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Jean-Claude Kaufmann

LA FIN
DE LA DÉMOCRATIE
Apogée et déclin d’une civilisation

ÉDITIONS LES LIENS QUI LIBÈRENT


INTRODUCTION

Notre époque n’est pas une époque ordinaire. Les temps qui
s’annoncent sont gros d’un bouleversement majeur. Comme il en
arrive une ou deux fois seulement par millénaire. Après le Moyen
Âge, la modernité rêva de construire l’architecture sociale sur la
Raison, et elle expérimente sous nos yeux une apothéose
démocratique qui, paradoxalement, l’entraîne vers son inexorable
disparition. Nous ne vivons rien de moins que la fin d’une civilisation.
Le propos pourra paraître exagéré ; la démonstration qui suit
montrera qu’il n’en est rien.
Le plus étrange est sans doute que nous n’ayons qu’une très
faible conscience du drame qui se profile, ainsi que de l’intensité
historique de la période qui est la nôtre. Nous en avons juste
l’intuition fugace quand se devine la fragilité du pouvoir, comme lors
de la révolte des « Gilets jaunes ». Certes, les cris d’alarme se
multiplient. Sur la catastrophe climatique à venir. Sur les dérives
écœurantes de l’économie financiarisée. Sur la montée des
populismes, des nationalismes et des enfermements
communautaires. Sur l’emprise grandissante des GAFA, qui
manipulent nos données personnelles. Mais ces divers problèmes
apparaissent comme séparés les uns des autres, et leur genèse
reste inexpliquée, surtout dans son mouvement d’ensemble. Toutes
ces marmites du diable semblent bouillonner aux confins d’une
société mainstream qui continue son paisible voyage, dans
l’insouciance et le divertissement.
Je vais tenter d’expliquer les causes d’un tel déni en vous
racontant l’histoire de cette société qui fut la nôtre pendant quelques
siècles. Il faut pour cela remonter aux origines de la République et
de la démocratie. Pendant longtemps, nous avons cru que ces deux
termes étaient interchangeables, ou presque. Pourtant, les principes
qui les fondent sont parfaitement contradictoires. Et nous vivons
justement le moment où la contradiction devient si aiguë qu’elle
éclate au grand jour.
Elle éclate notamment parce que, depuis un demi-siècle, la
démocratie dépasse les frontières étroites du politique et
s’approfondit toujours davantage dans la vie quotidienne des
individus, devenus maîtres de leurs choix dans tous les domaines.
Malheureusement, il se révèle aujourd’hui que ce programme
exaltant, dont les philosophes des Lumières n’auraient pas osé rêver
tant il est grandiose, va au-delà des capacités humaines et génère,
par l’impossibilité de sa mise en pratique, une kyrielle de monstres
aveugles et violents, annonciateurs du désastre. La contre-révolution
antidémocratique est en marche.
Or, au cœur de la société établie, ces menaces semblent
éloignées et abstraites. Pourquoi un tel déni ? Parce que le
mouvement d’expansion démocratique se poursuit, malgré les
courants contraires. Les espaces de débat, les capacités de
négociation et de médiation, l’attention portée aux victimes de toute
sorte n’ont jamais été aussi importants. Ignorant les éclats qui
résonnent dans le lointain, la culture nouvelle imagine l’art du bien-
être et de la douceur ambiante, en exhalant un désir d’humanité
fondé sur les droits de l’homme, le respect de la différence,
l’ouverture aux autres, la sensibilité écologique. Un désir d’humanité
ou d’amour, tout simplement. L’amour de la nature, de sa famille et
de ses amis, des inconnus que l’on croise. Il faut être aveugle pour
ignorer combien les regards, les voix, les gestes ont changé sous
l’effet de cette subversion par la bienveillance qui nous enveloppe,
nous caresse.
Et nous illusionne. Car c’est cette poursuite du processus
démocratique et son humanité enveloppante qui nous empêchent de
prendre la mesure de la contre-révolution et de comprendre qu’elle
est, désormais, le mouvement dominant. Nous vivons l’apogée d’une
civilisation qui a en fait amorcé, de façon assez brutale, son
inévitable déclin.
Il faut savoir regarder la réalité en face, ne pas se laisser bercer
par le chant des sirènes. Voir la haine qui monte, la violence qui se
déchaîne, la fragmentation de la société en îlots de certitudes
bornées, les territoires qui se soustraient à l’État de droit.
Nationalisme agressif contre communautarisme fondamentaliste,
croyances sectaires de toute sorte, férocité des débats sur Internet,
irrésistible ascension des populismes, du racisme, des extrémismes
et des régimes autoritaires. Poutine, Trump, Maduro, Erdogan,
Orbán, Salvini ou Bolsonaro n’arrivent pas au pouvoir par hasard ; et
ils laissent présager un futur très inquiétant.
L’objectif de la première partie de ce livre est de relier ces divers
éléments, de montrer comment ils s’insèrent dans une mécanique
d’ensemble. Il n’est pas de dénoncer ceci ou cela – tel ou tel
dictateur ou le nouvel obscurantisme –, mais de comprendre
pourquoi nous en sommes arrivés là, c’est-à-dire à ce point
d’équilibre historique qui vient d’être rompu. Les fake news et autres
vérités alternatives, par exemple, loin d’être un épiphénomène, sont
une donnée majeure de l’époque qui s’ouvre, comme la montée des
croyances ou celle des passions. Tout l’inverse de ce qui avait fondé
l’épopée des Lumières. Si l’on en reste au seul plan de
l’affrontement entre République et démocratie, l’avenir qui se profile
pourrait être terrifiant, dominé par le repli identitaire, la haine, la
violence et les guerres.
Si l’on en reste à ce plan.
Heureusement, diront certains, des instruments de régulation
sociale ont été inventés qui pourraient nous sauver de cette
catastrophe annoncée, refroidir les ardeurs, fluidifier les échanges
humains, les inclure dans des systèmes de contrôle canalisant les
débordements. Deux grands instruments, surtout : l’économie de
marché et le langage numérique. La seconde partie de cet ouvrage
invite le lecteur à envisager le capitalisme et Internet comme il n’a
guère l’habitude de le faire. À les considérer comme des langages
extraordinairement simplificateurs qui ont permis l’administration
d’une société devenue trop complexe et dangereuse. Et qui,
aujourd’hui, pourraient permettre de conjurer le désastre.
Sauf que, diront les autres, cette opération de sauvetage se paie
au prix fort, très fort. Celui de la dépossession du citoyen ordinaire.
À peine la théorie de l’individu autonome, maître de son destin,
avait-elle été proclamée qu’elle s’est transformée en chimère. La
technocratie des algorithmes (et le 1 % de la population qui la dirige)
a déjà pris le pouvoir dans de nombreux domaines. Nous verrons à
quel point les 99 % de la population restants sont assujettis à des
comportements prescrits et à des pensées formatées. L’espace du
politique, quant à lui, se réduit comme peau de chagrin dans la
soumission aux « lois du marché ». Les populistes ne manquent pas
d’arguments quand ils dénoncent le « système ».
De plus en plus, on voit deux mondes se faire face. Pour
schématiser : celui des affirmations identitaires, avec ses cohortes
grandissantes de relégués de toute sorte, et celui de la captation des
données numériques et des branchés qui s’y soumettent. Ceux qui
vont mal contre ceux qui vont bien, ou croient aller bien. Deux
mondes qui, l’un comme l’autre, signent la fin de la démocratie
fondée sur la Raison. Notre civilisation est sur le point de
disparaître ; les forces qui vont nous détruire sont déjà à l’œuvre.
Nous n’avons le choix, pour demain, qu’entre la peste et le choléra.
Un fil rouge parcourt ce livre et fournit une clé d’explication
centrale : l’histoire de la Raison. Nous verrons comment la grande
utopie des Lumières s’est brisée sur la réalité d’une complexité
insaisissable. Comment le développement du capitalisme, fondé sur
une rationalité (très) limitée, a justement résulté de cet échec, sous
1
l’impulsion de philosophes réformateurs . Comment le chiffre et sa
capacité magique de simplification du réel ont commencé à
s’emparer de la société avant même qu’Internet n’apparaisse. Le
rêve (remplacer Dieu par la Raison) était peut-être trop grand. Ou
bien nous n’avons pas su voir clair quand les choses se sont mises
à mal tourner. Aujourd’hui, il est sans doute trop tard.
Je suis persuadé que nous nous situons à un tournant crucial,
marquant la fin d’un monde. Cela ne me range pas pour autant dans
le camp des millénaristes et autres chantres noirs de l’Apocalypse :
la fin d’un monde ne signifie pas la fin du monde, et il faut espérer
que quelque chose de nouveau pourra naître. Mais cela ne se fera
pas tout seul ni sans souffrances. Pour se donner les moyens
d’éviter le pire, le plus urgent, me semble-t-il, est de produire un
gigantesque effort d’intelligence collective.
Parmi les étrangetés de notre époque, celle-ci n’est d’ailleurs pas
la moindre : comment se fait-il que, dans notre société dite « de
l’information », voire « de la connaissance », où nous assistons à un
2
développement massif de la « réflexivité » – cette capacité de
chacun à réfléchir sur lui-même et sur le monde de façon informée –,
comment se fait-il, donc, que dans cette société-là nous en sachions
si peu sur le mouvement qui nous entraîne ? « La société du savoir
n’est pas celle qui se sait, nous avons abandonné l’idée de la
puissance libératrice de la connaissance 3. » Cela aussi, nous le
verrons, s’explique par l’histoire de la Raison, celle-ci ayant
désormais abandonné ses ambitions d’expliquer l’histoire du monde.
Je n’ai pas la prétention de donner ici toutes les réponses. Ma
démarche est déjà suffisamment immodeste (j’accepte d’avance les
critiques sur ce point). Je crois cependant que nous avons un
immense besoin d’audace de la pensée, donc d’immodestie, pour
sortir du politiquement correct qui enferme l’esprit critique, des
débats d’experts, de la langue de bois, et pour retrouver la folle
passion de la théorie qui éclaire, au risque de la spéculation gratuite
ou de l’utopie, ainsi que le goût de la confrontation d’idées ‒ celle qui
fait avancer ensemble, et non celle qui divise.
Le présent livre développe ma propre vision, étayée, certes, et
fondée autant que possible sur des faits, mais avec ce grain
d’imagination sans lequel la théorie ne parvient pas à dégager un
4
horizon nouveau . D’une certaine manière, je vais tenter de vous
raconter une histoire, simplement cela – l’histoire de notre monde
étrange, de ses mouvements secrets, des pièges monstrueux qui
sont en train de se former et pourraient nous entraîner vers l’abîme
si nous n’y prenons garde, des trésors civilisationnels que nous
avons réussi à créer et que nous devons protéger comme la prunelle
de nos yeux, des perspectives (compliquées) d’un autre monde
possible. Car le pire, il faut continuer à l’espérer, n’est jamais certain.
1. Albert Hirschman, 1980.
2. Anthony Giddens, 1991.
3. Marcel Gauchet, 2017.
4. Wright Mills, 2006.
PREMIÈRE PARTIE

République et démocratie
1.

D’où vient la République ?

LA FABLE DE LA MODERNITÉ
Avant de parler du présent et de l’avenir, un petit voyage dans le
passé est nécessaire. Car se tromper sur le passé interdit de
comprendre le présent. Or ce passé, nous le mythifions. En nous
racontant une fable, simple et calme comme un long fleuve
tranquille, qui s’appuie sur une vision évolutionniste et naturaliste de
l’histoire. La modernité serait le résultat inéluctable d’une sorte
d’accumulation de processus économiques et technologiques
(industrialisation, urbanisation, innovations) éclairés par une
capacité grandissante de mobilisation de la connaissance (stockée
désormais dans des ordinateurs surpuissants) et accompagnés
d’une capacité nouvelle de négociation généralisée, soucieuse du
bien-être de chacun et bientôt, on l’espère, du respect de la planète.
Les trous noirs de ce beau programme – la pauvreté impossible à
résorber malgré les promesses, les explosions de violence, la
montée de l’enfermement sectaire – ne seraient que des héritages
du passé ou des problèmes circonstanciés dont on ne manquera
pas de trouver la solution. Rassurez-vous, bonnes gens, des experts
compétents vont résoudre toutes les difficultés.
Or, bien que ces faits (l’industrialisation, l’urbanisation, la société
de l’information, etc.) soient incontestables, ils ne suffisent pas en
eux-mêmes à expliquer l’histoire. Celle-ci ne s’est pas déroulée
ainsi, comme un long fleuve tranquille. Elle a été très agitée, animée
par des confrontations permanentes (ce qui est généralement
admis) qui ouvraient régulièrement sur la possibilité de s’engager
dans une voie différente (ce qui est beaucoup moins souvent
compris). Un autre monde était vraiment possible, hier plus
qu’aujourd’hui. Et, surtout, pour le niveau politique qui nous
intéresse ici, elle résultait d’un mouvement dialectique des contraires
qui reste en grande partie ignoré.
Dans la fable du long fleuve tranquille, l’expression politique de la
modernité prend la forme de la démocratie et du modèle républicain,
deux phénomènes assez souvent confondus, deux mots semblant
désigner à peu près la même chose : le suffrage du peuple pour
choisir ses représentants, opposé aux anciennes formes autoritaires
de pouvoir de droit divin. Or République et démocratie ne sont pas
du tout assimilables. Elles peuvent certes s’entendre entre elles,
s’articuler, se mélanger. Ce fut le cas pendant plus d’un siècle. Mais
il n’en va plus de même depuis le tournant des années 1960.
République et démocratie ne cessent de diverger toujours
davantage, générant par ce mouvement contraire les immenses
difficultés qui sont les nôtres aujourd’hui.
Avant de les détailler, il me semble utile de nous éloigner de la
fable pour voir en quoi République et démocratie ont été d’emblée
différentes, alors que nous les croyions quasi semblables.

LA RÉPUBLIQUE, C’EST L’ÉTAT


Il m’est impossible de retracer ici, en quelques lignes, toute la
longue histoire de la République – mon projet est déjà assez
ambitieux comme cela. Je me vois contraint notamment d’occulter
cette période si impressionnante et fondatrice que fut l’Antiquité, qui
inventa la République et la démocratie. Cela m’entraînerait trop loin
et mériterait en soi un ouvrage. Car l’important pour mon propos est
surtout ce qui advint ensuite, la genèse de ce que va devenir la
République dans la modernité.
Une première difficulté pour l’analyse concerne le terme et ses
définitions. Il suffit par exemple de feuilleter l’excellent Dictionnaire
1
critique de la République pour que le désarroi succède à la
satisfaction de plonger dans des études érudites et pointues. La
variété des définitions de la République est en effet telle, parmi les
cent auteurs qui ont collaboré à l’ouvrage, que plus on avance dans
sa lecture, moins on comprend ce qu’est vraiment la République
dans ses traits essentiels.
Pour y voir clair, je suis convaincu qu’il faut se départir de la
définition institutionnelle et juridique dominante, celle qui oppose la
République, fondée sur le vote populaire, aux formes de pouvoir
monarchique et héréditaire. La République moderne a commencé à
s’édifier bien avant que le suffrage universel ne lui donne ses lettres
de noblesse, si je puis dire. Elle l’a fait à travers la formation d’un
État en charge des affaires publiques, autonomisant peu à peu
l’univers du politique. La République, c’est l’État, lequel a vu le jour
quand il s’est séparé de la personne du roi, le politique se
distinguant alors dans une fonction surplombante de gestion des
2
affaires publiques . Le mot lui-même était d’ailleurs fréquemment
employé dans cette acception avant la Révolution française. « En
1576, Jean Bodin intitule ce qui deviendra le plus célèbre traité de
philosophie politique d’Ancien Régime Les Six Livres de la
République, utilisant ce terme comme synonyme d’État, res publica,
quel que soit le régime politique de ce dernier. Il n’y a pas
er
d’incompatibilité : sur les pièces de monnaie que Napoléon I fait
frapper à son effigie, on lit ainsi, côté face, Napoléon Empereur, et,
côté pile, République française. C’est aussi l’époque où un
théoricien révolutionnaire rallié à Bonaparte, Roederer, invente la
notion de “monarchie républicaine” 3. »
Cette préhistoire monarchique de la République est centrale si
l’on veut saisir ce qui la définit vraiment à travers ses variations
historiques. La République, c’est ce qui vient d’en haut, ce qui est
institué et qui fixe le cadre de la vie commune. L’ouverture sur le
suffrage universel n’est qu’une modalité particulière, apparue il y a
moins de deux siècles (et qui pourrait disparaître un jour). La
démocratie, elle, a une tout autre histoire : elle vient d’en bas, et ce
de plus en plus, engageant désormais une confrontation décisive
avec ce qui a la prétention de s’imposer d’en haut.

L’ESPRIT DE LA PIERRE
La République résulte d’une longue histoire, d’abord
explicitement religieuse, puis plus discrètement, mais toujours
transcendantale, ce qui lui confère le droit d’arborer fièrement des
majuscules à tous ses symboles pour marquer leur grandeur : la
Patrie, la Nation, la Raison, le Progrès – sans oublier la République
elle-même, bien sûr, que je n’aurai pas l’impudence d’affubler d’un r
minuscule dans ce livre. Respect pour son passé.
Cette grandeur s’incarne dans des monuments imposants défiant
le temps, marquant « dans la pierre et dans l’espace cette position
exceptionnelle et sacrée 4 ». Les grands palais de la République,
mais aussi des constructions plus ordinaires, quoique majestueuses
– tribunaux, écoles, hôpitaux –, « sont des temples, des espaces
incarnant une règle universelle protégeant des désordres du
5
monde ». Aujourd’hui, alors que la République perd chaque jour
davantage de sa substance, ses monuments restent un des derniers
repères permettant de faire revivre un peu son esprit. Au risque que
les mises en scène politiques dans de grandes œuvres
architecturales anciennes, au nom du symbolisme, masquent
difficilement la perte de contenu, à l’image de celles qu’affectionne
Emmanuel Macron. Au risque également que des architectes
modernistes rêvent de faire table rase de ces pierres glorieuses,
comme en témoigne le nouveau palais de justice de Paris,
remplaçant le célèbre « Quai des Orfèvres ». « “Tout de suite, on a
eu envie de détruire les symboles des anciens palais”, a déclaré
l’architecte, qui ne voulait pas d’une justice “impressionnante” où,
pour accéder au tribunal, “il vous faut d’abord monter des marches
pour bien comprendre que vous êtes en bas et que la justice est
bien supérieure à vous” 6. »
Passé lointain, donc, pour la République, née bien avant de
s’établir sous la forme d’un régime politique explicite que l’on
confond avec la démocratie. Prenez l’école. Elle est considérée à
juste titre comme l’un des piliers majeurs des programmes de
socialisation républicaine. Quand l’Ancien Régime, règne des
croyances et des mœurs se reproduisant de façon quasi circulaire
7
dans le cadre de la tradition , fit place au projet des Lumières, qui
mettait la société en mouvement sur la base du savoir, l’école
républicaine permit de conserver une cohérence collective en
transmettant un corps de doctrines, évolutives, mais communément
partagées. Or l’école publique ne faisait que s’inscrire dans un
héritage qui avait déjà dessiné ses lignes futures.
8
Dans L’Évolution pédagogique en France , Émile Durkheim
explique ce que l’école doit aux innovations pédagogiques de
l’Église carolingienne, mille ans plus tôt. Face à la variété des
cultures locales, l’école de Charlemagne impose l’idée d’un
universalisme abstrait (élaboré malgré tout à partir d’une vision
vaticane), arrachant l’individu à ses ancrages particuliers pour le
soumettre à ce nouveau cadre de référence et à une discipline
collective unifiée. « Comme l’Église, l’école est hors du monde, elle
9
est moralement unie, c’est un sanctuaire à l’abri de la vie sociale . »
Ce qui fait dire à François Dubet, dans sa fine analyse de cette
préhistoire de la République, que l’école, comme tous les autres
programmes républicains, est fondamentalement « de nature
religieuse » – une caractéristique que ne saurait masquer sa
progressive laïcisation. On ne comprend rien à la République si l’on
ignore son caractère profondément institutionnel et religieux.
Tous les grands programmes de la République, l’école, la justice,
la santé, les services sociaux, vont produire un cadre de disciplines
collectives permettant de commuer les principes abstraits en rituels
10
obligatoires guidant les conduites – et ce de façon « magique »,
ajoute François Dubet. La magie procède en fait de la
transcendance, de l’impression que les idées devenues normes
s’imposent d’en haut, comme des évidences indépassables. La
Science, le Progrès, la Morale ne se discutent pas.
Les disciplines formant société se séparent en deux groupes :
celles des professionnels de la République qui les dispensent, et
celles des gens ordinaires qui les reçoivent, voire les subissent. Les
professionnels, tels ces fameux « hussards noirs de la République »,
entrent très naturellement dans une position d’autorité, et ce d’autant
plus qu’ils sont convaincus de leur mission civilisatrice, dans une
posture là encore religieuse, y compris quand ils se proclament
laïcs. « L’instituteur était le prêtre de la République combattante et
11
l’école son temple . » Les premiers instituteurs de l’école publique,
d’ailleurs, ne furent pas toujours opposés à l’Église. « Longtemps les
enseignants ont été des prêtres, les ordres charitables ont mobilisé
des religieuses pour en faire des infirmières, les premiers
éducateurs étaient des militants plus que des experts en psychologie
de l’enfant. Dans le contexte d’un programme institutionnel primitif,
la vocation s’imposait totalement au professionnalisme 12. »

AU PIQUET !
En toute bonne conscience, ces professionnels vont donc
exercer une violence psychologique sur les individus pour les
arracher à leurs particularismes. On pense aux prosélytes de
l’hygiénisme, qui avaient tout autant pour mission de culpabiliser les
classes populaires que de les engager dans un parcours de santé 13,
ou aux instituteurs déclarant la guerre aux langues régionales.
Pierre-Jakez Hélias se souvient de son enfance : « Lorsque l’un
d’entre nous est puni pour avoir fait entendre sa langue maternelle
dans l’enceinte réservée au français, soit qu’il écope d’un verbe
insolite ou irrégulier, soit qu’il vienne au piquet derrière le tableau
après le départ de ses camarades, une autre punition l’attend à la
maison. Immanquablement. Le père ou la mère, qui quelquefois
n’entend pas un mot de français, après lui avoir appliqué une sévère
correction, lui reproche amèrement d’être la honte de la famille,
assurant qu’il ne sera jamais bon qu’à garder les vaches, ce qui
passe déjà pour infamant, par le temps qui court, auprès de ceux-là
14
mêmes dont une part du travail est de s’occuper des vaches . » Car
si la société républicaine fait bloc dans l’articulation des diverses
disciplines, la famille, gardienne elle aussi de l’autorité et des vertus
nouvelles, relaie les diktats des corps professionnels. Au bout de la
chaîne, l’enfant n’est qu’une pâte informe à pétrir et à couler dans le
moule.
Mais cette violence n’apparaît qu’aujourd’hui, sous notre regard
devenu différent. À l’époque, elle n’est perçue qu’aux marges et
seulement dans ses excès. Car la vie est ainsi, justement, faite de
ces disciplines impossibles à contourner, quand elles ne sont pas
librement consenties ou encore accentuées, comme par les parents
de ce pauvre Pierre-Jakez.
Si la République fait à ce point consensus, c’est aussi parce
qu’elle délivre une morale qui insuffle et légitime les disciplines.
Charles Renouvier, auteur du Manuel républicain de l’homme et du
citoyen, écrira en 1878 : « Il [l’État] a légitimement le pouvoir
éducateur à l’égard de ceux qui sont appelés à être ses membres, et
15
un pouvoir régulateur général, fondé sur des principes moraux . »
Les principes moraux sont l’huile dans les engrenages de la
mécanique républicaine. Beaucoup ont à voir avec le sens de
l’honneur ou le respect de l’autorité, que n’aurait pas reniés l’Ancien
Régime. Mais la révolution philosophique des Lumières a également
introduit des vertus nouvelles. La bienveillance universelle,
notamment, traduction séculière du vieil amour chrétien. Rousseau,
critique de la société de consommation avant l’heure, s’emporte
contre l’attrait qu’exercent de dérisoires « colifichets 16 ». En pleine
Révolution, Robespierre reprend les thèses de Rousseau pour
dénoncer le pillage des boutiques ; les énergies du peuple doivent
selon lui être réorientées vers les vertus républicaines. Charles
Taylor explique pourquoi les thèses de Rousseau sont si présentes
pendant la Révolution française : parce que les sentiments moraux y
jouent un rôle central. Autour de l’idée de justice, mais aussi de
vertu. L’espoir se fonde sur « la bienveillance latente des hommes
17
vertueux » pouvant révolutionner le monde. Cette attente se
retrouve en Angleterre ou en Allemagne. Au-delà des principes
basés sur la Raison, de la justice sociale et de l’émancipation
individuelle, le rêve partagé est celui d’un sentiment universel et bon
pouvant construire les bases d’une nouvelle humanité. L’idée d’une
agapè laïque est au cœur des révolutions républicaines qui secouent
l’Europe.
Enfin, au centre de tout, rayonnent les Lumières, la conviction
que le savoir de nature scientifique peut devenir l’unique vérité et
conférer un sens à la vie, que la Raison peut remplacer Dieu. Cette
magnifique utopie, hélas, va bientôt se briser sur le réel, et je vais
vous narrer les épisodes de sa descente aux enfers. En parallèle, la
République va progressivement se vider de sa substance, se
raccrochant à ce qu’il reste de ses institutions, à ses symboles et à
ses monuments.
La lente agonie de la République n’est pas un mystère ; elle a
des causes bien identifiées, surtout une : l’irrésistible montée de
l’esprit démocratique. Je l’ai dit, on ne comprend rien à la
République tant que l’on ignore sa nature transcendantale ; et l’on
ne comprend rien à la démocratie tant qu’on l’analyse uniquement
comme un régime politique fondé sur le suffrage universel. Cette
facette de la démocratie, importante, mais superficielle, a
effectivement réussi à s’accorder à la République pendant plus d’un
siècle, générant la confusion entre les deux termes et ce qu’on a cru
être leur relative interchangeabilité. Mais le long processus
historique de démocratisation des sociétés révèle une tout autre
vision des choses, en particulier combien République et démocratie
sont, sur le fond, contradictoires.
La République vient d’en haut, la démocratie vient d’en bas –
non seulement du citoyen libre de voter lors des consultations
électorales, mais, de plus en plus, de l’individu autonome, décidant
en tout, chaque jour. Condamné même, d’une certaine façon, à
choisir, choisir encore et encore, à chaque instant, dans tous les
domaines, entre mille produits, mille idées, mille manières de faire,
mille personnes. Choisir son conjoint, ses amis, son avenir, sa
morale, sa vérité. C’est ce mouvement historique de démocratisation
de la vie sociale, dans toute son épaisseur et dans les plus fins
détails du quotidien, qui a grignoté la République de l’intérieur, la
vidant progressivement de sa substance. Tel est à mon avis le
processus central, qui débouche aujourd’hui sur des questions
politiques d’une ampleur considérable et dessine les lignes d’un
avenir pour le moins incertain.

L’EFFERVESCENCE DÉMOCRATIQUE
La démocratie politique, bien sûr, ne se résume pas aux
élections. Elle est régulièrement animée par l’irruption du peuple
dans la rue, chahutée par les fureurs, les colères, les affrontements
parfois ; des barricades de 68 aux ronds-points des « Gilets
jaunes ». Elle est d’ailleurs née de cela, notamment lors de ce grand
épisode fondateur que fut la Révolution française. Ses penseurs
avaient idéalisé le bon peuple, paré de toutes les vertus, référence
ultime. Au point qu’ils crurent dans un premier temps que le nouveau
droit qu’ils élaboraient devait s’y soumettre – sur le modèle d’une
démocratie directe, dirions-nous aujourd’hui. C’étaient les
sentiments justes et bienveillants, non les lois, qui devaient mener le
monde. En témoigne la motion suivante, présentée à l’Assemblée :
« Plus les mœurs se sont maintenues dans le degré de pureté et de
douceur qui rappelle sans cesse l’amour de l’humanité et de la vertu
et plus elles ont protégé et garanti la liberté civile. […] Les lois
seules ne peuvent pas opérer une influence protectrice sans
l’exercice croissant de ces mœurs douces, de cette sensibilité
18
vivifiante qui agrandissent les affections des hommes . » La
bienveillance universelle est la garantie ultime.
Cet idéal va être pulvérisé par les manifestations concrètes et le
déchaînement des passions. Quand, le 20 juin 1792, huit mille
manifestants demandent à entrer dans l’Assemblée pour tenter
d’imposer leur pétition aux députés, l’ambiance est encore celle
d’une humanité fraternelle. Femmes et enfants sont là, aux sons des
tambours et de la musique, tout comme ils étaient déjà là pour un
immense pique-nique au Champ-de-Mars. Mais il y a aussi dans le
groupe des armes de toute sorte. Les sentiments vont bientôt
changer chez les législateurs par rapport à ces passions populaires
pas toujours contrôlables. Un détail choque particulièrement, un
cœur sanguinolent brandi au bout d’une lance avec cet écriteau :
« cœur d’aristocrate ». Bien qu’il s’agisse en fait d’un cœur de veau,
il annonce les terribles déchaînements sanglants à venir ; bientôt,
les têtes seront coupées au nom de la vertu. La Révolution, évoluant
vers la Terreur, pose « la question de la nature ambivalente des
principes démocratiques et du péril de tyrannie inscrit
potentiellement dans la souveraineté du peuple 19 ».
Progressivement s’impose l’idée d’une force publique fondée sur le
droit et capable de prévenir ce risque, mais aussi de réprimer les
bouffées anarchiques de fureur populaire, au détriment des vertus
humaines guidant le monde. Au nom des « honnêtes gens », La
Fayette demande que les « factieux » du 20 juin soient punis comme
20
des criminels . La République se met en place.
Je ne vais pas réécrire toute l’histoire de France, Napoléon,
l’Empire, la monarchie constitutionnelle, puis la révolution de 1848,
qui va instaurer définitivement le suffrage universel. Arrêtons-nous
un instant sur cet épisode, qui me semble très instructif.

L’ORDRE ÉLECTORAL
Il n’est pas exagéré de dire que le suffrage universel (pas tout à
fait universel, en fait, car il excluait les femmes), opposé au suffrage
censitaire réservé à une élite, est né en mars 1848. Il n’est pas
exagéré non plus de dire qu’il a été inventé pour canaliser et refroidir
les ardeurs révolutionnaires, discipliner la rue, contrer les
manifestations d’une expression démocratique trop directe. « Le
vote représentait un nouveau droit pour le peuple, mais limitait
également sa participation politique à cette forme précise et
21
relativement inoffensive . »
Évoquant les « millions d’âmes qui ne sont pas ici », c’est-à-dire
dans le Paris insurgé, et plus particulièrement sur le parvis de l’Hôtel
de Ville, où a fait irruption une troupe agitée, Lamartine lance cet
appel le 25 février : « [nous disons] au pays et au monde que nous
prenons sous notre responsabilité de proclamer la République
provisoire comme gouvernement du pays ; mais en laissant au pays,
à ses 36 millions d’âmes qui ne sont pas ici, qui ont le même droit
que nous de consentir, de préférer ou de répudier telle ou telle forme
d’institution, en leur réservant, dis-je, ce qui leur appartient, comme
notre préférence nous appartient à nous-mêmes, c’est-à-dire
l’expression de leur volonté souveraine dans le suffrage universel,
22
première vérité et seule base de toute république nationale ». Ainsi
défini, le suffrage universel, expression rationnelle et équitable de la
démocratie, semble en effet pouvoir s’instaurer comme base de la
République.
Pourtant, « ce suffrage universel, personne ou presque ne le
23
désirait sincèrement à l’époque ». L’idée s’était imposée, mais
sans désir, sans passion, comme s’il se révélait difficile de faire
autrement. Une majorité de contemporains avaient d’ailleurs
l’impression qu’il s’agissait d’une loi de circonstance qui n’était pas
faite pour durer. Les volontaires pour la rédiger étant rares, on
chargea un discret juriste, Louis Marie de Cormenin, d’élaborer une
proposition. Tocqueville se moque de lui, tournant en dérision sa
tatillonnerie et ses calculs abstraits : « Jamais auteur n’a mieux
conservé dans les affaires les habitudes et les travers de ce métier-
là. Quand il avait établi un certain rapport entre les différentes
dispositions d’une loi et donné un certain tour ingénieux à la
rédaction, il croyait avoir tout fait, la forme, l’enchaînement, la
symétrie l’absorbaient 24. » Or Tocqueville a tort de se moquer. Car
c’est justement grâce à cette symétrie, au caractère régulier des
découpages, à l’abstraction presque mathématique du style, que
cette loi aura un si grand avenir.
Le suffrage universel s’est imposé « par surprise », conclut Alain
Garrigou, qui analyse cet épisode à partir des brouillons découverts
dans les archives : « Les dispositions du décret du 5 mars 1848
couvraient l’ensemble des opérations électorales depuis la définition
du corps électoral, scrutin secret, mode de scrutin, découpage
25
électoral, opérations de dépouillement, etc. . » Sans que les
contemporains en aient pleinement conscience, elles s’adaptaient
parfaitement à la philosophie de la République en cours de
formation. La nécessité, urgente, était de s’accorder à l’expression
démocratique – de l’autoriser, mais en en refroidissant les ardeurs
les plus anarchiques et en la disciplinant à l’intérieur d’un cadre
établi. Tout cela était nouveau et rompait avec la tradition, certes.
Mais tout cela avait aussi furieusement besoin d’ordre et de clarté
pour assurer l’institutionnalisation incontestable des pratiques
électorales symbolisant la démocratie. À cette condition, République
et démocratie pouvaient faire bon ménage.

ORDRE ET PROGRÈS
La République s’édifie par la production d’un ordre, inscrit dans
ses institutions, mais elle ne peut se résumer à celui-ci.
Contrairement à l’Ancien Régime, en effet, elle est structurellement
tournée vers l’avenir et doit donc sans cesse combiner ordre et
mouvement. « L’idée de progrès, lorsqu’elle émerge vers 1750,
change les perspectives de l’action collective 26. » En Angleterre, les
Lumières sont portées par la société civile. En France, elles
« s’investissent dans l’État, à la mesure de la place qu’il tient déjà
dans l’administration du bien commun ; elles en consacrent les
fonctions. Elles poussent à lui demander de remplir pleinement son
rôle, c’est-à-dire de moderniser, de rationaliser, d’accroître
l’instruction, d’encourager les sciences et les techniques, de veiller à
27
la santé des populations, etc. . »
Il faut prendre la mesure de la gigantesque mutation
anthropologique qui s’opère alors de haut en bas de la société. Les
mentalités, qui étaient ancrées dans le présent avec une référence
permanente au passé, se tournent désormais vers l’avenir. L’idée
d’une histoire qui emporte vers une société meilleure s’impose à
tous comme une évidence et réorganise l’ensemble des
comportements. Popularisée en Allemagne, ainsi qu’en France par
Condorcet dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès
de l’esprit humain, elle va se renforcer encore au XIXe siècle, à
mesure que les programmes institutionnels de la République
(l’école, la santé publique, etc.) se perfectionnent et densifient leur
28
substance, précipitant « l’élargissement du dispositif futuriste ».
Marcel Gauchet remarque que le souffle historique qui
bouleverse le mode d’organisation de la société n’aurait jamais pu
atteindre une telle puissance sans le recyclage de la tradition
théologique. Ici encore, la République fut fortement dépendante de
la religion. L’idée de Progrès a pour arrière-plan le miracle d’un
royaume de Dieu pouvant s’accomplir dans l’ici-bas, d’une
communauté humaine réalisant, par elle-même et pour elle-même,
l’œuvre divine de la prospérité, de la vérité, de la justice et du
bonheur. La version marxiste du Progrès, les lendemains qui
chantent, l’avenir radieux des prolétaires délivrés de leurs chaînes,
récupérera le même élan spirituel héritier du christianisme.
La religion est partout présente dans les fondements de la
République. Mais le désir proclamé est, au contraire, de rompre
avec l’Église et toutes les croyances, d’inventer une société nouvelle
dont les seuls dieux seraient la Raison et la Science. C’est sous ces
auspices, d’ailleurs, que va naître la sociologie.

LA SOCIOLOGIE CONTRE LE PEUPLE


La sociologie est aujourd’hui régulièrement dénoncée par les
pouvoirs à cause de sa fonction critique, et suspectée d’oublier sa
neutralité scientifique, de se ranger à gauche de l’échiquier politique.
Ses origines en sont d’autant plus troublantes et justifieraient à elles
seules que je raconte leur histoire, par pure curiosité intellectuelle.
Mais c’est une autre raison qui le commande ici : la sociologie a
constitué une arme décisive pour asseoir la République et
l’immuniser contre les risques de débordement démocratique.
Les débordements démocratiques s’expriment notamment quand
le peuple dans la rue menace de prendre le pouvoir et de
s’autogérer lui-même, en 1848 et surtout en 1871. La Commune de
Paris, pour les républicains, est le grand cauchemar, la destruction
de l’État, la fin de l’ordre établi et des hiérarchies régulatrices, la
tentative d’invention d’une société qui pourrait se gouverner par le
bas. La première mesure pour conjurer le risque est le suffrage
universel. En 1877, Gambetta, défenseur de la jeune République
menacée par les projets autoritaires du général Mac Mahon, s’écrie
devant l’Assemblée : « Ne voyez-vous pas que vous avez là un
moyen de terminer pacifiquement tous les conflits, de dénouer
toutes les crises, et que, si le suffrage universel fonctionne dans la
plénitude de sa souveraineté, il n’y a plus de révolution
29
possible ? » Mais le suffrage universel ne suffit pas. Il faut aussi
que la République prenne corps dans le mouvement qui l’entraîne,
nourrisse l’historicité qui reformule les mentalités. Il faut que ce
processus historique s’impose à tous sous la forme de lois
implacables.
On a parfois moqué Auguste Comte, inventeur de la sociologie. Il
est vrai que son parcours, entre épisodes de délire psychique et
amour fou pour Clotilde de Vaux, est assez déconcertant 30. Comte
est l’auteur d’un encyclopédique Cours de philosophie positive qui
sépare les différentes époques de l’humanité. À l’âge théologique
des croyances magiques succède l’âge métaphysique (déjà un
progrès, mais la pensée s’y dilue encore dans des concepts
philosophiques abstraits), avant qu’advienne enfin l’âge positif de la
Science, dégageant un savoir expérimental précis et exact de
chaque chose. Comte entreprend de classer et hiérarchiser les
diverses sciences. La plus complexe, tout en haut de la pyramide du
savoir, est la dernière venue, la sociologie, qui doit intégrer les
acquis de toutes les autres et proposer un modèle d’organisation
pour la nouvelle société. Persistant dans son utopie scientiste, il
souligne la nécessité d’un lien organique reliant les individus afin
qu’ils se sentent dépassés par un « tout » supérieur, lequel ne peut
être qu’une nouvelle religion : la religion de l’humanité. Quand il
publie son Système de politique positive quelques années après la
révolution de 1848, il le sous-titre : Traité de sociologie instituant la
religion de l’humanité.
On pourrait redoubler de railleries à propos de ce paradoxe d’un
âge positif opposé à la religion et qui se termine dans la religion.
Mais ce serait négliger le rôle considérable qu’ont joué les idées de
Comte dans l’édification de la République. Rappelons les défis que
cette dernière devait relever : il lui fallait briser l’ordre ancien tout en
s’opposant aux désordres de la rue, et inventer une nouvelle
organisation disciplinaire autour d’une morale commune entraînant
toute la société dans le mouvement vers la Vérité et le Progrès.
31
Le Catéchisme positiviste , une fois débarrassé de quelques-
unes des lubies de son auteur, offrait pour cela un matériau de
référence essentiel. Patrick Cingolani a montré combien Comte fut
largement utilisé pour forger la nouvelle idéologie républicaine,
notamment après sa mort, quand ses travaux furent relus et adaptés
aux nécessités du temps par son disciple, Émile Littré : la source
positiviste « irrigue la pensée de quelques-uns des acteurs les plus
importants de la Troisième République. Léon Gambetta, Jules Ferry
ou Léon Bourgeois sont de ceux-là 32. » La République avait besoin
de cette sociologie messianique pour impulser son élan.
Un point fondamental est à souligner : la science du processus
historique considérée comme référence ultime marginalisait les
expressions démocratiques, y compris sous leur forme de suffrage
universel. Puisque la Science et les politiques qui s’en emparent
détiennent la Vérité, la parole que l’on consent à donner au peuple
devient secondaire. La République, par la force des idées produites
en son sein, enferme et bride la démocratie.
Durkheim, sur un mode plus subtil et plus complexe, va
poursuivre l’œuvre de sustentation intellectuelle de la République
par la sociologie, notamment concernant l’école, « parce qu’elle
33
s’impose comme instance de socialisation centrale », produisant
des individus responsables, mais inscrits dans un même univers de
valeurs. « De Comte à Durkheim, la sociologie vient verrouiller les
concepts autant que les institutions de la République, et c’est
comme telle qu’elle clôt la phase de troubles constitutionnels ouverte
par la Révolution française. Ni science paria ni discours critique, elle
est d’abord une science de l’ordre et du régime nouveau 34. »

LE DRAME COLONIAL
La République, issue d’un long passé religieux et étatique, ne
s’est formée que progressivement comme entité autonome et
totalisante. Le suffrage universel de 1848 ne déploie pas encore sa
pleine puissance. Celle-ci va venir après, avec l’irrigation
intellectuelle qui donne la légitimé et crée l’élan, avec aussi la
capacité d’organisation de disciplines collectives comme l’école
publique obligatoire. Le bloc moral de la République se fait alors de
plus en plus soudé autour de ses institutions, qui combinent ordre et
mouvement vers le Progrès. L’histoire, dans sa vérité aveuglante,
emporte, et les protagonistes de cette épopée ne remarquent pas ce
qui aujourd’hui nous scandalise. C’est tout le drame de la
colonisation.
Le colonialisme aussi a une longue histoire, qui remonte à la nuit
des temps, quand des tribus soumettaient les habitants d’autres
territoires. Les Grecs et les Romains vont théoriser le principe des
bienfaits d’une civilisation dite supérieure asservissant des peuples
« arriérés », comme étaient vus les Perses ou les Égyptiens. Le
e
XIX siècle n’a donc pas inventé grand-chose de ce point de vue, les
Lumières encore moins.
Il faut d’ailleurs se garder de renvoyer le drame colonial aux
Lumières, qui en seraient à l’origine. Nombre de penseurs des
Lumières ou de révolutionnaires de 1789 se prononcent contre
l’esclavage et les colonies. Montesquieu et Voltaire dénoncent ces
agressions contre l’humanité 35. Diderot est plus hésitant, partagé
entre son rêve de fonder une société sur la seule Raison et sa
conscience aiguë des injustices que subissent les peuples colonisés.
Pendant la Révolution, Danton ou encore l’abbé Grégoire se rangent
aux côtés de l’insurrection des Antilles contre l’esclavage.
Napoléon Bonaparte, consul, puis empereur, change
36
radicalement la position de la France . Sous l’influence des
négociants, il attaque le Saint-Domingue du gouverneur noir
Toussaint Louverture en vue d’y rétablir l’esclavage, mais son armée
y est défaite. En 1804, les intellectuels soutiennent assez
massivement l’indépendance de Saint-Domingue, devenue Haïti. En
1830, en revanche, ils soutiendront tout aussi massivement la prise
d’Alger.
Avec l’Empire, puis le retour de la monarchie, les forces
conservatrices ne vont pas tarder à utiliser la thématique de la
supériorité de la civilisation occidentale, voire de la race blanche,
pour légitimer la conquête coloniale, qui offre de somptueux profits
commerciaux. Déjà, Talleyrand, ministre de Bonaparte, s’emporte à
propos de Haïti dans une lettre à l’ambassadeur de France aux
États-Unis : « L’existence d’une peuplade nègre armée occupant ces
lieux qu’elle a souillés par les actes les plus criminels est un
spectacle horrible pour toutes les nations blanches. »
L’ambassadeur lui répond que les rebelles « sont une race
37
d’esclaves africains, l’opprobre et le rebut de la nature ». De telles
paroles, « tenues par les hommes les plus haut placés dans
l’appareil de l’État consulaire, puis impérial, donnaient le ton : la
porte était ouverte aux entreprises coloniales les plus ambitieuses,
puisque les peuples non blancs étaient inférieurs par nature 38 ».
Le drame colonial va aussi se nouer dans le monde intellectuel et
parmi les républicains de gauche, qui auraient pu, qui auraient dû,
comme l’abbé Grégoire, s’opposer à cette dérive racialiste. Or c’est
l’inverse qui se produit. Alors que le soutien aux peuples des
colonies est encore vivace au début du siècle lors de l’accession à
l’indépendance d’Haïti, l’opinion intellectuelle s’inverse trente ans
plus tard : la conquête de l’Algérie, pourtant très violente, fait
consensus.
Ce revirement est lié à la formation de la dynamique
républicaine, qui devient progressivement de plus en plus prégnante
et entraînante. Il faut, pour comprendre, ne pas se limiter aux formes
juridiques. L’Empire, la monarchie constitutionnelle, le Second
Empire poursuivent l’œuvre d’institutionnalisation à leur manière,
dans le sens de l’ordre plus que du Progrès, en la combinant à
l’essor du capitalisme. La République, sous la monarchie et l’Empire,
continue clandestinement à prendre corps, à forger ses disciplines
collectives.
C’est encore plus vrai dans le monde des idées. Les mentalités
s’inscrivent toujours davantage dans une vision évolutionniste,
portant vers le Progrès. Les théories suprémacistes blanches sont
diluées dans des visions civilisationnelles plus charitables, moins
ouvertement raciales, mais qui n’en alimentent pas moins l’épopée.
Dès lors, la Civilisation en elle-même devient la référence ultime qui
seule peut apporter le Bien à l’Humanité. J’en ai déjà dit un mot à
propos du rôle joué par la sociologie. En toute bonne conscience, les
intellectuels se convertissent en masse à la nouvelle religion de
l’histoire, qui les rend aveugles à la souffrance des peuples asservis.
En 1841, Victor Hugo relate sa discussion animée avec le
général Bugeaud, conquérant de l’Algérie, qui émet des doutes sur
ce qui a été réalisé là-bas : « C’est la civilisation qui marche contre
la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la
nuit. Nous sommes les Grecs du monde ; c’est à nous d’illuminer le
39
monde . » Mais Hugo est trop proche des humbles pour ne pas
comprendre bientôt les ravages causés par le colonialisme. Deux
ans plus tard, tout aussi lyrique, il change de point de vue et s’élève
contre ces atrocités : « Ces voies de fait d’un peuple vainqueur sur
le peuple vaincu sont accompagnées de cris d’horreur, et finissent
par révolter toute la terre. Quand l’heure a sonné, les peuples
opprimés se lèvent et le monde se lève à leur côté 40. » Il est d’autant
plus frappant qu’il ait été lui aussi aveuglé un temps par l’idéologie
républicaine du Progrès – tout comme le jeune Jaurès à la fin du
siècle soutenait les vertus civilisatrices du colonialisme, avant de le
critiquer de manière inflexible et de devenir le fervent défenseur des
peuples que l’on connaît : « Quand nous prenons possession d’un
pays, nous devons amener avec nous la gloire de la France, et
soyez sûrs qu’on lui fera bon accueil, car elle est pure autant que
41
grande, toute pénétrée de justice et de bonté . »
Rares seront ceux qui suivront le chemin de Victor Hugo ou de
Jean Jaurès. Le milieu du siècle voit au contraire la République se
constituer autour d’un ethos encore plus compact et mobilisateur. La
marche vers les étapes supérieures du Savoir et de la Civilisation
est si galvanisante que les critiques et les doutes sont mis de côté.
Sur les colonies, la République parle d’une seule voix, ou presque.
De même que l’école délivre la connaissance au bon peuple de
France, les sauvages peuvent bénéficier de l’œuvre civilisatrice.
Jules Ferry s’enflamme ainsi devant les députés : « Les races
supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures, parce qu’il y
a un devoir pour elles. Elles ont un devoir de civiliser les races
inférieures. » Les anciennes colonisations étaient sanguinaires et
bornées, poursuit Jules Ferry ; pas celle de la République, qui
apporte le Savoir et la Science. Les conquistadors espagnols en
Amérique centrale « n’accomplissaient pas leur devoir d’hommes de
race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations
européennes s’acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce
42
devoir supérieur de la civilisation . »

LE TOURNANT DE LA FIN DU SIÈCLE


Ce développement à propos de l’engouement colonial m’a
semblé nécessaire pour montrer comment le corps social de la
République a fini par se constituer comme une totalité très soudée –
à l’image de l’Ancien Régime, mais en mouvement, elle, vers le
Progrès. Cette première séquence dominée par une religion
séculière exaltante et forgeant des institutions puissantes couvre
e
presque tout le XIX siècle. Deux autres séquences vont suivre,
entraînant l’aventure républicaine vers des horizons bien différents.
Aux alentours de 1880 s’ouvre une période de doutes et
d’incertitudes qui se résolvent par un élargissement et une
institutionnalisation des espaces démocratiques. République et
démocratie semblent avoir trouvé un équilibre, et celui-ci offre une
nouvelle vie à la République, notamment sous sa forme
parlementaire. On a même alors l’impression qu’une « vraie »
République, ça a toujours ressemblé à ça et ça devrait toujours
ressembler à ça. Près d’un siècle plus tard, cependant, dans les
années 1960, une autre rupture s’opère, beaucoup plus radicale,
révélant que le processus de démocratisation n’a cessé de
s’approfondir dans les tréfonds de la société, jusqu’à prendre un
caractère subversif et poser des problèmes peut-être insolubles à la
République. C’est l’ouverture de la troisième et dernière séquence,
celle que nous vivons aujourd’hui, dominée par la puissance de
fragmentation venue d’en bas.
Mais procédons par étapes. Marcel Gauchet a parfaitement
e
décrit le tournant de la fin du XIX siècle. Les années 1860-1880
marquent sans doute l’« âge d’or de la République », l’apogée de
l’euphorie qui grise la société tout entière et qui s’explique par
l’étonnante conjonction d’une forme religieuse clandestinement
maintenue, conférant l’idée d’une unicité transcendantale, d’un
contenu séculier fondé sur la Raison et de l’utopie d’une histoire en
marche vers le Progrès. Or ce bloc moral et institutionnel va soudain
se fendiller de toute part. « Il faut mesurer la surprise, le désarroi,
l’anxiété qu’ont suscités les transformations des sociétés de la
deuxième révolution industrielle, à compter des années 1880.
L’innovation technique se démultiplie, le capitalisme se
métamorphose », des firmes géantes se structurent autour de leurs
propres intérêts. « La division du travail se déploie à une échelle
jamais vue, enfermant les métiers dans une spécialisation accrue et
rendant le plan d’ensemble illisible. En face, le mouvement ouvrier
s’organise ; il projette la division de classe au centre de l’espace
public 43 », allant jusqu’à prôner l’insurrection révolutionnaire. L’unité
morale de la République a vécu.
Tout ne s’écroule pas en un jour, certes. Les grandes institutions
républicaines sont plus impressionnantes et plus sophistiquées que
jamais, on éduque et on soigne de mieux en mieux, la croyance
dans le Progrès et les bienfaits de la Civilisation ne se dément
guère, y compris quand il faut pour cela asservir d’autres peuples.
« La colonisation est devenue un motif de légitime fierté dans l’entre-
deux-guerres (à l’image de l’exposition coloniale de 1931 ou des
commémorations du centenaire de la conquête de l’Algérie en
1930). Fierté cocardière, certes, mais fierté humaniste et
républicaine aussi. Il n’y a guère de doute possible : la France
44
accomplit le bien aux colonies . » Les livres scolaires continuent à
glorifier la supériorité de la France et de l’Occident.
Que l’on me permette de raconter à ce sujet une anecdote
personnelle. J’avais le souvenir de posséder, dans un coin de ma
bibliothèque, un manuel de géographie ayant appartenu à mon père.
Le livre est là, sous un fin duvet de poussière. Je l’ouvre avec
beaucoup d’émotion. 1932. Nouveau cours de géographie. La
France et ses Colonies. Il n’a rien de particulier, il reflète
parfaitement les manuels de l’époque. Page 451, je lis : « C’est le
rôle des civilisations dites supérieures d’élever jusqu’à elles les
peuples inférieurs. Or plus que toute autre nation, la France se doit à
cette œuvre. » L’expansion de son empire colonial, « commandée
par la nature », démontre la « vitalité de notre race 45 ». Voilà ce que
l’on apprenait encore à tous les enfants dans l’entre-deux-guerres.

L’INVENTION D’UNE NOUVELLE RÉPUBLIQUE


Le maintien du bloc moral autour de la colonisation (il y a certes
des voix discordantes, mais elles sont peu nombreuses) pourra
surprendre au moment où, sur bien d’autres thèmes, les idées se
mettent en mouvement. C’est que la colonisation n’est pas une
affaire annexe. Elle s’arrime au socle idéologique du Progrès, qui
constitue la communauté nationale en légitimant ses aventures.
C’est le socle idéologique qui fabrique la République elle-même.
Dérive qui aurait d’ailleurs très bien pu conduire à l’instauration d’un
régime ouvertement raciste et autoritaire (il faut s’en souvenir
aujourd’hui, à l’heure où cette perspective à nouveau se profile) si
des mouvements d’opposition ne l’avaient pas empêchée.
À la fin du siècle, la poussée démocratique contestatrice se
diversifie et se généralise. En Europe, le suffrage universel et le droit
des individus « progressent partout et s’imposent comme les
conditions normales du fonctionnement politique […] ils pénètrent
jusque dans la double monarchie austro-hongroise ou dans la
46
Russie des tsars (la Douma de 1905) ». Après la catastrophe de la
Première Guerre mondiale, « les doutes ont commencé à se
multiplier sur les capacités de la science de percer le secret des
choses 47 » ; l’esprit critique supplante peu à peu la vision positiviste
de l’existence. La République découvre en son sein une agitation
fissionnelle qui défait sa belle unité ; des individus ou des groupes
affichent leur propre vision du monde et s’opposent les uns aux
autres. La cassure s’aggrave encore avec la crise économique de
1929. Pour Marcel Gauchet, la montée des totalitarismes – le
fascisme en Italie ou le nazisme en Allemagne – est une réponse
directe au déclin de la religiosité de la République, qui formait son
inébranlable unité. Dans un rêve fou : « faire rentrer le diable
démocratique dans la bouteille religieuse » de l’unité, reconstituer
une totalité organique autour d’une discipline de fer et d’une
idéologie unanimiste. On connaît la suite.
La partie de l’Europe qui résiste à la montée du totalitarisme va
au contraire inventer une articulation nouvelle entre République et
démocratie, instituer des espaces permettant la libre expression tout
en encadrant le processus, en l’insérant dans l’architecture des
institutions. Ainsi débute la deuxième séquence historique, qui va
durer un peu moins d’un siècle.
En France, elle s’ouvre notamment par la loi du 29 juillet 1881
sur la liberté de la presse, qui permet la structuration du débat
d’opinion. Suivront la liberté de réunion, la liberté syndicale, la liberté
d’association en 1901. Et la loi sur la laïcité en 1905, qui est
également, sur le fond, une loi favorisant l’expression démocratique.
La question de la séparation de l’Église et de l’État est secondaire.
Certes, cette séparation existe, elle est importante, mais elle ne doit
pas masquer un processus plus profond, encore plus décisif, qui est
l’inversion historique de la place de la religion dans la société. La
séparation est l’instrument qui permet à l’inversion de se réaliser en
autonomisant les croyances individuelles.
Aussi étrange que cela puisse paraître aujourd’hui, où l’idée de
laïcité évoque plutôt des interdits (celui du voile intégral dans
l’espace public, par exemple), la loi de 1905 est une loi de liberté :
elle réglemente et restreint certains exercices de la pratique
cultuelle, bien évidemment, mais pour mieux lui permettre de
s’exprimer dans l’espace républicain. Le nouvel espace laïc favorise
l’expression de toutes les libertés personnelles, y compris
religieuses. La loi de 1905 n’est pas une loi contre la religion : elle
sanctionne une nouvelle manière de vivre sa religion. Non plus aux
ordres d’une Église exerçant un pouvoir temporel autant que
spirituel, se mêlant des affaires de l’État et se posant en gardienne
d’un cadre moral obligatoire, mais de manière personnelle et
librement choisie, comme est librement choisie la morale qui donne
sens à l’existence. Chacun désormais peut librement exprimer ses
choix ; le nouveau mode de fonctionnement de la République le
permet. C’est ainsi que s’est créée l’illusion que République et
démocratie pouvaient marcher ensemble, voire ne faire qu’un.
Illusion qui perdure aujourd’hui dans les mentalités, alors que les
contradictions qui les opposent sont devenues ingérables.

LES TRENTE GLORIEUSES


Ce n’était pas encore le cas dans l’après-guerre. Après les
privations et les épreuves, le désir de profiter de la vie fait naître une
énergie nouvelle, alors même que les grands travaux de
reconstruction, puis un capitalisme se renouvelant par la
consommation de masse créent l’impression que, d’un point de vue
matériel au moins, la marche vers le Progrès est toujours à l’œuvre.
Salle de bains, chauffage central, réfrigérateur, lave-linge,
télévision : le peuple découvre les plaisirs du confort moderne. Les
industriels amassent des profits. La « croissance », cette nouvelle
idéologie commune, semble ne devoir jamais ralentir.
Étrange époque que ces années 1950. La paix combinée à
l’essor économique diffuse le rêve d’un avenir meilleur, qui renoue
avec les espérances évolutionnistes du XIXe siècle. En même temps,
toutefois, la sourde perception d’une perte, d’un étiolement, envahit
les esprits : la société perd le souffle du destin, des causes épiques ;
elle devient structurellement molle en se faisant moins dure à vivre.
La première époque du capitalisme avait séparé bourgeois et
prolétaires, les renvoyant à deux régimes d’identité distincts
(individualisée autour de la propriété pour les riches, collective-
protestataire pour les pauvres). La consommation de masse
généralise l’individualisation à l’intérieur d’une configuration sociale
très inégalitaire, mais réunifiée. Et réduite à l’étroite marchandisation
de la vie.
Cette « civilisation de la marchandise » connut un premier
essoufflement vers le milieu des années 1960. La vie ne pouvait se
limiter à un horizon aussi mesquin. Une énergie nouvelle travaillait
les corps et les esprits, un désir d’autre chose explosait de partout,
une gigantesque rupture historique était en train de s’opérer. Curieux
basculement, en vérité, qui ne fut pas perçu comme tel par les
observateurs d’alors ; le changement était en tout lieu, mais nulle
part ; il restait insaisissable sous la forme d’un grand événement.
Les femmes déliaient leur corps et s’émancipaient de leur rôle
traditionnel, les jeunes affirmaient une nouvelle culture, impertinente
et rythmée. Partout, l’« accomplissement personnel » remplaçait la
48
« socialisation disciplinaire », sans toutefois que cette
métamorphose occupe les devants de la scène de façon
spectaculaire.
Jusqu’à ce qu’explose le printemps 1968, manifestation au grand
jour de la mutation à bas bruit engagée depuis quelques années.
Alors que l’unification de la société par la marchandise avait incité
nombre d’analystes à conclure à la fin de la lutte des classes, 68 fut
interprété comme un retour impétueux du politique, digne des
grandes batailles sociales d’autrefois, évoquées par les militants
révolutionnaires nostalgiques. Il n’en représentait en réalité que le
chant du cygne. Car, derrière les slogans s’inspirant du mouvement
ouvrier passé, une autre logique était souterrainement à l’œuvre,
libérant les mœurs dans le sens d’une autonomisation individuelle.
La critique de la société de consommation avait, de ce point de vue,
une portée décisive : l’individu ne pouvait réduire son pouvoir
créateur à l’univers étroit de la marchandise. Il voulait s’engager,
sans limite aucune, dans l’invention de soi, se poser mille questions
à propos de tout, être le maître absolu de son existence. « La
chienlit », avait dit de Gaulle. C’était le coup de grâce porté aux
institutions républicaines, déjà fragilisées, et qui allaient dès lors
entrer dans la troisième séquence historique, celle de leur
irrémédiable déclin.
Aux yeux des pouvoirs publics, l’après-guerre ouvrait la
possibilité d’un sursaut républicain soutenu par l’essor économique.
Toute une série de nouveaux outils affirmaient le rôle central de
l’État, laissant espérer qu’il pourrait souder la communauté nationale
autour de grands projets ; dans le domaine économique, avec la
planification et ce que les intellectuels marxistes nommèrent le
« capitalisme monopoliste d’État » ; dans le domaine sanitaire et
social aussi, avec ce qu’il fut convenu d’appeler l’« État-
providence », dont l’esquisse avait été tracée dans la Résistance.
Les gouvernements de droite, gaullistes en particulier, n’étaient pas
les derniers à impulser une socialisation protectrice et unifiante
conduite par le haut, dans l’objectif inavoué de reconstituer l’unité
républicaine. Dans celui aussi de réinstaller la République dans la
marche conquérante de l’histoire. Avec la planification, « on ne
doutait pas qu’on était en train de mettre au point les instruments de
la maîtrise du devenir. Le gouvernement de l’histoire faite en
49
commun paraissait à portée de la main . » La crise des années
1960-1970 sera d’ailleurs aussi une « crise de l’avenir 50 ». La
République avait perdu sa boussole.
Mais, même avant cela, il faut souligner que l’édifice de la
nouvelle unité républicaine avait été construit avec un tout autre
matériau que l’ancien. Les briques de la technocratie bureaucratique
avaient remplacé le ciment idéologique et moral du bloc d’autrefois :
l’« État-administrateur » se substituait à « l’État pédagogue de la
e 51
III République », et cette métamorphose augurait de graves
problèmes à venir, comme nous le verrons. À l’époque, cependant,
personne n’y voyait aucun mal, bien au contraire. Dans l’urgence de
la reconstruction, les innovations gestionnaires étaient portées par
l’esprit de la Résistance, dans une euphorie conquérante, et mises
en œuvre par des personnalités remarquables, comme Jean Monnet
ou François Bloch-Lainé. On entrevit à peine « l’inflexion
administrative de la tradition républicaine », le déplacement « du
52
Palais-Bourbon vers les administrations centrales », la prise de
pouvoir progressive par les hauts fonctionnaires issus de l’ENA. Or
ce qui était gagné en efficacité gestionnaire n’allait pas tarder à se
payer très cher, par un début de coupure entre le peuple et ses
élites. Le dynamisme retrouvé de la République était sensible vu
d’en haut de la société. En bas, c’était surtout la consommation de
masse qui comblait les vides ; le progrès, très étroitement matériel,
était d’abord vécu pour soi et pour les siens.
L’idée de progrès civilisationnel, qui avait réussi à rester
accrochée à l’épopée coloniale malgré l’affaiblissement de sa force
de conviction interne, est définitivement enterrée par la guerre
d’Algérie, qui en sonne le glas. La République se meurt 53, titrera
Michel Winock, tirant la leçon de ce désastre. La République pensait
54
combattre « pour l’émancipation et pour le droit » ; elle constate
que d’autres peuples se lèvent contre elle, au nom eux aussi de
l’émancipation et du droit. Un nouveau monde se fait jour. Celui du
droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Celui bientôt du droit des
individus à disposer d’eux-mêmes, gros de bouleversements plus
considérables encore.

