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Max SCHELER
Le formalisme en éthique et l'éthique matériale des valeurs (1916)
Traduction française de Maurice de Gandillac, Paris Gallimard, 1955.

Extrait de :
Deuxième partie, Section V : Ethique matériale des valeurs et eudémonisme.
Chap. 2 : Perception-affective et sentiments.

[267]
Commençons par distinguer des simples états-affectifs cette « perception-affective de
quelque chose » qui est une visée-intentionnelle. Par elle-même cette distinction ne préjuge en rien
encore du contenu axiologique des visées-intentionnelles affectives. Elle ne nous apprend point
dans quelle mesure les sentiments [268]sont des organes appropriés à la saisie des valeurs. Disons-
le tout de suite : il existe une perception-affective originelle, qui est une visée-intentionnelle. Les
cas qui le montrent le mieux sont ceux sans doute où coexistent sentiments et perception-affective,
et singulièrement lorsque c'est le sentiment lui-même qui est intentionnellement-visé par la
perception-affective. Soit, par exemple, un état affectif d'ordre incontestablement sensoriel, tel
qu'une douleur sensorielle ou un état-de-plaisir sensoriel, celui qui correspond au caractère-agréable
d'un mets ou d'un parfum, à une caresse, etc. Avec cette réalité-de-fait, avec ce sentiment à-titre-
d'état, ni l'espèce ni le mode de la perception-affective de ce sentiment ne sont encore aucunement
déterminés. Il s'agit tout au contraire d'états-de-fait variables, suivant que je « souffre de cette
douleur », que je la « subis », que je la « supporte », éventuellement même que j'en « jouis ». Ce qui
varie ici dans la qualité-fonctionnelle de la perception-affective (et qui peut aussi, par exemple,
subir des variations d'intensité), ce·n'est assurément pas l'état-de-douleur. Mais ce n'est pas
davantage l'attention, entendue au sens général du terme, avec ses divers degrés : le fait de
« prendre-conscience-de », de « remarquer », de « considérer », d'« observer » ou de « se faire une
idée de ». Une douleur qu'on observe est presque le contraire d'une douleur dont on souffre. En
outre toutes ces formes et tous ces degrés d'attention et de prise-en-considération peuvent eux-
mêmes subir, à l'intérieur de chacune des qualités-de-perception-affective, absolument toutes les
variations possibles dans les limites où le sentiment reste tel. Les seuils de variation de l'être-donné-
douloureux susceptibles-de-perception-affective sont donc tout à fait distincts des seuils et des
relations d'accroissement de l'état-de-douleur par rapport à l'excitant. Ainsi l'aptitude-à-souffrir et à-
jouir n'a rien à voir avec la sensibilité au plaisir et à la douleur sensorielles. En présence d'une
douleur de même intensité, un individu peut souffrir plus ou moins qu'un autre.
Les états-affectifs et les perceptions-affectives sont donc des réalités fondamentalement-
distinctes ; les uns appartiennent au domaine des contenus et des phénomènes, les autres aux
fonctions chargées de saisir ces contenus et phénomènes.
La distinction apparaîtra très clairement si l'on fait·attention à quelques différences qui
sautent aux yeux. Tous les sentiments spécifiquement sensoriels sont par nature même des états.
