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L'EXIL DE LA LANGUE
- Fragments de langue maternelle -

POINT HORS LIGNE


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Jacques Hassoun

L'EXIL DE LA LANGUE

- Fragments de langue maternelle -

POINT HORS LIGNE


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DU MEME AUTEUR

Entre la mort et la famille : la crèche


1 édition : éditions F. Maspero, 1973
2e édition : Petite Bibliothèque Payot, 1977 (épuisé)
Fragments de langue maternelle
Editions Payot, 1979 ( 1 édition)
Juifs du Nil
1 édition : Edition du Sycomore, 1981
2e édition : Edition Minerve, 1990
Alexandries
Editions de la Découverte, Paris, 1985 (épuisé)
Le Même Livre (avec Abdel Kébir Khatibi)
Editions de l'Eclat, septembre 1987
Les Indes occidentales (une lecture d'"Au-delà du principe de
plaisir")
Editions de l'Eclat, septembre 1987
Les Passions intraitables
Editions Aubier, Paris, mars 1989 (2e édition, avril 1993)
Non-lieu de la mémoire - la cassure d'Auschwitz
(avec M. Nathan-Murat et A. Radzynski)
Editions Bibliophane, Paris, 1990
L'Histoire à la lettre (avec Cécile Wajsbrot)
Editions Mentha, Paris, septembre 1991

A collaboré, par ailleurs, à plusieurs dizaines d'ouvrages collec-


tifs et à de nombreuses revues.

© Point Hors Ligne, 1993


© Illustration de couverture : "Abraham et les anges" (extrait),
du peintre Raphaël.
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Préface à la 2 édition

Alexandrie, 20 février 1993

Ce livre plus qu'ancien et depuis longtemps épuisé est au-


jourd'hui réédité. Il m'a fallu relire. Me confronter à un style ob-
solète, m'étonner devant des propositions depuis longtemps ou-
bliées et qui ont pourtant servi de point de départ à des élabora-
tions ultérieures (les Indes occidentales, ou les Passions intrai-
tables), il m'a fallu élaguer, il m'a fallu aussi conserver des tour-
nures chargées de lacanisme, témoignages d'une atteinte de la
langue par une théorie à laquelle je continue à adhérer.
Il m'a fallu adjoindre aussi d'autres textes suscités après-coup
par le signifiant langue (ou lalangue ?) et que j'ai décidé d'es-
saimer - sans souci de chronologie - dans la première version de
cet ouvrage.
Cette insistance de la question que pose la langue justifie-t-
elle la réédition de ces Fragments... en une édition revue et
(considérablement) augmentée ?
Je le suppose.

N.B. Je remercie Gérard Pommier de m'avoir encouragé à af-


fronter ce travail d'élaboration second et Judith Wolfde m'avoir aidé
à reconstituer le puzzle de l'Exil de la langue.
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Paris, 8 juillet 1978

Une dernière fois, l'auteur va tourner les pages de ce recueil.


Le temps est venu de relire. De ré-écrire. De maintenir ou d'éla-
guer les boursouflures ou les barbarismes venus d'un espace
territorialisé. Hors-exil. Un espace d'adhésivité textuelle comique
et dramatique.
Entre les murs des rocailles langagières et des concrétions
pentecôtistes s'est frayée la nécessité de jeter quelques lumières
sur la langue maternelle.
Et c'est dans ce défilé que s'avance Meshoullam. Revenu du
temps de l'oubli, il introduit, par la dérisoire magnificence de sa
danse, une mise en ordre dans le puzzle sonore des confusions
langagières. Afin que s'ordonne et se reconnaisse la langue ma-
ternelle.
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MESHOULLAM
ou
LE DANSEUR RECUEILLI

INTRODUCTION

Souvent, par le passé, j'ai été amené à user de l'épigraphe.


Une citation, une phrase retranchée d'un texte, me servait alors
de bannière ou de blason : emblématique venue d'un ailleurs de
rencontre, l'épigraphe a pour but d'attirer l'attention du lecteur
sur la généalogie d'un texte dans laquelle l'auteur s'expose.
Reste qu'à placer un écrit sous l'autorité d'un autre marque le
choix délibéré de ne s'autoriser à avancer et à défendre une idée
qu'entouré de quelques garanties de respectabilité.
En outre, de la même manière qu'un chant aussi nouveau qu'il
puisse sonner à l'oreille n'est jamais étranger à quelque vieille
mélodie, à quelque incantation qui nous semble présente de tout
temps et pour l'éternité de notre propre existence, user de l'épi-
graphe revient à reconnaître une antériorité inspiratrice et limi-
tante tout à la fois.
Car s'il n'est d'improvisation qui ne suive un thème mélodi-
que, un ordonnancement logique de sons élémentaires, il est tout
aussi évident qu'aucun texte, et aucun texte analytique en parti-
culier, n'échappe à la théorie analytique telle qu'elle lui pré-
existe.
Ce recueil ne sera précédé d'aucune adresse explicite. Mais
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son véritable destinataire, celui qui lui a servi de coup d'envoi,


est un homme dont le souvenir a resurgi fort à propos, alors que
se mettaient en place les fragments épars de cet ouvrage.
Je donne la valeur de remémoration à ce revenu du monde de
l'oubli - le souvenir de Meshoullam le chanteur - et en tant que
tel, je trouve légitime de placer cette histoire en introduction de
ce livre.
Meshoullam, dont nous ignorons le patronyme, et qui était le
plus souvent surnommé El-Maskin (l'Indigent) ou Magnoun (le
Fou), était un personnage dont l'unique activité salariée consis-
tait à être présent aux offices religieux qui requièrent la présence
de dix hommes. Ce salarié du culte était pourtant possédé d'une
passion qui l'animait et lui procurait un plaisir intense : il aimait
chanter. Il aimait les psaumes de David selon l'art précieux du
fredon espagnol. Hantant les oratoires et les temples bien avant
l'heure régulière des cultes, il emplissait l'espace de sa voix, et
rien au monde n'aurait pu lui interdire le chemin de ces lieux où
ses services étaient loués.
Parfois, pourtant, de méchantes gens lui barraient l'accès à
l'oratoire. Le prix à payer pour avoir droit au passage était sim-
ple et toujours le même : il devait danser, il fallait qu'il mît en
scène son corps de vieil enfant comme pour parfaire aux yeux de
son public son image de marque.
Et Meshoullam (dont le nom signifie le restitué, mais aussi
celui qui complète) dansait. Il dansait avec une redoutable hu-
milité, jusqu'à s'effondrer sur le sol, hors d'haleine, épuisé.
Alors, sous les quolibets et les crachats, la nuque claquée de
grandes gifles, Meshoullam qui venait de donner ses preuves de
folie et de vassalité, se relevait et entrait dans l'oratoire, où il
pouvait enfin ouvrir son livre de psaumes et chanter.

