Vous êtes sur la page 1sur 11

Michel HENRY (1922 – 2002) Texte 1

L'essence de la manifestation (1963), § 64


[715]

§ 64. LE POUVOIR DE RÉVÉLATION DE L'AFFECTIVITÉ SELON SCHELER

L'un des traits caractéristiques de la pensée de Scheler est son effort pour arracher l'affectivité
au discrédit qui pèse traditionnellement sur elle, et cela justement en lui reconnaissant un pouvoir de
révélation propre et, qui plus est, originaire et fondamental. Pareil effort se manifeste tout d'abord
dans le rejet de la distinction classique de la sensibilité et de la raison, telle qu'elle se propose
habituellement comme un partage institué dans le tout de l'expérience humaine entre ce qui relève
d'une légalité apriorique et pure, absolue et éternelle, à savoir précisément un ordre rationnel dont
les contenus conceptuels et, en même temps, les actes et les fonctions qui les donnent, laissent
paraître en eux des caractères originels, des structures définies visibles partout où se présentent de
telles fonctions et leurs contenus, et les réglant, réglant le jeu de leurs corrélations, bref des
essences, et, d'autre part, un ordre de faits extérieur et étranger à cette légalité intellectuelle et
trouvant au contraire son principe dans la structure organique et psychophysique de l'homme, à
savoir l'ensemble de nos expériences sensibles, émotionnelles et affectives. En celles-ci, bien au
contraire, selon Scheler, dans les actes et les fonctions sur lesquelles elles reposent et, de la même
manière, dans les objets avec lesquels elles nous mettent en rapport, se montrent des caractères
eidétiques spécifiques et irréductibles, des caractères originels absolument comparables à ceux que
manifestent [716] les actes qui saisissent des objets logiques, différents d'eux sans doute, mais
égaux en dignité, c'est-à-dire justement dans leur capacité de définir a priori et de régler un ordre de
fonctions pures et d'objets purs, et leurs corrélations, les corrélations noético-noématiques de la vie
émotionnelle et affective. Ainsi y a-t-il, à côté de l'entendement et du mode d'expérience qu'il
détermine, un « ordre du cœur », une « logique du cœur », conformément à laquelle « le cœur a ses
raisons », c'est-à-dire « quelque chose qui équivaut véritablement en dignité et en signification à des
fondements »1.
Que la vie émotionnelle et affective ait ses fondements propres, cela veut dire qu'elle n'est pas
une simple accumulation de phénomènes naturels, contingents et aveugles, et ne peut y être réduite,
mais constitue au contraire un mode d'expérience authentique et déterminé, lequel consiste
précisément dans cet ensemble d'actes et de fonctions eidétiquement définies et nous mettant en
rapport avec des objets spécifiques, liés à ces actes par des corrélations rigoureuses, obéissant elles-
mêmes à des structures définies. Ne se laissant pas réduire à une accumulation de faits naturels,
contingents et aveugles, constituant au contraire en elle-même et par elle-même un mode
d'expérience authentique et déterminé, l'affectivité se laisse comprendre comme ce qu'elle est,
comme un pouvoir de révélation original et propre. En quoi consiste l'originalité de ce pouvoir
comparé à celui de l'entendement ? En ceci que les fonctions et les actes dans lesquels il se réalise
se proposent comme essentiellement affectifs, de telle manière que ce caractère qui les distingue
leur appartient comme un caractère essentiel et constitue justement leur spécificité.
Aux perceptions de l'entendement s'opposent ainsi irréductiblement, à l'intérieur même de la
sphère noétique à laquelle ils co-appartiennent, des actes et des fonctions dont l'essence est

1 M. SCHELER, Le formalisme en éthique et l’éthique matériale des valeurs, trad. fr. M. de Gandillac, Paris,
Gallimard, 1955, p.266-267.
2