LE DÉCLIN DE L’INSTITUTION
Le bloc idéologique et institutionnel de la République n’a cessé
de se défaire depuis le temps fort des années 1860-1880. Cette
dégénérescence progressive est longtemps restée cachée derrière
les dynamiques inédites produites par l’articulation avec les
e
nouveaux espaces démocratiques au début du XX siècle, puis par la
relance économiciste et technocratique après la guerre. On
continuait à parler de la République comme on en parlait avant.
Pourtant, à chaque étape, de l’intérieur même des grandes
institutions, quelque chose d’impalpable se dissolvait lentement, un
« noyau secret », l’empreinte de la défunte unité transcendantale qui
« commandait aussi bien le cadre intellectuel que l’économie des
rapports sociaux ». C’est ce support, aussi déterminant qu’invisible,
qui se dérobait. « La désorientation où flottent les sociétés
européennes n’a pas d’autre origine : elle tient à la dissipation de ce
noyau secret qui continuait de leur fournir les moyens de se penser,
de se saisir et de se vouloir. Privées de ce concours, elles dérivent
sans plus savoir qui elles sont ni où elles vont 55. »
François Dubet a décrit avec précision le mécanisme de cet
irrésistible déclin qui s’est emballé après la grande mutation
anthropologique de l’individualisme triomphant, dans les années
56
1960-1970 . Mais le processus de déliquescence avait commencé
bien avant, dès l’époque de la constitution des programmes
républicains. Tel est le paradoxe : ce qui fabriquait la République
fourbissait aussi les armes qui allaient se retourner contre elle.
L’individualisation qui bouleverse le fonctionnement social à la fin du
e
XX siècle, révélant que la démocratie n’est pas seulement un
système politique, ne doit pas être analysée comme une sorte de
prise de pouvoir des individus contre le social et contre l’État. Au
contraire, c’est le social lui-même et l’État en particulier qui ont
fabriqué cette individualisation.
J’en donnerai pour illustration la frontière culturelle qui oppose le
nord et le sud de l’Europe. L’autonomie des personnes, en particulier
l’émancipation des femmes, s’est le plus étendue là où l’État social a
le plus développé ses programmes (dans la social-démocratie
scandinave, notamment), alors que le Sud restait davantage attaché
aux solidarités collectives et familiales. En réalité, l’émergence
progressive du sujet résulte d’un processus social complexe, une
57
histoire longue de plus de deux mille ans . Avec des temps forts,
comme le siècle des Lumières. J’ai dit que les philosophes des
Lumières avaient rêvé d’inventer une nouvelle totalité organique de
la société autour des idées de Raison et de Progrès – un « ordre
cosmique » incarnant les idées, dira Charles Taylor 58. Ce rêve se
délitera peu à peu dans le déclin des institutions républicaines.
Mais il en restera quelque chose. Une entité infiniment plus
petite, l’individu, apte à constituer beaucoup plus facilement une
unité à son niveau que la société ne peut le faire au sien, va hériter
d’une mission : construire l’avenir selon les principes de la
rationalité. Les philosophes des Lumières, penseurs de la société,
n’avaient rien contre l’individu, qui était vu comme un élément du
Tout social, porteur des mêmes valeurs et des mêmes capacités,
dont celle d’agir rationnellement. À mesure que le programme global
se décompose, l’individu émerge davantage et apparaît, non comme
un électron libre, mais comme le nouveau pôle de reconstitution du
social, selon des règles du jeu modifiées. C’est ainsi que se forme
historiquement l’individualisation et que le sujet sent monter en lui le
désir de prendre en charge sa propre existence.

LE BÉBÉ EST UNE PERSONNE


J’ai parlé de paradoxe ; il faut en effet aller plus loin dans
l’analyse. Car c’est dans le travail même d’élaboration des
programmes républicains, qui rêvaient pourtant d’unicité sociale, que
l’autonomie individuelle fut inventée. Contrairement à la tradition
dans l’Ancien Régime, qui disciplinait l’individu en ne lui laissant
d’autre choix que d’obéir, l’institution républicaine, notamment
l’école, « en fait un sujet capable de se maîtriser et de construire sa
59
liberté ». Elle va même jusqu’à l’arracher à ses ancrages locaux
(pensons de nouveau aux hussards de la République et à ce pauvre
Pierre-Jakez envoyé au piquet) pour le constituer en être doué de
Raison. Le programme républicain, dans un même mouvement,
« socialise l’individu et prétend le constituer en sujet 60 ». L’école de
Jules Ferry, tout en imposant sa propagande coloniale, incite déjà
l’enfant à réfléchir (un peu) par lui-même. Elle ne cessera ensuite de
développer cette injonction à l’autonomie.
Le bloc idéologique et moral de la République aurait pu se
maintenir s’il avait été transmis à des usagers passifs. Mais
l’autonomisation grandissante des récepteurs devenant sujets tend à
fragmenter le corps de doctrines, à l’assouplir et à le mettre en
mouvement. Les professionnels changent aussi de comportement.
« Le programme institutionnel classique fonctionne comme une
bureaucratie dans laquelle des règles générales et rationnelles
venues d’en haut sont mises en œuvre par des acteurs supposés
identiques et conformes ; il suffit donc de s’assurer de cette
conformité. Ce mode de gestion dépérit, car, partout, à l’hôpital, à
l’école et dans le travail social, se construisent des méthodes de
61
réalisation des objectifs . » Des méthodes innovantes, à
expérimenter, les chefs d’établissement devenant des managers. De
plus en plus à l’écoute des usagers.
Ce qui autrefois venait d’en haut, de l’exécution d’un rôle inscrit
dans une hiérarchie, vient désormais d’en bas, avec une attention à
la personne (le malade, le délinquant, l’écolier) qui exprime des
attentes. « Progressivement, les instituteurs ont abandonné la
blouse grise du clerc de la République et de la nation, et ils se
considèrent aujourd’hui comme des spécialistes de l’enfance, de la
62
psychologie, de la pédagogie et de la didactique . » Les écoles,
d’ailleurs, sont devenues des lieux où les enfants et les jeunes ne se
contentent pas de recevoir une éducation. Ils s’y socialisent
également à leur manière, selon leurs idées, leurs désirs du
moment, arborant des vêtements de marque, inventant une culture
du divertissement et de la dérision, commentant leurs histoires
sentimentales ou sexuelles, branchés sur leurs smartphones. Le
travail d’éducateur, reposant sur la nécessité de prendre en compte
l’enfant-sujet, est devenu incertain, parce que contradictoire.
Les murs de nombreux lycées datent du glorieux XIXe siècle ; ils
renferment toujours des cours, des horaires, des manuels, des
programmes. Mais, dans ce qui se passe vraiment à l’école, tout a
changé depuis Jules Ferry. Certains voudraient que cela change
encore davantage, que l’enfant soit totalement placé au centre, que
l’on respecte ses rythmes, ses particularités, ses désirs. En un mot,
que l’on aille plus vite et plus loin dans le sens de l’individualisation,
de la démocratisation venant d’en bas. Démocratie contre
République, une fois de plus. Car qui ne voit que, au-delà des
débats pédagogiques, c’est la République elle-même, déjà
extrêmement fragilisée, qui résiste, s’accrochant à l’idée d’une
transmission du savoir venant d’en haut, un des rares reliquats de la
63
grande époque où elle pensait pouvoir être « une et indivisible ».
Les institutions de la République se vident de leur contenu
unificateur à mesure que progresse le droit des personnes à
disposer d’elles-mêmes et à inventer leur avenir. L’évolution est
cependant variable d’une institution à l’autre, les rythmes différents,
les spécificités notables.
L’école est particulièrement déchirée entre tradition républicaine
et innovation démocratique. Lieu de transmission d’un savoir, elle
reste marquée par sa mission, instaurant une position d’autorité face
à des élèves, adultes en devenir, dont le but premier est, sagement,
d’apprendre. Mais la psychologie de l’époque révèle de plus en plus
clairement combien l’enfant est apte à opérer ses propres choix, y
64
compris quand il est très jeune (« le bébé est une personne »), à
inventer sa démarche de construction d’un savoir et de sa
personnalité, à sa manière. L’enfant constitué en sujet ne cesse de
grignoter de l’intérieur l’idée d’un savoir constitué pouvant être
simplement transmis.
Une évolution semblable s’observe dans certains espaces de
l’institution judiciaire, la justice des mineurs par exemple, avec ses
bataillons de psychologues à l’écoute des enfants, ou la justice de la
famille, avec l’essor de la médiation, qui privilégie un processus de
négociation entre les acteurs plutôt qu’une application rigide du droit.
Ailleurs, au contraire, cette rigidité se maintient de façon
remarquable : respect des codes à la lettre, millimétrage des
procédures 65, ritualisation presque maniaque, accompagnés d’un
formalisme qui pourrait paraître désuet s’il ne renfermait pas quelque
chose ayant à voir avec l’âme de la vieille République. Jusqu’au
décorum, ces robes de magistrat venues d’un autre âge et qui
tentent de symboliser, plus que le pouvoir de l’institution, son
caractère quasi divin, comme si elle planait au-dessus du monde
des simples humains. Le justiciable n’est encore qu’au tout début de
la route qui devrait, demain sans doute, le constituer lui aussi en
sujet.
Le travail social, quant à lui, a une histoire différente. D’apparition
plus récente, issu du militantisme, il ne possède pas le même
héritage républicain que l’éducation ou la justice. Pas de monuments
imposants, pas de symboles flamboyants, pas de disciplines
collectives héritées d’un passé lointain. Au contraire, il s’est forgé
dès le début dans l’écoute des populations cibles et s’est très vite
fixé pour objectif de leur permettre de se prendre en charge, de se
responsabiliser, de s’autonomiser, en dépit de leurs difficultés et de
leurs souffrances. D’où la fragilité de la fonction, brinquebalée entre
un désir de distance critique et l’espoir de construire malgré tout la
puissance et l’efficacité de l’institution. Ce qui, dans l’époque
nouvelle qui est la nôtre, ne peut se faire que par le biais d’une
professionnalisation, qui présuppose d’innombrables procédures
technocratiques composées notamment d’évaluations permanentes
et multiformes, entraînant vers d’autres types de difficultés.
L’évolution des bureaucraties publiques en direction d’un type de
management calqué sur le monde de l’entreprise pose des
problèmes inédits. La recherche des performances individuelles
produit en effet souvent un affaiblissement des vertus civiques. Or
cet affaiblissement joue un rôle important dans le déclin des
institutions.
Commençons par l’homme ordinaire, ou plutôt le citoyen – car le
citoyen, même ordinaire, n’est déjà plus un homme ordinaire, c’est
« l’État dans l’homme privé ». Les citoyens acceptent de se
soumettre « à un ordre et à une structure politique qu’ils
reconnaissent, et qui les dépassent en tant qu’hommes singuliers »,
à un ordre républicain tirant sa force de son passé. Or, et c’est là un
point essentiel, « cette république qui veut des citoyens prend soin
66
de les forcer à la vertu ». Louis Althusser, commentant
Montesquieu, souligne au contraire les risques pour la démocratie
d’un peuple abandonné à lui-même et qui ne serait plus que
passions. Pour Montesquieu, la démocratie n’est viable que si elle
est tenue par la « vertu politique ». Sans cette morale venant d’en
haut, elle perd son pouvoir de contrainte et dérive vers tous les
désordres. Dès lors, « la république est une dépouille ; et sa force
n’est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de
67
tous ».
Comment forcer les citoyens à la vertu ? Il faudrait déjà pour cela
que le personnel politique et les bureaucraties d’État soient
exemplaires, passionnément animés par leur mission plus que par
leurs intérêts particuliers, comme le furent par exemple les
instituteurs de la IIIe République. Malheureusement, l’enthousiasme
e
civilisationnel du XIX siècle n’est plus qu’un lointain souvenir et a été
remplacé par les soucis catégoriels. L’élan est retombé, les vertus
dépendent désormais du bon vouloir de chacun, qui tend à les
développer à sa manière, selon ses propres idées, souvent en
dehors de l’institution. La République, moralement, s’étiole et ne
perdure plus que sous la forme du pouvoir des notables et des
techniciens.

1. Vincent Duclert et Christophe Prochasson, 2002.


2. Marcel Gauchet, 2017.
3. Frédéric Rouvillois, 2015.
4. Marcel Gauchet, 1998.
5. Ibid.
6. http://www.lemonde.fr/societe/article/2018/04/16/cinq-questions-sur-le-
demenagement-historique-du-palais-de-justice-de-paris_5286192_3224.html.
7. Guy Thuillier, 1977.
8. Émile Durkheim, 1990.
9. François Dubet, 2002.
10. Peter Wagner, 1996.
11. François Dubet, 2002.
12. Ibid.
13. Lion Murard et Patrick Zylberman, 1976.
14. Pierre-Jakez Hélias, 1975.
15. Cité par Marcel Gauchet, 1998.
16. Cité par Albert Hirschman, 1983, p. 88.
17. Charles Taylor, 1998.
18. Cité par Sophie Wahnich, 2008.
19. Marcel Gauchet, 2002.
20. Sophie Wahnich, 2008.
21. Albert Hirschman, 1983.
22. Cité par Alain Garrigou, 1991.
23. Jean-Jacques Chevallier, 1967.
24. Cité in ibid.
25. Alain Garrigou, 1991.
26. Marcel Gauchet, 2002.
27. Ibid.
28. Ibid.
29. Cité par Albert Hirschman, 1983.
30. J’ai raconté cette aventure dans un autre livre : Jean-Claude Kaufmann,
2009.
31. Titre d’un ouvrage d’Auguste Comte publié en 1852.
32. Patrick Cingolani, 2003.
33. Christian Le Bart, 2008.
34. Patrick Cingolani, 2003.
35. Yves Benot, 2005.
36. Yves Benot, 2006.
37. Cité par Marcel Dorigny, 2006.
38. Ibid.
39. Victor Hugo, 1972.
40. Cité par Pascal Melka, 2008.
41. Discours pour l’Alliance française, Albi, 1884.
42. Journal officiel, 25 juillet 1885.
43. Marcel Gauchet, 2002.
44. Nicolas Bancel et Pascal Blanchard, 2000.
45. M. Fallex, A. Gibert et A. Mairey, Nouveau cours de géographie. La France
et ses Colonies, Librairie Delagrave, 1932.
46. Marcel Gauchet, 2002.
47. Ibid.
48. Gilles Lipovetsky, 1993.
49. Marcel Gauchet, 2017.
50. Krzysztof Pomian, 1980.
51. Joël Roman, 1998.
52. Ibid.
53. Michel Winock, 1985.
54. Joël Roman, 1998.
55. Marcel Gauchet, 2017.
56. François Dubet, 2002.
57. Louis Dumont, 1983 ; Jean-Claude Kaufmann, 2001 ; Christian Le Bart,
2008.
58. Charles Taylor, 1998.
59. François Dubet, 2002.
60. Ibid.
61. Ibid.
62. Ibid.
63. Déclaration de la Convention de 1792.
64. Cette phrase célèbre a été attribuée, peut-être à tort, à Françoise Dolto –
celle-ci en a au moins été l’inspiratrice. Son retentissement fut considérable, car
elle répondait à une attente de la société.
65. Bruno Latour, 2002.
66. Louis Althusser, 1959.
67. Montesquieu, 1964.
2.

La fission démocratique

IL EST INTERDIT D’INTERDIRE


L’autonomisation individuelle, porteuse d’un élargissement du
fonctionnement démocratique, était en travail depuis longtemps,
masquée par ce que les institutions et la morale commune gardaient
de poids, et plus tard par la relance technocratique des Trente
Glorieuses. Dans les années 1960-1970, un véritable basculement
s’opère, une rupture historique marquant, selon Ulrich Beck, la
transition entre une première et une seconde modernité, celle qui est
1
la nôtre aujourd’hui, centrée sur l’individu . Les causes de ce
bouleversement sont à rechercher dans les profondeurs du social,
notamment dans la désagrégation de la dynamique républicaine, qui
a ruiné sa prétention à définir de façon surplombante les cadres de
la socialisation, libérant ainsi de nouveaux espaces d’expression
venant d’en bas.
Évidemment, les jeunes rockeurs du début des années 1960, les
femmes du planning familial revendiquant la pilule ou les
révolutionnaires de 68 n’avaient pas cela en tête. Ils se vivaient
comme des individus révoltés, brisant les carcans anciens et les
disciplines obligatoires par la seule force de leur énergie et de leur
2
créativité. « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ! »
Mais, s’ils brisaient les murs avec une telle facilité, c’est parce que
ces derniers étaient déjà prêts à s’effondrer. L’ordre des mœurs, qui
était établi sur un principe d’autorité, se désintégra en quelques
années, déchirant les familles entre les parents et leurs enfants qui
confrontaient leurs visions différentes, morale commune contre
liberté. Ce que l’on appela alors un « conflit de génération »
manifestait aussi, sur le fond, un antagonisme entre République et
démocratie qui allait se solder par une victoire définitive de cette
dernière.
Les protagonistes n’en avaient bien sûr pas conscience. Ce qui
était perçu était plus concret, plus visible, plus palpable : le
changement des postures corporelles (griserie des rythmes et
bonheur de la souplesse), l’abandon des codes conformistes dans
l’habillement et la coiffure, la généralisation du flirt et les débuts de la
libération sexuelle, le rejet des conseils parentaux dans le choix du
conjoint, l’invention d’une culture propre à la jeunesse, le désir
d’exprimer sa liberté dans tous les domaines (« Il est interdit
d’interdire »), sans limites et sans contraintes (« Soyons réalistes,
demandons l’impossible »), en privilégiant le principe de plaisir
3
(« Jouir sans entraves »), la volonté de devenir seul responsable de
sa propre vie.
La première phase, couvrant les décennies 1960 et 1970, fut
libératrice et conquérante, créant un élan collectif dans la moitié la
plus jeune de la société. L’avenir prenait la forme d’un nouveau
monde possible, un nouveau monde à construire, plus ouvert, plus
mobile, plus joyeux (un monde qui finira d’ailleurs par advenir selon
ces principes, mais pas du tout comme il avait été imaginé à
l’époque). Tout semblait facile alors, car l’ancien monde disciplinaire
s’écroulait aux premiers coups de pioche, et les lendemains étaient
remplis de promesses.
La deuxième phase, les décennies 1980 et 1990, fut plus
étrange, contradictoire et déroutante. Car, à mesure que l’individu
autonome installait et élargissait ses nouveaux espaces, l’élan
collectif faiblissait. Il y avait eu une erreur d’interprétation ; la
génération 68 avait été victime d’une illusion. Alors qu’elle croyait,
dans l’euphorie fusionnelle de Woodstock, inventer un nouveau
monde, elle préparait en fait le terrain pour un éclatement en une
myriade de mondes minuscules qui n’auraient de cesse, par la suite,
de se renfermer sur eux-mêmes.
La troisième phase, qui commence au tournant du millénaire, voit
s’accentuer cette fragmentation, dans une ambiance plus pessimiste
et anxiogène. Nous découvrons le prix à payer pour cette nouvelle
liberté individuelle, très différente de ce qui avait été rêvé.
Tocqueville avait intuitivement pressenti que, s’il l’on n’y prenait
garde, les développements démocratiques pouvaient échapper à
tout contrôle. « Les peuples chrétiens me paraissent offrir de nos
jours un effrayant spectacle ; le mouvement qui les emporte est déjà
assez fort pour qu’on ne puisse le suspendre, et il n’est pas encore
assez rapide pour qu’on désespère de le diriger : leur sort est entre
4
leurs mains ; mais bientôt il leur échappe », écrivait-il en 1835. Il
e
s’échappa définitivement dans la seconde moitié du XX siècle.
L’importance de ce qui se produisit alors ne doit surtout pas être
sous-estimée. « La révolution de notre temps a eu lieu. Pas celle
que nous attendions ou redoutions. Une révolution invisible, qui s’est
produite à l’insu général et qui a tout bouleversé en silence. Elle a
consisté dans ce simple retrait – le retrait, il est vrai, du moule dans
lequel l’ordonnance des communautés humaines et la façon de les
penser s’étaient coulées, d’aussi loin qu’on les connaisse. Il nous
laisse un paysage social méconnaissable et sans horizon
5
figurable . »
De nombreuses grilles d’analyse ont été proposées pour décrire
6
cette rupture historique et l’avènement du règne de l’individu , ou de
7
la société « liquide ». Soulignant par exemple, côté face,
l’élargissement des espaces d’expression de soi, fortement accéléré
avec l’apparition d’Internet. Chacun peut désormais raconter
l’histoire de lui-même, la mettre en scène et trouver un public 8. Ou,
côté pile, la dérive vers l’égocentrisme et le narcissisme, dénoncée
9
d’emblée par Christopher Lasch .
On peut également choisir comme fil d’analyse la question du
droit, en rappelant la brusque et inexorable mise en avant des droits
de l’homme dans les années 1970 10, évoluant vers la constitution de
nouvelles institutions de défense des droits des individus. L’intention
était des plus louables. « L’ambition de construire la bonne société
n’ayant conduit qu’à des désastres, autant se contenter d’empêcher
11
le mal à l’échelle des personnes . » Mais voilà : la création d’un
12
« statut d’individu de droit » ouvre les vannes de revendications
sans fin qui aggravent la fragmentation du corps social. Chacun pour
soi, sûr de son droit, contre les autres, qui cherchent à activer
d’autres droits.
Le déclin de la civilisation républicaine ne signifie pas la fin des
institutions ; de nouvelles apparaissent autour du soutien et de la
défense des individus. Mais quelque chose a irrémédiablement
changé. La République, fondée sur l’idée de devoir, intégrait les
personnes à marche forcée. Aucun soi qui ne soit sans les autres.
L’hyperdémocratie qui s’inaugure aujourd’hui institutionnalise au
contraire les droits des individus et des minorités, accélérant ainsi la
déliaison sociale et la perte des vertus communes.
PEUT-ON COUCHER LE PREMIER SOIR ?
Toutes ces lignes d’analyse sont pertinentes, et bien d’autres
pourraient être proposées. J’ai préféré ici en privilégier une seule,
celle qui oppose République et démocratie et souligne les effets de
la démocratisation grandissante.
La montée de l’autonomie individuelle, long processus historique
qui éclate à la surface dans les années 1960-1970, acquiert une tout
autre dimension quand elle est analysée comme un élargissement
de la démocratie, passant de la sphère politique à celle de la vie
personnelle dans toutes ses dimensions. Pendant le petit siècle où
République et démocratie ont réussi à faire bon ménage, les cadres
de socialisation continuaient, plus ou moins, à fixer une place à
chacun, lui assignant une identité et dessinant les grandes lignes de
la morale à suivre et des vérités établies.
Que l’on me permette de prendre un seul exemple, celui des
bonnes mœurs. Dans mon livre sur l’évolution historique du jour du
mariage, j’ai pu constater à quel point la société avait changé en très
13
peu de temps . Dans les années 1950, le contrôle social de la
« vertu féminine » est encore omniprésent et redoutable. Il suffit de
voir le cas de la pauvre Chantal, qui n’a pourtant commis aucun
crime. Ce n’est pas sa faute si la porte des toilettes (où elle avait dû
se rendre après la cérémonie) fermait mal ; ce n’est pas sa faute si
un homme l’avait découverte dans cette position délicate. Sa mère
décréta pourtant qu’il s’agissait d’une atteinte intolérable à la pudeur
et lui interdit, pour la punir, de rejoindre son mari. Les époux durent
attendre deux jours après le mariage pour avoir droit à leur nuit de
noces. La tradition du contrôle de la vertu est d’ailleurs reprise par
certaines administrations, qui veillent à faire respecter la morale
encadrant les conduites. André était sous-officier de la Coloniale.
« Le papier le plus important était alors le “certificat de bonne vie et
mœurs” de la fiancée. Pour ce faire, la gendarmerie diligentait une
enquête et attestait que la demoiselle était digne d’un sous-officier
de la Coloniale. » Anny passa brillamment cet examen et put se
marier avec André, le 30 avril 1957, à Dakar.
Certes, la Coloniale n’était pas l’administration la plus
progressiste, mais cette anecdote traduit bien malgré tout l’ambiance
de l’époque. Les jeunes qui, dans les années 1950, osent
(secrètement) faire l’amour avant le mariage, annonçant ainsi ce qui
va bientôt se généraliser, restent très marginaux ; la majorité
contient ses désirs, car la morale l’interdit. Non seulement les
années 1960 vont briser le devoir d’obéissance aux « bonnes
mœurs », mais la libération sexuelle, et toutes les autres libérations,
vont donner naissance à un nouveau monde très déconcertant, où il
n’y aura bientôt plus de morale établie, excepté les quelques
comportements punis par la loi. Vertige de l’individu devenant sujet,
étrangeté de la démocratie pénétrant la vie personnelle ; chacun
peut désormais décider par lui-même et pour lui-même ce qu’il
convient de penser et de faire, ce qui est bien et ce qui est mal, le
sens du Bien et du Mal.
Revenons sur la sexualité, si contrôlée à l’époque de Chantal,
André et Anny. Si plus rien ou presque (à l’exception de la pédophilie
ou du harcèlement) n’est désormais rejeté dans l’univers du mal,
comment doit-on se comporter ? Tout est-il devenu possible et
souhaitable ? Une femme, par exemple, peut-elle coucher le premier
soir d’une rencontre ? Lors de mon enquête à propos de la drague
sur Internet, je suis tombé sur plusieurs forums où les discussions
14
faisaient rage sur cette question (d’un commun accord, les
hommes avaient été mis hors sujet : pour eux, il n’y avait pas de
problème, donc pas de motif de débat ; l’inégalité de genre est
encore forte pour tout ce qui touche à la sexualité). Ce matériau était
passionnant. Il s’agissait, ni plus ni moins, de tenter d’établir une
morale commune. Ou, plus précisément, de définir un argumentaire
moral dans lequel chacun pourrait puiser comme bon lui semble. Bel
exemple d’une démocratie à l’œuvre dans ses nouveaux
développements au cœur de la vie personnelle.
Voici un petit aperçu des débats et du consensus difficilement
atteint.
Savoir si l’on peut ou non coucher le premier soir est un « faux
débat », disait Carole, tentant d’éviter cette prise de tête sur la
morale. « Tout dépend de la relation, du feeling. Si les deux
partenaires se sentent bien, pas de problème. » Mais cela ne
signifie-t-il pas que l’on met en avant le seul plaisir ? Louna : « Si
t’en as envie et lui aussi, pourquoi attendre ? » Qu’y a-t-il de mal à
se faire du bien ?
Peu à peu, une sorte de principe central a semblé se dégager,
surtout du côté des femmes : si l’on pense avoir trouvé l’âme sœur, il
faut attendre un peu. Francy : « À 30 ans, je commence à distinguer
les relations éventuellement sérieuses des plans cul. Quand je sens
que le mec est sérieux, j’attends. Quand je sens que le mec est une
queue sur pattes, je décide vite. Généralement je dis non, sauf si le
mec est beau, ou si je suis en manque. » Le délai d’attente, autrefois
imposé par la morale collective, est vu de plus en plus comme un
choix intime, un signe que l’on envoie au partenaire. Ne pas aller
trop vite indique que l’on rêve d’un engagement durable.
À ce stade de la discussion, un intervenant a soudain remis en
cause le consensus que les participants croyaient avoir trouvé :
pourquoi le plaisir de l’instant ne pourrait-il pas avoir lui aussi sa
grandeur ? Pourquoi l’hypothéquer au nom du sentiment ? Ne serait-
ce pas une façon de limiter sa liberté et de se soumettre à une
obligation morale qui n’a pas lieu d’être ? J’ai quitté le forum au
moment où la discussion s’enflammait après cette contribution.
Car il n’y a pas de réponse évidente. Chacun invente sa morale
en fonction de ses valeurs et de ses idées de l’instant, et cette
morale est de moins en moins dictée par une liste d’interdits et de
prescriptions. Elle s’intègre dans une dynamique plus large, une
manière de donner un sens à sa vie, où des valeurs et idées de
toute sorte s’entrechoquent.
Il n’y a pas que la sexualité féminine qui se trouve au cœur du
débat moral à l’heure de la démocratie personnelle. C’est le cas de
tous les domaines de l’existence. Prenons l’alimentation. On peut
considérer que les épinards sont éthiquement bons, car bons pour la
santé, alors que les frites le sont moins. Mais de quel droit placerait-
on les pénibles disciplines sanitaires au-dessus de la philosophie du
plaisir si l’on aime les frites ? Pourquoi ne pas préférer se faire du
bien (registre du plaisir), quitte à se faire du mal (registre de la
santé) ? Doit-on manger local, bio, de saison ? Le moindre achat,
d’un poulet premier prix ou de fraises en hiver, peut donner lieu à
des questionnements sans fin.
Au-delà de l’alimentation, bien sûr, c’est l’ensemble de la vie
personnelle qui est interrogé. Que penser du diesel ? Doit-on
chercher un travail qui permette avant tout de gagner de l’argent ?
Comment élever son bébé ? Faut-il lui imposer un principe
d’autorité, au risque de le faire pleurer ? Etc. En réalité, nous
opérons chaque jour, dans la plupart de nos actions, des milliers de
choix moraux, même s’ils sont parfois minuscules. Et nous le faisons
sans recours à une doctrine offrant le confort mental de réponses
fixées à l’avance, comme autrefois. D’où cette « fatigue d’être soi »,
15
pour reprendre le beau titre d’un livre d’Alain Ehrenberg . Nous ne
parvenons plus à nous appuyer que sur des blocs de références,
provisoires et partiels, glanés ici ou là, comme sur les forums de
discussion que j’ai évoqués ou dans la presse magazine, qui
multiplie les conseils et guides pratiques diffusant par fragments une
certaine morale de l’existence. Le problème, c’est que ce qui paraît
bon un jour peut paraître mauvais le lendemain – parce qu’on aura
discuté avec quelqu’un, lu un article ou simplement réfléchi.
L’agitation démocratique pénètre aussi dans le secret des pensées
de chacun.

HOMO SCIENTIFICUS
Tout est remis en question désormais. La morale n’est plus
donnée d’avance, il faut s’en bricoler une, celle qui nous paraît la
meilleure. De même pour la vérité, qui n’est plus offerte comme une
évidence. La démocratie ne se limite plus à choisir de temps en
temps un représentant politique : en quelques décennies, elle a
massivement élargi son périmètre. Chacun désormais choisit lui-
même ce qui lui semble juste et vrai, des détails les plus concrets du
quotidien aux perspectives philosophiques les plus vastes. L’être
humain s’est transformé en petit scientifique observant sa propre
existence à la loupe. En Homo scientificus disséquant, analysant,
évaluant ses choix de vie, son conjoint, son travail, ses loisirs, ses
désirs. Que penser de la sophrologie, du camembert au lait cru, des
bébés qui dorment dans le lit de leurs parents ? Sur des milliards de
questions, Ego peut se forger une vérité personnelle, définie par nul
autre que lui-même. Ce qui avant-hier était dicté par la tradition, ce
qui hier était intimé d’en haut par la science positive de la
République, est désormais décidé d’en bas : la vérité est déterminée
par chacun, selon ses pensées et ses émois du moment.
N’existe-t-il pas cependant une définition objective de cette
vérité, une marche de la science aujourd’hui triomphante, une
société de l’information mettant à notre disposition les derniers
résultats du savoir ? Si, bien sûr, tout cela existe, mais nous ne
sommes plus dans le cadre de la pensée positive, et la
démocratisation a bouleversé les règles du jeu. Nous ne sommes
plus dans le cadre de la pensée positive, car la science a découvert
que son mode de fonctionnement reposait sur la déconstruction
permanente des évidences acquises. Ce qui est vrai aujourd’hui ne
le sera plus demain ; les vérités scientifiquement établies sont de
plus en plus partielles, relatives et provisoires. Naturellement, c’est
intolérable pour l’homme ordinaire, qui cherche désespérément à
s’accrocher à une vérité intangible. D’où le quiproquo permanent
entre des résultats de recherche perçus par l’opinion comme une
parole sacrée, alors même que la science travaille à leur démolition.
Voyons cela d’un peu plus près en prenant l’exemple de
l’alimentation.

LA GRAISSE ET LE SUCRE
Les prescriptions alimentaires vulgarisant les derniers résultats
e
de travaux scientifiques ne datent pas d’hier. Au XIX siècle, elles
avaient ceci de particulier qu’elles étaient proclamées sur un ton
péremptoire, mais avaient des effets limités, car elles se heurtaient
au poids des coutumes, qui continuaient à régler l’essentiel des
comportements. Nous n’étions pas encore à l’époque où chacun
peut choisir sa propre vérité alimentaire. L’étude rétroactive de ces
conseils n’en est pas moins instructive : elle révèle à quel point ce
que nous tenons pour établi un jour ne l’est souvent plus le
lendemain.
La lecture des conseils promulgués alors au peuple ignorant
n’est guère flatteuse pour la science. Elle provoque d’abord
stupéfaction et hilarité, vite assombries par la pensée du nombre de
personnes envoyées à la mort. Ainsi les légumes verts sont-ils
16
relégués au rang d’aliments « insuffisants pour soutenir la vie »,
tandis que les fruits présentent « des inconvénients réels 17 ».
Pendant longtemps, un des aliments le plus largement prescrits pour
ses vertus médicinales sera le sucre, bientôt détrôné par la viande,
couverte de louanges tout au long du siècle. Surtout lorsqu’elle est
bien grasse ou, encore mieux, concentrée au moyen de tablettes
18
d’extraits inventées par les chimistes . « Pour être mieux
intensifiée, la force doit être ramassée. Ce que ne permettait pas le
volume fibreux et encombrant des végétaux 19. » Le régime
alimentaire des campagnes (pauvre, légumineux et céréalier) était
particulièrement stigmatisé.
Toutefois, s’amuser de ce bêtisier des horreurs serait injuste et
n’aurait pas de sens. La science ne sait que ce qu’elle peut savoir à
un moment donné. Il est facile de rire du passé en pensant que,
désormais, la science est solidement établie sur ses acquis. Qu’elle
sait. Qu’elle peut dire le vrai et le faux, le bien et le mal alimentaires.
Ce serait une erreur. Ce que nous tenons pour certain aujourd’hui
n’est que très provisoire et fera probablement rire demain. Est-ce à
dire qu’il faudrait systématiquement douter des recommandations
nutritionnelles qui nous sont prodiguées ? Non. Car, même s’il est
provisoire et incertain, le savoir scientifique dont nous disposons
aujourd’hui est supérieur aux travaux plus anciens, dont il a dressé
le bilan critique. Pour définir nos comportements alimentaires, il est
ce qui se dit de mieux pour le moment.
Quelques grandes idées se sont progressivement installées
comme des évidences incontestables, fixant des repères utiles pour
guider chacun dans ses choix. L’essentiel tient (aujourd’hui) en ceci :
certains d’entre nous mangent trop (surtout de graisse et de sucre),
tout en ne consommant pas assez de légumes verts et de fruits frais.
Les avis sont déjà plus partagés concernant les laitages ou les
céréales. Et, sur certains produits précis, la polémique fait rage.
Derrière l’apparent consensus autour de l’« alimentairement
correct », le mangeur ne cesse en réalité d’être troublé par des
contradictions sans fin.

LA MAGIE D’AUJOURD’HUI
Ces contradictions proviennent d’abord de la démarche de
recherche, de plus en plus déconstructionniste, mais elles sont
fortement accentuées par la façon dont les informations scientifiques
sont médiatisées.
Voyons à quoi ressemble la scène de la production
d’informations dans la société contemporaine. D’un côté, la science,
qui produit une avalanche de données dans les domaines les plus
divers ; de l’autre, l’homme ordinaire, qui cherche à réduire cette
avalanche contradictoire et changeante pour définir sa vérité de
l’instant. Entre les deux, les médias, dont on rêverait qu’ils réduisent
la complexité des données pour en proposer une synthèse claire,
objective et utilisable.
Or cela ne se passe pas comme ça, et cela ne peut pas se
passer comme ça. Les médias mettent en scène le nouveau savoir
sous une forme incantatoire, dressant des listes d’aliments fétiches
et des listes d’aliments tabous. Certes, le sensationnel fait vendre,
mais là n’est pas l’unique raison. Plus profondément, c’est le public
lui-même, affamé de repères et de certitudes, parce que fatigué par
l’immensité des choix démocratiques, qui réclame cette approche.
Les articles de presse et émissions télévisées prennent donc
volontiers un ton moralisateur, délivrant des ordonnances de
comportement avec une assurance d’autant plus surprenante que
les conseils des uns contredisent ceux des autres ou ceux du mois
précédent. Il en résulte, au-delà de quelques idées consensuelles
(moins de sucre, moins de gras), une véritable cacophonie,
aggravée par le fait que nombre d’informations scientifiques sont au
préalable filtrées par des acteurs qui ont chacun leurs intérêts et
leurs points de vue : services sanitaires de l’État, associations de
20
consommateurs, industriels, etc. . Le pauvre mangeur ne sait plus
à quel saint se vouer. Sans compter l’influence sur le régime
alimentaire d’autres dynamiques sociales, comme le modèle idéal de
minceur qui s’impose aux femmes.
Et il y a pire encore. L’obsession pour la santé qui peut conduire
à vénérer le petit dieu Pamplemousse ou Quinoa ne représente
qu’un des deux temps de la pensée. Plus les croyances se
multiplient et se succèdent, en effet, plus elles accentuent la
réflexivité des individus, conduits, qu’ils le veuillent ou non, à faire le
point sur leurs changements d’orientations et l’instabilité de leurs
cultes. Ils pensent uniquement réformer une attitude, l’améliorer sur
la base d’une découverte intéressante, mais, ce faisant, ils
abandonnent des régulations acquises, inscrites dans des habitudes
sociales, pour établir leurs nouvelles manières de faire sur quelques
informations qui les ont momentanément éblouis. Autrement dit, ils
construisent leurs actions sur du sable, le sable mouvant des idées,
de plus en plus changeantes. La cacophonie médiatique n’est rien
comparée à la déstabilisation que provoque cette mutation.
À mesure que la réflexivité se développe, l’individu est condamné
à multiplier et à durcir ses croyances alimentaires s’il ne veut pas
que sa vie quotidienne devienne un enfer de fatigue mentale et de
désorganisation. Claude Fischler a montré combien le mangeur
d’aujourd’hui, comme dans les premières sociétés, continue à
21
développer des conceptions magiques . Chacun a ses petites idées
et ses rituels, ses credos et ses grigris : la magie est partout dans
les choix alimentaires. Mais cette magie n’est pas un simple reliquat.
C’est une nouvelle pensée magique, commandée par la
démocratisation des sociétés. L’essor moderne de la magie
alimentaire est en lien direct avec l’immensité des choix et la
cacophonie qu’elle génère. Plus les comportements sont fondés sur
la réflexivité, plus les points de vue se dispersent, plus des
croyances opératoires sont nécessaires. Le mangeur contemporain
ne peut vivre sans fétiches ni tabous, et il le pourra sans doute
encore moins à l’avenir. C’est la science elle-même, en immisçant la
pensée critique dans le corps social, qui engendre les magies
alimentaires – et d’autres magies, dans tous les domaines de la vie
personnelle.

TOUJOURS LE MÊME CAMEMBERT


L’individu de l’hyperdémocratie choisit lui-même (du moins, en
théorie) sa vérité et sa morale. Il choisit aussi son avenir, animé par
des rêves et des projets plus ou moins réalisables. La société du
destin, qui hier encore disait ce que serait demain, s’est transformée
en une société du futur, où ce qui adviendra est à construire.
L’individu-citoyen choisit les produits et les services qu’il achète,
donne ou jette parmi une offre commerciale ou associative de plus
en plus étendue, chaque action impliquant à la fois des options
éthiques et une confirmation ou une réorientation de la trajectoire de
vie engageant l’avenir. Rien n’est jamais dérisoire.
Prenons les courses alimentaires au supermarché. Ce serait une
erreur de croire que l’on se contente de remplir le caddie de
légumes, de yaourts et de denrées diverses. En réalité, on y dépose
bien d’autres choses, beaucoup plus difficiles à maîtriser : une
réflexion de nature scientifique sur certains aliments, une évaluation
des prix, un arbitrage entre santé et plaisir, des choix culturels et
moraux, des tactiques existentielles, des préférences relationnelles –
quand, par exemple, l’un de ses enfants aime les tomates alors que
l’autre les déteste. Plus le groupe qui doit se réunir autour de la table
est large et actif, plus les enjeux qui se blottissent au fond du caddie
sont importants. D’où une fatigue mentale dont on ignore souvent
l’origine, mais qui est pourtant logique lorsqu’on considère la
complexité intellectuelle de la tâche à accomplir : se faire en
quelques instants l’architecte de ces moments cruciaux (les repas)
qui vont construire la famille.
Parfois, les courses ont été préparées par l’établissement d’une
liste. Mais la liste dit rarement tout ce qui devra être acheté. Elle se
contente de rappeler ce que l’on ne doit absolument pas oublier et
est généralement rédigée par une seule personne, qui tente ainsi
d’alléger la charge mentale dans le magasin. Il arrive qu’elle soit une
œuvre plus collective et donne lieu à des arbitrages préalables.
Mais, à nouveau, l’erreur serait de croire que tout y est dit.
L’essentiel de la décision reviendra à l’individu seul devant son
caddie, confronté à une offre sans fin de produits plus séduisants les
uns que les autres.
Seule la réduction du spectre démocratique permet de survivre
mentalement, en reproduisant des habitudes acquises (toujours le
même camembert) ou en se réfugiant dans la pensée magique. Car
les croyances, même les plus minuscules, délivrent de la réflexivité
sans fin. Même au supermarché, le lieu le plus ordinaire qui soit,
l’exercice de la démocratie doit trouver ses limites. Plus l’univers des
possibles s’élargit, en effet, plus Ego imagine des systèmes de
défense et de protection pour que la vie quotidienne ne devienne
pas un enfer. La démocratisation du quotidien est un modèle qui
reste à l’état de modèle et ne parvient jamais à se réaliser
pleinement.

LE COUP DE FOUDRE FAIT PEUR


Dans le nouveau monde de la liberté extrême, l’individu doit sans
cesse trouver le moyen de réduire la gamme des choix qui s’offrent
à lui, de les esquiver ou de les effectuer d’une façon mentalement
économique et rapide. Antonio Damasio a montré comment les
émotions sont alors utilisées 22. Cependant que la réflexion de type
rationnel ouvre sur des possibles sans fin, un bref élan émotionnel
ferme ces horizons et emporte la décision. Nous fonctionnons ainsi
tous les jours, en actionnant de microscopiques coups de foudre
ordinaires, même pour un pot de compote ou un savon à la lavande.
Concernant le choix d’un partenaire conjugal pour la vie, en
revanche, la procédure est un peu plus compliquée. Le vrai, le grand
coup de foudre fait peur, tout en faisant rêver. Car nous ne voulons
pas perdre la maîtrise de notre existence, être entraînés là où nous
n’avons pas envie d’aller – par exemple, dans une relation toxique
dont nous ne pourrions plus nous dégager. La tentation est donc
grande de désactiver l’élan émotionnel (ici très important, infiniment
plus que pour un pot de compote) et de ne s’appuyer que sur un
fonctionnement rationnel de type consumériste, en analysant et
comparant les candidats à la fonction de conjoint. Tentation d’autant
plus forte que l’aspiration secrète est de rester soi, avec ses
habitudes de vie, son univers, ses plaisirs, en ajoutant l’autre dans
sa vie, mais sans qu’il dérange. Dès lors, on tente de trouver le
candidat capable de remplir tous ces critères. Or un tel
positionnement conduit à l’échec à coup sûr. Car il ne peut y avoir
d’entrée en couple sans mise en mouvement de soi, invention d’un
nouveau monde à deux qui, irrésistiblement, nous transforme. Il faut
donc savoir s’abandonner pour que démarre l’aventure. C’est-à-dire
abandonner les repères de l’ancien soi et la froide réflexion
calculatrice, abandonner ce qui pourrait ressembler à un choix
démocratique informé. Plus que jamais, l’amour a ses raisons que la
raison ignore.
Le couple est désormais difficile à construire, l’engagement fait
peur (peur de ne pas avoir choisi le bon partenaire et peur de
s’engager), les séquences de vie en solo ne cessent de se multiplier.
L’individu contemporain ne devient pas un solitaire pour autant. Au
contraire, il entretient quantité de liens sociaux, beaucoup plus que
dans la société d’autrefois – des liens qu’il gère et manipule à sa
guise, sous forme de réseaux souples et changeants. Des liens
souvent lointains, épisodiques et révocables, que Mark Granovetter
a qualifiés de « liens faibles », soulignant leur efficacité paradoxale.
Se basant sur une enquête précise, Granovetter faisait surtout
référence à la mobilisation d’un réseau de relations pour décrocher
un emploi : mieux vaut disposer d’un réseau étendu de contacts,
fussent-ils intermittents, que de liens plus intenses et plus répétés,
23
mais moins nombreux . Ses conclusions peuvent être généralisées,
et se sont trouvées vérifiées dans les domaines les plus divers.

DES LIENS À DISTANCE


La dynamique de création d’un réseau relationnel large et
diversifié s’est brusquement accélérée avec la généralisation
d’Internet dans les années 2000. Internet peut être défini de bien des
manières, mais l’une de ses principales fonctions est d’être une
machinerie, très puissante, de production de liens sociaux. Les liens
sociaux d’aujourd’hui, bien sûr, à l’âge de la démocratisation de la
vie.
En quelques années, l’outil numérique a révolutionné la façon de
tisser des relations, notamment dans le domaine amical, amoureux
et sexuel. Ce qui se passe sur la Toile s’apparente à l’invention d’un
24
« monde à côté » où les règles du jeu sont différentes. Un monde
pas aussi virtuel qu’on le dit trop souvent, mais fluide (la société
n’est nulle part aussi « liquide », comme le dit Zygmunt Bauman,
que sur Internet, qui participe puissamment à sa fluidification), parce
que libéré des contraintes qui attachent à des territoires, des
groupes, des conventions ancrées, dans lesquels le lien social
procède des proximités établies. Deux individus n’y sont jamais
seuls. Dès qu’ils entrent en contact, ils charrient avec eux tout un
« processus de pénétration sociale 25 », avec ses codes, ses valeurs,
ses regards, ses jugements. Ils sont d’abord tout cela, qui leur trace
la route, avant de pouvoir s’inventer. Erich Merkle et Rhonda
Richardson notent qu’une des principales caractéristiques d’Internet
est d’inverser la donne : deux individus peuvent entrer en contact
par l’intersubjectivité, en se dégageant des entraves et des
définitions a priori.
Du moins, en théorie. Car, comme le disent Daniel Miller et Don
Slater, le « monde à côté » numérique est l’instrument de « libertés
potentielles » plus que de libertés réelles et complètes. De même
que la démocratie du quotidien est plus un modèle théorique qu’une
réalité concrète. Les stéréotypes accusateurs y prolifèrent même
avec une certaine virulence. Ce qui se comprend quand on sait que
les chats et les forums sont des lieux où l’on tente de définir une
morale commune ; impossible de le faire sans opinions tranchées.
Hélène, qui rêve sur son blog d’une sexualité libre, sereine,
décontractée et gaie, s’est trouvée toute surprise de se faire traiter
26
de « nymphomane » et de « salope » .
Internet est un « monde à côté » qui se déploie de façon
parallèle aux territoires de socialisation ancrée. Bien que les liens
soient continuels entre les deux univers, plus ce monde à part est
séparé, plus il offre la possibilité de se dégager des assignations de
groupes. Les personnes soumises à des conventions rigides,
souffrant de discriminations ou aspirant tout simplement à plus de
liberté l’utilisent donc pour élargir leurs espaces d’expression
personnelle. L’âge de l’hyperdémocratie révèle un gigantesque
mouvement pour se dégager des appartenances imposées.

LA DÉMOCRATIE PARTICIPATIVE
Cette dérégulation du lien social qui rêve de se nouer autour d’un
individu seul maître à bord ouvre sur l’utopie d’une démocratie
participative ringardisant le modèle républicain de la représentation
politique (et nourrissant l’antiparlementarisme). Chacun désormais
pourrait donner son avis sur tout et influer sur la conduite des
affaires d’un pays. À première vue, on ne peut que souscrire à un tel
élargissement démocratique, alors qu’une part grandissante de la
population se sent exclue des délibérations publiques, envahies par
un langage d’expertise de plus en plus complexe. Hélas, cette utopie
trouve rapidement ses limites et produit le contraire de ce qu’elle
cherche à atteindre. De même que l’approfondissement
hyperdémocratique de la vie personnelle provoque la fatigue d’être
soi, le repli sectaire et la montée des croyances, la démocratie
participative, surtout quand elle est accentuée par la fluidité
d’Internet, débouche au mieux sur un feu de paille, au pire sur des
récupérations populistes ou des flambées émotionnelles
anarchiques. La belle utopie est d’une manipulation extrêmement
risquée et potentiellement explosive.
Le cas le plus simple est celui de la promesse fallacieuse pour
gagner des élections. Ainsi Emmanuel Macron constitua-t-il son
mouvement « En Marche » au moyen de vastes consultations
décentralisées, avant d’instaurer par la suite un pouvoir
particulièrement « jupitérien ». L’inversion était totale. Ou, de façon
encore plus caricaturale, Beppe Grillo, qui promut l’idée d’une
27
démocratie directe utilisant Internet, un « populisme 2.0 » ignorant
les médias et les rituels républicains. Le succès électoral fut
immédiat, notamment dans une jeunesse éduquée parfois moins
touchée par le populisme. La « démocratie » Internet était pourtant
verrouillée à l’extrême par un groupe de l’ombre aux ordres du chef,
la cacophonie des opinions diverses et contradictoires facilitant
l’imposition d’une ligne autoritaire.
Mais le cas le plus intéressant est la formation d’un mouvement
social venant réellement de la base et cherchant à maintenir une
expression autonome, aidée par la fluidité et l’horizontalité des
réseaux sociaux. Les printemps arabes ou la révolte des « Gilets
jaunes » en offrent des illustrations spectaculaires – et dramatiques.
Car autant l’expression collective peut parvenir à se cristalliser, dans
une première phase, autour de symboles (un gilet jaune) et de
slogans rudimentaires (« Macron, démission ! »), autant, à un stade
plus avancé, l’élaboration d’une alternative sociétale se révèle
impossible. Parce que, comme nous le verrons par la suite, le piège
dans lequel nous sommes enfermés interdit qu’une telle alternative
puisse émerger, et parce que le fonctionnement hyperdémocratique
de la démocratie participative, certes intéressant pour donner la
parole au peuple, rend encore plus difficile la rédaction d’un
programme.
Le mouvement social issu de la base est alors condamné à
toutes les dérives et à toutes les récupérations. Dans les pays
arabes, le printemps démocratique de la jeunesse a été suivi par
une poussée de l’islamisme radical. Quant à la révolte des « Gilets
jaunes », nourrie par l’énergie du « dégagisme » contre le président
et les élites, elle offre le spectacle frappant d’un autre dégagisme,
interne celui-là ; on entend ainsi critiquer l’idée même d’une
représentation un peu organisée issue de ses rangs, et ce au nom
d’une sorte de démocratie pure rendue possible par Internet. Une
illusion d’autant plus dangereuse qu’Internet favorise avec une
puissance décuplée l’enfermement sectaire.
La révolte des « Gilets jaunes » représente un des exemples les
plus aboutis d’un désir de démocratie directe. Son émergence sur
les réseaux sociaux lui a permis de développer l’idée d’une
horizontalité radicale contestant tous les corps intermédiaires (y
compris les syndicats) et les modes organisés de représentation.
Face à l’usure du vieux monde politique et au mépris hautain de la
caste technocratique, le slogan qui s’imposa d’un « Référendum
d’Initiative Citoyenne » apparut pour beaucoup comme un élément
de bon sens, pouvant permettre d’enrichir le fonctionnement
démocratique et de donner sa place au peuple. Hélas ce qui aurait
pu être vrai à une autre époque (en prenant les précautions
nécessaires, car le référendum a toujours été un des instruments
préférés des pouvoirs autoritaires) ne l’est plus désormais, à l’heure
des emballements identitaires et de la fragilisation des institutions
républicaines. La revendication d’un « Référendum d’Initiative
Citoyenne » n’est pas aujourd’hui le signal d’une bonne santé du
fonctionnement démocratique mais l’inverse.
RÉSEAUX ET SECTES
Les « Gilets jaunes » nous en apprennent beaucoup également
sur la façon de s’inscrire aujourd’hui dans la vie collective. Dans la
société traditionnelle, ou dans celle de la première modernité,
chaque individu faisait partie de divers groupes qui lui assignaient
une place, un rôle, à l’intérieur d’un cadre moral, d’un système de
pensée et d’action. Il était « membre » de ces groupes, comme le
bras fait partie du corps. Nous ne prenons conscience que lentement
de l’inversion qui est en train de se produire : de plus en plus, c’est
l’individu lui-même qui choisit non plus d’« appartenir » à tel ou tel
groupe, mais de s’y inscrire, pour un temps. Le processus a été
décrit il y a longtemps déjà, dans la sociologie classique, par Émile
Durkheim ou Ferdinand Tönnies. Alors qu’elle était un cadre
structurant qui définissait l’individu, l’appartenance devient une
ressource culturelle et relationnelle au service du sujet. Essentielle,
bien sûr, dans la construction et l’estime de soi, car nous ne sommes
rien sans les autres. Mais révocable. L’individu n’est défini par ses
appartenances que dans la mesure où il les réactive et les affiche,
au moment où il les réactive et les affiche.
À l’intérieur des réseaux relationnels, de plus en plus larges,
diversifiés et fluides, mélangeant concret et virtuel, on pourrait
penser que l’idée même de groupe va finir par disparaître, que la
démocratisation relationnelle va déboucher sur une atomisation
généralisée. Il n’en est rien. La tendance à l’atomisation, qui se
caractérise par une montée de l’isolement social et de la solitude,
28
est bien réelle, mais reste limitée . Car, ici comme ailleurs, le
modèle individualiste de l’hyperdémocratie se révèle impossible à
réaliser pleinement : à mesure qu’il s’étend, des contre-feux
s’allument. En l’occurrence, un désir de vie commune, de moments
partagés, d’oubli de soi dans un groupe qui nous entraîne et nous
dépasse.
La contradiction à résoudre est la suivante : Ego souhaite
participer à la vie de différents groupes, mais en maîtrisant ses
engagements, c’est-à-dire en ayant la possibilité de se retirer quand
il le souhaite. Ce qui est aisément réalisable sur Internet (où l’on
peut d’un clic débrancher une relation), et explique d’ailleurs son
succès. Ce qui peut également se faire dans la vie concrète. Le
militantisme politique et associatif, par exemple, se développe de
plus en plus par séquences, avec des bouffées de mobilisation
29
ponctuelles .
Mais l’individu peut aussi prendre une tout autre option pour
résoudre la contradiction : choisir de s’abandonner sans réserve,
dans un contexte particulier cependant, un espace et un temps
donnés dont il sait qu’il sortira, pour redevenir l’individu réflexif et
maître de ses choix de la société démocratique. Le modèle en est la
fête entre amis, où l’on se « lâche ». Voire la fête avec des inconnus
qui deviennent des amis pendant cette parenthèse. Un concert, par
exemple, quand la foule unie par l’émotion partagée n’est plus que
rythmes et corps qui vibrent ensemble.
Entre ces temps forts passagers et l’engagement contrôlé de
type associatif, se développe aujourd’hui un désir, multiforme, mais
très identifiable, de participer à des « communautés », de les faire
vivre, de les sentir vivre, de se sentir vivre en leur sein. Parfois dans
la longue tradition utopiste, en s’inscrivant dans une socialité
alternative, souvent de sensibilité rurale et écologiste. Mais parfois
aussi de la manière la plus inattendue qui soit. Comme les clubs de
fans d’une équipe de football ou les communautés de jeunes
mamans mutualisant leurs questions et leurs angoisses, qui se
multiplient sur Internet. L’idée est d’abandonner un peu de la froideur
hautaine du soi calculateur, seul maître de son existence, pour se
lover dans la chaleur du groupe, prendre plaisir au bonheur des
autres.
De telles « communautés » se forment en nombre grandissant
aujourd’hui, avec des degrés d’intégration très divers, et parviennent
généralement à donner plus d’humanité et d’épaisseur émotionnelle
au monde commun, tout en conservant l’esprit critique et la liberté
de chacun. Mais il n’aura échappé à personne que « communauté »
a la même racine que « communautarisme ». Le paradoxe veut en
effet que ce qui est le meilleur puisse, dans certaines conditions,
devenir le pire. Il suffit pour cela que l’individu ait un tel désir
d’immersion groupale (ce qui est souvent le cas en situation de
fragilité culturelle, psychologique ou sociale) qu’il abandonne
totalement sa liberté de jugement, qu’il s’abandonne totalement au
groupe. Et qu’il rencontre un groupe qui se renferme sur lui-même,
convaincu de ses certitudes, un groupe qui fait sécession du reste
de la société et fonctionne ainsi sur le modèle de la secte. La
constitution de sectes aujourd’hui va bien au-delà de la liste des
groupements répertoriés comme tels. Elles sont de plus en plus
nombreuses et de toute sorte, douces ou violentes, informelles ou
très organisées, laïques ou explicitement religieuses.
À la différence des sociétés traditionnelles, où le groupe
préexistait à l’individu, le communautarisme sectaire crée une
nouvelle réalité et construit l’intégration sociale à partir d’un
imaginaire. Il invente un monde en se coupant radicalement du
monde existant et en le refusant. Voire en rêvant de le détruire, pour
certaines sectes religieuses extrémistes. L’islamisme radical, par
exemple, se réfère à une communauté idéale, l’oumma, abstraction
ne reflétant pas la diversité concrète des traditions musulmanes.
Mais, ce faisant, il fonde un dogme définissant des listes de
30
prescriptions, un ensemble clos de rites, d’obligations et d’interdits .
Un dogme qui, à l’intérieur d’un réseau relationnel bien contrôlé,
fermé et isolé du reste du monde, peut faire basculer l’individu dans
une inclusion proche du régime ancien d’appartenance par abandon
de sa capacité de jugement autonome. Et l’entraîner vers les dérives
les plus viles et les plus meurtrières qui soient.

