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Placements et déplacements
de la psychanalyse

Daniel Sibony 1

La psychanalyse a connu tant de mutations que même ses invariants


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méritent d’être requestionnés. Elle s’est beaucoup déplacée en exten-
sion : on retrouve ses concepts un peu partout, y compris dans les théra-
pies qui proclament leur rupture avec elle. On la perçoit déplacée dans
certains champs où domine l’« efficacité », et c’est justement là qu’on
utilise ses notions bien « relookées ». Quant à elle, elle a aussi creusé
son emplacement, qui semble plus proche de questions existentielles
que de l’exécution d’un montage préétabli. À travers cet entre-deux
extensif-intensif, je donnerai quelques jalons de mon parcours théorique
et pratique, en résonance avec l’idée de place, conçue comme potentiel
de déplacements. Cette double prégnance de la place et du déplacement
tient certes au fait que la place est devenue une notion presque obsé-
dante, dans un « monde » où elle cache souvent des questions narcis-
siques essentielles (préséance et pouvoir). Mais la cure aussi semble être
un questionnement sur la place qu’on occupe, une quête de place dans
l’existence, une tentative du sujet pour se déplacer de son orbite sympto-
matique. Donc, en principe, elle produit une série de déplacements où se
cherche une place possible, un mouvement d’être qui permette d’entrer
dans son existence et qui, au-delà de recoller les morceaux d’un vase
mythique souvent absent (recherche du temps perdu), redonne accès à
du temps que l’on peut « prendre ».

Daniel Sibony, écrivain, psychanalyste, philosophe, www.danielsibony.com.


contact@danielsibony.com
26 Nouvelle Revue de psychosociologie - 20

l’idée psy et l’entre-deux

Vue du dehors, la psychanalyse a souffert des attaques qui la visent,


mais plus encore de ses réponses où elle s’est souvent refermée. Effet
classique : on pâtit souvent plus de sa réaction au « mal » et des remèdes
qu’on lui trouve que du « mal » lui-même. Heureusement, l’idée psy garde
intactes la force et la fraîcheur de sa clinique, qui réfute sereinement les
préjugés. Qui peut prendre au sérieux, aujourd’hui, l’attaque sartrienne
selon laquelle, pour la psychanalyse, tout est déjà déterminé et la liberté
seulement un leurre ? La moindre pratique clinique prouve que l’indéter-
miné accompagne le déterminisme ; que rien n’est joué même si le sujet
se complaît dans le même jeu et néglige d’en explorer les changements
possibles. Mais il n’est pas simple de penser des entre-deux comme
déterminisme/indéterminisme, hasard/nécessité, etc. Or, la psychanalyse,
ou plutôt « l’idée psy » (Sibony, 1993), répond par l’entre-deux : il y a
de l’indéterminé quand tout semble déjà fixé, mais que règne l’indéter-
miné, elle trouve des points d’attache, des invariants. Quand tout semble
joué, elle cherche comment ça se déjoue et quand tout est déjoué ou
défait, elle cherche un jeu plus stable qui non pas « tient » la vérité,
mais maintient l’entre-deux comme dynamique interactive où deux pôles
entrecroisent leurs effets. De même, dire que la psychanalyse n’a « rien
à voir avec la suggestion », comme l’a fait Freud pour contrer certains
reproches, fut une erreur 1 : l’analyste suggère comme tout le monde,
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mais il n’est pas dans la suggestion ; il cherche à dégager des passages
et, si le patient semble hésiter devant un choix plutôt normal, s’il l’encou-
rage à avancer (suggestion), ce n’est pas pour autant qu’il préconise la
norme ni son contraire.
Le point de vue de l’entre-deux apaiserait tant de fausses querelles
que l’on comprend pourquoi il est peu fréquenté. Mais c’est ainsi, quand
on objecte, on vise d’abord à se faire une place dont on peut dire (en
étant convaincu) qu’elle est la seule possible ; on n’a que faire de l’inter-
action possible avec la place qu’on attaque. En fait, la psychanalyse se
nourrit des propos qui la contestent. Mieux, elle établit des vérités pour
ensuite les contester lorsqu’elle peut déplacer ce transfert et révéler ces
vérités comme déjà transférées. Auquel cas, elle restitue le pouvoir même
de transférer, c’est-à-dire le pouvoir d’aimer. Et c’est l’un des deux buts
que Freud lui assignait, avec la capacité de travailler (le travail pourrait
n’être qu’une variante de ce qu’on aime faire, même s’il évoque plutôt la
capacité de souffrir). Donc, sous le coup des contestations, la psycha-
nalyse en titre s’est fermée comme si elle avait peur d’être réfutée, mais
c’était possible car sa clinique est assez riche.

1. Inévitable à l’époque, puisqu’il voulait qu’elle soit une science.


Placements et déplacements de la psychanalyse 27

Ceux qui reprochent le plus à l’analyste de suggérer sont ceux-là


mêmes qui usent à fond de la suggestion, y compris dans les tcc 2, où
tout repose sur ce que j’appelle le transfert absolu au thérapeute, qui
permet de suggérer, de faire du déconditionnement 3, de l’apprentissage,
etc. Plus généralement, j’ai montré que la plupart des psychothérapies,
qu’elles veuillent ignorer Freud ou carrément s’y opposer, restent fondées
sur l’idée psy promue par lui, laquelle repose sur le transfert, l’interpré-
tation (de paroles, de gestes, d’images, de scènes, de récits…), la mise
en œuvre de matériaux inconscients ou refoulés (Sibony, 2007). Toutes
voudraient déplacer le symptôme – et sont elles-mêmes des déplace-
ments de la psychanalyse, fixant la place du thérapeute et simplifiant le
transfert qui devient ponctuel-absolu, d’ordre suggestif, en fait. Cela ne
réduit pas leur efficacité, mais elles se limitent à tel symptôme, lui aussi
considéré comme ponctuel ou absolu, et ne répondent pas à la question :
comment aider le sujet à entrer dans son existence ? Nous verrons que
c’est par cette question de l’existence qu’un déplacement plus radical
est possible, où la place devient le lieu d’être concernant, au-delà du
placement, le rapport à l’être et au temps. Mais avant d’y venir, voyons
ce cas de partage difficile de l’être (Sibony, 1992), y compris dans le
rapport à Freud.

le « complexe du second premier »


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L’analyse des thérapies en vogue donne à penser que l’hostilité
fréquente envers Freud exprime ce que j’appelle un « complexe du
second premier » : quand le second reçoit du premier le matériau de son
travail, en l’occurrence l’idée psy, et que, loin de reconnaître sa dette et
sa filiation, il se pose comme nouvelle origine, comme occupant la vraie
place de premier dans laquelle l’autre (Freud en l’occurrence) s’est four-
voyé ou à laquelle il s’est réduit. Ce complexe comporte un paradoxe : on
veut occuper la place de l’autre pour y parler en son nom sans partager
son désir 4. C’est donc un exemple de solution narcissique du problème
avec l’autre : on l’absorbe, on l’englobe, mais on veut que ce soit avec
son accord. On prend la place de l’autre, en vue non d’un déplacement
mais d’un remplacement maîtrisé. Ce « complexe du second premier »
inclut le complexe d’Œdipe : quand, par exemple, le fils veut non pas
prendre la suite du père après une coupure-lien avec lui, coupure-lien où

