990, p. 172.


2 Jean-Louis Panné, op. cit., p. 222.
3 Association des Amis d'Alain, Bulletin n° 58, juin 1984, p. 23.
- 270 -
Dans une note personnelle, probablement rédigée pendant son
exil aux Etats-Unis, Souvarine avait résumé les termes de ce contrat
et les nombreux aléas qu'il avait connus avec ses éditeurs anglo-
saxons. Même si le champ de notre étude se limite à l'écho de
l'édition française de 1935, il n'est pas inutile de donner ces
quelques indications, qui sont importantes pour connaître aussi
bien l'origine du livre que les conditions de sa réalisation, sans
entrer dans les problèmes ultérieurs avec Alfred Knopf puis Martin
Secker and Warburg.

«Le contrat Knopf-Souvarine prévoyait : ouvrage de 30 à 80 000


mots, en dix chapitres, livrable chapitre par chapitre, en dix mois
(...) Vers le troisième mois de la rédaction ; Knopf écrit à
Souvarine : on annonce un livre de Isaac Don Lévine sur le même
sujet ; il n'y a pas de place pour deux livres ayant le même titre
sur le marché américain ; si vous ne finissiez pas votre ouvrage à
bref délai (deux mois ?) il ne présentera plus aucun intérêt
commercial. Souvarine répond : impossible. Il me faudrait plutôt
plus de dix mois, que moins. Mes recherches m'entraînent dans
un travail d'une ampleur imprévisible. Il est regrettable que j'ai
déjà livré plusieurs chapitres, et que vous les fassiez traduire au
fur et à mesure, car il vaudrait mieux recommencer tout, pour
aborder et traiter le sujet autrement afin de réduire les
proportions. Tel que l'ouvrage se dessine, il dépassera largement
le maximum de 80 000 mots.
Réponse de Knopf : dans ces conditions, ne vous pressez pas, et
vous pouvez donner à votre livre de plus grandes dimensions,
dépassant celles de Isaac Don Lévine. De toutes façons, l'affaire
n'offre plus d'avantages matériels. A la suite de quoi, Souvarine
s'enfonce de plus en plus dans son travail qui dure plus de
quatre ans au lieu de dix mois, etqui aboutit à un manuscrit
d'environ 240 000 mots, au lieu de 80 000 au moins, d'abord
prévus (...).

Ayant reçu le dernier chapitre et la bibliographie, Knopf répond


à Souvarine : il est trop tard. Vous avez travaillé trop longtemps

- 271 -
et le livre est trop gros. Nous sommes en pleine crise
économique. Je ne puis publier votre ouvrage»1.

Dans son avant-propos de 1977, Souvarine précisa qu'Alfred


Knopf avait renoncé à la publication du livre «sous l'influence d'un
expert britannique gagné au stalinisme de ce temps, Raymond
Postgate» (ST., p. 11).

Pour le domaine anglo-saxon, Knopf se débarrassa du contrat le


23 septembre 1937 au profit d'un éditeur londonien, Martin Secker
and Warburg, après la sortie du livre en France deux ans
auparavant. Souvarine devait également connaître, avec ce dernier,
de longs et pénibles déboires.

Outre les difficultés de rédaction impliquées par l'envoi chapitre


par chapitre du manuscrit, entraînant l'impossibilité de revoir
l'ensemble, Souvarine se heurtait à deux autres problèmes majeurs.
D'abord le fait d'écrire sur l'actualité immédiate en tenant compte
des nouveaux événements survenus en U.R.S.S. et des nouvelles
orientations de la politique stalinienne, comme l'assassinat de Kirov
ou la collectivisation des campagnes et les plans quinquennaux
d'industrialisation. Ensuite les problèmes de documentation : «les
bibliothèques en France n'étaient alors d'aucun secours pour le
sujet traité, l'auteur ne pouvait compter que sur lui-même. La
documentation topique était presque inexistante et sa recherche
laborieuse exigeait plus de temps que la rédaction proprement
dite.» (ST., p. 11).

Dans sa correspondance, Souvarine fit de nombreuses fois


allusion à ce travail en cours et à sa difficulté. Par exemple, le 3
janvier 1931 il écrivait à Marcelle Richard : «Je suis rigoureusement
tenu par un contrat d'éditeur à lui livrer 20 000 mots par mois sur
un thème extraordinairement difficile» ; et à Pierre Kaan le 20

1 Ce texte fait partie d'une série de documents autour des différentes éditions
françaises et étrangères du S taline que Madame Françoise Souvarine nous avait
permis de consulter. Les dates de signature du contrat Knopf-Souvarine et Knopf-
Warburg en sont tirées.

- 272 -
juillet 1933 : «Je n'en puis plus d'écrire (...) J'ai une dizaine de
lettres à écrire aujourd'hui. La “Cootypo” me réclame les épreuves
du Bulletin communiste et de la copie. J'ai encore beaucoup à
travailler pour la Cfritique] Sfociale], Enfin, at last but not least, le
bouquin, qui n'avance pas vite, dans ces conditions.» 1

Maurice Coquet, ancien communiste devenu membre de la


rédaction du quotidien socialiste Le Populaire jusqu'à la Deuxième
Guerre mondiale, l'aida pendant toute la rédaction de son livre,
aussi bien moralement pendant les périodes de découragement, que
matériellement par la recherche de documentation 12. «Il était pour
Souvarine d'un dévouement inlassable, et il a joué auprès de lui un
rôle que l'amitié à défaut de l'histoire doit retenir, notamment lors
de la rédaction du Staline, exhortant Souvarine, lui rendant courage
lorsqu'il s'effrayait de l'immensité de la tâche, l'aidant
matériellement dans la chasse aux documents introuvables. Il
racontait ainsi avec une ironie voilée de tendresse un voyage qu'il
avait dû faire en Suisse pour trouver une brochure dont Souvarine
allait peut-être extraire deux lignes, ou même moins. Mais
Souvarine était ainsi fait qu'il ne pouvait entreprendre la rédaction
de son texte avant d'avoir rassemblé, vérifié toute la
documentation dont il avait connaissance (...) J ’écris comme on fait
du tricot aimait-il à dire. On ne peut pas sauter une maille quand
on tricote, et de même Souvarine ne pouvait pas laisser un blanc
dans son texte, en se réservant d'y revenir plus tard.» 3

Enfin, après ces considérations méthodologiques, il faut ajouter


que Jeanne Liénert, l'épouse d'un militant du Cercle communiste
démocratique, se chargea bénévolement de taper un manuscrit

1 Marie Tourrès, op. cit., p. 180 et 192. La «Cootypo», c'est à dire la Cootypographie,
était la coopérative ouvrière sise à Courbevoie qui imprimait le Bulletin communiste.
2 Maurice Coquet, dit Ceyrat (1895-1975), sous pseudonyme a publié La trahison
permanente : Parti communiste et politique russe, Cahiers Spartacus, 1947. Gérant
du BEIPI, puis de Est & Ouest de 1953 à 1962. Cf. D.B.M.O.F., t. 23, p. 162-163.
3 «Le parrain d'Est et Ouest, Souvenirs familiers» par Claude Harmel, Est et Ouest
n° 15, février 1985, p. 17.
- 273 -
dont la version dactylographiée dépassait les mille pages (C.S., Prol.,
P- 17).

Au-delà des strictes difficultés matérielles, il en avait également


beaucoup coûté à Souvarine au plan intellectuel, par la remise en
cause de nombre d'idées qu'il avait partagées depuis la révolution
russe. Il devait, à ce propos, écrire à Alain : «Si vous avez lu ou si
vous lisez ce livre, vous sentez certainement que j'ai écrit — comme
le dit Nietzsche avec mon sang. Certains passages m’ont valu une
véritable torture» 1.

Ainsi après plus de quatre années d'un labeur éprouvant et


acharné, l'ouvrage était prêt à être publié. Son auteur le présentait
à son ami Panait Istrati de la manière suivante, dans une lettre du
22 novembre 1934 :

«Ce livre est un livre de vérité. Il comporte dans les conclusions


une réprobation sans réserve du bolchevisme du point de vue
même du communisme ou du socialisme qu'il prétend incarner et
dont il est une affreuse caricature. Je n'y avance rien qui ne soit
établi et prouvé. L'auteur n'est ni bolchevik, ni menchevik, ni
léniniste, ni stalinien, ni trotskyste, ni anti-ceci ou cela, ni pro-cela
ou ceci. Il expose les faits et les idées en réprimant le plus possible
sa propre opinion, quitte à la laisser percer à mesure que la terrible
leçon de l'expérience se dégage d'elle-même. Cela risque de ne
satisfaire personne, mais tant pis. Je n’ai pu travailler autrement 2.»

1 Association des Amis d’Alain, op. cit. p. 26-27.


2 «Lettres de Souvarine à Istrati», op. cit., p. 180.
- 274 -
B. LES DIFFICULTES DE PUBLICATION.

Pendant l'été 1934, Simone Weil écrivit à Alain pour lui signaler
les difficultés de parution du manuscrit du S ta lin e : «Boris
Souvarine vient de finir un livre auquel il travaille depuis des
années concernant l'histoire de Staline en particulier et de la
révolution russe en général jusqu'à nos jours. S'il paraît, il sera
précieux car ce sera le seul livre honnête, documenté et intelligent
sur la question. Seulement il semble destiné à avoir bien du mal à
paraître. Plon l'a déjà refusé en expliquant que c'était trop sérieux,
trop bien documenté et qu'en conséquence cela ne se vendrait pas.
Le manuscrit est en ce moment chez Gallimard L»

Ainsi, avant même les obstacles qu'allait rencontrer le manuscrit


chez Gallimard, il avait été refusé une première fois chez Plon, sous
l'influence de Gabriel Marcel. Il fallut l'intervention d'Auguste
Detœuf auprès du directeur, Maurice Bourdel, pour que le livre soit
finalement accepté. Et encore, Plon demanda une réduction
importante du volume du manuscrit. Au niveau financier, un accord
avec l'éditeur hollandais Brill avait été obtenu grâce au Dr
Posthumus, le directeur de l'Institut d'histoire sociale d'Amsterdam,
tandis que des souscriptions étaient recueillies auprès des amis de
Souvarine par Edouard Liénert *2. Ces péripéties éditoriales méritent
examen car elles nous semblent révélatrices de l'esprit d'une
époque en même temps que des problèmes rencontrés par toute
pensée libre pour s'exprimer au grand jour. De plus, ces difficultés
constituaient en elles-mêmes un épisode de la marginalisation
qu'allait connaître pendant longtemps l'œuvre de Souvarine, mais
aussi tous les critiques de gauche du stalinisme et du totalitarisme
(Ante Ciliga, Georges Orwell, Victor Serge, Yvon, etc.) à contre-
courant des conformismes, pour ne pas dire des mensonges,
dominants.

* Ibidem , p. 15-16.
2 Jean-Louis Panné, op. cit., p. 224.
- 275 -
Dans l'avant propos à la réédition de 1977, Souvarine avait
indiqué que le manuscrit avait été présenté favorablement au
comité de lecture des éditions Gallimard par Brice Parain, avec
l'approbation de plusieurs lecteurs. Cependant la décision de
publication tardant, Georges Bataille, de sa propre initiative, était
venu s'enquérir du sort de l'ouvrage auprès d'André Malraux. Ce
dernier refusa d'intervenir et Bernard Groethuysen emporta la
décision négative finale, en arguant des intérêts commerciaux de la
maison. Ces indications allaient être reprises par de nombreux
commentateurs dans les articles sur la réédition du livre en 1977, —
à juste titre à notre sens, en fonction des arguments évoqués ci-
dessus sur le caractère symbolique de ce refus.

Les éditions Gallimard ayant été nommément mises en cause par


Souvarine, il était nécessaire en premier lieu de vérifier auprès
d'elles si ces affirmations étaient ou non fondées, notamment à
propos du rôle des différents personnages invoqués.

Les fiches du comité de lecture sont malheureusement toujours


inconsultables ainsi que nous l'a confirmé le biographe de Gaston
Gallimard, Pierre Assouline ; les éditions Gallimard ne jugeant pas
utile de s'expliquer sur ce point l .

Cette prédilection pour le secret est pour lemoins regrettable.


Les intérêts commerciaux de la célèbre maison n'avaient, sans
doute, rien à perdre en donnant desexplications sur un épisode
aussi ancien, et une sûre connaissance historique aurait pu éclairer
une décision significative de l'état de l'opinion sur la Russie de
Staline, parmi la fine fleur de notre intelligentsia.

La transparence n'étant pas encore à l'ordre du jour rue


Sébastien-Bottin, il ne reste que la possibilité de procéder par
analogie, rapprochement et recoupement afin de préciser les
raisons de ce refus. Deux angles d'approche nous ont paru
nécessaires : d'abord l'étude de la personnalité et des engagements
politiques des membres du comité de lecture concernés, ensuite*

* Lettre de Pierre Assouline du 2 juin 1987.


- 276 -
l'examen sur le long terme de la politique éditoriale de Gallimard
en ce qui concerne l'U.R.S.S. stalinienne.

La description donnée par Pierre Assouline du fonctionnement


du comité de lecture mérite d'être rapportée pour comprendre le
schéma de prise de décision de l'éditeur et mieux cerner le rôle des
différents protagonistes : «Rituellement tous les mardis à la même
heure, les lecteurs disposent leurs chaises en arc de cercle autour
de Gaston et Raymond (...). Un par un ils parlent des manuscrits
qu'on leur a confiés. L'exposé doit être court, les mots choisis et la
conclusion rapide, idéalement du moins. Souvent un débat
s'improvise autour d'un auteur ou d'un livre et plus d'une fois, le
ton de la courtoisie cède devant la franchise la plus véhémente (...).
Mais dès que des opinions contradictoires s'expriment sur un
manuscrit, on le confie à deux, trois, quatre ou même cinq lecteurs
(...). Il est bien entendu entre tous que rien ne doit filtrer des
débats de ce cénacle (...). En dernière instance c'est le plus haut
magistrat qui décide : Gaston Gallimard L»

En outre, Pierre Assouline indique que chaque lecteur rédige une


fiche par manuscrit, reprenant l'essentiel de son compte-rendu oral,
et lui attribue une note de 1 à 4 selon qu'il doit, selon lui, être
impérativement publié ou rejeté sans recours.

Le premier protagoniste du comité de lecture mentionné par


Souvarine était Brice Parain qui présenta le manuscrit
favorablement. Parain avait été engagé en 1927, à 30 ans, comme
secrétaire de Gaston Gallimard sur proposition de Jean Paulhan 12. Il
avait une double formation de philosophe et de slavisant pour avoir
étudié respectivement à l'Ecole normale et à l'Ecole nationale des
langues orientales. Secrétaire du Centre de documentation russe
créé par Anatole de Monzie à Paris (1924-1925), il fut envoyé en
mission à l'ambassade de France à Moscou (1925-1926) et enfin

1 Pierre Assouline, Gaston Gallimard, un demi siècle d'édition française, Paris,


Balland, 1984, p. 112-113.
2 Ibidem , p. 123-124, pour l'ensemble des renseignements sur Brice Parain ainsi que
de ce dernier : De fil en Aiguille (Paris, Gallimard, 1960), p. 207 à 228 sur son
séjour en URSS.
- 277 -
professeur de russe au lycée Voltaire à Paris. Il devint peu après
son arrivée chez Gallimard «un des piliers du comité de lecture». Il
s'occupait plus particulièrement de la collection «Jeunes russes» qui
publia notamment Mikhaïl Cholokhov, Vsevolod Ivanov, Nicolaï
Tikhonov, Constantin Fédine, Boris Pilniak, etc. Il lui arrivait
également de traduire lui-même des textes, comme Rapace de Ilya
Ehrenbourg (1930).

Pierre Assouline l'a qualifié de «lecteur exigeant avec les textes,


mal à l'aise dans la facilité, en perpétuelle réflexion sur la nature
du langage, le mensonge des mots et leur pouvoir d'illusion.»
D'abord sympathisant de la révolution russe et du communisme, il
s'en détacha au début des années trente. Son expérience de l'U.R.S.S.
était à la fois linguistique et politique mais également affective, car
son épouse Nathalie, connue pendant son séjour en U.R.S.S., était
d'origine russe. Il a pu écrire de la révolution russe qu'elle était
«l'événement essentiel de notre époque» et il poursuivra sa
réflexion sur ce thème dans plusieurs livres C

Son itinéraire intellectuel le prédisposait à accueillir


favorablement la problématique d'un livre entièrement consacré à
l’histoire contemporaine de la Russie révolutionnaire. Il comptait
d'ailleurs parmi les relations de Souvarine, si l'on en croit le
témoignage de ce dernier, mais sans que l'on sache la date et les
circonstances de leur rencontre. D'après les souvenirs de Souvarine
sur Isaac Babel, ils étaient déjà amis en 1935, lors du dernier séjour
en France de l'auteur de Cavalerie rouge. Ils se retrouveront
également deux ans plus tard autour de la revue Les Nouveaux
cahiers.

Malraux était rentré chez Gallimard en 1928 comme directeur


artistique. Il y avait rapidement disposé d'une influence
importante, tant à cause de ses succès littéraires que de son
engagement politique. Il était la personnalité dont l'avis pouvait
faire pencher ou non la balance en faveur de la publication du
manuscrit de Souvarine. C'est ce qui pouvait expliquer la visite de
Georges Bataille à Malraux. Au cours de l'entretien Malraux déclara1

1 Brice Parain, L'embarras du choix,, Paris, Gallimard, Collection Espoir 1946, p. 7.


- 278 -
qu'il ne prendrait pas parti et ajouta : «Je pense que vous avez
raison, vous, Souvarine et vos amis, mais je serai avec vous quand
vous serez les plus forts» (ST., p. 12).

Ce que l'on sait de la biographie politique de l'auteur de L a


Condition humaine paraît confirmer la teneur de ces propos. Déjà
dans les années 1932-1934, après une brève période d'hésitation,
Malraux avait choisi l'U.R.S.S. de Staline au détriment de Trotsky.
Jean Lacouture a ainsi résumé sa position face à cette alternative :
«Trotsky est grand, mais il est apparemment sans poids dans le
combat contre le fascisme, le seul qui compte pour l'homme des
C o n q u é r a n t s . Alors Malraux opte politiquement pour les
proscripteurs contre le proscrit. Dès le mois d'avril 1935, il
accomplit le geste de rupture, en refusant d'intervenir en faveur
d'un homme qui se réclame alors du trotskysme, Victor Serge,
déporté par les autorités soviétiques 1.»

Membre depuis 1932 de l’A.E.A.R., il ne varia pas de sa position


de fidèle compagnon de route du stalinisme malgré les procès de
Moscou, la répression contre les révolutionnaires anarchistes ou
poumistes espagnols et la publication du Retour d'U.R.S.S. d'André
Gide. Pendant une tournée de conférences sur l'Espagne
républicaine aux Etats-Unis, il résuma l'argumentation du
«progressisme» antifasciste en déclarant : «Pas plus que
l'Inquisition n'a atteint la dignité fondamentale du christianisme,
les procès de Moscou n'ont diminué la dignité fondamentale du
communisme *2.» C'était aussi une manière de prendre clairement
parti pour le stalinisme en l'assurant du prestige d'un écrivain
renommé, alors que la commission d'enquête de John Dewey sur les
procès de Moscou déclarait Léon Trotsky non coupable, s'attirant
l'appui et la sympathie d'une importante partie de l'intelligentsia
libérale et radicale américaine.

Cette propension à rallier le camp le plus fort au nom d'une


prétendue efficacité à court terme se retrouva également chez le

* Jean Lacouture, Malraux, une vie dans le siècle, Paris, Ed. du Seuil, Points/Histoire,
1976, p. 205-206.
2 Ibidem , p. 207.
- 279 -
Malraux d'après la Deuxième Guerre mondiale dans une déclaration
étonnante à un journaliste américain, Cyrus Sulzberger : «S'il y
avait aujourd'hui en France un mouvement trotskyste qui eut
quelque chance de succès au lieu de la poignée de discuteurs qui se
querellent avec les communistes [je serais] trotskyste et non
gaulliste l .» Malraux avait changé de camp, pas d'attitude.

Ses prises de positions politiques dans les années trente avaient


été placées sous le signe d'un ralliement au stalinisme sous prétexte
d'efficacité antifasciste à court terme. Prosterné devant cette
prétendue efficience, s'était-il seulement demandé si ce ralliement
au plus fort ne faisait pas fi de la compatibilité entre la fin
recherchée et les moyens qui y prétendaient ? L'anti-fascisme
progressiste était-il même capable de comprendre cette injonction
tragique de Victor Serge, que Souvarine aurait pu contresigner :
«Comment barrer la route [au fascisme] avec tant de camps de
concentration derrière nous ?» 12 Trotsky, dans un article sévère
(La Lutte ouvrière, 9 avril 1937), comparait l'attitude d'André Gide
publiant le Retour d'U.R.S.S. à celle de Malraux justifiant les procès
de Moscou et écrivait : «Malraux, au contraire de Gide, est
organiquement incapable d'indépendance morale» 3.

A partir de ces brèves indications, les propos de Malraux à


Bataille prennent tout leur sens. Son attitude en retrait
s’apparentait à un refus de voir le livre de Souvarine publié, tout
avis favorable, même mitigé, de sa part pouvant entraîner une
décision finale positive.

Cette attitude relativement ambiguë ne fut pas celle de Bernard


Groethuysen, qui s'opposa fermement au manuscrit. Il occupait
également une place importante dans le comité de lecture,
particulièrement pour la philosophie et la littérature allemande.
Marxiste-léniniste convaincu et sympathisant du régime soviétique,
c'est à dire fervent stalinien, il était le compagnon d'Alix Guillain,

1 Ibidem , p. 208.
2 Anne Roche-Géraldi Leroy, op. cit., p. 178.
3 J. Lacouture, op. cit., p. 207.
- 280 -
journaliste à L'Humanité, membre du parti communiste du début
des années 20 jusqu'à sa mort en 1951 L

Selon Jean Lacouture, il eut une influence décisive pour attirer


André Gide vers le communisme et fut particulièrement désolé de
la publication du Retour d'U.R.S.S. De même son influence sur
Malraux était considérable et sans lui il est difficile d'imaginer «son
attachement persistant à l'U.R.S.S. jusqu'à la fin de la guerre» 2.

La publication de la correspondance entre Alain, Simone Weil et


Souvarine permet de suivre les aléas du manuscrit du Staline chez
Gallimard, tout en complétant les affirmations de l'avant-propos de
1977 3.

A la lettre de Simone Weil citée précédemment, Alain répondit le


8 août : «Je demanderais à Gallimard de me faire communiquer le
manuscrit, simplement pour pouvoir le lui recommander, le cas
échéant, en connaissance de cause : et ensuite la proposition
d'écrire une préface semblerait naturelle. Je vais écrire à Gallimard
dans ce sens. J'ai tout à me faire pardonner à l'égard des
travailleurs inconnus qui reprennent aux racines et aux sources.»
Le même jour, Alain écrivait à Gaston Gallimard : «Mon intention
est de vous recommander très chaudement un manuscrit de Boris
Souvarine (Histoire de la Révolution Russe) qui est présentement
soumis à votre examen.»

Cependant, le 13 octobre 1934 Simone Weil contactait à nouveau


Alain au sujet du manuscrit : «Le sort du livre est actuellement
suspendu au moindre hasard. Il y a eu une séance du comité de
lecture au cours de laquelle un avis favorable et un avis
défavorable se sont à peu près équilibrés (l'avis défavorable donné
au nom de l'orthodoxie bolchévique), l'ouvrage a été confié à un*23

* Cf. notice sur Alix Guillain dans le D.B.M.O.F., t. 31, p. 91-92.