Pair le moyen de simples contenus de sensations, de représentations ou de perceptions, ils peuvent
être « liés » de façon quelconque avec des objecta, mais il se peut aussi qu'ils soient présents sans-
2

objecta. Chaque fois que cette liaison se-produit, elle est de nature médiate. Lorsque les sentiments
sont liés à l'objet, ce n'est jamais que par des actes de mise-en-relation surajoutés à l'être-donné du
sentiment. Supposons que je m'interroge moi-même en me demandant, par exemple, pourquoi je me
trouve aujourd'hui dans telle ou telle disposition-d' esprit, et ce qui a causé, en moi cette disposition-
à-la-tristesse ou cette disposition-à-la-joie. A l'origine c'est par des actes tout à fait différents que
l'objet qui est ici la cause de ma disposition-d'esprit et l'état que j'éprouve peuvent être perçus ou
remémorés. Ce n'est qu'après-coup et par une « visée mentale» que je les mets en relation. Il n'est
pas vrai qu'ici le sentiment·soit [269] lié d'entrée-de-jeu à une réalité objective comme y est liée, par
exemple, la perception-affective que je peux avoir de « la beauté des montagnes enneigées à la
lumière du soleil couchant ». Dans certains cas c'est par association que le sentiment est lié à l'objet
par l'entremise de la perception ou de la représentation de cet objet. Il n'est pas niable que certains
états-affectifs ne paraissent liés originairement à aucun objectum. En ce cas il faut d'abord que je
trouve la cause qui les a provoqués. Mais en aucun cas le sentiment ne se réfère de soi-même à
l'objet ; rien ne l'« accueille », rien ne va « au-devant » de lui, rien en lui « ne vient à moi »; il ne
contient en lui aucune « visée-mentale », il n'est aucunement « orienté vers ».
Dans d'autres cas enfin, lorsqu'un sentiment s'est trouvé très souvent en concomitance avec
des objets et des situations extérieures, ou avec des expériences-vécues-d'altération dans mon corps-
propre, il se peut qu'il devienne par surcroît un « indice » de cette altération. C'est ce qui se produit
par exemple lorsque certaines douleurs m'annoncent le début d'une maladie parce que des
expériences antérieures m'ont appris qu'elles étaient liées aux premières manifestations de cette
maladie. Là encore la relation-symbolique exige d'abord la médiation de l'expérience et de la visée-
mentale.
Mais le lien de la perception-affective, en tant que visée-intentionnelle, avec ce qui est en
elle affectivement-perçu est un lien d'un tout autre ordre. Or c'est ce lien-là que nous trouvons dans
toute perception-affective de valeurs1. Dès l'origine la perception [270] affective comporte une

1 Nous distinguons par conséquent :


1) La perception-affective de sentiments entendus au sens d'états, et les modes de cette perception-affective,
tels que souffrir et jouir. Je remarque qu'abstraction faite du changement qui se produit dans les modes alors que l'état
affectif reste identique, la perception affective des sentiments peut tendre·elle-même vers le point zéro. Des·émotions-
de-crainte très fortes (dans un tremblement de terre, par exemple) provoquent souvent une disparition presque totale de
la capacité-affectivo-perceptive (JASPERS, dont je viens tout juste de recevoir l'Einleitung in die Psychopathologie,
donne quelques bonnes descriptions de ce phénomène). Dans tous ces cas la sensibilité [Empfindlichkeit] reste intacte
sous tous ses aspects. Il n'existe donc aucune raison dans des cas de ce genre pour ne pas admettre que les états-affectifs
existent. Nous n'avons affaire qu'à une forme plus marquée de ce qui se passe lorsque précisément l'intensité d'un
sentiment et le fait qu'il nous « remplit » tout entiers, nous rendent momentanément « insensibles » à son égard et nous
mettent par rapport à lui dans un état d'indifférence paralysante. Ce n'est que lorsque le sentiment diminue d'intensité,
lorsque disparaît progressivement l'impression que nous avions d'être « pleins » de lui, qu'il peut devenir l'objet d'une
véritable perception-affective. L'indifférence paralysante se « dénoue » et nous percevons-affectivement notre
sentiment. En ce sens·la perception-affective nous « allège » et nous fait échapper à l'oppression qu'exerçait d'abord le
sentiment. J'ai déjà noté ailleurs que l'authentique « co-sentir·» à la peine d'autrui nous libère de la contagion de cette
peine.
2) La perception-affective de caractères-d'atmosphère [Stimmungscharaktere] émotionnels et objectals (le
caractère paisible d'un fleuve, le caractère serein d'un ciel, le caractère désolé d'un paysage) ; ici nous trouvons sans
doute des caractères émotionnels qualitatifs qui peuvent être donnés aussi comme qualités affectives, mais qui pourtant
ne sont jamais vécus à titre de « sentiments »,·c'est-à-dire·comme·référés-au-Je.