2. Thérapies cognitives et comportementales.


3. L’idée que l’apprentissage suppose un transfert semble évidente, mais doit
être démontrée.
4. On peut même s’appeler « freudien » pour faire passer sa propre clôture de
l’idée freudienne et marquer la « vraie » place de cette idée. On peut aussi, dans
le champ identitaire ou religieux, se faire dire par le dieu des autres, qui vous y
ont introduit, qu’en fait il les condamne, qu’on peut donc occuper leur place et
prendre leurs emblèmes.
28 Nouvelle Revue de psychosociologie - 20

se joue la castration pour chacun d’eux, mais être à la place même du


père, qu’il n’a pas les moyens de combattre mais qu’il peut toujours faire
disparaître par la pensée, voire effacer. Bien d’autres cas s’y ramènent.
En passant, j’ai traité le cas du second premier que fut Lacan. Ce
qu’il a apporté de plus solide, c’est un retour précis à Freud, qu’il a
copieusement commenté. Et c’est lorsqu’il s’est mis à vouloir remplacer
Freud, à l’évacuer même (l’accusant de nous « enmoïser », c’est-à-dire
de maintenir un filon beaucoup trop juif dans cette affaire), lorsqu’il s’est
mis à « tout refonder » sur ses schémas, ses mathèmes et ses nœuds,
dont la qualité majeure est de n’être opérants que chez les fidèles,
puisqu’alors ils sont porteurs de leur transfert au maître, c’est alors qu’il
a produit son discours spécifique, qui promet chaque fois le vrai savoir et
renvoie chaque fois à son propre corpus 5.
De fait, il y a de la place pour tous ces déplacements de la psycha-
nalyse, dont chacun creuse d’abord son emplacement, dans le champ – il
est vrai vaste – des rapports au psychisme, rapports directs ou sociale-
ment médiatisés, y compris par l’institution, les scènes politique, média-
tique, professionnelle, etc. Mais je pense que l’idée psy poursuit son
mouvement, son déplacement intrinsèque ; pour ma part elle m’a conduit
vers l’idée de passation d’être ; l’être qu’on prendra pour l’instant comme
l’infini des possibles 6. Nous y viendrons ; constatons pour l’instant que,
dans le champ social, l’idée psy est partout présente, le plus souvent
assortie d’un coup de griffe à sa source freudienne – dont on ne veut pas
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entendre parler ou qu’on dit bien trop dépassée, dogmatique, enfermée
dans sa tour d’ivoire, etc. On peut presque en tirer une règle : si l’on
médit de l’idée psy et de Freud, c’est qu’on s’en sert abondamment, mais
qu’on veut d’abord défendre sa place à soi, avec sa propre marque (sa
griffe). Bien sûr, pour justifier l’hostilité, on cite des cas d’analyse inabou-
tie, de propos abusifs (comme « L’analyse c’est de l’or, la suggestion
c’est du plomb 7. »). De tels dégagements, dans le social, relèvent de la
même logique que certaines cures, où le patient très œdipien a besoin de

5. De sorte que pour comprendre Lacan il faut s’enfoncer toujours plus avant dans
le corpus lacanien. Généralement on y reste, mais ceux qui en sortent emportent
avec eux peu de moyens pour éclairer l’expérience. Ajoutons que la querelle de
Lacan contre les analystes de la première école de Freud, à qui il reprocha en
passant d’avoir tous sauvé leur peau (en fuyant l’Europe nazie), comme si leur
vocation naturelle était d’« y rester », a produit dans son discours une posture
symétrique à la leur ; dans les faits, le sujet lacanien, armé de la barre qui en fait
un « sujet barré », ressemble comme un frère au Moi fort qu’il pourfend. Du point
de vue « politique », les deux relèvent sans doute d’une posture analogue : se dire
les vrais « représentants » de la psychanalyse (voir aussi Sibony, 2007). Il serait
plus honnête de dire que le sujet lacanien, c’est ce qui représente la psychanalyse
pour un autre sujet lacanien.
6. Même si, parmi eux, il y a le choix d’ignorer tous les possibles et de se réduire
à ce-qui-est.
7. Ce déni de Freud sur la suggestion aura vraiment causé du tort.
Placements et déplacements de la psychanalyse 29

déconsidérer l’analyste pour pouvoir le quitter. Des exemples tapageurs


récents, il y en a, outre l’offensive comportementale qui accouche d’une
thérapie version freudienne très simplifiée et acceptable, avec son trans-
fert ponctuel mais absolu, où le thérapeute prend sur lui la promesse du
changement ou la fait endosser par « la science ». Il y eut aussi le cas
de Michel Onfray, qui produit sa psychanalyse avec Freud, avec enfin
un père auquel il peut se frotter agressivement, pour le casser à tous les
coups et finir par le renverser comme l’« idole » qu’il devait être. Dans
bien des postures antipsychanalyse, il y a le geste de retourner contre
elle des choses qu’on lui emprunte et que l’on baptise autrement. Cette
méthode, qui retourne contre l’autre les énoncés qu’on lui emprunte
pour mieux se les approprier, a une longue tradition, notamment dans les
religions, quand l’une s’inspire des précédentes, mais se construit contre
elles pour des raisons d’identité et de pouvoir.
À y voir de près, l’idée psy ressort grandie de ces assauts systéma-
tiques et, semble-t-il, indispensables à quiconque vient pomper dans cette
immense réserve. Y compris pour toutes sortes de revues, dont chacune
doit faire son dossier périodique sur l’« état de la psychanalyse », le fait
qu’elle imprègne toute la culture, etc. Et il faut bien que son état soit
« déplorable » pour que chacun puisse pousser sa chanson et la croire origi-
nale. Rien n’empêche d’ailleurs qu’elle le soit. Jusqu’ici, la psy tient bon,
assez pour que tous les placements qu’on fait sur elle ou sur son dos soient
rentables et pour permettre à qui veut de lui faire des procès gagnants.
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En fait, au lieu de déplorer ce qu’il y a, on voit que ces déplorations
font partie du problème et qu’elles ont une fonction d’emplacement
essentielle. Du reste, on peut utiliser le monde psy comme microcosme
pour mieux connaître la société où il s’intègre, si on le fait sans secta-
risme et sans mépris pour les sectes. La « psychanalyse » de notre
socialité peut s’éclairer par la socialité de la psy ; les grincements et les
querelles d’affiliation pourraient bien n’être que les reflets des grosses
questions de notre époque : quêtes d’identité subjective et collective,
quête de lien qui vous tienne assez fort sans vous étouffer ; quête de
place qui permette à la fois la fixation et le déplacement…
Le fait que les grands concepts freudiens soient devenus le bien
de tous, que chacun s’en serve comme il peut, pas toujours à mauvais
escient, relativise l’idée d’une « vraie » lecture de Freud, à rétablir
d’urgence en supprimant l’une après l’autre les « mauvaises ». Le foison-
nement des thérapies peut aussi être étudié comme un symptôme et un
produit de nos sociétés en tant qu’elles se ressentent de la dynamique
que l’idée psy y apporte. Celle-ci est donc appelée à un grand avenir dans
la société européenne et plus largement occidentale 8.

