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Le cœur à l’endroit, l’hymne débordant de

Donald Lautrec pour la jeunesse désenchantée


Martin Gladu
Oui mais il y a ceux qui mènent
par tous les interdits,
alors j’leur dis, c’t’assez!

F ace B du simple Cinq heures du matin du chanteur populaire Donald

Lautrec (Trans-World, 1971), la chanson Le cœur à l’endroit s’accroche aux oreilles


tant par son message, pétulant et enthousiaste, que par la sophistication de son
arrangement musical.

La musique et l’arrangement sont l’œuvre de Paul Baillargeon, dont la réputation


n’est plus à faire. Les paroles sont de Lautrec et du poète Paul Chamberland, qui est
un de ceux ayant participé à la Nuit de la poésie du 27 mars 1970.

Contexte

En janvier 1971, Lautrec est en studio avec son producteur Yvan Dufresne pour
réaliser son prochain 45 tours. Bien que les séances d’enregistrement se déroulent à
merveille, la tension est palpable. C’est que les deux complices cherchent à recréer
leurs succès précédents (Manon vient danser le ska, Alléluia-Les fleurs du soleil,
Éloïse, etc.) sans toutefois se répéter.

Lautrec, qui a changé de look, aspire à un son nouveau. Dufresne, quant à lui, vient
de vendre le lucratif label qu’il a fondé en 1964, Les Disques Jupiter, à Art Young
des Disques Trans-World pour la somme de 100 000$ (640 376$ en 2020). Ce
dernier, qui est unilingue anglophone, n’a pas manqué de leur faire connaître sa
politique : « Tout ce que j’exige de mes artistes, c’est qu’ils me fassent gagner de
l’argent » (La Presse, 11 février 1971). Qu’à cela ne tienne, le chanteur, qui a su gagner
la faveur du public à force de labeur, n’a pas l’intention de faire dans la facilité et
la quétainerie comme naguère :

(…) j’ai voulu, une fois connu, me destiner à des choses plus recherchées et du
même coup, plus difficiles. Je désirais tendre vers une amélioration dans tout :
meilleurs textes, meilleures mélodies, plus haut degré de perfection dans les
orchestrations, etc. SOURCE : La tribune, 27 mars 1971
Lautrec est alors au sommet sa popularité. Il fait du cinéma (Deux femmes en or,
Les maîtres-chats) et a sa propre émission de télévision à Radio-Canada, Donald
Lautrec Chaud. Cette dernière, un programme énergique à l’américaine où des
demoiselles crient à tue-tête en frappant des mains, attire un public jeune et friand
de nouveauté. Dufresne, pour sa part, jouit d’une solide feuille de route comme
faiseur de talents, ayant travaillé avec Pierre Lalonde, Jacques Michel et Michel
Louvain.

Lautrec tourne à l’époque avec le spectacle itinérant Musicorama ’71 (onze


musiciens, deux danseuses et trois choristes), produit par Les Productions Mutuelles
Ltée et Coca Cola. Il sortira d’ailleurs, l’année suivante, le simple Terre d’amour
pour le fabricant de boissons douces.

Or le disque qu’il offre maintenant n’obtient pas la faveur des critiques, qui voit
dans la reprise de l’œuvre It’s Five O’Clock d’Aphrodite’s Child un raté :

Cinq heures du matin \ Le cœur à l’endroit. Le premier disque de Donald Lautrec


pour le compte de Trans-World. On sait que cette maison a acheté la totalité des
contrats de Jupiter et ce n’est pas un excellent début pour Donald Lautrec, qui
nous offre un disque assez banal et même ennuyant (…) Le cœur à l’endroit,
mieux connu comme le thème de l’émission Donald Lautrec Chaud, c’est très
entraînant mais ça ne peut pas faire un « hit. » SOURCE : Photo-journal, 14 mars
1971

Comptant sur le soutien indéfectible de Radio-Mutuel, le 45 tours se hisse


néanmoins aux premières positions du palmarès populaire.

Analyse

Le disque est paru au sortir de la Crise d’octobre alors que le Québec est en mauvaise
posture économique. Le taux de chômage atteint des sommets et l'inflation est très
élevé. En fait, l'économie est en récession depuis 1966.

Durant la période de la Grande Noirceur, les Québécois sont souvent assujettis au


pouvoir qu’exercent sur eux les anglophones. Ces derniers occupent les postes les
plus importants et contrôlent l’économie. Les francophones sont résignés à travailler
à petit salaire comme ouvrier dans des usines qui ne leur appartiennent pas, ce qui
vient exacerber leur sentiment d’aliénation. Peu à peu, ils prennent collectivement
conscience que le contrôle des affaires collectives leur échappe. Plusieurs s’indignent
des inégalités socioéconomiques et de l'emprise des intérêts anglophones et
capitalistes sur l'économie de la province.

Un fort sentiment nationaliste naît alors. Des mouvements populaires, comme


le Front de libération du Québec et le Rassemblement pour l’indépendance
nationale, font valoir leur vision de la situation et considère que de constituer à
partir de la société québécoise un pays souverain est la seule solution viable, solution
que les gouvernements cherchent à faire avorter de diverses façons. L’adoption et
l’imposition au Québec de la Loi sur les mesures de guerre par le gouvernement de
Pierre Elliott Trudeau et la mobilisation de l’armée sont autant de façons que l’État
fédéral a mis en œuvre pour étouffer l’insurrection, réelle ou appréhendée, du
peuple.

La Crise d’octobre s’est officiellement terminée au procès des meurtriers du ministre


Pierre Laporte. Mais la réalité est toute autre alors que les autorités policières
espionnent et interviennent auprès de tous ceux soupçonnés de « terrorisme » ou de
sédition. Bref, les impacts de la Crise ont pour effet de plonger la société québécoise
dans un climat où tensions linguistiques, incertitude politique et économique,
ferveur nationaliste, misère et effervescence culturelle coexistent. Les jeunes en
ressentent tout particulièrement les effets, surtout au niveau de leur accès au marché
du travail. Il ne faut donc pas se surprendre que des chansons au message positif,
voire impétueux comme Le cœur à l’endroit naissent dans ce contexte.

À l’époque, Lautrec, comme artiste populaire, monopolise l’attention des jeunes, ce


qui fait de lui un vecteur de propagande puissant. En alliant la musique fougueuse
et « plus recherchée » de Baillargeon au texte résolument enthousiaste et pétulant
de Chamberland, il a, certes, réussi à passer un message à cette jeunesse en mal de
lumière et d’espoir.