3) La perception affective de valeurs telles que l'agréable; le beau, le bon ; c'est ici seulement qu'à côté de sa
nature intentionnelle la perception-affective exerce aussi une fonction cognitive;·qui est absente dans les deux premiers
cas.
3

« relation-de-soi » et une « orientation-de-soi » vers un objectal, vers des valeurs. Cette perception-
affective · n'est pas un état brut, un simple état-de-fait, susceptible d'entrer en relations associatives
ou de devenir « signe » ; c'est un mouvement ayant une fin-déterminée, bien qu'il ne s'agisse
aucunement d'une activité d'origine centrale, ni d'un mouvement temporellement étendu. Il s'agit
d'un mouvement ponctuel, tantôt dirigé ensuite depuis le Je en direction de l'objectal, tantôt dirigé
vers le Je lui-même, mouvement dans lequel quelque chose m'est donné et « se manifeste » à moi.
La perception-affective a donc le même rapport à son corrélatif-axiologique que la
« représentation » à son « objet », savoir un rapport intentionnel. La perception-affective ici n'est
pas liée du dehors à l'objet soit immédiatement soit par une représentation (laquelle serait associée
au sentiment de façon mécanique et contingente ou par une relation purement mentale), mais elle
vise originairement une sorte particulière d'objets, savoir : les valeurs.
« Percevoir-affectivement » est donc un événement ayant-une-signification et par là même
aussi capable de correspondre ou ne pas correspondre à un contenu-de-réalisation 2. Considérons au
contraire un choc émotif. Une colère « naît » en moi et « se déroule » ensuite en moi. Il est clair que
le lien de cette colère avec ce « contre » quoi je me mets en colère n'est ni intentionnel ni originaire.
La représentation, la pensée, ou plutôt les objets donnés dans cette représentation ou cette pensée,
ces objets que j'ai commencé par « percevoir », par « me représenter », par « penser », « éveillent
ma colère », et ensuite seulement (bien que normalement très vite) je rapporte la colère à ces objets,
toujours par voie de représentation. Il est sûr que, par cette colère, je ne « saisis » rien. Au contraire
pour éveiller la colère il faut que certains maux soient d'abord « saisis » par un acte de perception-
affective. Il en va déjà tout autrement lorsque « je me réjouis de quelque chose et au sujet de
quelque chose », lorsque « je me chagrine de quelque chose et au sujet de quelque chose » ; ou
lorsque je suis « enthousiasmé de quelque chose » ou « joyeux » ou «désespéré ». Les prépositions
« de » et « au sujet de » montrent déjà sur le seul plan linguistique que dans ce « se ré jouir » ou
dans ce « s'affliger » les objets « au sujet de » quoi je me réjouis ou je m'afflige ne sont pas d'abord
saisis, mais que plutôt ils existent d'avance devant moi, non à titre de simples perçus, mais affectés
d'entrée-de-jeu de prédicats-axiologiques donnés dans une perception-affective. D'elles-mêmes, les
qualités-axiologiques immanentes aux structures-axiologiques en question exigent certaines
qualités de « réactions-de-réponse » émotionnelles du même type, en même temps que d'autre part
elles « atteignent leur fin » d'une certaine façon dans ces réactions. Elles constituent des
corrélations-de-compréhension et de-signification, corrélations spéciales, qui ne sont ni empiriques
ni contingentes et qui ne dépendent pas non plus de la causalité-psychique individuelle des
individus3. Si [271] les exigences des valeurs ne semblent pas remplies, nous en souffrons, c'est-à-
dire que, par exemple, nous sommes tristes de ne pas réussir à nous réjouir d'un événement autant
que le mériterait sa valeur affectivement-perçue ; ou de ne pas réussir à nous affliger comme
2. C'est pourquoi toute « perception-affective de quelque chose est également par principe une forme de la
compréhension ; tandis que les purs états-affectifs ne peuvent être que constatés et expliqués par le moyen de leurs
causes.