comprise par [717] Scheler et subsumée par lui sous le concept général de la « perception affective
». Par là il faut entendre une fonction de saisie qui n'est ni une perception sensible ni une intuition
intellectuelle, ni un jugement ni un acte quelconque de l'entendement mais, précisément, un
sentiment. Celui-ci, le sentiment considéré en tant que tel, est donc ce qui accomplit la saisie, le
pouvoir de saisir est le pouvoir du sentiment lui-même et lui est identique. Le caractère affectif de la
perception affective ne saurait désigner, par suite, une simple tonalité accompagnant une perception
ordinaire, une représentation sensible ou intellectuelle par exemple, la tonalité de cette
représentation, ce qu'il prétend définir, c'est au contraire une perception sui generis et, précisément,
le mode d'une saisie s'accomplissant comme sentiment, dans le sentiment et par lui. Parce que, dans
la perception affective, c'est le sentiment qui accomplit la saisie, ce qu'elle saisit ne peut l'être que
par celui-ci, par le sentiment lui-même. L'objet de la perception affective n'est accessible qu'en elle.
C'est précisément là ce que signifie l'idée d'une corrélation noético-noématique de type eidétique
entre les fonctions et les actes de l'affectivité et leurs objets, l'idée d'une légalité affective propre,
d'une logique affective.
La détermination ontologique du pouvoir de révélation propre à l'affectivité s'accomplit dès lors
avec la mise en évidence de l'essence de la perception affective, des essences des fonctions dans
lesquelles elle se réalise, des essences des objets que saisissent ces fonctions et auxquels on
n'accède que par elles. Trois sortes d'objets, selon Scheler, se découvrent dans la perception
affective et sont atteints par les diverses fonctions dans lesquelles elle se réalise : des qualités
affectives, en premier lieu, des caractères d'atmosphère émotionnels et objectifs, tels que le
caractère paisible d'un fleuve, serein d'un ciel, etc. ; en second lieu, des sentiments qui sont, soit les
sentiments mêmes du sujet qui les perçoit affectivement, par exemple une colère, une douleur dont
il souffre ou au contraire dont il jouit, soit les [718] sentiments d'autrui donnés comme tels dans la
sympathie ; des valeurs, enfin, telles que l'agréable, le beau, le bon, qui peuvent être saisies sur les
objets qui en sont les porteurs ou au contraire être atteintes en elles-mêmes et constituer ainsi un
monde axiologique autonome, absolument indépendant à l'égard du monde de la représentation. Les
fonctions qui donnent chaque fois ces objets sont la perception affective des qualités affectives
transcendantes, la sympathie, des fonctions affectives telles que « jouir de », « souffrir de », « se
réjouir au sujet de », et qui concernent soit des sentiments, soit des objets porteurs de valeurs, la
saisie immédiate de celles-ci, enfin, dans des actes d'amour, de haine, de préférence, qui atteignent
directement les qualités et les structures axiologiques en l'absence de tout contenu représenté ou
imaginé. Dans ce dernier cas apparaît en pleine lumière le caractère absolument propre et spécifique
du pouvoir de révélation de l'affectivité, puisque celui-ci s'exerce indépendamment de toute
représentation sensible, imaginative ou intellectuelle, indépendamment de l'entendement.
Le pouvoir de révélation de l'affectivité ne s'exerce pas seulement, toutefois, indépendamment
de l'entendement, de toute représentation, il précède l'intervention de celle-ci, ce qu'il révèle, l'objet
de la perception affective, se révèle antérieurement à l'objet de la représentation et se comporte
chaque fois comme un guide pour la détermination de ce dernier. « Les valeurs des choses, dit
Scheler, sont données avant leurs représentations imaginatives et indépendamment de ces
représentations2. » En cela consiste le caractère originaire du pouvoir de révélation propre à
l'affectivité. Un tel caractère se manifeste partout où se produit quelque chose comme une
perception affective. Sur le plan de la vie déjà, le sentiment vital nous révèle des valeurs afférentes

2 M. SCHELER, Le formalisme en éthique, op. cit. p.304.


Ibid., souligné par nous.
3

aux processus vitaux qui s'accomplissent en nous ou hors de nous, des valeurs vitales telles que
l'avantageux, le [719] nuisible, le dangereux, avant même que soient donnés les phénomènes
qu'elles concernent, « de telle sorte qu'il nous est possible de provoquer ou d'empêcher leur
apparition »3. De même, à l'autre extrémité de la hiérarchie axiologique, la valeur supérieure, la
qualité axiologique du divin, est l'objet d'une perception étrangère à tout acte de représentation,
d'une perception affective immédiate et spécifique, laquelle consiste dans la visée intentionnelle de
l'amour de Dieu4. Une telle perception, par essence affective, consistant dans l'amour, ne présuppose
même pas, comme les actes émotionnels de la préférence et en général de l'évaluation, la donnée
préalable des valeurs aimées, c'est, bien au contraire, dans le déroulement même de cette
perception, dans l'accomplissement d'un mouvement d'amour et par la force de celui-ci que de telles
valeurs et ultimement l'essence axiologique de Dieu se trouvent découvertes et révélées5. Que cette
révélation des valeurs supérieures ne doive rien à la représentation ni à l'entendement et au contraire
précède leur action et la rende possible, on le voit justement dans le fait qu'elle fournit la substance
de l'ethos qui est celui de l'humanité à un moment donné de son histoire, substance autour de
laquelle s'organisent et se développent ultérieurement, de façons diverses et parfois opposées, les
représentations et les conceptions par lesquelles la pensée tente de l'exprimer. Et c'est ainsi que se
constitue, comme le remarque Scheler, une « unité morale de l'humanité »6, un accord sur le noyau
axiologique de l'ethos et par exemple de l'idée de Dieu, en dépit des différences [720] qui se font
jour parmi les individus et les groupes en fonction de leurs niveaux de culture, c'est-à-dire
précisément des degrés divers du développement de la représentation et de la pensée.
Cette question cependant ne peut plus être différée : dans l'essence de cette fonction sui generis
de saisie, irréductible à un acte de représentation et le précédant, que constitue la perception
affective, sur quel élément se fonde le pouvoir de révélation qui lui appartient en propre, sur son
caractère affectif ou sur sa structure perceptive, à savoir la structure intentionnelle que Scheler lui
reconnaît ? Celle-ci en réalité, l'intentionnalité constitue en tant que telle, dans le mouvement de
transcendance qu'elle accomplit chaque fois, le pouvoir de révélation propre à la perception
affective, pouvoir que Scheler comprend justement comme celui de l'affectivité. « Dès l'origine,
écrit-il, la perception affective comporte une « relation de soi » et une « orientation de soi » vers un
objectal7. »
C'est précisément parce qu'elle porte en elle cette structure intentionnelle comme sa propre
structure, parce que d'elle-même elle s'ouvre à l'objet et se rapporte intérieurement et, par suite,
effectivement à lui, que la perception affective diffère totalement d'un « état », d'une réalité fermée
sur elle-même et incapable dès lors d'entretenir avec ce qui l'entoure autre chose qu'une relation
externe, associative, incapable de représenter, à l'intérieur de cette relation, autre chose qu'un
« signe ». « Cette perception affective n'est pas un état brut, un simple état de fait susceptible
d'entrer en relations associatives ou de devenir « signe » ; c'est un mouvement ayant une fin