Cette histoire que je rapporte ici, d'entrée de jeu, est pourtant


tout à la fois démonétisée et monnayable.
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Monnayable, elle est susceptible d'entrer dans un système


d'échanges et d'étayages et permet d'annoncer la couleur quant au
dérisoire attaché au spectacle qu'un insensé donne
spec(tac)ulairement de sa passion.
Démonétisée, cette histoire, venue d'un autre temps, n'a plus
cours dans la foire aux vanités. Peut-être aujourd'hui, incon-
scient de sa dégradation, Meshoullam, transplanté, a-t-il été
élevé à la dignité douteuse d'un psychiatrisé, ou d'un néo-agricul-
teur moyen-oriental. Si ce n'est de nous avoir offert l'illusion que
nous tenions à travers ce destin singulier un trésor d'images et de
signifiants, et de nous avoir permis d'entendre à quelles extrémi-
tés l'amour pouvait amener cet homme simple et de peu de cul-
ture, l'histoire de Meshoullam nous importerait fort peu.
Mais que vient représenter ici cette séquence misérabiliste
que le lecteur pourrait entendre comme l'écho lointain d'une la-
mentation ghettoïque cent fois décrite?
Cette danse n'est pas sans avoir infecté de sa présence les pa-
ges qui vont suivre. C'est à partir de cet oublié qu'un certain
nombre de textes qui figurent dans ce recueil ont été élaborés.
Textes de rupture et d'allégeance à ce qui fait coupure, écrits de
recomposition, reprises d'un enseignement, ils se traçaient tous
sur une page qui, tel un bloc magique, portait non encore entiè-
rement effacée, en arrière-fond, l'image insensée du danseur figé
dans un mouvement baroque devant les portes ouvertes du lieu
inaccessible.
Evoquer le souvenir de Meshoullam dansant - tel un roi -
sous les quolibets, devant les portes ouvertes du temple, est-ce
une provocation ?
Et qui nous dira ce qui aujourd'hui représente une provoca-
tion à écrire à propos de la langue ?

Cette anti-épigraphe confidentielle délimitée, il me faut


maintenant tracer ce qui a pu servir de fil conducteur à ce livre.
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Ces textes, écrits pour la plupart à partir de l'[enfant-mort],


semblaient au départ se disperser comme animés d'une force
centrifuge qui renforçait l'alliance des termes alliés enfant et
mort. La lecture des Ecrits et des séminaires de Lacan, des ou-
vrages de Freud, en confirmant le lien logique qui pouvait exister
entre deux essais, ne me confortait en rien. Elle m'incitait, bien
au contraire, à me cantonner dans la seule étude textuelle et à
continuer à poser, ici ou là, des écritures hétérogènes ou des
élaborations qui ne cessaient de prendre la tangente pour mieux
désigner ce qui faisait centre, sinon ombilic.
Des événements institutionnels survenus au sein de l'Ecole
Freudienne de Paris 1 devaient pourtant venir interrompre ce qui
ne cessait de faire boucle. Seule la production théorique qui a pu
en résulter compte, et donne un sens à l'assemblage des écritures
qui composent ce recueil.
La publication de cet ensemble serait-elle un dénouement ?
Vraisemblablement, à condition de considérer que ce qui était
devenu pour beaucoup - et pour l'auteur lui-même - une intrigue
théorique, emprunte désormais les sentiers battus d'une théorie
présente bien avant que ne se trame le texte de 1'[enfant-mort].
Somme toute, l'[enfant-mort] représenterait la décomposition
et la mise en mots du temps de la constitution du lieu de l'Autre.
L'[enfant-mort], comme ensemble, serait le support imagi-
naire d'une approche de la fonction paternelle.
Si nous voulons bien considérer que le mythe freudien de l'in-
corporation du père (le mythe par excellence) tend à rendre
compte des voies par lesquelles l'enfant accède au symbolique,
l'[enfant-mort] serait l'écriture d'une imagerie qui retracerait le
meurtre de l'enfant. De cet enfant que l'après-coup du discours
nous restitue en termes d'enfant du narcissisme primaire.

1. Les conflits autour de la passe, la création de "l'Ordinaire du


Psychanalyste" par F. Hofstein et R. Zygouris, le travail au sein du groupe
(de travail) de Philippe Gérard...
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L'[enfant-mort] serait la trace évanescente d'un passage p a r


les défilés de la mort de cet enfant meurtri et magnifié.
C'est à l'endroit de cette trace que le sujet advient, que le N o m
s'inscrit, et que l'amour qui est lié "à la mort du père et à l'abso-
luté du commandement originel" 2 donne le plein de s a mesure.
C'est à cet endroit que se pose l'énigme de la langue.

Aussi cette préface, qui met en scène u n fou de Dieu, t r o u v e


ici sa place, comme ouverture d'un recueil dont la composition
rend compte d'une écriture en coups de fléchettes qui ratent leur
but p o u r mieux le désigner et révéler du même coup les ramifi-
cations d'une passion préoccupante.
M a i s en quoi l'histoire de Meshoullam - le chanteur passionné
- est-elle exemplaire ?
P a r l'illusion qu'elle nous offre de tenir un trésor d'images
flamboyantes. P a r l'abjection qu'elle révèle aussi. L'abjection de
celui qui au nom de Dieu, d'une Femme, d'un C h e f ou d'un
Maître se passionne au point de susciter la dérision d'un entou-
rage étonné p a r cet acharnement à atteindre une divinité qui n'a
pu prendre quelque consistance que p a r le silence qu'elle observe.
L a croyance dans la divinité est une croyance dans le silence
d'un Etre (d'un N o m du N o m ) dont la parole pourrait être tou-
jours sur le point d'être proférée. P o u r réintroduire le chaos d'un
commencement tout entier inaugural. Aussi lui seront adressées
prières et invocations soutenant la radicalité d'un silence toujours
plus mystérieux, plus opaque, plus fragile, et qui n'a été r o m p u
que p o u r proférer un "tu n'invoqueras pas le nom de ton Seigneur
en vain" parfaitement sidérant.
Chanter la divinité p o u r ne rien susciter de son existence, la
chanter en pure perte, n'est-ce pas le drame dans lequel se sont
enfermés ceux qui oscillant entre Femme et Dieu, entre un