3. Ces corrélations-de-signification entre structure-axiologique et réaction-de-réponse émotionnelle appartiennent, à
titre de présupposés, à toute compréhension empirique (y compris la compréhension sociale et historique), qu'il s'agisse
de comprendre autrui ou de comprendre ses propres expériences-vécues empiriques. Elles sont donc en même temps des
lois-de-compréhension de la vie « de l'âme » d'autrui, qui s'ajoutent, pour permettre la compréhension, aux « lois de la
grammaire universelle de l'expression » (cf. Sympathiegefühle, p. 7 ; trad. française : Nature et formes de la sympathie,
Paris, Payot, 1950).
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l'« exige », par exemple, l'accident mortel survenu à une personne chère.
Ces sortes d'attitudes (que nous ne voulons appeler ni des actes ni des fonctions) ont bien
en commun avec la perception-affective intentionnelle leur « orientation ». Mais elles ne
comportent au sens propre aucune « visée-intentionnelle », en entendant par là des expériences-
vécues susceptibles de viser-mentalement un objet et de faire apparaître en s'effectuant une réalité
objectale. Car tel n'est le cas que des expériences-vécues émotionnelles qui constituent précisément,
au sens rigoureux, la perception-affective-des valeurs. Ici nous n'avons pas une perception affective
« au sujet de » quelque chose, mais la perception-affective vise directement quelque chose, une
certaine qualité-axiologique. Dans ce cas, c'est-à-dire dans l'effectuation de la perception-affective,
le percevoir-affectivement ne nous est pas objectalement conscient ; ce qui se présente à nous,
venant du dehors ou du dedans, c'est seulement une qualité-axiologique. Et il faut un acte réflexif
nouveau pour que le « percevoir-affectivement » lui-même soit objectalisé devant nous, et que nous
puissions ainsi, à titre surérogatoire, saisir réflexivement ce que nous « percevons-affectivement »
attaché à la valeur objectale déjà donnée.
Appelons classe des fonctions intentionnelles cette saisie affectivo-perceptive des valeurs.
Ces fonctions n'ont aucunement besoin de la médiation de prétendus « actes d'objectivation »
appartenant à la représentation, au jugement, etc., pour être liés au plan objectal. Cette médiation
n'est nécessaire que pour l'état-affectif, non pour le percevoir-affectivement intentionnel
authentique. Au moment où se produit la perception-affective intentionnelle, c'est le monde des
objets eux-mêmes qui s' « ouvre » plutôt à nous, mais seulement sous son aspect-axiologique. Le
simple fait que le percevoir-affectivement intentionnel se produise très souvent sans aucun
objectum-imaginé montre bien qu'il constitue, pour sa part et d'entrée-de-jeu, un « acte
d'objectivation » qui n'a besoin d'aucune médiation représentative. Disons plus : si l'on recherchait
(ce n'est pas ici le lieu) comment s'édifient la perception naturelle et l'intuition naturelle que nous
avons du monde, si l'on étudiait les lois générales de la formation des unités-de-signification dans le
langage des enfants, la façon différente dont s'organisent les significations dans les grandes familles
linguistiques, dont évolue le sens des mots et la syntaxe dans les divers idiomes – on verrait que ce
sont les unités-affectivo-perceptives et les unités-axiologiques qui jouent le rôle dirigeant et
fondamental dans toute intuition-du-monde s'exprimant au moyen du langage. Assurément si l'on
attribue d'entrée-de-jeu [272] à la seule psychologie tout le domaine-affectif, on est conduit par
principe à négliger ces faits et même à négliger la tâche de les mettre au jour. On ne prend donc
jamais garde à ce qui, dans la perception affective, dans la préférence, dans l'amour et dans la haine,
s'ouvre à nous du monde et des constituants-axiologiques de ce monde ; on se soucie uniquement de
ce que nous trouvons en nous par la perception interne (c'est-à-dire par une attitude « représentative
») lorsque nous percevons-affectivement, lorsque nous préférons, lorsque nous aimons et haïssons,
lorsque nous jouissons d'une œuvre d'art, lorsque nous prions Dieu.