3 Le formalisme en éthique, op. cit. p.349. - Cette signification originaire du pouvoir de révélation propre au sentiment
vital met ainsi directement en cause l'affirmation de Husserl selon laquelle au contraire « pour que quelque chose puisse
être donné comme... redoutable, repoussant, attirant... il doit d'une certaine façon être présent... dans l'expérience
sensible immédiate, même si nous n'allons pas plus loin dans sa perception et ne cherchons pas à l'expliquer ... »
(Expérience et Jugement, p. 53)
4 Le formalisme en éthique, op. cit. p. 304
5 Le formalisme en éthique, op. cit. p. 314
6 Le formalisme en éthique, op. cit. p.305
7 Le formalisme en éthique, op. cit. p. 269 -270
Ibid., souligné par nous.
4

déterminée... mouvement dans lequel quelque chose m'est donné et « se manifeste » à moi 8. »
Que le pouvoir de révélation de la perception affective, compris comme celui de l'affectivité
elle-même, réside dans le mouvement intentionnel de la perception et soit situé en lui et dans sa
structure fondatrice, dans la transcendance elle-même, cela montre en premier lieu que l'essence de
ce pouvoir, l'essence de l'affectivité, a été totalement méconnue par Scheler, falsifiée et confondue
avec une autre, en second lieu que la distinction instituée entre la perception affective et la
représentation, et donnée comme essentielle, comme permettant d'isoler et de reconnaître l'essence
de l'affectivité par opposition à celle de la pensée, ne peut précisément jouer ce rôle, se propose bien
plutôt comme inessentielle, s'il est vrai que, loin de différer comme deux essences irréductibles, la
perception affective et la représentation sont toutes deux intentionnelles et trouvent ainsi dans la
structure d'une essence commune, dans la structure de l'intentionnalité, le pouvoir de révélation qui
les constitue l'une et l'autre et les détermine comme ontologiquement homogènes. Mais là-dessus
donnons la parole à Scheler lui-même : « la perception affective a le même rapport à son corrélatif
axiologique que la « représentation » à son « objet », savoir un rapport intentionnel »9.
Parce que le pouvoir de révélation qui lui appartient en propre et la constitue réside dans
l'intentionnalité et, ultimement, dans son essence, dans la transcendance, c'est-à-dire encore dans la
structure fondatrice de la compréhension ontologique de l'être, structure qui fonde toute forme
possible de compréhension et, par exemple, celle qui est à l'œuvre dans la représentation et dans la
pensée, la perception affective, homogène à celles-ci, se présente nécessairement elle aussi et se
laisse déterminer comme une forme de compréhension. « Toute perception affective de quelque
chose est par principe une forme de compréhension ». Comme telle, elle a, nécessairement aussi,
une « signification », c'est-à-dire une relation à l'objet auquel précisément elle se rapporte, sur
lequel elle se règle intérieurement, de telle manière que la compréhension qui s'accomplit en elle est
susceptible de se faire de diverses façons, adéquatement ou non. « La perception affective est donc
un événement ayant une [722] signification et par là même aussi capable de correspondre ou de ne
pas correspondre à un contenu de réalisation10. »
Que la perception affective ait un contenu de réalisation sur lequel elle doit se régler
intérieurement, auquel elle est capable de correspondre ou non, cela veut dire, celui-ci, le contenu
de la perception affective est par essence différent d'elle. Une perception affective déterminée peut
se produire, viser un contenu déterminé, par exemple une douleur, et ce contenu n'être pas atteint
par elle, la douleur être seulement une douleur visée et non pas une douleur « réelle », intuitivement
saisie dans la perception et présente en elle comme une réalité donnée en personne. En ce cas,
précisément, la perception affective ne « correspond pas » à son « contenu de réalisation ». Lorsque
la compréhension qui s'accomplit dans la perception affective s'achève au contraire avec son
remplissement intuitif adéquat, correspond à son contenu de réalisation, celui-ci n'en demeure pas
moins différent de la perception affective elle-même, extérieur à elle, foncièrement étranger à son
être propre. C'est pour cette raison, parce que le contenu de la perception affective demeure en tout
cas extérieur à elle, étranger à son être propre, qu'elle est susceptible d'être·remplie ou non par lui,
que la compréhension qu'elle accomplit est susceptible de trouver ou non en lui sa réalisation.
L'extériorité du contenu de la perception affective n'est pas seulement, toutefois, la condition de
celle-ci et de la compréhension qui s'accomplit en elle, elle en résulte. Précisément parce que

8 Ibid., souligné par M. Henry.


9 Le formalisme en éthique, op. cit. p. 270, souligné par M.H.
10 Le formalisme en éthique, op. cit. p.270.
Ibid., souligné par nous.
5