2. J. Lacan, Séminaire, "l'Identification", 21 mars 1962, inédit.


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Maître ou un Chef, tournent sans se lasser a u t o u r d'un Unique


illusoirement incarné, campent dans u n funeste tout-amour et
confondent a m o u r et passion, jouissance et plaisir, j u s q u ' à ce que
mort et/ou folie s'ensuivent ?
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Qui mieux que le personnage du truchement pourrait repré-


senter ce p a s s e u r d'images que fut Meshoullam ?
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II

LE TRUCHEMENT

Ce texte est une invitation au voyage. Aussi, me semble-t-il


devoir être introduit par une réflexion que le protagoniste japo-
nais du récit de Marguerite Duras - Hiroshima mon amour -
adresse à son amante, la belle Nivernaise : "Tu n'as rien vu à
Hiroshima" ; réplique qui rendrait compte de ce qu'un paysage
suscite comme impossible, invivable, pure horreur. Dire qu'il
peut y avoir de l'inimaginable tendrait à mettre en évidence des
mécanismes où les effets ravageants de la fascination ne font
plus que décrire la détresse à laquelle l'humain est en proie, au
point que pour survivre celui-ci est amené comme à susciter de
l'absence. Faire trou dans l'inimaginable, c'est ainsi que se défini-
rait une hallucination d'absence dans ce qu'elle peut avoir de
soulageant. Il est d'ailleurs remarquable de considérer que celui
qui est plongé dans cette horreur ne perçoit de son entourage que
des corps désubjectivés, susceptibles seulement d'apporter quel-
que consistance ou quelque support au défaillant de son imagi-
naire. Cette défaillance pourrait être rapportée à l'inquiétante
étrangeté que Freud renvoie au corps voluptueux de la mère,
mère a-discursive qui ne cesse de poser la question d'un "se sépa-
rer d'elle" spéculaire.
Ce montage introductif quelque peu crépusculaire tend à ren-
dre compte que, si on ne peut rien voir de Hiroshima, Pompéi,
ville déserte pétrifiée, se donne à voir, sans que quiconque
puisse articuler "tu n'as rien vu à Pompéi".
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D'où la fonction d'un nouage qui viendrait rendre compte que


cet ensemble - hallucination d'absence, inimaginable en fonction,
impossible du réel et inquiétante étrangeté - est susceptible de
rendre compte du bord où se tracent les lettres constitutives "d'un
savoir" dont le propre étant d'être oublié ne cesse de tendre à en
"appeler à sa propre interprétation". Que serait un savoir dont le
propre étant d'être oublié appelle sa propre interprétation ? Cet
appel, expression de l'horreur ou du symptôme, peut se poser en
terme de demande d'analyse. Demande qui, dès l'instant où elle
se formule, postule la reconnaissance du transfert, du refoule-
ment, et de l'interprétation.
Essayons d'introduire dans cette partition connue, maintes
fois jouée, jusqu'à l'écœurement, quelques variations. Le person-
nage du truchement nous en offre la possibilité. Saisissons-la.
Quand le voyageur, souvent un pèlerin, se rendant en Terre
sainte, débarquait dans l'un des Etats du Levant, il embauchait,
dans un des ports où son navire faisait escale, un homme de
confiance. Traducteur, interprète, susceptible de lui simplifier les
démarches à effectuer auprès des autorités locales, le truche-
ment, tel était son nom, le suivait dans ses déplacements, et à
l'occasion le doublait.
Le mot de truchement est lui-même une redondance.
Etymologiquement, il vient de l'italien "dragomano", qui vient du
byzantin "dragoumanos" et du sémitique "torgueman". Ce n'est
que tardivement qu'il signifie "ce ou celui qui fait comprendre".
Ainsi l'Européen qui avançait péniblement de Gênes à
Constantinople, de Constantinople à Rhodes, de Rhodes à
Alexandrie, puis à Jérusalem et Nazareth se trouvait le plus sou-
vent sommé de s'adjoindre un intermédiaire. Et d'abord je souli-
gnerai ce fait notable : l'immuabilité tout à fait étonnante des
parcours qu'effectuent ces pèlerins. Depuis la chronique de Joos
Van Distele, Voyage en Egypte (1482), au récit de Gérard de
Nerval, Voyage en Orient, en passant par Jean Thevenet, Le
voyage du Levant (1645), et Eugène Boulier, Journal d'un
voyage en Orient... l'itinéraire décrit, le cérémonial, sont tou-
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jours les mêmes. Un truchement, parfois membre d'une de ces


minorités religieuses qui firent les beaux jours de l'Empire otto-
man, juif, grec, arménien ou copte, suivait le pèlerin - ami, frère,
importun, encombrant, et pour tout dire servant - on le voit
dans les récits des voyageurs s'imposer à l'étranger au point de
lui devenir indispensable. Des familles, des dynasties d'accom-
pagnateurs s'instituèrent dans cette fonction, au point qu'en di-
verses régions de l'empire soumis à la Sublime Porte et au Divan
impérial 2 le Diwan, apparurent des patronymes de Torgueman,
ou Tordjeman : truchement.
Parfois au cours de ces périples, un pieux voyageur souhaitait
accomplir tel parcours qui ne convenait pas au truchement.
Aussitôt celui-ci invoquait la présence de tribus barbares, vivant
de rançons, anthropophages, adorateurs de divinité fabuleuse,
censés sévir dans la région à visiter, et propres à rebuter les plus