2 J. Lacouture, op. cit., p. 145.
3 L'ensemble des citations de la correspondance Alain, Boris Souvarine, Simone Weil
puis Alain-Pierre Kaan est extrait de ce bulletin.
- 281 -
troisième lecteur, et une décision définitive doit être prise mercredi
prochain, donc dans quatre jours L»

Simone Weil demandait à Alain de «faire sentir» à Gallimard que


le manuscrit pouvait susciter un intérêt soutenu et elle estimait que
quelques mots favorables d'Alain pourraient être d'un appui décisif
pour débloquer la situation.

Répondant à l'attente de Simone Weil, Alain, en la nommant,


écrivit une courte lettre à André Malraux où il lui disait : «Vous qui
avez le privilège de pousser les hésitants c'est-à-dire de faire ce
que vous voulez, examinez ce que vous pouvez vouloir en la
circonstance.»

Enfin, le 4 janvier 1935 Alain informa Simone Weil du refus de


Gallimard : «J'ai su que les choses ont mal tourné à la N.R.F. pour le
livre de Souvarine. Le rapporteur (ce n'était pas Malraux) a conclu
qu'il admettait un pamphlet contre Staline, ou bien une histoire
objective, mais non un mélange des deux, etc.»

Les interventions et les jugements d'Alain sur le Staline ne nous


semblent pas exempts d'ambiguïtés, à l'image de ses positions
fluctuantes à propos de l'U.R.S.S. En effet il faut d'abord souligner
qu'au moment de l'envoi de ses lettres à Gaston Gallimard et André
Malraux, Alain n'avait pas pris connaissance du manuscrit. Il était
donc par là même dans une situation difficile pour en assurer une
défense à la hauteur des obstacles rencontrés. Il se faisait
seulement, comme dans sa lettre à Malraux, l'intermédiaire d'amis
de Souvarine, comme Simone Weil, dont l'influence ne pouvait être
que minime auprès de Gallimard.

Après la publication du livre chez Plon, Souvarine avait écrit le


11 juillet 1935 à Alain pour le remercier de son intervention. Il
faisait preuve d'un pessimisme excessif sur l'écho du Staline en*

* Il est plus que probable que l'avis favorable ait été émis par Brice Parain et le
défavorable par Bernard Groethuysen. Le troisième lecteur pourrait être Malraux, même
si, en définitive, la décision finale appartenait toujours en pareil cas à Gaston
Gallimard, d’après la description du comité de lecture donnée par Pierre Assouline.
- 282 -
disant qu'un «silence de mort pèse sur ce malheureux bouquin».
Souvarine suggérait à Alain d'écrire un compte-rendu du livre car,
«dans les circonstances actuelles, vous seul pourriez rompre le
silence qui étouffe mon témoignage et mon étude (...). Il me semble
qu'un écrit de vous, article ou lettre, dans la N.R.F. (par exemple)
appellerait l'attention de quelques esprits indépendants.»

Cette suggestion de Souvarine n'aboutira pas plus que l'idée de


voir le livre préfacé par Alain. Destrictes raisons matérielles,
comme le manque de temps du philosophe ou l'aggravation de son
état de santé peuvent expliquer cet échec de Souvarine et Simone
Weil à voir Alain s'engager plus avant à leurs côtés. Mais il faut
sans doute aller plus loin et considérer l'ambiguïté des positions
d'Alain, à propos de l'U.R.S.S.

Au début de l'année suivante (6 janvier 1936), Pierre Kaan


envoyait à Alain une étude sur Staline à propos du livre de
Souvarine. Alain lui répondit le 10 février 1936 : «J'ai lu avec un
vif intérêt votre étude sur le livre de Souvarine (Staline). Je n'avais
pu me tirer, après l'avoir lu, d'une impression trouble, qui me
faisait flairer le pamphlet dans une œuvre d'ailleurs digne de
l’Histoire. Or vous avez su rabattre cette idée injuste, et retrouver
dans Souvarine l'analyse de la nécessité des choses.»

Les termes mêmes employés par Alain indiquent bien que son
soutien, pour être réel et méritoire, n'en avait pas moins été mitigé,
car probablement le philosophe radical plaçait des espoirs
inconsidérés dans le rapprochement franco-soviétique au plan
international, et dans la victoire du Rassemblement populaire au
plan intérieur, les deux aspects étant déterminés par un
«antifascisme» dont le pacte soviéto-nazi marquera bien le
caractère illusoire. L'échec du projet de préface et d'article dans la
N R F n'était pas seulement dû au hasard ou aux aléas de l'existence
mais à de sérieuses réserves sur le contenu du livre. La lettre à
Pierre Kaan semblait quelque peu rectifier cette première
impression. Pourtant, quelques mois plus tard, en précisant son
attitude face à l'U.R.S.S., ilécrivait dans un article de Vigilance du
14 septembre 1936 : «Je n'aime pas les pamphlets que j'ai lus
contre la Russie de Staline.» Son biographe commente : «Alain
- 283 -
pense sans doute à Souvarine, entre autres » L S'il est difficile d'en
être totalement certain, l'ambiguïté de sa position et surtout son
incompréhension du stalinisme autorise tout au moins à poser la
question.

Résumant les difficultés rencontrées, Souvarine confiait à


Maurice Dommanget en décembre 1934 : «Chez tous les éditeurs, où
pourtant l'appréciation du “lecteur” avait été plus qu'élogieuse, les
pseudo-“communistes” ont réussi à me faire obstacle. Ces gens-là ne
peuvent pas laisser passer un livre de vérité où chaque fait est
établi, chaque affirmation prouvée. Actuellement, il y a peut-être
une solution en vue, mais à la condition d'amputer l'ouvrage de
quelque 150 à 200 pages et de réunir un nombre suffisant de
souscriptions à l'avance pour couvrir le risque financier. Je me suis
remis au travail pour l'amputation, et mes camarades du Cercle
essaient de réunir des souscriptions. 12»

Pourtant Gallimard revendiquait dans l'entre-deux guerres la


possibilité de publier aussi bien Léon Daudet que Léon Blum, et il
eut effectivement ces deux auteurs dans son catalogue. Toutefois,
un rapide examen de sa production révèle que très peu d'ouvrages
critiques sur l'U.R.S.S. furent publiés dans les années trente. A
contrario les documents pro-staliniens comme le livre de Louis
Fischer, Les Soviets dans les affaires mondiales, traduit par S. J.
Baron et Paul Nizan, n'y manquaient pas. Par exemple, la collection
«Problèmes et documents», qui était susceptible d'accueillir de tels
livres, comprenait en 1939 trois titres seulement consacrés à
l'U.R.S.S. sur trente publiés 3. Ces trois ouvrages étaient tous parus
après le Retour d'U.R.S.S. d'André Gide (1936), dans la même année
1938 : Ante Ciliga Au pays du grand mensonge, Georges Friedmann

1 André Sernin, op. cit., p. 364.


2 Jean-Louis Panné, op. cit., p. 224.
3 Nous utilisons la page IV de couverture du livre de Henri Rollin, L'Apocalypse de
notre temps paru en août 1939 dans cette collection. Ce livre a été réédité en 1991
par les Editions Allia.
- 284 -
De la Sainte Russie d l'U.R.S.S. et Yvon l'U.R.S.S. telle qu'elle est
(Préface d'André Gide) l .

La date de parution est importante car elle est postérieure aux


procès de Moscou et au livre de Gide, à un moment où «l'image de
l'U.R.S.S. est passablement ternie» 12.

Aucun de ces titres ne sera réimprimé après 1945 par Gallimard.


Sur ces trois titres, deux seulement étaient des ouvrages critiquant
le stalinisme au nom des idéaux communistes ou socialistes du
mouvement ouvrier et d'une longue expérience de la vie en U.R.S.S..
Celui de Georges Friedmann était par contre un habile plaidoyer
pour l'U.R.S.S. stalinienne où certains problèmes n'étaient pas
totalement niés, comme dans la propagande des «Amis de l'Union
soviétique», mais replacés dans une perspective philosoviétique et
«progressiste».

Dans les années trente, Bernard Grasset publiait Léon Trotsky et


Victor Serge, tandis que de petits collectifs militants comme les
Cahiers Spartacus fournissaient la plupart des autres textes
relevant de la critique de gauche du stalinisme.

Après 1945, les éditions Gallimard restèrent également très


discrètes sur la question du stalinisme ou du système
concentrationnaire soviétique. Aucun des livres les plus importants

1 Peu de temps avant sa mort, Georges Friedmann publia La Puissance et la sagesse


(Paris, Gallimard, 1970), dans lequel il posait, entre autres, la question de la
responsabilité de Marx dans «les très graves défauts dont sont entachés les
expériences faites sous son égide», indiquait que Souvarine, malgré des «jugements
passionnés», «parfois sujets à caution», avait eu le mérite de la poser. Sa réponse —
«Marx aurait été aux antipodes du cynisme pratiqué par les “marxistes” épigones
de Lénine et par les staliniens» — ne semblait pas entièrement convaincre
Friedmann, dans un chassé-croisé assez significatif où ^anticom m uniste
professionnel» Souvarine défendait Marx, alors que l'ancien compagnon de route
militant et discipliné semblait, d'une certaine manière, remettre Marx en cause en
même temps que le stalinisme.
2 F. Kupferman, Au pays des Soviets, Le voyage français en Union Soviétique, 1917-
1939, Paris, coll. Archives, Gallimard-Julliard, 1979, p. 181.
- 285 -
sur ces questions ne parut chez cet éditeur. Ils seront pourtant
nombreux de la Libération à la fin des années 50, pour s'en tenir à
ces dates. Citons pour mémoire : Jan Valtin Sans patrie ni frontières
(Dominique Wapler, 1947), Victor Kravchenko J'ai choisi la liberté
(Self, 1948), Margaret Buber-Neumann Déportée en Sibérie
(Editions de la Baconnière-Editions du Seuil, 1949), Milovan Djilas
La Nouvelle classe dirigeante (Plon, 1957) et dans l'ensemble des
travaux de la «Commission Internationale contre le régime
concentrationnaire» fondée en 1949 par David Rousset, le livre de
Paul Barton L’Institution concentrationnaire en Russie 1930-1957
(Plon, 1959) i.

La publication du témoignage de Enrique Castro Delgado, un


ancien dirigeant communiste espagnol, J ’ai perdu la foi à Moscou en
1950 a été pour Gallimard l'exception confirmant la règle d'une
production éditoriale sur ces questions particulièrement pauvre
sinon inexistante.

Le refus du Staline par Gallimard constitue donc à la fois un


révélateur de l'état de l'opinion intellectuelle au milieu des années
trente en même temps qu'un indicateur des tendances éditoriales à
long terme de la prestigieuse maison. De même l'étude des
réactions de la presse à la parution de cet ouvrage constitue à la
fois un instantané des grandes tendances de l'opinion à une date
donnée en même temps qu'elle souligne les comportements
durables de certaines forces politiques, révélant notamment les
différentes variantes du philosoviétisme. On peut retenir, par
exemple, la relative incompréhension des droites devant le
phénomène stalinien ou le silence embarrassé et complice de la
majorité de la gauche sur la répression en U.R.S.S.*

* Le livre de Margarete Buber-Neumann a été réédité en 1986 aux Editions du Seuil,


suivi par Déportée à Ravensbrück, en 1988.
- 286 -
III. L'ECHO DE L'OUVRAGE.
A. LA PRESSE DE DROITE ET D'EXTREME-DROITE.

Avant d'aborder le contenu des comptes-rendus, il convient de


dire quelques mots de la perception des réalités soviétiques par la
presse de droite dans l'entre-deux guerres.

Malgré la pluralité de ces droites, il nous semble légitime de


reprendre à leur égard l'appréciation générale que Claude Lefort a
formulée pour les droites contemporaines : «les témoignages des
victimes de la terreur stalinienne, ceux des dissidents sur la
répression qui sévit toujours en U.R.S.S. ne leur apprirent rien (...).
Des récits ont pu les émouvoir, certes. Mais pour eux la cause était
entendue avant d'être connue L»

Si l'«anti-communisme» était, bien sûr, le plus petit commun


dénominateur des droites françaises, il faut souligner que celui-ci
ne favorisa pas toujours la compréhension de l'évolution du
système soviétique par cette partie de l'opinion publique *2. En effet,
derrière l'image de «l'homme au couteau entre les dents», la
majeure partie de la droite réactualisait la question sociale du siècle
précédent, l'opposition des nantis contre les partageux, des
versaillais contre les communards, des propriétaires contre les
classes dangereuses, à une variante près : la dangerosité s'était
d'autant accrue que le prolétariat bénéficiait d'un appui extérieur.
Mais cet anticommunisme sur le plan intérieur n'était pas
incompatible avec un certain philocommunisme de la part des
gouvernants sur le plan des relations internationales, quand une

* Claude Lefort, L'invention démocratique, Paris, Fayard, 1981, p. 10.


2 Sur cette question on se reportera au tome 1 du livre de Serge Berstein et Jean-
Jacques Becker, l'Histoire de l'anti-communisme en France (1917-1940), Paris, Ed.
Olivier Orban, 1987. Ce livre appelle, malgré l'importance de sa documentation, une
réserve de fond sur la délimitation par les auteurs du concept même d'anti­
communisme, à notre sens insuffisamment cerné. L'histoire de l'anti-stalinisme reste
bien sûr à écrire.
- 287 -
alliance franco-russe semblait s'imposer. De même certains grands
capitalistes ne dédaignaient pas jouer, à condition de faire des
affaires, «le rôle d'organisateurs de l'opinion publique au profit de
l'Union soviétique» L

De plus, la fascination exercée sur certains intellectuels par les


régimes autoritaires, illustrée par le triptyque «Rome, Berlin,
Moscou» qu'évoquait Drieu la Rochelle dans son livre Socialisme
f a s c i s t e (Gallimard, 1934) ne pouvait guère favoriser la
dénonciation des Etats totalitaires.

L'ambiguïté du discours d’extrême-droite sur l'U.R.S.S. fut


particulièrement patente lors des procès de Moscou. A cette
occasion «il y eut une rare concordance de vue entre les partis
communistes et une notable partie de la droite et de l'extrême-
droite. Les anti-communistes s'égosillaient depuis vingt ans à
clamer que les bolcheviks n'étaient qu'un ramassis de canailles et
voilà, ô divine surprise ! que les procès apportaient une
confirmation exhaustive : dix sur les vingt ou vingt cinq chefs
historiques de la révolution d'octobre pleurnichaient leur trahison
à la face du monde. Dans L'Action française, Charles Maurras
écrivit : “L'on a de bonnes raisons de juger que ce parti (les
trotskystes) est à la solde non de la Russie mais de l'Allemagne”» 12.

De même à l'époque, un article anonyme du Libertaire analysait


en ces termes la répercussion du procès d'août 1936 : il «est
dommage que les militants communistes ne lisent pas le journal du
fasciste Gustave Hervé, ils auraient constaté qu'il est dans la ligne.
Il comprend et approuve les exécutions, mieux il s'en réjouit et
constate que l'U.R.S.S. liquide les trublions et s’achemine vers le
nationalisme. Même son de cloche dans la presse fasciste d'Italie 3.»

1 Michel Heller-Alexandre Nekrich, op. cit., p.175.


2 René Dazy, Fusillez ces chiens enragés! Le génocide des trotskistes, Paris, Ed.
Olivier Orban, 1981, p. 78.
3 «Le procès de Moscou et sa répercussion dans la presse». Le Libertaire n° 516,
2 octobre 1936.
- 288 -
A la lumière des remarques précédentes, il ne paraîtra guère
étonnant que, d'après les articles recensés dans la brochure de
1936, l'intérêt accordé au livre de Souvarine fût assez faible à
droite et à l'extrême droite. Ainsi parmi les journaux les plus
représentatifs de l'extrême-droite des années trente, ni L'Action
française ni Candide ni Je suis partout n'étaient mentionnés. A
droite, Le Journal des débats et L’Illustration n'y figuraient pas non
plus 1. Enfin un dépouillement complet du Figaro à partir de juin
1935 nous a permis de constater que ce quotidien ne consacra
aucun article au livre de son futur collaborateur.

Quoi qu'il en soit, comparativement à l'écho rencontré dans les


milieux intellectuels et la presse de gauche — au sens large —
l'intérêt des droites pour le Staline semble avoir été relativement
faible, en dehors de tentatives d'instrumentaliser le livre pour
combattre le «communisme».

On en trouve néanmoins quelques traces comme dans


l'hebdomadaire d'extrême-droite Gringoire, sous la plume de Jean-
Pierre Maxence qui y consacra quelques lignes dans la rubrique les
livres de la semaine. C’était selon lui, «la plus complète et la plus
dure des études que nous possédions sur le maître actuel de la
Russie». Maxence considérait que Souvarine était trotskyste mais
lui reconnaissait une qualité d'historien éminent en même temps
qu'une heureuse clarté dans l'expression d'un sujet pourtant fort
complexe. Il est à signaler que dans cette brève notice aucun des
thèmes importants du Staline n'était mentionné ni débattu. C'était
un compte-rendu élogieux mais dépourvu d'une analyse, même
sommaire, des problèmes qu'il soulevait.

Dans le quotidien Le Temps, Wladimir d'Ormesson ne publia pas


de recension du livre, mais le cita dans une tribune libre de
politique étrangère. Selon lui, «l'ouvrage fourm ille de*

* Nous utilisons la présentation de la presse française donnée par Jacques Bouillon et


Geneviève Valette dans Munich 1938 (Armand Colin, 1986), p. 219-224 d'après
l'Histoire générale de la presse française. Pour la liste des périodiques utilisés, avec
les références précises concernant chaque titre, nous renvoyons à la bibliographie en
fin de volume.
- 289 -
renseignements qui jettent un jour éblouissant sur l'évolution de la
politique soviétique». Curieusement, Wladimir d'Ormesson qualifiait
de «véritables révélations» les conflits Lénine-Staline . Ce qui était
en 1935 une révélation pour un commentateur distingué de
politique internationale avait pourtant été, en son temps, signalé
par Max Eastman, dont le livre Depuis la mort de Lénine avait été
traduit en 1925, le «Testament» de Lénine étant publié par
Souvarine dans La Révolution prolétarienne (n° 23, novembre
1926).

Le Temps du 23 décembre 1935 mentionna également les débats


soulevés à l'Hôtel de Ville de Paris par la proposition d'acheter
25 exemplaires du livre pour les bibliothèques de la ville : «Le
rapporteur, M. Le Provost de Launay, explique que l'auteur de cet
ouvrage juge sévèrement le dictateur de l'U.R.S.S., ce contre quoi
s'élèvent tout de suite et assez violemment les communistes de
l'Assemblée.»

On trouve aussi dans la presse de province des commentaires sur


le livre de Souvarine inspirés par un conservatisme sourcilleux (Le
Courrier du Centre, Le Journal de Rouen). Ainsi, L. Dumont-Wilden
de l'Institut s'éleva-t-il avec énergie, dans Le Courrier du Centre,
contre les «vivisecteurs sociaux» qui voulaient transformer le pays
et ses habitants en cobayes pour mener à bien des expériences à
partir de théories fausses et néfastes. Tout son commentaire du
livre était sous-tendu par cette idée qui lui faisait écrire,
notamment, à propos de Lénine que son originalité dans l'histoire
était «d'avoir placé le néronisme sur le plan intellectuel et de
l'avoir poussé à son extrême puissance (...) Lénine taille, coupe dans
la société russe (...) pour faire une expérience, pour voir comment le
corps social réagira à tel ou tel système. Cela coûte des millions de
vies humaines, d'incommensurables souffrances, peu lui chaut. Des
hommes ou des cobayes, c'est tout un.»

En dehors d'une justification conventionnelle de l’ordre établi, la


personnalité de l'Institut qualifiait le livre de «passionnant» et son
auteur de «révolutionnaire et bolchevik».

- 290 -
Un mot pour terminer à propos de Doriot. L'Emancipation, alors
sous-titré «organe central pour l'unité totale des travailleurs»
publia le communiqué de la «Librairie du travail» chargée de la
diffusion du livre. Le même journal publia également pendant
plusieurs semaines des extraits significatifs du livre à partir de son
n° 48 du 7 septembre 1935. Dans un chapeau de présentation
l'hebdomadaire qualifiait le Staline de «puissant livre» consacré à
«l'étude de l'histoire du Parti bolchevik et, en particulier, de la vie
de militant du chef de la 3e Internationale». Avec des interruptions
imposées par les exigences de l'actualité, l'hebdomadaire de ce qui
était encore pour quelques mois l'ex-rayon de Saint-Denis du P.C.F.
et non le journal du P.P.F, publia des passages importants du livre
de Souvarine jusqu'à la fin novembre 1935.

Cependant la rapide dérive fascisante de Doriot nous amène à le


classer dans cette rubrique car, après la fondation du Parti
Populaire Français (P.P.F.) il continua à se servir du Staline, qui lui
avait fait une forte impression, dans certains de ces écrits. Dans
l'introduction de La France ne sera pas un pays d’esclaves (L e s
Œuvres Françaises, Paris, août 1936) il citait le Staline en le
qualifiant de «livre remarquable». Il est à noter que c'était la seule
référence citée dans tout l'ouvrage du fondateur du P.P.F. L*

* Cf. Jean-Paul Brunet, Jacques Doriot, Du communisme au fascisme, Paris, Balland,


1986, p. 265. Il va de soi que la difficulté de classement de L'Emancipation de Doriot
n'est qu'une illustration, parmi d'autres, du caractère aléatoire de tout classement
de ce type, renforcé dans ce cas précis par la rapidité de l'évolution du député de
Saint-Denis, qui, pendant quelques mois, sembla vouloir regrouper l'ensemble des
opposants de gauche au stalinisme (c/. notamment la «Conférence nationale contre la
guerre», Saint-Denis, juillet 1935, après la signature de l'accord Laval-Staline),
avant de prendre une orientation de plus en plus fascisante. La Révolution
prolétarienne (n° 210, 10 novembre 1935) évoquant «Le cas Doriot», notait : «Il est
maintenant capable de toutes les bêtises, même de justifier la prédiction de Staline
selon laquelle il serait le premier militant ouvrier rallié au fascisme en France.
Doriot a passé le Rubicon. Mais c'est le parti communiste qui a fait Doriot.»
- 291 -
B. LES REVUES LITTERAIRES ET INTELLECTUELLES.

Contrairement à ce que nous venons d'observer pour les droites,


l'écho du Staline dans les milieux intellectuels fut extrêmement
important. On peut en repérer des traces significatives dans les
principales revues littéraires ou intellectuelles de l'époque, y
compris dans Commune la revue de l'Association des écrivains et
artistes révolutionnaires (A.E.A.R.) inféodée au P.C.F., où Georges
Sadoul rendit compte simultanément des livres de Barbusse et de
Souvarine L

Si la recension du livre de l'auteur du Feu était situé, dès les


premières lignes, dans le registre de l'hagiographie redondante,
celle de Souvarine ne bénéficiait évidemment pas du même
traitement de faveur. Selon Sadoul, c'était «le capitalisme le plus
réactionnaire» qui avait passé commande, par l'intermédiaire de
Plon, à Souvarine de son ouvrage pour atténuer «le retentissement
du livre de Barbusse».