Scheler interprète le pouvoir de révélation de l'affectivité, identifiée à une perception affective,


comme celui de l'intentionnalité, le contenu de ce pouvoir, ce qu'il révèle, se trouve déterminé, se
propose nécessairement comme le corrélat d'une intentionnalité, comme un contenu transcendant.
Les qualités affectives, les valeurs, les sentiments eux-mêmes que révèle la perception affective se
présentent ainsi chaque fois sous la forme d'un corrélat [723] intentionnel, comme un contenu
extérieur dont l'extériorité n'est ni provisoire ni accidentelle mais s'enracine au contraire dans la
structure ontologique de l'objet et lui est identique. C'est à la lumière de cette signification
ontologique structurelle de la transcendance de l'« objet » que doit se comprendre l'appartenance au
monde des qualités affectives, l'appartenance à un monde des valeurs elles-mêmes et la constitution
par elles d'un univers axiologique objectif.
La transcendance du corrélat intentionnel de la perception affective, constamment affirmée par
Scheler, a été mise en évidence par lui de façon remarquable dans le cas de la sympathie dont
l'objet, absolument étranger au sentiment de celui qui sympathise, se trouve constitué précisément
par le sentiment de l'autre, vécu et saisi comme tel dans son altérité. L'extériorité ontologique du
corrélat de la perception affective doit être affirmée également, toutefois, dans le cas où celle-ci se
dirige vers le sentiment même du sujet qui perçoit, de telle manière que ce sentiment perçu par le
sujet comme le sien propre n'en demeure pas moins foncièrement étranger au pouvoir qui le vise et
à la tonalité de ce pouvoir, distinct d'elle, de la perception affective elle-même précisément. Ainsi
en est-il lorsque je souffre de la joie secrète que me cause un événement qui devrait m'attrister : le
souffrir qui constitue la perception affective de cette joie demeure assurément différent d'elle. Une
telle différence, toutefois, ne tient pas au fait que le souffrir est par essence différent de la joie, elle
subsisterait dans le cas de deux tonalités identiques. La différence qui existe entre la tonalité de la
perception affective et celle de son objet résulte de la structure même de leur relation comme
constituée par l'intentionnalité, résulte de ce que le contenu de celle-ci lui est par essence étranger.
Ainsi s'accomplit la détermination ontologique du pouvoir de révélation de l'affectivité comprise
comme une perception affective : se méprenant totalement sur la nature de ce pouvoir et le
confondant avec celui de la transcendance, Scheler se méprend nécessairement sur son contenu et le
confond avec le contenu de la transcendance elle-même.
[724] La perception affective qui se rapporte intentionnellement à son objet et se le donne
chaque fois comme un corrélat transcendant, en laquelle s'accomplit chaque fois, comme dans le cas
de la représentation bien que de manière différente, une forme déterminée de compréhension, qui
peut, comme telle, correspondre ou ne pas correspondre à un contenu de réalisation, se produit
cependant avec un caractère spécifique en vertu duquel elle se présente précisément comme
affective. Qu'en est-il de ce caractère affectif de la perception affective, c'est-à-dire de l'affectivité
elle-même ? Considéré en lui-même, indépendamment de la structure intentionnelle de la
perception, constitue-t-il, l'affectivité considérée en elle-même constitue-t-elle, en tant que telle,
quelque chose comme un pouvoir de révélation ? La réponse de Scheler est négative. Précisément
parce que pour lui, comme pour l'ensemble de la philosophie occidentale, le pouvoir de révéler
réside et trouve son essence dans la structure intentionnelle de la conscience et ultimement dans ce
qui la fonde, dans la structure de la transcendance, ce qui ne porte pas en soi cette structure et ainsi
ne se rapporte à rien, ne se transcende vers aucun objet, est par principe dépourvu d'un tel pouvoir,
du pouvoir d'accomplir une révélation quelconque. Telle est précisément la condition de ce qui est
affectif considéré dans son affectivité, la condition du sentiment en tant que tel.
Cette condition devient visible dans le cas du sentiment sensoriel lequel justement ne se

Ibid., souligné par nous.