1. Ce terme de servant il nous faut l'entendre aussi comme le personnage


du film de Losey.
2. Petite illustration étymologique du terme "divan" et des voyages suc-
cessifs que ce terme a effectué... de l'Empire perse à l'Empire austro-hon-
grois. Une première étymologie nous est donnée par Ibn Khaldoun : "Un
beau jour, Khoerô, le shah de Perse, regardait travailler ses secrétaires.
Ceux-ci faisaient des calculs de tête et chacun avait l'air de parler tout seul.
Le roi s'écria : "Ils sont fous." Ce qui se dit en persan : divâne. A la suite de
quoi, le bureau s'appela "divân" par chute de la finale "e" pour rendre la pro-
nonciation plus facile en arabe. On en fit donc "dîwân" en arabe. Enfin, le
mot vint signifier le rôle des impôts. Autre explication : "divân" est le pluriel
persan pour "diables". Les secrétaires s'appelaient ainsi, en raison de leur
rigidité diabolique, de leur intelligence du facile comme du difficile, de leur
habileté à rapprocher les indications éparses et dispersées. Dans ce sens, les
secrétaires chargés de la correspondance officielle reprirent le terme de
"dîwân" et l'appliquèrent à leur lieu de travail à la cour. Par ailleurs, on
trouve dans le Hâdith, dans les commentaires du Coran : « Ils ne sont unis
par aucun "dîwân" du récitant », le dîwân étant le code...
Voici d'autres indications dans les dictionnaires, dont le Dictionnaire de
la Langue arabe : 1) "Dawana", verbe. Composer un registre, registre mili-
taire, douanier, douane. 2) Recueil de poèmes. 3) Le nom d'un chien. Enfin,
dans le Robert : "Au temps de l'Empire ottoman, salle garnie de coussins où
se réunissait le conseil du sultan ; par analogie dans les maisons turques,
musulmanes, vaste salle de réception entourée de coussins." (D'après Abd-el-
Kébir Khatibi : Histoires généalogiques du Divan. Transition n°6).
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courageux, propre aussi à créer une anthropologie fantaisiste sur


laquelle l'Occident vécut quelques siècles durant. Tel autre
rêvait-il de quelques courtisanes, de quelques visites scandaleu-
ses dans un harem, la mise en scène féerique aussitôt surgissait,
tous les interdits locaux, a p p a r e m m e n t abolis devant les vertus
persuasives d'un truchement roublard, malin et menteur. Que des
bordels levantins fussent décrétés demeures de féroces ma-
melouks 3 prêts à surgir pour étriper l'adorateur du Nazaréen,
qu'importe. L a magie verbeuse du truchement, appelée aussi
"drogman" j u s q u ' à nos jours dans les consulats de France au
Proche-Orient, agissait avec efficience. Le truchement ne se
contentait pas de traduire les dialogues et de servir d'intermé-
diaire : il traduisait, sans en connaître un mot, l'inconnaissable
des bas-reliefs hiéroglyphiques, interdisant ainsi au voyageur de
n'y percevoir que de vagues rebuts commis p a r des primitifs en
mal de transmissions. Les truchements traduisaient aussi le pay-
sage au point de le rendre vrai. "Que s e r a i t d ' a i l l e u r s un p a y -
s a g e qui ne p a s s e r a i t p a s p a r le discours, sinon un objet à
c o n q u é r i r ou à détruire, sinon une nature, n o n p l u s morte - une
n a t u r e morte est une n a t u r e r e t r a n s c r i t e - mais une n a t u r e
cadavérique, obscène, offerte ? "
Le truchement traduisait les usages j u s q u ' à les rendre vrai-
semblables. Ils traduisaient le géographie 4 j u s q u ' à la rendre
compréhensible au barbare venus d'outre-Méditerranée. Car,
s o m m e toute, ce que le truchement et le pèlerin construisait de
concert - en toute ignorance - était le d o n n é à voir de l'un inter-
p r é t é p a r un a u t r e a u p r o f i t d ' u n tiers, le d e s t i n a t a i r e d'un r é c i t
qui révèle l'existence du truchement.
A ce titre, le truchement fonde une vérité, qui procède d'une
rencontre dans ce que celle-ci a de hasardeuse et de fatale tout à
la fois, d'où le trop-bien-entendu est à peu près exclu. N'est-ce
pas dans ce que ces chroniques ont de plus étranges p o u r nous

3. Voir les élucubrations orientalistes d'auteurs tels que Pierre Loti.


4. Voir les belles fantasmagories géographiques et étymologiques qui ont
été écrites à propos des sources du Nil.
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aujourd'hui, que nous pouvons apprécier à quelle vérité subjec-


tive pèlerins et truchement s'adonnaient avec passion ?
D'ailleurs, quand l'historien en arrive à écrire l'histoire à partir de
ses chroniques, mais aussi à partir de documents réputés être
indiscutables quant à leur véracité, actes notariés ou archives, ne
lui arrive-t-il pas de se heurter à la question du sujet que mé-
taphorise celui qui interprète ? Et dans les c o u p u r e s qui existent
entre acte notarié et chronique, quelle est l'opinion que l'histo-
riant doit retenir, sinon celle du chroniqueur ? Méthode hypothé-
tique qui signalant l'acte notarié prend néanmoins en charge le
témoignage de la vérité de quelques-uns, de la vérité dans ce
qu'elle semble receler aussi comme contradictions. D'ailleurs, si
Hérodote a survécu au point de nous être familier encore au-
jourd'hui, si Benjamin de Tudèle ou Joseph S a m b a r i - C a t t a o u i
qui à côté de belles et véridiques chroniques parlent, et après e u x
des générations de pieux voyageurs, de fleuves fabuleux qui
s'arrêtent de couler le samedi ou le dimanche, selon la confession
du voyageur ou du truchement, si tant et tant de récits de voyage
rapportent immuablement les mêmes fabliaux et les mêmes
charmants t a b l e a u x baroques surchargés d'images, à peine diffé-
rents les uns des autres, n'est-ce pas encore notre truchement qui
en est la cause ? Le truchement g a r a n t du voyage, vous l'avez
deviné, occupe une place tout à fait particulière dans ces pres-
que-réalisations de désir que furent souvent ces pieuses péripé-
ties tenant lieu d'épopées fabuleuses et de chevauchées héroï-
ques : le truchement est le Sancho P a n ç a de ces abbés don-
quichottesques, de ces pieux nobliaux en mal de croisade, de ces
bourgeois confits en dévotion qui n'hésitaient pas d'ailleurs a u
décours d'une envolée mystique à signaler l'intérêt qu'aurait leur
bonne ville de Gand, de Gênes ou de Lyon à établir quelques
comptoirs dans ces villes du Levant, même si p o u r se faire ils se
devaient de payer taxes et pots-de-vin à des percepteurs juifs ou
à des schismatiques m a r c h a n d s de soie et d'épices. C a r le tru-
chement, irrémédiablement provocateur - c'est encore une autre
de ses qualités -, ne se faisait pas faute d'organiser de telles ren-
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P o u r conclure, nous avancerons l'hypothèse que si l'acte ana-


lytique se soutient de l'extra-territorialité et la psychanalyse d'une
rupture... le psychanalyste quant à lui - tel u n truchement en
proie à ses bévues ne peut théoriser et interpréter qu'à partir des
disjonctions qu'il introduit dans la l a l a n g u e .
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X I V