Quelques lignes du commentaire de G. Sadoul suffirontà signaler


de quelle nature était son article. On sera moins étonné devant tant
de mauvaise foi, de mensonges et de contre-vérités accumulés en si
peu de lignes, que Souvarine ait toujours dédaigné de répondre à
de pareils «arguments» : «Avec une érudition de rat de
bibliothèque et une désinvolture de faussaire appointé, Monsieur
Souvarine s'efforce de démontrer que Lénine était un menteur, un
opportuniste, un clown de la politique, un démagogue, un
malhonnête homme, que l'U.R.S.S. subit actuellement une
oppression bien plus dure que celle des tsars, que les bolcheviks
sont d'hystériques sectaires ou des imbéciles, que Staline enfin est
une brute, un menteur, un contre-révolutionnaire, un policier, que
le plan quinquennal a lamentablement échoué.

^ Georges Sadoul (1904-1967), membre du P.C.F. et de l'A.E.A.R., collaborateur de


L ’H u m a n ité, Les Cahiers du bolchévisme. R eg a rd s, etc. Critique et historien du
cinéma. Cf. D.B.M.O.F., t. 41, p. 50-52.
- 292 -
De tous ces attendus, Monsieur Souvarine tire la conclusion que
seule la guerre antisoviétique peut aujourd'hui régénérer la
malheureuse Russie.»

Il ne manquait pas à cette diatribe la phrase de conclusion sur le


soutien que recevait le Staline de la part du «Journal de la famille
Chiappe» l . Reprenant un inusable amalgame stalinien, Sadoul
faisait allusion à l'article publié par Jean-Pierre Maxence dans
Gringoire, dont le directeur Horace de Carbuccia était le gendre de
l'ancien préfet de police Jean Chiappe, mais ne se risquait
évidemment pas à relever les articles parus dans des journaux
socialistes ou syndicaux.

Dans les marges du P.C.F., Charles Rappoport, habituellement


mieux inspiré, rendit compte du livre dans La Brochure populaire
mensuelle, un petit opuscule qu'il rédigeait entièrement, et dont le
sous-titre proclamait en quatre points : «Pour le socialisme — Pour
l'unité d'action — Ni confusionnisme — Ni sectarisme» *2. L'article de
Rappoport était un règlement de compte rétrospectif avec le
Souvarine du début des années vingt, que Rappoport avait toujours
tenu pour son rival dans le mouvement communiste naissant, et
l'homme qui l'avait écarté des responsabilités politiques auxquelles
il aurait pu prétendre, à ce moment-là. Pour Rappoport, «tant qu'a
duré le régime souvarinien de 1920 à 1924 environ, le Parti s'est
arrêté dans son développement ; on allait d'exclusion en exclusion.

* Nous ignorons si un tel article rentre en ligne de compte dans ce que Wolfgang Klein
nomme dans son livre Commune, revue pour la défense de la culture (1933-1939),
Paris, Ed. du CNRS, 1988, «la première tentative française de mettre à profit (...) la
théorie et la méthodologie du marxisme-léninisme dans les sciences (...) et dans la
conception de l'histoire» (p. 51).
2 Charles Rappoport (1865-1941), philosophe et publiciste socialiste puis
communiste. A partir de son installation en France, en 1897, Rappoport milita à la
Fédération des socialistes indépendants de France, puis rejoignit en 1904 le s
guesdistes. Pendant la 1er Guerre mondiale, il milita avec les opposants à l'Union sacrée
dans le Comité pour la reprise des relations internationales et adhéra au P.C. dès sa
fondation. Cf. D.B.M.O.F., t. 39, p. 387-391.
- 293 -
C'était l'épuration par le vide intellectuel et moral, ainsi que par la
chute verticale des effectifs.»

Evoquant le Souvarine d'après 1924, il poursuivait : «Depuis le


petit Boris ne décolère pas. Il fournit par des attaques acérées,
d'une méchanceté et d'une violence inouïes, dans sa Critique sociale
de la copie à toute le presse réactionnaire et anticommuniste qui le
cite avec délices.» Abordant ensuite le livre, Rappoport écrivait : «Si
un Hippolyte Taine s'est compromis à tout jamais comme historien
par son incompréhension de la Grande Révolution française, dont il
ne voyait que les “scories”, que penser d'un petit Souvarine qui ne
voit dans les constructeurs de la nouvelle Russie que des criminels
et des intrigants.» Pour Rappoport, l'auteur du Staline fa isa it
preuve d'une «certaine habileté», mais «le caractère mesquin» de
sa démarche et «son ambition maladive» annulaient les qualités
que l'on aurait pu trouver à son ouvrage. En conclusion, Rappoport
soulignait «que nous n'avons aucune envie — ni besoin — de
défendre contre le petit Souvarine et sa bave d'un dictatorion raté,
le géant de la volonté révolutionnaire — notre camarade Staline ...»

Cependant, Charles Rappoport rompit avec le stalinisme à la suite


des procès de Moscou, faisant connaître publiquement sa décision
après le procès de son ami N. Boukharine en 1938. Il publia dans
Que faire? un article sur sa rupture avec le stalinisme où il y
écrivait notamment :

«Les cent peuples de l'immense Russie souffrent atrocement et


sont emprisonnables, “avouables” et fusillables au gré du maître
absolu. Il faut le crier, haut et fort, dans un des rares pays de
l'Europe, empoisonnée de fascisme et vouée à l'esclavage, où l'on
peut encore faire entendre une voix libre et indépendante. Dans
l'intérêt du socialisme, de la paix du monde et des peuples de
l'U.R.S.S., il est urgent que le despotisme stalinien, qui avilit et ruine
un sixième du globe, disparaisse à tout jamais 1.»

1 «Comment j'ai quitté le parti communiste», Que faire ? n° 40, avril 1938. Cet article
est reproduit dans : Une vie révolutionnaire —1883-1940 — Les mémoires de Charles
Rappoport. Texte établi par Harvey Goldberg/ Georges Haupt. Edition achevée et
présentée par Marc Lagana, Ed de la Maison des Sciences de l'Homme, Paris, 1991.
- 294 -
Toujours à propos du P.C.F., il faut noter qu’en juin 1939, l'auteur
du Staline était encore vilipendé par Georges Politzer 1 dans un long
compte-rendu du livre de Lucien Laurat, Le marxisme en faillite ?
(Les Cahiers du bolchevisme, n° 6, juin 1939, pp.808-831), dont la
tonalité apparait comme fort éloigné d'un prétendu «rationalisme
moderne». Il n'est pas indifférent de noter que, dans cette curieuse
recension, le titre même du livre de Laurat était falsifié, puisqu'il
n’était pas fait mention du point d'interrogation qu’il comportait ; ce
qui en transformait totalement le sens et pouvait ainsi faciliter la
tâche du critique implacable des «thèses hitléro-trotskystes».

L'article de Politzer était intitulé «La voix de son maître», le


maître en question étant bien sûr Souvarine lui-même, ainsi
qualifié par le critique : «l'agent trotskyste mille fois démasqué». A
propos du Staline, Politzer écrivait: «L'ouvrage en question est le
recueil des mensonges, des ragots et des imbécilités hitléro-
trotskystes contre l'Union soviétique et contre notre camarade
Staline. C'est, en outre, un document caractéristique de provocateur
qui fait l'apologie de l'assassinat de Kirov, excite à l'intervention
impérialiste contre le pays des soviets, envisage “l'hypothèse d'un
démembrement”, excite aux attentats terroristes, etc... Voilà
l'ouvrage que Laurat qualifie de “lumineux” et qui est lumineux, en
effet, comme la croix gammée.»

Au-delà de simples articles de revue, aussi calomnieux soient-ils,


il convient de noter que le représentant du P.C.F. auprès de
l'Internationale communiste à Moscou depuis 1936, Georges
Cogniot, exigeait, dans un rapport «strictement confidentiel» sur
«La lutte contre le trotskysme en France», «que l'on “réfléchisse à
des mesures possibles” contre Boris Souvarine, “auteur du plus vil
de tous les livres publiés sur Staline”», ainsi que contre Victor Serge

A propos de La Brochure populaire, Rappoport précisait que, si un jour quelqu'un


réunissait ses articles, il n'avait qu'une «demande à formuler: qu'il ne reproduise pas
mon article (ou plutôt la phrase) où je défends Bonnot-Staline contre Boris Souvarine, un
dictateur, pour le moment raté » (p. 459).

- 295 -
et d'autres oppositionnels, dont le militant stalinien se proposait de
fournir la liste ultérieurement L Dans le contexte des années 1936-
1939 et après les différentes affaires dans lesquelles furent
impliqués les services soviétiques, en France notamment, les
«mesures possibles» réclamées par Cogniot se passent de
commentaire. Il est probable que Georges Cogniot réglait ainsi un
compte rétrospectif avec un Souvarine dont l'influence n'avait pas
été étrangère à sa signature, en 1925, de la célèbre lettre des 250
sur la «bolchevisation» du P.C.F., brève velléité oppositionnelle que,
selon Jean Maitron, «il regrettera toute sa vie» *2.

En dehors des milieux staliniens proprement dits, l'ampleur des


comptes-rendus fut extrêmement diverse, allant d'une courte note
de quelques lignes (par exemple dans Marianne ou la N .R.F.) à un
article substantiel de plusieurs pages (notamment dans Esprit et Le
Mercure de France). Tous soulignaient l'intérêt et l'importance de
l'ouvrage en des termes élogieux mais se voulaient également le
plus objectif possible en signalant ce qu'ils considéraient être les
limites du livre.

Le plus critique, en dehors de la presse stalinienne stricto sensu,


fut sans conteste celui d'Etiemble dans la N.R.F., qui, en quelques
lignes, évoquait le livre pour le critiquer sous le masque du
compliment, en sous-entendant que son auteur était un renégat. Sa
brièveté autant que son caractère atypique dans l'ensemble des
articles étudiés nous amène à le reproduire intégralement :

«Le livre de M. Souvarine se lit comme un roman d'amours et


d'aventures ou comme un conte policier. L'érudition, l'habileté, le
style, nous donnent, des qualités d'esprit de M. Souvarine, une idée
très avantageuse. Mais le jugement de l'auteur si lucide tant qu'il
s'exerce aux dépens de Lénine ou de Trotsky, devient, appliqué à

* Georges Politzer (1903-1942), philosophe, membre du P.C. et de l'A.E.A.R., «il se


révéla d'une orthodoxie sans faille, dénonçant comme trahison toute critique vis-à-vis
de l'U.R.S.S.» Cf. D.B.M.O.F., t. 39, p. 95-100.
* Arkadi Vaksberg, Hôtel Lux. les partis frères au service de l'Internationale
com m uniste, Paris, Fayard, 1993, p. 54-55.
2 Cf., D.B.M.O.F., t. 23, p. 47-51.
- 296 -
Staline, d'une telle partialité que ceux mêmes qui ne pensent pas
que Staline ait toujours raison seraient tentés d'éprouver pour lui
de l'indulgence. Nous voulons croire que M. Souvarine aime encore
la révolution. Hélas, pour atteindre Staline, il n'hésite pas à dénigrer
toute son œuvre. Voilà certes un beau livre que je ne voudrais pas
avoir écrit.»

L'ancien normalien René Etiemble, après s'être rendu à Moscou


au congrès des écrivains en 1934, «se vit confier le secrétariat de
l'association des Amis du peuple chinois, organisation large créée
par le Parti communiste». Puis, «sur recommandation d'André
Malraux, il fut, en 1935-1936, secrétaire général de l'Association
des écrivains pour la défense de la culture» avant de s'éloigner du
stalinisme à la suite des procès de Moscou l . En 1935, il remplissait
toujours parfaitement, et en toute connaissance de cause, son rôle
de zélé compagnon de route 12.

L'article de Marianne (non signé) rappelait le passé politique de


Souvarine et son rôle au début des années 20 : «Nous devons
rappeler ces choses d'abord parce que le livre de M. Souvarine,
pour magistral qu'il soit, n'en reste pas moins un livre d'exclu, un
livre d’excommunié, qui conserve cette ardeur de rancune qu'on
trouvait jadis chez les prêtres défroqués, qu’on ne trouve
aujourd'hui que chez les communistes excommuniés.»

Placés sous le signe du ressentiment par le commentateur, les


compliments adressés au livre et à son auteur ne pouvaient être
qu’extrêmement mitigés comme l'expriment très bien le
balancement caractéristique de sa conclusion : «Les jugements de

1 Cf., D.B.M.O.F., t. 27, p. 101.


2 Son livre. Le Meurtre du petit père _Lignes d'une vie II _ (Paris, Arléa, 1989), fait
référence «par esprit de contrition» à son compte-rendu du S ta lin e, «signé, hélas :
Etiemble». Il ne nous en dit malheureusement pas plus sur ce sujet et, plus
généralement, sur les raisons de sa rupture après les procès de Moscou. Pour quelqu'un
qui aurait répudié le stalinisme dès 1936, il est pour le moins surprenant de lire, entre
autre : «Plus d'une fois je me trouvai en vif désaccord avec Victor Serge, Julian Gorkin
ou Marceau Pivert qu'aveuglait leur partisanerie et que je voyais par haine de Staline
faire “objectivement” le jeu des nazis, ce que jamais ne commit Trotski, me semble-t-il.»
- 297 -
M. Souvarine, ses appréciations, sa table de valeurs restent
contestables. L'intérêt et le talent de son ouvrage ne le sont pas.»
Dans le même ordre d'idée, L'Œuvre, un quotidien dont plusieurs
éditorialistes étaient des membres du parti radical partisans du
Front populaire comme Albert Bayet, publia une courte notice de
Gaston Martin sur le livre dont la tonalité générale se rapprochait
de celle de Marianne.

Après avoir reconnu l'ampleur de la documentation présentée,


l'auteur indiquait que la synthèse sur le bolchevisme de Souvarine
était «malveillante». En effet, «elle nourrit à l'égard de Staline une
volonté continue de dénigrement qui n'est sans doute pas la
meilleure attitude critique ; elle a tendance à ne pas voir que les
aspects catastrophiques ; les perspectives en sont faussées ; et la
valeur éducatrice bien diminuée.»

Comme Raymond Aron l'a indiqué, à propos de l'attitude des


intellectuels antifascistes : «Tant que nous espérions l'alliance avec
l'Union soviétique pour gagner la guerre contre Hitler, nous étions à
demi paralysés. (...) Par exemple mon ami Manès Sperber qui
pensait le pire sur l'Union soviétique, pensait qu'il ne fallait pas
tout dire parce que le danger numéro un, le plus immédiat, était
celui de Hitler. (...) La vérité, c'est qu'il est difficile d'admettre qu'on
a à faire face à la fois et simultanément à deux menaces sataniques
et qu'il est nécessaire d'être allié avec l'une des deux.» Et, plus loin,
il précisait que, si «la parenté affective et intellectuelle du bloc
antifasciste» était compréhensible, «politiquement, c'était une
absurdité» L

Au delà des divergences exprimées par Marianne ou L'Œuvre,


très significatives des réticences des intellectuels proches du
Rassemblement populaire devant toute critique de l'U.R.S.S., un
second groupe de revues donnait du livre une présentation
relativem ent objective, sans toutefois aller jusqu'à une
compréhension en profondeur de son projet.

1 Raymond Aron, Le spectateur engagé, Paris, Julliard, 1981, p. 53.


- 298 -
Elles s'accordaient pour considérer Souvarine comme un
révolutionnaire. Ainsi Le Mois écrivait : «M. Souvarine reste fidèle
à l'idéal d'une société sans classes, sans police, sans armée
permanente». De même, Le Musée social qui soulignait :
«Appartenant vraisemblablement par ses attaches originelles aux
milieux révolutionnaires, l'auteur semble s'en être graduellement
détaché au fur et à mesure que, dans la conquête et l'exercice du
pouvoir, les dirigeants soviétiques se sont de plus en plus éloignés
de l'idéal communiste pour se rapprocher de ce qu'il y avait de plus
haïssable et de plus immoral dans les procédés du pire tsarisme.»

Emile Laloy dans le Mercure de France considérait Souvarine


comme une personne «d'opinion socialiste révolutionnaire
bolchevisante et adversaire du capitalisme», avant de donner un
assez long résumé de l'ouvrage qu'il considérait en préambule
comme «admirable» et «le résultat des immenses recherches d'un
travailleur consciencieux». Enfin, le journaliste et homme de lettres
Pierre Dominique présentait l'auteur du livre, dans Les Nouvelles
littéraires, comme «un révolutionnaire pénétré de la philosophie
allemande, occidentale ou occidentalisé...». Collaborateur de La
République d'Emile Roche et prix de la Société des gens de lettres
en 1930, ce littérateur prolixe avait lui-même sacrifié cinq ans
auparavant à la mode des récits de voyage en U.R.S.S. (Oui, mais
M o s c o u , Paris, Valois, 1930), ressassant les clichés habituels sur
l'âme slave l .

Un des points de discussion les plus fréquents soulevés par les


commentateurs portaient sur les qualités d'homme d'Etat que, selon
eux, Souvarine refusait à Staline. Pour Le Mois, «l’une des
affirmations les plus surprenantes de M. Boris Souvarine est que
Staline n'est pas un grand homme d'Etat. Surprenante parce que
tout le livre tend à l'infirmer.» Selon le rédacteur de l'article, «la
force de Staline réside dans sa ruse et dans son souple esprit
d'opportunisme. Qu'il ait peu d'idées n'a pas d'importance, puisqu'il

1 Les renseignements biographiques sur Pierre Dominique sont tirés du D ictionnaire


des contemporains, t. I, Le Crapouillot, nouvelle série, n° 8, tandis que Fred Kupferman
évoque brièvement son récit de voyage dans Au pays des soviets, op. cil., p. 75.
- 299 -
sait s'emparer habilement de celles des autres et surtout les
réaliser.»

Pierre Dominique commentait ce même point en indiquant que


les prétendues faiblesses de Staline étaient bien ce qui faisait sa
force, tout en le différenciant de Lénine : «Asiate opérant en Asie, il
est sur son terrain. Le fait qu'il ne connaît pas l'Europe, loin de le
desservir, le sert. Aucun doute de soi, aucune admiration pour
l'étranger. Un Lénine prétend détruire les valeurs matérielles et
spirituelles de la civilisation marquée du sceau capitaliste. Staline
les ignore.»

Un deuxième élément était soulevé par les critiques concernant


le degré d'objectivité de l'auteur. Selon Le Musée social, «on ne se
défend pas de l'impression que des froissements personnels ont pu
parfois influencer les jugements de l'écrivain et peut-être ne
convient-il pas toujours de les accepter comme paroles d'Evangile.»
Le Mois jugeait la conclusion du livre «assez acerbe» et préférait les
trois premiers quarts du livre «purement historiques» et jugés «les
plus intéressants». On retrouvera cette délimitation de l'objectivité
du livre sous la plume de certains commentateurs socialistes,
soucieux de reconnaître les qualités du livre sans adhérer à la
condamnation politique du stalinisme qui aurait dû nécessairement
en découler.

C'est du côté de ce que l'on a appelé les non-conformistes des


années trente que le projet du livre de Souvarine fut le mieux
perçu dans les milieux intellectuels. Souvarine, d'ailleurs, était
extrêmement attentif à l'apparition de ces courants intellectuels
désirant «une réforme radicale du système social» (C.S., II, p. 204).
Selon lui, «leur existence et leur prolifération aux côtés des anciens
partis où ils ne trouvent pas à s'incorporer sont un des signes du
moment et témoignent du déclin irrésistible de ces partis stériles.»

Chronologiquement, c'est l'hebdomadaire Nouvel Age de Georges


Valois qui évoqua, le premier, l'ouvrage de Souvarine à la fin d'un

- 300 -
éditorial intitulé «Au seuil de la Révolution» l . Devant la question
primordiale du type de société qui suivrait un ébranlement
révolutionnaire, l'éditorialiste, très certainement Valois lui-même,
s'interrogeait sur la définition «du principe de l'organisation et du
dynamisme de la société nouvelle». En effet, à la suite d'une
révolution les peuples se trouvaient confrontés à la réussite ou à
l'échec de leur projet de transformation sociale. De ce point de vue,
l'U.R.S.S. avait causé une «profonde déception». Pour comprendre
les raisons de cet échec, l'éditorialiste conseillait vigoureusement à
tous les responsables politiques de lire «le grand ouvrage de Boris
Souvarine». En effet, «il permet de comprendre comment l'U.R.S.S.
aboutit en mai 1935 aux déclarations de Staline et de Laval. Il y a,
bien entendu, les luttes personnelles, le jeu des caractères et des
tempéraments. Mais il y a par-dessus tout, le fait que les
fondateurs du régime ne savaient pas quelle organisation socialiste
ils donneraient à l'économie conquise par la Révolution politique.
Alors tenant l'Etat et voulant durer (...), il ont employé les moyens
d'Etat. Mais ils n'ont pas encore trouvé les moyens d'édification
démocratique du socialisme libertaire et égalitaire.»

Si Souvarine allait beaucoup plus loin dans sa condamnation du


stalinisme, nul doute qu'il aurait approuvé la référence à Rosa
Luxemburg que l'éditorialiste mentionnait quand elle déclarait
qu'en «Russie, le problème pouvait être posé, il ne pouvait être
résolu».

Confrontés au problème de la construction d'un monde nouveau,


tous les révolutionnaires ne pouvaient négliger de méditer sur
l'échec de l'expérience de transformation sociale russe. C'était la
leçon principale que l'éditorialiste de Nouvel Age tirait du livre de
Souvarine.

Il est probable que le Staline modifia sensiblement la vision de


Valois sur l'U.R.S.S. et sur une future société socialiste souhaitable.

1 Une biographie intellectuelle de Georges Valois a été publiée en 1975 par Yves
Guchet aux Editions Albatros (Paris). Pour les années trente on consultera les
chapitres X - La République syndicale et la crise du Capitalisme et XI - L'approche
de la Guerre.
- 301 -
En effet, c'est à partir de 1935, d'après Yves Guchet, qu'il radicalisa
sa critique de l’Etat devant la parenté des dictatures et les menaces
communes qu'elles faisaient peser sur les libertés individuelles. En
1930, il écrivait encore dans sa préface au Discours sur le plan
quinquennal de Staline : «quelque sentiment que l'on ait à l'égard
de la violence d'Etat exercée contre les citoyens, on doit juger un
régime non selon cette violence accidentelle ou systématique mais
selon son aptitude à développer la puissance de production de
l'homme.» Au contraire, dans la seconde moitié des années trente, il
lia de plus en plus la gestion autoritaire de l'économie à la dictature
de l'Etat pour les rejeter toutes deux. A propos de l'U.R.S.S., la
radicalisation de sa critique du bolchevisme allait jusqu'à inclure
Trotsky dans sa condamnation du système économique soviétique.
Il écrivait par exemple dans Nouvel Age du 7 juillet 1936 :
«Trotsky et ses amis reprochent violemment à Staline sa dictature,
mais leur conception économique les aurait conduits à la même
dictature l .»

On est loin avec ce refus de toutes les formes de bolchevisme


de la compréhension des objectifs du premier plan quinquennal. Le
Staline ne semble pas avoir été étranger à cette évolution. Il faut
noter que, plusieurs années avant la parution du livre de
Souvarine, Valois avait publié l’ouvrage de Lucien Laurat sur
L'Economie soviétique (1931), dont un commentateur a pu dire
qu'il était «une démonstration de l'exploitation des masses
laborieuses par l'oligarchie bureaucratique» *2. Un tel livre avait pu
préparer Valois à accueillir favorablement les analyses de
Souvarine sur l'U.R.S.S. Enfin, Valois publia, en mars-avril 1940, une
série d'articles d'un ancien membre du Cercle communiste
démocratique, Jacques Perdu, sur La Révolution manquée, sous-
titrée L'imposture stalinienne avec une citation de Victor Serge
placée en exergue : «Nous n'avons tous, me semble-t-il, qu'un
moyen d'atténuer les conséquences du mal accompli. Et c'est de le
juger sans faiblesse. Ce sera long, ce sera dur, mais il faudra qu'on

* Y. Guchet, op. cit., p. 215-216.