6

transcende vers rien. Les sentiments sensoriels, dit Scheler, et par là il entend des tonalités de
l'ordre du plaisir et de la douleur, sont « présents sans objecta »11. Pour cette raison les relations
qu'ils peuvent entretenir avec des objets, par exemple avec ceux qui sont censés agir sur eux comme
leurs causes, sont seulement des relations externes, posées ou représentées par la pensée, extérieures
en tout cas au sentiment lui-même. Parce qu'il ne constitue jamais en lui-même la relation et ne se
rapporte jamais de lui-même à des objets, [725] parce que la structure de l'intentionnalité n'est pas
présente en lui et dans ce qui fait son affectivité, dans ce qui fait le caractère agréable du plaisir ou
le caractère douloureux de la douleur, le sentiment sensoriel est par principe incapable de révéler
quoi que ce soit. Cette incapacité du sentiment sensoriel, cependant, ne lui est pas propre, ne résulte
nullement en lui de son caractère spécifiquement sensoriel, c'est-à-dire de sa liaison avec une
structure organique déterminée, liaison qui demeure d'ailleurs totalement extérieure au sentiment
lui-même, étrangère à son contenu. L'incapacité d'accomplir en soi-même et par soi l'œuvre de la
révélation concerne en réalité ce qu'il y a de proprement affectif dans le sentiment sensoriel, ce qui
fait que la douleur est douleur, que le plaisir est plaisir, l'élément affectif en tant que tel, c'est-à-dire
encore l'essence même de l'affectivité ; elle doit pour cette raison se retrouver dans tous nos
sentiments et en chacun d'eux résulter chaque fois de ceci que l'élément affectif considéré en tant
que tel précisément ne se transcende pas.
Ainsi voit-on Scheler être amené à dire d'un sentiment qui n'a rien de sensoriel, par exemple
d'une tristesse, très exactement ce qu'il a dit du sentiment sensoriel lui-même. Je puis par exemple
m'interroger sur la cause de ma tristesse, sur son « objet ». A celui-ci cependant la tristesse ne se
rapporte pas d'elle-même par un mouvement intérieur, seul un acte représentatif, étranger à la
tristesse, peut rapporter cette dernière, de l'extérieur, à un objet comme à sa cause : « ce n'est
qu'après coup et par une visée mentale que je les mets en relation. Il n'est pas vrai qu'ici le sentiment
soit lié d'entrée de jeu à une réalité objective... En aucun cas le sentiment ne se réfère de soi-même à
l'objet... Il ne contient en lui aucune « visée mentale », il n'est aucunement « orienté vers »12.
Les sentiments supérieurs cependant, ceux qui nous ouvrent le monde axiologique par
exemple, ne portent-ils pas en eux ce [726] pouvoir, justement, de nous découvrir les objets qui
composent ce monde, de se rapporter intentionnellement à eux ? La problématique l'a montré,
toutefois, le pouvoir de découvrir de tels objets et, pareillement, les qualités affectives
transcendantes ou encore les tonalités elles-mêmes auxquelles le sentiment est censé se rapporter,
est celui, chaque fois, d'une intentionnalité déterminée, trouve son essence dans la structure de
celle-ci, dans la structure de la perception, en aucune façon dans la tonalité qui accompagne cette
intentionnalité et lui est liée selon un relation dont Scheler ne recherche point le fondement et qu'il
prend au contraire comme allant de soi. Que le pouvoir de se rapporter à des objets et de les révéler
ne soit jamais celui de la tonalité affective considérée en elle-même et dans ce qui fait son
affectivité, qu'il ne réside pas dans l'essence de celle-ci et lui demeure au contraire étranger, cela
résulte de ce que cette essence se réalise pleinement dans le sentiment sensoriel par exemple, ou
dans la tristesse, et pareillement dans la joie ou dans la souffrance et dans l'amour considéré en lui-
même comme une tonalité, sans que se lève l'intentionnalité du rapport, en l'absence de toutte
relation intérieure à l'objet, en l'absence de toute transcendance.
En l'absence de toute transcendance cependant, et parce que celle-ci est comprise
unilatéralement comme l'essence même de la manifestation et son unique fondement, aucune

11 Le formalisme en éthique… op.cit., p. 268.


12 Le formalisme en éthique… op.cit., p. 268-269, soulignement de M. Henry.
Ibid., souligné par nous.
7

manifestation ne se produit. Pour autant qu'il laisse hors de lui l'intentionnalité du rapport, le
sentiment considéré en lui-même n'est plus qu'une détermination opaque, foncièrement étrangère à
l'élément de la phénoménalité, analogue à n'importe quel étant. En lui-même le sentiment est
aveugle. Scheler ne pressent la détermination ontologique structurelle de l'essence de l'affectivité
comme constituée par l'exclusion hors d'elle de toute transcendance que pour laisser déchoir cette
essence et tous les phénomènes qu'elle fonde sur le plan des déterminations ontiques.
Ici se fait jour une connexion essentielle, une connexion entre [727] l'impossibilité ou la
possibilité pour une chose d'accomplir en soi, de soi-même, l'œuvre de la révélation, et la nature de
cette chose. Ce qui ne porte pas en soi une telle possibilité et ne lui est pas identique dans son être,
ce qui est par principe incapable de révéler quoi que ce soit, se trouve essentiellement déterminé, en
vertu de cette connexion, comme n'étant précisément qu'une « chose », ce qu'on trouve et qui ne se
trouve jamais soi-même, un « état ». « Tous les sentiments spécifiquement sensoriels, dit Scheler,
sont par nature même des états. » Mais la tristesse aussi ou la colère, qui elle non plus ne se rapporte
à rien, dont « le lien avec ce contre quoi je me mets en colère n'est ni intentionnel ni originaire », en
sorte que par elle « il est sûr que je ne saisis rien »13, sont des états. Et de même les sentiments
vitaux pris, non pas dans leur « totalité », c'est-à-dire dans leur liaison avec une structure
intentionnelle extérieure à leur « contenu affectif immédiat »14, mais réduits à ce contenu, c'est-à-
dire précisément à leur affectivité, sont des états. L'amour est un état, si on considère l'étoffe dont il
est fait, sa substance, sa tonalité, si on considère en lui le sentiment. Tous les sentiments considérés
en eux-mêmes, c'est-à-dire dans leur affectivité, ce que Scheler appelle des « qualités affectives »,
sont par essence des états, des « états affectifs », de « simples états affectifs ». Il n'y a pas de
différence à faire entre eux à cet égard, la distinction hiérarchique qu'institue Scheler entre les
sentiments sensoriels, vitaux, psychologiques ou spirituels ne concerne pas leur affectivité et ne la
met pas en cause. La distinction instituée par Scheler est une distinction entre les « simples états
affectifs », d'une part, et, d'autre part, des « visées intentionnelles affectives », des « perceptions
affectives »15, c'est-à-dire des structures intentionnelles affectivement déterminées mais extérieures
à l'essence même de l'affectivité, puisque les sentiments ne sont pas toujours intentionnels et que,
réciproquement, [728] les intentionnalités ne sont pas toujours affectives, comme on le voit, selon
Scheler, dans les actes de la représentation et de la pensée, dans les actes simples de l'objectivation.
Parce que les sentiments sont des états, parce qu'ils sont étrangers à l'élément pur de la
phénoménalité et ne portent pas en eux-mêmes, dans leur affectivité, comme identique à celle-ci,
comme identique à·leur être, le pouvoir de révéler, leur propre révélation, la promotion de nos
sentiments dans la condition de phénomènes n'est pas leur fait et ne s'accomplit pas en eux, ne
trouve en eux ni son fondement ni son effectivité, est le fait d'un pouvoir étranger et s'accomplit en
lui, est le fait du pouvoir qui est compris comme celui d'accomplir la révélation, du pouvoir de la
perception et de la transcendance elle-même. La distinction instituée par Scheler entre les états
affectifs et les perceptions affectives est précisément une distinction entre l'affectivité par elle-
même incapable d'accomplir la révélation et réduite ainsi au rang d'état, de simple contenu
empirique ou ontique, et, d'autre part, l'élément ontologique de la manifestation pure identifié à la
structure intentionnelle de la perception : « les états-affectifs et les perceptions affectives sont donc
des réalités fondamentalement distinctes ; les uns appartiennent au domaine des contenus et des