8. À la différence de pays comme la Chine et le Japon qui ont leur identité


propre assez forte. Et du monde islamique, où l’émergence du sujet est encore
embryonnaire et la prégnance de l’identité englobante encore trop forte.
30 Nouvelle Revue de psychosociologie - 20

transmission symBolique

Cette présence, précise ou diffuse, de l’idée psy tient au retour


en force de la faille ontologique refoulée, au niveau du social et des
individus. Cette faille était comblée par la religion, puis la science a
prétendu la prendre en charge, mais la faillite des deux confirme que ces
psychopathologies étaient la voie qu’empruntait ladite faille pour se faire
entendre. Et peu à peu, les questions symboliques, jusque-là confisquées
par la religion ou écrasées par « la science », sont apparues comme les
questions de chacun et de tous. En même temps, les succès de la science
et de la technique (y compris médicale) apportent des failles béantes et
des cassures, confirmant que la faille essentielle emprunte aussi, pour
s’exprimer, ces voies : celles des limites de toute technique. Il est remar-
quable que la psychanalyse ait gardé quelques échos de ces deux pôles,
religieux et technique. Devant des sujets qui rechutaient alors même que
l’analyse « réussissait » – ce que Freud appelait « réaction thérapeu-
tique négative » –, il déclarait qu’ils avaient un reste de culpabilité non
surmontée. Or, le même Freud soutenait que l’approche de la loi est faite
de culpabilité (meurtre du Père de la horde, remords des fils, etc.). Son
constat devant les sujets en rechute revenait donc à dire : ils se sentent
encore coupables, ils ont encore à expier. Ce n’est pas si loin des échos
religieux où l’on souffre pour expier ses manquements et, pour certains,
le « péché originel »…
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Mais la trouvaille de l’idée psy est celle d’une transmission symbo-
lique dégagée de l’instance religieuse autant que du fétichisme technique.
Cela n’exclut pas que si un médicament soulage le mal, il n’y a pas à le
mépriser puisque, en tant qu’objet, il porte un savoir qui se transmet et se
transforme. De même, si une bénédiction du père, ou de quelque instance
symboliquement chargée, stimule le sujet, il n’y a là rien d’aliénant vu que
cette parole est supposée transmettre des appels d’être qui eux-mêmes
se sont transmis. Dans les deux cas, religion ou technique, les ressorts
actifs relèvent du transfert et de la transmission symbolique, c’est-à-dire
du cœur même de l’idée psy 9.
La référence aux deux pôles du technique et du religieux peut
surprendre, s’agissant du monde psy ou de sa nébuleuse ; pourtant les
deux notions sont très actives au niveau des appartenances. Et il se peut
que la faiblesse des réflexions sur la religion et la technique n’ait pas
protégé l’idée psy de bien des replis religieux, qui ont parfois un aspect
guerre de religions. De même, côté technique, l’idée psy s’est trouvée
livrée à toutes sortes d’initiatives chaotiques pour la rendre opération-
nelle et mettre au point son mode d’emploi dans un monde diversement

9. Certes, l’acte symbolique, entre l’appel et le répondant, n’est pas simple à


produire, il n’a pas de modèle, d’où la variété des tendances.
Placements et déplacements de la psychanalyse 31

technicien 10. Ajoutons que « l’homme » instauré par la pensée des


Lumières se révèle aussi fêlé que cette pensée qui prétendait, dans l’uni-
versalité, abolir toute faille singulière ; faille qui n’est pourtant que la
forme singulièrement universelle de la faille ontologique 11.
De fait, dans toute pratique sociale qui touche à de la signifiance,
l’idée psy a son mot à dire, non pas au sens interdisciplinaire (voir le
terrible « psychanalyse et » : « psy et littérature », « psy et manage-
ment », « psy et médecine », etc.), mais d’une manière plus intrinsèque :
dans cette pratique apparaissent des dimensions d’inconscient, de trans-
fert, de symbolique, parce qu’elles y travaillent bizarrement, sans qu’il
y ait une place d’analyste ; et, lorsqu’une telle place arrive à s’inventer,
elle est elle-même prise dans le travail de ces forces. Autrement dit, la
présence de la psychanalyse y est réelle mais déplacée. Et en un sens,
elle l’est aussi dans l’espace cadré de la cure. C’est ce que Lacan appelait
« l’imposture » de l’analyste, pour dire seulement qu’il n’avait pas une
posture très définie, qu’aucune de ses postures n’était la bonne. Disons
plutôt que sa place comporte un potentiel de déplacements indéfini.
On verra donc les « techno-psys » devenir, à la longue, des pour-
voyeuses de la nouvelle psychanalyse, centrée sur l’enjeu d’exister
(Sibony, 1989). Car la technique repose à la fois sur le travail de la
mémoire et du trans-faire, soit la double exigence d’actualiser un savoir
(donc un passé) et d’aller plus loin ou de faire autrement ; et elle progresse
grâce aux limites qu’elle rencontre, jusqu’à ce qu’elle bute sur les limites
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qu’elle introduit, auquel cas son savoir-faire est confronté à un trans-faire.
Sachant que, de toute manière, des transferts sont à l’œuvre en elle, dans
son cadre et au dehors, et qu’ils vont à la fois la propulser et l’entraver. La
chance de l’idée psy est de n’être pas qu’une technique. Dans son champ
se posent d’autres questions essentielles : celle d’un acte symbolique
autre que suggestif, celle des passages et des ruptures que l’on intègre,
celle de la création comme façon d’assumer la faille. Les thérapies pure-
ment techniques ne sont pas une menace : si elles remettent l’homme
dans l’orbite du fonctionnement, c’est de là qu’il peut questionner ses
malêtres, voire son rapport à l’être, et remarquer ce qu’il a d’irréductible
au fonctionnement.