LIGNES DE FRACTURES
TRADUCTION ET EXIL DE
LA LANGUE

Il est de l'intraitable dans la langue. Dans le passage d'une


langue à l'autre, dans la traduction, il est toujours un reste irré-
ductible qui, touchant au réel, met en évidence une impossibilité
remarquable de rendre très exactement l'ensemble des acceptions
(des significations, du sens) qu'un mot ou une séquence langa-
gière recèle comme signifiants. Nous pouvons donc émettre l'hy-
pothèse que le premier temps d'une traduction qui s'impose est
constamment désubjectivante et désymbolisante.
Un exemple nous est fourni par le ladino : judéo-espagnol
calque qui traduit mot à mot le texte du Pentateuque et des
Vingt-Quatre Livres (que les gentils appelle la Bible). Cette
traduction réservée au seul usage synagogal est parfaitement
inaudible : pour les Espagnols ou les Juifs c'est littéralement...
de l'hébreu. Cette traduction a représenté le temps de l'ur-
gence, quand il a fallu fournir aux juifs christianisés une
nouvelle familiarité avec le texte biblique. Néanmoins, les
premiers traducteurs éprouvaient une telle crainte sacrée de

1. Différent du judéo-espagnol ou djudezmo : langue parlée de ceux des


juifs balkaniques, de l'ex-Empire ottoman et du Proche-Orient dont les ancê-
tres ont été expulsés d'Espagne à partir de 1492. Le ladino - insistons - est
une langue sacrée, morte.
2. Selon le mot de Haïm-Vidal Sephiha.
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t r a h i r la version h é b r a ï q u e p r e m i è r e qu'ils s ' o b l i g è r e n t à en


f a i r e une lecture mot à mot... c e p e n d a n t que d a n s la vie cou-
r a n t e a l l a i t se f o r g e r a u f i l des siècles une l a n g u e parlée... le
judéo-espagnol.
C'est dire qu'une traduction qui se veut littérale demeure let-
tre morte. Elle représente le pari - toujours perdu d'avance - de
rendre compte avec piété de l'ensemble des contenus qu'un terme
est susceptible de porter dans tel ou tel autre idiome. Dès lors, il
est évident que le jeu des signifiants rattachés à telle séquence
discursive ne peut en a u c u n cas être transmis si le traducteur se
contente d'user du seul dictionnaire p o u r rendre la polysémie d'un
signe.
Autant d'évidences qu'il me faut pourtant rappeler et qui
m'ont fait soutenir que le traducteur est d'abord et avant tout un
interprète sinon un truchement. S o m m e toute, il s'agit de trouver
dans la langue d'accueil les termes qui permettraient de rejouer
sur une autre scène le représentation qui tente de se donner à
entendre dans la langue du premier locuteur, du premier écrivain.
Ainsi, traduire reviendrait à transmettre un texte tiers, situé à
la jonction d'un tout-traduire source de trahison et d'une dérive
qui recèle l'énigme d'une langue demeurée étrangère sinon
étrange 3
J ' a i été p o u r m a p a r t confronté à cette difficulté en é c r i v a n t
cet ensemble d e récits intitulé Alexandries. J ' é t a i s p a r t i du
p r i n c i p e que ce texte devait, de p a r ce qui subjectivement a v a i t
p r é s i d é à s o n écriture, ne c o m p o r t e r a u c u n terme en l a n g u e
a r a b e (ou hébraïque, ou italienne, ou a m é r i c a i n e . Aussi

3. Le terme de trahison est une création française à partir de tradere qui


est à l'origine de deux termes : traditio qui se réfère à l'acte de transmettre,
de livrer... et de traditor, le renégat, celui qui passe au groupe adverse, celui
qui se déporte ailleurs... Traducere, traduire qui signifie aussi "faire passer"
a été construit autour de la racine dux (le chef).
4. Jacques Hassoun, Alexandries, éditions La Découverte, 1985. J'avais
adopté Alexandries pour "écrire Alexandrie", dans la mesure où mes récits
représentaient l'effet d'écriture d'une ville fragmentée par l'exil en une série
de paysages urbains recomposés à New York, au Caire, à Jérusalem, à
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q u a n d il m ' a r r i v a i t de r e n c o n t r e r un m o t d a n s l'une de ces


langues, j e me c o n d a m n a i s à le t r a d u i r e en é t a n t a u p l u s p r è s
de ce qu'il p o u v a i t représenter. D o n n o n s - e n un exemple :
j ' a v a i s la possibilité de n o m m e r le Souk el-Kheit (littéralement
"le M a r c h é d u fil"), le " Q u a r t i e r des merceries". Or, "fil"
d i s p a r a i s s a i t d a n s cette traduction. Il me f a l l a i t t r o u v e r un
a u t r e terme qui tout à la f o i s p o u v a i t r e n d r e l ' a t m o s p h è r e de ce
q u a r t i e r médiéval d'Alexandrie - composé d ' u n f i n lacis de
venelles et d'impasses, b o r d é de magasins, d o n t les volets une
f o i s r a b a t t u s p o u v a i e n t s e r v i r d'étals - et qui p e r m e t t r a i t d a n s
le même temps de ne p a s banaliser, a b r a s e r , ce qui s'y t r a m a i t
s a n s t r a h i r a b s o l u m e n t le nom de cet e s p a c e urbain. C'est a l o r s
que j ' a i trouvé "marché des f i l a t e u r s " qui me p e r m e t t a i t d'indi-
q u e r que ces m a r c h a n d s qui f a i s a i e n t commerce du f i l n o u a i e n t
avec cet "objet-fil" de tels rapports, que n o u s p o u v o n s d i r e
qu'ils le f a b r i q u a i e n t . D u moins en était-il a i n s i p o u r les cha-
lands qui s ' a g g l u t i n a i e n t a u t o u r de leurs échoppes.
A ce titre ces "merciers" étaient des filateurs. E n outre, une
é t r a n g e contiguïté a r g o t i q u e a s s i g n a i t en a r a b e a u terme de
"fil"/"Kheit" la même c o n n o t a t i o n sexuelle qu'en f r a n ç a i s
("enfiler") qu'il ne f a l l a i t p a s p e r d r e d a n s le p a s s a g e d ' u n e
l a n g u e à l'autre.
Dès lors, "mercerie" devenait - même si le terme était adé-
quat - parfaitement impropre s'il me fallait, en tant qu'auteur,
signifier ce qui se j o u a i t dans la l a l a n g u e a u t o u r de ces mots,
Souk el-Kheit.