13 Le formalisme en éthique… op.cit., p. 268, 270.


14 Le formalisme en éthique… op.cit., p. 348.
15 Le formalisme en éthique… op.cit., p. 267-268.
Ibid., souligné par nous.
8

phénomènes, les autres aux fonctions chargées de saisir ces contenus et phénomènes »16. Que ces
fonctions chargées de saisir l'affectivité ne trouvent pas en celle-ci, qui doit justement être saisie par
elles, leur essence, qu'elles ne la trouvent pas non plus par conséquent dans la tonalité qui les
accompagne en tant qu'elles se présentent comme des perceptions affectives, mais seulement dans
la structure même de la perception comme intentionnelle, on le voit encore à ceci que les fonctions
chargées de saisir les déterminations de l'affectivité ne sont ni toujours ni même le plus souvent des
perceptions affectives, ce sont des perceptions ordinaires, de simples actes objectivants, des
« représentations » telles que la perception interne ou la réflexion.
[729] Les affirmations de Scheler sont explicites. Dès qu'il ne s'agit plus du monde des objets
auxquels se rapporte intentionnellement la perception affective, mais au contraire de celle-ci
considérée en elle-même et dans les actes par lesquels elle se réalise concrètement en nous, la
révélation du contenu immanent de ces actes, c'est-à-dire de l'affectivité elle-même, est
explicitement attribuée à la perception interne, c'est-à-dire à une attitude représentative. « On ne
prend jamais garde à ce qui, dans la perception affective, dans la préférence, dans l'amour et dans la
haine, s'ouvre à nous du monde et des constituants axiologiques de ce monde, on se soucie
uniquement de ce que nous trouvons en nous par la perception interne, c'est-à-dire par une attitude
représentative, lorsque nous percevons affectivement, lorsque nous préférons, lorsque nous aimons
et haïssons, lorsque nous jouissons d'une œuvre d'art, lorsque nous prions Dieu 17. » A cette
prescription de ne pouvoir se révéler que par la médiation d'un acte de représentation est soumis
tout état affectif comme tel et par exemple la tonalité affective de la perception affective elle-même :
« dans l'effectuation de la perception affective, le percevoir-affectivement ne nous est pas
objectalement conscient ; ce qui se présente à nous, venant du dehors ou du dedans, c'est seulement
une qualité axiologique. Et il faut un acte réflexif nouveau pour que le percevoir-affectivement lui-
même soit objectalisé devant nous »18. Ainsi s'accomplit la prétendue détermination du pouvoir de
révélation propre à l'affectivité, avec la méconnaissance complète de la nature de ce pouvoir et
finalement avec sa négation pure et simple, avec cette prescription faite au sentiment de ne pouvoir
se révéler que par la médiation d'un pouvoir étranger à son essence, par la médiation d'un acte de
représentation, de se présenter ainsi nécessairement comme le corrélat de cet acte, comme une
réalité perçue transcendante et, en ce sens précisément, comme un état.
[730] Le sentiment cependant est ce qui ne peut être perçu, ce qui refuse par principe la
condition de l'objectivité. Le moment où elle se confronte avec cette détermination structurelle
inhérente à l'être du sentiment est pour la pensée de Scheler comme pour toute problématique qui,
méconnaissant l'essence de l'affectivité et le pouvoir de révélation qui lui appartient en propre,
prétend la soumettre au contraire au regard de l'intentionnalité et la saisir en cette dernière, celui de
la contradiction. Après avoir défini la condition phénoménale de l'état affectif comme son être-
donné dans une fonction de saisie dont la structure, qu'il s'agisse d'une perception affective ou d'une
simple perception interne, d'un acte de l'attention ou de la réflexion, est en tout cas l'intentionnalité,
il faut reconnaître que celle-ci laisse échapper ce qu'on prétend atteindre en elle. L'hétérogénéité
ontologique structurelle du sentiment et de la perception se montre en ceci que, ou bien le sentiment
se produit dans son effectivité et dans la plénitude de sa réalité, ce que Scheler appelle
improprement son intensité, et alors toute perception affective de ce sentiment devient impossible,