le singulièrement universel

L’idée psy étudie les singularités de l’universel chez l’humain. Le


triangle si rebattu père-mère-enfant, en tant qu’universel, a l’intérêt de

10. De ce point de vue, l’argent est un indicateur. Il y a un vaste marché du


conseil psy et du coaching, très investi financièrement, dont les agents viennent
consulter des analystes comme pour des supervisions. Là encore, la demande
venant du social précède l’importation de la psy dans le champ social.
11. Dont j’ai montré naguère le lien avec le processus de « castration » (Sibony,
1974).
32 Nouvelle Revue de psychosociologie - 20

révéler des points singuliers incessants. La cure y découvre des feuille-


tages infinis, de quoi lire, écrire et inscrire dans tous les sens, pour tous
les goûts ; à chacun sa Bible intime, au-delà de sa bibliothèque. En tout
cas, le sujet qui se cherche en analyse accède à l’universel à travers son
histoire à lui et ses efforts pour ne pas s’y enfermer. Et justement, l’acte
original de la psychanalyse est de redonner au sujet son origine avec ses
failles, permettant une histoire et de nouveaux départs. Retrouver un
signe d’amour au départ, c’est aussi aimer ce départ, le distinguer. Le
désir de chacun n’est pas seulement de faire partie de la horde humaine,
c’est de s’y distinguer, d’y marquer son unicité ; et cela se fait dans un
double mouvement d’intégration-distinction, de placement et de dépla-
cement 12. De sorte qu’entre universel et singulier ça communique par
toutes sortes d’allers-retours où le singulier montre les replis de l’univer-
sel, ses pincements, ses focalisations qui ensuite se redécouvrent dans le
cadre plus élargi, par des va-et-vient décalés et récurrents entre les deux
termes. L’histoire aussi s’empare de l’universel pour le singulariser, puis
le ramener autrement à l’universel. Cette machinerie infinie travaille entre
les deux termes, en passant de l’un à l’autre, en remarquant le temps qui
vient grâce au passé qui se « rappelle » en attendant de se renouveler.
Le déplacement que l’humanité a inventé à travers Freud ouvre des
pratiques singulièrement universelles. C’est clairement une fissure, un
entre-deux dans la pensée occidentale, une incision dans le corps de
langue et de conscience moderne, comme pour lui restituer l’âme qu’il
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a perdue ou qu’il a hypothéquée dans le champ religieux. Écouter des
patients avec un tel dispositif, c’est aussi poser chacun d’eux comme
existence singulièrement universelle. La psychanalyse serait donc une
voie par laquelle ce type d’existence, maintenue par d’autres, a percuté
l’Occident, lui arrivant comme du dehors, alors même que c’est appelé du
dedans, par des appels de souffrance non encore « entendus ». Encore
faut-il y mettre un peu plus qu’une écoute, notamment l’amour de l’être
et pas seulement l’esprit de la lettre, pour que la force de rappel agisse 13.

12. Ce mouvement est tout le contraire du clivage que font certains entre
psychanalyse et universel, lorsqu’ils confinent l’analyse à l’intime, au particulier,
bien que ses repères se retrouvent un peu partout. Certains auteurs disent même
que Freud a voulu « névroser » le monde, en lui imposant ses symptômes et son
complexe comme s’ils étaient le lot de tous. Mais ces critiques aussi généralisent
leur refus et croient le partager avec tout le monde.
13. L’être, tel que je l’entends, n’est pas celui des philosophes – qui contient
l’essence de la chose ou de l’étant – ; c’est plutôt ce qui porte et qui traverse
tout ce-qui-est ; c’est donc à la fois ce qui fait être la chose et qui lui est
transverse ou transversal ; en un sens, ce serait l’être des philosophes mais
cassé, marqué lui-même d’une faille, en dissension interne avec lui-même, donc
aussi en devenir, marqué de transmission ; d’où ces expressions que j’utilise
fréquemment : transmission d’être, passation d’être, événements d’être. Cette
fonction d’être (car il ne s’agit sûrement pas d’un Être suprême) porte bien sûr
celle de l’inconscient.
Placements et déplacements de la psychanalyse 33

Soit dit en passant, c’est par le biais de ces ruptures, et de la faille


qui les conditionne – la faille ontologique –, que j’ai vu s’élaborer l’idée
psy, tout au long de mon travail, comme une pensée de l’être-temps, où
prévaut la traversée de ce-qui-est en vue de l’ouverture sur l’être. Elle est
distincte d’une ontologie (d’une philosophie de l’être), car le chercheur,
analyste ou patient, s’implique dans le mouvement d’être qu’il interprète
et dont il est partie prenante. Cette pensée en acte, d’où se déduit ce
que j’appellerai « éthique de l’être », renouvelle l’analyse en privilégiant le
passage de ce-qui-est vers ce qui peut être, donc vers le jeu du possible
(Sibony, 1997).
Pour le sujet, le problème reste toujours le pas à faire, le premier
pas pour « marcher », s’engager dans son existence, dans ce qui après
coup sera la part de vie prélevée dans l’être pour être vécue. Faire le pas
plutôt qu’arpenter les méandres de l’identité qui s’exhume et s’étale,
avec des replis et des deuils, des lumières sombres, des éblouissements
de sens, des « on a fait ceci parce qu’on a cru cela » (et maintenant
qu’on voit clair, qu’est-ce qu’on fait ?)… La théorie dit qu’il faut être un
sujet, que c’est la vraie « structure », plus adéquate que celle du moi
pour porter le désir. Mais le sujet, c’est le commencement d’une phrase
s’il est suivi d’un verbe, ou d’un acte s’il est suivi d’un geste. Et bien
souvent, le sujet semble être là, mais le verbe ne suit pas, et le geste
encore moins, ou l’acte d’exister pour son compte, le compte qui après
coup s’articule à d’autres comptes en formation, de quoi poursuivre le
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Livre (de la vie). Le point de vue de l’être fait l’hypothèse qu’il existe des
points d’amour comme départs d’une écriture, que cette existence offre
en principe l’énergie du premier pas, mais « il faut le faire ». Dire que le
patient, enfoncé dans son « texte » symptomatique, peut trouver de quoi
passer, de quoi prendre la suite, c’est supposer qu’il existe des passages
possibles, des événements qui font passer d’une posture inerte ou morti-
fère à un certain mouvement de vie. Produire de tels événements, c’est
faire un acte symbolique. Parfois, il suffit de réinjecter des éléments
de l’histoire, celle du patient ; ces éléments passés par lui produisent
une certaine ouverture. C’est toujours à partir d’un filon textuel, d’un
discours déjà induit, que le sujet prend la suite, qu’il l’accepte ou la
rejette. L’analyste, lui, dans l’immensité de la clinique, peut naviguer s’il
a un rapport d’entre-deux à ses textes fondateurs : s’il peut les honorer
et les rejeter, les reconnaître et s’en méfier. Il passe, avec son patient,
par toutes sortes de défilés où il est amené à donner ses limites, comme
un filon supplémentaire qui vient de lui, un filon d’écriture qui se rattache
à celui de l’autre et qui permet des coupures-liens, allant chaque fois
au-delà de ce qu’il a « compris ».
Faire le pas, c’est frôler le « Commencement », qui est comme tel
une nouveauté. Les idées de la psychanalyse opèrent quand elles sont
neuves, marquées de surprise, de commencement. Dans la cure, elles
sont neuves quand elles passent par le vécu du sujet formulé par lui,
34 Nouvelle Revue de psychosociologie - 20