L’ÂGE DES IDENTITÉS


Il convient ici de faire intervenir la notion d’identité. Nombre de
sectes en font un usage immodéré, revendiquant une identité
ethnique, religieuse ou nationale – le Bloc identitaire, par exemple, à
l’extrême droite la plus agressive. Tout sectarisme ou
communautarisme se caractérise justement par un enfermement
identitaire selon une conception très particulière de l’identité, que
l’on peut qualifier de fondamentaliste (le fondamentalisme religieux
n’est qu’une variante d’un processus plus profond, le
fondamentalisme identitaire). L’identité serait inscrite dans les
origines, ancrée dans des « racines » qui plongent dans un lointain
passé, inchangée avec le temps. Elle serait un bloc de certitudes
inaltérables définissant le soi et la vérité de chacun, délivrant ainsi
l’individu de la fatigue déstabilisante des questionnements sans fin.
Le repli identitaire est la plus mauvaise des réponses, la plus
radicale et la pire dans ses conséquences, aux défis de la société
hyperdémocratique.
Il ne faut pourtant pas rejeter la notion d’identité, elle est
essentielle. Mais il faut lui donner une tout autre définition, non pas
fixe, mais au contraire extraordinairement malléable et changeante ;
non pas tournée vers le passé, mais ancrée dans le présent et
tournée vers l’avenir. Vouloir la trouver dans les origines est non
seulement dangereux, mais erroné, car l’identité est une idée très
récente. On n’a commencé à s’en préoccuper qu’aux alentours des
31
années 1960, avec l’émergence de la seconde modernité . Certes,
on peut considérer qu’il existait des identités avant cela. Mais on en
parlait très peu, car elles ne posaient pas de problèmes, étant
conférées par les places sociales qui étaient occupées.
L’identité n’est devenue un objet de questionnements et de
débats qu’à partir du moment où Ego a commencé à définir lui-
même sa propre morale et sa propre vérité. La République du
e
XIX siècle est une sorte de modernité sans véritables identités
modernes, où les individus sont socialement construits sans qu’il
leur soit besoin de développer un questionnement ontologique, les
personnes recevant de l’institution le sens de ce qui ressemble
encore beaucoup à un destin social, guère différent de l’empreinte
communautaire des sociétés traditionnelles. Alors que tout change
en haut, dans les sphères de l’État, qui imaginent la mise en œuvre
du Progrès, en bas la vie continue à aller de soi et à dérouler son
cours prévisible. C’est cette continuité qui se rompt, pour la masse
de la population, dans l’après-guerre, et plus particulièrement autour
des années 1960, impulsant les questionnements identitaires
individuels.
L’axe de la rupture est connu : c’est l’émergence du sujet,
devenant (en théorie) maître de son futur. Le modèle du
développement social est dorénavant celui de l’individu
démocratique, libre de ses choix, mais ce modèle est inapplicable
dans son intégralité. L’identité dans sa conception souple et ouverte
est la seule réponse pacifique à cette contradiction. Une manière
douce de recoller les morceaux éclatés du sens de la vie.
Arrêtons-nous un instant sur la réflexivité, ce regard sur soi dans
la société hyperdémocratique. J’ai dit qu’une réflexivité totale et
permanente est impossible ; la vie deviendrait un enfer rempli
d’interrogations sans fin, générant une insoutenable fatigue mentale.
Cela briserait aussi la capacité d’agir. Car le corps ne peut se
mouvoir que dans un cadre d’évidences, de directions fixées. Nous
sommes condamnés à donner quotidiennement sens à notre vie
pour fermer l’infinité des possibles, à chaque instant. Plus les
questions se multiplient, plus il nous faut au contraire nous blottir
dans nos évidences personnelles du moment. L’identité, bricolage
subjectif instantané de représentation de soi, est ce qui ferme le
sens et crée les conditions de l’action. À défaut, l’individu moderne
tombe en panne, perd l’énergie vitale, jusqu’à sombrer dans la
32
dépression .
Le processus identitaire est une modalité particulière de la
subjectivité à l’âge de la démocratie personnelle, consistant à
fabriquer, à chaque instant, une totalité significative. Ego doit se
représenter comme un tout unifié pour pouvoir se sentir lui-même et
agir. Qu’importe si, dans deux minutes, ses options existentielles
seront différentes ; l’essentiel est de réussir ces unifications
ponctuelles et de croire à la continuité de soi. Les caractères
objectifs ne sont pas tout-puissants au regard de l’identité. Et cela
d’autant moins qu’ils ne forment pas un tout homogène. Nous avons
des appartenances multiples, souvent concurrentes (univers du
travail, famille, club sportif, etc.), des héritages culturels et sociaux
sur certains points contradictoires. Des oppositions les traversent,
obligeant le sujet à s’impliquer. La capacité d’initiative de l’individu
moderne se forme là, dans ce travail d’arbitrage malaxant et
sélectionnant les éléments qui, par la suite, conféreront un sens à la
vie.
La production d’une totalité significative continuellement
renouvelée et qui parvient à ne pas renoncer à la pensée critique
peut se révéler mentalement épuisante. D’où la tentation de plus en
plus grande d’abandonner une part de cette dernière et de se
réfugier dans un groupe qui évite de se poser des questions,
instituant le soi de manière fixe et durable. Une tentation qui ne
touche pas à l’identique l’ensemble de la société. Elle concerne
d’abord tous les perdants de l’individualisme démocratique, ceux
33
que Robert Castel appelait les « individus par défaut », qui sont
désemparés dans ce nouveau monde et ne trouvent pas d’autre
issue. Tous les ringardisés voyant de loin briller les mille feux de la
société branchée, tous les fragilisés de l’existence, tous les pauvres
de plus en plus malheureux de l’être.
Car la pauvreté aussi a changé. Hier, au XIXe siècle, elle était
matériellement terrible, mais c’était le destin social qui avait placé là
l’individu démuni de tout ; la charité était bienveillante et
miséricordieuse. Aujourd’hui que règne la théorie de l’individu maître
de ses choix et de son futur, le pauvre sent en plus dans le regard
des autres un soupçon de mépris, particulièrement intolérable. À
chaque coin de rue, il croit entendre ce message : « S’il avait su se
débrouiller, il aurait pu s’en sortir » – lui qui sait très bien que ça ne
se passe pas comme ça quand pèsent sur ses épaules toutes les
misères du monde.
Les personnes à qui leur position sociale garantit une certaine
reconnaissance et qui sont inscrites dans des réseaux multiples et
diversifiés ont la possibilité de jouer de leurs différentes facettes
identitaires. Celles, au contraire, qui se sentent sur la défensive,
menacées de stigmatisation ou plus simplement d’une perte
d’estime de soi, sont guettées par le risque d’un repli dans des
cocons protecteurs qui les séparent du reste du monde en leur
fournissant une réponse évidente et unique aux questions de la vie.
Le risque de s’enfermer dans des prisons totalitaires qui leur fixent
une identité aussi indiscutable qu’une croyance religieuse.
Notre époque a ainsi deux visages : les espaces de liberté
créative pour ceux qui se sentent comme des poissons dans l’eau
au milieu du flottement du questionnement démocratique ; le retrait
dans la protestation muette ou la colère des fondamentalismes
identitaires pour les autres.

LA NOUVELLE RELIGION
Les fondamentalismes identitaires prennent souvent une forme
religieuse. Trouver la religion ici n’est surprenant qu’en apparence.
Ce que l’on appelle le « retour du religieux » est en effet
principalement impulsé par la révolution identitaire. La religiosité
contemporaine n’est pas un héritage des anciennes sociétés. Avec
ou sans recours aux dogmes du passé, nous assistons en fait à
l’invention d’un nouveau type de religion. Pour le meilleur quand les
croyances fournissent une éthique apaisante à des individus
désorientés. Mais aussi pour le pire quand la reformulation
imaginaire de communautés traditionnelles engendre des identités
meurtrières 34. Sans aller jusqu’à ces extrémités, partout aujourd’hui
« les manifestations d’affirmation identitaire inspirées par la religion
35
se multiplient et se diversifient », créant des zones où les lois du
groupe passent avant celles de la République.
Hier ordre significatif structurant la société, la religion est
aujourd’hui de plus en plus intériorisée sous la forme d’une croyance
personnelle 36. En délivrant l’individu d’un peu de l’angoisse et de la
fatigue d’être soi, elle peut, à travers cette nouvelle fonction
thérapeutique, lui assurer équilibre psychologique, calme et sérénité.
Nombre de spiritualités évoluent dans ce sens, celui de la paix et de
la tolérance confinant à la sagesse. Mais il ne faut jamais oublier que
la production de sens est particulièrement volatile et instable ; elle
peut brutalement prendre des formes beaucoup moins pacifiques.
L’identité est sans cesse guettée par cette diablesse qu’est l’idée
d’une totalité absolue et définitive, d’autant plus rassurante qu’elle
devient simpliste et exclusive. Or les corpus religieux, vérités
transcendantales et dogmatiques, se prêtent idéalement à cette
dérive fondamentaliste.
Le franchissement de la ligne rouge dépend pour beaucoup du
nombre et de la diversité des ressources sociales et culturelles. En
effet, lorsque le jeu d’identités disponible est riche, les totalisations
sont brèves et diversifiées. L’individu développe alors une distance
réflexive avec ces soi changeants. Lorsque le jeu est, au contraire,
limité, la totalisation se répète et se durcit, la grille interprétative
devient unique, enfermant l’intégralité de la personnalité. Mécanisme
d’enfermement aggravé encore dans les situations de stigmatisation
sociale et d’atteinte à l’estime de soi. Le monde des autres est alors
perçu comme étranger, incompréhensible et hostile. Seule la
crispation sur quelques idées fixes et l’énergie oppositionnelle
inventant toutes sortes d’ennemis conjurent la désintégration
psychologique. Ce qui entraîne le risque d’un déchaînement de
violences en chaîne.

LE DÉTRICOTAGE DE LA LAÏCITÉ
Comment la société peut-elle réagir au fractionnement généralisé
qui la réduit en une infinité de sous-mondes s’enfermant dans leurs
certitudes, voire dans des dogmes religieux sûrs de détenir à eux
seuls la vérité ? La République croyait avoir trouvé la réponse en
instaurant un espace laïc réglementé permettant à chacun de vivre
ses croyances personnelles tout en respectant des règles du jeu
fixées en commun. Les combats contre l’Église furent souvent rudes
en 1905, les débats passionnés. Mais on doit constater que, pendant
un siècle, le résultat fut impressionnant. Mis à part quelques
anicroches, République et démocratie ont réussi à s’accorder autour
de cet espace laïc, notamment à l’école, laissant même croire
qu’elles pourraient s’accorder sur tout. En réalité, elles n’y sont
parvenues que pendant une période très particulière de l’histoire.
À l’âge de l’hyperdémocratie et des affirmations identitaires qui
lui sont liées, la laïcité, dernier rempart de l’accord trouvé entre
République et démocratie, est entrée dans une zone de graves
turbulences. En effet, à cause de ce phénomène croissant de
croyances s’enfermant sur elles-mêmes, il n’y a que de mauvaises
solutions pour une laïcité aujourd’hui sur la défensive.
La première consiste à s’accrocher au rêve perdu de la
République, à croire, encore et toujours, que les règles du bien
commun énoncées d’en haut pourraient être acceptées par tous,
comme à la grande époque du bloc moral du Progrès. Face au refus
d’obtempérer des groupes faisant sécession, cette laïcité vertueuse
et nostalgique est donc condamnée à prendre des attitudes
autoritaires et cassantes, à n’agir que par interdits et répression. Elle
a perdu l’élan qui lui donnait sa force et sa grandeur.
La deuxième solution a longtemps paru être LA solution. Puisque
un désir de diversité se manifestait, que des cultures minoritaires
cherchaient à s’épanouir, le mieux était de les respecter plutôt que
de les combattre, de les accueillir et de leur trouver une place au
sein d’une laïcité renouvelée, plus souple et plus ouverte, sur le
modèle de ce qui se passe dans nombre de pays anglo-saxons.
Hélas, cette laïcité ouverte découvre aujourd’hui qu’elle peut
37
enfanter des monstres . Car, à mesure que l’hyperdémocratie
fractionne et produit des entités s’enfermant sur elles-mêmes
jusqu’au fanatisme, il faut trouver le moyen de fixer des limites en
instaurant des règles communes. Une conception assouplie de la
laïcité peut au contraire accélérer le processus de fragmentation.
La troisième solution est la pire de toutes : c’est en fait une
fausse laïcité (qui n’a plus rien à voir avec l’esprit de 1905), inventée
récemment par la droite dure et l’extrême droite, et se référant aux
racines chrétiennes de la France ou de l’Europe pour transformer cet
amalgame laïco-religieux en une machine de guerre identitaire
contre l’islam et les musulmans.
La laïcité parvient encore à maintenir ses acquis dans les
espaces républicains les plus institutionnalisés, notamment à l’école.
Malgré les polémiques et les déchirements, les différentes affaires
qui ont secoué la société au sujet du voile dans des écoles ou des
crèches ne me paraissent pas, pour cette raison, les plus
révélatrices de sa fragilité grandissante. Il en va tout autrement
d’espaces comme la rue, et surtout la plage. Chaque espace est
marqué par une distance plus ou moins grande avec
l’institutionnalisation républicaine d’un côté, la montée de
l’hyperdémocratie de l’autre. L’école est l’exemple même d’un
espace républicain qui maintient encore un certain nombre de
disciplines collectives. La plage, à l’inverse, est une sorte de modèle
des nouveaux espaces de la liberté individuelle où chacun peut faire
ce qu’il veut. « Sous les pavés, la plage ! » : le célèbre slogan de
Mai 68 évoquait ce symbole de toutes les libertés. À la plage, en
effet, tout semble permis, loin des règlements de la ville, dans une
ambiance de tolérance extrême accentuée par le ramollissement
des idées et les corps alanguis. Et c’est bien là que s’expérimente,
plus qu’ailleurs, la capacité d’une société à gérer sa vie collective
sans prescriptions édictées d’en haut (il y en a quand même
quelques-unes, mais elles sont limitées). C’est donc là aussi que la
laïcité républicaine peut voir apparaître les problèmes les plus
insolubles qu’elle va bientôt affronter.
Un problème se pose néanmoins pour l’intelligence des faits.
Car, dans la mentalité commune, la plage est un espace dérisoire,
de pur divertissement, qui ne saurait être pris au sérieux. Elle est
cela, bien sûr. Mais elle représente également un objet d’étude
privilégié des nouveaux défis, gigantesques, de l’hyperdémocratie.

CE QUE NOUS DIT LE BURKINI


C’est pourquoi l’affaire du burkini, qui éclata à l’été 2016, aurait
dû nous apprendre énormément de choses sur notre présent et
notre avenir. Malheureusement, elle ne nous apprit rien, car nous
refusâmes, dans un mouvement presque unanime, de la regarder en
face. À l’été 2016, les politiques et les commentateurs s’agacèrent
que cette « fausse polémique » occupe l’avant-scène médiatique et
relègue ainsi les « vrais problèmes des Français ». Et quand, un an
plus tard, je publiai un livre 38 pour souligner l’importance de ces
enjeux, je fus confronté à un désir de refoulement généralisé : « Ah
non ! On a déjà passé l’été dernier avec ces bêtises, on ne va pas
recommencer ! »
Que l’on me permette donc de résumer en quelques lignes tout
ce que le burkini peut nous apprendre. Il convient d’abord de rétablir
quelques vérités élémentaires, car tout a été mélangé et l’on a
ignoré les faits les plus simples (ce que l’on continue de faire),
multipliant amalgames et erreurs d’analyse. Le burkini n’a rien à voir
avec la burqa ; il ne couvre pas le visage ; c’est le gouvernement
australien qui en est à l’origine, et les islamistes y sont opposés,
comme ils sont opposés aux plaisirs balnéaires pour les femmes.
Celles qui, en France, ont acheté un burkini (et n’ont pas osé le
mettre – beaucoup de burkinis sont restés dans les tiroirs) ne sont
pas porteuses d’un projet politique, mais souhaitaient simplement se
baigner tranquilles, dans une logique d’épanouissement personnel.
39
Comme pour le voile , il s’agissait d’une décision majoritairement
individuelle, et non prise sous la pression de la famille ou du mari.
Il n’aurait donc jamais dû y avoir la moindre polémique ni la
moindre hésitation. Au contraire, le burkini était un peu un exemple
de ce que permet la nouvelle démocratisation de la vie personnelle,
la possibilité pour chacun d’exprimer des désirs nouveaux – en
l’occurrence, celui de pouvoir se baigner tout en respectant les
prescriptions de sa croyance. Le Conseil d’État ne s’y est d’ailleurs
pas trompé, invalidant les interdictions municipales ; selon la loi, les
femmes musulmanes avaient le droit d’aller sur la plage en burkini.
Mais le mal était fait dans les esprits. Une gigantesque pression
morale dissuada ces femmes de se montrer dans cette tenue,
organisant une puissante censure implicite et inavouée. Sans que
personne ne s’en rende compte (sauf les intéressées), des milliers
de femmes étaient interdites de plage, victimes d’une violence
psychologique insidieuse et plongées dans l’incompréhension. Car
la théorie officielle ne dit-elle pas que chacun peut faire ce qu’il veut
sur la plage, symbole de l’hyperdémocratie ? En réalité, c’était la
démocratie elle-même qui venait de subir une très importante
restriction. Le problème avait été en apparence résolu, mais, par
l’amputation de son exercice, la démocratie avait été rétrogradée
d’un cran.
Voilà pour la face visible des choses. Mais il y en a une autre.
Car porter le voile n’est jamais anodin, y compris pour les voiles les
plus modernes, comme le burkini. C’est le signe d’une position
particulière des femmes, pouvant éloigner la perspective de leur
émancipation, bien qu’elles le dénient souvent. C’est également un
signe pouvant donner prise sur soi et accentuer la religiosité, puis
l’enfermement dans cette croyance, jusqu’à la sécession d’avec le
monde commun. Cette trajectoire n’a rien d’inéluctable, bien sûr, et
beaucoup de femmes parviennent à trouver un équilibre entre
croyance personnelle et maintien d’une ouverture sur la société
ordinaire. Mais toute situation de fragilisation identitaire est
susceptible de faire basculer de l’autre côté de la ligne rouge en
favorisant les pressions de l’entourage, ce qui serait moins aisé si
l’on ne portait pas de voile.
Le voile illustre de façon éclatante comment la démocratie est
désormais piégée par elle-même. « C’est mon voile, c’est mon
choix ! » disent les femmes, et elles ont raison. C’est une décision
personnelle, comme d’autres peuvent exprimer le désir de se
conformer à un régime végétalien ou de se faire faire un piercing sur
la langue. C’est d’autant plus leur choix dans le cas du burkini,
puisqu’il s’exerce dans un espace, la plage, symbolique de
l’expression hyperdémocratique. Mais ce choix installe les conditions
d’un fractionnement généralisé pouvant à terme rendre impossible le
vivre-ensemble. L’affaire du burkini nous révélait brutalement que la
démocratie, qui aurait pu apparaître comme victorieuse de la
République, était en fait en train de rencontrer ses limites.
Avons-nous regardé ce problème en face ? Non, nous l’avons
ignoré ou moqué, nous avons fait comme s’il n’existait pas, nous
avons tenté de nous en débarrasser le plus vite possible. L’avons-
nous utilisé pour essayer de réfléchir enfin aux graves perspectives
qui s’annoncent ? Non, nous avons mis la poussière sous le tapis,
nous convainquant qu’à travers cette violente censure secrète
bafouant la démocratie tout était résolu. Nous avons ainsi gonflé
l’incompréhension et le ressentiment qui alimenteront à l’avenir des
éclats encore plus graves.

UNE LIBERTÉ SURVEILLÉE


Après la période grisante des années 1960-1970, celle des
débuts de l’hyperdémocratie, où les murs de l’ancienne société
furent abattus et où l’on découvrit l’étendue sans fin des libertés
individuelles, après la période de transition des années 1980-1990,
vint donc, avec le tournant des années 2000, la progressive
découverte des limites. Le modèle de l’individu démocratique se
révélait infiniment plus compliqué à mettre en œuvre que ce que l’on
avait imaginé. Les îlots de croyances bornées, en particulier,
menaçaient en se développant de fissurer ce qui avait été autrefois
le bel édifice de la République.
Face à ce risque, le premier réflexe, le plus simple, est de
réglementer. C’est pourquoi l’idée d’une interdiction de plage fut
mise en avant par certains maires, qui ne tentèrent même pas de
regarder d’un peu plus près les faits ni les textes de loi. Or aucune
tentative de réglementation n’est anodine. Une mesure imposant
une interdiction ou un protocole de comportement, comme la fouille
des sacs face au risque d’attentat, peut paraître incontournable et
légitime – ce n’est pas son bien-fondé que je mets en question. Je
demande simplement que l’on prenne conscience qu’elle impose
une restriction du fonctionnement démocratique. Face à
l’impossibilité de résoudre la contradiction entre République et
démocratie, nous avons aujourd’hui une furieuse tendance à opter
pour une réduction de la seconde ; il faut en faire le constat. La
montée de l’autoritarisme ne se résume pas à l’émergence de
régimes populistes à propension dictatoriale ; elle se manifeste aussi
par un interventionnisme disciplinaire grandissant dans les
démocraties les plus libérales.
Les libertés offertes par les sociétés démocratiques sont
marquées par une ambiguïté intrinsèque : elles sont à la fois
véritables et (en partie) illusoires. Elles prennent leur source dans
l’univers de la représentation, la théorie de l’individu démocratique
qui, en les proclamant, parvient à forcer le réel, mais sans jamais
que ce dernier atteigne la pureté des principes affichés. Par de
discrets mécanismes pervers, de nouvelles limites aux libertés sont
même massivement introduites, jusqu’à déboucher sur le paradoxe
actuel, celui d’une production normative devenue beaucoup plus
importante que dans les sociétés anciennes.
Il n’y a là en fait rien d’étonnant. L’autonomie individuelle propre
aux sociétés démocratiques induit nécessairement une activité
sociale de fabrication de normes et de règlements infiniment plus
intense que dans une société où les institutions déroulent leurs
programmes établis et construisent les individus conformément à
ceux-ci. Les instruments de la contrainte sociale ont changé de
nature et de forme en quelques siècles. Dans la société
traditionnelle, les hiérarchies sociales se mêlaient au contrôle mutuel
pour imposer les mœurs comme des règles allant de soi. Le poids
des habitudes établies était souvent plus important que le droit écrit
pour y parvenir. Prenons l’exemple de l’urbanisme : rien n’interdisait
de construire sa maison à son idée, mais la coutume voulait que l’on
choisisse l’ardoise au nord, la tuile au sud, et que l’on regroupe les
villages dans un ensemble. Aujourd’hui, au contraire, le désir
d’originalité est si grand que les règles d’urbanisme deviennent
toujours plus nombreuses, précises et contraignantes.
La modernité hyperdémocratique se caractérise par un double
mouvement : d’un côté, l’affirmation d’un nouvel espace de liberté
individuelle ; de l’autre, une réglementation écrite détaillée fixant les
interdits et codifiant les punitions. Nous sommes libres, mais à
l’intérieur d’un périmètre réglementaire au-delà duquel nous sommes
strictement sanctionnés. Libres de chanter dans la rue (pas trop fort
quand même), mais pas de la traverser en dehors des passages
e
piétons. Un villageois du XVIII siècle serait étonné par cette
discipline nouvelle. Il le serait encore plus de découvrir la très longue
liste des interdits réglementaires. Moins à cause de la sévérité des
sanctions (la société traditionnelle avait la main très lourde pour
certains délits) que du caractère pointilleux et systématique des lois
et règlements en tout genre.
La société moderne a surtout la phobie du risque, de tous les
risques 40. Dès que pointe le moindre péril, les règlements pleuvent
pour le prévenir ou le combattre. Danger sur la route ? L’alcool est
précisément mesuré avec des instruments adéquats, et le
contrevenant peut encourir jusqu’à des peines de prison. Notre
villageois (qui pouvait boire sans compter avant de conduire sa
charrette) n’en croirait pas ses yeux, notamment en raison de la
puissance de la mobilisation institutionnelle et de la sophistication de
l’appareillage technique de contrôle.
Notre fascination pour la liberté, historiquement nouvelle,
détourne notre regard de la masse grandissante des interdits
promulgués par la loi ou par toutes sortes d’institutions. Nous nous
sommes déjà penchés sur l’exemple de l’alimentation. Quand des
injonctions tombent d’on ne sait trop quelles hauteurs
bureaucratiques, quelque peu ridicules dans leur énigmatique
précision (« Mangez cinq fruits et légumes par jour ! » – mais
comment compter une tige de persil ?), ces diktats ne provoquent
aucune réserve au sein de la population, bien au contraire. Rien
n’est pire en effet que l’incertitude, et tout repère est bon à prendre
(quitte à le suivre de loin, à sa manière personnelle). Face à la
restriction de nos libertés, nous sommes des victimes consentantes.

« CHACUN FAIT CE QU’IL VEUT »


Sur la plage, presque rien ne semble interdit. Dans ces types
d’espaces ouverts, sortes de laboratoires avancés de
l’hyperdémocratie, il est frappant de constater comment, hors de
toute réglementation explicite, des normes secrètes sont pourtant
continuellement fabriquées par les gens eux-mêmes. En ce qui
concerne la plage, c’est par le jeu des regards qu’elles sont mises
en œuvre. J’ai longuement étudié le mécanisme précis de leur
formation 41. Je peux le résumer ici en quelques lignes.
La première question portait sur ce qu’il était possible de faire sur
la plage ; ce qui était bien, ce qui n’était pas bien, ce qu’il faudrait
interdire. Les réponses (excepté à propos du burkini) étaient toujours
les mêmes. En substance : « Chacun fait ce qu’il veut ! » – phrase
illustrant à merveille à quel point ont été intériorisés le processus
d’individualisation démocratique et son approfondissement dans la
vie personnelle. À mieux écouter, cependant, c’était légèrement plus
complexe que cela. Après le « Chacun fait ce qu’il veut ! », souvent
énoncé d’une voix vive et assurée, remplie de la fierté (cela
s’entendait vraiment) de pouvoir énoncer ce principe de liberté
absolue, venait un léger silence, suivi, d’une voix beaucoup plus
discrète, presque gênée, d’un petit « mais… », qui allait annoncer
quelques restrictions discrètes. « Chaque femme a le droit d’enlever
son haut de maillot, chacun fait ce qu’il veut, mais… une vieille
grand-mère, par exemple, il faut le dire, ce n’est pas beau ! »
Mon enquête avait porté plus particulièrement sur la pratique des
seins nus à la plage. Le recoupement des réponses me permit
bientôt de dresser la liste de tous les seins qui avaient « le droit,
mais… » : les trop vieux, les trop gros, les trop flasques. Et, a
contrario, de dessiner le portrait-robot de ce que quelques
personnes avaient explicitement appelé le « beau sein normal »
(petit, haut, ferme), qui jouissait d’un maximum de liberté sur la
plage, permettant à son heureuse propriétaire de se lever, de
marcher, voire de se baigner sans son haut de maillot. À mesure que
les seins s’éloignaient de cette définition, la liberté se faisait plus
restreinte. Aussi surprenant que cela puisse paraître, la plage,
chaque jour, chaque heure, fabriquait des normes de comportement
ainsi que le sens du normal, définissait ce qui était bien et ce qui
était mal. « Chacun fait ce qu’il veut, mais… » Beaucoup de choses
dépendaient de ce petit « mais… ».
Bien, me direz-vous, mais alors quelle différence avec un espace
plus explicitement réglementé, puisque, d’une manière ou d’une
autre, des normes finissent par s’imposer ? Qu’est-ce que cela
change qu’elles viennent d’en haut plutôt que d’en bas ? Les normes
venant d’en bas ne sont-elles pas elles aussi insidieusement
contraignantes, voire cruelles, quand par exemple, sur la plage, elles
discriminent sur la base d’un code de beauté tyrannique ?
Ce que cela change est considérable et révèle rien de moins
qu’un choix de société. L’engrenage qui s’enclenche aujourd’hui est
celui d’un irrésistible retour en arrière marqué par une diminution des
espaces où les normes sont produites d’en bas, par les gens eux-
mêmes. Quelques mesures réglementaires peuvent ne pas
apparaître comme une décision gravissime ; on comprend qu’il faille
fouiller les sacs ou limiter la vitesse sur les routes compte tenu de
l’absence d’autres solutions pour conjurer un risque évident. Le
problème ne doit pas être envisagé de façon isolée. Il réside dans le
fait qu’un vaste courant d’opinion à travers le monde est en train de
basculer vers un positionnement de refus face aux derniers
développements de l’individualisme démocratique, voire de la
démocratie elle-même, positionnement porté par un populisme
grandissant et dessinant les contours de ce qui pourrait devenir
demain un modèle dominant, sous forme de République autoritaire.
Un mouvement populiste qui, soudain, peut s’emballer, dépassant
les groupes qui s’y reconnaissent habituellement. C’est ce qu’a
illustré notamment le désir majoritaire d’interdire le burkini sur les
plages, vécu comme une évidence que partageaient même des
franges modernistes soutenant l’émancipation des femmes.
Car l’hyperdémocratie est entrée en crise sans que nous en
ayons bien pris conscience. La contradiction entre République et
démocratie est devenue si aiguë qu’elle paraît de plus en plus
insoluble, et l’une des (terrifiantes) solutions qui se profilent est celle
d’une République autoritaire.

1. Ulrich Beck, 2001.


2. Slogan de Mai 68.
3. Slogans de Mai 68.
4. Alexis de Tocqueville, 1835.
5. Marcel Gauchet, 2017.
6. Gilles Lipovetsky, 1993.
7. Zygmunt Bauman, 2013.
8. Jean-Claude Kaufmann, 2003.
9. Christopher Lasch, 2008.
10. Samuel Moyn, 2015.
11. Marcel Gauchet, 2017.
12. Ibid.
13. Jean-Claude Kaufmann, 2012.
14. Jean-Claude Kaufmann, 2010.
15. Alain Ehrenberg, 1998.
16. Eugène Lefebvre, Les Aliments, Paris, Hachette, 1882, cité par Christian
Boudan, 2004.
17. Ibid.
18. Julia Csergo, 2004.
19. Georges Vigarello, 1993.
20. Claude Fischler, 1993.
21. Claude Fischler, 1994.
22. Antonio Damasio, 1995.
23. Mark Granovetter, 1973.
24. Daniel Miller et Don Slater, 2000.
25. Erich Merkle et Rhonda Richardson, 2000.
26. Témoignage repris de Jean-Claude Kaufmann, 2010.
27. Marco Revelli, 2017.
28. Jean-Claude Kaufmann, 1994.
29. Jacques Ion, 2002.
30. Olivier Roy, 2002.
31. Jean-Claude Kaufmann, 2004.
32. Alain Ehrenberg, 1998.
33. Robert Castel, 2009.
34. Amin Maalouf, 2002.
35. http://www.laicite-republique.org/rapport-clavreul-laicite-valeurs-de-la-
republique-et-exigences-minimales-de-la.html.
36. Danièle Hervieu-Léger, 1999.
37. Caroline Fourest, 2016.
38. Jean-Claude Kaufmann, 2017.
39. Hakim El Karoui (2016)
40. Ulrich Beck, 2001.
41. Jean-Claude Kaufmann, 2017.
3.

Le populisme liquide
et la République autoritaire

OÙ VA LE MONDE ?
Commençons par le meilleur : la démocratie n’est pas morte. Elle
continue même à se développer d’une certaine manière, de façon
parfois remarquable. Entre ce constat réjouissant et les signes qui
se multiplient du désastre annoncé, l’erreur serait de déduire une
sorte de moyenne annulant les extrêmes.
La démocratie est née comme un système de représentation
politique il y a plus de deux siècles. Depuis, elle n’a cessé de
s’élargir géographiquement, et de s’approfondir, dépassant le simple
domaine du politique pour pénétrer l’univers quotidien des individus.
Ce double mouvement d’élargissement et d’approfondissement est
encore d’actualité, et nous masque justement parfois les dangers qui
nous menacent.
La démocratie politique s’est installée comme un modèle de
référence incontesté (ou presque) d’un bout à l’autre de la planète,
incitant jusqu’aux régimes autoritaires à parler (abusivement) en son
nom et à mettre en scène des élections (truquées), ce qui démontre
sa puissance symbolique. Même les despotes, d’Assad à Erdogan,
en passant par Poutine, se disent démocrates. Il y a aussi des
améliorations notables d’un point de vue concret, en termes de
démocratie réelle, bien que ces progrès soient aujourd’hui plus
modestes et incertains. Retenons malgré tout que des nations, en
Afrique ou en Asie, continuent à découvrir avec enthousiasme les
principes des élections libres, de la séparation des pouvoirs et de la
formation d’une opinion publique. La démocratie politique conquiert
de nouveaux territoires, comme le montre, entre autres exemples, le
cas du Liberia. Et, dans nombre de pays encore régis par la
tradition, le féodalisme ou une religion d’État, la jeunesse s’insurge
et se passionne pour les droits du peuple à décider lui-même et à
inventer son avenir. Les printemps arabes en ont été une des plus
spectaculaires illustrations.
On ne saurait s’en tenir à une comptabilité grossière (avancée ou
recul de la démocratie ?) si l’on veut cerner les évolutions en cours.
Le nombre de pays basculant vers le modèle de la République
autoritaire est impressionnant : sur ce plan, la crise de la démocratie
est évidente. Mais dans d’autres pays, à l’inverse, les institutions
cultivent toujours davantage l’art de l’écoute et de la négociation,
multipliant les médiations et consultations de toute sorte, avec un
personnel formé pour recevoir les doléances. Et cela d’autant plus
que les droits de l’homme s’installent comme référence ultime de
toute politique, dissolvant les velléités d’absolutisme.
La situation peut donc être résumée de la manière suivante : tant
qu’une société n’a pas basculé dans le populisme autoritaire, la
marche vers toujours plus de démocratisation se poursuit et s’inscrit
dans les institutions. Cependant, une analyse dynamique du
processus débouche sur un constat moins optimiste : plus cette
démocratisation progresse, notamment dans le sens du respect des
minorités et du droit des individus, plus elle alimente secrètement
des forces de rejet et de repli qui exploseront plus tard sous forme
d’affirmations populistes et sectaires. Les avancées de la
démocratisation, qui sont manifestes, préparent en fait les conditions
de soudains retours de bâton autoritaristes, de plus en plus
fréquents et spectaculaires, offrant le spectacle de pays dont on ne
sait trop de quel côté ils vont basculer à chaque élection. En France,
par exemple, lors de l’élection présidentielle de 2017, le
Rassemblement national s’approchait sérieusement du pouvoir
quand la tournure des événements a favorisé la vague Macron,
habilement peinte aux couleurs du dégagisme. Aux États-Unis, à
l’inverse, c’est Trump qui a créé la surprise en 2016, de même que
Salvini en Italie ou Bolsonaro au Brésil en 2018. Nous vivons un
moment très particulier de l’histoire, marqué par d’imprévisibles
moments de bascule.

LA RÉPUBLIQUE MONDIALE
Alors que les poussées populistes et nationalistes interrompent
de plus en plus souvent le processus de démocratisation au niveau
national, la situation est différente au niveau mondial, où l’absence
de suffrage direct permet aux institutions multilatérales de continuer
à se renforcer sereinement. Du moins était-ce le cas jusqu’il y a peu.
Alors que les Républiques européennes ont connu leur apogée il
y a plus d’un siècle, l’âge d’or des institutions internationales,
esquisses d’une gouvernance du monde, est beaucoup plus récent.
Certes, l’Union générale des postes ou la Croix-Rouge, si l’on élargit
le propos aux grandes ONG, ont vu le jour dès la seconde moitié du
e
XIX siècle. Mais le rythme des créations s’accélère brusquement
après 1945, avec la mise en place d’institutions décisives, à
commencer par l’Organisation des Nations unies. Puis il atteint son
maximum dans les années 1970-1980. « Entre 1972 et 1984, le
nombre des organisations intergouvernementales passe de 280 à
1 530 et celui des organisations non gouvernementales de 2 795 à
12 686. C’est le dernier chiffre, naturellement, qui est le plus
significatif : l’initiative est passée du côté des sociétés civiles, c’est
1
chez elles que se situe la dynamique la plus vigoureuse . »
L’ensemble constitue désormais un impressionnant maillage
institutionnel, multiforme, mais fondé pour l’essentiel sur la défense
des droits de l’homme.
La fin du siècle enregistre encore des progrès notables, avec par
exemple la conférence de Rome instituant la Cour pénale
internationale, ou encore la dynamique communautaire européenne
qui permet la création d’une monnaie unique. Mais l’élan semble
retomber après l’entrée dans le nouveau millénaire, ne se
prolongeant qu’au niveau des ONG et des initiatives citoyennes. La
montée des affirmations identitaires réactive en effet un nationalisme
qui freine et fragilise le multilatéralisme et la coopération, les
institutions internationales étant souvent la première cible des
populistes. Le processus de repli national était déjà largement
engagé quand des pays majeurs l’ont soudain accéléré – comme le
Royaume-Uni avec le vote du Brexit et les États-Unis avec l’élection
de Trump, qui n’a pas tardé à multiplier les critiques envers les
Nations unies et à retirer son pays de l’UNESCO, de l’accord de
Paris sur le climat, du Pacte mondial sur les migrations et du Conseil
des droits de l’homme de l’ONU.
Le mouvement qui conduisait à une esquisse de République
mondiale des droits de l’homme n’est pas interrompu, mais il est
pour le moins ralenti. Car les institutions internationales, dont le
développement était relativement protégé par l’absence de suffrage
direct, endurent désormais les coups des leaders nationalistes, avec
des effets dévastateurs quand il s’agit de pays de premier plan. Sur
ce point aussi, l’élection de Trump marque une rupture essentielle.
Les institutions de coopération internationale, qui représentaient un
nouveau point d’appui pour l’essor de la démocratie et de la paix et
pour le respect de la planète, sont entrées dans une phase de
fragilisation.
C’est d’autant plus vrai qu’elles subissent de plein fouet une
autre critique, grandissante, provenant des opinions publiques.
Critique en partie justifiée. Car les institutions internationales sont
loin d’être parées de toutes les vertus. Il s’agit très souvent de
lourdes bureaucraties, parfois condamnées à l’inefficacité quand
s’aiguise la rivalité entre États (les missions de paix de l’ONU restent
souvent bien modestes). Par ailleurs, nombre d’entre elles (pensons
à l’Union européenne) privilégient la défense du système capitaliste,
qui semble passer avant toute autre considération, quand elles n’y
sont pas totalement vouées. Nous sommes donc assez loin de ce
qui pourrait déclencher l’enthousiasme des peuples, comme le fit la
mission civilisatrice de la République à sa grande époque. L’Union
européenne ou les sommets de chefs d’État (G8 ou G20) ont le don
de susciter particulièrement la colère de la jeunesse révoltée, qui en
fait ses cibles privilégiées.
Nous avons vu précédemment que la République découvre peu
à peu combien elle est antinomique avec la deuxième phase du
mouvement de démocratisation, qui la grignote de l’intérieur. Elle se
maintient en s’accrochant à ses symboles et à ses monuments, ainsi
qu’à travers l’exercice le plus classique de la représentation
politique, récemment fragilisé par la montée de formes de pouvoir
autoritaires et populistes. Elle pensait avoir trouvé au niveau
international une ligne de fuite qui lui permettait de reconstruire de
nouvelles bases institutionnelles garantissant à la fois les rudiments
d’une gouvernance mondiale et la défense multilatérale des
principes de la démocratie fondés sur les droits de l’homme. Elle
comprend aujourd’hui que cela aussi était provisoire, et que le
mouvement de détricotage de ce qui avait été si difficilement édifié a
commencé. Cependant, comme la République nationale avec ses
monuments et ses symboles, les institutions internationales ont un
tel poids, représentent une telle masse de règles et de rituels,
qu’elles semblent continuer sur leur lancée, tel un paquebot victime
d’une panne de moteur. Sauf que l’élan n’est plus le même.

LE MOMENT DÉMOCRATIQUE
Ignorant cette rupture historique à l’œuvre, les formes
d’expression de la démocratie continuent à se développer,
notamment au travers des organisations non gouvernementales et
des initiatives citoyennes. Jamais nous n’avons assisté à autant de
débats publics (amplifiés par Internet) sur les questions les plus
diverses. Les médias se sont d’ailleurs adaptés à cette évolution,
multipliant les consultations et forums. L’expert, hier roi incontesté
des studios et des plateaux télé, est de plus en plus concurrencé par
le simple auditeur ou téléspectateur s’emparant du micro pour
donner son avis personnel. « Moi, je pense que… » Mais cet
approfondissement hyperdémocratique secrète, je l’ai dit, un
enfermement dans des bulles de certitudes qui n’améliore en rien le
fonctionnement démocratique réel – bien au contraire, il alimente le
soupçon et un désir de « dégagisme » à l’égard de toutes les
institutions, y compris celles qui maintiennent l’héritage républicain
ou défendent les droits de l’homme. Cela, combiné à la montée des
formes autoritaires de pouvoir, conduit à dresser un constat
dramatique : nous sommes irrémédiablement entrés dans une phase
de déclin de la démocratie, préfigurant une lente agonie de notre
civilisation.
Ce triste état de fait ne doit cependant pas nous empêcher
d’apprécier les aspects positifs du moment que nous vivons, malgré
les nuages noirs qui s’amoncellent. Ainsi, la libre expression des
individus n’avait jamais connu une telle intensité, une telle créativité,
une telle capacité à dire, à écouter, à échanger. Il faut savoir profiter
de ce moment pendant qu’il est encore temps. Tout en nous
inquiétant de l’avenir.
Les mouvements de l’histoire ont un rythme que nous devons
saisir pour comprendre l’avenir qui s’annonce. Le chant du cygne
démocratique que nous vivons actuellement résulte d’un équilibre
très instable entre deux forces contraires : d’un côté, le long héritage
de la République, l’instauration d’une démocratie politique, puis son
élargissement à la « démocratie 2.0 » et à l’hyperdémocratie de la
vie personnelle ; de l’autre, la contre-révolution identitaire qui s’est
développée en réaction – c’est d’ailleurs pourquoi elle est beaucoup
plus récente, son essor irrésistible ne datant que du début des
années 2000. Plus récente, elle est toutefois d’une puissance
grandissante et constitue désormais la force dominante. Alors que
l’énergie démocratique s’affaiblit, que la démocratie rompt son
ancrage républicain et se perd dans un élargissement incertain
générant trop d’angoisse et de fatigue mentale, que sa
mondialisation institutionnelle découvre ses limites, le mouvement
d’affirmation identitaire a la résolution des débuts, la passion du
nouveau, la force que dégagent les idées simples, un souffle qui
entraîne.

LA DÉFAITE DES PRINTEMPS ARABES


Bien que nous nous trouvions à un point d’équilibre où un pays
peut basculer d’un côté ou de l’autre à tout instant, bien que des
éclaircies démocratiques succèdent à des glaciations autoritaires,
bien que l’histoire n’ait rien d’une évolution linéaire, donc, le sens du
mouvement nous entraîne vers le pire, et non vers le meilleur.
Une illustration éclatante nous en a été donnée par les Printemps
arabes. Quelle merveilleuse surprise ce fut pour tous les
démocrates ! De Damas à Tunis en passant par Le Caire et Tripoli,
une jeunesse entière se levait au nom de son désir de liberté et de
démocratie. Une révolte d’une telle importance, spontanée mais
maîtrisée et responsable, franchissant les frontières, aurait dû
produire des effets politiques considérables. Vingt ou trente ans plus
tôt, ç’aurait sans doute été le cas : de nouvelles démocraties nous
auraient éblouis par leur créativité. Mais l’époque n’est plus la
même. Le drame des Printemps arabes est qu’ils se sont produits
trop tard, à un moment où la contre-révolution identitaire était
devenue la force dominante, générant une fragmentation
communautariste et guerrière, comme en Libye, un autoritarisme
criminel, comme en Syrie, ou une montée du fondamentalisme
religieux, comme dans la plupart des pays arabes. Seule la Tunisie a
réussi à relativement s’en sortir pour le moment. La faillite des
Printemps arabes indique clairement que nous sommes entrés dans
la phase de déclin de notre civilisation fondée sur les principes
démocratiques.
Des signes de plus en plus nombreux indiquent qu’il est en train
de se passer quelque chose. Alors que nos sociétés avaient cru
renvoyer définitivement au passé les anciennes dictatures (Franco,
Salazar, les colonels grecs), que la chute du mur de Berlin avait
ouvert de nouveaux espaces à la démocratie politique en Europe de
l’Est, un vent mauvais nous apporte des nouvelles consternantes
depuis l’orée des années 2000. Partout montent les crispations, les
enfermements catégoriels ou communautaires désignant
d’improbables « autres » comme responsables des malheurs
endurés. Venus parfois de nulle part, des « nous » émergent ou se
renforcent, sûrs de leurs vérités autoproclamées. Des « nous »
racistes, des « nous » nationalistes, des « nous » religieux
fondamentalistes. Au nom du rejet du « système », un populisme de
2
plus en plus fluide et incontrôlable brise les repères institutionnels
qui nous permettaient de faire société et se reconnaît dans la
personnalité de chefs médiatiquement charismatiques qui, forts de
ce soutien, peuvent alors administrer des disciplines de type
militaire. Montée des partis d’extrême droite dans toute l’Europe,
terreur du djihadisme, réflexe nationaliste du Brexit, durcissement
autoritaire de Poutine ou d’Erdogan, élection surprise d’un étrange
personnage à la tête de la première puissance mondiale, etc.
L’évolution n’est pas linéaire ; elle procède par à-coups, de façon
non synchrone, à différents niveaux. Parfois la manifestation violente
d’un groupuscule d’extrême droite, crânes rasés et uniformes noirs,
parfois une poussée électorale populiste qui surprend et fait trembler
les observateurs, parfois un courant d’opinion qui s’impose contre
l’avis des experts raisonnables…
Généralement, le parti populiste qui prend le pouvoir doit
estomper ses positions les plus radicales pour composer avec
l’appareil d’État en place. Donald Trump, par exemple, passe une
heure chaque matin à rédiger compulsivement des tweets rageurs
en relayant des informations souvent fausses puisées sur des sites
d’extrême droite, et le reste de sa journée à négocier avec un
appareil d’État multiforme qui lui résiste et tente de canaliser ses
excès 3. Au total, il semble que le pire soit régulièrement évité, mais il
s’agit là d’une illusion d’optique, ou plutôt cela n’est vrai qu’à court
4
terme . Sur le long terme, au niveau mondial, la montée en
puissance du populisme nationaliste est impressionnante.
Une défaite localisée du populisme ne témoigne pas d’un reflux
global, car il n’est pas le dernier à être victime, lui aussi, de l’extrême
volatilité des attirances et des rejets, c’est-à-dire du dégagisme. Une
seule prestation ratée à la télévision, une petite phrase, une grimace
peuvent suffire à retourner l’opinion. Mais le panorama de ce qui se
passe depuis une vingtaine d’années en Europe est très inquiétant.
Partout ou presque, on constate soit le durcissement d’un régime
ultra-conservateur, comme en Pologne, ou populiste-nationaliste,
comme en Hongrie, soit l’arrivée au pouvoir d’un populisme d’un
5
nouveau genre, comme en République tchèque ou, d’une autre
façon, en Italie, soit encore des réflexes de repli nationaliste qui
finissent par se traduire dans les urnes, comme avec le Brexit.

CE QUE TRUMP DIT DE NOUS


Nous commençons à prendre l’habitude d’entendre aux
informations qu’un nouveau pays vient de basculer à son tour, ou de
lire la description d’une aggravation de l’autoritarisme, parfois
spectaculaire, comme dans la Hongrie de Viktor Orbán
(dénonciation des ONG, chasse aux migrants, publication de
manuels scolaires incitant les femmes à rester au foyer – « Les
femmes sont bonnes pour la cuisine, leur rôle c’est de s’occuper de
la maison et de faire des enfants 6 »…), ou bien celle d’un usage très
particulier des référendums. Voyez par exemple cette question pour
le moins orientée dans une consultation populaire officiellement
intitulée « Stoppons Bruxelles ! » : « Que doit faire la Hongrie
lorsque, en dépit d’une récente série d’attaques terroristes en
Europe, Bruxelles veut la forcer à laisser entrer des migrants entrés
7
illégalement ? » Le fait que des élections se tiennent est une
condition nécessaire, mais non suffisante, de la démocratie à
l’époque des populismes.
La prise de pouvoir de Donald Trump l’a illustré de façon
caricaturale. Elle démontre à merveille les dangers qui se profilent
désormais à l’horizon, en lien avec l’émergence de ce genre de
personnage. Il faudrait un livre entier pour expliquer tout ce que nous
apprend son élection. Comment il lui a suffi, pour recueillir les
suffrages, de s’appuyer sur une grosse minorité populiste
(nationaliste blanche, machiste et antisystème 8) de l’Amérique
profonde (« mes gens », selon sa formule) et de jouer de son talent
médiatique pour le divertissement. Et cela non pas dans un lointain
territoire perdu, mais dans la plus grande démocratie du monde, qui
jusqu’alors faisait référence. L’événement ne signale rien de moins
qu’un tournant historique. Il nous dit avec éclat ce que nous sommes
devenus.
Même si un certain retour à la normale est envisageable après
de nouvelles élections, rien ne sera plus jamais comme avant. Non
seulement parce que les États-Unis se sont durablement disqualifiés
comme référence républicaine et démocratique, mais aussi et
surtout parce que l’élection de Trump montre que le nationalisme
populiste est désormais susceptible de prendre le pouvoir partout.
Les optimistes diront que les pires excès qui étaient à craindre ont
été, pour le moment, contenus. Les pessimistes, que ses prises de
position xénophobes (et parfois ouvertement racistes, comme sa
tolérance envers les suprémacistes blancs de Charlottesville), sa
« vérité alternative » (selon un décompte réalisé par le Washington
Post, Trump a diffusé 1 628 informations fausses en moins d’un
9
an ), ses blagues douteuses, son désengagement des institutions et
des accords internationaux et sa rage permanente ont déjà
enclenché une spirale négative qu’il sera très difficile d’inverser.
Car ses tweets lapidaires et ses petites phrases assassines
alimentent et accélèrent le mouvement de repli sur des croyances
qui gangrènent la société tout entière. Les scientifiques se sont ainsi
alarmés du recul de la pensée rationnelle et critique sur de
nombreux sujets : l’évolution, le réchauffement climatique, les OGM,
10
les vaccinations, etc. . Les « faits alternatifs » se présentent
désormais comme des concurrents sérieux des faits établis, les
scientifiques étant renvoyés, avec les politiques et les journalistes, à
l’abominable « système », voué aux gémonies. Tout devient
tellement simple dans la vision complotiste du populisme.

LA MONTÉE DES DISCOURS DE HAINE


Trump occupe le devant de la scène médiatique, et chacun peut
voir combien le personnage nous informe sur le changement
d’époque que nous sommes en train de vivre. Il ne doit cependant
pas être l’arbre qui cache la forêt des mille formes plus discrètes,
mais massives, de recul de la démocratie.
L’Inde, par exemple, est beaucoup moins souvent citée.
Pourtant, le pouvoir de plus en plus arbitraire de Narendra Modi
utilise habilement la religion pour durcir ses positions dans une
logique clairement populiste et conflictuelle. Cet homme désormais
Premier Ministre a été impliqué dans les massacres de musulmans
au Gujarat en 2002. « Il est un partisan revendiqué de l’Hindutva
(l’indianité), dont il considère qu’elle doit être l’idéologie de l’Inde, et,
à l’instar de nombreux populistes autoritaires à l’œuvre aux quatre
coins du monde, il combine un nationalisme culturel extrême à des
politiques nettement néolibérales. Depuis son accession au pouvoir,
il y a bientôt trois ans, les libertés sexuelle, religieuse, culturelle et
artistique ont été bafouées en Inde comme elles ne l’avaient encore
jamais été, et ce dans le cadre du démantèlement systématique de
l’héritage laïque et socialiste de Jawaharlal Nehru ainsi que de la
pensée non violente du Mahatma Gandhi. Depuis l’accession au
pouvoir de Modi, l’Inde risque à tout moment de basculer dans une
guerre contre le Pakistan ; les craintes des musulmans indiens sont
de plus en plus vives, et les Dalits (que l’on appelait autrefois les
“intouchables”) sont quotidiennement agressés et humiliés en toute
11
impunité . »
Il faut savoir regarder la réalité en face et tirer la sonnette
d’alarme avant qu’il ne soit trop tard. Les signes d’une multiplication
des affirmations identitaires, des enfermements sectaires, des
poussées populistes et des régimes autoritaires sont nombreux. Des
ONG spécialisées dans la surveillance des risques pour la
démocratie ont mis au point un certain nombre d’indicateurs qui vont
tous dans le même sens. Dans son rapport annuel, Amnesty
International dénonce la « prolifération des discours haineux qui
s’acharnent sur des groupes entiers de population, les désignent
comme boucs émissaires et propagent l’idée selon laquelle certaines
personnes sont moins “humaines” que d’autres 12 » – y compris au
sommet des États, de l’Italie de Matteo Salvini à la Birmanie
chassant les Rohingyas, de la Turquie de Recep Erdogan aux
Philippines de Rodrigo Duterte. D’après l’ONG Front Line Defenders,
281 défenseurs des droits de l’homme ont été assassinés en un an,
13
et ce chiffre est en progression constante . Cette évolution
dramatique est identique pour les défenseurs de l’environnement (au
premier rang desquels des Indiens d’Amérique centrale et du Sud) :
200 assassinats dans vingt-quatre pays différents, le bilan le plus
lourd depuis que l’ONG Global Witness effectue ce décompte
14
macabre .
L’association Reporters sans frontières estime quant à elle que
« jamais la liberté de la presse n’a été aussi menacée ». Six pays
sur dix ont vu leur situation se dégrader. « Le basculement des
démocraties donne le vertige 15 », a déclaré son secrétaire général.
La situation serait « difficile » ou « très grave » dans soixante-douze
pays sur les cent quatre-vingts recensés, avec des évolutions
rapides, comme celle de la Turquie, qui emprisonne les journalistes
en masse. Mais le plus préoccupant peut-être, c’est que des
restrictions à l’exercice de la liberté de la presse s’observent aussi
au sein des grandes démocraties historiques. « L’arrivée au pouvoir
de Donald Trump aux États-Unis et la campagne du Brexit au
Royaume-Uni ont offert une caisse de résonance au “media
bashing” et aux fausses nouvelles. Partout où le modèle de l’homme
16
fort et autoritaire triomphe, la liberté de la presse recule . » Les
sentiments haineux à l’encontre des journalistes se développent
17
également dans les pays les plus libéraux . La première dérive
populiste du mouvement des « Gilets jaunes » a été de secréter une
suspicion généralisée envers les médias, qui s’est rapidement
traduite par des agressions de personnes faisant simplement leur
travail d’information.

POPULISME ET AUTORITARISME
Nous allons voir comment le nouveau populisme liquide
s’alimente d’expressions venant du bas de la société plus qu’il ne l’a
jamais fait dans l’histoire, rejetant par exemple le « système », alors
que sa prise de pouvoir implique au contraire qu’il s’en accommode
ensuite d’une manière ou d’une autre, et même qu’il durcisse
certaines disciplines institutionnelles, notamment l’armée et la police.
Le passage du populisme d’opposition à l’instauration d’une
République autoritaire implique dans de nombreux domaines une
inversion qui n’est pas simple à gérer et qui provoque bien des
renoncements et des tâtonnements. Ainsi, Luigi di Maio, leader du
Mouvement 5 étoiles en Italie, a tenté de mettre un peu d’eau dans
son vin et de prendre en compte certaines réalités. Cela lui a
aussitôt valu de baisser dans les sondages et d’être débordé par son
allié de la Ligue, Matteo Salvini, qui a maintenu ses déclarations à
l’emporte-pièce, notamment à propos des migrants.
S’il veut éviter de se dissoudre dans le pouvoir mainstream et la
soumission au marché, et donc d’être victime à son tour du
dégagisme venu de la base, le leader populiste arrivé au pouvoir est
condamné à forcer le trait sur les thématiques qui le rapprochent de
ceux qui l’ont élu. Il doit le faire avec d’autant plus de vigueur, voire
de violence, que quelques-unes seulement restent à sa disposition.
Oubliés les élans contre la haute finance, qui a un pouvoir de
chantage redoutable. Oubliée la dénonciation de telle ou telle
bureaucratie, dont il aura besoin pour gouverner. Les thèmes
disponibles se réduisent et sont à peu près toujours les mêmes. Ils
consistent à désigner un bouc émissaire et à stigmatiser un ennemi,
propulsant ainsi dans une logique d’enfermement sectaire et de
confrontation. C’est le Trump du matin, avec ses tweets incendiaires.
Ou Salvini accusant Bruxelles d’être responsable du dramatique
effondrement d’un pont à Gênes (l’interdiction de dérive budgétaire
aurait empêché le pays de faire les travaux nécessaires). Le
populiste habile arrivé au pouvoir raffole obligatoirement des
théories du complot. Il lui faut simplement trouver une histoire à
raconter, même très éloignée de la réalité, et réussir à l’enfoncer
dans le crâne d’une base dont la propension complotiste augmente
également.
Erdogan illustre bien ces hésitations et revirements des
populistes devenus autocrates, irrésistiblement lancés dans une fuite
en avant. Depuis la révolution kémaliste, le pays semblait s’être mis
en route vers la modernité républicaine et démocratique, et était
proche d’entrer dans l’Union européenne, ce qui aurait parachevé un
parcours remarquable d’établissement de la démocratie dans un
pays musulman. Puis tout bascula avec l’arrivée d’Erdogan, le
nouvel homme fort durcissant patiemment, étape par étape, son
pouvoir autoritaire, bâillonnant la presse et chassant les opposants.
« Masquant de plus en plus mal sa volonté d’islamiser la société
turque et de projeter à l’étranger une forme de politique néo-
18
ottomane, le chef de l’AKP gouverne en autocrate irascible . » En
utilisant toutefois la religion de façon changeante, dans une tactique
que l’on pourrait qualifier d’opportuniste. Son arme principale est la
répression d’État, et, en bon populiste, il use et abuse également du
complotisme, rabâchant un récit paranoïaque dans lequel il voit
partout l’ombre de Fethullah Gülen, qui fut autrefois son allié. Mais,
en s’appuyant sur la Turquie profonde des campagnes, il est prêt à
tout moment à radicaliser son islamisme si besoin. Il n’a d’ailleurs
pas hésité à passer plusieurs fois de discrètes alliances avec Daech
en Syrie.

LA RÉPUBLIQUE AUTORITAIRE N’A DE RÉPUBLIQUE


QUE LE NOM

De la même manière qu’un nationalisme vindicatif frôlant le


risque de guerre, l’institutionnalisation d’une religion hégémonique,
surtout si elle prend un caractère fondamentaliste, offre au leader
populiste une assise qui le délivre de ses tâtonnements. Le corps
social semble enfin uni et encadré, un peu comme dans les
Républiques de la grande époque.
C’est en fait une illusion. La République autoritaire n’a de
République que le nom, tout comme ses prétentions démocratiques
sont usurpées. Les seules institutions qui peuvent ressembler aux
Républiques d’autrefois (dans une version plus dictatoriale) sont
l’armée, la police ou la justice. Face au défi insoluble de
l’hyperdémocratie, certains peuvent être tentés de se dire qu’un
durcissement républicain (un peu plus d’ordre, de devoirs, de
discipline contrainte, de morale collective) pourrait au moins à court
terme apporter une solution. Mais ce serait ignorer que tout
mouvement en ce sens nous précipite dans la logique folle du
populisme autoritaire et de son irrépressible fuite en avant. La
République autoritaire ne débouche sur rien d’autre que la dictature.
Et elle s’appuie sur des bureaucraties sans éthique et corrompues.
En Russie ou en Chine, par exemple, le haut niveau de corruption
est la preuve que la promesse d’une administration vertueuse de la
République autoritaire est un leurre. La République autoritaire ne
reprend en rien l’épopée civilisationnelle que fut la grande
République, car elle ne le peut pas aujourd’hui.
La corruption n’est pas un fait nouveau ; elle fut même très
répandue autrefois dans certaines sociétés. Mais il est notable
qu’elle a diminué quand l’engouement républicain secrétait une
morale collective de dévouement et de dépassement de soi. Pour
Montesquieu, la régulation sociale par le « doux commerce » n’est
valable que tant que se maintient une « vertu politique » qui
engendre retenue et passion pour l’égalité. L’« excès de richesse »,
au contraire, détruit cet « esprit du commerce » et fait dériver vers
les désordres de l’inégalité et de la corruption. Alors, la société
décroche des vertus républicaines, et l’argent livré à lui-même
19
corrompt les mœurs . De son côté, Albert Hirschman souligne
combien l’essor de la corruption est en lien direct avec la baisse
d’enthousiasme pour le service public, entraînant les pays dans un
engrenage pervers, puisque la corruption aggrave encore la
désaffection pour les affaires publiques, qui aggrave à son tour la
corruption, etc. 20.
La corruption est très difficile à mesurer, puisqu’elle est
souterraine. Ainsi, l’évaluation que propose par exemple
Transparency International, à partir d’un indice de perception, est
nécessairement subjective. Les données recueillies semblent
cependant montrer, là aussi, un double mouvement. Quelques pays,
dont les institutions démocratiques sont en phase d’établissement,
parviennent encore à créer un élan vertueux. Hélas, ils pèsent bien
peu face à l’écrasante majorité des autres, où, à l’inverse, les
intérêts particuliers dévorent de plus en plus l’esprit public, ouvrant
les vannes de la corruption. Et c’est d’autant plus vrai que, à notre
époque où règne le capitalisme financier, des pratiques d’évasion
fiscale immorales (mais scandaleusement licites) permettent aux
grandes entreprises et aux milliardaires de cacher leur butin dans
des contrées inaccessibles au commun (les paradis fiscaux), au
détriment des peuples, soumis à l’impôt et aux taxes. Comment ne
pas comprendre que des milliers de personnes enfilent un gilet jaune
pour protester contre l’injustice fiscale ? Invoquer la morale
républicaine est aujourd’hui un discours inaudible.