2 Angel Pino, in Lucien Laurat et "La Critique sociale", Documents de l'I.R.E.S., Paris,
1992, p. 29.
- 302 -
sache la vérité» 1. La problématique générale de Perdu était très
proche des analyses de Souvarine, et le Staline y était cité à de
nombreuses reprises. Les articles de Perdu montraient bien
l'évolution de Valois depuis dix ans sur la question russe et la
nature du système stalinien, d'une quasi approbation à une
condamnation radicale.

Le groupe de L'Ordre nouveau animé par Robert Aron et


Arnaud Dandieu proposa dans la revue du même nom un compte­
rendu du livre de Souvarine sous le titre de : «la Révolution sans
Staline et Staline contre la Révolution, ou la revanche d'un sous-
ordre». Cette note de lecture considérait que Staline, après avoir
accédé à la dignité suprême, avait trahi «à chacun de ces actes cette
révolution à laquelle il doit tout et qui ne lui doit rien». C'est donc à
la lutte de Staline contre la révolution que l'on assiste avec sa
montée au sommet du pouvoir, «histoire navrante que celle de cet
élan révolutionnaire dévié et brisé».

Pierre Andreu, qui fréquenta plusieurs des groupes et des


revues non-conformistes des années trente avant d'effectuer, en
1936, un bref passage au P.P.F. de Doriot, nous affirma ne pas avoir
lu le Staline au moment de sa parution et avant la deuxième guerre
mondiale, malgré une aversion prononcée pour l'U.R.S.S.
stalinienne 12. Par contre Alexandre Marc, de L'Ordre nouveau, se
souvient avoir lu le livre peu après sa sortie «avec beaucoup
d'intérêt» et en avoir «admiré la lucidité et le courage». Mais
n'ayant «aucune illusion sur l'entreprise bolchevik», le livre vint
plus renforcer une conviction déjà ancienne que bouleverser et
remettre en cause des certitudes défaillantes 3.

Esprit, début 1936, consacra un long article au Staline, écrit par


Marcel Moré. Il importe de donner quelques précisions sur ce

1 Ces articles furent publiés dans le quotidien Nouvel âge du 26 mars au 1er avril
1940. Cf. D.B.M.O.F., t. 41.
2 Entretien avec Pierre Andreu, Paris, janvier 1984. Sur son itinéraire politico-
intellectuel on se reportera à son autobiographie Le Rouge et le Blanc (1928-1944),
Paris, La Table Ronde, 1977.
3 Lettre du 16 septembre 1985.
- 303 -
collaborateur de la revue personnaliste : «Polytechnicien, agent de
change à la bourse de Paris, [il] s'est intéressé surtout aux
problèmes religieux et à la musique vue sous un angle très
personnel et extrêmement original. Son livre sur La foudre de Dieu
(1969) est écrit dans la perspective de la revue Dieu vivant (1944-
1955) qui prolongeait l'effort de réflexion qu'il avait suscité sous
l'occupation (...) en réunissant chez lui tout un groupe
d’intellectuels» L

Il commença à collaborer à Esprit en 1934, publiant un article


intitulé «Notes sur le marxisme» (n° 21, 1er juin 1934). A la même
époque, il écrivit dans les Cahiers du Sud (n° 165, octobre 1934)
une recension de L'Afrique fantôme qui devait l'amener à
rencontrer Michel Leiris. Il noua avec ce dernier une amitié durable
et fit la connaissance par son intermédiaire de personnes comme
Jacques Baron, Georges Bataille, Max Jacob, André Masson,
Raymond Queneau, etc. Il s'est expliqué en ces termes sur ses
contacts simultanés, au cours des années trente, avec des milieux
intellectuels aux préoccupations fort différentes : «Bien que Michel
Leiris et ses amis, collaborateurs de La Critique sociale dirigée par
Souvarine s'intéressassent, eux aussi, au marxisme, j'ai été, au cours
des cinq ou six années qui ont précédé la guerre (...) avec deux
mondes qui n'avaient guère de préoccupations communes : d'un
côté un milieu qui avait pris racine dix ans plus tôt dans le
surréalisme et de l'autre un mouvement qui se réclamait du
personnalisme chrétien *2. »

Marcel Moré collabora également, à partir de 1937, aux


Nouveaux cahiers. Souvarine aurait lui-même assisté à des réunions
du groupe Esprit au domicile de Moré, probablement entre la fin
de publication de La Critique sociale et le début de l'expérience des

* Ces renseignements sont fournis dans l'index biographique publié en annexe du livre
de Pierre Prévost, Rencontre Georges Bataille, Paris, Ed. Jean-Michel Place, 1987.
Pierre Prévost avait milité avant la Deuxième Guerre mondiale dans le groupe
«L’Ordre nouveau» et fréquenté régulièrement Georges Bataille entre 1937 et 1947.
2 Préface à un recueil d'articles Accords et dissonances, 1932-1944, Paris, Gallimard,
1967. L'article sur le Staline y est reproduit, p. 114-123.
- 304 -
Nouveaux Cahiers 1. De plus, les ouvrages de Serge et de Souvarine
sur l'U.R.S.S. furent diffusés dans les groupes Esprit, probablement à
partir de l'été 1936 *2. En effet, la revue personnaliste, qui avait
publié dans son n° de juin 1936 «Deux lettres de Victor Serge à ses
amis et à André Gide», entamait avec l'ancien exilé d'Orenbourg,
récemment libéré, une collaboration qui allait durer jusqu'à la
guerre, affirmant une nette orientation antistalinienne parmi des
intellectuels catholiques pourtant proches du Rassemblement
populaire 3.

Dans son article, Marcel Moré se représentait le Staline comme


«une œuvre d'une importance considérable» tandis qu'il
rapprochait «son auteur des grands historiens du XIXe siècle»,
comme, par exemple Taine. Il se proposait «de résumer en
quelques pages, la ligne générale de la Révolution et de la post­
révolution, telle que l'avait exposée Souvarine, et d’insister sur les
conclusions importantes qui s'en dégageaient».

Sa présentation des grandes lignes de la révolution et de la


post-révolution selon Souvarine était tout à fait fidèle au livre et
insistait, à juste titre, sur les événements majeurs de cette période.
La conclusion de l'article de Moré démontrait une compréhension
en profondeur de la problématique du livre et de l'itinéraire
intellectuel et politique de Souvarine de la direction de
l'Internationale communiste à la lutte à contre-courant du Cercle
communiste démocratique : «Une nouvelle civilisation, une
réalisation plus vive de l'idée de liberté, voilà ce que Marx
entrevoyait comme le résultat des luttes sociales au sein du monde
moderne : un retour vers un état de barbarie perfectionné, il est
vrai, voilà à quoi aboutit le conformisme marxiste de Staline et du

* Cette anecdote m’a été rapportée, avec les précautions d'usage, par Jean-Louis Panné
qui la tenait de Souvarine lui-même.
2 D'après Paul Thibaud, citant l'historien canadien John Hellmann, dans Esprit, n° 5,
mai 1984, p. 12.
3 Michel Winock, Histoire politique de la revue “Esprit" 1930-1950, Paris, Ed du
Seuil, 1975. Cf. notamment le chapitre 4 : «L'éducation politique d'“Esprit”. Du 6
février à la guerre d'Espagne».
- 305 -
Parti. Telle est, semble-t-il, la conclusion qui se dégage d'un livre
qui, en montrant que le stalinisme n'a que de très lointains
rapports avec la réalisation de la vraie doctrine marxiste, est appelé
à avoir des répercussions profondes sur l'avenir plus ou moins
immédiat du monde.»

Charles Bernard dans l'hebdomadaire bruxellois La Nation belge


considérait le livre comme une histoire globale de la révolution
bolchevik. Il le qualifiait d'«essai magnifique» dont «l'objectivité et
l'impartialité ne rendent que plus tragiques les conclusions».
Contrairement à beaucoup de commentateurs, il n'évoquait
pratiquement pas la période révolutionnaire, en dehors du fait
qu’il la qualifiait de «phénomène asiate» de même que Staline, par
opposition à Lénine et surtout Trotsky, qui était, selon lui, «le type
parfait de l'Asiate».

Une image venait à l'esprit de Charles Bernard pour symboliser


la différence entre la Russie et l'Occident : la tombe de Karl Marx au
cimetière de Highgate en Angleterre, simple et modeste pierre par
opposition à l'exposition en grande pompe du cadavre de Lénine
dans un mausolée inspiré de celui de Tamerlan. Il insistait ensuite
sur l'industrialisation à outrance et les monstres industriels édifiés
sous le Plan quinquennal pour des résultats limités. Dans
l'agriculture le résultat de la collectivisation avait été la grande
famine de 1933.

Charles Bernard résumait l'orientation économique de l'U.R.S.S.


en citant Souvarine : «Ainsi Staline a sacrifié la consommation à la
production, la campagne aux villes, l'industrie légère à l’industrie
lourde, la plèbe laborieuse à la bureaucratie parasitaire, l'homme à
la machine.» Et, plus loin, il ajoutait en le citant une nouvelle fois :
«Toute la société soviétique repose sur l'exploitation du producteur
par le bureaucrate. A l'appropriation individuelle de plus-value se
substitue une appropriation collective par l'Etat, défalcation faite de
la consommation parasitaire du fonctionnarisme.» Après avoir
dénoncé les tares de la vie économique et sociale, Bernard
dénonçait celles qui étouffaient la vie intellectuelle avant de
s'interroger sur l'avenir d'un tel régime.

- 306 -
Parmi les revues de l'émigration russe, un article fut consacré
au Staline dans la revue publiée à Lille, en français, Russie et
Chrétienté L II s’agissait pour l'auteur de l'article, qui signait J. N.,
d'un volume qui devait prendre, dans l'immense littérature
consacrée à la Révolution russe et au bolchevisme, une place de
«tout premier rang». Cependant l'engagement passé de son auteur
limitait des efforts d'impartialité pourtant certains. En effet, sa
compétence s'arrêtait où se posait une question douloureuse : «dans
quelle mesure ces préceptes eux-mêmes (c'est-à-dire ceux de la
doctrine marxiste) pouvaient-ils être appliqués au pays condamné
à devenir le champ d'expérience pour tous ces théoriciens de la
révolution sociale ?»

C'était la référence et les nombreuses citations de Custine que


Russie et Chrétienté contestaient comme non opératoires pour
comprendre «les courants profonds de la vie russe». Pour Russie et
Chrétienté, renversant de nombreux jugements sur les origines de
la révolution russe, «la cause de la faiblesse interne dont
profitèrent les protagonistes du bolchevisme n'est pas à chercher
dans la stagnation et la déchéance sénile de l’organisme social, mais
au contraire dans la crise fiévreuse d'une croissance désordonnée.»
Ces réserves faites, l'auteur concluait en soulignant une nouvelle
fois «l'intérêt et l'importance» du livre de Souvarine pour tous ceux
qui s'intéressaient à la Russie.

Parmi les revues de l'émigration publiées en russe, C i té


nouvelle et les Annales contemporaines rendirent compte du livre.
La première qualifiait Staline de «tyran le plus silencieux et le plus
mystérieux des tyrans de l'Europe d'après-guerre» et indiquait que
le livre de Souvarine ne contenait pas de «révélations
sen satio n n elles» mais rassem blait une docum entation 1

1 Le philosophe russe Nicolas Berdiaev, très influent dans les milieux de l'émigration,
note, dans son livre Les sources et le sens du communisme russe (Paris, Gallimard,
1938) que le livre de Souvarine «est bien documenté et contient des jugements en partie
vrais, mais qui produit une impression désagréable par la part excessive qu'il donne
aux intrigues des dirigeants du parti communiste et par l'absence d'un large point de
vue historique.»
- 307 -
exceptionnelle sur la révolution russe et ses conséquences. L'auteur
de l'article, G. Fedotov, insistait sur le fait que Souvarine n'était pas
trotskyste, car malgré le respect qu'il portait à la personne de
Trotsky, il discernait parfaitement «toutes ses faiblesses
politiques». Le Staline était plus une histoire du parti communiste
qu'une histoire de la révolution russe elle-même, expliquant «les
raisons de l'ascension et de la victoire» du dictateur, tout en
rassemblant différents détails sur sa personnalité qui dessinait le
portrait d'un «despote oriental» prêt «à tout sacrifier pour le
pouvoir».

Dans les Annales contemporaines, publiées à Paris, le libéral


Paul Milioukov écrivait que, selon lui, le mérite du livre était
d'avoir tenté de dévoiler l'énigme du sphinx soviétique. Ecrit avec
talent et objectivité, le Staline comblait une lacune importante
dans la littérature de langue française sur le sujet. Mais Milioukov
relevait une faiblesse de l'argumentation de Souvarine en ce qui
concernait le rôle personnel de Staline car la pratique et l'idéologie
stalinienne ne représentaient que la reconnaissance de l'échec du
léninisme. C'était la principale remarque que Milioukov faisait au
livre avant d'en donner un long résumé relativement fidèle et
favorable à la présentation des faits par Souvarine.

Avant de terminer ce panorama des revues intellectuelles, il


convient de signaler que la revue de Léon Emery, Feuilles libres de
la quinzaine intégra très rapidement les enseignements que l'on
pouvait tirer du Staline dans sa réflexion politique, même si elle ne
consacra aucun article au livre qui était sorti quelque temps avant
le début de sa publication L Déjà, dans un article sur «La politique
extérieure des soviets» {La Révolution prolétarienne n° 209, 25
octobre 1935), destiné à rendre compte des «évolutions
compliquées de la politique extérieure suivie par l’U.R.S.S.», Léon
Emery avait noté : «Bien que fort troublé, je l'avoue, par le puissant
ouvrage de Boris Souvarine et certaines autres études, je veux*

* En effet le premier numéro de la revue pacifiste animée par Léon Emery et le couple
Jeanne et Michel Alexandre, qui prenait la suite des Libres propos, sortit le 10
octobre 1935.
- 308 -
encore penser que l'U.R.S.S. a un contenu socialiste et je ne crois pas
entièrement justes les conclusions désespérantes du Staline.» 1 Une
évolution rapide des positions de Léon Emery sur ce sujet eut
pourtant lieu, car la revue pacifiste remarquait l'année suivante :
«Rien n'est aussi frappant et aussi inquiétant, dans ce Staline
admirable, que la formation de l'appareil (...) La conception
léniniste du parti révolutionnaire était naturellement celle d'un
instrument de guerre civile, puisque sa tâche essentielle était de
faire la révolution. Qu'on ait ensuite maintenu ce système alors qu'il
s’agissait d'organiser, non de combattre, qu'on en ait fait le moteur
de tout l’Etat, voilà le mystère qui contenait pcut-ctre en germe
tout le sort de la révolution...» Après la parution du Retour d'U.R.S.S.
de Gide, cette revue, délaissant les aveuglements volontaires et les
illusions lyriques duFront populaire, se demandait : «Une seule
question nous intéresse. Le régime russe est-il socialiste?» 12 En
l'occurrence, poser la question, c'était déjà y avoir en partie
répondu.

C. LE MOUVEMENT SYNDICAL.

Les principaux responsables du syndicalisme confédéré


n'ignoraient pas le Staline. René Belin, membre influent du Bureau
confédéral de la C.G.T. depuis 1933, a noté dans ses mémoires l'effet
que produisit le livre dans les milieux dirigeants du syndicalisme
confédéré 3. «Pendant longtemps, la littérature anti-soviétique et

1 Le même numéro de la revue syndicaliste commençait la publication du long article


de J. Péra consacré au Staline.
2 Ces deux citations sont extraites du livre de Christian Jelen Hitler ou Staline (Le
prix de la paix), Paris, Flammarion, 1988 p. 128-129. Pour la première citation, C.
Jelen donne comme référence un article du n° 18, 25 juin 1936 : «Eléments d'un
débat sur la paix», qui, vérification faite, ne correspond pas au texte cité.
3 René Belin (1898-1977), postier, secrétaire général du syndicat national des agents
des P.T.T. en 1930-1932, secrétaire de la C.G.T. de 1933 à mai 1940 et rédacteur en
chef, à partir de l'automne 1936, de l'hebdomadaire Syndicats, lancé pour s'opposer,
sur une base réformiste, dans la C.G.T. réunifiée, à l'influence des ex-unitaires et à
la «colonisation» du mouvement syndical par les staliniens. Ministre de la
Production industrielle et du Travail du Maréchal Pétain de juillet 1940 à février
- 309 -
anti-communiste avait été pour l'essentiel, l'œuvre de la droite (...)
Tout changea avec le Staline de Boris Souvarine. Ce livre fit une
entrée percutante dans le grand public et nul de ceux qui prenaient
intérêt à la chose politique ne put l'ignorer. Jouhaux, délaissant les
romans policiers, l'avait lu et, lors du Comité confédéral de
septembre 1935, le dernier que les confédérés devaient tenir entre
eux le Général sur le ton de la confidence, avec un accent inhabituel
de gravité, citant Souvarine et recommandant la lecture de son
livre, nous mit en garde contre ce qui nous attendait tous, rappelant
les procédés par lesquels les communistes tentaient d'arriver à
leurs fins. Moins de vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis le
moment de cette lugubre exhortation que le même Jouhaux
célébrait, d'une voix de stentor, devant les confédérés et les
“unitaires” réunis, l'unité retrouvée.» *1

C'était également le ton de la mise en garde qui sous-tendait


l'article publié dans Le Peuple, le quotidien de la C.G.T. d'avant la
réunification syndicale, et signé G. Stolz. Son rédacteur notait, par
exemple, à propos des chiffres impressionnants donnés par
Souvarine sur l'influence grandissante de la bureaucratie
soviétique : «Ils doivent être considérés chaque fois qu'on nous
parle de l'indépendance garantie du mouvement syndical et
coopératif.» L'auteur insistait également sur la période pré-
révolutionnaire en indiquant que, dès cette époque, «nous
distinguons déjà les tares que ce parti doit montrer plus tard».

Sur la personnalité de Staline, le quotidien syndicaliste


soulignait qu'il n’était «que le produit exact d'un tel parti». Il
expliquait son ascension à la tête du Parti et de l'Etat de la manière
suivante : «Parce qu'il était un militant dévoué, suivant avec une
discipline de fer et une ténacité soldatesque les ordres des chefs et
ne pensant jamais à critiquer une mesure ordonnée.»

1941, secrétaire d'Etat au Travail de cette date à avril 1942. Cf. D.B.M.O.F., t. 18,
p. 345-349.
1 René Belin, Du secrétariat de la CGT au gouvernement de Vichy, P a r is ,
Ed. Albatros,1978, p. 58.
- 310 -
Sa conclusion disait toute l'importance que le rédacteur du
quotidien syndicaliste attribuait au Staline : «Il y a bien des années
qu'un livre d'une telle importance pour tout le mouvement ouvrier
n'a été publié. Il sera longtemps une source inépuisable à tous ceux
qui travaillent à l'émancipation de la classe ouvrière de toute
domination — de celle du capitalisme aussi bien que de celle d'une
bureaucratie effrénée.»

Deux revues de syndicats affiliés à la C.G.T. consacrèrent des


articles au livre. Ce fut, tout d'abord, L'Action douanière (organe
officiel du Syndicat national des Agents du service actif des
douanes de France et des colonies) sous la plume de Lucien
Hérard L II animait dans ce bimensuel une rubrique consacrée aux
livres, la «Bibliothèque syndicale». D'un ton très libre, elle abordait
bon nombre de livres intéressant les questions sociales et
ouvrières, comme par exemple, Les Hommes dans la prison de
Victor Serge, La Vie et la mort de Rosa Luxemburg de Carmen
Ennesch ou L'Abominable vénalité de la presse. La chronique de
Lucien Hérard disparut à la fin 1935.

L'ancien militant de la F.C.I.E. était un des rares


commentateurs de la presse syndicale, avec Maurice Dommanget, à
signaler l'itinéraire politique de Souvarine, «communiste
hérétique», et à évoquer le Cercle communiste démocratique, «petit
groupe d'études qui suit attentivement le mouvement ouvrier
mondial». La publication de ce livre revêtait une «importance
capitale» et était conçue «d'après la méthode historique la plus
rigoureuse». Ce livre permettait également de bien mettre en
valeur les choses essentielles dans des questions complexes comme,
par exemple, les discussions byzantines de l'émigration russe
d'avant-guerre.

Lucien Hérard approuvait les commentaires de Souvarine


concernant l'évolution du régime et ajoutait : «Je pense qu'il écrit
en véritable marxiste, non en bourgeois, et qu'il a quelque mérite à
maintenir son opinion, seul ou presque, dans le mouvement
révolutionnaire.»

1 Lucien Hérard (1898-1993), C f.D .B.M .O .F., t. 31, p. 305-306.


- 311 -
François Crucy commenta le Staline dans l'Ecole libératrice,
l'organe du Syndicat national des instituteurs l . Il s'attardait
longuement sur le rôle de Lénine tel qu'il apparaissait dans le livre,
parce qu'il était, selon lui, «à peu près impossible de prononcer ce
dernier nom [c'est-à-dire celui de Staline] sans poser la question de
la ou des responsabilités assumées par le Géorgien, depuis qu'il est
le maître, responsabilités qui, pesant de tout leur poids, le
disqualifient aux yeux des uns, le justifient aux yeux des autres.»

A ce stade, l'éloge laissait la place à la critique : «Cette


question, Boris Souvarine, historien, aurait pu, terminant son
ouvrage à la fin de son huitième chapitre, la laisser en suspens. Il
ne l'a pas voulu et les dernières pages de son livre qui relève moins
de l'histoire que du pamphlet embrouillent les faits plutôt qu'elles
ne les éclairent.»

On retrouve là encore l'opposition établie par de nombreux


commentateurs entre les qualités historiques des huit premiers
chapitres et le caractère polémique du dernier. Même Lucien
Hérard qui, pourtant, approuvait l'essentiel du livre, avait noté
«quelques outrances», notamment la dénomination du régime
comme «knouto-soviétique», référence au texte de Bakounine sur
l'Empire knouto-germanique. N'était-ce pas là une façon détournée
de minimiser l'importance politique du livre en opposant, d'une
manière artificielle, l'histoire à la polémique ? La véritable question
était de vérifier la matérialité et la véracité des faits rapportés par
Souvarine sur les dernières années de l'U.R.S.S. stalinienne, avant
de condamner les «exagérations» de celui qui les signalait pour les
dénoncer.

Dans les marges du syndicalisme confédéré, il reste à évoquer


les commentaires de L'Homme réel et de L'Information sociale.

M aurice R ousselot dit François Crucy (1875-1958), jo u rn aliste et


militant socialiste, il rendit compte du congrès de Tours dans l'hebdomadaire
F loréal, puis écrivit, notamment, dans L'Œ uvre, Le Petit Parisien et Le Populaire.
Parallèlement, il participa aux travaux du groupe «Révolution constructive» et,
pendant le premier ministère Blum, fut chef du service de l'information à la
présidence du Conseil. Cf. D.D.M.O.F., t. 40, p. 395.
- 312 -
L'Homme réel était animé par des militants confédérés qui
essayaient de renouveler les mythes fondateurs du syndicalisme
par l'introduction des idées planistes. Il donna un compte-rendu
très favorable du livre qui se présentait, d'une manière originale,
comme une liste de questions que l'opinion publique pouvait se
poser à propos de l'expérience soviétique, tant au plan de son
régime intérieur qu'au niveau des revirements de sa politique
internationale. La tonalité générale de ce questionnaire laissait
percer une nette appréciation critique, notamment à travers cette
interrogation sur le sort de la classe ouvrière russe : «Pourquoi,
sous ce régime qui sc définit comme une “dictature du prolétariat”,
fusille-t-on des mécaniciens et des chauffeurs après les accidents
de chemin de fer ? (...) Pourquoi le recours à la peine capitale pour
la répression de simples délits comme le vol appelé “attentat contre
la propriété socialiste”? Pourquoi la peine de mort en permanence
chez les communistes, adversaires par principe de la peine de
mort ?»