16 Le formalisme… op.cit., p. 268.


17 Le formalisme… op.cit., p. 272.
18 Le formalisme… op.cit., p. 271.
Ibid., souligné par nous.
9

ou bien cette perception a lieu, et le sentiment s'évanouit, perd toute réalité, de telle manière que le
sujet qui le perçoit cesse précisément de l'éprouver. Dans les cas d'émotion très forte il y a, note
Scheler, d'accord sur ce point avec Jaspers, « une disparition presque totale de la capacité-affectivo-
perceptive ». Une telle disparition cependant n'est pas due à la nature particulière du sentiment
considéré ni à sa violence, mais seulement « au fait qu'il nous remplit », c'est-à-dire précisément à
sa réalité. Immédiatement après avoir considéré ce cas-limite de l'émotion Scheler ajoute : « nous
n'avons affaire qu'à une forme plus marquée de ce qui se passe lorsque précisément l'intensité d'un
sentiment et le fait qu'il nous « remplit » tout entiers, nous rendent momentanément « insensibles »
à son égard et nous mettent par rapport à lui dans un état « d'indifférence » paralysante », c'est-à-
dire en fait dans l'impossibilité de diriger sur lui une perception. Celle-ci ne pourra se produire que
lorsque le sentiment nous aura quittés, aura cessé d'être [731] réel :« ce n'est que lorsque le
sentiment diminue d'intensité, lorsque disparaît progressivement l'impression que nous avions d'être
« pleins » de lui, qu'il peut devenir l'objet d'une véritable perception affective ». Ainsi se découvre
l'incompatibilité de celle-ci et du sentiment considéré dans la réalité de son expérience subjective,
c'est-à-dire dans sa passivité originelle à l'égard de soi dans le souffrir, ce que Scheler exprime à sa
manière : « la perception affective nous « allège » et nous fait échapper à l'oppression qu'exerçait
d'abord le sentiment », de même que « l'authentique co-sentir à la peine d'autrui », c'est-à-dire
précisément sa perception, « nous libère de la contagion de cette peine »19. L'impossibilité de se
présenter sous la forme d'un objet pour la perception est finalement reconnue par Scheler comme
une loi valable pour tous les sentiments, à l'exception des sentiments sensoriels qu'il confond avec
une unité constituée de sensations, c'est-à-dire avec un corrélat transcendant, lequel peut
évidemment être saisi dans l'intentionnalité mais n'a justement plus rien à voir avec un sentiment
réel. « Tous les autres sentiments disparaissent dès qu'on fait attention à eux. » Les sentiments
vitaux « sont à tout le moins troublés dans leur cours normal par l'attention qui s'attache à eux et ils
ne fonctionnent avec leur plein sens et de façon normale qu'au-delà des sphères d'éclairement de
l'attention... Ils ne prospèrent, dit encore Scheler, que dans une obscurité dont précisément
l'attention détruit la force excitatrice et fructifiante ». « Les purs sentiments de « l'âme » ont
tendance à se dissiper complètement sous les rayons de l'attention. » Quant aux sentiments spirituels
il est « impossible de les viser intentionnellement »20.
La détermination ontologique du pouvoir de révélation de l'affectivité comme constitué par la
structure intentionnelle d'une [732] perception ne se heurte pas seulement toutefois, lorsque ce
pouvoir vise le sentiment lui-même et s'applique à le rendre manifeste, à une insurmontable
contradiction, elle aboutit en ce qui concerne l'affectivité elle-même au démembrement de son
essence entre « l'état » auquel elle se trouve réduite lorsqu'elle devient paradoxalement l'objet de
cette perception et, d'autre part, la « signification » dans laquelle elle s'exprime lorsqu'elle est saisie
au contraire comme cette perception même et comme une forme de compréhension. Ce qui est
qualifié de sentiment apparaît ainsi, d'une part, comme un simple fait, comme une qualité affective
opaque et fermée sur elle-même, incapable de révéler quoi que ce soit ni de se révéler soi-même. Ici
se reconnaît, semblable à elle-même à travers toute l'histoire de la philosophie, l'extraordinaire
déchéance du concept de l'affectivité. Cette déchéance est visible, par exemple, dans la critique
schelerienne de la conception affective de la religion : « aucune idée concernant un objectum