POPULAIRE ET POPULISTE
Bien qu’elles soient d’une variété extrême, les formes prises par
le refus grandissant de la démocratie s’inscrivent dans un
mouvement unique fondé sur la nouvelle mécanique identitaire,
poussant chacun à s’enfermer dans ses certitudes et à rejeter le
reste du monde. Il convient toutefois, pour bien comprendre, d’éviter
les amalgames et de considérer la mutation historique du populisme.
Car le populisme d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier.
Les expériences populistes du passé sont légion. Pascal Ory a
raconté leur histoire, commençant par l’Antiquité grecque et
romaine, où elles furent particulièrement nombreuses et vivaces,
illustrées par la figure du « tyran autoritaire qui prend le pouvoir –
pas toujours violemment – et s’y maintient en développant un
discours et une pratique de critique de l’establishment. Des dizaines
de cités grecques, de la mer Noire à la Libye, se donneront, pour un
21
temps plus ou moins long, à des tyrans ».
Ensuite s’ouvre une très longue période – plus d’un millénaire –
pendant laquelle le populisme va quasiment disparaître d’Europe. En
effet, le christianisme impose un nouveau mode de gouvernement :
la monarchie de droit divin. Puisque tout désormais vient d’en haut
(de Dieu lui-même), le politique ne peut s’appuyer sur les élans du
peuple pour inventer de nouvelles formes de représentation. Il
faudra donc attendre que se referme cette gigantesque parenthèse
historique pour voir le populisme réapparaître, dans le sillage de la
Révolution française, avec Napoléon Ier, Napoléon III, le général
Boulanger, etc.
Le populisme vient du peuple et n’est rien sans lui. En simplifiant
un peu, il serait possible de dire que son évolution suit presque
toujours un parcours en trois étapes. Au début se trouve le
mouvement populaire – le coup de sang, les cris, ou l’insurrection
muette au moyen d’un bulletin de protestation glissé dans l’urne –
contre les injustices et pour la reconnaissance. Puis la récupération
populiste s’organise, menée par des leaders capables de raconter
une histoire qui désigne des cibles et de canaliser les énergies et les
passions. Enfin viennent la prise de pouvoir et l’instauration d’une
République autoritaire, ballottée entre tâtonnements et fuite en
avant.
En France, la révolte des « Gilets jaunes » contre les taxes sur le
diesel et pour la fierté des territoires a été beaucoup trop tôt qualifiée
de populiste par les commentateurs, qui ont surtout vu les
personnalités s’agitant tout autour. Elle était à l’origine un
authentique mouvement populaire, massif, spontané, méfiant vis-à-
vis de toute récupération. L’hyperdémocratie de son fonctionnement
le condamnait bien sûr à être débordé, le rendant incapable de
proposer une véritable alternative. Avant que la violence s’en mêle,
le spectacle n’en était pas moins impressionnant : celui d’un peuple
réuni par un simple symbole vestimentaire et désireux de dire mille
choses, bien plus que ce qu’il parvenait à dire.
Le populisme fonctionne toujours selon le même schéma, en
captant l’énergie révoltée des pauvres et des marginaux, ceux qui
souffrent d’une façon ou d’une autre, pour la diriger contre des cibles
imaginaires et caricaturalement simplifiées – Bruxelles, le
« système », les journalistes, l’Arabe, le Juif, le mécréant… Il doit
pour cela inventer un récit mobilisateur. Dans cet exercice, les
frontières entre la gauche et la droite se brouillent, car il faut puiser
dans un style et un langage traditionnellement de gauche pour
mobiliser les foules. On parlera de « peuple », de « révolution » (dût-
elle être « nationale »), de rejet des nantis, des politiciens, des
experts ou de la mondialisation, au nom du « vrai peuple » des
profondeurs. Souvent, au-delà des simples emprunts de langage, la
captation de l’énergie de la révolte se fait d’abord avec un affichage
à l’extrême gauche explicite, avant de muter vers l’extrême droite au
moment d’installer le nouveau pouvoir. Pascal Ory souligne le très
grand nombre de tribuns ayant suivi ce parcours gauche-droite.
Depuis Doriot ou Mussolini, chef de file de l’extrême gauche
italienne avant 1914, jusqu’à Alain Soral, qui commença sa carrière
politique au Parti communiste, ou à Robert Ménard, qui était
membre de la Ligue communiste révolutionnaire.
Il ne faudrait cependant pas en conclure trop rapidement que
22
populisme de gauche et populisme de droite sont identiques .
Certes, les atrocités commises sous Staline ou sous Pol Pot n’ont
rien à envier à ce qui s’est passé sous Mussolini ou sous Hitler. Mais
la révolte populaire, en son point initial, ne peut être réduite au
populisme. Elle est même – il ne faut jamais l’oublier – la plus saine
des réactions face à l’obscénité des injustices intolérables.
Traditionnellement, cette révolte prend les couleurs de la gauche,
celles des valeurs d’humanité et de solidarité, formes amoureuses
appliquées à la société, là où la colère d’ultra-droite prend plutôt les
couleurs du rejet, de l’exclusion, de la haine, même quand elle
s’appuie sur un mouvement populaire. Il y a très souvent dans le
populisme de gauche une composante qui n’a rien de détestable à
ses débuts : la défense des plus faibles, le rêve d’un monde
meilleur… Comme je l’ai dit, ce point de départ ne présage en rien
d’une évolution permettant à ces valeurs de s’épanouir. Au contraire,
la logique populiste à l’âge des identités pousse au franchissement
de lignes rouges qui brouillent les frontières. Le ressentiment et la
haine, en particulier, ne tardent pas à s’installer au premier plan de
ce qui pousse à agir. Dès qu’un discours s’engage dans la voie de la
caricature et de la démagogie populiste, poussé par des passions
mauvaises, toutes les évolutions sont possibles. Ce qui peut
ressembler au meilleur dérive facilement vers le pire.

LE POPULISME LIQUIDE
Jusqu’ici, j’ai surtout parlé des populismes anciens, à l’époque où
la droite et la gauche savaient s’en tenir à des repères stables, les
camps adverses se faisant face comme dans une guerre de
tranchées. Le populisme alors ne créait d’incertitude que
marginalement, pour un temps, avant que tout ne revienne à la
normale (qui se souvient de Robert Poujade ou de Gérard Nicoud ?).
Aujourd’hui, cette « normalité » a disparu. C’est l’ensemble du
champ de bataille qui a été chamboulé et est entré en mouvement.
Les positions d’un jour ne sont plus celles du lendemain ; « les
héros, les traîtres et les ennemis se substituent les uns aux autres à
23
grande vitesse ». Le populisme est devenu liquide, en
reformulation permanente, susceptible de se cristalliser à tout
propos et à chaque instant, parfois de façon très inattendue.
Qui plus est, le rapport entre le haut et le bas a changé. Dans le
populisme ancien, tout partait des éruptions populaires, bien sûr,
mais le leader ne faisait que capter l’énergie du mouvement,
délivrant son message dans une tradition transcendantale, déjà prêt
à instaurer le pouvoir autoritaire. Hitler a écrit Mein Kampf en
solitaire, pendant qu’il était en prison, et le livre est devenu la
véritable bible de son action. Le populisme d’aujourd’hui a
abandonné cette position surplombante, surtout dans sa phase
d’accession au pouvoir. Il se nourrit de plus en plus des expressions
de la base de la société, engagée dans des affirmations identitaires
oppositionnelles et fermées.
À l’âge de l’hyperdémocratie, tous les hommes politiques sont
condamnés à un tel changement de positionnement. À l’époque
glorieuse de la République, la fidélité aux partis et à leurs
programmes était telle qu’elle se transmettait de génération en
génération ; les familles étaient solidement installées dans leurs
convictions. Aujourd’hui, c’est de plus en plus un rapport
interpersonnel entre l’électeur et le candidat par médias interposés
24
qui structure le paysage des idées . Le citoyen cherche dans l’offre
politique ce qui répond le plus exactement à ses attentes et à ses
désirs. Le rapport s’est inversé : l’électeur est devenu la référence,
et les pauvres candidats doivent s’y adapter. Mais, pour les leaders
populistes, tout cela est pain bénit. Car cette nouvelle manière de
penser du citoyen de l’hyperdémocratie, engagé dans la contre-
révolution identitaire, correspond parfaitement aux structures
mentales et aux contenus qui leur sont nécessaires pour inventer
leur récit mobilisateur. Ils se mettent donc à l’écoute du peuple,
vraiment. Et le peuple le ressent. Il reconnaît ses mots, ses idées, y
compris celles qu’il n’osait pas s’avouer. Voilà une explication
supplémentaire de l’irrésistible montée en puissance des populismes
à travers le monde. Et voilà pourquoi les Républiques autoritaires
peuvent désormais tranquillement s’instaurer par la voie de la
démocratie politique.
Ce sont donc les nouvelles structures mentales de l’individu à
l’âge des identités qui alimentent les récits populistes :
l’essentialisation, le dogmatisme sectaire, les croyances laïques et
religieuses, le complotisme, la montée d’une cognition sensible et
émotionnelle. J’aurais pu ajouter le désir oppositionnel secret qui
génère le dégagisme, véritable calamité pour le personnel politique,
de quelque bord qu’il soit, s’installant au pouvoir 25. Emmanuel
Macron en sait quelque chose. Lui qui avait justement axé sa
campagne sur le dégagisme (un choix payant), au nom d’une
« société civile » vouée à remplacer les anciens politiciens
professionnels, a rapidement vu le vent se retourner contre lui.
L’utilisation du dégagisme est délicate pour un candidat
mainstream. Elle est beaucoup plus aisée pour un populiste, qui
trouvera toujours matière à relancer une logique vindicative et
oppositionnelle, même après son accession au pouvoir. Le
dégagisme révèle l’immense sentiment de déception refoulé dans
les profondeurs de la société, un sentiment qui parvient très mal à
s’exprimer et à préciser ses motifs. Une grosse moitié de la société
se sent reléguée, ignorée ou méprisée, victime d’injustices – nous
verrons pourquoi dans la seconde partie de ce livre. Elle ne se sent
plus chez elle dans le nouveau monde. Elle cherche à le dire, mais
n’y parvient pas. Cela engendre un désir secret insatisfait, une
mentalité oppositionnelle implicite, mais qui trouve rarement
l’occasion de se cristalliser. Le dégagisme fournit une de ces
occasions. Après la phase du spectacle électoral, pendant laquelle
la relation établie avec un candidat par médias interposés fait
succomber à son pouvoir de séduction, le retour au réel produit la
déception et crée un irrépressible désir de rejet. C’est peu dire que
les populistes soufflent sur les braises du dégagisme. Cette
thématique est centrale dans leurs vociférations.

INSULTER POUR EXISTER


Trump, Poutine ou Salvini quittent régulièrement leurs habits
d’hommes d’État pour lancer des invectives dans des termes qu’ils
n’hésitent pas parfois à rendre injurieux. Ils ne font en fait qu’imiter
ce qui se passe sur la Toile. Les débats auxquels on assiste sur
Internet témoignent en apparence d’un élargissement de la
démocratie. Au-delà du cercle des politiciens professionnels et des
experts qui, autrefois, confisquaient l’exercice du pouvoir, chacun
peut désormais intervenir et publier son avis sur tout et n’importe
quoi. Les populistes nouvelle vague, comme le Mouvement 5 étoiles
en Italie, ont d’ailleurs érigé cette sorte de démocratie directe 2.0 en
principe de gouvernance et lancent régulièrement des consultations
en ligne (sournoisement manipulées).
Malheureusement, l’analyse du contenu de ces débats révèle à
quel point nous sommes en réalité à l’opposé de la controverse
démocratique, qui suppose que l’on échange des arguments et que
l’on écoute son contradicteur pour tenter d’avancer ensemble.
Désormais, chacun cherche avant tout à imposer son avis pour se
conforter dans ses propres croyances et à élever le ton, cette
montée en puissance émotionnelle le garantissant contre tout risque
d’être à l’écoute des arguments adverses. C’est ici que la colère,
même la plus légitime, produit des dérives dramatiques.
e
Contrairement au XIX siècle, où la colère collective permettait de
formuler des contre-propositions, à l’âge des identités elle se
transmue en haine désordonnée, en rage aveugle – illustrée
notamment par les casseurs qui s’infiltrent désormais dans les
manifestations –, et se noie dans les insultes. « Ce qui s’est évanoui,
c’est l’idée que la posture oppositionnelle apporte une intelligibilité
avec elle 26. »
Pour constater l’étendue du désastre, je vous conseille d’aller
faire un petit tour sur divers forums de discussion un peu animés
(vous l’avez sans doute déjà fait, mais tentez à nouveau l’opération,
surtout si vous n’avez pas d’intérêt particulier dans l’objet du débat,
en simple observateur). Vous verrez à quel point tout débat véritable
devient vite impossible dans une arène où se côtoient un petit malin
au cynisme mordant qui tourne tout en dérision et se croit admiré par
les internautes, un troll à l’énergie inépuisable, poussé par sa
passion destructrice, un quidam qui répète à l’envi son idée fixe et
ne comprend pas que personne ne l’écoute, et un colérique qui peut
enfin libérer une violence trop longtemps refoulée. La multiplication
des modérateurs et la publication de chartes éthiques n’y peuvent
pas grand-chose, car il ne s’agit nullement d’un phénomène propre à
Internet, mais d’une tendance de fond appelée à s’accentuer
davantage. « L’identité de l’individu contemporain est critique,
souligne Marcel Gauchet. Se désolidariser fermement du monde tel
qu’il va est l’une des façons courantes d’affirmer son existence
individuelle. » Il s’est ainsi forgé une culture de la dénonciation qui
vire facilement à l’insulte. L’opinion juge, de façon tranchée. « Elle
27
ne participe pas d’une explication ; elle condamne . »

LES AMÉRICAINS N’ONT PAS MARCHÉ


SUR LA LUNE

Cette nouvelle donne ouvre les vannes du complotisme, qui


28
domine les mentalités de notre époque . La défiance s’installe de
plus en plus vis-à-vis des institutions et des producteurs de savoir
médiatiques et scientifiques. L’individu préfère privilégier une « vérité
alternative » qu’il imagine dissimulée par le « système ». « Moi, je
pense que… » La vérité cachée paraît plus vraie, par principe, que
n’importe quelle vérité institutionnelle, fût-elle établie sur une infinité
de preuves. Ainsi, 16 % des Français pensent que les Américains
n’ont pas marché sur la Lune, que les films et les images de
l’événement ont été fabriquées, et 29 % pensent qu’une partie du
gouvernement américain a volontairement laissé faire les attentats
du 11 septembre 2001 29. Un petit groupe de personnes peu
éduquées ? Nullement ! Les jeunes diplômés sont friands de ce
genre de croyances irrationnelles, qui se diffusent toujours
davantage : seul un Français sur cinq est hermétique à toute idée
30
complotiste .
Comment imaginer dès lors que les populistes ne s’engouffrent
pas dans la brèche du complotisme, forme narrative caricaturale
d’une puissance inégalable et fournissant un cadre idéal aux
histoires simples et mobilisatrices qu’ils cherchent à inventer, surtout
quand, après leur arrivée au pouvoir, les thématiques à leur
disposition se font plus rares ? Erdogan a désigné son ennemi : c’est
Fethullah Gülen, chef d’orchestre clandestin de tous les malheurs de
la Turquie. Pour Orbán, c’est George Soros, qui a implanté une
université indépendante en Hongrie. Orbán, par ailleurs, s’est
engagé dans une lutte contre… le totalitarisme (!), illustré à son avis
par tous les signes qui rappellent l’ancien régime communiste. C’est
pourquoi il a interdit la bière Heineken dans son pays, car une étoile
31
rouge apparaît sur ses étiquettes .
On pourrait presque en rire, si le populisme ne menait pas à tant
de drames. Trump, avec l’instabilité permanente qui le caractérise,
imagine sans cesse des complots différents. Le cas de Poutine est
encore plus intéressant, car il a réellement engagé son pays dans
l’organisation de nombreux complots véritables, dont l’un des plus
fameux est son intervention dans la campagne présidentielle
américaine pour favoriser l’élection de Trump. Le FBI accumulant les
preuves de cette ingérence, le Kremlin a contre-attaqué, expliquant
qu’il s’agissait d’un complot américain visant à déstabiliser la Russie
au moment où elle était privée de Jeux olympiques d’hiver pour
cause de dopage massif (clairement avéré) ! Le storytelling
conspirationniste possède la vertu magique de tout récupérer et de
toujours rebondir pour ouvrir un nouveau chapitre.

LES SECTES ORDINAIRES


Le complotisme entraîne les individus dans une idéologie typique
de l’enfermement sectaire. Mais les chimères racontées par les
leaders populistes ne font qu’accélérer un processus déjà à l’œuvre
à la base de la société, porté par la nouvelle structure psychologique
des individus ordinaires. Les récits complotistes s’imposent, parce
qu’ils répondent à une sourde demande, un désir d’en finir avec la
32
« fatigue d’être soi », qui se traduit par une « fatigue de la
33
démocratie » et par le rêve d’être entraîné dans des fables,
comme quand on était enfant.
À l’origine, donc, est l’individu. Déstabilisé par l’offre
hyperdémocratique et la perte d’estime de soi, il s’enferme dans sa
bulle de croyances, sourd et aveugle au reste du monde, ou plutôt
ne percevant plus ce reste du monde qu’au travers de sa grille de
lecture étroite. C’est ce type d’individu qui devient disponible pour
l’engagement sectaire. Plus sa vision du monde se réduit et se fixe
sur quelques éléments qu’il rabâche inlassablement, plus son
engagement sectaire est susceptible de verser dans le fanatisme,
jusqu’à la violence extrême. L’offre sectaire peut alors déployer tout
son éventail de sollicitations, avec des contenus et des styles d’une
immense variété, des plus doux et modérés aux plus radicaux et
violents. Très souvent, ces sollicitations s’adossent à une valeur
reconnue, un positionnement moral, une religion établie, un combat
consensuel comme l’écologie. Cette référence est cependant
manipulée et dépassée pour en extraire un minuscule corps de
doctrine bientôt transformé en dogme et fonctionnant comme noyau
dur de ce qui peut entraîner vers un enfermement sectaire.
Généralement, cet enfermement ne se boucle pas en totalité ; les
adeptes, qui ont d’autres facettes identitaires et participent à divers
cercles de socialisation (famille, travail, loisirs), restent plus ou moins
ouverts à un questionnement critique. La forme sectaire se maintient
alors dans un état relatif, mou et ouvert, mais elle est toujours
susceptible de se durcir et de se fermer si ses membres ont besoin
d’exprimer une colère ou dans des conjonctures particulières.
Entendu de la sorte, ce que j’appelle secte ou formation de type
sectaire va bien au-delà de la petite liste des groupes répertoriés
comme dangereux. Dans une définition très large, on peut même
considérer que la propension sectaire (fixation d’un corps de
doctrine et séparation du reste du monde) touche à des degrés
divers une majorité de groupements et d’associations.
Que l’on me comprenne bien : je ne dis pas qu’ils deviennent du
jour au lendemain de véritables sectes, perdues dans leur univers,
mais simplement qu’il y a déjà dans leur fonctionnement quelque
chose qui pourrait un jour y mener. Et ce y compris pour les groupes
qui mènent les actions les plus louables, les plus généreuses, les
plus nécessaires. Telle est la nouvelle donne à l’âge des identités, et
ce n’est pas son aspect le moins inquiétant. La Miviludes (Mission
interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires)
souligne ainsi une évolution préoccupante dans le domaine de la
santé et du bien-être : la multiplication de psychothérapeutes
34
déviants développant une emprise sur leurs adeptes .
Lorsque la propension sectaire est freinée – ce qui,
heureusement, arrive la plupart du temps –, elle se limite à un simple
principe d’organisation qui donne un peu de stabilité à une structure
associative ; à petite dose, elle est presque incontournable. Mais
nous connaissons tous les ravages de la situation inverse, quand ce
qui est devenu une véritable secte fait sécession et verse dans la
haine et la violence. C’est le cas de ces jeunes djihadistes qui
s’imaginent combattre au nom de l’islam et ne font en fait que se
soumettre à un dogme répétitif incroyablement simplifié (une dizaine
d’idées ou plutôt de formules, comme « Dieu est grand », mais
surtout des préceptes de comportement, toujours les mêmes), cette
disposition permettant qu’ils soient manipulés avec une facilité
déconcertante par les gourous de la secte, qui peuvent même leur
intimer l’ordre d’aller se faire tuer.
Les sectes ne se réduisent donc pas à Moon ou à l’Ordre du
Temple solaire, et le djihadisme meurtrier de Daech incarne sous
nos yeux un exemple autrement répandu et dangereux. Le plus
grave, à mon avis, réside dans le fait que la propension sectaire
s’alimente à la mécanique identitaire et nous menace de toute part.
À l’image des colères populaires qui furent autrefois dévoyées par le
populisme, ce sont aujourd’hui toutes les actions de protestation
contre les injustices, dans un monde où ces dernières grandissent et
deviennent intolérables, qui sont menacées par le piège de la dérive
sectaire, et ce à une échelle incommensurable.

INDIENS ET FRANÇAIS DE SOUCHE


Je prendrai un seul exemple, celui des mouvements de lutte
contre la colonisation et ses suites. J’ai dit quel fut l’engouement
collectif autour de cette sorte de clé de voûte de l’élan républicain à
sa grande époque, et les crimes qui furent commis en son nom en
toute bonne conscience. Tout cela ne peut que laisser des traces,
qui ne sont pas simples à effacer en quelques années. Il est donc
logique que les jeunes États des pays libérés et diverses
associations restent vigilants et tentent d’extirper les désagréables
héritages qui pourraient sournoisement subsister (et ils sont
nombreux), notamment sous la forme du racisme.
Le problème est que, à l’âge des identités, cette juste aspiration
dérive très facilement vers le sectarisme populiste en tombant dans
une essentialisation identitaire. Beaucoup des problèmes de notre
époque viennent en fait d’une mauvaise compréhension de ce qu’est
l’identité et du trouble de sa définition. L’identité est ce travail
subjectif continuel qui donne sens à la vie à chaque instant. Elle est
donc inscrite dans le présent et extraordinairement mouvante. Cette
réalité du processus heurte la vision commune (« Non, moi je vous
dis que j’ai bel et bien une identité qui est toujours la même ! »). Les
populistes en tout genre n’ont aucun mal à vendre leur idée d’une
identité qui serait ancrée au plus profond de l’histoire d’un peuple,
immuable, sorte de vérité cachée de toutes les questions du présent.
C’est ce qui mène à l’essentialisation des communautés, des
peuples, des nations, une idée aussi fausse que ses effets sont
dévastateurs et dramatiques. Tous les populismes élargissent leur
action au moyen d’une essentialisation des racines supposées qui
met leurs troupes en ordre de combat et peut engendrer les pires
violences. On se souvient de ce que produisit l’idée d’une race
supérieure sous le nazisme.
Hannah Arendt est connue justement pour ses travaux sur le
nazisme et le totalitarisme, qui lui ont conféré une haute autorité
intellectuelle et morale. La surprise est d’autant plus grande
(illustrant avec quelle facilité les enfermements peuvent se produire
là où on les attend le moins) de constater qu’elle a joué un rôle
fondateur dans la forme que prennent les dérives essentialistes de
ce que nous appelons aujourd’hui le postcolonialisme, en défendant
le droit des peuples aux dépens des droits de l’homme et en rejetant
35
l’Occident des Lumières à travers la critique de la colonisation .
Jean-Loup Amselle a décrit la généalogie de cette idée
simplificatrice qui a conduit à l’essentialisation identitaire chez les
peuples anciennement colonisés. Dans toute l’Amérique centrale et
latine, par exemple, des mouvements indigénistes indiens (dont les
ancêtres ont été victimes de la cruelle colonisation espagnole) se
sont enfermés dans une vision puriste et anhistorique de ce qu’était
la communauté des origines, alors que les métissages étaient
incessants. « Tout le passé des contacts entre les différentes
cultures et civilisations est par là même nié au profit de la définition
36
de spécificités culturelle irréductibles . » Car l’Indien de souche n’a
jamais existé. Mais l’idée, irrésistiblement attirante, force les clivages
et les oppositions.
En France, ce ne sont pas des Indiens, mais les descendants
d’autres ethnies, cultures ou religions anciennement colonisées qui
cherchent les contours d’une identité essentialisée pouvant être
fixée à jamais et devenant la seule et unique référence implacable
de tout combat : « Noir », « Arabe », « musulman ». Depuis
quelques années, cette évolution est impressionnante. Diffuse et
subtile, le plus souvent. Plus radicale parfois, dans les courants
identitaires et sécessionnistes « anticoloniaux » les plus sectaires,
comme les Indigènes de la République 37, un mouvement dirigé par
Houria Bouteldja, tellement enflammée par son discours
antirépublicain, sectaire et raciste (elle prône une « lutte des races »
sous le couvert d’une vision « sociale » de la race) qu’elle en oublie
parfois son féminisme de façade. « J’appartiens à ma famille, à mon
38
clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam . » Un
féminisme d’ailleurs marqué, lui aussi, par l’enfermement identitaire,
puisqu’il s’oppose aux « féministes blanches ». Dans la logique
essentialiste, le fractionnement est sans fin.
Les non-Noirs, non-Arabes, non-musulmans ne sont pas en reste
et sont pris eux aussi dans la tourmente d’un illusoire retour aux
racines essentielles. L’idée proclamée par certains, et murmurée du
bout des lèvres par un plus grand nombre, qu’il existerait des
Français plus français que les autres s’est imposée ces derniers
temps de façon spectaculaire comme une sorte d’évidence, y
compris quand on se refuse, par humanisme, à en tirer toutes les
conséquences (« Oui, il y a des Français qui sont seulement
d’adoption, mais il faut savoir les accueillir »). Or, comme toute
essentialisation imaginaire, c’est une idée fausse : l’histoire de
France a été de bout en bout une histoire de migrations et
39
d’interpénétrations continuelles , et elle résulte d’influences
multiples 40. Les fameux Gaulois, symboles d’une essentialisation
magique, étaient eux-mêmes des Celtes venus d’ailleurs et
d’origines multiples. On pourrait faire la même démonstration dans
tous les pays. Ainsi, le plus vieux Britannique connu, l’homme de
Cheddar, qui a vécu il y a environ dix mille ans dans le sud-ouest de
41
l’Angleterre, avait des yeux bleus et… la peau noire .

LES VRAIS FINLANDAIS


L’enfermement sectaire trouve matière à se densifier avec
l’essentialisation des origines supposées. Dans le cas de groupes et
de cultures minoritaires, comme les descendants des peuples
colonisés dans les métropoles, l’emballement du processus peut
mener à une séparation d’avec la société ordinaire. Dans le cas du
groupe majoritaire, la possibilité d’accéder au pouvoir implique une
diversification des tactiques dans un objectif électoral, les petits
groupes virulents coexistant avec d’autres aux positionnements plus
ouverts. Le tout s’enchaîne malgré tout et forme aujourd’hui les
conditions d’un inexorable essor du populisme nationaliste partout
en Europe et dans le monde.
En Finlande, par exemple, le parti des Vrais Finlandais, qui
s’approche dangereusement du pouvoir, hésite sur la dose
d’essentialisation identitaire à intégrer à son programme. En Italie, la
Ligue (ex-Ligue du Nord), dirigée par Matteo Salvini, achève sa
mutation, passant d’une ancienne vision sécessioniste excluant les
Italiens du Sud au nom de l’identité vénète ou lombarde à un
recentrement national autour d’un axe antimusulman qui lui a permis
d’accéder au pouvoir. Dans l’Autriche toute proche, la droite de
Sebastian Kurz, radicalisée autour des thèmes identitaires, offre des
ministères clés au FPÖ, parti d’extrême droite. En Allemagne, qui se
croyait immunisée par l’expérience nazie et qui a longtemps résisté
à la montée populiste, l’AFD, créée en 2013, recueille déjà 12 % des
votes et se radicalise, choisissant un porte-parole qui n’a pas hésité
à glorifier l’action de l’armée allemande pendant la Seconde Guerre
42
mondiale .
Le populisme d’État au pouvoir en Russie se fixe lui aussi sur
l’essentialisation des racines supposées, exaltant une slavité
blanche qui dégénère très vite en racisme. « En décembre 2014,
Poutine a signé un décret portant sur la politique culturelle de l’État
russe, désormais fondée sur la maxime “la Russie n’est pas
l’Europe”. Cette politique, qui ne cache pas son aversion pour la
culture occidentale et le multiculturalisme européen – dont Poutine a
pu dire qu’il était “châtré et stérile” (deux termes à la connotation
sexuelle évidente) –, met la masculinité russe au service de la
nation, lui conférant une force politique. Une telle rhétorique en
appelle explicitement à un retour aux valeurs russes traditionnelles
et s’ancre dans une histoire ancienne bien précise, celle du
sentiment slavophile et russophile 43. »
Depuis quelques années, dix millions de travailleurs venus des
anciennes Républiques soviétiques d’Asie centrale ont émigré vers
les villes du nord de la Fédération de Russie. Des populations non
blanches et de religion musulmane qui ont été marginalisées et ont
été victimes, dans des foyers de migrants, d’agressions diverses de
la part de groupuscules nationalistes (comme la Russie claire ou le
Bouclier). Un réflexe d’identification nationaliste a pris forme,
cherchant ses marques dans la religion orthodoxe, la nation, la
couleur de peau. La référence identitaire fédératrice est
officiellement nationale et la Russie est sacralisée dans ce qu’elle a
de plus pur et traditionnel, opposée à tout ce qui n’est pas russe.
Mais, dans les faits, l’hétérogénéité des critères est trop forte, et le
consensus se forge contre un ennemi plus facile à désigner : l’islam
et les peaux sombres.

BALANCE TON PORC


Les populistes visant le pouvoir ou qui y ont accédé ne peuvent
représenter tous les enfermements sectaires, tant la société est de
plus en plus fractionnée en une infinité de groupes divers qui
s’ignorent ou se haïssent. Il faut bien comprendre cependant que,
très souvent, ce n’est pas un problème pour eux. Ils s’appuient sur
une majorité qu’ils tendent à essentialiser, l’opposant au reste de la
société en désignant des ennemis. Ce qui déclenche
inéluctablement des enfermements sectaires inverses dans tous les
camps visés par leurs attaques. Ainsi les ennemis imaginaires
finissent-ils par devenir des ennemis réels, et l’engrenage diabolique
s’accélère, ce qui ne peut que profiter aux populistes. Par exemple,
l’islamisme radical est pain bénit pour l’islamophobie, et
l’islamophobie pour l’islamisme radical.
Mais il faut aller plus loin. Le mouvement de repli identitaire et
d’essentialisation prend des formes extraordinairement variées, dont
certaines peuvent sembler à mille lieues d’une possible récupération
populiste. C’est le cas par exemple des nouvelles tendances qui se
développent au sein du féminisme. En première analyse, on voit mal
comment l’ultra-droite nationaliste pourrait profiter en quoi que ce
soit du féminisme, alors qu’elle rêve en secret de renvoyer les
femmes à leur rôle « naturel », comme en Pologne ou en Hongrie.
D’ailleurs, partout dans le monde, les régimes autoritaires limitent le
droit à l’avortement.
Et pourtant. Voyons cela de plus près, avec la question de
l’égalité entre les femmes et les hommes.
Jamais ce principe n’a été aussi communément admis dans le
monde occidental, devenant une sorte de référence canonique. D’où
la surprise, et l’indignation, quand un événement révèle que nous
sommes encore loin du compte. À propos des tâches ménagères,
44
par exemple, ou de la charge mentale reposant sur les femmes .
Ou encore du rapport inégal à la sexualité, concrétisé notamment
par des attitudes de harcèlement de la part d’hommes abusant de
leur position de pouvoir. On connaît l’intensité des réactions qu’a
provoquées l’affaire Weinstein et l’onde de choc qui a traversé le
monde. Des femmes qui avaient refoulé leur souffrance pendant des
années ont réussi à s’exprimer, la parole s’est enfin libérée.
Mais deux lectures peuvent être faites de ce qui s’est passé. La
version verre à moitié plein soulignera la force du mouvement et le
large soutien qu’il a recueilli dans l’opinion. La version verre à moitié
vide remarquera que les inégalités n’en persistent pas moins, que
l’on aurait pu s’en préoccuper plus tôt et que l’effet de surprise
illustre l’importance de tout ce qui reste caché. Cette version
pessimiste pourrait ajouter que la forme prise par le mouvement
pose un certain nombre de questions.
On ne peut demander à une révolte de rester sage et de n’utiliser
que des mots choisis ; la campagne de dénonciation a donc parfois
pris un ton virulent tout à fait compréhensible. Mais un autre aspect
l’était moins : la tendance à généraliser les comportements
incriminés à l’ensemble de la population masculine – tendance
minoritaire, mais manifeste. Ainsi, des hommes qui avaient tenté de
prendre la parole pour dénoncer le harcèlement subi par les femmes
ont été cloués au pilori par des féministes qui jugeaient que seules
45
des femmes étaient à même de mener ce combat . Un combat
contre les hommes. Ces féministes que l’on nomme parfois
« différentialistes » (par opposition au féminisme universaliste,
héritier des Lumières) s’inscrivent dans un courant qui ne cesse de
se renforcer depuis son apparition à la fin des années 1980. Et qui
démontre parfaitement la progression des enfermements identitaires
de toute sorte, ceux qui essentialisent les différences et figent le
clivage avec un autre groupe devenant l’ennemi.

FAUSSE ROUTE
« Depuis la fin des années 1980 s’est élevé de toutes parts une
immense clameur en faveur du droit à la différence. Ce droit
nouveau, réclamé par toutes les minorités, par toutes les
communautés, et par les individus eux-mêmes, est devenu le
46
nouveau cheval de bataille de nombreuses féministes . » En
France, dès le début des années 1970, Christine Delphy publie un
article fondateur désignant le patriarcat comme « ennemi principal »
des femmes 47. L’inégalité ne résulterait pas de processus socio-
48
cognitifs complexes , mais d’un affrontement simpliste, d’une
guerre des sexes, hommes contre femmes. La communauté des
femmes se voit alors invitée à cultiver ses spécificités et ses valeurs
particulières contre le monde des hommes. Évolution qui, malgré le
déni de ses promotrices, débouche inéluctablement sur une
naturalisation des différences. Ainsi quand Antoinette Fouque
souligne que les femmes ont une « capacité d’accueil » plus grande
que les hommes, parce que, dans la maternité, elles portent un
corps étranger 49.
Élisabeth Badinter a dénoncé ce fourvoiement conduisant à faire
« fausse route ». Elle a montré comment cette bifurcation
malheureuse a produit à la fois un style vindicatif et une lutte
50
inefficace pour le droit des femmes . En effet, plus ces dernières
s’enferment dans un communautarisme séparatiste, plus elles sont
amenées à hausser le ton, comme tous les autres groupes
identitaires, et à affronter un ennemi transformé en bouc émissaire,
ce qui ne fait guère avancer les droits dans la réalité. Car cette
avancée ne peut avoir lieu qu’avec la mobilisation des hommes dans
le combat féministe pour accomplir les derniers pas vers l’égalité.
Les pas les plus difficiles, parce qu’ils présupposent de déconstruire
les identités de genre, alors que le féminisme différentialiste, au
contraire, les durcit.
Le résultat de cette fausse route, de cette impasse identitaire du
féminisme, est étrange. Sur le devant de la scène publique et
médiatique, certaines proclamations militantes ont fait naître une
sorte d’emprise morale, culpabilisante pour les hommes, qui donne
l’impression que les femmes dirigent désormais la société. Or c’est
une illusion, bien sûr : le pouvoir économique et politique reste aux
mains des hommes. Et, dans les profondeurs du social, le
mécanisme inégalitaire qui avait été bloqué à la suite des combats
féministes des années 1960-1970 tente sournoisement de se
réactiver, alimenté par le repli communautariste. Contrairement à ce
que pensent beaucoup (l’illusion est incroyablement tenace), non
seulement nous sommes encore loin de l’égalité, mais la tendance
actuelle au renforcement des identités plus « féminines » et
« naturelles » (l’hystérie qui s’est développée à propos de la
51
« théorie du genre » en est une belle illustration ) implique que le
« plafond de verre » restera très difficile à briser. Je pense que, sur
cette question aussi, l’avenir est sombre.
L’ultra-droite traditionaliste a toujours mené un combat obstiné
contre la « théorie du genre » – cette idée que la situation de la
femme peut s’extraire des déterminations naturelles. En Colombie,
par exemple, le référendum qui devait mettre fin à des années de
guerre – et qui fut couronné par un prix Nobel – a été rejeté dans sa
première version parce que le mot « genre » y figurait. Les Églises
évangéliques avaient mené campagne contre l’« idéologie du
genre », donc contre l’accord de paix. Désormais, ce cœur
traditionaliste et religieux de la résistance trouve des appuis de plus
en plus larges, et parfois inattendus, dans un mouvement qui pousse
à l’essentialisation de la féminité. Les femmes, demain, devront
savoir rester à leur place.
Du côté des hommes, la forte progression des idées favorables à
l’égalité ne doit pas masquer la formation de groupes minoritaires
masculinistes, souvent proches des thèses de l’extrême droite et
52
très virulents, du moins sur Internet . Parfois, la violence verbale
débouche sur bien pire. Alek Minassian, membre du groupe anti-
femmes Incel, qui compte plusieurs dizaines de milliers d’adeptes, a
tué dix personnes à Toronto avec sa fourgonnette au nom de sa
haine des femmes. Évidemment, le communautarisme masculiniste,
même s’il est de nature différente, renforce le communautarisme
féministe, et vice versa. L’affirmation identitaire différentialiste est un
véritable poison, quelle que soit la forme qu’elle prend.

AVEC L’AIDE DE DIEU


La radicalisation et l’essentialisation à l’œuvre cherchent
continuellement des motifs permettant de cristalliser l’entre-soi, ce
qui entraîne l’exclusion des autres. Le nationalisme, une idéologie
aux frontières plus incertaines qu’il n’y paraît, glisse ainsi facilement
vers le racisme, formant ce que j’ai appelé ailleurs un « national-
53
racisme ». L’« autre » stigmatisé peut tout aussi bien être un
musulman qu’un Arabe, notions aisément interchangeables dans la
simplification populiste. D’autant que la religion se présente comme
un instrument privilégié de clivage. J’ai dit plus haut que le
fondamentalisme, aujourd’hui en progression constante, est avant
tout un fondamentalisme identitaire (la quête des fameuses racines)
qui n’utilise le langage religieux que pour mieux s’exprimer. Quand
des adeptes illuminés rabâchent les préceptes d’un texte sacré, ils
ne parlent de Dieu qu’en apparence et se réfugient en fait dans une
identité aussi simpliste et immuable que protectrice. Cette grille
d’analyse vaut aussi pour les djihadistes, jusqu’au nihilisme qui fait
aimer la mort 54.
Les conceptions fondamentalistes connaissent un essor
ininterrompu sur toute la planète, dans toutes les religions –
chrétienne, musulmane, juive, hindoue, bouddhiste. On les trouve à
l’intérieur de communautés minoritaires et oppositionnelles ou, sur
un mode majoritaire, promulguées du haut de l’appareil d’État. Ce
sont les pays musulmans qui sont allés le plus loin dans ce
processus identitariste empruntant un langage religieux. Des nations
aussi diverses que l’Arabie Saoudite, l’Iran, l’Afghanistan, le
Pakistan, la Mauritanie, la Gambie, le Koweït, Bahreïn, les Émirats
arabes unis, le Qatar, Oman, le Yémen, la Libye, la Malaisie, Brunei
ou encore l’Indonésie appliquent (de façon intégrale ou partielle) la
charia, c’est-à-dire le principe d’une justice divine supérieure à celle
des hommes, rendant ainsi inapplicables les principes
démocratiques. L’idée d’une « République islamique » fondée sur
des élections, dont se prévalent notamment l’Iran ou le Pakistan,
porte nécessairement en elle-même la philosophie d’une République
autoritaire, contraignante pour les expressions de la démocratie.
Certains de ces pays, tels l’Arabie Saoudite ou d’autres États du
Golfe, donnent l’impression de simplement prolonger une tradition
ancestrale, ne s’ouvrant à la modernité que dans ses aspects
financiers et technologiques. Mais l’analyse historique montre que,
même chez eux, la charia a été reprise et retravaillée pour
correspondre aux exigences nouvelles, sous l’influence de
mouvements islamistes actifs depuis les années 1960, voire plus tôt
55
(notamment en ce qui concerne les Frères musulmans) . La
tradition est réinventée à l’âge des identités.
Au-delà de la diversité de ses formes, l’instrumentalisation
populiste de la religion est devenue omniprésente, et pas seulement
dans l’univers islamique. Dans le monde chrétien, par exemple, on
observe un durcissement de l’aile traditionaliste catholique et son
intervention grandissante dans les affaires politiques. C’est le cas en
Pologne, mais aussi en France avec le groupe Sens commun. Quant
aux sectes évangéliques (plus ou moins radicales), elles sont en
progrès constant en Amérique du Sud et en Afrique. Au Brésil, elles
ont joué un rôle décisif dans la victoire de Jair Bolsonaro à l’élection
présidentielle de 2018. Aux États-Unis, plusieurs évangéliques ultras
ont été proches des cercles du pouvoir sous les présidences
Reagan, Bush ou, plus récemment, Trump. Vingt-quatre personnes
composent l’Evangelical Advisory Board qui conseille l’actuel
président américain. Parmi elles, le pasteur Robert Jeffress, qui a
déclaré : « Dieu a donné à Trump le pouvoir d’éliminer Kim Jong-
un 56. » Trump, déjà menaçant par son imprévisibilité impulsive,
n’avait guère besoin d’un tel aéropage pour représenter un risque
incontrôlable !
En Israël, selon la sociologue Eva Illouz, la radicalisation
populiste à l’œuvre se caractérise notamment « par la banalisation
de propos messianiques extrémistes tenus par des politiciens eux-
mêmes extrémistes et en appelant à la restauration d’un grand Israël
biblique (position qui, ne serait-ce que dix ans auparavant, aurait été
57
unanimement considérée comme de la démence pure et simple) ».
Les nouvelles colonies sont au cœur du problème. Peuplées
d’adeptes passionnément convaincus de la véracité de leur récit
mythique, elles fournissent au pouvoir des raisons de tourner le dos
au processus de paix et le poussent à garantir par l’armée
l’occupation de nouveaux territoires.
Mais il y a pire encore. Selon une croyance très répandue chez
les évangéliques américains, Israël jouerait un rôle central dans le
projet divin pour la fin des temps. Il faudrait que tous les juifs se
réunissent en un même lieu, idéalement Jérusalem, et se
convertissent en masse pour qu’advienne le messie. Parmi les
conseillers spirituels de Donald Trump, plusieurs évangéliques sont
très actifs dans la définition des orientations de politique étrangère.
Ils ont notamment joué un rôle important dans la décision pour le
moins imprudente de transférer l’ambassade américaine à
Jérusalem, ce qui accentue le clivage religieux et précipite encore
davantage les camps en présence dans le repli identitaire.

BRÛLER LES MOSQUÉES


On pourrait penser qu’une religion comme le bouddhisme s’en
sort à meilleur compte en raison du pacifisme serein qui semble le
caractériser – en témoigneraient les traités de sagesse qu’il produit,
très à la mode dans l’univers du développement personnel. Ce serait
ignorer que seul un courant minoritaire, incarné par le Dalaï-Lama,
parvient actuellement à résister à la dérive radicale qui est à l’œuvre
ici aussi. « En Birmanie, au Sri Lanka ou encore en Thaïlande, des
groupes constitués de moines bouddhistes ont développé une
rhétorique violente, en général dirigée contre les musulmans.
Longtemps considérées comme marginales, ces organisations ont
acquis une forte visibilité en raison des atrocités commises contre
58
les Rohingya musulmans de l’État d’Arakan, en Birmanie . »
Le précepte de non-violence est pourtant central dans le
bouddhisme. Mais depuis la destruction des bouddhas de Bamiyan,
en mars 2001, par les talibans afghans, une crispation identitaire
nouvelle a conduit le bouddhisme à légitimer des menées
agressives. « En 2012, des moines sri-lankais créent le parti Bodu
Bala Sena (BBS), “Force du pouvoir bouddhiste”, qui développe une
rhétorique violente à l’encontre des minorités religieuses, notamment
l’islam et, dans une moindre mesure, le christianisme 59. » La même
année, en Birmanie, le mouvement Ma Ba Tha (Association pour la
protection de la race et de la religion), lance des appels à la haine
contre la minorité rohingya. En Thaïlande, « d’autres moines se sont
saisis des événements en Birmanie pour lancer des diatribes
haineuses à l’encontre des musulmans séparatistes, appelant à leur
réserver “le même sort qu’aux Rohingya, des enfants aux personnes
60
âgées”, et à brûler des mosquées ».
En Russie, comme on l’a vu, Vladimir Poutine développe les
principes d’une essentialisation nationale-raciale slavophile visant
spécialement les musulmans, en particulier ceux qui peuplent le sud
du pays. Cette logique identitaire entraîne irrésistiblement une
réactivation des « racines » orthodoxes de la Grande Russie.
Poutine se voit d’ailleurs de plus en plus comme le défenseur de la
chrétienté délaissée par l’Occident. L’héritage communiste est donc
bien loin ! Encore une illustration du caractère liquide du nouveau
populisme, qui saisit les prétextes les plus divers, parfois
surprenants, différents d’un autocrate à un autre. Rien ne peut plus
étonner, même quand les racines religieuses en question raniment le
pire (l’antisémitisme) plutôt que le meilleur de l’histoire du
christianisme.
Ainsi la justice du régime (un « comité d’enquête » directement
piloté par le Kremlin) a-t-il réveillé « une vieille lune antisémite qui
était jusqu’à présent cantonnée aux franges les plus extrémistes de
l’Église orthodoxe russe : l’idée que l’assassinat de la famille
impériale russe par les bolchéviques, en 1918, puisse relever du
61
“meurtre rituel” ». Aucun fait matériel nouveau n’a pourtant été
apporté, la seule évolution étant le délire paranoïaque. « Les
bolchéviques et leurs hommes de main n’étaient pas étrangers à
toutes sortes de rituels symboliques », a expliqué l’évêque Tikhon,
confesseur de Vladimir Poutine, convaincu par les théories en vogue
dans les milieux nationalistes et certaines franges de l’Église,
« notamment le mouvement des “Tsar Dieu”, qui ne cesse de gagner
en influence 62 ». Les historiens ont protesté, rappelant que le
meurtre rituel n’a jamais été pratiqué par les juifs et que les
bolchéviques n’étaient nullement adeptes des rituels religieux. Le fait
que la rumeur antisémite se soit répandue à ce point est déjà un
signe inquiétant, mais qu’elle soit reprise par l’appareil d’État central
l’est encore bien davantage. Les chercheurs ou journalistes qui
tentent d’établir une vérité basée sur des faits sont de plus en plus
marginalisés. Les inventions les plus abracadabrantesques occupent
le devant de la scène.

NOUS TOURNONS LE DOS AUX LUMIÈRES


L’essentialisation, l’enfermement sectaire et le dogmatisme
religieux intolérant nous entraînent dans une logique d’affrontements
généralisés. Si le choc des civilisations n’existe pas par principe, il
advient en revanche avec le fondamentalisme identitaire. Un
fondamentalisme à l’origine du déchaînement de passions
mauvaises et violentes qui fournissent l’énergie du succès à tous les
leaders populistes et autocrates belliqueux.
Là encore, il faut bien comprendre que tout cela vient de la base
de la société, de l’individu ordinaire, lui-même enfermé dans des
bulles de croyances bornées, qu’elles soient laïques ou religieuses,
dans des jugements simplificateurs et catégoriques, et, surtout,
immergé dans un océan d’émotions de plus en plus puissantes et
incontrôlables. La crise de la démocratie ne serait pas ce qu’elle est
et ne dessinerait pas un avenir aussi sombre s’il n’y avait les
émotions. Or la mécanique identitariste leur confère un rôle
croissant, à tel point qu’elles refoulent désormais la rationalité dans
une sphère séparée, froide et technique, et commandent
massivement aux individus.
Nous nous croyons héritiers des Lumières, alors que nous
sommes en train de tourner le dos à leur héritage philosophique.
63
Marcel Gauchet a brillamment analysé la « sortie de la religion »,
ce basculement historique qui renvoya les croyances à une affaire
privée. Victoire des Lumières et de la grande Raison ? Que nenni ! À
l’âge des identités, au contraire, le mode religieux de la croyance est
devenu la modalité la plus fréquente du fonctionnement cognitif. Et
le sera encore davantage à l’avenir. De même que les émotions
occupent désormais une place prééminente par rapport à la sèche
réflexivité.
Les émotions, bien sûr, ont toujours existé, mais leur variation
historique est très significative. Norbert Elias a dressé une fresque
magistrale de ce qu’il appelle le processus de civilisation – quand, à
la sortie du Moyen Âge, les individus ont appris à contrôler
l’expression de leurs affects pour pacifier les relations humaines 64.
C’est d’ailleurs cette toile de fond qui a permis ensuite
l’institutionnalisation républicaine autour d’une rationalité s’inscrivant
dans les mœurs. Et c’est aujourd’hui ce qui se délite sous nos yeux,
ouvrant la voie au déferlement des passions.
À l’aube de ce processus de civilisation, les philosophes et divers
penseurs se sont inquiétés des ravages que peuvent provoquer les
passions débridées. En effet, l’ancienne société, en valorisant
l’honneur et la gloire, tolérait trop à leur goût les déchaînements de
e e
violence et les emportements vengeurs. Au XVI et au XVII siècle, on
se mit donc à réfléchir sur les passions, en tentant de les
comprendre et de les classer, de les trier entre bonnes et
mauvaises, de trouver celles qui seraient susceptibles de nouer
harmonieusement le lien social. Des traités furent publiés en grand
nombre et rencontrèrent un grand succès. Celui d’Edward
Reynolds 65, par exemple, qui, dans une optique chrétienne, sépare
les passions destructrices de celles qui peuvent apporter de la
66
quiétude et de la satisfaction ; ou celui de Thomas Wright , qui
analyse la façon dont des passions modérées peuvent devenir des
« instruments de vertu ». La passion modérée : telle semble être la
bonne idée pour qui veut gouverner le monde.

RÉGULER LES PASSIONS


Albert Hirschman a expliqué pourquoi c’est précisément dans ce
contexte que les intellectuels non seulement établirent les conditions
de l’essor du capitalisme, mais l’installèrent dans une position
tellement centrale qu’il allait par la suite dominer le fonctionnement
67
social . Tout avait commencé par une réflexion sur les bonnes et
les mauvaises passions, lorsque, progressivement, un consensus se
fit jour pour promouvoir l’intérêt, mélange de calcul rationnel et de
passion modérée. À l’origine, le terme n’avait pas la signification que
e
nous lui connaissons aujourd’hui. Au XVI siècle, il ne se rapportait
pas de façon étroite au monde de l’argent, mais « s’étendait au
contraire à l’ensemble des aspirations humaines, en impliquant
toutefois un élément de réflexion et de calcul dans le choix des
moyens de les satisfaire 68 ». Il était une sorte d’équivalent pratique
d’une Raison insaisissable et quelque peu difficile à concrétiser.
Pour Machiavel, d’ailleurs, l’intérêt et la raison d’État sont
synonymes. En 1638, le duc de Rohan ouvre son essai De l’intérêt
des princes et États de la chrétienté par cette phrase en forme de
précepte : « Les princes commandent aux peuples, et l’intérêt
commande aux princes. » L’intérêt va ensuite voir sa définition se
réduire à l’économique.
L’évolution sera la même pour le commerce, autre thème porteur
de l’époque. Ce terme avait lui aussi une double signification : outre
les échanges marchands, il désignait les conversations et relations
de politesse. Comme pour l’intérêt, l’essor du commerce fut donc
facilité par son aimable second sens. Ascension aussi irrésistible
que discrète, car l’univers marchand était alors regardé de haut et
peu considéré. « Le triomphe du capitalisme, comme celui de maint
tyran des temps modernes, doit beaucoup au refus de le prendre au
69
sérieux . »
Les penseurs qui voulaient utiliser le commerce pour établir une
nouvelle régulation sociale n’avaient rien de conformiste ; c’étaient
des réformateurs audacieux qui ne pouvaient imaginer ce qu’il
adviendrait plus tard de leurs idées. Tel fut notamment le cas de
Montesquieu, argumentant sur les « douceurs » du commerce.
L’Esprit des lois développe d’autres propositions pour préserver le
pays du despotisme, mais les passages sur le commerce sont
particulièrement clairs : « C’est presque une règle générale, que
partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce ; et que
partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces. » L’amour
de l’argent est une passion modérée, un désir tranquille contrastant
avec les fureurs guerrières, un contrepoison idéal à la folie
dévastatrice des tyrans. Un siècle plus tard, Marx aura beau jeu de
railler le « doux commerce » et de dénoncer sa violence inhumaine,
la misère du peuple, le travail des enfants. La perception était alors
très différente et installait secrètement l’économie comme pivot de la
société, autour de l’idée d’une maîtrise des élans passionnels.

LE DÉSAMOUR DE SOI
Le commerce, en réalité, n’était doux qu’en apparence ; l’intérêt
générait la cupidité, la rapine égoïste. Le capitalisme, qui donnait
une forme particulière à l’essor de l’autonomie individuelle, ne
calmait pas vraiment les passions et dévoyait l’élan moral de la
République, encourageant les petits calculs et les mesquineries
pécuniaires. Émile Durkheim a très tôt perçu comment la machine
folle des besoins perpétuellement insatisfaits provoquait une
mutation anthropologique en fabriquant un individu structurellement
en déséquilibre : « Le réel paraît sans valeur au prix de ce
qu’entrevoient comme possible des imaginations enfiévrées ; on s’en
détache donc, mais pour se détacher ensuite du possible quand, à
son tour, il devient réel. On a soif de choses nouvelles, de
jouissances ignorées, de sensations innommées, mais qui perdent
toutes leurs saveurs dès qu’elles sont connues 70. » Le besoin est à
la base de l’économie moderne ; sans besoin, pas de demande, pas
de marché. Or il ne peut apparaître que si l’individu a un regard dur
et critique sur son présent, s’il ne s’aime plus tel qu’il est. Le désir
d’achat s’appuie sur le rêve identitaire d’un autre soi qui ne peut se
former que si l’on condamne le soi actuel. Le capitalisme fonctionne
à l’énergie du désamour de soi.
Il n’est pas le seul : l’hyperdémocratie également, de façon plus
diffuse et plus subtile. Tout part de soi désormais. Ego a le pouvoir
de choisir sa morale et sa vérité. Mais, en devenant le centre de sa
propre vie, il perd l’ancrage qui lui attribuait des qualités. Autrefois, il
suffisait d’occuper correctement sa place sociale pour se voir
témoigner de la reconnaissance. Cela ne suffit plus aujourd’hui : il
faut se battre dans les rapports interpersonnels pour construire les
conditions d’un regard sur soi positif. Or chacun juge avec la grille
d’évaluation qui lui est propre et qui l’arrange, sous-évaluant
systématiquement autrui, qui adopte d’autres critères. « X croit qu’il
a réussi parce qu’il gagne beaucoup d’argent, mais ce n’est pas ce
qui compte dans la vie, d’ailleurs il vient de divorcer et a raté sa vie
de famille. » La reconnaissance n’est donc jamais celle que nous
pourrions attendre ; le décalage des critères dans les évaluations
croisées provoque un déficit structurel d’estime de soi.
Le capitalisme brise l’adhésion au présent, et l’hyperdémocratie
entraîne dans une course folle pour restaurer une estime de soi
régulièrement défaillante. Nous devons sans cesse nous remonter le
71
moral, sous peine de sombrer dans la dépression . Cette faille
psychologique nouvelle est une donnée centrale de l’époque des
identités dans laquelle nous entrons. L’identité, je l’ai dit, est le récit
de soi qui donne sens à la vie. Mais ce récit n’est rien sans la
capacité de l’individu à y adhérer pleinement ; il faut faire corps avec
l’histoire de soi que l’on se raconte. Sans cette adhésion, l’énergie
vitale retombe. Or celle-ci est très instable, elle varie par à-coups au
gré des émotions et des sensations contradictoires, ouvrant une voie
royale au déchaînement des passions. Plusieurs siècles après le
débat ouvert par les philosophes sur les bonnes et les mauvaises
passions, celles-ci reviennent donc sur le devant de la scène. Il
faudrait sans doute que nous réouvrions un débat à leur sujet.

PASSIONS DOUCES ET PASSIONS VIOLENTES


Aujourd’hui comme hier, le pire et le meilleur s’entremêlent dans
la passion. La passion vient d’une lointaine mystique radicale 72,
mais le mot s’est étonnamment installé dans le langage courant pour
désigner, au terme d’un long voyage linguistique, de « simples »
pratiques de loisir. Nous sommes passionnés de musique classique
ou de football, nous éprouvons une passion pour notre chien ou nos
73 74
rosiers , nous sommes fans de Jeremstar ou des Beatles . Aussi
dérisoires que puissent parfois paraître, vus de l’extérieur, les motifs
qui déclenchent l’émotion, il n’y a en fait nullement abus de langage.
Car toutes ces petites passions sont de vraies passions, rompant
d’autant plus avec l’ordinaire que l’idolâtrie qui est en leur centre a
quelque chose de religieux et génère de fortes émotions. Elles
opèrent un regroupement sur soi à l’intérieur de ce monde
passionnel, la sensation de vivre plus intensément que dans sa vie
habituelle.
Il ne faut donc pas prendre à la légère les petites passions.
Vécues de l’intérieur, elles n’ont jamais le ridicule que peut y voir un
regard hâtif. Comme toutes les passions l’ont toujours fait, elles
remplissent la vie comme jamais, créant une existence plus vivante,
plus pleine et plus légère. La musique, par exemple, s’infuse en soi
et emporte, nouant des liens par le biais des émotions partagées 75.
Ce sont de petits mondes en rupture forte, mais qui, comme la
76
romance, héritage édulcoré du romantisme , semblent être sans
risque, pacifiques, tout juste émotionnellement agités. Les passions
qui donnent de la vie à la vie, souvent ludiques et inventives,
envahissent notre univers.
Mais tout n’est pas toujours aussi rose. La passion, c’est dans sa
nature, devient vite incontrôlable et s’inverse aisément. Quelques
militants luttant contre la souffrance infligée aux animaux ont ainsi
versé dans la violence contre les humains en la justifiant au nom de
77
leur cause . Il suffit d’ailleurs de voir, dans un stade de football,
comment la joyeuse fête de supporters bariolés peut subitement se
transformer en affrontement haineux 78. Les nouvelles passions
douces d’aujourd’hui sont notamment marquées par un caractère de
classe : elles sont réservées à ceux qui possèdent un confortable
matelas de ressources matérielles et culturelles. Sans ces supports
et instruments indispensables, les passions douces peuvent plus
difficilement prendre corps et s’épanouissent alors en un éventail
beaucoup plus restreint.
Les démunis de tout, eux, n’ont pas une gamme très vaste à leur
disposition, alors que leur besoin de reconnaissance est infiniment
plus grand. Il ne leur reste qu’une version affadie et passive qui les
condamne à devenir de simples consommateurs de divertissement,
dans des « “villages Potemkine” du nouveau monde qui ont de plus
79
en plus l’allure de parcs d’attractions ». Et s’ils souhaitent malgré
tout connaître l’intensité existentielle des passions, celles-ci risquent
d’être très éloignées du caractère aimable décrit plus haut. Par
exemple chez des jeunes de quartiers délaissés qui cultivent le
conflit simplificateur du « eux » contre « nous », engendrant des
émotions mauvaises et violentes. La rancœur, la rage et la haine se
libèrent et s’installent face à un « eux » confus et mal défini. Les
démunis de tout construisent aussi leur reconnaissance mutuelle en
inventant leur petit monde contre le reste du monde, dont la réalité
s’éloigne et se brouille. Loin de la douceur caressante ou de
l’inventivité ludique, on est dans la dureté d’un univers très structuré,
instaurant ses propres codes, son langage, sa culture. Le petit
monde contre le monde se constitue durablement à partir de la
passion mauvaise et y enferme l’individu.
Plus un individu est psychologiquement fragilisé ou socialement
défavorisé, plus le risque est grand que la passion annihile son
autonomie de sujet. Il devient prisonnier de sa passion, qui envahit
la totalité de son existence. Où que le regard se porte sur la planète,
nous assistons aujourd’hui à la multiplication d’explosions
passionnelles chez des individus qui se meurent en réinventant
d’illusoires communautés ethniques ou religieuses, des petits
mondes sécessionnistes opposés au reste du monde.