Il faut distinguer des fonctions émotionnelles les expériences-vécues qui ne s'édifient que
sur la « préférence » et la « subordination », lesquelles constituent un étage supérieur de vie
émotionnelle et intentionnelle, et nous permettent de saisir dans ces fonctions mêmes la hiérarchie
des valeurs, leur supériorité ou leur infériorité. « Préférence » et « subordination » ne sont
nullement des activités-tendancielles comme, par exemple, le « choix » qui suppose toujours lui-
5

même des actes antécédents de préférence ; ils ne se réduisent pas non plus à une attitude purement
affectivo-perceptive, mais constituent une classe spéciale d'expériences-vécues-d'acte
émotionnelles. La preuve en est que nous ne pouvons « choisir » au sens strict qu'entre des
conduites, tandis que nous pouvons aussi « préférer » un bien à un autre, le beau temps au mauvais
temps, un mets à un autre, etc. Ajoutons que la « préférence » s'attache immédiatement au
matériau-axiologique affectivement-perçu, indépendamment des choses qui lui servent de supports,
et qu'elle ne présuppose, comme fait le choix, ni représentation de fins, ni même représentation de
buts. C'est au contraire sous l'action co-conditionnante de la préférence que se forment les contenus-
finals de la tendance, contenus finals qui eux-mêmes ne sont pas encore, comme on 1'a vu déjà, des
contenus-de-buts, lesquels supposent toujours une réflexion sur les contenus-finals préexistants et
n'appartiennent qu'à cette sorte d'activité tendancielle qui est le vouloir. On voit donc que la
préférence n'appartient qu'au plan de la connaissance-axiologique, non au plan tendanciel. En réalité
cette classe des expériences-vécues-de-préférence est faite d'actes-intentionnels au sens rigoureux
du terme, puisqu'ils sont « orientés » et « signifiants » ; mais, pour les opposer aux fonctions
intentionnelles de la perception-affective, nous les réunissons avec l'amour et la haine dans le
groupe des « actes émotionnels ».
C'est en définitive l'amour et la haine qui constituent le niveau supérieur de notre vie
émotionnelle de caractère-intentionnel. Ici nous sommes éloignés au maximum du plan des purs
« états ». Le langage même marque bien cette différence avec les réactions-de-réponse, car on ne dit
pas qu'on aime ou qu'on hait « au sujet de quelque chose », ou « de quelque chose », mais bien
« quelque chose ». Il est vrai qu'on entend dire fréquemment que l'amour et la haine appartiennent,
avec la colère, l'exaspération, la contrariété, aux « émotions » ou aux « états affectifs » ; mais cette
erreur ne peut s'expliquer que par le point de vue unilatéral qui est en cette matière celui de notre
époque et qui repose sur un. défaut total d'enquête phénoménologique. On pourrait croire que
l'amour et la haine sont eux-mêmes une préférence ou une [273] subordination. Il n'en est rien. La
préférence suppose au moins la visée-intentionnelle d'une pluralité de valeurs affectivement-
perçues. Ce n'est pas le cas pour l'amour et la haine, où il se peut qu'on n'ait affaire qu'à une seule
valeur.
J'ai analysé ailleurs en détail4 les caractères propres à l'amour et à la haine et leurs
relations, d'une part avec la perception-affective et la préférence, d'autre part avec la tendance et ses
modes. Rappelons seulement ici que l'amour et la haine sont une sorte de « réaction-de-réponse » à
l'être-supérieur et à l'être-inférieur de valeurs affectivement-perçues, tel qu'il est donné dans la
préférence. Mais par rapport à des réactions-de-réponse comme la vengeance, nous définirons
l'amour et la haine des actes « spontanés ». Dans l'amour et dans la haine notre esprit fait bien plus
que de « répondre » à des valeurs déjà affectivement-perçues et éventuellement préférées. Il s'agit
plutôt d'actes dans lesquels l'univers-de-valeurs, quel qu'il soit, qui est accessible à la perception-
affective d'un être (univers également supposé par la préférence) donne lieu à une expérience
d'élargissement ou de rétrécissement (et cela naturellement tout à fait indépendamment de l'univers-
de-biens présentement donné, c'est-à-dire des choses précieuses réelles, qui ne sont même pas

4 Cf. Zur Phänomenologie und Theorie der Sympathiegefülhle und von Liebe und Hass, Niemeyer, Halle, 1913 ;
(Traduction française : Nature et formes de la sympathie, Paris, Payot, 1950).