L'appréciation générale du livre était largement positive : «Par


la limpidité du récit, la précision des arguments, l'abondance des
preuves, l'exactitude des citations vérifiées aux sources originales,
l'auteur, dont nul ne niera la compétence et le scrupuleux souci de
vérité, épargnera à chacun bien des doutes, ébranlera bien des
certitudes, bref aidera à se prononcer enfin en connaissance de
cause.»

L'Information sociale était un hebdomadaire consacré d'après


son sous-titre à «l'action syndicale, l'organisation du travail et
l'évolution économique». Parmi ses collaborateurs les plus connus
on retrouve, en 1934, les noms de François Crucy, Hyacinthe
Dubreuil, Marcel Martinet et Magdeleine Paz.

Cette dernière consacra un long article au Staline. Epouse de


l'avocat Maurice Paz, elle avait été mêlée à une expérience
communiste oppositionnelle autour de la revue Contre le courant
puis avait, avec son mari, choisi l'adhésion à la S.F.I.O. en 1933 en

- 313 -
étant très active dans la campagne en faveur de Victor Serge L Elle
intervint notamment en ce sens en juin 1935 au «Congrès
international des écrivains pour la défense de la culture» malgré
l'opposition d'Aragon et d'Ehrenbourg *2.

Son texte était une longue défense et illustration du livre de


Souvarine qu'elle qualifia à plusieurs reprises de «magistral». Elle
appelait toutes les personnes intéressées par les problèmes de
l'U.R.S.S. à lire et à méditer ce livre pour l'ensemble de ses qualités
(richesse du style, documentation monumentale, construction
impeccable, etc). Mais elle y discernait également une «intelligence
de l'histoire» peu commune : «Quand la compréhension de l'histoire
est portée à ce degré, élevée à cette hauteur, il suffit que la
conjoncture politique vienne ajouter son poids — toujours
déterminant — aux qualités d'un tel ouvrage, pour qu’un livre bien
fait et fortement pensé soit immédiatement transformé en une
manière d'événement.»

Le texte de Magdeleine Paz ne comportait pas de critique


notable du livre mais était un long résumé, toujours approbateur,
de ses grands thèmes. Il est intéressant de noter qu'elle soulignait
que «le grand tort des oppositions — de toutes les oppositions —
c'est de ne pas avoir été jusqu'au fond des problèmes, jusqu'à la
racine du mal. Le mal suprême, c'est l’absence de démocratie.» Sur
le même sujet elle disait son accord avec Souvarine qui démontrait
excellemment que «la défaite des oppositions (et particulièrement

* Magdeleine Paz (1889-1973), journaliste et écrivain, militante communiste,


puis oppositionnelle, elle adhéra à la S.F.I.O., tout en participant à de nombreux
comités de défense en faveur de prisonniers politiques (Tom Mooney) ou de victimes
de l'arbitraire. Membre de la minorité pacifiste et antistalinienne de la Ligue
des droits de l’Homme, elle quitta cette organisation, en 1937, pour protester contre
son altitude au moment des procès de Moscou et fit partie du «Comité pour l’enquête
sur le procès de Moscou et pour la défense de la liberté d’opinion dans la
révolution». Cf.D.D.M .O.F., t. 38, p. 132-134.
2 Sur cet épisode, c/., Herbert R. Lottman, La Rive gauche (Du Front Populaire à la
guerre froide), Paris, Ed. du Seuil, Coll. Points, 1984, p. 159-185.
- 314 -
de celle de Trotsky) est surtout imputable à leurs demi-mesures et
à leurs maladresses», pour avoir placé le Parti au-dessus de tout.

Répondant aux détracteurs du livre qui accusaient son auteur


de partialité ou de parti pris elle écrivait : «Ni pour, ni contre,
l'auteur, sereinement occupé à éclairer les événements et à dépister
leurs conséquences, fait sa besogne d'historien. Et ce n'est pas sa
faute si les événements sont ce qu'ils sont.»

Outre le manque d'objectivité, le Staline rencontrait une


objection majeure : il n’est pas bon de recommander la lecture d'un
livre qui se conclut par l'effacement de toutes les conquêtes
d'octobre alors qu'il est urgent de rallier toutes les forces ouvrières
et républicaines pour conjurer les dangers du fascisme. Magdeleine
Paz répondait fortement à cette argumentation, au centre de tous
les reniements des intellectuels «progressistes» jusqu'en 1939 :

«L’unité pour l'unité n'a aucun sens ; l'unité dans la nuit, dans
le mensonge, dans les pratiques étrangères au socialisme, dans la
mécanisation et le dressage des masses populaires, dans
l'incompréhension ou le reniement de la doctrine, dans le mépris
des hommes érigés en système, le bluff en loi suprême, cette unité-
là est exactement celle qui permettra l'écrasement du mouvement
ouvrier, et son recul pour des décades ...»

Elle terminait sa vibrante défense du livre en regrettant son


prix élevé qui n'en permettait pas une plus grande diffusion, car il
aurait pu alors prendre «la valeur qu'il renferme virtuellement :
celle d'un événement heureux pour le mouvement socialiste.»

Les ambiguïtés et les timidités du mouvement socialiste devant


le Staline, et au-delà devant le bolchevisme et le stalinisme, n'ont
pas permis qu'il rencontre son véritable public parmi ces militants,
contredisant le souhait de Magdeleine Paz, dont les remarques sur
le recul du mouvement ouvrier pour des décades nous semblent
d'une singulière résonance.

Du côté du syndicalisme unitaire, seule L'Ecole émancipée,


l'organe de la Fédération unitaire de l'enseignement (C.G.T.U..)
semble avoir consacré une note de lecture au Staline grâce à
- 315 -
Maurice Dommanget. C'était dans l'ordre des choses vu l'anti-
stalinisme des animateurs de la majorité fédérale et les contacts
noués avec le Cercle en 1933-1934.

Dans son article, il définissait le Staline comme «une histoire


très étoffée de la Révolution russe et du PC russe, et une biographie
fouillée de Staline». Rappelant les études de Souvarine sur l'U.R.S.S.
publiées dans La Critique sociale, il écrivait : «Tous les lecteurs de
cette revue se trouvaient éblouis par tant de preuves accumulées,
tant de faits topiques signalés, le tout présenté avec une maestria
qui décelait à la fois une capacité d’historien et un talent de
polémiste.» Cependant la presse, de la droite à l'extrême-gauche,
s'était tue sur ces articles dans une même «conspiration du silence».

Dommanget considérait, comme beaucoup d'autres


commentateurs, que ce livre venait à son heure, probablement en
raison de la conjoncture politique internationale après le voyage de
Laval à Moscou. Cependant divers impératifs politiciens risquaient
de nuire à sa réception. Il prédisait ainsi les réactions possibles à sa
publication : «Il ne serait pas étonnant que les plumitifs bourgeois
qui, maintenant, couvrent de louanges Staline et vantent cette
U.R.S.S. qu'ils abhorraient il y a quelques années, oublient de parler
d'un ouvrage aussi capital qui dérange leurs petites combinaisons
personnelles et les périlleuses combinaisons diplomatiques du
moment. D'un autre côté les socialistes qui se découvrent
tardivement des partisans de l'U.R.S.S. maintenant que celle-ci et
l'I.C. ont pris une autre figure, éviteront peut-être de s'appesantir
sur un livre qui pourrait froisser l'orthodoxie de leurs camarades
du “Front Commun”. Quant aux communistes de stricte observance,
il est clair que Souvarine touchant à l'arche sainte ne saurait
mériter que la haine fanatique ou le silence dédaigneux.»

Ce panorama prospectif, tracé à grands traits, par M.


Dommanget correspondait à la situation politique du moment, tant
au plan de la politique intérieure que des relations internationales.
Ainsi des réactions peu nombreuses de la presse de droite. De
même derrière la diversité des commentaires socialistes, la S.F.I.O.
évitait de «s'appesantir» sur un tel livre, comme sur toutes les
informations sur la répression ou la situation des classes
- 316 -
laborieuses en U.R.S.S. dont la prise en compte ne pouvait
qu'embarrasser les partisans du pacte franco-soviétique et du
Rassemblement populaire.

M. Dommanget affirmait ne pas reprendre à son compte


l'ensemble des considérations de Souvarine mais ne soulevait
aucune objection précise sur tel ou tel thème du livre. Il pensait
que le Staline pouvait jouer un «rôle utile» pour le mouvement
révolutionnaire en aidant «le socialisme à se dégager d'une
caricature qui peut lui être mortelle». Et il précisait sa pensée de la
façon suivante : «On ne saurait confondre sans dommage pour la
classe montante le Socialisme, qui est la souveraineté politique à la
cité et la souveraineté économique à l'atelier par la mise en
commun des moyens de production et d'échange, la suppression du
profit et la proclamation du “Droit à la vie” avec le régime qui existe
actuellement en U.R.S.S.»

De tous les périodiques syndicaux concernés, c'est L a


Révolution prolétarienne, bi-mensuel syndicaliste révolutionnaire,
qui se pencha avec le plus d'attention sur le Staline dans trois
articles consécutifs de J. Péra l . Ils reprenaient de larges citations
du livre en insistant plus particulièrement sur les différents aspects
de la Russie présente, du système étatique (gouvernement, parti,
appareil d'état) à la situation des classes dominées (ouvriers et
paysans). J. Péra évoquait rapidement l'état des lettres, des arts et
des sciences sous la dictature stalinienne et abordait également la
question du plan quinquennal en reprenant succinctement les
«arguments sensés» opposés par Souvarine aux laudateurs du dit
plan. Le rédacteur syndicaliste écrivait notamment à propos des
résultats obtenus par l'industrialisation à outrance qu'ils ne*

* Louis Bercher, dit J. Péra (1896-1973), médecin, adhérent du P.C.,


puis collaborateur de La Révolution prolétarienne. Cf. D.B.M.O.F., t. 38, p. 184-185.
Dans son livre L'U.R.S.S. telle qu'elle est (préface André Gide), Paris,
Gallimard, 1938, Yvon, collaborateur pour les questions soviétiques de La Révolution
prolétarienne, écrivait à propos du Staline : «Des livres ont été publiés sur l'homme
qui centralise ainsi entre ses mains le plus formidable des pouvoirs Nous n’en
connaissons qu'un de sérieux : Staline de Boris Souvarine » (p. 83).
- 317 -
pouvaient constituer une «justification du régime» car «sans cela,
l'assèchement des marais Pontins serait une justification du
fascisme». L'article de La Révolution prolétarienne constituait, pour
l'essentiel, «une description de la Russie d'aujourd'hui d'après
Souvarine» laissant sciemment de côté les éléments historiques de
la première partie de l'ouvrage. Il comportait, toutefois, quelques
éléments de réflexion intéressants sur les conclusions politiques
que l'on pouvait tirer du livre. Il insistait notamment sur une
remarque de Souvarine qui voyait en Staline «le type représentatif
d'une classe sociale en ascension» et complétait cette analyse grâce
aux remarques de Rakovsky qui écrivait de déportation en 1930 :
«Sous nos yeux s'est formée et se forme encore une grande classe
dirigeante qui a sessubdivisions intérieures, qui s'accroît par voie
de cooptation calculée (...) L'élément qui unit cette classe originale
est une forme, originale aussi, de propriété privée à savoir le
pouvoir d'Etat.»

Le caractère de classe de l’Etat russe étant acquis pour Péra, il


qualifiait le régime comme une absolutisme plus terrible que le
tsarisme et ne voyait pas d'objection au qualificatif de knouto-
soviétique «bien qu'il n'y ait pas plus sous ce régime de Knout
officiel que de soviets véritables». Critiquant la conception
trotskyste, il pensait qu'une lecture superficielle du livre pouvait
aller dans ce sens alors que l'ouvrage de Souvarine montrait «que
les choses ne sont pas arrivées par hasard : des absences de
démocratie monstrueuses qui nous révoltent en 1935 existaient
déjà en germe, au temps de Lénine.»

Péra concluait par la nécessité de bien distinguer révolution


anticapitaliste et socialisme. Pour aller vers une société ouvrière, il
n'était pas suffisant de supprimer la bourgeoisie capitaliste mais il
fallait accroître la capacité de la classe ouvrière à organiser la
production et la société sans tomber sous la coupe de nouveaux
maîtres.

Dans un proche avenir, que J. Péra jugeait fort sombre, où la


révolution était à l'ordre du jour mais non le socialisme, il
importait, à la lumière de la tragédie russe, de mettre au premier

- 318 -
plan le «respect de l'homme (...) condition sine qua non du
socialisme».

A l'issue de cet examen de la presse syndicale deux remarques


sont encore nécessaires. Directement à propos du livre, il est
évident qu'il rencontra un écho certain parmi les journaux ou
revues syndicalistes même s'il était, dans certains cas, relativisé par
les considérations habituelles sur le manque d'objectivité de sa
dernière partie.

Cependant, d'une manière plus générale, il convient d'observer


que l'écho rencontré par le livre ne s'accompagna pas, en dehors
des syndicalistes révolutionnaires, d'une réflexion d'ensemble sur
les conséquences du stalinisme sur l'avenir du mouvement ouvrier.
Après la réunification syndicale, au niveau confédéral, la C.G.T.
allait s'abstenir d'aborder la question russe d'une manière critique
malgré les procès de Moscou ou la politique étrangère russe en
Espagne. Ainsi l'hebdomadaire confédéral Messidor ne contenait
aucun article sur l'U.R.S.S. en dehors d'un compte-rendu favorable
du livre de Georges Friedmann, De la Sainte Russie à l'U.R.S.S.

De plus, les militants réfractaires à ce nouveau conformisme


pro-soviétique étaient en butte à des attaques d’une rare violence
pouvant aller jusqu'à la calomnie pure et simple, comme par
exemple, Kleber Legay délégué à la sécurité des ouvriers mineurs à
la Fédération du Sous-Sol. Après la publication d'un petit livre très
critique sur la condition ouvrière en U.R.S.S. (Un Mineur français
chez les Russes, Ed. Pierre Tisné, 1937), il fut la victime d'une
campagne de calomnies outrancière et qualifié de «mouchard» et
«d'agent du comité des houillères» l . Son cas, parmi beaucoup
d'autres, était une illustration des énormes difficultés à donner une
information critique sur les réalités soviétiques dans un
mouvement syndical en passe d'être dominé par l'appareil et
l’idéologie staliniennes.*

* Cf .Maurice Chambelland, «L'affaire Kléber Legay», La Révolution Prolétarienne n°


292, 10 avril 1939.
- 319 -
Malgré les articles cités, il n'est pas certain que le livre, par son
volume et son prix, ait beaucoup touché les militants syndicaux. Les
témoignages recueillis de deux anciennes stagiaires du Centre
confédéral d'éducation ouvrière de la C.G.T., Denyse Tomas et
Lucienne Rey, ne font pas état d’un intérêt quelconque pour le
Staline dans cette institution syndicale, malgré la présence de
Lucien Laurat parmi les enseignants L De plus, Boris Souvarine ne
semble jamais avoir participé aux activités de ce Centre, même
comme conférencier. Les instances confédérales devaient
probablement éviter soigneusement les sujets épineux entre les
anciens confédérés et les anciens unitaires, ou plus exactement
entre les syndicalistes opposés au stalinisme (réformistes comme
les animateurs de Syndicats ou révolutionnaires comme ceux dg La
Révolution prolétarienne ou du Réveil syndicaliste) et la fraction
stalinienne.

D. LE MOUVEMENT SOCIALISTE.

Le Staline suscita de nombreuses réactions dans la presse


socialiste tant française qu'étrangère. Nous analysons d'abord sa
réception dans les organes officiels de la S.F.I.O. (Le Populaire,
L'Etudiant socialiste), puis parmi les intellectuels socialistes et enfin
dans des revues de tendance, comme Le Combat marxiste. Ensuite
nous aborderons le débat qu'il suscita parmi les principaux leaders
de l'Internationale ouvrière socialiste comme Abramovitch, Bauer,
Kautsky ou Vandervelde.

L'article de Jean-Baptiste Séverac dans Le Populaire, le


quotidien officiel de la S.F.I.O., se voulait d'une tonalité sereine et1

1 Lettre du 3 février 1986 de Denyse Tomas et du 18 mai 1986 de Lucienne Rey. Cette
dernière m'a dit avoir interrogé plusieurs amis qui étaient, comme elle, des habitués
du C.C.E.O. et de l'Institut Supérieur Ouvrier à la fin des années trente avant de me
donner cette réponse. Son expérience a été différente car elle participait aux
réunions d'étude du Combat marxiste autour de Lucien Laurat qui devait, dans ces
occasions, retrouver sa liberté de parole et ne plus être tenu par un diplomatique
devoir de réserve dans ses jugements sur l'évolution du régime soviétique.
- 320 -
signalait les qualités historiques et bibliographiques du livre,
probablement pour minimiser sa portée politique et critique L S'il
reconnaissait volontiers l'intérêt exceptionnel, en langue française,
de la partie du livre «qui est consacrée à exposer les conditions
historiques, politiques et sociales au sein desquelles a pu se
produire l'ascension de Staline», il se posait la question de la
précocité d'un jugement d'ensemble sur la politique de Staline. Il
écrivait notamment :

«Est-il encore trop tôt pour essayer de fixer avec exactitude


les traits fondamentaux de la physionomie de Staline, de définir
avec sûreté sa politique nationale et internationale, et de donner
les vraies dimensions de l'œuvre qui se poursuit en Russie sous
sa direction et sa responsabilité ? Je penche pour ma part à le
penser, quand je considère combien sont différents et souvent
même contradictoires les écrits qui ont été, de divers côtés,
consacrés jusqu'ici au chef de l'U.R.S.S.»

Parmi les interrogations fondamentales soulevées par le livre,


Séverac soulignait, d'abord, le problème de la continuité entre
Lénine et Staline, ensuite, le conflit entre l'exercice d'un «pouvoir
fort et pratiquement illimité» et les exigences de légitimes
sentiments démocratiques. Il ajoutait que Souvarine y avait
répondu dans «le sens le plus défavorable à Staline» mais avec «des
éléments dont on ne pourra pas (...) ne pas tenir compte.»

Le délicat balancement opéré par Severac tout au long de son


article révélait l'embarras du dirigeant socialiste qui aurait bien
voulu dire l'importance du livre, mais était tenu de minimiser sa
portée politique, par opportunité tactique, en raison du pacte
d’unité d'action.

Au contraire L'Etudiant socialiste, alors proche de la Gauche


révolutionnaire pivertiste, recommandait très vivement le livre :
«Staline devra figurer dans la bibliothèque de tout socialiste1

1 Jean-Baptiste Séverac (1879-1951), secrétaire général adjoint de la S.F.I.O. Cf.


D.B.M.O.F., t. 41, p. 289-292.
- 321 -
soucieux de savoir par où est passé et où en est maintenant le pays
de la Révolution d'Octobre».

Décrivant à grand traits l'évolution du mouvement


révolutionnaire russe de la lutte clandestine à la prise du pouvoir
et à sa confiscation par le secrétaire administratif du Parti, Jean
Rabaut 1 reprenait à la suite de Souvarine le problème de la
destinée de la révolution russe : «Sans tenter de répondre à la
question quasi-métaphysique : “Aurait-il pu en être autrement ?”,
il répète après Lénine que l'idée du socialisme est inséparable de
celle de la liberté, et il situe ainsi nettement le nœud du problème.»

Ceci posé, l'auteur de l'article relevait l’ambiguïté, pour ne pas


dire l'incompréhension, des éloges venus de la droite en écrivant :
«C'est ce que les journalistes réactionnaires qui n'ont pas craint de
faire l'éloge de son livre ont soigneusement passé sous silence,
tentant ainsi d'englober tout le programme marxiste dans le
discrédit mérité où tombe la Russie d'aujourd'hui.»

Dans Essais et combats, qui fut ensuite le mensuel de la


Fédération nationale des Etudiants socialistes, Jean Rabaut proposa,
en tant que délégué à la documentation, un choix de livres et de
brochures sur l’U.R.S.S., où le Staline côtoyait Cauchemar en U.R.S.S
de Souvarine, les brochures des «Amis de la vérité sur l'U.R.S.S.»,
ainsi que Victor Serge et Kléber Legay 12. Quelque temps
auparavant, rendant compte de la brochure de Victor Serge, 1 6
fusillés, il écrivait, dans la droite ligne des positions défendues deux
ans plus tôt par Souvarine et le C.C.D., qu'il était indispensable «de
dissocier fermement le soviétisme actuel de notre idéal socialiste»
(n° 1, février 1937).

1 Adolphe Rabinovici, dit Jean Rabaut (1912-1989), exclu de la Jeunesse communiste


en 1932, il adhéra, l'année suivante au Cercle communiste démocratique de Souvarine,
puis, en octobre 1934, aux Etudiants socialistes. Il milita avec la Gauche
révolutionnaire de la S.F.I.O. jusqu'en 1937, puis rejoignit le Parti socialiste ouvrier et
paysan (P.S.O.P.). Cf. D.B.M.O.F., t. 39, p. 316-317.
2 Essais et combats, n° 6, novembre 1937.
- 322 -
Parmi les militants de cette tendance Lucien Hérard nous
précisa que les seules occasions où il eut l'occasion de parler de
Souvarine à ses camarades de la Gauche révolutionnaire, c'était
«pour indiquer l'intérêt capital que présentait son Staline» L Daniel
Guérin nous affirma également avoir lu le livre à sa sortie en
insistant sur l'intérêt qu'il présentait pour des révolutionnaires
désorientés ou indignés par la signature du pacte Laval-Staline en
juillet 1935, après l'avoir été par l'affaire Serge *2. Une opinion
sensiblement identique sur la lecture du Staline nous a été donnée
également par René Lefeuvre et Colette Audry 3. Celle-ci, répondant
à une question sur ce qu'elle connaissait de l'U.R.S.S. au cours des
années trente indiquait : «J'ai lu le Grand mensonge de Ciliga et le
Staline de Souvarine à leur parution. Je savais à peu près ce
qu'avait été la collectivisation des terres. J'ai considéré en 1935 que
l'U.R.S.S. n'était plus un Etat révolutionnaire (...) Malgré tout, le coup
pour moi le plus fort fut celui des aveux des accusés au premier
grand procès de Moscou de 1936.»4

Enfin Daniel Bénédite se souvient avoir lu le Staline seulement


en 1940, sans ignorer son auteur, quand il militait aux Etudiants
socialistes, aux Jeunesses Socialistes et à la S.F.I.O. Mais il ne lui
apprit rien qu'il ne savait déjà par sa fréquentation d'anciens

* Lettre du 7 octobre 1985.


2 Entretien à Paris, novembre 1984.
3 Entretiens à Paris, décembre 1984 et mars 1985.
René Lefeuvre (1902-1988), artisan maçon puis correcteur d'im primerie,
responsable de la revue Masses, dirigeant de la Gauche révolutionnaire de la S.F.I.O.,
puis, à partir de 1938, du Parti socialiste ouvrier et paysan. Editeur des C a h ie rs
Spartacus. Cf. D.B.M.O.F., t. 34, p. 125-127.
Colette Audry (1906-1990), professeur, militante syndicaliste à la Fédération
unitaire de l'enseignement à partir de 1932. Elle adhéra au Cercle syndicaliste
«Lutte de classes» en 1937. A partir de 1934, elle milita au Comité de Vigilance des
Intellectuels antifascistes, et à la Gauche révolutionnaire de la S.F.I.O., de 1935 à
1938, date à laquelle elle rejoignit le P.S.O.P. Cf. D.B.M.O.F., t. 17, p. 312-314.
4 Colette Audry, «Un itinéraire politique», la Nouvelle revue socialiste n° 66,
décembre 1983.
- 323 -
communistes avec lesquels il était très lié comme Victor Serge ou
Boris Goldenberg l.