MODERNITÉ DU RESSENTIMENT
La violence et la haine ne tombent pas du ciel ; elles sont
socialement générées par l’angoisse identitaire. Le désamour de soi,
la perte d’estime, la quête de respect infructueuse et les inégalités
grandissantes forment un terreau émotionnel qui favorise leur
surgissement. Un terreau imprégné par le ressentiment. Au début du
e
XX siècle, Max Scheler a analysé le lien entre le ressentiment et la
modernité économique. Le principe théorique d’égalité, c’est-à-dire
l’idée que chacun a les mêmes chances que les autres et est
responsable de sa vie, confronté à une réalité qui n’est qu’injustices
et handicaps pour les plus pauvres, provoque du ressentiment,
« mélange de jalousie, de sentiment d’humiliation et d’impression
80
d’impuissance » qui ronge de l’intérieur. C’est l’énergie qui donne
sa force explosive au repli identitaire.
Scheler reprend les thèses de Nietzsche, pour qui le
ressentiment est l’émotion des faibles, incapables d’expliciter leur
rancœur et de la traduire en actes constructifs. « Ils ont le sentiment
d’être rabaissés sans pouvoir renverser le rapport de force, et c’est
81
la douleur de cette impuissance qui secrète leur ressentiment . »
Secrètement, le rêve est celui d’une vengeance restaurant l’estime
de soi. Vengeance qui peut parfois trouver le moyen de se réaliser
dans un soudain surgissement de passion mauvaise. Ou, plus
tranquillement, en glissant dans l’urne un bulletin soutenant un tribun
populiste.
Le thème du ressentiment a été brandi par la droite traditionnelle
pour disqualifier moralement les milieux populaires, comme s’il
pouvait expliquer leur situation, alors que c’est leur situation, au
contraire, qui les plonge dans le ressentiment. Mais, aujourd’hui, à
l’âge des identités, ces classements deviennent caducs. Car le
déficit structurel d’estime de soi est susceptible de toucher tout le
monde, y compris les plus favorisés, dès lors qu’ils se désespèrent
de ne pas avoir fait aussi bien que leurs concurrents ou leurs amis.
Le ressentiment se diffuse et se banalise. Autrefois gardé secret, il
trouve désormais un lieu d’expression privilégié à travers Internet.
Les réseaux sociaux et les commentaires déposés sur les médias
numériques ont abaissé le seuil de l’indignation. Chacun prend
l’habitude d’y déverser sa colère, ses railleries, ses oukases, ses
injures. Loin de calmer, ces cris, en s’affrontant à d’autres cris
opposés, décuplent le ressentiment et l’impression d’être incompris,
incitant à répéter les attaques. Les passions mauvaises se
déchaînent.
Le ressentiment est en lien direct avec la montée du populisme.
Toutes les accessions au pouvoir de leaders autoritaires ont en effet
« révélé l’existence d’une énorme énergie refoulée 82 » qui trouve
ainsi le moyen de se libérer. Si Norbert Elias était encore vivant, il
pourrait utilement actualiser son analyse du processus de
civilisation. Il constaterait sans doute que, après plusieurs siècles
pendant lesquels la société a appris à intérioriser et à contrôler ses
émotions, nous assistons aujourd’hui à une inversion. La
dérégulation de l’ordre républicain ne se manifeste pas seulement
par un déclin des institutions, mais aussi par une montée du sensible
et des expressions émotionnelles. Que ce soit sous la forme douce
des petits plaisirs, du divertissement et des passions ordinaires, ou à
travers la violence, la colère et la haine, alimentées par le
ressentiment.

LA MISE EN SCÈNE DU COMIQUE ET DE LA HAINE


Les candidats populistes s’engouffrent évidemment dans la
brèche créée par cette montée émotionnelle, qui leur donne des
armes redoutables ; ils s’en inspirent et l’exaltent à l’extrême.
Comme tous les autres politiques, ils jouent la carte de l’expressivité
personnelle 83, qui permet d’obtenir les meilleurs résultats électoraux
en offrant une prestation médiatique suscitant la sympathie et en
84
exprimant des émotions où, croit-on, se lit la sincérité . Tout un art,
donc, scruté à la loupe par les auditeurs ou les téléspectateurs,
devenus aptes à décoder les moindres intonations. Mais les
populistes, dans la logique de la prise de pouvoir, peuvent aller
beaucoup plus loin, mettant les rieurs ou les furieux de leur côté et
amplifiant à tel point les effets de scène affectifs que l’argumentation
rationnelle se marginalise encore plus.
On ne doit pas sous-estimer, dans le nouveau populisme, la
question de la performance scénographique. Face à la foule, comme
autrefois, quand un tribun au verbe haut emporte l’enthousiasme.
Mais de plus en plus aussi à la télévision et sur des vidéos
colportées par Internet. Où la magie de l’élocution, qui reste une
valeur sûre, est concurrencée par un art nouveau de l’ironie, de la
dérision et de la provocation pouvant aller jusqu’à la vulgarité, aux
injures, à la colère. Les compétences exigées se rapprochent par là
de celles de l’acteur, voire du comique s’il sait aussi jouer
l’indignation, dans un registre artistique tournant le dos à celui de
l’expert compétent.
L’Italie est très innovante en ce domaine. D’ailleurs, Trump a été
beaucoup moins rejeté dans ce pays que dans d’autres pays
d’Europe (il a même recueilli 78 % d’opinions favorables chez les
sympathisants de la Ligue, qui apprécient « son rejet des
conventions, sa brutalité de jugement, son absence totale de
85
diplomatie »). Il faut dire que l’Italie a une certaine expérience de
ces artistes médiatiques chantres d’un nouveau populisme.
Berlusconi notamment, qui, tout en restant dans le cadre républicain
classique, n’a cessé de frôler les limites par ses simplifications, ses
provocations et ses bouffonneries. Patron de médias connaissant les
règles du milieu, il a réussi à faire basculer la télévision italienne
dans un divertissement généralisé incluant la politique. Le paysage
était prêt pour l’émergence d’un populisme d’un nouveau genre.
C’est Beppe Grillo qui va s’en charger. Comique de profession, il
se lance dans la politique sans abandonner les jeux de mots, les
plaisanteries et les gags qui ont fait son succès, en élargissant son
public d’origine. Il prône une révolte confuse, contre le système,
l’Europe, la corruption, les politiciens, les journalistes, dessinant une
perspective séduisante pour la jeunesse. Les premières réalisations
après son accession au pouvoir à l’échelon local déçoivent, et
plusieurs maires élus au nom de la lutte contre la corruption se
retrouvent inculpés ou suspectés de corruption. Qu’importe, Grillo
crie un peu plus fort et durcit son populisme pour maintenir son
audience, quitte à s’aventurer aux frontières des stéréotypes racistes
les plus grossiers (tout en faisant rire, bien sûr). Dans un meeting
aux allures de spectacle de stand-up, il déclare avoir fait un test
ADN et découvert qu’il y avait « 2 % d’Africain » en lui. « J’espère
que c’est en dessous de la ceinture ! » ajoute-t-il alors devant une
foule hilare. La politique aussi est tombée en dessous de la ceinture.
Quand son Mouvement 5 étoiles accède au pouvoir, Grillo passe
la main : il a joué son rôle. Il est remplacé par Luigi di Maio, qui se
coule un peu trop dans le « système », de l’avis de nombreux
électeurs. Il leur manque désormais l’élan émotionnel qui les avait
portés. Un élan qu’ils retrouvent dans l’allié de circonstance qui a
permis de gagner les élections, Matteo Salvini, dirigeant de la Ligue.
Mais, avec lui, le rire a fait place à la haine, aux formules chocs et
aux diatribes agressives, contre les étrangers, contre Bruxelles,
contre la France. J’ai dit que les populistes arrivant au pouvoir sont
condamnés à opérer une inversion dans de nombreux domaines s’ils
veulent administrer la société. Le franchissement de cette étape est
souvent marqué par un passage du rire à la haine, quand le premier
a été utilisé au début, et par une accentuation des passions
mauvaises à mesure que l’usure du pouvoir et le dégagisme rendent
la prestation scénique électoralement moins payante.
L’autocrate n’a alors souvent d’autre choix que de se lancer dans
des aventures belliqueuses susceptibles d’exciter les passions
guerrières de son peuple et de le mobiliser autour de lui. Le son des
canons gronde déjà tout autour de la planète. Certes, guère plus fort
qu’il y a vingt ou cinquante ans. Mais le caractère épidémique des
conflits potentiels est plus intense qu’il ne l’a jamais été. Il faut donc
surveiller de très près tous les foyers de tension, au Moyen-Orient,
en Ukraine. Poutine s’inscrit clairement dans un désir
d’expansionnisme russe et se prépare à la guerre. Le désir
d’expansionnisme chinois n’est pas moindre. Dans ses écrits déjà,
Xi Jinping fait largement référence à une tradition philosophique
ancienne, personnifiée notamment par Han Fei Zi, qui, à l’opposé de
la morale compréhensive confucéenne, promeut la peur et la force
86
pour fonder l’autorité . Tout un programme. Il faut se méfier aussi,
bien sûr, de l’impulsivité incontrôlable de Donald Trump. À l’époque
du populisme liquide, on imagine très bien comment une guerre
contre un ennemi « horrible », « méchant », « abominable », pourrait
lui éviter de perdre les prochaines élections. Car les passions
mauvaises emportent tout, ou presque, et font même advenir ce qui
semblait inimaginable.

L’ÉCHEC DE LA RAISON
L’ordre républicain était fondé sur une morale, soudé par un élan,
cadré par des institutions. Mais il recelait surtout une énergie
essentielle : la puissance de la pensée rationnelle, héritière des
Lumières, mise à distance des passions par l’écrit, le journal, le livre
papier. L’instantanéité émotionnelle qui s’exprime de façon
croissante aujourd’hui, décuplée par les médias de l’image et par
Internet, a pour effet indirect de marginaliser toujours plus cette
rationalité, ou du moins de l’encercler, comme dans une guerre de
mouvement.
Une rationalité qui n’est plus ce qu’elle était. Son histoire nous
révèle à quel point elle a été fragmentée, vidée de son contenu et de
son ambition initiale, réduite à des procédures codifiées qui ne sont
que l’ombre du savoir et deviennent de plus en plus aveugles.
Pourquoi ?
La réalité humaine et sociale est toujours – infiniment – plus
complexe qu’on ne l’imagine. La République, à l’époque de sa
grandeur, pensait pouvoir dérouler ses programmes et forger le
social selon ses modèles, construire des citoyens occupant
sagement la place qui leur était assignée dans ce bel édifice. Elle
allait progressivement découvrir que la démocratie n’était pas un
simple instrument à ses ordres, qu’elle la débordait de toute part et
la mettait en échec, imposant l’idée d’un individu qui n’obéit plus à
rien et décide pour lui-même.
Avant même l’avènement de cette hyperdémocratie, les États
républicains avaient déjà été confrontés à une autre difficulté : la
complexité du social, qui rendait plus difficile le gouvernement des
hommes et des choses. Pour y faire face, d’ingénieuses procédures
furent imaginées en vue de simplifier et de classer les données – en
un mot, d’administrer efficacement la matière humaine. À mesure
que l’État s’est constitué séparément de la société, il a mis au point
un langage et structuré des bureaucraties lui permettant de réduire
cette complexité.
C’est ce que nous allons maintenant découvrir : l’histoire de
l’échec de la grande Raison et des conséquences de l’évolution
récente des rationalités réduites et opératoires. Ce voyage dans
l’univers du chiffre et de l’économie élargit le champ d’analyse et
pourra dérouter le lecteur. Il lui faudra s’armer de patience pour voir
comment tout se rejoint à la fin.
Les instruments de réduction de la rationalité (le modèle de
l’individu calculateur qui est à la base de l’économie de marché ou le
code binaire qui donne toute sa force à Internet) avaient été inventés
pour réguler une société devenue trop complexe. Aujourd’hui, ils
apparaissent de surcroît comme un recours face aux enfermements
sectaires, aux explosions de haine, à la montée inquiétante des
affirmations identitaires et des aventures belliqueuses. Nous
pourrions être sauvés de la violence qui s’annonce par le marché et
les algorithmes.
Hélas, outre qu’ils déchirent la société en deux camps toujours
plus étrangers et irréconciliables, ils débouchent sur un autre type de
condamnation de la démocratie. La façon dont ils préparent la mort
de notre civilisation ne fait pas moins frémir que les affirmations
identitaires.

1. Marcel Gauchet, 2017.


2. Raphaël Liogier, 2013.
3. Bob Woodward, 2018.
4. Madeleine Albright, 2018.
5. http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/10/21/le-mouvement-populiste-
de-babis-remporte-les-legislatives-tcheques_5204285_3214.html.
6. https://www.nouvelobs.com/monde/20180408.OBS4798/en-hongrie-on-
apprend-que-les-garcons-et-les-filles-n-ont-pas-les-memes-aptitudes-
intellectuelles.html.
7. http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/04/01/la-hongrie-de-viktor-orban-
lance-une-consultation-populaire-anti-europeenne_5104383_3214.html.
8. Marie-Cécile Naves, 2018.
9. https://www.washingtonpost.com/news/fact-
checker/wp/2017/11/14/president-trump-has-made-1628-false-or-misleading-
claims-over-298-days/?utm_term=.205b42aa3c24.
10. https://www.franceculture.fr/sciences/etats-unis-des-scientifiques-se-
mobilisent-face-trump.
11. Arjun Appadurai, 2017.
12. http://www.lemonde.fr/international/article/2017/02/22/amnesty-
international-fustige-la-proliferation-des-discours-
haineux_5083325_3210.html#yvFeS1H5l5dBga5S.99.
13. https://www.amnesty.be/infos/actualites/article/les-etats-du-monde-entier-
manquent-a-leur-devoir-de-protection-des-defenseur-e.
14. https://www.consoglobe.com/les-defenseurs-de-lenvironnement-meurent-
avec-la-planete-cg.
15. http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2017/04/26/reporters-sans-
frontieres-estime-que-jamais-la-liberte-de-la-presse-n-a-ete-aussi-
menacee_5117566_3236.html#AT1802MJZdUvYJTw.99.
16. Ibid.
17. https://www.nouvelobs.com/monde/20180424.OBS5657/le-media-bashing-
se-porte-bien-dans-le-monde-et-c-est-une-menace-pour-la-democratie.html.
18. http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/04/17/la-turquie-en-pleine-
regression_5112484_3232.html
19. Montesquieu, 1964.
20. Albert Hirschman, 1983.
21. Pascal Ory, 2017.
22. Enzo Traverso, 2017.
23. Raphaël Liogier, 2013.
24. Christian Le Bart, 2013.
25. Je ne m’attarde pas plus longtemps ici sur ce point, dont la compréhension
nécessite d’expliquer comment une partie de la population est exclue de la
délibération citoyenne et de la société qui avance. J’y reviendrai en détail plus loin.
26. Marcel Gauchet, 2002.
27. Ibid.
28. https://jean-jaures.org/nos-productions/le-conspirationnisme-dans-l-
opinion-publique-francaise.
29. Ibid.
30. Ibid.
31. L’étoile rouge de la bière Heineken n’a rien à voir avec le communisme :
c’est un signe distinctif des brasseurs depuis le Moyen Âge.
https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/heineken-l-etoile-rouge-et-la-
hongrie_1893824.html.
32. Alain Ehrenberg, 1998.
33. Arjun Appadurai, 2017.
34. http://www.derives-
sectes.gouv.fr/sites/default/files/publications/francais/rapport_miviludes_2017_web
_v2_0.pdf.
35. Hannah Arendt, 1982.
36. Jean-Loup Amselle, 2008.
37. Philippe Corcuff, 2017a.
38. Houria Bouteldja, 2016.
39. Gérard Noiriel, 1988.
40. Patrick Boucheron, 2017.
41. https://www.nytimes.com/2018/02/07/world/europe/uk-cheddar-man-
skeleton-skin.html?smid=tw-nytimesworld&smtyp=cur.
42. http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/12/03/allemagne-au-congres-
de-l-afd-l-aile-droite-prend-le-controle-apres-un-vote-
rocambolesque_5223899_3214.html.
43. Arjun Appadurai, 2017.
44. https://www.nouvelobs.com/societe/20170719.OBS2305/charge-mentale-
combattre-le-schema-secret-de-l-ordre-des-choses.html.
45. http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/11/25/jean-claude-kaufmann-
nous-devons-inventer-un-nouvel-ordre-amoureux_5220309_3224.html.
46. Élisabeth Badinter, 2003.
47. Christine Delphy, 1970.
48. Jean-Claude Kaufmann, 2014b.
49. Antoinette Fouque, 1995.
50. Elisabeth Badinter, 2003.
51. Sara Garbagnoli, Massimo Prearo, 2017.
52. Mélanie Gourarier, 2017.
53. Jean-Claude Kaufmann, 2014a.
54. Olivier Roy, 2016.
55. Nathan Brown, 1997.
56. http://www.lefigaro.fr/international/2017/11/08/01003-
20171108ARTFIG00022-l-imposant-conseil-evangelique-de-donald-trump.php.
57. Eva Illouz, 2016.
58. http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2017/12/02/d-ou-vient-le-
bouddhisme-radical_5223606_3216.html.
59. Ibid.
60. Ibid.
61. http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/11/29/la-justice-russe-etudie-la-
theorie-antisemite-d-un-meurtre-rituel-de-la-famille-imperiale-en-
1918_5222258_3214.html.
62. Ibid.
63. Marcel Gauchet, 1985.
64. . Norbert Elias, 1975.
65. Edward Reynolds, 1640.
66. Thomas Wright, 1601.
67. Albert Hirschman, 1980.
68. Ibid.
69. Ibid.
70. . Émile Durkheim, 1930.
71. Alain Ehrenberg, 1998.
72. Denis de Rougemont, 2004.
73. Christian Bromberger, 1998a.
74. Christian Le Bart, 2000.
75. Franck Leard, 2008.
76. Jean-Claude Kaufmann, 2009.
77. Tom Regan, 2004.
78. Christian Bromberger, 1998b.
79. Jean-Pierre Le Goff, 2017.
80. Pankaj Mishra, 2017.
81. Antoine Grandjean et Florent Guénard, 2012.
82. Pankaj Mishra, 2017
83. Christian Le Bart, 2018.
84. Ibid.
85. https://tempsreel.nouvelobs.com/monde/l-amerique-selon-
trump/20170407.OBS7735/trump-comme-un-air-de-berlusconi-demandez-donc-
aux-italiens.html.
86. François Bougon, 2017.
DEUXIÈME PARTIE

Un monde parallèle
4.

Le savoir n’est plus ce qu’il était

LA DIVINE RAISON
L’idée de Raison remonte loin. Pour les philosophes grecs, elle
était le logos, à la fois discours et théorie. Les Romains étaient
davantage soucieux d’un droit strict et d’une comptabilité
rigoureuse : le logos devint chez eux la ratio, qui renvoyait autant à
l’idée de calcul qu’à celle de raisonnement. Les chrétiens
accentuèrent encore son idéalisation, jusqu’à une « sanctification de
1
la raison ». « Au début était le logos », dit l’Évangile de Jean. Dieu
est Lumière et Vérité, qu’il dépose en chacun de nous par
l’intermédiaire du Saint-Esprit, souvent représenté par une colombe.
Car c’est un souffle venu du Ciel, une lumière qui apporte la foi et la
connaissance, toutes deux étant intimement liées, puisque la
connaissance est divine.
Les choses commencèrent à changer quand certains
intellectuels, nourris de philosophie grecque, firent fonctionner cette
capacité de raisonnement de façon autonome. Ils se croyaient
encore totalement chrétiens, mais commençaient à installer des
catégories mentales et une manière de penser en rupture avec la
religion. À l’intérieur de la scolastique médiévale, une division
majeure s’opéra entre la pure tradition spirituelle et un exercice
nouveau de la philosophie prenant un caractère autonome
2
croissant . Jusqu’à l’apothéose intellectuelle du siècle des Lumières.
Son programme fut celui d’une véritable révolution intellectuelle,
qui reste aujourd’hui encore furieusement d’actualité contre tous les
obscurantismes. Ses valeurs universelles et bienveillantes sont un
précieux antidote à la fragmentation de la société en groupes qui
s’ignorent et se haïssent. Plus que jamais, nous avons besoin de la
sagesse des Lumières ; plus que jamais, nous avons besoin de la
Raison. La Raison de l’époque était l’idée du savoir dans ce qu’il a
de plus grand, la passion de la découverte, l’aventure d’une
connaissance créant un monde nouveau, un monde meilleur.
Certes, cette Raison idéalisée ignorait encore les conditions
concrètes de son fonctionnement telles que nous les connaissons
aujourd’hui. Elle imaginait que le savoir pouvait s’accumuler comme
des briques pour construire le mur de l’Encyclopédie, alors que nous
savons désormais que la science est fondamentalement
déconstructionniste, qu’elle démolit sans cesse, par la pensée
critique et par de nouvelles hypothèses, ce que l’on croyait acquis.
Mais, de même que l’amour doit être un peu aveugle pour devenir
intense, cette croyance en la grande Raison permettait de créer
l’élan. « La Raison prenait la place de Dieu et l’Histoire celle de la
3
Providence . »
L’épopée de la Raison commandant aux peuples nécessitait
« l’apparition d’un nouvel ordre, universel et planétaire, qui exigeait à
4
son tour conformité et discipline ». Telle fut l’histoire de la
République, que j’ai brièvement racontée dans la première partie.
L’État, originellement de droit divin, placé au-dessus, autonomisa le
politique dans une fonction surplombante, en charge de la morale
collective et de l’esprit public. Et propulsa le programme
institutionnel d’éducation et de rationalisation de la vie courante.
Parfois jusqu’à un niveau de détail qui surprend aujourd’hui. Même
le repassage d’une chemise pouvait être soumis à la science.

COMMENT REPASSER UNE CHEMISE


e
Le XIX siècle vit s’épanouir l’idéologie du progrès et de la science
positive. Il semblait que tout pouvait être défini de façon exacte et
incontestable, y compris la disposition des espaces intimes ou la
façon de se laver. Des manuels édictèrent des règles à suivre au
millimètre, cependant que les hygiénistes engageaient le combat
contre les moindres déviances. Au nom de la science, bien sûr, le
geste juste devait être rigoureusement défini et enseigné. C’est sur
5
cette base que se développèrent les écoles ménagères . Grâce au
contenu scientifique nouveau, les prescriptions se firent encore plus
6
impératives que dans les anciens traités de bonnes manières . Les
gestes transmis par la tradition se transformèrent en techniques
rationnellement fondées et légitimées par leur inscription dans des
manuels scolaires. Le repassage, par exemple. Repasser devint une
procédure codifiée qui se para d’une nouvelle pertinence technico-
scientifique, universelle, s’imposant à tous. Par le biais de
l’apprentissage scolaire, les femmes devaient faire entrer la science
et la rationalité dans le foyer.
On pourra dire que je prends là un exemple anecdotique (dans
un domaine qui m’arrange, parce que je le connais bien) et que la
Raison appliquée aux comportements humains concernait bien
d’autres secteurs plus importants – l’organisation du travail, la
recherche médicale, etc. Certes, mais la sphère domestique est
linguistiquement à l’origine du management moderne. Management
vient du mot « ménage » ; le manager est né de la ménagère.
Thibault Le Texier rappelle que l’usage du mot fut détourné dans les
années 1830 par des ingénieurs ferroviaires soucieux de prendre
soin de leurs machines, et explique comment le principe de
rationalisation fut ensuite étendu au gouvernement des hommes en
7
entreprise . Surtout, si dérisoire puisse-t-il apparaître, le savoir
domestique est particulièrement révélateur du basculement qui va
suivre cette épopée de la Raison. Parce qu’il touche au plus intime,
au plus proche de la vie des personnes.
Les écoles de filles ayant pour mission d’implanter la science
dans les familles commencent à voir le jour dans les années 1860-
1870. Visant au début les milieux les plus populaires, elles ne se
généraliseront que dans la première moitié du XXe siècle, avant de
péricliter à la fin des années 1950 et au début des années 1960.
Pour une raison principale : elles étaient fondées sur la conception
d’une assignation irréductible de la femme au ménage, conception
qui devenait archaïque et intolérable alors que s’imposait l’idée de
l’égalité et du partage des tâches. Mais il y avait un autre motif, qui
nous intéresse particulièrement ici : cette rationalité scientifique,
scolaire, extérieure, entrait en contradiction avec les manières de
faire de la famille. Pendant une première période historique, ces
manières, transmises par la tradition, ne purent que difficilement
résister aux assauts de la science, surtout dans les campagnes.
Mais, à l’aube des années 1960, un tout nouvel élan de contestation
des prétentions scientifiques à régimenter le ménage prend son
essor ; il ne vient plus du passé, comme la tradition, mais du présent
et de l’avenir – la nouvelle époque qui s’ouvre, celle de l’individu
maître de son destin, qui décide en toutes choses, à commencer par
ce qui touche à son univers le plus proche.
La maison, la famille deviennent des affaires personnelles, la
concrétisation de choix de vie, de philosophies de l’existence. Untel
ou Unetelle va tout repasser pendant des heures et des heures,
chaussettes et torchons compris, un(e) autre rien du tout. Même
chose avec le fait de manger végétarien ou saucisse-frites, de faire
la grasse matinée ou un jogging le dimanche, etc. Le savoir
scientifique n’est pas rejeté, bien au contraire, notamment dans les
domaines de l’alimentation et de la santé. Mais c’est désormais
l’individu qui décide de cueillir une information et de l’intégrer à son
quotidien (bien souvent une information qui l’arrange, conforme à
ses choix éthiques). Ce n’est plus un corpus complet de savoirs qui
s’impose à lui, comme du temps des écoles ménagères. La
révolution de l’individu et de la démocratisation généralisée est
passée par là ; elle a inversé le rapport au savoir.
Pour tout dire, concernant le repassage des chemises, la
curiosité scientifique a pratiquement disparu (contrairement à ce que
l’on voit en matière d’alimentation ou de santé). L’individu ne se pose
pas de questions, les gestes se reproduisent sur la base des
habitudes acquises. Avec une incroyable diversité dans les manières
de faire, comme j’ai pu le constater lors de mes enquêtes. Des
manières incorporées, intégrées comme des évidences à vocation
universelle. Qui expliquent par exemple l’insatisfaction fréquente
quand une femme de ménage vient repasser chez soi. « Je lui ai dit,
c’est pas comme ça qu’on fait ! Une chemise, ça se reboutonne un
8
bouton sur deux ! » m’a dit un jour une maîtresse de maison
excédée. La malheureuse employée fut congédiée. Le savoir est
devenu un savoir personnel qui a presque la densité de certitude
d’une croyance.

LES SAVOIRS MINUSCULES


Le plus visible et le plus radical dans l’inversion du rapport au
savoir touche au domaine de la vie domestique et personnelle, au
plus près de l’individu, parce que c’est l’individu, justement, qui est le
pivot du retournement. La mutation est plus complexe concernant
l’État et tous les corps intermédiaires, qui continuent plus ou moins à
diffuser au bon peuple un savoir venu d’en haut et à structurer
quelques vagues disciplines collectives. L’individu reformule le savoir
à son idée ; l’État et les corps intermédiaires font un peu de même,
avec toutefois une apparence de technicité et de rigueur conférées
par la machinerie bureaucratique.
Les bureaucraties (publiques et privées) n’ont cessé de se
développer jusqu’à nos jours et envahissent désormais tous les
9
aspects de notre existence . Elles fonctionnent comme des usines
transformant le savoir en normes de comportement. Max Weber
avait déjà pointé leur rôle crucial dans la société moderne en
analysant la façon dont elles produisent une rationalité particulière et
limitée. Les bureaucraties aspirent le politique et le scientifique, et
développent leurs propres démarches de construction d’un nouveau
10
savoir, utilisant les experts comme des prestataires de services .
Elles impriment un style à la démarche de connaissance, ramenant
au cadrage et à la résolution des problèmes plutôt qu’à
l’élargissement de la perspective et à l’ouverture de nouvelles
11
questions . Elles bornent la réflexion, la délimitent et la réduisent
autant que possible. Car les bureaucraties ne réfléchissent pas pour
le plaisir de la réflexion ; elles sont même souvent adeptes du
12
principe du moindre effort mental .
Derrière les apparences d’une société de l’information et d’une
véritable explosion de la réflexivité, les bureaucraties organisent la
production de savoirs minuscules canalisés et positivés par des
officines spécialisées. Pour tout problème, « il y a forcément un
13
spécialiste quelque part ». Des savoirs de plus en plus enfermés
dans une logique circulaire autour d’un objectif abstrait d’efficacité.
« Lorsqu’on se réclame de l’efficacité rationnelle, on n’a pas à se
14
demander à quoi sert vraiment l’efficacité . » Le fonctionnement
bureaucratique masque ce déficit de savoir en tournant comme une
machine bien huilée et en mettant ses techniques en avant. « Toutes
les marques et qualités de la société bureaucratique lui viennent des
15
techniques d’organisation . » Mais cette montée des savoirs
techniques et spécialisés est parallèle à « un mouvement profond de
désintellectualisation et de déculturation 16 ».
La société de l’information, qui pense être la société du savoir,
est devenue paradoxalement une société aveugle à elle-même.
« Une société qui, non contente de s’ignorer, est organisée pour
17
ignorer qu’elle s’ignore . » Qui ne sait plus se penser dans sa
globalité ni réfléchir à son avenir autrement que dans des
perspectives étroitement technicistes. « Alors que nos ancêtres
scrutaient anxieusement les entrailles de leur société, interrogeaient
fiévreusement les signes du futur, se passionnaient pour la
transformation de leur monde, nous végétons dans un présent sans
questions ni ouvertures. Un immense malaise étreint nos sociétés,
sans qu’elles soient seulement en mesure de le nommer, pour ne
pas parler de s’interroger sur sa nature ou de lui chercher une
18
issue . » L’idéal d’universalité et d’unicité du savoir a laissé la place
à une fragmentation généralisée. « La pensée a changé de visage
d’un seul coup : elle était ce qui est fait pour unir ; elle est devenue
19
ce qui distingue et sépare . » Bienvenue dans le monde des petits
savoirs dispersés.

LES SAVOIRS ÉGALITAIRES


Alors que, dans les institutions républicaines, le savoir était
organisé et hiérarchisé, nous assistons actuellement au vaste
mouvement de sa démocratisation, où l’opinion de chacun tend à
valoir autant qu’un résultat issu de la recherche scientifique, avec
ses méthodes, ses protocoles et ses validations. Dans les arènes
médiatiques (appels téléphoniques des auditeurs à la radio, témoins
en plateau à la télévision, commentaires sur la Toile), les uns et les
autres sont souvent placés au même niveau, et il n’est pas rare que
les confrontations tournent au désavantage des spécialistes,
handicapés par la complexité de ce qu’ils veulent démontrer ou par
leur ton professoral, de plus en plus perçu comme une insupportable
et hautaine arrogance. Quand une polémique éclate, les articles
favorables aux diverses croyances sceptiques sont beaucoup plus
nombreux que ceux qui défendent les résultats scientifiques prouvés
(56 % contre seulement 10 % sur la question de l’impact des ondes,
20
par exemple) .
Car la tendance à se défier du « système » (dont la science est
partie prenante, avec les politiques et les médias) est grandissante.
C’est désormais l’opinion venue de la base qui est en position de
force, condamnant les détenteurs d’un savoir éprouvé à n’intervenir
qu’avec modestie et discrétion. Ou à adopter le même style
péremptoire que leurs contradicteurs, les mêmes simplifications, les
mêmes semi-vérités. Ainsi voit-on de nombreux scientifiques publier
(et diffuser dans la presse grand public) leurs résultats fragmentaires
avant qu’ils ne soient suffisamment vérifiés 21. Quant aux
journalistes, dont une majorité est précarisée et condamnée à
travailler dans des conditions d’urgence, ils ont du mal à mettre en
œuvre une véritable procédure de vérification des sources et
privilégient souvent la solution de facilité, qui est de reproduire une
information fournie par un service de communication cherchant à
imposer sa propre « vérité » ou résultant d’une rumeur non fondée,
et qui tourne ensuite en boucle. Quand ils cherchent à vérifier, ils
sont pris dans le piège du populisme de la Toile, qui se méfie des
médias dits « mainstream », soupçonnés de pratiquer la rétention
d’informations et de ne pas livrer au bon peuple les vérités cachées,
ce qui, paradoxalement, peut placer en position d’autorité les
auteurs des rumeurs les plus folles. Ce qui vient d’en bas est drapé
dans la vertu des vérités révélées, avec l’excitation qui sied à cet
exercice.
La démocratisation du savoir a bien entendu une face positive –
il faut toujours commencer par le souligner. Ainsi les milieux
modestes utilisent-ils Internet pour découvrir le sens des mots
22
compliqués et résister aux injonctions bureaucratiques . Cette
démocratisation brise les hiérarchies et les privilèges réservés à une
élite. Mais la manière dont elle se développe génère des effets
pervers considérables, dont nous commençons seulement à saisir
toute la gravité. La principale conséquence négative de
l’élargissement du savoir tel qu’il se produit actuellement est qu’il
s’inscrit dans des univers de plus en plus fermés sur eux-mêmes.

LES SAVOIRS FERMÉS


À un premier niveau, la fermeture des savoirs s’opère pour une
raison toute simple, presque mécanique : face à l’augmentation
exponentielle des quantités de données informatives, les individus
comme les organisations doivent trier et sélectionner. Les
organisations utilisent massivement pour cela des algorithmes, qui
traitent ce que l’on appelle le Big Data. Les individus n’ont pas les
moyens techniques d’en faire autant. Ni le désir, car le processus
identitaire implique fondamentalement des choix subjectifs,
incompatibles avec le traitement algorithmique impersonnel.
Face à l’océan d’informations qui le submerge, l’individu
commence par ignorer ce qui ne lui parle pas ou guère ; il
23
s’intéresse à ce qu’il comprend le mieux ou lui ressemble .
Mouvement accentué par les logiciels de reconnaissance et autres
« bulles de filtres » auxquels recourent les opérateurs du numérique
pour fixer les individus dans leur monde particulier 24. Convaincu de
recevoir tous les types d’information, l’individu n’est en fait
perméable qu’à une infime partie de ceux-ci, le reste glissant sur lui
comme l’eau sur les plumes d’un canard. Puissamment aidé par ce
25
que Sheldon Stryker et Peter Burke ont appelé identity salience (la
mémoire émotionnelle qui permet de retrouver ses repères
identitaires), il sélectionne et exclut en étant poussé par ses affects.
Les amoureux des chats vont visionner sans fin des vidéos de
minets drolatiques ou craquants, les tenants de l’apocalypse vont
plonger dans le plaisir sombre de la catastrophe imminente, chacun
vivant dans un monde d’informations très éloigné de celui de son
voisin, tout en croyant à tort communiquer avec lui et le comprendre
26
quand par hasard il le rencontre . L’espace universaliste de la
pensée est en train de se fissurer sous nos yeux. La « société de
l’information » génère en fait la formation de micromondes qui
s’ignorent plus que jamais.
Cela fait un peu plus d’un demi-siècle que nous sommes entrés
dans l’âge des identités, conséquence de la révolution de
l’hyperdémocratie. L’individu, confronté à des choix innombrables,
n’est pas une page blanche ; il ne part pas de zéro pour sélectionner
l’information. Bien que variable, sa projection identitaire du moment
(l’idée qu’il se fait de lui-même) fonctionne comme un filtre par lequel
passent toutes les données qui l’assaillent. Cette grille de lecture du
monde agit dans un double sens, permettant à la fois de trier
27
l’information et de construire le soi . La réduction de l’information
n’a donc rien de marginal ; elle est au cœur du processus identitaire,
au cœur de l’individu qui se construit dans le feu de l’action, en
temps réel. Avec ceci de particulier que les plus fragilisés
(socialement, culturellement ou psychologiquement) sont contraints
de la réduire encore davantage et d’enfermer tout savoir dans des
28
certitudes établies . Le repli identitaire dans ses formes extrêmes
génère un savoir qui fait sécession d’avec le reste de la société et,
souvent, s’y oppose.
L’identité se construit aussi sous le regard des autres,
notamment les plus proches. Il faut, dans les divers cercles de
socialisation, obtenir la reconnaissance qui produit l’estime de soi et
bâtir un univers de références communes. Ce monde commun est
fabriqué par les conversations de tous les jours, dans la famille, avec
les collègues et les amis. Mais on tente aussi d’y parvenir au sein de
groupes plus ouverts, comme les forums de discussion sur Internet.
À travers des polémiques pour la plupart virulentes, l’idée est de
constituer un espace dominé par les idées que l’on professe. Ce qui
advient parfois, non par la conversion des adversaires, mais par leur
fuite vers des lieux virtuels plus accueillants, chacun se réfugiant
ainsi dans des espaces de connivence. Une telle victoire renforce
l’impression de détenir l’absolue vérité, alors que l’on ne détient
qu’une « vérité alternative » très particulière.
Les communautés de savoir qui se forment sur la Toile, douces
ou haineuses, ouvertes ou fermées, n’ont qu’exceptionnellement un
caractère égalitaire et démocratique, bien qu’elles le proclament. Au
contraire, elles s’organisent généralement autour d’un chef, d’une
idole, d’un gourou. Fans (n’oublions pas que le mot vient de
« fanatique ») adorateurs de leur star, disciples d’un maître à penser
(la sagesse ou les régimes alimentaires), supporters d’un
charismatique leader populiste… Tous les univers du savoir sont
touchés.
Prenons l’exemple de la publicité. Les marques tendent à
délaisser les campagnes généralistes dans les médias traditionnels
et préfèrent désormais s’appuyer sur des « influenceurs », et surtout
des « influenceuses » – de jeunes blogueuses mode et beauté ayant
réussi à créer un univers sur le Net, drainant des dizaines, voire des
centaines de milliers de « suiveurs » sur leurs comptes Instagram ou
Twitter, suiveurs et suiveuses qui tentent d’imiter leur style et
d’adopter leurs conseils de comportement. Chiara Ferragni (avec
ses dix millions de followers et ses dix millions de chiffre d’affaires)
est une des plus célèbres, rassemblant autour d’elle des cohortes
d’adeptes fascinés. « “Son portable doit imploser quand elle poste
une photo de son chien”, ricane un attaché de presse dans le
29
luxe . » Mais des observateurs avisés signalent que son étoile est
peut-être en train de pâlir. Son profil trop lisse et attrape-tout ne lui
permet pas de constituer une communauté suffisamment spécifique,
en rupture. Les nouveaux influenceurs mettent en avant un
caractère et des positions plus marqués, visant une cible moins
large, mais susceptible de forger un groupe plus engagé.
Au-delà de l’univers de la mode, la tendance est bien celle de
communautés de savoir plus fermées et plus engagées. Ce qui n’est
pas sans poser des problèmes quand les émotions montent en
gamme.

LES SAVOIRS ENGAGÉS


Plus l’entre-soi est constitué et extrême dans ses prises de
position, plus le savoir partagé par le petit groupe se clôture et
devient croyance dogmatique, incitant au combat contre d’autres
visions du monde, surtout quand les passions se déchaînent.
Les conditions du débat sur Internet permettent de constater
combien nous sommes loin d’un véritable échange d’idées avec
écoute et respect du contradicteur. Le banquet de Platon n’est plus
qu’un rêve. Car l’anonymat et la possibilité de débrancher à tout
moment incitent chacun à se « lâcher » en proférant avec fureur des
opinions tranchées. De même que le pervers narcissique reconstitue
son estime de soi en dénigrant l’autre, l’anonyme de la Toile se
réconforte en injuriant sans fin.
Dans l’exemple de la révolte des « Gilets jaunes », autant – pour
le meilleur – les réseaux sociaux ont favorisé l’expression d’une
opinion collective jusque-là inaudible et méprisée, autant – pour le
pire – les « groupes d’amis » qui séparent du reste du monde ont
créé un emballement du désir de violence dans certaines franges du
30
mouvement . Quand le jeu consiste à crier toujours plus fort pour
exister, il n’y a plus de limite à la haine.
Car les « communautés de savoir » qui se forment vont bien au-
delà d’un accord sur des idées. Elles fédèrent également des
émotions convergentes, parfois douces et empathiques, souvent
virulentes et haineuses. On ne sera donc pas surpris d’apprendre
que les sites engagés émotionnellement attirent beaucoup plus que
ceux qui sont purement informationnels 31. Si l’on ajoute à cela le fait
que les dogmatiques et les fanatiques de tout poil, militants de leur
cause, sont généralement plus motivés pour occuper le terrain que
les défenseurs des faits établis, qui préfèrent se replier sur des lieux
moins conflictuels, on ne peut que conclure que l’information
objectivement fondée est devenue minoritaire dans l’opinion. La
catastrophe n’est pas pour demain ; elle est déjà là, dans les
espaces les moins contrôlés par les institutions du savoir
(universités, organismes de recherche, médias fondés sur une
éthique du journalisme).
Certes, les espaces contrôlés par ces institutions ne constituent
pas un idéal existentiel. Dans une société scandaleusement
inégalitaire où le capitalisme financier a pris une place proprement
ubuesque, il ne suffit pas de garantir la production d’un savoir fondé
sur les faits, même si ce rôle est aujourd’hui des plus précieux.
L’utopie d’un autre monde, plus humain, alimente des révoltes
légitimes qui font se lever le peuple ou la jeunesse.
Malheureusement, ces révoltes dérivent presque systématiquement
vers l’enfermement communautariste, générateur de simplifications
outrancières. La révolte est prise au piège.
Un seul exemple, tiré de la campagne de la France insoumise
pour l’élection présidentielle. Passons sur le candidat Mélenchon,
dont on guettait à chaque instant le glissement vers la
32
schématisation populiste . Intéressons-nous plutôt à un épisode qui
s’est produit dans les arrière-cuisines de la communication
électorale. Tout commence sur le forum « Blabla 18-25 ans » de
jeuxvideo.com, un site de discussion en ligne pilier de la
cyberculture ironique et décalée, et réservoir de discours haineux.
« “Habituellement, c’était plutôt une forteresse du FN, ce forum, avec
des topics absolument dégoûtants, racistes et sexistes. Mais là, il y a
une discussion qui s’est lancée sur l’une des revues de la semaine
de Jean-Luc Mélenchon sur sa chaîne Youtube, qui a ramené plein
de gens”, se rappelle Clark. De ce “joyeux délire” va sortir
notamment le slogan “Can’t stenchon the Mélenchon”, un carton sur
Internet 33. » Calqué sur l’un des slogans de campagne de Trump
(« Can’t Stump the Trump »), lui aussi inventé par des trolls
incontrôlables, ce slogan va rapidement déclencher une véritable
folie virale, habilement récupérée par les équipes du candidat.
Regroupés sur la plateforme Discord des Insoumis, 300 à 500
activistes issus de cette agitation originelle sur jeuxvideo.com vont
se transformer en créatifs-combatifs passionnés, ne comptant pas
leurs heures et allant jusqu’à payer de leur poche. L’impulsion était
partie d’un « délire ». Elle aurait pu aisément voguer vers d’autres
délires, beaucoup moins graphiques et ludiques, et beaucoup plus
inquiétants. (Car le délire virtuel, dont les trolls sont les petits
soldats, est intrinsèquement sans contrôle et sans limites.) Et c’est
ce qu’elle fit parfois.
Joann Sfar est un auteur de bandes dessinées. Initialement attiré
par Jean-Luc Mélenchon, il se pose pourtant quelques questions à la
lecture de son programme, questions qu’il publie sur sa page
Facebook, avec quelques critiques. Un utilisateur de Discord diffuse
le lien de l’article, et voilà qu’une véritable tempête s’abat sur Joann
Sfar. Celui-ci évoque des « attaques concertées » et un « rouleau
compresseur mis en œuvre par les activistes et divers trolls ». Il voit
soudain « débarquer sur Facebook, Instagram et Twitter des
centaines de pseudos » dont il n’avait jamais entendu parler et qui
34
viennent le « désintoxiquer ». Impossible d’argumenter, bien sûr.
Pendant quelques jours, sa vie devient un enfer. La conclusion qu’il
tire de l’épisode est très alarmante : « On voit bien qu’aujourd’hui
une voix seule ne peut plus dire son désaccord face à une telle
organisation 35. » La puissance de feu d’Internet est redoutable
quand un groupe met en marche des armées de trolls déchaînés.

RIRE ENSEMBLE
Les trolls en question ont rarement conscience de la violence
qu’ils déchaînent. « “Je suis un troll, je l’assume et je suis sincère
dans mon positionnement politique. Le trollage, c’est juste pour
m’amuser et faire passer le temps, c’est jamais vraiment méchant”,
assure Mathieu, qui, comme de nombreux fidèles du forum 18-25,
baigne quotidiennement dans les insultes au premier, second et
36
troisième degrés . »
À la suite d’une chronique radio, Nadia Daam a reçu des
messages très menaçants sur le forum 18-25 : « Tu vas crever sale
pute » ou « On va violer ta fille ». Ses agresseurs ne comprennent
pas pourquoi ils se retrouvent devant un tribunal. « C’était juste pour
troller 37 », dira l’un d’eux pour sa défense. Car, dans l’entre-soi du
groupe d’activistes, l’ambiance est plutôt au rire, à la dérision, à
l’inventivité autour de ce qui pourrait presque ressembler à des
blagues potaches.
Whitney Phillips et Ryan Milner ont analysé le lien étrange qui
38
unit rire et violence dans les nouveaux développements d’Internet .
Le rire est un langage de protection qui permet d’esquiver les
critiques (« C’était pour rire ! »), tout en rassurant et unissant le
groupe émetteur. Plus la réassurance et la déculpabilisation sont
fortes, plus les attaques peuvent libérer de la brutalité psychologique
sans la moindre mauvaise conscience. Le rire est aujourd’hui une
arme de guerre, d’autant plus imparable que la société dans son
ensemble baigne dans une atmosphère et un désir de
divertissement 39. Ceux qui se risquent à critiquer le cynisme des
rieurs deviennent inaudibles, et l’on se moque bien vite de ces tristes
sires qui ne savent pas vivre avec leur temps.
Le populisme, on l’a vu, a saisi cette mutation de notre époque. Il
s’y intègre et l’impulse. Beppe Grillo et son Mouvement 5 étoiles
n’ont rien de marginal ; ils sont au contraire très symptomatiques des
changements en cours. Quant à l’extrême droite, héritière d’un style
autoritaire et rigide, hiérarchique et militariste, elle tente elle aussi
son aggiornamento. Elle ne peut y parvenir en essayant de le
diriger : tout doit partir de l’effervescence no limit qui bouillonne sur
le Net.
L’exemple des États-Unis est sans doute le plus abouti. Les
plateformes comme 4chan ou Reddit, qui libèrent la parole sans
censure, ou presque, et favorisent les sujets les plus controversés,
attirent un flux d’utilisateurs passionnés (plutôt des hommes jeunes
et blancs) qui s’entendent assez rapidement pour désigner des
boucs émissaires, lesquels sont alors les cibles de leurs railleries et
de leurs injures : les féministes, les homosexuels, les journalistes,
les immigrés… Un terreau évidemment idéal pour l’extrême droite,
qui n’a plus qu’à organiser les troupes.
Pour ce faire, elle doit apprendre à éviter le ton cassant et
professoral, se couler à son tour dans le rire et la dérision. Il lui faut
pour cela recycler un héritage pour elle très paradoxal, celui de la
pop culture. En France, les initiateurs de la mue Internet du
Rassemblement national se sont inspirés de l’humour décalé et
40
frondeur du Canal+ des années 1990 . Ils ont repris une image
venue des États-Unis, rapidement devenue une sorte d’emblème
fédératrice : celle de Pepe the Frog, Pepe la Grenouille. À l’origine,
l’adolescent à tête de batracien est juste un personnage de bande
dessinée inventé par Matt Furie. Mais l’effervescence incontrôlée qui
sévit sur 4chan fait bientôt naître des versions de Pepe qui n’ont plus
rien à voir avec le personnage du dessinateur et qui dépassent
toutes les limites en matière d’offense et de harcèlement. L’image de
cette grenouille symbolisant la revanche du masculiniste blanc va
bientôt devenir virale dans ses diverses déclinaisons, dont celles où
elle arbore une croix gammée. Et, surtout, elle va soutenir la
campagne de Donald Trump. Les adversaires de Trump sont
assaillis par des cohortes de trolls les inondant de messages
agressifs à l’enseigne de la grenouille. En France, Pepe débarque
pour la campagne présidentielle, devient active dans le soutien à
Marine Le Pen et s’affiche sur le site Fdesouche.
Consterné, Matt Furie se bat de toutes ses forces pour défendre
son personnage. Il lance une campagne, #SavePepe. En vain. Sa
grenouille lui a échappé. Le 6 mai 2017, il publie un dessin de Pepe
dans un cercueil : il a préféré la tuer plutôt que de la voir ainsi
récupérée. Aux dernières nouvelles, cependant, Pepe est toujours
omniprésente sur les sites de la fachosphère. Elle est même
apparue dans un livre raciste pour enfants et sur des posters vendus
41
par le site conspirationniste américain Infowars . Pour l’intellectuel
d’extrême droite Jean-Yves Le Gallou, « aujourd’hui la subversion et
le décalage ont changé de camp 42 ».

QUI SONT LES TROLLS ?


L’énergie de ce qui va plus tard pousser à la haine est donc
produite dans le creuset des alchimistes de la dérision et de la
provocation décomplexées. L’essentiel part de là, de ces zones de
non-droit, sans morale, sans limites, sans affiliations politiques
formelles, où l’on s’amuse à hurler contre tout ce qui déplaît ou fait
peur. Les cris, les injures et les rires mélangés redonnent de la fierté
et entraînent. Vers où ? La direction n’est pas claire au début, les
invectives se contentant de désigner des cibles favorites. Mais
quand une cristallisation se produit et que des appareils mieux
organisés sont capables de récupérer et de canaliser cette
effervescence, on peut craindre le pire. Il convient donc de ne pas
attendre pour s’inquiéter. Dès le début, il faut prendre les trolls au
sérieux.
Qui sont les trolls, ces nouveaux personnages mi-réels, mi-
virtuels, qui ravagent le Net avec leurs provocations et leurs
désinformations ? Les profils, très divers, pourraient être
catégorisés. Les plus redoutables sont les trolls organisés,
répondant aux ordres avec des éléments de langage qui leur sont
fournis, sortes de professionnels de la discipline. Redoutables par la
puissance de leur action coordonnée, ils ne sont sans doute pas les
plus intéressants à analyser, car pas toujours trolls dans l’âme et à
plein temps.
Plus révélateur est le profil du troll qui s’invente ainsi par lui-
même. Qui, un jour, commence à devenir online cet autre à la parole
violente et libérée, s’en prenant à la terre entière. Chacun dans son
style, bien sûr, avec son héritage, dans des contextes variés. Il y a le
troll fanatique, convaincu par quelques rudiments d’une idéologie ou
d’une religion qu’il rabâche à l’infini. Il y a le troll drolatique, qui
s’ingénie à tout tourner en dérision, prêt à tacler ses amis et à
favoriser l’adversaire pour ne pas rater un bon mot. Il y a aussi le
petit soldat de la cause, zélote aveuglé par son gourou ; l’inculte, qui
se voit enfin autorisé à publier ce qu’il écrit, multipliant les fautes et
les contre-sens ; le propagateur de la violence gratuite pour le seul
plaisir de la violence, etc. Tous ont un point commun : le
dédoublement de personnalité.
L’identité n’a rien d’un donné stable. Elle est au contraire en
reformulation permanente, notamment à travers l’élaboration de
scénarios du futur dans l’imaginaire, ce que Hazel Markus appelle
43
des « self-schémas » . À un niveau d’élaboration plus avancé, ces
44
« self-schémas » deviennent des « soi possibles » qui ne sont plus
de pures fictions, mais mettent en scène ce qui peut ressembler à un
projet crédible et être éprouvé émotionnellement. Internet
45
bouleverse cette procédure traditionnelle d’invention de soi . Il offre
la possibilité d’expérimenter immédiatement une identité alternative,
et de l’expérimenter très fort, dans l’échange critique avec des
interlocuteurs. Le troll a l’étrange sensation de s’inventer autre tout
en restant soi, d’inventer un autre soi, en partie virtuel, mais dont il
sent qu’il pourrait devenir le pivot de sa reconstruction identitaire. Or
les conditions de l’exercice font que l’invention de ce nouveau soi se
fait sous le coup d’une libération incontrôlée d’instincts refoulés, de
tout ce qu’il y a de plus noir et de plus inavouable, habituellement
retenu par les digues de la civilisation. Une libération qui fait du bien
à celui qui s’épanche ainsi ; mais une libération violemment
destructrice du lien social et qui dénature le fonctionnement du débat
démocratique. Le trolling est vraiment la marmite du diable ; il
fabrique un nouveau type d’individus, guerriers de la haine, des
46
« monstres 2.0 ».

LES AVATARS PERDUS


L’extension de soi sur la Toile – qu’elle se produise en son nom
propre, sous pseudo ou prenne la forme d’un avatar –, souvent
vécue comme un simple jeu, est en fait une expérimentation
identitaire qui a la particularité de s’extraire des conventions sociales
ordinaires. Tout devient possible : les injures, les agressions
verbales, des propos ordinairement punis par la loi, mais aussi
l’invention d’un personnage qui dit peut-être tout haut (et très fort) ce
que l’on pense tout bas, un autre soi qui n’est pas soi, mais qui
exprime quelque chose de soi, un avatar qui parfois trouve son
public et échappe à son créateur, auquel il reste malgré tout relié.
C’est ce qui est arrivé à Mehdi Meklat, symbole d’une réussite
issue de la banlieue, chroniqueur respecté dans la presse et auteur
de romans reconnus dans les milieux légitimes. Or ce gendre idéal
nouvelle manière tweetait depuis des années un tout autre discours
sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps. (Je m’excuse pour la
vulgarité et la violence des termes, mais je dois citer ces extraits
sans les édulcorer.) 8 juillet 2011 : « Regrette que Ben Laden soit
mort. Il aurait pu tout faire péter. » 24 octobre 2012 : « Venez on
enfonce un violon dans le cul de Madame Valls. » 30 décembre
2012 : « Je crache des glaires sur la sale gueule de Charb et tous
ceux de Charlie Hebdo. » 16 novembre 2014 : « LES BLANCS
47
VOUS DEVEZ MOURIR ASAP . »
Malheureusement pour Mehdi Meklat, la mémoire du Net est
longue, et l’anonymat moins aisé qu’on ne l’imagine. Après son
passage dans une émission littéraire qui l’a mis en vedette, des
internautes exhument le lien l’unissant à Marcelin Deschamps.
Sommé de s’expliquer, Mehdi Meklat tente aujourd’hui d’effacer son
« double maléfique ». « Les propos de ce personnage fictif (Marcelin
Deschamps) ne représentent évidemment pas ma pensée et en sont
tout l’inverse 48. » Peut-être avait-il été entraîné dans des excès de
langage par la liberté que procurent les avatars. Mais, quelques
années plus tôt, avant d’être pris en flagrant délit de ce qui
ressemble à une apologie du terrorisme, il expliquait combien son
avatar lui permettait d’exprimer un désir profond de provocation sans
limites. « Je ne suis attaché à rien, je n’ai de comptes à rendre à
personne, j’ai la liberté de dire ce que je veux. C’est un terrain de
49
jeu, j’y abuse de tout, je ne me mets pas de limite . » Il voulait tout
casser, être méchant gratuitement, pour le fun. « Tout est trop
convenu, on n’ose plus s’énerver. L’idée de casser ça en étant
50
méchant gratuitement me plaît . »
Les nouveaux espaces du Net offrent la possibilité de vivre des
expériences extrêmes en toute impunité. Sur la plateforme Steam,
des centaines de groupes et d’individus s’amusent à poster des
articles à la gloire des tueurs de masse dans les écoles
51
américaines . Sans doute par pur goût de la provocation, sans que
l’on sache s’il s’agit d’un humour (très) noir ou de convictions
profondes. Le résultat est le même : des jeunes sont incités par cette
violence verbale à passer à l’acte à leur tour. Les vannes qui ont été
ouvertes ne peuvent plus contenir le flot de la haine.

D’OÙ VIENNENT LES FAKE NEWS ?


L’extrémisme du Net ne déchaîne pas seulement la violence, il
est aussi la matrice des fake news, l’instrument qui les produit
massivement. Certes, la désinformation est parfois industriellement
fabriquée par des pouvoirs occultes, mais la majorité des « vérités
alternatives » proviennent des communautés de savoir qui font
sécession, de la montée en gamme émotionnelle, des trolls et autres
avatars qui libèrent leurs rancœurs et leurs fantasmes sans contrôle.
Les fake news ne sont pas une réalité qui tombe du ciel, séparée
comme le blanc du noir du reste de l’information. Aux divers degrés
de leur formation, elles résultent fondamentalement des crispations
identitaires et de la constitution de groupes passionnés qui
s’arriment jusqu’à l’absurde à des idées fixes. Les « communautés
de la Terre plate », par exemple, ne voient partout que
désinformation et complots pour nous faire croire que la Terre est
ronde. Ces croyants d’une nouvelle religion – comme ceux qui
remettent en cause le 11 septembre, la théorie de l’évolution ou la
conquête spatiale – libèrent soudain une énergie d’action qui
alimente un prosélytisme effréné. Face à un tel élan, l’information
objective, mais froide, a du mal à faire le poids.
Les origines précises, techniques, d’une fake news particulière
peuvent être multiples : effervescence d’un groupe de croyants,
officine de désinformation politique ou économique, canulars
provocateurs se voulant humoristiques en provenance de sites
s’adonnant « pour rire » à la propagation de fausses nouvelles,
interprétation tronquée d’une information réelle, rumeur reprise en
boucle sans être vérifiée, etc. Sa diffusion, en revanche, dépend de
la mobilisation émotionnelle, soit qu’elle parvienne à s’appuyer sur
des groupes de croyants motivés et militants, soit qu’elle s’inscrive
dans la conjoncture de ce que l’on appelle un « événement », créant
une rupture avec les socialisations ordinaires.
Le temps de l’événement coupe les amarres habituelles, libère
l’émotion et accélère la vitesse de circulation des données,
favorisant les raccourcis, les erreurs d’interprétation et les
manipulations.

QU’EST-CE QU’UN ÉVÉNEMENT ?