19 Le formalisme… op.cit., p. 269, note 1 ; souligné par M. Henry.


20 Le formalisme… op.cit., p. 343-344, ; souligné par M. Henry.
Ibid., souligné par nous.
10

religieux ne saurait d'aucune façon se fonder sur un sentiment, c'est-à-dire sur un état subjectif »21,
– plus généralement dans l'abandon au mécanisme de tous les états affectifs considérés en tant que
tels : « les purs états affectifs ne peuvent être que constatés et expliqués au moyen de leurs
causes »22.
A l'état affectif, toutefois, se juxtapose la signification qu'il confère en tant qu'il est compris, par
ailleurs, comme une fonction perceptive ou qui lui est conférée en tant qu'il est saisi par celle-ci. A
cet égard le sentiment n'est plus un simple fait opaque, contingent et livré au mécanisme, il a un «
sens ». Si le sentiment n'est pas « un « état » aveugle, muet, se succédant... selon la loi de causalité,
c'est qu'il apporte... dans l'expérience quelque chose comme une signification », c'est, d'autre part,
parce que « ce qu'il est en tant qu'état peut supporter, de la manière la plus variable, des modes de
comportement [733] émotionnel ou fonctions se construisant sur lui »23. En tant que l'état affectif
se trouve soumis à un mode de saisie émotionnel extérieur et contingent par rapport à son être et lui
conférant, par suite, une signification également extérieure et contingente, une signification «
variable », la détermination ontologique du sentiment comme étant ce qu'il est, ce qui faisait selon
Scheler la force du christianisme et en quelque sorte son naïvisme, ce qui faisait la vérité du
sentiment, se trouve perdu, place est faite au contraire aux interprétations qui, sous prétexte
d'instituer, au-delà du fait irréductible de la souffrance par exemple, « une sphère du sens et de la
liberté »24, feront un « bien » de ce qui est un « mal » et réciproquement. A cet égard d'ailleurs, le
sentiment qui est censé supporter une signification extérieure à lui, une signification transcendante,
se trouve encore dans la situation de n'importe quel autre fait et reçoit dans sa subsomption sous
cette signification – subsomption dont la problématique a montré cependant qu'elle était impossible
par principe – la marque de sa déchéance. Que le sentiment, d'autre part, « apporte dans l'expérience
quelque chose comme une signification », qu'il se comporte comme une fonction de saisie, c'est là
justement un problème. Comment un simple fait pourrait-il se rapporter intentionnellement à
quelque chose ? Comment l'état affectif qui n'est qu'une chose, un contenu par lui-même aveugle,
privé de signification et incapable de se dépasser vers celle-ci, pourrait-il justement le faire ? Le
démembrement de l'essence de l'affectivité entre les états et les significations n'aboutit en elle qu'à
leur impossible juxtaposition.
La question de la possibilité pour le sentiment de se rapporter intentionnellement à quelque
chose, plus exactement de la possibilité pour lui d'être pris dans la structure d'ensemble où
s'accomplit originairement [734] la transcendance du monde et de lui appartenir à titre d'élément
et, bien plus, comme son essence fondatrice, se ramène à la question, non posée par Scheler et chez
lui insoluble, de la possibilité de la perception affective elle-même, à la question du fondement du
caractère affectif de la perception affective. Car le caractère affectif de la perception affective ne
saurait être constaté simplement, sa possibilité précisément doit être montrée. Cette possibilité
réside dans l'affectivité elle-même, ontologiquement comprise comme l'auto-affection de la relation
et, en ce sens précisément, comme sa possibilité, comme son essence dernière. Parce qu'elle trouve
son essence dernière dans l'affectivité, toute perception est par nature affective. Ici doit être rejetée
la thèse de Scheler selon laquelle il existe une perception affective sui generis, c'est-à-dire une
perception dont la spécificité consisterait dans son caractère affectif même. L'opposition de la

21 Le formalisme… op.cit., p. 305 ; souligné par M. Henry.


22 Le formalisme… op.cit., p. 270, note ; souligné par M. Henry.
23 M. SCHELER, Le sens de la souffrance, trad. fr. P. Klossowski, Aubier, Paris, 1, 3.
24, Le sens de la souffrance, op. cit,. 5.
Ibid., souligné par nous.
11

perception affective et de la représentation est irrecevable.


Scheler a compris, et c'est là l'intuition géniale d'un philosophe hors série, que les corrélations
noético-noématiques intéressent l'affectivité et la mettent en jeu, que la découverte des éléments qui
conditionnent notre compréhension du monde et qui la guident originellement, ne s'accomplit pas
sans la présence de sentiments déterminés ni indépendamment d'eux, et que, par exemple, toute
modification fondamentale de la Weltanschauung humaine est liée à l'apparition de déterminations
affectives nouvelles qui la rendent possible, à l'existence des grands génies affectifs par le pouvoir
desquels de telles déterminations entrent dans l'effectivité de l'histoire et y deviennent agissantes.
La signification affective de ces corrélations décisives, cependant, n'est pas limitée à des actes
spécifiques. Elle trouve son principe dans l'essence qui détermine originairement tous les actes et
toutes les fonctions de saisie possibles comme affectifs, non dans leur structure intentionnelle, mais
dans ce qui la fonde ultimement. C'est pourquoi une telle signification ne peut être reconnue dans
son universalité et fondée que pour autant que cette essence est elle-même reconnue, pour autant
que le pouvoir originaire [735] de révélation de l'affectivité est saisi en lui-même, et non pas
confondu avec celui de la transcendance, comme on le voit chez Scheler et, de la même manière,
chez Heidegger.

_____________________

Ibid., souligné par nous.