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nécessaires pour que les valeurs soient perçues dans leur diversité, leur plénitude et leur
différenciation). En parlant d'élargissement et de rétrécissement de l'univers-de-valeurs donné à un
être, je ne pense évidemment pas le moins du monde à une création, à une fabrication ou à une
destruction des valeurs par l'amour et par la haine. Les valeurs ne peuvent être ni créées ni détruites.
Elles existent indépendamment de toute structure-organique propre à tels ou tels êtres-spirituels.
Mais je veux dire qu'il n'appartient pas par essence à l'acte d'amour de s'orienter à titre de
« réponse » vers une valeur après qu'elle a été perçue ou préférée, mais que cet acte joue plutôt
dans notre saisie-des-valeurs le rôle propre d'un détecteur, que c'est là son rôle unique, et qu'il
constitue pour ainsi dire un mouvement grâce au déroulement duquel des valeurs nouvelles et
supérieures, c'est-à-dire encore inconnues à l'être en question, s'éclairent et s'illuminent. L'amour ne
résulte donc pas de la perception-affective-des-valeurs et de la préférence, il les précède comme leur
pionnier et leur guide. Et c'est pourquoi son activité « créatrice » ne se manifeste aucunement à
l'égard de valeurs qui existent par elles-mêmes, mais à l'égard du cercle et de l'ensemble qui
constituent toutes les valeurs qu'un être peut percevoir et préférer. Aussi bien toute éthique
trouverait-elle son achèvement dans la découverte des lois de l'amour et de la haine, lesquelles, en
ce qui concerne le degré de leur caractère absolu 5, leur a priorité et leur primitivité, l'emportent
encore sur les lois de 1a préférence et sur celles qui concernent les rapports mutuels des qualités-
axiologiques qui leur correspondent.
Revenons à l'étude de la perception-affective intentionnelle. Qu'on nous permette ici
quelques remarques historiques. En ce [274] qui concerne la question que nous traitons, l'histoire de
la philosophie se divise en deux grandes périodes, où ont dominé deux théories que nous jugeons
l'une et l'autre erronées, mais qui sont bien différentes l'une de l'autre 6. La première période, qui va
jusqu'au début du XIXe siècle, est dominée par la théorie des sentiments intentionnels. Sous des
formes diverses c'est celle de SPINOZA, de DESCARTES, de LEIBNIZ. Si l'on nous permet
l'expression, nous dirons qu'aucun de ces philosophes ni de leurs disciples n'a·jamais eu l'idée
d'assimiler toute la vie émotionnelle à la façon dont se présente une contraction-viscérale. Si l'on
accepte cette assimilation, il est clair qu'on ne rencontre aucune valeur. De même il n'y aurait jamais
eu d'astronomie si l'on avait réduit le soleil, la lune et les étoiles telles qu'elles apparaissent dans le
ciel nocturne, à des « complexes-de-sensations » ayant le caractère d'états, c'est-à-dire à des
phénomènes qui appartiennent à la même classe de data que 1a contraction-viscérale et dont la
dépendance par rapport au phénomène viscéral est simplement d'une autre sorte que leur
dépendance mutuelle. Considérer toute la vie émotionnelle comme une succession d'états
causalement déterminés, qui se dérouleraient en nous sans-signification et sans-finalité, refuser tout
« sens » et tous « constituants » intentionnels à l'ensemble de la vie émotionnelle, seul pouvait le
faire un temps où le « désordre du cœur » a·atteint le niveau que nous voyons aujourd'hui. Mais
l'erreur des anciens philosophes était de nier, d'une part, que la perception-affective en général,
l'amour, la haine, etc., constituent dans l'esprit un élément dernier, originaire, que les valeurs,
d'autre part, soient, également, des phénomènes ultimes, irréductibles. Ils croyaient, avec LEIBNIZ
5 En ce qui concerne la notion d'a priori absolu et relatif, cf. mon travail intitulé Phänomenologie und
Erkenntnistheorie. [Nachlass, I, 1933.J [Cf. supra, p. 43].