L’événement nous arrache à l’ordinaire de la vie sous l’effet de la
surprise et par la vertu de sa puissance émotionnelle. Son pouvoir
reste cependant limité s’il n’est pas relayé par les médias. Ce n’est
pas un fait brut, un donné naturel ; il est construit par des processus
qui peuvent être mis très précisément en évidence, notamment dans
leurs développements médiatiques. Daniel Dayan et Elihu Katz
explicitent par exemple les combinaisons qui produisent les
cérémonies télévisuelles, montrant comment les médias transposent
l’événement dans leurs propres codes et dispositifs 52. Erik Neveu et
Louis Quéré soulignent par ailleurs que la construction médiatique
53
ne se limite pas au simple choix d’un événement parmi d’autres .
Le traitement est beaucoup plus subtil et nécessite un travail
sophistiqué. Un travail de distinction et de singularisation de
l’événement. De réduction de son indétermination et de sa
complexité. L’événement ainsi reformulé crée un nouvel univers de
sens, fort parce qu’il est clair, séparé du monde ordinaire qui
l’entoure.
La place que prend l’événement aujourd’hui est à relier à l’essor
de la société de l’information. Des informations de tous styles sont
massivement produites, à flot continu. Les moteurs de recherche
accentuent encore ce caractère de flux, typique de la société liquide
54
analysée par Zygmunt Bauman . Les professionnels des médias,
confrontés à la logique anesthésiante du flux, doivent créer une
rupture, comme le fait l’artiste avec une œuvre originale. Leur œuvre
à eux est la production d’événements qui soudainement brisent
l’ordinaire de la vie et fixent l’attention. Durant le temps de
l’événement, ils créent un univers nouveau et s’évertuent à écrire un
récit qui peut être suivi par le plus grand nombre et constituer le fil
du lien social, au moins pour un temps.
L’événement ouvre une séquence temporelle différente, un
moment d’intensité rompant avec la socialisation ordinaire et
susceptible de se constituer en véritable cosmogonie particulière.
Mais le sens qu’il délivre n’est pas toujours explicite, encore moins
durable ; l’émotion pallie souvent le déficit de signification. La morale
qui se dégage des récits est éphémère, quand elle n’est pas tout
simplement inexistante. Dans un « tourbillon d’images, de
catastrophes, de temps forts qui se délogent mutuellement, sans
avoir souvent la possibilité d’une consolidation en traces 55 », la
société perd sa capacité à structurer des cadres de pensée, lesquels
sont fragmentés par la poussière des faits divers qui se succèdent.
Non seulement l’événement, par l’effervescence émotionnelle qu’il
suscite, favorise dans l’instant la diffusion de fake news, mais il rend
encore plus difficiles à long terme la maîtrise intellectuelle des
processus essentiels et la compréhension du monde.
LA CHALEUR DE L’INFORMATION
Il faut donc se méfier quand soudain la puissance de
l’événement impose sa loi, que les flashs infos font résonner leur
musique et agitent leurs bannières, que l’émotion enfle, que les voix
montent d’un ton, que les commentaires déferlent sur le Net. Car on
peut être sûr que, instantanément, les fausses informations en
circulation ont massivement augmenté.
C’est particulièrement vrai pour un événement inopiné, qui
surprend et sidère – comme le 11 septembre ou, plus près de nous,
la tuerie de Las Vegas. « Sur Twitter, on ne comptait plus les milliers
de messages décrivant le tueur – que la police n’avait pas alors
identifié – comme communiste, militant d’extrême droite, antifasciste
ou musulman radical. Stephen Craig Paddock était en réalité un
56
comptable à la retraite, habitué des casinos . » Mais c’est le cas
aussi pour des événements plus attendus, comme les campagnes
électorales. Malgré le caractère répétitif des rituels, il y a là aussi
une rupture de l’ordinaire qui libère les émotions, réchauffe
l’information et incite à aller plus vite que le nécessite le long chemin
de la vérité. La défiance envers les médias traditionnels s’accentue,
et beaucoup préfèrent les informations données par leur camp ou les
rumeurs incontrôlables qui se présentent comme des vérités
cachées.
Partout dans le monde, les périodes électorales sont propices à
l’essor des fausses informations. L’élection de Donald Trump a
illustré la montée en puissance du phénomène, mais c’est loin d’être
un cas isolé. En Indonésie, l’élection du gouverneur de Djakarta a
donné lieu à un tel déferlement de fake news que les informations
vérifiées sont devenues minoritaires. Le favori du scrutin, Basuki
Purnama, dit « Ahok », avait la particularité d’être membre de deux
minorités dans un pays musulman : la minorité chinoise (2 % de la
57
population) et la minorité chrétienne (10 % de la population) .
L’Indonésie se caractérise aussi par une circulation d’informations
sur les réseaux sociaux beaucoup plus élevée que la moyenne
mondiale ; WhatsApp et Facebook y ont supplanté les médias
traditionnels, accentuant la dimension inflammable des
58
interprétations trop rapides . Une simple phrase mal comprise
d’Ahok à propos d’une sourate du Coran a ainsi déchaîné les
passions, des centaines de milliers de manifestants défilant dans les
rues. La mauvaise interprétation était due à une vidéo de son
discours mise en ligne avec des sous-titres trompeurs, vidéo
rapidement devenue virale. Le mal était fait, les dénégations n’y
pouvaient plus rien.

LA MÉMOIRE LONGUE
En dehors de ces conjonctures particulièrement favorables au
surgissement d’informations tronquées, déformées ou délibérément
mensongères, leur diffusion ordinaire est d’autant plus sournoise et
difficile à contrôler qu’elle s’inscrit au cœur de ce qui nous est le plus
précieux : le débat démocratique. Nous débattons sans cesse
(notamment sur Internet) des sujets les plus divers, sans avoir les
moyens de procéder à une analyse objective approfondie avant
d’asséner notre opinion. La frontière est donc très ténue entre une
approximation admissible et ce qui devient une fake news
critiquable. On ne peut, au nom de la vérité des faits, tuer le débat
démocratique. Le problème, cependant, est que les « vérités
alternatives » sont produites à une telle fréquence que le débat
démocratique est désormais corrompu en son cœur.
Prenez la question des vaccins obligatoires pour les enfants. Un
vaste débat s’est ouvert lorsqu’un projet de loi a prévu d’en
augmenter le nombre. Ce débat est tout à fait légitime : il est logique
et sain de discuter des avantages et des inconvénients du dispositif,
et de s’interroger sur la possibilité ou non de respecter le désir des
familles qui y sont opposées. Mais les fausses affirmations sont si
nombreuses (contredisant les conclusions de dizaines d’études
59
scientifiques) que le débat est dénaturé et devient difficile à mener .
Les défenseurs des faits scientifiquement prouvés sont suspectés
d’être partie prenante du « système », voire de protéger les intérêts
des laboratoires pharmaceutiques. Plus ils se crispent sur leurs
données, plus la suspicion augmente (elle augmente aussi, il faut le
dire, parce que bien des forfaits ont déjà été commis au nom de la
science), plus la vérité alternative se convainc de ses évidences,
monte en puissance et mobilise ses troupes. L’opinion alors prend le
pas sur les vérités établies.
Les vérités établies s’inscrivent de façon stable et discrète dans
des secteurs contrôlés par les institutions du savoir, citadelles de
plus en plus cernées par les opinions, y compris celles qui se
prétendent scientifiques. Les fake news, quant à elles, surgissant
souvent dans des contextes d’effervescence, ne disparaissent
jamais après leur heure de gloire. Elles restent tapies dans la
mémoire profonde d’Internet, prêtes à être réactivées à chaque
instant.
C’est ce qui est arrivé avec ce que l’on a appelé le « tract de
Villejuif ». En 1976, bien avant Internet, donc, une rumeur est lancée
sur la foi d’un tract faussement attribué à l’hôpital de Villejuif et
dressant une liste d’additifs et de produits alimentaires déclarés
cancérigènes 60. L’hôpital dément, mais la rumeur continue à se
répandre. Pendant trente ans, des experts ont tenté de démontrer le
caractère mensonger de cette liste, le ministère de la Santé a émis
une circulaire alertant les préfets, des journaux ont été condamnés
pour avoir relayé la rumeur. Rien n’y a fait. Dernièrement, alors que
la rumeur semblait s’être un peu affaiblie, un homme politique
(ignorant sans doute qu’il s’agissait d’un faux) a brandi la liste dans
une émission de télé. Aussitôt, le tract de Villejuif a retrouvé une
nouvelle jeunesse sur Internet. Les fake news ne meurent jamais.

LES FABRIQUES DE FAKE NEWS


Le savoir de type objectif et rationnel, scientifiquement validé ou
fondé sur les faits, se voit encerclé de manière croissante par des
vagues d’opinions tranchées propageant des semi-vérités et des
contre-vérités, vécues comme des « vérités ressenties 61 ». Là réside
la source essentielle de la désinformation : les affirmations
identitaires qui génèrent des croyances obscurantistes et des
bouffées passionnelles faisant écran à la complexité du réel. Ensuite
seulement viennent ceux que l’on pourrait considérer comme des
professionnels du domaine, des entités organisées pour produire de
fausses nouvelles de façon délibérée. Il convient de prendre la
mesure de ce dernier phénomène et de souligner sa gravité, mais en
évitant de ramener l’ensemble des fake news à ces seules
entreprises de désinformation, car le problème est beaucoup plus
vaste.
Le premier type de fabriques est le plus fourni : ce sont les
groupes qui fonctionnent à l’idéologie extrême et bornée, les sectes
ésotériques, les sites conspirationnistes et autres communicants du
fondamentalisme. La plupart s’en tiennent à quelques idées fixes
inlassablement rabâchées. Mais il existe aussi des spécialistes de la
désinformation systématique, comme l’Américain Alex Jones,
fondateur du site d’extrême droite Infowars, dont la chaîne Youtube
est suivie par deux millions de personnes, et animateur d’une
émission de radio, The Alex Jones Show. Bien entendu, pour lui, le
11 septembre est un complot (du gouvernement), tout comme la
plupart des tueries de masse survenues dans des écoles
américaines. Sa dernière trouvaille ? Des enfants auraient été
kidnappés et envoyés sur la planète Mars par la NASA pour être
62
exploités dans une colonie . Un délire totalement marginal et
loufoque qui ne peut être pris au sérieux par personne, penserez-
vous. Hélas, non : à l’âge de la défiance envers les institutions et de
la prolifération des fake news les plus folles, la rumeur s’est faite si
insistante que la NASA s’est crue obligée de démentir. Non, il n’y a
aucune colonie d’enfants sur Mars. Démenti qui a eu le fâcheux effet
de montrer que les élucubrations d’Alex Jones étaient prises en
considération. Fin 2015, Jones a reçu dans son émission Donald
Trump, qui l’a félicité pour son « incroyable popularité ». Et, le
22 mai 2017, le site a reçu une accréditation de presse à la Maison-
Blanche (valable une seule journée, mais c’est le principe qui
compte). Il faut dire qu’Infowars n’avait pas ménagé ses efforts pour
que Trump soit élu, notamment en relayant massivement la fable du
« Pizzagate », selon laquelle des proches d’Hillary Clinton avaient
organisé un réseau pédophile dans les sous-sols d’une pizzeria 63.
Des sites comme Infowars ont la particularité de fonctionner
principalement à l’idéologie tout en générant des revenus par le biais
des recettes publicitaires liées à leur fréquentation. Quand on sait
que plus une « information » est chaude, en rupture et politiquement
incorrecte, plus elle suscite de la passion et gonfle l’audience, on
comprend ce qui peut inciter à la production de fake news de plus en
plus extrêmes à une échelle de plus en plus massive. Dans le
monde d’aujourd’hui, cette nouvelle industrie peut rapporter
beaucoup d’argent.
Voilà sans doute ce qui explique l’émergence et la généralisation
de sites ayant pignon sur rue et s’affichant comme satiriques, alors
qu’ils se donnent pour mission de propager de fausses nouvelles (je
l’ai dit, l’humour a désormais tous les droits). C’est pour rire, bien sûr
er
– comme si tous les jours de l’année étaient devenus un 1 avril. Un
exemple : le site de Paul Horner, un « humoriste » qui parvenait à se
verser un salaire mensuel compris entre 5 000 et 10 000 dollars
avant d’être retrouvé mort dans sa chambre, à 38 ans, sans doute
des suites d’une overdose de médicaments accidentelle. Paul
Horner prétendait publier de fausses informations « pour éduquer les
gens », des fake news si invraisemblables qu’elles devaient les
obliger à adopter un point de vue plus critique 64. Il est plus probable
que ce qui avait commencé comme un jeu soit tout simplement
devenu pour lui une source de revenus. Horner s’évertuait
notamment à diffuser des informations délirantes en soutien à la
campagne de Donald Trump (officiellement, pour voir jusqu’où
pouvait aller la crédulité de ses partisans). Il publia ainsi un article
prétendant que Barack Obama était gay et musulman radicalisé, un
autre racontant que les manifestants anti-Trump étaient payés, citant
le témoignage d’un certain « Paul Horner » qui disait avoir reçu
3 500 dollars – information aussitôt relayée sur Twitter par l’ancien
directeur de campagne de Trump et par Eric Trump, fils du futur
65
président . Au lendemain de l’élection, interviewé par le
Washington Post, Paul Horner déclara : « Je crois que Trump est à
la Maison-Blanche à cause de moi. Ses fans ne vérifient plus rien, ils
publient tout, croient tout 66. »
Trump n’est sans doute pas à la Maison-Blanche à cause du seul
Paul Horner, mais il est évident que les fake news dans leur
ensemble ont joué un rôle important dans son élection, devenue un
vrai cas d’école.
GÉOPOLITIQUE DE LA DÉSINFORMATION
Vélès est une commune de 44 000 habitants située en
Macédoine et dominée par une vieille industrie aujourd’hui sinistrée.
Les jeunes sont donc à l’affût de petits boulots pour ne pas avoir à
s’expatrier. Ceux qui maîtrisent l’anglais ont trouvé le bon filon :
pendant la campagne électorale américaine, ils ont lancé pas moins
d’une centaine de sites pro-Trump qui leur ont permis de se
rémunérer à un salaire bien supérieur à la moyenne de la région.
Évidemment, pour attirer un flux important de visiteurs, il leur a fallu
être capables de produire des informations sensationnelles, dignes
des attentes des supporters de Trump. Quelques exemples : « Ce
qui est caché dans la jambe droite du pantalon d’Hillary Clinton lui
coûtera l’élection présidentielle » (USA News Flash) ; « L’ancien
chasseur de primes de Clinton avoue avoir tué des gens pour de
67
l’argent » (USA Daily Politics) .
De même que les hackers sont plus actifs dans certains pays
que dans d’autres, la production organisée de fake news suit une
spécialisation géographique, comme le montre le cas de cette petite
ville de Macédoine. Mais il y a plus important au niveau
géopolitique : ce sont les États qui impulsent eux-mêmes la
désinformation au-delà de leurs frontières. De tout temps, cette
pratique, qui restait relativement limitée, a été l’apanage des
services de renseignement. Tout a changé avec Internet et les
médias de masse. Il suffit de considérer la Russie de Poutine,
régulièrement montrée du doigt et qui s’insurge d’être la cible de
toutes les accusations. De fait, elle n’est pas la seule à agir de la
sorte. Cependant, la dimension massive et particulièrement hardie
de la désinformation qu’elle organise fait d’elle un cas à part.
Peu de pays vont aussi loin en matière d’intervention dans des
campagnes électorales étrangères. Actuellement, en Europe, la
Russie soutient prioritairement les candidats des droites dures et
extrêmes, identitaires et proches du christianisme traditionaliste.
Marine Le Pen a été reçue au Kremlin. Emmanuel Macron, au
contraire, a été victime d’une campagne de dénigrement – il a été
suggéré qu’il détenait un compte dans un paradis fiscal. À Versailles,
le président français a répliqué vertement lors d’une conférence de
presse, en présence de Vladimir Poutine : « On va se dire les
choses : en vérité, Russia Today et Sputnik ne se sont pas
comportés comme des organes de presse et des journalistes, mais
comme des organes d’influence, de propagande et de propagande
68
mensongère, ni plus ni moins . » Il faut dire que ces deux médias
directement contrôlés par le Kremlin ne cessent de propager des
contre-vérités à travers le monde.
Avec l’élection de Donald Trump, la Russie ne s’en est pas tenue
à une classique diffusion de fake news ; elle s’est lancée dans une
véritable guerre informationnelle, menée à partir d’une structure
clandestine, l’Internet Research Agency, qui compte plusieurs
centaines d’employés. De façon encore plus active, des agents sont
intervenus pour organiser des manifestations pro-Trump, et des
influenceurs ont été rémunérés. « En Floride, l’Internet Research
Agency a payé pour la construction d’une cage fixée sur un camion.
À l’intérieur, un manifestant incarnait Hillary Clinton en tenue de
prisonnière. Lui aussi contre rémunération 69. » Enfin, l’entourage
même de Trump a été approché et des rencontres ont eu lieu – on
sait que la justice américaine s’est emparée du dossier.

INTERDIRE LES FAKE NEWS ?


La violence verbale sur le Net et l’avalanche de fake news ont
atteint un tel niveau que les autorités de divers pays ont compris (un
peu tard) qu’il était urgent de réagir. Premier réflexe : demander à
tous les responsables de ce nouveau secteur technologique de
contrôler les contenus. Grands opérateurs, hébergeurs de
plateformes et éditeurs ont été fermement incités à ne plus laisser
faire, à combattre la haine en ligne et les fake news. Effet d’annonce
ou déclaration sincère, tous ont assuré qu’ils comprenaient
l’importance de cette mission compte tenu des dérives
grandissantes.
Comment allaient-ils faire ? Eh bien, ils traiteraient cette maladie
de la technologie par une innovation technologique, évidemment –
un algorithme qui saurait repérer les propos haineux et mensongers.
Twitter a ainsi lancé un vaste programme de recherche pour mettre
au point un instrument mathématique permettant de mesurer la
« sérénité » des conversations. Mais il se trouve que les algorithmes
ne sont pas très doués pour analyser le langage des émotions.
« Putain, mec, je t’aime ! (« I fucking love you, man ! ») est ainsi
classé par la machine comme potentiellement agressif et toxique à
70
93 %, donc à supprimer . Fièrement, Google a annoncé la mise en
service d’une technologie d’intelligence artificielle appelée
« Perspective », capable de détecter la toxicité des messages en
fonction des mots clés employés. Une étude publiée par des
chercheurs en informatique de l’université de Washington a aussitôt
démontré combien son efficacité était illusoire 71.
En fait, les opérateurs sont tiraillés entre deux options contraires,
aussi mauvaises l’une que l’autre : soit ils laissent se diffuser la
haine et les fake news, déclenchant l’opprobre des pouvoirs, soit ils
censurent à la louche selon leurs critères très personnels, suscitant
72
l’indignation des défenseurs des libertés . Même dans les cas
apparemment les plus simples, la solution n’est jamais évidente.
Ainsi Facebook et Youtube ont-ils fini par fermer les comptes du
conspirationniste délirant Alex Jones. Mais celui-ci a trouvé sans mal
les moyens techniques de ressurgir ailleurs, suivi par ses fans, plus
exaltés que jamais dans leur dénonciation du complot des complots :
la censure du « système ».
Le pire est sans doute que l’intensité des flux, génératrice de
profits, est commandée par la montée des émotions. Si des
instruments de régulation peuvent être imaginés, il faut se faire à
l’idée que leur portée restera limitée. Ils pourront peut-être atténuer,
mais pas résoudre le problème de l’escalade de la violence verbale
sur le Net. Le site de la radiotélévision publique norvégienne a mis
au point un petit questionnaire de quinze secondes permettant de
vérifier qu’un internaute a lu un article avant de poster un
73
commentaire . Ce dispositif très simple a permis d’éliminer les
propos les plus extrêmes, les addicts de la haine en ligne étant
rebutés par ces quinze secondes, et encore plus par la minute
qu’aurait nécessitée la lecture de l’article. Le site a toutefois
enregistré une baisse de sa fréquentation : les violents sont partis
vers un espace plus accueillant.
Pour le moment, le plus efficace reste la modération humaine.
L’ampleur du phénomène et la rapidité de son aggravation exigent
des moyens considérables. Facebook Allemagne a ainsi embauché
3 000 nouveaux modérateurs après que les parlementaires ont voté
une loi obligeant les plateformes à supprimer tous les propos
racistes ou antisémites, les incitations à la haine, la propagande
terroriste, la pédopornographie et les fausses informations. Le
législateur a vu grand, et sa décision est très ferme. Or ces divers
contenus ne peuvent absolument pas être contrôlés de la même
manière. Les phrases à connotation raciste, la propagande terroriste
ou la pédopornographie sont assez facilement repérables, même si
cela requiert un travail minutieux, et donc un personnel de
surveillance nombreux. L’incitation à la haine, en revanche, est
beaucoup plus nuancée et insaisissable. De plus, elle a déjà
tellement envahi les espaces de débat virtuels qu’il devient
impossible de l’éradiquer sans tuer le débat lui-même.
Récemment, pour éviter de procéder à une censure massive
comme en Allemagne, Emmanuel Macron a proposé une
collaboration expérimentale à Mark Zuckerberg, le PDG de
Facebook. Un groupe de travail mêlant salariés de Facebook et
membres des instances de régulation devrait être mis en place pour
réguler les expressions de haine sur le réseau social. Mark
Zuckerberg, sur la défensive depuis l’affaire Cambridge Analytica,
s’est empressé d’accepter, ravi de montrer aux autorités publiques la
complexité des problèmes à résoudre et certain de contrôler les
74
données qu’il livrerait au groupe de travail .
Quant aux fake news, aucun pouvoir ne peut s’arroger le droit de
décider du vrai et du faux sans remettre totalement en cause ce qui
fonde la démocratie. Seules des entreprises structurées et
délibérément dédiées à la propagation de fausses informations
peuvent être ciblées, pas les informations en elles-mêmes. Le
régime de l’opinion, fondé sur les affirmations identitaires et
massivement renforcé par Internet, est en train de se constituer en
un cinquième pouvoir qui menace à la fois la République et la
démocratie.

L’INCONTRÔLABLE CINQUIÈME POUVOIR


Il est relativement aisé de repérer et réprimer les propos racistes,
déjà interdits par la loi depuis des années. En France, cinq
associations antiracistes ont demandé au gouvernement de durcir la
législation, de forger de nouveaux outils dissuasifs (notamment des
éléments permettant l’identification des utilisateurs et des
procédures accélérées de dépôt de plainte) et d’inciter fermement
les plateformes à être plus réactives dans la suppression de
contenus litigieux (au moyen d’amendes très élevées).
On soutiendrait sans réserve ces initiatives si le spectre d’un
rétrécissement de l’espace démocratique ne se profilait pas en
arrière-plan. En effet, face à la montée des affirmations identitaires
et de la violence verbale, l’unique recours pourrait être une
République autoritaire dont les premiers pas nous paraissent peut-
être frappés au coin du bon sens (lutter contre le terrorisme, contre
le racisme), mais nous engagent dans une direction inquiétante à
long terme. Au nom de la défense de la liberté et de la démocratie,
de nombreux responsables européens se sont d’ailleurs élevés
contre l’idée d’une régulation trop poussée des contenus et ont
critiqué la loi allemande, la jugeant trop punitive. C’est le cas de Max
Hill, contrôleur de la législation antiterroriste au Royaume-Uni :
« Nous ne vivons pas en Chine, où Internet peut être coupé chez
des millions de personnes si le gouvernement le décide. La
75
démocratie ne peut pas être traitée de cette manière . »
Cependant, le prix de la non-intervention est, dès aujourd’hui, la
généralisation alarmante de la haine dans les débats de société, de
la violence verbale et des informations non fondées assénées sur un
ton péremptoire. L’alliance violence verbale-fake news est au cœur
du cinquième pouvoir, celui des opinions et des affirmations
identitaires, qui se met en place sous nos yeux.
Face aux trois piliers de la démocratie républicaine que sont
l’exécutif, le législatif et le judiciaire, on a parlé de quatrième pouvoir
pour désigner l’univers de l’information et des médias, de plus en
plus puissant. Cette puissance grandissante cache cependant des
fragilités. À la différence de la justice, par exemple, le pouvoir de
l’information n’a pas été constitué en tant qu’institution républicaine,
mais à partir d’initiatives privées. Ce qui l’a rendu particulièrement
vulnérable. L’absence de règles et de disciplines de contrôle
suffisamment strictes (telles qu’on en observe notamment dans le
champ de l’université et dans celui de la recherche scientifique, qui
fonctionnent encore comme des institutions républicaines du savoir)
a soumis des pans entiers de ce quatrième pouvoir à l’influence des
forces de l’argent.
Ainsi, ce que l’on appelle « communication » tend désormais à
dominer les tentatives visant à produire une information objective.
D’ailleurs, alors que l’univers de la communication ne cesse de
s’élargir, le nombre de journalistes titulaires d’une carte de presse
est en baisse. Et, face à la montée du redoutable cinquième pouvoir
de l’opinion, celui des affirmations identitaires, de la violence verbale
et des fake news, les organes d’information, fragilisés et débordés,
victimes de la méfiance vis-à-vis du « système », se sont trouvés
bien démunis pour riposter. Au point que vingt-cinq Prix Nobel ont
signé un manifeste en forme de cri d’alarme, réclamant un « pacte
international sur l’information et la démocratie » et soulignant « la
désinformation massive en ligne, la fragilisation économique du
journalisme de qualité et les attaques et violences contre les
76
journalistes ». Mais il est sans doute déjà trop tard.

UN COMBAT PERDU D’AVANCE


Les pouvoirs politiques, les plateformes Internet et les médias
traditionnels tentent de réagir. Le gouvernement français a ainsi
préparé une loi contre les fake news qui, au début, a semblé faire
presque l’unanimité. Elle prévoyait notamment qu’un juge soit saisi
en cas de controverse et qu’il statue dans les quarante-huit heures
sur la vérité de l’information. Outre que cette initiative marque un
élargissement inquiétant des compétences de la justice, des
oppositions marquées se sont progressivement fait jour pour
dénoncer le risque d’une restriction du débat démocratique. Les
pouvoirs politique et judiciaire pourraient-ils désormais confisquer la
définition de la vérité ? Ces soupçons de dérive autoritaire incitent
donc les gouvernements, pour l’instant, à mettre la pression sur les
plateformes pour qu’elles censurent elles-mêmes les contenus et
interviennent plus directement lorsque sont détectées des opérations
massives et organisées, surtout si elles proviennent de pays
étrangers lors de campagnes électorales (la Russie étant
spécialement visée). Autrement dit, la production ordinaire et
spontanée de fausses nouvelles n’est pas prise en compte. Parce
qu’elle ne peut pas l’être.
La Commission européenne a quant à elle réuni un groupe
d’experts qui a produit un épais rapport très précis. Cependant,
celui-ci ne permet pas de dégager des lignes d’action efficaces.
Sollicitées de toute part, neuf entreprises de l’Internet, dont
Facebook et Mozilla, ont investi 14 millions de dollars dans un projet
intitulé « News Integrity Initiative », dont l’objectif est de « résoudre
les problèmes de désinformation et de rétablir une relation de
confiance entre le public et les médias ». L’important est surtout de
donner l’impression que l’on fait quelque chose. Mais le mal est trop
profond pour pouvoir vraiment être soigné.
Les initiatives les plus sérieuses viennent de la presse
traditionnelle. Dans un sursaut, elle tente de restaurer son image et
de se construire une réputation en rupture avec le flot des
informations mal contrôlées, en établissant une éthique
professionnelle qui commence par la vérification des sources. Le
3 avril 2018, la Journalism Trust Initiative (que l’on peut traduire par
« Initiative pour la fiabilité de l’information ») a été lancée par
Reporters sans frontières, conjointement avec l’Agence France-
Presse, l’Union européenne de radiotélévision et le Global Editors
Network (GEN), une association regroupant des rédacteurs en chef
du monde entier. Elle a pour objet de lister les médias qui respectent
une stricte déontologie. De leur côté, des journaux, des émissions
de radio ou de télé mettent aussi en place des services qui traquent
la désinformation, les chiffres grossièrement exagérés, les
affirmations manifestement fausses, rétablissant la vérité et
dénonçant les falsificateurs. Le procédé est des plus louables et
semble à première vue très utile. Il bute malheureusement sur une
difficulté majeure, voire insurmontable.
La diffraction hyperdémocratique produit en effet un
fractionnement de la société, mais aussi un mouvement contraire de
production de repères communs (sorte de réflexe d’autodéfense
contre l’éclatement). J’ai déjà parlé de la fabrication de normes
collectives, devenue une activité presque obsessionnelle dans notre
société que l’on dit pourtant libre et ouverte. Il en va de même pour
l’édification d’un cadre de vérité partagé, ce que l’on appelle la
« pensée mainstream » ou le « politiquement correct ». La pensée
mainstream n’est pas seulement le propre d’un système conformiste
voulant imposer ses vues par paresse intellectuelle ou pour défendre
ses intérêts. Elle provient aussi du centre même du fonctionnement
social, la base de la société, et se pose comme une nécessité pour
maintenir un minimum de cohérence tandis que l’éclatement
menace. Plus l’hyperdémocratie s’approfondit, plus nous sommes
condamnés à édifier le cadre d’une pensée conformiste
communément partagée.
Le problème, c’est que cette pensée mainstream qui se présente
comme porteuse de la vérité d’une époque n’est pas la vérité. Elle
peut même en être très éloignée. La mission de la pensée critique
est, dès lors, de pointer cet écart, de crier que le roi est nu, de
prôner un autre regard sur le monde. Avec le risque d’être rangée
dans la sinistre catégorie des fabricants de fake news, puisque les
classements des bonnes et mauvaises sources d’informations sont
établis par la pensée mainstream.
La pensée critique chemine ainsi sur une ligne de crête très
étroite. Elle est d’autant plus menacée d’être renvoyée vers l’abîme
des informations non fiables que, dans la logique protestataire qui
est la sienne, elle est effectivement guettée par le risque de la
simplification et des affirmations non fondées. Ce risque, toutefois,
ne justifie pas qu’elle soit disqualifiée en bloc.

LE CONTRÔLE DE LA VÉRITÉ
Pour s’en convaincre, on peut examiner ce qui se passe dans le
domaine de l’économie. Après la crise des subprimes, provoquée
par un endettement masqué, les autorités financières internationales
ont inventé des subterfuges étonnants pour créer l’illusion d’une
relance économique. Alors que l’endettement avait été à l’origine de
la crise, elles ont lancé un programme d’endettement encore plus
massif, gigantesque même, en faisant artificiellement chuter les taux
d’intérêt (les banques centrales achetant les dettes au moyen de ce
qui n’est rien d’autre que de la fausse monnaie). En quelques
années, la monnaie, qui hier pouvait être échangée contre de l’or,
est devenue une monnaie-dette non remboursable. Elle n’est plus
que bouts de papier, ou, plus exactement, lignes d’écriture virtuelle.
Le plus surprenant est que ce tour de passe-passe a été
orchestré en reléguant aux marges non seulement la pensée
critique, mais le simple bon sens. Hormis quelques économistes
atterrés ou sceptiques, l’immense majorité des professionnels des
placements financiers, des banquiers et des commentateurs dans
les médias spécialisés rabâchent la légende dorée du « quantitative
easing », se contentant d’ergoter sur les détails, sans prendre
conscience de l’énormité des ficelles et du fait que la relance a été
basée sur du vent. Une armée de techniciens surdoués, de
mathématiciens de haut vol et de premiers de la classe est victime
d’une pensée mainstream qui n’est autre qu’une illusion collective, et
ne voit pas ce qui crève les yeux.
Or, en matière économique, sans surprise, les tentatives de
classement des sources d’informations en fonction de leur fiabilité
rangent les analyses critiques dans la catégorie des fake news.
Pourtant, c’est toute la pensée économique mainstream elle-même
77
qui devrait être considérée comme une vaste fake news ,
puisqu’elle masque la réalité, à savoir que la dette et la création
monétaire ont dépassé toute limite supportable.
Il faut bien comprendre que ce ne sont pas seulement quelques
opinions marginales ou propos extrêmes émotionnellement mal
contrôlés qui sont menacés par les efforts des autorités politiques
pour censurer les contenus haineux, efforts pourtant timides et très
incomplets. La définition des fake news par la pensée mainstream
montre que c’est le cœur de la démocratie qui est visé : le
développement d’une pensée critique et l’esquisse d’autres modèles
de société. Les premières expériences de régulation ont rapidement
soulevé ce problème. Par exemple, quand le service de « vérification
des faits » (« fact-checking ») de l’Union européenne publie chaque
semaine sa Disinformation Review, les fausses informations qu’elle
contient émanent presque toujours de courants de pensée
d’opposition. C’est pourquoi le combat contre les fake news ne peut
être gagné, tout comme ne peut être gagné le combat contre la
montée de la haine.
Les opinions haineuses et tranchées, le complotisme, les fake
news ont trouvé un terrain d’extension privilégié avec Internet. Bien
que leur origine soit autre (les affirmations identitaires), l’outil
numérique a considérablement accéléré leur développement,
menaçant en quelques années le bon fonctionnement du débat
78
démocratique. Comme on l’a dit, Internet est un « monde à côté »,
un monde parallèle subtilement relié au vrai monde (nous y
établissons des liens sociaux qui n’ont rien de virtuel, mais qui sont
d’un nouveau genre) et qui transforme imperceptiblement notre
façon de percevoir autrui. Internet peut être vu comme une immense
fabrique à transformer le réel, à changer notre manière de vivre
l’amour, de consommer, de tisser des relations, de débattre, de
penser. Il nous suffit de passer quelques instants dans le monde
parallèle numérique pour devenir différents. Parfois pour le meilleur
(il existe beaucoup d’empathie et de solidarité en ligne). Souvent
pour le pire, notamment à travers les excès des fermetures
identitaires bornées et violentes.
Internet transforme. Et Internet accumule dans ses profondeurs
une immensité d’éléments qui ont été arrachés aux forces vives de
la société. Car un gigantesque transfert est en train de s’opérer vers
le monde parallèle. Nous ne prenons conscience que de l’écume de
ce mouvement, ce qui concerne les données personnelles par
exemple, confisquées par des opérateurs pouvant ensuite nous
manipuler 79. Mais il y a pire que les données personnelles.
Je vais vous raconter une triste histoire, qui a commencé bien
avant que n’apparaisse le premier ordinateur ; comment le chiffre a
transformé la vie.
1. Philippe Nemo, 2004.
2. Dominique Iogna-Prat, 2005.
3. Peter Wagner, 1996.
4. Ibid.
5. Geneviève Heller, 1979.
6. Claudine Marenco, 1992.
7. Thibault Le Texier, 2016.
8. Jean-Claude Kaufmann, 1997.
9. David Graeber, 2015.
10. Ulrich Beck, 2001.
11. Olivier Rey, 2003.
12. Michael Ballé, 2001.
13. Marcel Gauchet, 2017.
14. David Graeber, 2015.
15. Jacques Ellul, 1977.
16. Marcel Gauchet, 2017.
17. Ibid.
18. Ibid.
19. Ibid.
20. Gérald Bronner, 2010.
21. Gérald Bronner, 2013.
22. Dominique Pasquier, 2018.
23. Ibid.
24. Eli Pariser, 2012.
25. Sheldon Stryker et Peter Burke, 2000.
26. Dominique Wolton, 2009.
27. Jean-Claude Kaufmann, 2004.
28. Ibid.
29. http://next.liberation.fr/mode/2017/08/16/chiara-ferragni-une-vie-a-faire-
vitrine_1590273.
30. https://www.lemonde.fr/pixels/article/2018/12/07/facebook-reservoir-et-
carburant-de-la-revolte-des-gilets-jaunes_5394283_4408996.html
31. Gérald Bronner, 2013.
32. Philippe Corcuff, 2017b.
33. https://www.marianne.net/politique/le-discord-des-insoumis-la-force-de-
frappe-numerique-hors-norme-de-melenchon.
34. http://www.lemonde.fr/pixels/article/2017/04/24/l-armee-en-ligne-de-jean-
luc-melenchon-a-l-heure-de-la-
desillusion_5116780_4408996.html#08KKBHwZs8IueWRq.99.
35. http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/20/mis-
en-cause-par-les-partisans-de-melenchon-le-dessinateur-joann-sfar-
replique_5114476_4854003.html.
36. https://www.lemonde.fr/pixels/article/2017/03/31/les-trolls-sur-internet-
nouveaux-colleurs-d-affiches-du-front-national_5103959_4408996.html.
37. https://www.nouvelobs.com/justice/20180703.OBS9116/six-mois-avec-
sursis-pour-les-cyberharceleurs-de-nadia-daam-c-etait-juste-pour-troller.html.
38. Whitney Phillips et Ryan Milner, 2017.
39. Jean-Pierre Le Goff, 2017.
40. Dominique Albertini et David Doucet, 2016.
41. http://www.lemonde.fr/pixels/article/2018/03/08/le-createur-de-pepe-the-
frog-porte-plainte-contre-le-site-conspirationniste-infowars_5267
694_4408996.html.
42. https://www.lesinrocks.com/2017/01/21/actualite/de-pepe-the-frog-a-pepe-
pen-grenouille-devenue-embleme-de-fachosphere-11903601/.
43. Hazel Markus, 1977.
44. Hazel Markus et Paula Nurius, 1986.
45. Jean-Claude Kaufmann, 2004.
46. Pauline Escande-Gauquié et Bertrand Naivin, 2018.
47. https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-sur-les-
reseaux/20170220.OBS5507/mehdi-meklat-pretend-que-c-est-son-double-
malefique-qui-tweetait.html.
48. Ibid.
49. https://www.lesinrocks.com/2012/10/17/medias/les-kids-les-passe-
murailles-de-france-inter-11315108/.
50. http://www.lemonde.fr/culture/article/2015/10/26/mehdi-et-badrou-denses-
avec-les-mots_4796709_3246.html#VeO8TL5aSztbsU02.99.
51. http://www.lemonde.fr/pixels/article/2018/03/08/sur-steam-des-centaines-
de-groupes-et-de-profils-a-la-gloire-des-tueurs-de-masse_5267812_4408996.html.
52. Daniel Dayan et Elihu Katz, 1992.
53. Erik Neveu et Louis Quéré, 1996.
54. Zygmunt Bauman, 2013.
55. Erik Neveu et Louis Quéré, 1996.
56. http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/10/06/las-vegas-sous-le-
feu-des-fake-news_5196870_4832693.html#KyZhDFUsFJxG9bXg.99.
57. http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/02/16/l-indonesie-est-
noyee-dans-les-fake-news_5080385_4832693.html.
58. https://www.emarketer.com/Article/Facebook-Users-Indonesia-Have-
Highest-Mobile-Usage-Rate-Worldwide/1011896.
59. http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/07/11/antivaccins-des-
mensonges-dans-un-debat-legitime_5159187_4355770.html.
60. https://www.60millions-mag.com/2011/02/25/le-retour-du-tract-de-villejuif-
sur-le-web-7711.
61. Arjun Appadurai, 2017.
62. http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/07/03/accusee-par-des-
complotistes-la-nasa-nie-avoir-envoye-des-enfants-esclaves-sur-mars_
5155052_4832693.html#vgralBSRkeUamcC4.99.
63. Ibid.
64. https://www.nouvelobs.com/monde/l-amerique-selon-
trump/20170928.OBS5253/le-roi-des-fake-news-utilisees-pour-faire-elire-trump-
retrouve-mort-a-38-ans.html.
65. Ibid.
66. « My sites were picked up by Trump supporters all the time. I think Trump
is in the White House because of me. His followers don’t fact-check anything —
they’ll post everything, believe anything. » Washington Post, 17 novembre 2016.
67. https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-monde/20161104.RUE3679/en-
macedoine-trump-est-une-machine-a-cash-pour-des-sites-d-info-crapuleux.html.
68. https://www.lexpress.fr/actualite/politique/macron-fustige-russia-today-et-
sputnik-des-organes-de-propagande_1912727.html.
69. Ibid.
70. https://qz.com/918640/alphabets-hate-fighting-ai-doesnt-understand-hate-
yet/.
71. Hossein Hosseini, Sreeram Kannan, Baosen Zhang et Radha
Poovendran, 2017.
72. http://www.jckaufmann.fr/mon-article-censure/.
73. http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/03/02/pour-pouvoir-
commenter-un-site-oblige-les-lecteurs-a-vraiment-lire-l-article-avant_
5088270_4832693.html#H25JHbGOT84ffGpD.99.
74. https://www.lemonde.fr/pixels/article/2018/11/12/l-etat-francais-et-
facebook-vont-collaborer-pour-lutter-contre-la-haine-sur-internet_5382
502_4408996.html.
75. https://www.thetimes.co.uk/edition/news/may-s-terror-plans-condemned-
max-hill-barrister-vd6dngbc9.
76. https://www.lemonde.fr/international/article/2018/11/05/des-prix-nobel-
reclament-un-pacte-international-sur-l-information-et-la-
democratie_5378824_3210.html.
77. Philippe Béchade, 2017.
78. Daniel Miller et Don Slater, 2000.
79. Julia Angwin, 2015.
5.

Le piège numérique

La matière humaine est si complexe qu’il est impossible de la


gouverner sans définir des modèles qui la simplifient, sans
construire une perception (fausse, mais claire) des pensées et des
comportements d’une époque : la démocratie politique se fonde sur
l’idée d’un citoyen parfaitement informé et rationnel, la justice sur
celle d’un individu pleinement conscient et responsable de ses
actes, et l’administration imagine que l’identité d’une personne peut
se résumer aux quelques informations imprimées sur son
passeport 1. Lorsque le sociologue lève le doigt pour dire que cela ne
se passe pas exactement ainsi, il suscite désormais une large
hostilité, due à la peur que ne s’écroule ce qu’il reste des règles du
jeu républicain.
Toute l’histoire du politique est celle d’une simplification et d’une
réification de la perception. Avec des moments forts, des épisodes
décisifs. La confiscation de la Raison par la rationalité limitée à
2
l’intérêt personnel, si bien étudiée par Albert Hirschman , qui a
montré comment elle avait ouvert la voie à la dictature de l’économie
sur nos sociétés, ou la bureaucratisation analysée par Max Weber,
qui a montré, là encore, comment elle était liée à une réduction de la
rationalité. On retrouve toujours cette question de la pensée
rationnelle qui se révèle ingouvernable dans sa pleine extension. Ce
qui explique le succès de divers instruments apparus dans l’histoire
qui permettent d’enfermer des fragments de pensée dans des cases.
Rigides, manipulables comme des jeux de cubes. Le plus
spectaculaire d’entre eux fut indéniablement le chiffre.

LE SINGE ET L’HOMME
Le transfert des contenus du monde vivant vers le monde
parallèle est peut-être le phénomène le plus important de notre
époque, parce qu’il atteint aujourd’hui une dimension cruciale. Il a
cependant commencé, de façon plus discrète, il y a longtemps, très
longtemps, aux origines de l’humanité.
André Leroi-Gourhan a parfaitement analysé les débuts du
3
processus . Il montre comment l’humanité s’est émancipée du
monde animal non pas grâce à la puissance de son seul cerveau,
mais quand une partie de la mémoire sociale a été stockée en
dehors des hommes, au-delà des cerveaux. Pas exactement dans
les premiers outils eux-mêmes, que certains mammifères sont aussi
aptes à manipuler, mais un peu plus tard, autour du Mésolithique,
grâce à des rudiments de technologie associés à ces outils. Par
exemple le « débitage Levallois », préparation soigneuse du bloc de
pierre avant sa taille. Cette technologie, en s’inscrivant dans la
mémoire sociale du groupe, pouvait dès lors être transmise aux
générations suivantes, lesquelles puiseraient dans un héritage
culturel qui n’allait cesser de s’enrichir par la suite. Car la mémoire
placée hors de la mémoire humaine a été le facteur décisif de l’essor
des civilisations. Jusqu’à notre époque, où le mécanisme de
transfert dérive vers des horizons si abstraits, lointains et
problématiques qu’il menace au contraire cette même civilisation.
André Leroi-Gourhan nous propose l’image très parlante d’une
« pyramide inversée ». La mémoire humaine prend pour lui la forme
d’une pyramide, une première pyramide à laquelle s’ajoutent à
chaque étape historique de nouvelles strates – des idées plus
raffinées, des manières éduquées – qui commandent et reformulent
l’ensemble, mais sans jamais effacer les strates sous-jacentes, y
compris l’animalité, qui reste en nous, tapie dans les profondeurs.
Simultanément, nous avons commencé à déposer une part de notre
destin dans une mémoire parallèle. Très peu de choses au début, à
la pointe de la pyramide inversée, puis une évolution lente pendant
des siècles et des siècles, jusqu’à une soudaine accélération à
l’époque moderne, avec l’imprimerie, puis l’innovation technologique,
puis le numérique. Leroi-Gourhan était très attentif à l’impact
civilisationnel du numérique. Pourtant, son livre fut écrit en 1965, à
l’époque des opérateurs manuels compilant des fiches perforées.
Cela ne l’a pas empêché d’annoncer que « nous saurons bientôt
construire des machines à se souvenir de tout et à juger des
situations les plus complexes sans se tromper ». D’où son
inquiétude pour l’avenir quand il constate que l’homme, avec cette
4
accélération du transfert, s’apprête « à rompre avec lui-même ». Ce
qui a provoqué l’essor de la civilisation aujourd’hui pourrait la
condamner.
Jacques Ellul est un autre penseur important ayant souligné les
risques du transfert vers le monde parallèle. Il montre comment la
technologie moderne a rompu avec le machinisme industriel. Se
présentant comme une aide, quelque chose qui libère l’homme des
tâches les plus ingrates, elle le dépossède en fait au profit d’un
5
« système technicien » qui impose ses valeurs, sa pensée et son
mode de fonctionnement à la civilisation tout entière. Le système
technicien est devenu infiniment plus vaste et plus dominateur qu’à
l’époque où Ellul écrivait. Il est désormais dominé par le numérique,
nouvelle révolution qui fluidifie et accélère le transfert des contenus
vers le monde parallèle grâce à la puissance des machines
informatiques. Mais, à l’origine du numérique, il n’y a pas une
machine, il y a le nombre, qui a joué un rôle décisif dans les
simplifications ayant permis les accélérations ultérieures.

AU DÉBUT FUT LE NOMBRE


Je ne referai pas ici toute l’histoire, longue de plus de 20 000
ans, des systèmes de comptage et de numération, d’abord sous
forme de bâtonnets simplement ajoutés les uns aux autres, puis
perfectionnés à travers les hiéroglyphes égyptiens et les chiffres
romains, avant l’apparition de l’écriture arabe, qui marqua un saut
qualitatif important en donnant plus de fluidité à ce langage très
particulier. Car les nombres sont cela avant tout : un langage plus
qu’un instrument de mesure – un langage qui fait « exister sous une
6
forme numérique ce qui, auparavant, était exprimé par des mots ».
L’outil propulsait une partie de la mémoire hors de la mémoire
humaine ; le nombre donne à cette mémoire un langage qui change
profondément la représentation de tous les phénomènes qu’il
désigne. Après l’invention du QI, par exemple, l’intelligence, réalité
complexe et mouvante, se transforme en une donnée simplissime
pouvant donner matière à des classements et des jugements. Mais
on ne parle plus de la même chose : l’idée que l’on peut avoir de
l’intelligence a été bouleversée. Le chiffre ne se contente pas de
simplifier, il reconfigure le monde, change tous les repères de la
7
pensée et de l’action . Et cela, il a commencé à le faire dès le début,
bien que de façon très discrète.
L’entrée dans le monde parallèle par la magie du nombre eut lieu
ensuite, quand le langage alternatif se fut forgé un minimum
d’autonomie et fut appliqué dans l’administration des choses et des
hommes, à travers l’industrie, les bureaucraties et le pouvoir d’État.
Car la traduction des phénomènes sociaux dans le langage du
nombre offre une capacité inouïe de « manipulations standardisées
par le calcul et de systèmes d’interprétations routinisées. Ainsi, elle
met à la disposition des acteurs sociaux ou des chercheurs “des
objets qui tiennent”, au triple sens de leur robustesse propre
(résistance à la critique), de leur capacité à se combiner entre eux,
et enfin de ce qu’ils “tiennent les hommes entre eux” en les incitant
(ou parfois en les contraignant) à user de ce langage à visée
8
universaliste, plutôt que d’un autre ». Les hommes, qui croient se
simplifier la vie par l’usage du nombre, entrent en fait dans son
univers particulier et en deviennent irrémédiablement les esclaves.
La véritable émergence de la quantification du monde se
produisit avec la mise en place de bureaux de statistique nationale
e
dans toute l’Europe dès le début du XIX siècle. Parfois, comme en
Italie, les statistiques nationales ont même précédé la formation de
9
l’État-nation . « Dans ce cas, il est clair que la statistique ne se
contente pas de “refléter” la réalité nationale, mais aussi l’“institue”,
au même titre que la Constitution, les fêtes nationales, les hymnes,
les drapeaux, les manuels scolaires et les monuments
historiques 10. » La statistique nous donne à voir une autre réalité,
profondément transformée, à travers les lunettes de l’État et des
administrations les plus diverses. À travers les lunettes de
l’entreprise aussi, qui s’appuie de plus en plus sur le langage du
chiffre pour parler du monde. Dans une analyse historique des
assemblées générales de Paribas, Catherine Vuillermot-Febvet
montre que, autrefois accessoire et simplement illustratif, il devient
de plus en plus central dans les présentations, voire obsessionnel,
11
établissant une vérité et produisant du sens par lui-même .
À chaque étape historique, lors de la première traduction d’un
phénomène dans le langage numérique, des voix se sont élevées
pour dire que c’était impossible. Quantifier l’intelligence, mesurer les
opinions ? Vous plaisantez ! Ces choses-là sont bien trop
insaisissables et complexes ! Et pourtant, chaque fois, ce fut fait.
C’était bel et bien impossible, et ce n’étaient pas l’intelligence ou les
opinions qu’appréhendait le langage du nombre, mais un modèle
extraordinairement simplifié et donnant une vision particulière de ce
qu’on appelait intelligence ou opinions. Après le basculement vers
l’univers du nombre, cependant, cette vision particulière ne cessa de
s’élargir et de s’imposer.

LA MATHÉMATISATION DU MONDE
Alain Desrosières raconte l’histoire de la conquête du monde par
la statistique. Dans un premier temps, la conception positiviste de la
science, héritière des Lumières, imposa des mensurations statiques.
On comptait, on définissait des grandeurs, on mettait dans des
cases. Puis tout cet ensemble se mit en mouvement à la suite de
e
l’invention des calculs probabilistes, au XIX siècle. Avec des
résistances, cependant, provenant notamment des bureaucraties,
soucieuses de continuer à manier des chiffres obéissants, comme
elles avaient l’habitude de le faire. Pourtant, ces probabilités allaient
considérablement accentuer leurs pouvoirs en leur offrant des
instruments qui, par leur capacité de jeu autonome, accéléreraient la
reformulation de la perception de la réalité, élargiraient l’espace du
monde parallèle. Quand vint la seconde révolution, celle des
algorithmes, les bureaucraties tentèrent de résister encore, mais
furent aussitôt taxées d’archaïsme. Le monde nouveau avait en effet
conquis les esprits, il était porté par un élan, avait imposé ses
valeurs, rien ne serait plus possible désormais sans les ordinateurs.
L’algorithme marque la rupture décisive. Car il est « un substitut
de la compréhension, une base pour prendre des décisions sans
12
avoir besoin de réelles connaissances ». Il ne se contente pas de
simplifier la réalité, il y substitue le pouvoir intrinsèque de
l’instrument mathématique, qui de plus en plus se suffit à lui-même.
Nous assistons trop souvent à de faux débats pour savoir si,
demain, les robots pourraient remplacer les humains et prendre le
pouvoir. Parce que nous nous faisons une image erronée du robot
comme d’un automate humanoïde parlant avec une voix métallique,
une image sortie d’un film de science-fiction.
Les robots ne sont pas cela ; ce sont les algorithmes. Et les
algorithmes ont déjà pris le pouvoir. Posant de ce fait un problème
majeur à notre civilisation, déjà empêtrée dans la contradiction entre
République et démocratie et la subversion de cette dernière par les
affirmations identitaires. Le transfert vers le monde parallèle dominé
par les algorithmes est si avancé que nous perdons jour après jour
les dernières possibilités qu’il nous restait de maîtriser notre destin,
d’inventer une manière d’être au monde fondée sur un désir
d’humanité. Et pourtant, comme si cela ne suffisait pas, dans une
sorte de concurrence internationale pour savoir qui plongera le plus
vite dans les eaux froides de l’abîme numérique, le gouvernement
français a décidé d’instituer l’enseignement des mathématiques
comme priorité nationale, suivant en cela les recommandations du
« Rapport Villani ».
La réalité transformée par le nombre s’installe dans le paysage à
partir de nouveaux repères qui organisent notre perception. Les
indicateurs sont de ceux-là, de toute sorte, nous imposant leur vérité
et désignant la direction à suivre. Le mécanisme de leur mise en
place est toujours le même. Dans une première phase, des
institutions concurrentes se battent entre elles pour faire prévaloir
leur propre outil mathématique. Elles se battent aussi contre les
professionnels du secteur, qui ne se retrouvent pas dans cette
schématisation abusive et partiale de leur réalité, qu’ils savent, pour
la vivre, différente et infiniment plus complexe. Ainsi en a-t-il été, par
exemple, du « classement de Shanghai » pour les universités. Après
cette première phase, cependant, la dénonciation s’atténue, car
chacun a peur d’être rejeté ou mal classé dans le nouveau monde
réorganisé par l’indicateur. Même ceux qui le critiquent l’utilisent, et il
13
devient incontournable . Tout un pan de la réalité est désormais
défini par ce chiffre.
Quand la critique se fait jour, le résultat peut être pire encore.
Voyez l’exemple du PIB, le produit intérieur brut, inventé dans les
années 1930 aux États-Unis et repris en France après la guerre
dans le cadre de la comptabilité nationale. Il s’est rapidement
transformé en instrument de comparaison et de classement des
nations entre elles, alors que les agrégats comptabilisés sont
étroitement économiques. Une nation, c’est infiniment plus que cela.
Tout un courant de critiques s’est donc développé, animé notamment
par Amartya Sen et Joseph Stiglitz, pour élargir les données prises
en compte, en intégrant notamment le bien-être des populations.
Hélas, c’est alors le bien-être lui-même qui se trouve caricaturé,
ramené à quelques chiffres qui ne disent pas grand-chose de ce
sentiment subtil et profond. Dans le processus de numérisation du
monde, les meilleures intentions débouchent souvent sur le contraire
de ce qui avait été souhaité au départ.

LES CHIFFRES NE SONT PAS LA SCIENCE


Avant même qu’Internet ne submerge notre univers, le nombre
avait déjà réussi à s’imposer dans les mentalités comme le symbole
absolu de la démarche scientifique. Un chiffre : voilà quelque chose
d’objectif et d’indubitable, solide comme un roc, produit par des
chercheurs que l’on imagine vêtus de blouses blanches. Nouvelle
preuve que le langage du nombre, pourtant si pauvre, s’est
totalement emparé de nos esprits. Non, les chiffres ne sont pas la
science. Celle-ci est bien sûr contrainte de les utiliser de plus en
plus, mais le cœur de la démarche scientifique est ailleurs, et, par
bien des aspects, les travaux qui se basent uniquement sur des
chiffres ont un caractère antiscientifique.
Theodore Porter l’explique très bien : parce qu’utilisés à haute
dose, voire de façon exclusive, les chiffres contournent
l’interprétation, qui est justement le facteur décisif de l’innovation
scientifique. Ils peuvent même conduire à ne plus penser du tout,
dès lors que l’on estime que le chiffre parle par lui-même. Ils
autorisent aussi à faire l’économie du débat démocratique et des
jugements de valeur en politique et dans l’administration. « La
quantification est une manière de prendre des décisions sans avoir
14
l’air de décider . » Theodore Porter souligne que, dans toutes les
bureaucraties, l’usage du chiffre offre la possibilité de généraliser un
idéal d’impersonnalité (ce n’est pas moi qui pense cela, c’est le
chiffre qui le dit) abusivement ramené à l’objectivité scientifique –
alors que l’objectivité scientifique n’est qu’un instrument grâce
auquel on peut éviter les spéculations sans contrôle, un instrument
qui aplatit la démarche s’il n’y a pas un moment interprétatif, la
formulation d’hypothèses, ensuite validées par les faits. La science
n’est rien sans les théories.
Que l’on me permette une anecdote personnelle. En 1996,
j’avais publié un livre de méthode, L’Entretien compréhensif, dans
lequel j’essayais de montrer qu’une démarche qualitative de type
anthropologique pouvait avoir ses règles de rigueur, et même d’une
rigueur très exigeante, puisque, selon le modèle de la théorie ancrée
15 16
d’Anselm Strauss ou celui de l’induction analytique de Jack Katz ,
il fallait trouver le moyen de valider les hypothèses par les faits de
façon permanente. Dans ce protocole d’enquête, la personne
interrogée est à considérer comme un informateur, porteur d’un
« savoir local » que l’on frotte ensuite au « savoir global », pour
reprendre les termes de Clifford Geertz 17, et aux hypothèses du
chercheur. Un savoir local d’une incroyable richesse, qu’il ne faut
pas réduire arbitrairement, mais en utilisant de façon maîtrisée les
hypothèses – ce qui, je le reconnais, est très complexe à mettre en
œuvre et chronophage. La méthode quantitative procède
inversement : elle commence par réduire le réel à quelques critères
mis en chiffres, puis croise une grande quantité de données ainsi
simplifiées par la magie mathématique. Le groupe témoin réduit par
la mise en chiffres prend la forme de ce que l’on appelle un
échantillon. Dans la méthode inductive, il n’y a pas et il ne peut y
avoir d’échantillon, puisque tout le réel du savoir local est pris en
compte au début.
Pendant plus de vingt ans, j’ai présenté mon livre dans des
conférences, et il se passait toujours la même chose au moment du
débat : on me disait que tout cela était intéressant, rafraîchissant,
stimulant… mais peut-être pas très scientifique. Et, très
respectueusement, on me demandait, après avoir bien signalé qu’on
avait compris que je n’avais pas d’échantillon… comment j’avais
constitué mon échantillon. Je crois vraiment que cette question m’a
été posée à chaque conférence, pendant vingt ans. Une heure
d’explications sur la théorie ancrée et la validation par les faits
n’avaient pas suffi à convaincre, tant sont puissamment implantées
dans les esprits les images de la démarche quantitative, qui s’est
abusivement arrogé le droit de représenter la science, toute la
science. Le moindre sondage, désormais, paraît davantage porteur
de vérité qu’une longue enquête de terrain.

BRICOLER LES CHIFFRES


Le sondage, qui s’est échappé de l’univers scientifique pour
devenir un pilier de la communication médiatique, est pourtant une
sorte de caricature de la transfiguration, voire de la manipulation, de
la réalité par les chiffres. Je ne dis pas, comme les hommes
politiques, qui ont pourtant les yeux rivés sur les graphiques : « Oh,
vous savez, moi, je ne crois pas aux sondages. » Les sondages
révèlent des choses, mesurent des évolutions, permettent d’évaluer
et de comparer. Ils sont même devenus d’une assez grande
précision dans certains domaines où les critères pris en compte
peuvent plus facilement être réduits, comme les prévisions
électorales. Justement, c’est parce qu’ils se révèlent utiles et
apportent des informations que leurs effets de reformulation de la
réalité sont considérables.
Il faut bien comprendre que, à chaque étape de la réalisation
d’un sondage (sélection des critères, formulation des questions,
présentation des résultats), l’essentiel de l’opération se résume à
une gigantesque réduction de la complexité mouvante de la réalité,
une sélection de quelques bribes minuscules que l’on va ensuite
articuler entre elles, effectuant des choix dans un univers de
possibilités infinies. Il n’y a peut-être rien de plus aléatoire et
subjectif que ces options initiales, très loin de l’idée d’une objectivité
solide comme un roc. Alors que les quelques chiffres qui seront mis
en avant par les instituts, puis par la presse, prendront la forme
d’une vérité aussi indubitable que si elle tombait du ciel. L’écart entre
les deux est abyssal. Le chiffre séparé de son contexte et
18
habilement mis en scène , usurpateur de la démarche scientifique,
prend les atours d’une vérité sacrée.
Sur la base d’une observation participante menée dans un
institut de sondage, Ève Lamendour montre à quel point le bricolage
est intense dans le quotidien des chargés d’études et des
responsables de projets, et combien est grand le contraste avec la
phase finale, où l’on fait résonner tambours et trompettes autour de
la proclamation du chiffre sacré 19. Cela dans les meilleurs des cas,
de plus en plus rares aujourd’hui, où seul l’aléatoire est maquillé en
donnée irréfutable. Mais, à l’âge de la communication, qui supplante
désormais l’information (laquelle supplante elle-même la démarche
scientifique), les choix subjectifs initiaux sont de moins en moins
aléatoires. Ils sont à ce point orientés que la fabrication d’un
sondage commence souvent par la commande d’un client
définissant le résultat qu’il aimerait bien trouver (donc « prouver »). Il
ne reste plus ensuite qu’à réduire la réalité dans ce sens, à choisir
certains critères et à en écarter d’autres, à poser les bonnes
questions, à ne retenir dans la synthèse que les chiffres qui
s’intègrent bien au storytelling que l’on va servir aux médias. Les
20
sondages « fabriquent une opinion qui n’existerait pas sans eux ».
Alain Garrigou a analysé dans le détail comment les instituts de
sondage sont devenus des instruments des stratégies commerciales
et politiques. L’IFOP, par exemple, fondé en 1938 par l’universitaire
Jean Stoetzel, avait pour seul défaut de s’engager dans la fuite en
avant quantitativiste, mais la démarche était encore scientifique.
Quarante ans plus tard, son fondateur fut évincé de l’institut, qui
s’associait fréquemment à Fiducial, une importante société de
conseil fiscal. Alain Garrigou dénonça ce qui lui semblait être une
dérive, l’abandon du minimum de neutralité qui devrait être la
condition nécessaire (sans être suffisante) de toute démarche
scientifique. Cela lui valut un procès en diffamation.