prononcé par lui ; si ce vécu ne passe pas par sa voix et son écoute, il
peut produire des émotions intenses sans rien inscrire. La scène produit
elle-même le langage qui opère sur elle ; les deux pôles – langage et
réel – y sont interactifs, dans une tension qui fait parler l’un et l’autre
plus avant et leur fait dire des choses nouvelles. Au fond, c’est la
nouveauté qui guérit : comme si le fait de se replonger dans l’idée de la
Création avait en soi un effet thérapeutique. La cure, ce n’est pas être
plongé dans un bain détergent qui dissout, c’est un travail pour relancer
l’écriture de la vie sur un mode plus fécond, qui inclut les fixations anté-
rieures (d’errances et de symptômes) comme fragments d’un langage
épuisé. C’est en quoi la psychanalyse, ce n’est pas seulement le « sujet
forclos de la science » qui fait retour dans la pensée occidentale, c’est
la question de l’existence singulièrement universelle qui vient secouer le
fantasme d’une existence directement universelle.

de la frontière entre social et idée psy

L’idée psy permet d’analyser les fractures et les effets du symbolique


au niveau de la trame sociale 14. Elle déborde aussi bien Freud que ses
rivaux, puisqu’elle est ce par quoi la culture occidentale peut reconnaître
ce qui lui échappe, ses ruptures internes, ses dissidences irréductibles,
mais elle est venue au monde par la voie détournée d’un Juif qui écouta
des femmes. Donc, l’attaque actuelle contre elle, bien qu’elle exploite les
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erreurs d’analystes naïfs, résonne comme une rétractation : si on essayait
de s’en passer ? Si la technique était le vrai universel, pouvant régler ou
mettre hors-jeu le singulier ? Mais le singulier et le technique ne vont pas
l’un sans l’autre, leur couple est un entre-deux dynamique. Les neuro-
sciences étudient la projection des états psychophysiques sur l’espace
neuronal. Or la projection – on le voit en mathématiques – implique la
perte d’une dimension. Et si c’était celle de l’Autre ? Donc aussi du sujet
en question ? C’est justement celle qu’explore la psychanalyse… C’est
la dimension de l’être, en marge ou au-delà de ce-qui-est, c’est celle de
l’existence, en marge ou au bord de ce-qui-existe.
L’acte thérapeutique, au-delà de revivre l’événement qui a forcé à se
contenter de ce symbole assez pauvre qui s’appelle un symptôme, devenu
l’un des noms par lesquels la vie vous appelle, cherche à explorer ce qui
pour vous fait appel, d’autres facettes de votre nom, comme symbole
ouvert. Ce faisant, l’idée psy est une sortie vers l’universel et en même

14. Nous l’avons montré dans nombre d’études spécifiques où l’on voit qu’elle
apporte quelques lumières dans toute singularité et tout grincement du lien social.
D’autres experts se sentent à tort menacés par elle, à tort car chaque fois qu’elle
prétend à l’hégémonie elle frôle le ridicule (essayez de lire quelques pages de
Lacan à un auditoire d’étudiants aujourd’hui, en lettres ou en médecine ; leurs
rires donnent à penser). De fait, ce ne sont pas les idées psy, c’est la manière
de les importer, voire de les imposer comme réponses, qui peut friser le ridicule.
Placements et déplacements de la psychanalyse 35

temps une sortie de l’universel dont elle révèle, derrière les apparences
fonctionnelles, la déchirure existentielle jusque-là refoulée. D’autres
formes culturelles ont révélé cette déchirure, mais la psychanalyse l’a
fait au niveau du vécu des gens, dans leur histoire et leur souffrance. Elle
ouvre ainsi un champ d’investigation qui met l’universel hors de lui pour
qu’il revienne sur lui-même autrement, avec la question qu’il a tue.
« Il faudrait appliquer au monde psy le point de vue de l’être : à savoir
que l’être et les possibilités d’être débordent tout ce qui est (débordent
l’étant) et confrontent tout un chacun, sujet ou groupe, au manque-à-
être originel que rien ne comble et au travail du manque à être, avec
ses mille suppléances (symptômes, luttes de pouvoir, lutte des places,
histoires d’amour, de trouvailles, de création…). Du coup, il s’agit non
plus d’opposer individu et institution, encore moins une institution à une
autre, mais de reconnaître que le problème est pour chacun d’assumer
un certain partage du manque, plus que de l’héritage positif (message du
père ou son cadavre) dont les fils se disputeraient les gros morceaux. Il se
pourrait que les psys ne puissent s’accepter et dialoguer qu’en se recon-
naissant tous comme d’authentiques “représentants en Rien”, le rien qui
fait que les choses tiennent et se transforment. Car ce rien, c’est tout.
Tout un mode d’être, insaisissable. Telle est l’approche nécessaire. »
J’écrivais cela en 1993 pour présenter mon petit livre Le peuple psy, en
espérant y avoir produit cette approche. De fait, la psy assume son dépla-
cement, ce qui lui permet d’avoir son mot à dire sur « tout », et ce n’est
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ni le premier mot ni le dernier. La littérature aussi peut parler de tout dès
lors qu’elle est sous le signe de la fiction ; et plus c’est fictionnel, plus
fort cela peut être, plus près de ce qui fait réalité. De même pour la psy,
plus c’est psy (et non psychologique), plus c’est éclairant.
Le point de vue psy concernant tout fait humain tient compte d’une
pulsion énonciative ; l’énonciation la plus commune étant de creuser
sa place. Mais cette pulsion concerne aussi la mise en acte, la mise en
scène, l’histoire dont procède l’événement, la mise en jeu dans le jeu de
la vie. La question de la mise est essentielle, quand on prend part à ce jeu
et à sa répétition dans l’espace de la cure. Oublier la mise, c’est laisser
tourner à vide le jeu de la parole, ou même de l’analyse, sans se deman-
der à quoi on joue, qu’est-ce qu’on joue, quel est l’enjeu. On peut alors
accumuler beaucoup d’insight, de petits éclairages excitants, sans que le
sujet se déplace d’un iota. Du reste, en analyse ou dans diverses écritures
sous le signe d’une science humaine, certains alignent des énoncés inté-
ressants mais oublient la pulsion énonciative, de sorte qu’on se demande
à quoi rime ce qu’ils disent. En fait, ça rime à se faire une place, stable de
préférence, mais qui craint le déplacement. Cela correspond sans doute
au fait qu’aujourd’hui les places sont chères, déjà en avoir une est une
telle conquête qu’on y devient phobique du déplacement, où se profile le
spectre de la précarité. Lacan avait posé cette question de la place (d’où
je parle ? de quelle place ?…) mais son discours là-dessus est resté sur
36 Nouvelle Revue de psychosociologie - 20

