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Images du courtisan, aux 16e et 17e siècles.

Jacques LORENS, Satires (1633), XI

[...] Pour être courtisan, il faut dissimuler,


Faire le chien couchant, ou ne s'en point mêler ;
Je n'ai point ces vertus : comme sous une halle,
Mon esprit simplement sa marchandise étale ;
Je hais tout artifice et tout déguisement,
Je ne sais ni louer ni blâmer faussement ;
Bref, qu'en tous mes propos je suis si véritable
Qu'un grand ne me veut voir qu'une fois à sa table ;
Et d'ailleurs je ne suis ni flatteur ni devin,
Un peu trop librement je demande du vin ;
Je jouerais à la Cour un mauvais personnage,
Vu, comme chacun sait, que je n'ai qu'un visage.
[…]

Comme un vaisseau sur mer, selon qu'il a le vent,


Fuit quelquefois le nord pour cingler au levant,
Pour ce qu'il périrait s'il n'avait qu'une route,
L'homme que tu connais fait de même sans doute ;
Il a sur son esprit tant de commandement
Qu'à tout ce qu'il lui plait il le ploie aisément ;
Selon le temps qui fait, ou l'astre qui domine,
Il change d'entretien, et de geste, et de mine.
L'Église a divers chants en diverses saisons,
Et tout cela fondé sur de bonnes raisons ;
Lui sans comparaison ne fait rien qu'il n'en die
Le pourquoi, le comment, et qu'il ne l'étudie.

C'est le caméléon qui prend toute couleur,


Qui soupire en sa joie, et chante en sa douleur.
Enfin il s'est acquis un pouvoir sur lui-même
Tellement absolu qu'il n'en est point de même ;
A ce que veut un autre il est si tôt porté
Qu'il semble n'avoir point de propre volonté.

Jean de LA BRUYERE, Les caractères ou les mœurs de ce siècle (1696)

« De la flatterie »

Le flatteur se met à tout sans hésiter, se mêle des choses les plus viles et qui ne conviennent qu'à des
femmes. S'il est invité à souper, il est le premier des conviés à louer le vin ; assis à table le plus proche
de celui qui fait le repas, il lui répète souvent : « En vérité, vous faites une chère délicate » ; et montrant
aux autres l'un des mets qu'il soulève du plat : « Cela s'appelle, dit−il, un morceau friand.» Il a soin de
lui demander s'il a froid, s'il ne voudrait point une autre robe ; et il s'empresse de le mieux couvrir. Il
lui parle sans cesse à l'oreille ; et si quelqu'un de la compagnie l'interroge, il lui répond négligemment
et sans le regarder, n'ayant des yeux que pour un seul. Il ne faut pas croire qu'au théâtre il oublie
d'arracher des carreaux des mains du valet qui les distribue, pour les porter à sa place, et l'y faire
asseoir plus mollement. J'ai dû dire aussi qu'avant qu'il sorte de sa maison, il en loue l'architecture, se
récrie sur toutes choses, dit que les jardins sont bien plantés ; et s'il aperçoit quelque part le portrait

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du maître, où il soit extrêmement flatté, il est touché de voir combien il lui ressemble, et il l'admire
comme un chef-d’œuvre. En un mot, le flatteur ne dit rien et ne fait rien au hasard ; mais il rapporte
toutes ses paroles et toutes ses actions au dessein qu'il a de plaire à quelqu'un et d'acquérir ses bonnes
grâces. […]

« De la cour »

[Les courtisans] Ils font les modes, raffinent sur le luxe et sur la dépense, et apprennent à ce sexe de
prompts moyens de consumer de grandes sommes en habits, en meubles et en équipages ; ils ont eux-
mêmes des habits où brillent l’invention et la richesse, et ils n’habitent d’anciens palais qu’après les
avoir renouvelés et embellis ; ils mangent délicatement et avec réflexion ; il n’y a sorte de volupté qu’ils
n’essayent, et dont ils ne puissent rendre compte. Ils doivent à eux-mêmes leur fortune, et ils la
soutiennent avec la même adresse qu’ils l’ont élevée. Dédaigneux et fiers, ils n’abordent plus leurs
pareils, ils ne les saluent plus ; ils parlent où tous les autres se taisent, entrent, pénètrent en des
endroits et à des heures où les grands n’osent se faire voir : ceux-ci, avec de longs services, bien des
plaies sur le corps, de beaux emplois ou de grandes dignités, ne montrent pas un visage si assuré, ni
une contenance si libre. Ces gens ont l’oreille des plus grands princes, sont de tous leurs plaisirs et de
toutes leurs fêtes, ne sortent pas du Louvre ou du Château, où ils marchent et agissent comme chez
eux et dans leur domestique, semblent se multiplier en mille endroits, et sont toujours les premiers
visages qui frappent les nouveaux venus à une cour ; ils embrassent, ils sont embrassés ; ils rient, ils
éclatent, ils sont plaisants, ils font des contes : personnes commodes, agréables, riches, qui prêtent, et
qui sont sans conséquence.