L a traduction d'un texte, d'une phrase, d'un mot, représente


un passage. L a langue ne saurait sortir indemne de ce défilé : elle
s'invente dans cette opération et subit une transformation sem-
blable à celle qui affecterait un corps chimique qui p a s s a n t d'un
état à l'autre acquiert quelques qualités et en perd d'autres.
Cet au-delà, ce fait d'outrepasser une frontière idiomatique,
relève constamment d'un j e u d'écriture, dans la mesure où le

Venise, à Santa Fe...


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p a s s i f et l'actif qui président à cette opération doivent c o m m a n -


der la cohérence interne du récit, du propos, des présupposés
théoriques qui sous-tendent l'en-deçà du texte o u du propos
soumis à la traduction.

Compliquons quelque peu cette proposition en faisant appel à


deux autres exemples.

Le p r e m i e r est celui qui a p r é s i d é à la t r a d u c t i o n p a r les


Septante du t é t r a g r a m m e YHVH, p a r le m o t g r e c de Théos ou
Kyrios. E t d'ailleurs, c o m m e n t p o u v a i t - i l en être a u t r e m e n t ?
YHVH est une f o r m e a n o m a l e et n é a n m o i n s c o h é r e n t e a u texte
h é b r e u d o n t le j u i f i g n o r e la p r o n o n c i a t i o n . Ces q u a t r e con-
s o n n e s s o n t c o n s t a m m e n t t r a d u i t e s à l ' i n t é r i e u r même de la
l a n g u e h é b r a ï q u e p a r A d o n a ï (Mon S e i g n e u r s ) . Aussi, ces
q u a t r e c o n s o n n e s ne p o u v a i e n t qu'être traduites, dès lors qu'il
s ' a g i s s a i t de r e n d r e lisible p a r le g e n t i l le texte biblique. C ' e s t à
p a r t i r de celui-ci que les p r é d i c a t i o n s c h r é t i e n n e s p u r e n t se
tenir. J ' é m e t s l'hypothèse q u ' u n e divinité i n n o m m é e et innom-
m a b l e ne p o u v a i t tenir d a n s la p e r s p e c t i v e trinitaire. C a r si
d i r e "le F i l s de D i e u " est éventuellement p e n s a b l e , é n o n c e r "le
F i l s des Q u a t r e C o n s o n n e s " q u ' a u c u n e voyelle ne vient dialec-
tiser, relève bel et bien de l ' o r d r e de l'impossible.
Le second exemple rend compte des avatars que représente le
passage d'une traduction à l'autre, en particulier q u a n d le second

5. Selon le mythe, 70 savants judéens traduisirent pour Ptolémée II


Philadelphe (285-246 avant l'ère vulgaire) l'ensemble des Vingt-Quatre
Livres. Un miracle, dit-on, présida à cette entreprise : ils livrèrent tous la
même traduction. Cette coïncidence, notons-le au passage, confère bel et
bien à cet épisode un aspect mythique. En fait, la traduction du Pentateuque
s'est faite au III siècle avant l'ère vulgaire, cependant que "les Prophètes et
les Ecrits" furent traduits du IIe au début du 1 siècle avant l'ère chrétienne.
6 Ceci n'est pas une erreur typographique : en effet Adonaï qui veut dire
"mon Seigneur (Dieu)" et qui traduit à l'intérieur de l'hébreu le tétragramme
YHVH est en lui-même une anomalie. En effet Adon(n) veut dire "seigneur",
"Adoni", "mon seigneur"... mais dès lors que la divinité entre en jeu, un mot
nouveau, aberrant a été créé ; bâti comme un pluriel, il n'en est pourtant pas
un (le pluriel de Adon(n) est Adonim). Il signifierait (peut-être... c'est mon
hypothèse) la pluralité des sens nés de l'énigmatique YHVH. D'où ma pro-
position de l'écrire en français "mon seigneurs".
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traducteur ignore tout de la langue de départ.


D a n s l'un de ses récits, le Dernier Démon, I s a a c Bashevis
S i n g e r met en scène deux p e r s o n n a g e s , deux "âmes", qui
s ' a i m a n t t e n d r e m e n t s o n t c o n d a m n é s à m o u r i r à "la vie", c'est-
à - d i r e à être p r é c i p i t é s s u r terre p o u r s ' i n c a r n e r d a n s d e u x
corps différents... Cette m o r t q u ' e s t p o u r eux la vie va se
r é s o u d r e lors de leurs retrouvailles. Or, et c'est ce qui compte
p o u r nous, ces deux p e r s o n n a g e s a p p a r a i s s e n t sous les n o m s de
J a c h i d et J e c h i d a h : effet d ' i n q u i é t a n t e é t r a n g e t é p o u r le
lecteur f r a n ç a i s h é b r é o - ( o u yiddisho-)phone. E n fait, le t r a d u c -
t e u r f r a n ç a i s n ' a f a i t que r e - t r a n s c r i r e l'écriture a n g l o - s a x o n n e
ou g e r m a n i q u e de Yaẖid et Yéhidah qui veut d i r e l ' U n et l ' U n e
(ou l'Unique - masc. - et l'Unique - fém.). Ici, le l e c t e u r qui
i g n o r e r a i t la t r a n s c r i p t i o n g e r m a n i q u e et le sens h é b r e u de ces
termes ne p e u t que p e r d r e ce qui j u s q u e d a n s les n o m s des
p r o t a g o n i s t e s p o r t e t é m o i g n a g e de la p a s s i o n comme de la
j o u i s s a n c e qui les a n i m e et d o n t ils s o n t la cause. M a i s
"Unique" pouvait-il, d a n s la p e r s p e c t i v e de la l a n g u e f r a n ç a i s e ,
r e p r é s e n t e r Yahid, si l'on s o n g e que ce terme en h é b r e u p e u t
a u s s i vouloir d i r e Isolé(e), Retranché(e) ( v o l o n t a i r e m e n t
d é t a c h é des a u t r e s mais a u s s i celui qui est mis a u b a n d ' u n
groupe) ?
A u t a n t de questions qui, en l'occurrence, relèvent d e l'indé-
cidable, d ' a u t a n t q u ' à lire l'histoire de Yahid et Yéhida, n o u s
suivons à la trace ces différents signifiants a t t a c h é s à l e u r nom.
Dans l'acte de traduire, car il s'agit bien d'un acte situé à la
pliure d'un inaugural et d'une insistance signifiante, nous p o u -
vons dès lors percevoir que nous sommes c o n s t a m m e n t en pré-
sence d'un jeu où la lettre joue un rôle de premier plan.
Je prétends que de la même manière qu'un dit est énoncé en
fonction et en direction d'un destinataire, un texte est c o n s t a m -
ment en souffrance d ' a u moins un lecteur, c'est-à-dire d'un