QUAND LE CHIFFRE PREND VIE


La technique du sondage illustre une modalité particulière (qui
reste relativement limitée) du transfert. Dans un premier temps, la
réalité est réduite pour dégager des résultats ensuite mis en scène
autour de quelques chiffres, qui donnent l’explication par eux-
mêmes. L’explication provient dès lors du monde parallèle où
règnent les chiffres. Mais le mouvement d’extraction puis de retour
se produit encore dans un environnement social, dans une boucle
relativement courte, à portée de main, qu’il est même possible de
moduler quand des critiques se font jour.
L’apparition de l’ordinateur, puis d’Internet, va complètement
changer la donne en élargissant la distance et en créant un monde
parallèle totalement abstrait et lointain, sur lequel il n’est plus
possible d’avoir de prise. David Graeber rappelle que, dans les
années 1970, on se moquait des ordinateurs, appareils poussifs qui
plantaient sans cesse et échouaient à effectuer des activités
humaines élémentaires 21. Je me souviens d’avoir réalisé une étude
sur la première expérimentation du Minitel en France auprès de
quelques usagers-cobayes : les gens riaient, se forçant à l’utiliser,
comparant avec l’annuaire papier, qui restait d’un usage plus facile.
Tout cela ressemblait à un délire d’ingénieurs : il semblait que jamais
le vieux monde ne pourrait être changé un jour par ces machines.
On n’imaginait pas avec quelle rapidité le langage numérique allait
se perfectionner. Le chiffre, qui avait été inventé simplement pour
aider, pour faciliter les calculs, les mesures et les échanges,
accédait à une vie propre, autonome. Et le monde parallèle
commença à grignoter de toute part l’ancien monde, le monde
humain. Je ne dis pas cela par archaïsme, par hostilité viscérale
envers la technologie ou à cause de ma rancœur d’ancien élève
mauvais en mathématiques. Mon propos n’a rien d’apocalyptique. Je
me contente, je crois, de regarder froidement ce qui est en train de
se passer.
Notre guide dans ce monde étrange en passe de nous
déposséder de notre humanité sera Éric Sadin, dont le livre La Vie
algorithmique. Critique de la raison numérique est à la fois
précisément informé et très clair dans ses analyses. Sadin
commence par souligner qu’Internet résulte en droite ligne de la
longue tradition de rationalisation de la société par le chiffre, de la
« réduction numérique de phénomènes de tous ordres » qui induit
une « construction de la réalité, de surcroît supposée objective ».
Cela va des modèles scientifiques quantitatifs d’un Copernic ou d’un
e
Galilée aux statistiques publiques du XIX siècle, en passant par les
cartes perforées des années 1960 et par la frénésie actuelle
d’évaluation quantitative dans toutes les administrations publiques et
privées. Il ne faut jamais oublier que le langage d’Internet est
numérique, un numérique d’un nouveau genre, encore plus simplifié,
puisque le codage binaire ne connaît que deux chiffres.
Or ce n’est pas cette image que nous avons d’Internet. Cela tient
sans doute à l’époque à laquelle il a émergé. S’il n’est vraiment
devenu accessible et facilement utilisable que dans les années 1990
avec le Web, Internet a commencé à être expérimenté dès les
années 1960 sur les campus californiens, là où s’inventait une
société nouvelle, fondée sur le rêve d’une liberté sans fin des
individus. Internet et, plus largement, le monde des ordinateurs se
sont intégrés dans cette mythologie, celle d’une « libre circulation
22
horizontale de l’information ».
Or c’est tout autre chose qui commençait à se mettre en place.
Les premiers grands acteurs, ceux qui allaient devenir les GAFA,
tels Google ou Amazon, installaient déjà les bases de leur empire à
la fin des années 1990. Le monde parallèle d’Internet n’était pas
celui des hippies. Il n’allait pas tarder à être pris en main par de
nouveaux centres de pouvoir, insaisissables, dominateurs, plus forts
que les États.
Bien sûr, tout ne passe par le chiffre sur Internet ; il est aussi
l’occasion d’échanges multiformes, de personne à personne,
notamment à travers les réseaux sociaux, où circulent images,
émotions, écrits de toute sorte. C’est d’ailleurs cela que nous avons
d’abord en tête quand nous parlons de lui, cette liberté de dire tout et
son contraire, ces confidences entre amis, ces opinions tranchées,
ces injures parfois, bien éloignées de l’univers froid du chiffre.
Pourtant, cela aussi finit par y revenir à la fin. Après l’euphorie
initiale, nous commençons à prendre conscience que nos données
personnelles sont systématiquement collectées, puis compactées
dans le Big Data, qui déclenche les algorithmes capables d’intervenir
sur nos pensées et nos comportements. Les recommandations
personnalisées en sont l’illustration la plus frappante : plus l’individu
livre de son intimité sur la Toile, plus le chiffre va forger des
instruments capables de le diriger par la suite.
Pour l’heure, les scandales n’éclatent que lorsque la
manipulation prend une forme caricaturale, comme avec l’affaire
Cambridge Analytica, où Facebook a vendu les données
personnelles de 87 millions d’utilisateurs à des opérateurs qui se
sont même permis d’influencer la campagne électorale américaine
(encore au profit de Donald Trump !). Par contrat, Facebook
autorisait la société acheteuse à « modifier, copier, disséminer,
publier, transférer, attacher à ou fusionner avec d’autres banques de
23
données, vendre » les informations personnelles collectées. Mark
Zuckerberg a fait ses excuses devant les parlementaires américains,
promettant… de mettre au point des instruments techniques
capables de surveiller ces possibles dérives ! Toujours les mêmes
réponses à courte vue, fondées sur des gadgets algorithmiques. Or
elles masquent l’intensité du mal, qui gît dans les profondeurs du
Net. Le traitement des données personnelles par le Big Data est
devenu une industrie gigantesque.
Le monde parallèle génère des profits (beaucoup plus que les
vieilles industries), produit des chiffres qui, une fois transformés en
algorithmes, orientent les pensées et les actions des utilisateurs, et
impose sa loi dans la définition de nouvelles normes de
comportement. Pour ce faire, il n’est nul besoin de toujours passer
par les algorithmes ou de s’assujettir aux ordres des GAFA. Le
fonctionnement apparaît même parfois on ne peut plus
démocratique : ce sont en effet les gens eux-mêmes qui inventent
leurs propres normes en postant leurs messages, notamment sous
la forme d’une simple image personnelle – disons sur Instagram,
puisqu’il s’agit du réseau social qui fonctionne le plus ainsi. Prenons
l’exemple de la nourriture. Quoi de plus banal qu’une assiette au
restaurant, me direz-vous ? Eh bien, ces assiettes sont de plus en
plus souvent photographiées à l’aide de nos téléphones portables,
l’image étant aussitôt envoyée aux amis et sur l’ensemble de la
Toile. « Regardez comme je suis capable de vivre des moments
raffinés et intenses, prenez note, cette assiette est merveilleusement
bonne et belle ! » Selon le Waitrose Food and Drink Report, un
Anglais sur cinq a publié une photo de son assiette, de son verre ou
de sa casserole dans le mois précédent 24. Or cet océan d’images ne
se répand pas dans le plus joyeux des désordres ; il participe à
l’organisation de l’ordre du monde.
Sur la plage, espace fonctionnant comme un laboratoire de
l’hyperdémocratie, j’ai analysé comment se fabriquent les normes
« par le bas », quelques regards suffisant pour saisir les indices de
ce qui est normal et de ce qui ne l’est pas. Instagram reproduit le
même mécanisme, mais en multipliant sa puissance et en
l’élargissant à l’ensemble du monde. Les milliards d’images
s’entrecroisent et s’entrechoquent pour dégager celles (les stars du
moment) qui vont créer le succès d’un aliment (selon le Guardian, le
triomphe actuel de l’avocat – et les ravages que produit sa culture
intensive au Mexique – vient de son potentiel de viralité sur
25
Instagram ), d’un goût, d’une couleur, lancer des modes, mais
surtout des normes qui vont vite devenir contraignantes et dissuader
les choix différents. Difficile de commander un œuf mayonnaise
quand toute une tablée branchée choisit le guacamole. Le Spritz
était un apéritif local apprécié à Venise. Sa belle couleur orangée
sous le soleil d’une terrasse de la place Saint-Marc le propulsa en
quelques années tout en haut de l’affiche, dans le monde entier,
faisant soudainement la fortune des producteurs de Prosecco. Car,
dans ce nouvel univers qui invente les normes, les goûts et les
couleurs de demain, les marques sont très actives. Elles
s’immergent dans l’océan d’images, canalisent les flux, sponsorisent
les influenceurs, récupèrent les données personnelles à leur profit. À
la différence de la plage, qui reste un laboratoire beaucoup plus pur,
le monde parallèle d’Internet est puissamment sous contrôle.

LA VÉRITÉ QUI TOMBE DU CIEL


Le chiffre a pendant très longtemps constitué un langage à part
e
et simplifié, mais, jusqu’à la fin du XX siècle, il ne parlait pas très
fort. Internet a propulsé à un niveau industriel le mécanisme de
traduction de la réalité dans ce nouveau langage. Une infinité de
données d’une diversité extrême, parfois intimes, sont collectées et
converties en un idiome universel laissant libre cours à toutes les
connexions et manipulations. « L’unité binaire, par sa nature
rudimentaire, aura contribué à établir une forme d’équivalence entre
toute substance, dénuée de relief, de hiérarchie, de catégorie de
jugement. L’état d’un pneu recouvre la même valeur brute que
l’échographie d’un fœtus. Le monde peu à peu se redouble en un
plan ininterrompu et indifférencié de chiffres 26. »
Le Big Data, une fois stocké dans son monde hors de portée
(data centers hautement sécurisés et nuages immatériels du cloud),
formant un dispositif opaque et fermé, véritable « boîte noire » de la
27
société , commence alors sa mue essentielle, se transformant en
maître de la définition des normes et des valeurs d’une société par la
magie aveugle des algorithmes. Alors, l’inversion historique se
produit. Elle se produit aujourd’hui, sous nos yeux. Les chiffres, qui
pouvaient apparaître jusqu’ici comme un simple reflet, certes
simplificateur et doté d’une fâcheuse tendance à grignoter toujours
plus de pouvoir, se transforment en facteurs de définition de la
vérité. Plus le transfert des données personnelles s’opère
massivement, plus les algorithmes créent une dynamique qui leur
est propre, plus le centre de définition de la vérité bascule vers les
data. La vie devient le simple double du monde parallèle, son
obéissant reflet, toujours réelle, mais subordonnée. « C’est au filtre
de l’exactitude algorithmique que s’institue désormais le cadre
d’intelligibilité et d’agissement individuel et collectif 28. »
Cette inversion historique rompt avec la tradition de pleine
lucidité humaine des Lumières, installant la certification de la vérité
en dehors de l’humain. Évinçant tout le domaine du sensible, les
vertus de l’expérience et la réflexion elle-même pour les remplacer
par un mode de fonctionnement froidement, abstraitement et
29
étroitement « algorithmo-computationnel ».
Dans une première phase, la corrélation était apparue comme un
instrument dynamique donnant du mouvement à la vieille statistique
et pouvant même être intégré dans une démarche scientifique
capable de le maîtriser en le subordonnant à la production
d’hypothèses et à leur vérification. Puis, avant même que
l’ordinateur n’accélère la grande mutation vers le monde parallèle, la
mise en corrélation avait commencé à s’émanciper et à s’emballer,
devenant le moteur de la définition de la vérité. La montée en
puissance de la capacité de calcul des machines et l’invention
d’Internet n’ont fait que porter le processus de transfert à son terme.
Désormais, les algorithmes du Big Data tournent à plein régime
pour détecter des récurrences et des corrélations hors de portée des
consciences humaines, puis leur livrer leurs découvertes,
présentées comme des vérités révélées. Le monde parallèle
numérique a en effet quelque chose de transcendantal, de divin.
Sauf que le dieu du nombre est un dieu vide, sans cœur et sans
âme, absent à lui-même, incapable d’offrir la moindre morale, le
moindre salut. Nous idolâtrons en fait ce que toutes les civilisations
ont toujours combattu. Le processus qui avait commencé avec le
premier outil, la mémoire stockée hors de la mémoire, a fini par
échapper à l’homme, au moment même où il se retrouvait empêtré
dans le problème insoluble de l’élargissement de la démocratie.

DÉCIDER SANS EFFORT


La nouvelle intelligence dominée par le monde parallèle
fonctionne de façon simple et efficace. Dans un premier temps, il
s’agit de recueillir des montagnes de données de toute sorte,
images, sons, textes, chiffres, géolocalisations, etc. – qu’importe,
tout cela est converti dans le même code binaire. Les objets
connectés, par exemple, dont on nous dit qu’ils sont là pour nous
faciliter la vie, permettent de saisir une quantité d’informations
considérable en temps réel.
Mais ils ne sont pas les seuls : les capteurs sont partout dans
notre environnement. L’industrie les utilise déjà depuis un certain
temps pour gérer automatiquement ses stocks et ses hommes ;
ainsi, les caméras, les puces et les codes-barres sont omniprésents.
Les espaces publics sont quadrillés par des renifleurs évaluant la
qualité de l’air et évaluant instantanément le nombre de places
disponibles dans un parking. Même à la campagne, on voit
apparaître des « vaches connectées » informant leur propriétaire de
30
leur situation hormonale . Et, dans l’univers du chez-soi, les
nanoparticules permettront bientôt de choisir des peintures murales
fonctionnant comme des capteurs. « Un nombre de plus en plus
étendu d’unités physiques ou organiques équipées de puces,
émettant des informations de tous ordres vers des myriades de
serveurs », est intégré dans un vaste réseau « associant dispositifs
de captation, systèmes automatisés de traitement de données et
applications dédiées 31 ».
On a d’abord compté en octets, puis en kilo-octets pour le
traitement de texte – ce qui apparaissait déjà comme une prouesse
impressionnante –, puis en mégaoctets et en gigaoctets pour
traduire en nombre l’image animée au tournant du siècle. Nous
évoluons aujourd’hui vers les téraoctets, les pétaoctets et les
exaoctets (1 000 000 000 000 000 000 octets). Les zéros de la
capacité de stockage s’alignent les uns derrière les autres à une
vitesse folle.
Cette masse de chiffres en croissance exponentielle est ensuite
malaxée par les algorithmes, qui, sans réfléchir au pourquoi et au
comment (les algorithmes ne pensent pas), affinent les corrélations
qui avaient été précédemment ébauchées et en déduisent des
prescriptions, des guides pour l’action. L’objectif est de raccourcir le
délai entre le recueil des données et les prescriptions, de fournir à
l’individu un retour tellement immédiat qu’il perd de vue le passage
par le monde parallèle. Or l’aller-retour en temps réel est devenu
aujourd’hui largement opératoire. Quand l’utilisateur de Tinder fait
apparaître (sur son écran) le profil d’une personne qui passe au
même instant sur le trottoir d’en face (dans la vraie vie), il oublie
l’immense complexité des traitements numériques qui ont été
nécessaires pour organiser cette rencontre.
Dans cet exemple particulier, le traitement numérique laisse
cependant une marge de manœuvre à la décision humaine, sous
forme émotionnelle ; la personne plaît ou ne plaît pas, donne envie
d’engager la conversation ou, au contraire, de passer son chemin.
Antonio Damasio a très bien montré comment la plupart des
décisions étaient (dans l’ancien monde) déclenchées par une
32
décharge émotionnelle . La pure rationalité, avec son principe
d’ouverture de nouvelles questions sans fin, ne parvient pas à elle
seule à « boucler » une décision. Sans en avoir conscience, même
quand nous hésitons entre plusieurs fromages au rayon crèmerie,
nous mettons en œuvre cette fonction sensible d’aide à la décision.
Encore plus dans le domaine de l’amour, qu’il s’agisse de choisir le
partenaire d’un soir ou celui de toute une vie. Dans ce cas, à la
différence de ce qui se passe pour un fromage, le nombre de
critères à évaluer serait si grand que même l’ordinateur le plus
puissant du monde tournant pendant un siècle ne pourrait venir à
bout de cette tâche, d’autant plus que toute entrée en couple
transforme profondément l’identité de chacun, donc la grille de
critères. L’amour est donc un des rares domaines où nous devrions
être à l’abri de l’emprise du Big Data. Malheureusement, même là, le
danger guette.
Pas spécialement avec Tinder. L’application ouvre certes sur des
dérives assez graves, mais d’une autre sorte. Comme le risque de
multiplication compulsive, qui entrave l’engagement amoureux
durable. Ou le jugement instantané sur la foi d’une photo, qui
renforce la dictature de l’image et des cruelles normes de beauté,
alors que la vérité d’une personne est tellement plus riche et plus
profonde. Mais, en matière de domination par le monde numérique,
il y a pire encore, comme quand des sites de rencontre (ou des
émissions de télé-réalité, par exemple « Mariés au premier regard »)
nous vendent l’idée que des algorithmes seraient capables de
découvrir notre partenaire idéal. Il est frappant de constater l’écho
qu’une telle promesse (largement abusive) suscite aujourd’hui,
réveillant le rêve ancien du destin inscrit dans les astres et nous
délivrant de l’angoisse et de la fatigue de devoir choisir par nous-
mêmes. Promesse tellement libératrice que l’on a envie d’y croire, et
que l’on y croit quand elle se présente avec l’assurance hautaine
des chiffres et d’une prétendue science. En ce domaine plus qu’en
d’autres, pourtant, la prescription est très loin de pouvoir égaler ce
que nous apprendrait l’expérience d’une rencontre réelle. La vérité
qui tombe du ciel numérique est en grande partie un mensonge.
Là est l’objectif ultime du monde parallèle : nous éviter de
penser, décider à notre place, en nous livrant une prescription de
33
comportement prête à vivre . Il ne faut pas s’y tromper : « C’est un
tournant épistémologique, anthropologique et plus largement
34
civilisationnel qui s’opère . » L’univers du monde concret et
sensible est progressivement subordonné à la domination
numérique. Dans tous les domaines de la vie personnelle et
publique.
Dans le contexte de l’entreprise, par exemple. Ainsi, Ray Dalio,
PDG de Bridgewater Associates, le plus gros hedge fund au monde,
gérant 160 milliards de dollars, a décidé d’installer un algorithme aux
commandes de sa société. Songeant à la retraite, il avait essayé de
se trouver un successeur, mais aucun des candidats ne lui paraissait
posséder les vertus purement calculatrices de la machine. C’est ce
qui l’a incité à accélérer la mise en place de l’algorithme, qui devrait
lui succéder mieux qu’un humain (selon lui).
Il est donc prévu que, d’ici à cinq ans, les trois quarts des
décisions dans l’entreprise seront prises par l’intelligence artificielle,
y compris les promotions internes, l’évaluation des candidats à
l’embauche, l’agenda des salariés et l’opportunité ou non de passer
tel ou tel coup de fil. Pour Dalio, l’intelligence artificielle est la
référence parfaite, car « les émotions nuisent au fonctionnement
optimal de la machine humaine 35 ». Les employés seront équipés
d’applications qui permettront de les noter en temps réel, selon des
critères comme la rapidité ou l’efficacité, et en même temps de
recueillir une infinité de données sur eux. Le monstrueux algorithme
ne s’arrête pas là : il s’alimente à tous les niveaux de l’entreprise. « Il
pourra ainsi avoir accès à la retranscription de chaque discussion,
chaque réunion qui se déroulent dans l’entreprise. Elles sont toutes
enregistrées et numérisées afin d’être mises à disposition de tous
pour satisfaire à l’un des principes essentiels pour Ray Dalio : la
36
“transparence radicale” . »

LA PETITESSE DE LA RÉALITÉ AUGMENTÉE


Le monde parallèle rêve de décider pour nous, et il le fait de plus
en plus souvent. Non pas sur un mode impératif (quoique, chez Ray
Dalio, cela commence à y ressembler furieusement) qui nous
révolterait, mais de façon plus subtile, par une double injonction.
D’abord l’imposition d’une norme, vérité tombée du ciel numérique,
résultant des corrélations les plus fréquentes. Puis la suggestion
d’un petit éventail de choix à l’intérieur de cette norme, créant
l’illusion que nous conservons notre liberté. En fait, par rapport à
l’infinité des possibles, la gamme de choix a été extraordinairement
réduite, travaillée et mise en forme pour que toutes les propositions
restent en conformité avec la vérité établie par les connexions
numériques. L’individu connecté a, en même temps, la satisfaction
de garder sa liberté (pense-t-il) et le confort mental d’un choix très
limité entre des options proches.
Le tour de force du monde numérique consiste à faire croire que
cette réduction opérée par ses soins représente au contraire un
élargissement, et que l’individu accroît ses informations et ses
possibilités de choix. Une illustration frappante nous en est donnée
par les lunettes Google (Google Glass), qui se présentent comme
capables de nous donner accès à une « réalité augmentée ». Que
se passe-t-il en fait ? L’individu ordinaire est plongé dans une
expérience sensible d’une densité inouïe. Maurice Merleau-Ponty a
très bien détaillé la richesse sans fin de ce que nous recueillons par
37
notre perception . Cet individu ordinaire est donc condamné à
opérer par lui-même une réduction de cette complexité, ne serait-ce
que pour penser de façon cohérente et agir, réduction qui nécessite
une réflexion personnelle.
Ou, plutôt, il était condamné à le faire. Car, aujourd’hui, les
Google Glass le délivrent de cette tâche – nullement en affichant
une « augmentation » de la réalité, déjà si complexe, mais au
contraire en provoquant sa diminution, gigantesque. Internet n’élargit
pas le monde personnel, il le réduit, entraînant « son rétrécissement,
[l’individu] se fabriquant un monde à soi, qui tourne autour de soi, n’a
38
de référence qu’à soi-même ». Car les quelques informations qui
s’affichent, issues du traitement numérique, si elles ne se substituent
pas totalement à l’ancienne réalité, au moins lui font écran (sans
mauvais jeu de mots) et interviennent comme une grille de lecture et
d’interprétation de ce réel. La vie devient plus simple (promesse bien
réelle, puisque le numérique nous facilite la vie, mais à quel prix !),
parce que l’individu est dépossédé, coupé de son rapport à
l’expérience.
Et pas dépossédé de n’importe quelle manière. Car les choix qui
nous sont proposés sont rarement les meilleurs. Soit qu’ils
correspondent à la norme et aux modes dominantes, effet du libre
jeu des algorithmes, nous empêchant d’inventer notre vie de façon
plus personnelle et plus créative. Soit qu’ils correspondent aux
intérêts des nouveaux maîtres du monde parallèle. De fait, bien
souvent, « les algorithmes sont des opinions formalisées dans du
code 39 » ; l’aléatoire est en fait fortement orienté. Vladimir Poutine
croit que ses armées de hackers pourraient lui permettre d’atteindre
ses rêves de grandeur : « Le pays qui sera leader dans le domaine
de l’intelligence artificielle dominera le monde. » Elon Musk, patron
de Tesla et de SpaceX, a aussitôt tweeté : « La compétition pour la
supériorité nationale en matière d’IA sera la cause la plus
40
vraisemblable de la troisième guerre mondiale . » La guerre des
titans pour dominer la planète se mène désormais dans le monde
numérique 41.
Internet crée une autre illusion, celle d’un univers illimité, sans
frontières, comme si nous avions le monde entier à portée de clic. Or
cette possibilité reste pour l’essentiel théorique, puisque nous nous
réfugions dans des niches conformes à nos pensées et à nos désirs.
Sur les réseaux sociaux, parfois, l’échange peut même être
extrêmement étroit et répétitif au sein d’un petit groupe de
personnes. Entre-soi renforcé encore par les logiciels de
reconnaissance, qui recueillent tous nos historiques pour nous
enfermer dans des bulles de conformité à nous-mêmes. Et pour
routiniser nos choix. Tout en voyageant dans le monde parallèle et
en lui livrant nos données.

LA RAISON NUMÉRIQUE
Les Lumières avaient rêvé d’un monde guidé par la grande
Raison, offrant l’intelligence de toute chose. Ce rêve, hélas, buta sur
la réalité, c’est-à-dire l’impossibilité d’appliquer dans toute son
ampleur cette ambition au gouvernement des hommes. Seules des
déclinaisons considérablement restreintes de la rationalité (comme
le langage mathématique ou l’individu « rationnel » de l’économie,
réduit à calculer sans cesse et à tout propos ses intérêts égoïstes)
parvinrent à s’établir dans les bureaucraties du pouvoir. Mais, avec
l’émergence du monde parallèle, qui a provoqué une rupture par
rapport à l’ancienne anthropologie de la cognition, le rêve des
Lumières semble ressurgir, bien qu’il prenne plutôt la forme d’un
cauchemar. La vérité qui tombe du ciel numérique, positive et
universaliste, s’impose de plus en plus à nous. Et, comme à
l’époque des Lumières, elle a, du fait de son assurance
transcendantale, un caractère divin. Mais elle ne nous donne aucune
intelligence des choses, et au contraire brise la véritable démarche
du savoir.
La modalité rationnelle qui a pris le pouvoir dans le monde
parallèle et nous dirige de façon croissante est en effet
extraordinairement pauvre, dépouillée de tout ce qui constituait la
culture, ce qui explique paradoxalement son efficacité : il faut que le
codage s’appuie sur des unités neutres et rudimentaires pour
développer le maximum de fluidité et d’élasticité, indépendamment
de toute qualité particulière.
« Code » est un terme très révélateur, qui évoque les mystères
ésotériques inaccessibles aux non-initiés. De fait, cet outil fabriqué
avec une matière on ne peut plus banale (des séries de 0 et de 1)
renferme une composante mystique très inattendue. Le chiffre est à
la fois vide de sens et surplombant comme un dieu. Il faudrait faire
l’histoire de cette religiosité secrète qui s’épanouit aujourd’hui dans
42
le « dataïsme », comme le nomme Yuval Noah Harari . Remonter
par exemple aux exégèses autour du nombre d’or 43. À la
Renaissance, Luca Pacioli, moine franciscain italien auteur d’une
des premières méthodes de comptabilité, rend célèbre l’idée d’une
« divine proportion », clé de tous les mystères. Dans son livre,
illustré par Léonard de Vinci, il souligne que les propriétés du
44
nombre « concordent avec les attributs qui appartiennent à Dieu ».
On ne parle plus du nombre d’or aujourd’hui, ni de la divine
proportion, mais l’emprise mystique du chiffre est sans doute plus
intense qu’elle ne l’a jamais été.
Cette emprise, combinée à la puissance de calcul des
ordinateurs, installe les conditions d’un « pouvoir totalisant » que
nous acceptons « majoritairement sans réticence 45 ». C’est même
l’inverse : tout ce qui touche au numérique symbolise aujourd’hui les
vertus d’une modernité éclatante ringardisant le vieux monde.

LA SOCIOLOGIE AU CARREFOUR DU NOMBRE


La science représente un des îlots où la résistance tente ou
pourrait tenter de s’organiser, notamment par la défense de son
mode de fonctionnement autonome éprouvé par l’histoire. Elle est
toutefois confrontée au difficile problème de l’usage des nombres,
produits par milliards dans tous les domaines et offrant des
méthodologies incontournables pour le travail d’enquête ou
d’expérimentation. Le problème n’est pas le nombre en soi, mais son
utilisation, dès lors que le simple outil qu’il devrait rester dans la
démarche scientifique s’échappe des mains du chercheur et devient
en lui-même producteur de vérité. Or ce basculement avait
commencé à se produire (dans les instituts de statistique et les
laboratoires maniant de grandes masses de données techniques)
avant même l’apparition de l’ordinateur, qui allait noyer le monde
dans un tel océan d’informations numérisées que sa maîtrise
scientifique deviendrait de plus en plus difficile.
Le chemin majoritairement emprunté par les sciences quand
elles se retrouvèrent au carrefour du nombre peut être illustré par le
cas de la sociologie. Alain Desrosières nous rappelle qu’Adolphe
Quételet, qui présida le premier congrès international de statistique
en 1853, menait en parallèle une réflexion épistémologique
intéressante sur l’usage du chiffre dans les sciences de l’homme,
réflexion qui sera reprise et développée par Durkheim ou Halbwachs
en France, et alimentera un important « conflit des méthodes » en
46
Allemagne . La question centrale était et est toujours de savoir si
l’information statistique doit être produite puis travaillée de façon
strictement descriptive et neutre pour déboucher sur des résultats
donnant lieu à des commentaires, ou si elle doit être intégrée dans
des théories offrant des visions du monde et de l’histoire et
reprenant l’acquis des sciences sociales, mis à l’épreuve des faits.
Le débat ne fut jamais tranché, la discipline étant occupée par
d’autres polémiques entre courants théoriques concurrents. C’est
sans doute cela, d’ailleurs, qui ouvrit les vannes à l’emprise
grandissante du chiffre.
Face à la multiplicité de l’offre théorique, qui rend le processus
d’accumulation du savoir particulièrement lent et incertain dans les
sciences sociales, les données chiffrées parlant d’elles-mêmes
offraient l’alternative rassurante d’une positivité créant l’illusion de la
science – alternative popularisée notamment par des chercheurs
anglo-saxons comme Francis Galton, qui prônait une purification du
formalisme statistique, éloigné de tout risque de spéculation
intellectuelle. En 1959, Wright Mills lança un cri d’alarme contre la
méthode et la bureaucratisation des procédures, qui risquaient de
47
faire perdre son âme à la discipline (l’imagination sociologique) .
Mais le mouvement de réduction numérique était trop puissant, il
infusait de toute part, et Mills ne fut pas entendu. Le chiffre parlant
de lui-même se généralisa dans les grands instituts de statistique
livrant leur matière première aux chercheurs, et, surtout, s’installa
comme modèle de référence dominant. François Héran note que les
statisticiens sont intégrés dans des institutions plus fortes, à la
légitimité et à l’assurance plus élevée, que les sociologues toujours
sommés de s’expliquer sur leurs outils conceptuels. « On demande
rarement au statisticien de quel droit il compte 48. » Par contraste, il
devient difficile d’expliquer que l’on mène une recherche rigoureuse
sans constituer d’échantillon.
Certes, la bataille n’est pas terminée. Des usages maîtrisés du
chiffre, des recherches qualitatives, des productions théoriques
continuent à alimenter ce qui ressemble à une résistance. Mais, à
l’âge du monde numérique qui nous envahit et nous écrase, elle
paraît un peu désespérée. Les corrélations issues du Big Data
redoublent puissamment les idées et normes dominantes, alors que
l’ambition des sciences sociales est de révéler (de façon
argumentée et validée) une vision nouvelle, en décalage avec le
sens commun. Le vide laissé par cette ambition perdue laisse la
place à des demi-savants et charlatans de tout poil qui promettent
monts et merveilles au nom de religions ou de prétendues sciences
qui ne sont que le fruit de leur imagination.
Car, à côté du chiffre froid, le monde parallèle génère aussi les
idées les plus folles et incontrôlables, les fake news, les délires
complotistes, les injures. Ce n’est pas par hasard.

LA FIN DE L’INTIMITÉ
La promesse des algorithmes de nous faciliter la vie est en partie
un mensonge. Seules les décisions contextualisées offrent des
guides d’action et de pensée. En revanche, pour le questionnement
majeur de tout individu sur ses choix existentiels ou le sens de sa
vie, les chiffres sont trop courts. Le processus essentiel reste le récit
de soi, qui ne peut être délégué à personne, et qui s’emballe
aujourd’hui dans les affirmations identitaires. Comment ne pas
penser qu’il y a un lien entre l’emprise du nombre et ces flambées
émotionnelles ? Les décisions assistées par le numérique privent en
effet l’individu de toute l’épaisseur sensible qui faisait la chair de son
quotidien, sensibilité désormais transférée ailleurs, mais qui se
manifeste de façon irrégulière et incontrôlée, comme si l’émotion
perdait les ancrages qui la canalisaient.
Le regard sur soi et le récit de soi ont été des instruments
fondamentaux de l’individualisation de nos sociétés ; ils ont
approfondi le monde intérieur et la subjectivité. Alain Corbin a
dépeint l’épanouissement de l’intimité au XIXe siècle 49, Georg Simmel
a montré comment la subjectivité était conditionnée par l’existence
50
du secret personnel , Philippe Lejeune a raconté la place prise par
le journal intime dans ce face-à-face avec soi 51. Avec Internet, en
quelques années seulement, tout a été bouleversé ; les pensées et
les photos les plus intimes sont publiées sur la Toile, exposées aux
52
yeux de tous .
L’exercice consiste, comme autrefois, à se dire pour mieux se
comprendre. Mais, au lieu d’être caché au fond d’un tiroir, le récit
personnel est livré, dans l’idéal, au plus grand nombre. Élargir son
public renforce l’estime de soi et donne l’impression de vivre avec
plus d’intensité. Or une des recettes majeures pour y parvenir est de
livrer davantage son intimité, qu’elle soit psychologique ou
corporelle, de dire toujours plus de soi, de montrer toujours
davantage. Le secret personnel a donc diminué comme peau de
chagrin. De même que les temps pour soi, à penser à tout et à rien,
les rêveries éveillées, l’imaginaire par lequel on s’invente 53.
L’individu, comme s’il avait peur du vide, ou peur de lui-même,
conjure les risques du dialogue avec soi par des manipulations
compulsives qui le branchent sur ses amis virtuels et le monde
parallèle.
Cette mutation de notre époque a déjà été abondamment
commentée. Mais ce sur quoi on n’a sans doute pas assez insisté
est la perte de capacité réflexive que cela entraîne.
L’approfondissement de la réflexivité personnelle ne requiert en effet
peut-être pas le secret, qui est une modalité extrême, mais au moins
un espace et un temps protégés des influences extérieures, de la
tyrannie des injonctions et des normes prêtes à vivre qui pleuvent
sur l’individu connecté. La réflexivité personnelle va bien au-delà du
simple arbitrage entre quelques options proposées ; elle peut
déboucher sur des constructions imaginaires et intellectuelles
considérables ; elle est, pour Anthony Giddens, un facteur essentiel
54
de la modernité . C’est peut-être tout cela, aussi, que nous sommes
en train de perdre. De même que la science, sous la pression
numérique, ne parvient plus à déployer sa démarche de savoir dans
toute son ampleur, l’individu connecté perd en profondeur ce qu’il
gagne en surface. Une surface d’une qualité différente, qui est lui
sans être lui, subordonnée au monde parallèle. Plus elle s’élargit,
plus il en devient dépendant.
L’individu maître de son destin, qui était le rêve de la modernité
humaniste, est peut-être en train de perdre son âme. Et de perdre
son corps aussi, qui un temps avait pu créer l’illusion d’être un
refuge du soi, le lieu d’expérimentation d’une plénitude existentielle
dans des exercices de méditation ou de respiration, par exemple.
Les promesses numériques du transhumanisme nous annoncent un
tout autre avenir. Nous faisant miroiter le fantasme de vaincre la
mort, l’algorithme biochimique menace de remplacer la personne
humaine, renvoyée aux poubelles de l’histoire pour crime de
mythologie fallacieuse : avoir cru à soi-même n’aurait donc été
qu’une croyance parmi d’autres, fondatrice d’une modernité qui
prendrait soudain des allures de Moyen Âge.
En fait, la révolution transhumaniste nous annonce rien moins
qu’un eugénisme généralisé que même le XIXe siècle racialiste
55
n’aurait pas osé imaginer . Et, lorsqu’un comité d’éthique fait part
de ses doutes, les tenants du monde parallèle répondent que ces
objections ne sont que quantité négligeable : la puissance du
numérique ayant déclenché une évolution inéluctable, il n’y aurait
plus d’alternative.

LA NOUVELLE BUREAUCRATIE
Les premières ébauches du transhumanisme sont nées elles
aussi de la vague libertaire des campus californiens, dans les
années 1960. L’individu, incapable de résister aux promesses d’une
vie facile et meilleure, continue aujourd’hui à se brancher de lui-
même au numérique qui l’assujettit, non sans une certaine griserie
technologique, parfois dans des liens directs en temps réel, comme
avec les objets connectés. Mais l’essentiel de l’assujettissement se
joue au travers d’institutions intermédiaires.
Nous avons une vision trop poussiéreuse des bureaucraties,
limitées aux administrations publiques prises dans des routines d’un
autre siècle aux odeurs d’encrier et de classeurs en carton. David
Graeber souligne que leur développement massif est en fait une
réalité récente, notamment impulsée par le secteur privé et la
56
logique managériale, qui envahit toutes les sphères de la société .
Une suite sans fin de bureaux de toute sorte évalue nos
comportements et tente de les canaliser. Des bureaux design et
connectés. Dotés de la puissance de feu du traitement numérique.
Le chiffre, rien que le chiffre. David Graeber raconte cette anecdote
personnelle qui montre que, même du point de vue formel, les
documents administratifs se sont de plus en plus dépouillés. Le
certificat de naissance de son grand-père, né en 1858, est tout en
couleur, avec des caractères gothiques et des petits chérubins. Celui
de son père, né en 1914, est monochrome, mais encore orné d’une
belle écriture avec des pleins et des déliés. Le sien, daté de 1961,
est dactylographié et impersonnel. Les feuilles qui sortent des
imprimantes aujourd’hui sont encore plus insipides. Quand il y a une
impression papier. Car même les formulaires restent parfois dans le
ciel numérique.
La bureaucratie, qui, comme le chiffre, a commencé son œuvre
des siècles avant l’ordinateur, peut être analysée autour d’une
activité centrale : réduire la rationalité pour administrer les choses et
les hommes avec des instruments simplifiés. Elle ne pouvait donc
que s’associer au chiffre, instrument majeur de cette simplification.
Elle en usa et abusa dans les exercices de comptabilité et de
statistiques publiques. Quand la puissance numérique élargit
soudain le monde parallèle et que les algorithmes commencèrent à
autonomiser la fonction de commandement du chiffre, les
bureaucraties opérèrent une mutation profonde et essaimèrent dans
tous les univers : entreprises, associations, réservation d’hôtel ou
notation des vins. Dominées désormais par une logique managériale
qui consiste à mesurer l’efficacité de leurs employés (au moyen
d’algorithmes, bien sûr), elles perdent leur graisse et leur lenteur
proverbiales et durcissent la froide gestion numérique. Le guichetier
d’une administration devait apprendre à contrôler ses émotions et à
ne pas se laisser attendrir par la personne qui lui faisait face (en
instance de divorce ou en défaut de paiement) pour que les règles
57
soient strictement appliquées ; il n’y parvenait pas toujours .
L’ordinateur n’a pas ce problème : son insensibilité est totale. Le
mariage des bureaucraties et des algorithmes est le nouvel hybride
qui constitue le noyau dur du monde parallèle.

LA TRIPLE CONJONCTION
La logique qui prévaut dans ce noyau dur est celle de l’efficacité
managériale, avec une cible encore plus simple et claire quand le
seul objectif fixé est de dégager du profit. Albert Hirschman a
analysé un autre processus de réduction de la rationalité : celui qui a
e e
correspondu à l’élaboration, au XVI et au XVII siècle, du modèle de
l’individu « rationnel » (en fait, étroitement calculateur) par les
économistes, modèle qui allait impulser le développement de
l’économie de marché, jusqu’à ce qu’elle devienne à ce point
dominante qu’elle limiterait l’exercice du politique à la portion
congrue. Rien n’est possible aujourd’hui si l’on ne se soumet pas
aux « lois du marché ». Qui donc domine le monde ? Les
algorithmes des puissances numériques ? Ou les milliardaires des
grandes sociétés de spéculation financière ?
Les différentes réductions de la rationalité ont connu des
histoires et suivi des chemins qui, au début, étaient séparés. Le
« système technicien » analysé par Jacques Ellul remonte aux
manipulations des premiers outils ; le chiffre apparut comme un
langage particulier ; les bureaucraties prenaient corps dans la
formation des États nationaux. L’homme rationnel-calculateur de
l’économie est, quant à lui, en grande partie le produit étonnant d’un
débat philosophique.
Ces histoires multiples ont fini par se rejoindre, et les univers par
fusionner. Nous avons vu comment les bureaucraties avaient été
gagnées par la statistique, puis entraînées par la nouvelle
dynamique des algorithmes. Nous avons vu comment elles
envahissaient la société à travers une dominante managériale. Ce
n’est pas par hasard. Car, de la même manière que le chiffre offre un
langage plus clair, fluidifiant et accélérant la circulation de
l’information, qui a trouvé un équivalent universel (le codage binaire),
l’argent de l’économie capitaliste fournit un autre équivalent
universel fluidifiant et accélérant tous les échanges.
La monnaie résume toutes les qualités d’un phénomène en une
seule quantité. Mesurable. Par le chiffre, bien sûr. Ces deux-là,
chiffre et argent, étaient donc faits pour s’entendre. Il y a désormais
une triple conjonction entre les bureaucraties, les algorithmes et
l’argent, celui-ci étant aujourd’hui converti en finance, laquelle a
aussi connu une croissance exponentielle. Le plus étonnant peut-
être est la simultanéité du décollage provoqué par leur
e
interconnexion, à la fin du XX siècle. Alors que la finance devenait
mathématique et que les algorithmes révolutionnaient les
bureaucraties, le monde parallèle s’élargissait soudain jusqu’à
conférer à ces rationalités limitées, imbriquées au point de ne faire
qu’une, un pouvoir hégémonique, presque totalitaire diront certains.
« Totalitaire ? N’exagérez pas ! protesteront les autres.
L’économie de marché est le rempart de la liberté ; le libéralisme
économique est cousin d’une philosophie libertarienne, ou même
libertaire. Et Internet offre des espaces de jeu aux individus, qui se
branchent à leur guise sur la Toile et s’y amusent beaucoup. Voyez
les nouveaux modèles d’entreprise, comme Uber : les employés ne
sont plus soumis à aucune hiérarchie, ils sont leurs propres maîtres,
indépendants, à qui l’on fournit des instruments de connexion
ergonomiques, voire ludiques. » Se basant sur des études
d’économie comportementale, Uber a en effet fait évoluer le design
de ses applications pour que ses chauffeurs aient l’impression de
s’immerger dans un jeu vidéo captivant 58. Avant même que leur
course soit terminée, l’algorithme leur envoie une autre proposition,
avec une évaluation précise de ce qu’ils perdront s’ils répondent par
la négative. S’ajoutent à cela des jeux divers, agrémentés de bonus,
annoncés par des messages tout au long de la journée, incitant les
chauffeurs à dépasser leurs objectifs. La promesse du libre-arbitre
débouche ici sur une réalité on ne peut plus restreinte. La réflexion
du chauffeur, pourtant réduite à un arbitrage des plus pauvres (dire
oui ou dire non), parvient à peine à s’exercer à ce niveau
rudimentaire tant son addiction le pousse à se soumettre à
l’algorithme (dire toujours oui), jusqu’à la fatigue extrême. C’est tout
juste s’il peut se concentrer sur sa conduite tant l’écran qui guide
son existence l’entraîne dans ses petits calculs.
Bienvenue dans le monde merveilleux de la soumission aux
algorithmes et de la logique du marché. Parmi les fables que l’on
nous raconte aujourd’hui, ce fameux marché s’apparenterait à une
donnée naturelle. Il serait apparu puis se serait développé dans
l’histoire comme une évolution inéluctable. Or il n’en est rien : le
capitalisme aussi a une histoire très particulière.

1. Jean-Claude Kaufmann, 2004.


2. Albert Hirschman, 1980.
3. André Leroi-Gourhan, 1965.
4. Ibid.
5. Jacques Ellul, 1977.
6. Alain Desrosières, 2008.
7. Ibid.
8. Ibid.
9. Silvana Patriarca, 1996.
10. Alain Desrosières, 2008.
11. Catherine Vuillermot-Febvet, 2015.
12. Theodore Porter, 2017.
13. Wendy Espeland et Michael Sauder, 2007.
14. Theodore Porter, 2017.
15. Barney Glaser et Anselm Strauss, 2010.
16. Jack Katz, 2001.
17. Clifford Geertz, 1986.
18. François de Singly, 2016.
19. Ève Lamendour, 2015.
20. Alain Garrigou, 2006.
21. David Graeber, 2015.
22. . Éric Sadin, 2015.
23. https://www.nouvelobs.com/monde/20180411.OBS4942/facebook-dans-la-
tourmente-le-bide-de-mark-zuckerberg-devant-les-senateurs.html.
24.
http://www.waitrose.com/content/dam/waitrose/Inspiration/About%20Us%20New/F
ood%20and%20drink%20report%202017/WaitroseFoodanddrinkReport201718.pdf
.
25.
https://www.theguardian.com/lifeandstyle/shortcuts/2017/sep/10/pineapples-
spaghetti-avocado-toast.
26. Éric Sadin, 2015.
27. Frank Pasquale, 2016.
28. Ibid.
29. Ibid.
30. Ibid.
31. Ibid.
32. Antonio Damasio, 1995.
33. Evgeny Morozov, 2014.
34. Éric Sadin, 2015.
35. http://fortune.com/2016/12/24/bridgewater-ray-dalio-algorithm/.
36. http://www.france24.com/fr/20161227-intelligence-artificielle-bridgewater-
algorithme-ray-dalio-pdg-hedge-fund.
37. Maurice Merleau-Ponty, 1945.
38. Danilo Martuccelli, 2017.
39. Cathy O’Neil, 2018.
40. https://www.nouvelobs.com/chroniques/20170914.OBS4682/intelligence-
artificielle-qui-sera-maitre-du-monde.html.
41. Yuval Noah Harari, 2017.
42. Ibid.
43. Ève Lamendour et Yannick Lemarchand, 2015.
44. Luca Pacioli, 1980 (traduit de l'italien), Divine Proportion, Librairie du
Compagnonnage.
45. . Éric Sadin, 2015.
46. Alain Desrosières, 2008.
47. Wright Mills, 2006.
48. François Héran, 1984.
49. Alain Corbin, 1987.
50. Georg Simmel, 1998.
51. Philippe Lejeune, 1993.
52. Serge Tisseron, 2002.
53. Jean-Claude Kaufmann, 2004.
54. Anthony Giddens, 1987.
55. Jacques Testart et Agnès Rousseaux, 2018.
56. David Graeber, 2015.
57. Vincent Dubois, 2008.
58. https://www.nytimes.com/interactive/2017/04/02/technology/uber-drivers-
psychological-tricks.html.
6.

La fracture

L’ŒUF ET LA POULE
Avant que les diverses réductions de la rationalité ne fusionnent
entre elles, provoquant le soudain essor du monde parallèle
numérisé, l’argent, le nombre et les bureaucraties avaient
commencé à engager le processus, chacun à sa manière. Une des
particularités de l’argent est d’avoir été dès le début lié au nombre, la
monnaie étant un instrument de mesure. Comme dans l’énigme de
l’œuf et de la poule, il est impossible de dire lequel, du nombre ou de
l’argent, est apparu le premier dans l’interaction. Le nombre est
certes l’accélérateur décisif, et les algorithmes ont établi l’autonomie
dominatrice du monde parallèle. Mais rien n’aurait été possible sans
l’énergie humaine libérée par le capitalisme, poussant des milliards
d’individus à calculer sans fin dans leur vie professionnelle comme
personnelle. Les appareils préfigurant l’ordinateur furent d’ailleurs
imaginés dans le contexte du développement industriel. Charles
Babbage, inventeur de la première véritable « machine à calcul », au
e
début du XIX siècle, s’était inspiré des cartes du métier à tisser
Jacquard, et son objectif, qu’il exposa dans son livre Traité sur
l’économie des machines et des manufactures, était de rationaliser
1
et de rendre plus efficace le processus de travail . Près d’un siècle
plus tard, l’extension des data est encore fondamentalement animée
par la recherche du profit. Nous n’aurions pas connu la révolution
numérique, du moins sous la forme qui est la sienne aujourd’hui,
sans le capitalisme.
Il faut donc revenir au contexte de l’émergence de ce dernier
pour comprendre ce qui nous est arrivé. J’ai déjà expliqué, reprenant
les travaux d’Albert Hirschman, comment le débat philosophique sur
les bonnes et les mauvaises passions avait débouché sur le choix
politique de donner une place centrale au commerce dans la
régulation de la société. L’économie de marché, bien entendu, n’est
pas une pure invention du politique. Elle existait déjà, active et
calculatrice, dans certaines villes italiennes, espagnoles et
flamandes du Moyen Âge. Le flux des pèlerins vers Jérusalem fit la
e e
fortune de Venise au XII siècle. Mais, au XVIII , l’économie de marché
ne régnait encore que sur « des secteurs très limités d’échanges, la
2
finance, le commerce international, minces pellicules à la surface ».
Elle ne domina la société que parce qu’elle avait été choisie
comme instrument de gouvernement à partir de l’idée d’une
rationalité limitée. Le débat sur les passions et les intérêts au
e
XVII siècle n’avait donc rien d’une causerie anodine. Le capitalisme,
certes, attendait de pouvoir exprimer sa dynamique. Mais il n’aurait
pu le faire s’il n’avait été positionné ainsi. Si le politique n’avait pas
repris le modèle de l’individu froidement rationnel inventé par les
philosophes pour conjurer les mauvaises passions. Si une nouvelle
science, l’économie, tournant entièrement autour de ce modèle
n’avait pas été inventée, bientôt appelée à devenir dominante. Une
économie qui allait introduire toujours plus de modélisation
mathématique dans son fonctionnement, purifiant encore le schéma
de base qui, dans le même temps, et sans le dire, est une vision de
l’homme, une philosophie.
Il faut en effet imaginer tout ce que signifie l’homme « rationnel »
de l’économie. Un homme sans émotions, froid comme une suite de
chiffres. Mais aussi un homme calculateur, fondamentalement
égoïste. Nous avons établi la société qui est la nôtre sur une vision
de l’homme intrinsèquement calculateur et égoïste ! Comment est-il
possible de vivre ensemble sur de tels fondements ? Comment est-il
possible d’aimer, voire simplement d’exprimer une part d’humanité
ou un zeste de générosité, dans un monde qui a l’intérêt personnel
rivé au cœur ?

LA RÉPUBLIQUE OU L’ARGENT
La nouvelle société, brinquebalée entre démocratie et économie
de marché, affichait une promesse contradictoire. Celle d’un
système politique basé sur le libre choix du citoyen, et bientôt sur
des droits de l’homme de plus en plus extensifs – en somme,
l’accomplissement du rêve d’un individu maître de son destin. Mais
aussi la réalité d’un fonctionnement social établi sur une dynamique
autonome qui, il faut le dire nettement, tournait le dos à ce qui
caractérise l’humanité de l’homme. Une société de classes
également, creusant déjà les inégalités et qui enfonçait dans une
misère noire le prolétariat exploité, ce qui déclencha les grandes
luttes ouvrières de la fin du XIXe siècle.
Mais le modèle réducteur en lui-même provoqua d’autres
révoltes. À commencer par le romantisme, qui s’opposait à un
3
monde « vide, mesquin et d’un ennui accablant », rêvant de
grandeur et d’élans passionnels. Car, au-delà des œuvres littéraires
et musicales et d’une propension à l’expression sentimentale, le
romantisme est aussi et avant tout cela, un refus du rapetissement
du monde par l’homme calculateur de l’économie. Stendhal sera
notre guide pour mieux le comprendre.
Né dans une famille jacobine, il avait farouchement pris parti
pour Robespierre et les sans-culottes alors qu’il n’était encore qu’un
enfant. Adolescent, cependant, l’aventure semblait terminée, et il
tourna tous ses espoirs vers la révolution américaine, qui, elle,
continuait son chemin. Ce qui avait échoué sur le Vieux Continent
semblait encore possible là-bas. Stendhal dira dans sa
correspondance à quel point il fut séduit, aveuglé même, par la
révolution américaine, quelle fut son ivresse de bonheur devant ces
forces de l’intelligence humaine. Jusqu’à un retournement soudain,
aux alentours de 1830, en même temps que l’opinion libérale
européenne se retournait massivement elle aussi.
Que s’était-il donc passé ? Stendhal, suivant de près l’évolution
des faits, comprit que l’aventure américaine avait pris un cours
différent et en fut cruellement déçu. L’idéal de la grande Raison
émancipatrice s’établissant dans des institutions fortes avait été
concurrencé par une rationalité plus modeste, réduite à l’individu, qui
valorisa très vite le modèle de l’individu calculateur et offrit une place
centrale à l’argent dans la régulation sociale. La nouvelle société qui
se formait ainsi horrifia Stendhal, qui dénonça « la vulgarité des
plaisirs, la monotonie de la vie laborieuse, l’hégémonie des valeurs
économiques et techniques, le culte de l’argent et du bien-être
4
matériel, l’utile idolâtré ». Il rêvait de tout autre chose, d’énergie
créatrice, d’amour de la beauté. « L’économique a tué l’esthétique, la
5
vie à terre a aplati les âmes . »

UN AUTRE MONDE
Frappé par l’étroitesse dont fait preuve la société américaine,
Stendhal est conduit à s’interroger sur la Raison elle-même, qui
sépare l’homme de son environnement et devient encore plus
détestable quand elle se réduit à de médiocres opérations
instrumentales. Or, en Europe, c’est la gauche libérale issue des
Lumières qui continue à soutenir l’expérience américaine et
développe une idéologie industrialiste du Progrès. Stendhal est alors
contraint de changer de vision politique ; ce Progrès-là ne saurait
être le sien. L’homme doit au contraire retrouver l’élan qui donne des
couleurs au monde, de la chaleur à l’humanité. Plus largement,
l’industrialisme du Progrès précipite la réaction romantique dans son
ensemble et radicalise sa tonalité politique. Elle se positionnera
contre les Lumières et leur héritage, contre leur froideur au nom des
passions. Le romantisme était une réaction dans l’urgence, ce qui
explique en partie tout ce qu’il a pu avoir de désespéré et d’absolu.
Une sorte d’ultime sursaut avant que l’argent ne règne définitivement
en maître.
Emporté par la vague romantique, Stendhal n’en est cependant
pas un des représentants les plus typiques. Il est même un
6
« romantique ambigu », qui ne se complaît guère dans le
pessimisme, mais rêve de passions qui pourraient être joyeuses.
Quelques années plus tôt, en Allemagne surtout, le romantisme
avait inauguré un programme infiniment plus radical, fondé sur une
vision mystique qui lui donnait sa force et son élan. « L’exaltation de
la mort volontaire, amoureuse et divinisante, voilà le thème religieux
le plus profond de cette nouvelle hérésie albigeoise que fut le
romantisme allemand 7. » L’idée est celle d’une passion totale
permettant d’inventer un univers nouveau, onirique et poétique, loin
des petitesses mesquines des bureaucrates et des banquiers.
Hélas, ce monde ne peut être créé que contre le monde existant. Sa
couleur sera donc la tristesse, et son sentiment la noirceur. Il reste
comme suspendu, ailleurs et nulle part, dans la douce souffrance
d’un rêve nostalgique, sur fond de décors sombres et mystérieux.
L’idée de la mort souvent n’est pas loin, donnant plus de puissance
encore à l’émotion, qui transporte vers l’étrange plénitude d’un
univers harmonieux et la mélancolie gisant sous l’intuition que cette
harmonie n’est qu’un rêve.
J’ai expliqué dans un autre ouvrage l’héritage que nous a légué
8
cette épopée romantique . De même que la grande Raison a muté
vers une rationalité limitée, le romantisme radical a évolué vers des
ambitions infiniment plus modestes, parfois un simple « décor
romantique » vendu par des agences de voyage : la révolte contre le
règne de l’argent rattrapée par le mercantilisme le plus plat ! Mais il
ne faut pas s’arrêter à ces expressions caricaturales. Le
néoromantisme, sous une forme certes adoucie, reste très opérant
aujourd’hui. Il a troqué le noir contre des couleurs pastel, les désirs
de mort contre des rêves de plaisir, de bien-être et de bonheur. Son
objectif est d’une dimension plus limitée, mais il reste identique :
construire un autre monde contre le reste du monde, un monde
idéalement harmonieux et plein, voire sentimental et passionné, un
petit monde d’amour. Dans la famille, dans l’amitié, dans
l’engagement humanitaire.
Il n’est pas impossible non plus que les pulsions romantiques
plus radicales, noires, mystiques et jouant avec la mort, aient trouvé
un nouveau moyen de s’exprimer à travers les formes extrêmes des
affirmations identitaires, dont les Black blocs ou l’islamisme violent
ne sont que les illustrations les plus visibles. Cela mériterait bien sûr
des analyses plus approfondies, mais on est en droit de se poser la
question.
LA FAILLITE DES UTOPIES
Le romantisme ne fut pas le seul à s’opposer au nouveau monde
dominé par la régulation économique. Les expériences les plus
intéressantes furent sans doute celles de penseurs et de
communautés utopistes qui tentèrent d’inventer un autre type de
e
société au XIX siècle et de mettre en pratique leurs idées. Beaucoup
initièrent leurs aventures dans les Amériques.
Une centaine de communautés virent ainsi le jour dans les tout
jeunes États-Unis. Nombre d’entre elles étaient marquées par un
caractère spirituel puritain. Les Shakers en sont un exemple
extrême. Originaires du pays cathare, dans le sud de la France, ils
parvinrent, après s’être exilés un temps en Angleterre, à implanter
aux États-Unis leurs villages communautaires et à convertir
plusieurs milliers de membres à leur foi manichéenne prônant
l’abstinence radicale. D’autres groupes furent moins austères et
tablèrent sur un amour plus charnel et joyeux, que ce soit dans une
version laïque d’obédience révolutionnaire ou en mêlant subtilement
mysticisme et volupté.
Du côté laïc, voici par exemple Étienne Cabet, qui pense que le
communisme des biens et des personnes peut être instauré dans le
monde merveilleux d’Icarie. Un étranger convoite-t-il la femme d’un
autre ? Le mari s’en trouve ravi : « Vous lui ferez grand plaisir ainsi
qu’à moi qui ne désire que son bonheur 9. » En 1848, une troupe
d’Icariens s’embarque pour fonder au Texas une colonie
communiste. Le contact avec la réalité est rude, et, à la fin du siècle,
après de nombreux conflits internes, l’aventure prend fin.
Du côté religieux, voici John Humphrey Noyes, qui pense que
Dieu commande une libération personnelle et de refuser la
contrainte du mariage monogame. En 1879, suspecté par la justice
de détournement de mineurs, il s’enfuit au Canada. La plupart de
ces expériences échouent pour des raisons de rivalités sexuelles et
sentimentales, ou parce que le leader s’est arrogé tous les pouvoirs
de façon tyrannique, utilisant habilement le caractère informel de
l’utopie et l’absence de régulation établie.
Charles Fourier, pour conjurer ce risque, définit dans les
moindres détails les règles de sa communauté, le Phalanstère, qu’il
rêve de voir fondée sur l’amour et la libération des (bonnes)
passions. Le penseur visionnaire, critique féroce des débuts de la
société industrielle, très en avance sur son temps dans bien des
domaines, comme l’émancipation des femmes, dérive ici vers des
prescriptions incroyablement bureaucratiques et tatillonnes. Tout est
minutieusement organisé dans son futur paradis sur terre. Même les
plaisirs sont inventoriés, classés, mesurés, les statuts amoureux
disséqués avec la précision diabolique d’un entomologiste
maniaque. Il existe ainsi un « ministre des Relations amoureuses »,
la « Haute-Matrone », à qui l’on apporte la liste des unions
« secrètes » qui ont pris corps durant les fêtes courtoises et
10
libertines . Le beau rêve utopique tourne à la farce dictatoriale.
Le philosophe socialiste, inscrit dans les valeurs de son temps,
s’inspirait sans doute du caractère transcendantal des institutions
républicaines et de la morale collective qui les imprégnait encore.
Mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il est peut-être lui aussi,
malheureusement et malgré lui, un précurseur dans son esquisse
d’une forme politique autoritaire comme réponse aux impasses de la
modernité.