Pour Fred Zeller, secrétaire de l'Entente de la Seine des


Jeunesses socialistes en 1935, et ses amis, la publication du Staline
fit «l'effet d'une bombe» 12. En effet, précise-t-il, «si nous avions à
nous plaindre de la mauvaise foi et de la violence des communistes
(nous ne disions pas encore des «staliniens») nous les considérions
comme de vrais révolutionnaires courageux. Et nombreux étaient
parmi nous ceux qui louchaient vers eux ! Aussi l'analyse
documentée de Souvarine m'impressionna et me fit comprendre un
autre aspect des choses (...) Non seulement nous nous trouvions
devant deux conceptions de la révolution, mais, de plus, devant des
choix moraux.»

Paul Parisot, adhéra en octobre 1934 aux Etudiants socialistes,


puis en février 1935 aux Jeunesses socialistes, avant de participer à
la création des Jeunesses socialistes révolutionnaires 3. En 1986, il
écrivait que «la personnalité de Boris Souvarine est de celles qui
m'ont captivé depuis que, encore lycéen, je recherchais une vision
du monde et la voie d'une action. A la publication de son Staline, en
1935 et plus encore depuis la seconde édition, je me suis considéré
comme un adhérent de sa pensée sur l'U.R.S.S. et de sa méthode
d'analyse de ces faits qui constituent la réalité du stalinisme 4.»

A l'examen des deux articles parus dans les organes officiels de


la S.F.I.O., il est clair que leur tonalité est extrêmement différente et
traduit bien les différences de perception du livre dans les milieux

1 Lettre du 23 février 1986. Sur l'itinéraire de Daniel Bénédite, cf. D.B.M.O.F., t. 18,
p. 377.
2 Fred Zeller (né en 1912), militant socialiste puis membre du Bureau politique du
Parti ouvrier internationaliste et dirigeant des Jeunesses socialistes
révolutionnaires jusqu'à la fin 1937, adhérent du P.S.O.P. en 1939. Cf. D.B.M.O.F., t.
43, p. 414-416. Nous reviendrons au témoignage de Fred Zeller à propos de sa
rencontre avec Trotsky en Norvège.
3 Paul Parisot (né en 1917). Cf. D.B.M.O.F., t. 38, p. 50.
4 Lettre du 28 janvier 1986.
- 324 -
socialistes allant de l'embarras pur et simple à l'accueil
enthousiaste.

Parmi les intellectuels adhérents à la S.F.I.O., en dehors de


Magdeleine Paz, Georges Bourgin consacra un long éditorial au
Staline dans le quotidien régional la France de Bordeaux L La
caractéristique principale de cet article était de replacer la lecture
de ce livre dans le conjoncture politique du moment, dangers
fascistes et atermoiements-impuissance du camp antifasciste.

Georges Bourgin analysait le régime dominant en Russie


comme «une espèce de fascisme, puisque, aussi bien, Staline y
exerce une dictature cent fois plus dure que celle de Mussolini en
Italie et de Hitler en Allemagne». Selon lui, Souvarine avait réuni
dans son ouvrage «une documentation formidable, éclairée par un
sens prodigieux de l'histoire, non seulement russe, mais mondiale ;
non seulement révolutionnaire, mais totalement humaine». En
outre, Bourgin classait Souvarine «parmi les grands historiens de
l'heure». Il insistait particulièrement sur l'état d'arriération de la
Russie, en toile de fond des différentes batailles politiques qu'avait
connu ce pays depuis le milieu du XIXe siècle.

Lénine sortait «grandi», d'après Bourgin, du livre de Souvarine


«par son honnêteté foncière, par sa volonté autocritique, par son
désir de réaliser le socialisme». Par contre le conservateur des
Archives nationales jugeait Staline avec la plus extrême sévérité,
«plus fort que le plus fort des anciens tsars» (...) dominant avec une
violence sans scrupules et une habileté toute asiatique, l'immense
peuple russe.» Il n'y avait pas de soviets en Russie, pas plus que de
socialisme car celui-ci était inséparable de la démocratie.*

* Georges Bourgin (1879-1958). Socialiste coopérateur. Entré aux Archives Nationales,


il fut secrétaire puis conservateur et enfin, à la Libération, directeur.Au lendemain
de la première guerre mondiale, G. Bourgin avait adhéré à la S.F.I.O. et était inscrit à
la 5e section de la Fédération de la Seine où il côtoyait de nombreux intellectuels.
Ses travaux d'historien, consacrés notamment à la Commune de Paris, lui valurent
une audience internationale. Cf. D.B.M.O.F., t. 20, p. 128-129.
- 325 -
La conclusion de cet éditorial revenait à des problèmes
d'actualité politique française en demandant que «les communistes
français se dégagent tous de l’emprise de la bureaucratie
stalinienne, de la pseudo-idéologie soviétique». Il exhortait enfin le
prolétariat français à prendre garde «aux conseils, aux ordres que
Staline, du fond de son Kremlin, veut lui donner, lui imposer, lui
glisser».

Commentaire favorable également dans Le Combat marxiste


où, en deux articles substantiels, Raymond Renaud se penchait sur
«la dégénérescence du bolchevisme : son histoire, ses causes». Cette
revue, dirigée par W. Epstein et animée par Lucien Laurat et
Marcelle Pommera, était marginale dans la S.F.I.O. Elle participait
d'une culture politique atypique dans le socialisme français en se
référant à la fois à l'austro-marxisme et au luxemburgisme, tout en
promouvant les idées planistes et en défendant un anti-stalinisme
intransigeant. Nombre de ses rédacteurs avait, tout comme Lucien
Laurat, milité au Cercle communiste démocratique jusqu'en 1932
ou 1933, puis choisi de rejoindre la vieille maison du socialisme
français, après avoir constaté l'échec des tentatives communistes
oppositionnelles.

Pour Raymond Renaud, le livre de Souvarine comblait une


«importante lacune» sur les différentes questions que l'opinion
pouvait se poser concernant le régime russe. Cependant, «nombre
de circonstances politiques et diplomatiques qui compliquent tout
et confondent tout du pacte pour l'unité d'action entre socialistes et
communistes au pacte d'assistance mutuelle entre les
gouvernements de l'U.R.S.S. et de la France — relèguent le livre dans
une obscurité propice et insolite.»

De même que Maurice Dommanget, Raymond Renaud situait


bien le problème de la réception du livre qui, dans la plupart des
cas, ne sera pas jugé sur ses qualités intrinsèques mais au regard
de préoccupations tactiques ou politiciennes. Selon le rédacteur du
Combat marxiste, le livre tenait bien la promesse de son sous-titre
en étant «une importante et décisive contribution à l’histoire du
bolchevisme». En dépit d'une dissemblance incontestable entre le
bolchevisme des origines et celui de la maturité on pouvait
- 326 -
observer, à partir du travail de Souvarine, que «les germes de la
décadence» se découvraient «dans les caractéristiques de l'apogée».
Renaud insistait sur les trois grandes figures de cette histoire :
Lénine, Trotsky et Staline. Il soulignait à propos des causes de cette
dégénérescence que Rosa Luxemburg en avait fourni «la
démonstration anticipée» par son opposition aux principes
organisationnels léninistes d'un parti de révolutionnaires
professionnels.

La «pierre de touche» du livre était «les réflexions de


Souvarine sur l'industrialisation accélérée et chaotique de
l'économie russe». La conclusion essentielle du livre, pour l'auteur,
«c'est que le sort des classes laborieuses en U.R.S.S. qui ont subi
sans une compensation des sacrifices sans nombre en vue d'un
socialisme aléatoire et utopique, ne se trouvera amélioré
indirectem ent que par l'accession au gouvernement et
l'acheminement au socialisme des classes laborieuses de l'Occident.»

Ancienne militante de cette tendance de la S.F.I.O., Lucienne


Rey, qui participait souvent aux réunions d'étude et de réflexion du
Combat marxiste à Paris autour de Lucien Laurat et Marcelle
Pommera, s'est souvenue que l'ouvrage de Boris Souvarine y était
«souvent évoqué, les jugements, propos et révélations de l'auteur
(...) cités maintes fois (...) Lucien Laurat s'y référait souvent dans
ses brillants exposés L»

Lucien Laurat avait, de son côté, rendu compte du Staline dans


le quotidien socialiste belge La Wallonie, dès juillet 1935. L'article
intitulé «Ce qu'il faut savoir pour comprendre la Russie» parut en
première page du quotidien. Pour Laurat, le livre de Souvarine
venait combler «une lacune sensible» pour les militants socialistes
qui avaient désormais à leur disposition «un ouvrage sérieux et
objectif, fruit d'un labeur acharné et consciencieux de plusieurs
années». Par ses origines, sa culture politique et son itinéraire
politico-intellectuel, Souvarine était, selon Laurat, le mieux placé
pour écrire un tel livre. En outre, «par la beauté du langage et la*

* Lettre du 18 mai 1986.


- 327 -
sobre concision du style, l'auteur prend place au premier rang des
historiens du socialisme.»

Dans l'impossibilité de dresser un tableau vraiment complet du


livre dans le cadre d'un simple article de presse, Lucien Laurat se
proposait «d'attirer l'attention du lecteur sur quelques points (...)
particulièrement dignes d'intérêt.» Tout d'abord, «la leçon
essentielle qui se dégagede la lecture de ce livre pour les
travailleurs de l'Europe Occidentale, c'est la reconnaissance qu'il est
impossible de juger de la Russie et des choses de la Russie en y
appliquant nos mesures occidentales, coutumières. Le plus grand
mérite peut-être de l'ouvrage de Souvarine est de nous apprendre
avant tout ce qu'est la Russie». Il ressortait de cette différence
fondamentale entre les Etats et les sociétés occidentales d'une part,
russes d’autre part, que «lesprocédés bolcheviks dont le
mouvement occidental a à se plaindre aujourd'hui ne sont que la
transposition dans un autre milieu, dans un milieu heureusement
réfractaire, d'un phénomène issu organiquementd'un milieu social
et historique foncièrement différent du nôtre.» En conclusion,
Laurat insistait sur l'importance de ces facteurs si l'on voulait «voir
clair tant dans les événements de Russie que dans la politique de ce
que l'on appelle l'Internationale communiste.»

Le débat sur l'U.R.S.S. avait été quasi permanent dans le


mouvement socialiste international dans les années vingt. Il connut
un regain d'intérêt au début des années trente avec l'omnipotence
absolue acquise par Staline mettant en œuvre une politique
économique sans précédent. En France et en Belgique, L'Etudiant
socialiste (n° 6, mars 1932) se fit l'écho de ce débat en publiant sur
plusieurs numéros un texte de Friedrich Adler, le secrétaire de
l'I.O.S., «L'Expérience de Staline et le socialisme». En préambule à sa
tentative de clarification du débat dans les milieux socialistes
internationaux, il notait : «Nous voyons se faire jour dans les rangs
socialistes des vues très diverses et des divergences se produire
même entre les théoriciens marxistes. A quel point elles sont
profondes, nous pouvons nous en rendre compte d'après
l'opposition entre les vues de Karl Kautsky et celles d'Otto Bauer.»

- 328 -
Trois ans plus tard les commentaires des deux théoriciens
marxistes sur le Staline illustreront l'importance et la profondeur
de ces divergences. Chronologiquement, c'est Fritz Alsen qui rendit
compte le premier du livre de Souvarine dans les Zeitschrift für
Sozialismus (Revue pour le socialisme) en le mettant en parallèle
avec le Staline d'Henri Barbusse. Si Fritz Alsen tenait le plus grand
compte des nombreuses qualités et apports du livre de Souvarine à
la connaissance du mouvement révolutionnaire russe et à l'histoire
de la Russie soviétique, il n'en émettait pas moins certaines
critiques d'importance.

Alsen s'opposait à la comparaison entre le régime soviétique et


les dictatures fascistes et il créditait Souvarine de ne pas avoir
établi des parallèles de cette sorte et de s'être contenté de décrire
des faits. Mais, selon lui, les concordances constatées à partir des
informations fournies par Souvarine ne pouvaient laisser supposer
une évolution de l'U.R.S.S. vers le fascisme : «nous tenons une telle
fin pour impossible, avant tout parce que la situation économique
de l'Union soviétique est totalement différente de celle de tous les
états capitalistes et donc aussi des Etats fascistes.» Et Alsen
poursuivait son raisonnement à partir de l'exemple du «passeport
intérieur» des états totalitaires : «Le rôle que joue en Allemagne et
en Russie la suppression de la liberté de circulation doit être
examinée très scrupuleusement en fonction de sa signification
économique et sociale. Il est certain que cette signification ne sera
pas la même là où l'on doit surmonter les phénomènes de crise du
système capitaliste et là où l'on doit surmonter les difficultés de
croissance d'une économie planifiée.»

De ce raisonnement découlait la «critique décisive» d'Alsen à


propos de l'analyse de Souvarine sur le chaos économique du plan
quinquennal. Après la NEP, Souvarine ne peignait plus le régime
que sous les couleurs les plus noires, sans s'efforcer de souligner les
aspects positifs en même temps que les négatifs. Une fois de plus, le
critère d'objectivité était opposé à Souvarine, mais contrairement à
d'autres commentateurs qui s'en tenaient à cette remarque sans
plus argumenter, Alsen allait au fond de sa pensée. Il considérait
que, pour Souvarine, «l'évolution du régime tend bien (...) à se

- 329 -
pétrifier dans une nouvelle forme de domination de classe, avec la
bureaucratie comme classe exploiteuse (...). Il est indubitable que
l'existence de la bureaucratie constitue pour le développement de
l'Union soviétique vers le socialisme un handicap grave, peut-être
décisif. Mais on ne peut pas pour autant parler à propos de cette
bureaucratie, d’une exploitation des masses laborieuses, d'une
accumulation du capital.»

Le rôle social à attribuer à la bureaucratie était


particulièrement flou dans l'argumentation d'Alsen sur la nature de
la société soviétique, mais il se refusait à la considérer comme une
nouvelle classe exploiteuse. Il reprenait là un raisonnement typique
d'une certaine gauche qui ne niait pas certains faits critiquables,
mais était incapable de concevoir le socialisme autrement que
comme une étatisation nécessairement bénéfique de la production.

L'article d'Otto Bauer dans Der Kampf (Le Combat) allait encore
beaucoup plus loin dans la critique du livre de Souvarine et la
justification «dialectique» de la dictature de Staline. Le reproche
essentiel qu'il adressait à Souvarine, et qui sera d'ailleurs très
nettement contesté par Karl Kautsky, était de prétendre «expliquer
le développement entier de la dictature russe à partir de la
personnalité et du caractère de Staline.» Il signalait que Souvarine
qualifiait Staline de «médiocre et grotesque» alors que selon lui,
«sous la direction de Staline se construit avec une rapidité
déconcertante la puissante industrie de l'Union soviétique, s'engage
triomphalement, par la collectivisation de l'agriculture, une
révolution agraire d'une dimension inouïe, le niveau de vie et le
niveau culturel des masses populaires de l'Union soviétique
s'élèvent d'une façon significative, la Russie est redevenue une
puissance mondiale.»

Paradoxalement, Otto Bauer ne cherchait pas à réfuter les


informations et analyses argumentées fournies par Souvarine sur
l'état économique de l'U.R.S.S. du plan quinquennal, mais
poursuivait son article par des développements byzantins sur la
question de la dictature. Il reconnaissait bien dans la Russie
soviétique une «dictature bureaucratico-militaire» mais l’expliquait
par le «résultat de trois années de guerre civile», puis l'amère
- 330 -
nécessité d'une volonté unique propre à sortir le pays du
dénuement pour l'engager dans une reconstruction socialiste de
l'économie. Dans ce contexte, «seul un pouvoir dictatorial pouvait
imposer aux masses les lourds et terribles sacrifices sans lesquels
l'industrialisation et la collectivisation rapides n'auraient pas été
possibles...» En vue d'une victoire à venir, il fallait qu'un dirigeant
aux nerfs solides puisse «imposer aux masses les sacrifices les plus
terribles». La réussite de Staline pouvait se mesurer, selon Bauer, à
«l'œuvre accomplie», c'est-à-dire l'industrialisation et la
collectivisation de l'économie.

Après ce véritable plaidoyer pour la nécessité historique de la


dictature stalinienne, Otto Bauer notait curieusement que «ces
constatations ne veulent et ne doivent pas être comprises comme
une apologie de tout ce qui arrive et de tout ce qui est arrivé en
Union soviétique sous la responsabilité de Staline.» Par un
retournement «dialectique» des plus étonnants, Bauer poursuivait :
«les dures nécessités des bouleversements révolutionnaires ne
peuvent aucunement justifier la rigueur de la dictature.» Il allait
jusqu'à soulever quelques cas précis et flagrants des abus de la
répression stalinienne, notamment après l'assassinat de Kirov.

Après cet exercice de haute voltige entre la reconnaissance de


l'œuvre accomplie par la dictature et la dénonciation mesurée de
ses abus les plus criants, il livrait la clef de voûte de son
raisonnement «La terreur a une justification historique aussi
longtem ps qu'elle est nécessaire et inévitable pour
l'accomplissement de l'œuvre historique (...). Aujourd'hui, le
développement économique de l'Union soviétique a déjà traversé la
zone la plus dangereuse (...). Désormais, si la Révolution veut
atteindre son but : réaliser la société socialiste, la terreur pourra et
devra progressivement être tempérée, et la violence abandonnée, à
mesure qu'elles ne seront plus nécessaires à la défense des acquis
sociaux de la Révolution.» Comme «aucun pouvoir absolu ne se
supprime lui-même volontairement et facilement», il revenait à
l'opinion publique socialiste internationale de peser dans le sens
d'une libéralisation du régime. Il fallait qu'elle «reconnaisse l'œuvre
historique de la dictature afin précisément d'en tirer les conclusions

- 331 -
suivantes : les moyens de la terreur, qui furent nécessaires à
l'accomplissement de cette tâche, ne le sont plus aujourd'hui et
doivent pour cette raison être abandonnés.»

On reste perplexe devant une telle argumentation qui, pas une


fois, ne semble se poser le problème de l'adéquation entre les
moyens mis en œuvre et les fins prétendument recherchées. Elle
ignore également tout ce qui concerne la réalité concrète du
processus de production et l'aliénation du travailleur rivé à une
chaîne taylorienne, fut-elle «socialiste». Venant l'année même du
début de la «Grande terreur» qui vit croître la répression d'une
manière insensée, il est pour le moins consternant de constater les
ressorts d'une argumentation qui se préoccupait plus d'expliquer et
de justifier la dictature que d'en dénoncer les méfaits directs pour
le peuple russe, mais aussi indirects pour les mouvements ouvriers
d'Europe occidentale sacrifiés et instrumentalisés par la politique
internationale de Staline.

L'article de Karl Kautsky était une réponse à Otto Bauer à


propos de l'appréciation du Staline, celle-ci s’insérant dans une
réflexion plus générale concernant les problèmes du front unique
entre socialistes et communistes. Le travail de Souvarine était,
selon le théoricien marxiste, d'une importance «capitale». Plus
qu'une biographie il s'agissait avec ce livre «d'une présentation de
l'évolution globale du bolchevisme depuis ses débuts, de son
idéologie et de ses combats internes et externes.»

Kautsky critiquait, en premier lieu, le jugement émis par Otto


Bauer selon lequel Souvarine voulait expliquer «l'évolution
générale de la dictature russe à partir du caractère et de la
personnalité de Staline». Au contraire, pour Kautsky, «Souvarine
expose les forces par lesquelles s'expliquent la spécificité du
bolchevisme et sa victoire.»

Ensuite, Kautsky analysait très longuement les premiers mois


de la révolution russe où il voyait apparaître la déviation
fondamentale du bolchevisme par rapport à la tradition
démocratique du mouvement socialiste. Contrairement à Otto Bauer
qui voyait l'évolution initiale du bolchevisme résulter de l'état des
- 332 -
choses existant, Kautsky pensait que deux voies s'offraient en 1917
: «le front unique socialiste ou la domination unique des bolcheviks
sur tous les autres socialistes». Ainsi, «ce furent les bolcheviks qui,
profitant des circonstances, rendirent impossible le front unique et
érigèrent leur dictature.»

A propos du plan quinquennal, Kautsky notait que «Bauer est


obnubilé par les dimensions des nouvelles constructions et la
quantité de nouvelles machines.» Il jugeait plus normal pour un
socialiste d'évaluer ce plan, comme Souvarine, en fonction des
hommes car «ce qui est décisif, c'est l'aspect humain et non pas
technique des innovations dans le domaine économique.»

Autre grief de Kautsky au théoricien austro-marxiste : sa cécité


devant l'apparition d'une nouvelle aristocratie. Il s'est, en effet,
formé «sur l'anéantissement des anciennes classes une nouvelle
division de classes, une hiérarchie ayant à sa tête le dictateur.»

Enfin, Kautsky s'opposait à Otto Bauer sur la conception même


de la marche au socialisme. Après avoir cité la phrase suivante de
Bauer : «Le socialisme tolère la dictature terroriste comme un
moment de transition vers la suppression des classes et la
reconstruction d'un ordre social dans lequel une liberté entière et
durable deviendra pour la première fois possible», Kautsky
critiquait sévèrement les positions de Bauer au nom d'une fidélité à
Marx lui-même. Il écrivait : «D'après la conception d'Otto Bauer, le
socialisme ne provient plus du mouvement ouvrier, lequel exige et
présuppose une certaine liberté d'action des travailleurs, mais de la
violence terroriste exercée par un maître tout-puissant, avec tous
les instruments mis à sa disposition, sur la masse du peuple qui, à
la suite d'une dizaine d'années d’oppression sous le joug d'une
police toute puissante, a désappris toute conscience de soi, toute
pensée autonome, toute activité dans des organisations libres.»

La deuxième partie de l'article était comme le titre l'annonçait


une discussion des thèses de Bauer sur le front unique, les deux
thèmes étant selon Kautsky étroitement liés. Selon le théoricien
marxiste, «le front unique ne signifie pas, au fond, une coopération
collective de prolétaires qui agissent librement dans le mouvement
- 333 -
ouvrier, mais une collaboration de l'organisation jusqu'à aujourd'hui
le plus démocratique du monde, l'Internationale ouvrière socialiste,
avec la dictature la plus puissante du monde.»

Emile Vandervelde consacra également un compte-rendu au


livre de Souvarine dans La Dépêche de Toulouse. Selon le socialiste
belge, le livre n'était pas à proprement parler une biographie ni
une histoire de la Révolution russe mais plutôt, «une histoire des
dessous politiques de la Révolution russe». Cette première
appréciation du leader socialiste belge laissait apparaître, dès
l'abord, une prise de distance certaine avec le contenu du livre.
D'autant qu'il soulignait que l'auteur du livre était un dissident du
communisme officiel. Après un examen des grands thèmes du livre
(notamment l'opposition Staline-Trotsky), Vandervelde se
demandait si, au vu des pièces du dossier, Souvarine était juste
pour l'homme et le régime. Malgré la masse de faits négatifs
présentés, Vandervelde concluait d'une manière surprenante par
des propos proches du lyrisme sur la nouvelle société soviétique en
train de se construire, n'ignorant pas le passif mais l'évacuant
comme quantité négligeable dans le bilan final : «Ne regardons pas
trop les scories. Songeons plutôt aux forces éruptives qui sont en
train de faire surgir un monde.»