Jean de LA FONTAINE, Fables, VIII (1678)

8. « Le lion, le loup et le renard »

Un lion décrépit, goutteux, n'en pouvant plus,


Voulait que l'on trouvât remède à la vieillesse.
Alléguer l'impossible aux rois, c'est un abus.
Celui-ci parmi chaque espèce
Manda des médecins ; il en est de tous arts.
Médecins au lion viennent de toutes parts ;
De tous côtés lui vient des donneurs de recettes.
Dans les visites qui sont faites,
Le renard se dispense et se tient clos et coi.
Le loup en fait sa cour, daubeau coucher du roi,
Son camarade absent. Le prince tout à l'heure
Veut qu'on aille enfumer renard dans sa demeure,
Qu'on le fasse venir. Il vient, est présenté ;
Et sachant que le loup lui faisait cette affaire :
« Je crains, Sire, dit-il, qu'un rapport peu sincère
Ne m'ait à mépris imputé
D'avoir différé cet hommage ;
Mais j'étais en pèlerinage
Et m'acquittais d'un vœu fait pour votre santé.
Même j'ai vu dans mon voyage
Gens experts et savants, je leur ai dit la langueur
Dont Votre Majesté craint, à bon droit la suite.
Vous ne manquez que de chaleur ;
Le long âge en vous l'a détruite.

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D'un loup écorché vif appliquez-vous la peau
Toute chaude et toute fumante ;
Le secret sans doute en est beau
Pour la nature défaillante.
Messire loup vous servira,
S'il vous plaît, de robe de chambre. »
Le roi goûte cet avis-là.
On écorche, on taille, on démembre
Messire loup. Le monarque en soupa,
Et de sa peau s'enveloppa.

Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire ;


Faites si vous pouvez votre cour sans vous nuire.
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.
Les daubeurs ont leur tour d'une ou d'autre manière :
Vous êtes dans une carrière
Où l'on ne se pardonne rien.

14. « Les obsèques de la Lionne »

La femme du Lion mourut : Et soutint qu'il l'avait vu rire.


Aussitôt chacun accourut La colère du Roi, comme dit Salomon,
Pour s'acquitter envers le Prince Est terrible, et surtout celle du roi Lion :
De certains compliments de consolation, Mais ce Cerf n'avait pas accoutumé de lire.
Qui sont surcroît d'affliction. Le Monarque lui dit : Chétif hôte des bois
Il fit avertir sa Province Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix.
Que les obsèques se feraient Nous n'appliquerons point sur tes membres
Un tel jour, en tel lieu ; ses Prévôts y seraient profanes
Pour régler la cérémonie, Nos sacrés ongles ; venez Loups,
Et pour placer la compagnie. Vengez la Reine, immolez tous
Jugez si chacun s'y trouva. Ce traître à ses augustes mânes.
Le Prince aux cris s'abandonna, Le Cerf reprit alors : Sire, le temps de pleurs
Et tout son antre en résonna. Est passé ; la douleur est ici superflue.
Les Lions n'ont point d'autre temple. Votre digne moitié couchée entre des fleurs,
On entendit à son exemple Tout près d'ici m'est apparue ;
Rugir en leurs patois Messieurs les Courtisans. Et je l'ai d'abord reconnue.
Je définis la cour un pays où les gens Ami, m'a-t-elle dit, garde que ce convoi,
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents, Quand je vais chez les Dieux, ne t'oblige à des
Sont ce qu'il plaît au Prince, ou s'ils ne larmes.
peuvent l'être, Aux Champs Elysiens j'ai goûté mille charmes,
Tâchent au moins de le parêtre, Conversant avec ceux qui sont saints comme
Peuple caméléon, peuple singe du maître, moi.
On dirait qu'un esprit anime mille corps ; Laisse agir quelque temps le désespoir du Roi.
C'est bien là que les gens sont de simples J'y prends plaisir. A peine on eut ouï la chose,
ressorts. Qu'on se mit à crier : Miracle, apothéose !
Pour revenir à notre affaire Le Cerf eut un présent, bien loin d'être puni.
Le Cerf ne pleura point, comment eût-il pu Amusez les Rois par des songes,
faire ? Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges,
Cette mort le vengeait ; la Reine avait jadis Quelque indignation dont leur cœur soit
Etranglé sa femme et son fils. rempli,
Bref il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire, Ils goberont l'appât, vous serez leur ami.

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