6 Dietrich von Hildebrand , dans son travail Zur Analyse der sittlichen Handlung (Jahrbuch für Philosophie und
phänomenologische Forschung, II, 2), a décrit en détail le développement de la théorie du sentiment et de la valeur; c'est
pourquoi je me contente ici d'une allusion.
7

par exemple, que la perception-affective intentionnelle est simplement un mode de saisie et de


pensée « obscur », « confus », l'objet de cette pensée confuse et obscure restant constitué pour eux
par des rapports discernables et rationnels. Selon LEIBNIZ l'amour maternel, par exemple, se réduit
à la pensée confuse qu'il est bon d'aimer son enfant. D'autre part ces philosophes réduisaient le
« bon » et le « méchant » à des degrés de perfection-ontologique.
C'est d'une façon tout à fait analogue qu'ils traitaient les qualités saisissables par l'intuition-
sensible, couleurs, sons, etc. Du point de vue métaphysique ils n'y voyaient que des actions des
choses sur ce qu'ils appelaient l' « âme », laquelle, au moyen d'une puissance tout à fait mystérieuse
(une véritable qualité « occulte ») exercée sur certains mouvements, se représente ces contenus et
ensuite les projette (« faussement ») hors d'elle. Cette théorie, soutenue de façon particulièrement
précise par LOCKE, n'est qu'une construction métaphysique inutile. Du point de vue de la
théorie-de-la-connaissance, les qualités ne correspondent pour ces penseurs qu'à un savoir
« confus » et « obscur » portant sur ces mouvements. Entre qualité et mouvement ils ne conçoivent
pas un [275] simple rapport de causalité, mais bien un rapport-de-connaissance.
Dans l'autre domaine-capital de la philosophie, celui des problèmes-axiologiques, on a
assisté à une tentative exactement analogue pour réduire les valeurs, d'une façon ou d'une autre, à
de simples « degrés d'être », par l'entremise du concept de « perfection ». Pour SPINOZA le monde
« le meilleur » est celui où se réalise le maximum d'être. S'il est nécessaire, dit-il par exemple, que
Dieu laisse émaner de lui du méchant et du mal, c'est parce qu'un monde sans ce méchant et ce mal
eût été moins « parfait » et qu'un tel monde n'eût pas contenu « tout le possible ». Sur ce point
LEIBNIZ combat SPINOZA. Mais, au lieu de ramener la perfection à une idée de valeur conçue
comme fondamentale, il la ramène lui aussi, indirectement, à l'idée d'être. Ce que représentent pour
nous les nécessités-axiologiques affectivement-senties correspondrait en « Dieu » à des nécessités
ontologiques (de même que nos « vérités de fait » seraient pour Dieu des « vérités de raison »).
Assurément Dieu n'a pas fait passer à l'être, comme l'affirmait SPINOZA, tout le possible, mais il a
choisi ce qui, outre sa « possibilité intrinsèque », est également « compossible » avec les autres
choses possibles. Car pour LEIBNIZ c'est la compossibilité, et non simplement la possibilité, qui est
condition d'être. Mais lorsque LEIBNIZ déclare que Dieu parmi les « mondes possibles » a créé le
meilleur (c'est-à-:dire le plus parfait) selon le « principe du meilleur », il explique ensuite sa pensée
de la façon suivante : le plus parfait des mondes possibles est celui qui contient le maximum de
compossibles. Par une série de détours nous retrouvons la réduction de la valeur à l'être.