Enfin, le social-démocrate russe Abramovitch donna également


son appréciation sur le travail de Souvarine, dans l'organe de la
social-démocratie russe en exil, le Courrier socialiste, en indiquant
que ce dernier aposé un problème difficile : «Il veut exposer non
seulement une biographie critique de Staline avec ses
caractéristiques en tant qu'homme, révolutionnaire, homme
politique et théoricien, mais aussi un aperçu historique du
bolchevisme en Russie sur fond de l'histoire de la Révolution russe
en général. Il faut reconnaître que sur les trois objectifs, il atteint
les deux derniers le mieux du monde.»

La réserve principale d'Abramovitch portait donc sur


l’appréciation par Souvarine du rôle politique de Staline. Il posait
ainsi ce qu'il considérait comme une énigme : «Comment expliquer
l'ascension vers de tels “himalayas” de la gloire chez un homme aux

- 334 -
dons d'intellectuel moyen, dépourvu d'esprit, sans instruction et
sans talent imposant d'orateur et d'écrivain ?»

Pour Abramovitch, Souvarine ne donnait pas une réponse


satisfaisante à cette question. Les caractéristiques de la
personnalité de Staline signalées par Souvarine (ténacité, malice,
perfidie, esprit de vengeance, maîtrise de soi, soif du pouvoir,
amour propre, immoralité totale) étaient, bien sûr, indispensables à
un homme qui prétendait au rôle de dictateur. Mais cela ne
suffisait pas, pour le social-démocrate russe, à épuiser cette
question.

A ce stade, Abramovitch rejoignait une partie des thèses de


Bauer. La force de la personnalité de Staline provenait du fait qu'il
était le seul en mesure de résoudre le problème posé objectivement
à la dictature bolchevik : l'expropriation de millions de paysans et
la collectivisation de l'économie. Pour atteindre ce but, il fallait «la
présence à la tête de l'appareil gouvernemental d'une volonté
insoumise, inflexible, ne s'arrêtant devant rien, nullement contrôlée
par des retenues morales et intellectuelles». Et Abramovitch
d'insister en écrivant qu'«une telle volonté se trouvait en Staline et
en lui seul».

Malgré cette importante réserve sur le rôle historique de


Staline, Abramovitch considérait que le livre de Souvarine était «un
manuel permettant de comprendre et de donner un accent critique
sur la réalité soviétique».

E. L'EXTREME-GAUCHE : TROTSKYSTES, COMMUNISTES


OPPOSITIONNELS ET ANARCHISTES.

Du côté des trotskystes ou des communistes oppositionnels


c'est d'autres formes de minimisation ou de déni de l'œuvre de
Souvarine que l'on peut noter.Il

Il faut tout d'abord remarquer que la brochure de 1936 ne


contenait aucun compte-rendu du Staline paru dans la presse
trotskyste. De même les œuvres de Léon Trotsky ne reproduisent
- 335 -
aucun article consacré en tant que tel à ce livre dont le sujet
intéressait pourtant, au premier chef, le proscrit le plus célèbre du
stalinisme.

Fidèle à son jugement de 1929 après sa rupture avec


Souvarine — «On enregistre un homme à la mer et on passe à
l'ordre du jour» (Â.C.C., p. 276) — Trotsky ne daigna pas commenter
le Staline alors qu'il multiplia adresses et polémiques avec des
auteurs dont l'importance peut paraître beaucoup plus secondaire.

Pourtant il avait pris connaissance du livre en novembre 1935


au Weskaal, en Norvège, où il était exilé après avoir été expulsé de
France. Fred Zeller était à ses côtés à cette époque et travaillait
quotidiennement avec lui. Il raconte d'une manière détaillée ses
réactions à la réception du Staline :

«Le vieux va feuilleter l'ouvrage très rapidement, se contentant


pour le moment de lire quelques pages en diagonale, haussant les
épaules, parfois agacé. Puis il émit quelques réflexions agrémentées
d'un rire sarcastique. Enfin il me dit : “Camarade Zeller, je n'ai pas
le temps en ce moment de lire ce gros ouvrage dans lequel
Souvarine fait une révision du marxisme et du bolchevisme et
critique violemment mes amis et moi. Essayez donc chaque soir
avant de vous endormir de le parcourir et dites-moi chaque matin
ce que vous avez relevé d'essentiel”. Et c'est ainsi que tous les jours,
je lui fis un résumé le plus objectif possible du Staline de Souvarine
(...)•

Le “vieux” n'avait pas du tout apprécié en particulier ce que


l'auteur reprochait à l’opposition communiste de gauche : sa
tactique et sa stratégie après la mort de Lénine ; les compromis
successifs et les revirements avec la “Troïka” de Staline, Zinoviev,
Kamenev. Mais Souvarine reprochait surtout au vieux sa fidélité —
que rien ne justifiait plus — envers le Parti russe, les Soviets et
l'Etat qui, à ses yeux, n'étaient plus ni un parti communiste ni un
Etat ouvrier, mais un parti corrompu et dégénéré, un Etat totalitaire
entre les mains d'un tyran sanglant et fou.

- 336 -
Comme je lui signalais les “erreurs graves” énumérées par
Souvarine, le vieux polémiqua : “Des erreurs, des erreurs, mais nous
n'avons pas cessé d'en faire ! Lénine lui-même ne le niait pas ; le
soir de la prise du pouvoir devant le congrès pan-russe des Soviets,
il disait : “Le pouvoir est à nous, bien que nous ayons fait dans cette
dernière période des milliers d'erreurs, et je suis bien placé pour le
savoir”. Il s’ensuivit un cours magistral sur la Révolution française,
les erreurs des uns et des autres, jusqu'à la chute de Robespierre
qui avait épuisé, ainsi que ses amis, “toutes ses réserves physiques
et morales”.

Il y eut un long silence. Le vieux selon son habitude, arpentait la


pièce de long en large, la main caressant son bouc légendaire, puis il
me dit : “Souvarine a un trèsmauvais caractère, mais il n'est pas le
seul !” ... “Je voudrais qu'à votre retour à Paris vous alliez voir de
ma part Souvarine, bien que nos amis ne l'aient pas épargné. Il
entreprend une révision du marxisme et du bolchevisme et il
critique tout le monde. Peut-être y aurait-il intérêt à renouer avec
lui, reprendre notre correspondance, discuter ses arguments, ne
serait-ce que pour l'empêcher d'aller trop loin dans la polémique. Il
faut voir si ses arguments sont sérieux. On ne doit rien négliger en
principe, surtout maintenant. Je sais qu'il a très mauvais caractère
et qu'il est entier dans ses jugements mais il n'est pas le seul” L».

Il peut paraître assez étrange que Trotsky ait eu besoin d'un


jeune militant comme Fred Zeller pour contacter Souvarine alors
que son propre fils et intime collaborateur, Léon Sédov, se trouvait
à Paris depuis 1933 et rentra en contact avec l'annexe parisienne
de l'Institut international d'histoire sociale, dont Souvarine était le
secrétaire, pour le dépôt d'un fonds d'archives de Trotsky.
Souvarine, prenant connaissance des mémoires de Zeller, exprima
d’ailleurs sa «surprise» au messager négligent. Au delà d'une
anecdote difficilement vérifiable, l'attitude de Trotsky devant le
S t a l i n e , semble faite d'un agacement certain devant le1

1 Fred Zeller, «Adieu Boris Souvarine», H umanism e (Revue des francs-maçons du


Grand Orient de France), n° 162, mai 1985.
- 337 -
révisionnisme de Souvarine et d'un intérêt évident pour le sujet de
l'ouvrage.

Avec le temps, c'est le premier terme qui va l'emporter et


Trotsky passera rapidement du simple désaccord agacé à une
critique virulente. Dans un article écrit en août 1937, il qualifiait
ainsi le Staline : «Les côtés matériel et documentaire de l'œuvre de
Souvarine représentent le produit d'une recherche longue et
consciencieuse. Cependant la philosophie historique de l'auteur
étonne par sa vulgarité. Pour expliquer toutes les mésaventures
historiques ultérieures, il recherche les vices internes contenus
dans le bolchevisme. L'influence sur le bolchevisme des conditions
réelles du processus historique n'existe pas pour lui. M. Taine lui-
même, avec sa théorie du milieu, est plus proche de Marx que
Souvarine»1.

Cette réflexion de Trotsky était une simple note de bas de page


dans un article sur «Bolchévisme et stalinisme, sur les racines
historiques et théoriques de la IVe Internationale». Souvarine y
était présenté comme un des plus typiques représentants d'un
courant qui ne faisait pas procéder le stalinisme du bolchevisme en
tant que tel «mais de ses péchés politiques». Curieusement, le
«droitier» Souvarine se retrouvait côtoyer, dans la réfutation de
Trotsky, les «communistes de gauche» hollandais des années vingt,
Hermann Gorter et Anton Pannekœk. Trotsky, toujours si prompt à
réduire les divergences historiques, politiques ou philosophiques, à
une opposition entre «gauche», «centre» et «droite» aurait gagné à
expliquer par quel miracle un «droitier» avéré se retrouvait aux
côtés de «gauchistes» notoires. Comme quoi on est toujours, sans
doute, le «centriste» de quelqu'un ...

Après la polémique qui suivit la traduction française de L eu r


morale et la nôtre de Trotsky, ce dernier s'en prit très violemment
à Souvarine, qualifié de «sycophante», et à son Staline. Quelques
extraits permettront de juger d'un net changement de degré dans
l'expression des désaccords par rapport au propos de 1937 :1

1 Léon Trotsky, Œ uvres , mai 1937-septembre 1937, tome 14, Publications de


l'Institut Léon Trotsky, 1983, p. 350.
- 338 -
«Son livre sur Staline malgré l'abondance de citations et de faits
intéressants est un auto-témoignage sur sa propre indigence.
Souvarine ne comprend ni ce qu'est la révolution, ni ce qu'est la
contre-révolution. Il applique au processus historique les critères
d’un philosophailleur convaincu, une fois pour toutes, de la bassesse
humaine. La disproportion entre le criticisme et l'impuissance
créatrice le ronge comme un acide. D'où une hargne constante, et
une absence de conscience la plus élémentaire dans l'appréciation
qu'il porte sur les idées, les gens, les événements, tout cela se
cachant derrière une aride prétention moralisatrice. Comme tous les
misanthropes et les cyniques, Souvarine gravite organiquement
autour de la réaction.» 1

La polémique personnelle l'avait définitivement emporté sur


l'analyse critique et circonstanciée de l'ouvrage.

Un point de vue proche du trotskysme fut exprimé par Robert


Ranc dans l'éphémère revue de documentation et de bibliographie
publiée par la «Librairie du Travail», Lectures prolétariennes *2.
Robert Ranc fut secrétaire du Conseil d'Administration de la
Librairie du Travail de 1931 à 1938 3.

* Léon Trotsky, Œ u vres, avril 1939-septembre 1939, tome 21, Publications de


l'Institut Léon Trotsky, 1986, p. 212-213.
Le texte de Trotsky (daté du 9 juin 1939) était intitulé «Moralistes et sycophantes
contre le marxisme». Le terme sycophante signifie littéralement dénonciateur,
calomniateur, espion, fourbe.
2 Cette revue figure dans «la liste par ordre chronologique des livres et des brochures
édités par La Librairie du Travail» établie par Marie-Christine Bardouillet : L a
Librairie du Travail, Paris, Centre d'Histoire du Syndicalisme, François Maspero,
1977. Le n° 1 dont est extrait l'article de Ranc n’y figure d'ailleurs pas. Le n° 2
parut en 1936 et le n° 3 en 1937. Chaque numéro comportait 32 pages et était tiré à
10 000 exemplaires.
3 Robert Ranc (1905-1984), membre du syndicat des correcteurs, il se rapprocha de
l'opposition trotskiste par l'intermédiaire de son ami Alfred Rosmer, mais ne tarda
pas à s'en éloigner, pour, à partir de 1930, se rapprocher de l'équipe de L a
Révolution prolétarienne, tout en conservant des rapports amicaux avec certains
trotskystes. Cf. D.B.M.O.F., t. 39, p. 381-382.
- 339 -
Ranc reconnaissait deux qualités au livre de Souvarine : il était
précieux par l'abondance de sa documentation et il permettait
d'avoir une idée synthétique de l'histoire du bolchevisme.
Cependant, «à vouloir trop prouver la faillite du bolchevisme, c'est
le communisme, l’idée de révolution, la nécessité de la dictature du
prolétariat, les possibilités constructives de la classe ouvrière,
représentée par l'exemple de l'U.R.S.S. que Souvarine semble
atteindre.»

Une fois de plus, on retrouve sous la plume de Ranc la


tendance consistant à reconnaître la valeur documentaire du livre
tout en se refusant à tirer les conséquences, en terme d'opposition
radicale au stalinisme, des faits exposés. Ranc se préoccupait avant
tout «de conserver à la Révolution russe prise dans son ensemble,
contre la bourgeoisie et pour le prolétariat, sa valeur et son sens».

Si Marcel Martinet avait, au vu, des multiples exemples de la


répression stalinienne, tiré un bilan radical de la dégénérescence
de la révolution russe, beaucoup se refusaient, malgré l'évidence, à
renoncer à l'image mythifiée et mystifiée de la «grande lueur à
l'Est» qui allait sauver les prolétaires du monde. Pour expliquer
cette attitude d'auto-aveuglement, peut-être faut-il avoir en
mémoire la phrase de Sophocle citée par Simone Weil : «Je n'ai que
mépris pour le mortel qui se réchauffe avec des espérances
creuses».

Ces «espérances creuses» sur le rôle révolutionnaire et


progressiste «malgré tout» de l'U.R.S.S. étaient pourtant moralement
inacceptables et politiquement fausses, bien que très longtemps et
très majoritairement partagées.

Plusieurs anciens militants trotskystes ont bien voulu répondre


à nos questions sur leur lecture du Staline. En premier lieu, Maurice
Nadeau lut le livre à sa parution *. Pour le groupe trotskyste auquel

* Maurice Nadeau (né en 1911), instituteur, professeur, puis journaliste et critique


littéraire. II adhéra en 1931 au P.C. et à la Fédération unitaire de l'enseignement. Après
son exclusion du parti, il milita dans les organisations trotskystes et collabora h L a
V é r i t é et à La Lutte de classes, puis, après la fondation du Parti ouvrier
- 340 -
il appartenait, «l'ouvrage n'apportait rien que nous ne sachions
déjà, mais il était réconfortant de constater que les analyses de
Trotsky (avec qui Souvarine avait des différends politiques) se
trouvaient confirmées et allaient toucher un public dont nous étions
séparés 1. »

Rétrospectivement Maurice Nadeau insiste plus, comme


certains anciens militants libertaires, sur l'impact public du livre
dans la dénonciation du stalinisme auprès de plus larges secteurs
de l'opinion que sur les désaccords théoriques et politiques
fondamentaux du courant trotskyste avec les analyses de Souvarine
sur le bolchevisme. Il n'est pas interdit de penser qu'à l'époque, les
termes étaient inversés et que les désaccords prenaient le pas sur
la condamnation commune du stalinisme.

Yvan Craipeau qui avait adhéré à la Ligue communiste à 18


ans, en octobre 1929, n’a pas le souvenir d'avoir lu le livre à sa
sortie mais seulement en 1938. Il estimait qu'il aurait dû «plus que
tout autre, être disponible pour apprécier l'ouvrage de Souvarine.»
Mais son itinéraire politique retarda sa prise de conscience en
même temps qu'il illustrait «les mécanismes de la pensée sectaire» :
«Autant qu'il m'en souvienne, j'y trouvais “beaucoup d'exagération”
— une polémique rageuse qui n'épargnait pas l'opposition de
gauche. Ma lecture passait par le prisme de mon mépris pour le
“renégat”. Mon combat contre la thèse de “l'Etat ouvrier dégénéré”
s'inscrivait dans le cadre de la IVe Internationale. Je me trouvais
gêné par les analogies chez un penseur “bourgeois.”» Craipeau
subissait l'influence des thèses de Rakovsky et aussi du livre de
Ciliga, même s'il y regrettait, comme chez Souvarine, des
«exagérations». Pendant la guerre, responsable de l'organisation
trotskyste, il mit de côté ses analyses sur l'U.R.S.S., estimant qu'il y
avait d’autres priorités. De même après la guerre : «Menant
campagne pour un “parti de masse”, je refusai de diviser ses
partisans sur la question russe et je laissai s'exprimer les partisans*

internationaliste, il fut membre de sa commission de contrôle et collabora à sa revue,


Quatrième Internationale. Cf. D.B.M.O.F., t. 37, p. 205-206.
* Lettre du 11 septembre 1985.
- 341 -
de l'orthodoxie trotskyste au nom de ma tendance.(...) Je n'ai relu le
Staline de Souvarine que beaucoup plus tard, au cours des années
50. Je l'ai apprécié alors à sa juste valeur L»

Un autre ancien militant trotskyste, Jean-René Chauvin,


entendit parler de Souvarine pour la première fois en 1937 mais ne
lut le Staline qu'au début de l'occupation grâce à un camarade qui
put le lui procurer clandestinement *2. Si le livre avait retenu son
attention, il ne peut pas affirmer qu'il l'ait beaucoup influencé sur
le plan politique. La lecture de Souvarine, après la guerre, lui
permit d'abandonner la thèse trotskyste de l'Union soviétique
comme «Etat ouvrier bureaucratiquement déformé», mais son
influence dans cette évolution était loin d'être la seule et Chauvin
cite, entre autre, la revue Socialisme ou Barbarie et les études du
sociologue hongrois Tomori-Balasz 3. Il accordait à Souvarine une
appréciation exacte de la politique internationale de la
bureaucratie, à l'égal de Trotsky, et une excellente connaissance des

* Lettre du 24 août 1985. Yvan Craipeau (né en 1911), instituteur puis professeur,
militant et dirigeant trotskyste. Cf. D.B.M.O.F., t. 23, p. 320-322.
2 Jean-René Chauvin (né en 1918), secrétaire adjoint de la Fédération de la Gironde des
Jeunesses socialistes, proche de la gauche révolutionnaire, il se rapprocha, en 1937,
du mouvement trotskyste et adhéra au Parti ouvrier internationaliste. A la veille de
la guerre, il le quitta avec la tendance Rous-Craipeau pour rejoindre le P.S.O.P. de
Marceau Pivert. Requis pour le S.T.O., pendant l'Occupation, il se cacha à Paris, mais
fut arreté au cours d'une rafle et déporté à Mauthausen, puis Auschwitz-Birkenau et
Buchenwald. Après la guerre, il milita au Parti communiste internationaliste puis au
Rassemblement démocratique révolutionnaire. Cf. D.B.M.O.F., t. 22, p. 208-209.
3 Jean-René Chauvin pense très certainement à la brochure publiée par les Cahiers
Spartacus, 1948, et intitulée Qui succédera au capitalisme ? (Série A, n° 18, juillet-
septembre 1981).
Dans leur catalogue de mars 1979 les Cahiers Spartacus présentaient comme suit cet
ouvrage : «Le socialisme doit-il nécessairement sombrer dans l'étatisme ? Un régime
post-capitaliste, autre que le socialisme est-il concevable ? Le socialisme est-il
inéluctable ? Est-il au moins possible ? Et pourquoi donc, au lieu de ce que l'on
prenait, il y a une cinquantaine d'années, pour du socialisme en germe, c'est
exactement son antithèse, sa négation, un régime diamétralement à l'opposé des
aspirations socialistes qui s'est monstrueusement développé et affermi ?»
- 342 -
hommes qui étaient à la tête de l'Internationale communiste jusque
dans les années trente. Mais ces analyses péchaient en ce qui
concerne l'évolution sociologique de l'U.R.S.S. dans cette période. J.-
R. Chauvin résumait comme suit l'appréciation portée dans les
milieux trotskystes sur Souvarine et son livre : «Avant guerre j'ai
entendu certains déclarer que Souvarine avait complètement
abandonné le bolchevisme et même trahi ; mais d'autres déclarer
qu'il avait écrit un livre irremplaçable (...) Souvarine était
principalement apprécié par ceux qui avaient abandonné la thèse
de l'Etat ouvrier bureaucratiquement déformé U»

Dans une correspondance du 20 janvier 1986, Fred Zeller


compléta son témoignage d' H u m a n i s m e par des remarques
complémentaires sur le contexte général de la publication du livre :

«... au moment de la parution du St al i ne la puissance et


l'organisation du P.C. étaient telles alors que la terreur intellectuelle
pesait lourdement sur l'intelligentsia de gauche. Nous étions
engagés alors dans l'Unité d'action avec le P.C. et la consigne était
de ne le contredire en rien. (...) Pour ce qui fut de Souvarine lui-
même, il passa bien sûr pour un “agent de la bourgeoisie”... mais au
même titre que nous. Il ne fallait pas attaquer la Russie des Soviets,
la vraie patrie des travailleurs, ni donner des armes à ses
adversaires. Il y a cinquante ans, personne ne pouvait imaginer ce
qu'était, ni ce qu'allait devenir cette “patrie socialiste” à laquelle
même Trotsky était encore attaché sentimentalement et
politiquement. Seul alors Souvarine avait vu clair. Et l'on peut
imaginer quel courage il lui fallut pour résister, seul, sans soutien
jusqu'au bout avec sa vérité, qui est aujourd’hui la nôtre.»

Un point de vue extrêmement critique, mais sensiblement


différent des critiques de Trotsky, fut exprimé dans la revue Que
faire ? Fondée à l'automne 1934 par des responsables du Parti
communiste français et de l'Internationale communiste, elle était
l'expression d'un «courant de redressement des positions politiques
du P.C.F., tout en restant un groupe semi-interne clandestin». Cette
tentative communiste oppositionnelle avait pour vocation de1

1 Lettre du 7 novembre 1985.


- 343 -
rassembler largement des sympathisants et des militants aussi bien
à l'intérieur qu’à l'extérieur du P.C.F. Elle marqua le cheminement
intellectuel de ses principaux animateurs : André Ferrât, Georges
Kagan, Victor Fay, René Garmy et Pierre Rimbert L

L'article intitulé «Souvarine historien du bolchevisme» parut


dans les livraisons de janvier et février 1936 sous la plume de A.
Martin, pseudonyme de Georges Kagan, juif polonais né à Lodz en
1906 : «Condamné à une lourde peine dans son pays pour activité
communiste, il réussit à sortir de prison et se réfugie en France.
Expulsé, il part pour la Belgique et achève ses études de sociologie à
l'Université de Bruxelles. A nouveau expulsé, il rejoint Moscou où il
fait la connaissance de Ferrât. Envoyé ensuite en France (...) il prend
en charge les Cahiers du bolchevisme. Entré en rébellion contre les
positions gauchistes de l'I.C., il refuse, en 1935, de se rendre à
Moscou. Membre actif de Que faire ? où il joue incontestablement
le rôle d’“éminence grise”, Kagan devra quitter la France pendant la
guerre et mourra de maladie aux Etats Unis en 1943.» *2

Selon Kagan, le livre de Souvarine poursuivait un triple but :


«expliquer l'énigme Staline à travers sa biographie, donner un
aperçu historique du bolchevisme et de la grande révolution russe».
Mais il n'avait pas réussi à donner une réponse satisfaisante à ces
trois objectifs car, en premier lieu, il n'apportait pas de réponse
satisfaisante à la compréhension exacte du rôle de Staline, se
contentant d'en faire «une incarnation du mal» ou «un personnage
diabolique».