place. Comme si le déplacement, doublé de la condensation, deux trou-


vailles freudiennes majeures dans l’interprétation des rêves (c’est-à-dire
dans toute interprétation) était une affaire classée. Il n’a pas vraiment
questionné la place d’où il parlait, une place fort intéressante où conver-
geaient tous les transferts absolus de ses patients et auditeurs, qui ne
demandaient qu’à s’accrocher à cette Parole en abdiquant leur potentiel
de déplacement. En un sens, c’est réussi, l’entreprise a bien marché, elle
a fait à Lacan une place dont il a joui pour tenir son Discours autogéré
qui, au-delà de l’aspect mausolée où s’affairent les exégètes 15, se révèle
pour les successeurs un placement parfait, qui donne du travail, du lien,
des places, de quoi dire pour « se soutenir », etc.
Mais l’énonciation n’est pas une place, sauf dans les cas simples ;
sinon, elle est plutôt un déplacement, un trajet vers le lieu d’être ou
l’avoir lieu qu’on devient. C’est par là que l’idée psy concerne l’événe-
ment d’être (Sibony, 2012).
L’acuité de la frontière entre le social et l’idée psy 16 confirme qu’il
y a une immense demande de psy dans le social où nous baignons :
pathologie de la trace et de la non-trace (où rien ne s’inscrit), déprime,
désinsertion, désocialisation, « maladies du lien 17 » dont l’issue ordinaire
se trouve dans la drogue (au champ variable), qui fournit un lien total ou
une fixation du lien, quand le vécu des liens partiels est trop pénible ;
maladies de l’acte, de la mise en acte, difficiles à gérer dans un pays qui
semble être littéralement désactivé en pans entiers de son espace social
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par ce qu’on appelle la « crise », autre nom pour l’égoïsme des gens en
place. Et cela donne à la question « Que faire ? » – ou « Quoi faire de ma
vie ? » – des accents originels et parfois surréalistes, gonflés par l’afflux
de retraités juvéniles « sexas », le nombre important de chômeurs et de
ceux qui souffrent au travail (littéralement : la place prend tout leur temps
et laisse leur être en souffrance).
Il est clair que le monde psy reflète les mêmes modes que l’air du
temps et les tics de la société où il baigne 18. Le monde psy est aussi

15. Je trouve en feuilletant Le peuple psy (Sibony, 1993) : « Une partie de ma


formation théorique d’analyste, je l’ai faite avec Lacan, entre 1972 et 1976.
Je lui expliquais les maths, notamment la topologie ; il m’expliquait sa théorie,
donnant donnant. Cela m’a évité d’être lacanien et d’être antilacanien. Comme
je travaillais souvent dans sa bibliothèque, je voyais de l’autre côté défiler les
patients : ils arrivaient assurés et repartaient, une minute plus tard, en titubant,
autorisés au « désêtre » après avoir déposé leur obole. Cela m’a rappelé une
scène semblable que je voyais à Marrakech, enfant : les solliciteurs venaient
trouver le rabbin (chez qui j’étudiais), ils déposaient leur obole – souvent une
paire de volailles quand c’étaient des paysans – et s’en allaient ayant reçu la
bénédiction. Feu vert après le sacrifice… »)
16. Un chapitre porte ce titre dans Le peuple psy (ibid.).
17. J’y ai consacré un livre, Perversions (Sibony, 1987).
18. Récemment, dans le sillage de la loi sur le mariage gay, une analyste
renommée a aussitôt théorisé : l’humanité a d’abord été homo-érotique, avant
Placements et déplacements de la psychanalyse 37

atteint du même mal à dire que le monde ambiant dans lequel il est appelé
à opérer. En témoigne ce fait massif : pendant toute une génération, après
la Seconde Guerre, devant les effets de la déportation et des camps de la
mort dont elle en avait des spécimens sous les yeux, les rescapés n’étant
pas rares, ainsi que leurs descendants, la psy, quelle que fût sa forme,
a observé un silence quasi total, isomorphe à la censure ambiante 19.
Bien plus tard, des lacaniens ont été fiers que leur maître ait honoré les
tas de cadavres d’Auschwitz du titre d’« objet a » (un de ses concepts
clés), tout comme Heidegger les honora en y voyant les mêmes effets
que ceux de la « technique dans l’agriculture industrielle » (une de ses
idées clés) ; aucun n’ayant effleuré la question : pourquoi sur ces objets-
là ? C’est dire que sur des questions majeures, les « psychos » et les
« socios » n’opèrent pas toujours le déplacement de leurs postures pour
franchir les chicanes de la censure ambiante. Démontrant par là-même le
lien profond, mais parfois inerte, entre le social et l’idée psy.
La même remarque vaut, aujourd’hui, pour la censure et le déni
qui marquent les rapports entre l’Europe et l’islam qui s’y installe. J’ai
soulevé ce voile dans deux livres récents (Sibony, 2013, 2015), précédés
par d’autres recherches (Sibony, 1992, 2002, 2003). Cela m’a conduit à
des trouvailles sur le déni, sur la phobie, subjective et collective, imputée
au lien social (aux exigences du « vivre ensemble » et d’être « politi-
quement correct ») qui m’ont fait repasser par la « peur pour la place »,
phénomène psychosocial peu étudié 20. Il semble que sur ces thèmes, les
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points de vue psy restent sensibles aux pressions du social qui les porte.
Pourtant, le problème qui s’ensuit n’est pas sans intérêt : que chaque
groupe ait son point de silence ou de censure convenue, soit, mais qu’en
est-il de la contagion des censures ? ou d’une censure globale qui les
traverse et les relie ?

l’éthique de l’être

À ce niveau aussi les discours psy sur l’éthique restent assez


décalés, comme écrasés par le propos de Lacan selon lequel l’éthique
de la psychanalyse, c’est ne pas céder sur son désir (moyennant quoi
beaucoup prennent pour leur désir ce sur quoi ils ne cèdent pas, et qui

de s’acheminer lentement vers l’hétéro-érotisme. J’ai demandé ce que faisait


l’humanité pendant ce long chemin, la réponse fut qu’elle copulait mais sans
jouir ; j’ai insisté : comment savoir ?, mais l’analyste en était sûre.
19. Sans doute pour éluder la question indécente : pourquoi a-t-on voulu
exterminer ce peuple-là ? Qu’apporte-t-il dans le rapport à l’inconscient qu’il puisse
paraître insupportable ? Voir là-dessus L’énigme antisémite (Sibony, 2004).
20. Cette peur pour la place fut aussi l’occasion de rappeler que j’avais lancé il y
a trente ans la notion de « lutte des places » pour remanier et peut-être actualiser
celle de lutte des classes dont on connaît les fourvoiements, dus au fait qu’elle
ignorait la fonction de la place, notamment la place des apparatchiks dans les
partis d’avant-garde.
38 Nouvelle Revue de psychosociologie - 20