Cette théorie correspond exactement à celle de la perception-affective comme
connaissance confuse dans le sens du savoir rationnel. Au début du XIXe siècle, depuis TETENS et
KANT7, on a reconnu lentement l'irréductibilité de la vie émotionnelle. Mais, comme en même
temps on conservait l'attitude intellectualiste du XVIIIème siècle, on réduisit alors tout l'émotionnel
à des états.
Si l'on confronte ces deux conceptions avec celle qu'on a exposée tout à l'heure, on voit que
les deux contiennent du vrai et du faux. La première a raison de poser l'existence d'une perception-
affective intentionnelle « de quelque chose » et de faire place, à côté des états-affectifs, à des
7 Cf. dans l'ouvrage ci-dessus cité de HILDEBRAND les citations des œuvres de jeunesse de KANT, qui révèlent des
traces d'adhésion à la doctrine de la perception-affective intentionnelle.
8

fonctions et à des actes émotionnels par lesquels quelque chose accède à l'être-donné, et qui sont
soumis à des lois propres de signification et de compréhension. Mais elle a tort (ici comme dans le
cas des qualités sonores ou chromatiques) de professer la réductibilité du percevoir affectif à l'
« entendement » et de n'admettre entre les deux qu'une différence de degré. La deuxième
conception a raison d'affirmer l'irréductibilité de l'être et de la vie émotionnels par rapport à
l'entendement, tort de nier implicitement les sentiments intentionnels et d'abandonner toute la vie-
du-cœur à une psychologie [276] descriptive et soucieuse d'expliquer par les causes. Car il va
presque sans dire que lorsque tels ou tels psychologues modernes accordent aux sentiments un
caractère téléologique pour l'activité-vitale et pour l'orientation de cette activité (interprétant de la
sorte, par exemple, les diverses sortes de douleurs, le sentiment-de-fatigue, le sentiment-d'appétit, la
crainte, etc.), lorsqu'ils leur attribuent une fonction indicatrice à l'égard de certains états présents et
futurs qu'il s'agit de provoquer ou d'éviter, cette considération n'a rien à voir avec la nature
intentionnelle ni avec la fonction cognitive de ces sentiments. Un pur signal ne donne rien. Il faut
donc reprendre entièrement à la lumière de notre thèse fondamentale l'examen des modes du
sentiment-vital8.
On verra ainsi qu'au sens strict du mot seuls les sentiments sensoriels sont de purs états
émotionnels, tandis que les sentiments-vitaux, comme les sentiments « de l'âme » et purement
spirituels, peuvent toujours révéler en outre un caractère de visée-intentionnelle, qui appartient
toujours par nécessité d'essence aux sentiments purement spirituels. Simplement pour qu'un état-
affectif joue le rôle de « signe de quelque chose » (par exemple dans le cas des diverses sortes de
douleurs), il faut toujours déjà l'entremise d'une perception-affective authentiquement
intentionnelle ; il ne suffit pas d'une simple liaison associative dont le caractère-téléologique ne
serait que purement objectif. Comme seuls les sentiments spirituels, ceux « de l'âme » et les
sentiments vitaux sont clairement intentionnels, il était fatal qu 'en vertu de la même erreur on
en·méconnût l'essence et qu'on les traitât le plus souvent par analogie avec les sentiments sensoriels,
qui, eux, sont certainement des « états ». C'est ainsi qu'on a complètement méconnu le fait que la
valeur de notre personne peut se révéler à travers le jeu subtil des sentiments spirituels que nous
avons de notre propre valeur, avec toutes leurs riches modalités. Il était également fatal que l'on
méconnût également la sphère des illusions-axiologiques et affectives, qu'on en fît de simples
accidents ou des perversions, ou encore qu'on les confondît avec des erreurs.
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8 C'est la tâche que je me suis assignée dans les Beiträge zum Sinn und den Sinngesetzen des emotionalen Lebens
(première partie : Das Schamgefühl ; traduction française : La pudeur, éd. Aubier, 1952). Cf. aussi mon livre sur la
sympathie. [Cf. supra, p. 92 et 205. trad. française : Nature et formes de la sympathie, Paris, Payot, 1950 ]