7. Cf. Le Fantastique - 15 nouvelles - Récits du monde, textes réunis et


présentés par Antonia Gasquez et Edith Heintzmann, Nathan, 1992.
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truchement qui assigne à la fonction du récit la place d'un élé-


ment quatrième.
D'une langue à l'autre, les signifiants subissent des distor-
sions, des déplacements et des condensations... toutes opérations
qui démontrent l'inanité des idéologies de la communication,
mais qui, surtout, mettent en évidence la tâche à laquelle le tra-
ducteur est soumis : se j o u e r des mots/jouer avec les mots.
En effet, il peut exister des effets de traduction au sein d'une
langue donnée : Mallarmé, Breton, Tristan Tzara, L a c a n en ont
donné quelques exemples remarquables. Mais il est aussi des
passages d'une langue à l'autre qui, a c o n t r a r i o , ne sont j a m a i s
que des quasi-translittérations ou des calques dans lesquels les
signifiants seraient comme localisés.
N o u s pouvons donc supposer que plus petit sera l'écart qui
existe entre les deux langues, moins le jeu signifiant et la trou-
vaille que fraye un récit ou une œ u v r e théorique sera perceptible.
Plus grande sera la distance qui existera lors de la traduction
avec le langage commun, plus cette potentialité inventive p o u r r a
représenter un effet de relance sur le texte de départ.
Cela s'appelle très précisément, la transmission : acte qui ne
saurait se réduire au psitaccisme ou à l'instauration du règne de
la plus petite différence, acte qui suppose, bien au contraire, une
constante subversion de ce qui fait immédiatement sens.
L a limite de l'écart serait ici représenté p a r le support maté-
riel de la lettre, ultime bordure qui donne consistance à la struc-
ture du signifiant tel qu'il est localisé dans lalangue.
De la langue 1 à la langue 2, dans l'espace de l'interlangue se
joue cette expérience unique : l'advenue du sujet tel qu'il se situe
dans son adresse à l'Autre. Telle serait la limite qui, p a r exemple,
nous permet d'égrener à propos des prénoms de Yahid et Yéhida,
Unique, Isolé(e), Re-tranché(e), Solitaire, qui ne sont en aucun
cas des synonymes mais des manifestations chiffrées du désir
nouant entre elles un rapport métonymique, qui dans le passage
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d'une langue à l'autre se dévoile.


Tous ceux qui connaissent l'expérience d'une "première lan-
gue parlée", différente de celle qui v a prendre ensuite statut de la
l a l a n g u e dans son rapport à l'écriture, savent que dans des
moments d'in-su, de bévue, de lapsus... des éléments de la langue
s'éclairent d'une manière plus ou moins violente, dès lors qu'ils se
retrouvent soudain articulés à des lambeaux surgis de la pre-
mière langue parlée. Cela relève de la déchirure et de la re-
constitution métonymique tout à la fois. Quel traducteur attelé à
sa tâche de truchement n'a-t-il pas connu ces moments sidé-
rants ? Ignorant dans quel espace langagier il se situe, il se
trouve comme projeté au plus près de l'étymologie, au plus loin
du sens, dans la sidération de la coupure signifiante. Ainsi, peut-
il éprouver jusque dans son corps l'effet d'interprétation que
suppose l'exercice de la traduction.
Bien sûr, ces lents glissements, ces déplacements, trouvent
leur limite à l'orée de l'éclipse de l'Autre qui ferait basculer le
truchement dans une schizophasie lettriste d'une discours qui ne
tient pas et ne transmet rien de plus que la production délirante
d'un seul. C'est donc entre ces deux écueils que le truchement se
tient.

Ici une métaphore s'impose que nous irons puiser dans le


Lettre dite 52 8 :

« J e veux mettre en r e l i e f que les inscriptions qui se suivent


l'une l'autre p r é s e n t e n t l'accomplissement p s y c h i q u e d ' é p o q u e s
successives de la vie. C'est à la f r o n t i è r e de deux telles é p o q u e s
que la traduction du m a t é r i e l d o i t s'effectuer. Les p a r t i c u l a r i t é s
des psychonévroses, j e me les explique en ceci que la t r a d u c -
tion, p o u r certains matériaux, ne s'est p a s effectuée, ce qui a
certaines conséquences. N o u s s o u t e n o n s en effet qu'il y a

8. S. Freud, Lettre 112 du 6 décembre 1896, in Briefe an Wilhelm Fliess,


Fischer, Frankfurt am Main, 1986, p. 219. Traduction, Littoral, n°1, Eres,
Toulouse, 1981.
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t e n d a n c e à l'égalisation quantitative. C h a q u e t r a n s c r i p t i o n
ultérieure inhibe la p r é c é d e n t e et dérive, à p a r t i r de celle-ci, le
p r o c e s s u s d'excitation. L à où la t r a n s c r i p t i o n ultérieure m a n -
que, l'excitation est liquidée selon les lois p s y c h o l o g i q u e s qui
v a l a i e n t p o u r les p é r i o d e s p s y c h i q u e s a n t é r i e u r e s et p a r les
voies qui autrefois étaient à la disposition. Il subsiste ainsi un
a n a c h r o n i s m e , d a n s une certaine p r o v i n c e restent e n c o r e des
"fueros" ; il s'établit une survivance. »

"La défaillance de la traduction, c'est ce qui s ' a p p e l l e le re-


foulement. Le m o t i f de celui-ci est toujours une déliaison de
d é p l a i s i r qui se p r o d u i r a i t p a r traduction, comme si ce d é p l a i -
s i r p r o v o q u a i t une p e r t u r b a t i o n de la p e n s é e qui n ' a d m e t t r a i t
p a s le travail de traduction. "

Je ne saurais ici rendre compte des prolongements que cette


proposition freudienne plus qu'ancienne et toujours actuelle
pourrait avoir p o u r nous, sinon que la traduction peut parfois
être l'occasion de se débarrasser de certains f u e r o s 9 de ces
privilèges encombrants que la langue dite commune exige et qui
ont pu, p a r exemple, a s s i m i l e r l'Unbewuβt à la conception phé-
noménologique de l'inconscient - oubli d'expériences jadis con-
scientes - ou à celle des psychologues.
Traduire l'Unbewuβt comme L a c a n l'a fait p a r le jeu d'une
double traduction - la première qui v a d'une langue à l'autre, la
seconde à l'intérieur même de la langue 2 - permet à partir du
signifiant "bévue", de j o u e r de l'une des qualités de l'Unbewuβt.
Cette fracture de/dans la langue peut pourtant, après un temps
plus ou moins long, produire ce que l'on appelle un c a l vicieux
qui rendrait le transmissible de la lecture lacanienne à nouveau
aléatoire.