souvent ne relève que de leur symptôme). Du reste, le dépressif ne cède


pas sur son désir, car il se peut que son désir soit celui de nier tout le
reste hormis sa posture à lui. De même pour les névrosés : on ne peut
pas dire qu’ils « cèdent » sur leur désir car souvent ils ont du mal à le
connaître. Si cet énoncé a brouillé la question éthique, c’est peut-être dû
au fait que Lacan, lui, ne cédait pas sur son désir, qui était clair : mener
son auditoire – mutique ou psittaciste – jusqu’à son point de silence à lui,
pour ensuite l’enchaîner avec son nœud borroméen qu’il présenta comme
l’emblème d’une « nouvelle alliance » (contre « l’ancienne alliance » de
Freud). À bon entendeur…
Or l’éthique exige un savoir du possible, donc une présence au
possible. Dans ce que j’ai développé et que j’appelle « l’éthique de
l’être », l’enjeu est de garder le contact avec le champ du possible, plus
vaste que celui du pouvoir, quel qu’il soit, ou que celui de la réalité ;
garder le contact avec les points d’amour dans l’être, points singuliers
pour chacun, mais dont certains se regroupent selon les flux de trans-
mission ; contact avec l’existence de ces points quand ils semblent
disparaître 21. Cette éthique semble donc impliquer une sorte de foi mini-
maliste : il existe pour nous (pour le sujet ou pour tel groupe) des points
d’amour dans l’être, qu’il faut connaître, honorer et transmettre. C’est
minimal, car le contraire, c’est soit de s’accrocher à un point d’amour
fétiche (un maître, une drogue, une secte, une religion, une identité, un
idéal), soit de poser que l’être, c’est-à-dire l’infini du possible, a dit son
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dernier mot vous concernant, et c’est une posture narcissique, nihiliste
ou béate. Le lien entre cette éthique de l’être et la pulsion énonciative,
où se pose l’inconscient, est évident. L’être qui porte l’inconscient ou
l’énonciation échappe à l’énoncé conscient, mais il permet son déplace-
ment. L’éthique de l’être nous assigne au déplacement en même temps
qu’à tenir l’entre-deux entre la place et le déplacement.
L’idée psy ne fait pas que nourrir le corps déjà bien gras du « discours
psy », elle se déplace et n’a de sens qu’à nourrir ceux qui en ont vraiment
besoin. Cet énorme décalage est bien connu : « Des gens souffrent de
ne pas trouver à qui parler, des analystes capables existent en nombre
et la rencontre ne se fait pas. » Le patient « ne se présente pas, comme
s’il devinait chez l’autre une jouissance trop précise, une angoisse iden-
titaire qui lui rappelle trop la sienne. Cette peur d’être sacrifié [à la jouis-
sance que le discours a de lui-même] éclaire peut-être la fameuse peur
du brainshrink dont on parle aux usa. La peur que l’autre fasse jouir sur
votre dos son discours, sa théorie, son gourou ou son dieu. Mais ce n’est
là qu’un aspect… » (Sibony, 1993, p. 99). Aujourd’hui le marché est
encore plus vaste, et les thérapides (pas si rapides) y prennent une grosse
part. Pourtant, beaucoup comptent sur la psy, la vraie, sans y recourir :

21. Voir le commentaire des Dix Paroles dans Les trois monothéismes (Sibony,
1992).
Placements et déplacements de la psychanalyse 39

ils savent qu’elle existe, qu’ils peuvent toujours y aller, plus tard, ce qui
leur permet de retarder à l’infini. Entre-temps, ils « optimisent » faute de
pouvoir être optimistes, ils calculent, entre les coûts d’une analyse et les
coups qu’ils reçoivent.
Mais d’autres sont plus pressés, sont « très motivés » pour dépasser
leurs empêchements. Le coaching le leur promet, sachant que parfois il
va fouiller assez loin, lorsqu’il lui prend d’utiliser le point de vue de l’idée
psy. Il y a de la demande pour le coaching et le conseil d’inspiration analy-
tique. C’est même au point qu’en retour certaines thérapies ressemblent
à un coaching : on y déconstruit les blocages un à un et, pour peu que la
personne soit assez vive, les choses avancent efficacement. En somme,
l’idée psy reste vivace et roule pour son compte, non pas tant du fait des
psys qu’en raison des besoins énormes qu’on en a dans le social, du côté
des liens et de la trame qui les porte.
Le contraire de l’éthique de l’être, c’est l’éthique fondée sur la loi
narcissique, puisqu’elle pose qu’il n’y a pas d’autres points d’amour dans
l’être que celui du sujet pour lui-même. L’éthique de l’autre qui fait florès,
du moins en paroles, est une doublure soyeuse de la loi narcissique
– pourquoi le sujet met-il cet autre à la place de l’être, sinon parce que
lui-même prend cette place ? Une prise très abusive (Sibony, 2000). Là
se situe la divergence avec l’éthique de la chaîne signifiante qui signifie
concrètement : parle encore, associe, suis la chaîne de tes signifiants, tu
trouveras ton désir et tu y tiens.
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Si l’inconscient existe, il est porté par l’être, donc par l’aspect parlant
de l’être, par la face où l’être se fait parlant. Et c’est par ce rapport à l’être
comme potentiel des possibles que l’inconscient et la psychanalyse ont
rapport avec l’éthique ; sachant que, de ce point de vue, le but de la cure
est de rendre possible l’événement d’être, de permettre qu’il puisse vous
arriver autre chose que votre symptôme (fût-il honorable comme l’apparte-
nance à une solide institution). Et il est bon que l’outil majeur de l’analyse
soit aussi ce qui la freine : le transfert, moyen d’approche des voies de
l’inconscient, est aussi le moyen de les fixer. D’où l’importance de trans-
férer le transfert et de pouvoir émonder les enkystements mondains.

conclusion

À travers ses maîtres mots (insérer, intégrer, restructurer, refaire du


lien, redonner vie, accompagner, animer), la culture ambiante exprime
une grosse demande d’écoute éclairante et de symbolicité, un vrai besoin
à l’égard de l’idée psy, besoin relayé par une foule d’agents sociaux
qui interviennent aux interstices et aux craquages du social. Ce besoin
d’analyse se répercute par un grand nombre d’associations qui, loin des
groupes psys, veulent garder leur pensée en éveil. D’où ce quasi-para-
doxe : là où la psy est censée être, elle ronronne, et là où elle semble
déplacée, ou se profiler en travers, elle est appelée, désirée, approfondie.
40 Nouvelle Revue de psychosociologie - 20