LA FAUSSE PROMESSE DES POPULISTES


C’est l’une des promesses les plus fortes que nous font les
populistes : contre le système, contre les injustices de la finance
mondialisée, l’aventure nationaliste serait la seule modalité s’offrant
à nous pour construire un monde différent. Il faudrait rompre les
amarres, fermer les frontières. Sauf que c’est devenu techniquement
impossible aujourd’hui, les États nationaux n’ayant plus qu’une faible
marge de manœuvre et étant subordonnés au monde parallèle. Les
leaders populistes sont donc condamnés à changer de langage
après leur accession au pouvoir. Ou à se présenter dès le début
sous une forme nouvelle, compatible avec le capitalisme.
De même que les réseaux sociaux sont de plus en plus utilisés
au prétexte d’une hyperdémocratie moderniste (en fait, discrètement
manipulée), de même que l’ironie dévastatrice des trolls ou les
prestations scéniques comiques offrent désormais tout un arsenal
d’armes expressives non conventionnelles, on voit apparaître une
nouvelle figure de leader populiste, d’emblée compatible avec le
capitalisme : le milliardaire ou entrepreneur haut en couleur et qui a
« réussi ». Berlusconi avait montré la voie. Trump en représente
l’idéal-type. Des observateurs ont noté sa très faible érudition ;
d’autres sont allés plus loin, soulignant que ses capacités
intellectuelles elles-mêmes semblent limitées, qu’il ne parvient pas à
saisir la complexité des dossiers qui lui sont soumis et qu’il est
chaque fois contraint de se raccrocher à une idée simple. Or c’est
justement ce qui plaît à sa base électorale : le fait qu’il ait pu réussir
dans les affaires malgré ce bagage culturel limité.
Andrej Babiš, Premier ministre de la République tchèque, est la
deuxième fortune et le principal employeur du pays. En 2011, il a
créé l’ANO, « Action des citoyens mécontents », qui s’est imposée
en quelques années. « Son programme est simple, Andrej Babiš est
seul contre tous : contre le système politique “inefficace”, contre les
partis corrompus, contre le Parlement. Le politologue Jiří Pehe
souligne : “Sur tous les sujets, Babiš a déjà changé d’avis des
11
dizaines de fois” . » Épinglé dans une vaste affaire de corruption
(détournement de deux millions d’euros provenant de fonds
européens) et pour son passé de collaborateur des services de
sécurité du régime communiste, il est parvenu à rebondir et à
prendre le pouvoir grâce à la combinaison de ses prestations
médiatiques, de ses prises de position nationalistes et xénophobes,
qui correspondent à un courant montant en République tchèque, et
de son image d’entrepreneur dynamique.
En Russie et en Chine, l’articulation avec le capitalisme est
encore plus organique, la prise de pouvoir autoritaire ayant été
intimement mêlée à la constitution d’une oligarchie financière.
Contrairement au rêve de Francis Fukuyama d’une « fin de
l’Histoire », le marché ne favorise pas automatiquement la
démocratie. Prenez la Chine. Après trente ans de semi-ouverture
(sans aller jusqu’à des élections ni à la liberté de la presse !) pour
favoriser l’accès au marché international et la croissance
économique, on aurait pu penser qu’elle représenterait un modèle
d’évolution vers la démocratie pour les autres pays émergents 12. En
e
réalité, c’est une tout autre évolution qui se profile. Au 19 Plénum
du Parti communiste chinois, Xi Jinping a accaparé tous les
pouvoirs, plus que tout autre dirigeant depuis Mao, et, dans son
discours, a annoncé des lendemains qui déchantent. L’ascension de
la Chine se fait en contradiction avec les « théories échafaudées au
cours des deux dernières décennies ; celles qui énonçaient que le
développement économique entraînerait automatiquement
l’ouverture du régime ; celles qui pensaient qu’Internet serait vecteur
de liberté 13 ». Xi Jinping est en train de briser les timides libertés qui
avaient réussi à émerger dans le domaine associatif ou artistique et
de restaurer un autoritarisme marqué par un culte de la personnalité
qui s’inspire de l’époque du Grand Timonier. Il s’appuie
principalement pour cela sur l’héritage dictatorial du PCC, renouant
avec un langage qui avait été un peu oublié, mais en l’articulant à
des méthodes de contrôle novatrices recourant aux nouvelles
14
technologies . Tout en affichant, sourire aux lèvres, un pragmatisme
moderniste sur les questions économiques dans son dialogue avec
le reste du monde. Le nouveau populisme se sent très à l’aise dans
le monde parallèle dominé par les puissants, l’argent et le nombre.
Autant le peuple peut se sentir exclu du « système », autant les
populistes ne le dénoncent que pour prendre le pouvoir. De même
que la République autoritaire n’a de République que le nom, on peut
être sûr que les promesses populistes contre le système ou le
marché ne seront jamais tenues.

SAUVÉS PAR LE MARCHÉ ?


La promesse populiste est une impasse, la critique romantique
du capitalisme a presque disparu, et la critique utopiste a été
reléguée dans des expérimentations, marginalisées, de retour à la
terre. Le souffle entraînant vers un autre monde possible ne
provoque, il faut le dire, aucune tempête d’envergure capable de
changer la donne. Seules des révoltes comme celle des « Gilets
jaunes » montrent le potentiel de colère et d’indignation qui
sommeille. Car la société n’est plus la même. Quelque chose s’est
produit. Ce quelque chose, c’est le développement progressif de la
régulation sociale par le marché, jusqu’à la situation présente, où
l’approfondissement de l’univers parallèle numérique rend
implacable l’emprise de l’économie et de ses algorithmes.
Il y a aussi et surtout le récit qui accompagne cette évolution,
soulignant qu’aucune alternative n’est envisageable et que, si ce
monde n’est peut-être pas le meilleur, il nous évite le pire ; le
déchaînement des passions identitaires et les violences qui vont
avec, ou l’installation de Républiques autoritaires pour conjurer les
risques d’éclatement de l’hyperdémocratie. Nous serions donc
sauvés par le marché.
Depuis l’époque lointaine où les philosophes mettaient en avant
l’intérêt et le « doux commerce » pour conjurer le double risque du
déchaînement des passions et de la tyrannie, le storytelling qui a
accompagné l’essor de l’économie de marché a donc étonnamment
gardé la même trame, tout en changeant de positionnement. Les
e
penseurs du XVII siècle n’étaient que quelques-uns, qui lançaient de
simples hypothèses. Quand les hypothèses se nouèrent en récit, ce
fut de façon discrète, une sorte de bruit de fond, bien loin des
tonitruantes proclamations du politique.
Au XIXe siècle, Durkheim souligne pourtant que l’industrie, simple
instrument du Progrès qui, lui, soude la morale républicaine,
s’impose à elle seule comme objectif des existences, notamment par
l’intermédiaire de l’ouverture sans fin de nouveaux besoins. « Les
appétits qu’elle met en jeu se sont trouvés affranchis de toute
autorité », provoquant un « déchaînement des désirs » encore
15
aggravé par « l’extension presque indéfinie du marché ».
L’industrie n’est plus un instrument de la République, elle constitue
une force autonome qui, de plus en plus, légitime sa domination et
donne le sens de la vie. Marcel Gauchet généralise ce constat en
l’appliquant à la société d’aujourd’hui : « Le marché s’impose parce
qu’il est censé réaliser ce que la loi, dans son concept le plus
rigoureux, promettait mais ne tenait pas : une règle définie ensemble
par les hommes, mais posée au-dessus d’eux, de telle sorte que
personne n’obéisse plus à personne, mais seulement à la règle
issue de lui et qu’il reconnaît comme sienne 16. »
L’économique a d’une certaine façon remplacé le politique pour
diriger la société ; rien n’est possible désormais si l’on ne se soumet
pas aux « lois du marché ». Mais ce transfert a été l’occasion d’une
mutation majeure. Si le politique pouvait nous entraîner dans des
aventures détestables, la régulation par l’économique et ses
algorithmes nous livre à une force aveugle. Qui ne sait pas où elle
va, puisqu’elle ne va nulle part. Qui ne peut donner de sens à la vie,
puisqu’elle est dénuée de sens, ses seuls idéaux étant ceux de
l’efficacité, de la nécessité de vaincre les concurrents, d’accumuler
encore et encore des profits. Un peu court, comme philosophie de
l’existence. « Cette dynamique autoréférentielle qui ne connaît pour
règle que sa propre relance à l’infini – le réinvestissement profitable
du capital augmenté par les opérations précédentes – est, en dernier
ressort, d’une totale absurdité, puisqu’elle érige en une fin en soi ce
qui n’a de sens que comme un moyen. Elle laisse entrevoir un avenir
impossible, celui de l’asservissement de l’humanité à la poursuite
17
d’une accumulation sans but . »
Le capitalisme a par ailleurs accaparé la pensée de l’histoire qui
entraînait la République vers un avenir supposé meilleur. L’avenir
n’est plus vraiment représenté (excepté dans ses définitions les plus
étroitement technologiques), il n’est plus raisonné comme à l’époque
où il offrait une intelligibilité et orientait les consciences dans un
même mouvement intellectuel et moral. Il ne reste que le
mouvement en lui-même, vide et illusoire. Car le capitalisme donne
seulement l’illusion d’avancer ; la seule avancée est celle de son
emprise grandissante. « C’est ce qui fait le caractère invincible de
son empire. Il s’étend inexorablement, en dépit des critiques
innombrables qui l’assaillent, y compris les plus pertinentes 18. » Il a
gagné une sorte d’assise morale par le caractère irrévocable de sa
dynamique propre, alors qu’il se situe en dehors de toute morale,
voire qu’il est parfaitement immoral dans nombre de ses
développements.

1971

L’accession du capitalisme au gouvernement du monde s’est


faite par étapes, en prenant appui sur des pays comme l’Angleterre
ou les États-Unis, qui avaient moins mis l’accent sur les programmes
institutionnels publics. Cette longue conquête du pouvoir absolu qui
a traversé les siècles a connu une soudaine accélération au cours
de la période récente, notamment avec la constitution du monde
parallèle numérique, qui marque une fracture irrémédiable avec
l’humanisme ancien, la société qui cherchait à se diriger par elle-
même. Avant que le chiffre n’entre ainsi dans la danse, offrant sa
puissance folle aux algorithmes économiques, l’économie de marché
s’était déjà engagée quelques années plus tôt dans une mutation
importante qui lui avait fait franchir un saut qualitatif.
Le changement était d’abord apparu comme un simple courant
de pensée, communément appelé « néolibéralisme », porté par des
économistes comme Milton Friedman ou Friedrich Hayek, puis par
des chefs d’État comme Margaret Thatcher ou Ronald Reagan, qui
mirent leurs théories en pratique : diminution de la sphère
d’intervention de l’État et de l’État lui-même, baisse des impôts,
dérégulations de toute sorte – le marché, rien que le marché,
pourrait-on dire. Dans le domaine de la « science » économique, les
chercheurs qui rejettent le néolibéralisme et la modélisation
mathématique à outrance sont marginalisés. Avner Offer et Gabriel
Söderberg ont par exemple montré comment l’attribution du prix
Nobel d’économie était manipulée en ce sens par la banque centrale
suédoise 19. Les voix discordantes sont bâillonnées. Les nouveaux
maîtres du monde peuvent dès lors mettre en œuvre un véritable
chantage réduisant le politique à la portion congrue : « Si vous ne
faites pas ce que demande le marché, nous irons investir ailleurs et
votre pays sera condamné à la ruine. »
Ce néolibéralisme n’a plus grand-chose à voir avec le libéralisme
e
du XIX siècle. Le « marché » est en réalité de plus en plus dominé et
accaparé par quelques groupes monopolistiques qui dictent leur loi.
Leurs dirigeants vivent dans un monde qui lui aussi a fait sécession
avec la société ordinaire, n’ayant même pas conscience que leurs
salaires, bonus et autres « parachutes dorés » prennent des
dimensions stratosphériques, obscènes et injustifiées (car leurs
compétences réelles sont étroites). Face aux incompréhensions, aux
écœurements, aux critiques, ils ont une réponse toute trouvée : c’est
le marché qui commande, il est impossible de faire autrement.
Ce qui avait émergé comme un simple courant de pensée s’est
généralisé à l’ensemble de la planète, et la domination par
l’économique est désormais à ce point intériorisée qu’elle prend un
caractère naturel, le citoyen de la démocratie politique disparaissant
derrière l’homo economicus. Même les variantes qui oublient la
démocratie pour s’engager dans la voie autoritaire, comme en
Russie ou en Chine, mettent en œuvre un néolibéralisme des plus
débridés, inégalitaires et corrompus, montrant par là qu’ils ne
reprennent en rien le projet des anciennes Républiques. Seul le
« marché » est désormais aux commandes.
Le marché ou, plus exactement, la finance. Car, parallèlement
aux théories néolibérales, une autre mutation est apparue :
l’invention d’un nouveau type de monnaie. En 1971, Richard Nixon
décrète la fin de la convertibilité du dollar en or. La monnaie n’est
plus corrélée à la richesse produite, elle est librement créée et ne
repose plus que sur la confiance, puisqu’elle est une dette,
remboursable (ou non) par l’État. Les banques centrales, qui étaient
gardiennes de l’orthodoxie, c’est-à-dire du fait qu’il était impossible
de créer plus de monnaie que de richesses produites, se
transforment soudainement en leur contraire, surtout après la crise
des subprimes en 2008, et impriment des milliards et des milliards
de papier-dette, rachetant avec cette fausse monnaie les emprunts
d’État (et des emprunts d’entreprise). Les taux, qui auraient dû
exploser, étant donné les risques de faillite, chutent au contraire
jusqu’à s’approcher de zéro. L’argent devient gratuit pour les
milliardaires, qui rachètent ainsi leurs propres actions et font
artificiellement monter les cours en bourse.
L’économie réelle est oubliée, la nouvelle finance est née, qui
permet d’accumuler des fortunes à crédit en jouant sur la non-
rémunération de l’épargne. Qu’importe si la montagne de dettes n’a
aucune chance d’être remboursée un jour. L’Institute of International
Finance a calculé que l’ensemble des dettes accumulées dans le
monde représente désormais 226 000 milliards de dollars, ce qui
correspond à 324 % de l’activité annuelle de la planète. Et cette
proportion ne cesse d’augmenter. Le gouvernement du monde par
l’économie financiarisée ne se contente pas de réduire l’horizon de
nos existences et d’aggraver les inégalités ; il nous prépare une
nouvelle crise, d’une ampleur inégalée.

LA MONDIALISATION HEUREUSE
Tout cela avait pourtant plutôt bien commencé, semblait-il, dans
les années 1970. Les premières dettes, qui rendaient la vie plus
facile, ne s’additionnaient pas encore à des montagnes de dettes
plus anciennes. On pouvait se permettre un petit écart, se disait-on.
D’autant que l’ambiance de l’époque était euphorique. La vieille
société sclérosée étouffant l’individu par ses contraintes collectives
venait de s’effondrer, et les libertés à découvrir avaient une saveur
de printemps pour la nouvelle société, qui se cherchait encore. Le
début des expériences informatiques annonçait un avenir exaltant.
« C’est une idéologie post-hippie libertarienne, d’origine
principalement californienne, qui contribua à propager un imaginaire
radieux et quasi messianique affecté aux technologies
20
numériques . » L’empire du chiffre, le règne de l’argent et la liberté
individuelle semblaient pouvoir faire bon ménage et conduire à un
avenir pacifique et joyeux. L’hyperdémocratie aussi vivait son
époque printanière, ignorant que l’automne allait suivre.
Au début des années 1990, le système soviétique s’effondre et la
Chine s’engage dans le capitalisme. En 1992, Francis Fukuyama
publie La Fin de l’histoire 21. La démocratie politique semble s’être
hissée au rang de modèle incontournable – la démocratie politique
intimement entrelacée avec le marché, bien sûr, puisque désormais
rien n’est possible sans lui. C’est dans ce contexte que la
mondialisation va prendre corps et briser les frontières, accroissant
l’emprise de l’économique sur les sociétés, puisque la « loi du
marché » devient universelle.
Le récit qui accompagna cette transformation reprenait une
22
musique bien connue. La « mondialisation heureuse » apportait à
la fois la prospérité et une promesse de paix. Face aux risques de
guerre froide et de montée des intolérances, nous étions à nouveau,
comme à l’époque de Montesquieu et de son « doux commerce »,
sauvés par le marché. « La géopolitique elle-même, autrement dit
les rapports de force et la hiérarchie des puissances dans le monde,
subit son influence : pour beaucoup, elle devient secondaire,
marginale, face à l’énorme vague d’effervescence économique et
commerciale qui se met à structurer le monde 23. » Le marché, rien
que le marché, nous protégeait du risque d’un « choc des
24
civilisations ».
Le désenchantement commença à poindre au tournant du
millénaire. Le capitalisme n’avait pas automatiquement imposé la
démocratie politique, l’hyperdémocratie individuelle engendrait les
débuts d’une « fatigue d’être soi 25 » encourageant le retour de
valeurs sécuritaires et traditionalistes, la violence identitariste
s’abattait sur le World Trade Center. Les autres promesses de la
mondialisation n’étaient pas non plus au rendez- vous : la prospérité
était surtout réservée aux plus riches, les inégalités atteignant des
niveaux intolérables. Aujourd’hui, « 1 % de la population mondiale
26
possède autant de richesses que les 99 % restants ». Aucune
société dans l’histoire n’a jamais séparé à ce point riches et pauvres.
Aucune société dans l’histoire n’a jamais permis à quelques-uns
d’accumuler autant de richesses. Entendez-vous la révolte qui
gronde ? À peine plus qu’un murmure, parfois un soudain éclat, mais
qui reste sans lendemain. Car, on vous le dit et redit, « il n’y a pas
d’alternative ».

LE VIRAGE CALIFORNIEN
Le « marché » ne nous a pas sauvés ; en vérité, il nous a piégés.
Je dis le « marché » par commodité, incluant l’ensemble de la
chaîne ; il faudrait préciser et décomposer le processus. Au début fut
le concept d’intérêt, amplifiant les échanges marchands et installant
une vision réduite de l’humain. L’économie commençait sa longue
marche, qui allait la conduire à devenir une « science » dominante.
Jusqu’à l’époque actuelle, où ses modèles mathématiques
structurent le monde parallèle, accélérant sa dérive financière et
spéculative. Le monde parallèle est devenu en grande partie un
vaste casino où gagnent ceux qui ont accès aux sources
d’information (émanant notamment des banques centrales) et qui
possèdent les puissances de calcul les plus élevées. Cela n’a plus
grand-chose à voir avec un marché libre. Le terme que j’emploie se
réfère donc surtout à la représentation et au langage mainstream,
par exemple quand on parle de cette fameuse « loi du marché » qui
réduit l’espace du politique.
Ce qui se passe dans l’économie réelle ressemble davantage à
un vrai marché reposant sur l’offre et la demande et fondé sur
l’accumulation de capital. Je parle indistinctement dans ce livre
d’économie de marché et de capitalisme, celui-ci étant ce qui donne
sa forme au marché. Le capitalisme a lui aussi subi des mutations
profondes au cours du dernier demi-siècle.
Un virage californien, pourrait-on dire. Luc Boltanski et Ève
27
Chiapello ont analysé la façon dont le capitalisme s’est nourri du
courant libertaire des années 1960-1970 pour opérer ce virage,
comment il a récupéré même les critiques les plus radicales à son
encontre pour acquérir une souplesse, une fluidité et une
adaptabilité nouvelles, s’ouvrir aux attentes et aux tendances les
plus actuelles, jouer la carte de l’expressivité et de l’autonomisation
individuelles. Y compris dans le domaine du management en
entreprise (ce qui n’interdit pas que les employés soient transformés
en simples « ressources humaines » impitoyablement rationalisées,
comme le sont les stocks de fournitures) 28. Y compris aussi pour les
dirigeants eux-mêmes. Le patron d’hier, que les syndicalistes du
e
XIX siècle représentaient ventripotent, coiffé d’un haut-de-forme et

cigare aux lèvres, n’hésite plus à arborer une tenue à la Steve Jobs,
jean et sweatshirt.
Cette mutation est d’autant plus rapide que les nouveaux
investissements se font en majorité dans l’immatériel (logiciels,
brevets, droits d’auteur, design), depuis les années 1990 aux États-
29
Unis, depuis les années 2000 en Europe . Le nouveau capitalisme
se développe surtout dans le monde parallèle numérisé, loin des
infrastructures lourdes de l’univers physique et palpable. L’ouvrier
travaillant de ses mains, ce prolétaire que certains avaient imaginé
être porteur de l’avenir, prend soudain l’allure d’un archaïsme
suranné.
La mutation du capitalisme n’est pas due à un mystérieux chef
d’orchestre ; elle n’a été ni pensée ni organisée dans le but de
dominer le monde et d’accumuler du profit. Elle est venue d’en bas,
d’une infinité d’initiatives individuelles, de la créativité multiforme,
parfois d’un désir de contestation. Aujourd’hui, on ne compte plus les
projets qui mettent en avant l’éthique, l’humanitaire, le commerce
équitable, la solidarité, le respect de la planète. Il peut s’agir pour
certaines marques d’un simple prétexte pour les besoins d’une
campagne de communication – Vuitton s’est ainsi associé à l’Unicef.
Mais, pour beaucoup de jeunes entrepreneurs, ces motivations sont
sincères, voire premières, les bénéfices dégagés n’étant qu’un
moyen de servir un (noble) but. Un exemple parmi beaucoup
d’autres : l’organisation Fashion Revolution, qui regroupe des
professionnels de la mode respectueux de l’environnement et des
personnels qui fabriquent les vêtements dans les pays pauvres. La
marque Les Récupérables en fait partie. L’entreprise récupère des
tissus vintage qui sinon auraient été jetés et les transforme en
vêtements, confectionnés par des ateliers de réinsertion. Les
modèles ont rapidement trouvé leur clientèle, prête à payer un petit
surplus pour être tendance et avoir bonne conscience. Les
perspectives semblent très prometteuses, et les bénéfices entrevus
importants. Tout revient toujours au marché.
LA NOUVELLE ALLIANCE
Adoptant un point de vue provocateur que certains pourront
trouver radical, Nancy Frazer va plus loin : le capitalisme n’a pas
simplement récupéré la contestation libertaire pour opérer sa
mutation ; c’est la contestation libertaire elle-même qui s’est érigée
en alliée objective de ce capitalisme nouvelle formule. « Dans sa
forme américaine, le néolibéralisme progressiste représente une
alliance des principaux nouveaux mouvements sociaux (féminisme,
antiracisme, multiculturalisme, défense des droits LGBT) et des
secteurs de pointe à forte valeur ajoutée des industries de la finance
et des services (Wall Street, Silicon Valley et Hollywood). Cette
alliance est effectivement celle des forces progressistes et des
forces du capitalisme cognitif – et tout particulièrement de la
financiarisation. Les premières ont, sans le vouloir, contribué au
renforcement des secondes en leur prêtant de leur aura. Des idéaux
comme la diversité ou l’autonomie personnelle, qui, en principe,
pourraient servir d’autres fins, ont ainsi été mis au service de
politiques qui ont dévasté le secteur industriel et les conditions de
vie de la classe moyenne inférieure, ne servant ici que de simple
30
vernis à cette entreprise de destruction . »
Ce qui se passe sous nos yeux n’est rien moins qu’une profonde
modification des configurations et des antagonismes de classe, un
changement des frontières, une recomposition des alliances. Sans
verser dans la caricature (les militants féministes ou antiracistes sont
très rarement de grands capitalistes !), nous devons nous habituer à
une toute nouvelle grammaire pour décrypter le paysage social.
L’hyperdémocratie associée au monde parallèle numérique a libéré
une créativité entrepreneuriale qui entraîne dans son sillage la
jeunesse branchée et plus largement les milieux connectés, les
agitateurs culturels, les start-up bricolées par des gamins.
Le statut de l’artiste est souvent un bon révélateur de l’évolution
d’une société. Ainsi, Mozart avait refusé de se soumettre à la
demande du prince et aux œuvres imposées : il avait inventé la
31
liberté du créateur , annonçant les élargissements démocratiques à
venir. L’artiste reconnu aujourd’hui (façon Jeff Koons ou Banksy) doit
être un communicant et un chef d’entreprise, monnayant ses
productions en millions de dollars. Tenue bohème avec compte en
banque aux îles Caïman.

BOBOS BOURGEOIS ET RÉVOLUTIONNAIRES


On ne peut s’empêcher de penser aux fameux « bobos », les
« bourgeois bohème ». Dans un livre récent, des collègues ont
montré que ce terme ne renvoyait à rien de précis, que la catégorie
32
n’avait jamais été définie . Il en va souvent ainsi désormais : de
nouvelles cibles marketing popularisées dans les médias sont dites
« inventées par les sociologues », alors qu’en fait elles n’ont jamais
existé. En l’occurrence, le terme bobo a été lancé par un journaliste
américain en 2000 et aussitôt repris par le secteur de la publicité et
33
du marketing . Il pointait un nouveau type de comportement apparu
dans les centres urbains, celui de populations plutôt jeunes et
fortunées, généralement diplômées et au style résolument
décontracté, sensibles à l’écologie, à l’antiracisme, au devoir de
solidarité, votant à gauche, imprégnées de contre-culture
anticonformiste et vaguement contestataires.
Le problème de cette catégorie élastique est qu’elle mélange des
personnes ultra-riches au style cool (de plus en plus nombreuses
dans les fortunes qui se créent sur Internet) et des jeunes très
diplômés tout aussi cool, mais qui ne touchent qu’un salaire moyen,
voire sont en situation précaire, et qui peuvent parfois s’engager
dans le militantisme altermondialiste. Il y a donc bobos et bobos.
Paradoxalement, la catégorie est peut-être justement
intéressante à cause de son insuffisante définition. Le fait qu’elle ait
résisté dans le langage commun malgré son caractère approximatif
semble montrer non seulement qu’elle désigne quelque chose
d’important, mais que les marges du groupe peuvent bel et bien être
rapportées au phénomène d’ensemble. La figure du milliardaire de
gauche cheveux au vent et pieds nus dans des mocassins de
marque tend réellement à ringardiser celle de l’ancien patron
conservateur en costume-cravate. À l’opposé, l’écolo militant qui
monte son petit business alternatif sur Internet pourra oublier son
volontariat associatif le jour où les bénéfices dégagés lui feront
miroiter une autre vie possible, très confortable. Dans la nouvelle
alliance du monde connecté et tendance, les glissements sont
insensibles et les frontières aisément franchies.
L’ouverture au changement et la fluidité des positionnements
sont d’ailleurs caractéristiques de cette nouvelle alliance,
particulièrement à l’aise dans le monde sans cloisonnements ni
rigidité d’Internet. Les repères sont difficiles à fixer. Les mots ne
désignent plus des réalités stables. Face au populisme et au repli
identitaire, par exemple, face également à la haute finance
dérégulée qui ravage la planète, un camp « politiquement correct »
cherche à se regrouper, innovateur et humaniste, multiculturaliste,
soutenant le droit des minorités. Dans nombre de pays, comme en
France, la social-démocratie a échoué à se réformer pour le
symboliser. Aussi, à défaut d’autre chose, il a pris le terme de
« progressistes » comme étendard. Curieuse rémanence. Le
Progrès que l’on croyait mort survit donc encore. Mais que désigne-
t-il ? Un rêve de paix et d’humanité ? Ou le perfectionnement de
l’efficacité économique, peu compatible avec le rêve d’humanité ?
Les deux, le plus souvent, intimement mélangés.
Ce camp du bien, convaincu de son engagement moral, ne
parvient pas à prendre la mesure de l’immense fracture sociale qui
est en train de se produire. Certes, il y a toujours eu des riches et
des pauvres, des personnes cultivées et des illettrés, des châtelains
et des sans-abri. Mais aujourd’hui ce ne sont pas seulement des
classes sociales qui s’opposent, ce sont deux mondes qui,
véritablement, se séparent et, de plus en plus, s’ignorent.
Irrémédiablement.

LE PEUPLE ABANDONNÉ
Deux ruptures historiques majeures se sont succédé et ont
accéléré le changement social. L’hyperdémocratie qui a libéré le
sujet, créateur de sa propre existence, tout d’abord. Les milieux
modestes, traditionnels et ruraux, plutôt âgés, attachés à un cadre
qui définit une morale et s’appuie sur la socialité telle qu’elle est, ont
vécu ce bouleversement dans l’incompréhension, comme une perte,
un drame. Ils étaient des individus par défaut, pour reprendre
l’expression de Robert Castel 34, quand la jeunesse éduquée
s’inventait des ailes pour s’envoler vers l’inconnu de la liberté sans
limites. La seconde rupture fut celle du monde parallèle numérique,
qui intensifia encore le décollage et la sécession d’avec l’ancien
monde.
Il faut bien comprendre ceci : une large partie de ce qu’on
35
appelle parfois la « France périphérique », qui a soudain exprimé
sa colère avec les « Gilets jaunes », n’a pas décollé, alors qu’une
moitié de la société changeait véritablement de monde, de manière
de penser et d’agir, de rire, de s’habiller. Les premiers ont observé
l’éloignement de cette autre moitié de la société, l’écart qui ne
cessait de se creuser avec leur réalité, et qu’ils n’ont pas vraiment
essayé de combler. Gardant fermement les pieds sur terre, ils ont
surtout cherché à reconstituer leurs repères et leur fierté bafouée.
Dans un premier temps en courbant le dos et en se repliant sur eux-
mêmes, cherchant à redonner du sens au sens qui s’affaissait, à
cultiver les valeurs (l’honneur, le travail, la politesse, le respect) qui
autrefois fondaient la civilisation – celle qui leur avait paru devoir
durer des siècles. Le pire était le regard de mépris qu’ils sentaient
s’abattre sur eux, les sarcasmes et la pitié ; ils se sentaient vieillir
d’un coup, s’éloigner de la modernité, devenir archaïques. Ils ne
regardaient pourtant pas vers le passé, mais, en restant immobiles,
ils devenaient irrémédiablement démodés aux yeux de ceux qui
s’envolaient vers le nouveau monde.
Puis vinrent des blessures encore plus douloureuses quand le
rire s’en mêla. Dans les moqueries méchantes qui envahissaient les
écrans, les branchés les avaient pris pour cible. Les Deschiens par
exemple, c’étaient eux. Ils le savaient, refoulant leur colère muette.
Être relégués dans la pauvreté et la non-existence, voir s’effondrer
leur univers et la fierté qui allait avec, cela ne suffisait donc pas ? Il
fallait en plus subir cette violence ?
En 1996, des jeunes sûrs de leurs évidences – l’esthétique des
gnomes horticoles leur semblait parfaitement ridicule – lancèrent,
uniquement pour s’amuser, pensaient-ils, le Front de libération des
nains de jardin. Leur initiative se répandit comme une traînée de
poudre. Des nains étaient volés un peu partout (beaucoup ne furent
jamais rendus), suscitant le désarroi des propriétaires, qui
découvraient que leur passion ordinaire provoquait l’hilarité. Je me
souviens d’avoir été à l’époque interviewé par Le Monde et d’avoir
exprimé mon indignation : « Le sociologue Jean-Claude Kaufmann
va plus loin. “Tourner en dérision le nain de jardin, dit-il, c’est avoir le
fou rire du dominant, de celui qui se trouve dans le bon camp – pas
dans celui de ceux qui sont culturellement exclus – et qui le signifie
de cette façon”, assure-t-il, inquiet de voir “se développer une forme
36
d’humour basée sur le mépris de la culture populaire” . » La mode
passa. Mais le rapt des nains de jardin fut bientôt suivi d’autres
entreprises humoristiques tout aussi cruelles. Elles montrent à quel
point la fracture est devenue abyssale, à quel point les branchés ne
peuvent plus comprendre le système de valeurs et la culture de
l’ancien monde. Car, et c’est peut-être cela le pire, ils n’ont même
pas conscience des ravages psychologiques qu’ils provoquent.

LE RETOUR DE LA FIERTÉ
Pendant longtemps, les blessures intimes furent soignées en
silence, l’idée étant de se faire tout petit, plus petit encore qu’on ne
l’était déjà, de ne pas accrocher les regards. Dans le secret des
pensées, la colère était à peine présente, et le ressentiment ne
mijotait qu’à petit feu. Ce qui dominait était le dépit, la tristesse,
l’incompréhension, la perte de confiance en soi. Puis, au tournant du
millénaire, quelque chose se produisit, partout en Europe. Des
résultats électoraux surprirent et choquèrent les observateurs. En
Autriche, aux Pays-Bas, en Italie, en France, en Suisse, les
analystes soulignaient la percée impressionnante d’un vote
xénophobe d’extrême droite. En réalité, la vieille extrême droite avait
rencontré un nouveau courant en plein essor, un peuple de sans-
voix cherchant à se faire entendre pour restaurer sa fierté. Le
bulletin glissé dans l’urne avait déclenché un processus qui allait
libérer la parole, puis permettre de constituer les rudiments d’un
entre-soi, d’une culture de résistance, autour de quelques cris de
ralliement redonnant foi en soi-même. « On est chez nous ! On est
chez nous ! »
Des populistes de tout poil profitèrent de la vague, se proclamant
porte-parole attitrés et tentant de canaliser cette énergie à leur
37
profit dans le but d’instaurer ce qui se profile à leurs yeux comme
la seule solution à la crise de nos sociétés : le projet d’une
République autoritaire. Ils fournirent les mots qui manquaient aux
sans-voix, leur offrirent un récit qui donnait enfin du sens. Un récit
construit autour de quelques pauvres idées (le nationalisme, le rejet
des étrangers, le refus du « système ») pour dire ce qui s’exprimait
de plus en plus comme une colère, à coups de cris de plus en plus
forts.
Albert Hirschman est l’auteur d’une typologie célèbre distinguant
trois modèles de comportement (exit, voice et loyalty) 38 que j’ai
39
adaptée aux expressions identitaires . Le peuple abandonné
changeait de registre, passant soudain du retrait (exit) aux
vociférations, jugées aussitôt (à juste titre) inquiétantes par le camp
du bien. Inquiétantes, parce que l’affirmation identitaire nationaliste
se commue irrésistiblement en racisme, organisant une logique
d’affrontements et de violences potentielles.
Le thème de plus en plus obsessionnel des « Français de
souche » en est une illustration parfaite. Le peuple oublié des
terroirs découvre qu’il pourrait être plus français que d’autres, et cet
argument lui fait espérer des privilèges inespérés. Or il n’est pas
plus français que les autres Français. On ne doit pas confondre
l’histoire d’un pays et l’identité nationale. La confusion est la même
que pour l’identité individuelle : l’identité (individuelle ou nationale)
n’est jamais enracinée dans les origines, la mémoire ; elle est une
production de sens dans le moment présent. Certes, la mémoire est
importante. La France a une histoire, enseignée dans les écoles, qui
permet d’élaborer collectivement le récit national. Mais ce récit
change ; la France d’hier n’est pas la France de demain. Le récit est
sans cesse réécrit, notamment par les nouveaux arrivants, et il en a
toujours été ainsi (il suffit de relire les anciens manuels d’histoire
pour s’en convaincre). En poussant le paradoxe un peu plus loin, on
pourrait même dire que, s’il existe des Français plus français que
d’autres, ce sont les plus récemment intégrés, dans la mesure où
(sauf quand ils s’égarent dans le séparatisme communautariste) ils
sont plus actifs dans l’écriture renouvelée du récit national.
Le « Français de souche » n’est donc pas plus français que les
autres. Il n’arrive à s’en convaincre que par un mécanisme
d’opposition et de rejet. Puisqu’il ne peut se définir positivement, la
technique du bouc émissaire lui permet de créer l’illusion de l’unité et
de la réalité du groupe, surtout si elle monte en intensité et en
violence. Le coupable de tous les maux, c’est l’autre, l’étranger, le
différent. Le peuple abandonné a cru pouvoir trouver un récit qui lui
redonnerait sa fierté. Mais la voie dans laquelle il s’est engagé est
une impasse et ne peut mener à rien d’autre qu’au drame.

LE REFUS DU SYSTÈME
Il arrive parfois qu’une révolte populaire parvienne à résister à la
dérive vers le nationalisme et le racisme, les « Gilets jaunes » ont
été de ce point de vue exemplaires. On pourrait alors penser que la
cible des critiques pourrait être reprise par tous ceux qui rêvent d’un
monde plus humain : les dénonciations des abus du « système »,
des politiciens professionnels et de l’univers hautain des énarques,
de la finance globalisée, des injustices fiscales, du mépris des
« gens de peu 40 ». Ce fameux « système », cependant, se révèle à
géométrie variable, reconfiguré par les leaders populistes selon leurs
désirs du moment. Et surtout il englobe ce qui nous reste aujourd’hui
de plus précieux : l’esprit des institutions de la République, l’héritage
de leur gloire ancienne, qui seul peut faire rempart au déchaînement
des affirmations identitaires et aux ravages de la finance-casino.
Nous avons un infini besoin de médiations et de régulations de
toute sorte, au risque de la bureaucratie. Nous sommes rendus à ce
point critique où une bureaucratie raisonnée semble incontournable
pour éviter les pires dangers qui nous guettent. Refuser tout le
« système », c’est prendre le risque d’une dérégulation qui libère
encore davantage le fractionnement, les enfermements sectaires et
l’emprise la plus sauvage des « lois du marché ». Toutes les
institutions qui maintiennent un semblant d’ethos républicain sont à
défendre urgemment, même si elles ne sont pas parfaites : la laïcité
autorisant le vivre-ensemble, l’école transmettant un savoir, la
science et le journalisme responsable combattant les fake news, les
organisations internationales défendant la paix et les droits de
l’homme, etc.
La jeunesse révoltée, prise dans le tourbillon de
l’hyperdémocratie, est très tentée elle aussi de rejeter le système, du
moins la composante de ce dernier qui se rattache au vieux monde
des institutions (car elle est au contraire très branchée sur l’univers
numérique, voire dépendante de lui, souvent fascinée par le
capitalisme dématérialisé). La frange la plus militante est portée par
un courant passionnel qui évoque sous bien des aspects le
e
romantisme et l’utopisme du XIX siècle, le rêve d’un autre monde,
aujourd’hui souvent dépeint de couleur verte. Le désir d’une
humanité généreuse et le pacifisme de l’élan ont quelque chose de
très attachant, capable de donner de l’espoir.
Hélas, les impasses sont telles aujourd’hui que l’élan semble ne
déboucher sur rien qui vaille. La préoccupation écologique est sortie
des frontières militantes et s’est généralisée, ce qui est très bien,
mais elle a été recyclée par le nouveau capitalisme. Partout on nous
promet du sain, du pur, du bio ; l’écologie est devenue mainstream.
Même les hôtels apposent dans leurs salles de bains des affichettes
culpabilisant leurs clients pour qu’ils s’engagent dans l’action
vertueuse (en réalité, les serviettes réutilisées leur font faire de
sérieux bénéfices). Et quand un groupe militant lance une opération
sur le terrain, on voit souvent se produire un enfermement dans la
communauté d’un savoir particulier, la constitution d’une vérité
alternative tenant lieu de dogme à vertu explicative généraliste.
Parce qu’il peut difficilement en être autrement. La prise en compte
de l’immensité des informations numérisées dans des bureaux
innombrables ne pourrait que fragiliser leurs repères et, au final, les
faire retomber sur les « lois du marché » qui dominent le monde
parallèle.
Le risque est donc, comme partout aujourd’hui, celui du repli
sectaire pour constituer l’opposition, avec son débouché logique
quand les passions augmentent en intensité : la violence, qui donne
le sens ultime. On voit désormais de petits groupes de jeunes gens
cagoulés et habillés de noir ponctuer les fins de manifestations avec
le désir d’en découdre. Une soif de la violence pour la violence, qui
est le pire de ce qui peut advenir dans le déchaînement des
passions mauvaises. Certes, les manifestants pacifistes, qui voient
qu’on vole leur colère, sont les premiers à être désolés de cette
situation, comme on l’a vu pendant la révolte des « Gilets jaunes ».
Mais ils sentent bien qu’un lien les unit subtilement à cette dérive
possible, vers laquelle ils se sentent attirés et pourraient être
entraînés un jour.

LES PETITS MONDES D’AMOUR


Face à la haine et à la violence, cependant, nombreux sont ceux
qui cherchent à construire un univers de tolérance et de générosité.
Dans de petites contre-sociétés écologistes et solidaires, mais aussi,
plus ordinairement, au sein de groupes d’amis, d’associations, dans
l’engagement humanitaire. Et au sein de la famille, bien sûr, où
l’attention pour les proches, la douceur caressante et joyeuse
peuvent créer les conditions pour édifier une « maison des petits
bonheurs », selon l’expression que j’ai employée dans un ouvrage
41
pour désigner l’utopie minuscule qui nous fait rêver aujourd’hui :
créer un petit monde d’amour contre le reste du monde, devenu
éprouvant et dur.
Entraîné par une plume un peu trop lyrique et par le désir de
découvrir une issue optimiste à tout prix, j’avais cru pouvoir
distinguer une véritable stratégie d’ensemble, une guérilla
amoureuse encerclant par les marges la froide et cupide rationalité
calculatrice. Je ne résiste pas à l’envie de citer ce passage : « Elle a
d’ailleurs déjà commencé sans que nous n’en prenions trop
conscience. Dans la résistance discrète des mots tendres et des
baisers, ou même dans le simple art du bien-être de millions de
maisons des petits bonheurs. Un autre monde (plus caressant) est
possible. Dans l’inventivité folle et l’énergie vitale des nouvelles
passions douces. Un autre monde (plus exaltant) est possible. Dans
la générosité planétaire du volontariat qui refuse la souffrance et la
misère. Un autre monde (plus humain) est possible. Les troupes de
l’amour sont déjà en marche. Le plus important peut-être est de
commencer par en prendre conscience. De se dire que si le modèle
de l’individu calculateur ne peut être délogé du centre, il est par
contre de plus en plus encerclé. Par des hordes amoureuses bien
peu vindicatives (puisqu’il s’agit d’amour), sans uniforme (puisque
telle est la technique de la guérilla), mais qui n’en sont pas moins
actives et qui progressent. Une utopie est sans doute en train de se
42
réaliser peu à peu sous nos yeux . »
Je dois reconnaître aujourd’hui que je me suis trompé. J’ignorai
le poids réel des forces en présence. Les petits mondes d’amour
existent, et ils s’élargissent, sans aucun doute. Mais c’est
uniquement parce que l’opposition est plus marquée avec un centre
du monde détenant désormais une puissance gigantesque, ancrée
dans l’univers parallèle. Autorégulé, numérisé, indéboulonnable. Les
petits mondes d’amour ne s’inscrivent pas dans une stratégie de
contournement. Ils ne répondent qu’à une tactique de consolation.
Sans oublier que, entre affirmations identitaires d’un côté et emprise
de l’économie numérisée de l’autre, les dérives guettent à chaque
tournant. Jean-Pierre Le Goff donne l’exemple du mouvement New
Age, apparu en Californie à la fin des années 1970 43. À l’origine était
le rêve d’un monde d’amour, de gentillesse, d’harmonie et de
réconciliation universelle (vaguement prophétique, voire
millénariste). Il se dilua ensuite dans une sagesse individualisée,
avec quelques excroissances ésotériques et sectaires d’un côté, des
gourous se prenant pour des messies, et une forte récupération par
le marché de l’autre. L’idée d’une alternative sociétale avait disparu.
La jeunesse rêvant d’un autre monde possible n’a en fait le choix
(à quelques exceptions près, comme les Indignés à leurs débuts)
qu’entre un affrontement dégénérant dans le sectarisme ou la
violence et un repli de consolation. J’avais tort d’être optimiste. Les
nuages noirs sont beaucoup trop nombreux.

1. Éric Sadin, 2015.


2. Robert Castel, 1995.
3. Albert Hirschman, 1980.
4. Michel Crouzet, 2008.
5. Ibid.
6. Ibid.
7. Denis de Rougemont, 2004.
8. Jean-Claude Kaufmann, 2009.
9. Étienne Cabet, 1845.
10. René de Planhol, 1921.
11. http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/10/20/andrej-babis-milliardaire-
populiste-a-la-conquete-du-pouvoir-en-republique-tcheque_ 5203656_3214.html.
12. Pascal Lamy et Nicole Gnesotto, 2017.
13. https://tempsreel.nouvelobs.com/chroniques/20171010.OBS5803/l-
irresistible-ascension-de-xi-jinping-grand-timonier-du-siecle-chinois.html.
14. Stein Ringen, 2016.
15. Émile Durkheim, 1930.
16. Marcel Gauchet, 2017.
17. Ibid.
18. Ibid.
19. Avner Offer et Gabriel Söderberg, 2016.
20. Éric Sadin, 2015
21. Francis Fukuyama, 2009.
22. Titre d’un livre d’Alain Minc.
23. Pascal Lamy et Nicole Gnesotto, 2017.
24. Samuel Huntington, 2005.
25. Alain Ehrenberg, 1998.
26. Pascal Lamy et Nicole Gnesotto, 2017.
27. Luc Boltanski et Eve Chiapello, 1999.
28. Thibault Le Texier, 2016.
29. Jonathan Haskel et Stian Westlake, 2017.
30. Nancy Frazer, 2017.
31. Norbert Elias, 1991.
32. Jean-Yves Autier et al., 2018.
33. David Brooks, 2000.
34. Robert Castel, 1995.
35. Christophe Guilluy, 2015.
36. Le Monde, 31 mai 1997, article signé par Jean-Michel Normand. Ces
quelques lignes me valurent un abondant courrier pendant plusieurs années et me
firent passer pour un spécialiste des nains de jardin, ce que je ne suis pas (ces
spécialistes existent : les nains de jardin s’inscrivent dans une longue et riche
tradition folklorique – les railleurs, en l’ignorant, signaient d’ailleurs leur inculture).
37. Raphaël Liogier, 2013.
38. Albert Hirschman, 1970.
39. Jean-Claude Kaufmann, 2004.
40. Pierre Sansot, 1991.
41. Jean-Claude Kaufmann, 2009.
42. Ibid.
43. Jean-Pierre Le Goff, 2017.
Conclusion

Je commence toujours la rédaction d’un livre par le choix du titre.


Car il devient ensuite ma boussole, l’organisateur, le fil argumentaire
que j’essaie de tisser de façon cohérente. Bien sûr, il arrive souvent
que ce titre évolue en cours de route, justement parce que l’enquête
et l’argumentation m’entraînent sur des chemins que je n’avais pas
prévu de prendre au départ. Un chercheur n’est pas un chercheur s’il
se crispe sur ses idées préconçues. J’ai rarement connu le confort
de n’avoir pas à changer de titre. Parfois, leur valse (vingt ou trente
changements) fut quelque peu éprouvante, allant jusqu’à me faire
douter du bien-fondé de la recherche.
Ici, j’ai longuement hésité, mais entre deux titres seulement,
indiquant des directions opposées. Mon titre initial, encore inscrit
dans mes documents de travail, était Le Moment démocratique.
J’étais frappé par l’étonnant point d’équilibre, très instable, de notre
époque. Époque à la fois aveugle sur son avenir, pressentant qu’elle
pourrait soudain basculer vers le pire, et apaisée, joyeuse, quand il
n’y avait pas trop de misère, intrépide dans l’élargissement de
nouvelles sphères de liberté individuelle, foisonnante de créativité
non réservée aux spécialistes. La fameuse phrase d’Andy Warhol
sur le quart d’heure de célébrité est bien loin ; chacun désormais
peut réaliser une œuvre et trouver son public toute une vie durant (y
compris quand elle prend la forme étriquée de photos répétitives
postées sur sa page Facebook à destination d’un cercle de dix
amis).
Même quand l’atroce est survenu, comme les attentats de Paris,
la réaction a été impressionnante et révélatrice du désir d’humanité,
de fraternité, de tolérance qui sommeillait en nous et ne demandait
qu’à s’exprimer (que ce soit dans la marche du 11 janvier 2015 ou
dans le simple fait de revenir s’attabler aux terrasses des cafés). Je
me disais que, si l’avenir devait nous réserver de mauvaises
surprises, cette capacité de réaction pouvait nous autoriser à rester
optimistes.
Et puis, l’avenir n’est pas tout. Il ne doit jamais effacer le présent.
Rien n’est pire que de condamner celui-ci au nom de lendemains qui
n’adviendront jamais. Le présent est celui d’une vie démocratique
comme elle n’a jamais existé dans l’histoire, et cela à travers le
monde. D’un respect des minorités, d’un élargissement des droits de
l’homme dans tous les domaines, d’une attention à l’enfant, d’une
disposition à l’écoute des victimes, d’une préoccupation presque
consensuelle de l’avenir de la planète, d’une volonté de médiation
pour atténuer les conflits. Même si le ciel s’assombrit et que
l’automne est proche, nous vivons bel et bien un printemps de
l’expression démocratique individuelle, et il faut savoir en profiter.
Une parenthèse cependant, fût-elle enchantée, ne doit pas faire
oublier le sens d’une phrase. Or le moment démocratique que nous
avons le bonheur de vivre n’est qu’une parenthèse dans un
mouvement de l’histoire qui nous entraîne, peut-être à brève
échéance, dans une tout autre direction. Les signes étaient trop forts
et trop nombreux pour que je les ignore. Je devais écarter Le
Moment démocratique et souligner au contraire La Fin de la
démocratie. À l’heure de rédiger cette conclusion, je prends
conscience que, sans le vouloir, j’ai repris le titre de Fukuyama, mais
en inversant totalement son sens. La démocratie, en effet, n’est pas
la fin de l’Histoire. C’est au contraire l’Histoire telle que nous
sommes en train de la vivre qui provoque la fin de la démocratie.
Depuis quelques années, de plus en plus d’observateurs pointent
les nuages noirs qui s’amoncellent à l’horizon. Le fractionnement de
la société, le communautarisme sectaire, l’élargissement des zones
de non-droit, l’affaissement de la morale publique, la dérégulation
financière sauvage, l’emprise monopolistique des GAFA, la crise de
la dette, qui n’est absolument pas résolue, la montée du populisme
et des régimes autoritaires… Au terme de mon analyse, j’ajouterai à
cette liste deux fractures majeures et un processus central, qui
d’ailleurs expliquent nombre des éléments cités.
La première fracture est celle de l’écart irrémédiable entre
République et démocratie. Ce qui hier encore tenait ensemble s’est
définitivement éloigné, et je ne parviens pas à imaginer quelle
pourrait être la solution à ce problème. Plusieurs fois dans ce livre,
j’ai pu laisser entendre que la République autoritaire serait la
solution à l’élargissement incontrôlable de l’hyperdémocratie. Mais
ce que je dis doit être bien clair : c’est une solution du point de vue
de la République autoritaire. Qui n’a d’ailleurs de République que le
nom et n’utilise l’héritage institutionnel que pour mieux avancer vers
ce qui n’est rien d’autre qu’une dictature. La République autoritaire
commence par quelques mesures qui semblent de bon sens face au
laisser-aller et à l’anarchie, mais se termine dans le drame. Elle ne
peut jamais constituer un horizon acceptable.
Quant à l’hyperdémocratie, elle bute aujourd’hui sur les limites
d’un développement devenu problématique et provoquant son
contraire : l’enfermement dans des bulles d’affirmations identitaires.
L’affaire du burkini à l’été 2016 en fut une illustration frappante,
marquant d’une certaine manière la fin d’une époque par la
manifestation d’une impasse décisive de la laïcité. Je regrette
beaucoup qu’elle n’ait pas été prise au sérieux, qu’elle ait été réduite
à des prises de position tranchées négligeant les faits, des contre-
vérités et des raccourcis multipliant les fake news, puis enfouie
comme poussière sous le tapis. Nous n’avons pas voulu regarder la
vérité en face, ni la gravité de ce que nous apprenait cette affaire : le
fait que nous étions arrivés à une phase de divorce irrémédiable
entre République et démocratie.
La seconde rupture est celle du monde parallèle gouverné par
les chiffres dans les nouvelles bureaucraties informatiques. Un
monde dominé par une finance ayant elle-même rompu avec
l’économie réelle. Un monde sur lequel le vieux monde n’a plus de
prise. Nous ne parvenons pas à en prendre conscience tant notre
vision est brouillée par des images anachroniques, mais il n’est pas
exagéré de dire que les robots ont déjà pris le pouvoir. Pas sous la
forme que l’on pensait. La réalité est bien pire : ils ne sont pas des
monstres métalliques, ils sont invisibles et s’insinuent en nous
jusqu’au plus intime.
Le processus central que j’identifie résulte de ces deux ruptures.
L’identité n’est une préoccupation que depuis un demi-siècle, depuis
justement que la démocratisation individuelle a commencé son
œuvre. Elle a bouleversé le mode de construction sociale des
individus, qui jusque-là étaient définis en grande partie par les
cadres de socialisation dans lesquels ils s’inscrivaient. L’émergence
sociale du sujet a complètement changé la donne. Elle l’a condamné
à produire par lui-même les cadres conférant le sens de son
existence. L’identité, c’est cela aujourd’hui. Un filtre de perception du
réel qui sélectionne et met en forme l’information que l’on reçoit et se
transforme dans le même temps en guide d’action et de pensée.
Cette opération, qui a quelque chose de presque magique,
requiert malheureusement de l’individu un travail éprouvant et de
grandes compétences. C’en est trop pour un nombre croissant de
personnes, qui préfèrent s’enfermer dans une bulle recréant
artificiellement les conditions des cadres de socialisation anciens.
Sauf que ces derniers étaient eux-mêmes inscrits dans une vaste
architecture d’ensemble, stable et se reproduisant à l’identique. Les
bulles de certitude, au contraire, flottent au gré de courants de plus
en plus incontrôlables à mesure que d’autres bulles rompent les
amarres. Le processus identitaire accentue sans cesse son
caractère liquide, produisant des enfermements sectaires et des
affrontements imprévisibles.
C’est la raison principale de mon inquiétude et de mon
pessimisme. La création du monde parallèle n’a fait qu’accroître la
volatilité et la dangerosité des évolutions en cours. On l’a vu dans ce
livre avec la prolifération des fake news et des injures sur la Toile.
Même s’il ne peut être réduit à cela, Internet constitue désormais la
marmite du diable d’où partent les agressions les plus virulentes
contre l’idée d’un vivre-ensemble apaisé. Voilà mon triste constat.
Enfin, il y a encore plus intriguant, voire inquiétant : la séparation
de plus en plus marquée entre deux mondes qui s’ignorent,
séparation qui reconfigure complètement l’échiquier de la
représentation politique. Autrefois, on avait d’un côté le peuple, les
ouvriers, les petits paysans, de l’autre les patrons et les bourgeois ;
la gauche contre la droite. Tout cela sera peut-être bientôt à ranger
au rayon des souvenirs. La gauche se divise entre gauche de
gouvernement et gauche populiste. La droite se divise entre droite
de gouvernement et droite populiste.
Gauche et droite de gouvernement ont un mal fou à se
différencier. Elles se soumettent aux règles de l’économie, puisqu’il
semble impossible de faire autrement, et prônent donc sans cesse la
concurrence, l’efficacité, la productivité, tout en essayant d’introduire
ici ou là quelques touches d’humanité, de justice sociale ou de
culture. Cela leur permet de mettre en avant un discours fondé sur la
paix, l’attention à l’autre, l’ouverture d’esprit, les droits de l’homme,
discours qui forme une sorte de bloc (« progressiste ») des
nouvelles vertus républicaines à l’échelle mondiale.
Malheureusement, ce qui pourrait être un beau programme est
marqué par une tare congénitale : il dépend du bon vouloir du
« marché » et ne peut s’en émanciper, réduit parfois à n’être qu’une
annexe en bas de page, le 1 % qui donne bonne conscience. Il est
également porté par des groupes sociaux qui interrogent. Certes, il y
a ces jeunes ou ces associations sincèrement engagés dans
l’humanitaire ou l’antiracisme. Mais il y a aussi des milliardaires du
numérique qui signent de gros chèques après avoir réussi leur
« optimisation fiscale », comme on dit (sur ce point aussi, il faut être
efficace), c’est-à-dire avoir réussi à ne pas payer d’impôts. Ce
paradoxe étrange et quelque peu choquant est en fait très révélateur
de la mutation qui s’opère. Les classes riches deviennent
structurellement Dr Jekyll et Mr Hyde, froids spéculateurs avec des
comptes cachés dans les paradis fiscaux d’un côté, prosélytes du
progressisme et des droits de l’homme de l’autre. Les classes
moyennes à haut niveau de diplôme se trouvent un peu malgré
elles, surtout avec l’inquiétante montée du populisme, entraînées
dans cette mouvance qui s’affiche comme le camp du bien contre le
mal – le camp des gens bien – et qui développe ses nouveaux
territoires dans le monde parallèle numérisé, où les diplômés se
sentent à l’aise.
Face à ce double discours (lois du marché et droits de l’homme),
storytelling très pauvre, mais storytelling quand même, l’ancien
peuple abandonné n’a, lui, pas d’histoire à raconter, ou plutôt il n’en
a plus. Hier silencieux et résigné, il commence aujourd’hui à libérer
sa colère. La révolte des « Gilets jaunes » a eu pendant un temps
quelque chose d’admirable et de pathétique dans sa tentative
désespérée de dire que notre monde avait perdu le sens de la
justice et de l’humanité. Mouvement intrinsèquement ambivalent
cependant, car sans perspective politique autonome possible, il était
dès le début guetté par la récupération populiste.
Les révoltes populaires qui grondent de plus en plus (les « Gilets
jaunes » sont sans doute annonciateurs d’autres soulèvements à
venir) sont hélas condamnées d’une manière ou d’une autre aux
dérives populistes pour retrouver un peu de fierté, entre nostalgie du
monde perdu et engagement dans un combat contre des ennemis.
Les cibles varient selon les époques et les sensibilités : les
étrangers, l’Europe, la haute finance, les journalistes, le système. En
fait, bien que cela ne soit pas souvent dit explicitement, c’est tout le
bloc progressiste qui est honni, tous les gens aux moyens
confortables, bien dans leur peau, maniant l’humour au deuxième
degré et pianotant sur leur tablette. Tout ce nouveau monde qui est
soudainement apparu et les a laissés sur le bord de la route, eux, les
gens de peu héritiers de l’ancien monde.
La confrontation entre ces deux mondes n’en est qu’à ses
débuts. Elle pourrait prendre la forme d’une irrésistible montée des
Républiques autoritaires face à la crise de civilisation qui s’annonce.
Nous sommes en effet entrés dans l’époque de la fin de la
démocratie.
Tiraillé entre la montée des populismes et l’asservissement aux
algorithmes de l’univers parallèle, l’individu qui se rêvait doté
d’autonomie et de raison ne sera bientôt plus qu’une chimère.
Certes, nous ne savons pas exactement de quoi demain sera fait.
Mais une chose est sûre : face à l’absence de solutions, les drames
qui se profilent sont terrifiants. Il est urgent d’en prendre conscience.

Régulièrement, on me demande ce qu’il faudrait faire. On critique


mon absence de propositions. « C’est bien beau ce que vous dites,
mais vous ne donnez pas de solutions. » Le chercheur en effet n’est
pas un politique, parce que les deux logiques intellectuelles sont
inverses (l’une ouvre des questionnements, l’autre fournit des
réponses). La gravité de la situation peut cependant l’inciter parfois à
prendre le risque d’un engagement raisonnable. J’aurais donc bien
aimé pouvoir m’aventurer à avancer quelques modestes pistes qui,
au moins, auraient donné un peu d’espoir.
J’ai beaucoup réfléchi. Je n’ai rien trouvé.
Et c’est sans doute cela, le plus préoccupant : l’impossibilité
actuelle d’imaginer, je ne dis pas un grand récit alternatif, mais juste
l’esquisse d’un scénario de ce que pourrait être un autre monde
possible. Les utopies aussi sont en panne.
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Si vous souhaitez être tenu informé des parutions et de
l’actualité des éditions Les Liens qui Libèrent, visitez notre
site :
http://www.editionslesliensquiliberent.fr
ISBN : 979-10-209-0702-8

© Les Liens qui Libèrent, 2019

Couverture : © Getty Images, 2019


La fin de la démocratie

La révolte des gilets jaunes a montré combien le pouvoir


politique est devenu fragile. Elle exprime une demande
grandissante de démocratie directe, qui, il faut le dire, ne pourra
jamais être satisfaite.
Parce que la guerre est définitivement ouverte entre
République et démocratie.

Remontant dans l’histoire, Jean-Claude Kaufmann détaille la


mécanique infernale qui nous a menés là, et annonce l’inéluctable
approfondissement de la crise. Car nous ne vivons rien de moins
que la fin d’une civilisation. Celle qui fut la nôtre, fille des Lumières,
et qui disparaît sous nos yeux.
Nombre d’observateurs ont déjà lancé des cris d’alarme. Sur la
catastrophe climatique. Sur les dérives écœurantes de l’économie
financiarisée. Sur la montée des populismes, des nationalismes, des
fondamentalismes et des enfermements communautaires. Sur
l’emprise grandissante des GAFA. Sur la prolifération des fake news
et de la haine qui gangrènent Internet. Sur le peuple des territoires
méprisé et oublié.
Dans cet essai informé et solidement argumenté, Jean-Claude
Kaufmann relie ces éléments et les intègre dans un ensemble
explicatif unifié. En ressort un tableau impressionnant de ce qui nous
entraîne vers l’abîme. Catastrophisme exagéré ? Lisez sa
démonstration, et vous verrez aussi pourquoi nous dénions les
dangers qui nous guettent, en nous berçant d’illusions dans une
bruyante exubérance démocratique qui n’est en fait qu’un chant du
cygne…

Jean-Claude Kaufmann est un sociologue reconnu, ancien directeur de recherche


au CNRS. Bénéficiant d’une double reconnaissance, universitaire et populaire, il a
publié de nombreux ouvrages parmi lesquels Ego. Pour une sociologie de
l’individu, Nathan, 2001 ; L’Invention de soi. Une théorie de l’identité, Armand
Colin, 2004 ; Quand Je est un autre, Armand Colin, 2008 ; Identités, la bombe à
retardement, Textuel, 2014 ; Burkini. Autopsie d’un fait divers, Les Liens qui
libèrent, 2017.
DU MÊME AUTEUR
(Sélection)

Ego. Pour une sociologie de l’individu, Nathan, 2001.


L’Invention de soi. Une théorie de l’identité, Armand Colin, 2004.
Quand Je est un autre, Armand Colin, 2008.
L’Étrange Histoire de l’amour heureux, Armand Colin, 2009.
Identités, la bombe à retardement, Textuel, 2014.
Burkini. Autopsie d’un fait divers, Les Liens qui libèrent, 2017.
Cette édition électronique du livre
La fin de la démocratie de Jean-Claude Kaufmann
a été réalisée le 28 mars 2019
par les Éditions Les Liens qui Libèrent.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage
(ISBN : 979-10-209-0701-1)

Le format ePub a été préparé par PCA, Rezé.