9. Le fuero était une loi espagnole ancienne restée en vigueur dans


certaines villes ou certaines provinces garantissant à ces régions des privilè-
ges immémoriaux.
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J'émettrai donc in f i n e l'hypothèse que t r a d u i r e suppose que


le texte produit p a r cette traduction puisse à son tour vieillir,
disparaître sous les concrétions du trop-bien-entendu, du trop-
bien-compris, du trop-bien-admis. A ce titre, la traduction de-
vrait ne relever que de l'éphémère. Elle représente un m o d e de
lecture qui rend compte dans le passage t o u j o u r s d a t é d'une
langue à l'autre, des trouvailles, des ruptures et des continuités
qu'un d i t soutient dans la matérialité même de son écriture (de la
lettre).
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Point final.

A cet ultime signe graphique Meshoullam sort du champ.


S a fonction s'est épuisée.
Il peut disparaître maintenant à l'horizon des illusions que l'on
dit perdues et dont on ne peut j u r e r pourtant qu'elles soient sans
avenir.

(Alexandrie, m a r s 1977-février 1993)


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DANS LA M E M E COLLECTION

Problèmes actuels de la psychanalyse

Lacan et la question du métalangage,


Mireille Andrès.

Poil de carotte ou l'Acte psychanalytique en institution,


Odile Bernard-Desoria.

La Jouissance, un concept lacanien,


Nestor Braunstein.

Pour une clinique différentielle des psychoses,


Contardo Calligaris.

L'Inconscient dans tous ses états,


Diane Chauvelot.

Le Réel et le Sexuel,
Claude Conté.

Lévi-Strauss lecteur de Freud,


Alain Delrieu.

Le Père et sa fonction en psychanalyse,


Joël Dor.

Le Trait du cas,
Claude Dumézil.

La Voie du loup,
Michèle Faivre-Jussiaux.
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La Psychanalyse, chemin des lumières ?


Michel Fennetaux.

La Langue indiscrète,
Marco Focchi.

La Normalité comme symptôme,


D. Chauvelot, C. Conté, M. Czermak, C. Melman, J.T. Desanti,
J.P. Faye, J.R. Freymann, M. Safouan et alii.

La Clinique de l'autisme,
P. Alerini, G. Balbo, M. Basquin, J. Berges, G. Cabassu,
M. Darmon, CI. Dumézil, J.P. Gilson, H. Guilyardi, C. Hoffmann,
A. Jerusalinsky, M.-C. Laznik-Penot, J.C. Lemaire et alii.

La Topologie ordinaire de J. Lacan,


Topologie lacanienne et clinique analytique,
Jeanne Granon-Lafont.

Psychosomatique et cancer,
Jean Guir.

L'Enfant illégitime,
Gérard Haddad.

La Cause du désir, l'agalma de Platon à Lacan,


Jean-Louis Henrion.

La Place de l'amour en psychanalyse,


Maurice-Moshé Krajzman.

Le Compagnon des voyages de Freud,


Jean Lombardi.

Horsexe,
Nobodaddy, l'hystérie dans le siècle,
Catherine Millot.

D'une logique de la psychose,


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L'Exception féminine,
Le Dénouement d'une analyse,
La Névrose infantile de la psychanalyse,
Libido illimited, Freud apolitique ?,
Gérard Pommier.
Essaim, Fascicule de résultats n° 1 de topologie en extension,
Jean-Michel Vappereau.

Œdipe, reviens, tu es pardonné,


Patrick Valas.

Le plus sublime des hystériques, Hegel passe,


Ils ne savent pas ce qu'ils font,
Slavoj Zizek.

FREUD BACK FROM AMERICA

Incidences freudiennes de l'écrit,


Jorge Luis Borges, Bernardo Gandulla.
Leopoldo Torres Argüero, Isidoro Vegh.

Une pratique de discours en psychanalyse,


Roberto Harari.

HORS COLLECTION

L'Amitié,
(ouvrage collectif).

Jeu de Babel,
François Flahault.
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Candelaio,
Giordano Bruno,
(adapté et présenté par Jean-Noël Vuarnet).

Jabès, le livre lu en Israël,


(ouvrage collectif).

L'Homme et la Terre,
(ouvrage collectif).
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ACHEVÉ D'IMPRIMER
SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE
FRANCE QUERCY (S.A.)
46001 CAHORS

N° d'impression : 30551FF
Dépot légal : juin 1993
Imprimé en France

DISTRIBUTION : DISTIQUE T : (16) 37.34.84.84.


L'EXILA
C
JQ
U
E
SDE LA LANGUE

Les textes qui composent ce recueil abordent les rapports du


sujet à la langue, celle que l'on dit maternelle.
Les termes qui la désignent ne peuvent-ils pas d'ailleurs
prêter à confusion ?
Car les petits restes de l'enfant merveilleux qui ne finit pas
de se meurtrir, ces rescapés d'une brisure, ces éclats d'amour,
de nostalgie ou de croyance qui occupent le sujet, constituent la
langue d'un exil intérieur. Assujetti à sa passion, le sujet traque
cette langue inarticulable du trauma comme d'autres recher-
chent des fragments de textes, des parchemins égarés, des ob-
jets de fouille, ou des insignes, qui toujours se dérobent.
L'[enfant-mort] défini ici comme le point d'ancrage de la
pulsion de mort dans le Moi, comme une insistance à mettre des
mots à l'endroit d'une parole suspendue, esquisserait un terme
de passage, un octroi et soutiendrait la fonction symbolisante de
la langue.
L'auteur fera appel à la clinique, à des personnages de ro-
mans ou de films, et au souvenir d'un danseur baroque et
insensé - image stylisée de l'exilé - pour évoquer ces différentes
métaphores de l'exil de la langue.