J’ai donné des exemples de ces approfondissements qu’impliquent


des événements sociaux, incluant les œuvres d’art, le travail de création,
les secousses planétaires du politique, les expériences sociales dites
marginales, l’activité fictionnelle (romans et films) qui parfois va plus loin
que le discours psy 22. J’ai aussi proposé une autre approche de la fonc-
tion sujet que celle qui le pose comme « représenté » par un signifiant
pour un autre signifiant ; or l’enjeu pour lui est moins d’être représenté
que de pouvoir être présent, au niveau de la présence à soi, aux autres,
au monde, à l’être – chacune ces quatre dimensions ayant son effet
singulier (respectivement : côté désir, relation, savoir et éthique).
Quand devant ces vagues d’appels et de demandes, le psy patauge,
c’est pour la même raison qu’il patauge dans ses cures individuelles :
manque de liberté, d’initiative, peur du manque et de l’imprévu, peur
d’approcher ce qui relève de l’acte. Les mêmes peurs que les patients,
au fond ; une peur d’agir qui fait basculer vers « toujours plus d’associa-
tions, toujours plus de matériaux » dont on ne saura que faire. Souvent,
on est démuni avec sa machine à rappeler, parce qu’on est requis au
niveau de l’acte et de l’actuel. Et à ce niveau, l’éthique de la « chaîne
signifiante » montre ses limites.
La cure est une pratique de la rencontre avec soi en tant qu’on est
aussi un autre, et de la rencontre avec l’autre, supposé averti de ce qui
nous échappe. Cette supposition inclut le sens freudien du transfert, mais
se retrouve dans maintes situations sociales, quand le sujet (personnel ou
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collectif) bute sur son épreuve d’altérité et croise des instances ou des
personnes supposées en savoir plus. En un sens, le chercheur scienti-
fique, lorsqu’il est créatif (et non l’exécutant d’un programme), peut être
dit « en analyse » avec le champ de sa recherche s’il peut y avoir des
surprises venant de lui, car le champ de sa recherche en sait beaucoup
plus sur son altérité que lui-même et que tout autre chercheur. Dans
les séances mêmes, le patient est un chercheur dont le champ est celui
de l’autre qui porte sa parole par l’écoute analytique. Cette recherche
le confronte à de multiples écarts : son écart à lui-même, l’écart entre
l’autre et ce qu’il lui suppose, l’écart des signifiances, etc. Et la mémoire
permet d’écarter l’origine pour mieux la reconnaître. De même que l’iden-
tité est une suite de déplacements, ponctués par les écarts où elle se
trouve avec elle-même, par ses manières de se rencontrer comme autre,
et ce sous l’impulsion qui la traverse et la porte vers l’existence. Le dépla-
cement fait rencontrer à chacun l’écart à sa propre origine, dans le double
niveau de sa langue : entre veille et rêve, entre réel et fantasme. Et même
le rapport à la loi est aussi bien la façon de la suivre que de s’en écarter ;
c’est un entre-deux où se « négocie » notre existence avec la sienne.

22. Voir dans Événements I (Sibony, 1995) l’exemple du film Le Grand Bleu : sur
la drogue et les états limites, il allait loin, avec cet homme qui cherchait le père
au fond de la mer avant de se shooter à leur commune perdition.
Placements et déplacements de la psychanalyse 41

BiBliographie

siBony, D. 1974. « Transfini et castration », dans Le nom et le corps, Paris, Le


Seuil.
siBony, D. 1987. Perversions, Paris, Grasset.
siBony, D. 1989. Entre dire et faire : penser la technique, Paris, Balland.
siBony, D. 1992. Les trois monothéismes : juifs, chrétiens, musulmans entre
leurs sources et leurs destins, Paris, Le Seuil.
siBony, D. 1993. Le peuple « psy » : situation actuelle de la psychanalyse, Paris,
Balland.
siBony, D. 1995. Evénements I, psychopathologie du quotidien, Paris, Le Seuil.
siBony, D. 1997. Le jeu et la passe, Identité et théâtre, Paris, Le Seuil.
siBony, D. 2000. Don de soi ou partage de soi ?, Paris, Odile Jacob.
siBony, D. 2002. Nom de Dieu, Par-delà les trois monothéismes, Paris, Le Seuil.
siBony, D. 2003. Proche-Orient, psychanalyse d’un conflit, Paris, Le Seuil.
siBony, D. 2004. L’énigme antisémite, Paris, Le Seuil.
siBony, D. 2007. L’enjeu d’exister. Analyse des thérapies, Paris, Le Seuil.
siBony, D. 2012. De l’identité à l’existence : l’apport du peuple juif, Paris, Odile
Jacob.
siBony, D. 2013. Islam, phobie, culpabilité, Paris, Odile Jacob.
siBony, D. 2015. Le grand malentendu. Islam, Israël, Occident, Paris, Odile
Jacob.
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DANIEL SIBONY, PLACEMENTS ET DÉPLACEMENTS DE LA PSYCHANALYSE

résumé
Depuis ses origines, la psychanalyse a connu beaucoup de déplacements ainsi
qu’une formidable extension dans le corps social, et les concepts freudiens sont
devenus le bien de tous. La question de savoir ce qui demeure de ses invariants
et ce qui a changé fait l’objet de cet article. L’idée psy, que l’auteur assimile plus
ou moins à la psychanalyse, ou à ce qu’il en reste dans la société contemporaine
– essentiellement le transfert et l’interprétation –, continue à rendre possible une
transmission symbolique dégagée des impasses du religieux et de la science.
Les attaques dont la psychanalyse a fait l’objet révèlent le complexe du second
premier, qui consiste à retourner contre elle des éléments qu’on lui a empruntés
et baptisés autrement, comme c’est le cas dans beaucoup de psychothérapies.
Le monde psy peut être compris comme le miroir ou le microcosme de la société
dans lequel il prend place, et l’immense demande de psy comme un analyseur
des pathologies du lien et de l’identité. L’auteur prône, pour le psychanalyste, une
éthique de l’être, qui implique une forme de foi dans le possible et la capacité de
tenir l’entre-deux entre la place et le déplacement.

mots-clés
Idée psy, place, déplacement, entre-deux, psychanalyse, science, religion,
psychothérapie, monde psy.
42 Nouvelle Revue de psychosociologie - 20

DANIEL SIBONY, PLACEMENT AND SHIFTS OF PSYCHOANALYSIS

aBstract
Since its beginnings, psychoanalysis has undergone many shifts and has greatly
extended into the social realm ; Freudian concepts have been appropriated by
all and sundry. The question of what remains of its invariant components and
of what has changed in it, is the subject of this article. The idea of « psych »,
which the author roughly equates to psychoanalysis, or to what remains of it in
contemporary society – mainly transfer and interpretation – continues to allow
for the symbolic transference brought about by the dead ends of religion and
science.
The attacks psychoanalysis has been under reveal a complexe du Second Premier
(complex of the Second First), which consists of using concepts borrowed from
psychoanalysis while turning them against it and giving them different names, as
is the case in many psychotherapies.
The « psych world » can be understood as the mirror, or microcosm of society
in which it occurs and the « shrink » as the analyzer of relational and identity
pathologies. The author advocates an ethics of being for the psychoanalyst. The
ethics of being implies a form of faith in the possible, and the ability to maintain
interaction between place and displacement.

KeyWords
« The idea of psych », placement, displacement, interaction, psychoanalysis,
science, religion, psychotherapy, « psych world ».
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