D'autre part, «dans son appréciation du bolchevisme, Souvarine


raisonne non pas en tant que marxiste mais en tant que démocrate
petit-bourgeois» pour qui le bolchevisme est une doctrine immorale
basée sur la conception m ilitaire d'une organisation de

* Les citations et les renseignements sur ce groupe communiste oppositionnel sont


extraits de Guillaume Bourgeois, «Le groupe “Que faire ?”, aspects d’une opposition»,
Communisme, n° 5, 1984, Paris, Presses Universitaires de France, p. 105-117.
2 Ibidem, p. 116. M. Pierre Rimbert, dans une lettre du 28 février 1986, nous signala
que l'auteur de l'article était Kagan en confirmant les renseignements biographiques
donnés par G. Bourgeois. Cf. également D.B.M.O.F., t. 32, p. 340-341.
- 344 -
révolutionnaires professionnels. Concernant le rôle de Lénine dans
la révolution russe, Kagan reprochait à Souvarine «de substituer au
matérialisme historique la conception idéaliste de l’histoire, œuvre
des héros». A propos de l'histoire de la révolution russe de 1917,
Kagan accusait Souvarine de reprendre «une vieille thèse
menchevique» selon laquelle les bolcheviks n'auraient pas réalisé le
programme socialiste traditionnel par mauvaise volonté mais parce
que les circonstances n'étaient pas réunies pour l'appliquer.

Un des rares points d'accord de Que faire ? avec le livre


concernait l'examen détaillé par Souvarine des fautes de
l'opposition trotskyste qui avait amené sa défaite contre Staline.
Mais il fallait aller au-delà d'une simple lutte de cliques pour en
retrouver les causes véritables dans la lutte des forces sociales en
présence. Selon Kagan, «Souvarine pousse à l'extrême les défauts de
la méthode de Trotsky, tout en abandonnant ce qu'il y avait de
précieux chez lui. Pour Souvarine, tout se réduit au fond aux petites
manœuvres de couloirs, aux intrigues, aux habiletés, aux
maladresses, en un mot aux scories, pendant que le phénomène
fondamental, le changement de caractère du parti bolchevik et du
caractère de l'Etat soviétique sous l'influence de la lutte de classes,
est à peine mentionné.» Concernant cette dernière critique, il est
opportun de rappeler que Souvarine avait, dès 1927, dans son
article du Bulletin communiste (n° 22/23, oct.-nov. 1927), «Octobre
noir», souligné la transformation de nature du parti bolchevik en
U.R.S.S. et insisté, à de nombreuses reprises, sur l'exploitation
renforcée des classes laborieuses par la classe bureaucratique.

Enfin, la critique de Kagan n'épargnait pas le dernier chapitre


du livre sur l'Etat knouto-soviétique, puisque le rédacteur
considérait que Souvarine abandonnait l'idéologie menchévique, qui
inspirait son analyse de la révolution russe, pour aboutir à des
conclusions contre-révolutionnaire car «ses appréciations semblent
empruntées aux feuilles rédigées par les émigrés blancs».

Kagan refusait l'idée de Souvarine, développée par Lucien


Laurat, selon laquelle la société soviétique était basée sur une
exploitation de l'homme par l'homme, du producteur par les
bureaucrates. Pour lui, «l'expérience montre non pas l'omnipotence
- 345 -
de la bureaucratie dans la vie économique, comme s'imagine
Souvarine, mais au contraire la nécessité pour elle de se soumettre
aux lois du marché.» En conclusion, il estimait que la «haine
mesquine» de Souvarine contre Staline l'avait jeté «dans les bras de
la contre-révolution capitaliste».

D'après Pierre Rimbert, ce compte-rendu exprimait bien le


point de vue des animateurs de Que faire ? car tous les articles
publiés étaient discutés avant publication. Selon lui, le livre de
Souvarine était «trop centré sur les à-côtés de l'histoire».

André Thirion, qui appartint à ce courant, exprima un point de


vue rétrospectivement différent sur le livre en écrivant qu'avant
1940, «toute personne mettant en doute la réalité d'une révolution
russe, en octobre 1917 pour qualifier de coup d'état la prise du
pouvoir par Lénine était accusée de menchévisme d'abord parce
que les classifications plus ou moins insultantes tenaient lieu de
pensée politique, ensuite parce que les premiers, les menchéviks
ont attiré l'attention sur le phénomène L»

Malgré l'absence de périodiques libertaires dans la liste


proposée par la brochure de 1936, en dehors des articles de Nicolas
Lazarévitch et Ida Mett *2, dans la presse belge ainsi que la note de
lecture de E. Armand dans sa revue, l'ensemble du mouvement
anarchiste n'ignora pas le Staline.

Historiquement, les anarchistes furent, avec les socialistes-


révolutionnaires, les premiers dans le mouvement ouvrier (pour
certains dès 1918) à dénoncer, d'un point de vue révolutionnaire,
les exactions du bolchevisme russe. Par solidarité avec leurs

* Lettre du 13 décembre 1985.


André Thirion (né en 1907), membre du P.C.F. et du groupe surréaliste, il rejoignit,
fin 1934, la S.F.I.O., où il milita dans la tendance de Jean Zyromski, la Bataille
socialiste et fut un membre actif du groupe «Que faire ?». C f.D .B .M .O .F ., t. 42,
p. 151-154.
2 Son article sur le Staline, mentionné dans la brochure de 1936, parut dans Le Signal
(Bruxelles), périodique actuellement introuvable pour l'année 1935 en Belgique,
y compris à la Bibliothèque royale Albert Ier (lettre du 1er février 1993).
- 346 -
compagnons russes persécutés, ils menèrent pendant tout l'entre-
deux guerres des campagnes de dénonciation de la répression
contre les classes laborieuses et les militants révolutionnaires.
D'une manière générale, la presse anarchiste française, toutes
tendances confondues, alerta à de nombreuses reprises l'opinion
ouvrière et sympathisante sur des cas individuels ou collectifs de
répression et donna des informations sur la situation économique,
politique et sociale en U.R.S.S.

En France, l'organisation la plus importante du mouvement


était l'Union anarchiste. Un extrait du St al i ne parut dans son
hebdomadaire, Le Libertaire, précédé d'une courte présentation
dont le contenu soulignait bien de quelle manière le livre était
perçu par ces militants. L’auteur anonyme de ces quelques lignes le
considérait comme «une sorte de manuel révolutionnaire» et
insistait sur le rappel d'un certain nombre de faits historiques
propres à convaincre «de la supériorité des vues anarchistes
pendant la période dite post-révolutionnaire». Le Libertaire se
proposait de publier dans les semaines suivantes d'autres extraits
afin de tirer «les enseignements qui en découlent, au regard de
l'anarchisme». Mais ce projet ne fut pas mis à exécution.

Malgré cela, les militants de l'Union anarchiste n'ignorèrent pas


le livre de Souvarine. Ainsi Nicolas Faucier avait lu le Staline lors de
sa parution : «Les révélations qu’il contenait sur la faillite du
totalitarisme bolcheviste, authentifiée par celui-là même qui avait
été l'auteur de la résolution pour l'adhésion à la Troisième
Internationale, en 1920, venant de surcroît confirmer nos propres
critiques et celles des premiers dissidents (...) ne pouvaient que
trouver un écho sympathique de la part des anarchistes et des
syndicalistes révolutionnaires sincèrement attachés à l'œuvre de
transformation sociale.» 1 De même André Senez, militant à l'Union

1 Lettre du 6 août 1985. Nicolas Faucier (1900-1992), militant de l'Union anarchiste,


syndicaliste, trésorier de la section française de la Solidarité internationale
antifasciste (S.I.A.). Il a publié en 1988 son autobiographie aux Editions La Digitale,
Quimperlé, 1988 : Dans la mêlée sociale. Itinéraire d'un anarcho-syndicaliste. Cf.
D.B.M.O.F., t. 27, p. 213-214.
- 347 -
anarchiste, se souvient que le livre souleva «un intérêt particulier
dans les milieux révolutionnaires, anarchiste-communiste,
trotskyste, communiste d’opposition» l .

Un autre ancien militant de l'Union anarchiste, René Ringeas,


confirme cet intérêt : «J’ai lu, nous avons tous lu dans nos maigres
groupes anarchistes de l'entre-deux guerres le Staline. Il était pour
nous la confirmation de tout ce que nous dénoncions dans Le
Libertaire et dans nos meetings. L'évolution de la Russie nouvelle
vers la dictature pure et simple en lieu et place de celle du
prolétariat, les crimes de Staline nous étaient connus par les récits
que nous en faisaient des camarades tels que Makhno et plusieurs
autres ayant connu les prisons communistes. Le livre de Souvarine
était appelé à un autre retentissement que celui auquel pouvait
prétendre nos confidentiels journaux (...). Le Staline arrivait à un
moment où personne ne voulait savoir, où l'intelligentsia
internationale se bouchait yeux et oreilles, prosternée devant le
nouveau dieu, le père des peuples, le génie suprême. Pour nous (...)
[le livre] ne pouvait être une révélation mais une éclatante
confirmation *2.»

Même écho chez Louis Anderson qui assuma la rédaction du


Libertaire de 1932 à 1939 : «Bien sûr, j'ai lu en son temps le livre
de Souvarine. Très intéressant dans les détails il n'a cependant pas
appris grand-chose aux militants anars dont j'étais. Dès 1921 (à une
époque où Souvarine était un forcené bolcho) les anars étaient déjà
avertis des excès du système soviétique. Entre eux et les
communistes le fossé n'avait fait que se creuser, de sorte que les

* Lettre du 6 novembre 1985.


2 Lettre du 7 août 1985. René Ringenbach, dit Ringeas (né en 1914), membre de la
commission administrative de l'Union anarchiste et collaborateur du Libertaire. Cf.
D.B.M.O.F., t. 40, p. 162.
- 348 -
révélations de Souvarine ne faisaient que renforcer ce qu’ils
savaient déjà L»

En dehors de l'Union anarchiste, Pierre-Valentin Berthier


ignora le Staline à sa sortie mais avait remarqué que certains
membres ou sympathisants de son groupe du Centre de la France
«ont lu ce livre et, incidemment, en parlèrent, mais il n'a influencé
en rien leur opinion sur le dictateur et la dictature soviétiques,
attendu qu'ils étaient déjà abondamment informés de ce qui se
passait là-bas et qu'ils s'étaient déjà fait une conviction solide,
étayée par les persécutions dont notre presse se faisait l’écho.
Mauricius, May Picqueray, Gaston Levai, étaient allés en Russie dès
1921-1922, et tous ceux qui, sincèrement, ont voulu savoir la vérité
étaient déjà fixés plus de dix ans avant la publication du livre de
Souvarine. La lecture de celui-ci n'a pu modifier leur manière de
juger 2.»

De même, Maurice Laissant ne lut pas le livre car il considérait


«que les mouvements anarchistes n'avaient rien à apprendre sur la
Russie, informés qu'ils étaient par les témoignages de Mauricius, de
May Picqueray et plus complètement encore par ceux de Voline» 3.

Henri Bouyé va dans le même sens que ses anciens


com pagnons 4. Il lut le livre à sa sortie et sa lecture fut plus une
confirmation de faits connus qu'une véritable découverte de la
nature du système soviétique. Il signale que «dans l'atmosphère de
l’époque (...) nous étions déjà dans les milieux anarchistes très au
courant de la réalité soviétique et si Boris Souvarine a pu éclairer*234

* Lettre du 30 juillet 1985. Charles, Louis Anderson, dit Ander, correcteur, militant
de l'Union anarchiste et administrateur du Libertaire de 1932 à 1939. Cf. D.B.M.O.F.,
t. 17, p. 141-142.
2 Lettre du 30 juillet 1985. Pierre-Valentin Berthier (né en 1911), journaliste puis
correcteur, militant libertaire et collaborateur de la presse du mouvement depuis
1932. Cf. D.B.M.O.F., t. 19, p. 72.
3 Lettre du 7 octobre 1985. Maurice Laisant (né en 1909), militant pacifiste et
anarchiste. Cf. D.B.M.O.F., t. 33, p. 147-148.
4 Lettre non datée. Henri Bouyé (né en 1912), militant anarchiste, trésorier, en 1939,
de la Fédération anarchiste de langue française. C f.D .B.M .O .F., t. 20, p. 184.
- 349 -
une partie de l'opinion il ne nous apprenait rien mais au contraire il
contribua alors à la diffusion des vérités affirmées par nous depuis
longtemps, et son livre y fut bien accueilli.»

Mais il reste une dernière réaction à observer, ni indifférente


ni positive mais franchement hostile. Paul Lapeyre a lu le Staline
lors de sa parution mais il n'a exercé aucune influence sur sa vision
de l'U.R.S.S. car, selon lui, il n'apportait rien de nouveau : «La vérité
était déjà connue par des dizaines d'ouvrages et seul était “égaré”,
qui voulait l'être.» Concernant l'écho du livre dans les milieux
anarchistes, Lapeyre affirma, contrairement aux précédents
témoignages, que «ce livre n’a influencé en rien les groupes» qu'il
fréquentait L

Mais Paul Lapeyre va encore plus loin. Au-delà d'un simple


témoignage sur l'influence éventuelle du livre dans les milieux
anarchistes, il porte une condamnation sans appel sur le rôle
politique de Souvarine en écrivant : «Souvarine, qui plus que tout
autre a contribué à dévoyer une partie de la classe ouvrière, est
comptable de la mort de milliers de révolutionnaires sacrifiés en
luttes stériles “pour le communiqué” au service de ses maîtres
Lénine et Trotsky, notamment en Allemagne, en Hongrie, en
Bulgarie et en Chine. Et Staline n'aurait jamais pu accomplir les
crimes aujourd'hui avoués, s'il n'avait hérité de la machine mise au
point par Souvarine, avec ses méthodes et les hommes mis en place
par lui.»

Passons sur la pertinence d'une opinion qui fait de Souvarine


l'inventeur ou, comme on voudra, le précurseur du ... stalinisme !
Notre propos n'était assurément pas de débattre sur les causes des
échecs des mouvements révolutionnaires consécutifs à la première
guerre mondiale, mais d'évaluer l'impact d'un livre sur Staline, afin
de permettre de dégager les grandes tendances de l’opinion
publique sur cette question, au milieu des années trente. L'outrance
de l'affirmation de Lapeyre illustre l'impossibilité de quelques*

* Lettre du 1er août 1985. Paul Lapeyre (né en 1901), militant anarcho-syndicaliste de
la C.G.T.-S.R., membre de la Fédération anarchiste de langue française de 1936 à
1939, libre-penseur. Cf. D.B.M .O.F., t. 33, p. 245-246.
- 350 -
anarchistes à intégrer une réflexion menée en dehors des chapelles
habituelles du mouvement.

Au niveau des différentes sensibilités présentes dans le


mouvement anarchiste, il est à noter que ce sont les militants de
l'Union anarchiste qui ont été les plus attentifs et les plus intéressés
par la problématique du Staline, car, peut-être, plus engagés dans
les luttes sociales aux côtés des autres courants révolutionnaires
(pivertistes de la Gauche révolutionnaire, syndicalistes
révolutionnaires ou trotskystes).

Toutefois, le Stalin e était également connu des milieux


individualistes, car il en fut longuement rendu compte dans L a
Revue anarchiste de Ferdinand Fortin. L'article, signé du
pseudonyme de Nobody, insistait longuement sur les qualités du
livre et précisait : «Cette couronne tressée à la louange du labeur et
du talent de Boris Souvarine lui sera d'autant plus chère —
espérons-le — que les anarchistes individualistes en sont, à
l'ordinaire, chiches.» Après avoir souligné l'aspect marginal du
marxisme dans la révolution russe et rappelé le rôle primordial des
anarchistes dans l'histoire révolutionnaire russe, l'article reprenait
la fréquente opposition entre Staline, l'obscur bureaucrate arrivé au
faîte du pouvoir, et Trotsky, le brillant théoricien marxiste vaincu
et exilé. Comme souvent dans certains écrits anarchistes, le statut
du marxisme semblait assez mal défini, en particulier quand
l'auteur opposait «un marxisme rigide, international avec sa
collectivisation fanatique» et un «marxisme édulcoré, nationaliste,
avec un césarisme populaire pour aboutissant». Cette présentation
semblait peu opératoire pour comprendre l'histoire de l'U.R.S.S. de
1924 à 1935. De même, quand il concluait en disant : «faire une
Révolution pour reconstituer un Etat aboutit à la hiérarchie à la
prison, à la guerre. Rien de changé sur l'Etat bourgeois». Si un tel
jugement tranchait avec bonheur sur les diverses nuances du
discours sur la construction du socialisme en U.R.S.S., il trouvait
cependant sa limite dans son affirmation d'une identité de nature
entre l'Etat de Staline et les Etats bourgeois, ignorant par la même
la spécificité et la radicale nouveauté de cette formation sociale,
souligné à juste titre par Souvarine qui, en outre, tentait d'en

- 351 -
donner une explication historique et politique, mais aussi
économique et sociale.

E. Armand rendit brièvement compte du Staline dans sa revue


L'En dehors en indiquant que «ce gros livre in-8° de 574 pages a dû
demander à son auteur un travail de romain». Le triple intérêt du
livre n'avait pas échappé à E. Armand, qui le considérait comme
«une histoire très étoffée de la Révolution russe, du Parti
communiste russe et une biographie fouillée de Staline». Cependant,
étranger à cette culture politique, il préférait n'émettre «aucune
opinion sur les luttes qui ont déchiré ou déchirent encore le
bolchevisme et nous ne saurions, de bonne foi, rejeter les
jugements de l'auteur sur Lénine, Staline, Trotsky ou autres
personnages en vue du bolchevisme — ou y souscrire.» Malgré cela,
«au point de vue documentaire et historique», Armand
reconnaissait au livre «une importance maîtresse», en regrettant
que son prix élevé ne facilite pas sa diffusion.

Les lecteurs du journal de la C.G.T.-S.R., Le Combat syndicaliste


furent informés de la publication du livre de Souvarine par un long
article anonyme publié dans deux livraisons consécutives de
l'organe des anarcho-syndicalistes. Souvarine y était considéré
comme «un des plus intelligents marxistes, à la vue large et
antidogmatique», tandis que les travaux deLa Critique sociale
étaient jugés «de haute portée scientifique», ses articles «faisant
preuve d'un esprit critique, même à l'égard de ses propres
principes». L'article insistait sur l'objectivité du livre, «d'autant plus
importante que Souvarine a été l'un des plus chauds partisans du
communisme russe, et prit une part active à la révolution jusqu'au
jour où il se rendit compte que celle-ci dégénérait en une nouvelle
tyrannie.» L'auteur donnait ensuite un résumé long et fidèle du
Staline en recommandant vivement sa lecture à tous ceux qui
s'intéressaient aux problèmes de l'époque. Une seule question était
soulevé : y avait-il un tel contraste entre Lénine et Staline ? Pour
l'auteur de l'article, «toute dictature “socialiste” renonce en principe
au socialisme. Elle a des conséquences funestes que ne voulait pas
Lénine mais qu'engendra son système, ainsi que l'avait prévu Rosa
Luxemburg.» En conclusion, l'auteur croyait donc que «ce que

- 352 -
Souvarine a voulu voir représenté par Lénine, avait peut-être été
mieux compris par lui que par son maître vénéré comme la force
essentielle du socialisme : c'est à dire la “force expansive de l'idée
démocratique et la soif de liberté propre à l'homme”.»

En Belgique, Ernestan publia une recension du Staline dans


l'hebdomadaire de Bruxelles Le Rouge et le Noir, signe parmi de
nombreux autres d'un accueil favorable dans les milieux libertaires,
et au delà dans l’ensemble du mouvement ouvrier belge. A cet
égard, rappelons simplement que si Victor Serge ne put
pratiquement jamais s'exprimer dans la presse socialiste française,
Le Populaire en particulier, il collabora par contre très
régulièrement au quotidien socialiste La Wallonie de Liège de 1936
à 1940.

Ernestan, comme la plupart des commentateurs, précisait, pour


commencer, que ce livre n'était pas «une simple biographie de
Joseph Djougachvili dit Staline», mais qu’il s'agissait «en réalité
d'une large histoire de la révolution et d'une monumentale
chronique dans laquelle apparaissent particulièrement détachées
trois figures. Trois figures qui expriment d'ailleurs assez justement
trois phases du drame : Lénine, Trotsky, Staline.»

Ernestan donnait ensuite un résumé rapide, mais fidèle, du


livre, en particulier à propos de la personnalité et du rôle de
Lénine, soulignant à la suite de Souvarine, qu'à sa mort «le mal qui
couvait dès le début du régime prend un développement mortel».
Et Ernestan poursuivait : «Au pouvoir révolutionnaire se substitue
le pouvoir du parti. Au pouvoir du parti, le pouvoir d'une fraction.
La hideuse bureaucratie affermit ses griffes, le soviétisme meurt, le
centralisme étatiste triomphe. Déjà la police politique d'Etat devient
le principal instrument de gouvernement.»

Au sujet de Staline, Ernestan notait que, «si [il] ne possède


aucune capacité supérieure, il possède par contre, à un très haut
degré, certaines qualités secondaires fort précieuses en l'occurence ;
la patience, la ténacité, la prudence et surtout, le sang froid. Enfin,
Staline est avant tout “un dur”, un de ces types dont la main ne
faiblit devant aucune considération morale et sentimentale (...) Ne
- 353 -
se compromettant jamais par des positions théoriques formelles,
ménageant les uns, éliminant les autres, impitoyable autant que
rusé, Staline se trouva, un beau moment, maître des leviers de
commande. Les garder n'était qu'une affaire de poigne et
Djougachvili en a au-delà du nécessaire. La terreur policière étouffa
toute critique et brisa dans l'oeuf toute opposition.»

En conclusion, Ernestan insistait particulièrement sur «la


richesse extraordinaire et la précision de la documentation» de
l'ouvrage, ainsi que sur «le sérieux de l'analyse historique» qu'il
présentait.

C'est également dans la presse belge que Nicolas Lazarévitch


rendit compte du Staline pour le mensuel syndicaliste de Bruxelles,
Le Travailleur. Il ne pouvait donc qu'être intéressé par le Staline
qui, en présentant l'histoire du bolchevisme, pouvait évoquer la
révolution russe dans son entier : «Un livre complet, un livre qui
informe exactement avec concision et loyauté, consciencieux à
l'extrême dans l'étude des événements, poussant cette étude
jusqu’aux points les plus lointains, sans jamais s'attarder au détail
inutile ; chaque thèse est examinée, controversée ; tous les
arguments favorables et défavorables sont exposés pour ensuite
prendre nettement, hardiment, carrément position sans jamais se
départir du principe énoncé en passant, mais inspirant l'œuvre
entière : “Ecrire en toute conscience et avec quelque esprit critique,
dans un effort tendu vers l'étude impartiale et la vérité
historique”.»

Toutefois, Nicolas Lazarévitch signalait «deux défauts


techniques». D'abord le prix élevé de l'ouvrage, qui, selon lui,
équivalait à «une journée de travail d'ouvrier moyen» et venait
contrarier «les efforts des auteurs cherchant à apporter un peu de
lumière au prolétariat». Ensuite, «l'absence de notes dans le texte
de l'ouvrage lui-même, permettant de retrouver immédiatement la
citation.» Lazarévitch avait, en effet, une conception militante de
l’utilisation de l'ouvrage qui était «une arme merveilleuse, mise à la
disposition des conférenciers, ouvriers et propagandistes
com battant l'im posture stalinienne», devant permettre de
confondre les «adversaires de mauvaise foi» et les «charlatans».
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A propos du rôle de Lénine dans le cours de la révolution,
Lazarévitch attribuait pro